Page 1
Page 2
Page 3
The Project Gutenberg eBook of Introduction à l'étude de la
médecine expérimentale
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will
have to check the laws of the country where you are located before using
this eBook.
Title: Introduction à l'étude de la médecine expérimentale
Author: Claude Bernard
Release date: July 7, 2005 [eBook #16234]
Most recently updated: December 11, 2020
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/16234
Credits: This Etext was prepared by Distributed Proofreaders EU - Mireille
Harmelin et Michel Arotcarena - Ebooks libres et gratuits - Jean-
Claude, Fred et Coolmicro
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK
INTRODUCTION À L'ÉTUDE DE LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE
***
médecine expérimentale
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will
have to check the laws of the country where you are located before using
this eBook.
Title: Introduction à l'étude de la médecine expérimentale
Author: Claude Bernard
Release date: July 7, 2005 [eBook #16234]
Most recently updated: December 11, 2020
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/16234
Credits: This Etext was prepared by Distributed Proofreaders EU - Mireille
Harmelin et Michel Arotcarena - Ebooks libres et gratuits - Jean-
Claude, Fred et Coolmicro
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK
INTRODUCTION À L'ÉTUDE DE LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE
***
Page 4
This Etext was prepared by Distributed Proofreaders EU - Mireille
Harmelin et Michel Arotcarena - Ebooks libres et gratuits -
Jean-Claude, Fred et Coolmicro.
Claude Bernard
INTRODUCTION À L'ÉTUDE DE LA MÉDECINE
EXPÉRIMENTALE
(1865)
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE DU RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL.
CHAPITRE PREMIER DE L'OBSERVATION ET DE L'EXPÉRIENCE. §
I. — Définitions diverses de l'observation et de l'expérience. § II. —
Acquérir de l'expérience et s'appuyer sur l'observation est autre chose que
faire des expériences et faire des observations. § III. — De l'investigateur;
de la recherche scientifique. § IV. — De l'observateur et de
l'expérimentateur; des sciences d'observation et d'expérimentation. § V. —
L'expérience n'est au fond qu'une observation provoquée. § VI. — Dans le
raisonnement expérimental, l'expérimentateur ne se sépare pas de
l'observation. CHAPITRE II DE L'IDÉE A PRIORI ET DU DOUTE DANS
LE RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL. § I. — Les vérités
Harmelin et Michel Arotcarena - Ebooks libres et gratuits -
Jean-Claude, Fred et Coolmicro.
Claude Bernard
INTRODUCTION À L'ÉTUDE DE LA MÉDECINE
EXPÉRIMENTALE
(1865)
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE DU RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL.
CHAPITRE PREMIER DE L'OBSERVATION ET DE L'EXPÉRIENCE. §
I. — Définitions diverses de l'observation et de l'expérience. § II. —
Acquérir de l'expérience et s'appuyer sur l'observation est autre chose que
faire des expériences et faire des observations. § III. — De l'investigateur;
de la recherche scientifique. § IV. — De l'observateur et de
l'expérimentateur; des sciences d'observation et d'expérimentation. § V. —
L'expérience n'est au fond qu'une observation provoquée. § VI. — Dans le
raisonnement expérimental, l'expérimentateur ne se sépare pas de
l'observation. CHAPITRE II DE L'IDÉE A PRIORI ET DU DOUTE DANS
LE RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL. § I. — Les vérités
Page 5
expérimentales sont objectives ou extérieures. § II. — L'intuition ou le
sentiment engendre l'idée expérimentale. § III. — L'expérimentateur doit
douter, fuir les idées fixes et garder toujours sa liberté d'esprit. § IV. —
Caractère indépendant de la méthode expérimentale. § V. — De l'induction
et de la déduction dans le raisonnement expérimental. § VI. — Du doute
dans le raisonnement expérimental. § VII. — Du principe du criterium
expérimental. § VIII. — De la preuve et de la contre-épreuve. DEUXIÈME
PARTIE DE L'EXPÉRIMENTATION CHEZ LES ÊTRES VIVANTS.
