Notre-Dame de Paris - Tome 1 (French) Victor Hugo 4016 downloads.pdf

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P a r i s - To m e 1
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Title: Notre-Dame de Paris - Tome 1

Author: Victor Hugo

Illustrator: François Flameng

Release date: June 1, 2023 [eBook #70891]

Language: French

Original publication: France: Hetzel-Quantin, 1880

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/70891

Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTRE-DAME DE
PARIS - TOME 1 ***

Page 4

Au lecteur
Table du tome premier
Notes

Page 5

ŒUVRES COMPLÈTES
DE

VICTOR HUGO

ROMAN
III

Page 6

TOUS DROITS RÉSERVÉS

Page 7

ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES
DE

VICTOR HUGO
I L L US T RÉ E S DE GRAVURE S A L’ E AU- F ORT E
D’APRÈS LES DESSINS DE

FRANÇOIS FLAMENG

ROMAN
III

NOTRE-DAME DE PARIS

I

PARI S
É DI T I ON HE T Z E L - QUANT I N

Page 8

LIBRAIRIE A. H O US S IAUX

F r a n ç i s G U I L L O T, S u c c e s s e u r

7, R U E P E R R O N E T , 7

Page 9

Page 10

P R É FA C E

Il y a quelques années qu’en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant Notre-
Dame, l’auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l’une des tours, ce mot
gravé à la main sur le mur:

’ΑNAΓKH
Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément entaillées
dans la pierre, je ne sais quels signes propres à la calligraphie gothique empreints
dans leurs formes et dans leurs attitudes, comme pour révéler que c’était une main
du moyen âge qui les avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal qu’elles
renferment, frappèrent vivement l’auteur.
Il se demanda, il chercha à deviner quelle pouvait être l’âme en peine qui
n’avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de
malheur au front de la vieille église.
Depuis, on a badigeonné ou gratté (je ne sais plus lequel) le mur, et
l’inscription a disparu. Car c’est ainsi qu’on agit depuis tantôt deux cents ans avec
les merveilleuses églises du moyen âge. Les mutilations leur viennent de toutes
parts, du dedans comme du dehors. Le prêtre les badigeonne, l’architecte les
gratte; puis le peuple survient, qui les démolit.
Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre ici l’auteur de ce livre, il ne
reste plus rien aujourd’hui du mot mystérieux gravé dans la sombre tour de Notre-
Dame, rien de la destinée inconnue qu’il résumait si mélancoliquement. L’homme
qui a écrit ce mot sur ce mur s’est effacé, il y a plusieurs siècles, du milieu des
générations, le mot s’est à son tour effacé du mur de l’église, l’église elle-même
s’effacera bientôt peut-être de la terre.
C’est sur ce mot qu’on a fait ce livre.

Février 1831.

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NOTE
AJOUTÉE A L’ÉDITION DÉFINITIVE (1832)

C’est par erreur qu’on a annoncé cette édition comme devant être augmentée
de plusieurs chapitres nouveaux. Il fallait dire inédits. En effet, si par nouveaux on
entend nouvellement faits, les chapitres ajoutés à cette édition ne sont pas
nouveaux. Ils ont été écrits en même temps que le reste de l’ouvrage, ils datent de
la même époque et sont venus de la même pensée, ils ont toujours fait partie du
manuscrit de Notre-Dame de Paris. Il y a plus, l’auteur ne comprendrait pas qu’on
ajoutât après coup des développements nouveaux à un ouvrage de ce genre. Cela
ne se fait pas à volonté. Un roman, selon lui, naît, d’une façon en quelque sorte
nécessaire, avec tous ses chapitres; un drame naît avec toutes ses scènes. Ne
croyez pas qu’il y ait rien d’arbitraire dans le nombre de parties dont se compose
ce tout, ce mystérieux microcosme que vous appelez drame ou roman. La greffe
ou la soudure prennent mal sur des œuvres de cette nature, qui doivent jaillir d’un
seul jet et rester telles quelles. Une fois la chose faite, ne vous ravisez pas, n’y
retouchez plus. Une fois que le livre est publié, une fois que le sexe de l’œuvre,
virile ou non, a été reconnu et proclamé, une fois que l’enfant a poussé son
premier cri, il est né, le voilà, il est ainsi fait, père ni mère n’y peuvent plus rien, il
appartient à l’air et au soleil, laissez-le vivre ou mourir comme il est. Votre livre
est-il manqué? tant pis. N’ajoutez pas de chapitres à un livre manqué. Il est
incomplet? il fallait le compléter en l’engendrant. Votre arbre est noué? Vous ne le
redresserez pas. Votre roman est phthisique? votre roman n’est pas viable? Vous
ne lui rendrez pas le souffle qui lui manque. Votre drame est né boiteux? Croyez-
moi, ne lui mettez pas de jambe de bois.
L’auteur attache donc un prix particulier à ce que le public sache bien que les
chapitres ajoutés ici n’ont pas été faits exprès pour cette réimpression. S’ils n’ont
pas été publiés dans les précédentes éditions du livre, c’est par une raison bien
simple. A l’époque où Notre-Dame de Paris s’imprimait pour la première fois, le
dossier qui contenait ces trois chapitres s’égara. Il fallait ou les récrire ou s’en
passer. L’auteur considéra que les deux seuls de ces chapitres qui eussent quelque
importance par leur étendue, étaient des chapitres d’art et d’histoire qui
n’entamaient en rien le fond du drame et du roman, que le public ne s’apercevrait
pas de leur disparition, et qu’il serait seul, lui auteur, dans le secret de cette

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lacune. Il prit le parti de passer outre. Et puis, s’il faut tout avouer, sa paresse
recula devant la tâche de récrire trois chapitres perdus. Il eût trouvé plus court de
faire un nouveau roman.
Aujourd’hui, les chapitres se sont retrouvés, et il saisit la première occasion de
les remettre à leur place.
Voici donc maintenant son œuvre entière, telle qu’il l’a rêvée, telle qu’il l’a
faite, bonne ou mauvaise, durable ou fragile, mais telle qu’il la veut.
Sans doute ces chapitres retrouvés auront peu de valeur aux yeux des
personnes, d’ailleurs fort judicieuses, qui n’ont cherché dans Notre-Dame de
Paris que le drame, que le roman. Mais il est peut-être d’autres lecteurs qui n’ont
pas trouvé inutile d’étudier la pensée d’esthétique et de philosophie cachée dans
ce livre, qui ont bien voulu, en lisant Notre-Dame de Paris, se plaire à démêler
sous le roman autre chose que le roman, et à suivre, qu’on nous passe ces
expressions un peu ambitieuses, le système de l’historien et le but de l’artiste à
travers la création telle quelle du poëte.
C’est pour ceux-là surtout que les chapitres ajoutés à cette édition
compléteront Notre-Dame de Paris, en admettant que Notre-Dame de Paris vaille
la peine d’être complétée.
L’auteur exprime et développe dans un de ces chapitres, sur la décadence
actuelle de l’architecture et sur la mort, selon lui aujourd’hui presque inévitable,
de cet art-roi, une opinion malheureusement bien enracinée chez lui et bien
réfléchie. Mais il sent le besoin de dire ici qu’il désire vivement que l’avenir lui
donne tort un jour. Il sait que l’art, sous toutes ses formes, peut tout espérer des
nouvelles générations dont on entend sourdre dans nos ateliers le génie encore en
germe. Le grain est dans le sillon, la moisson certainement sera belle. Il craint
seulement, et l’on pourra voir pourquoi au tome second de cette édition, que la
séve ne se soit retirée de ce vieux sol de l’architecture qui a été pendant tant de
siècles le meilleur terrain de l’art.
Cependant il y a aujourd’hui dans la jeunesse artiste tant de vie, de puissance
et pour ainsi dire de prédestination, que, dans nos écoles d’architecture en
particulier, à l’heure qu’il est, les professeurs, qui sont détestables, font, non
seulement à leur insu, mais même tout à fait malgré eux, des élèves qui sont
excellents; tout au rebours de ce potier dont parle Horace, lequel méditait des
amphores et produisait des marmites. Currit rota, urceus exit.

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Mais dans tous les cas, quel que soit l’avenir de l’architecture, de quelque
façon que nos jeunes architectes résolvent un jour la question de leur art, en
attendant les monuments nouveaux, conservons les monuments anciens.
Inspirons, s’il est possible, à la nation l’amour de l’architecture nationale. C’est là,
l’auteur le déclare, un des buts principaux de ce livre; c’est là un des buts
principaux de sa vie.
Notre-Dame de Paris a peut-être ouvert quelques perspectives vraies sur l’art
du moyen âge, sur cet art merveilleux jusqu’à présent inconnu des uns, et ce qui
est pis encore, méconnu des autres. Mais l’auteur est bien loin de considérer
comme accomplie la tâche qu’il s’est volontairement imposée. Il a déjà plaidé
dans plus d’une occasion la cause de notre vieille architecture, il a déjà dénoncé à
haute voix bien des profanations, bien des démolitions, bien des impiétés. Il ne se
lassera pas. Il s’est engagé à revenir souvent sur ce sujet, il y reviendra. Il sera
aussi infatigable à défendre nos édifices historiques que nos iconoclastes d’écoles
et d’académies sont acharnés à les attaquer. Car c’est une chose affligeante de voir
en quelles mains l’architecture du moyen âge est tombée et de quelle façon les
gâcheurs de plâtre d’à présent traitent la ruine de ce grand art. C’est même une
honte pour nous autres, hommes intelligents qui les voyons faire et qui nous
contentons de les huer. Et l’on ne parle pas ici seulement de ce qui se passe en
province, mais de ce qui se fait à Paris, à notre porte, sous nos fenêtres, dans la
grande ville, dans la ville lettrée, dans la cité de la presse, de la parole, de la
pensée. Nous ne pouvons résister au besoin de signaler, pour terminer cette note,
quelques-uns de ces actes de vandalisme qui tous les jours sont projetés, débattus,
commencés, continués et menés paisiblement à bien sous nos yeux, sous les yeux
du public artiste de Paris, face à face avec la critique, que tant d’audace
déconcerte. On vient de démolir l’archevêché, édifice d’un pauvre goût, le mal
n’est pas grand; mais tout en bloc avec l’archevêché on a démoli l’évêché, rare
débris du quatorzième siècle, que l’architecte démolisseur n’a pas su distinguer du
reste. Il a arraché l’épi avec l’ivraie; c’est égal. On parle de raser l’admirable
chapelle de Vincennes, pour faire avec les pierres je ne sais quelle fortification,
dont Daumesnil n’avait pourtant pas eu besoin. Tandis qu’on répare à grands frais
et qu’on restaure le palais Bourbon, cette masure, on laisse effondrer par les coups
de vent de l’équinoxe les vitraux magnifiques de la Sainte-Chapelle. Il y a, depuis
quelques jours, un échafaudage sur la tour de Saint-Jacques-de-la-Boucherie; et
un de ces matins la pioche s’y mettra. Il s’est trouvé un maçon pour bâtir une
maisonnette blanche entre les vénérables tours du Palais de Justice. Il s’en est
trouvé un autre pour châtrer Saint-Germain-des-Prés, la féodale abbaye aux trois
clochers. Il s’en trouvera un autre, n’en doutez pas, pour jeter bas Saint-Germain-
l’Auxerrois. Tous ces maçons-là se prétendent architectes, sont payés par la

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préfecture ou par les menus, et ont des habits verts. Tout le mal que le faux goût
peut faire au vrai goût, ils le font. A l’heure où nous écrivons, spectacle
déplorable! l’un d’eux tient les Tuileries, l’un d’eux balafre Philibert Delorme au
beau milieu du visage, et ce n’est pas, certes, un des médiocres scandales de notre
temps de voir avec quelle effronterie la lourde architecture de ce monsieur vient
s’épater tout au travers d’une des plus délicates façades de la renaissance!

Paris, 20 octobre 1832.

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LIVRE PREMIER

QUASIMODO.

Louis Boulanger pt - W. Finden sct.

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LIVRE PREMIER

I
LA GRAND’SALLE

Il y a aujourd’hui trois cent quarante-huit ans six mois et dix-neuf jours que
les Parisiens s’éveillèrent au bruit de toutes les cloches sonnant à grande volée
dans la triple enceinte de la Cité, de l’Université et de la Ville.
Ce n’est cependant pas un jour dont l’histoire ait gardé souvenir que le 6
janvier 1482. Rien de notable dans l’événement qui mettait ainsi en branle, dès le
matin, les cloches et les bourgeois de Paris. Ce n’était ni un assaut de Picards ou
de Bourguignons, ni une châsse menée en procession, ni une révolte d’écoliers
dans la ville de Laas, ni une entrée de notredit très redouté seigneur monsieur le
roi, ni même une belle pendaison de larrons et de larronnesses à la Justice de
Paris. Ce n’était pas non plus la survenue, si fréquente au quinzième siècle, de
quelque ambassade chamarrée et empanachée. Il y avait à peine deux jours que la
dernière cavalcade de ce genre, celle des ambassadeurs flamands chargés de
conclure le mariage entre le dauphin et Marguerite de Flandre, avait fait son
entrée à Paris, au grand ennui de M. le cardinal de Bourbon, qui, pour plaire au
roi, avait dû faire bonne mine à toute cette rustique cohue de bourgmestres
flamands, et les régaler, en son hôtel de Bourbon, d’une moult belle moralité,
sotie et farce, tandis qu’une pluie battante inondait à sa porte ses magnifiques
tapisseries.
Le 6 janvier, ce qui mettoit en émotion tout le populaire de Paris, comme dit
Jehan de Troyes, c’était la double solennité, réunie depuis un temps immémorial,
du jour des rois et de la fête des fous.
Ce jour-là, il devait y avoir feu de joie à la Grève, plantation de mai à la
chapelle de Braque et mystère au Palais de Justice. Le cri en avait été fait la veille
à son de trompe dans les carrefours, par les gens de M. le prévôt, en beaux
hoquetons de camelot violet, avec de grandes croix blanches sur la poitrine.
La foule des bourgeois et des bourgeoises s’acheminait donc de toutes parts
dès le matin, maisons et boutiques fermées, vers l’un des trois endroits désignés.

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Chacun avait pris parti, qui pour le feu de joie, qui pour le mai, qui pour le
mystère. Il faut dire, à l’éloge de l’antique bon sens des badauds de Paris, que la
plus grande partie de cette foule se dirigeait vers le feu de joie, lequel était tout à
fait de saison, ou vers le mystère, qui devait être représenté dans la grand’salle du
Palais bien couverte et bien close, et que les curieux s’accordaient à laisser le
pauvre mai mal fleuri grelotter tout seul sous le ciel de janvier dans le cimetière
de la chapelle de Braque.
Le peuple affluait surtout dans les avenues du Palais de Justice, parce qu’on
savait que les ambassadeurs flamands, arrivés de la surveille, se proposaient
d’assister à la représentation du mystère et à l’élection du pape des fous, laquelle
devait se faire également dans la grand’salle.
Ce n’était pas chose aisée de pénétrer ce jour-là dans cette grand’salle, réputée
cependant alors la plus grande enceinte couverte qui fût au monde. (Il est vrai que
Sauval n’avait pas encore mesuré la grande salle du château de Montargis.) La
place du Palais, encombrée de peuple, offrait aux curieux des fenêtres l’aspect
d’une mer, dans laquelle cinq ou six rues, comme autant d’embouchures de
fleuves, dégorgeaient à chaque instant de nouveaux flots de têtes. Les ondes de
cette foule, sans cesse grossies, se heurtaient aux angles des maisons qui
s’avançaient çà et là, comme autant de promontoires, dans le bassin irrégulier de
la place. Au centre de la haute façade gothique[1] du Palais, le grand escalier, sans
relâche remonté et descendu par un double courant qui, après s’être brisé sous le
perron intermédiaire, s’épandait à larges vagues sur ses deux pentes latérales, le
grand escalier, dis-je, ruisselait incessamment dans la place comme une cascade
dans un lac. Les cris, les rires, le trépignement de ces mille pieds faisaient un
grand bruit et une grande clameur. De temps en temps, cette clameur et ce bruit
redoublaient, le courant qui poussait toute cette foule vers le grand escalier
rebroussait, se troublait, tourbillonnait. C’était une bourrade d’un archer, ou le
cheval d’un sergent de la prévôté qui ruait pour rétablir l’ordre; admirable
tradition que la prévôté a léguée à la connétablie, la connétablie à la
maréchaussée, et la maréchaussée à notre gendarmerie de Paris.
Aux portes, aux fenêtres, aux lucarnes, sur les toits, fourmillaient des milliers
de bonnes figures bourgeoises, calmes et honnêtes, regardant le palais, regardant
la cohue, et n’en demandant pas davantage; car bien des gens à Paris se contentent
du spectacle des spectateurs, et c’est déjà pour nous une chose très curieuse
qu’une muraille derrière laquelle il se passe quelque chose.
S’il pouvait nous être donné à nous, hommes de 1830, de nous mêler en
pensée à ces parisiens du quinzième siècle et d’entrer avec eux, tiraillés,

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coudoyés, culbutés, dans cette immense salle du Palais, si étroite le 6 janvier
1482, le spectacle ne serait ni sans intérêt ni sans charme, et nous n’aurions autour
de nous que des choses si vieilles qu’elles nous sembleraient toutes neuves.
Si le lecteur y consent, nous essayerons de retrouver par la pensée
l’impression qu’il eût éprouvée avec nous en franchissant le seuil de cette
grand’salle au milieu de cette cohue en surcot, en hoqueton et en cotte-hardie.
Et d’abord, bourdonnement dans les oreilles, éblouissement dans les yeux.
Au-dessus de nos têtes une double voûte en ogive, lambrissée en sculptures de
bois, peinte d’azur, fleurdelysée en or; sous nos pieds, un pavé alternatif de
marbre blanc et noir. A quelques pas de nous, un énorme pilier, puis un autre, puis
un autre; en tout sept piliers dans la longueur de la salle, soutenant au milieu de sa
largeur les retombées de la double voûte. Autour des quatre premiers piliers, des
boutiques de marchands, tout étincelantes de verres et de clinquants; autour des
trois derniers, des bancs de bois de chêne, usés et polis par le haut-de-chausses
des plaideurs et la robe des procureurs. A l’entour de la salle, le long de la haute
muraille, entre les portes, entre les croisées, entre les piliers, l’interminable rangée
des statues de tous les rois de France depuis Pharamond; les rois fainéants, les
bras pendants et les yeux baissés; les rois vaillants et bataillards, la tête et les
mains hardiment levées au ciel. Puis, aux longues fenêtres ogives, des vitraux de
mille couleurs; aux larges issues de la salle, de riches portes finement sculptées; et
le tout, voûtes, piliers, murailles, chambranles, lambris, portes, statues, recouvert
du haut en bas d’une splendide enluminure bleu et or, qui, déjà un peu ternie à
l’époque où nous la voyons, avait presque entièrement disparu sous la poussière et
les toiles d’araignée en l’an de grâce 1549, où du Breul l’admirait encore par
tradition.
Qu’on se représente maintenant cette immense salle oblongue, éclairée de la
clarté blafarde d’un jour de janvier, envahie par une foule bariolée et bruyante qui
dérive le long des murs et tournoie autour des sept piliers, et l’on aura déjà une
idée confuse de l’ensemble du tableau, dont nous allons essayer d’indiquer plus
précisément les curieux détails.
Il est certain que, si Ravaillac n’avait point assassiné Henri IV, il n’y aurait
point eu de pièces du procès de Ravaillac déposées au greffe du Palais de Justice;
point de complices intéressés à faire disparaître lesdites pièces; partant, point
d’incendiaires obligés, faute de meilleur moyen, à brûler le greffe pour brûler les
pièces, et à brûler le Palais de Justice pour brûler le greffe; par conséquent enfin,
point d’incendie de 1618. Le vieux Palais serait encore debout avec sa vieille
grand’salle; je pourrais dire au lecteur: Allez la voir; et nous serions ainsi

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dispensés tous deux, moi d’en faire, lui d’en lire une description telle quelle.—Ce
qui prouve cette vérité neuve: que les grands événements ont des suites
incalculables.
Il est vrai qu’il serait fort possible d’abord que Ravaillac n’eût pas de
complices, ensuite que ses complices, si par hasard il en avait, ne fussent pour
rien dans l’incendie de 1618. Il en existe deux autres explications très plausibles.
Premièrement, la grande étoile enflammée, large d’un pied, haute d’une coudée,
qui tomba, comme chacun sait, du ciel sur le Palais, le 7 mars après minuit.
Deuxièmement, le quatrain de Théophile:

Certes, ce fut un triste jeu
Quand à Paris dame Justice,
Pour avoir mangé trop d’épice,
Se mit tout le palais en feu.

Quoi qu’on pense de cette triple explication politique, physique, poétique, de
l’incendie du Palais de Justice en 1618, le fait malheureusement certain, c’est
l’incendie. Il reste bien peu de chose aujourd’hui, grâce à cette catastrophe, grâce
surtout aux diverses restaurations successives qui ont achevé ce qu’elle avait
épargné, il reste bien peu de chose de cette première demeure des rois de France,
de ce palais aîné du Louvre, déjà si vieux du temps de Philippe le Bel qu’on y
cherchait les traces des magnifiques bâtiments élevés par le roi Robert et décrits
par Helgaldus. Presque tout a disparu. Qu’est devenue la chambre de la
chancellerie où saint Louis consomma son mariage? le jardin où il rendait la
justice, «vêtu d’une cotte de camelot, d’un surcot de tiretaine sans manches, et
d’un manteau par dessus de sandal noir, couché sur des tapis, avec Joinville»? Où
est la chambre de l’empereur Sigismond? celle de Charles IV? celle de Jean sans
Terre? Où est l’escalier d’où Charles VI promulgua son édit de grâce? la dalle où
Marcel égorgea, en présence du dauphin, Robert de Clermont et le maréchal de
Champagne? le guichet où furent lacérées les bulles de l’antipape Bénédict, et
d’où repartirent ceux qui les avaient apportées, chapés et mitrés en dérision, et
faisant amende honorable par tout Paris? et la grand’salle, avec sa dorure, son
azur, ses ogives, ses statues, ses piliers, son immense voûte toute déchiquetée de
sculptures? et la chambre dorée? et le lion de pierre qui se tenait à la porte, à
genoux la tête baissée, la queue entre les jambes, comme les lions du trône de
Salomon, dans l’attitude humiliée qui convient à la force devant la justice? et les
belles portes? et les beaux vitraux? et les ferrures ciselées qui décourageaient
Biscornette? et les délicates menuiseries de du Hancy?... Qu’a fait le temps,

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qu’ont fait les hommes de ces merveilles? Que nous a-t-on donné pour tout cela,
pour toute cette histoire gauloise, pour tout cet art gothique? les lourds cintres
surbaissés de M. de Brosse, ce gauche architecte du portail Saint-Gervais, voilà
pour l’art; et quant à l’histoire, nous avons les souvenirs bavards du gros pilier,
encore tout retentissant des commérages des Patrus.
Ce n’est pas grand’chose.—Revenons à la véritable grand’salle du véritable
vieux Palais.
Les deux extrémités de ce gigantesque parallélogramme étaient occupées,
l’une par la fameuse table de marbre, si longue, si large et si épaisse que jamais on
ne vit, disent les vieux papiers terriers, dans un style qui eût donné appétit à
Gargantua, pareille tranche de marbre au monde; l’autre, par la chapelle où Louis
XI s’était fait sculpter à genoux devant la Vierge, et où il avait fait transporter,
sans se soucier de laisser deux niches vides dans la file des statues royales, les
statues de Charlemagne et de saint Louis, deux saints qu’il supposait fort en crédit
au ciel comme rois de France. Cette chapelle, neuve encore, bâtie à peine depuis
six ans, était toute dans ce goût charmant d’architecture délicate, de sculpture
merveilleuse, de fine et profonde ciselure, qui marque chez nous la fin de l’ère
gothique et se perpétue jusque vers le milieu du seizième siècle dans les fantaisies
féeriques de la renaissance. La petite rosace à jour, percée au-dessus du portail,
était en particulier un chef-d’œuvre de ténuité et de grâce; on eût dit une étoile de
dentelle.
Au milieu de la salle, vis-à-vis la grande porte, une estrade de brocart d’or,
adossée au mur, et dans laquelle était pratiquée une entrée particulière au moyen
d’une fenêtre du couloir de la chambre dorée, avait été élevée pour les envoyés
flamands et les autres gros personnages conviés à la représentation du mystère.
C’est sur la table de marbre que devait, selon l’usage, être représenté le
mystère. Elle avait été disposée pour cela dès le matin. Sa riche planche de
marbre, toute rayée par les talons de la basoche, supportait une cage de charpente
assez élevée, dont la surface supérieure, accessible aux regards de toute la salle,
devait servir de théâtre, et dont l’intérieur, masqué par des tapisseries, devait tenir
lieu de vestiaire aux personnages de la pièce. Une échelle, naïvement placée en
dehors, devait établir la communication entre la scène et le vestiaire, et prêter ses
roides échelons aux entrées comme aux sorties. Il n’y avait pas de personnage si
imprévu, pas de péripétie, pas de coup de théâtre qui ne fût tenu de monter par
cette échelle. Innocente et vénérable enfance de l’art et des machines!

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Quatre sergents du bailli du Palais, gardiens obligés de tous les plaisirs du
peuple, les jours de fête comme les jours d’exécution, se tenaient debout aux
quatre coins de la table de marbre.
Ce n’était qu’au douzième coup de midi sonnant à la grande horloge du Palais
que la pièce devait commencer. C’était bien tard sans doute pour une
représentation théâtrale; mais il avait fallu prendre l’heure des ambassadeurs.
Or toute cette multitude attendait depuis le matin. Bon nombre de ces
honnêtes curieux grelottaient dès le point du jour devant le grand degré du Palais;
quelques-uns même affirmaient avoir passé la nuit en travers de la grande porte
pour être sûrs d’entrer les premiers. La foule s’épaississait à tout moment, et,
comme une eau qui dépasse son niveau, commençait à monter le long des murs, à
s’enfler autour des piliers, à déborder sur les entablements, sur les corniches, sur
les appuis des fenêtres, sur toutes les saillies de l’architecture, sur tous les reliefs
de la sculpture. Aussi la gêne, l’impatience, l’ennui, la liberté d’un jour de
cynisme et de folie, les querelles qui éclataient à tout propos pour un coude pointu
ou un soulier ferré, la fatigue d’une longue attente, donnaient-elles déjà, bien
avant l’heure où les ambassadeurs devaient arriver, un accent aigre et amer à la
clameur de ce peuple enfermé, emboîté, pressé, foulé, étouffé. On n’entendait que
plaintes et imprécations contre les flamands, le prévôt des marchands, le cardinal
de Bourbon, le bailli du Palais, madame Marguerite d’Autriche, les sergents à
verge, le froid, le chaud, le mauvais temps, l’évêque de Paris, le pape des fous, les
piliers, les statues, cette porte fermée, cette fenêtre ouverte; le tout au grand
amusement des bandes d’écoliers et de laquais disséminés dans la masse, qui
mêlaient à tout ce mécontentement leurs taquineries et leurs malices, et piquaient,
pour ainsi dire, à coups d’épingle la mauvaise humeur générale.
Il y avait entre autres un groupe de ces joyeux démons qui, après avoir
défoncé le vitrage d’une fenêtre, s’était hardiment assis sur l’entablement, et de là
plongeait tour à tour ses regards et ses railleries au dedans et au dehors, dans la
foule de la salle et dans la foule de la place. A leurs gestes de parodie, à leurs rires
éclatants, aux appels goguenards qu’ils échangeaient d’un bout à l’autre de la
salle avec leurs camarades, il était aisé de juger que ces jeunes clercs ne
partageaient pas l’ennui et la fatigue du reste des assistants, et qu’ils savaient fort
bien, pour leur plaisir particulier, extraire de ce qu’ils avaient sous les yeux un
spectacle qui leur faisait attendre patiemment l’autre.
—Sur mon âme, c’est vous, Joannes Frollo de Molendino! criait l’un d’eux à
une espèce de petit diable blond, à jolie et maligne figure, accroché aux acanthes
d’un chapiteau; vous êtes bien nommé Jehan du Moulin, car vos deux bras et vos

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deux jambes ont l’air de quatre ailes qui vont au vent.—Depuis combien de temps
êtes-vous ici?
—Par la miséricorde du diable! répondit Joannes Frollo, voilà plus de quatre
heures, et j’espère bien qu’elles me seront comptées sur mon temps de purgatoire.
J’ai entendu les huit chantres du roi de Sicile entonner le premier verset de la
haute messe de sept heures dans la Sainte-Chapelle.
—De beaux chantres! reprit l’autre, et qui ont la voix encore plus pointue que
leur bonnet! Avant de fonder une messe à monsieur saint Jean, le roi aurait bien
dû s’informer si monsieur saint Jean aime le latin psalmodié avec accent
provençal.
—C’est pour employer ces maudits chantres du roi de Sicile qu’il a fait cela!
cria aigrement une vieille femme dans la foule au bas de la fenêtre. Je vous
demande un peu! mille livres parisis pour une messe! et sur la ferme du poisson
de mer des halles de Paris, encore!
—Paix! vieille, reprit un gros et grave personnage qui se bouchait le nez à
côté de la marchande de poisson; il fallait bien fonder une messe. Vouliez-vous
pas que le roi retombât malade?
—Bravement parlé, sire Gilles Lecornu, maître pelletier-fourreur des robes du
roi! cria le petit écolier cramponné au chapiteau.
Un éclat de rire de tous les écoliers accueillit le nom malencontreux du pauvre
pelletier-fourreur des robes du roi.
—Lecornu! Gilles Lecornu! disaient les uns.
—Cornutus et hirsutus, reprenait un autre.
—Hé! sans doute, continuait le petit démon du chapiteau. Qu’ont-ils à rire?
Honorable homme Gilles Lecornu, frère de maître Jehan Lecornu, prévôt de
l’hôtel du roi, fils de maître Mahiet Lecornu, premier portier du bois de
Vincennes, tous bourgeois de Paris, tous mariés de père en fils!
La gaieté redoubla. Le gros pelletier-fourreur, sans répondre un mot,
s’efforçait de se dérober aux regards fixés sur lui de tous côtés; mais il suait et
soufflait en vain. Comme un coin qui s’enfonce dans le bois, les efforts qu’il
faisait ne servaient qu’à emboîter plus solidement dans les épaules de ses voisins
sa large face apoplectique, pourpre de dépit et de colère.
Enfin un de ceux-ci, gros, court et vénérable comme lui, vint à son secours.

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—Abomination! des écoliers qui parlent de la sorte à un bourgeois! de mon
temps on les eût fustigés avec un fagot dont on les eût brûlés ensuite.
La bande entière éclata.
—Holà hé! qui chante cette gamme? quel est le chat-huant de malheur?
—Tiens, je le reconnais, dit l’un; c’est maître Andry Musnier.
—Parce qu’il est un des quatre libraires jurés de l’Université! dit l’autre.
—Tout est par quatre dans cette boutique, cria un troisième, les quatre nations,
les quatre facultés, les quatre fêtes, les quatre procureurs, les quatre électeurs, les
quatre libraires.
—Eh bien, reprit Jean Frollo, il faut leur faire le diable à quatre.
—Musnier, nous brûlerons tes livres.
—Musnier, nous battrons ton laquais.
—Musnier, nous chiffonnerons ta femme.
—La bonne grosse mademoiselle Oudarde.
—Qui est aussi fraîche et aussi gaie que si elle était veuve.
—Que le diable vous emporte! grommela maître Andry Musnier.
—Maître Andry, reprit Jehan, toujours pendu à son chapiteau, tais-toi, ou je te
tombe sur la tête!
Maître Andry leva les yeux, parut mesurer un instant la hauteur du pilier, la
pesanteur du drôle, multiplia mentalement cette pesanteur par le carré de la
vitesse, et se tut.
Jehan, maître du champ de bataille, poursuivit avec triomphe:
—C’est que je le ferais, quoique je sois frère d’un archidiacre!
—Beaux sires, que nos gens de l’Université! n’avoir seulement pas fait
respecter nos priviléges dans un jour comme celui-ci! Enfin, il y a mai et feu de
joie à la Ville; mystère, pape des fous et ambassadeurs flamands à la Cité; et à
l’Université, rien!

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—Cependant la place Maubert est assez grande! reprit un des clercs cantonnés
sur la table de la fenêtre.
—A bas le recteur, les électeurs et les procureurs! cria Joannes.
—Il faudra faire un feu de joie ce soir dans le Champ-Gaillard, poursuivit
l’autre, avec les livres de maître Andry.
—Et les pupitres des scribes! dit son voisin.
—Et les verges des bedeaux!
—Et les crachoirs des doyens!
—Et les buffets des procureurs!
—Et les huches des électeurs!
—Et les escabeaux du recteur!
—A bas! reprit le petit Jehan en faux bourdon; à bas maître Andry, les
bedeaux et les scribes; les théologiens, les médecins et les décrétistes; les
procureurs, les électeurs et le recteur!
—C’est donc la fin du monde! murmura maître Andry en se bouchant les
oreilles.
—A propos, le recteur! le voici qui passe dans la place, cria un de ceux de la
fenêtre.
Ce fut à qui se retournerait vers la place.
—Est-ce que c’est vraiment notre vénérable recteur maître Thibaut? demanda
Jehan Frollo du Moulin, qui, s’étant accroché à un pilier de l’intérieur, ne pouvait
voir ce qui se passait au dehors.
—Oui, oui, répondirent tous les autres, c’est bien lui, maître Thibaut le
recteur.
C’était en effet le recteur et tous les dignitaires de l’Université, qui se
rendaient processionnellement au-devant de l’ambassade et traversaient en ce
moment la place du Palais. Les écoliers, pressés à la fenêtre, les accueillirent au
passage avec des sarcasmes et des applaudissements ironiques. Le recteur, qui
marchait en tête de sa compagnie, essuya la première bordée. Elle fut rude.

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—Bonjour, monsieur le recteur! Holà hé! bonjour donc!
—Comment fait-il pour être ici, le vieux joueur? il a donc quitté ses dés?
—Comme il trotte sur sa mule! elle a les oreilles moins longues que lui.
—Holà hé! bonjour, monsieur le recteur Thibaut! Tybalde aleator! vieil
imbécile! vieux joueur!
—Dieu vous garde! avez-vous fait souvent double-six cette nuit?
—Oh! la caduque figure, plombée, tirée et battue pour l’amour du jeu et des
dés!
—Où allez-vous comme cela, Thibaut, Tybalde ad dados, tournant le dos à
l’Université et trottant vers la Ville?
—Il va sans doute chercher un logis rue Thibautodé, cria Jehan du Moulin.
Toute la bande répéta le quolibet avec une voix de tonnerre et des battements
de mains furieux.
—Vous allez chercher logis rue Thibautodé, n’est-ce pas, monsieur le recteur,
joueur de la partie du diable?
Puis ce fut le tour des autres dignitaires.
—A bas les bedeaux! à bas les massiers!
—Dis donc, Robin Poussepain, qu’est-ce que c’est donc que celui-là?
—C’est Gilbert de Suilly, Gilbertus de Soliaco, le chancelier du collége
d’Autun.
—Tiens, voici mon soulier; tu es mieux placé que moi, jette-le lui par la
figure.
—Saturnalitias mittimus ecce nuces.
—A bas les six théologiens avec leurs surplis blancs!
—Ce sont là les théologiens? Je croyais que c’étaient six oies blanches
données par Sainte-Geneviève à la ville, pour le fief de Roogny.
—A bas les médecins!

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—A bas les disputations cardinales et quodlibétaires!
—A toi ma coiffe, chancelier de Sainte-Geneviève! tu m’as fait un passe-droit.
—C’est vrai cela! il a donné ma place dans la nation de Normandie au petit
Ascanio Falzaspada, qui est de la province de Bourges, puisqu’il est Italien.
—C’est une injustice, dirent tous les écoliers. A bas le chancelier de Sainte-
Geneviève!
—Ho hé! maître Joachim de Ladehors! Ho hé! Louis Dahuille! Ho hé!
Lambert Hoctement!
—Que le diable étouffe le procureur de la nation d’Allemagne!
—Et les chapelains de la Sainte-Chapelle, avec leurs aumusses grises; cum
tunicis grisis!
—Seu de pellibus grisis fourratis!
—Holà hé! les maîtres ès-arts! Toutes les belles chapes noires! toutes les
belles chapes rouges!
—Cela fait une belle queue au recteur.
—On dirait un duc de Venise qui va aux épousailles de la mer.
—Dis donc, Jehan! les chanoines de Sainte-Geneviève!
—Au diable la chanoinerie!
—Abbé Claude Choart! docteur Claude Choart! Est-ce que vous cherchez
Marie la Giffarde?
—Elle est rue de Glatigny.
—Elle fait le lit du roi des ribauds.
—Elle paye ses quatre deniers; quatuor denarios.
—Aut unum bombum.
—Voulez-vous qu’elle vous paye au nez?
—Camarades! maître Simon Sanguin, l’électeur de Picardie, qui a sa femme
en croupe.

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—Post equitem sedet atra cura.
—Hardi, maître Simon!
—Bonjour, monsieur l’électeur!
—Bonne nuit, madame l’électrice!
—Sont-ils heureux de voir tout cela! disait en soupirant Joannes de
Molendino, toujours perché dans les feuillages de son chapiteau.
Cependant le libraire juré de l’Université, maître Andry Musnier, se penchait à
l’oreille du pelletier-fourreur des robes du roi, maître Gilles Lecornu.
—Je vous le dis, monsieur, c’est la fin du monde. On n’a jamais vu pareils
débordements de l’écolerie. Ce sont les maudites inventions du siècle qui perdent
tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l’impression, cette
autre peste d’Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres. L’impression tue la
librairie. C’est la fin du monde qui vient.
—Je m’en aperçois bien aux progrès des étoffes de velours, dit le marchand
fourreur.
En ce moment midi sonna.
—Ha!... dit toute la foule d’une seule voix.
Les écoliers se turent. Puis il se fit un grand remue-ménage, un grand
mouvement de pieds et de têtes, une grande détonation générale de toux et de
mouchoirs; chacun s’arrangea, se posta, se haussa, se groupa; puis un grand
silence; tous les cous restèrent tendus, toutes les bouches ouvertes, tous les
regards tournés vers la table de marbre. Rien n’y parut. Les quatre sergents du
bailli étaient toujours là, roides et immobiles comme quatre statues peintes. Tous
les yeux se tournèrent vers l’estrade réservée aux envoyés flamands. La porte
restait fermée, et l’estrade vide. Cette foule attendait depuis le matin trois choses,
midi, l’ambassade de Flandre, le mystère. Midi seul était arrivé à l’heure.
Pour le coup, c’était trop fort.
On attendit une, deux, trois, cinq minutes, un quart d’heure; rien ne venait.
L’estrade demeurait déserte, le théâtre muet. Cependant à l’impatience avait
succédé la colère. Les paroles irritées circulaient, à voix basse encore, il est vrai.
—Le mystère! le mystère! murmurait-on sourdement. Les têtes fermentaient. Une

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tempête, qui ne faisait encore que gronder, flottait à la surface de cette foule. Ce
fut Jehan du Moulin qui en tira la première étincelle.
—Le mystère, et au diable les flamands! s’écria-t-il de toute la force de ses
poumons, en se tordant comme un serpent autour de son chapiteau.
La foule battit des mains.
—Le mystère, répéta-t-elle, et la Flandre à tous les diables!
—Il nous faut le mystère, sur-le-champ, reprit l’écolier; ou m’est avis que
nous pendions le bailli du Palais, en guise de comédie et de moralité.
—Bien dit, cria le peuple, et entamons la pendaison par ses sergents.
Une grande acclamation suivit. Les quatre pauvres diables commençaient à
pâlir et à s’entre-regarder. La multitude s’ébranlait vers eux, et ils voyaient déjà la
frêle balustrade de bois qui les en séparait ployer et faire ventre sous la pression
de la foule.
Le moment était critique.
—A sac! à sac! criait-on de toutes parts.
En cet instant, la tapisserie du vestiaire que nous avons décrit plus haut se
souleva, et donna passage à un personnage dont la seule vue arrêta subitement la
foule, et changea comme par enchantement sa colère en curiosité.
—Silence! silence! cria-t-on de tous côtés.
Le personnage, fort peu rassuré et tremblant de tous ses membres, s’avança
jusqu’au bord de la table de marbre, avec force révérences qui, à mesure qu’il
approchait, ressemblaient de plus en plus à des génuflexions.
Cependant le calme s’était peu à peu rétabli. Il ne restait plus que cette légère
rumeur qui se dégage toujours du silence de la foule.
—Messieurs les bourgeois, dit-il, et mesdemoiselles les bourgeoises, nous
devons avoir l’honneur de déclamer et représenter devant son éminence M. le
cardinal une très belle moralité, qui a nom: Le Bon jugement de madame la vierge
Marie. C’est moi qui fais Jupiter. Son éminence accompagne en ce moment
l’ambassade très honorable de monsieur le duc d’Autriche; laquelle est retenue, à
l’heure qu’il est, à écouter la harangue de M. le recteur de l’Université, à la porte
Baudets. Dès que l’éminentissime cardinal sera arrivé, nous commencerons.

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Il est certain qu’il ne fallait rien moins que l’intervention de Jupiter pour
sauver les quatre malheureux sergents du bailli du Palais. Si nous avions le
bonheur d’avoir inventé cette très véridique histoire, et par conséquent d’en être
responsable par-devant Notre Dame la critique, ce n’est pas contre nous qu’on
pourrait invoquer en ce moment le précepte classique: Nec deus intersit. Du reste,
le costume du seigneur Jupiter était fort beau, et n’avait pas peu contribué à
calmer la foule, en attirant toute son attention. Jupiter était vêtu d’une brigandine
couverte de velours noir, à clous dorés; il était coiffé d’un bicoquet garni de
boutons d’argent doré; et, n’était le rouge et la grosse barbe qui couvraient chacun
une moitié de son visage, n’était le rouleau de carton doré, semé de passequilles et
tout hérissé de lanières de clinquant, qu’il portait à la main et dans lequel des yeux
exercés reconnaissaient aisément la foudre, n’était ses pieds couleur de chair et
enrubannés à la grecque, il eût pu supporter la comparaison, pour la sévérité de sa
tenue, avec un archer breton du corps de monsieur de Berry.

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II
PIERRE GRINGOIRE

Cependant, tandis qu’il haranguait, la satisfaction, l’admiration unanimement
excitées par son costume se dissipaient à ses paroles; et quand il arriva à cette
conclusion malencontreuse: «Dès que l’éminentissime cardinal sera arrivé, nous
commencerons,» sa voix se perdit dans un tonnerre de huées.
—Commencez tout de suite! Le mystère! le mystère tout de suite! criait le
peuple. Et l’on entendait par-dessus toutes les voix celle de Johannes de
Molendino, qui perçait la rumeur comme le fifre dans un charivari de Nîmes.—
Commencez tout de suite! glapissait l’écolier.
—A bas Jupiter et le cardinal de Bourbon! vociféraient Robin Poussepain et
les autres clercs juchés dans la croisée.
—Tout de suite la moralité! répétait la foule. Sur-le-champ! tout de suite! Le
sac et la corde aux comédiens et au cardinal!
Le pauvre Jupiter, hagard, effaré, pâle sous son rouge, laissa tomber sa foudre,
prit à la main son bicoquet; puis il saluait et tremblait en balbutiant:—Son
éminence.... les ambassadeurs.... Madame Marguerite de Flandre.... Il ne savait
que dire. Au fond, il avait peur d’être pendu.
Pendu par la populace pour attendre, pendu par le cardinal pour n’avoir pas
attendu, il ne voyait des deux côtés qu’un abîme, c’est-à-dire une potence.
Heureusement quelqu’un vint le tirer d’embarras et assumer la responsabilité.
Un individu qui se tenait en deçà de la balustrade dans l’espace laissé libre
autour de la table de marbre, et que personne n’avait encore aperçu tant sa longue
et mince personne était complétement abritée de tout rayon visuel par le diamètre
du pilier auquel il était adossé, cet individu, disons-nous, grand, maigre, blême,
blond, jeune encore, quoique déjà ridé au front et aux joues, avec des yeux
brillants et une bouche souriante, vêtu d’une serge noire, râpée et lustrée de
vieillesse, s’approcha de la table de marbre et fit un signe au pauvre patient. Mais
l’autre, interdit, ne voyait pas.
Le nouveau venu fit un pas de plus.—Jupiter! dit-il, mon cher Jupiter!

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L’autre n’entendait point.
Enfin le grand blond, impatienté, lui cria presque sous le nez:
—Michel Giborne!
—Qui m’appelle? dit Jupiter, comme éveillé en sursaut.
—Moi, répondit le personnage vêtu de noir.
—Ah! dit Jupiter.
—Commencez tout de suite, reprit l’autre. Satisfaites le populaire. Je me
charge d’apaiser monsieur le bailli, qui apaisera monsieur le cardinal.
Jupiter respira.
—Messeigneurs les bourgeois, cria-t-il de toute la force de ses poumons à la
foule qui continuait de le huer, nous allons commencer tout de suite.
—Evoe, Jupiter! Plaudite, cives! crièrent les écoliers.
—Noël! Noël! cria le peuple.
Ce fut un battement de mains assourdissant, et Jupiter était déjà rentré sous sa
tapisserie que la salle tremblait encore d’acclamations.
Cependant le personnage inconnu qui avait si magiquement changé la tempête
en bonace, comme dit notre vieux et cher Corneille, était modestement rentré dans
la pénombre de son pilier, et y serait sans doute resté invisible, immobile et muet
comme auparavant, s’il n’en eût été tiré par deux jeunes femmes qui, placées au
premier rang des spectateurs, avaient remarqué son colloque avec Michel
Giborne-Jupiter.
—Maître, dit l’une d’elles en lui faisant signe de s’approcher.
—Taisez-vous donc, ma chère Liénarde, dit sa voisine, jolie, fraîche, et toute
brave à force d’être endimanchée. Ce n’est pas un clerc, c’est un laïque; il ne faut
pas dire maître, mais bien messire.
—Messire, dit Liénarde.
L’inconnu s’approcha de la balustrade.
—Que voulez-vous de moi, mesdamoiselles? demanda-t-il avec
empressement.

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—Oh! rien, dit Liénarde toute confuse; c’est ma voisine Gisquette la
Gencienne qui veut vous parler.
—Non pas, reprit Gisquette en rougissant; c’est Liénarde qui vous a dit
Maître; je lui ai dit qu’on disait Messire.
Les deux jeunes filles baissaient les yeux. L’autre, qui ne demandait pas
mieux que de lier conversation, les regardait en souriant.
—Vous n’avez donc rien à me dire, mesdamoiselles?
—Oh! rien du tout, répondit Gisquette.
—Rien, dit Liénarde.
Le grand jeune homme blond fit un pas pour se retirer. Mais les deux
curieuses n’avaient pas envie de lâcher prise.
—Messire, dit vivement Gisquette avec l’impétuosité d’une écluse qui s’ouvre
ou d’une femme qui prend son parti, vous connaissez donc ce soldat qui va jouer
le rôle de madame la Vierge dans le mystère?
—Vous voulez dire le rôle de Jupiter? reprit l’anonyme.
—Hé! oui, dit Liénarde, est-elle bête! Vous connaissez donc Jupiter?
—Michel Giborne? répondit l’anonyme; oui, madame.
—Il a une fière barbe! dit Liénarde.
—Cela sera-t-il beau, ce qu’ils vont dire là-dessus? demanda timidement
Gisquette.
—Très beau, madamoiselle, répondit l’anonyme sans la moindre hésitation.
—Qu’est-ce que ce sera? dit Liénarde.
—Le bon jugement de madame la Vierge, moralité, s’il vous plaît,
madamoiselle.
—Ah! c’est différent, reprit Liénarde.
Un court silence suivit. L’inconnu le rompit.
—C’est une moralité toute neuve, et qui n’a pas encore servi.

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—Ce n’est donc pas la même, dit Gisquette, que celle qu’on a donnée il y a
deux ans, le jour de l’entrée de monsieur le légat, et où il y avait trois belles filles
faisant personnages...
—De sirènes, dit Liénarde.
—Et toutes nues, ajouta le jeune homme.
Liénarde baissa pudiquement les yeux. Gisquette la regarda, et en fit autant. Il
poursuivit en souriant:
—C’était chose bien plaisante à voir. Aujourd’hui, c’est une moralité faite
exprès pour madame la demoiselle de Flandre.
—Chantera-t-on des bergerettes? demanda Gisquette.
—Fi! dit l’inconnu, dans une moralité! Il ne faut pas confondre les genres. Si
c’était une sotie, à la bonne heure.
—C’est dommage, reprit Gisquette. Ce jour-là il y avait à la fontaine du
Ponceau des hommes et des femmes sauvages qui se combattaient et faisaient
plusieurs contenances en chantant de petits motets et des bergerettes.
—Ce qui convient pour un légat, dit assez sèchement l’inconnu, ne convient
pas pour une princesse.
—Et près d’eux, reprit Liénarde, joutaient plusieurs bas instruments qui
rendaient de grandes mélodies.
—Et pour rafraîchir les passants, continua Gisquette, la fontaine jetait par trois
bouches, vin, lait et hypocras, dont buvait qui voulait.
—Et un peu au-dessous du Ponceau, poursuivit Liénarde, à la Trinité, il y
avait une passion par personnages, et sans parler.
—Si je m’en souviens! s’écria Gisquette: Dieu en la croix, et les deux larrons
à droite et à gauche.
Ici les jeunes commères, s’échauffant au souvenir de l’entrée de monsieur le
légat, mirent à parler à la fois.
—Et plus avant, à la porte aux Peintres, il y avait d’autres personnes très
richement habillées.

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—Et à la fontaine Saint-Innocent, ce chasseur qui poursuivait une biche avec
grand bruit de chiens et de trompes de chasse!
—Et à la boucherie de Paris, ces échafauds qui figuraient la bastille de
Dieppe!
—Et quand le légat passa, tu sais, Gisquette, on donna l’assaut, et les Anglais
eurent tous les gorges coupées.
—Et contre la porte du Châtelet, il y avait de très beaux personnages!
—Et sur le pont au Change, qui était tout tendu par-dessus!
—Et quand le légat passa, on laissa voler sur le pont plus de deux cents
douzaines de toutes sortes d’oiseaux; c’était très beau, Liénarde.
—Ce sera plus beau aujourd’hui, reprit enfin leur interlocuteur, qui semblait
les écouter avec impatience.
—Vous nous promettez que ce mystère sera beau? dit Gisquette.
—Sans doute, répondit-il; puis il ajouta avec une certaine emphase:—
Mesdamoiselles, c’est moi qui en suis l’auteur.
—Vraiment? dirent les jeunes filles, tout ébahies.
—Vraiment! répondit le poëte en se rengorgeant légèrement; c’est-à-dire, nous
sommes deux: Jehan Marchand, qui a scié les planches et dressé la charpente du
théâtre et toute la boiserie, et moi, qui ai fait la pièce.—Je m’appelle Pierre
Gringoire.
L’auteur du Cid n’eût pas dit avec plus de fierté: Pierre Corneille.
Nos lecteurs ont pu observer qu’il avait déjà dû s’écouler un certain temps
depuis le moment où Jupiter était rentré sous la tapisserie jusqu’à l’instant où
l’auteur de la moralité nouvelle s’était révélé ainsi brusquement à l’admiration
naïve de Gisquette et de Liénarde. Chose remarquable, toute cette foule, quelques
minutes auparavant si tumultueuse, attendait maintenant avec mansuétude, sur la
foi du comédien; ce qui prouve cette vérité éternelle et tous les jours encore
éprouvée dans nos théâtres, que le meilleur moyen de faire attendre patiemment le
public, c’est de lui affirmer qu’on va commencer tout de suite.
Toutefois, l’écolier Joannes ne s’endormait pas.

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—Holà hé! cria-t-il tout à coup au milieu de la paisible attente qui avait
succédé au trouble, Jupiter, madame la Vierge, bateleurs du diable! vous gaussez-
vous? la pièce! la pièce! Commencez, ou nous recommençons!
Il n’en fallut pas davantage.
Une musique de hauts et bas instruments se fit entendre de l’intérieur de
l’échafaudage; la tapisserie se souleva; quatre personnages bariolés et fardés en
sortirent, grimpèrent la roide échelle du théâtre, et, parvenus sur la plate-forme
supérieure, se rangèrent en ligne devant le public, qu’ils saluèrent profondément;
alors la symphonie se tut. C’était le mystère qui commençait.
Les quatre personnages, après avoir largement recueilli le payement de leurs
révérences en applaudissements, entamèrent, au milieu d’un religieux silence, un
prologue dont nous faisons volontiers grâce au lecteur. Du reste, ce qui arrive
encore de nos jours, le public s’occupait encore plus des costumes qu’ils portaient
que du rôle qu’ils débitaient; et en vérité c’était justice. Ils étaient vêtus tous
quatre de robes mi-parties jaune et blanc, qui ne se distinguaient entre elles que
par la nature de l’étoffe; la première était en brocart or et argent, la deuxième en
soie, la troisième en laine, la quatrième en toile. Le premier des personnages
portait en main droite une épée, le second deux clefs d’or, le troisième une
balance, le quatrième une bêche; et pour aider les intelligences paresseuses qui
n’auraient pas vu clair à travers la transparence de ces attributs, on pouvait lire en
grosses lettres noires brodées, au bas de la robe de brocart, je m’appelle Noblesse; au
bas de la robe de soie, je m’appelle Clergé; au bas de la robe de laine, je m’appelle
Marchandise; au bas de la robe de toile, je m’appelle Labour. Le sexe des deux
allégories mâles était clairement indiqué à tout spectateur judicieux par leurs
robes moins longues et par la cramignole qu’elles portaient en tête, tandis que les
deux allégories femelles, moins court-vêtues, étaient coiffées d’un chaperon.
Il eût fallu aussi beaucoup de mauvaise volonté pour ne pas comprendre, à
travers la poésie du prologue, que Labour était marié à Marchandise et Clergé à
Noblesse, et que les deux heureux couples possédaient en commun un magnifique
dauphin d’or, qu’ils prétendaient n’adjuger qu’à la plus belle. Ils allaient donc par
le monde cherchant et quêtant cette beauté, et après avoir successivement rejeté la
reine de Golconde, la princesse de Trébisonde, la fille du Grand-Khan de Tartarie,
etc., etc., Labour et Clergé, Noblesse et Marchandise étaient venus se reposer sur
la table de marbre du Palais de Justice, en débitant devant l’honnête auditoire
autant de sentences et de maximes qu’on en pouvait alors dépenser à la Faculté
des arts aux examens, sophismes, déterminances, figures et actes où les maîtres
prenaient leurs bonnets de licence.

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Tout cela était en effet très beau.
Cependant, dans cette foule sur laquelle les quatre allégories versaient à qui
mieux mieux des flots de métaphores, il n’y avait pas une oreille plus attentive,
pas un cœur plus palpitant, pas un œil plus hagard, pas un cou plus tendu, que
l’œil, l’oreille, le cou et le cœur de l’auteur, du poëte, de ce brave Pierre
Gringoire, qui n’avait pu résister, le moment d’auparavant, à la joie de dire son
nom à deux jolies filles. Il était retourné à quelques pas d’elles, derrière son pilier,
et là, il écoutait, il regardait, il savourait. Les bienveillants applaudissements qui
avaient accueilli le début de son prologue retentissaient encore dans ses entrailles,
et il était complétement absorbé dans cette espèce de contemplation extatique
avec laquelle un auteur voit ses idées tomber une à une de la bouche de l’acteur
dans le silence d’un vaste auditoire. Digne Pierre Gringoire!
Il nous en coûte de le dire, mais cette première extase fut bien vite troublée. A
peine Gringoire avait-il approché ses lèvres de cette coupe enivrante de joie et de
triomphe, qu’une goutte d’amertume vint s’y mêler.
Un mendiant déguenillé, qui ne pouvait faire recette, perdu qu’il était au
milieu de la foule, et qui n’avait sans doute pas trouvé suffisante indemnité dans
les poches de ses voisins, avait imaginé de se jucher sur quelque point en
évidence, pour attirer les regards et les aumônes. Il s’était donc hissé pendant les
premiers vers du prologue, à l’aide des piliers de l’estrade réservée, jusqu’à la
corniche qui en bordait la balustrade à sa partie inférieure, et là il s’était assis,
sollicitant l’attention et la pitié de la multitude avec ses haillons et une plaie
hideuse qui couvrait son bras droit. Du reste, il ne proférait pas une parole.
Le silence qu’il gardait laissait aller le prologue sans encombre, et aucun
désordre sensible ne serait survenu, si le malheur n’eût voulu que l’écolier
Joannes avisât, du haut de son pilier, le mendiant et ses simagrées. Un fou rire
s’empara du jeune drôle, qui, sans se soucier d’interrompre le spectacle et de
troubler le recueillement universel, s’écria gaillardement:—Tiens! ce malingreux
qui demande l’aumône!
Quiconque a jeté une pierre dans une mare à grenouilles ou tiré un coup de
fusil dans une volée d’oiseaux, peut se faire une idée de l’effet que produisirent
ces paroles incongrues, au milieu de l’attention générale. Gringoire en tressaillit
comme d’une secousse électrique. Le prologue resta court, et toutes les têtes se
retournèrent en tumulte vers le mendiant, qui, loin de se déconcerter, vit dans cet
incident une bonne occasion de récolte, et se mit à dire d’un air dolent, en fermant
ses yeux à demi:—La charité, s’il vous plaît!

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—Eh mais, sur mon âme, reprit Joannes, c’est Clopin Trouillefou. Holà hé!
l’ami, ta plaie te gênait donc à la jambe, que tu l’as mise sur ton bras?
En parlant ainsi, il jetait avec une adresse de singe un petit-blanc dans le
feutre gras que le mendiant tendait de son bras malade. Le mendiant reçut sans
broncher l’aumône et le sarcasme, et continua d’un accent lamentable:—La
charité, s’il vous plaît!
Cet épisode avait considérablement distrait l’auditoire, et bon nombre de
spectateurs, Robin Poussepain et tous les clercs en tête, applaudissaient gaiement
à ce duo bizarre que venaient d’improviser, au milieu du prologue, l’écolier avec
sa voix criarde et le mendiant avec son imperturbable psalmodie.
Gringoire était fort mécontent. Revenu de sa première stupéfaction, il
s’évertuait à crier aux quatre personnages en scène:—Continuez! que diable!
continuez!—sans même daigner jeter un regard de dédain sur les deux
interrupteurs.
En ce moment, il se sentit tirer par le bord de son surtout; il se retourna, non
sans quelque humeur, et eut assez de peine à sourire. Il le fallait pourtant. C’était
le joli bras de Gisquette la Gencienne, qui, passé à travers la balustrade, sollicitait
de cette façon son attention.
—Monsieur, dit la jeune fille, est-ce qu’ils vont continuer?
—Sans doute, répondit Gringoire, assez choqué de la question.
—En ce cas, messire, reprit-elle, auriez-vous la courtoisie de m’expliquer...
—Ce qu’ils vont dire? interrompit Gringoire. Eh bien! écoutez.
—Non, dit Gisquette, mais ce qu’ils ont dit jusqu’à présent.
Gringoire fit un soubresaut, comme un homme dont on toucherait la plaie à
vif.
—Peste de la petite fille sotte et bouchée! dit-il entre ses dents.
A dater de ce moment-là, Gisquette fut perdue dans son esprit.
Cependant, les acteurs avaient obéi à son injonction, et le public, voyant qu’ils
se remettaient à parler, s’était remis à écouter, non sans avoir perdu force beautés,
dans l’espèce de soudure qui se fit entre les deux parties de la pièce ainsi
brusquement coupée. Gringoire en faisait tout bas l’amère réflexion. Pourtant la

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tranquillité s’était rétablie peu à peu, l’écolier se taisait, le mendiant comptait
quelque monnaie dans son chapeau, et la pièce avait repris le dessus.
C’était en réalité un fort bel ouvrage, et dont il nous semble qu’on pourrait
encore fort bien tirer parti aujourd’hui, moyennant quelques arrangements.
L’exposition, un peu longue et un peu vide, c’est-à-dire dans les règles, était
simple, et Gringoire, dans le candide sanctuaire de son for intérieur, en admirait la
clarté. Comme on s’en doute bien, les quatre personnages allégoriques étaient un
peu fatigués d’avoir parcouru les trois parties du monde sans trouver à se défaire
convenablement de leur dauphin d’or. Là-dessus, éloge du poisson merveilleux,
avec mille allusions délicates au jeune fiancé de Marguerite de Flandre, alors fort
tristement reclus à Amboise, et ne se doutant guère que Labour et Clergé,
Noblesse et Marchandise venaient de faire le tour du monde pour lui. Le susdit
dauphin donc était jeune, était beau, était fort, et surtout (magnifique origine de
toutes les vertus royales!) il était fils du lion de France. Je déclare que cette
métaphore hardie est admirable, et que l’histoire naturelle du théâtre, un jour
d’allégorie et d’épithalame royal, ne s’effarouche aucunement d’un dauphin fils
d’un lion. Ce sont justement ces rares et pindariques mélanges qui prouvent
l’enthousiasme. Néanmoins, pour faire aussi la part de la critique, le poëte aurait
pu développer cette belle idée en moins de deux cents vers. Il est vrai que le
mystère devait durer depuis midi jusqu’à quatre heures, d’après l’ordonnance de
monsieur le prévôt, et qu’il faut bien dire quelque chose. D’ailleurs, on écoutait
patiemment.
Tout à coup au beau milieu d’une querelle entre mademoiselle Marchandise et
madame Noblesse, au moment où maître Labour prononçait ce vers mirifique:

Onc ne vis dans les bois bête plus triomphante!

la porte de l’estrade réservée, qui était jusque-là restée si mal à propos fermée,
s’ouvrit plus mal à propos encore; et la voix retentissante de l’huissier annonça
brusquement: Son éminence monseigneur le cardinal de Bourbon.

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III
MONSIEUR LE CARDINAL

Pauvre Gringoire! le fracas de tous les gros doubles pétards de la Saint-Jean,
la décharge de vingt arquebuses à croc, la détonation de cette fameuse serpentine
de la tour de Billy, qui, lors du siége de Paris, le dimanche 29 septembre 1465, tua
sept Bourguignons d’un coup, l’explosion de toute la poudre à canon
emmagasinée à la porte du Temple, lui eût moins rudement déchiré les oreilles, en
ce moment solennel et dramatique, que ce peu de paroles tombées de la bouche
d’un huissier: Son éminence monseigneur le cardinal de Bourbon.
Ce n’est pas que Pierre Gringoire craignît monsieur le cardinal ou le
dédaignât. Il n’avait ni cette faiblesse ni cette outrecuidance. Véritable éclectique,
comme on dirait aujourd’hui, Gringoire était de ces esprits élevés et fermes,
modérés et calmes, qui savent toujours se tenir au milieu de tout, stare in dimidio
rerum, et qui sont pleins de raison et de libérale philosophie, tout en faisant état
des cardinaux. Race précieuse et jamais interrompue de philosophes auxquels la
sagesse, comme une autre Ariane, semble avoir donné une pelote de fil qu’ils s’en
vont dévidant depuis le commencement du monde à travers le labyrinthe des
choses humaines. On les retrouve dans tous les temps, toujours les mêmes, c’est-
à-dire toujours selon tous les temps. Et sans compter notre Pierre Gringoire, qui
les représenterait au quinzième siècle si nous parvenions à lui rendre l’illustration
qu’il mérite, certainement c’est leur esprit qui animait le père du Breul lorsqu’il
écrivait dans le seizième ces paroles naïvement sublimes, dignes de tous les
siècles: «Ie suis parisien de nation et parrhisian de parler, puisque parrhisia en
grec signifie liberté de parler: de laquelle i’ai vsé mesme enuers messeigneurs les
cardinaux, oncle et frère de monseigneur le prince de Conty: toutes fois auec
respect de leur grandeur, et sans offenser personne de leur suitte, qui est
beaucoup.»
Il n’y avait donc ni haine du cardinal, ni dédain de sa présence, dans
l’impression désagréable qu’elle fit à Pierre Gringoire. Bien au contraire; notre
poëte avait trop de bon sens et une souquenille trop râpée pour ne pas attacher un
prix particulier à ce que mainte allusion de son prologue, et en particulier la
glorification du dauphin fils du lion de France, fût recueillie par une oreille
éminentissime. Mais ce n’est pas l’intérêt qui domine dans la noble nature des
poëtes. Je suppose que l’entité du poëte soit représentée par le nombre dix, il est

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certain qu’un chimiste, en l’analysant et pharmacopolisant, comme dit Rabelais,
la trouverait composée d’une partie d’intérêt contre neuf parties d’amour-propre.
Or, au moment où la porte s’était ouverte pour le cardinal, les neuf parties
d’amour-propre de Gringoire, gonflées et tuméfiées au souffle de l’admiration
populaire, étaient dans un état d’accroissement prodigieux, sous lequel
disparaissait comme étouffée cette imperceptible molécule d’intérêt que nous
distinguions tout à l’heure dans la constitution des poëtes; ingrédient précieux du
reste, lest de réalité et d’humanité sans lequel ils ne toucheraient pas la terre.
Gringoire jouissait de sentir, de voir, de palper pour ainsi dire une assemblée
entière, de marauds il est vrai, mais qu’importe! stupéfiée, pétrifiée, et comme
asphyxiée devant les incommensurables tirades qui surgissaient à chaque instant
de toutes les parties de son épithalame. J’affirme qu’il partageait lui-même la
béatitude générale, et qu’au rebours de La Fontaine, qui, à la représentation de sa
comédie du Florentin, demandait: Quel est le malotru qui a fait cette rapsodie?
Gringoire eût volontiers demandé à son voisin: De qui est ce chef-d’œuvre? On
peut juger maintenant quel effet produisit sur lui la brusque et intempestive
survenue du cardinal.
Ce qu’il pouvait craindre ne se réalisa que trop. L’entrée de son éminence
bouleversa l’auditoire. Toutes les têtes se tournèrent vers l’estrade. Ce fut à ne
plus s’entendre.—Le cardinal! le cardinal! répétèrent toutes les bouches. Le
malheureux prologue resta court une seconde fois.
Le cardinal s’arrêta un moment sur le seuil de l’estrade. Tandis qu’il
promenait un regard assez indifférent sur l’auditoire, le tumulte redoublait.
Chacun voulait le mieux voir. C’était à qui mettrait sa tête sur les épaules de son
voisin.
C’était en effet un haut personnage, et dont le spectacle valait bien toute autre
comédie. Charles, cardinal de Bourbon, archevêque et comte de Lyon, primat des
Gaules, était à la fois allié à Louis XI par son frère, Pierre, seigneur de Beaujeu,
qui avait épousé la fille aînée du roi, et allié à Charles le Téméraire par sa mère,
Agnès de Bourgogne. Or le trait dominant, le trait caractéristique et distinctif du
caractère du primat des Gaules, c’était l’esprit de courtisan et la dévotion aux
puissances. On peut juger des embarras sans nombre que lui avait valus cette
double parenté, et de tous les écueils temporels entre lesquels sa barque spirituelle
avait dû louvoyer, pour ne se briser ni à Louis, ni à Charles, cette Charybde et
cette Scylla qui avaient dévoré le duc de Nemours et le connétable de Saint-Pol.
Grâce au ciel, il s’était assez bien tiré de la traversée, et était arrivé à Rome sans
encombre. Mais quoiqu’il fût au port, et précisément parce qu’il était au port, il ne
se rappelait jamais sans inquiétude les chances diverses de sa vie politique, si

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longtemps alarmée et laborieuse. Aussi avait-il coutume de dire que l’année 1476
avait été pour lui noire et blanche; entendant par là qu’il avait perdu dans cette
même année sa mère, la duchesse de Bourbonnais, et son cousin le duc de
Bourgogne, et qu’un deuil l’avait consolé de l’autre.
Du reste, c’était un bon homme. Il menait joyeuse vie de cardinal, s’égayait
volontiers avec du cru royal de Challuau, ne haïssait pas Richarde la Garmoise et
Thomasse la Saillarde, faisait l’aumône aux jolies filles plutôt qu’aux vieilles
femmes, et pour toutes ces raisons était fort agréable au populaire de Paris. Il ne
marchait qu’entouré d’une petite cour d’évêques et d’abbés de haute lignée,
galants, grivois et faisant ripaille au besoin; et plus d’une fois les braves dévotes
de Saint-Germain d’Auxerre, en passant le soir sous les fenêtres illuminées du
logis de Bourbon, avaient été scandalisées d’entendre les mêmes voix qui leur
avaient chanté vêpres dans la journée, psalmodier au bruit des verres le proverbe
bachique de Benoît XII, ce pape qui avait ajouté une troisième couronne à la tiare:
—Bibamus papaliter.
Ce fut sans doute cette popularité, acquise à si juste titre, qui le préserva, à son
entrée, de tout mauvais accueil de la part de la cohue, si mécontente le moment
d’auparavant, et fort peu disposée au respect d’un cardinal le jour même où elle
allait élire un pape. Mais les Parisiens ont peu de rancune; et puis, en faisant
commencer la représentation d’autorité, les bons bourgeois l’avaient emporté sur
le cardinal, et ce triomphe leur suffisait. D’ailleurs, monsieur le cardinal de
Bourbon était bel homme, il avait une fort belle robe rouge qu’il portait fort bien;
c’est dire qu’il avait pour lui toutes les femmes, et par conséquent la meilleure
moitié de l’auditoire. Certainement il y aurait injustice et mauvais goût à huer un
cardinal pour s’être fait attendre au spectacle, lorsqu’il est bel homme et qu’il
porte bien sa robe rouge.
Il entra donc, salua l’assistance avec ce sourire héréditaire des grands pour le
peuple, et se dirigea à pas lents vers son fauteuil de velours écarlate, en ayant l’air
de songer à toute autre chose. Son cortége, ce que nous appellerions aujourd’hui
son état-major, d’évêques et d’abbés, fit irruption à sa suite dans l’estrade, non
sans redoublement de tumulte et de curiosité au parterre. C’était à qui se les
montrerait, se les nommerait, à qui en connaîtrait au moins un, qui, monsieur
l’évêque de Marseille, Alaudet, si j’ai bonne mémoire; qui, le primicier de Saint-
Denis; qui, Robert de Lespinasse, abbé de Saint-Germain-des-Prés, ce frère
libertin d’une maîtresse de Louis XI; le tout avec force méprises et cacophonies.
Quant aux écoliers, ils juraient. C’était leur jour, leur fête des fous, leur saturnale,
l’orgie annuelle de la basoche et de l’école. Pas de turpitude qui ne fût de droit ce
jour-là et chose sacrée. Et puis il y avait de folles commères dans la foule, Simone

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Quatrelivres, Agnès la Gadine, Robine Piédebou. N’était-ce pas le moins qu’on
pût jurer à son aise et maugréer un peu le nom de Dieu, un si beau jour, en si
bonne compagnie de gens d’église et de filles de joie? Aussi ne s’en faisaient-ils
faute; et, au milieu du brouhaha, c’était un effrayant charivari de blasphèmes et
d’énormités que celui de toutes ces langues échappées, langues de clercs et
d’écoliers contenues le reste de l’année par la crainte du fer chaud de saint Louis.
Pauvre saint Louis, quelle nargue ils lui faisaient dans son propre palais de
justice! Chacun d’eux, dans les nouveaux venus de l’estrade, avait pris à partie
une soutane noire, ou grise, ou blanche, ou violette. Quant à Joannes Frollo de
Molendino, en sa qualité de frère d’un archidiacre, c’était à la rouge qu’il s’était
hardiment attaqué, et il chantait à tue-tête, en fixant ses yeux effrontés sur le
cardinal: Cappa repleta mero!
Tous ces détails, que nous mettons ici à nu pour l’édification du lecteur,
étaient tellement couverts par la rumeur générale, qu’ils s’y effaçaient avant
d’arriver jusqu’à l’estrade réservée. D’ailleurs le cardinal s’en fût peu ému, tant
les libertés de ce jour-là étaient dans les mœurs. Il avait du reste, et sa mine en
était toute préoccupée, un autre souci qui le suivait de près et qui entra presque en
même temps que lui dans l’estrade. C’était l’ambassade de Flandre.
Non qu’il fût profond politique, et qu’il se fît une affaire des suites possibles
du mariage de madame sa cousine Marguerite de Bourgogne avec monsieur son
cousin Charles, dauphin de Vienne; combien durerait la bonne intelligence plâtrée
du duc d’Autriche et du roi de France, comment le roi d’Angleterre prendrait ce
dédain de sa fille, cela l’inquiétait peu; et il fêtait chaque soir le vin du cru royal
de Chaillot, sans se douter que quelques flacons de ce même vin (un peu revu et
corrigé, il est vrai, par le médecin Coictier), cordialement offerts à Édouard IV par
Louis XI, débarrasseraient un beau matin Louis XI d’Édouard IV. La moult
honorée ambassade de monsieur le duc d’Autriche n’apportait au cardinal aucun
de ces soucis, mais elle l’importunait par un autre côté. Il était en effet un peu dur,
et nous en avons déjà dit un mot à la deuxième page de ce livre, d’être obligé de
faire fête et bon accueil, lui Charles de Bourbon, à je ne sais quels bourgeois; lui
cardinal, à des échevins; lui français, joyeux convive, à des flamands buveurs de
bière; et cela en public. C’était là, certes, une des plus fastidieuses grimaces qu’il
eût jamais faites pour le bon plaisir du roi.
Il se tourna donc vers la porte, et de la meilleure grâce du monde (tant il s’y
étudiait), quand l’huissier annonça d’une voix sonore: Messieurs les envoyés de
monsieur le duc d’Autriche. Il est inutile de dire que la salle entière en fit autant.

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Alors arrivèrent, deux par deux, avec une gravité qui faisait contraste au
milieu du pétulant cortége ecclésiastique de Charles de Bourbon, les quarante-huit
ambassadeurs de Maximilien d’Autriche, ayant en tête le révérend père en Dieu,
Jehan, abbé de Saint-Bertin, chancelier de la toison d’or, et Jacques de Goy, sieur
Dauby, haut bailli de Gand. Il se fit dans l’assemblée un grand silence
accompagné de rires étouffés pour écouter tous les noms saugrenus et toutes les
qualifications bourgeoises que chacun de ces personnages transmettait
imperturbablement à l’huissier, qui jetait ensuite noms et qualités pêle-mêle et
tout estropiés à travers la foule. C’était maître Loys Roelof, échevin de la ville de
Louvain; messire Clays d’Etuelde, échevin de Bruxelles; messire Paul de Baeust,
sieur de Voirmizelle, président de Flandre; maître Jehan Coleghens, bourgmestre
de la ville d’Anvers, maître George de la Moere, premier échevin de la kuere de la
ville de Gand; maître Gheldolf van der Hage, premier échevin des parchons de
ladite ville; et le sieur de Bierbecque, et Jehan Pinnock, et Jehan Dymaerzelle,
etc., etc., etc.; baillis, échevins, bourgmestres; bourgmestres, échevins, baillis;
tous roides, gourmés, empesés, endimanchés de velours et de damas,
encapuchonnés de cramignoles de velours noir à grosses houppes de fil d’or de
Chypre; bonnes têtes flamandes après tout, figures dignes et sévères, de la famille
de celles que Rembrandt fait saillir si fortes et si graves sur le fond noir de sa
Ronde de nuit; personnages qui portaient tous écrit sur le front que Maximilien
d’Autriche avait eu raison de se confier à plain, comme disait son manifeste, en
leur sens, vaillance, expérience, loyaultez et bonnes preudomies.
Un excepté pourtant. C’était un visage fin, intelligent, rusé, une espèce de
museau de singe et de diplomate, au-devant duquel le cardinal fit trois pas et une
profonde révérence, et qui ne s’appelait pourtant que Guillaume Rym, conseiller et
pensionnaire de la ville de Gand.
Peu de personnes savaient alors ce que c’était que Guillaume Rym. Rare génie
qui, dans un temps de révolution, eût paru avec éclat à la surface des événements,
mais qui, au quinzième siècle, était réduit aux caverneuses intrigues et à vivre
dans les sapes, comme dit le duc de Saint-Simon. Du reste, il était apprécié du
premier sapeur de l’Europe; il machinait familièrement avec Louis XI, et mettait
souvent la main aux secrètes besognes du roi. Toutes choses fort ignorées de cette
foule qu’émerveillaient les politesses du cardinal à cette chétive figure de bailli
flamand.

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IV
MAITRE JACQUES COPPENOLE

Pendant que le pensionnaire de Gand et l’éminence échangeaient une
révérence fort basse et quelques paroles à voix plus basse encore, un homme à
haute stature, à large face, à puissantes épaules, se présentait pour entrer de front
avec Guillaume Rym; on eût dit un dogue auprès d’un renard. Son bicoquet de
feutre et sa veste de cuir faisaient tache au milieu du velours et de la soie qui
l’entouraient. Présumant que c’était quelque palefrenier fourvoyé, l’huissier
l’arrêta.
—Hé, l’ami! on ne passe pas.
L’homme à veste de cuir le repoussa de l’épaule.
—Que me veut ce drôle? dit-il avec un éclat de voix qui rendit la salle entière
attentive à cet étrange colloque. Tu ne vois pas que j’en suis?
—Votre nom? demanda l’huissier.
—Jacques Coppenole.
—Vos qualités?
—Chaussetier, à l’enseigne des Trois Chaînettes, à Gand.
L’huissier recula. Annoncer des échevins et des bourgmestres, passe; mais un
chaussetier, c’était dur. Le cardinal était sur les épines. Tout le peuple écoutait et
regardait. Voilà deux jours que son éminence s’évertuait à lécher ces ours
flamands pour les rendre un peu plus présentables en public, et l’incartade était
rude. Cependant Guillaume Rym, avec son fin sourire, s’approcha de l’huissier.
—Annoncez maître Jacques Coppenole, clerc des échevins de la ville de
Gand, lui souffla-t-il très bas.
—Huissier, reprit le cardinal à haute voix, annoncez maître Jacques
Coppenole, clerc des échevins de l’illustre ville de Gand.
Ce fut une faute. Guillaume Rym tout seul eût escamoté la difficulté; mais
Coppenole avait entendu le cardinal.

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—Non, croix-Dieu! s’écria-t-il avec sa voix de tonnerre. Jacques Coppenole,
chaussetier. Entends-tu, l’huissier? Rien de plus, rien de moins. Croix-Dieu!
chaussetier, c’est assez beau. Monsieur l’archiduc a plus d’une fois cherché son
gant dans mes chausses.
Les rires et les applaudissements éclatèrent. Un quolibet est tout de suite
compris à Paris, et par conséquent toujours applaudi.
Ajoutons que Coppenole était du peuple, et que ce public qui l’entourait était
du peuple. Aussi la communication entre eux et lui avait été prompte, électrique,
et pour ainsi dire de plain-pied. L’altière algarade du chaussetier flamand, en
humiliant les gens de cour, avait remué dans toutes les âmes plébéiennes je ne sais
quel sentiment de dignité encore vague et indistinct au quinzième siècle. C’était
un égal que ce chaussetier, qui venait de tenir tête à monsieur le cardinal!
réflexion bien douce à de pauvres diables qui étaient habitués à respect et
obéissance envers les valets des sergents du bailli de l’abbé de Sainte-Geneviève,
caudataire du cardinal.
Coppenole salua fièrement son éminence, qui rendit son salut au tout-puissant
bourgeois redouté de Louis XI. Puis, tandis que Guillaume Rym, sage homme et
malicieux, comme dit Philippe de Comines, les suivait tous deux d’un sourire de
raillerie et de supériorité, ils gagnèrent chacun leur place, le cardinal tout
décontenancé et soucieux, Coppenole tranquille et hautain, et songeant sans doute
qu’après tout son titre de chaussetier en valait bien un autre, et que Marie de
Bourgogne, mère de cette Marguerite que Coppenole mariait aujourd’hui, l’eût
moins redouté cardinal que chaussetier; car ce n’est pas un cardinal qui eût
ameuté les Gantois contre les favoris de la fille de Charles le Téméraire; ce n’est
pas un cardinal qui eût fortifié la foule avec une parole contre ses larmes et ses
prières, quand la demoiselle de Flandre vint supplier son peuple pour eux
jusqu’au pied de leur échafaud; tandis que le chaussetier n’avait eu qu’à lever son
coude de cuir pour faire tomber vos deux têtes, illustrissimes seigneurs, Guy
d’Hymbercourt, chancelier Guillaume Hugonet!
Cependant tout n’était pas fini pour ce pauvre cardinal, et il devait boire
jusqu’à la lie le calice d’être en si mauvaise compagnie.
Le lecteur n’a peut-être pas oublié l’effronté mendiant qui était venu se
cramponner, dès le commencement du prologue, aux franges de l’estrade
cardinale. L’arrivée des illustres conviés ne lui avait nullement fait lâcher prise, et
tandis que prélats et ambassadeurs s’encaquaient, en vrais harengs flamands, dans
les stalles de la tribune, lui s’était mis à l’aise, et avait bravement croisé ses

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jambes sur l’architrave. L’insolence était rare, et personne ne s’en était aperçu au
premier moment, l’attention étant tournée ailleurs. Lui, de son côté, ne
s’apercevait de rien dans la salle; il balançait sa tête avec une insouciance de
napolitain, répétant de temps en temps dans la rumeur, comme une machinale
habitude: «La charité, s’il vous plaît!» Et certes il était, dans toute l’assistance, le
seul probablement qui n’eût pas daigné tourner la tête à l’altercation de
Coppenole et de l’huissier. Or, le hasard voulut que le maître chaussetier de Gand,
avec qui le peuple sympathisait déjà si vivement et sur qui tous les yeux étaient
fixés, vînt précisément s’asseoir au premier rang de l’estrade au-dessus du
mendiant; et l’on ne fut pas médiocrement étonné de voir l’ambassadeur flamand,
inspection faite du drôle placé sous ses yeux, frapper amicalement sur cette épaule
couverte de haillons. Le mendiant se retourna; il y eut surprise, reconnaissance,
épanouissement des deux visages, etc.; puis, sans se soucier le moins du monde
des spectateurs, le chaussetier et le malingreux se mirent à causer à voix basse, en
se tenant les mains dans les mains, tandis que les guenilles de Clopin Trouillefou,
étalées sur le drap d’or de l’estrade, faisaient l’effet d’une chenille sur une orange.
La nouveauté de cette scène singulière excita une telle rumeur de folie et de
gaieté dans la salle que le cardinal ne tarda pas à s’en apercevoir; il se pencha à
demi, et ne pouvant, du point où il était placé, qu’entrevoir fort imparfaitement la
casaque ignominieuse de Trouillefou, il se figura assez naturellement que le
mendiant demandait l’aumône, et, révolté de l’audace, il s’écria:—Monsieur le
bailli du Palais, jetez-moi ce drôle à la rivière!
—Croix-Dieu! monseigneur le cardinal, dit Coppenole sans quitter la main de
Clopin, c’est un de mes amis.
—Noël! Noël! cria la cohue. A dater de ce moment, maître Coppenole eut à
Paris, comme à Gand, grand crédit avec le peuple; car gens de telle taille l’y ont,
dit Philippe de Comines, quand ils sont ainsi désordonnés.
Le cardinal se mordit les lèvres. Il se pencha vers son voisin l’abbé de Sainte-
Geneviève, et lui dit à demi-voix:
—Plaisants ambassadeurs que nous envoie là monsieur l’archiduc pour nous
annoncer madame Marguerite!
—Votre éminence, répondit l’abbé, perd ses politesses avec ces groins
flamands. Margaritas ante porcos.
—Dites plutôt, répondit le cardinal avec un sourire: Porcos ante Margaritam.

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Toute la petite cour en soutane s’extasia sur le jeu de mots. Le cardinal se
sentit un peu soulagé; il était quitte avec Coppenole, il avait eu aussi son quolibet
applaudi.
Maintenant, que ceux de nos lecteurs qui ont la puissance de généraliser une
image et une idée, comme on dit dans le style d’aujourd’hui, nous permettent de
leur demander s’ils se figurent bien nettement le spectacle qu’offrait, au moment
où nous arrêtons leur attention, le vaste parallélogramme de la grand’salle du
Palais. Au milieu de la salle, adossée au mur occidental, une large et magnifique
estrade de brocart d’or, dans laquelle entrent processionnellement, par une petite
porte ogive, de graves personnages successivement annoncés par la voix criarde
d’un huissier. Sur les premiers bancs, déjà force vénérables figures, embéguinées
d’hermine, de velours et d’écarlate. Autour de l’estrade, qui demeure silencieuse
et digne, en bas, en face, partout, grande foule et grande rumeur. Mille regards du
peuple sur chaque visage de l’estrade, mille chuchotements sur chaque nom.
Certes, le spectacle est curieux et mérite bien l’attention des spectateurs. Mais là-
bas, tout au bout, qu’est-ce donc que cette espèce de tréteau avec quatre pantins
bariolés dessus et quatre autres en bas? Qu’est-ce donc, à côté du tréteau, que cet
homme à souquenille noire et à pâle figure? Hélas! mon cher lecteur, c’est Pierre
Gringoire et son prologue.
Nous l’avions tous profondément oublié.
Voilà précisément ce qu’il craignait.
Du moment où le cardinal était entré, Gringoire n’avait cessé de s’agiter pour
le salut de son prologue. Il avait d’abord enjoint aux acteurs, restés en suspens, de
continuer et de hausser la voix; puis, voyant que personne n’écoutait, il les avait
arrêtés, et, depuis près d’un quart d’heure que l’interruption durait, il n’avait cessé
de frapper du pied, de se démener, d’interpeller Gisquette et Liénarde,
d’encourager ses voisins à la poursuite du prologue; le tout en vain. Nul ne
bougeait du cardinal, de l’ambassade et de l’estrade, unique centre de ce vaste
cercle de rayons visuels. Il faut croire aussi, et nous le disons à regret, que le
prologue commençait à gêner légèrement l’auditoire, au moment où son éminence
était venue y faire diversion d’une si terrible façon. Après tout, à l’estrade comme
à la table de marbre, c’était toujours le même spectacle, le conflit de Labour et de
Clergé, de Noblesse et de Marchandise. Et beaucoup de gens aimaient mieux les
voir tout bonnement, vivant, respirant, agissant, se coudoyant, en chair et en os,
dans cette ambassade flamande, dans cette cour épiscopale, sous la robe du
cardinal, sous la veste de Coppenole, que fardés, attifés, parlant en vers, et pour

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ainsi dire empaillés sous les tuniques jaunes et blanches dont les avait affublés
Gringoire.
Pourtant, quand notre poëte vit le calme un peu rétabli, il imagina un
stratagème qui eût tout sauvé.
—Monsieur, dit-il en se tournant vers un de ses voisins, brave et gros homme
à figure patiente, si l’on recommençait?
—Quoi? dit le voisin.
—Hé! le mystère, dit Gringoire.
—Comme il vous plaira, repartit le voisin.
Cette demi-approbation suffit à Gringoire, et, faisant ses affaires lui-même, il
commença à crier, en se confondant le plus possible avec la foule:—
Recommencez le mystère! recommencez!
—Diable! dit Joannes de Molendino, qu’est-ce qu’ils chantent donc là-bas, au
bout? (Car Gringoire faisait du bruit comme quatre.) Dites donc, camarades! est-
ce que le mystère n’est pas fini? Ils veulent le recommencer, ce n’est pas juste.
—Non, non, crièrent tous les écoliers. A bas le mystère! à bas!
Mais Gringoire se multipliait et n’en criait que plus fort:—Recommencez!
recommencez!
Ces clameurs attirèrent l’attention du cardinal.
—Monsieur le bailli du Palais, dit-il à un grand homme noir placé à quelques
pas de lui, est-ce que ces drôles sont dans un bénitier, qu’ils font ce bruit d’enfer?
Le bailli du Palais était une espèce de magistrat amphibie, une sorte de
chauve-souris de l’ordre judiciaire, tenant à la fois du rat et de l’oiseau, du juge et
du soldat.
Il s’approcha de son éminence, et, non sans redouter fort son mécontentement,
il lui expliqua en balbutiant l’incongruité populaire; que midi était arrivé avant
son éminence, et que les comédiens avaient été forcés de commencer sans
attendre son éminence.
Le cardinal éclata de rire.

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—Sur ma foi, monsieur le recteur de l’Université aurait bien dû en faire
autant. Qu’en dites-vous, maître Guillaume Rym?
—Monseigneur, répondit Guillaume Rym, contentons-nous d’avoir échappé à
la moitié de la comédie. C’est toujours cela de gagné.
—Ces coquins peuvent-ils continuer leur farce? demanda le bailli.
—Continuez, continuez, dit le cardinal; cela m’est égal. Pendant ce temps-là,
je vais lire mon bréviaire.
Le bailli s’avança au bord de l’estrade, et cria, après avoir fait faire silence
d’un geste de la main:
—Bourgeois, manants et habitants, pour satisfaire ceux qui veulent qu’on
recommence et ceux qui veulent qu’on finisse, son éminence ordonne que l’on
continue.
Il fallut bien se résigner des deux parts. Cependant l’auteur et le public en
gardèrent longtemps rancune au cardinal.
Les personnages en scène reprirent donc leur glose, et Gringoire espéra que du
moins le reste de son œuvre serait écouté. Cette espérance ne tarda pas à être
déçue comme ses autres illusions; le silence s’était bien en effet rétabli tellement
quellement dans l’auditoire; mais Gringoire n’avait pas remarqué que, au moment
où le cardinal avait donné l’ordre de continuer, l’estrade était loin d’être remplie,
et qu’après les envoyés flamands étaient survenus de nouveaux personnages
faisant partie du cortége, dont les noms et qualités, lancés tout au travers de son
dialogue par le cri intermittent de l’huissier, y produisaient un ravage
considérable. Qu’on se figure en effet, au milieu d’une pièce de théâtre, le
glapissement d’un huissier, jetant, entre deux rimes, et souvent entre deux
hémistiches, des parenthèses comme celles-ci:
Maître Jacques Charmolue, procureur du roi en cour d’église!
Jehan de Harlay, écuyer, garde de l’office de chevalier du guet de nuit de la
ville de Paris!
Messire Galiot de Genoilhac, chevalier, seigneur de Brussac, maître de
l’artillerie du roi!
Maître Dreux-Raguier, enquesteur des eaux et forêts du roi notre sire, ès pays
de France, Champagne et Brie!

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Messire Louis de Graville, chevalier, conseiller et chambellan du roi, amiral
de France, concierge du bois de Vincennes!
Maître Denis Le Mercier, garde de la maison des aveugles de Paris!—Etc.,
etc., etc.
Cela devenait insoutenable.
Cet étrange accompagnement, qui rendait la pièce difficile à suivre, indignait
d’autant plus Gringoire qu’il ne pouvait se dissimuler que l’intérêt allait toujours
croissant et qu’il ne manquait à son ouvrage que d’être écouté. Il était en effet
difficile d’imaginer une contexture plus ingénieuse et plus dramatique. Les quatre
personnages du prologue se lamentaient dans leur mortel embarras, lorsque Vénus
en personne, vera incessu patuit dea, s’était présentée à eux, vêtue d’une belle
cotte-hardie armoriée au navire de la ville de Paris. Elle venait elle-même
réclamer le dauphin promis à la plus belle. Jupiter, dont on entendait la foudre
gronder dans le vestiaire, l’appuyait, et la déesse allait l’emporter, c’est-à-dire,
sans figure, épouser monsieur le dauphin, lorsqu’une jeune enfant, vêtue de damas
blanc et tenant à la main une marguerite (diaphane personnification de
mademoiselle de Flandre), était venue lutter avec Vénus. Coup de théâtre et
péripétie. Après controverse, Vénus, Marguerite et la cantonade étaient convenues
de s’en remettre au bon jugement de la sainte Vierge. Il y avait encore un beau
rôle, celui de dom Pèdre, roi de Mésopotamie; mais, à travers tant d’interruptions,
il était difficile de démêler à quoi il servait. Tout cela était monté par l’échelle.
Mais c’en était fait, aucune de ces beautés n’était sentie ni comprise. A
l’entrée du cardinal on eût dit qu’un fil invisible et magique avait subitement tiré
tous les regards de la table de marbre à l’estrade, de l’extrémité méridionale de la
salle au côté occidental. Rien ne pouvait désensorceler l’auditoire. Tous les yeux
restaient fixés là, et les nouveaux arrivants, et leurs noms maudits, et leurs
visages, et leurs costumes étaient une diversion continuelle. C’était désolant.
Excepté Gisquette et Liénarde, qui se détournaient de temps en temps quand
Gringoire les tirait par la manche, excepté le gros voisin patient, personne
n’écoutait, personne ne regardait en face la pauvre moralité abandonnée.
Gringoire ne voyait plus que des profils.
Avec quelle amertume il voyait s’écrouler pièce à pièce tout son échafaudage
de gloire et de poésie! Et songer que ce peuple avait été sur le point de se rebeller
contre monsieur le bailli, par impatience d’entendre son ouvrage! maintenant
qu’on l’avait, on ne s’en souciait. Cette même représentation qui avait commencé
dans une si unanime acclamation! Éternel flux et reflux de la faveur populaire!

Page 53

Penser qu’on avait failli pendre les sergents du bailli! Que n’eût-il pas donné pour
en être encore à cette heure de miel!
Le brutal monologue de l’huissier cessa pourtant. Tout le monde était arrivé,
et Gringoire respira. Les acteurs continuaient bravement. Mais ne voilà-t-il pas
que maître Coppenole, le chaussetier, se lève tout à coup, et que Gringoire lui
entend prononcer, au milieu de l’attention universelle, cette abominable harangue:
—Messieurs les bourgeois et hobereaux de Paris, je ne sais, croix-Dieu! pas ce
que nous faisons ici. Je vois bien là-bas dans ce coin, sur ce tréteau, des gens qui
ont l’air de vouloir se battre. J’ignore si c’est là ce que vous appelez un mystère,
mais ce n’est pas amusant. Ils se querellent de la langue, et rien de plus. Voilà un
quart d’heure que j’attends le premier coup. Rien ne vient. Ce sont des lâches, qui
ne s’égratignent qu’avec des injures. Il fallait faire venir des lutteurs de Londres
ou de Rotterdam; et, à la bonne heure! vous auriez eu des coups de poing qu’on
aurait entendus de la place. Mais ceux-là font pitié. Ils devraient nous donner au
moins une danse morisque, ou quelque autre momerie! Ce n’est pas là ce qu’on
m’avait dit. On m’avait promis une fête des fous, avec élection du pape. Nous
avons aussi notre pape des fous à Gand, et en cela nous ne sommes pas en arrière,
croix-Dieu! Mais voici comme nous faisons. On se rassemble une cohue, comme
ici. Puis chacun à son tour va passer sa tête par un trou et fait une grimace aux
autres. Celui qui fait la plus laide, à l’acclamation de tous, est élu pape. Voilà.
C’est fort divertissant. Voulez-vous que nous fassions votre pape à la mode de
mon pays? Ce sera toujours moins fastidieux que d’écouter ces bavards. S’ils
veulent venir faire leur grimace à la lucarne, ils seront du jeu. Qu’en dites-vous,
messieurs les bourgeois? Il y a ici un suffisamment grotesque échantillon des
deux sexes pour qu’on rie à la flamande, et nous sommes assez de laids visages
pour espérer une belle grimace.
Gringoire eût voulu répondre. La stupéfaction, la colère, l’indignation lui
ôtèrent la parole. D’ailleurs la motion du chaussetier populaire fut accueillie avec
un tel enthousiasme par ces bourgeois flattés d’être appelés hobereaux, que toute
résistance était inutile. Il n’y avait plus qu’à se laisser aller au torrent. Gringoire
cacha son visage de ses deux mains, n’ayant pas le bonheur d’avoir un manteau
pour se voiler la tête, comme l’Agamemnon de Timante.

Page 54

V
QUASIMODO

En un clin d’œil tout fut prêt pour exécuter l’idée de Coppenole. Bourgeois,
écoliers et basochiens s’étaient mis à l’œuvre. La petite chapelle située en face de
la table de marbre fut choisie pour le théâtre des grimaces. Une vitre brisée à la
jolie rosace au-dessus de la porte laissa libre un cercle de pierre par lequel il fut
convenu que les concurrents passeraient la tête. Il suffisait, pour y atteindre, de
grimper sur deux tonneaux, qu’on avait pris je ne sais où et juchés l’un sur l’autre
tant bien que mal. Il fut réglé que chaque candidat, homme ou femme (car on
pouvait faire une papesse), pour laisser vierge et entière l’impression de sa
grimace, se couvrirait le visage et se tiendrait caché dans la chapelle jusqu’au
moment de faire apparition. En moins d’un instant la chapelle fut remplie de
concurrents, sur lesquels la porte se referma.

Page 55

QUASIMODO.

Dessiné par F. Flameng. - Gravé par A. Mongin.
L. HÉBERT, ÉDITEUR - Imp. Wittmann.

Coppenole de sa place ordonnait tout, dirigeait tout, arrangeait tout. Pendant le
brouhaha, le cardinal, non moins décontenancé que Gringoire, s’était, sous un
prétexte d’affaires et de vêpres, retiré avec toute sa suite, sans que cette foule, que
son arrivée avait remuée si vivement, se fût le moindrement émue à son départ.
Guillaume Rym fut le seul qui remarqua la déroute de son éminence. L’attention
populaire, comme le soleil, poursuivait sa révolution; partie d’un bout de la salle,
après s’être arrêtée quelque temps au milieu, elle était maintenant à l’autre bout.

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La table de marbre, l’estrade de brocart avaient eu leur moment; c’était le tour de
la chapelle de Louis XI. Le champ était désormais libre à toute folie. Il n’y avait
plus que des flamands et de la canaille.
Les grimaces commencèrent. La première figure qui apparut à la lucarne, avec
des paupières retournées au rouge, une bouche ouverte en gueule et un front plissé
comme nos bottes à la hussarde de l’empire, fit éclater un rire tellement
inextinguible qu’Homère eût pris tous ces manants pour des dieux. Cependant la
grand’salle n’était rien moins qu’un olympe, et le pauvre Jupiter de Gringoire le
savait mieux que personne. Une seconde, une troisième grimace succédèrent, puis
une autre, puis une autre, et toujours les rires et les trépignements de joie
redoublaient. Il y avait dans ce spectacle je ne sais quel vertige particulier, je ne
sais quelle puissance d’enivrement et de fascination dont il serait difficile de
donner une idée au lecteur de nos jours et de nos salons. Qu’on se figure une série
de visages présentant successivement toutes les formes géométriques, depuis le
triangle jusqu’au trapèze, depuis le cône jusqu’au polyèdre; toutes les expressions
humaines, depuis la colère jusqu’à la luxure; tous les âges, depuis les rides du
nouveau-né jusqu’aux rides de la vieille moribonde; toutes les fantasmagories
religieuses, depuis Faune jusqu’à Belzébuth; tous les profils animaux, depuis la
gueule jusqu’au bec, depuis la hure jusqu’au museau. Qu’on se représente tous les
mascarons du Pont-Neuf, ces cauchemars pétrifiés sous la main de Germain Pilon,
prenant vie et souffle, et venant tour à tour vous regarder en face avec des yeux
ardents; tous les masques du carnaval de Venise se succédant à votre lorgnette; en
un mot, un kaléidoscope humain.
L’orgie devenait de plus en plus flamande. Teniers n’en donnerait qu’une bien
imparfaite idée. Qu’on se figure en bacchanale la bataille de Salvator Rosa. Il n’y
avait plus ni écoliers, ni ambassadeurs, ni bourgeois, ni hommes, ni femmes; plus
de Clopin Trouillefou, de Gilles Lecornu, de Marie Quatrelivres, de Robin
Poussepain. Tout s’effaçait dans la licence commune. La grand’salle n’était plus
qu’une vaste fournaise d’effronterie et de jovialité où chaque bouche était un cri,
chaque face une grimace, chaque individu une posture. Le tout criait et hurlait.
Les visages étranges qui venaient tour à tour grincer des dents à la rosace étaient
comme autant de brandons jetés dans le brasier. Et de toute cette foule
effervescente s’échappait, comme la vapeur de la fournaise, une rumeur aigre,
aiguë, acérée, sifflante comme les ailes d’un moucheron.
—Ho hé! malédiction!
—Vois donc cette figure!

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—Elle ne vaut rien.
—A une autre!
—Guillemette Maugerepuis, regarde donc ce mufle de taureau, il ne lui
manque que des cornes. Ce n’est pas ton mari.
—Une autre!
—Ventre du pape! qu’est-ce que cette grimace-là?
—Holà hé! c’est tricher. On ne doit montrer que son visage.
—Cette damnée Perrette Callebotte! elle est capable de cela.
—Noël! Noël!
—J’étouffe!
—En voilà un dont les oreilles ne peuvent passer!
Etc., etc.
Il faut rendre pourtant justice à notre ami Jehan. Au milieu de ce sabbat, on le
distinguait encore au haut de son pilier, comme un mousse dans le hunier. Il se
démenait avec une incroyable furie. Sa bouche était toute grande ouverte, et il
s’en échappait un cri que l’on n’entendait pas, non qu’il fût couvert par la clameur
générale, si intense qu’elle fût, mais parce qu’il atteignait sans doute la limite des
sons aigus perceptibles, les douze mille vibrations de Sauveur ou les huit mille de
Biot.
Quant à Gringoire, le premier mouvement d’abattement passé, il avait repris
contenance. Il s’était roidi contre l’adversité.—Continuez! avait-il dit pour la
troisième fois à ses comédiens, machines parlantes. Puis se promenant à grands
pas devant la table de marbre, il lui prenait des fantaisies d’aller apparaître à son
tour à la lucarne de la chapelle, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de faire la
grimace à ce peuple ingrat.—Mais non, cela ne serait pas digne de nous; pas de
vengeance! luttons jusqu’à la fin, se répétait-il. Le pouvoir de la poésie est grand
sur le peuple; je les ramènerai. Nous verrons qui l’emportera, des grimaces ou des
belles-lettres.
Hélas! il était resté le seul spectateur de sa pièce.
C’était bien pis que tout à l’heure. Il ne voyait plus que des dos.

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Je me trompe. Le gros homme patient, qu’il avait, déjà consulté dans un
moment critique, était resté tourné vers le théâtre. Quant à Gisquette et à
Liénarde, elles avaient déserté depuis longtemps.
Gringoire fut touché au fond du cœur de la fidélité de son unique spectateur. Il
s’approcha de lui et lui adressa la parole en lui secouant légèrement le bras; car le
brave homme s’était appuyé à la balustrade et dormait un peu.
—Monsieur, dit Gringoire, je vous remercie.
—Monsieur, répondit le gros homme avec un bâillement, de quoi?
—Je vois ce qui vous ennuie, reprit le poëte, c’est tout ce bruit qui vous
empêche d’entendre à votre aise. Mais soyez tranquille! votre nom passera à la
postérité. Votre nom, s’il vous plaît?
—Renault Château, garde du scel du Châtelet de Paris, pour vous servir.
—Monsieur, vous êtes ici le seul représentant des muses, dit Gringoire.
—Vous êtes trop honnête, monsieur, répondit le garde du scel du Châtelet.
—Vous êtes le seul, reprit Gringoire, qui ayez convenablement écouté la
pièce. Comment la trouvez-vous?
—Hé! hé! répondit le gros magistrat à demi réveillé, assez gaillarde en effet.
Il fallut que Gringoire se contentât de cet éloge; car un tonnerre
d’applaudissements, mêlé à une prodigieuse acclamation, vint couper court à leur
conversation. Le pape des fous était élu.
—Noël! Noël! Noël! criait le peuple de toutes parts.
C’était une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui rayonnait en ce
moment au trou de la rosace. Après toutes les figures pentagones, hexagones et
hétéroclites qui s’étaient succédé à cette lucarne sans réaliser cet idéal du
grotesque qui s’était construit dans les imaginations exaltées par l’orgie, il ne
fallait rien moins, pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait
d’éblouir l’assemblée. Maître Coppenole lui-même applaudit; et Clopin
Trouillefou, qui avait concouru, et Dieu sait quelle intensité de laideur son visage
pouvait atteindre, s’avoua vaincu. Nous ferons de même. Nous n’essayerons pas
de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre, de cette bouche en fer à cheval,
de ce petit œil gauche obstrué d’un sourcil roux en broussailles tandis que l’œil
droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents

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désordonnées, ébréchées çà et là, comme les créneaux d’une forteresse, de cette
lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d’un
éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout
cela, de ce mélange de malice, d’étonnement et de tristesse. Qu’on rêve, si l’on
peut, cet ensemble.
L’acclamation fut unanime. On se précipita vers la chapelle. On en fit sortir en
triomphe le bienheureux pape des fous. Mais c’est alors que la surprise et
l’admiration furent à leur comble. La grimace était son visage.
Ou plutôt toute sa personne était une grimace. Une grosse tête hérissée de
cheveux roux; entre les deux épaules une bosse énorme dont le contre-coup se
faisait sentir par devant; un système de cuisses et de jambes si étrangement
fourvoyées, qu’elles ne pouvaient se toucher que par les genoux, et, vues de face,
ressemblaient à deux croissants de faucilles qui se rejoignent par la poignée; de
larges pieds, des mains monstrueuses; et, avec toute cette difformité, je ne sais
quelle allure redoutable de vigueur, d’agilité et de courage; étrange exception à la
règle éternelle qui veut que la force, comme la beauté, résulte de l’harmonie. Tel
était le pape que les fous venaient de se donner.
On eût dit un géant brisé et mal ressoudé.
Quand cette espèce de cyclope parut sur le seuil de la chapelle, immobile,
trapu et presque aussi large que haut, carré par la base, comme dit un grand
homme, à son surtout mi-parti rouge et violet, semé de campanilles d’argent, et
surtout à la perfection de sa laideur, la populace le reconnut sur-le-champ, et
s’écria d’une voix:
—C’est Quasimodo, le sonneur de cloches! c’est Quasimodo, le bossu de
Notre-Dame! Quasimodo le borgne! Quasimodo le bancal! Noël! Noël!
On voit que le pauvre diable avait des surnoms à choisir.
—Gare les femmes grosses! criaient les écoliers.
—Ou qui ont envie de l’être, reprenait Joannes.
Les femmes, en effet, se cachaient le visage.
—Oh! le vilain singe! disait l’une.
—Aussi méchant que laid, reprenait une autre.
—C’est le diable, ajoutait une troisième.

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—J’ai le malheur de demeurer auprès de Notre-Dame; toute la nuit je
l’entends rôder dans la gouttière.
—Avec les chats.
—Il est toujours sur nos toits.
—Il nous jette des sorts par les cheminées.
—L’autre soir, il est venu me faire la grimace à ma lucarne. Je croyais que
c’était un homme. J’ai eu une peur!
—Je suis sûre qu’il va au sabbat. Une fois, il a laissé un balai sur mes plombs.
—Oh! la déplaisante face de bossu!
—Oh! la vilaine âme!
—Buah!
Les hommes, au contraire, étaient ravis et applaudissaient.
Quasimodo, objet du tumulte, se tenait toujours sur la porte de la chapelle,
debout, sombre et grave, se laissant admirer.
Un écolier, Robin Poussepain, je crois, vint lui rire sous le nez, et trop près.
Quasimodo se contenta de le prendre par la ceinture et de le jeter à dix pas à
travers la foule. Le tout sans dire un mot.
Maître Coppenole, émerveillé, s’approcha de lui.
—Croix-Dieu! Saint-Père! tu as bien la plus belle laideur que j’aie vue de ma
vie. Tu mériterais la papauté à Rome comme à Paris.
En parlant ainsi, il lui mettait la main gaiement sur l’épaule. Quasimodo ne
bougea pas. Coppenole poursuivit.
—Tu es un drôle avec qui j’ai démangeaison de ripailler, dût-il m’en coûter un
douzain neuf de douze tournois. Que t’en semble?
Quasimodo ne répondit pas.
—Croix-Dieu! dit le chaussetier, est-ce que tu es sourd?
Il était sourd en effet.

Page 61

Cependant il commençait à s’impatienter des façons de Coppenole, et se
tourna tout à coup vers lui avec un grincement de dents si formidable que le géant
flamand recula, comme un bouledogue devant un chat.
Alors il se fit autour de l’étrange personnage un cercle de terreur et de respect
qui avait au moins quinze pas géométriques de rayon. Une vieille femme expliqua
à maître Coppenole que Quasimodo était sourd.
—Sourd! dit le chaussetier avec son gros rire flamand. Croix-Dieu! c’est un
pape accompli.
—Hé! je le reconnais, s’écria Jehan, qui était enfin descendu de son chapiteau
pour voir Quasimodo de plus près, c’est le sonneur de cloches de mon frère
l’archidiacre.—Bonjour, Quasimodo!
—Diable d’homme! dit Robin Poussepain, encore tout contus de sa chute. Il
paraît; c’est un bossu. Il marche; c’est un bancal. Il vous regarde; c’est un borgne.
Vous lui parlez; c’est un sourd.—Ah çà, que fait-il de sa langue, ce Polyphème?
—Il parle quand il veut, dit la vieille. Il est devenu sourd à sonner les cloches.
Il n’est pas muet.
—Cela lui manque, observa Jehan.
—Et il a un œil de trop, ajouta Robin Poussepain.
—Non pas, dit judicieusement Jehan. Un borgne est bien plus incomplet
qu’un aveugle. Il sait ce qui lui manque.
Cependant tous les mendiants, tous les laquais, tous les coupe-bourses, réunis
aux écoliers, avaient été chercher processionnellement, dans l’armoire de la
basoche, la tiare de carton et la simarre dérisoire du pape des fous. Quasimodo
s’en laissa revêtir sans sourciller et avec une sorte de docilité orgueilleuse. Puis on
le fit asseoir sur un brancard bariolé. Douze officiers de la confrérie des fous
l’enlevèrent sur leurs épaules; et une espèce de joie amère et dédaigneuse vint
s’épanouir sur la face morose du cyclope, quand il vit sous ses pieds difformes
toutes ces têtes d’hommes beaux, droits et bien faits. Puis la procession hurlante
et déguenillée se mit en marche pour faire, selon l’usage, la tournée intérieure des
galeries du Palais, avant la promenade des rues et des carrefours.

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VI
LA ESMERALDA

Nous sommes ravis d’avoir à apprendre à nos lecteurs que pendant toute cette
scène Gringoire et sa pièce avaient tenu bon. Ses acteurs, talonnés par lui,
n’avaient pas discontinué de débiter sa comédie, et lui n’avait pas discontinué de
l’écouter. Il avait pris son parti du vacarme et était déterminé à aller jusqu’au
bout, ne désespérant pas d’un retour d’attention de la part du public. Cette lueur
d’espérance se ranima quand il vit Quasimodo, Coppenole et le cortége
assourdissant du pape des fous sortir à grand bruit de la salle. La foule se précipita
avidement à leur suite.—Bon, se dit-il, voilà tous les brouillons qui s’en vont.—
Malheureusement, tous les brouillons c’était le public. En un clin d’œil la
grand’salle fut vide.
A vrai dire, il restait encore quelques spectateurs, les uns épars, les autres
groupés autour des piliers, femmes, vieillards ou enfants, en ayant assez du
brouhaha et du tumulte. Quelques écoliers étaient demeurés à cheval sur
l’entablement des fenêtres et regardaient dans la place.
—Eh bien, pensa Gringoire, en voilà encore autant qu’il en faut pour entendre
la fin de mon mystère. Ils sont peu, mais c’est un public d’élite, un public lettré.
Au bout d’un instant, une symphonie, qui devait produire le plus grand effet à
l’arrivée de la sainte Vierge, manqua. Gringoire s’aperçut que sa musique avait
été emmenée par la procession du pape des fous.—Passez outre, dit-il
stoïquement.
Il s’approcha d’un groupe de bourgeois qui lui fit l’effet de s’entretenir de sa
pièce. Voici le lambeau de conversation qu’il saisit:
—Vous savez, maître Cheneteau, l’hôtel de Navarre, qui était à M. de
Nemours?
—Oui, vis-à-vis la chapelle de Braque.
—Eh bien, le fisc vient de le louer à Guillaume Alixandre, historieur, pour six
livres huit sols parisis par an.
—Comme les loyers renchérissent!

Page 63

—Allons! se dit Gringoire en soupirant, les autres écoutent.
—Camarades, cria tout à coup un de ces jeunes drôles des croisées, la
Esmeralda! la Esmeralda dans la place!
Ce mot produisit un effet magique. Tout ce qui restait dans la salle se précipita
aux fenêtres, grimpant aux murailles pour voir, et répétant: La Esmeralda! la
Esmeralda!
En même temps on entendait au dehors un grand bruit d’applaudissements.
—Qu’est-ce que cela veut dire, la Esmeralda? dit Gringoire en joignant les
mains avec désolation. Ah! mon Dieu! il paraît que c’est le tour des fenêtres
maintenant.
Il se retourna vers la table de marbre, et vit que la représentation était
interrompue. C’était précisément l’instant où Jupiter devait paraître avec sa
foudre. Or Jupiter se tenait immobile au bas du théâtre.
—Michel Giborne! cria le poëte irrité, que fais-tu là? est-ce ton rôle? monte
donc!
—Hélas! dit Jupiter, un écolier vient de prendre l’échelle.
Gringoire regarda. La chose n’était que trop vraie. Toute communication était
interceptée entre son nœud et son dénouement.
—Le drôle! murmura-t-il. Et pourquoi a-t-il pris cette échelle?
—Pour aller voir la Esmeralda, répondit piteusement Jupiter. Il a dit: Tiens,
voilà une échelle qui ne sert pas! et il l’a prise.
C’était le dernier coup. Gringoire le reçut avec résignation.
—Que le diable vous emporte! dit-il aux comédiens, et, si je suis payé, vous le
serez.
Alors il fit retraite, la tête basse, mais le dernier, comme un général qui s’est
bien battu.
Et tout en descendant les tortueux escaliers du Palais:—Belle cohue d’ânes et
de butors que ces Parisiens! grommelait-il entre ses dents. Ils viennent pour
entendre un mystère, et n’en écoutent rien! Ils se sont occupés de tout le monde,
de Clopin Trouillefou, du cardinal, de Coppenole, de Quasimodo, du diable! mais
de madame la Vierge Marie, point. Si j’avais su, je vous en aurais donné, des

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Vierges Marie, badauds! Et moi! venir pour voir des visages, et ne voir que des
dos! être poëte, et avoir le succès d’un apothicaire! Il est vrai qu’Homerus a
mendié par les bourgades grecques, et que Nason mourut en exil chez les
Moscovites. Mais je veux que le diable m’écorche si je comprends ce qu’ils
veulent dire avec leur Esmeralda! Qu’est-ce que ce mot-là d’abord? c’est de
l’égyptiaque!

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LIVRE DEUXIÈME

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LIVRE DEUXIÈME

I
DE CHARYBDE EN SCYLLA

La nuit arrive de bonne heure en janvier. Les rues étaient déjà sombres quand
Gringoire sortit du Palais. Cette nuit tombée lui plut; il lui tardait d’aborder
quelque ruelle obscure et déserte pour y méditer à son aise, et pour que le
philosophe posât le premier appareil sur la blessure du poëte. La philosophie était
du reste son seul refuge, car il ne savait où loger. Après l’éclatant avortement de
son coup d’essai théâtral, il n’osait rentrer dans le logis qu’il occupait, rue
Grenier-sur-l’eau, vis-à-vis le Port-au-Foin, ayant compté sur ce que M. le prévôt
devait lui donner de son épithalame pour payer à maître Guillaume Doulx-Sire,
fermier de la coutume du pied-fourché de Paris, les six mois de loyer qu’il lui
devait, c’est-à-dire douze sols parisis; douze fois la valeur de ce qu’il possédait au
monde, y compris son haut-de-chausses, sa chemise et son bicoquet. Après avoir
un moment réfléchi, provisoirement abrité sous le petit guichet de la prison du
trésorier de la Sainte-Chapelle, au gîte qu’il élirait pour la nuit, ayant tous les
pavés de Paris à son choix, il se souvint d’avoir avisé, la semaine précédente, rue
de la Savaterie, à la porte d’un conseiller au parlement, un marche-pied à monter
sur mule, et de s’être dit que cette pierre serait, dans l’occasion, un fort excellent
oreiller pour un mendiant ou pour un poëte. Il remercia la providence de lui avoir
envoyé cette bonne idée; mais, comme il se préparait à traverser la place du Palais
pour gagner le tortueux labyrinthe de la Cité, où serpentent toutes ces vieilles
sœurs, les rues de la Barillerie, de la Vieille-Draperie, de la Savaterie, de la
Juiverie, etc., encore debout aujourd’hui avec leurs maisons à neuf étages, il vit la
procession du pape des fous qui sortait aussi du Palais et se ruait au travers de sa
route, avec grands cris, grande clarté de torches, et sa musique, à lui Gringoire.
Cette vue raviva les écorchures de son amour-propre; il s’enfuit. Dans l’amertume
de sa mésaventure dramatique, tout ce qui lui rappelait la fête du jour l’aigrissait
et faisait saigner sa plaie.
Il voulut prendre le pont Saint-Michel; des enfants y couraient çà et là avec
des lances à feu et des fusées.

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—Peste soit des chandelles d’artifice! dit Gringoire; et il se rabattit sur le pont
au Change. On avait attaché aux maisons de la tête du pont trois drapels
représentant le roi, le dauphin et Marguerite de Flandre, et six petits drapelets où
étaient pourtraicts le duc d’Autriche, le cardinal de Bourbon, et M. de Beaujeu, et
madame Jeanne de France, et M. le bâtard de Bourbon, et je ne sais qui encore; le
tout éclairé de torches. La cohue admirait.
—Heureux peintre Jehan Fourbault! dit Gringoire avec un gros soupir; et il
tourna le dos aux drapels et drapelets. Une rue était devant lui; il la trouva si noire
et si abandonnée qu’il espéra y échapper à tous les retentissements comme à tous
les rayonnements de la fête. Il s’y enfonça. Au bout de quelques instants, son pied
heurta un obstacle; il trébucha et tomba. C’était la botte de mai, que les clercs de
la basoche avaient déposée le matin à la porte d’un président au parlement, en
l’honneur de la solennité du jour. Gringoire supporta héroïquement cette nouvelle
rencontre. Il se releva et gagna le bord de l’eau. Après avoir laissé derrière lui la
tournelle civile et la tour criminelle, et longé les grands murs des jardins du roi,
sur cette grève non pavée où la boue lui venait à la cheville, il arriva à la pointe
occidentale de la Cité, et considéra quelque temps l’îlot du Passeur-aux-Vaches,
qui a disparu depuis sous le cheval de bronze du pont Neuf. L’îlot lui apparaissait
dans l’ombre comme une masse noire au delà de l’étroit cours d’eau blanchâtre
qui l’en séparait. On y devinait, au rayonnement d’une petite lumière, l’espèce de
hutte en forme de ruche où le passeur aux vaches s’abritait la nuit.
—Heureux passeur aux vaches! pensa Gringoire; tu ne songes pas à la gloire
et tu ne fais pas d’épithalames! Que t’importent les rois qui se marient et les
duchesses de Bourgogne! Tu ne connais d’autres marguerites que celles que ta
pelouse d’avril donne à brouter à tes vaches! Et moi, poëte, je suis hué, et je
grelotte, et je dois douze sous, et ma semelle est si transparente qu’elle pourrait
servir de vitre à ta lanterne. Merci! passeur aux vaches! ta cabane repose ma vue,
et me fait oublier Paris!
Il fut réveillé de son extase presque lyrique par un gros double pétard de la
Saint-Jean, qui partit brusquement de la bienheureuse cabane. C’était le passeur
aux vaches qui prenait sa part des réjouissances du jour et se tirait un feu
d’artifice.
Ce pétard fit hérisser l’épiderme de Gringoire.
—Maudite fête! s’écria-t-il, me poursuivras-tu partout? Oh! mon Dieu! jusque
chez le passeur aux vaches!
Puis il regarda la Seine à ses pieds, et une horrible tentation le prit:

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—Oh! dit-il, que volontiers je me noierais, si l’eau n’était pas si froide!
Alors il lui vint une résolution désespérée. C’était, puisqu’il ne pouvait
échapper au pape des fous, aux drapelets de Jehan Fourbault, aux bottes de mai,
aux lances à feu et aux pétards, de s’enfoncer hardiment au cœur même de la fête,
et d’aller à la place de Grève.
—Au moins, pensa-t-il, j’y aurai peut-être un tison du feu de joie pour me
réchauffer, et j’y pourrai souper avec quelque miette des trois grandes armoiries
de sucre royal qu’on a dû dresser sur le buffet public de la ville.

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II
LA PLACE DE GRÈVE

Il ne reste aujourd’hui qu’un bien imperceptible vestige de la place de Grève
telle qu’elle existait alors; c’est la charmante tourelle qui occupe l’angle nord de
la place, et qui, déjà ensevelie sous l’ignoble badigeonnage qui empâte les vives
arêtes de ses sculptures, aura bientôt disparu peut-être, submergée par cette crue
de maisons neuves qui dévore si rapidement toutes les vieilles façades de Paris.
Les personnes qui, comme nous, ne passent jamais sur la place de Grève sans
donner un regard de pitié et de sympathie à cette pauvre tourelle étranglée entre
deux masures du temps de Louis XV, peuvent reconstruire aisément dans leur
pensée l’ensemble d’édifices auquel elle appartenait, et y retrouver entière la
vieille place gothique du quinzième siècle.
C’était, comme aujourd’hui, un trapèze irrégulier bordé d’un côté par le quai,
et des trois autres par une série de maisons hautes, étroites et sombres. Le jour, on
pouvait admirer la variété de ses édifices, tous sculptés en pierre ou en bois, et
présentant déjà de complets échantillons des diverses architectures domestiques
du moyen âge, en remontant du quinzième au onzième siècle, depuis la croisée
qui commençait à détrôner l’ogive, jusqu’au plein cintre roman, qui avait été
supplanté par l’ogive, et qui occupait encore, au-dessous d’elle, le premier étage
de cette ancienne maison de la Tour-Roland, angle de la place sur la Seine, du
côté de la rue de la Tannerie. La nuit, on ne distinguait de cette masse d’édifices
que la dentelure noire des toits déroulant autour de la place leur chaîne d’angles
aigus. Car c’est une des différences radicales des villes d’alors et des villes d’à
présent, qu’aujourd’hui ce sont les façades qui regardent les places et les rues, et
qu’alors c’étaient les pignons. Depuis deux siècles, les maisons se sont retournées.
Au centre du côté oriental de la place, s’élevait une lourde et hybride
construction formée de trois logis juxtaposés. On l’appelait de trois noms qui
expliquent son histoire, sa destination et son architecture: la Maison-au-Dauphin,
parce que Charles V, dauphin, l’avait habitée; la Marchandise, parce qu’elle
servait d’hôtel de ville; la Maison-aux-Piliers (domus ad piloria), à cause d’une
suite de gros piliers qui soutenaient ses trois étages. La ville trouvait là tout ce
qu’il faut à une bonne ville comme Paris: une chapelle, pour prier Dieu; un
plaidoyer, pour tenir audience et rembarrer au besoin les gens du roi; et, dans les

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combles, un arsenac plein d’artillerie. Car les bourgeois de Paris savent qu’il ne
suffit pas en toute conjoncture de prier et de plaider pour les franchises de la cité,
et ils ont toujours en réserve dans un grenier de l’Hôtel de ville quelque bonne
arquebuse rouillée.
La Grève avait dès lors cet aspect sinistre que lui conservent encore
aujourd’hui l’idée exécrable qu’elle réveille et le sombre Hôtel de ville de
Dominique Bocador, qui a remplacé la Maison-aux-Piliers. Il faut dire qu’un gibet
et un pilori permanents, une justice et une échelle, comme on disait alors, dressés
côte à côte au milieu du pavé, ne contribuaient pas peu à faire détourner les yeux
de cette place fatale, où tant d’êtres pleins de santé et de vie ont agonisé; où devait
naître cinquante ans plus tard cette fièvre de Saint-Vallier, cette maladie de la
terreur de l’échafaud, la plus monstrueuse de toutes les maladies, parce qu’elle ne
vient pas de Dieu, mais de l’homme.
C’est une idée consolante, disons-le en passant, de songer que la peine de
mort qui, il y a trois cents ans, encombrait encore de ses roues de fer, de ses gibets
de pierre, de tout son attirail de supplices, permanent et scellé dans le pavé, la
Grève, les Halles, la place Dauphine, la croix du Trahoir, le marché aux
pourceaux, ce hideux Montfaucon, la barrière des Sergents, la place aux chats, la
porte Saint-Denis, Champeaux, la porte Baudets, la porte Saint-Jacques, sans
compter les innombrables échelles des prévôts, de l’évêque, des chapitres, des
abbés, des prieurs ayant justice; sans compter les noyades juridiques en rivière de
Seine; il est consolant qu’aujourd’hui, après avoir perdu successivement toutes les
pièces de son armure, son luxe de supplices, sa pénalité d’imagination et de
fantaisie, sa torture à laquelle elle refaisait tous les cinq ans un lit de cuir au
Grand-Châtelet, cette vieille suzeraine de la société féodale, presque mise hors de
nos lois et de nos villes, traquée de code en code, chassée de place en place, n’ait
plus dans notre immense Paris qu’un coin déshonoré de la Grève, qu’une
misérable guillotine, furtive, inquiète, honteuse, qui semble toujours craindre
d’être prise en flagrant délit, tant elle disparaît vite après avoir fait son coup!