CHAPITRE PREMIER CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES
COMMUNES AUX ÊTRES VIVANTS ET AUX CORPS BRUTS. § I. —
La spontanéité des corps vivants ne s'oppose pas à l'emploi de
l'expérimentation. § II. — Les manifestations des propriétés des corps
vivants sont liées à l'existence de certains phénomènes physico-chimiques
qui en règlent l'apparition. § III. — Les phénomènes physiologiques des
organismes supérieurs se passent dans des milieux organiques intérieurs
perfectionnés et doués de propriétés physico-chimiques constantes. § IV. —
Le but de l'expérimentation est le même dans l'étude des phénomènes des
corps vivants et dans l'étude des phénomènes des corps bruts. § V. — Il y a
un déterminisme absolu dans les conditions d'existence des phénomènes
naturels, aussi bien dans les corps vivants que dans les corps bruts. § VI. —
Pour arriver au déterminisme des phénomènes dans les sciences biologiques
comme dans les sciences physico-chimiques, il faut ramener les
phénomènes à des conditions expérimentales définies et aussi simples que
possible. § VII. Dans les corps vivants de même que dans les corps bruts,
les phénomènes ont toujours une double condition d'existence. § VIII. —
Dans les sciences biologiques comme dans les sciences physico-chimiques,
le déterminisme est possible, parce que, dans les corps vivants comme dans
les corps bruts, la matière ne peut avoir aucune spontanéité. § IX. — La
limite de nos connaissances est la même dans les phénomènes des corps
vivants et dans les phénomènes des corps bruts. § X. — Dans les sciences
sentiment engendre l'idée expérimentale. § III. — L'expérimentateur doit
douter, fuir les idées fixes et garder toujours sa liberté d'esprit. § IV. —
Caractère indépendant de la méthode expérimentale. § V. — De l'induction
et de la déduction dans le raisonnement expérimental. § VI. — Du doute
dans le raisonnement expérimental. § VII. — Du principe du criterium
expérimental. § VIII. — De la preuve et de la contre-épreuve. DEUXIÈME
PARTIE DE L'EXPÉRIMENTATION CHEZ LES ÊTRES VIVANTS.
CHAPITRE PREMIER CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES
COMMUNES AUX ÊTRES VIVANTS ET AUX CORPS BRUTS. § I. —
La spontanéité des corps vivants ne s'oppose pas à l'emploi de
l'expérimentation. § II. — Les manifestations des propriétés des corps
vivants sont liées à l'existence de certains phénomènes physico-chimiques
qui en règlent l'apparition. § III. — Les phénomènes physiologiques des
organismes supérieurs se passent dans des milieux organiques intérieurs
perfectionnés et doués de propriétés physico-chimiques constantes. § IV. —
Le but de l'expérimentation est le même dans l'étude des phénomènes des
corps vivants et dans l'étude des phénomènes des corps bruts. § V. — Il y a
un déterminisme absolu dans les conditions d'existence des phénomènes
naturels, aussi bien dans les corps vivants que dans les corps bruts. § VI. —
Pour arriver au déterminisme des phénomènes dans les sciences biologiques
comme dans les sciences physico-chimiques, il faut ramener les
phénomènes à des conditions expérimentales définies et aussi simples que
possible. § VII. Dans les corps vivants de même que dans les corps bruts,
les phénomènes ont toujours une double condition d'existence. § VIII. —
Dans les sciences biologiques comme dans les sciences physico-chimiques,
le déterminisme est possible, parce que, dans les corps vivants comme dans
les corps bruts, la matière ne peut avoir aucune spontanéité. § IX. — La
limite de nos connaissances est la même dans les phénomènes des corps
vivants et dans les phénomènes des corps bruts. § X. — Dans les sciences
Page 6
des corps vivants comme dans celles des corps bruts, l'expérimentateur ne
crée rien; il ne fait qu'obéir aux lois de la nature. CHAPITRE II
CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES SPÉCIALES AUX ÊTRES
VIVANTS. § I. — Dans l'organisme des êtres vivants, il y a à considérer un
ensemble harmonique des phénomènes. § II. — De la pratique
expérimentale sur les êtres vivants. § III. — De la vivisection. § IV. De
l'anatomie normale dans ses rapports avec la vivisection. § V. — De
l'anatomie pathologique et des sections cadavériques dans leurs rapports
avec la vivisection. § VI. — De la diversité des animaux soumis à
l'expérimentation; de la variabilité des conditions organiques dans
lesquelles ils s'offrent à l'expérimentateur. § VII. — Du choix des animaux;
de l'utilité que l'on peut tirer pour la médecine des expériences faites sur les
diverses espèces animales. § VIII. — De la comparaison des animaux et
l'expérimentation comparative. § IX. — De l'emploi du calcul dans l'étude
des phénomènes des êtres vivants; des moyennes et de la statistique. § X. —
Du laboratoire du physiologiste et de divers moyens nécessaires à l'étude de
la médecine expérimentale. TROISIÈME PARTIE APPLICATIONS DE LA
MÉTHODE EXPÉRIMENTALE À L'ÉTUDE DES PHÉNOMÈNES DE
LA VIE. CHAPITRE PREMIER EXEMPLES D'INVESTIGATION
EXPÉRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE. § I. — Une recherche