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III
BESOS PARA GOLPES

Lorsque Pierre Gringoire arriva sur la place de Grève, il était transi. Il avait
pris par le pont aux Meuniers pour éviter la cohue du pont au Change et les
drapelets de Jehan Fourbault; mais les roues de tous les moulins de l’évêque
l’avaient éclaboussé au passage, et sa souquenille était trempée. Il lui semblait en
outre que la chute de sa pièce le rendait plus frileux encore. Aussi se hâta-t-il de
s’approcher du feu de joie qui brûlait magnifiquement au milieu de la place. Mais
une foule considérable faisait cercle à l’entour.
—Damnés Parisiens! se dit-il à lui-même, car Gringoire en vrai poëte
dramatique était sujet aux monologues, les voilà qui m’obstruent le feu! Pourtant
j’ai bon besoin d’un coin de cheminée. Mes souliers boivent, et tous ces maudits
moulins qui ont pleuré sur moi! Diable d’évêque de Paris avec ses moulins! Je
voudrais bien savoir ce qu’un évêque peut faire d’un moulin! est-ce qu’il s’attend
à devenir d’évêque meunier? S’il ne lui faut que ma malédiction pour cela, je la
lui donne, et à sa cathédrale, et à ses moulins! Voyez un peu s’ils se dérangeront,
ces badauds! Je vous demande ce qu’ils font là! Ils se chauffent; beau plaisir! Ils
regardent brûler un cent de bourrées; beau spectacle!
En examinant de plus près, il s’aperçut que le cercle était beaucoup plus grand
qu’il ne fallait pour se chauffer au feu du roi, et que cette affluence de spectateurs
n’était pas uniquement attirée par la beauté du cent de bourrées qui brûlait.
Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une jeune fille
dansait.
Si cette jeune fille était un être humain, ou une fée, ou un ange, c’est ce que
Gringoire, tout philosophe sceptique, tout poëte ironique qu’il était, ne put décider
dans le premier moment, tant il fut fasciné par cette éblouissante vision.
Elle n’était pas grande, mais elle le semblait, tant sa fine taille s’élançait
hardiment. Elle était brune, mais on devinait que le jour sa peau devait avoir ce
beau reflet doré des Andalouses et des Romaines. Son petit pied aussi était
andalou, car il était tout ensemble à l’étroit et à l’aise dans sa gracieuse chaussure.
Elle dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté

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négligemment sous ses pieds; et chaque fois qu’en tournoyant sa rayonnante
figure passait devant vous, ses grands yeux noirs vous jetaient un éclair.
Autour d’elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes; et en
effet, tandis qu’elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que
ses deux bras ronds et purs élevaient au-dessus de sa tête, mince, frêle et vive
comme une guêpe, avec son corsage d’or sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait,
avec ses épaules nues, ses jambes fines que sa jupe découvrait par moments, ses
cheveux noirs, ses yeux de flamme, c’était une surnaturelle créature.
—En vérité, pensa Gringoire, c’est une salamandre, c’est une nymphe, c’est
une déesse, c’est une bacchante du mont Ménaléen!
En ce moment, une des nattes de la chevelure de la «salamandre» se détacha,
et une pièce de cuivre jaune qui y était attachée roula à terre.
—Hé non! dit-il, c’est une bohémienne.
Toute illusion avait disparu.
Elle se remit à danser. Elle prit à terre deux épées dont elle appuya la pointe
sur son front, et qu’elle fit tourner dans un sens tandis qu’elle tournait dans
l’autre. C’était en effet tout bonnement une bohémienne. Mais, quelque
désenchanté que fût Gringoire, l’ensemble de ce tableau n’était pas sans prestige
et sans magie; le feu de joie l’éclairait d’une lumière crue et rouge qui tremblait
toute vive sur le cercle des visages de la foule, sur le front brun de la jeune fille, et
au fond de la place jetait un blême reflet mêlé aux vacillations de leurs ombres,
d’un côté sur la vieille façade noire et ridée de la Maison-aux-Piliers, de l’autre
sur les bras de pierre du gibet.
Parmi les mille visages que cette lueur teignait d’écarlate, il y en avait un qui
semblait plus encore que tous les autres absorbé dans la contemplation de la
danseuse. C’était une figure d’homme, austère, calme et sombre. Cet homme,
dont le costume était caché par la foule qui l’entourait, ne paraissait pas avoir plus
de trente-cinq ans; cependant il était chauve; à peine avait-il aux tempes quelques
touffes de cheveux rares et déjà gris; son front large et haut commençait à se
creuser de rides, mais dans ses yeux enfoncés éclatait une jeunesse extraordinaire,
une vie ardente, une passion profonde. Il les tenait sans cesse attachés sur la
bohémienne, et, tandis que la folle jeune fille de seize ans dansait et voltigeait au
plaisir de tous, sa rêverie, à lui, semblait devenir de plus en plus sombre. De
temps en temps un sourire et un soupir se rencontraient sur ses lèvres, mais le
sourire était plus douloureux que le soupir.

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La jeune fille, essoufflée, s’arrêta enfin, et le peuple l’applaudit avec amour.
—Djali! dit la bohémienne.
Alors Gringoire vit arriver une jolie petite chèvre blanche, alerte, éveillée,
lustrée, avec des cornes dorées, avec des pieds dorés, avec un collier doré, qu’il
n’avait pas encore aperçue, et qui était restée jusque-là accroupie sur un coin du
tapis et regardant danser sa maîtresse.
—Djali, dit la danseuse, à votre tour.
Et, s’asseyant, elle présenta gracieusement à la chèvre son tambour de basque.
—Djali, continua-t-elle, à quel mois sommes-nous de l’année?
La chèvre leva son pied de devant et frappa un coup sur le tambour. On était
en effet au premier mois. La foule applaudit.
—Djali, reprit la jeune fille en tournant son tambour de basque d’un autre
côté, à quel jour du mois sommes-nous?
Djali leva son petit pied d’or et frappa six coups sur le tambour.
—Djali, poursuivit l’égyptienne toujours avec un nouveau manége du
tambour, à quelle heure du jour sommes-nous?
Djali frappa sept coups. Au même moment l’horloge de la Maison-aux-Piliers
sonna sept heures.
Le peuple était émerveillé.
—Il y a de la sorcellerie là-dessous, dit une voix sinistre dans la foule. C’était
celle de l’homme chauve qui ne quittait pas la bohémienne des yeux.
Elle tressaillit et se retourna; mais les applaudissements éclatèrent et
couvrirent la morose exclamation.
Ils l’effacèrent même si complétement dans son esprit qu’elle continua
d’interpeller sa chèvre.
—Djali, comment fait maître Guichard Grand-Remy, capitaine des pistoliers
de la ville, à la procession de la Chandeleur?
Djali se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à bêler, en marchant avec
une si gentille gravité, que le cercle entier des spectateurs éclata de rire à cette

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parodie de la dévotion intéressée du capitaine des pistoliers.
—Djali, reprit la jeune fille enhardie par ce succès croissant, comment prêche
maître Jacques Charmolue, procureur du roi en cour d’église?
La chèvre prit séance sur son derrière, et se mit à bêler, en agitant ses pattes de
devant d’une si étrange façon que, hormis le mauvais français et le mauvais latin,
geste, accent, attitude, tout Jacques Charmolue y était.
Et la foule d’applaudir de plus belle.
—Sacrilége! profanation! reprit la voix de l’homme chauve.
La bohémienne se retourna encore une fois.
—Ah! dit-elle, c’est ce vilain homme! Puis, allongeant sa lèvre inférieure au
delà de la lèvre supérieure, elle fit une petite moue qui paraissait lui être familière,
pirouetta sur le talon, et se mit à recueillir dans un tambour de basque les dons de
la multitude.
Les grands-blancs, les petits-blancs, les targes, les liards à l’aigle pleuvaient.
Tout à coup elle passa devant Gringoire. Gringoire mit si étourdiment la main à sa
poche qu’elle s’arrêta.—Diable! dit le poëte en trouvant au fond de sa poche la
réalité, c’est-à-dire le vide. Cependant la jolie fille était là, le regardant avec ses
grands yeux, lui tendant son tambour, et attendant. Gringoire suait à grosses
gouttes.
S’il avait eu le Pérou dans sa poche, certainement il l’eût donné à la danseuse;
mais Gringoire n’avait pas le Pérou, et d’ailleurs l’Amérique n’était pas encore
découverte.
Heureusement un incident inattendu vint à son secours.
—T’en iras-tu, sauterelle d’Égypte? cria une voix aigre qui partait du coin le
plus sombre de la place.
La jeune fille se retourna effrayée. Ce n’était plus la voix de l’homme chauve;
c’était une voix de femme, une voix dévote et méchante.
Du reste, ce cri, qui fit peur à la bohémienne, mit en joie une troupe d’enfants
qui rôdait par là.
—C’est la recluse de la Tour-Roland, s’écrièrent-ils avec des rires
désordonnés, c’est la sachette qui gronde! Est-ce qu’elle n’a pas soupé? portons-

Page 76

lui quelque reste du buffet de ville!
Tous se précipitèrent vers la Maison-aux-Piliers.
Cependant Gringoire avait profité du trouble de la danseuse pour s’éclipser.
La clameur des enfants lui rappela que, lui aussi, n’avait pas soupé. Il courut donc
au buffet. Mais les petits drôles avaient de meilleures jambes que lui; quand il
arriva, ils avaient fait table rase. Il ne restait même pas un misérable camichon à
cinq sous la livre. Il n’y avait plus sur le mur que les sveltes fleurs de lys,
entremêlées de rosiers, peintes en 1434 par Mathieu Biterne. C’était un maigre
souper.
C’est une chose importune de se coucher sans souper; c’est une chose moins
riante encore de ne pas souper et de ne savoir où coucher. Gringoire en était là.
Pas de pain, pas de gîte; il se voyait pressé de toutes parts par la nécessité, et il
trouvait la nécessité fort bourrue. Il avait depuis longtemps découvert cette vérité,
que Jupiter a créé les hommes dans un accès de misanthropie, et que, pendant
toute la vie du sage, sa destinée tient en état de siége sa philosophie. Quant à lui, il
n’avait jamais vu le blocus si complet; il entendait son estomac battre la chamade,
et il trouvait très déplacé que le mauvais destin prît sa philosophie par la famine.
Cette mélancolique rêverie l’absorbait de plus en plus, lorsqu’un chant
bizarre, quoique plein de douceur, vint brusquement l’en arracher. C’était la jeune
égyptienne qui chantait.
Il en était de sa voix comme de sa danse, comme de sa beauté. C’était
indéfinissable et charmant; quelque chose de pur et de sonore, d’aérien, d’ailé,
pour ainsi dire. C’étaient de continuels épanouissements, des mélodies, des
cadences inattendues, puis des phrases simples semées de notes acérées et
sifflantes, puis des sauts de gammes qui eussent dérouté un rossignol, mais où
l’harmonie se retrouvait toujours, puis de molles ondulations d’octaves qui
s’élevaient et s’abaissaient comme le sein de la jeune chanteuse. Son beau visage
suivait avec une mobilité singulière tous les caprices de sa chanson, depuis
l’inspiration la plus échevelée jusqu’à la plus chaste dignité. On eût dit tantôt une
folle, tantôt une reine.
Les paroles qu’elle chantait étaient d’une langue inconnue à Gringoire, et qui
paraissait lui être inconnue à elle-même, tant l’expression qu’elle donnait au chant
se rapportait peu au sens des paroles. Ainsi ces quatre vers dans sa bouche étaient
d’une gaieté folle:

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Un cofre de gran riqueza
Hallaron dentro un pilar,
Dentro del, nuevas banderas
Con figuras de espantar.

Et un instant après, à l’accent qu’elle donnait à cette stance:

Alarabes de cavallo
Sin poderse menear,
Con espadas, y los cuellos,
Ballestas de buen echar.

Gringoire se sentait venir les larmes aux yeux. Cependant son chant respirait
surtout la joie, et elle semblait chanter, comme l’oiseau, par sérénité et par
insouciance.
La chanson de la bohémienne avait troublé la rêverie de Gringoire, mais
comme le cygne trouble l’eau. Il l’écoutait avec une sorte de ravissement et
d’oubli de toute chose. C’était, depuis plusieurs heures, le premier moment où il
ne se sentît pas souffrir.
Ce moment fut court.
La même voix de femme qui avait interrompu la danse de la bohémienne vint
interrompre son chant.
—Te tairas-tu, cigale d’enfer? cria-t-elle, toujours du même coin obscur de la
place.
La pauvre cigale s’arrêta court. Gringoire se boucha les oreilles.
—Oh! s’écria-t-il, maudite scie ébréchée, qui vient briser la lyre!
Cependant les autres spectateurs murmuraient comme lui:—Au diable la
sachette! disait plus d’un. Et la vieille trouble-fête invisible eût pu avoir à se
repentir de ses agressions contre la bohémienne, s’ils n’eussent été distraits en ce
moment même par la procession du pape des fous, qui, après avoir parcouru force
rues et carrefours, débouchait dans la place de Grève, avec toutes ses torches et
toute sa rumeur.

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Cette procession, que nos lecteurs ont vue partir du Palais, s’était organisée
chemin faisant, et recrutée de tout ce qu’il y avait à Paris de marauds, de voleurs
oisifs et de vagabonds disponibles; aussi présentait-elle un aspect respectable
lorsqu’elle arriva en Grève.
D’abord marchait l’Égypte. Le duc d’Égypte, en tête, à cheval, avec ses
comtes à pied, lui tenant la bride et l’étrier; derrière eux, les égyptiens et les
égyptiennes pêle-mêle avec leurs petits enfants criant sur leurs épaules; tous, duc,
comtes, menu peuple, en haillons et en oripeaux. Puis c’était le royaume d’argot;
c’est-à-dire tous les voleurs de France, échelonnés par ordre de dignité; les
moindres passant les premiers. Ainsi défilaient quatre par quatre, avec les divers
insignes de leurs grades dans cette étrange faculté, la plupart éclopés, ceux-ci
boiteux, ceux-là manchots, les courtauds de boutanche, les coquillarts, les hubins,
les sabouleux, les calots, les francs-mitoux, les polissons, les piètres, les capons,
les malingreux, les rifodés, les marcandiers, les narquois, les orphelins, les
archisuppôts, les cagoux; dénombrement à fatiguer Homère. Au centre du
conclave des cagoux et des archisuppôts, on avait peine à distinguer le roi de
l’argot, le grand coësre, accroupi dans une petite charrette traînée par deux grands
chiens. Après le royaume des argotiers, venait l’empire de Galilée. Guillaume-
Rousseau, empereur de l’empire de Galilée, marchait majestueusement dans sa
robe de pourpre tachée de vin, précédé de baladins s’entre-battant et dansant des
pyrrhiques, entouré de ses massiers, de ses suppôts et des clercs de la chambre des
comptes. Enfin venait la basoche, avec ses mais couronnés de fleurs, ses robes
noires, sa musique digne du sabbat, et ses grosses chandelles de cire jaune. Au
centre de cette foule, les grands officiers de la confrérie des fous portaient sur
leurs épaules un brancard plus surchargé de cierges que la châsse de Sainte-
Geneviève en temps de peste. Et sur ce brancard resplendissait, crossé, chapé et
mitré, le nouveau pape des fous, le sonneur de cloches de Notre-Dame,
Quasimodo-le-Bossu.
Chacune des sections de cette procession grotesque avait sa musique
particulière. Les égyptiens faisaient détonner leurs balafos et leurs tambourins
d’Afrique. Les argotiers, race fort peu musicale, en étaient encore à la viole, au
cornet à bouquin et à la gothique rubebbe du douzième siècle. L’empire de Galilée
n’était guère plus avancé; à peine distinguait-on dans sa musique quelque
misérable rebec de l’enfance de l’art, encore emprisonné dans le ré-la-mi. Mais
c’est autour du pape des fous que se déployaient, dans une cacophonie
magnifique, toutes les richesses musicales de l’époque. Ce n’étaient que dessus de
rebec, hautes-contre de rebec, tailles de rebec, sans compter les flûtes et les
cuivres. Hélas! nos lecteurs se souviennent que c’était l’orchestre de Gringoire.

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Il est difficile de donner une idée du degré d’épanouissement orgueilleux et
béat où le triste et hideux visage de Quasimodo était parvenu dans le trajet du
Palais à la Grève. C’était la première jouissance d’amour-propre qu’il eût jamais
éprouvée. Il n’avait connu jusque-là que l’humiliation, le dédain pour sa
condition, le dégoût pour sa personne. Aussi, tout sourd qu’il était, savourait-il en
véritable pape les acclamations de cette foule qu’il haïssait pour s’en sentir haï.
Que son peuple fût un ramas de fous, de perclus, de voleurs, de mendiants,
qu’importe! c’était toujours un peuple, et lui un souverain. Et il prenait au sérieux
tous ces applaudissements ironiques, tous ces respects dérisoires, auxquels nous
devons dire qu’il se mêlait pourtant dans la foule un peu de crainte fort réelle. Car
le bossu était robuste, car le bancal était agile, car le sourd était méchant; trois
qualités qui tempèrent le ridicule.
Du reste, que le nouveau pape des fous se rendît compte à lui-même des
sentiments qu’il éprouvait et des sentiments qu’il inspirait, c’est ce que nous
sommes loin de croire. L’esprit qui était logé dans ce corps manqué avait
nécessairement lui-même quelque chose d’incomplet et de sourd. Aussi, ce qu’il
ressentait en ce moment était-il pour lui absolument vague, indistinct et confus.
Seulement la joie perçait, l’orgueil dominait. Autour de cette sombre et
malheureuse figure, il y avait rayonnement.
Ce ne fut donc pas sans surprise et sans effroi que l’on vit tout à coup, au
moment où Quasimodo, dans cette demi-ivresse, passait triomphalement devant la
Maison-aux-Piliers, un homme s’élancer de la foule et lui arracher des mains,
avec un geste de colère, sa crosse de bois doré, insigne de sa folle papauté.
Cet homme, ce téméraire, c’était le personnage au front chauve qui, le
moment auparavant, mêlé au groupe de la bohémienne, avait glacé la pauvre fille
de ses paroles de menace et de haine. Il était revêtu du costume ecclésiastique. Au
moment où il sortit de la foule, Gringoire, qui ne l’avait point remarqué
jusqu’alors, le reconnut:—Tiens! dit-il, avec un cri d’étonnement, c’est mon
maître en Hermès, dom Claude Frollo, l’archidiacre! Que diable veut-il à ce vilain
borgne? Il va se faire dévorer.
Un cri de terreur s’éleva en effet. Le formidable Quasimodo s’était précipité à
bas du brancard, et les femmes détournaient les yeux pour ne pas le voir déchirer
l’archidiacre.
Il fit un bond jusqu’au prêtre, le regarda, et tomba à genoux.
Le prêtre lui arracha sa tiare, lui brisa sa crosse, lui lacéra sa chape de
clinquant.

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Quasimodo resta à genoux, baissa la tête et joignit les mains.
Puis il s’établit entre eux un étrange dialogue de signes et de gestes, car ni l’un
ni l’autre ne parlait. Le prêtre, debout, irrité, menaçant, impérieux; Quasimodo,
prosterné, humble, suppliant. Et cependant il est certain que Quasimodo eût pu
écraser le prêtre avec le pouce.
Enfin l’archidiacre, secouant rudement la puissante épaule de Quasimodo, lui
fit signe de se lever et de le suivre.
Quasimodo se leva.
Alors la confrérie des fous, la première stupeur passée, voulut défendre son
pape si brusquement détrôné. Les égyptiens, les argotiers et toute la basoche
vinrent japper autour du prêtre.
Quasimodo se plaça devant le prêtre, fit jouer les muscles de ses poings
athlétiques, et regarda les assaillants avec le grincement de dents d’un tigre fâché.
Le prêtre reprit sa gravité sombre, fit un signe à Quasimodo, et se retira en
silence.
Quasimodo marchait devant lui, éparpillant la foule à son passage.
Quand ils eurent traversé la populace et la place, la nuée des curieux et des
oisifs voulut les suivre. Quasimodo prit alors l’arrière-garde, et suivit l’archidiacre
à reculons, trapu, hargneux, monstrueux, hérissé, ramassant ses membres, léchant
ses défenses de sanglier, grondant comme une bête fauve, et imprimant
d’immenses oscillations à la foule avec un geste ou un regard.
On les laissa s’enfoncer tous deux dans une rue étroite et ténébreuse, où nul
n’osa se risquer après eux; tant la seule chimère de Quasimodo grinçant des dents
en barrait bien l’entrée.
—Voilà qui est merveilleux, dit Gringoire; mais où diable trouverai-je à
souper?

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IV
LES INCONVÉNIENTS DE SUIVRE UNE JOLIE FEMME LE SOIR
DANS LES RUES

Gringoire, à tout hasard, s’était mis à suivre la bohémienne. Il lui avait vu
prendre, avec sa chèvre, la rue de la Coutellerie; il avait pris la rue de la
Coutellerie.
—Pourquoi pas? s’était-il dit.
Gringoire, philosophe pratique des rues de Paris, avait remarqué que rien n’est
propice à la rêverie comme de suivre une jolie femme sans savoir où elle va. Il y a
dans cette abdication volontaire de son libre arbitre, dans cette fantaisie qui se
soumet à une autre fantaisie, laquelle ne s’en doute pas, un mélange
d’indépendance fantasque et d’obéissance aveugle, je ne sais quoi d’intermédiaire
entre l’esclavage et la liberté, qui plaisait à Gringoire, esprit essentiellement
mixte, indécis et complexe, tenant le bout de tous les extrêmes, incessamment
suspendu entre toutes les propensions humaines, et les neutralisant l’une par
l’autre. Il se comparait lui-même volontiers au tombeau de Mahomet, attiré en
sens inverse par deux pierres d’aimant, et qui hésite éternellement entre le haut et
le bas, entre la voûte et le pavé, entre la chute et l’ascension, entre le zénith et le
nadir.
Si Gringoire vivait de nos jours, quel beau milieu il tiendrait entre le classique
et le romantique!
Mais il n’était pas assez primitif pour vivre trois cents ans, et c’est dommage.
Son absence est un vide qui ne se fait que trop sentir aujourd’hui.
Du reste, pour suivre ainsi dans les rues les passants (et surtout les passantes),
ce que Gringoire faisait volontiers, il n’y a pas de meilleure disposition que de ne
savoir où coucher.
Il marchait donc tout pensif derrière la jeune fille qui hâtait le pas et faisait
trotter sa jolie chèvre en voyant rentrer les bourgeois et se fermer les tavernes,
seules boutiques qui eussent été ouvertes ce jour-là.
—Après tout, pensait-il à peu près, il faut bien qu’elle loge quelque part; les
bohémiennes ont bon cœur. Qui sait?...

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Et il y avait dans les points suspensifs dont il faisait suivre cette réticence dans
son esprit je ne sais quelles idées assez gracieuses.
Cependant de temps en temps, en passant devant les derniers groupes de
bourgeois fermant leurs portes, il attrapait quelque lambeau de leurs conversations
qui venait rompre l’enchaînement de ses riantes hypothèses.
Tantôt c’étaient deux vieillards qui s’accostaient.
—Maître Thibaut Fernicle, savez-vous qu’il fait froid?
(Gringoire savait cela depuis le commencement de l’hiver.)
—Oui, bien, maître Boniface Disome! Est-ce que nous allons avoir un hiver
comme il y a trois ans, en 80, que le bois coûtait huit sols le moule?
—Bah! ce n’est rien, maître Thibaut, près de l’hiver de 1407, qu’il gela depuis
la Saint-Martin jusqu’à la Chandeleur! et avec une telle furie que la plume du
greffier du parlement gelait, dans la grand’chambre, de trois mots en trois mots!
ce qui interrompit l’enregistrement de la justice.
Plus loin, c’étaient des voisines à leur fenêtre avec des chandelles que le
brouillard faisait grésiller.
—Votre mari vous a-t-il conté le malheur, mademoiselle La Boudraque?
—Non. Qu’est-ce que c’est donc, mademoiselle Turquant?
—Le cheval de M. Gilles Godin, le notaire au Châtelet, qui s’est effarouché
des flamands et de leur procession, et qui a renversé maître Philippot Avrillot,
oblat des Célestins.
—En vérité?
—Bellement.
—Un cheval bourgeois! c’est un peu fort. Si c’était un cheval de cavalerie, à
la bonne heure!
Et les fenêtres se refermaient. Mais Gringoire n’en avait pas moins perdu le fil
de ses idées.
Heureusement il le retrouvait vite et le renouait sans peine, grâce à la
bohémienne, grâce à Djali, qui marchaient toujours devant lui; deux fines,
délicates et charmantes créatures, dont il admirait les petits pieds, les jolies

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formes, les gracieuses manières, les confondant presque dans sa contemplation;
pour l’intelligence et la bonne amitié, les croyant toutes deux jeunes filles; pour la
légèreté, l’agilité, la dextérité de la marche, les trouvant chèvres toutes deux.
Les rues cependant devenaient à tout moment plus noires et plus désertes. Le
couvre-feu était sonné depuis longtemps, et l’on commençait à ne plus rencontrer
qu’à de rares intervalles un passant sur le pavé, une lumière aux fenêtres.
Gringoire s’était engagé, à la suite de l’égyptienne, dans ce dédale inextricable de
ruelles, de carrefours et de culs-de-sac, qui environne l’ancien sépulcre des
Saints-Innocents, et qui ressemble à un écheveau de fil brouillé par un chat.—
Voilà des rues qui ont bien peu de logique! disait Gringoire, perdu dans ces mille
circuits qui revenaient sans cesse sur eux-mêmes, mais où la jeune fille suivait un
chemin qui lui paraissait bien connu, sans hésiter et d’un pas de plus en plus
rapide. Quant à lui, il eût parfaitement ignoré où il était, s’il n’eût aperçu en
passant, au détour d’une rue, la masse octogone du pilori des halles, dont le
sommet à jour détachait vivement sa découpure noire sur une fenêtre encore
éclairée de la rue Verdelet.
Depuis quelques instants, il avait attiré l’attention de la jeune fille; elle avait à
plusieurs reprises tourné la tête vers lui avec inquiétude; elle s’était même une
fois arrêtée tout court, avait profité d’un rayon de lumière qui s’échappait d’une
boulangerie entr’ouverte pour le regarder fixement du haut en bas; puis, ce coup
d’œil jeté, Gringoire lui avait vu faire cette petite moue qu’il avait déjà
remarquée, et elle avait passé outre.
Cette petite moue donna à penser à Gringoire. Il y avait certainement du
dédain et de la moquerie dans cette gracieuse grimace. Aussi commençait-il à
baisser la tête, à compter les pavés, et à suivre la jeune fille d’un peu plus loin,
lorsque, au tournant d’une rue qui venait de la lui faire perdre de vue, il l’entendit
pousser un cri perçant.
Il hâta le pas.
La rue était pleine de ténèbres. Pourtant une étoupe imbibée d’huile, qui
brûlait dans une cage de fer aux pieds de la Sainte-Vierge du coin de la rue, permit
à Gringoire de distinguer la bohémienne se débattant dans les bras de deux
hommes qui s’efforçaient d’étouffer ses cris. La pauvre petite chèvre, tout effarée,
baissait les cornes, et bêlait.
—A nous, messieurs du guet! s’écria Gringoire, et il s’avança bravement. L’un
des hommes qui tenaient la jeune fille se tourna vers lui. C’était la formidable
figure de Quasimodo.

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Gringoire ne prit pas la fuite, mais il ne fit point un pas de plus.
Quasimodo vint à lui, le jeta à quatre pas sur le pavé d’un revers de la main, et
s’enfonça rapidement dans l’ombre, emportant la jeune fille ployée sur un de ses
bras comme une écharpe de soie. Son compagnon le suivait, et la pauvre chèvre
courait après tous, avec son bêlement plaintif.
—Au meurtre! au meurtre! criait la malheureuse bohémienne.
—Halte-là, misérables, et lâchez-moi cette ribaude! dit tout à coup d’une voix
de tonnerre un cavalier qui déboucha brusquement du carrefour voisin.
C’était un capitaine des archers de l’ordonnance du roi, armé de pied en cap,
et l’espadon à la main.
Il arracha la bohémienne des bras de Quasimodo stupéfait, la mit en travers
sur sa selle, et, au moment où le redoutable bossu, revenu de sa surprise, se
précipitait sur lui pour reprendre sa proie, quinze ou seize archers, qui suivaient
de près leur capitaine, parurent, l’estramaçon au poing. C’était une escouade de
l’ordonnance du roi qui faisait le contre-guet, par ordre de messire Robert
d’Estouteville, garde de la prévôté de Paris.
Quasimodo fut enveloppé, saisi, garrotté. Il rugissait, il écumait, il mordait, et,
s’il eût fait grand jour, nul doute que son visage seul, rendu plus hideux encore
par la colère, n’eût mis en fuite toute l’escouade. Mais la nuit il était désarmé de
son arme la plus redoutable, de sa laideur.
Son compagnon avait disparu dans la lutte.
La bohémienne se dressa gracieusement sur la selle de l’officier, elle appuya
ses deux mains sur les deux épaules du jeune homme, et le regarda fixement
quelques secondes, comme ravie de sa bonne mine et du bon secours qu’il venait
de lui porter. Puis, rompant le silence la première, elle lui dit, en faisant plus
douce encore sa douce voix:
—Comment vous appelez-vous, monsieur le gendarme?
—Le capitaine Phœbus de Châteaupers, pour vous servir, ma belle! répondit
l’officier en se redressant.
—Merci, dit-elle.
Et, pendant que le capitaine Phœbus retroussait sa moustache à la
bourguignonne, elle se laissa glisser à bas du cheval, comme une flèche qui tombe

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à terre, et s’enfuit.
Un éclair se fût évanoui moins vite.
—Nombril du pape! dit le capitaine en faisant resserrer les courroies de
Quasimodo, j’eusse aimé mieux garder la ribaude.
—Que voulez-vous, capitaine? dit un gendarme, la fauvette s’est envolée, la
chauve-souris est restée.

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V
SUITE DES INCONVÉNIENTS

Gringoire, tout étourdi de sa chute, était resté sur le pavé devant la bonne
Vierge du coin de la rue. Peu à peu, il reprit ses sens; il fut d’abord quelques
minutes flottant dans une espèce de rêverie à demi somnolente qui n’était pas sans
douceur, où les aériennes figures de la bohémienne et de la chèvre se mariaient à
la pesanteur du poing de Quasimodo. Cet état dura peu. Une assez vive
impression de froid à la partie de son corps qui se trouvait en contact avec le pavé
le réveilla tout à coup, et fit revenir son esprit à la surface.—D’où me vient donc
cette fraîcheur? se dit-il brusquement. Il s’aperçut alors qu’il était un peu dans le
milieu du ruisseau.
—Diable de cyclope bossu! grommela-t-il entre ses dents; et il voulut se lever.
Mais il était trop étourdi et trop meurtri; force lui fut de rester en place. Il avait du
reste la main assez libre; il se boucha le nez, et se résigna.
—La boue de Paris, pensa-t-il (car il croyait bien être sûr que décidément le
ruisseau serait son gîte,

Et que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe?)

la boue de Paris est particulièrement puante. Elle doit renfermer beaucoup de sel
volatil et nitreux. C’est, du reste, l’opinion de maître Nicolas Flamel et des
hermétiques...
Le mot d’hermétiques amena subitement l’idée de l’archidiacre Claude Frollo
dans son esprit. Il se rappela la scène violente qu’il venait d’entrevoir, que la
bohémienne se débattait entre deux hommes, que Quasimodo avait un
compagnon, et la figure morose et hautaine de l’archidiacre passa confusément
dans son souvenir.—Cela serait étrange! pensa-t-il. Et il se mit à échafauder, avec
cette donnée et sur cette base, le fantasque édifice des hypothèses, ce château de
cartes des philosophes. Puis soudain, revenant encore une fois à la réalité:—Ah
çà! je gèle! s’écria-t-il.
La place, en effet, devenait de moins en moins tenable. Chaque molécule de
l’eau du ruisseau enlevait une molécule de calorique rayonnant aux reins de

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Gringoire, et l’équilibre entre la température de son corps et la température du
ruisseau commençait à s’établir d’une rude façon.
Un ennui d’une tout autre nature vint tout à coup l’assaillir.
Un groupe d’enfants, de ces petits sauvages va-nu-pieds qui ont de tout temps
battu le pavé de Paris sous le nom éternel de gamins, et qui, lorsque nous étions
enfants aussi, nous ont jeté des pierres à tous le soir au sortir de classe, parce que
nos pantalons n’étaient pas déchirés, un essaim de ces jeunes drôles accourait vers
le carrefour où gisait Gringoire, avec des rires et des cris qui paraissaient se
soucier fort peu du sommeil des voisins. Ils traînaient après eux je ne sais quel sac
informe; et le bruit seul de leurs sabots eût réveillé un mort. Gringoire, qui ne
l’était pas encore tout à fait, se souleva à demi.
—Ohé, Hennequin Dandèche! ohé, Jehan Pincebourde! criaient-ils à tue-tête;
le vieux Eustache Moubon, le marchand feron du coin, vient de mourir. Nous
avons sa paillasse, nous allons en faire un feu de joie. C’est aujourd’hui les
flamands!
Et voilà qu’ils jetèrent la paillasse précisément sur Gringoire, près duquel ils
étaient arrivés sans le voir. En même temps, un d’eux prit une poignée de paille
qu’il alla allumer à la mèche de la bonne Vierge.
—Mort-Christ! grommela Gringoire, est-ce que je vais avoir trop chaud
maintenant?
Le moment était critique. Il allait être pris entre le feu et l’eau; il fit un effort
surnaturel, un effort de faux-monnayeur qu’on va bouillir et qui tâche de
s’échapper. Il se leva debout, rejeta la paillasse sur les gamins, et s’enfuit.
—Sainte Vierge! crièrent les enfants; le marchand feron qui revient!
Et ils s’enfuirent de leur côté.
La paillasse resta maîtresse du champ de bataille. Belleforêt, le P. Le Juge et
Corrozet assurent que le lendemain elle fut ramassée avec grande pompe par le
clergé du quartier et portée au trésor de l’église Sainte-Opportune, où le sacristain
se fit jusqu’en 1789 un assez beau revenu avec le grand miracle de la statue de la
Vierge du coin de la rue Mauconseil, qui avait, par sa seule présence, dans la
mémorable nuit du 6 au 7 janvier 1482, exorcisé défunt Eustache Moubon, lequel,
pour faire niche au diable, avait, en mourant, malicieusement caché son âme dans
sa paillasse.

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LA CRUCHE CASSÉE.

Raffet pt - W. Finden sct.

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VI
LA CRUCHE CASSÉE

Après avoir couru à toutes jambes pendant quelque temps, sans savoir où,
donnant de la tête à maint coin de rue, enjambant maint ruisseau, traversant
mainte ruelle, maint cul-de-sac, maint carrefour, cherchant fuite et passage à
travers tous les méandres du vieux pavé des Halles, explorant dans sa peur
panique ce que le beau latin des chartes appelle tota via, cheminum et viaria, notre
poëte s’arrêta tout à coup, d’essoufflement d’abord, puis saisi en quelque sorte au
collet par un dilemme qui venait de surgir dans son esprit.—Il me semble, maître
Pierre Gringoire, se dit-il à lui-même en appuyant son doigt sur son front, que
vous courez là comme un écervelé. Les petits drôles n’ont pas eu moins peur de
vous que vous d’eux. Il me semble, vous dis-je, que vous avez entendu le bruit de
leurs sabots qui s’enfuyait au midi, pendant que vous vous enfuyiez au
septentrion. Or, de deux choses l’une: ou ils ont pris la fuite, et alors la paillasse
qu’ils ont dû oublier dans leur terreur est précisément ce lit hospitalier après
lequel vous courez depuis ce matin, et que madame la Vierge vous envoie
miraculeusement pour vous récompenser d’avoir fait en son honneur une moralité
accompagnée de triomphes et momeries; ou les enfants n’ont pas pris la fuite, et
dans ce cas ils ont mis le brandon à la paillasse, et c’est là justement l’excellent
feu dont vous avez besoin pour vous réjouir, sécher et réchauffer. Dans les deux
cas, bon feu ou bon lit, la paillasse est un présent du ciel. La benoîte vierge Marie
qui est au coin de la rue Mauconseil n’a peut-être fait mourir Eustache Moubon
que pour cela; et c’est folie à vous de vous enfuir ainsi sur traîne-boyau, comme
un picard devant un français, laissant derrière vous ce que vous cherchez devant;
et vous êtes un sot!
Alors il revint sur ses pas, et, s’orientant et furetant, le nez au vent et l’oreille
aux aguets, il s’efforça de retrouver la bienheureuse paillasse. Mais en vain. Ce
n’était qu’intersections de maisons, culs-de-sac, pattes-d’oie, au milieu desquels il
hésitait et doutait sans cesse, plus empêché et plus englué dans cet
enchevêtrement de ruelles noires qu’il ne l’eût été dans le dédalus même de
l’hôtel des Tournelles. Enfin il perdit patience, et s’écria solennellement:—
Maudits soient les carrefours! c’est le diable qui les a faits à l’image de sa
fourche.

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Cette exclamation le soulagea un peu, et une espèce de reflet rougeâtre qu’il
aperçut en ce moment au bout d’une longue et étroite ruelle acheva de relever son
moral.—Dieu soit loué! dit-il, c’est là-bas! Voilà ma paillasse qui brûle. Et se
comparant au nocher qui sombre dans la nuit:—Salve, ajouta-t-il pieusement,
salve, maris stella!
Adressait-il ce fragment de litanie à la sainte Vierge ou à la paillasse? c’est ce
que nous ignorons parfaitement.
A peine avait-il fait quelques pas dans la longue ruelle, laquelle était en pente,
non pavée, et de plus en plus boueuse et inclinée, qu’il remarqua quelque chose
d’assez singulier. Elle n’était pas déserte. Çà et là, dans sa longueur, rampaient je
ne sais quelles masses vagues et informes, se dirigeant toutes vers la lueur qui
vacillait au bout de la rue, comme ces lourds insectes qui se traînent la nuit de
brin d’herbe en brin d’herbe vers un feu de pâtre.
Rien ne rend aventureux comme de ne pas sentir la place de son gousset.
Gringoire continua de s’avancer, et eut bientôt rejoint celle de ces larves qui se
traînait le plus paresseusement à la suite des autres. En s’en approchant, il vit que
ce n’était rien autre chose qu’un misérable cul-de-jatte qui sautelait sur ses deux
mains, comme un faucheux blessé qui n’a plus que deux pattes. Au moment où il
passa près de cette espèce d’araignée à face humaine, elle éleva vers lui une voix
lamentable:—La buona mancia, signor! la buona mancia!
—Que le diable t’emporte, dit Gringoire, et moi avec toi, si je sais ce que tu
veux dire!
Et il passa outre.
Il rejoignit une autre de ces masses ambulantes, et l’examina. C’était un
perclus, à la fois boiteux et manchot, et si manchot et si boiteux que le système
compliqué de béquilles et de jambes de bois qui le soutenait lui donnait l’air d’un
échafaudage de maçons en marche. Gringoire, qui aimait les comparaisons nobles
et classiques, le compara dans sa pensée au trépied vivant de Vulcain.
Ce trépied vivant le salua au passage, mais en arrêtant son chapeau à la
hauteur du menton de Gringoire, comme un plat à barbe, et en lui criant aux
oreilles:—Señor caballero, para comprar un pedaso de pan!
—Il paraît, dit Gringoire, que celui-là parle aussi; mais c’est une rude langue,
et il est plus heureux que moi s’il la comprend.

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Puis, se frappant le front par une subite transition d’idée:—À propos, que
diable voulaient-ils dire ce matin avec leur Esmeralda?
Il voulut doubler le pas; mais pour la troisième fois quelque chose lui barra le
chemin. Ce quelque chose, ou plutôt ce quelqu’un, c’était un aveugle, un petit
aveugle à face juive et barbue, qui, ramant dans l’espace autour de lui avec un
bâton, et remorqué par un gros chien, lui nasilla avec un accent hongrois: Facitote
caritatem!
—A la bonne heure! dit Pierre Gringoire, en voilà un enfin qui parle un
langage chrétien. Il faut que j’aie la mine bien aumônière pour qu’on me demande
ainsi la charité dans l’état de maigreur où est ma bourse. Mon ami (et il se tournait
vers l’aveugle), j’ai vendu la semaine passée ma dernière chemise; c’est-à-dire,
puisque vous ne comprenez que la langue de Cicéro: Vendidi hebdomade nuper
transita meam ultimam chemisam.
Cela dit, il tourna le dos à l’aveugle, et poursuivit son chemin. Mais l’aveugle
se mit à allonger le pas en même temps que lui; et voilà que le perclus, voilà que
le cul-de-jatte surviennent de leur côté avec grande hâte et grand bruit d’écuelle et
de béquilles sur le pavé. Puis, tous trois, s’entre-culbutant aux trousses du pauvre
Gringoire, se mirent à lui chanter leur chanson:
—Caritatem! chantait l’aveugle.
—La buona mancia! chantait le cul-de-jatte.
Et le boiteux relevait la phrase musicale en répétant: Un pedaso de pan!
Gringoire se boucha les oreilles.—O tour de Babel! s’écria-t-il.
Il se mit à courir. L’aveugle courut. Le boiteux courut. Le cul-de-jatte courut.
Et puis, à mesure qu’il s’enfonçait dans la rue, culs-de-jatte, aveugles, boiteux,
pullulaient autour de lui, et des manchots, et des borgnes, et des lépreux avec leurs
plaies, qui sortant des maisons, qui des petites rues adjacentes, qui des soupiraux
des caves, hurlant, beuglant, glapissant, tous clopin-clopant, cahin-caha, se ruant
vers la lumière, et vautrés dans la fange comme des limaces après la pluie.
Gringoire, toujours suivi par ses trois persécuteurs, et ne sachant trop ce que
cela allait devenir, marchait effaré au milieu des autres, tournant les boiteux,
enjambant les culs-de-jatte, les pieds empêtrés dans cette fourmilière d’éclopés,
comme ce capitaine anglais qui s’enlisa dans un troupeau de crabes.

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L’idée lui vint d’essayer de retourner sur ses pas. Mais il était trop tard. Toute
cette légion s’était refermée derrière lui, et ses trois mendiants le tenaient. Il
continua donc, poussé à la fois par ce flot irrésistible, par la peur et par un vertige
qui lui faisait de tout cela une sorte de rêve horrible.
Enfin, il atteignit l’extrémité de la rue. Elle débouchait sur une place
immense, où mille lumières éparses vacillaient dans le brouillard confus de la
nuit. Gringoire s’y jeta, espérant échapper par la vitesse de ses jambes aux trois
spectres infirmes qui s’étaient cramponnés à lui.
—Onde vas, hombre! cria le perclus jetant là ses béquilles, et courant après lui
avec les deux meilleures jambes qui eussent jamais tracé un pas géométrique sur
le pavé de Paris.
Cependant le cul-de-jatte, debout sur ses pieds, coiffait Gringoire de sa lourde
jatte ferrée, et l’aveugle le regardait en face avec des yeux flamboyants.
—Où suis-je? dit le poëte terrifié.
—Dans la Cour des Miracles, répondit un quatrième spectre qui les avait
accostés.
—Sur mon âme, reprit Gringoire, je vois bien les aveugles qui regardent et les
boiteux qui courent; mais où est le Sauveur?
Ils répondirent par un éclat de rire sinistre.
Le pauvre poëte jeta les yeux autour de lui. Il était en effet dans cette
redoutable Cour des Miracles, où jamais honnête homme n’avait pénétré à pareille
heure; cercle magique où les officiers du Châtelet et les sergents de la prévôté qui
s’y aventuraient disparaissaient en miettes; cité des voleurs, hideuse verrue à la
face de Paris; égout d’où s’échappait chaque matin, et où revenait croupir chaque
nuit, ce ruisseau de vices, de mendicité et de vagabondage, toujours débordé dans
les rues des capitales; ruche monstrueuse où rentraient le soir avec leur butin tous
les frelons de l’ordre social; hôpital menteur où le bohémien, le moine défroqué,
l’écolier perdu, les vauriens de toutes les nations, espagnols, italiens, allemands,
de toutes les religions, juifs, chrétiens, mahométans, idolâtres, couverts de plaies
fardées, mendiants le jour, se transfiguraient la nuit en brigands; immense
vestiaire, en un mot, où s’habillaient et se déshabillaient à cette époque tous les
acteurs de cette comédie éternelle que le vol, la prostitution et le meurtre jouent
sur le pavé de Paris.

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C’était une vaste place, irrégulière et mal pavée, comme toutes les places de
Paris alors. Des feux, autour desquels fourmillaient des groupes étranges, y
brillaient çà et là. Tout cela allait, venait, criait. On entendait des rires aigus, des
vagissements d’enfants, des voix de femmes. Les mains, les têtes de cette foule,
noires sur le fond lumineux, y découpaient mille gestes bizarres. Par moments, sur
le sol, où tremblait la clarté des feux, mêlée à de grandes ombres indéfinies, on
pouvait voir passer un chien qui ressemblait à un homme, un homme qui
ressemblait à un chien. Les limites des races et des espèces semblaient s’effacer
dans cette cité comme dans un pandémonium. Hommes, femmes, bêtes, âge, sexe,
santé, maladies, tout semblait être en commun parmi ce peuple; tout allait
ensemble, mêlé, confondu, superposé; chacun y participait de tout.
Le rayonnement chancelant et pauvre des feux permettait à Gringoire de
distinguer, à travers son trouble, tout à l’entour de l’immense place, un hideux
encadrement de vieilles maisons dont les façades vermoulues, ratatinées,
rabougries, percées chacune d’une ou deux lucarnes éclairées, lui semblaient dans
l’ombre d’énormes têtes de vieilles femmes, rangées en cercle, monstrueuses et
rechignées, qui regardaient le sabbat en clignant des yeux.
C’était comme un nouveau monde, inconnu, inouï, difforme, reptile,
fourmillant, fantastique.
Gringoire, de plus en plus effaré, pris par les trois mendiants comme par trois
tenailles, assourdi d’une foule d’autres visages qui moutonnaient et aboyaient
autour de lui, le malencontreux Gringoire tâchait de rallier sa présence d’esprit
pour se rappeler si l’on était à un samedi. Mais ses efforts étaient vains; le fil de sa
mémoire et de sa pensée était rompu; et doutant de tout, flottant de ce qu’il voyait
à ce qu’il sentait, il se posait cette insoluble question:—Si je suis, cela est-il? si
cela est, suis-je?
En ce moment, un cri distinct s’éleva dans la cohue bourdonnante qui
l’enveloppait:—Menons-le au roi! menons-le au roi!
—Sainte Vierge! murmura Gringoire, le roi d’ici, ce doit être un bouc.
—Au roi! au roi! répétèrent toutes les voix.
On l’entraîna. Ce fut à qui mettrait la griffe sur lui. Mais les trois mendiants
ne lâchaient pas prise, et l’arrachaient aux autres en hurlant: Il est à nous!
Le pourpoint déjà malade du poëte rendit le dernier soupir dans cette lutte.

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En traversant l’horrible place, son vertige se dissipa. Au bout de quelques pas,
le sentiment de la réalité lui était revenu. Il commençait à se faire à l’atmosphère
du lieu. Dans le premier moment, de sa tête de poëte, ou peut-être, tout
simplement et tout prosaïquement, de son estomac vide, il s’était élevé une fumée,
une vapeur pour ainsi dire, qui, se répandant entre les objets et lui, ne les lui avait
laissé entrevoir que dans la brume incohérente du cauchemar, dans ces ténèbres
des rêves qui font trembler tous les contours, grimacer toutes les formes,
s’agglomérer les objets en groupes démesurés, dilatant les choses en chimères et
les hommes en fantômes. Peu à peu à cette hallucination succéda un regard moins
égaré et moins grossissant. Le réel se faisait jour autour de lui, lui heurtait les
yeux, lui heurtait les pieds, et démolissait pièce à pièce toute l’effroyable poésie
dont il s’était cru d’abord entouré. Il fallut bien s’apercevoir qu’il ne marchait pas
dans le Styx, mais dans la boue, qu’il n’était pas coudoyé par des démons, mais
par des voleurs, qu’il n’y allait pas de son âme, mais tout bonnement de sa vie
(puisqu’il lui manquait ce précieux conciliateur qui se place si efficacement entre
le bandit et l’honnête homme, la bourse). Enfin, en examinant l’orgie de plus près
et avec plus de sang-froid, il tomba du sabbat au cabaret.
La Cour des Miracles n’était en effet qu’un cabaret, mais un cabaret de
brigands, tout aussi rouge de sang que de vin.
Le spectacle qui s’offrit à ses yeux, quand son escorte en guenilles le déposa
enfin au terme de sa course, n’était pas propre à le ramener à la poésie, fût-ce
même à la poésie de l’enfer. C’était plus que jamais la prosaïque et brutale réalité
de la taverne. Si nous n’étions pas au quinzième siècle, nous dirions que
Gringoire était descendu de Michel-Ange à Callot.
Autour d’un grand feu qui brûlait sur une large dalle ronde, et qui pénétrait de
ses flammes les tiges rougies d’un trépied vide pour le moment, quelques tables
vermoulues étaient dressées çà et là, au hasard, sans que le moindre laquais
géomètre eût daigné ajuster leur parallélisme ou veiller à ce qu’au moins elles ne
se coupassent pas à des angles trop inusités. Sur ces tables reluisaient quelques
pots ruisselants de vin et de cervoise, et autour de ces pots se groupaient force
visages bachiques, empourprés de feu et de vin. C’était un homme à gros ventre et
à joviale figure qui embrassait bruyamment une fille de joie, épaisse et charnue.
C’était une espèce de faux soldat, un narquois, comme on disait en argot, qui
défaisait en sifflant les bandages de sa fausse blessure, et qui dégourdissait son
genou sain et vigoureux, emmaillotté depuis le matin dans mille ligatures. Au
rebours, c’était un malingreux qui préparait avec de l’éclaire et du sang de bœuf
sa jambe de Dieu du lendemain. Deux tables plus loin, un coquillart, avec son
costume complet de pèlerin, épelait la complainte de Sainte-Reine, sans oublier la

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psalmodie et le nasillement. Ailleurs un jeune hubin prenait leçon d’épilepsie d’un
vieux sabouleux qui lui enseignait l’art d’écumer en mâchant un morceau de
savon. A côté, un hydropique se dégonflait, et faisait boucher le nez à quatre ou
cinq larronnesses, qui se disputaient à la même table un enfant volé dans la soirée.
Toutes circonstances qui, deux siècles plus tard, semblèrent si ridicules à la cour,
comme dit Sauval, qu’elles servirent de passe-temps au roi et d’entrée au ballet
royal de La Nuit, divisé en quatre parties et dansé sur le théâtre du Petit-Bourbon.
«Jamais, ajoute un témoin oculaire de 1653, les subites métamorphoses de la Cour
des Miracles n’ont été plus heureusement représentées. Benserade nous y prépara
par des vers assez galants.»
Le gros rire éclatait partout, et la chanson obscène. Chacun tirait à soi, glosant
et jurant sans écouter le voisin. Les pots trinquaient, et les querelles naissaient au
choc des pots, et les pots ébréchés faisaient déchirer les haillons.
Un gros chien, assis sur sa queue, regardait le feu. Quelques enfants étaient
mêlés à cette orgie. L’enfant volé, qui pleurait et criait. Un autre, gros garçon de
quatre ans, assis les jambes pendantes sur un banc trop élevé, ayant de la table
jusqu’au menton, et ne disant mot. Un troisième étalant gravement avec son doigt
sur la table le suif en fusion qui coulait d’une chandelle. Un dernier, petit,
accroupi dans la boue, presque perdu dans un chaudron qu’il raclait avec une
tuile, et dont il tirait un son à faire évanouir Stradivarius.
Un tonneau était près du feu, et un mendiant sur le tonneau. C’était le roi sur
son trône.
Les trois qui avaient Gringoire l’amenèrent devant ce tonneau, et toute la
bacchanale fit un moment silence, excepté le chaudron habité par l’enfant.
Gringoire n’osait souffler ni lever les yeux.
—Hombre, quita tu sombrero, dit l’un des trois drôles à qui il était; et avant
qu’il eût compris ce que cela voulait dire, l’autre lui avait pris son chapeau.
Misérable bicoquet, il est vrai, mais bon encore un jour de soleil ou un jour de
pluie. Gringoire soupira.
Cependant le roi, du haut de sa futaille, lui adressa la parole.
—Qu’est-ce que c’est que ce maraud?
Gringoire tressaillit. Cette voix, quoique accentuée par la menace, lui rappela
une autre voix qui le matin même avait porté le premier coup à son mystère, en

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nasillant au milieu de l’auditoire: La charité, s’il vous plaît! Il leva la tête. C’était
en effet Clopin Trouillefou.
Clopin Trouillefou, revêtu de ses insignes royaux, n’avait pas un haillon de
plus ni de moins. Sa plaie au bras avait déjà disparu. Il portait à la main un de ces
fouets à lanières de cuir blanc dont se servaient alors les sergents à verge pour
serrer la foule, et que l’on appelait boullayes. Il avait sur la tête une espèce de
coiffure cerclée et fermée par le haut; mais il était difficile de distinguer si c’était
un bourrelet d’enfant ou une couronne de roi, tant les deux choses se ressemblent.
Cependant Gringoire, sans savoir pourquoi, avait repris quelque espoir en
reconnaissant dans le roi de la Cour des Miracles son maudit mendiant de la
grand’salle.
—Maître, balbutia-t-il..... Monseigneur..... Sire..... Comment dois-je vous
appeler? dit-il enfin, arrivé au point culminant de son crescendo, et ne sachant
plus comment monter ni redescendre.
—Monseigneur, sa majesté, ou camarade, appelle-moi comme tu voudras.
Mais dépêche. Qu’as-tu à dire pour ta défense?
Pour ta défense! pensa Gringoire, ceci me déplaît. Il reprit en bégayant:—Je
suis celui qui ce matin.....
—Par les ongles du diable! interrompit Clopin, ton nom, maraud, et rien de
plus. Écoute. Tu es devant trois puissants souverains: moi, Clopin Trouillefou, roi
de Thunes, successeur du grand coësre, suzerain suprême du royaume de l’argot;
Mathias Hungadi Spicali, duc d’Égypte et de Bohême, ce vieux jaune que tu vois
là avec un torchon autour de la tête; Guillaume Rousseau, empereur de Galilée, ce
gros qui ne nous écoute pas et qui caresse une ribaude. Nous sommes tes juges.
Tu es entré dans le royaume d’argot sans être argotier, tu as violé les priviléges de
notre ville. Tu dois être puni, à moins que tu ne sois capon, franc-mitou ou rifodé,
c’est-à-dire, dans l’argot des honnêtes gens, voleur, mendiant ou vagabond. Es-tu
quelque chose comme cela? Justifie-toi. Décline tes qualités.
—Hélas! dit Gringoire, je n’ai pas cet honneur. Je suis l’auteur...
—Cela suffit, reprit Trouillefou sans le laisser achever. Tu vas être pendu.
Chose toute simple, messieurs les honnêtes bourgeois! comme vous traitez les
nôtres chez vous, nous traitons les vôtres chez nous. La loi que vous faites aux
truands, les truands vous la font. C’est votre faute si elle est méchante. Il faut bien
qu’on voie de temps en temps une grimace d’honnête homme au-dessus du collier

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de chanvre; cela rend la chose honorable. Allons, l’ami, partage gaiement tes
guenilles à ces demoiselles. Je vais te faire pendre pour amuser les truands, et tu
leur donneras ta bourse pour boire. Si tu as quelque momerie à faire, il y a là-bas
dans l’égrugeoir un très bon Dieu-le-Père en pierre que nous avons volé à Saint-
Pierre-aux-bœufs. Tu as quatre minutes pour lui jeter ton âme à la tête.
La harangue était formidable.
—Bien dit, sur mon âme! Clopin Trouillefou prêche comme un saint-père le
pape! s’écria l’empereur de Galilée en cassant son pot pour étayer sa table.
—Messeigneurs les empereurs et rois, dit Gringoire avec sang-froid (car je ne
sais comment la fermeté lui était revenue, et il parlait résolûment), vous n’y
pensez pas. Je m’appelle Pierre Gringoire, je suis le poëte dont on a représenté ce
matin une moralité dans la grand’salle du Palais.
—Ah! c’est toi, maître! dit Clopin. J’y étais, par la tête-Dieu! Eh bien!
camarade, est-ce une raison, parce que tu nous as ennuyés ce matin, pour ne pas
être pendu ce soir?
—J’aurai de la peine à m’en tirer, pensa Gringoire. Il tenta pourtant encore un
effort.—Je ne vois pas pourquoi, dit-il, les poëtes ne sont pas rangés parmi les
truands. Vagabond, Æsopus le fut; mendiant, Homerus le fut; voleur, Mercurius
l’était...
Clopin l’interrompit:—Je crois que tu veux nous matagraboliser avec ton
grimoire. Pardieu, laisse-toi pendre, et pas tant de façons!
—Pardon, monseigneur le roi de Thunes, répliqua Gringoire, disputant le
terrain pied à pied. Cela en vaut la peine... Un moment!... Écoutez-moi... Vous ne
me condamnerez pas sans m’entendre...
Sa malheureuse voix, en effet, était couverte par le vacarme qui se faisait
autour de lui. Le petit garçon raclait son chaudron avec plus de verve que jamais;
et, pour comble, une vieille femme venait de poser sur le trépied une poêle pleine
de graisse, qui glapissait au feu avec un bruit pareil aux cris d’une troupe
d’enfants qui poursuit un masque.
Cependant Clopin Trouillefou parut conférer un moment avec le duc d’Égypte
et l’empereur de Galilée, lequel était complétement ivre. Puis il cria aigrement:
Silence donc! et, comme le chaudron et la poêle à frire ne l’écoutaient pas et
continuaient leur duo, il sauta à bas de son tonneau, donna un coup de pied dans le
chaudron, qui roula à dix pas avec l’enfant, un coup de pied dans la poêle, dont

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toute la graisse se renversa dans le feu, et il remonta gravement sur son trône, sans
se soucier des pleurs étouffés de l’enfant, ni des grognements de la vieille, dont le
souper s’en allait en belle flamme blanche.
Trouillefou fit un signe, et le duc, et l’empereur, et les archisuppôts et les
cagoux vinrent se ranger autour de lui en un fer à cheval, dont Gringoire, toujours
rudement appréhendé au corps, occupait le centre. C’était un demi-cercle de
haillons, de guenilles, de clinquant, de fourches, de haches, de jambes avinées, de
gros bras nus, de figures sordides, éteintes et hébétées. Au milieu de cette table
ronde de la gueuserie, Clopin Trouillefou, comme le doge de ce sénat, comme le
roi de cette pairie, comme le pape de ce conclave, dominait, d’abord de toute la
hauteur de son tonneau, puis de je ne sais quel air hautain, farouche et formidable
qui faisait pétiller sa prunelle et corrigeait dans son sauvage profil le type bestial
de la race truande. On eût dit une hure parmi des groins.
—Écoute, dit-il à Gringoire en caressant son menton difforme avec sa main
calleuse; je ne vois pas pourquoi tu ne serais pas pendu. Il est vrai que cela a l’air
de te répugner; et c’est tout simple, vous autres bourgeois, vous n’y êtes pas
habitués. Vous vous faites de la chose une grosse idée. Après tout, nous ne te
voulons pas de mal. Voici un moyen de te tirer d’affaire pour le moment. Veux-tu
être des nôtres?
On peut juger de l’effet que fit cette proposition sur Gringoire, qui voyait la
vie lui échapper et commençait à lâcher prise. Il s’y rattacha énergiquement.
—Je le veux, certes, bellement, dit-il.
—Tu consens, reprit Clopin, à t’enrôler parmi les gens de la petite flambe?
—De la petite flambe. Précisément, répondit Gringoire.
—Tu te reconnais membre de la franche bourgeoisie? reprit le roi de Thunes.
—De la franche bourgeoisie.
—Sujet du royaume d’argot?
—Du royaume d’argot.
—Truand?
—Truand.
—Dans l’âme?

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—Dans l’âme.
—Je te fais remarquer, reprit le roi, que tu n’en seras pas moins pendu pour
cela.
—Diable! dit le poëte.
—Seulement, continua Clopin imperturbable, tu seras pendu plus tard, avec
plus de cérémonie, aux frais de la bonne ville de Paris, à un beau gibet de pierre,
et par les honnêtes gens. C’est une consolation.
—Comme vous dites, répondit Gringoire.
—Il y a d’autres avantages. En qualité de franc bourgeois, tu n’auras à payer
ni boues, ni pauvres, ni lanternes, à quoi sont sujets les bourgeois de Paris.
—Ainsi soit-il, dit le poëte. Je consens. Je suis truand, argotier, franc-
bourgeois, petite flambe, tout ce que vous voudrez. Et j’étais tout cela d’avance,
monsieur le roi de Thunes, car je suis philosophe; et omnia in philosophia, omnes
in philosopho continentur, comme vous savez.
Le roi de Thunes fronça le sourcil.
—Pour qui me prends-tu, l’ami? Quel argot de juif de Hongrie nous chantes-
tu là? Je ne sais pas l’hébreu. Pour être bandit on n’est pas juif. Je ne vole même
plus, je suis au-dessus de cela, je tue. Coupe-gorge, oui; coupe-bourse, non.
Gringoire tâcha de glisser quelque excuse à travers ces brèves paroles que la
colère saccadait de plus en plus.—Je vous demande pardon, monseigneur. Ce
n’est pas de l’hébreu, c’est du latin.
—Je te dis, reprit Clopin avec emportement, que je ne suis pas juif, et que je te
ferai pendre, ventre de synagogue! ainsi que ce petit marcandier de Judée qui est
auprès de toi, et que j’espère bien voir clouer un jour sur un comptoir, comme une
pièce de fausse monnaie qu’il est!
En parlant ainsi, il désignait du doigt le petit juif hongrois barbu, qui avait
accosté Gringoire de son facitote caritatem, et qui, ne comprenant pas d’autre
langue, regardait avec surprise la mauvaise humeur du roi de Thunes déborder sur
lui.
Enfin, monseigneur Clopin se calma.
—Maraud, dit-il à notre poëte, tu veux donc être truand?

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—Sans doute, répondit le poëte.
—Ce n’est pas le tout de vouloir, dit le bourru Clopin. La bonne volonté ne
met pas un oignon de plus dans la soupe, et n’est bonne que pour aller en paradis;
or, paradis et argot sont deux. Pour être reçu dans l’argot, il faut que tu prouves
que tu es bon à quelque chose, et pour cela que tu fouilles le mannequin.
—Je fouillerai, dit Gringoire, tout ce qu’il vous plaira.
Clopin fit un signe. Quelques argotiers se détachèrent du cercle et revinrent un
moment après. Ils apportaient deux poteaux terminés à leur extrémité inférieure
par deux spatules en charpente, qui leur faisaient prendre aisément pied sur le sol.
A l’extrémité supérieure des deux poteaux ils adaptèrent une solive transversale,
et le tout constitua une fort jolie potence portative, que Gringoire eut la
satisfaction de voir se dresser devant lui en un clin d’œil. Rien n’y manquait, pas
même la corde qui se balançait gracieusement au-dessous de la traverse.
—Où veulent-ils en venir? se demanda Gringoire avec quelque inquiétude. Un
bruit de sonnettes qu’il entendit au même moment mit fin à son anxiété. C’était un
mannequin que les truands suspendaient par le cou à la corde, espèce
d’épouvantail aux oiseaux, vêtu de rouge, et tellement chargé de grelots et de
clochettes qu’on eût pu en harnacher trente mules castillanes. Ces mille sonnettes
frissonnèrent quelque temps aux oscillations de la corde, puis s’éteignirent peu à
peu, et se turent enfin, quand le mannequin eut été ramené à l’immobilité par cette
loi du pendule qui a détrôné la clepsydre et le sablier.
Alors Clopin, indiquant à Gringoire un vieil escabeau chancelant, placé au-
dessous du mannequin:—Monte là-dessus.
—Mort-diable! objecta Gringoire, je vais me rompre le cou. Votre escabelle
boite comme un distique de Martial; elle a un pied hexamètre et un pied
pentamètre.
—Monte, reprit Clopin.
Gringoire monta sur l’escabeau, et parvint, non sans quelques oscillations de
la tête et des bras, à y retrouver son centre de gravité.
—Maintenant, poursuivit le roi de Thunes, tourne ton pied droit autour de ta
jambe gauche et dresse-toi sur la pointe du pied gauche.
—Monseigneur, dit Gringoire, vous tenez donc absolument à ce que je me
casse quelque membre?

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Clopin hocha la tête.
—Écoute, l’ami, tu parles trop. Voilà en deux mots de quoi il s’agit. Tu vas te
dresser sur la pointe du pied, comme je te le dis; de cette façon tu pourras
atteindre jusqu’à la poche du mannequin; tu y fouilleras; tu en tireras une bourse
qui s’y trouve; et si tu fais tout cela sans qu’on entende le bruit d’une sonnette,
c’est bien; tu seras truand. Nous n’aurons plus qu’à te rouer de coups pendant huit
jours.
—Ventre-Dieu! je n’aurais garde, dit Gringoire. Et si je fais chanter les
sonnettes?
—Alors tu seras pendu. Comprends-tu?
—Je ne comprends pas du tout, répondit Gringoire.
—Écoute encore une fois. Tu vas fouiller le mannequin et lui prendre sa
bourse; si une seule sonnette bouge dans l’opération, tu seras pendu. Comprends-
tu cela?
—Bien, dit Gringoire; je comprends cela. Après?
—Si tu parviens à enlever la bourse sans qu’on entende les grelots, tu es
truand, et tu seras roué de coups pendant huit jours consécutifs. Tu comprends
sans doute, maintenant?
—Non, monseigneur; je ne comprends plus. Où est mon avantage? pendu
dans un cas, battu dans l’autre?
—Et truand, reprit Clopin, et truand, n’est-ce rien? C’est dans ton intérêt que
nous te battrons, afin de t’endurcir aux coups.
—Grand merci, répondit le poëte.
—Allons, dépêchons, dit le roi en frappant du pied sur son tonneau, qui
résonna comme une grosse caisse. Fouille le mannequin, et que cela finisse. Je
t’avertis une dernière fois que si j’entends un seul grelot, tu prendras la place du
mannequin.
La bande des argotiers applaudit aux paroles de Clopin, et se rangea
circulairement autour de la potence, avec un rire tellement impitoyable que
Gringoire vit qu’il les amusait trop pour n’avoir pas tout à craindre d’eux. Il ne lui
restait donc plus d’espoir, si ce n’est la frêle chance de réussir dans la redoutable
opération qui lui était imposée. Il se décida à la risquer, mais ce ne fut pas sans

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avoir adressé d’abord une fervente prière au mannequin qu’il allait dévaliser, et
qui eût été plus facile à attendrir que les truands. Cette myriade de sonnettes avec
leurs petites langues de cuivre lui semblaient autant de gueules d’aspics ouvertes,
prêtes à mordre et à siffler.
—Oh! disait-il tout bas, est-il possible que ma vie dépende de la moindre des
vibrations du moindre de ces grelots! Oh! ajoutait-il les mains jointes, sonnettes,
ne sonnez pas! clochettes, ne clochez pas! grelots, ne grelottez pas!
Il tenta encore un effort sur Trouillefou.
—Et s’il survient un coup de vent? lui demanda-t-il.
—Tu seras pendu, répondit l’autre sans hésiter.
Voyant qu’il n’y avait ni répit, ni sursis, ni faux-fuyant possible, il prit
bravement son parti. Il tourna son pied droit autour de son pied gauche, se dressa
sur son pied gauche, et étendit le bras; mais, au moment où il touchait le
mannequin, son corps qui n’avait plus qu’un pied chancela sur l’escabeau qui
n’en avait que trois; il voulut machinalement s’appuyer au mannequin, perdit
l’équilibre, et tomba lourdement sur la terre, tout assourdi par la fatale vibration
des mille sonnettes du mannequin, qui, cédant à l’impulsion de sa main, décrivit
d’abord une rotation sur lui-même, puis se balança majestueusement entre les
deux poteaux.
—Malédiction! cria-t-il en tombant, et il resta comme mort, la face contre
terre.
Cependant il entendait le redoutable carillon au-dessus de sa tête, et le rire
diabolique des truands, et la voix de Trouillefou, qui disait:—Relevez-moi le
drôle, et pendez-le-moi rudement.
Il se leva. On avait déjà décroché le mannequin pour lui faire place.
Les argotiers le firent monter sur l’escabeau. Clopin vint à lui, lui passa la
corde au cou, et, lui frappant sur l’épaule:—Adieu, l’ami! Tu ne peux plus
échapper maintenant, quand même tu digérerais avec les boyaux du pape.
Le mot grâce expira sur les lèvres de Gringoire. Il promena ses regards autour
de lui. Mais aucun espoir; tous riaient.
—Bellevigne de l’Étoile, dit le roi de Thunes à un énorme truand, qui sortit
des rangs, grimpe sur la traverse.

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Bellevigne de l’Étoile monta lestement sur la solive transversale, et au bout
d’un instant Gringoire, en levant les yeux, le vit avec terreur accroupi sur la
traverse au-dessus de sa tête.
—Maintenant, reprit Clopin Trouillefou, dès que je frapperai des mains,
Andry-le-Rouge, tu jetteras l’escabelle à terre d’un coup de genou; François
Chante-Prune, tu te pendras aux pieds du maraud; et toi, Bellevigne, tu te jetteras
sur ses épaules; et tous trois à la fois, entendez-vous?
Gringoire frissonna.
—Y êtes-vous? dit Clopin Trouillefou aux trois argotiers prêts à se précipiter
sur Gringoire comme trois araignées sur une mouche. Le pauvre patient eut un
moment d’attente horrible, pendant que Clopin repoussait tranquillement du bout
du pied dans le feu quelques brins de sarment que la flamme n’avait pas gagnés.
—Y êtes-vous? répéta-t-il, et il ouvrit ses mains pour frapper. Une seconde de
plus, c’en était fait.
Mais il s’arrêta, comme averti par une idée subite.—Un instant! dit-il;
j’oubliais!... Il est d’usage que nous ne pendions pas un homme sans demander
s’il y a une femme qui en veut. Camarade, c’est ta dernière ressource. Il faut que
tu épouses une truande ou la corde.
Cette loi bohémienne, si bizarre qu’elle puisse sembler au lecteur, est
aujourd’hui encore écrite tout au long dans la vieille législation anglaise. Voyez
Burington’s Observations.
Gringoire respira. C’était la seconde fois qu’il revenait à la vie depuis une
demi-heure. Aussi n’osait-il trop s’y fier.
—Holà! cria Clopin remonté sur sa futaille, holà! femmes, femelles, y a-t-il
parmi vous, depuis la sorcière jusqu’à sa chatte, une ribaude qui veuille de ce
ribaud? Holà, Colette la Charonne! Élisabeth Trouvain! Simone Jodouyne! Marie
Piédebou! Thonne-la-Longue! Bérarde Fanouel! Michelle Genaille! Claude
Ronge-oreille! Mathurine Girorou! Holà! Isabeau-la-Thierrye! Venez et voyez! un
homme pour rien! qui en veut?
Gringoire, dans ce misérable état, était sans doute peu appétissant. Les
truandes se montrèrent médiocrement touchées de la proposition. Le malheureux
les entendit répondre:—Non! non! pendez-le, il y aura du plaisir pour toutes.
Trois cependant sortirent de la foule et vinrent le flairer. La première était une
grosse fille à face carrée. Elle examina attentivement le pourpoint déplorable du

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philosophe. La souquenille était usée et plus trouée qu’une poêle à griller des
châtaignes. La fille fit la grimace.—Vieux drapeau! grommela-t-elle; et,
s’adressant à Gringoire:—Voyons ta cape?—Je l’ai perdue, dit Gringoire.—Ton
chapeau?—On me l’a pris.—Tes souliers?—Ils commencent à n’avoir plus de
semelles.—Ta bourse?—Hélas! bégaya Gringoire, je n’ai pas un denier parisis.—
Laisse-toi pendre, et dis merci! répliqua la truande en lui tournant le dos.
La seconde, vieille, noire, ridée, hideuse, d’une laideur à faire tache dans la
Cour des Miracles, tourna autour de Gringoire. Il tremblait presque qu’elle ne
voulût de lui. Mais elle dit entre ses dents:—Il est trop maigre! et s’éloigna.
La troisième était une jeune fille, assez fraîche, et pas trop laide.—Sauvez-
moi! lui dit à voix basse le pauvre diable. Elle le considéra un moment d’un air de
pitié, puis baissa les yeux, fit un pli à sa jupe, et resta indécise. Il suivait des yeux
tous ses mouvements; c’était la dernière lueur d’espoir.—Non, dit enfin la jeune
fille, non! Guillaume Longuejoue me battrait. Elle rentra dans la foule.
—Camarade, dit Clopin, tu as du malheur.
Puis, se levant debout sur son tonneau:—Personne n’en veut? cria-t-il en
contrefaisant l’accent d’un huissier priseur, à la grande gaieté de tous; personne
n’en veut? une fois, deux fois, trois fois? Et se tournant vers la potence avec un
signe de tête:—Adjugé!
Bellevigne de l’Étoile, Andry-le-Rouge, François Chante-Prune se
rapprochèrent de Gringoire.
En ce moment un cri s’éleva parmi les argotiers:—La Esmeralda! la
Esmeralda!
Gringoire tressaillit, et se tourna du côté d’où venait la clameur. La foule
s’ouvrit, et donna passage à une pure et éblouissante figure.
C’était la bohémienne.
—La Esmeralda! dit Gringoire, stupéfait, au milieu de ses émotions, de la
brusque manière dont ce mot magique nouait tous les souvenirs de sa journée.
Cette rare créature paraissait exercer jusque dans la Cour des Miracles son
empire de charme et de beauté. Argotiers et argotières se rangeaient doucement à
son passage, et leurs brutales figures s’épanouissaient à son regard.
Elle s’approcha du patient avec son pas léger. Sa jolie Djali la suivait.
Gringoire était plus mort que vif. Elle le considéra un moment en silence.

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—Vous allez pendre cet homme? dit-elle gravement à Clopin.
—Oui, sœur, répondit le roi de Thunes, à moins que tu ne le prennes pour
mari.
Elle fit sa jolie petite moue de la lèvre inférieure.
—Je le prends, dit-elle.
Gringoire ici crut fermement qu’il n’avait fait qu’un rêve depuis le matin, et
que ceci en était la suite.
La péripétie, en effet, quoique gracieuse, était violente.
On détacha le nœud coulant, on fit descendre le poëte de l’escabeau. Il fut
obligé de s’asseoir, tant la commotion était vive.
Le duc d’Égypte, sans prononcer une parole, apporta une cruche d’argile. La
bohémienne la présenta à Gringoire.—Jetez-la à terre, lui dit-elle.
La cruche se brisa en quatre morceaux.
—Frère, dit alors le duc d’Égypte en leur imposant les mains sur le front, elle
est ta femme; sœur, il est ton mari. Pour quatre ans. Allez.

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VII
UNE NUIT DE NOCES

Au bout de quelques instants, notre poëte se trouva dans une petite chambre
voûtée en ogive, bien close, bien chaude, assis devant une table qui ne paraissait
pas demander mieux que de faire quelques emprunts à un garde-manger suspendu
tout auprès, ayant un bon lit en perspective, et tête à tête avec une jolie fille.
L’aventure tenait de l’enchantement. Il commençait à se prendre sérieusement
pour un personnage de conte de fées; de temps en temps, il jetait les yeux autour
de lui comme pour chercher si le char de feu attelé de deux chimères ailées, qui
avait seul pu le transporter si rapidement du Tartare au paradis, était encore là. Par
moments aussi il attachait obstinément son regard aux trous de son pourpoint, afin
de se cramponner à la réalité et de ne pas perdre terre tout à fait. Sa raison,
ballottée dans les espaces imaginaires, ne tenait plus qu’à ce fil.

UNE NUIT DE NOCES.

Page 107

Tony Johannot pt - W. Finden sct.

La jeune fille ne paraissait faire aucune attention à lui; elle allait, venait,
dérangeait quelque escabelle, causait avec sa chèvre, faisait sa moue çà et là.
Enfin elle vint s’asseoir près de la table, et Gringoire put la considérer à l’aise.
Vous avez été enfant, lecteur, et vous êtes peut-être assez heureux pour l’être
encore. Il n’est pas que vous n’ayez plus d’une fois (et pour mon compte j’y ai
passé des journées entières, les mieux employées de ma vie) suivi de broussaille
en broussaille, au bord d’une eau vive, par un jour de soleil, quelque belle
demoiselle verte ou bleue, brisant son vol à angles brusques et baisant le bout de
toutes les branches. Vous vous rappelez avec quelle curiosité amoureuse votre
pensée et votre regard s’attachaient à ce petit tourbillon sifflant et bourdonnant,
d’ailes, de pourpre et d’azur, au milieu duquel flottait une forme insaisissable,
voilée par la rapidité même de son mouvement. L’être aérien qui se dessinait
confusément à travers ce frémissement d’ailes vous paraissait chimérique,
imaginaire, impossible à toucher, impossible à voir. Mais lorsqu’enfin la
demoiselle se reposait à la pointe d’un roseau, et que vous pouviez examiner, en
retenant votre souffle, les longues ailes de gaze, la longue robe d’émail, les deux
globes de cristal, quel étonnement n’éprouviez-vous pas, et quelle peur de voir de
nouveau la forme s’en aller en ombre et l’être en chimère! Rappelez-vous ces
impressions, et vous vous rendrez aisément compte de ce que ressentait Gringoire
en contemplant sous sa forme visible et palpable cette Esmeralda qu’il n’avait
entrevue jusque-là qu’à travers un tourbillon de danse, de chant et de tumulte.
Enfoncé de plus en plus dans sa rêverie,—Voilà donc, se disait-il en la suivant
vaguement des yeux, ce que c’est que la Esmeralda! une céleste créature! une
danseuse des rues! tant et si peu! C’est elle qui a donné le coup de grâce à mon
mystère ce matin, c’est elle qui me sauve la vie ce soir. Mon mauvais génie! mon
bon ange!—Une jolie femme, sur ma parole!—et qui doit m’aimer à la folie pour
m’avoir pris de la sorte.—A propos, dit-il en se levant tout à coup avec ce
sentiment du vrai qui faisait le fond de son caractère et de sa philosophie, je ne
sais trop comment cela se fait, mais je suis son mari!
Cette idée en tête et dans les yeux, il s’approcha de la jeune fille d’une façon
si militaire et si galante qu’elle recula.
—Que me voulez-vous donc? dit-elle.
—Pouvez-vous me le demander, adorable Esmeralda? répondit Gringoire avec
un accent si passionné qu’il en était étonné lui-même en s’entendant parler.

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L’égyptienne ouvrit ses grands yeux.—Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
—Eh quoi! reprit Gringoire, s’échauffant de plus en plus, et songeant qu’il
n’avait affaire après tout qu’à une vertu de la Cour des Miracles, ne suis-je pas à
toi, douce amie? n’es-tu pas à moi?
Et, tout ingénument, il lui prit la taille.
Le corsage de la bohémienne glissa dans ses mains comme la robe d’une
anguille. Elle sauta d’un bond à l’autre bout de la cellule, se baissa, et se redressa,
avec un petit poignard à la main, avant que Gringoire eût eu seulement le temps
de voir d’où ce poignard sortait; irritée et fière, les lèvres gonflées, les narines
ouvertes, les joues rouges comme une pomme d’api, les prunelles rayonnantes
d’éclairs. En même temps, la chevrette blanche se plaça devant elle, et présenta à
Gringoire un front de bataille, hérissé de deux cornes jolies, dorées et fort
pointues. Tout cela se fit en un clin d’œil.
La demoiselle se faisait guêpe, et ne demandait pas mieux que de piquer.
Notre philosophe resta interdit, promenant tour à tour de la chèvre à la jeune
fille des regards hébétés.—Sainte Vierge! dit-il enfin quand la surprise lui permit
de parler, voilà deux luronnes!
La bohémienne rompit le silence de son côté.
—Il faut que tu sois un drôle bien hardi!
—Pardon, madamoiselle, dit Gringoire en souriant. Mais pourquoi donc
m’avez-vous pris pour mari?
—Fallait-il te laisser pendre?
—Ainsi, reprit le poëte un peu désappointé dans ses espérances amoureuses,
vous n’avez eu d’autre pensée en m’épousant que de me sauver du gibet?
—Et quelle autre pensée veux-tu que j’aie eue?
Gringoire se mordit les lèvres.—Allons, dit-il, je ne suis pas encore si
triomphant en Cupido que je croyais. Mais, alors, à quoi bon avoir cassé cette
pauvre cruche?
Cependant le poignard de la Esmeralda et les cornes de la chèvre étaient
toujours sur la défensive.

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—Mademoiselle Esmeralda, dit le poëte, capitulons. Je ne suis pas clerc-
greffier au Châtelet, et ne vous chicanerai pas de porter ainsi une dague dans Paris
à la barbe des ordonnances et prohibitions de M. le prévôt. Vous n’ignorez pas
pourtant que Noël Lescripvain a été condamné il y a huit jours en dix sous parisis
pour avoir porté un braquemard. Or ce n’est pas mon affaire, et je viens au fait. Je
vous jure sur ma part de paradis de ne pas vous approcher sans votre congé et
permission; mais donnez-moi à souper.
Au fond, Gringoire, comme M. Despréaux, était «très peu voluptueux». Il
n’était pas de cette espèce chevalière et mousquetaire qui prend les jeunes filles
d’assaut. En matière d’amour, comme en toute autre affaire, il était volontiers
pour les temporisations et les moyens termes; et un bon souper, en tête-à-tête
aimable, lui paraissait, surtout quand il avait faim, un entr’acte excellent entre le
prologue et le dénoûment d’une aventure d’amour.
L’égyptienne ne répondit pas. Elle fit sa petite moue dédaigneuse, dressa la
tête comme un oiseau, puis éclata de rire, et le poignard mignon disparut comme
il était venu, sans que Gringoire pût voir où l’abeille cachait son aiguillon.
Un moment après, il y avait sur la table un pain de seigle, une tranche de lard,
quelques pommes ridées et un broc de cervoise. Gringoire se mit à manger avec
emportement. A entendre le cliquetis furieux de sa fourchette de fer et de son
assiette de faïence, on eût dit que tout son amour s’était tourné en appétit.
La jeune fille assise devant lui le regardait faire en silence, visiblement
préoccupée d’une autre pensée à laquelle elle souriait de temps en temps, tandis
que sa douce main caressait la tête intelligente de la chèvre mollement pressée
entre ses genoux.
Une chandelle de cire jaune éclairait cette scène de voracité et de rêverie.
Cependant, les premiers bêlements de son estomac apaisés, Gringoire sentit
quelque fausse honte de voir qu’il ne restait plus qu’une pomme.—Vous ne
mangez pas, mademoiselle Esmeralda?
Elle répondit par un signe de tête négatif, et son regard pensif alla se fixer à la
voûte de la cellule.
—De quoi diable est-elle occupée? pensa Gringoire; et, regardant ce qu’elle
regardait:—Il est impossible que ce soit la grimace de ce nain de pierre sculpté
dans la clef de voûte qui absorbe ainsi son attention. Que diable! je puis soutenir
la comparaison!

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Il haussa la voix:—Madamoiselle!
Elle ne paraissait pas l’entendre.
Il reprit encore plus haut:—Madamoiselle Esmeralda!
Peine perdue. L’esprit de la jeune fille était ailleurs, et la voix de Gringoire
n’avait pas la puissance de le rappeler. Heureusement la chèvre s’en mêla. Elle se
mit à tirer doucement sa maîtresse par la manche.
—Que veux-tu, Djali? dit vivement l’égyptienne, comme réveillée en sursaut.
—Elle a faim, dit Gringoire, charmé d’entamer la conversation.
La Esmeralda se mit à émietter du pain, que Djali mangeait gracieusement
dans le creux de sa main.
Du reste, Gringoire ne lui laissa pas le temps de reprendre sa rêverie. Il
hasarda une question délicate.
—Vous ne voulez donc pas de moi pour votre mari?
La jeune fille le regarda fixement, et dit:—Non.
—Pour votre amant? reprit Gringoire.
Elle fit sa moue, et répondit:—Non.
—Pour votre ami? poursuivit Gringoire.
Elle le regarda encore fixement, et dit après un moment de réflexion:—Peut-
être.
Ce peut-être, si cher aux philosophes, enhardit Gringoire.
—Savez-vous ce que c’est que l’amitié? demanda-t-il.
—Oui, répondit l’égyptienne. C’est être frère et sœur, deux âmes qui se
touchent sans se confondre, les deux doigts de la main.
—Et l’amour? poursuivit Gringoire.
—Oh! l’amour! dit-elle, et sa voix tremblait, et son œil rayonnait. C’est être
deux et n’être qu’un. Un homme et une femme qui se fondent en un ange. C’est le
ciel.

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La danseuse des rues était, en parlant ainsi, d’une beauté qui frappait
singulièrement Gringoire, et lui semblait en rapport parfait avec l’exaltation
presque orientale de ses paroles. Ses lèvres roses et pures souriaient à demi; son
front candide et serein devenait trouble par moments sous sa pensée, comme un
miroir sous une haleine; et de ses longs cils noirs baissés s’échappait une sorte de
lumière ineffable, qui donnait à son profil cette suavité idéale que Raphaël
retrouva depuis au point d’intersection mystique de la virginité, de la maternité et
de la divinité.
Gringoire n’en poursuivit pas moins.
—Comment faut-il donc être pour vous plaire?
—Il faut être homme.
—Et moi, dit-il, qu’est-ce que je suis donc?
—Un homme a le casque en tête, l’épée au poing et des éperons d’or aux
talons.
—Bon, dit Gringoire, sans le cheval point d’homme.—Aimez-vous
quelqu’un?
—D’amour?
—D’amour.
Elle resta un moment pensive, puis elle dit avec une expression particulière:—
Je saurai cela bientôt.
—Pourquoi pas ce soir? reprit alors tendrement le poëte. Pourquoi pas moi?
Elle lui jeta un coup d’œil grave.
—Je ne pourrai aimer qu’un homme qui pourra me protéger.
Gringoire rougit, et se le tint pour dit. Il était évident que la jeune fille faisait
allusion au peu d’appui qu’il lui avait prêté dans la circonstance critique où elle
s’était trouvée deux heures auparavant. Ce souvenir, effacé par ses autres
aventures de la soirée, lui revint. Il se frappa le front.
—A propos, madamoiselle, j’aurais dû commencer par là. Pardonnez-moi mes
folles distractions. Comment avez-vous donc fait pour échapper aux griffes de
Quasimodo?

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Cette question fit tressaillir la bohémienne.
—Oh! l’horrible bossu! dit-elle en se cachant le visage dans ses mains.
Et elle frissonnait comme dans un grand froid.
—Horrible, en effet! dit Gringoire, qui ne lâchait pas son idée; mais comment
avez-vous pu lui échapper?
La Esmeralda sourit, soupira, et garda le silence.
—Savez-vous pourquoi il vous avait suivie? reprit Gringoire, tâchant de
revenir à sa question par un détour.
—Je ne sais pas, dit la jeune fille. Et elle ajouta vivement: Mais vous qui me
suiviez aussi, pourquoi me suiviez-vous?
—En bonne foi, répondit Gringoire, je ne sais pas non plus.
Il y eut un silence. Gringoire tailladait la table avec son couteau. La jeune fille
souriait et semblait regarder quelque chose à travers le mur. Tout à coup elle se
prit à chanter d’une voix à peine articulée:

Quando las pintadas aves
Mudas están, y la tierra...

Elle s’interrompit brusquement et se mit à caresser Djali.
—Vous avez là une jolie bête, dit Gringoire.
—C’est ma sœur, répondit-elle.
—Pourquoi vous appelle-t-on la Esmeralda? demanda le poëte.
—Je n’en sais rien.
—Mais encore?
Elle tira de son sein une espèce de petit sachet oblong suspendu à son cou par
une chaîne de grains d’adrézarach. Ce sachet exhalait une forte odeur de camphre.
Il était recouvert de soie verte, et portait à son centre une grosse verroterie verte,
imitant l’émeraude.
—C’est peut-être à cause de cela, dit-elle.

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Gringoire voulut prendre le sachet. Elle recula.—N’y touchez pas! c’est une
amulette. Tu ferais mal au charme, ou le charme à toi.
La curiosité du poëte était de plus en plus éveillée.
—Qui vous l’a donnée?
Elle mit un doigt sur sa bouche et cacha l’amulette dans son sein. Il essaya
d’autres questions, mais elle répondait à peine.
—Que veut dire ce mot: la Esmeralda?
—Je ne sais pas, dit-elle.
—A quelle langue appartient-il?
—C’est de l’égyptien, je crois.
—Je m’en étais douté, dit Gringoire. Vous n’êtes pas de France?
—Je n’en sais rien.
—Avez-vous vos parents?
Elle se mit à chanter sur un vieil air:

Mon père est oiseau,
Ma mère est oiselle,
Je passe l’eau sans nacelle,
Je passe l’eau sans bateau,
Ma mère est oiselle.
Mon père est oiseau.

—C’est bon, dit Gringoire. A quel âge êtes-vous venue en France?
—Toute petite.
—A Paris?
—L’an dernier. Au moment où nous entrions par la porte papale, j’ai vu filer
en l’air la fauvette de roseaux; c’était à la fin d’août; j’ai dit: L’hiver sera rude.
—Il l’a été, dit Gringoire, ravi de ce commencement de conversation; je l’ai
passé à souffler dans mes doigts. Vous avez donc le don de prophétie?

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Elle retomba dans son laconisme.
—Non.
—Cet homme que vous nommez le duc d’Égypte, c’est le chef de votre tribu?
—Oui.
—C’est pourtant lui qui nous a mariés, observa timidement le poëte.
Elle fit sa jolie grimace habituelle.—Je ne sais seulement pas ton nom.
—Mon nom? si vous le voulez, le voici. Pierre Gringoire.
—J’en sais un plus beau, dit-elle.
—Mauvaise! reprit le poëte. N’importe, vous ne m’irriterez pas. Tenez, vous
m’aimerez peut-être en me connaissant mieux; et puis vous m’avez conté votre
histoire avec tant de confiance, que je vous dois un peu la mienne. Vous saurez
donc que je m’appelle Pierre Gringoire, et que je suis fils du fermier du
tabellionage de Gonesse. Mon père a été pendu par les Bourguignons et ma mère
éventrée par les Picards, lors du siége de Paris, il y a vingt ans. A six ans donc,
j’étais orphelin, n’ayant pour semelle à mes pieds que le pavé de Paris. Je ne sais
comment j’ai franchi l’intervalle de six ans à seize. Une fruitière me donnait une
prune par-ci, un talmellier me jetait une croûte par-là; le soir je me faisais
ramasser par les onze-vingts qui me mettaient en prison, et je trouvais là une botte
de paille. Tout cela ne m’a pas empêché de grandir et de maigrir, comme vous
voyez. L’hiver, je me chauffais au soleil, sous le porche de l’hôtel de Sens, et je
trouvais fort ridicule que le feu de la Saint-Jean fût réservé pour la canicule. A
seize ans, j’ai voulu prendre un état. Successivement j’ai tâté de tout. Je me suis
fait soldat; mais je n’étais pas assez brave. Je me suis fait moine; mais je n’étais
pas assez dévot. Et puis, je bois mal. De désespoir, j’entrai apprenti parmi les
charpentiers de la grande cognée; mais je n’étais pas assez fort. J’avais plus de
penchant pour être maître d’école; il est vrai que je ne savais pas lire; mais ce
n’est pas une raison. Je m’aperçus, au bout d’un certain temps, qu’il me manquait
quelque chose pour tout; et, voyant que je n’étais bon à rien, je me fis de mon
plein gré poëte et compositeur de rhythmes. C’est un état qu’on peut toujours
prendre quand on est vagabond, et cela vaut mieux que de voler, comme me le
conseillaient quelques jeunes fils brigandiniers de mes amis. Je rencontrai par
bonheur un beau jour dom Claude Frollo, le révérend archidiacre de Notre-Dame.
Il prit intérêt à moi, et c’est à lui que je dois d’être aujourd’hui un véritable lettré,
sachant le latin depuis les Offices de Cicéro jusqu’au Mortuologe des pères

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célestins, et n’étant barbare ni en scolastique, ni en poétique, ni en rhythmique, ni
même en hermétique, cette sophie des sophies. C’est moi qui suis l’auteur du
mystère qu’on a représenté aujourd’hui, avec grand triomphe et grand concours de
populace, en pleine grand’salle du Palais. J’ai fait aussi un livre qui aura six cents
pages sur la comète prodigieuse de 1465, dont un homme devint fou. J’ai eu
encore d’autres succès. Étant un peu menuisier d’artillerie, j’ai travaillé à cette
grosse bombarde de Jean Maugue, que vous savez qui a crevé au pont de
Charenton, le jour où l’on en a fait l’essai, et tué vingt-quatre curieux. Vous voyez
que je ne suis pas un méchant parti de mariage. Je sais bien des façons de tours
fort avenants que j’enseignerai à votre chèvre; par exemple, à contrefaire l’évêque
de Paris, ce maudit pharisien dont les moulins éclaboussent les passants tout le
long du Pont-aux-Meuniers. Et puis mon mystère me rapportera beaucoup
d’argent monnayé, si l’on me le paye. Enfin, je suis à vos ordres, moi, et mon
esprit, et ma science, et mes lettres, prêt à vivre avec vous, damoiselle, comme il
vous plaira; chastement ou joyeusement; mari et femme, si vous le trouvez bon;
frère et sœur, si vous le trouvez mieux.
Gringoire se tut, attendant l’effet de sa harangue sur la jeune fille. Elle avait
les yeux fixés à terre.
—Phœbus, disait-elle à demi-voix. Puis, se tournant vers le poëte:—Phœbus,
qu’est-ce que cela veut dire?
Gringoire, sans trop comprendre quel rapport il pouvait y avoir entre son
allocution et cette question, ne fut pas fâché de faire briller son érudition. Il
répondit en se rengorgeant:
—C’est un mot latin qui veut dire soleil.
—Soleil! reprit-elle.
—C’est le nom d’un bel archer, qui était dieu, ajouta Gringoire.
—Dieu! répéta l’égyptienne. Et il y avait dans son accent quelque chose de
pensif et de passionné.
En ce moment, un de ses bracelets se détacha et tomba. Gringoire se baissa
vivement pour le ramasser. Quand il se releva, la jeune fille et la chèvre avaient
disparu. Il entendit le bruit d’un verrou. C’était une petite porte communiquant
sans doute à une cellule voisine, qui se fermait en dehors.
—M’a-t-elle au moins laissé un lit? dit notre philosophe.

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Il fit le tour de la cellule. Il n’y avait de meuble propre au sommeil qu’un
assez long coffre de bois, et encore le couvercle en était-il sculpté, ce qui procura
à Gringoire, quand il s’y étendit, une sensation à peu près pareille à celle
qu’éprouverait Micromégas en se couchant tout de son long sur les Alpes.
—Allons! dit-il en s’y accommodant de son mieux, il faut se résigner. Mais
voilà une étrange nuit de noces. C’est dommage. Il y avait dans ce mariage à la
cruche cassée quelque chose de naïf et d’antédiluvien qui me plaisait.

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LIVRE TROISIÈME

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LIVRE TROISIÈME

I
NOTRE-DAME

Sans doute, c’est encore aujourd’hui un majestueux et sublime édifice que
l’église de Notre-Dame de Paris. Mais, si belle qu’elle se soit conservée en
vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les
dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les
hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne
qui en avait posé la première pierre, pour Philippe-Auguste qui en avait posé la
dernière.
Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales, à côté d’une ride on trouve
toujours une cicatrice. Tempus edax, homo edacior. Ce que je traduirais volontiers
ainsi: le temps est aveugle, l’homme est stupide.
Si nous avions le loisir d’examiner une à une avec le lecteur les diverses traces
de destruction imprimées à l’antique église, la part du temps serait la moindre, la
pire celle des hommes, surtout des hommes de l’art. Il faut bien que je dise des
hommes de l’art, puisqu’il y a eu des individus qui ont pris la qualité d’architectes
dans les deux derniers siècles.
Et d’abord, pour ne citer que quelques exemples capitaux, il est, à coup sûr,
peu de plus belles pages architecturales que cette façade où, successivement et à
la fois, les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit
niches royales, l’immense rosace centrale flanquée de ses deux fenêtres latérales
comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d’arcades à
trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, enfin les deux
noires et massives tours avec leurs auvents d’ardoise, parties harmonieuses d’un
tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se développent à l’œil,
en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture
et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l’ensemble; vaste
symphonie en pierre, pour ainsi dire; œuvre colossale d’un homme et d’un peuple,
tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les romanceros dont elle est
sœur; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d’une époque, où sur

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chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l’ouvrier disciplinée par
le génie de l’artiste; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde
comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère:
variété, éternité.
Et ce que nous disons ici de la façade, il faut le dire de l’église entière; et ce
que nous disons de l’église cathédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises
de la chrétienté au moyen âge. Tout se tient dans cet art venu de lui-même,
logique et bien proportionné. Mesurer l’orteil du pied, c’est mesurer le géant.
Revenons à la façade de Notre-Dame, telle qu’elle nous apparaît encore à
présent, quand nous allons pieusement admirer la grave et puissante cathédrale,
qui terrifie, au dire de ses chroniqueurs; quæ mole sua terrorem incutit
spectantibus.
Trois choses importantes manquent aujourd’hui à cette façade. D’abord le
degré de onze marches qui l’exhaussait jadis au-dessus du sol; ensuite la série
inférieure de statues qui occupait les niches des trois portails, et la série supérieure
des vingt-huit plus anciens rois de France, qui garnissait la galerie du premier
étage, à partir de Childebert jusqu’à Philippe-Auguste, tenant en main «la pomme
impériale».
Le degré, c’est le temps qui l’a fait disparaître en élevant d’un progrès
irrésistible et lent le niveau du sol de la Cité. Mais, tout en faisant dévorer une à
une, par cette marée montante du pavé de Paris, les onze marches qui ajoutaient à
la hauteur majestueuse de l’édifice, le temps a rendu à l’église plus peut-être qu’il
ne lui a ôté, car c’est le temps qui a répandu sur la façade cette sombre couleur
des siècles qui fait de la vieillesse des monuments l’âge de leur beauté.
Mais qui a jeté bas les deux rangs de statues? qui a laissé les niches vides? qui
a taillé, au beau milieu du portail central, cette ogive neuve et bâtarde? qui a osé y
encadrer cette fade et lourde porte de bois sculpté à la Louis XV à côté des
arabesques de Biscornette? Les hommes; les architectes, les artistes de nos jours.
Et, si nous entrons dans l’intérieur de l’édifice, qui a renversé ce colosse de
saint Christophe, proverbial parmi les statues au même titre que la grand’salle du
Palais parmi les salles, que la flèche de Strasbourg parmi les clochers? Et ces
myriades de statues, qui peuplaient tous les entre-colonnements de la nef et du
chœur, à genoux, en pied, équestres, hommes, femmes, enfants, rois, évêques,
gendarmes, en pierre, en marbre, en or, en argent, en cuivre, en cire même, qui les
a brutalement balayées? Ce n’est pas le temps.

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Et qui a substitué au vieil autel gothique, splendidement encombré de châsses
et de reliquaires, ce lourd sarcophage de marbre à têtes d’anges et à nuages, lequel
semble un échantillon dépareillé du Val-de-Grâce ou des Invalides? Qui a
bêtement scellé ce lourd anachronisme de pierre dans le pavé carlovingien de
Hercandus? N’est-ce pas Louis XIV accomplissant le vœu de Louis XIII?
Et qui a mis de froides vitres blanches à la place de ces vitraux «hauts en
couleur» qui faisaient hésiter l’œil émerveillé de nos pères entre la rose du grand
portail et les ogives de l’abside? Et que dirait un sous-chantre du seizième siècle,
en voyant le beau badigeonnage jaune dont nos vandales archevêques ont
barbouillé leur cathédrale? Il se souviendrait que c’était la couleur dont le
bourreau brossait les édifices scélérés; il se rappellerait l’hôtel du Petit-Bourbon,
tout englué de jaune aussi pour la trahison du connétable; «jaune après tout de si
bonne trempe, dit Sauval, et si bien recommandé, que plus d’un siècle n’a pu
encore lui faire perdre sa couleur». Il croirait que le lieu saint est devenu infâme,
et s’enfuirait.
Et si nous montons sur la cathédrale, sans nous arrêter à mille barbaries de
tout genre, qu’a-t-on fait de ce charmant petit clocher qui s’appuyait sur le point
d’intersection de la croisée, et qui, non moins frêle et non moins hardi que sa
voisine la flèche (détruite aussi) de la Sainte-Chapelle, s’enfonçait dans le ciel
plus avant que les tours, élancé, aigu, sonore, découpé à jour? Un architecte de
bon goût (1787) l’a amputé, et a cru qu’il suffisait de masquer la plaie avec ce
large emplâtre de plomb qui ressemble au couvercle d’une marmite.
C’est ainsi que l’art merveilleux du moyen âge a été traité presque en tout
pays, surtout en France. On peut distinguer sur sa ruine trois sortes de lésions, qui
toutes trois l’entament à différentes profondeurs: le temps d’abord, qui a
insensiblement ébréché çà et là et rouillé partout sa surface; ensuite, les
révolutions politiques et religieuses, lesquelles, aveugles et colères de leur nature,
se sont ruées en tumulte sur lui, ont déchiré son riche habillement de sculptures et
de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers d’arabesques et de figurines,
arraché ses statues, tantôt pour leur mitre, tantôt pour leur couronne; enfin, les
modes, de plus en plus grotesques et sottes, qui, depuis les anarchiques et
splendides déviations de la renaissance, se sont succédé dans la décadence
nécessaire de l’architecture. Les modes ont fait plus de mal que les révolutions.
Elles ont tranché dans le vif, elles ont attaqué la charpente osseuse de l’art, elles
ont coupé, taillé, désorganisé, tué l’édifice, dans la forme comme dans le symbole,
dans sa logique comme dans sa beauté. Et puis, elles ont refait; prétention que
n’avaient eue du moins ni le temps ni les révolutions. Elles ont effrontément
ajusté, de par le bon goût, sur les blessures de l’architecture gothique, leurs

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misérables colifichets d’un jour, leurs rubans de marbre, leurs pompons de métal,
véritable lèpre d’oves, de volutes, d’entournements, de draperies, de guirlandes,
de franges, de flammes de pierre, de nuages de bronze, d’amours replets, de
chérubins bouffis, qui commence à dévorer la face de l’art dans l’oratoire de
Catherine de Médicis, et le fait expirer, deux siècles après, tourmenté et
grimaçant, dans le boudoir de la Dubarry.
Ainsi, pour résumer les points que nous venons d’indiquer, trois sortes de
ravages défigurent aujourd’hui l’architecture gothique. Rides et verrues à
l’épiderme; c’est l’œuvre du temps. Voies de fait, brutalités, contusions, fractures;
c’est l’œuvre des révolutions, depuis Luther jusqu’à Mirabeau. Mutilations,
amputations, dislocation de la membrure, restaurations; c’est le travail grec,
romain et barbare des professeurs selon Vitruve et Vignole. Cet art magnifique
que les Vandales avaient produit, les académies l’ont tué. Aux siècles, aux
révolutions, qui dévastent du moins avec impartialité et grandeur, est venue
s’adjoindre la nuée des architectes d’école, patentés, jurés et assermentés,
dégradant avec le discernement et le choix du mauvais goût, substituant les
chicorées de Louis XV aux dentelles gothiques, pour la plus grande gloire du
Parthénon. C’est le coup de pied de l’âne au lion mourant. C’est le vieux chêne
qui se couronne, et qui, pour comble, est piqué, mordu, déchiqueté par les
chenilles.
Qu’il y a loin de là à l’époque où Robert Cenalis, comparant Notre-Dame de
Paris à ce fameux temple de Diane à Éphèse, tant réclamé par les anciens païens,
qui a immortalisé Érostrate, trouvait la cathédrale gauloise «plus excellente en
longueur, largeur, hauteur et structure[2]».
Notre-Dame de Paris n’est point, du reste, ce qu’on peut appeler un monument
complet, défini, classé. Ce n’est plus une église romane, ce n’est pas encore une
église gothique. Cet édifice n’est pas un type. Notre-Dame de Paris n’a point,
comme l’abbaye de Tournus, la grave et massive carrure, la ronde et large voûte,
la nudité glaciale, la majestueuse simplicité des édifices qui ont le plein cintre
pour générateur. Elle n’est pas, comme la cathédrale de Bourges, le produit
magnifique, léger, multiforme, touffu, hérissé, efflorescent de l’ogive. Impossible
de la ranger dans cette antique famille d’églises sombres, mystérieuses, basses, et
comme écrasées par le plein cintre; presque égyptiennes, au plafond près; toutes
hiéroglyphiques, toutes sacerdotales, toutes symboliques; plus chargées, dans
leurs ornements, de losanges et de zigzags que de fleurs, de fleurs que d’animaux,
d’animaux que d’hommes; œuvre de l’architecte moins que de l’évêque; première
transformation de l’art, tout empreinte de discipline théocratique et militaire, qui
prend racine dans le bas-empire et s’arrête à Guillaume le Conquérant. Impossible

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de placer notre cathédrale dans cette autre famille d’églises hautes, aériennes,
riches de vitraux et de sculptures; aiguës de formes, hardies d’attitudes;
communales et bourgeoises comme symboles politiques; libres, capricieuses,
effrénées, comme œuvre d’art; seconde transformation de l’architecture, non plus
hiéroglyphique, immuable et sacerdotale, mais artiste, progressive et populaire,
qui commence au retour des croisades et finit à Louis XI. Notre-Dame de Paris
n’est pas de pure race romaine comme les premières, ni de pure race arabe comme
les secondes.
C’est un édifice de la transition. L’architecte saxon achevait de dresser les
premiers piliers de la nef, lorsque l’ogive, qui arrivait de la croisade, est venue se
poser en conquérante sur ces larges chapiteaux romans qui ne devaient porter que
des pleins cintres. L’ogive, maîtresse dès lors, a construit le reste de l’église.
Cependant, inexpérimentée et timide à son début, elle s’évase, s’élargit, se
contient, et n’ose s’élancer encore en flèches et en lancettes, comme elle l’a fait
plus tard dans tant de merveilleuses cathédrales. On dirait qu’elle se ressent du
voisinage des lourds piliers romans.
D’ailleurs ces édifices de la transition du roman au gothique ne sont pas moins
précieux à étudier que les types purs. Ils expriment une nuance de l’art qui serait
perdue sans eux. C’est la greffe de l’ogive sur le plein cintre.
Notre-Dame de Paris est, en particulier, un curieux échantillon de cette
variété. Chaque face, chaque pierre du vénérable monument est une page non-
seulement de l’histoire du pays, mais encore de l’histoire de la science et de l’art.
Ainsi, pour n’indiquer ici que les détails principaux, tandis que la petite Porte-
Rouge atteint presque aux limites des délicatesses gothiques du quinzième siècle,
les piliers de la nef, par leur volume et leur gravité, reculent jusqu’à l’abbaye
carlovingienne de Saint-Germain-des-Prés. On croirait qu’il y a six siècles entre
cette porte et ces piliers. Il n’est pas jusqu’aux hermétiques qui ne trouvent dans
les symboles du grand portail un abrégé satisfaisant de leur science, dont l’église
de Saint-Jacques-de-la-Boucherie était un hiéroglyphe si complet. Ainsi l’abbaye
romane, l’église philosophale, l’art gothique, l’art saxon, le lourd pilier rond qui
rappelle Grégoire VII, le symbolisme hermétique par lequel Nicolas Flamel
préludait à Luther, l’unité papale, le schisme, Saint-Germain-des-Prés, Saint-
Jacques-de-la-Boucherie, tout est fondu, combiné, amalgamé dans Notre-Dame.
Cette église centrale et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte
de chimère; elle a la tête de l’une, les membres de celle-là, la croupe de l’autre;
quelque chose de toutes.

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Nous le répétons, ces constructions hybrides ne sont pas les moins
intéressantes pour l’artiste, pour l’antiquaire, pour l’historien. Elles font sentir à
quel point l’architecture est chose primitive, en ce qu’elles démontrent, ce que
démontrent aussi les vestiges cyclopéens, les pyramides d’Égypte, les
gigantesques pagodes hindoues, que les plus grands produits de l’architecture sont
moins des œuvres individuelles que des œuvres sociales; plutôt l’enfantement des
peuples en travail que le jet des hommes de génie; le dépôt que laisse une nation;
les entassements que font les siècles; le résidu des évaporations successives de la
société humaine; en un mot, des espèces de formations. Chaque flot du temps
superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque
individu apporte sa pierre. Ainsi font les castors, ainsi font les abeilles, ainsi font
les hommes. Le grand symbole de l’architecture, Babel, est une ruche.
Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l’ouvrage des siècles.
Souvent l’art se transforme qu’ils pendent encore; pendent opera interrupta; ils se
continuent paisiblement selon l’art transformé. L’art nouveau prend le monument
où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie, et l’achève
s’il peut. La chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une
loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une séve qui circule, une
végétation qui reprend. Certes, il y a matière à bien gros livres, et souvent histoire
universelle de l’humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à
plusieurs hauteurs sur le même monument. L’homme, l’artiste, l’individu,
s’effacent sur ces grandes masses sans nom d’auteur; l’intelligence humaine s’y
résume et s’y totalise. Le temps est l’architecte, le peuple est le maçon.
A n’envisager ici que l’architecture européenne chrétienne, cette sœur puînée
des grandes maçonneries de l’Orient, elle apparaît aux yeux comme une immense
formation divisée en trois zones bien tranchées qui se superposent: la zone
romane[3], la zone gothique, la zone de la renaissance, que nous appellerions
volontiers gréco-romaine. La couche romane, qui est la plus ancienne et la plus
profonde, est occupée par le plein cintre, qui reparaît, porté par la colonne
grecque, dans la couche moderne et supérieure de la renaissance. L’ogive est entre
deux. Les édifices qui appartiennent exclusivement à l’une de ces trois couches
sont parfaitement distincts, uns et complets. C’est l’abbaye de Jumiéges, c’est la
cathédrale de Reims, c’est Sainte-Croix d’Orléans. Mais les trois zones se mêlent
et s’amalgament par les bords, comme les couleurs dans le spectre solaire. De là
les monuments complexes, les édifices de nuance et de transition. L’un est roman
par les pieds, gothique au milieu, gréco-romain par la tête. C’est qu’on a mis six
cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Le donjon d’Étampes en est un
échantillon. Mais les monuments de deux formations sont plus fréquents. C’est

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Notre-Dame de Paris, édifice ogival, qui s’enfonce par ses premiers piliers dans
cette zone romane où sont plongés le portail de Saint-Denis et la nef de Saint-
Germain-des-Prés. C’est la charmante salle capitulaire demi-gothique de
Bocherville, à laquelle la couche romane vient jusqu’à mi-corps. C’est la
cathédrale de Rouen, qui serait entièrement gothique, si elle ne baignait pas
l’extrémité de sa flèche centrale dans la zone de la renaissance[4].
Du reste, toutes ces nuances, toutes ces différences n’affectent que la surface
des édifices. C’est l’art qui a changé de peau. La constitution même de l’église
chrétienne n’en est pas attaquée. C’est toujours la même charpente intérieure, la
même disposition logique des parties. Quelle que soit l’enveloppe sculptée et
brodée d’une cathédrale, on retrouve toujours dessous, au moins à l’état de germe
et de rudiment, la basilique romaine. Elle se développe éternellement sur le sol
selon la même loi. Ce sont imperturbablement deux nefs qui s’entre-coupent en
croix, et dont l’extrémité supérieure, arrondie en abside, forme le chœur; ce sont
toujours des bas côtés, pour les processions intérieures, pour les chapelles, sortes
de promenoirs latéraux où la nef principale se dégorge par les entre-
colonnements. Cela posé, le nombre des chapelles, des portails, des clochers, des
aiguilles, se modifie à l’infini, suivant la fantaisie du siècle, du peuple, de l’art. Le
service du culte une fois pourvu et assuré, l’architecture fait ce que bon lui
semble. Statues, vitraux, rosaces, arabesques, dentelures, chapiteaux, bas-reliefs,
elle combine toutes ces imaginations selon le logarithme qui lui convient. De là la
prodigieuse variété extérieure de ces édifices au fond desquels réside tant d’ordre
et d’unité. Le tronc de l’arbre est immuable, la végétation est capricieuse.

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II
PARIS A VOL D’OISEAU

Nous venons d’essayer de réparer pour le lecteur cette admirable église de
Notre-Dame de Paris. Nous avons indiqué sommairement la plupart des beautés
qu’elle avait au quinzième siècle et qui lui manquent aujourd’hui; mais nous
avons omis la principale, c’est la vue du Paris qu’on découvrait alors du haut de
ses tours.
C’était en effet, quand, après avoir tâtonné longtemps dans la ténébreuse
spirale qui perce perpendiculairement l’épaisse muraille des clochers, on
débouchait enfin brusquement sur l’une des deux hautes plates-formes inondées
de jour et d’air, c’était un beau tableau que celui qui se déroulait à la fois de toutes
parts sous vos yeux; un spectacle sui generis, dont peuvent aisément se faire idée
ceux de nos lecteurs qui ont eu le bonheur de voir une ville gothique entière,
complète, homogène, comme il en reste encore quelques-unes, Nuremberg en
Bavière, Vittoria en Espagne; ou même de plus petits échantillons, pourvu qu’ils
soient bien conservés, Vitré en Bretagne, Nordhausen en Prusse.
Le Paris d’il y a trois cent cinquante ans, le Paris du quinzième siècle était
déjà une ville géante. Nous nous trompons en général, nous autres Parisiens, sur le
terrain que nous croyons avoir gagné depuis. Paris, depuis Louis XI, ne s’est pas
accru de beaucoup plus d’un tiers. Il a, certes, bien plus perdu en beauté qu’il n’a
gagné en grandeur.
Paris est né, comme on sait, dans cette vieille île de la Cité qui a la forme d’un
berceau. La grève de cette île fut sa première enceinte, la Seine son premier fossé.
Paris demeura plusieurs siècles à l’état d’île, avec deux ponts, l’un au nord, l’autre
au midi, et deux têtes de pont, qui étaient à la fois ses portes et ses forteresses, le
Grand-Châtelet sur la rive droite, le Petit-Châtelet sur la rive gauche. Puis, dès les
rois de la première race, trop à l’étroit dans son île, et ne pouvant plus s’y
retourner, Paris passa l’eau. Alors, au delà du Grand, au delà du Petit-Châtelet,
une première enceinte de murailles et de tours commença à entamer la campagne
des deux côtés de la Seine. De cette ancienne clôture il restait encore au siècle
dernier quelques vestiges; aujourd’hui, il n’en reste que le souvenir, et çà et là une
tradition, la porte Baudets ou Baudoyer, porta Bagauda. Peu à peu, le flot des
maisons, toujours poussé du cœur de la ville au dehors, déborde, ronge, use et

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efface cette enceinte. Philippe-Auguste lui fait une nouvelle digue. Il emprisonne
Paris dans une chaîne circulaire de grosses tours, hautes et solides. Pendant plus
d’un siècle, les maisons se pressent, s’accumulent et haussent leur niveau dans ce
bassin, comme l’eau dans un réservoir. Elles commencent à devenir profondes,
elles mettent étages sur étages, elles montent les unes sur les autres, elles
jaillissent en hauteur comme toute séve comprimée, et c’est à qui passera la tête
par-dessus ses voisines pour avoir un peu d’air. La rue de plus en plus se creuse et
se rétrécit; toute place se comble et disparaît. Les maisons enfin sautent par-
dessus le mur de Philippe-Auguste, et s’éparpillent joyeusement dans la plaine,
sans ordre et tout de travers, comme des échappées. Là, elles se carrent, se taillent
des jardins dans les champs, prennent leurs aises. Dès 1367, la ville se répand
tellement dans le faubourg qu’il faut une nouvelle clôture, surtout sur la rive
droite. Charles V la bâtit. Mais une ville comme Paris est dans une crue
perpétuelle. Il n’y a que ces villes-là qui deviennent capitales. Ce sont des
entonnoirs où viennent aboutir tous les versants géographiques, politiques,
moraux, intellectuels d’un pays, toutes les pentes naturelles d’un peuple; des puits
de civilisation, pour ainsi dire, et aussi des égouts, où commerce, industrie,
intelligence, population, tout ce qui est séve, tout ce qui est vie, tout ce qui est
âme dans une nation, filtre et s’amasse sans cesse, goutte à goutte, siècle à siècle.
L’enceinte de Charles V a donc le sort de l’enceinte de Philippe-Auguste. Dès la
fin du quinzième siècle, elle est enjambée, dépassée, et le faubourg court plus
loin. Au seizième, il semble qu’elle recule à vue d’œil et s’enfonce de plus en plus
dans la vieille ville, tant une ville neuve s’épaissit déjà au dehors. Ainsi, dès le
quinzième siècle, pour nous arrêter là, Paris avait déjà usé les trois cercles
concentriques de murailles qui, du temps de Julien l’Apostat, étaient, pour ainsi
dire, en germe dans le Grand-Châtelet et le Petit-Châtelet. La puissante ville avait
fait craquer successivement ses quatre ceintures de murs, comme un enfant qui
grandit et qui crève ses vêtements de l’an passé. Sous Louis XI, on voyait, par
places, percer, dans cette mer de maisons, quelques groupes de tours en ruine des
anciennes enceintes, comme les pitons des collines dans une inondation, comme
des archipels du vieux Paris submergé sous le nouveau.
Depuis lors, Paris s’est encore transformé, malheureusement pour nos yeux;
mais il n’a franchi qu’une enceinte de plus, celle de Louis XV, ce misérable mur
de boue et de crachat, digne du roi qui l’a bâti, digne du poëte qui l’a chanté.

Le mur murant Paris rend Paris murmurant.

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Au quinzième siècle, Paris était encore divisé en trois villes tout à fait
distinctes et séparées, ayant chacune leur physionomie, leur spécialité, leurs
mœurs, leurs coutumes, leurs priviléges, leur histoire: la Cité, l’Université, la
Ville. La Cité, qui occupait l’île, était la plus ancienne, la moindre, et la mère des
deux autres, resserrée entre elles, qu’on nous passe la comparaison, comme une
petite vieille entre deux grandes belles filles. L’Université couvrait la rive gauche
de la Seine, depuis la Tournelle jusqu’à la tour de Nesle, points qui correspondent,
dans le Paris d’aujourd’hui, l’un à la Halle aux vins, l’autre à la Monnaie. Son
enceinte échancrait assez largement cette campagne où Julien avait bâti ses
thermes. La montagne de Sainte-Geneviève y était renfermée. Le point culminant
de cette courbe de murailles était la porte Papale, c’est-à-dire à peu près
l’emplacement actuel du Panthéon. La Ville, qui était le plus grand des trois
morceaux de Paris, avait la rive droite. Son quai, rompu toutefois ou interrompu
en plusieurs endroits, courait le long de la Seine, de la tour de Billy à la tour du
Bois, c’est-à-dire de l’endroit où est aujourd’hui le Grenier d’abondance à
l’endroit où sont aujourd’hui les Tuileries. Ces quatre points, où la Seine coupait
l’enceinte de la capitale, la Tournelle et la tour de Nesle à gauche, la tour de Billy
et la tour du Bois à droite, s’appelaient par excellence les quatre tours de Paris.
La Ville entrait dans les terres plus profondément encore que l’Université. Le
point culminant de la clôture de la Ville (celle de Charles V) était aux portes
Saint-Denis et Saint-Martin, dont l’emplacement n’a pas changé.
Comme nous venons de le dire, chacune de ces trois grandes divisions de
Paris était une ville, mais une ville trop spéciale pour être complète, une ville qui
ne pouvait se passer des deux autres. Aussi trois aspects parfaitement à part. Dans
la Cité abondaient les églises, dans la Ville les palais, dans l’Université les
colléges. Pour négliger ici les originalités secondaires du vieux Paris et les
caprices du droit de voirie, nous dirons, d’un point de vue général, en ne prenant
que les ensembles et les masses dans le chaos des juridictions communales, que
l’île était à l’évêque, la rive droite au prévôt des marchands, la rive gauche au
recteur. Le prévôt de Paris, officier royal et non municipal, sur le tout. La Cité
avait Notre-Dame, la Ville le Louvre et l’Hôtel de Ville, l’Université la Sorbonne.
La Ville avait les Halles; la Cité l’Hôtel-Dieu; l’Université, le Pré-aux-Clercs. Le
délit que les écoliers commettaient sur la rive gauche, on le jugeait dans l’île, au
Palais-de-Justice, et on le punissait sur la rive droite, à Montfaucon. A moins que
le recteur, sentant l’Université forte et le roi faible, n’intervînt; car c’était un
privilége des écoliers d’être pendus chez eux.
(La plupart de ces priviléges, pour le noter en passant, et il y en avait de
meilleurs que celui-ci, avaient été extorqués aux rois par révoltes et mutineries.