expérimentale a pour point de départ une observation. § II. — Une
recherche expérimentale a pour point de départ une hypothèse ou une
théorie. CHAPITRE II EXEMPLES DE CRITIQUE EXPÉRIMENTALE
PHYSIOLOGIQUE. § I. — Le principe du déterminisme expérimental
n'admet pas des faits contradictoires. § II — Le principe du déterminisme
repousse de la science les faits indéterminés ou irrationnels. § III. — Le
principe du déterminisme exige que les faits soient comparativement
déterminés. § IV. — La critique expérimentale ne doit porter que sur des
faits et jamais sur des mots. CHAPITRE III. DE L'INVESTIGATION ET
DE LA CRITIQUE APPLIQUÉES À LA MÉDECINE
crée rien; il ne fait qu'obéir aux lois de la nature. CHAPITRE II
CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES SPÉCIALES AUX ÊTRES
VIVANTS. § I. — Dans l'organisme des êtres vivants, il y a à considérer un
ensemble harmonique des phénomènes. § II. — De la pratique
expérimentale sur les êtres vivants. § III. — De la vivisection. § IV. De
l'anatomie normale dans ses rapports avec la vivisection. § V. — De
l'anatomie pathologique et des sections cadavériques dans leurs rapports
avec la vivisection. § VI. — De la diversité des animaux soumis à
l'expérimentation; de la variabilité des conditions organiques dans
lesquelles ils s'offrent à l'expérimentateur. § VII. — Du choix des animaux;
de l'utilité que l'on peut tirer pour la médecine des expériences faites sur les
diverses espèces animales. § VIII. — De la comparaison des animaux et
l'expérimentation comparative. § IX. — De l'emploi du calcul dans l'étude
des phénomènes des êtres vivants; des moyennes et de la statistique. § X. —
Du laboratoire du physiologiste et de divers moyens nécessaires à l'étude de
la médecine expérimentale. TROISIÈME PARTIE APPLICATIONS DE LA
MÉTHODE EXPÉRIMENTALE À L'ÉTUDE DES PHÉNOMÈNES DE
LA VIE. CHAPITRE PREMIER EXEMPLES D'INVESTIGATION
EXPÉRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE. § I. — Une recherche
expérimentale a pour point de départ une observation. § II. — Une
recherche expérimentale a pour point de départ une hypothèse ou une
théorie. CHAPITRE II EXEMPLES DE CRITIQUE EXPÉRIMENTALE
PHYSIOLOGIQUE. § I. — Le principe du déterminisme expérimental
n'admet pas des faits contradictoires. § II — Le principe du déterminisme
repousse de la science les faits indéterminés ou irrationnels. § III. — Le
principe du déterminisme exige que les faits soient comparativement
déterminés. § IV. — La critique expérimentale ne doit porter que sur des
faits et jamais sur des mots. CHAPITRE III. DE L'INVESTIGATION ET
DE LA CRITIQUE APPLIQUÉES À LA MÉDECINE
Page 7
EXPÉRIMENTALE. § I. — De l'investigation pathologique et
thérapeutique. § II. — De la critique expérimentale pathologique et
thérapeutique. CHAPITRE IV. DES OBSTACLES PHILOSOPHIQUES
QUE RENCONTRE LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE. §I. — De la
fausse application de la physiologie à la médecine. § II. — L'ignorance
scientifique et certaines illusions de l'esprit médical sont un obstacle au
développement de la médecine expérimentale. § III. — La médecine
empirique et la médecine expérimentale ne sont point incompatibles; elles
doivent être au contraire inséparables l'une de l'autre. § IV. — La médecine
expérimentale ne répond à aucune doctrine médicale ni à aucun système
philosophique.
Conserver la santé et guérir les maladies: tel est le problème que la
médecine a posé dès son origine et dont elle poursuit encore la solution
scientifique[1]. L'état actuel de la pratique médicale donne à présumer que
cette solution se fera encore longtemps chercher. Cependant, dans sa
marche à travers les siècles, la médecine, constamment forcée d'agir, a tenté
d'innombrables essais dans le domaine de l'empirisme et en a tiré d'utiles
enseignements. Si elle a été sillonnée et bouleversée par des systèmes de
toute espèce que leur fragilité a fait successivement disparaître, elle n'en a
pas moins exécuté des recherches, acquis des notions et entassé des
matériaux précieux, qui auront plus tard leur place et leur signification dans
la médecine scientifique. De notre temps, grâce aux développements
considérables et aux secours puissants des sciences physico- chimiques,
l'étude des phénomènes de la vie, soit à l'état normal, soit à l'état
pathologique, a accompli des progrès surprenants qui chaque jour se
multiplient davantage.
thérapeutique. § II. — De la critique expérimentale pathologique et
thérapeutique. CHAPITRE IV. DES OBSTACLES PHILOSOPHIQUES
QUE RENCONTRE LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE. §I. — De la
fausse application de la physiologie à la médecine. § II. — L'ignorance
scientifique et certaines illusions de l'esprit médical sont un obstacle au
développement de la médecine expérimentale. § III. — La médecine
empirique et la médecine expérimentale ne sont point incompatibles; elles
doivent être au contraire inséparables l'une de l'autre. § IV. — La médecine
expérimentale ne répond à aucune doctrine médicale ni à aucun système
philosophique.