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C’est la marche immémoriale. Le roi ne lâche que quand le peuple arrache. Il y a
une vieille charte qui dit la chose naïvement, à propos de fidélité: Civibus fidelitas
in reges, quæ tamen aliquoties seditionibus interrupta, multa peperit privilegia.)
Au quinzième siècle, la Seine baignait cinq îles dans l’enceinte de Paris: l’île
Louviers, où il y avait alors des arbres et où il n’y a plus que du bois; l’île aux
Vaches et l’île Notre-Dame, toutes deux désertes, à une masure près, toutes deux
fiefs de l’évêque (au dix-septième siècle, de ces deux îles on en a fait une, qu’on a
bâtie, et que nous appelons l’île Saint-Louis); enfin la Cité, et à sa pointe l’îlot du
passeur aux vaches qui s’est abîmé depuis sous le terre-plein du Pont-Neuf. La
Cité alors avait cinq ponts: trois à droite, le pont Notre-Dame et le pont au
Change, en pierre, le pont aux Meuniers, en bois; deux à gauche, le Petit-Pont, en
pierre, le pont Saint-Michel, en bois; tous chargés de maisons. L’Université avait
six portes, bâties par Philippe-Auguste; c’était, à partir de la Tournelle, la porte
Saint-Victor, la porte Bordelle, la porte Papale, la porte Saint-Jacques, la porte
Saint-Michel, la porte Saint-Germain. La Ville avait six portes, bâties par Charles
V; c’était, à partir de la tour de Billy, la porte Saint-Antoine, la porte du Temple,
la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis, la porte Montmartre, la porte Saint-
Honoré. Toutes ces portes étaient fortes, et belles aussi, ce qui ne gâte pas la force.
Un fossé large, profond, à courant vif dans les crues d’hiver, lavait le pied des
murailles tout autour de Paris; la Seine fournissait l’eau. La nuit, on fermait les
portes, on barrait la rivière aux deux bouts de la ville avec de grosses chaînes de
fer, et Paris dormait tranquille.
Vus à vol d’oiseau, ces trois bourgs, la Cité, l’Université, la Ville, présentaient
chacun à l’œil un tricot inextricable de rues bizarrement brouillées. Cependant, au
premier aspect, on reconnaissait que ces trois fragments de cité formaient un seul
corps. On voyait tout de suite deux longues rues parallèles, sans rupture, sans
perturbation, presque en ligne droite, qui traversaient à la fois les trois villes d’un
bout à l’autre, du midi au nord, perpendiculairement à la Seine, les liaient, les
mêlaient, infusaient, versaient, transvasaient sans relâche le peuple de l’une dans
les murs de l’autre, et des trois n’en faisaient qu’une. La première de ces deux
rues allait de la porte Saint-Jacques à la porte Saint-Martin; elle s’appelait rue
Saint-Jacques dans l’Université, rue de la Juiverie dans la Cité, rue Saint-Martin
dans la Ville; elle passait l’eau deux fois sous le nom de Petit-Pont et de pont
Notre-Dame. La seconde, qui s’appelait rue de la Harpe sur la rive gauche, rue de
la Barillerie dans l’île, rue Saint-Denis sur la rive droite, pont Saint-Michel sur un
bras de la Seine, pont au Change sur l’autre, allait de la porte Saint-Michel dans
l’Université à la porte Saint-Denis dans la Ville. Du reste, sous tant de noms
divers, ce n’étaient toujours que deux rues, mais les deux rues mères, les deux

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rues génératrices, les deux artères de Paris. Toutes les autres veines de la triple
ville venaient y puiser ou s’y dégorger.
Indépendamment de ces deux rues principales, diamétrales, perçant Paris de
part en part dans sa largeur, communes à la capitale entière, la Ville et l’Université
avaient chacune leur grande rue particulière, qui courait dans le sens de leur
longueur, parallèlement à la Seine, et en passant coupait à angle droit les deux
rues artérielles. Ainsi, dans la Ville, on descendait en droite ligne de la porte
Saint-Antoine à la porte Saint-Honoré; dans l’Université, de la porte Saint-Victor
à la porte Saint-Germain. Ces deux grandes voies, croisées avec les deux
premières, formaient le canevas sur lequel reposait, noué et serré en tous sens, le
réseau dédaléen des rues de Paris. Dans le dessin inintelligible de ce réseau on
distinguait en outre, en examinant avec attention, comme deux gerbes élargies
l’une dans l’Université, l’autre dans la Ville, deux trousseaux de grosses rues qui
allaient s’épanouissant des ponts aux portes.
Quelque chose de ce plan géométral subsiste encore aujourd’hui.
Maintenant sous quel aspect cet ensemble se présentait-il, vu du haut des tours
de Notre-Dame, en 1482? C’est ce que nous allons tâcher de dire.
Pour le spectateur qui arrivait essoufflé sur ce faîte, c’était d’abord un
éblouissement de toits, de cheminées, de rues, de ponts, de places, de flèches, de
clochers. Tout vous prenait aux yeux à la fois, le pignon taillé, la toiture aiguë, la
tourelle suspendue aux angles des murs, la pyramide de pierre du onzième siècle,
l’obélisque d’ardoise du quinzième, la tour ronde et nue du donjon, la tour carrée
et brodée de l’église, le grand, le petit, le massif, l’aérien. Le regard se perdait
longtemps à toute profondeur dans ce labyrinthe, où il n’y avait rien qui n’eût son
originalité, sa raison, son génie, sa beauté, rien qui ne vînt de l’art, depuis la
moindre maison à devanture peinte et sculptée, à charpente extérieure, à porte
surbaissée, à étages en surplomb, jusqu’au royal Louvre, qui avait alors une
colonnade de tours. Mais voici les principales masses qu’on distinguait lorsque
l’œil commençait à se faire à ce tumulte d’édifices.
D’abord la Cité. L’île de la Cité, comme dit Sauval qui, à travers son fatras, a
quelquefois de ces bonnes fortunes de style, l’île de la Cité est faite comme un
grand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l’eau vers le milieu de la
Seine. Nous venons d’expliquer qu’au quinzième siècle ce navire était amarré aux
deux rives du fleuve par cinq ponts. Cette forme de vaisseau avait aussi frappé les
scribes héraldiques; car c’est de là, et non du siége des Normands, que vient,
selon Favyn et Pasquier, le navire qui blasonne le vieil écusson de Paris. Pour qui

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sait le déchiffrer, le blason est une algèbre, le blason est une langue. L’histoire
entière de la seconde moitié du moyen âge est écrite dans le blason, comme
l’histoire de la première moitié dans le symbolisme des églises romanes. Ce sont
les hiéroglyphes de la féodalité après ceux de la théocratie.
La Cité donc s’offrait d’abord aux yeux avec sa poupe au levant et sa proue au
couchant. Tourné vers la proue, on avait devant soi un innombrable troupeau de
vieux toits, sur lesquels s’arrondissait largement le chevet plombé de la Sainte-
Chapelle, pareil à une croupe d’éléphant chargée de sa tour. Seulement ici cette
tour était la flèche la plus hardie, la plus ouvrée, la plus menuisée, la plus
déchiquetée qui ait jamais laissé voir le ciel à travers son cône de dentelle. Devant
Notre-Dame, au plus près, trois rues se dégorgeaient dans le parvis, belle place à
vieilles maisons. Sur le côté sud de cette place se penchait la façade ridée et
rechignée de l’Hôtel-Dieu, et son toit qui semble couvert de pustules et de
verrues. Puis, à droite, à gauche, à l’orient, à l’occident, dans cette enceinte si
étroite pourtant de la Cité, se dressaient les clochers de ses vingt et une églises de
toute date, de toute forme, de toute grandeur, depuis la basse et vermoulue
campanille romane de Saint-Denis du Pas, carcer Glaucini, jusqu’aux fines
aiguilles de Saint-Pierre aux Bœufs et de Saint-Landry. Derrière Notre-Dame se
déroulaient, au nord, le cloître avec ses galeries gothiques; au sud, le palais demi-
roman de l’évêque; au levant, la pointe déserte du Terrain. Dans cet entassement
de maisons, l’œil distinguait encore, à ces hautes mitres de pierre percées à jour
qui couronnaient alors sur le toit même les fenêtres les plus élevées des palais,
l’hôtel donné par la ville, sous Charles VI, à Juvénal des Ursins; un peu plus loin,
les baraques goudronnées du marché Palus; ailleurs encore, l’abside neuve de
Saint-Germain le Vieux, rallongée en 1458 avec un bout de la rue aux Febves; et
puis, par places, un carrefour encombré de peuple, un pilori dressé à un coin de
rue, un beau morceau du pavé de Philippe-Auguste, magnifique dallage rayé pour
les pieds des chevaux au milieu de la voie et si mal remplacé au seizième siècle
par le misérable cailloutage dit pavé de la Ligue, une arrière-cour déserte avec une
de ces diaphanes tourelles de l’escalier comme on en faisait au quinzième siècle,
comme on en voit encore une rue des Bourdonnais. Enfin, à droite de la Sainte-
Chapelle, vers le couchant, le Palais-de-Justice asseyait au bord de l’eau son
groupe de tours. Les futaies des jardins du roi, qui couvraient la pointe
occidentale de la Cité, masquaient l’îlot du passeur. Quant à l’eau, du haut des
tours de Notre-Dame, on ne la voyait guère des deux côtés de la Cité; la Seine
disparaissait sous les ponts, les ponts sous les maisons.
Et quand le regard passait ces ponts, dont les toits, verdissaient à l’œil, moisis
avant l’âge par les vapeurs de l’eau, s’il se dirigeait à gauche vers l’Université, le

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premier édifice qui le frappait, c’était une grosse et basse gerbe de tours, le Petit-
Châtelet, dont le porche béant dévorait le bout du Petit-Pont; puis, si votre vue
parcourait la rive du levant au couchant, de la Tournelle à la tour de Nesle, c’était
un long cordon de maisons à solives sculptées, à vitres de couleur, surplombant
d’étage en étage sur le pavé, un interminable zigzag de pignons bourgeois, coupé
fréquemment par la bouche d’une rue, et de temps en temps aussi par la face ou
par le coude d’un grand hôtel de pierre, se carrant à son aise, cours et jardins, ailes
et corps de logis, parmi cette populace de maisons serrées et étriquées, comme un
grand seigneur dans un tas de manants. Il y avait cinq ou six de ces hôtels sur le
quai, depuis le logis de Lorraine, qui partageait avec les Bernardins le grand
enclos voisin de la Tournelle, jusqu’à l’hôtel de Nesle, dont la tour principale
bornait Paris, et dont les toits pointus étaient en possession pendant trois mois de
l’année d’échancrer de leurs triangles noirs le disque écarlate du soleil couchant.
Ce côté de la Seine, du reste, était le moins marchand des deux; les écoliers y
faisaient plus de bruit et de foule que les artisans, et il n’y avait, à proprement
parler, de quai que du pont Saint-Michel à la tour de Nesle. Le reste du bord de la
Seine était tantôt une grève nue, comme au delà des Bernardins, tantôt un
entassement de maisons qui avaient le pied dans l’eau, comme entre les deux
ponts. Il y avait grand vacarme de blanchisseuses; elles criaient, parlaient,
chantaient du matin au soir le long du bord, et y battaient fort le linge, comme de
nos jours. Ce n’est pas la moindre gaieté de Paris.
L’Université faisait un bloc à l’œil. D’un bout à l’autre c’était un tout
homogène et compacte. Ces mille toits, drus, anguleux, adhérents, composés
presque tous du même élément géométrique, offraient, vus de haut, l’aspect d’une
cristallisation de la même substance. Le capricieux ravin des rues ne coupait pas
ce pâté de maisons en tranches trop disproportionnées. Les quarante-deux
colléges y étaient disséminés d’une manière assez égale, et il y en avait partout.
Les faîtes variés et amusants de ces beaux édifices étaient le produit du même art
que les simples toits qu’ils dépassaient, et n’étaient en définitive qu’une
multiplication au carré ou au cube de la même figure géométrique. Ils
compliquaient donc l’ensemble sans le troubler, le complétaient sans le charger.
La géométrie est une harmonie. Quelques beaux hôtels faisaient aussi çà et là de
magnifiques saillies sur les greniers pittoresques de la rive gauche; le logis de
Nevers, le logis de Rome, le logis de Reims, qui ont disparu; l’hôtel de Cluny, qui
subsiste encore pour la consolation de l’artiste, et dont on a si bêtement
découronné la tour il y a quelques années. Près de Cluny, ce palais romain, à
belles arches cintrées, c’était les Thermes de Julien. Il y avait aussi force abbayes
d’une beauté plus dévote, d’une grandeur plus grave que les hôtels, mais non

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moins belles, non moins grandes. Celles qui éveillaient d’abord l’œil, c’étaient les
Bernardins avec leurs trois clochers; Sainte-Geneviève, dont la tour carrée, qui
existe encore, fait tant regretter le reste; la Sorbonne, moitié collége, moitié
monastère, dont il survit une si admirable nef; le beau cloître quadrilatéral des
Mathurins; son voisin le cloître de Saint-Benoit, dans les murs duquel on a eu le
temps de bâcler un théâtre entre la septième et la huitième édition de ce livre; les
Cordeliers, avec leurs trois énormes pignons juxtaposés; les Augustins, dont la
gracieuse aiguille faisait, après la tour de Nesle, la deuxième dentelure de ce côté
de Paris, à partir de l’occident. Les colléges, qui sont en effet l’anneau
intermédiaire du cloître au monde, tenaient le milieu dans la série monumentale
entre les hôtels et les abbayes, avec une sévérité pleine d’élégance, une sculpture
moins évaporée que les palais, une architecture moins sérieuse que les couvents. Il
ne reste malheureusement presque rien de ces monuments où l’art gothique
entrecoupait avec tant de précision la richesse et l’économie. Les églises (et elles
étaient nombreuses et splendides dans l’Université; et elles s’échelonnaient là
aussi dans tous les âges de l’architecture, depuis les pleins cintres de Saint-Julien
jusqu’aux ogives de Saint-Séverin), les églises dominaient le tout, et, comme une
harmonie de plus dans cette masse d’harmonies, elles perçaient à chaque instant la
découpure multiple des pignons de flèches tailladées, de clochers à jour,
d’aiguilles déliées dont la ligne n’était aussi qu’une magnifique exagération de
l’angle aigu des toits.
Le sol de l’Université était montueux. La montagne Sainte-Geneviève y faisait
au sud-est une ampoule énorme; et c’était une chose à voir du haut de Notre-
Dame que cette foule de rues étroites et tortues (aujourd’hui le pays latin), ces
grappes de maisons qui, répandues en tout sens du sommet de cette éminence, se
précipitaient en désordre et presque à pic sur ses flancs jusqu’au bord de l’eau,
ayant l’air, les unes de tomber, les autres de regrimper, toutes de se retenir les
unes aux autres. Un flux continuel de mille points noirs qui s’entre-croisaient sur
le pavé faisait tout remuer aux yeux; c’était le peuple vu ainsi de haut et de loin.
Enfin, dans les intervalles de ces toits, de ces flèches, de ces accidents
d’édifices sans nombre qui pliaient, tordaient et dentelaient d’une manière si
bizarre la ligne extrême de l’Université, on entrevoyait, d’espace en espace, un
gros pan de mur moussu, une épaisse tour ronde, une porte de ville crénelée,
figurant la forteresse; c’était la clôture de Philippe-Auguste. Au delà verdoyaient
les prés, au delà s’enfuyaient les routes, le long desquelles traînaient encore
quelques maisons de faubourg, d’autant plus rares qu’elles s’éloignaient plus.
Quelques-uns de ces faubourgs avaient de l’importance. C’était d’abord, à partir
de la Tournelle, le bourg Saint-Victor, avec son pont d’une arche sur la Bièvre,

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son abbaye, où on lisait l’épitaphe de Louis le Gros, epitaphium Ludovici Grossi,
et son église à flèche octogone flanquée de quatre clochetons du onzième siècle
(on en peut voir une pareille à Étampes, elle n’est pas encore abattue); puis le
bourg Saint-Marceau, qui avait déjà trois églises et un couvent; puis, en laissant à
gauche le moulin des Gobelins et ses quatre murs blancs, c’était le faubourg
Saint-Jacques avec la belle croix sculptée de son carrefour; l’église de Saint-
Jacques du Haut-Pas, qui était alors gothique, pointue et charmante; Saint-
Magloire, belle nef du quatorzième siècle, dont Napoléon fit un grenier à foin;
Notre-Dame des Champs, où il y avait des mosaïques byzantines. Enfin, après
avoir laissé en plein champ le monastère des Chartreux, riche édifice
contemporain du Palais de Justice, avec ses petits jardins à compartiments, et les
ruines mal hantées de Vauvert, l’œil tombait, à l’occident, sur les trois aiguilles
romanes de Saint-Germain-des-Prés. Le bourg Saint-Germain, déjà une grosse
commune, faisait quinze ou vingt rues derrière. Le clocher aigu de Saint-Sulpice
marquait un des coins du bourg. Tout à côté on distinguait l’enceinte
quadrilatérale de la foire Saint-Germain, où est aujourd’hui le marché; puis le
pilori de l’abbé, jolie petite tour ronde, bien coiffée d’un cône de plomb. La
tuilerie était plus loin, et la rue du Four, qui menait au four banal, et le moulin sur
sa butte, et la maladrerie, maisonnette isolée et mal vue. Mais ce qui attirait
surtout le regard et le fixait longtemps sur ce point, c’était l’abbaye elle-même. Il
est certain que ce monastère, qui avait une grande mine et comme église et
comme seigneurie, ce palais abbatial, où les évêques de Paris s’estimaient
heureux de coucher une nuit, ce réfectoire, auquel l’architecte avait donné l’air, la
beauté et la splendide rosace d’une cathédrale, cette élégante chapelle de la
Vierge, ce dortoir monumental, ces vastes jardins, cette herse, ce pont-levis, cette
enveloppe de créneaux qui entaillait aux yeux la verdure des prés d’alentour, ces
cours où reluisaient des hommes d’armes mêlés à des chapes d’or, le tout groupé
et rallié autour des trois hautes flèches à plein cintre, bien assises sur une abside
gothique, faisaient une magnifique figure à l’horizon.
Quand enfin, après avoir longtemps considéré l’Université, vous vous tourniez
vers la rive droite, vers la Ville, le spectacle changeait brusquement de caractère.
La Ville, en effet, beaucoup plus grande que l’Université, était aussi moins une.
Au premier aspect, on la voyait se diviser en plusieurs masses singulièrement
distinctes. D’abord, au levant, dans cette partie de la Ville qui reçoit encore
aujourd’hui son nom du marais où Camulogène embourba César, c’était un
entassement de palais. Le pâté venait jusqu’au bord de l’eau. Quatre hôtels
presque adhérents, Jouy, Sens, Barbeau, le logis de la Reine, miraient dans la
Seine leurs combles d’ardoise coupés de sveltes tourelles. Ces quatre édifices
emplissaient l’espace de la rue des Nonaindières à l’abbaye des Célestins, dont

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l’aiguille relevait gracieusement leur ligne de pignons et de créneaux. Quelques
masures verdâtres, penchées sur l’eau devant ces somptueux hôtels,
n’empêchaient pas de voir les beaux angles de leurs façades, leurs larges fenêtres
carrées à croisées de pierre, leurs porches ogives surchargés de statues, les vives
arêtes de leurs murs toujours nettement coupés, et tous ces charmants hasards
d’architecture qui font que l’art gothique a l’air de recommencer ses
combinaisons à chaque monument. Derrière ces palais, courait dans toutes les
directions, tantôt refendue, palissadée et crénelée comme une citadelle, tantôt
voilée de grands arbres comme une chartreuse, l’enceinte immense et multiforme
de ce miraculeux hôtel de Saint-Pol, où le roi de France avait de quoi loger
superbement vingt-deux princes de la qualité du dauphin et du duc de Bourgogne,
avec leurs domestiques et leurs suites, sans compter les grands seigneurs, et
l’empereur quand il venait voir Paris, et les lions, qui avaient leur hôtel à part
dans l’hôtel royal. Disons ici qu’un appartement de prince ne se composait pas
alors de moins de onze salles, depuis la chambre de parade jusqu’au priez-Dieu,
sans parler des galeries, des bains, des étuves et autres «lieux superflus» dont
chaque appartement était pourvu; sans parler des jardins particuliers de chaque
hôte du roi; sans parler des cuisines, des celliers, des offices, des réfectoires
généraux de la maison, des basses-cours, où il y avait vingt-deux laboratoires
généraux, depuis la fourille jusqu’à l’échansonnerie; des jeux de mille sortes, le
mail, la paume, la bague; des volières, des poissonneries, des ménageries, des
écuries, des étables, des bibliothèques, des arsenaux et des fonderies. Voilà ce que
c’était alors qu’un palais de roi, un Louvre, un hôtel Saint-Pol. Une cité dans la
cité.
De la tour où nous nous sommes placés, l’hôtel Saint-Pol, presque à demi
caché par les quatre grands logis dont nous venons de parler, était encore fort
considérable et fort merveilleux à voir. On y distinguait très bien, quoique
habilement soudés au bâtiment principal par de longues galeries à vitraux et à
colonnettes, les trois hôtels que Charles V avait amalgamés à son palais, l’hôtel du
Petit-Muce, avec la balustrade en dentelle qui ourlait gracieusement son toit;
l’hôtel de l’abbé de Saint-Maur, ayant le relief d’un château fort, une grosse tour,
des mâchicoulis, des meurtrières, des moineaux de fer, et sur la large porte
saxonne l’écusson de l’abbé entre les deux entailles du pont-levis; l’hôtel du
comte d’Étampes, dont le donjon, ruiné à son sommet, s’arrondissait aux yeux,
ébréché comme une crête de coq; çà et là, trois ou quatre vieux chênes faisant
touffe ensemble comme d’énormes choux-fleurs, des ébats de cygnes dans les
claires eaux des viviers, toutes plissées d’ombre et de lumière; force cours dont on
voyait des bouts pittoresques; l’hôtel des Lions avec ses ogives basses sur de
courts piliers saxons, ses herses de fer et son rugissement perpétuel; tout à travers

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cet ensemble la flèche écaillée de l’Ave-Maria; à gauche, le logis du prévôt de
Paris, flanqué de quatre tourelles finement évidées; au milieu, au fond, l’hôtel
Saint-Pol proprement dit, avec ses façades multipliées, ses enrichissements
successifs depuis Charles V, les excroissances hybrides dont la fantaisie des
architectes l’avait chargé depuis deux siècles, avec toutes les absides de ses
chapelles, tous les pignons de ses galeries, mille girouettes aux quatre vents, et ses
deux hautes tours contiguës dont le toit conique, entouré de créneaux à sa base,
avait l’air de ces chapeaux pointus dont le bord est relevé.
En continuant de monter les étages de cet amphithéâtre de palais développé au
loin sur le sol, après avoir franchi un ravin profond creusé dans les toits de la
Ville, lequel marquait le passage de la rue Saint-Antoine, l’œil arrivait au logis
d’Angoulême, vaste construction de plusieurs époques, où il y avait des parties
toutes neuves et très blanches, qui ne se fondaient guère mieux dans l’ensemble
qu’une pièce rouge à un pourpoint bleu. Cependant le toit singulièrement aigu et
élevé du palais moderne, hérissé de gouttières ciselées, couvert de lames de plomb
où se roulaient en mille arabesques fantasques d’étincelantes incrustations de
cuivre doré, ce toit si curieusement damasquiné s’élançait avec grâce du milieu
des brunes ruines de l’ancien édifice, dont les vieilles grosses tours, bombées par
l’âge comme des futailles, s’affaissant sur elles-mêmes de vétusté et se déchirant
du haut en bas, ressemblaient à de gros ventres déboutonnés. Derrière, s’élevait la
forêt d’aiguilles du palais des Tournelles. Pas de coup d’œil au monde, ni à
Chambord, ni à l’Alhambra, plus magique, plus aérien, plus prestigieux que cette
futaie de flèches, de clochetons, de cheminées, de girouettes, de spirales, de vis,
de lanternes trouées par le jour qui semblaient frappées à l’emporte-pièce, de
pavillons, de tourelles en fuseaux, ou, comme on disait alors, de tournelles, toutes
diverses de formes, de hauteur et d’attitude. On eût dit un gigantesque échiquier
de pierre.
A droite des Tournelles, cette botte d’énormes tours d’un noir d’encre, entrant
les unes dans les autres, et ficelées pour ainsi dire par un fossé circulaire, ce
donjon beaucoup plus percé de meurtrières que de fenêtres, ce pont-levis toujours
dressé, cette herse toujours tombée, c’est la Bastille. Ces espèces de becs noirs qui
sortent d’entre les créneaux, et que vous prenez de loin pour des gouttières, ce
sont des canons.
Sous leur boulet, au pied du formidable édifice, voici la porte Saint-Antoine,
enfouie entre ses deux tours.
Au delà des Tournelles, jusqu’à la muraille de Charles V, se déroulait, avec de
riches compartiments de verdure et de fleurs, un tapis velouté de cultures et de

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parcs royaux, au milieu desquels on reconnaissait, à son labyrinthe d’arbres et
d’allées, le fameux jardin Dédalus que Louis XI avait donné à Coictier.
L’observatoire du docteur s’élevait au-dessus du dédale comme une grosse
colonne isolée ayant une maisonnette pour chapiteau. Il s’est fait dans cette
officine de terribles astrologies.
Là est aujourd’hui la place Royale.
Comme nous venons de le dire, le quartier de palais dont nous avons tâché de
donner quelque idée au lecteur, en n’indiquant néanmoins que les sommités,
emplissait l’angle que l’enceinte de Charles V faisait avec la Seine à l’orient. Le
centre de la Ville était occupé par un monceau de maisons à peuple. C’était là en
effet que se dégorgeaient les trois ponts de la Cité sur la rive droite, et les ponts
font des maisons avant des palais. Cet amas d’habitations bourgeoises, pressées
comme les alvéoles dans la ruche, avait sa beauté. Il en est des toits d’une capitale
comme des vagues d’une mer, cela est grand. D’abord les rues, croisées et
brouillées, faisaient dans le bloc cent figures amusantes. Autour des halles, c’était
comme une étoile à mille raies. Les rues Saint-Denis et Saint-Martin, avec leurs
innombrables ramifications, montaient l’une auprès de l’autre comme deux gros
arbres qui mêlent leurs branches. Et puis, des lignes tortues, les rues de la
Plâtrerie, de la Verrerie, de la Tixeranderie, etc., serpentaient sur le tout. Il y avait
aussi de beaux édifices qui perçaient l’ondulation pétrifiée de cette mer de
pignons. C’était, à la tête du pont aux Changeurs, derrière lequel on voyait
mousser la Seine sous les roues du pont aux Meuniers, c’était le Châtelet, non
plus tour romaine comme sous Julien l’Apostat, mais tour féodale du treizième
siècle, et d’une pierre si dure, que le pic en trois heures n’en levait pas l’épaisseur
du poing. C’était le riche clocher carré de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, avec ses
angles tout émoussés de sculptures, déjà admirable, quoiqu’il ne fût pas achevé au
quinzième siècle. Il lui manquait en particulier ces quatre monstres qui,
aujourd’hui encore, perchés aux encoignures de son toit, ont l’air de quatre sphinx
qui donnent à deviner au nouveau Paris l’énigme de l’ancien; Rault, le sculpteur,
ne les posa qu’en 1526, et il eut vingt francs pour sa peine. C’était la Maison-aux-
Piliers, ouverte sur cette place de Grève dont nous avons donné quelque idée au
lecteur. C’était Saint-Gervais, qu’un portail de bon goût a gâté depuis; Saint-
Méry, dont les vieilles ogives étaient presque encore des pleins cintres; Saint-
Jean, dont la magnifique aiguille était proverbiale; c’étaient vingt autres
monuments qui ne dédaignaient pas d’enfouir leurs merveilles dans ce chaos de
rues noires, étroites et profondes. Ajoutez les croix de pierre sculptées, plus
prodiguées encore dans les carrefours que les gibets; le cimetière des Innocents,
dont on apercevait au loin, par-dessus les toits, l’enceinte architecturale; le pilori

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des Halles, dont on voyait le faîte entre deux cheminées de la rue de la
Cossonnerie; l’échelle de la Croix-du-Trahoir dans son carrefour toujours noir de
peuple; les masures circulaires de la halle au blé; les tronçons de l’ancienne
clôture de Philippe-Auguste, qu’on distinguait çà et là, noyés dans les maisons,
tours rongées de lierre, portes ruinées, pans de murs croulants et déformés; le quai
avec ses mille boutiques et ses écorcheries saignantes; la Seine chargée de
bateaux, du port au Foin au For-l’Évêque; et vous aurez une image confuse de ce
qu’était en 1482 le trapèze central de la Ville.
Avec ces deux quartiers, l’un d’hôtels, l’autre de maisons, le troisième
élément de l’aspect qu’offrait la Ville, c’était une longue zone d’abbayes qui la
bordait dans presque tout son pourtour, du levant au couchant, et, en arrière de
l’enceinte de fortifications qui fermait Paris, lui faisait une seconde enceinte
intérieure de couvents et de chapelles. Ainsi, immédiatement à côté du parc des
Tournelles, entre la rue Saint-Antoine et la vieille rue du Temple, il y avait Sainte-
Catherine avec son immense culture, qui n’était bornée que par la muraille de
Paris. Entre la vieille et la nouvelle rue du Temple, il y avait le Temple, sinistre
faisceau de tours, haut, debout et isolé au milieu d’un vaste enclos crénelé. Entre
la rue Neuve-du-Temple et la rue Saint-Martin, c’était l’abbaye de Saint-Martin,
au milieu de ses jardins, superbe église fortifiée, dont la ceinture de tours, dont la
tiare de clochers, ne le cédaient en force et en splendeur qu’à Saint-Germain-des-
Prés. Entre les deux rues Saint-Martin et Saint-Denis, se développait l’enclos de la
Trinité. Enfin, entre la rue Saint-Denis et la rue Montorgueil, les Filles-Dieu. A
côté, on distinguait les toits pourris et l’enceinte dépavée de la Cour des Miracles.
C’était le seul anneau profane qui se mêlât à cette dévote chaîne de couvents.
Enfin, le quatrième compartiment qui se dessinait de lui-même dans
l’agglomération des toits de la rive droite, et qui occupait l’angle occidental de la
clôture et le bord de l’eau en aval, c’était un nouveau nœud de palais et d’hôtels
serrés aux pieds du Louvre. Le vieux Louvre de Philippe-Auguste, cet édifice
démesuré dont la grosse tour ralliait vingt-trois maîtresses tours autour d’elle, sans
compter les tourelles, semblait de loin enchâssé dans les combles gothiques de
l’hôtel d’Alençon et du Petit-Bourbon. Cette hydre de tours, gardienne géante de
Paris, avec ses vingt-quatre têtes toujours dressées, avec ses croupes
monstrueuses, plombées ou écaillées d’ardoises, et toutes ruisselantes de reflets
métalliques, terminait d’une manière surprenante la configuration de la Ville au
couchant.
Ainsi, un immense pâté, ce que les Romains appelaient insula, de maisons
bourgeoises, flanqué à droite et à gauche de deux blocs de palais, couronnés, l’un
par le Louvre, l’autre par les Tournelles, bordé au nord d’une longue ceinture

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d’abbayes et d’enclos cultivés, le tout amalgamé et fondu au regard; sur ces mille
édifices dont les toits de tuiles et d’ardoises découpaient les uns sur les autres tant
de chaînes bizarres, les clochers tatoués, gaufrés et guillochés des quarante-quatre
églises de la rive droite; des myriades de rues au travers; pour limite, d’un côté,
une clôture de hautes murailles à tours carrées (celle de l’Université était à tours
rondes); de l’autre, la Seine coupée de ponts et charriant force bateaux; voilà la
Ville au quinzième siècle.
Au delà des murailles, quelques faubourgs se pressaient aux portes, mais
moins nombreux et plus épars que ceux de l’Université. C’étaient, derrière la
Bastille, vingt masures pelotonnées autour des curieuses sculptures de la Croix-
Faubin et des arcs-boutants de l’abbaye Saint-Antoine des Champs; puis
Popincourt, perdu dans les blés; puis la Courtille, joyeux village de cabarets; le
bourg Saint-Laurent avec son église dont le clocher, de loin, semblait s’ajouter
aux tours pointues de la porte Saint-Martin; le faubourg Saint-Denis, avec le vaste
enclos de Saint-Ladre; hors de la porte Montmartre, la Grange-Batelière, ceinte de
murailles blanches; derrière elle, avec ses pentes de craie, Montmartre qui avait
alors presque autant d’églises que de moulins, et qui n’a gardé que les moulins,
car la société ne demande plus maintenant que le pain du corps. Enfin, au delà du
Louvre on voyait s’allonger dans les prés le faubourg Saint-Honoré, déjà fort
considérable alors, et verdoyer la Petite-Bretagne, et se dérouler le Marché aux
pourceaux, au centre duquel s’arrondissait l’horrible fourneau à bouillir les faux-
monnayeurs. Entre la Courtille et Saint-Laurent, votre œil avait déjà remarqué, au
couronnement d’une hauteur accroupie sur des plaines désertes, une espèce
d’édifice qui ressemblait de loin à une colonnade en ruine debout sur un
soubassement déchaussé. Ce n’était ni un Parthénon, ni un temple de Jupiter
Olympien. C’était Montfaucon.
Maintenant, si le dénombrement de tant d’édifices, quelque sommaire que
nous l’ayons voulu faire, n’a pas pulvérisé, à mesure que nous la construisions,
dans l’esprit du lecteur, l’image générale du vieux Paris, nous la résumerons en
quelques mots. Au centre, l’île de la Cité, ressemblant par sa forme à une énorme
tortue et faisant sortir ses ponts, écaillés de tuiles, comme des pattes, de dessous
sa grise carapace de toits. A gauche, le trapèze monolithe, ferme, dense, serré,
hérissé, de l’Université; à droite, le vaste demi-cercle de la Ville, beaucoup plus
mêlé de jardins et de monuments. Les trois blocs, Cité, Université, Ville, marbrés
de rues sans nombre. Tout au travers, la Seine, «la nourricière Seine», comme le
dit le P. Du Breul, obstruée d’îles, de ponts et de bateaux. Tout autour une plaine
immense, rapiécée de mille sortes de cultures, semée de beaux villages; à gauche
Issy, Vanvres, Vaugirard, Montrouge, Gentilly avec sa tour ronde et sa tour carrée,

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etc.; à droite, vingt autres, depuis Conflans jusqu’à la Ville-l’Évêque. A l’horizon,
un ourlet de collines disposées en cercle comme le rebord du bassin. Enfin, au
loin, à l’orient, Vincennes et ses sept tours quadrangulaires; au sud, Bicêtre et ses
tourelles pointues; au septentrion, Saint-Denis et son aiguille; à l’occident, Saint-
Cloud et son donjon. Voilà le Paris que voyaient du haut des tours de Notre-Dame
les corbeaux qui vivaient en 1482.
C’est pourtant de cette ville que Voltaire a dit qu’avant Louis XIV elle ne
possédait que quatre beaux monuments: le dôme de la Sorbonne, le Val-de-Grâce,
le Louvre moderne, et je ne sais plus le quatrième, le Luxembourg peut-être.
Heureusement Voltaire n’en a pas moins fait Candide, et n’en est pas moins, de
tous les hommes qui se sont succédé dans la longue série de l’humanité, celui qui
a le mieux eu le rire diabolique. Cela prouve d’ailleurs qu’on peut être un beau
génie et ne rien comprendre à un art dont on n’est pas. Molière ne croyait-il pas
faire beaucoup d’honneur à Raphaël et à Michel-Ange en les appelant ces
Mignards de leur âge?
Revenons à Paris et au quinzième siècle.
Ce n’était pas alors seulement une belle ville; c’était une ville homogène, un
produit architectural et historique du moyen âge, une chronique de pierre. C’était
une cité formée de deux couches seulement, la couche romane et la couche
gothique, car la couche romaine avait disparu depuis longtemps, excepté aux
Thermes de Julien, où elle perçait encore la croûte épaisse du moyen âge. Quant à
la couche celtique, on n’en trouvait même plus d’échantillons en creusant des
puits.
Cinquante ans plus tard, lorsque la renaissance vint mêler à cette unité si
sévère et pourtant si variée le luxe éblouissant de ses fantaisies et de ses systèmes,
ses débauches de pleins cintres romains, de colonnes grecques et de
surbaissements gothiques, sa sculpture si tendre et si idéale, son goût particulier
d’arabesques et d’acanthes, son paganisme architectural contemporain de Luther,
Paris fut peut-être plus beau encore, quoique moins harmonieux à l’œil et à la
pensée. Mais ce splendide moment dura peu. La renaissance ne fut pas impartiale;
elle ne se contenta pas d’édifier, elle voulut jeter bas. Il est vrai qu’elle avait
besoin de place. Aussi le Paris gothique ne fut-il complet qu’une minute. On
achevait à peine Saint-Jacques-de-la-Boucherie qu’on commençait la démolition
du vieux Louvre.
Depuis, la grande ville a été se déformant de jour en jour. Le Paris gothique,
sous lequel s’effaçait le Paris roman, s’est effacé à son tour. Mais peut-on dire

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quel Paris l’a remplacé?

Il y a le Paris de Catherine de Médicis, aux Tuileries[5], le Paris de Henri II, à
l’Hôtel de ville, deux édifices encore d’un grand goût; le Paris de Henri IV, à la
place Royale: façades de briques à coins de pierre et à toits d’ardoise, des maisons
tricolores; le Paris de Louis XIII, au Val-de-Grâce: une architecture écrasée et
trapue, des voûtes en anses de panier, je ne sais quoi de ventru dans la colonne et
de bossu dans le dôme; le Paris de Louis XIV, aux Invalides: grand, riche, doré et
froid; le Paris de Louis XV, à Saint-Sulpice: des volutes, des nœuds de rubans, des
nuages, des vermicelles et des chicorées, le tout en pierre; le Paris de Louis XVI,
au Panthéon: Saint-Pierre de Rome mal copié (l’édifice s’est tassé gauchement, ce
qui n’en a pas raccommodé les lignes); le Paris de la République, à l’École de
médecine: un pauvre goût grec et romain, qui ressemble au Colisée ou au
Parthénon comme la constitution de l’an III aux lois de Minos, on l’appelle en
architecture le goût messidor; le Paris de Napoléon, à la place Vendôme: celui-là
est sublime, une colonne de bronze faite avec des canons; le Paris de la
restauration, à la Bourse: une colonnade fort blanche supportant une frise fort
lisse; le tout est carré et a coûté vingt millions.
A chacun de ces monuments caractéristiques se rattache par une similitude de
goût, de façon et d’attitude, une certaine quantité de maisons éparses dans divers
quartiers, et que l’œil du connaisseur distingue et date aisément. Quand on sait
voir, on retrouve l’esprit d’un siècle et la physionomie d’un roi jusque dans un
marteau de porte.
Le Paris actuel n’a donc aucune physionomie générale. C’est une collection
d’échantillons de plusieurs siècles, et les plus beaux ont disparu. La capitale ne
s’accroît qu’en maisons, et quelles maisons! Du train dont va Paris, il se
renouvellera tous les cinquante ans. Aussi la signification historique de son
architecture s’efface-t-elle tous les jours. Les monuments y deviennent de plus en
plus rares, et il semble qu’on les voie s’engloutir peu à peu, noyés dans les
maisons. Nos pères avaient un Paris de pierre; nos fils auront un Paris de plâtre.
Quant aux monuments modernes du Paris neuf, nous nous dispenserons
volontiers d’en parler. Ce n’est pas que nous ne les admirions comme il convient.
La Sainte-Geneviève de M. Soufflot est certainement le plus beau gâteau de
Savoie qu’on ait jamais fait en pierre. Le palais de la Légion-d’honneur est aussi
un morceau de pâtisserie fort distingué. Le dôme de la halle au blé est une
casquette de jockey anglais sur une grande échelle. Les tours Saint-Sulpice sont
deux grosses clarinettes, et c’est une forme comme une autre; le télégraphe, tortu
et grimaçant, fait un aimable accident sur leur toiture. Saint-Roch a un portail qui

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n’est comparable, pour la magnificence, qu’à Saint-Thomas d’Aquin. Il a aussi un
calvaire en ronde-bosse dans une cave et un soleil de bois doré. Ce sont là des
choses tout à fait merveilleuses. La lanterne du labyrinthe du Jardin des Plantes
est aussi fort ingénieuse. Quant au palais de la Bourse, qui est grec par sa
colonnade, romain par le plein cintre de ses portes et fenêtres, de la renaissance
par sa grande voûte surbaissée, c’est indubitablement un monument très correct et
très pur; la preuve, c’est qu’il est couronné d’un attique comme on n’en voyait pas
à Athènes, belle ligne droite, gracieusement coupée çà et là par des tuyaux de
poêle. Ajoutons que s’il est de règle que l’architecture d’un édifice soit adaptée à
sa destination de telle façon que cette destination se dénonce d’elle-même au seul
aspect de l’édifice, on ne saurait trop s’émerveiller d’un monument qui peut être
indifféremment un palais de roi, une chambre des communes, un hôtel de ville, un
collége, un manége, une académie, un entrepôt, un tribunal, un musée, une
caserne, un sépulcre, un temple, un théâtre. En attendant, c’est une Bourse. Un
monument doit en outre être approprié au climat. Celui-ci est évidemment
construit exprès pour notre ciel froid et pluvieux. Il a un toit presque plat comme
en Orient, ce qui fait que l’hiver, quand il neige, on balaye le toit; et il est certain
qu’un toit est fait pour être balayé. Quant à cette destination dont nous parlions
tout à l’heure, il la remplit à merveille; il est Bourse en France, comme il eût été
temple en Grèce. Il est vrai que l’architecte a eu assez de peine à cacher le cadran
de l’horloge, qui eût détruit la pureté des belles lignes de la façade; mais, en
revanche, on a cette colonnade qui circule autour du monument, et sous laquelle,
dans les grands jours de solennité religieuse, peut se développer majestueusement
la théorie des agents de change et des courtiers de commerce.
Ce sont là sans aucun doute de très superbes monuments. Joignons-y force
belles rues, amusantes et variées, comme la rue de Rivoli, et je ne désespère pas
que Paris, vu à vol de ballon, ne présente un jour aux yeux cette richesse de
lignes, cette opulence de détails, cette diversité d’aspects, ce je ne sais quoi de
grandiose dans le simple et d’inattendu dans le beau, qui caractérise un damier.
Toutefois, si admirable que vous semble le Paris d’à présent, refaites le Paris
du quinzième siècle, reconstruisez-le dans votre pensée; regardez le jour à travers
cette haie surprenante d’aiguilles, de tours et de clochers; répandez au milieu de
l’immense ville, déchirez à la pointe des îles, plissez aux arches des ponts la Seine
avec ses larges flaques vertes et jaunes, plus changeante qu’une robe de serpent;
détachez nettement sur un horizon d’azur le profil gothique de ce vieux Paris;
faites-en flotter le contour dans une brume d’hiver qui s’accroche à ses
nombreuses cheminées; noyez-le dans une nuit profonde, et regardez le jeu
bizarre des ténèbres et des lumières dans ce sombre labyrinthe d’édifices; jetez-y

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un rayon de lune qui le dessine vaguement et fasse sortir du brouillard les grandes
têtes des tours; ou reprenez cette noire silhouette, ravivez d’ombre les mille
angles aigus des flèches et des pignons, et faites-la saillir, plus dentelée qu’une
mâchoire de requin, sur le ciel de cuivre du couchant.—Et puis, comparez.
Et si vous voulez recevoir de la vieille ville une impression que la moderne ne
saurait plus vous donner, montez, un matin de grande fête, au soleil levant de
Pâques ou de la Pentecôte, montez sur quelque point élevé d’où vous dominiez la
capitale entière, et assistez à l’éveil des carillons. Voyez, à un signal parti du ciel,
car c’est le soleil qui le donne, ces mille églises tressaillir à la fois. Ce sont
d’abord des tintements épars, allant d’une église à l’autre, comme lorsque des
musiciens s’avertissent qu’on va commencer. Puis, tout à coup, voyez, car il
semble qu’en certains instants l’oreille aussi a sa vue, voyez s’élever au même
moment de chaque clocher comme une colonne de bruit, comme une fumée
d’harmonie. D’abord la vibration de chaque cloche monte droite, pure, et pour
ainsi dire isolée des autres, dans le ciel splendide du matin. Puis, peu à peu, en
grossissant, elles se fondent, elles se mêlent, elles s’effacent l’une dans l’autre,
elles s’amalgament dans un magnifique concert. Ce n’est plus qu’une masse de
vibrations sonores qui se dégage sans cesse des innombrables clochers, qui flotte,
ondule, bondit, tourbillonne sur la ville, et prolonge bien au delà de l’horizon le
cercle assourdissant de ses oscillations. Cependant cette mer d’harmonie n’est
point un chaos. Si grosse et si profonde qu’elle soit, elle n’a point perdu sa
transparence; vous y voyez serpenter à part chaque groupe de notes qui s’échappe
des sonneries; vous y pouvez suivre le dialogue, tour à tour grave et criard, de la
crécelle et du bourdon; vous y voyez sauter les octaves d’un clocher à l’autre;
vous les regardez s’élancer ailées, légères et sifflantes de la cloche d’argent,
tomber cassées et boiteuses de la cloche de bois; vous admirez au milieu d’elles la
riche gamme qui descend et remonte sans cesse les sept cloches de Saint-
Eustache; vous voyez courir, tout au travers, des notes claires et rapides qui font
trois ou quatre zigzags lumineux et s’évanouissent comme des éclairs. Là-bas,
c’est l’abbaye Saint-Martin, chanteuse aigre et fêlée; ici, la voix sinistre et
bourrue de la Bastille; à l’autre bout, la grosse tour du Louvre, avec sa basse-
taille. Le royal carillon du Palais jette sans relâche de tous côtés des trilles
resplendissants, sur lesquels tombent à temps égaux les lourdes couppetées du
beffroi de Notre-Dame, qui les font étinceler comme l’enclume sous le marteau.
Par intervalles vous voyez passer des sons de toute forme qui viennent de la triple
volée de Saint-Germain-des-Prés. Puis encore, de temps en temps cette masse de
bruits sublimes s’entrouvre et donne passage à la strette de l’Ave-Maria qui éclate
et pétille comme une aigrette d’étoiles. Au-dessous, au plus profond du concert,
vous distinguez confusément le chant intérieur des églises qui transpire à travers

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les pores vibrants de leurs voûtes.—Certes, c’est là un opéra qui vaut la peine
d’être écouté. D’ordinaire, la rumeur qui s’échappe de Paris le jour, c’est la ville
qui parle; la nuit, c’est la ville qui respire; ici, c’est la ville qui chante. Prêtez donc
l’oreille à ce tutti des clochers; répandez sur l’ensemble le murmure d’un demi-
million d’hommes, la plainte éternelle du fleuve, les souffles infinis du vent, le
quatuor grave et lointain des quatre forêts disposées sur les collines de l’horizon
comme d’immenses buffets d’orgue; éteignez-y, ainsi que dans une demi-teinte,
tout ce que le carillon central aurait de trop rauque et de trop aigu, et dites si vous
connaissez au monde quelque chose de plus riche, de plus joyeux, de plus doré, de
plus éblouissant que ce tumulte de cloches et de sonneries; que cette fournaise de
musique; que ces dix mille voix d’airain chantant à la fois dans des flûtes de
pierre hautes de trois cents pieds; que cette cité qui n’est plus qu’un orchestre; que
cette symphonie qui fait le bruit d’une tempête.

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L I V R E Q U AT R I È M E

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L I V R E Q U AT R I È M E

I
LES BONNES AMES

Il y avait seize ans, à l’époque où se passe cette histoire, que par un beau
matin de dimanche de la Quasimodo une créature vivante avait été déposée, après
la messe, dans l’église de Notre-Dame, sur le bois de lit scellé dans le parvis, à
main gauche, vis-à-vis ce grand image de saint Christophe, que la figure sculptée
en pierre de messire Antoine des Essarts, chevalier, regardait à genoux depuis
1413, lorsqu’on s’est avisé de jeter bas et le saint et le fidèle. C’est sur ce bois de
lit qu’il était d’usage d’exposer les enfants trouvés à la charité publique. Les
prenait là qui voulait. Devant le bois de lit était un bassin de cuivre pour les
aumônes.
L’espèce d’être vivant qui gisait sur cette planche le matin de la Quasimodo,
en l’an du Seigneur 1467, paraissait exciter à un haut degré la curiosité du groupe
assez considérable qui s’était amassé autour du bois de lit. Le groupe était formé
en grande partie de personnes du beau sexe. Ce n’était presque que des vieilles
femmes.
Au premier rang et les plus inclinées sur le lit, on en remarquait quatre qu’à
leur cagoule grise, sorte de soutane, on devinait attachées à quelque confrérie
dévote. Je ne vois point pourquoi l’histoire ne transmettrait pas à la postérité les
noms de ces quatre discrètes et vénérables demoiselles. C’étaient Agnès la Herme,
Jehanne de la Tarme, Henriette la Gaultière, Gauchère la Violette, toutes quatre
veuves, toutes quatre bonnes-femmes de la chapelle Étienne-Haudry, sorties de
leur maison, avec la permission de leur maîtresse et conformément aux statuts de
Pierre d’Ailly, pour venir entendre le sermon.
Du reste, si ces braves haudriettes observaient pour le moment les statuts de
Pierre d’Ailly, elles violaient, certes, à cœur joie, ceux de Michel de Brache et du
cardinal de Pise, qui leur prescrivaient si inhumainement le silence.
—Qu’est-ce que c’est que cela, ma sœur? disait Agnès à Gauchère, en
considérant la petite créature exposée qui glapissait et se tordait sur le lit de bois,

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tout effrayée de tant de regards.
—Qu’est-ce que nous allons devenir, disait Jehanne, si c’est comme cela
qu’ils font les enfants à présent?
—Je ne me connais pas en enfants, reprenait Agnès, mais ce doit être un péché
de regarder celui-ci.
—Ce n’est pas un enfant, Agnès.
—C’est un singe manqué, observait Gauchère.
—C’est un miracle, reprenait Henriette la Gaultière.
—Alors, remarquait Agnès, c’est le troisième depuis le dimanche du Lætare.
Car il n’y a pas huit jours que nous avons eu le miracle du moqueur de pèlerins
puni divinement par Notre-Dame d’Aubervilliers, et c’était le second miracle du
mois.
—C’est un vrai monstre d’abomination que ce soi-disant enfant trouvé,
reprenait Jehanne.
—Il braille à faire sourd un chantre, poursuivait Gauchère.—Tais-toi donc,
petit hurleur!
—Dire que c’est M. de Reims qui envoie cette énormité à M. de Paris! ajoutait
la Gaultière en joignant les mains.
—J’imagine, disait Agnès la Herme, que c’est une bête, un animal, le produit
d’un juif avec une truie; quelque chose enfin qui n’est pas chrétien, et qu’il faut
jeter à l’eau ou au feu.
—J’espère bien, reprenait la Gaultière, qu’il ne sera postulé par personne.
—Ah mon Dieu! s’écriait Agnès, ces pauvres nourrices qui sont là dans le
logis des enfants-trouvés qui fait le bas de la ruelle en descendant la rivière, tout à
côté de monseigneur l’évêque, si on allait leur apporter ce petit monstre à allaiter!
J’aimerais mieux donner à téter à un vampire.
—Est-elle innocente, cette pauvre la Herme! reprenait Jehanne; vous ne voyez
pas, ma sœur, que ce petit monstre a au moins quatre ans, et qu’il aurait moins
appétit de votre tétin que d’un tournebroche.
En effet, ce n’était pas un nouveau-né que «ce petit monstre». (Nous serions
fort empêché nous-même de le qualifier autrement.) C’était une petite masse fort

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anguleuse et fort remuante, emprisonnée dans un sac de toile imprimé au chiffre
de messire Guillaume Chartier, pour lors évêque de Paris, avec une tête qui
sortait. Cette tête était chose assez difforme. On n’y voyait qu’une forêt de
cheveux roux, un œil, une bouche et des dents. L’œil pleurait, la bouche criait, et
les dents ne paraissaient demander qu’à mordre. Le tout se débattait dans le sac,
au grand ébahissement de la foule qui grossissait et se renouvelait sans cesse à
l’entour.
Dame Aloïse de Gondelaurier, une femme riche et noble, qui tenait une jolie
fille d’environ six ans à la main, et qui traînait un long voile à la corne d’or de sa
coiffe, s’arrêta en passant devant le lit, et considéra un moment la malheureuse
créature, pendant que sa charmante petite fille Fleur-de-Lys de Gondelaurier, toute
vêtue de soie et de velours, épelait avec son joli petit doigt l’écriteau permanent
accroché au bois de lit: Enfants trouvés.
—En vérité, dit la dame en se détournant avec dégoût, je croyais qu’on
n’exposait ici que des enfants.
Elle tourna le dos, en jetant dans le bassin un florin d’argent qui retentit parmi
les liards, et fit ouvrir de grands yeux aux pauvres bonnes-femmes de la chapelle
Étienne-Haudry.
Un moment après, le grave et savant Robert Mistricolle, protonotaire du roi,
passa avec un énorme missel sous un bras et sa femme sous l’autre (damoiselle
Guillemette la Mairesse), ayant de la sorte à ses côtés ses deux régulateurs,
spirituel et temporel.
—Enfant trouvé! dit-il après avoir examiné l’objet. Trouvé apparemment sur
le parapet du fleuve Phlégéto!
—On ne lui voit qu’un œil, observa damoiselle Guillemette. Il a sur l’autre
une verrue.
—Ce n’est pas une verrue, reprit maître Robert Mistricolle. C’est un œuf qui
renferme un autre démon tout pareil, lequel porte un autre petit œuf qui contient
un autre diable, et ainsi de suite.
—Comment savez-vous cela? demanda Guillemette la Mairesse.
—Je le sais pertinemment, répondit le protonotaire.
—Monsieur le protonotaire, demanda Gauchère, que pronostiquez-vous de ce
prétendu enfant trouvé?

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—Les plus grands malheurs, répondit Mistricolle.
—Ah! mon Dieu! dit une vieille dans l’auditoire, avec cela qu’il y a eu une
considérable pestilence l’an passé, et qu’on dit que les Anglais vont débarquer en
compagnie à Harefleu.
—Cela empêchera peut-être la reine de venir à Paris au mois de septembre,
reprit une autre; la marchandise va déjà si mal!
—Je suis d’avis, s’écria Jehanne de la Tarme, qu’il vaudrait mieux, pour les
manants de Paris, que ce petit magicien-là fût couché sur un fagot que sur une
planche.
—Un beau fagot flambant! ajouta la vieille.
—Cela serait plus prudent, dit Mistricolle.
Depuis quelques moments un jeune prêtre écoutait le raisonnement des
haudriettes et les sentences du protonotaire. C’était une figure sévère, un front
large, un regard profond. Il écarta silencieusement la foule, examina le petit
magicien, et étendit la main sur lui. Il était temps, car toutes les dévotes se
léchaient déjà les barbes du beau fagot flambant.
—J’adopte cet enfant, dit le prêtre.
Il le prit dans sa soutane et l’emporta. L’assistance le suivit d’un œil effaré. Un
moment après, il avait disparu par la Porte-Rouge qui conduisait alors de l’église
au cloître.
Quand la première surprise fut passée, Jehanne de la Tarme se pencha à
l’oreille de la Gaultière.
—Je vous avais bien dit, ma sœur, que ce jeune clerc monsieur Claude Frollo
est un sorcier.

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II
CLAUDE FROLLO

En effet, Claude Frollo n’était pas un personnage vulgaire.
Il appartenait à l’une de ces familles moyennes qu’on appelait indifféremment,
dans le langage impertinent du siècle dernier, haute bourgeoisie ou petite
noblesse. Cette famille avait hérité des frères Paclet le fief de Tirechappe, qui
relevait de l’évêque de Paris, et dont les vingt et une maisons avaient été au
treizième siècle l’objet de tant de plaidoiries par-devant l’official. Comme
possesseur de ce fief, Claude Frollo était un des sept vingt-un seigneurs
prétendant censive dans Paris et ses faubourgs; et l’on a pu voir longtemps son
nom inscrit en cette qualité, entre l’hôtel de Tancarville, appartenant à maître
François Le Rez, et le collége de Tours, dans le cartulaire déposé à Saint-Martin-
des-Champs.
Claude Frollo avait été destiné dès l’enfance par ses parents à l’état
ecclésiastique. On lui avait appris à lire dans du latin. Il avait été élevé à baisser
les yeux et à parler bas. Tout enfant, son père l’avait cloîtré au collége de Torchi
en l’Université. C’est là qu’il avait grandi, sur le missel et le lexicon.
C’était d’ailleurs un enfant triste, grave, sérieux, qui étudiait ardemment et
apprenait vite. Il ne jetait pas grand cri dans les récréations, se mêlait peu aux
bacchanales de la rue du Fouarre, ne savait ce que c’était que dare alapas et
capillos laniare, et n’avait fait aucune figure dans cette mutinerie de 1463 que les
annalistes enregistrent gravement sous le titre de: «Sixième trouble de
l’Université». Il lui arrivait rarement de railler les pauvres écoliers de Montaigu
pour les cappettes dont ils tiraient leur nom, ou les boursiers du collége de
Dormans pour leur tonsure rase et leur surtout tri-parti de drap pers, bleu et violet,
azurini coloris et bruni, comme dit la charte du cardinal des Quatre-Couronnes.
En revanche, il était assidu aux grandes et petites écoles de la rue Saint-Jean
de Beauvais. Le premier élève que l’abbé de Saint-Pierre de Val, au moment de
commencer sa lecture de droit canon, apercevait toujours collé vis-à-vis de sa
chaire à un pilier de l’école Saint-Vendregesile, c’était Claude Frollo, armé de son
écritoire de corne, mâchant sa plume, griffonnant sur son genou usé, et, l’hiver,
soufflant dans ses doigts. Le premier auditeur que messire Miles d’Isliers, docteur
en décret, voyait arriver chaque lundi matin, tout essoufflé, à l’ouverture des

Page 152

portes de l’école du Chef-Saint-Denis, c’était Claude Frollo. Aussi, à seize ans, le
jeune clerc eût pu tenir tête, en théologie mystique, à un père de l’église; en
théologie canonique, à un père des conciles; en théologie scolastique, à un docteur
de Sorbonne.
La théologie dépassée, il s’était précipité dans le décret. Du Maître des
Sentences, il était tombé aux Capitulaires de Charlemagne. Et successivement il
avait dévoré, dans son appétit de science, décrétales sur décrétales, celles de
Théodore, évêque d’Hispale, celles de Bouchard, évêque de Worms, celles
d’Yves, évêque de Chartres; puis le décret de Gratien qui succéda aux capitulaires
de Charlemagne; puis le recueil de Grégoire IX; puis l’épître Super specula
d’Honorius III. Il se fit claire, il se fit familière cette vaste et tumultueuse période
du droit civil et du droit canon en lutte et en travail dans le chaos du moyen âge,
période que l’évêque Théodore ouvre en 618 et que ferme en 1227 le pape
Grégoire.
Le décret digéré, il se jeta sur la médecine et sur les arts libéraux. Il étudia la
science des herbes, la science des onguents. Il devint expert aux fièvres et aux
contusions, aux navrures et aux apostumes. Jacques d’Espars l’eût reçu médecin
physicien; Richard Hellain, médecin chirurgien. Il parcourut également tous les
degrés de licence, maîtrise et doctorerie des arts. Il étudia les langues, le latin, le
grec, l’hébreu, triple sanctuaire alors bien peu fréquenté. C’était une véritable
fièvre d’acquérir et de thésauriser en fait de science. A dix-huit ans, les quatre
facultés y avaient passé. Il semblait au jeune homme que la vie avait un but
unique: savoir.
Ce fut vers cette époque environ que l’été excessif de 1466 fit éclater cette
grande peste qui enleva plus de quarante mille créatures dans la vicomté de Paris,
et entre autres, dit Jean de Troyes, «maître Arnoul, astrologien du roi, qui était fort
homme de bien, sage et plaisant». Le bruit se répandit dans l’Université que la rue
Tirechappe était en particulier dévastée par la maladie. C’est là que résidaient, au
milieu de leur fief, les parents de Claude. Le jeune écolier courut fort alarmé à la
maison paternelle. Quand il y entra, son père et sa mère étaient morts de la veille.
Un tout jeune frère qu’il avait au maillot, vivait encore et criait abandonné dans
son berceau. C’était tout ce qui restait à Claude de sa famille. Le jeune homme
prit l’enfant sous son bras, et sortit pensif. Jusque-là il n’avait vécu que dans la
science, il commençait à vivre dans la vie.
Cette catastrophe fut une crise dans l’existence de Claude. Orphelin, aîné, chef
de famille à dix-neuf ans, il se sentit rudement rappelé des rêveries de l’école aux
réalités de ce monde. Alors, ému de pitié, il se prit de passion et de dévouement

Page 153

pour cet enfant, son frère; chose étrange et douce qu’une affection humaine, à lui
qui n’avait encore aimé que des livres.
Cette affection se développa à un point singulier. Dans une âme aussi neuve,
ce fut comme un premier amour. Séparé depuis l’enfance de ses parents, qu’il
avait à peine connus, cloîtré et comme muré dans ses livres, avide avant tout
d’étudier et d’apprendre, exclusivement attentif jusqu’alors à son intelligence qui
se dilatait dans la science, à son imagination qui grandissait dans les lettres, le
pauvre écolier n’avait pas encore eu le temps de sentir la place de son cœur. Ce
jeune frère, sans mère ni père, ce petit enfant, qui lui tombait brusquement du ciel
sur les bras, fit de lui un homme nouveau. Il s’aperçut qu’il y avait autre chose
dans le monde que les spéculations de la Sorbonne et les vers d’Homerus; que
l’homme avait besoin d’affections; que la vie sans tendresse et sans amour n’était
qu’un rouage sec, criard et déchirant. Seulement il se figura, car il était dans l’âge
où les illusions ne sont encore remplacées que par des illusions, que les affections
de sang et de famille étaient les seules nécessaires, et qu’un petit frère à aimer
suffisait pour remplir toute une existence.
Il se jeta donc dans l’amour de son petit Jehan avec la passion d’un caractère
déjà profond, ardent, concentré. Cette pauvre frêle créature, jolie, blonde, rose et
frisée, cet orphelin sans autre appui qu’un orphelin, le remuait jusqu’au fond des
entrailles; et, grave penseur qu’il était, il se mit à réfléchir sur Jehan avec une
miséricorde infinie. Il en prit souci et soin comme de quelque chose de très fragile
et de très recommandé. Il fut à l’enfant plus qu’un frère, il lui devint une mère.
Le petit Jehan avait perdu sa mère, qu’il tétait encore. Claude le mit en
nourrice. Outre le fief de Tirechappe, il avait eu en héritage de son père le fief du
Moulin, qui relevait de la tour carrée de Gentilly. C’était un moulin sur une
colline, près du château de Winchestre (Bicêtre). Il y avait la meunière qui
nourrissait un bel enfant; ce n’était pas loin de l’Université. Claude lui porta lui-
même son petit Jehan.
Dès lors, se sentant un fardeau à traîner, il prit la vie très au sérieux. La pensée
de son petit frère devint non seulement la récréation, mais encore le but de ses
études. Il résolut de se consacrer tout entier à un avenir dont il répondait devant
Dieu, et de n’avoir jamais d’autre épouse, d’autre enfant que le bonheur et la
fortune de son frère. Il se rattacha donc plus que jamais à sa vocation cléricale.
Son mérite, sa science, sa qualité de vassal immédiat de l’évêque de Paris, lui
ouvraient toutes grandes les portes de l’église. A vingt ans, par dispense spéciale
du saint-siége, il était prêtre, et desservait, comme le plus jeune des chapelains de

Page 154

Notre-Dame, l’autel qu’on appelle, à cause de la messe tardive qui s’y dit, altare
pigrorum.
Là, plus que jamais plongé dans ses chers livres, qu’il ne quittait que pour
courir une heure au fief du Moulin, ce mélange de savoir et d’austérité, si rare à
son âge, l’avait rendu promptement le respect et l’admiration du cloître. Du
cloître, sa réputation de savant avait été au peuple, où elle avait un peu tourné,
chose fréquente alors, au renom de sorcier.
C’est au moment où il revenait, le jour de la Quasimodo, de dire sa messe des
paresseux à leur autel, qui était à côté de la porte du chœur tendant à la nef, à
droite, proche l’image de la Vierge, que son attention avait été éveillée par le
groupe de vieilles glapissant autour du lit des enfants trouvés.
C’est alors qu’il s’était approché de la malheureuse petite créature si haïe et si
menacée. Cette détresse, cette difformité, cet abandon, la pensée de son jeune
frère, la chimère qui frappa tout à coup son esprit que, s’il mourait, son cher petit
Jehan pourrait bien aussi, lui, être jeté misérablement sur la planche des enfants-
trouvés, tout cela lui était venu au cœur à la fois, une grande pitié s’était remuée
en lui, et il avait emporté l’enfant.
Quand il tira cet enfant du sac, il le trouva bien difforme en effet. Le pauvre
petit diable avait une verrue sur l’œil gauche, la tête dans les épaules, la colonne
vertébrale arquée, le sternum proéminent, les jambes torses; mais il paraissait
vivace; et, quoiqu’il fût impossible de savoir quelle langue il bégayait, son cri
annonçait quelque force et quelque santé. La compassion de Claude s’accrut de
cette laideur; et il fit vœu dans son cœur d’élever cet enfant pour l’amour de son
frère, afin que, quelles que fussent dans l’avenir les fautes du petit Jehan, il eût
par devers lui cette charité faite à son intention. C’était une sorte de placement de
bonnes œuvres qu’il effectuait sur la tête de son jeune frère; c’était une pacotille
de bonnes actions qu’il voulait lui amasser d’avance, pour le cas où le petit drôle
un jour se trouverait à court de cette monnaie, la seule qui soit reçue au péage du
paradis.
Il baptisa son enfant adoptif, et le nomma Quasimodo, soit qu’il voulût
marquer par là le jour où il l’avait trouvé, soit qu’il voulût caractériser par ce nom
à quel point la pauvre petite créature était incomplète et à peine ébauchée. En
effet, Quasimodo, borgne, bossu, cagneux, n’était guère qu’un à peu près.

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III
IMMANIS PECORIS CUSTOS, IMMANIOR IPSE.

Or, en 1482, Quasimodo avait grandi. Il était devenu, depuis plusieurs années,
sonneur de cloches de Notre-Dame, grâce à son père adoptif Claude Frollo, lequel
était devenu archidiacre de Josas, grâce à son suzerain messire Louis de
Beaumont, lequel était devenu évêque de Paris en 1472, à la mort de Guillaume
Chartier, grâce à son patron Olivier le Daim, barbier du roi Louis XI par la grâce
de Dieu.
Quasimodo était donc carillonneur de Notre-Dame.
Avec le temps, il s’était formé je ne sais quel lien intime qui unissait le
sonneur à l’église. Séparé à jamais du monde par la double fatalité de sa naissance
inconnue et de sa nature difforme, emprisonné dès l’enfance dans ce double cercle
infranchissable, le pauvre malheureux s’était accoutumé à ne rien voir dans ce
monde au delà des religieuses murailles qui l’avaient recueilli à leur ombre.
Notre-Dame avait été successivement pour lui, selon qu’il grandissait et se
développait, l’œuf, le nid, la maison, la patrie, l’univers.
Et il est sûr qu’il y avait une sorte d’harmonie mystérieuse et préexistante
entre cette créature et cet édifice. Lorsque, tout petit encore, il se traînait
tortueusement et par soubresauts sous les ténèbres de ses voûtes, il semblait, avec
sa face humaine et sa membrure bestiale, le reptile naturel de cette dalle humide et
sombre sur laquelle l’ombre des chapiteaux romans projetait tant de formes
bizarres.
Plus tard, la première fois qu’il s’accrocha machinalement à la corde des
tours, et qu’il s’y pendit, et qu’il mit la cloche en branle, cela fit à Claude, son
père adoptif, l’effet d’un enfant dont la langue se délie et qui commence à parler.
C’est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la
cathédrale, y vivant, y dormant, n’en sortant presque jamais, en subissant à toute
heure la pression mystérieuse, il arriva à lui ressembler, à s’y incruster, pour ainsi
dire, à en faire partie intégrante. Ses angles saillants s’emboîtaient, qu’on nous
passe cette figure, aux angles rentrants de l’édifice, et il en semblait non
seulement l’habitant, mais encore le contenu naturel. On pourrait presque dire
qu’il en avait pris la forme, comme le colimaçon prend la forme de sa coquille.

Page 156

C’était sa demeure, son trou, son enveloppe. Il y avait entre la vieille église et lui
une sympathie instinctive si profonde, tant d’affinités magnétiques, tant d’affinités
matérielles, qu’il y adhérait en quelque sorte comme la tortue à son écaille. La
rugueuse cathédrale était sa carapace.
Il est inutile d’avertir le lecteur de ne pas prendre au pied de la lettre les
figures que nous sommes obligé d’employer ici pour exprimer cet accouplement
singulier, symétrique, immédiat, presque consubstantiel d’un homme et d’un
édifice. Il est inutile de dire également à quel point il s’était faite familière toute la
cathédrale dans une si longue et si intime cohabitation. Cette demeure lui était
propre. Elle n’avait pas de profondeur que Quasimodo n’eût pénétrée, pas de
hauteur qu’il n’eût escaladée. Il lui arrivait bien des fois de gravir la façade à
plusieurs élévations en s’aidant seulement des aspérités de la sculpture. Les tours,
sur la surface extérieure desquelles on le voyait souvent ramper comme un lézard
qui glisse sur un mur à pic, ces deux géantes jumelles, si hautes, si menaçantes, si
redoutables, n’avaient pour lui ni vertige, ni terreur, ni secousses
d’étourdissement; à les voir si douces sous sa main, si faciles à escalader, on eût
dit qu’il les avait apprivoisées. A force de sauter, de grimper, de s’ébattre au
milieu des abîmes de la gigantesque cathédrale, il était devenu en quelque façon
singe et chamois, comme l’enfant calabrais qui nage avant de marcher, et joue,
tout petit, avec la mer.
Du reste, non seulement son corps semblait s’être façonné selon la cathédrale,
mais encore son esprit. Dans quel état était cette âme? Quel pli avait-elle
contracté, quelle forme avait-elle prise sous cette enveloppe nouée, dans cette vie
sauvage, c’est ce qu’il serait difficile de déterminer. Quasimodo était né borgne,
bossu, boiteux. C’est à grande peine et à grande patience que Claude Frollo était
parvenu à lui apprendre à parler. Mais une fatalité était attachée au pauvre enfant
trouvé. Sonneur de Notre-Dame à quatorze ans, une nouvelle infirmité était venue
le parfaire; les cloches lui avaient brisé le tympan, il était devenu sourd. La seule
porte que la nature lui eût laissée toute grande ouverte sur le monde s’était
brusquement fermée à jamais.
En se fermant, elle intercepta l’unique rayon de joie et de lumière qui pénétrât
encore dans l’âme de Quasimodo. Cette âme tomba dans une nuit profonde. La
mélancolie du misérable devint incurable et complète comme sa difformité.
Ajoutons que sa surdité le rendit en quelque façon muet. Car, pour ne pas donner
à rire aux autres, du moment où il se vit sourd, il se détermina résolûment à un
silence qu’il ne rompait guère que lorsqu’il était seul. Il lia volontairement cette
langue que Claude Frollo avait eu tant de peine à délier. De là il advenait que,

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quand la nécessité le contraignait de parler, sa langue était engourdie, maladroite,
et comme une porte dont les gonds sont rouillés.
Si maintenant nous essayions de pénétrer jusqu’à l’âme de Quasimodo à
travers cette écorce épaisse et dure; si nous pouvions sonder les profondeurs de
cette organisation mal faite; s’il nous était donné de regarder avec un flambeau
derrière ces organes sans transparence, d’explorer l’intérieur ténébreux de cette
créature opaque, d’en élucider les recoins obscurs, les culs-de-sac absurdes, et de
jeter tout à coup une vive lumière sur la psyché enchaînée au fond de cet antre,
nous trouverions sans doute la malheureuse dans quelque attitude pauvre,
rabougrie et rachitique, comme ces prisonniers des plombs de Venise qui
vieillissaient ployés en deux dans une boîte de pierre trop basse et trop courte.
Il est certain que l’esprit s’atrophie dans un corps manqué. Quasimodo sentait
à peine se mouvoir aveuglément au dedans de lui une âme faite à son image. Les
impressions des objets subissaient une réfraction considérable avant d’arriver à sa
pensée. Son cerveau était un milieu particulier; les idées qui le traversaient en
sortaient toutes tordues. La réflexion qui provenait de cette réfraction était
nécessairement divergente et déviée.
De là mille illusions d’optique, mille aberrations de jugement, mille écarts où
divaguait sa pensée, tantôt folle, tantôt idiote.
Le premier effet de cette fatale organisation, c’était de troubler le regard qu’il
jetait sur les choses. Il n’en recevait presque aucune perception immédiate. Le
monde extérieur lui semblait beaucoup plus loin qu’à nous.
Le second effet de son malheur, c’était de le rendre méchant.
Il était méchant en effet, parce qu’il était sauvage, il était sauvage parce qu’il
était laid. Il y avait une logique dans sa nature comme dans la nôtre.
Sa force, si extraordinairement développée, était une cause de plus de
méchanceté. Malus puer robustus, dit Hobbes.
D’ailleurs, il faut lui rendre cette justice, la méchanceté n’était peut-être pas
innée en lui. Dès ses premiers pas parmi les hommes, il s’était senti, puis il s’était
vu conspué, flétri, repoussé. La parole humaine pour lui, c’était toujours une
raillerie ou une malédiction. En grandissant, il n’avait trouvé que la haine autour
de lui. Il l’avait prise. Il avait gagné la méchanceté générale. Il avait ramassé
l’arme dont on l’avait blessé.

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Après tout, il ne tournait qu’à regret sa face du côté des hommes. Sa
cathédrale lui suffisait. Elle était peuplée de figures de marbre, rois, saints,
évêques, qui du moins ne lui éclataient pas de rire au nez et n’avaient pour lui
qu’un regard tranquille et bienveillant. Les autres statues, celles des monstres et
des démons, n’avaient pas de haine pour lui Quasimodo. Il leur ressemblait trop
pour cela. Elles raillaient bien plutôt les autres hommes. Les saints étaient ses
amis, et le bénissaient; les monstres étaient ses amis, et le gardaient. Aussi avait-il
de longs épanchements avec eux. Aussi passait-il quelquefois des heures entières,
accroupi devant une de ces statues, à causer solitairement avec elle. Si quelqu’un
survenait, il s’enfuyait comme un amant surpris dans sa sérénade.
Et la cathédrale ne lui était pas seulement la société, mais encore l’univers,
mais encore toute la nature. Il ne rêvait pas d’autres espaliers que les vitraux
toujours en fleur, d’autre ombrage que celui de ces feuillages de pierre qui
s’épanouissent chargés d’oiseaux dans la touffe des chapiteaux saxons, d’autres
montagnes que les tours colossales de l’église, d’autre océan que Paris qui
bruissait à leurs pieds.
Ce qu’il aimait avant tout dans l’édifice maternel, ce qui réveillait son âme et
lui faisait ouvrir ses pauvres ailes qu’elle tenait si misérablement reployées dans
sa caverne, ce qui le rendait parfois heureux, c’était les cloches. Il les aimait, les
caressait, leur parlait, les comprenait. Depuis le carillon de l’aiguille de la croisée
jusqu’à la grosse cloche du portail, il les avait toutes en tendresse. Le clocher de
la croisée, les deux tours, étaient pour lui comme trois grandes cages dont les
oiseaux, élevés par lui, ne chantaient que pour lui. C’était pourtant ces mêmes
cloches qui l’avaient rendu sourd, mais les mères aiment souvent le mieux
l’enfant qui les a fait le plus souffrir.
Il est vrai que leur voix était la seule qu’il pût entendre encore. A ce titre, la
grosse cloche était sa bien-aimée. C’est elle qu’il préférait dans cette famille de
filles bruyantes qui se trémoussait autour de lui, les jours de fête. Cette grande
cloche s’appelait Marie. Elle était seule dans la tour méridionale avec sa sœur
Jacqueline, cloche de moindre taille, enfermée dans une cage moins grande à côté
de la sienne. Cette Jacqueline était ainsi nommée du nom de la femme de Jean
Montagu, lequel l’avait donnée à l’église, ce qui ne l’avait pas empêché d’aller
figurer sans tête à Montfaucon. Dans la deuxième tour il y avait six autres
cloches, et enfin les six plus petites habitaient le clocher sur la croisée avec la
cloche de bois, qu’on ne sonnait que depuis l’après-dîner du jeudi absolut,
jusqu’au matin de la veille de Pâques. Quasimodo avait donc quinze cloches dans
son sérail, mais la grosse Marie était la favorite.

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On ne saurait se faire une idée de sa joie les jours de grande volée. Au
moment où l’archidiacre l’avait lâché et lui avait dit: Allez, il montait la vis du
clocher plus vite qu’un autre ne l’eût descendue. Il entrait tout essoufflé dans la
chambre aérienne de la grosse cloche; il la considérait un moment avec
recueillement et amour; puis il lui adressait doucement la parole, il la flattait de la
main, comme un bon cheval qui va faire une longue course. Il la plaignait de la
peine qu’elle allait avoir. Après ces premières caresses, il criait à ses aides, placés
à l’étage inférieur de la tour, de commencer. Ceux-ci se pendaient aux câbles, le
cabestan criait, et l’énorme capsule de métal s’ébranlait lentement. Quasimodo,
palpitant, la suivait du regard. Le premier choc du battant et de la paroi d’airain
faisait frissonner la charpente sur laquelle il était monté. Quasimodo vibrait avec
la cloche. Vah! criait-il avec un éclat de rire insensé. Cependant le mouvement du
bourdon s’accélérait, et, à mesure qu’il parcourait un angle plus ouvert, l’œil de
Quasimodo s’ouvrait aussi de plus en plus phosphorique et flamboyant. Enfin la
grande volée commençait, toute la tour tremblait, charpentes, plombs, pierres de
taille, tout grondait à la fois, depuis les pilotis de la fondation jusqu’aux trèfles du
couronnement. Quasimodo alors bouillait à grosse écume; il allait, venait; il
tremblait avec la tour de la tête aux pieds. La cloche, déchaînée et furieuse,
présentait alternativement aux deux parois de la tour sa gueule de bronze d’où
s’échappait ce souffle de tempête qu’on entend à quatre lieues. Quasimodo se
plaçait devant cette gueule ouverte; il s’accroupissait, se relevait avec les retours
de la cloche, aspirait ce souffle renversant, regardait tour à tour la place profonde
qui fourmillait à deux cents pieds au-dessous de lui et l’énorme langue de cuivre
qui venait de seconde en seconde lui hurler dans l’oreille. C’était la seule parole
qu’il entendît, le seul son qui troublât pour lui le silence universel. Il s’y dilatait
comme un oiseau au soleil. Tout à coup la frénésie de la cloche le gagnait; son
regard devenait extraordinaire; il attendait le bourdon au passage, comme
l’araignée attend la mouche, et se jetait brusquement sur lui à corps perdu. Alors,
suspendu sur l’abîme, lancé dans le balancement formidable de la cloche, il
saisissait le monstre d’airain aux oreillettes, l’étreignait de ses deux genoux,
l’éperonnait de ses deux talons, et redoublait de tout le choc et de tout le poids de
son corps la furie de la volée. Cependant la tour vacillait; lui, criait et grinçait des
dents, ses cheveux roux se hérissaient, sa poitrine faisait le bruit d’un soufflet de
forge, son œil jetait des flammes, la cloche monstrueuse hennissait toute haletante
sous lui, et alors ce n’était plus ni le bourdon de Notre-Dame ni Quasimodo,
c’était un rêve, un tourbillon, une tempête; le vertige à cheval sur le bruit; un
esprit cramponné à une croupe volante; un étrange centaure moitié homme, moitié
cloche; une espèce d’Astolphe horrible emporté sur un prodigieux hippogriffe de
bronze vivant.

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La présence de cet être extraordinaire faisait circuler dans toute la cathédrale
je ne sais quel souffle de vie. Il semblait qu’il s’échappât de lui, du moins au dire
des superstitions grossissantes de la foule, une émanation mystérieuse qui animait
toutes les pierres de Notre-Dame et faisait palpiter les profondes entrailles de la
vieille église. Il suffisait qu’on le sût là pour que l’on crût voir vivre et remuer les
mille statues des galeries et des portails. Et de fait, la cathédrale semblait une
créature docile et obéissante sous sa main; elle attendait sa volonté pour élever sa
grosse voix; elle était possédée et remplie de Quasimodo comme d’un génie
familier. On eût dit qu’il faisait respirer l’immense édifice. Il y était partout en
effet, il se multipliait sur tous les points du monument. Tantôt on apercevait avec
effroi au plus haut d’une des tours un nain bizarre qui grimpait, serpentait, rampait
à quatre pattes, descendait en dehors sur l’abîme, sautelait de saillie en saillie, et
allait fouiller dans le ventre de quelque gorgone sculptée; c’était Quasimodo
dénichant des corbeaux. Tantôt on se heurtait dans un coin obscur de l’église à
une sorte de chimère vivante, accroupie et renfrognée; c’était Quasimodo pensant.
Tantôt on avisait sous un clocher une tête énorme et un paquet de membres
désordonnés se balançant avec fureur au bout d’une corde; c’était Quasimodo
sonnant les vêpres ou l’angélus. Souvent la nuit on voyait errer une forme hideuse
sur la frêle balustrade découpée en dentelle qui couronne les tours et borde le
pourtour de l’abside; c’était encore le bossu de Notre-Dame. Alors, disaient les
voisines, toute l’église prenait quelque chose de fantastique, de surnaturel,
d’horrible; des yeux et des bouches s’y ouvraient çà et là; on entendait aboyer les
chiens, les guivres, les tarasques de pierre qui veillent jour et nuit, le cou tendu et
la gueule ouverte, autour de la monstrueuse cathédrale; et si c’était une nuit de
Noël, tandis que la grosse cloche qui semblait râler appelait les fidèles à la messe
ardente de minuit, il y avait un tel air répandu sur la sombre façade qu’on eût dit
que le grand portail dévorait la foule et que la rosace la regardait. Et tout cela
venait de Quasimodo. L’Égypte l’eût pris pour le dieu de ce temple; le moyen âge
l’en croyait le démon; il en était l’âme.
A tel point que, pour ceux qui savent que Quasimodo a existé, Notre-Dame est
aujourd’hui déserte, inanimée, morte. On sent qu’il y a quelque chose de disparu.
Ce corps immense est vide; c’est un squelette; l’esprit l’a quitté, on en voit la
place, et voilà tout. C’est comme un crâne où il y a encore des trous pour les yeux,
mais plus de regard.

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IV
LE CHIEN ET SON MAITRE

Il y avait pourtant une créature humaine que Quasimodo exceptait de sa
malice et de sa haine pour les autres, et qu’il aimait autant, plus peut-être que sa
cathédrale; c’était Claude Frollo.
La chose était simple. Claude Frollo l’avait recueilli, l’avait adopté, l’avait
nourri, l’avait élevé. Tout petit, c’est dans les jambes de Claude Frollo qu’il avait
coutume de se réfugier quand les chiens et les enfants aboyaient après lui. Claude
Frollo lui avait appris à parler, à lire, à écrire. Claude Frollo enfin l’avait fait
sonneur de cloches. Or, donner la grosse cloche en mariage à Quasimodo, c’était
donner Juliette à Roméo.
Aussi la reconnaissance de Quasimodo était-elle profonde, passionnée, sans
bornes; et quoique le visage de son père adoptif fût souvent brumeux et sévère,
quoique sa parole fût habituellement brève, dure, impérieuse, jamais cette
reconnaissance ne s’était démentie un seul instant. L’archidiacre avait en
Quasimodo l’esclave le plus soumis, le valet le plus docile, le dogue le plus
vigilant. Quand le pauvre sonneur de cloches était devenu sourd, il s’était établi
entre lui et Claude Frollo une langue de signes, mystérieuse et comprise d’eux
seuls. De cette façon l’archidiacre était le seul être humain avec lequel
Quasimodo eût conservé communication. Il n’était en rapport dans ce monde
qu’avec deux choses, Notre-Dame et Claude Frollo.
Rien de comparable à l’empire de l’archidiacre sur le sonneur, à l’attachement
du sonneur pour l’archidiacre. Il eût suffi d’un signe de Claude et de l’idée de lui
faire plaisir, pour que Quasimodo se précipitât du haut des tours de Notre-Dame.
C’était une chose remarquable que toute cette force physique arrivée chez
Quasimodo à un développement si extraordinaire, et mise aveuglément par lui à la
disposition d’un autre. Il y avait là sans doute dévouement filial, attachement
domestique; il y avait aussi fascination d’un esprit par un autre esprit. C’était une
pauvre, gauche et maladroite organisation qui se tenait la tête basse et les yeux
suppliants devant une intelligence haute et profonde, puissante et supérieure.
Enfin, et par-dessus tout, c’était reconnaissance. Reconnaissance tellement
poussée à sa limite extrême que nous ne saurions à quoi la comparer. Cette vertu
n’est pas de celles dont les plus beaux exemples sont parmi les hommes. Nous

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dirons donc que Quasimodo aimait l’archidiacre comme jamais chien, jamais
cheval, jamais éléphant n’a aimé son maître.

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V
SUITE DE CLAUDE FROLLO

En 1482, Quasimodo avait environ vingt ans, Claude Frollo environ trente-six.
L’un avait grandi, l’autre avait vieilli.
Claude Frollo n’était plus le simple écolier du collége Torchi, le tendre
protecteur d’un petit enfant, le jeune et rêveur philosophe qui savait beaucoup de
choses et qui en ignorait beaucoup. C’était un prêtre austère, grave, morose; un
chargé d’âmes; monsieur l’archidiacre de Josas, le second acolyte de l’évêque,
ayant sur les bras les deux décanats de Montlhéry et de Châteaufort, et cent
soixante-quatorze curés ruraux. C’était un personnage imposant et sombre, devant
lequel tremblaient les enfants de chœur en aube et en jaquette, les machicots, les
confrères de Saint-Augustin, les clercs matutinels de Notre-Dame, quand il passait
lentement sous les hautes ogives du chœur, majestueux, pensif, les bras croisés et
la tête tellement ployée sur la poitrine qu’on ne voyait de sa face que son grand
front chauve.
Dom Claude Frollo n’avait abandonné, du reste, ni la science ni l’éducation de
son jeune frère, ces deux occupations de sa vie. Mais avec le temps il s’était mêlé
quelque amertume à ces choses si douces. A la longue, dit Paul Diacre, le meilleur
lard rancit. Le petit Jehan Frollo, surnommé du Moulin à cause du lieu où il avait
été nourri, n’avait pas grandi dans la direction que Claude avait voulu lui
imprimer. Le grand frère comptait sur un élève pieux, docile, docte, honorable. Or
le petit frère, comme ces jeunes arbres qui trompent l’effort du jardinier, et se
tournent opiniâtrément du côté d’où leur vient l’air et le soleil, le petit frère ne
croissait et ne multipliait, ne poussait de belles branches touffues et luxuriantes
que du côté de la paresse, de l’ignorance et de la débauche. C’était un vrai diable,
fort désordonné, ce qui faisait froncer le sourcil à dom Claude, mais fort drôle et
fort subtil, ce qui faisait sourire le grand frère. Claude l’avait confié à ce même
collége de Torchi où il avait passé ses premières années dans l’étude et le
recueillement; et c’était une douleur pour lui que ce sanctuaire autrefois édifié du
nom de Frollo en fût scandalisé aujourd’hui. Il en faisait quelquefois à Jehan de
fort sévères et de fort longs sermons, que celui-ci essuyait intrépidement. Après
tout, le jeune vaurien avait bon cœur, comme cela se voit dans toutes les
comédies. Mais, le sermon passé, il n’en reprenait pas moins tranquillement le
cours de ses séditions et de ses énormités. Tantôt c’était un béjaune (on appelait

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ainsi les nouveaux débarqués à l’Université) qu’il avait houspillé pour sa
bienvenue; tradition précieuse qui s’est soigneusement perpétuée jusqu’à nos
jours. Tantôt il avait donné le branle à une bande d’écoliers, lesquels s’étaient
classiquement jetés sur un cabaret, quasi classico excitati, puis avaient battu le
tavernier «avec bâtons offensifs», et joyeusement pillé la taverne jusqu’à
effondrer les muids de vin dans la cave. Et puis, c’était un beau rapport en latin
que le sous-moniteur de Torchi apportait piteusement à dom Claude avec cette
douloureuse émargination: Rixa; prima causa vinum optimum potatum. Enfin on
disait, horreur dans un enfant de seize ans, que ses débordements allaient
souventes fois jusqu’à la rue de Glatigny.
De tout cela Claude, contristé et découragé dans ses affections humaines,
s’était jeté avec plus d’emportement dans les bras de la science, cette sœur qui du
moins ne vous rit pas au nez, et vous paye toujours, bien qu’en monnaie
quelquefois un peu creuse, les soins qu’on lui a rendus. Il devint donc de plus en
plus savant, et en même temps, par une conséquence naturelle, de plus en plus
rigide comme prêtre, de plus en plus triste comme homme. Il y a pour chacun de
nous de certains parallélismes entre notre intelligence, nos mœurs et notre
caractère, qui se développent sans discontinuité, et ne se rompent qu’aux grandes
perturbations de la vie.
Comme Claude Frollo avait parcouru dès sa jeunesse le cercle presque entier
des connaissances humaines positives, extérieures et licites, force lui fut, à moins
de s’arrêter ubi defuit orbis, force lui fut d’aller plus loin et de chercher d’autres
aliments à l’activité insatiable de son intelligence. L’antique symbole du serpent
qui se mord la queue convient surtout à la science. Il paraît que Claude Frollo
l’avait éprouvé. Plusieurs personnes graves affirmaient qu’après avoir épuisé le
fas du savoir humain, il avait osé pénétrer dans le nefas. Il avait, disait-on, goûté
successivement toutes les pommes de l’arbre de l’intelligence, et, faim ou dégoût,
il avait fini par mordre au fruit défendu. Il avait pris place tour à tour, comme nos
lecteurs l’ont vu, aux conférences des théologiens en Sorbonne, aux assemblées
des artiens à l’image Saint-Hilaire, aux disputes des décrétistes à l’image Saint-
Martin, aux congrégations des médecins au bénitier de Notre-Dame, ad cupam
Nostræ-Dominæ; tous les mets permis et approuvés que ces quatre grandes
cuisines appelées les quatre facultés pouvaient élaborer et servir à une
intelligence, il les avait dévorés, et la satiété lui en était venue avant que sa faim
fût apaisée; alors il avait creusé plus avant, plus bas, dessous toute cette science
finie, matérielle, limitée; il avait risqué peut-être son âme, et s’était assis dans la
caverne à cette table mystérieuse des alchimistes, des astrologues, des
hermétiques, dont Averroès, Guillaume de Paris et Nicolas Flamel tiennent le bout

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dans le moyen âge, et qui se prolonge dans l’Orient, aux clartés du chandelier à
sept branches, jusqu’à Salomon, Pythagore et Zoroastre.
C’était du moins ce que l’on supposait, à tort ou à raison.
Il est certain que l’archidiacre visitait souvent le cimetière des Saints-
Innocents, où son père et sa mère avaient été enterrés, il est vrai, avec les autres
victimes de la peste de 1466; mais qu’il paraissait beaucoup moins dévot à la
croix de leur fosse qu’aux figures étranges dont était chargé le tombeau de
Nicolas Flamel et de Claude Pernelle, construit tout à côté.
Il est certain qu’on l’avait vu souvent longer la rue des Lombards et entrer
furtivement dans une petite maison qui faisait le coin de la rue des Écrivains et de
la rue Marivault. C’était la maison que Nicolas Flamel avait bâtie, où il était mort
vers 1417, et qui, toujours déserte depuis lors, commençait déjà à tomber en ruine,
tant les hermétiques et les souffleurs de tous les pays en avaient usé les murs rien
qu’en y gravant leurs noms. Quelques voisins même affirmaient avoir vu une fois,
par un soupirail, l’archidiacre Claude creusant, remuant et bêchant la terre dans
ces deux caves, dont les jambes étrières avaient été barbouillées de vers et
d’hiéroglyphes sans nombre par Nicolas Flamel lui-même. On supposait que
Flamel avait enfoui la pierre philosophale dans ces caves; et les alchimistes,
pendant deux siècles, depuis Magistri jusqu’au père Pacifique, n’ont cessé d’en
tourmenter le sol que lorsque la maison, si cruellement fouillée et retournée, a fini
par s’en aller en poussière sous leurs pieds.
Il est certain encore que l’archidiacre s’était épris d’une passion singulière
pour le portail symbolique de Notre-Dame, cette page de grimoire écrite en pierre
par l’évêque Guillaume de Paris, lequel a sans doute été damné pour avoir attaché
un si infernal frontispice au saint poëme que chante éternellement le reste de
l’édifice. L’archidiacre Claude passait aussi pour avoir approfondi le colosse de
saint Christophe et cette longue statue énigmatique qui se dressait alors à l’entrée
du parvis et que le peuple appelait dans ses dérisions Monsieur Legris. Mais, ce
que tout le monde avait pu remarquer, c’était les interminables heures qu’il
employait souvent, assis sur le parapet du parvis, à contempler les sculptures du
portail, examinant tantôt les vierges folles avec leurs lampes renversées, tantôt les
vierges sages avec leurs lampes droites; d’autres fois, calculant l’angle du regard
de ce corbeau qui tient au portail de gauche et qui regarde dans l’église un point
mystérieux où est certainement cachée la pierre philosophale, si elle n’est pas
dans la cave de Nicolas Flamel. C’était, disons-le en passant, une destinée
singulière pour l’église Notre-Dame à cette époque que d’être ainsi aimée à deux
degrés différents, et avec tant de dévotion, par deux êtres aussi dissemblables que

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Claude et Quasimodo; aimée par l’un, sorte de demi-homme instinctif et sauvage,
pour sa beauté, pour sa stature, pour les harmonies qui se dégagent de son
magnifique ensemble; aimée par l’autre, imagination savante et passionnée, pour
sa signification, pour son mythe, pour le sens qu’elle renferme, pour le symbole
épars sous les sculptures de sa façade, comme le premier texte sous le second
dans un palimpseste, en un mot, pour l’énigme qu’elle propose éternellement à
l’intelligence.
Il est certain enfin que l’archidiacre s’était accommodé, dans celle des deux
tours qui regarde sur la Grève, tout à côté de la cage aux cloches, une petite
cellule fort secrète où nul n’entrait, pas même l’évêque, disait-on, sans son congé.
Cette cellule avait été jadis pratiquée presque au sommet de la tour, parmi les nids
de corbeaux, par l’évêque Hugo de Besançon[6], qui y avait maléficié dans son
temps. Ce que renfermait cette cellule, nul ne le savait; mais on avait vu souvent,
des grèves du Terrain, la nuit, à une petite lucarne qu’elle avait sur le derrière de
la tour, paraître, disparaître et reparaître à intervalles courts et égaux une clarté
rouge, intermittente, bizarre, qui semblait suivre les aspirations haletantes d’un
soufflet, et venir plutôt d’une flamme que d’une lumière. Dans l’ombre, à cette
hauteur, cela faisait un effet singulier; et les bonnes femmes disaient: Voilà
l’archidiacre qui souffle! l’enfer pétille là-haut.
Il n’y avait pas dans tout cela, après tout, grandes preuves de sorcellerie; mais
c’était bien toujours autant de fumée qu’il en fallait pour supposer du feu, et
l’archidiacre avait un renom assez formidable. Nous devons dire pourtant que les
sciences d’Égypte, que la nécromancie, que la magie, même la plus blanche et la
plus innocente, n’avaient pas d’ennemi plus acharné, pas de dénonciateur plus
impitoyable par-devant messieurs de l’officialité de Notre-Dame. Que ce fût
sincère horreur ou jeu joué du larron qui crie au voleur! cela n’empêchait pas
l’archidiacre d’être considéré par les doctes têtes du chapitre comme une âme
aventurée dans le vestibule de l’enfer, perdue dans les antres de la cabale,
tâtonnant dans les ténèbres des sciences occultes. Le peuple ne s’y méprenait pas
non plus; chez quiconque avait un peu de sagacité, Quasimodo passait pour le
démon, Claude Frollo pour le sorcier. Il était évident que le sonneur devait servir
l’archidiacre pendant un temps donné, au bout duquel il emporterait son âme en
guise de payement. Aussi l’archidiacre était-il, malgré l’austérité excessive de sa
vie, en mauvaise odeur parmi les bonnes âmes; et il n’y avait pas nez de dévote si
inexpérimentée qui ne le flairât magicien.
Et si, en vieillissant, il s’était formé des abîmes dans sa science, il s’en était
aussi formé dans son cœur. C’est du moins ce qu’on était fondé à croire en
examinant cette figure sur laquelle on ne voyait reluire son âme qu’à travers un

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sombre nuage. D’où lui venait ce large front chauve, cette tête toujours penchée,
cette poitrine toujours soulevée de soupirs? Quelle secrète pensée faisait sourire
sa bouche avec tant d’amertume au même moment où ses sourcils froncés se
rapprochaient comme deux taureaux qui vont lutter? Pourquoi son reste de
cheveux était-il déjà gris? Quel était ce feu intérieur qui éclatait parfois dans son
regard, au point que son œil ressemblait à un trou percé dans la paroi d’une
fournaise?
Ces symptômes d’une violente préoccupation morale avaient surtout acquis un
haut degré d’intensité à l’époque où se passe cette histoire. Plus d’une fois un
enfant de chœur s’était enfui effrayé de le trouver seul dans l’église, tant son
regard était étrange et éclatant. Plus d’une fois, dans le chœur, à l’heure des
offices, son voisin de stalle l’avait entendu mêler au plain-chant ad omnem tonum
des parenthèses inintelligibles. Plus d’une fois la buandière du Terrain, chargée de
«laver le chapitre», avait observé, non sans effroi, des marques d’ongles et de
doigts crispés dans le surplis de monsieur l’archidiacre de Josas.
D’ailleurs il redoublait de sévérité et n’avait jamais été plus exemplaire. Par
état comme par caractère, il s’était toujours tenu éloigné des femmes; il semblait
les haïr plus que jamais. Le seul frémissement d’une cotte-hardie de soie faisait
tomber son capuchon sur ses yeux. Il était sur ce point tellement jaloux d’austérité
et de réserve, que lorsque la dame de Beaujeu, fille du roi, vint, au mois de
décembre 1481, visiter le cloître de Notre-Dame, il s’opposa gravement à son
entrée, rappelant à l’évêque le statut du Livre Noir, daté de la vigile Saint-
Barthélemy 1334, qui interdit, l’accès du cloître à toute femme «quelconque,
vieille ou jeune, maîtresse ou chambrière». Sur quoi l’évêque avait été contraint
de lui citer l’ordonnance du légat Odo, qui excepte certaines grandes dames,
aliquæ magnates mulieres, quæ sine scandalo vitari non possunt. Et encore
l’archidiacre protesta-t-il, objectant que l’ordonnance du légat, laquelle remontait
à 1207, était antérieure de cent vingt-sept ans au Livre Noir, et par conséquent
abrogée de fait par lui. Et il avait refusé de paraître devant la princesse.
On remarquait en outre que son horreur pour les égyptiennes et les zingari
semblait redoubler depuis quelque temps. Il avait sollicité de l’évêque un édit qui
fît expresse défense aux bohémiennes de venir danser et tambouriner sur la place
du parvis, et il compulsait depuis le même temps les affiches moisies de l’official,
afin de réunir les cas de sorciers et de sorcières condamnés au feu ou à la corde
pour complicité de maléfices avec des boucs, des truies ou des chèvres.

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VI
IMPOPULARITÉ

L’archidiacre et le sonneur, nous l’avons déjà dit, étaient médiocrement aimés
du gros et menu peuple des environs de la cathédrale. Quand Claude et
Quasimodo sortaient ensemble, ce qui arrivait maintes fois, et qu’on les voyait
traverser de compagnie, le valet suivant le maître, les rues fraîches, étroites et
sombres du pâté Notre-Dame, plus d’une mauvaise parole, plus d’un fredon
ironique, plus d’un quolibet insultant les harcelait au passage, à moins que Claude
Frollo, ce qui arrivait rarement, ne marchât la tête droite et levée, montrant son
front sévère et presque auguste aux goguenards interdits.
Tous deux étaient dans leur quartier comme «les poëtes» dont parle Régnier.

Toutes sortes de gens vont après les poëtes,
Comme après les hiboux vont criant les fauvettes.

Tantôt c’était un marmot sournois qui risquait sa peau et ses os pour avoir le
plaisir ineffable d’enfoncer une épingle dans la bosse de Quasimodo. Tantôt une
belle jeune fille, gaillarde et plus effrontée qu’il n’aurait fallu, frôlait la robe noire
du prêtre, en lui chantant sous le nez la chanson sardonique: niche, niche, le
diable est pris. Quelquefois un groupe squalide de vieilles, échelonné et accroupi
dans l’ombre sur les degrés d’un porche, bougonnait avec bruit au passage de
l’archidiacre et du carillonneur, et leur jetait en maugréant cette encourageante
bienvenue: «Hum! en voici un qui a l’âme faite comme l’autre a le corps!» Ou
bien c’était une bande d’écoliers et de pousse-cailloux jouant aux merelles qui se
levait en masse et les saluait classiquement de quelque huée en latin: Eia! eia!
Claudius cum claudo!
Mais le plus souvent l’injure passait inaperçue du prêtre et du sonneur. Pour
entendre toutes ces gracieuses choses, Quasimodo était trop sourd et Claude trop
rêveur.

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LIVRE CINQUIÈME

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LIVRE CINQUIÈME

I
ABBAS BEATI MARTINI

La renommée de dom Claude s’était étendue au loin. Elle lui valut, à peu près
vers l’époque où il refusa de voir madame de Beaujeu, une visite dont il garda
longtemps le souvenir.
C’était un soir. Il venait de se retirer après l’office dans sa cellule canonicale
du cloître Notre-Dame. Celle-ci, hormis peut-être quelques fioles de verre
reléguées dans un coin, et pleines d’une poudre assez équivoque qui ressemblait
fort à de la poudre de projection, n’offrait rien d’étrange ni de mystérieux. Il y
avait bien çà et là quelques inscriptions sur le mur, mais c’étaient de pures
sentences de science ou de piété extraites des bons auteurs. L’archidiacre venait
de s’asseoir, à la clarté d’un trois-becs de cuivre, devant un vaste bahut chargé de
manuscrits. Il avait appuyé son coude sur le livre tout grand ouvert d’Honorius
d’Autun, De prædestinatione et libero arbitrio, et il feuilletait avec une réflexion
profonde un in-folio imprimé qu’il venait d’apporter, le seul produit de la presse
que renfermât sa cellule. Au milieu de sa rêverie, on frappa à sa porte.—Qui est
là? cria le savant du ton gracieux d’un dogue affamé qu’on dérange de son os.
Une voix répondit du dehors.—Votre ami, Jacques Coictier.—Il alla ouvrir.
C’était en effet le médecin du roi; un personnage d’une cinquantaine d’années,
dont la physionomie dure n’était corrigée que par un regard rusé. Un autre homme
l’accompagnait. Tous deux portaient une longue robe couleur ardoise fourrée de
petit-gris, ceinturonnée et fermée, avec le bonnet de même étoffe et de même
couleur. Leurs mains disparaissaient sous leurs manches, leurs pieds sous leurs
robes, leurs yeux sous leurs bonnets.
—Dieu me soit en aide, messires! dit l’archidiacre en les introduisant, je ne
m’attendais pas à si honorable visite à pareille heure. Et tout en parlant de cette
façon courtoise, il promenait du médecin à son compagnon un regard inquiet et
scrutateur.

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—Il n’est jamais trop tard pour venir visiter un savant aussi considérable que
dom Claude Frollo de Tirechappe, répondit le docteur Coictier, dont l’accent
franc-comtois faisait traîner toutes ses phrases avec la majesté d’une robe à queue.
Alors commença entre le médecin et l’archidiacre un de ces prologues
congratulateurs qui précédaient à cette époque, selon l’usage, toute conversation
entre savants, et qui ne les empêchaient pas de se détester le plus cordialement du
monde. Au reste, il en est encore de même aujourd’hui; toute bouche de savant
qui complimente un autre savant est un vase de fiel emmiellé.
Les félicitations de Claude Frollo à Jacques Coictier avaient trait surtout aux
nombreux avantages temporels que le digne médecin avait su extraire, dans le
cours de sa carrière si enviée, de chaque maladie du roi, opération d’une alchimie
meilleure et plus certaine que la poursuite de la pierre philosophale.
—En vérité, monsieur le docteur Coictier, j’ai eu grande joie d’apprendre
l’évêché de votre neveu, mon révérend seigneur Pierre Versé. N’est-il pas évêque
d’Amiens?
—Oui, monsieur l’archidiacre; c’est une grâce et miséricorde de Dieu.
—Savez-vous que vous aviez bien grande mine, le jour de Noël, à la tête de
votre compagnie de la chambre des comptes, monsieur le président?
—Vice-président, dom Claude. Hélas! rien de plus.
—Où en est votre superbe maison de la rue Saint-André des Arcs? C’est un
Louvre. J’aime fort l’abricotier qui est sculpté sur la porte avec ce jeu de mots qui
est plaisant: A L’ABRI-COTIER.
—Hélas! maître Claude, toute cette maçonnerie me coûte gros. A mesure que
la maison s’édifie, je me ruine.
—Ho! n’avez-vous pas vos revenus de la geôle et du bailliage du Palais, et la
rente de toutes les maisons, étaux, loges, échoppes de la clôture? C’est traire une
belle mamelle.
—Ma châtellenie de Poissy ne m’a rien rapporté cette année.
—Mais vos péages de Triel, de Saint-James, de Saint-Germain-en-Laye, sont
toujours bons.
—Six-vingts livres, pas même parisis.

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—Vous avez votre office de conseiller du roi. C’est fixe cela.
—Oui, confrère Claude, mais cette maudite seigneurie de Poligny, dont on fait
bruit, ne me vaut pas soixante écus d’or, bon an, mal an.
Il y avait dans les compliments que dom Claude adressait à Jacques Coictier
cet accent sardonique, aigre et sourdement railleur, ce sourire triste et cruel d’un
homme supérieur et malheureux qui joue un moment par distraction avec
l’épaisse prospérité d’un homme vulgaire. L’autre ne s’en apercevait pas.
—Sur mon âme, dit enfin Claude en lui serrant la main, je suis aise de vous
voir en si grande santé.
—Merci, maître Claude.
—A propos, s’écria dom Claude, comment va votre royal malade?
—Il ne paye pas assez son médecin, répondit le docteur en jetant un regard de
côté à son compagnon.
—Vous trouvez, compère Coictier? dit le compagnon.
Cette parole, prononcée du ton de la surprise et du reproche, ramena sur ce
personnage inconnu l’attention de l’archidiacre qui, à vrai dire, ne s’en était pas
complétement détournée un seul moment depuis que cet étranger avait franchi le
seuil de la cellule. Il avait même fallu les mille raisons qu’il avait de ménager le
docteur Jacques Coictier, le tout-puissant médecin du roi Louis XI, pour qu’il le
reçût ainsi accompagné. Aussi sa mine n’eut-elle rien de bien cordial quand
Jacques Coictier lui dit:
—A propos, dom Claude, je vous amène un confrère qui vous a voulu voir sur
votre renommée.
—Monsieur est de la science? demanda l’archidiacre en fixant sur le
compagnon de Coictier son œil pénétrant. Il ne trouva pas sous les sourcils de
l’inconnu un regard moins perçant et moins défiant que le sien.
C’était, autant que la faible clarté de la lampe permettait d’en juger, un
vieillard d’environ soixante ans et de moyenne taille, qui paraissait assez malade
et cassé. Son profil, quoique d’une ligne très bourgeoise, avait quelque chose de
puissant et de sévère; sa prunelle étincelait sous une arcade sourcilière très
profonde, comme une lumière au fond d’un antre; et, sous le bonnet rabattu qui lui
tombait sur le nez, on sentait tourner les larges plans d’un front de génie.

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Il se chargea de répondre lui-même à la question de l’archidiacre.
—Révérend maître, dit-il d’un ton grave, votre renom est venu jusqu’à moi, et
j’ai voulu vous consulter. Je ne suis qu’un pauvre gentilhomme de province qui
ôte ses souliers avant d’entrer chez les savants. Il faut que vous sachiez mon nom.
Je m’appelle le compère Tourangeau.
—Singulier nom pour un gentilhomme! pensa l’archidiacre. Cependant il se
sentait devant quelque chose de fort et de sérieux. L’instinct de sa haute
intelligence lui en faisait deviner une non moins haute sous le bonnet fourré du
compère Tourangeau; et en considérant cette grave figure, le rictus ironique que la
présence de Jacques Coictier avait fait éclore sur son visage morose s’évanouit
peu à peu, comme le crépuscule à un horizon de nuit. Il s’était rassis morne et
silencieux sur son grand fauteuil, son coude avait repris sa place accoutumée sur
la table, et son front sur sa main. Après quelques moments de méditation, il fit
signe aux deux visiteurs de s’asseoir, et adressa la parole au compère Tourangeau.
—Vous venez me consulter, maître, et sur quelle science?
—Révérend, répondit le compère Tourangeau, je suis malade, très malade. On
vous dit grand Esculape, et je suis venu vous demander un conseil de médecine.
—Médecine! dit l’archidiacre en hochant la tête. Il sembla se recueillir un
instant et reprit:—Compère Tourangeau, puisque c’est votre nom, tournez la tête.
Vous trouverez ma réponse toute écrite sur le mur.
Le compère Tourangeau obéit, et lut au-dessus de sa tête cette inscription
gravée sur la muraille: «La médecine est fille des songes.—Jamblique.»
Cependant le docteur Jacques Coictier avait entendu la question de son
compagnon avec un dépit que la réponse de dom Claude avait redoublé. Il se
pencha à l’oreille du compère Tourangeau, et lui dit, assez bas pour ne pas être
entendu de l’archidiacre:—Je vous avais prévenu que c’était un fou. Vous l’avez
voulu voir!
—C’est qu’il se pourrait fort bien qu’il eût raison, ce fou, docteur Jacques!
répondit le compère du même ton, et avec un sourire amer.
—Comme il vous plaira, répliqua Coictier sèchement. Puis, s’adressant à
l’archidiacre:—Vous êtes preste en besogne, dom Claude, et vous n’êtes guère
plus empêché d’Hippocratès qu’un singe d’une noisette. La médecine un songe!
Je doute que les pharmacopoles et les maîtres mires se tinssent de vous lapider
s’ils étaient là. Donc vous niez l’influence des philtres sur le sang, des onguents

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sur la chair! Vous niez cette éternelle pharmacie de fleurs et de métaux qu’on
appelle le monde, faite exprès pour cet éternel malade qu’on appelle l’homme!
—Je ne nie, dit froidement dom Claude, ni la pharmacie ni le malade. Je nie le
médecin.
—Donc il n’est pas vrai, reprit Coictier avec chaleur, que la goutte soit une
dartre en dedans, qu’on guérisse une plaie d’artillerie par l’application d’une
souris rôtie, qu’un jeune sang convenablement infusé rende la jeunesse à de
vieilles veines; il n’est pas vrai que deux et deux font quatre, et que
l’emprostathonos succède à l’opistathonos.
L’archidiacre répondit sans s’émouvoir:—Il y a certaines choses dont je pense
d’une certaine façon.
Coictier devint rouge de colère.
—Là, là, mon bon Coictier, ne nous fâchons pas, dit le compère Tourangeau.
Monsieur l’archidiacre est notre ami.
Coictier se calma en grommelant à demi-voix:—Après tout, c’est un fou!
—Pasquedieu, maître Claude, reprit le compère Tourangeau après un silence,
vous me gênez fort. J’avais deux consultations à requérir de vous, l’une touchant
ma santé, l’autre touchant mon étoile.
—Monsieur, repartit l’archidiacre, si c’est là votre pensée, vous auriez aussi
bien fait de ne pas vous essouffler aux degrés de mon escalier. Je ne crois pas à la
médecine. Je ne crois pas à l’astrologie.
—En vérité! dit le compère avec surprise.
Coictier riait d’un rire forcé.
—Vous voyez bien qu’il est fou, dit-il tout bas au compère Tourangeau. Il ne
croit pas à l’astrologie!
—Le moyen d’imaginer, poursuivit dom Claude, que chaque rayon d’étoile
est un fil qui tient à la tête d’un homme!
—Et à quoi croyez-vous donc? s’écria le compère Tourangeau.
L’archidiacre resta un moment indécis, puis il laissa échapper un sombre
sourire qui semblait démentir sa réponse:—Credo in Deum.

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—Dominum nostrum, ajouta le compère Tourangeau avec un signe de croix.
—Amen, dit Coictier.
—Révérend maître, reprit le compère, je suis charmé dans l’âme de vous voir
en si bonne religion. Mais, grand savant que vous êtes, l’êtes-vous donc à ce point
de ne plus croire à la science?
—Non, dit l’archidiacre en saisissant le bras du compère Tourangeau, et un
éclair d’enthousiasme se ralluma dans sa terne prunelle, non, je ne nie pas la
science. Je n’ai pas rampé si longtemps à plat ventre et les ongles dans la terre à
travers les innombrables embranchements de la caverne sans apercevoir, au loin
devant moi, au bout de l’obscure galerie, une lumière, une flamme, quelque
chose, le reflet sans doute de l’éblouissant laboratoire central où les patients et les
sages ont surpris Dieu.
—Et enfin, interrompit le Tourangeau, quelle chose tenez-vous vraie et
certaine?
—L’alchimie.
Coictier se récria.—Pardieu, dom Claude, l’alchimie a sa raison sans doute,
mais pourquoi blasphémer la médecine et l’astrologie?
—Néant, votre science de l’homme! néant, votre science du ciel! dit
l’archidiacre avec empire.
—C’est mener grand train Épidaurus et la Chaldée, répliqua le médecin en
ricanant.
—Écoutez, messire Jacques. Ceci est dit de bonne foi. Je ne suis pas médecin
du roi, et sa majesté ne m’a pas donné le jardin Dédalus pour y observer les
constellations...—Ne vous fâchez pas et écoutez-moi.—Quelle vérité avez-vous
tirée, je ne dis pas de la médecine, qui est chose par trop folle, mais de
l’astrologie? Citez-moi les vertus du boustrophédon vertical, les trouvailles du
nombre ziruph et celles du nombre zephirod.
—Nierez-vous, dit Coictier, la force sympathique de la clavicule et que la
cabalistique en dérive?
—Erreur, messire Jacques! aucune de vos formules n’aboutit à la réalité.
Tandis que l’alchimie a ses découvertes. Contesterez-vous des résultats comme
ceux-ci?—La glace enfermée sous terre pendant mille ans se transforme en cristal
de roche.—Le plomb est l’aïeul de tous les métaux. (Car l’or n’est pas un métal,

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l’or est la lumière.)—Il ne faut au plomb que quatre périodes de deux cents ans
chacune pour passer successivement de l’état de plomb à l’état d’arsenic rouge, de
l’arsenic rouge à l’étain, de l’étain à l’argent.—Sont-ce là des faits? Mais croire à
la clavicule, à la ligne pleine et aux étoiles, c’est aussi ridicule que de croire, avec
les habitants du Grand-Cathay, que le loriot se change en taupe et les grains de blé
en poissons du genre cyprin!
—J’ai étudié l’hermétique, s’écria Coictier, et j’affirme...
Le fougueux archidiacre ne le laissa pas achever.—Et moi j’ai étudié la
médecine, l’astrologie et l’hermétique. Ici seulement est la vérité (en parlant ainsi
il avait pris sur le bahut une fiole pleine de cette poudre dont nous avons parlé
plus haut), ici seulement est la lumière! Hippocratès, c’est un rêve; Urania, c’est
un rêve; Hermès, c’est une pensée. L’or, c’est le soleil; faire de l’or, c’est être
Dieu. Voilà l’unique science. J’ai sondé la médecine et l’astrologie, vous dis-je!
néant, néant. Le corps humain, ténèbres; les astres, ténèbres!
Et il retomba sur son fauteuil dans une attitude puissante et inspirée. Le
compère Tourangeau l’observait en silence. Coictier s’efforçait de ricaner,
haussait imperceptiblement les épaules, et répétait à voix basse: Un fou!
—Et, dit tout à coup le Tourangeau, le but mirifique, l’avez-vous touché?
avez-vous fait de l’or?
—Si j’en avais fait, répondit l’archidiacre en articulant lentement ses paroles
comme un homme qui réfléchit, le roi de France s’appellerait Claude et non
Louis.
Le compère fronça le sourcil.
—Qu’est-ce que je dis là? reprit dom Claude avec un sourire de dédain. Que
me ferait le trône de France quand je pourrais rebâtir l’empire d’Orient!
—A la bonne heure! dit le compère.
—Oh! le pauvre fou! murmura Coictier.
L’archidiacre poursuivit, paraissant ne plus répondre qu’à ses pensées.
—Mais non, je rampe encore; je m’écorche la face et les genoux aux cailloux
de la voie souterraine. J’entrevois, je ne contemple pas! je ne lis pas, j’épèle!
—Et quand vous saurez lire, demanda le compère, ferez-vous de l’or?

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—Qui en doute? dit l’archidiacre.
—En ce cas, Notre-Dame sait que j’ai grande nécessité d’argent, et je voudrais
bien apprendre à lire dans vos livres. Dites-moi, révérend maître, votre science
est-elle pas ennemie ou déplaisante à Notre-Dame?
A cette question du compère, dom Claude se contenta de répondre avec une
tranquille hauteur:—De qui suis-je archidiacre?
—Cela est vrai, mon maître. Eh bien! vous plairait-il de m’initier? Faites-moi
épeler avec vous.
Claude prit l’attitude majestueuse et pontificale d’un Samuel.
—Vieillard, il faut de plus longues années qu’il ne vous en reste pour
entreprendre ce voyage à travers les choses mystérieuses. Votre tête est bien grise!
On ne sort de la caverne qu’avec des cheveux blancs, mais on n’y entre qu’avec
des cheveux noirs. La science sait bien toute seule creuser, flétrir et dessécher les
faces humaines; elle n’a pas besoin que la vieillesse lui apporte des visages tout
ridés. Si cependant l’envie vous possède de vous mettre en discipline à votre âge
et de déchiffrer l’alphabet redoutable des sages, venez à moi, c’est bien,
j’essayerai. Je ne vous dirai pas, à vous pauvre vieux, d’aller visiter les chambres
sépulcrales des pyramides dont parle l’ancien Hérodotus, ni la tour de briques de
Babylone, ni l’immense sanctuaire de marbre blanc du temple indien d’Eklinga.
Je n’ai pas vu plus que vous les maçonneries chaldéennes construites suivant la
forme sacrée du Sikra, ni le temple de Salomon qui est détruit, ni les portes de
pierre du sépulcre des rois d’Israël qui sont brisées. Nous nous contenterons des
fragments du livre d’Hermès que nous avons ici. Je vous expliquerai la statue de
saint Christophe, le symbole du semeur, et celui des deux anges qui sont au portail
de la Sainte-Chapelle, et dont l’un a sa main dans un vase et l’autre dans une
nuée...
Ici, Jacques Coictier, que les répliques fougueuses de l’archidiacre avaient
désarçonné, se remit en selle, et l’interrompit du ton triomphant d’un savant qui
en redresse un autre:—Erras, amice Claudi. Le symbole n’est pas le nombre.
Vous prenez Orpheus pour Hermès.
—C’est vous qui errez, répliqua gravement l’archidiacre. Dédalus, c’est le
soubassement; Orpheus, c’est la muraille; Hermès, c’est l’édifice, c’est le tout.—
Vous viendrez quand vous voudrez, poursuivit-il en se tournant vers le
Tourangeau, je vous montrerai les parcelles d’or restées au fond du creuset de
Nicolas Flamel, et vous les comparerez à l’or de Guillaume de Paris. Je vous

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apprendrai les vertus secrètes du mot grec peristera. Mais, avant tout, je vous
ferai lire l’une après l’autre les lettres de marbre de l’alphabet, les pages de granit
du livre. Nous irons du portail de l’évêque Guillaume et de Saint-Jean le Rond à
la Sainte-Chapelle, puis à la maison de Nicolas Flamel, rue Marivault, à son
tombeau, qui est aux Saints-Innocents, à ses deux hôpitaux rue de Montmorency.
Je vous ferai lire les hiéroglyphes dont sont couverts les quatre gros chenets de fer
du portail de l’hôpital Saint-Gervais et de la rue de la Ferronnerie. Nous épèlerons
encore ensemble les façades de Saint-Côme, de Sainte-Geneviève-des-Ardents, de
Saint-Martin, de Saint-Jacques-de-la-Boucherie...
Il y avait déjà longtemps que le Tourangeau, si intelligent que fût son regard,
paraissait ne plus comprendre dom Claude. Il l’interrompit.
—Pasquedieu! qu’est-ce que c’est donc que vos livres?
—En voici un, dit l’archidiacre.
Et, ouvrant la fenêtre de la cellule, il désigna du doigt l’immense église de
Notre-Dame, qui, découpant sur un ciel étoilé la silhouette noire de ses deux
tours, de ses côtes de pierre et de sa croupe monstrueuse, semblait un énorme
sphinx à deux têtes assis au milieu de la ville.
L’archidiacre considéra quelque temps en silence le gigantesque édifice, puis
étendant avec un soupir sa main droite vers le livre imprimé qui était ouvert sur sa
table et sa main gauche vers Notre-Dame, et promenant un triste regard du livre à
l’église:
—Hélas! dit-il, ceci tuera cela.
Coictier, qui s’était approché du livre avec empressement, ne put s’empêcher
de s’écrier:—Hé mais! qu’y a-t-il donc de si redoutable en ceci: Glossa in epistolas D.
Pauli. Norimbergæ, Antonius Koburger. 1474. Ce n’est pas nouveau. C’est un livre
de Pierre Lombard, le Maître des Sentences. Est-ce parce qu’il est imprimé?
—Vous l’avez dit, répondit Claude, qui semblait absorbé dans une profonde
méditation et se tenait debout, appuyant son index reployé sur l’in-folio sorti des
presses fameuses de Nuremberg. Puis il ajouta ces paroles mystérieuses:—Hélas!
hélas! les petites choses viennent à bout des grandes; une dent triomphe d’une
masse. Le rat du Nil tue le crocodile, l’espadon tue la baleine, le livre tuera
l’édifice!
Le couvre-feu du cloître sonna au moment où le docteur Jacques répétait tout
bas à son compagnon son éternel refrain: Il est fou. A quoi le compagnon répondit

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cette fois:—Je crois que oui.
C’était l’heure où aucun étranger ne pouvait rester dans le cloître. Les deux
visiteurs se retirèrent.—Maître, dit le compère Tourangeau en prenant congé de
l’archidiacre, j’aime les savants et les grands esprits, et je vous tiens en estime
singulière. Venez demain au palais des Tournelles, et demandez l’abbé de Saint-
Martin de Tours.
L’archidiacre rentra chez lui stupéfait, comprenant enfin quel personnage
c’était que le compère Tourangeau, et se rappelant ce passage du cartulaire de
Saint-Martin de Tours: Abbas beati Martini, SCILICET REX FRANCIÆ, est canonicus
de consuetudine et habet parvam præbendam quam habet sanctus Venantius et
debet sedere in sede thesaurarii.
On affirmait que depuis cette époque l’archidiacre avait de fréquentes
conférences avec Louis XI, quand sa majesté venait à Paris, et que le crédit de
dom Claude faisait ombre à Olivier le Daim et à Jacques Coictier, lequel, selon sa
manière, en rudoyait fort le roi.

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II
CECI TUERA CELA

Nos lectrices nous pardonneront de nous arrêter un moment pour chercher
quelle pouvait être la pensée qui se dérobait sous ces paroles énigmatiques de
l’archidiacre: Ceci tuera cela. Le livre tuera l’édifice.
A notre sens, cette pensée avait deux faces. C’était d’abord une pensée de
prêtre. C’était l’effroi du sacerdoce devant un agent nouveau, l’imprimerie.
C’était l’épouvante et l’éblouissement de l’homme du sanctuaire devant la presse
lumineuse de Gutenberg. C’était la chaire et le manuscrit, la parole parlée et la
parole écrite, s’alarmant de la parole imprimée; quelque chose de pareil à la
stupeur d’un passereau qui verrait l’ange Légion ouvrir ses six millions d’ailes.
C’était le cri du prophète qui entend déjà bruire et fourmiller l’humanité
émancipée, qui voit dans l’avenir l’intelligence saper la foi, l’opinion détrôner la
croyance, le monde secouer Rome. Pronostic du philosophe qui voit la pensée
humaine, volatilisée par la presse, s’évaporer du récipient théocratique. Terreur du
soldat qui examine le bélier d’airain et qui dit: La tour croulera. Cela signifiait
qu’une puissance allait succéder à une autre puissance. Cela voulait dire: La
presse tuera l’église.
Mais sous cette pensée, la première et la plus simple sans doute, il y en avait à
notre avis une autre, plus neuve, un corollaire de la première moins facile à
apercevoir et plus facile à contester, une vue tout aussi philosophique, non plus du
prêtre seulement, mais du savant et de l’artiste. C’était pressentiment que la
pensée humaine, en changeant de forme, allait changer de mode d’expression; que
l’idée capitale de chaque génération ne s’écrirait plus avec la même matière et de
la même façon; que le livre de pierre, si solide et si durable, allait faire place au
livre de papier, plus solide et plus durable encore. Sous ce rapport, la vague
formule de l’archidiacre avait un second sens; elle signifiait qu’un art allait
détrôner un autre art. Elle voulait dire: L’imprimerie tuera l’architecture.
En effet, depuis l’origine des choses jusqu’au quinzième siècle de l’ère
chrétienne inclusivement, l’architecture est le grand livre de l’humanité,
l’expression principale de l’homme à ses divers états de développement, soit
comme force, soit comme intelligence.

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Quand la mémoire des premières races se sentit surchargée, quand le bagage
des souvenirs du genre humain devint si lourd et si confus que la parole, nue et
volante, risqua d’en perdre en chemin, on les transcrivit sur le sol de la façon la
plus visible, la plus durable et la plus naturelle à la fois. On scella chaque tradition
sous un monument.
Les premiers monuments furent de simples quartiers de roche que le fer
n’avait pas touchés, dit Moïse. L’architecture commença comme toute écriture.
Elle fut d’abord alphabet. On plantait une pierre debout, et c’était une lettre, et
chaque lettre était un hiéroglyphe, et sur chaque hiéroglyphe reposait un groupe
d’idées, comme le chapiteau sur la colonne. Ainsi firent les premières races,
partout, au même moment, sur la surface du monde entier. On retrouve la pierre
levée des Celtes dans la Sibérie d’Asie, dans les pampas d’Amérique.
Plus tard, on fit des mots. On superposa la pierre à la pierre, on accoupla ces
syllabes de granit, le verbe essaya quelques combinaisons. Le dolmen et le
cromlech celtes, le tumulus étrusque, le galgal hébreu, sont des mots. Quelques-
uns, le tumulus surtout, sont des noms propres. Quelquefois même, quand on avait
beaucoup de pierres et une vaste plage, on écrivait une phrase. L’immense
entassement de Karnac est déjà une formule tout entière.
Enfin on fit des livres. Les traditions avaient enfanté des symboles, sous
lesquels elles disparaissaient comme le tronc de l’arbre sous son feuillage; tous
ces symboles, auxquels l’humanité avait foi, allaient croissant, se multipliant, se
croisant, se compliquant de plus en plus; les premiers monuments ne suffisaient
plus à les contenir; ils en étaient débordés de toutes parts; à peine ces monuments
exprimaient-ils encore la tradition primitive, comme eux simple, nue et gisante
sur le sol. Le symbole avait besoin de s’épanouir dans l’édifice. L’architecture
alors se développa avec la pensée humaine; elle devint géante à mille têtes et à
mille bras, et fixa sous une forme éternelle, visible, palpable, tout ce symbole
flottant. Tandis que Dédale, qui est la force, mesurait, tandis qu’Orphée, qui est
l’intelligence, chantait, le pilier qui est une lettre, l’arcade qui est une syllabe, la
pyramide qui est un mot, mis en mouvement à la fois par une loi de géométrie et
par une loi de poésie, se groupaient, se combinaient, s’amalgamaient,
descendaient, montaient, se juxtaposaient sur le sol, s’étageaient dans le ciel,
jusqu’à ce qu’ils eussent écrit, sous la dictée de l’idée générale d’une époque, ces
livres merveilleux qui étaient aussi de merveilleux édifices: la pagode d’Eklinga,
le Rhamseïon d’Égypte, le temple de Salomon.
L’idée mère, le verbe, n’était pas seulement au fond de tous ces édifices, mais
encore dans la forme. Le temple de Salomon, par exemple, n’était point

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simplement la reliure du livre saint, il était le livre saint lui-même. Sur chacune de
ses enceintes concentriques, les prêtres pouvaient lire le verbe traduit et manifesté
aux yeux, et ils suivaient ainsi ses transformations de sanctuaire en sanctuaire
jusqu’à ce qu’ils le saisissent dans son dernier tabernacle, sous sa forme la plus
concrète, qui était encore de l’architecture, l’arche. Ainsi le verbe était enfermé
dans l’édifice, mais son image était sur son enveloppe comme la figure humaine
sur le cercueil d’une momie.
Et non-seulement la forme des édifices, mais encore l’emplacement qu’ils se
choisissaient, révélait la pensée qu’ils représentaient. Selon que le symbole à
exprimer était gracieux ou sombre, la Grèce couronnait ses montagnes d’un
temple harmonieux à l’œil, l’Inde éventrait les siennes pour y ciseler ces
difformes pagodes souterraines portées par de gigantesques rangées d’éléphants
de granit.
Ainsi, durant les six mille premières années du monde, depuis la pagode la
plus immémoriale de l’Hindoustan jusqu’à la cathédrale de Cologne,
l’architecture a été la grande écriture du genre humain. Et cela est tellement vrai
que non-seulement tout symbole religieux, mais encore toute pensée humaine, a
sa page dans ce livre immense et son monument.
Toute civilisation commence par la théocratie et finit par la démocratie. Cette
loi de la liberté succédant à l’unité est écrite dans l’architecture. Car, insistons sur
ce point, il ne faut pas croire que la maçonnerie ne soit puissante qu’à édifier le
temple, qu’à exprimer le mythe et le symbolisme sacerdotal, qu’à transcrire en
hiéroglyphes sur ses pages de pierre les tables mystérieuses de la loi. S’il en était
ainsi, comme il arrive dans toute société humaine un moment où le symbole sacré
s’use et s’oblitère sous la libre pensée, où l’homme se dérobe au prêtre, où
l’excroissance des philosophies et des systèmes ronge la face de la religion,
l’architecture ne pourrait reproduire ce nouvel état de l’esprit humain, ses
feuillets, chargés au recto, seraient vides au verso, son œuvre serait tronquée, son
livre serait incomplet. Mais non.
Prenons pour exemple le moyen âge, où nous voyons plus clair parce qu’il est
plus près de nous. Durant sa première période, tandis que la théocratie organise
l’Europe, tandis que le Vatican rallie et reclasse autour de lui les éléments d’une
Rome faite avec la Rome qui gît écroulée autour du Capitole, tandis que le
christianisme s’en va recherchant dans les décombres de la civilisation antérieure
tous les étages de la société, et rebâtit avec ses ruines un nouvel univers
hiérarchique dont le sacerdoce est la clef de voûte, on entend sourdre d’abord
dans ce chaos, puis on voit peu à peu sous le souffle du christianisme, sous la

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main des barbares, surgir des déblais des architectures mortes, grecque et
romaine, cette mystérieuse architecture romane, sœur des maçonneries
théocratiques de l’Égypte et de l’Inde, emblème inaltérable du catholicisme pur,
immuable hiéroglyphe de l’unité papale. Toute la pensée d’alors est écrite en effet
dans ce sombre style roman. On y sent partout l’autorité, l’unité, l’impénétrable,
l’absolu, Grégoire VII; partout le prêtre, jamais l’homme; partout la caste, jamais
le peuple. Mais les croisades arrivent. C’est un grand mouvement populaire, et
tout grand mouvement populaire, quels qu’en soient la cause et le but, dégage
toujours de son dernier précipité l’esprit de liberté. Des nouveautés vont se faire
jour. Voici que s’ouvre la période orageuse des jacqueries, des pragueries et des
ligues. L’autorité s’ébranle, l’unité se bifurque. La féodalité demande à partager
avec la théocratie, en attendant le peuple qui surviendra inévitablement et qui se
fera, comme toujours, la part du lion. Quia nominor leo. La seigneurie perce donc
sous le sacerdoce, la commune sous la seigneurie. La face de l’Europe est
changée. Eh bien! la face de l’architecture est changée aussi. Comme la
civilisation, elle a tourné la page, et l’esprit nouveau des temps la trouve prête à
écrire sous sa dictée. Elle est revenue des croisades avec l’ogive, comme les
nations avec la liberté. Alors, tandis que Rome se démembre peu à peu,
l’architecture romane meurt. L’hiéroglyphe déserte la cathédrale et s’en va
blasonner le donjon pour faire un prestige à la féodalité. La cathédrale elle-même,
cet édifice autrefois si dogmatique, envahie désormais par la bourgeoisie, par la
commune, par la liberté, échappe au prêtre et tombe au pouvoir de l’artiste.
L’artiste la bâtit à sa guise. Adieu le mystère, le mythe, la loi. Voici la fantaisie et
le caprice. Pourvu que le prêtre ait sa basilique et son autel, il n’a rien à dire. Les
quatre murs sont à l’artiste. Le livre architectural n’appartient plus au sacerdoce, à
la religion, à Rome; il est à l’imagination, à la poésie, au peuple. De là les
transformations rapides et innombrables de cette architecture qui n’a que trois
siècles, si frappantes après l’immobilité stagnante de l’architecture romane qui en
a six ou sept. L’art cependant marche à pas de géant. Le génie et l’originalité
populaires font la besogne que faisaient les évêques. Chaque race écrit en passant
sa ligne sur le livre; elle rature les vieux hiéroglyphes romans sur le frontispice
des cathédrales, et c’est tout au plus si l’on voit encore le dogme percer çà et là
sous le nouveau symbole qu’elle y dépose. La draperie populaire laisse à peine
deviner l’ossement religieux. On ne saurait se faire une idée des licences que
prennent alors les architectes, même envers l’église. Ce sont des chapiteaux
tricotés de moines et de nonnes honteusement accouplés, comme à la salle des
Cheminées du Palais de Justice à Paris. C’est l’aventure de Noé sculptée en toutes
lettres, comme sous le grand portail de Bourges. C’est un moine bachique à
oreilles d’âne et le verre en main riant au nez de toute une communauté, comme
sur le lavabo de l’abbaye de Bocherville. Il existe à cette époque, pour la pensée

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écrite en pierre, un privilége tout à fait comparable à notre liberté actuelle de la
presse. C’est la liberté de l’architecture.
Cette liberté va très loin. Quelquefois un portail, une façade, une église tout
entière présente un sens symbolique absolument étranger au culte, ou même
hostile à l’église. Dès le treizième siècle, Guillaume de Paris, Nicolas Flamel au
quinzième, ont écrit de ces pages séditieuses. Saint-Jacques-de-la-Boucherie était
toute une église d’opposition.
La pensée alors n’était libre que de cette façon; aussi ne s’écrivait-elle tout
entière que sur ces livres qu’on appelait édifices. Sous cette forme édifice, elle se
serait vu brûler en place publique par la main du bourreau sous la forme
manuscrit, si elle avait été assez imprudente pour s’y risquer; la pensée portail
d’église eût assisté au supplice de la pensée livre. Aussi, n’ayant que cette voie, la
maçonnerie, pour se faire jour, elle s’y précipitait de toutes parts. De là l’immense
quantité de cathédrales qui ont couvert l’Europe, nombre si prodigieux qu’on y
croit à peine, même après l’avoir vérifié. Toutes les forces matérielles, toutes les
forces intellectuelles de la société convergeaient au même point, l’architecture. De
cette manière, sous prétexte de bâtir des églises à Dieu, l’art se développait dans
des proportions magnifiques.
Alors, quiconque naissait poëte se faisait architecte. Le génie épars dans les
masses, comprimé de toutes parts sous la féodalité comme sous une testudo de
boucliers d’airain, ne trouvant issue que du côté de l’architecture, débouchait par
cet art, et ses Iliades prenaient la forme de cathédrales. Tous les autres arts
obéissaient et se mettaient en discipline sous l’architecture. C’étaient les ouvriers
du grand œuvre. L’architecte, le poëte, le maître, totalisait en sa personne la
sculpture qui lui ciselait ses façades, la peinture qui lui enluminait ses vitraux, la
musique qui mettait sa cloche en branle et soufflait dans ses orgues. Il n’y avait
pas jusqu’à la pauvre poésie proprement dite, celle qui s’obstinait à végéter dans
les manuscrits, qui ne fût obligée, pour être quelque chose, de venir s’encadrer
dans l’édifice sous la forme d’hymne ou de prose; le même rôle, après tout,
qu’avaient joué les tragédies d’Eschyle dans les fêtes sacerdotales de la Grèce, la
Genèse dans le temple de Salomon.
Ainsi, jusqu’à Gutenberg, l’architecture est l’écriture principale, l’écriture
universelle. Ce livre granitique commencé par l’Orient, continué par l’antiquité
grecque et romaine, le moyen âge en a écrit la dernière page. Du reste, ce
phénomène d’une architecture de peuple succédant à une architecture de caste que
nous venons d’observer dans le moyen âge, se reproduit avec tout mouvement
analogue dans l’intelligence humaine aux autres grandes époques de l’histoire.