Conserver la santé et guérir les maladies: tel est le problème que la
médecine a posé dès son origine et dont elle poursuit encore la solution
scientifique[1]. L'état actuel de la pratique médicale donne à présumer que
cette solution se fera encore longtemps chercher. Cependant, dans sa
marche à travers les siècles, la médecine, constamment forcée d'agir, a tenté
d'innombrables essais dans le domaine de l'empirisme et en a tiré d'utiles
enseignements. Si elle a été sillonnée et bouleversée par des systèmes de
toute espèce que leur fragilité a fait successivement disparaître, elle n'en a
pas moins exécuté des recherches, acquis des notions et entassé des
matériaux précieux, qui auront plus tard leur place et leur signification dans
la médecine scientifique. De notre temps, grâce aux développements
considérables et aux secours puissants des sciences physico- chimiques,
l'étude des phénomènes de la vie, soit à l'état normal, soit à l'état
pathologique, a accompli des progrès surprenants qui chaque jour se
multiplient davantage.
Page 8
Il est ainsi évident pour tout esprit non prévenu que la médecine se dirige
vers sa voie scientifique définitive. Par la seule marche naturelle de son
évolution, elle abandonne peu à peu la région des systèmes pour revêtir de
plus en plus la forme analytique, et rentrer ainsi graduellement dans la
méthode d'investigation commune aux sciences expérimentales.
Pour embrasser le problème médical dans son entier, la médecine
expérimentale doit comprendre trois parties fondamentales: la physiologie,
la pathologie et la thérapeutique. La connaissance des causes des
phénomènes de la vie à l'état normal, c'est-à-dire la physiologie, nous
apprendra à maintenir les conditions normales de la vie et à conserver la
santé. La connaissance des maladies et des causes qui les déterminent, c'est-
à-dire la pathologie, nous conduira, d'un côté, à prévenir le développement
de ces conditions morbides, et de l'autre à en combattre les effets par des
agents médicamenteux, c'est-à-dire à guérir les maladies.
Pendant la période empirique de la médecine, qui sans doute devra se
prolonger encore longtemps, la physiologie, la pathologie et la
thérapeutique ont pu marcher séparément, parce que, n'étant constituées ni
les unes ni les autres, elles n'avaient pas à se donner un mutuel appui dans
la pratique médicale. Mais dans la conception de la médecine scientifique, il
ne saurait en être ainsi; sa base doit être la physiologie. La science ne
s'établissant que par voie de comparaison, la connaissance de l'état
pathologique ou anormal ne saurait être obtenue, sans la connaissance de
l'état normal, de même que l'action thérapeutique sur l'organisme des agents
anormaux ou médicaments, ne saurait être comprise scientifiquement sans
l'étude préalable de l'action physiologique des agents normaux qui
entretiennent les phénomènes de la vie.
Mais la médecine scientifique ne peut se constituer, ainsi que les autres
sciences, que par voie expérimentale, c'est-à-dire par l'application
vers sa voie scientifique définitive. Par la seule marche naturelle de son
évolution, elle abandonne peu à peu la région des systèmes pour revêtir de
plus en plus la forme analytique, et rentrer ainsi graduellement dans la
méthode d'investigation commune aux sciences expérimentales.
Pour embrasser le problème médical dans son entier, la médecine
expérimentale doit comprendre trois parties fondamentales: la physiologie,
la pathologie et la thérapeutique. La connaissance des causes des
phénomènes de la vie à l'état normal, c'est-à-dire la physiologie, nous
apprendra à maintenir les conditions normales de la vie et à conserver la
santé. La connaissance des maladies et des causes qui les déterminent, c'est-
à-dire la pathologie, nous conduira, d'un côté, à prévenir le développement
de ces conditions morbides, et de l'autre à en combattre les effets par des
agents médicamenteux, c'est-à-dire à guérir les maladies.
Pendant la période empirique de la médecine, qui sans doute devra se
prolonger encore longtemps, la physiologie, la pathologie et la
thérapeutique ont pu marcher séparément, parce que, n'étant constituées ni
les unes ni les autres, elles n'avaient pas à se donner un mutuel appui dans
la pratique médicale. Mais dans la conception de la médecine scientifique, il
ne saurait en être ainsi; sa base doit être la physiologie. La science ne
s'établissant que par voie de comparaison, la connaissance de l'état
pathologique ou anormal ne saurait être obtenue, sans la connaissance de
l'état normal, de même que l'action thérapeutique sur l'organisme des agents
anormaux ou médicaments, ne saurait être comprise scientifiquement sans
l'étude préalable de l'action physiologique des agents normaux qui
entretiennent les phénomènes de la vie.