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Ainsi, pour n’énoncer ici que sommairement une loi qui demanderait à être
développée en des volumes, dans le haut Orient, berceau des temps primitifs,
après l’architecture hindoue, l’architecture phénicienne, cette mère opulente de
l’architecture arabe; dans l’antiquité, après l’architecture égyptienne, dont le style
étrusque et les monuments cyclopéens ne sont qu’une variété, l’architecture
grecque, dont le style romain n’est qu’un prolongement surchargé du dôme
carthaginois; dans les temps modernes, après l’architecture romane, l’architecture
gothique. Et en dédoublant ces trois séries, on retrouvera sur les trois sœurs
aînées, l’architecture hindoue, l’architecture égyptienne, l’architecture romane, le
même symbole, c’est-à-dire la théocratie, la caste, l’unité, le dogme, le mythe,
Dieu; et pour les trois sœurs cadettes, l’architecture phénicienne, l’architecture
grecque, l’architecture gothique, quelle que soit du reste la diversité de forme
inhérente à leur nature, la même signification aussi, c’est-à-dire la liberté, le
peuple, l’homme.
Qu’il s’appelle bramine, mage ou pape, dans les maçonneries hindoue,
égyptienne ou romane, on sent toujours le prêtre, rien que le prêtre. Il n’en est pas
de même dans les architectures de peuple. Elles sont plus riches et moins saintes.
Dans la phénicienne, on sent le marchand; dans la grecque, le républicain; dans la
gothique, le bourgeois.
Les caractères généraux de toute architecture théocratique sont l’immutabilité,
l’horreur du progrès, la conservation des lignes traditionnelles, la consécration des
types primitifs, le pli constant de toutes les formes de l’homme et de la nature aux
caprices incompréhensibles du symbole. Ce sont des livres ténébreux que les
initiés seuls savent déchiffrer. Du reste, toute forme, toute difformité même y a un
sens qui la fait inviolable. Ne demandez pas aux maçonneries hindoue,
égyptienne, romane, qu’elles réforment leur dessin ou améliorent leur statuaire.
Tout perfectionnement leur est impiété. Dans ces architectures, il semble que la
roideur du dogme se soit répandue sur la pierre comme une seconde pétrification.
—Les caractères généraux des maçonneries populaires au contraire sont la
variété, le progrès, l’originalité, l’opulence, le mouvement perpétuel. Elles sont
déjà assez détachées de la religion pour songer à leur beauté, pour la soigner, pour
corriger sans relâche leur parure de statues ou d’arabesques. Elles sont du siècle.
Elles ont quelque chose d’humain qu’elles mêlent sans cesse au symbole divin
sous lequel elles se produisent encore. De là des édifices pénétrables à toute âme,
à toute intelligence, à toute imagination, symboliques encore, mais faciles à
comprendre comme la nature. Entre l’architecture théocratique et celle-ci, il y a la
différence d’une langue sacrée à une langue vulgaire, de l’hiéroglyphe à l’art, de
Salomon à Phidias.

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Si l’on résume ce que nous avons indiqué jusqu’ici très sommairement en
négligeant mille preuves et aussi mille objections de détail, on est amené à ceci:
que l’architecture a été jusqu’au quinzième siècle le registre principal de
l’humanité; que dans cet intervalle il n’est pas apparu dans le monde une pensée
un peu compliquée qui ne se soit faite édifice; que toute idée populaire comme
toute loi religieuse a eu ses monuments; que le genre humain enfin n’a rien pensé
d’important qu’il ne l’ait écrit en pierre. Et pourquoi? C’est que toute pensée, soit
religieuse, soit philosophique, est intéressée à se perpétuer, c’est que l’idée qui a
remué une génération veut en remuer d’autres, et laisser trace. Or quelle
immortalité précaire que celle du manuscrit! Qu’un édifice est un livre bien
autrement solide, durable et résistant! Pour détruire la parole écrite, il suffit d’une
torche et d’un turc. Pour démolir la parole construite, il faut une révolution
sociale, une révolution terrestre. Les barbares ont passé sur le Colisée, le déluge
peut-être sur les Pyramides.
Au quinzième siècle tout change.
La pensée humaine découvre un moyen de se perpétuer non seulement plus
durable et plus résistant que l’architecture, mais encore plus simple et plus facile.
L’architecture est détrônée. Aux lettres de pierre d’Orphée vont succéder les
lettres de plomb de Gutenberg.
Le livre va tuer l’édifice.
L’invention de l’imprimerie est le plus grand événement de l’histoire. C’est la
révolution mère. C’est le mode d’expression de l’humanité qui se renouvelle
totalement, c’est la pensée humaine qui dépouille une forme et qui en revêt une
autre, c’est le complet et définitif changement de peau de ce serpent symbolique
qui, depuis Adam, représente l’intelligence.
Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais; elle est
volatile, insaisissable, indestructible. Elle se mêle à l’air. Du temps de
l’architecture, elle se faisait montagne et s’emparait puissamment d’un siècle et
d’un lieu. Maintenant elle se fait troupe d’oiseaux, s’éparpille aux quatre vents, et
occupe à la fois tous les points de l’air et de l’espace.
Nous le répétons, qui ne voit que de cette façon elle est bien plus indélébile?
De solide qu’elle était, elle devient vivace. Elle passe de la durée à l’immortalité.
On peut démolir une masse, comment extirper l’ubiquité? Vienne un déluge, la
montagne aura disparu depuis longtemps sous les flots, que les oiseaux voleront
encore; et, qu’une seule arche flotte à la surface du cataclysme, ils s’y poseront,
surnageront avec elle, assisteront avec elle à la décrue des eaux, et le nouveau

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monde qui sortira de ce chaos verra en s’éveillant planer au-dessus de lui, ailée et
vivante, la pensée du monde englouti.
Et quand on observe que ce mode d’expression est non-seulement le plus
conservateur, mais encore le plus simple, le plus commode, le plus praticable à
tous, lorsqu’on songe qu’il ne traîne pas un gros bagage et ne remue pas un lourd
attirail, quand on compare la pensée obligée pour se traduire en un édifice de
mettre en mouvement quatre ou cinq autres arts et des tonnes d’or, toute une
montagne de pierres, toute une forêt de charpentes, tout un peuple d’ouvriers,
quand on la compare à la pensée qui se fait livre, et à qui il suffit d’un peu de
papier, d’un peu d’encre et d’une plume, comment s’étonner que l’intelligence
humaine ait quitté l’architecture pour l’imprimerie? Coupez brusquement le lit
primitif d’un fleuve d’un canal creusé au-dessous de son niveau, le fleuve
désertera son lit.
Aussi voyez comme à partir de la découverte de l’imprimerie l’architecture se
dessèche peu à peu, s’atrophie et se dénude. Comme on sent que l’eau baisse, que
la séve s’en va, que la pensée des temps et des peuples se retire d’elle! Le
refroidissement est à peu près insensible au quinzième siècle, la presse est trop
débile encore, et soutire tout au plus à la puissante architecture une surabondance
de vie. Mais dès le seizième siècle, la maladie de l’architecture est visible; elle
n’exprime déjà plus essentiellement la société; elle se fait misérablement art
classique; de gauloise, d’européenne, d’indigène, elle devient grecque et romaine,
de vraie et de moderne, pseudo-antique. C’est cette décadence qu’on appelle la
renaissance. Décadence magnifique pourtant, car le vieux génie gothique, ce
soleil qui se couche derrière la gigantesque presse de Mayence, pénètre encore
quelque temps de ses derniers rayons tout cet entassement hybride d’arcades
latines et de colonnades corinthiennes.
C’est ce soleil couchant que nous prenons pour une aurore.
Cependant, du moment où l’architecture n’est plus qu’un art comme un autre,
dès qu’elle n’est plus l’art total, l’art souverain, l’art tyran, elle n’a plus la force
de retenir les autres arts. Ils s’émancipent donc, brisent le joug de l’architecte, et
s’en vont chacun de leur côté. Chacun d’eux gagne à ce divorce. L’isolement
grandit tout. La sculpture devient statuaire, l’imagerie devient peinture, le canon
devient musique. On dirait un empire qui se démembre à la mort de son
Alexandre et dont les provinces se font royaumes.
De là Raphaël, Michel-Ange, Jean Goujon, Palestrina, ces splendeurs de
l’éblouissant seizième siècle.

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En même temps que les arts, la pensée s’émancipe de tous côtés. Les
hérésiarques du moyen âge avaient déjà fait de larges entailles au catholicisme. Le
seizième siècle brise l’unité religieuse. Avant l’imprimerie, la réforme n’eût été
qu’un schisme, l’imprimerie la fait révolution. Otez la presse, l’hérésie est
énervée. Que ce soit fatal ou providentiel, Gutenberg est le précurseur de Luther.
Cependant, quand le soleil du moyen âge est tout à fait couché, quand le génie
gothique s’est à jamais éteint à l’horizon de l’art, l’architecture va se ternissant, se
décolorant, s’effaçant de plus en plus. Le livre imprimé, ce ver rongeur de
l’édifice, la suce et la dévore. Elle se dépouille, elle s’effeuille, elle maigrit à vue
d’œil. Elle est mesquine, elle est pauvre, elle est nulle. Elle n’exprime plus rien,
pas même le souvenir de l’art d’un autre temps. Réduite à elle-même, abandonnée
des autres arts parce que la pensée humaine l’abandonne, elle appelle des
manœuvres à défaut d’artistes. La vitre remplace le vitrail. Le tailleur de pierre
succède au sculpteur. Adieu toute séve, toute originalité, toute vie, toute
intelligence. Elle se traîne, lamentable mendiante d’atelier, de copie en copie.
Michel-Ange, qui dès le seizième siècle la sentait sans doute mourir, avait eu une
dernière idée, une idée de désespoir. Ce titan de l’art avait entassé le Panthéon sur
le Parthénon, et fait Saint-Pierre de Rome. Grande œuvre qui méritait de rester
unique, dernière originalité de l’architecture, signature d’un artiste géant au bas
du colossal registre de pierre qui se fermait. Michel-Ange mort, que fait cette
misérable architecture qui se survivait à elle-même à l’état de spectre et d’ombre?
Elle prend Saint-Pierre de Rome, et le calque, et le parodie. C’est une manie.
C’est une pitié. Chaque siècle a son Saint-Pierre de Rome; au dix-septième siècle
le Val-de-Grâce, au dix-huitième Sainte-Geneviève. Chaque pays a son Saint-
Pierre de Rome. Londres a le sien. Pétersbourg a le sien. Paris en a deux ou trois.
Testament insignifiant, dernier radotage d’un grand art décrépit qui retombe en
enfance avant de mourir.
Si, au lieu de monuments caractéristiques comme ceux dont nous venons de
parler, nous examinons l’aspect général de l’art du seizième au dix-huitième
siècle, nous remarquons les mêmes phénomènes de décroissance et d’étisie. A
partir de François II, la forme architecturale de l’édifice s’efface de plus en plus et
laisse saillir la forme géométrique, comme la charpente osseuse d’un malade
amaigri. Les belles lignes de l’art font place aux froides et inexorables lignes du
géomètre. Un édifice n’est plus un édifice, c’est un polyèdre. L’architecture
cependant se tourmente pour cacher cette nudité. Voici le fronton grec qui s’inscrit
dans le fronton romain, et réciproquement. C’est toujours le Panthéon dans le
Parthénon, Saint-Pierre de Rome. Voici les maisons de brique de Henri IV à coins
de pierre; la place Royale, la place Dauphine. Voici les églises de Louis XIII,

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lourdes, trapues, surbaissées, ramassées, chargées d’un dôme comme d’une bosse.
Voici l’architecture mazarine, le mauvais pasticcio italien des Quatre-Nations.
Voici les palais de Louis XIV, longues casernes à courtisans, roides, glaciales,
ennuyeuses. Voici enfin Louis XV, avec les chicorées et les vermicelles, et toutes
les verrues et tous les fungus qui défigurent cette vieille architecture caduque,
édentée et coquette. De François II à Louis XV, le mal a crû en progression
géométrique. L’art n’a plus que la peau sur les os. Il agonise misérablement.
Cependant que devient l’imprimerie? Toute cette vie qui s’en va de
l’architecture vient chez elle. A mesure que l’architecture baisse, l’imprimerie
s’enfle et grossit. Ce capital de forces que la pensée humaine dépensait en
édifices, elle le dépense désormais en livres. Aussi dès le seizième siècle la presse,
grandie au niveau de l’architecture décroissante, lutte avec elle et la tue. Au dix-
septième siècle, elle est déjà assez souveraine, assez triomphante, assez assise
dans sa victoire pour donner au monde la fête d’un grand siècle littéraire. Au dix-
huitième, longtemps reposée à la cour de Louis XIV, elle ressaisit la vieille épée
de Luther, en arme Voltaire, et court, tumultueuse, à l’attaque de cette ancienne
Europe dont elle a déjà tué l’expression architecturale. Au moment où le dix-
huitième siècle s’achève, elle a tout détruit. Au dix-neuvième, elle va reconstruire.
Or, nous le demandons maintenant, lequel des deux arts représente réellement
depuis trois siècles la pensée humaine? lequel la traduit? lequel exprime, non pas
seulement ses manies littéraires et scolastiques, mais son vaste, profond, universel
mouvement? Lequel se superpose constamment, sans rupture et sans lacune, au
genre humain, qui marche, monstre à mille pieds? L’architecture ou l’imprimerie?
L’imprimerie. Qu’on ne s’y trompe pas, l’architecture est morte, morte sans
retour, tuée par le livre imprimé, tuée parce qu’elle dure moins, tuée parce qu’elle
coûte plus cher. Toute cathédrale est un milliard. Qu’on se représente maintenant
quelle mise de fonds il faudrait pour récrire le livre architectural; pour faire
fourmiller de nouveau sur le sol des milliers d’édifices; pour revenir à ces
époques où la foule des monuments était telle qu’au dire d’un témoin oculaire «on
eût dit que le monde en se secouant avait rejeté ses vieux habillements pour se
couvrir d’un blanc vêtement d’églises». Erat enim ut si mundus, ipse excutiendo
semet, rejecta vetustate, candidam ecclesiarum vestem indueret. (Glaber Radulphus.)
Un livre est sitôt fait, coûte si peu, et peut aller si loin! Comment s’étonner
que toute la pensée humaine s’écoule par cette pente? Ce n’est pas à dire que
l’architecture n’aura pas encore çà et là un beau monument, un chef-d’œuvre
isolé. On pourra bien encore avoir de temps en temps, sous le règne de
l’imprimerie, une colonne faite, je suppose, par toute une armée, avec des canons

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amalgamés, comme on avait, sous le règne de l’architecture, des Iliades et des
Romanceros, des Mahabâhrata et des Niebelungen, faits par tout un peuple avec
des rapsodies amoncelées et fondues. Le grand accident d’un architecte de génie
pourra survenir au vingtième siècle, comme celui de Dante au treizième. Mais
l’architecture ne sera plus l’art social, l’art collectif, l’art dominant. Le grand
poëme, le grand édifice, la grande œuvre de l’humanité ne se bâtira plus, elle
s’imprimera.
Et désormais, si l’architecture se relève accidentellement, elle ne sera plus
maîtresse. Elle subira la loi de la littérature, qui la recevait d’elle autrefois. Les
positions respectives des deux arts seront interverties. Il est certain que dans
l’époque architecturale les poëmes, rares, il est vrai, ressemblent aux monuments.
Dans l’Inde, Vyasa est touffu, étrange, impénétrable comme une pagode. Dans
l’orient égyptien, la poésie a, comme les édifices, la grandeur et la tranquillité des
lignes; dans la Grèce antique, la beauté, la sérénité, le calme; dans l’Europe
chrétienne, la majesté catholique, la naïveté populaire, la riche et luxuriante
végétation d’une époque de renouvellement. La Bible ressemble aux Pyramides,
l’Iliade au Parthénon, Homère à Phidias. Dante au treizième siècle, c’est la
dernière église romane; Shakespeare au seizième, la dernière cathédrale gothique.
Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit jusqu’ici d’une façon
nécessairement incomplète et tronquée, le genre humain a deux livres, deux
registres, deux testaments, la maçonnerie et l’imprimerie, la bible de pierre et la
bible de papier. Sans doute, quand on contemple ces deux bibles, si largement
ouvertes dans les siècles, il est permis de regretter la majesté visible de l’écriture
de granit, ces gigantesques alphabets formulés en colonnades, en pylones, en
obélisques, ces espèces de montagnes humaines qui couvrent le monde et le passé,
depuis la pyramide jusqu’au clocher, de Chéops à Strasbourg. Il faut relire le
passé sur ces pages de marbre. Il faut admirer et refeuilleter sans cesse le livre
écrit par l’architecture; mais il ne faut pas nier la grandeur de l’édifice qu’élève à
son tour l’imprimerie.
Cet édifice est colossal. Je ne sais quel faiseur de statistique a calculé qu’en
superposant l’un à l’autre tous les volumes sortis de la presse depuis Gutenberg
on comblerait l’intervalle de la terre à la lune; mais ce n’est pas de cette sorte de
grandeur que nous voulons parler. Cependant, quand on cherche à recueillir dans
sa pensée une image totale de l’ensemble des produits de l’imprimerie jusqu’à nos
jours, cet ensemble ne nous apparaît-il pas comme une immense construction,
appuyée sur le monde entier, à laquelle l’humanité travaille sans relâche, et dont
la tête monstrueuse se perd dans les brumes profondes de l’avenir? C’est la
fourmilière des intelligences. C’est la ruche où toutes les imaginations, ces

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abeilles dorées, arrivent avec leur miel. L’édifice a mille étages. Çà et là, on voit
déboucher sur ses rampes les cavernes ténébreuses de la science qui
s’entrecoupent dans ses entrailles. Partout sur sa surface l’art fait luxurier à l’œil
ses arabesques, ses rosaces et ses dentelles. Là chaque œuvre individuelle, si
capricieuse et si isolée qu’elle semble, a sa place et sa saillie. L’harmonie résulte
du tout. Depuis la cathédrale de Shakespeare jusqu’à la mosquée de Byron, mille
clochetons s’encombrent pêle-mêle sur cette métropole de la pensée universelle.
A sa base, on a récrit quelques anciens titres de l’humanité que l’architecture
n’avait pas enregistrés. A gauche de l’entrée, on a scellé le vieux bas-relief en
marbre blanc d’Homère, à droite la Bible polyglotte dresse ses sept têtes. L’hydre
du Romancero se hérisse plus loin, et quelques autres formes hybrides, les Védas
et les Niebelungen. Du reste, le prodigieux édifice demeure toujours inachevé. La
presse, cette machine géante, qui pompe sans relâche toute la séve intellectuelle
de la société, vomit incessamment de nouveaux matériaux pour son œuvre. Le
genre humain tout entier est sur l’échafaudage. Chaque esprit est maçon. Le plus
humble bouche son trou ou met sa pierre. Rétif de la Bretonne apporte sa hottée
de plâtras. Tous les jours une nouvelle assise s’élève. Indépendamment du
versement original et individuel de chaque écrivain, il y a des contingents
collectifs. Le dix-huitième siècle donne l’Encyclopédie, la révolution donne le
Moniteur. Certes, c’est là aussi une construction qui grandit et s’amoncelle en
spirales sans fin; là aussi il y a confusion des langues, activité incessante, labeur
infatigable, concours acharné de l’humanité tout entière, refuge promis à
l’intelligence contre un nouveau déluge, contre une submersion de barbares. C’est
la seconde tour de Babel du genre humain.

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LIVRE SIXIÈME

LE PILORI.

Dessiné par F. Flameng - Gravé par A. Mongin

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LIVRE SIXIÈME

I
COUP D’ŒIL IMPARTIAL SUR L’ANCIENNE MAGISTRATURE

C’était un fort heureux personnage, en l’an de grâce 1482, que noble homme
Robert d’Estouteville, chevalier, sieur de Beyne, baron d’Yvri et Saint-Andry en
la Marche, conseiller et chambellan du roi, et garde de la prévôté de Paris. Il y
avait déjà près de dix-sept ans qu’il avait reçu du roi, le 7 novembre 1465, l’année
de la comète[7], cette belle charge de prévôt de Paris, qui était réputée plutôt
seigneurie qu’office, dignitas, dit Joannes Lœmnœus, quæ cum non exigua
potestate politiam concernente, atque prærogativis multis et juribus conjuncta est.
La chose était merveilleuse en 82 qu’un gentilhomme ayant commission du roi et
dont les lettres d’institution remontaient à l’époque du mariage de la fille naturelle
de Louis XI avec monsieur le bâtard de Bourbon. Le même jour où Robert
d’Estouteville avait remplacé Jacques de Villiers dans la prévôté de Paris, maître
Jehan Dauvet remplaçait messire Hélye de Thorrettes dans la première présidence
de la cour de parlement, Jehan Jouvenel des Ursins supplantait Pierre de
Morvilliers dans l’office de chancelier de France, Regnault des Dormans
désappointait Pierre Puy de la charge de maître des requêtes ordinaires de l’hôtel
du roi. Or sur combien de têtes la présidence, la chancellerie et la maîtrise
s’étaient-elles promenées depuis que Robert d’Estouteville avait la prévôté de
Paris! Elle lui avait été baillée en garde, disaient les lettres patentes; et certes, il la
gardait bien. Il s’y était cramponné, il s’y était incorporé, il s’y était identifié si
bien, qu’il avait échappé à cette furie de changement qui possédait Louis XI, roi
défiant, taquin et travailleur, qui tenait à entretenir, par des institutions et des
révocations fréquentes, l’élasticité de son pouvoir. Il y a plus, le brave chevalier
avait obtenu pour son fils la survivance de sa charge, et il y avait déjà deux ans
que le nom de noble homme Jacques d’Estouteville, écuyer, figurait à côté du sien
en tête du registre de l’ordinaire de la prévôté de Paris. Rare, certes, et insigne
faveur! Il est vrai que Robert d’Estouteville était un bon soldat, qu’il avait
loyalement levé le pennon contre la ligue du bien public, et qu’il avait offert à la
reine un très merveilleux cerf en confitures le jour de son entrée à Paris en 14... Il

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avait de plus la bonne amitié de messire Tristan l’Hermite, prévôt des maréchaux
de l’hôtel du roi. C’était donc une très douce et plaisante existence que celle de
messire Robert. D’abord, de fort bons gages, auxquels se rattachaient et
pendaient, comme des grappes de plus à sa vigne, les revenus des greffes civil et
criminel de la prévôté, plus les revenus civils et criminels des auditoires d’Embas
du Châtelet, sans compter quelque petit péage au pont de Mantes et de Corbeil, et
les profits du tru sur l’esgrin de Paris, sur les mouleurs de bûches et les mesureurs
de sel. Ajoutez à cela le plaisir d’étaler dans les chevauchées de la ville et de faire
ressortir sur les robes mi-parties rouge et tanné des échevins et des quarteniers son
bel habit de guerre que vous pouvez encore admirer aujourd’hui sculpté sur son
tombeau, à l’abbaye de Valmont en Normandie, et son morion tout bosselé à
Montlhéry. Et puis, n’était-ce rien que d’avoir toute suprématie sur les sergents de
la douzaine, le concierge et guette du Châtelet, les deux auditeurs du Châtelet,
auditores Castelleti, les seize commissaires des seize quartiers, le geôlier du
Châtelet, les quatre sergents fieffés, les cent vingt sergents à cheval, les cent vingt
sergents à verge, le chevalier du guet avec son guet, son sous-guet, son contre-
guet et son arrière-guet? N’était-ce rien que d’exercer haute et basse justice, droit
de tourner, de pendre et de traîner, sans compter la menue juridiction en premier
ressort (in prima instantia, comme disent les chartes) sur cette vicomté de Paris, si
glorieusement apanagée de sept nobles bailliages? Peut-on rien imaginer de plus
suave que de rendre arrêts et jugements, comme faisait quotidiennement messire
Robert d’Estouteville, dans le Grand-Châtelet, sous les ogives larges et écrasées
de Philippe-Auguste? et d’aller, comme il avait coutume chaque soir, en cette
charmante maison sise rue Galilée, dans le pourpris du palais royal, qu’il tenait du
chef de sa femme, madame Ambroise de Loré, se reposer de la fatigue d’avoir
envoyé quelque pauvre diable passer la nuit de son côté dans «cette petite logette
de la rue de l’Escorcherie, en laquelle les prévôts et échevins de Paris voulaient
faire leur prison; contenant icelle onze pieds de long, sept pieds et quatre pouces
de lez et onze pieds de haut[8]»?
Et non-seulement messire Robert d’Estouteville avait sa justice particulière de
prévôt et vicomte de Paris, mais encore il avait part, coup d’œil et coup de dent
dans la grande justice du roi. Il n’y avait pas de tête un peu haute qui ne lui eût
passé par les mains avant d’échoir au bourreau. C’est lui qui avait été quérir à la
Bastille Saint-Antoine, pour le mener aux Halles, M. de Nemours; pour le mener
en Grève, M. de Saint-Pol, lequel rechignait et se récriait, à la grande joie de M. le
prévôt, qui n’aimait pas M. le connétable.
En voilà, certes, plus qu’il n’en fallait pour faire une vie heureuse et illustre, et
pour mériter un jour une page notable dans cette intéressante histoire des prévôts

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de Paris, où l’on apprend que Oudard de Villeneuve avait une maison rue des
Boucheries, que Guillaume de Hangast acheta la grande et petite Savoie, que
Guillaume Thiboust donna aux religieuses de Sainte-Geneviève ses maisons de la
rue Clopin, que Hugues Aubriot demeurait à l’hôtel du Porc-épic, et autres faits
domestiques.
Toutefois, avec tant de motifs de prendre la vie en patience et en joie, messire
Robert d’Estouteville s’était éveillé, le matin du 7 janvier 1482, fort bourru et de
massacrante humeur. D’où venait cette humeur? c’est ce qu’il n’aurait pu dire lui-
même. Était-ce que le ciel était gris? que la boucle de son vieux ceinturon de
Montlhéry était mal serrée, et sanglait trop militairement son embonpoint de
prévôt? qu’il avait vu passer dans la rue sous sa fenêtre des ribauds lui faisant
nargue, allant quatre de bande, pourpoint sans chemise, chapeau sans fond, bissac
et bouteille au côté? Était-ce pressentiment vague des trois cent soixante-dix
livres seize sols huit deniers que le futur roi Charles VIII devait, l’année suivante,
retrancher des revenus de la prévôté? Le lecteur peut choisir; quant à nous, nous
inclinerions à croire tout simplement qu’il était de mauvaise humeur, parce qu’il
était de mauvaise humeur.
D’ailleurs, c’était un lendemain de fête, jour d’ennui pour tout le monde, et
surtout pour le magistrat chargé de balayer toutes les ordures, au propre et au
figuré, que fait une fête à Paris. Et puis, il devait tenir séance au Grand-Châtelet.
Or nous avons remarqué que les juges s’arrangent en général de manière à ce que
leur jour d’audience soit aussi leur jour d’humeur, afin d’avoir toujours quelqu’un
sur qui s’en décharger commodément, de par le roi, la loi et justice.
Cependant l’audience avait commencé sans lui. Ses lieutenants au civil, au
criminel et au particulier, faisaient sa besogne, selon l’usage; et, dès huit heures
du matin, quelques dizaines de bourgeois et de bourgeoises, entassés et foulés
dans un coin obscur de l’auditoire d’Embas du Châtelet, entre une forte barrière
de chêne et le mur, assistaient avec béatitude au spectacle varié et réjouissant de la
justice civile et criminelle, rendue par maître Florian Barbedienne, auditeur au
Châtelet, lieutenant de M. le prévôt, un peu pêle-mêle et tout à fait au hasard.
La salle était petite, basse, voûtée. Une table fleurdelysée était au fond, avec
un grand fauteuil de bois de chêne sculpté, qui était au prévôt et vide, et un
escabeau à gauche pour l’auditeur, maître Florian. Au-dessous se tenait le greffier,
griffonnant. En face était le peuple; et devant la porte, et devant la table, force
sergents de la prévôté, en hoquetons de camelot violet à croix blanches. Deux
sergents du Parloir-aux-Bourgeois, vêtus de leurs jaquettes de la Toussaint, mi-
parties rouge et bleu, faisaient sentinelle devant une porte basse fermée, qu’on

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apercevait au fond derrière la table. Une seule fenêtre ogive, étroitement encaissée
dans l’épaisse muraille, éclairait d’un rayon blême de janvier deux grotesques
figures, le capricieux démon de pierre sculpté en cul-de-lampe dans la clef de la
voûte, et le juge assis au fond de la salle sur les fleurs de lys.
En effet, figurez-vous à la table prévôtale, entre deux liasses de procès,
accroupi sur ses coudes, le pied sur la queue de sa robe de drap brun plain, la face
dans sa fourrure d’agneau blanc, dont ses sourcils semblaient détachés, rouge,
revêche, clignant de l’œil, portant avec majesté la graisse de ses joues, lesquelles
se rejoignaient sous son menton, maître Florian Barbedienne, auditeur au
Châtelet.
Or l’auditeur était sourd. Léger défaut pour un auditeur. Maître Florian n’en
jugeait pas moins sans appel et très congrûment. Il est certain qu’il suffit qu’un
juge ait l’air d’écouter; et le vénérable auditeur remplissait d’autant mieux cette
condition, la seule essentielle en bonne justice, que son attention ne pouvait être
distraite par aucun bruit.
Du reste, il avait dans l’auditoire un impitoyable contrôleur de ses faits et
gestes dans la personne de notre ami Jehan Frollo du Moulin, ce petit écolier
d’hier, ce piéton qu’on était toujours sûr de rencontrer partout dans Paris, excepté
devant la chaire des professeurs.
—Tiens, disait-il tout bas à son compagnon Robin Poussepain, qui ricanait à
côté de lui, tandis qu’il commentait les scènes qui se déroulaient sous leurs yeux,
voilà Jehanneton du Buisson. La belle fille du cagnard au Marché-Neuf!—Sur
mon âme, il la condamne, le vieux! il n’a donc pas plus d’yeux que d’oreilles.
Quinze sols quatre deniers parisis, pour avoir porté deux patenôtres! C’est un peu
cher. Lex duri carminis.—Qu’est celui-là? Robin Chief-de-Ville, haubergier.—
Pour avoir été passé et reçu maître audit métier?—C’est son denier d’entrée.—
Hé! deux gentilshommes parmi ces marauds! Aiglet de Soins, Hutin de Mailly.
Deux écuyers, corpus Christi! Ah! ils ont joué aux dés. Quand verrai-je ici notre
recteur? Cent livres parisis d’amende envers le roi! Le Barbedienne frappe
comme un sourd,—qu’il est!—Je veux être mon frère l’archidiacre, si cela
m’empêche de jouer; de jouer le jour, de jouer la nuit, de vivre au jeu, de mourir
au jeu, et de jouer mon âme après ma chemise!—Sainte Vierge, que de filles!
l’une après l’autre, mes brebis! Ambroise Lécuyère! Isabeau la Paynette! Bérarde
Gironin! Je les connais toutes, par Dieu! A l’amende! à l’amende! Voilà qui vous
apprendra à porter des ceintures dorées! dix sols parisis! coquettes!—Oh! le vieux
museau de juge, sourd et imbécile! oh! Florian le lourdaud! oh! Barbedienne le
butor! le voilà à table! il mange du plaideur, il mange du procès, il mange, il

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mâche, il se gave, il s’emplit. Amendes, épaves, taxes, frais, loyaux coûts,
salaires, dommages et intérêts, gehenne, prison et geôle et ceps avec dépens, lui
sont camichons de Noël et massepains de la Saint-Jean! Regarde-le, le porc!—
Allons! bon! encore une femme amoureuse! Thibaud-la-Thibaude, ni plus, ni
moins!—Pour être sortie de la rue Glatigny!—Quel est ce fils? Gieffroy
Mabonne, gendarme cranequinier à main. Il a maugréé le nom du Père.—A
l’amende, la Thibaude! à l’amende, le Gieffroy! à l’amende tous les deux! Le
vieux sourd! il a dû brouiller les deux affaires! Dix contre un, qu’il fait payer le
juron à la fille et l’amour au gendarme!—Attention, Robin Poussepain! Que vont-
ils introduire? Voilà bien des sergents! Par Jupiter! tous les lévriers de la meute y
sont. Ce doit être la grosse pièce de la chasse. Un sanglier.—C’en est un, Robin!
c’en est un.—Et un beau encore!—Hercle! c’est notre prince d’hier, notre pape
des fous, notre sonneur de cloches, notre borgne, notre bossu, notre grimace!
C’est Quasimodo!
Ce n’était rien moins.
C’était Quasimodo, sanglé, cerclé, ficelé, garrotté et sous bonne garde.
L’escouade de sergents qui l’environnait était assistée du chevalier du guet en
personne, portant brodées les armes de France sur la poitrine et les armes de la
ville sur le dos. Il n’y avait rien du reste dans Quasimodo, à part sa difformité, qui
pût justifier cet appareil de hallebardes et d’arquebuses. Il était sombre, silencieux
et tranquille. A peine son œil unique jetait-il de temps à autre sur les liens qui le
chargeaient un regard sournois et colère.
Il promena ce même regard autour de lui, mais si éteint et si endormi, que les
femmes ne se le montraient du doigt que pour en rire.
Cependant maître Florian l’auditeur feuilleta avec attention le dossier de la
plainte dressée contre Quasimodo, que lui présenta le greffier, et, ce coup d’œil
jeté, parut se recueillir un instant. Grâce à cette précaution qu’il avait toujours
soin de prendre au moment de procéder à un interrogatoire, il savait d’avance les
noms, qualités, délits du prévenu, faisait des répliques prévues à des réponses
prévues, et parvenait à se tirer de toutes les sinuosités de l’interrogatoire sans trop
laisser deviner sa surdité. Le dossier du procès était pour lui le chien de l’aveugle.
S’il arrivait par hasard que son infirmité se trahît çà et là par quelque apostrophe
incohérente ou quelque question inintelligible, cela passait pour profondeur parmi
les uns, et pour imbécillité parmi les autres. Dans les deux cas, l’honneur de la
magistrature ne recevait aucune atteinte; car il vaut encore mieux qu’un juge soit
réputé imbécile ou profond, que sourd. Il mettait donc grand soin à dissimuler sa
surdité aux yeux de tous, et il y réussissait d’ordinaire si bien qu’il était arrivé à se

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faire illusion à lui-même. Ce qui est du reste plus facile qu’on ne le croit. Tous les
bossus vont tête haute, tous les bègues pérorent, tous les sourds parlent bas. Quant
à lui, il se croyait tout au plus l’oreille un peu rebelle. C’était la seule concession
qu’il fît sur ce point à l’opinion publique, dans ses moments de franchise et
d’examen de conscience.
Ayant donc bien ruminé l’affaire de Quasimodo, il renversa sa tête en arrière
et ferma les yeux à demi, pour plus de majesté et d’impartialité, si bien qu’il était
tout à la fois en ce moment sourd et aveugle. Double condition sans laquelle il
n’est pas de juge parfait. C’est dans cette magistrale attitude qu’il commença
l’interrogatoire.
—Votre nom?
Or voici un cas qui n’avait pas été «prévu par la loi», celui où un sourd aurait
à interroger un sourd.
Quasimodo, que rien n’avertissait de la question à lui adressée, continua de
regarder le juge fixement et ne répondit pas. Le juge, sourd et que rien
n’avertissait de la surdité de l’accusé, crut qu’il avait répondu, comme faisaient en
général tous les accusés, et poursuivit avec son aplomb mécanique et stupide.
—C’est bien. Votre âge?
Quasimodo ne répondit pas davantage à cette question. Le juge la crut
satisfaite, et continua.
—Maintenant, votre état?
Toujours même silence. L’auditoire cependant commençait à chuchoter et à
s’entre-regarder.
—Il suffit, reprit l’imperturbable auditeur, quand il supposa que l’accusé avait
consommé sa troisième réponse. Vous êtes accusé, par devant nous: primo, de
trouble nocturne; secundo, de voie de fait déshonnête sur la personne d’une
femme folle, in præjudicium meretricis; tertio, de rébellion et déloyauté envers les
archers de l’ordonnance du roi, notre sire. Expliquez-vous sur tous ces points.—
Greffier, avez-vous écrit ce que l’accusé a dit jusqu’ici?
A cette question malencontreuse, un éclat de rire s’éleva du greffe à
l’auditoire, si violent, si fou, si contagieux, si universel, que force fut bien aux
deux sourds de s’en apercevoir. Quasimodo se retourna en haussant sa bosse avec
dédain, tandis que maître Florian, étonné comme lui, et supposant que le rire des

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spectateurs avait été provoqué par quelque réplique irrévérente de l’accusé,
rendue visible pour lui par ce haussement d’épaules, l’apostropha avec
indignation.
—Vous avez fait là, drôle, une réponse qui mériterait la hart! Savez-vous à qui
vous parlez?
Cette sortie n’était pas propre à arrêter l’explosion de la gaieté générale. Elle
parut à tous si hétéroclite et si cornue que le fou rire gagna jusqu’aux sergents du
Parloir-aux-Bourgeois, espèce de valets de pique chez qui la stupidité était
d’uniforme. Quasimodo seul conserva son sérieux, par la bonne raison qu’il ne
comprenait rien à ce qui se passait autour de lui. Le juge, de plus en plus irrité,
crut devoir continuer sur le même ton, espérant par là frapper l’accusé d’une
terreur qui réagirait sur l’auditoire et le ramènerait au respect.
—C’est donc à dire, maître pervers et rapinier que vous êtes, que vous vous
permettez de manquer à l’auditeur du Châtelet, au magistrat commis à la police
populaire de Paris, chargé de faire recherche des crimes, délits et mauvais trains,
de contrôler tous métiers et interdire le monopole, d’entretenir les pavés,
d’empêcher les regrattiers de poulailles, volailles et sauvagine, de faire mesurer la
bûche et autres sortes de bois, de purger la ville des boues et l’air des maladies
contagieuses, de vaquer continuellement au fait du public, en un mot, sans gages
ni espérances de salaire! Savez-vous que je m’appelle Florian Barbedienne,
propre lieutenant de M. le prévôt, et de plus commissaire, enquesteur,
contrerolleur et examinateur avec égal pouvoir en prévôté, bailliage, conservation
et présidial!...
Il n’y a pas de raison pour qu’un sourd qui parle à un sourd s’arrête. Dieu sait
où et quand aurait pris terre maître Florian, ainsi lancé à toutes rames dans la
haute éloquence, si la porte basse du fond ne s’était ouverte tout à coup et n’avait
donné passage à M. le prévôt en personne.
A son entrée, maître Florian ne resta pas court, mais faisant un demi-tour sur
ses talons, et pointant brusquement sur le prévôt la harangue dont il foudroyait
Quasimodo le moment d’auparavant:—Monseigneur, dit-il, je requiers telle peine
qu’il vous plaira contre l’accusé ci-présent, pour grave et mirifique manquement à
la justice.
Et il se rassit tout essoufflé, essuyant de grosses gouttes de sueur qui
tombaient de son front et trempaient comme larmes les parchemins étalés devant
lui. Messire Robert d’Estouteville fronça le sourcil et fit à Quasimodo un geste

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d’attention tellement impérieux et significatif, que le sourd en comprit quelque
chose.
Le prévôt lui adressa la parole avec sévérité:—Qu’est-ce que tu as donc fait
pour être ici, maraud?
Le pauvre diable, supposant que le prévôt lui demandait son nom, rompit le
silence qu’il gardait habituellement, et répondit avec une voix rauque et gutturale:
—Quasimodo.
La réponse coïncidait si peu avec la question, que le fou rire recommença à
circuler, et que messire Robert s’écria, rouge de colère:—Te railles-tu aussi de
moi, drôle fieffé?
—Sonneur de cloches à Notre-Dame, répondit Quasimodo, croyant qu’il
s’agissait d’expliquer au juge qui il était.
—Sonneur de cloches! reprit le prévôt, qui s’était éveillé le matin d’assez
mauvaise humeur, comme nous l’avons dit, pour que sa fureur n’eût pas besoin
d’être attisée par de si étranges réponses. Sonneur de cloches! Je te ferai faire sur
le dos un carillon de houssines par les carrefours de Paris. Entends-tu, maraud?
—Si c’est mon âge que vous voulez savoir, dit Quasimodo, je crois que j’aurai
vingt ans à la Saint-Martin.
Pour le coup, c’était trop fort; le prévôt n’y put tenir.
—Ah! tu nargues la prévôté, misérable! Messieurs les sergents à verge, vous
me mènerez ce drôle au pilori de la Grève, vous le battrez et vous le tournerez une
heure. Il me le payera, tête-Dieu! et je veux qu’il soit fait un cri du présent
jugement, avec assistance de quatre trompettes-jurés, dans les sept châtellenies de
la vicomté de Paris.
Le greffier se mit à rédiger incontinent le jugement.
—Ventre-Dieu! que voilà qui est bien jugé! s’écria de son coin le petit écolier
Jehan Frollo du Moulin.
Le prévôt se retourna et fixa de nouveau sur Quasimodo ses yeux étincelants.
—Je crois que le drôle a dit ventre-Dieu! Greffier, ajoutez douze deniers parisis
d’amende pour jurement, et que la fabrique de Saint-Eustache en aura la moitié.
J’ai une dévotion particulière à Saint-Eustache.

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En quelques minutes, le jugement fut dressé. La teneur en était simple et
brève. La coutume de la prévôté et vicomté de Paris n’avait pas encore été
travaillée par le président Thibaut Baillet et par Roger Barmne, l’avocat du roi.
Elle n’était pas obstruée alors par cette haute futaie de chicanes et de procédures
que les deux jurisconsultes y plantèrent au commencement du seizième siècle.
Tout y était clair, expéditif, explicite. On y cheminait droit au but, et l’on
apercevait tout de suite au bout de chaque sentier, sans broussailles et sans détour,
la roue, le gibet ou le pilori. On savait du moins où l’on allait.
Le greffier présenta la sentence au prévôt, qui y apposa son sceau, et sortit
pour continuer sa tournée dans les auditoires, avec une disposition d’esprit qui dut
peupler, ce jour-là, toutes les geôles de Paris. Jehan Frollo et Robin Poussepain
riaient sous cape. Quasimodo regardait le tout d’un air indifférent et étonné.
Cependant le greffier, au moment où maître Florian Barbedienne lisait à son
tour le jugement pour le signer, se sentit ému de pitié pour le pauvre diable de
condamné, et, dans l’espoir d’obtenir quelque diminution de peine, il s’approcha
le plus près qu’il put de l’oreille de l’auditeur, et lui dit en lui montrant
Quasimodo:—Cet homme est sourd.
Il espérait que cette communauté d’infirmité éveillerait l’intérêt de maître
Florian en faveur du condamné. Mais d’abord, nous avons déjà observé que
maître Florian ne se souciait pas qu’on s’aperçût de sa surdité. Ensuite, il avait
l’oreille si dure qu’il n’entendit pas un mot de ce que lui dit le greffier; pourtant, il
voulut avoir l’air d’entendre, et répondit:—Ah! ah! c’est différent. Je ne savais
pas cela. Une heure de pilori de plus, en ce cas.
Et il signa la sentence ainsi modifiée.
—C’est bien fait, dit Robin Poussepain qui gardait une dent à Quasimodo,
cela lui apprendra à rudoyer les gens.

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II
LE TROU AUX RATS

Que le lecteur nous permette de le ramener à la place de Grève, que nous
avons quittée hier avec Gringoire pour suivre la Esmeralda.
Il est dix heures du matin. Tout y sent le lendemain de fête. Le pavé est
couvert de débris, rubans, chiffons, plumes des panaches, gouttes de cire des
flambeaux, miettes de la ripaille publique. Bon nombre de bourgeois flânent,
comme nous disons, çà et là, remuant du pied les tisons éteints du feu de joie,
s’extasiant devant la Maison-aux-Piliers, au souvenir des belles tentures de la
veille, et regardant aujourd’hui les clous, dernier plaisir. Les vendeurs de cidre et
de cervoise roulent leur barrique à travers les groupes. Quelques passants affairés
vont et viennent. Les marchands causent et s’appellent du seuil des boutiques. La
fête, les ambassadeurs, Coppenole, le pape des fous, sont dans toutes les bouches.
C’est à qui glosera le mieux et rira le plus. Et cependant quatre sergents à cheval,
qui viennent de se poster aux quatre côtés du pilori, ont déjà concentré autour
d’eux une bonne portion du populaire épars sur la place, qui se condamne à
l’immobilité et à l’ennui dans l’espoir d’une petite exécution.
Si maintenant le lecteur, après avoir contemplé cette scène vive et criarde qui
se joue sur tous les points de la place, porte ses regards vers cette antique maison
demi-gothique, demi-romane, de la Tour-Roland, qui fait le coin du quai au
couchant, il pourra remarquer à l’angle de la façade un gros bréviaire public, à
riches enluminures, garanti de la pluie par un petit auvent, et des voleurs par un
grillage qui permet toutefois de le feuilleter. A côté de ce bréviaire est une étroite
lucarne ogive, fermée de deux barreaux de fer en croix, donnant sur la place; seule
ouverture qui laisse arriver un peu d’air et de jour à une petite cellule sans porte
pratiquée au rez-de-chaussée dans l’épaisseur du mur de la vieille maison, et
pleine d’une paix d’autant plus profonde, d’un silence d’autant plus morne qu’une
place publique, la plus populeuse et la plus bruyante de Paris, fourmille et glapit à
l’entour.
Cette cellule était célèbre dans Paris depuis près de trois siècles que madame
Rolande de la Tour-Roland, en deuil de son père mort à la croisade, l’avait fait
creuser dans la muraille de sa propre maison pour s’y enfermer à jamais, ne
gardant de son palais que ce logis dont la porte était murée et la lucarne ouverte,

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hiver comme été, donnant tout le reste aux pauvres et à Dieu. La désolée
demoiselle avait en effet attendu vingt ans la mort, dans cette tombe anticipée,
priant nuit et jour pour l’âme de son père, dormant dans la cendre, sans même
avoir une pierre pour oreiller, vêtue d’un sac noir, et ne vivant que de ce que la
pitié des passants déposait de pain et d’eau sur le rebord de sa lucarne, recevant
ainsi la charité après l’avoir faite. A sa mort, au moment de passer dans l’autre
sépulcre, elle avait légué à perpétuité celui-ci aux femmes affligées, mères,
veuves ou filles, qui auraient beaucoup à prier pour autrui ou pour elles, et qui
voudraient s’enterrer vives dans une grande douleur ou dans une grande
pénitence. Les pauvres de son temps lui avaient fait de belles funérailles de larmes
et de bénédictions; mais, à leur grand regret, la pieuse fille n’avait pu être
canonisée sainte, faute de protections. Ceux d’entre eux qui étaient un peu impies
avaient espéré que la chose se ferait en paradis plus aisément qu’à Rome, et
avaient tout bonnement prié Dieu pour la défunte, à défaut du pape. La plupart
s’étaient contentés de tenir la mémoire de Rolande pour sacrée et de faire reliques
de ses haillons. La ville, de son côté, avait fondé, à l’intention de la damoiselle, un
bréviaire public qu’on avait scellé près de la lucarne de la cellule, afin que les
passants s’y arrêtassent de temps à autre, ne fût-ce que pour prier, que la prière fît
songer à l’aumône, et que les pauvres recluses, héritières du caveau de madame
Rolande, n’y mourussent pas tout à fait de faim et d’oubli.
Ce n’était pas du reste chose très rare dans les villes du moyen âge que cette
espèce de tombeau. On rencontrait souvent, dans la rue la plus fréquentée, dans le
marché le plus bariolé et le plus assourdissant, tout au beau milieu, sous les pieds
des chevaux, sous la roue des charrettes en quelque sorte, une cave, un puits, un
cabanon muré et grillé, au fond duquel priait jour et nuit un être humain,
volontairement dévoué à quelque lamentation éternelle, à quelque grande
expiation. Et toutes les réflexions qu’éveillerait en nous aujourd’hui cet étrange
spectacle, cette horrible cellule, sorte d’anneau intermédiaire de la maison et de la
tombe, du cimetière et de la cité, ce vivant retranché de la communauté humaine
et compté désormais chez les morts, cette lampe consumant sa dernière goutte
d’huile dans l’ombre, ce reste de vie vacillant dans une fosse, ce souffle, cette
voix, cette prière éternelle dans une boîte de pierre, cette face à jamais tournée
vers l’autre monde, cet œil déjà illuminé d’un autre soleil, cette oreille collée aux
parois de la tombe, cette âme prisonnière dans ce corps, ce corps prisonnier dans
ce cachot, et sous cette double enveloppe de chair et de granit le bourdonnement
de cette âme en peine, rien de tout cela n’était perçu par la foule. La piété peu
raisonneuse et peu subtile de ce temps-là ne voyait pas tant de facettes à un acte
de religion. Elle prenait la chose en bloc, et honorait, vénérait, sanctifiait au
besoin le sacrifice, mais n’en analysait pas les souffrances et s’en apitoyait

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médiocrement. Elle apportait de temps en temps quelque pitance au misérable
pénitent, regardait par le trou s’il vivait encore, ignorait son nom, savait à peine
depuis combien d’années il avait commencé à mourir, et à l’étranger qui les
questionnait sur le squelette vivant qui pourrissait dans cette cave, les voisins
répondaient simplement, si c’était un homme:—C’est le reclus; si c’était une
femme:—C’est la recluse.
On voyait tout ainsi alors, sans métaphysique, sans exagération, sans verre
grossissant, à l’œil nu. Le microscope n’avait pas encore été inventé, ni pour les
choses de la matière, ni pour les choses de l’esprit.
D’ailleurs, bien qu’on s’en émerveillât peu, les exemples de cette espèce de
claustration au sein des villes étaient, en vérité, fréquents, comme nous le disions
tout à l’heure. Il y avait dans Paris assez bon nombre de ces cellules à prier Dieu
et à faire pénitence; elles étaient presque toutes occupées. Il est vrai que le clergé
ne se souciait pas de les laisser vides, ce qui impliquait tiédeur dans les croyants,
et qu’on y mettait des lépreux quand on n’avait pas de pénitents. Outre la logette
de la Grève, il y en avait une à Montfaucon, une au charnier des Innocents, une
autre je ne sais plus où, au logis Clichon, je crois. D’autres encore à beaucoup
d’endroits où l’on en retrouve la trace dans les traditions, à défaut de monuments.
L’Université avait aussi la sienne. Sur la montagne Sainte-Geneviève une espèce
de Job du moyen âge chanta pendant trente ans les sept Psaumes de la pénitence
sur un fumier, au fond d’une citerne, recommençant quand il avait fini,
psalmodiant plus haut la nuit, magna voce per umbras, et aujourd’hui l’antiquaire
croit entendre encore sa voix en entrant dans la rue du Puits-qui-parle.
Pour nous en tenir à la loge de la Tour-Roland, nous devons dire qu’elle
n’avait jamais chômé de recluses. Depuis la mort de madame Rolande, elle avait
été rarement une année ou deux vacante. Maintes femmes étaient venues y
pleurer, jusqu’à la mort, des parents, des amants, des fautes. La malice parisienne,
qui se mêle de tout, même des choses qui la regardent le moins, prétendait qu’on
y avait vu peu de veuves.
Selon la mode de l’époque, une légende latine, inscrite sur le mur, indiquait au
passant lettré la destination pieuse de cette cellule. L’usage s’est conservé
jusqu’au milieu du seizième siècle d’expliquer un édifice par une brève devise
écrite au-dessus de la porte. Ainsi on lit encore en France, au-dessus du guichet de
la prison de la maison seigneuriale de Tourville: Sileto et spera; en Irlande, sous
l’écusson qui surmonte la grande porte du château de Fortescue: Forte scutum,
salus ducum; en Angleterre, sur l’entrée principale du manoir hospitalier des
comtes Cowper: Tuum est. C’est qu’alors tout édifice était une pensée.

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Comme il n’y avait pas de porte à la cellule murée de la Tour-Roland, on avait
gravé en grosses lettres romanes au-dessus de la fenêtre ces deux mots:

TU, ORA.

Ce qui fait que le peuple, dont le bon sens ne voit pas tant de finesse dans les
choses, et traduit volontiers Ludovico Magno par Porte Saint-Denis, avait donné à
cette cavité noire, sombre et humide, le nom de Trou aux Rats. Explication moins
sublime peut-être que l’autre, mais en revanche plus pittoresque.

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III
HISTOIRE D’UNE GALETTE AU LEVAIN DE MAIS

A l’époque où se passe cette histoire, la cellule de la Tour-Roland était
occupée. Si le lecteur désire savoir par qui, il n’a qu’à écouter la conversation de
trois braves commères qui, au moment où nous avons arrêté son attention sur le
Trou aux Rats, se dirigeaient précisément du même côté en remontant du Châtelet
vers la Grève, le long de l’eau.

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HISTOIRE D’UNE GALETTE AU LEVAIN DE
MAÏS.

Alfred Johannot pt - W. et F. Finden sct.

Deux de ces femmes étaient vêtues en bonnes bourgeoises de Paris. Leur fine
gorgerette blanche, leur jupe de tiretaine rayée, rouge et bleue, leurs chausses de
tricot blanc, à coins brodés en couleur, bien tirées sur la jambe, leurs souliers
carrés de cuir fauve à semelles noires, et surtout leur coiffure, cette espèce de
corne de clinquant surchargée de rubans et de dentelles que les champenoises
portent encore, concurremment avec les grenadiers de la garde impériale russe,
annonçaient qu’elles appartenaient à cette classe de riches marchandes qui tient le
milieu entre ce que les laquais appellent une femme et ce qu’ils appellent une
dame. Elles ne portaient ni bagues, ni croix d’or, et il était aisé de voir que ce
n’était pas chez elles pauvreté, mais tout ingénument peur de l’amende. Leur
compagne était attifée à peu près de la même manière, mais il y avait dans sa mise
et dans sa tournure ce je ne sais quoi qui sent la femme de notaire de province. On
voyait, à la manière dont sa ceinture lui remontait au-dessus des hanches, qu’elle
n’était pas depuis longtemps à Paris. Ajoutez à cela une gorgerette plissée, des
nœuds de rubans sur les souliers, que les raies de la jupe étaient dans la largeur et
non dans la longueur, et mille autres énormités dont s’indignait le bon goût.
Les deux premières marchaient de ce pas particulier aux parisiennes qui font
voir Paris à des provinciales. La provinciale tenait à sa main un gros garçon qui
tenait à la sienne une grosse galette.
Nous sommes fâché d’avoir à ajouter que, vu la rigueur de la saison, il faisait
de sa langue son mouchoir.
L’enfant se faisait traîner, non passibus æquis, comme dit Virgile, et trébuchait
à chaque moment, au grand récri de sa mère. Il est vrai qu’il regardait plus la
galette que le pavé. Sans doute quelque grave motif l’empêchait d’y mordre (à la
galette), car il se contentait de la considérer tendrement. Mais la mère eût dû se
charger de la galette. Il y avait cruauté à faire un Tantale du gros joufflu.
Cependant les trois damoiselles (car le nom de dames était réservé alors aux
femmes nobles) parlaient à la fois.
—Dépêchons-nous, damoiselle Mahiette, disait la plus jeune des trois, qui
était aussi la plus grosse, à la provinciale. J’ai grand’peur que nous n’arrivions
trop tard. On nous disait au Châtelet qu’on allait le mener tout de suite au pilori.

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—Ah bah! que dites-vous donc là, damoiselle Oudarde Musnier? reprenait
l’autre parisienne. Il restera deux heures au pilori. Nous avons le temps. Avez-
vous jamais vu pilorier, ma chère Mahiette?
—Oui, dit la provinciale, à Reims.
—Ah bah! qu’est-ce que c’est que ça, votre pilori de Reims? Une méchante
cage où l’on ne tourne que des paysans. Voilà grand’chose!
—Que des paysans! dit Mahiette, au Marché aux Draps! à Reims! Nous y
avons vu de fort beaux criminels, et qui avaient tué père et mère! Des paysans!
pour qui nous prenez-vous, Gervaise?
Il est certain que la provinciale était sur le point de se fâcher, pour l’honneur
de son pilori. Heureusement la discrète damoiselle Oudarde Musnier détourna à
temps la conversation.
—A propos, damoiselle Mahiette, que dites-vous de nos ambassadeurs
flamands? en avez-vous d’aussi beaux à Reims?
—J’avoue, répondit Mahiette, qu’il n’y a que Paris pour voir des flamands
comme ceux-là.
—Avez-vous vu dans l’ambassade ce grand ambassadeur qui est chaussetier?
demanda Oudarde.
—Oui, dit Mahiette. Il a l’air d’un Saturne.
—Et ce gros dont la figure ressemble à un ventre nu? reprit Gervaise. Et ce
petit qui a de petits yeux bordés d’une paupière rouge, ébarbillonnée et
déchiquetée comme une tête de chardon?
—Ce sont leurs chevaux qui sont beaux à voir, dit Oudarde, vêtus comme ils
sont à la mode de leur pays!
—Ah! ma chère, interrompit la provinciale Mahiette, prenant à son tour un air
de supériorité, qu’est-ce que vous diriez donc si vous aviez vu, en 61, au sacre de
Reims, il y a dix-huit ans, les chevaux des princes et de la compagnie du roi! Des
houssures et caparaçons de toutes sortes; les uns de drap de Damas, de fin drap
d’or, fourrés de martres zibelines; les autres, de velours, fourrés de pennes
d’hermine; les autres, tout chargés d’orfévrerie et de grosses campanes d’or et
d’argent! Et la finance que cela avait coûté! Et les beaux enfants pages qui étaient
dessus!

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—Cela n’empêche pas, répliqua sèchement damoiselle Oudarde, que les
flamands ont de fort beaux chevaux, et qu’ils ont fait hier un souper superbe chez
M. le prévôt des marchands, à l’Hôtel de ville, où on leur a servi des dragées, de
l’hypocras, des épices, et autres singularités.
—Que dites-vous là, ma voisine? s’écria Gervaise. C’est chez M. le cardinal,
au Petit-Bourbon, que les flamands ont soupé.
—Non pas. A l’Hôtel de ville!
—Si fait. Au Petit-Bourbon!
—C’est si bien à l’Hôtel de ville, reprit Oudarde avec aigreur, que le docteur
Scourable leur a fait une harangue en latin, dont ils sont demeurés fort satisfaits.
C’est mon mari, qui est libraire-juré, qui me l’a dit.
—C’est si bien au Petit-Bourbon, répondit Gervaise non moins vivement, que
voici ce que leur a présenté le procureur de M. le cardinal: douze doubles quarts
d’hypocras blanc, clairet et vermeil; vingt-quatre layettes de massepain double de
Lyon doré; autant de torches de deux livres pièce, et six demi-queues de vin de
Beaune, blanc et clairet, le meilleur qu’on ait pu trouver. J’espère que cela est
positif. Je le tiens de mon mari, qui est cinquantenier au Parloir-aux-Bourgeois, et
qui faisait ce matin la comparaison des ambassadeurs flamands avec ceux du
Prêtre-Jean et de l’empereur de Trébisonde, qui sont venus de Mésopotamie à
Paris sous le dernier roi, et qui avaient des anneaux aux oreilles.
—Il est si vrai qu’ils ont soupé à l’Hôtel de ville, répliqua Oudarde peu émue
de cet étalage, qu’on n’a jamais vu un tel triomphe de viandes et de dragées.
—Je vous dis, moi, qu’ils ont été servis par Le Sec, sergent de la ville, à
l’hôtel du Petit-Bourbon, et que c’est là ce qui vous trompe.
—A l’Hôtel de ville, vous dis-je!
—Au Petit-Bourbon, ma chère! si bien qu’on avait illuminé en verres
magiques le mot Espérance qui est écrit sur le grand portail.
—A l’Hôtel de ville! à l’Hôtel de ville! Même que Husson-le-Voir jouait de la
flûte!
—Je vous dis que non!
—Je vous dis que si!