Mais la médecine scientifique ne peut se constituer, ainsi que les autres
sciences, que par voie expérimentale, c'est-à-dire par l'application
Page 9
immédiate et rigoureuse du raisonnement aux faits que l'observation et
l'expérimentation nous fournissent. La méthode expérimentale, considérée
en elle-même, n'est rien autre chose qu'un raisonnement à l'aide duquel nous
soumettons méthodiquement nos idées à l'expérience des faits.
Le raisonnement est toujours le même, aussi bien dans les sciences qui
étudient les êtres vivants que dans celles qui s'occupent des corps bruts.
Mais, dans chaque genre de science, les phénomènes varient et présentent
une complexité et des difficultés d'investigation qui leur sont propres. C'est
ce qui fait que les principes de l'expérimentation, ainsi que nous le verrons
plus tard, sont incomparablement plus difficiles à appliquer à la médecine et
aux phénomènes des corps vivants qu'à la physique et aux phénomènes des
corps bruts.
Le raisonnement sera toujours juste quand il s'exercera sur des notions
exactes et sur des faits précis; mais il ne pourra conduire qu'à l'erreur toutes
les fois que les notions ou les faits sur lesquels il s'appuie seront
primitivement entachés d'erreur ou d'inexactitude. C'est pourquoi
l'expérimentation, ou l'art d'obtenir des expériences rigoureuses et bien
déterminées, est la base pratique et en quelque sorte la partie exécutive de la
méthode expérimentale appliquée à la médecine. Si l'on veut constituer les
sciences biologiques et étudier avec fruit les phénomènes si complexes qui
se passent chez les êtres vivants, soit à l'état physiologique, soit à l'état
pathologique, il faut avant tout poser les principes de l'expérimentation et
ensuite les appliquer à la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique.
L'expérimentation est incontestablement plus difficile en médecine que
dans aucune autre science; mais par cela même, elle ne fut jamais dans
aucune plus nécessaire et plus indispensable. Plus une science est
complexe, plus il importe, en effet, d'en établir une bonne critique
expérimentale, afin d'obtenir des faits comparables et exempts de causes
l'expérimentation nous fournissent. La méthode expérimentale, considérée
en elle-même, n'est rien autre chose qu'un raisonnement à l'aide duquel nous
soumettons méthodiquement nos idées à l'expérience des faits.
Le raisonnement est toujours le même, aussi bien dans les sciences qui
étudient les êtres vivants que dans celles qui s'occupent des corps bruts.
Mais, dans chaque genre de science, les phénomènes varient et présentent
une complexité et des difficultés d'investigation qui leur sont propres. C'est
ce qui fait que les principes de l'expérimentation, ainsi que nous le verrons
plus tard, sont incomparablement plus difficiles à appliquer à la médecine et
aux phénomènes des corps vivants qu'à la physique et aux phénomènes des
corps bruts.
Le raisonnement sera toujours juste quand il s'exercera sur des notions
exactes et sur des faits précis; mais il ne pourra conduire qu'à l'erreur toutes
les fois que les notions ou les faits sur lesquels il s'appuie seront
primitivement entachés d'erreur ou d'inexactitude. C'est pourquoi
l'expérimentation, ou l'art d'obtenir des expériences rigoureuses et bien
déterminées, est la base pratique et en quelque sorte la partie exécutive de la
méthode expérimentale appliquée à la médecine. Si l'on veut constituer les
sciences biologiques et étudier avec fruit les phénomènes si complexes qui
se passent chez les êtres vivants, soit à l'état physiologique, soit à l'état
pathologique, il faut avant tout poser les principes de l'expérimentation et
ensuite les appliquer à la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique.
L'expérimentation est incontestablement plus difficile en médecine que
dans aucune autre science; mais par cela même, elle ne fut jamais dans
aucune plus nécessaire et plus indispensable. Plus une science est
complexe, plus il importe, en effet, d'en établir une bonne critique
expérimentale, afin d'obtenir des faits comparables et exempts de causes
Page 10
d'erreur. C'est aujourd'hui, suivant nous, ce qui importe le plus pour les
progrès de la médecine.
Pour être digne de ce nom, l'expérimentateur doit être à la fois théoricien
et praticien. S'il doit posséder d'une manière complète l'art d'instituer les
faits d'expérience, qui sont les matériaux de la science, il doit aussi se
rendre compte clairement des principes scientifiques qui dirigent notre
raisonnement au milieu de l'étude expérimentale si variée des phénomènes
de la nature. Il serait impossible de séparer ces deux choses: la tête et la
main. Une main habile sans la tête qui la dirige est un instrument aveugle;
la tête sans la main qui réalise reste impuissante.