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—Je vous dis que non!
La bonne grosse Oudarde se préparait à répliquer, et la querelle en fût peut-
être venue aux coiffes, si Mahiette ne se fût écriée tout à coup:—Voyez donc ces
gens qui se sont attroupés là-bas au bout du pont! Il y a au milieu d’eux quelque
chose qu’ils regardent.
—En vérité, dit Gervaise, j’entends tambouriner. Je crois que c’est la petite
Smeralda qui fait ses momeries avec sa chèvre. Eh vite, Mahiette! doublez le pas
et traînez votre garçon. Vous êtes venue ici pour visiter les curiosités de Paris.
Vous avez vu hier les flamands; il faut voir aujourd’hui l’égyptienne.
—L’égyptienne! dit Mahiette en rebroussant brusquement chemin, et en
serrant avec force le bras de son fils. Dieu m’en garde! elle me volerait mon
enfant!—Viens, Eustache!
Et elle se mit à courir sur le quai vers la Grève, jusqu’à ce qu’elle eût laissé le
pont bien loin derrière elle. Cependant l’enfant, qu’elle traînait, tomba sur les
genoux; elle s’arrêta essoufflée. Oudarde et Gervaise la rejoignirent.
—Cette égyptienne vous voler votre enfant! dit Gervaise. Vous avez là une
singulière fantaisie.
Mahiette hochait la tête d’un air pensif.
—Ce qui est singulier, observa Oudarde, c’est que la sachette a la même idée
des égyptiennes.
—Qu’est-ce que c’est que la sachette? dit Mahiette.
—Hé! dit Oudarde, sœur Gudule.
—Qu’est-ce que c’est, reprit Mahiette, que sœur Gudule?
—Vous êtes bien de votre Reims, de ne pas savoir cela! répondit Oudarde.
C’est la recluse du Trou aux Rats.
—Comment! demanda Mahiette, cette pauvre femme à qui nous portons cette
galette?
Oudarde fit un signe de tête affirmatif.
—Précisément. Vous allez la voir tout à l’heure à sa lucarne sur la Grève. Elle
a le même regard que vous sur ces vagabonds d’Égypte qui tambourinent et disent
la bonne aventure au public. On ne sait pas d’où lui vient cette horreur des zingari

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et des égyptiens. Mais vous, Mahiette, pourquoi donc vous sauvez-vous ainsi, rien
qu’à les voir?
—Oh! dit Mahiette en saisissant entre ses deux mains la tête ronde de son
enfant, je ne veux pas qu’il m’arrive ce qui est arrivé à Paquette la Chantefleurie.
—Ah! voilà une histoire que vous allez nous raconter, ma bonne Mahiette, dit
Gervaise en lui prenant le bras.
—Je veux bien, répondit Mahiette, mais il faut que vous soyez bien de votre
Paris pour ne pas savoir cela! Je vous dirai donc—mais il n’est pas besoin de nous
arrêter pour conter la chose—que Paquette la Chantefleurie était une jolie fille de
dix-huit ans quand j’en étais une aussi, c’est-à-dire il y a dix-huit ans, et que c’est
sa faute si elle n’est pas aujourd’hui, comme moi, une bonne grosse fraîche mère
de trente-six ans, avec un homme et un garçon. Au reste, dès l’âge de quatorze
ans, il n’était plus temps!—C’était donc la fille de Guybertaut, ménestrel de
bateaux à Reims, le même qui avait joué devant le roi Charles VII, à son sacre,
quand il descendit notre rivière de Vesle depuis Sillery jusqu’à Muison, que même
madame la Pucelle était dans le bateau. Le vieux père mourut, que Paquette était
encore tout enfant; elle n’avait donc plus que sa mère, sœur de M. Pradon, maître
dinandinier et chaudronnier à Paris, rue Parin-Garlin, lequel est mort l’an passé.
Vous voyez qu’elle était de famille. La mère était une bonne femme, par malheur,
et n’apprit rien à Paquette qu’un peu de doreloterie et de bimbeloterie qui
n’empêchait pas la petite de devenir fort grande et de rester fort pauvre. Elles
demeuraient toutes deux à Reims, le long de la rivière, rue de Folle-Peine. Notez
ceci; je crois que c’est là ce qui porta malheur à Paquette. En 61, l’année du sacre
de notre roi Louis onzième, que Dieu garde! Paquette était si gaie et si jolie qu’on
ne l’appelait partout que la Chantefleurie.—Pauvre fille!—Elle avait de jolies
dents, elle aimait à rire pour les faire voir. Or, fille qui aime à rire s’achemine à
pleurer; les belles dents perdent les beaux yeux. C’était donc la Chantefleurie.
Elle et sa mère gagnaient durement leur vie. Elles étaient bien déchues depuis la
mort du ménétrier. Leur doreloterie ne leur rapportait guère plus de six deniers par
semaine, ce qui ne fait pas tout à fait deux liards à l’aigle. Où était le temps que le
père Guybertaut gagnait douze sols parisis dans un seul sacre avec une chanson?
Un hiver—c’était en cette même année 61,—que les deux femmes n’avaient ni
bûches ni fagots, et qu’il faisait très froid, cela donna de si belles couleurs à la
Chantefleurie, que les hommes l’appelaient: Paquette! que plusieurs l’appelèrent
Pâquerette! et qu’elle se perdit.—Eustache! que je te voie mordre dans la galette!
—Nous vîmes tout de suite qu’elle était perdue, un dimanche qu’elle vint à
l’église avec une croix d’or au cou.—A quatorze ans! voyez-vous cela!—Ce fut
d’abord le jeune vicomte de Cormontreuil, qui a son clocher à trois quarts de lieue

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de Reims; puis, messire Henri de Triancourt, chevaucheur du roi; puis, moins que
cela, Chiart de Beaulion, sergent d’armes; puis, en descendant toujours, Guery
Aubergeon, valet tranchant du roi; puis, Macé de Frépus, barbier de M. le
Dauphin; puis, Thévenin-le-Moine, queux-le-roi; puis, toujours ainsi de moins
jeune en moins noble, elle tomba à Guillaume Racine, ménestrel de vielle, et à
Thierry-de-Mer, lanternier. Alors, pauvre Chantefleurie, elle fut toute à tous. Elle
était arrivée au dernier sou de sa pièce d’or. Que vous dirai-je, mesdamoiselles?
Au sacre, dans la même année 61, c’est elle qui fit le lit du roi des ribauds!—Dans
la même année!
Mahiette soupira, et essuya une larme qui roulait dans ses yeux.
—Voilà une histoire qui n’est pas très extraordinaire, dit Gervaise, et je ne
vois pas en tout cela, d’égyptiens ni d’enfants.
—Patience! reprit Mahiette; d’enfant, vous allez en voir un.—En 66, il y aura
seize ans ce mois-ci à la Sainte-Paule, Paquette accoucha d’une petite fille. La
malheureuse! elle eut une grande joie. Elle désirait un enfant depuis longtemps.
Sa mère, bonne femme qui n’avait jamais su que fermer les yeux, sa mère était
morte. Paquette n’avait plus rien à aimer au monde, plus rien qui l’aimât. Depuis
cinq ans qu’elle avait failli, c’était une pauvre créature que la Chantefleurie. Elle
était seule, seule dans cette vie, montrée au doigt, criée par les rues, battue des
sergents, moquée des petits garçons en guenilles. Et puis, les vingt ans étaient
venus; et vingt ans, c’est la vieillesse pour les femmes amoureuses. La folie
commençait à ne pas lui rapporter plus que la doreloterie autrefois; pour une ride
qui venait, un écu s’en allait; l’hiver lui redevenait dur, le bois se faisait derechef
rare dans son cendrier et le pain dans sa huche. Elle ne pouvait plus travailler,
parce qu’en devenant voluptueuse elle était devenue paresseuse, et elle souffrait
beaucoup plus, parce qu’en devenant paresseuse elle était devenue voluptueuse.
C’est du moins comme cela que M. le curé de Saint-Remy explique pourquoi ces
femmes-là ont plus froid et plus faim que d’autres pauvresses quand elles sont
vieilles.
—Oui, observa Gervaise, mais les égyptiens?
—Un moment donc, Gervaise! dit Oudarde dont l’attention était moins
impatiente. Qu’est-ce qu’il y aurait à la fin si tout était au commencement?
Continuez, Mahiette, je vous prie. Cette pauvre Chantefleurie!
Mahiette poursuivit.

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—Elle était donc bien triste, bien misérable, et creusait ses joues avec ses
larmes. Mais dans sa honte, dans sa folie et dans son abandon, il lui semblait
qu’elle serait moins honteuse, moins folle et moins abandonnée, s’il y avait
quelque chose au monde ou quelqu’un qu’elle pût aimer et qui pût l’aimer. Il
fallait que ce fût un enfant, parce qu’un enfant seul pouvait être assez innocent
pour cela.—Elle avait reconnu ceci après avoir essayé d’aimer un voleur, le seul
homme qui pût vouloir d’elle; mais au bout de peu de temps elle s’était aperçue
que le voleur la méprisait.—A ces femmes d’amour, il faut un amant ou un enfant
pour leur remplir le cœur. Autrement elles sont bien malheureuses. Ne pouvant
avoir d’amant, elle se tourna toute au désir d’un enfant, et, comme elle n’avait pas
cessé d’être pieuse, elle en fit son éternelle prière au bon Dieu. Le bon Dieu eut
donc pitié d’elle et lui donna une petite fille. Sa joie, je ne vous en parle pas. Ce
fut une furie de larmes, de caresses et de baisers. Elle allaita elle-même son
enfant, lui fit des langes avec sa couverture, la seule qu’elle eût sur son lit, et ne
sentit plus ni le froid ni la faim. Elle en redevint belle. Vieille fille fait jeune mère.
La galanterie reprit, on revint voir la Chantefleurie, elle retrouva chalands pour sa
marchandise, et de toutes ces horreurs elle fit des layettes, béguins et baverolles,
des brassières de dentelles et des petits bonnets de satin, sans même songer à se
racheter une couverture.—Monsieur Eustache, je vous ai déjà dit de ne pas
manger la galette.—Il est sûr que la petite Agnès—c’était le nom de l’enfant, nom
de baptême, car de nom de famille, il y a longtemps que la Chantefleurie n’en
avait plus,—il est certain que cette petite était plus emmaillottée de rubans et de
broderies qu’une dauphine du Dauphiné! Elle avait entre autres une paire de petits
souliers, que le roi Louis XI n’en a certainement pas eu de pareils! Sa mère les lui
avait cousus et brodés elle-même, elle y avait mis toutes ses finesses de
dorelotière et toutes les passequilles d’une robe de bonne Vierge. C’était bien les
deux plus mignons souliers roses qu’on pût voir. Ils étaient longs tout au plus
comme mon pouce, et il fallait en voir sortir les petits pieds de l’enfant pour croire
qu’ils avaient pu y entrer. Il est vrai que ces petits pieds étaient si petits, si jolis, si
roses! plus roses que le satin des souliers!—Quand vous aurez des enfants,
Oudarde, vous saurez que rien n’est plus joli que ces petits pieds et ces petites
mains-là.
—Je ne demande pas mieux, dit Oudarde en soupirant, mais j’attends que ce
soit le bon plaisir de monsieur Andry Musnier.
—Au reste, reprit Mahiette, l’enfant de Paquette n’avait pas que les pieds de
joli. Je l’ai vue quand elle n’avait que quatre mois. C’était un amour! Elle avait
les yeux plus grands que la bouche. Et les plus charmants fins cheveux noirs, qui
frisaient déjà. Cela aurait fait une fière brune, à seize ans! Sa mère en devenait de

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plus en plus folle tous les jours. Elle la caressait, la baisait, la chatouillait, la
lavait, l’attifait, la mangeait! Elle en perdait la tête, elle en remerciait Dieu. Ses
jolis pieds roses surtout, c’était un ébahissement sans fin, c’était un délire de joie!
elle y avait toujours les lèvres collées, et ne pouvait revenir de leur petitesse. Elle
les mettait dans les petits souliers, les retirait, les admirait, s’en émerveillait,
regardait le jour au travers, s’apitoyait de les essayer à la marche sur son lit, et eût
volontiers passé sa vie à genoux, à chausser et à déchausser ces pieds-là comme
ceux d’un enfant-Jésus.
—Le conte est bel et bon, dit à demi-voix la Gervaise, mais où est l’Égypte
dans tout cela?
—Voici, répliqua Mahiette. Il arriva un jour à Reims des espèces de cavaliers
fort singuliers. C’étaient des gueux et des truands qui cheminaient dans le pays,
conduits par leur duc et par leurs comtes. Ils étaient basanés, avaient les cheveux
tout frisés, et des anneaux d’argent aux oreilles. Les femmes étaient encore plus
laides que les hommes. Elles avaient le visage plus noir et toujours découvert, un
méchant roquet sur le corps, un vieux drap tissu de cordes lié sur l’épaule, et la
chevelure en queue de cheval. Les enfants qui se vautraient dans leurs jambes
auraient fait peur à des singes. Une bande d’excommuniés. Tout cela venait en
droite ligne de la basse Égypte à Reims par la Pologne. Le pape les avait
confessés, à ce qu’on disait, et leur avait donné pour pénitence d’aller sept ans de
suite par le monde, sans coucher dans des lits. Aussi ils s’appelaient Penanciers et
puaient. Il paraît qu’ils avaient été autrefois sarrasins, ce qui fait qu’ils croyaient à
Jupiter, et qu’ils réclamaient dix livres tournois de tous archevêques, évêques et
abbés crossés et mitrés. C’est une bulle du pape qui leur valait cela. Ils venaient à
Reims dire la bonne aventure au nom du roi d’Alger et de l’empereur
d’Allemagne. Vous pensez bien qu’il n’en fallut pas davantage pour qu’on leur
interdît l’entrée de la ville. Alors toute la bande campa de bonne grâce près de la
porte de Braine, sur cette butte où il y a un moulin, à côté des trous des anciennes
crayères. Et ce fut dans Reims à qui les irait voir. Ils vous regardaient dans la
main et vous disaient des prophéties merveilleuses. Ils étaient de force à prédire à
Judas qu’il serait pape. Il courait cependant sur eux de méchants bruits d’enfants
volés et de bourses coupées et de chair humaine mangée. Les gens sages disaient
aux fous: N’y allez pas!—et y allaient de leur côté en cachette. C’était donc un
emportement. Le fait est qu’ils disaient des choses à étonner un cardinal. Les
mères faisaient grand triomphe de leurs enfants depuis que les égyptiennes leur
avaient lu dans la main toutes sortes de miracles écrits en païen et en turc. L’une
avait un empereur, l’autre un pape, l’autre un capitaine. La pauvre Chantefleurie
fut prise de curiosité. Elle voulut savoir ce qu’elle avait, et si sa jolie petite Agnès

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ne serait pas un jour impératrice d’Arménie ou d’autre chose. Elle la porta donc
aux égyptiens; et les égyptiennes d’admirer l’enfant, de la caresser, de la baiser
avec leurs bouches noires, et de s’émerveiller sur sa petite main. Hélas! à la
grande joie de la mère. Elles firent fête surtout aux jolis pieds et aux jolis souliers.
L’enfant n’avait pas encore un an. Elle bégayait déjà, riait à sa mère comme une
petite folle, était grasse et toute ronde, et avait mille charmants petits gestes des
anges du paradis. Elle fut très effarouchée des égyptiennes, et pleura. Mais la
mère la baisa plus fort et s’en alla ravie de la bonne aventure que les devineresses
avaient dite à son Agnès. Ce devait être une beauté, une vertu, une reine. Elle
retourna donc dans son galetas de la rue Folle-Peine, toute fière d’y rapporter une
reine. Le lendemain, elle profita d’un moment où l’enfant dormait sur son lit, car
elle la couchait toujours avec elle, laissa tout doucement la porte entr’ouverte, et
courut raconter à une voisine de la rue de la Séchesserie qu’il viendrait un jour où
sa fille Agnès serait servie à table par le roi d’Angleterre et l’archiduc d’Éthiopie,
et cent autres surprises. A son retour, n’entendant pas de cris en montant son
escalier, elle se dit:—Bon! l’enfant dort toujours. Elle trouva sa porte plus grande
ouverte qu’elle ne l’avait laissée, elle entra pourtant, la pauvre mère, et courut au
lit...—L’enfant n’y était plus, la place était vide. Il n’y avait plus rien de l’enfant,
sinon un de ses jolis petits souliers. Elle s’élança hors de la chambre, se jeta au
bas de l’escalier, et se mit à battre les murailles avec sa tête en criant:—Mon
enfant! qui a mon enfant? qui m’a pris mon enfant?—La rue était déserte, la
maison isolée; personne ne put lui rien dire. Elle alla par la ville, fureta toutes les
rues, courut çà et là la journée entière, folle, égarée, terrible, flairant aux portes et
aux fenêtres comme une bête farouche qui a perdu ses petits. Elle était haletante,
échevelée, effrayante à voir, et elle avait dans les yeux un feu qui séchait ses
larmes. Elle arrêtait les passants et criait:—Ma fille! ma fille! ma jolie petite fille!
Celui qui me rendra ma fille, je serai sa servante, la servante de son chien, et il me
mangera le cœur s’il veut. Elle rencontra M. le curé de Saint-Remy, et lui dit:—
Monsieur le curé, je labourerai la terre avec mes ongles, mais rendez-moi mon
enfant!—C’était déchirant, Oudarde; et j’ai vu un homme bien dur, maître Ponce
Lacabre, le procureur, qui pleurait.—Ah! la pauvre mère!—Le soir, elle rentra
chez elle. Pendant son absence, une voisine avait vu deux égyptiennes y monter
en cachette avec un paquet dans leurs bras, puis redescendre après avoir refermé
la porte, et s’enfuir en hâte. Depuis leur départ on entendait chez Paquette des
espèces de cris d’enfant. La mère rit aux éclats, monta l’escalier comme avec des
ailes, enfonça sa porte comme avec un canon d’artillerie, et entra...—Une chose
affreuse, Oudarde! Au lieu de sa gentille petite Agnès, si vermeille et si fraîche,
qui était un don du bon Dieu, une façon de petit monstre hideux, boiteux, borgne,
contrefait, se traînait en piaillant sur le carreau. Elle cacha ses yeux avec horreur.
—Oh! dit-elle, est-ce que les sorcières auraient métamorphosé ma fille en cet

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animal effroyable?—On se hâta d’emporter le petit pied-bot. Il l’aurait rendue
folle. C’était un monstrueux enfant de quelque égyptienne donnée au diable. Il
paraissait avoir quatre ans environ, et parlait une langue qui n’était point une
langue humaine; c’étaient des mots qui n’étaient pas possibles.—La Chantefleurie
s’était jetée sur le petit soulier, tout ce qui lui restait de tout ce qu’elle avait aimé.
Elle y demeura si longtemps immobile, muette, sans souffle, qu’on crut qu’elle y
était morte. Tout à coup elle trembla de tout son corps, couvrit sa relique de
baisers furieux, et se dégorgea en sanglots comme si son cœur venait de crever. Je
vous assure que nous pleurions toutes aussi. Elle disait:—Oh! ma petite fille! ma
jolie petite fille! où es-tu?—Et cela vous tordait les entrailles. Je pleure encore d’y
songer. Nos enfants, voyez-vous? c’est la moelle de nos os.—Mon pauvre
Eustache! tu es si beau, toi! Si vous saviez comme il est gentil! Hier il me disait:
Je veux être gendarme, moi. O mon Eustache! si je te perdais!—La Chantefleurie
se leva tout à coup, et se mit à courir dans Reims, en criant:—Au camp des
égyptiens! au camp des égyptiens! Des sergents pour brûler les sorcières!—Les
égyptiens étaient partis. Il faisait nuit noire. On ne put les poursuivre. Le
lendemain, à deux lieues de Reims, dans une bruyère entre Gueux et Tilloy, on
trouva les restes d’un grand feu, quelques rubans qui avaient appartenu à l’enfant
de Paquette, des gouttes de sang et des crottins de bouc. La nuit qui venait de
s’écouler était précisément celle d’un samedi. On ne douta plus que les égyptiens
n’eussent fait le sabbat dans cette bruyère, et qu’ils n’eussent dévoré l’enfant en
compagnie de Belzébuth, comme cela se pratique chez les mahométans. Quand la
Chantefleurie apprit ces choses horribles, elle ne pleura pas, elle remua les lèvres
comme pour parler, mais ne put. Le lendemain, ses cheveux étaient gris. Le
surlendemain, elle avait disparu.
—Voilà, en effet, une effroyable histoire, dit Oudarde, et qui ferait pleurer un
bourguignon!
—Je ne m’étonne plus, ajouta Gervaise, que la peur des égyptiens vous
talonne si fort!
—Et vous avez d’autant mieux fait, reprit Oudarde, de vous sauver tout à
l’heure avec votre Eustache, que ceux-ci aussi sont des égyptiens de Pologne.
—Non pas, dit Gervaise, on dit qu’ils viennent d’Espagne et de Catalogne.
—Catalogne? c’est possible, répondit Oudarde. Pologne, Catalogne, Valogne,
je confonds toujours ces trois provinces-là. Ce qui est sûr, c’est que ce sont des
égyptiens.

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—Et qui ont certainement, ajouta Gervaise, les dents assez longues pour
manger des petits enfants. Et je ne serais pas surprise que la Smeralda en mangeât
aussi un peu, tout en faisant la petite bouche. Sa chèvre blanche a des tours trop
malicieux pour qu’il n’y ait pas quelque libertinage là-dessous.
Mahiette marchait silencieusement. Elle était absorbée dans cette rêverie qui
est en quelque sorte le prolongement d’un récit douloureux, et qui ne s’arrête
qu’après en avoir propagé l’ébranlement, de vibration en vibration, jusqu’aux
dernières fibres du cœur. Cependant Gervaise lui adressa la parole:—Et l’on n’a
pu savoir ce qu’est devenue la Chantefleurie?—Mahiette ne répondit pas.
Gervaise répéta sa question en lui secouant le bras et en l’appelant par son nom.
Mahiette parut se réveiller de ses pensées.
—Ce qu’est devenue la Chantefleurie? dit-elle en répétant machinalement les
paroles dont l’impression était toute fraîche dans son oreille; puis faisant effort
pour ramener son attention au sens de ces paroles:—Ah! reprit-elle vivement, on
ne l’a jamais su.
Elle ajouta après une pause:
—Les uns ont dit l’avoir vue sortir de Reims à la brune par la porte
Fléchembault; les autres, au point du jour, par la vieille porte Basée. Un pauvre a
trouvé sa croix d’or accrochée à la croix de pierre dans la culture où se fait la
foire. C’est ce joyau qui l’avait perdue, en 61. C’était un don du beau vicomte de
Cormontreuil, son premier amant. Paquette n’avait jamais voulu s’en défaire, si
misérable qu’elle eût été. Elle y tenait comme à la vie. Aussi, quand nous vîmes
l’abandon de cette croix, nous pensâmes toutes qu’elle était morte. Cependant il y
a des gens du Cabaret-les-Vantes qui dirent l’avoir vue passer sur le chemin de
Paris, marchant pieds nus sur les cailloux. Mais il faudrait alors qu’elle fût sortie
par la porte de Vesle, et tout cela n’est pas d’accord. Ou, pour mieux dire, je crois
bien qu’elle est sortie en effet par la porte de Vesle, mais sortie de ce monde.
—Je ne vous comprends pas, dit Gervaise.
—La Vesle, répondit Mahiette avec un sourire mélancolique, c’est la rivière.
—Pauvre Chantefleurie! dit Oudarde en frissonnant; noyée!
—Noyée! reprit Mahiette; et qui eût dit au bon père Guybertaut quand il
passait sous le pont de Tinqueux au fil de l’eau, en chantant dans sa barque, qu’un
jour sa chère petite Paquette passerait aussi sous ce pont-là, mais sans chanson et
sans bateau?

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—Et le petit soulier? demanda Gervaise.
—Disparu avec la mère, répondit Mahiette.
—Pauvre petit soulier! dit Oudarde.
Oudarde, grosse et sensible femme, se serait fort bien satisfaite à soupirer de
compagnie avec Mahiette. Mais Gervaise, plus curieuse, n’était pas au bout de ses
questions.
—Et le monstre? dit-elle tout à coup à Mahiette.
—Quel monstre? demanda celle-ci.
—Le petit monstre égyptien laissé par les sorcières chez la Chantefleurie en
échange de sa fille? Qu’en avez-vous fait? J’espère bien que vous l’avez noyé
aussi.
—Non pas, répondit Mahiette.
—Comment! brûlé alors? Au fait, c’est plus juste. Un enfant sorcier!
—Ni l’un ni l’autre, Gervaise. Monsieur l’archevêque s’est intéressé à l’enfant
d’Égypte, l’a exorcisé, l’a béni, lui a ôté bien soigneusement le diable du corps, et
l’a envoyé à Paris pour être exposé sur le lit de bois, à Notre-Dame, comme
enfant trouvé.
—Ces évêques! dit Gervaise en grommelant, parce qu’ils sont savants, ils ne
font rien comme les autres. Je vous demande un peu, Oudarde, mettre le diable
aux enfants-trouvés! car c’était bien sûr le diable que ce petit monstre.—Eh bien,
Mahiette, qu’est-ce qu’on en a fait à Paris? Je compte bien que pas une personne
charitable n’en a voulu.
—Je ne sais pas, répondit la rémoise. C’est justement dans ce temps-là que
mon mari a acheté le tabellionage de Beru, à deux lieues de la ville, et nous ne
nous sommes plus occupés de cette histoire; avec cela que devant Beru il y a les
deux buttes de Cernay, qui vous font perdre de vue les clochers de la cathédrale de
Reims.
Tout en parlant ainsi, les trois dignes bourgeoises étaient arrivées à la place de
Grève. Dans leur préoccupation, elles avaient passé sans s’y arrêter devant le
bréviaire public de la Tour-Roland, et se dirigeaient machinalement vers le pilori,
autour duquel la foule grossissait à chaque instant. Il est probable que le spectacle
qui y attirait en ce moment tous les regards leur eût fait complétement oublier le

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Trou aux Rats et la station qu’elles s’étaient proposé d’y faire, si le gros Eustache
de six ans que Mahiette traînait à sa main ne leur en eût rappelé brusquement
l’objet:—Mère, dit-il, comme si quelque instinct l’avertissait que le Trou aux Rats
était derrière lui, à présent puis-je manger le gâteau?
Si Eustache eût été plus adroit, c’est-à-dire moins gourmand, il aurait encore
attendu, et ce n’est qu’au retour, dans l’Université, au logis, chez maître Andry
Musnier, rue Madame-la-Valence, lorsqu’il y aurait eu les deux bras de la Seine et
les cinq ponts de la Cité entre le Trou aux Rats et la galette, qu’il eût hasardé cette
question timide:—Mère, à présent, puis-je manger le gâteau?
Cette même question, imprudente au moment où Eustache la fit, réveilla
l’attention de Mahiette.
—A propos, s’écria-t-elle, nous oublions la recluse! Montrez-moi donc votre
Trou aux Rats, que je lui porte son gâteau.
—Tout de suite, dit Oudarde. C’est une charité.
Ce n’était pas là le compte d’Eustache.
—Tiens, ma galette! dit-il en heurtant alternativement ses deux épaules de ses
deux oreilles, ce qui est en pareil cas le signe suprême du mécontentement.
Les trois femmes revinrent sur leurs pas, et, arrivées près de la maison de la
Tour-Roland, Oudarde dit aux deux autres:
—Il ne faut pas regarder toutes trois à la fois dans le trou, de peur
d’effaroucher la sachette. Faites semblant, vous deux, de lire dominus dans le
bréviaire, pendant que je mettrai le nez à la lucarne. La sachette me connaît un
peu. Je vous avertirai quand vous pourrez venir.
Elle alla seule à la lucarne. Au moment où sa vue y pénétra, une profonde pitié
se peignit sur tous ses traits, et sa gaie et franche physionomie changea aussi
brusquement d’expression et de couleur que si elle eût passé d’un rayon de soleil
à un rayon de lune. Son œil devint humide, sa bouche se contracta comme
lorsqu’on va pleurer. Un moment après, elle mit un doigt sur ses lèvres et fit signe
à Mahiette de venir voir.
Mahiette vint, émue, en silence et sur la pointe des pieds, comme lorsqu’on
approche du lit d’un mourant.
C’était en effet un triste spectacle que celui qui s’offrait aux yeux des deux
femmes, pendant qu’elles regardaient sans bouger ni souffler à la lucarne grillée

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du Trou aux Rats.
La cellule était étroite, plus large que profonde, voûtée en ogive, et vue à
l’intérieur ressemblait assez à l’alvéole d’une grande mitre d’évêque. Sur la dalle
nue qui en formait le sol, dans un angle, une femme était assise ou plutôt
accroupie. Son menton était appuyé sur ses genoux, que ses deux bras croisés
serraient fortement contre sa poitrine. Ainsi ramassée sur elle-même, vêtue d’un
sac brun qui l’enveloppait tout entière à larges plis, ses longs cheveux gris
rabattus par devant tombant sur son visage le long de ses jambes jusqu’à ses
pieds, elle ne présentait au premier aspect qu’une forme étrange, découpée sur le
fond ténébreux de la cellule, une espèce de triangle noirâtre, que le rayon de jour
venant de la lucarne tranchait crûment en deux nuances, l’une sombre, l’autre
éclairée. C’était un de ces spectres mi-partis d’ombre et de lumière, comme on en
voit dans les rêves et dans l’œuvre extraordinaire de Goya, pâles, immobiles,
sinistres, accroupis sur une tombe ou adossés à la grille d’un cachot. Ce n’était ni
une femme, ni un homme, ni un être vivant, ni une forme définie; c’était une
figure; une sorte de vision sur laquelle s’entrecoupaient le réel et le fantastique,
comme l’ombre et le jour. A peine sous ses cheveux répandus jusqu’à terre
distinguait-on un profil amaigri et sévère; à peine sa robe laissait-elle passer
l’extrémité d’un pied nu qui se crispait sur le pavé rigide et gelé. Le peu de forme
humaine qu’on entrevoyait sous cette enveloppe de deuil faisait frissonner.
Cette figure, qu’on eût crue scellée dans la dalle, paraissait n’avoir ni
mouvement, ni pensée, ni haleine. Sous ce mince sac de toile, en janvier, gisante à
nu sur un pavé de granit, sans feu, dans l’ombre d’un cachot dont le soupirail
oblique ne laissait arriver du dehors que la bise et jamais le soleil, elle ne semblait
pas souffrir, pas même sentir. On eût dit qu’elle s’était faite pierre avec le cachot,
glace avec la saison. Ses mains étaient jointes, ses yeux étaient fixes. A la
première vue on la prenait pour un spectre, à la seconde pour une statue.
Cependant par intervalles ses lèvres bleues s’entr’ouvraient à un souffle, et
tremblaient, mais aussi mortes et aussi machinales que des feuilles qui s’écartent
au vent.
Cependant de ses yeux mornes s’échappait un regard, un regard ineffable, un
regard profond, lugubre, imperturbable, incessamment fixé à un angle de la
cellule qu’on ne pouvait voir du dehors; un regard qui semblait rattacher toutes les
sombres pensées de cette âme en détresse à je ne sais quel objet mystérieux.
Telle était la créature qui recevait de son habitacle le nom de recluse, et de son
vêtement le nom de sachette.

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Les trois femmes, car Gervaise s’était réunie à Mahiette et à Oudarde,
regardaient par la lucarne. Leur tête interceptait le faible jour du cachot, sans que
la misérable qu’elles en privaient ainsi parût faire attention à elles.—Ne la
troublons pas, dit Oudarde à voix basse, elle est dans son extase, elle prie.
Cependant Mahiette considérait avec une anxiété toujours croissante cette tête
hâve, flétrie, échevelée, et ses yeux se remplissaient de larmes.—Voilà qui serait
bien singulier, murmurait-elle.
Elle passa sa tête à travers les barreaux du soupirail, et parvint à faire arriver
son regard jusque dans l’angle où le regard de la malheureuse était invariablement
attaché.
Quand elle retira sa tête de la lucarne, son visage était inondé de larmes.
—Comment appelez-vous cette femme? demanda-t-elle à Oudarde.
Oudarde répondit:
—Nous la nommons sœur Gudule.
—Et moi, reprit Mahiette, je l’appelle Paquette la Chantefleurie.
Alors, mettant un doigt sur sa bouche, elle fit signe à Oudarde stupéfaite de
passer sa tête par la lucarne et de regarder.
Oudarde regarda, et vit, dans l’angle où l’œil de la recluse était fixé avec cette
sombre extase, un petit soulier de satin rose, brodé de mille passequilles d’or et
d’argent.
Gervaise regarda après Oudarde, et alors les trois femmes, considérant la
malheureuse mère, se mirent à pleurer.
Ni leurs regards cependant, ni leurs larmes n’avaient distrait la recluse. Ses
mains restaient jointes, ses lèvres muettes, ses yeux fixes, et, pour qui savait son
histoire, ce petit soulier regardé ainsi fendait le cœur.
Les trois femmes n’avaient pas encore proféré une parole; elles n’osaient
parler, même à voix basse. Ce grand silence, cette grande douleur, ce grand oubli
où tout avait disparu hors une chose, leur faisaient l’effet d’un maître-autel de
Pâques ou de Noël. Elles se taisaient, elles se recueillaient, elles étaient prêtes à
s’agenouiller. Il leur semblait qu’elles venaient d’entrer dans une église le jour de
Ténèbres.

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Enfin Gervaise, la plus curieuse des trois, et par conséquent la moins sensible,
essaya de faire parler la recluse:—Sœur! sœur Gudule!
Elle répéta cet appel jusqu’à trois fois, en haussant la voix à chaque fois. La
recluse ne bougea pas. Pas un mot, pas un regard, pas un soupir, pas un signe de
vie.
Oudarde à son tour, d’une voix plus douce et plus caressante:—Sœur! dit-elle,
sœur Sainte-Gudule!
Même silence, même immobilité.
—Une singulière femme! s’écria Gervaise, et qui ne serait pas émue d’une
bombarde!
—Elle est peut-être sourde, dit Oudarde.
—Peut-être aveugle, ajouta Gervaise.
—Peut-être morte, reprit Mahiette.
Il est certain que si l’âme n’avait pas encore quitté ce corps inerte, endormi,
léthargique, du moins s’y était-elle retirée et cachée à des profondeurs où les
perceptions des organes extérieurs n’arrivaient plus.
—Il faudra donc, dit Oudarde, laisser le gâteau sur la lucarne. Quelque fils le
prendra. Comment faire pour la réveiller?
Eustache, qui jusqu’à ce moment avait été distrait par une petite voiture
traînée par un gros chien, laquelle venait de passer, s’aperçut tout à coup que ses
trois conductrices regardaient quelque chose à la lucarne, et, la curiosité le prenant
à son tour, il monta sur une borne, se dressa sur la pointe des pieds, et appliqua
son gros visage vermeil à l’ouverture, en criant:—Mère, voyons donc que je voie!
A cette voix d’enfant, claire, fraîche, sonore, la recluse tressaillit. Elle tourna
la tête avec le mouvement sec et brusque d’un ressort d’acier, ses deux longues
mains décharnées vinrent écarter ses cheveux sur son front, et elle fixa sur
l’enfant des yeux étonnés, amers, désespérés. Ce regard ne fut qu’un éclair.
—O mon Dieu! cria-t-elle tout à coup en cachant sa tête dans ses genoux, et il
semblait que sa voix rauque déchirait sa poitrine en passant, au moins ne me
montrez pas ceux des autres!
—Bonjour, madame, dit l’enfant avec gravité.

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Cependant cette secousse avait, pour ainsi dire, réveillé la recluse. Un long
frisson parcourut tout son corps, de la tête aux pieds, ses dents claquèrent, elle
releva à demi sa tête, et dit en serrant ses coudes contre ses hanches et en prenant
ses pieds dans ses mains comme pour les réchauffer:
—Oh! le grand froid!
—Pauvre femme! dit Oudarde en grande pitié, voulez-vous un peu de feu?
Elle secoua la tête en signe de refus.
—Eh bien, reprit Oudarde en lui présentant un flacon, voici de l’hypocras qui
vous réchauffera. Buvez.
Elle secoua de nouveau la tête, regarda Oudarde fixement et répondit:—De
l’eau.
Oudarde insista.—Non, sœur, ce n’est pas là une boisson de janvier. Il faut
boire un peu d’hypocras et manger cette galette au levain de maïs, que nous avons
cuite pour vous.
Elle repoussa le gâteau que Mahiette lui présentait et dit:—Du pain noir.
—Allons, dit Gervaise prise à son tour de charité, et défaisant son roquet de
laine, voici un surtout un peu plus chaud que le vôtre. Mettez ceci sur vos épaules.
Elle refusa le surtout comme le flacon et le gâteau, et répondit:—Un sac.
—Mais il faut bien, reprit la bonne Oudarde, que vous vous aperceviez un peu
que c’était hier fête.
—Je m’en aperçois, dit la recluse; voilà deux jours que je n’ai plus d’eau dans
ma cruche.
Elle ajouta après un silence:—C’est fête, on m’oublie. On fait bien. Pourquoi
le monde songerait-il à moi, qui ne songe pas à lui? A charbon éteint cendre
froide.
Et comme fatiguée d’en avoir tant dit, elle laissa retomber sa tête sur ses
genoux. La simple et charitable Oudarde, qui crut comprendre à ses dernières
paroles qu’elle se plaignait encore du froid, lui répondit naïvement:—Alors,
voulez-vous un peu de feu?
—Du feu! dit la sachette avec un accent étrange; et en ferez-vous aussi un peu
à la pauvre petite qui est sous terre depuis quinze ans?

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Tous ses membres tremblèrent, sa parole vibrait, ses yeux brillaient, elle
s’était levée sur les genoux. Elle étendit tout à coup sa main blanche et maigre
vers l’enfant qui la regardait avec un regard étonné:—Emportez cet enfant! cria-t-
elle. L’égyptienne va passer.
Alors elle tomba la face contre terre, et son front frappa la dalle avec le bruit
d’une pierre sur une pierre. Les trois femmes la crurent morte. Un moment après
pourtant, elle remua, et elles la virent se traîner sur les genoux et sur les coudes
jusqu’à l’angle où était le petit soulier. Alors elles n’osèrent regarder, elles ne la
virent plus, mais elles entendirent mille baisers et mille soupirs, mêlés à des cris
déchirants et à des coups sourds comme ceux d’une tête qui heurte une muraille.
Puis, après un de ces coups, tellement violent qu’elles en chancelèrent toutes les
trois, elles n’entendirent plus rien.
—Se serait-elle tuée? dit Gervaise en se risquant à passer sa tête au soupirail.
—Sœur! sœur Gudule!
—Sœur Gudule! répéta Oudarde.
—Ah! mon Dieu! elle ne bouge plus! reprit Gervaise, est-ce qu’elle est morte?
—Gudule! Gudule!
Mahiette, suffoquée jusque-là à ne pouvoir parler, fit un effort.—Attendez,
dit-elle. Puis, se penchant vers la lucarne:—Paquette! dit-elle, Paquette la
Chantefleurie!
Un enfant qui souffle ingénument sur la mèche mal allumée d’un pétard et se
le fait éclater dans les yeux, n’est pas plus épouvanté que ne le fut Mahiette, à
l’effet de ce nom brusquement lancé dans la cellule de sœur Gudule.
La recluse tressaillit de tout son corps, se leva debout sur ses pieds nus, et
sauta à la lucarne avec des yeux si flamboyants, que Mahiette et Oudarde et
l’autre femme et l’enfant reculèrent jusqu’au parapet du quai.
Cependant la sinistre figure de la recluse apparut collée à la grille du soupirail.
—Oh! oh! criait-elle avec un rire effrayant, c’est l’égyptienne qui m’appelle!
En ce moment, une scène qui se passait au pilori arrêta son œil hagard. Son
front se plissa d’horreur, elle étendit hors de sa loge ses deux bras de squelette, et
s’écria avec une voix qui ressemblait à un râle:—C’est donc encore toi, fille
d’Égypte! c’est toi qui m’appelles, voleuse d’enfants! Eh bien! maudite sois-tu!
maudite! maudite! maudite!

Page 227

IV
UNE LARME POUR UNE GOUTTE D’EAU

Ces paroles étaient, pour ainsi dire, le point de jonction de deux scènes qui
s’étaient jusque-là développées parallèlement dans le même moment, chacune sur
son théâtre particulier, l’une, celle qu’on vient de lire, dans le Trou aux Rats,
l’autre, qu’on va lire, sur l’échelle du pilori. La première n’avait eu pour témoins
que les trois femmes avec lesquelles le lecteur vient de faire connaissance; la
seconde avait eu pour spectateurs tout le public que nous avons vu plus haut
s’amasser sur la place de Grève, autour du pilori et du gibet.
Cette foule, à laquelle les quatre sergents, qui s’étaient postés dès neuf heures
du matin aux quatre coins du pilori, avaient fait espérer une exécution telle quelle,
non pas sans doute une pendaison, mais un fouet, un essorillement, quelque chose
enfin, cette foule s’était si rapidement accrue que les quatre sergents, investis de
trop près, avaient eu plus d’une fois besoin de la serrer, comme on disait alors, à
grands coups de boullaye et de croupe de cheval.
Cette populace, disciplinée à l’attente des exécutions publiques, ne manifestait
pas trop d’impatience. Elle se divertissait à regarder le pilori, espèce de
monument fort simple composé d’un cube de maçonnerie de quelque dix pieds de
haut, creux à l’intérieur. Un degré fort roide en pierre brute, qu’on appelait par
excellence l’échelle, conduisait à la plate-forme supérieure, sur laquelle on
apercevait une roue horizontale en bois de chêne plein. On liait le patient sur cette
roue, à genoux et les bras derrière le dos. Une tige en charpente, que mettait en
mouvement un cabestan caché dans l’intérieur du petit édifice, imprimait une
rotation à la roue, toujours maintenue dans le plan horizontal, et présentait de
cette façon la face du condamné successivement à tous les points de la place.
C’est ce qu’on appelait tourner un criminel.
Comme on voit, le pilori de la Grève était loin d’offrir toutes les récréations
du pilori des Halles. Rien d’architectural. Rien de monumental. Pas de toit à croix
de fer, pas de lanterne octogone, pas de frêles colonnettes allant s’épanouir au
bord du toit en chapiteaux d’acanthes et de fleurs, pas de gouttières chimériques et
monstrueuses, pas de charpente ciselée, pas de fine sculpture profondément
fouillée dans la pierre.

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Il fallait se contenter de ces quatre pans de moellon avec deux contre-cœurs de
grès, et d’un méchant gibet de pierre, maigre et nu, à côté.
Le régal eût été mesquin pour des amateurs d’architecture gothique. Il est vrai
que rien n’était moins curieux de monuments que les braves badauds du moyen
âge, et qu’ils se souciaient médiocrement de la beauté d’un pilori.
Le patient arriva enfin lié au cul d’une charrette, et quand il eut été hissé sur la
plate-forme, quand on put le voir de tous les points de la place ficelé à cordes et à
courroies sur la roue du pilori, une huée prodigieuse, mêlée de rires et
d’acclamations, éclata dans la place. On avait reconnu Quasimodo.
C’était lui en effet. Le retour était étrange. Pilorié sur cette même place où la
veille il avait été salué, acclamé et conclamé pape et prince des fous, en cortége
du duc d’Égypte, du roi de Thunes et de l’empereur de Galilée! Ce qu’il y a de
certain, c’est qu’il n’y avait pas un esprit dans la foule, pas même lui, tour à tour
le triomphant et le patient, qui dégageât nettement ce rapprochement dans sa
pensée. Gringoire et sa philosophie manquaient à ce spectacle.
Bientôt Michel Noiret, trompette-juré du roi notre sire, fit faire silence aux
manants, et cria l’arrêt, suivant l’ordonnance et commandement de M. le prévôt.
Puis il se replia derrière la charrette avec ses gens en hoquetons de livrée.
Quasimodo, impassible, ne sourcillait pas. Toute résistance lui était rendue
impossible par ce qu’on appelait alors, en style de chancellerie criminelle, la
véhémence et la fermeté des attaches, ce qui veut dire que les lanières et les
chaînettes lui entraient probablement dans la chair. C’est au reste une tradition de
geôle et de chiourme qui ne s’est pas perdue, et que les menottes conservent
encore précieusement parmi nous, peuple civilisé, doux, humain (le bagne et la
guillotine entre parenthèses).
Il s’était laissé mener, pousser, porter, jucher, lier et relier. On ne pouvait rien
deviner sur sa physionomie qu’un étonnement de sauvage ou d’idiot. On le savait
sourd, on l’eût dit aveugle.
On le mit à genoux sur la planche circulaire, il s’y laissa mettre. On le
dépouilla de chemise et de pourpoint jusqu’à la ceinture, il se laissa faire. On
l’enchevêtra sous un nouveau système de courroies et d’ardillons, il se laissa
boucler et ficeler. Seulement de temps à autre il soufflait bruyamment, comme un
veau dont la tête pend et ballotte au rebord de la charrette du boucher.

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—Le butor, dit Jehan Frollo du Moulin à son ami Robin Poussepain (car les
deux écoliers avaient suivi le patient, comme de raison), il ne comprend pas plus
qu’un hanneton enfermé dans une boîte!
Ce fut un fou rire dans la foule quand on vit à nu la bosse de Quasimodo, sa
poitrine de chameau, ses épaules calleuses et velues. Pendant toute cette gaieté, un
homme à la livrée de la ville, de courte taille et de robuste mine, monta sur la
plate-forme et vint se placer près du patient. Son nom circula bien vite dans
l’assistance. C’était maître Pierrat Torterue, tourmenteur-juré du Châtelet.
Il commença par déposer sur un angle du pilori un sablier noir dont la capsule
supérieure était pleine de sable rouge qu’elle laissait fuir dans le récipient
inférieur; puis il ôta son surtout mi-parti, et l’on vit pendre à sa main droite un
fouet mince et effilé de longues lanières blanches, luisantes, noueuses, tressées,
armées d’ongles de métal. De la main gauche il repliait négligemment sa chemise
autour de son bras droit, jusqu’à l’aisselle.
Cependant Jehan Frollo criait, en élevant sa tête blonde et frisée au-dessus de
la foule (il était monté pour cela sur les épaules de Robin Poussepain):—Venez
voir, messieurs, mesdames! voici qu’on va flageller péremptoirement maître
Quasimodo, le sonneur de mon frère monsieur l’archidiacre de Josas, une drôle
d’architecture orientale, qui a le dos en dôme et les jambes en colonnes torses!
Et la foule de rire, surtout les enfants et les jeunes filles.
Enfin le tourmenteur frappa du pied. La roue se mit à tourner. Quasimodo
chancela sous ses liens. La stupeur qui se peignit brusquement sur son visage
difforme fit redoubler à l’entour les éclats de rire.
Tout à coup, au moment où la roue dans sa révolution présenta à maître Pierrat
le dos montueux de Quasimodo, maître Pierrat leva le bras, les fines lanières
sifflèrent aigrement dans l’air comme une poignée de couleuvres, et retombèrent
avec furie sur les épaules du misérable.
Quasimodo sauta sur lui-même, comme réveillé en sursaut. Il commençait à
comprendre. Il se tordit dans ses liens; une violente contraction de surprise et de
douleur décomposa les muscles de sa face; mais il ne jeta pas un soupir.
Seulement il tourna la tête en arrière, à droite, puis à gauche, en la balançant
comme fait un taureau piqué au flanc par un taon.
Un second coup suivit le premier, puis un troisième, et un autre, et un autre, et
toujours. La roue ne cessait pas de tourner ni les coups de pleuvoir. Bientôt le

Page 230

sang jaillit, on le vit ruisseler par mille filets sur les noires épaules du bossu, et les
grêles lanières, dans leur rotation qui déchirait l’air, l’éparpillaient en gouttes dans
la foule.
Quasimodo avait repris, en apparence du moins, son impassibilité première. Il
avait essayé d’abord sourdement et sans grande secousse extérieure de rompre ses
liens. On avait vu son œil s’allumer, ses muscles se roidir, ses membres se
ramasser, et les courroies et les chaînettes se tendre. L’effort était puissant,
prodigieux, désespéré; mais les vieilles gênes de la prévôté résistèrent. Elles
craquèrent, et voilà tout. Quasimodo retomba épuisé. La stupeur fit place sur ses
traits à un sentiment d’amer et profond découragement. Il ferma son œil unique,
laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et fit le mort.
Dès lors il ne bougea plus. Rien ne put lui arracher un mouvement. Ni son
sang qui ne cessait de couler, ni les coups qui redoublaient de furie, ni la colère du
tourmenteur qui s’excitait lui-même et s’enivrait de l’exécution, ni le bruit des
horribles lanières plus acérées et plus sifflantes que des pattes de bigailles.
Enfin un huissier du Châtelet vêtu de noir, monté sur un cheval noir, en station
à côté de l’échelle depuis le commencement de l’exécution, étendit sa baguette
d’ébène vers le sablier. Le tourmenteur s’arrêta. La roue s’arrêta. L’œil de
Quasimodo se rouvrit lentement.
La flagellation était finie. Deux valets du tourmenteur-juré lavèrent les épaules
saignantes du patient, les frottèrent de je ne sais quel onguent qui ferma sur-le-
champ toutes les plaies, et lui jetèrent sur le dos une sorte de pagne jaune taillé en
chasuble. Cependant Pierrat Torterue faisait dégoutter sur le pavé les lanières
rouges et gorgées de sang.
Tout n’était pas fini pour Quasimodo. Il lui restait encore à subir cette heure
de pilori que maître Florian Barbedienne avait si judicieusement ajoutée à la
sentence de messire Robert d’Estouteville; le tout à la plus grande gloire du vieux
jeu de mots physiologique et psychologique de Jean de Cumène: Surdus absurdus.
On retourna donc le sablier, et on laissa le bossu attaché sur la planche, pour
que justice fût faite jusqu’au bout.
Le peuple, au moyen âge surtout, est dans la société ce qu’est l’enfant dans la
famille. Tant qu’il reste dans cet état d’ignorance première, de minorité morale et
intellectuelle, on peut dire de lui comme de l’enfant:

Page 231

Cet âge est sans pitié.

Nous avons déjà fait voir que Quasimodo était généralement haï, pour plus
d’une bonne raison, il est vrai. Il y avait à peine un spectateur dans cette foule qui
n’eût ou ne crût avoir sujet de se plaindre du mauvais bossu de Notre-Dame. La
joie avait été universelle de le voir paraître au pilori; et la rude exécution qu’il
venait de subir et la piteuse posture où elle l’avait laissé, loin d’attendrir la
populace, avaient rendu sa haine plus méchante en l’armant d’une pointe de
gaieté.
Aussi, une fois la vindicte publique satisfaite, comme jargonnent encore
aujourd’hui les bonnets carrés, ce fut le tour des mille vengeances particulières.
Ici comme dans la grand’salle, les femmes surtout éclataient. Toutes lui gardaient
quelque rancune, les unes de sa malice, les autres de sa laideur. Les dernières
étaient les plus furieuses.
—Oh! masque de l’Antechrist! disait l’une.
—Chevaucheur de manche à balai! criait l’autre.
—La belle grimace tragique, hurlait une troisième, et qui le ferait pape des
fous, si c’était aujourd’hui hier!
—C’est bon, reprenait une vieille. Voilà la grimace du pilori. A quand celle du
gibet?
—Quand seras-tu coiffé de ta grosse cloche à cent pieds sous terre, maudit
sonneur?
—C’est pourtant ce diable qui sonne l’angélus!
—Oh! le sourd! le borgne! le bossu! le monstre!
—Figure à faire avorter une grossesse mieux que toutes médecines et
pharmaques!
Et les deux écoliers, Jehan du Moulin, Robin Poussepain, chantaient à tue-tête
le vieux refrain populaire:

Page 232

Une hart
Pour le pendard!
Un fagot
Pour le magot!

Mille autres injures pleuvaient, et les huées, et les imprécations, et les rires, et
les pierres çà et là.
Quasimodo était sourd, mais il voyait clair, et la fureur publique n’était pas
moins énergiquement peinte sur les visages que dans les paroles. D’ailleurs les
coups de pierre expliquaient les éclats de rire.
Il tint bon d’abord. Mais peu à peu cette patience, qui s’était roidie sous le
fouet du tourmenteur, fléchit et lâcha pied à toutes ces piqûres d’insectes. Le bœuf
des Asturies, qui s’est peu ému des attaques du picador, s’irrite des chiens et des
banderilles.
Il promena d’abord lentement un regard de menace sur la foule. Mais, garrotté
comme il l’était, son regard fut impuissant à chasser ces mouches qui mordaient
sa plaie. Alors il s’agita dans ses entraves, et ses soubresauts furieux firent crier
sur ses ais la vieille roue du pilori. De tout cela, les dérisions et les huées
s’accrurent.
Alors le misérable, ne pouvant briser son collier de bête fauve enchaînée,
redevint tranquille. Seulement par intervalles un soupir de rage soulevait toutes
les cavités de sa poitrine. Il n’y avait sur son visage ni honte ni rougeur. Il était
trop loin de l’état de société et trop près de l’état de nature pour savoir ce que
c’est que la honte. D’ailleurs, à ce point de difformité, l’infamie est-elle chose
sensible? Mais la colère, la haine, le désespoir, abaissaient lentement sur ce visage
hideux un nuage de plus en plus sombre, de plus en plus chargé d’une électricité
qui éclatait en mille éclairs dans l’œil du cyclope.
Cependant ce nuage s’éclaircit un moment, au passage d’une mule qui
traversait la foule et qui portait un prêtre. Du plus loin qu’il aperçut cette mule et
ce prêtre, le visage du pauvre patient s’adoucit. A la fureur qui le contractait
succéda un sourire étrange, plein d’une douceur, d’une mansuétude, d’une
tendresse ineffables. A mesure que le prêtre approchait, ce sourire devenait plus
net, plus distinct, plus radieux. C’était comme la venue d’un sauveur que le
malheureux saluait. Toutefois, au moment où la mule fut assez près du pilori pour
que son cavalier pût reconnaître le patient, le prêtre baissa les yeux, rebroussa

Page 233

brusquement chemin, piqua des deux, comme s’il avait eu hâte de se débarrasser
de réclamations humiliantes et fort peu de souci d’être salué et reconnu d’un
pauvre diable en pareille posture.
Ce prêtre était l’archidiacre dom Claude Frollo.
Le nuage retomba plus sombre sur le front de Quasimodo. Le sourire s’y mêla
encore quelque temps, mais amer, découragé, profondément triste.
Le temps s’écoulait. Il était là depuis une heure et demie au moins, déchiré,
maltraité, moqué sans relâche, et presque lapidé.
Tout à coup il s’agita de nouveau dans ses chaînes avec un redoublement de
désespoir dont trembla toute la charpente qui le portait, et, rompant le silence
qu’il avait obstinément gardé jusqu’alors, il cria avec une voix rauque et furieuse
qui ressemblait plutôt à un aboiement qu’à un cri humain et qui couvrit le bruit
des huées:—A boire!
Cette exclamation de détresse, loin d’émouvoir les compassions, fut un
surcroît d’amusement au bon populaire parisien qui entourait l’échelle, et qui, il
faut le dire, pris en masse et comme multitude, n’était alors guère moins cruel et
moins abruti que cette horrible tribu des truands chez laquelle nous avons déjà
mené le lecteur, et qui était tout simplement la couche la plus inférieure du
peuple. Pas une voix ne s’éleva autour du malheureux patient, si ce n’est pour lui
faire raillerie de sa soif. Il est certain qu’en ce moment il était grotesque et
repoussant plus encore que pitoyable, avec sa face empourprée et ruisselante, son
œil égaré, sa bouche écumante de colère et de souffrance, et sa langue à demi
tirée. Il faut dire encore que, se fût-il trouvé dans la cohue quelque bonne âme
charitable de bourgeois ou de bourgeoise qui eût été tentée d’apporter un verre
d’eau à cette misérable créature en peine, il régnait autour des marches infâmes du
pilori un tel préjugé de honte et d’ignominie qu’il eût suffi pour repousser le bon
Samaritain.
Au bout de quelques minutes, Quasimodo promena sur la foule un regard
désespéré, et répéta d’une voix plus déchirante encore:—A boire!
Et tous de rire.
—Bois ceci! criait Robin Poussepain en lui jetant par la face une éponge
traînée dans le ruisseau. Tiens, vilain sourd! je suis ton débiteur.
Une femme lui lançait une pierre à la tête:—Voilà qui t’apprendra à nous
réveiller la nuit avec ton carillon de damné.

Page 234

—Hé bien! fils, hurlait un perclus en faisant effort pour l’atteindre de sa
béquille, nous jetteras-tu encore des sorts du haut des tours de Notre-Dame?
—Voici une écuelle pour boire! reprenait un homme en lui décochant dans la
poitrine une cruche cassée. C’est toi qui, rien qu’en passant devant elle, as fait
accoucher ma femme d’un enfant à deux têtes!
—Et ma chatte d’un chat à six pattes! glapissait une vieille en lui lançant une
tuile.
—A boire! répéta pour la troisième fois Quasimodo pantelant.
En ce moment, il vit s’écarter la populace. Une jeune fille bizarrement vêtue
sortit de la foule. Elle était accompagnée d’une petite chèvre blanche à cornes
dorées et portait un tambour de basque à la main.
L’œil de Quasimodo étincela. C’était la bohémienne qu’il avait essayé
d’enlever la nuit précédente, algarade pour laquelle il sentait confusément qu’on
le châtiait en cet instant même; ce qui du reste n’était pas le moins du monde,
puisqu’il n’était puni que du malheur d’être sourd et d’avoir été jugé par un sourd.
Il ne douta pas qu’elle ne vînt se venger aussi et lui donner son coup comme tous
les autres.
Il la vit en effet monter rapidement l’échelle. La colère et le dépit le
suffoquaient. Il eût voulu pouvoir faire crouler le pilori, et, si l’éclair de son œil
eût pu foudroyer, l’égyptienne eût été mise en poudre avant d’arriver sur la plate-
forme.
Elle s’approcha, sans dire une parole, du patient qui se tordait vainement pour
lui échapper, et, détachant une gourde de sa ceinture, elle la porta doucement aux
lèvres arides du misérable.
Alors, dans cet œil jusque-là si sec et si brûlé, on vit rouler une grosse larme,
qui tomba lentement le long de ce visage difforme et longtemps contracté par le
désespoir. C’était la première peut-être que l’infortuné eût jamais versée.
Cependant il oubliait de boire. L’égyptienne fit sa petite moue avec
impatience, et appuya en souriant le goulot à la bouche dentue de Quasimodo.
Il but à longs traits. Sa soif était ardente.
Quand il eut fini, le misérable allongea ses lèvres noires, sans doute pour
baiser la belle main qui venait de l’assister. Mais la jeune fille, qui n’était pas sans

Page 235

défiance peut-être et se souvenait de la violente tentative de la nuit, retira sa main
avec le geste effrayé d’un enfant qui craint d’être mordu par une bête.
Alors le pauvre sourd fixa sur elle un regard plein de reproche et d’une
tristesse inexprimable.
C’eût été partout un spectacle touchant que cette belle fille, fraîche, pure,
charmante, et si faible en même temps, ainsi pieusement accourue au secours de
tant de misère, de difformité et de méchanceté. Sur un pilori, ce spectacle était
sublime.
Tout ce peuple lui-même en fut saisi et se mit à battre des mains en criant:
Noël! Noël!
C’est dans ce moment que la recluse aperçut, de la lucarne de son trou,
l’égyptienne sur le pilori, et lui jeta son imprécation sinistre:—Maudite sois-tu,
fille d’Égypte! maudite! maudite!

Page 236

V
FIN DE L’HISTOIRE DE LA GALETTE

La Esmeralda pâlit, et descendit du pilori en chancelant. La voix de la recluse
la poursuivit encore:—Descends! descends! larronnesse d’Égypte, tu y
remonteras!
—La sachette est dans ses lubies, dit le peuple en murmurant; et il n’en fut
rien de plus. Car ces sortes de femmes étaient redoutées, ce qui les faisait sacrées.
On ne s’attaquait pas volontiers alors à qui priait jour et nuit.
L’heure était venue de remmener Quasimodo. On le détacha, et la foule se
dispersa.
Près du Grand-Pont, Mahiette, qui s’en revenait avec ses deux compagnes,
s’arrêta brusquement:—A propos, Eustache! qu’as-tu fait de la galette?
—Mère, dit l’enfant, pendant que vous parliez avec cette dame qui était dans
le trou, il y avait un gros chien qui a mordu dans ma galette. Alors j’en ai mangé
aussi.
—Comment, monsieur, reprit-elle, vous avez tout mangé?
—Mère, c’est le chien. Je lui ai dit, il ne m’a pas écouté. Alors j’ai mordu
aussi, tiens!
—C’est un enfant terrible, dit la mère souriant et grondant à la fois. Voyez-
vous, Oudarde, il mange déjà à lui seul tout le cerisier de notre clos de
Charlerange. Aussi son grand-père dit que ce sera un capitaine.—Que je vous y
reprenne, monsieur Eustache.—Va, gros lion!

Page 237

Page 238

NOTES

[1] Le mot gothique, dans le sens où on l’emploie généralement, est
parfaitement impropre, mais parfaitement consacré. Nous l’acceptons donc,
et nous l’adoptons, comme tout le monde, pour caractériser l’architecture de
la seconde moitié du moyen âge, celle dont l’ogive est le principe, qui
succède à l’architecture de la première période, dont le plein-cintre est le
générateur.
[2] Histoire gallicane. Liv. II, période III, fo 130, p. 1.

[3] C’est la même qui s’appelle aussi, selon les lieux, les climats et les
espèces, lombarde, saxonne et byzantine. Ce sont quatre architectures sœurs
et parallèles, ayant chacune leur caractère particulier, mais dérivant du même
principe, le plein cintre.

Facies non omnibus una,
Non diversa tamen, qualem, etc.

[4] Cette partie de la flèche, qui était en charpente, est précisément celle
qui a été consumée par le feu du ciel en 1823.
[5] Nous avons vu avec une douleur mêlée d’indignation qu’on songeait à
agrandir, à refondre, à remanier, c’est-à-dire à détruire cet admirable palais.
Les architectes de nos jours ont la main trop lourde pour toucher à ces
délicates œuvres de la renaissance. Nous espérons toujours qu’ils ne
l’oseront pas. D’ailleurs, cette démolition des Tuileries maintenant ne serait
pas seulement une voie de fait brutale dont rougirait un Vandale ivre, ce
serait un acte de trahison. Les Tuileries ne sont pas simplement un chef-
d’œuvre de l’art du seizième siècle, c’est une page de l’histoire du dix-

Page 239

Page 240

TA B L E
DU TOME PREMIER

Préface. 1
Note de l’édition définitive (1832). 3

NOTRE-DAME DE PARIS

LIVRE PREMIER.

I. La grand’salle. 11
II. Pierre Gringoire. 32
III. Monsieur le cardinal. 46
IV. Maître Jacques Coppenole. 55
V. Quasimodo. 68
VI. La Esmeralda. 78

LIVRE DEUXIÈME.

I. De Charybde en Scylla. 85
II. La place de Grève. 90
III. Besos para golpes. 94
Les inconvénients de suivre une jolie femme le soir
IV. dans les rues. 108
V. Suite des inconvénients. 115
VI. La cruche cassée. 119

Page 241

VII. Une nuit de noces. 146

LIVRE TROISIÈME.

I. Notre-Dame. 163
II. Paris à vol d’oiseau. 176

LIVRE QUATRIÈME.

I. Les bonnes âmes. 213
II. Claude Frollo. 219
III. Immanis pecoris custos, immanior ipse. 227
IV. Le chien et son maître. 238
V. Suite de Claude Frollo. 240
VI. Impopularité. 250

LIVRE CINQUIÈME.

I. Abbas beati Martini. 255
II. Ceci tuera cela. 271

LIVRE SIXIÈME.

I. Coup d’œil impartial sur l’ancienne magistrature. 295
II. Le Trou aux rats. 311
III. Histoire d’une galette au levain de maïs. 318
IV. Une larme pour une goutte d’eau. 348
V. Fin de l’histoire de la galette. 362

4803.--Imp. de l’Édition et de l’Industrie, Montrouge (Seine).--1927.

Page 242

Au lecteur
Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
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PARIS - TOME 1 ***

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Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of increasing the
number of public domain and licensed works that can be freely distributed in
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including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities
and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance
requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much
paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We
do not solicit donations in locations where we have not received written
confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status
of compliance for any particular state visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including

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checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions, all
of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in
compliance with any particular paper edition.

Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg, including how to
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