Les principes de la médecine expérimentale seront développés dans notre
ouvrage au triple point de vue de la physiologie, de la pathologie et de la
thérapeutique. Mais, avant d'entrer dans les considérations générales et dans
les descriptions spéciales des procédés opératoires, propres à chacune de
ces divisions, je crois utile de donner, dans cette introduction, quelques
développements relatifs à la partie théorique ou philosophique de la
méthode dont le livre, au fond, ne sera que la partie pratique.
Les idées que nous allons exposer ici n'ont certainement rien de nouveau;
la méthode expérimentale et l'expérimentation sont depuis longtemps
introduites dans les sciences physico-chimiques qui leur doivent tout leur
éclat. À diverses époques, des hommes éminents ont traité les questions de
méthode dans les sciences; et de nos jours, M. Chevreul développe dans
tous ses ouvrages des considérations très-importantes sur la philosophie des
sciences expérimentales. Après cela, nous ne saurions donc avoir aucune
prétention philosophique. Notre unique but est et a toujours été de
contribuer à faire pénétrer les principes bien connus de la méthode
expérimentale dans les sciences médicales. C'est pourquoi nous allons ici
résumer ces principes, en indiquant particulièrement les précautions qu'il
progrès de la médecine.
Pour être digne de ce nom, l'expérimentateur doit être à la fois théoricien
et praticien. S'il doit posséder d'une manière complète l'art d'instituer les
faits d'expérience, qui sont les matériaux de la science, il doit aussi se
rendre compte clairement des principes scientifiques qui dirigent notre
raisonnement au milieu de l'étude expérimentale si variée des phénomènes
de la nature. Il serait impossible de séparer ces deux choses: la tête et la
main. Une main habile sans la tête qui la dirige est un instrument aveugle;
la tête sans la main qui réalise reste impuissante.
Les principes de la médecine expérimentale seront développés dans notre
ouvrage au triple point de vue de la physiologie, de la pathologie et de la
thérapeutique. Mais, avant d'entrer dans les considérations générales et dans
les descriptions spéciales des procédés opératoires, propres à chacune de
ces divisions, je crois utile de donner, dans cette introduction, quelques
développements relatifs à la partie théorique ou philosophique de la
méthode dont le livre, au fond, ne sera que la partie pratique.
Les idées que nous allons exposer ici n'ont certainement rien de nouveau;
la méthode expérimentale et l'expérimentation sont depuis longtemps
introduites dans les sciences physico-chimiques qui leur doivent tout leur
éclat. À diverses époques, des hommes éminents ont traité les questions de
méthode dans les sciences; et de nos jours, M. Chevreul développe dans
tous ses ouvrages des considérations très-importantes sur la philosophie des
sciences expérimentales. Après cela, nous ne saurions donc avoir aucune
prétention philosophique. Notre unique but est et a toujours été de
contribuer à faire pénétrer les principes bien connus de la méthode
expérimentale dans les sciences médicales. C'est pourquoi nous allons ici
résumer ces principes, en indiquant particulièrement les précautions qu'il
Page 11
convient de garder dans leur application, à raison de la complexité toute
spéciale des phénomènes de la vie. Nous envisagerons ces difficultés
d'abord dans l'emploi du raisonnement expérimental et ensuite dans la
pratique de l'expérimentation.
spéciale des phénomènes de la vie. Nous envisagerons ces difficultés
d'abord dans l'emploi du raisonnement expérimental et ensuite dans la
pratique de l'expérimentation.
Page 12
PREMIÈRE PARTIE
DU RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL.
CHAPITRE PREMIER DE
L'OBSERVATION ET DE
L'EXPÉRIENCE.
L'homme ne peut observer les phénomènes qui l'entourent que dans des
limites très-restreintes; le plus grand nombre échappe naturellement à ses
sens, et l'observation simple ne lui suffit pas. Pour étendre ses
connaissances, il a dû amplifier, à l'aide d'appareils spéciaux, la puissance
de ces organes, en même temps qu'il s'est armé d'instruments divers qui lui
ont servi à pénétrer dans l'intérieur des corps pour les décomposer et en
étudier les parties cachées. Il y a ainsi une gradation nécessaire à établir
entre les divers procédés d'investigation ou de recherches qui peuvent être
DU RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL.
CHAPITRE PREMIER DE
L'OBSERVATION ET DE
L'EXPÉRIENCE.
L'homme ne peut observer les phénomènes qui l'entourent que dans des
limites très-restreintes; le plus grand nombre échappe naturellement à ses
sens, et l'observation simple ne lui suffit pas. Pour étendre ses
connaissances, il a dû amplifier, à l'aide d'appareils spéciaux, la puissance
de ces organes, en même temps qu'il s'est armé d'instruments divers qui lui
ont servi à pénétrer dans l'intérieur des corps pour les décomposer et en
étudier les parties cachées. Il y a ainsi une gradation nécessaire à établir
entre les divers procédés d'investigation ou de recherches qui peuvent être
Page 13
simples ou complexes: les premiers s'adressent aux objets les plus faciles à
examiner et pour lesquels nos sens suffisent; les seconds, à l'aide de moyens
variés, rendent accessibles à notre observation des objets ou des
phénomènes qui sans cela nous seraient toujours demeurés inconnus, parce
que dans l'état naturel ils sont hors de notre portée. L'investigation, tantôt
simple, tantôt armée et perfection née, est donc destinée à nous faire
découvrir et constater les phénomènes plus ou moins cachés qui nous
entourent.
Mais l'homme ne se borne pas à voir; il pense et veut connaître la
signification des phénomènes dont l'observation lui a révélé l'existence.
Pour cela il raisonne, compare les faits, les interroge, et, par les réponses
qu'il en tire, les contrôle les uns par les autres. C'est ce genre de contrôle, au
moyen du raisonnement et des faits, qui constitue, à proprement parler,
l'expérience, et c'est le seul procédé que nous ayons pour nous instruire sur
la nature des choses qui sont en dehors de nous.
Dans le sens philosophique, l'observation montre et l'expérience instruit.
Cette première distinction va nous servir de point de départ pour examiner
les définitions diverses qui ont été données de l'observation et de
l'expérience par les philosophes et les médecins.
§ I. — Définitions diverses de l'observation et de l'expérience.
On a quelquefois semblé confondre l'expérience avec l'observation.
Bacon paraît réunir ces deux choses quand il dit: «L'observation et
l'expérience pour amasser les matériaux, l'induction et la déduction pour les
élaborer: voilà les seules bonnes machines intellectuelles.» Les médecins et
les physiologistes, ainsi que le plus grand nombre des savants, ont distingué
l'observation de l'expérience, mais ils n'ont pas été complètement d'accord
examiner et pour lesquels nos sens suffisent; les seconds, à l'aide de moyens
variés, rendent accessibles à notre observation des objets ou des
phénomènes qui sans cela nous seraient toujours demeurés inconnus, parce
que dans l'état naturel ils sont hors de notre portée. L'investigation, tantôt
simple, tantôt armée et perfection née, est donc destinée à nous faire
découvrir et constater les phénomènes plus ou moins cachés qui nous
entourent.
Mais l'homme ne se borne pas à voir; il pense et veut connaître la
signification des phénomènes dont l'observation lui a révélé l'existence.
Pour cela il raisonne, compare les faits, les interroge, et, par les réponses
qu'il en tire, les contrôle les uns par les autres. C'est ce genre de contrôle, au
moyen du raisonnement et des faits, qui constitue, à proprement parler,
l'expérience, et c'est le seul procédé que nous ayons pour nous instruire sur
la nature des choses qui sont en dehors de nous.
Dans le sens philosophique, l'observation montre et l'expérience instruit.
Cette première distinction va nous servir de point de départ pour examiner
les définitions diverses qui ont été données de l'observation et de
l'expérience par les philosophes et les médecins.
§ I. — Définitions diverses de l'observation et de l'expérience.
On a quelquefois semblé confondre l'expérience avec l'observation.
Bacon paraît réunir ces deux choses quand il dit: «L'observation et
l'expérience pour amasser les matériaux, l'induction et la déduction pour les
élaborer: voilà les seules bonnes machines intellectuelles.» Les médecins et
les physiologistes, ainsi que le plus grand nombre des savants, ont distingué
l'observation de l'expérience, mais ils n'ont pas été complètement d'accord
Page 14
sur la définition de ces deux termes: Zimmermann s'exprime ainsi: «Une
expérience diffère d'une observation en ce que la connaissance qu'une
observation nous procure semble se présenter d'elle-même; au lieu que celle
qu'une expérience nous fournit est le fruit de quelque tentative que l'on fait
dans le dessein de savoir si une chose est ou n'est point[2].» Cette définition
représente une opinion assez généralement adoptée. D'après elle,
l'observation serait la constatation des choses ou des phénomènes tels que la
nature nous les offre ordinairement, tandis que l'expérience serait la
constatation de phénomènes créés ou déterminés par l'expérimentateur. Il y
aurait à établir de cette manière une sorte d'opposition entre l'observateur et
l'expérimentateur; le premier étant passif dans la production des
phénomènes, le second y prenant, au contraire, une part directe et active.
Cuvier a exprimé cette même pensée en disant: «L'observateur écoute la
nature; l'expérimentateur l'interroge et la force à se dévoiler.»
Au premier abord, et quand on considère les choses d'une manière
générale, cette distinction entre l'activité de l'expérimentateur et la passivité
de l'observateur paraît claire et semble devoir être facile à établir. Mais, dès
qu'on descend dans la pratique expérimentale, on trouve que, dans
beaucoup de cas, cette séparation est très-difficile à faire et que parfois
même elle entraîne de l'obscurité. Cela résulte, ce me semble, de ce que l'on
a confondu l'art de l'investigation, qui recherche et constate les faits, avec
l'art du raisonnement, qui les met en oeuvre logiquement pour la recherche
de la vérité. Or, dans l'investigation il peut y avoir à la fois activité de
l'esprit et des sens, soit pour faire des observations, soit pour faire des
expériences.
En effet, si l'on voulait admettre que l'observation est caractérisée par
cela seul que le savant constate des phénomènes que la nature a produits
spontanément et sans son intervention, on ne pourrait cependant pas trouver
que l'esprit comme la main reste toujours inactif dans l'observation, et l'on
expérience diffère d'une observation en ce que la connaissance qu'une
observation nous procure semble se présenter d'elle-même; au lieu que celle
qu'une expérience nous fournit est le fruit de quelque tentative que l'on fait
dans le dessein de savoir si une chose est ou n'est point[2].» Cette définition
représente une opinion assez généralement adoptée. D'après elle,
l'observation serait la constatation des choses ou des phénomènes tels que la
nature nous les offre ordinairement, tandis que l'expérience serait la
constatation de phénomènes créés ou déterminés par l'expérimentateur. Il y
aurait à établir de cette manière une sorte d'opposition entre l'observateur et
l'expérimentateur; le premier étant passif dans la production des
phénomènes, le second y prenant, au contraire, une part directe et active.
Cuvier a exprimé cette même pensée en disant: «L'observateur écoute la
nature; l'expérimentateur l'interroge et la force à se dévoiler.»
Au premier abord, et quand on considère les choses d'une manière
générale, cette distinction entre l'activité de l'expérimentateur et la passivité
de l'observateur paraît claire et semble devoir être facile à établir. Mais, dès
qu'on descend dans la pratique expérimentale, on trouve que, dans
beaucoup de cas, cette séparation est très-difficile à faire et que parfois
même elle entraîne de l'obscurité. Cela résulte, ce me semble, de ce que l'on
a confondu l'art de l'investigation, qui recherche et constate les faits, avec
l'art du raisonnement, qui les met en oeuvre logiquement pour la recherche
de la vérité. Or, dans l'investigation il peut y avoir à la fois activité de
l'esprit et des sens, soit pour faire des observations, soit pour faire des
expériences.
En effet, si l'on voulait admettre que l'observation est caractérisée par
cela seul que le savant constate des phénomènes que la nature a produits
spontanément et sans son intervention, on ne pourrait cependant pas trouver
que l'esprit comme la main reste toujours inactif dans l'observation, et l'on
Page 15
serait amené à distinguer sous ce rapport deux sortes d'observations: les
unes passives, les autres actives. Je suppose, par exemple, ce qui est
souvent arrivé, qu'une maladie endémique quelconque survienne dans un
pays et s'offre à l'observation d'un médecin. C'est là une observation
spontanée ou passive que le médecin fait par hasard et sans y être conduit
par aucune idée préconçue. Mais si, après avoir observé les premiers cas, il
vient à l'idée de ce médecin que la production de cette maladie pourrait bien
être en rapport avec certaines circonstances météorologiques ou
hygiéniques spéciales; alors le médecin va en voyage et se transporte dans
d'autres pays où règne la même maladie, pour voir si elle s'y développe dans
les mêmes conditions. Cette seconde observation, faite en vue d'une idée
préconçue sur la nature et la cause de la maladie, est ce qu'il faudrait
évidemment appeler une observation provoquée ou active. J'en dirai autant
d'un astronome qui, regardant le ciel, découvre une planète qui passe par
hasard devant sa lunette; il a fait là une observation fortuite et passive, c'est-
à-dire sans idée préconçue. Mais si, après avoir constaté les perturbations
d'une planète, l'astronome en est venu à faire des observations pour en
rechercher la raison, je dirai qu'alors l'astronome fait des observations
actives, c'est-à-dire des observations provoquées par une idée préconçue sur
la cause de la perturbation. On pourrait multiplier à l'infini les citations de
ce genre pour prouver que, dans la constatation des phénomènes naturels
qui s'offrent à nous, l'esprit est tantôt passif, ce qui signifie, en d'autres
termes, que l'observation se fait tantôt sans idée préconçue et par hasard, et
tantôt avec idée préconçue, c'est-à-dire avec intention de vérifier
l'exactitude d'une vue de l'esprit. D'un autre côté, si l'on admettait, comme il
a été dit plus haut, que l'expérience est caractérisée par cela seul que le
savant constate des phénomènes qu'il a provoqués artificiellement et qui
naturellement ne se présentaient pas à lui, on ne saurait trouver non plus
que la main de l'expérimentateur doive toujours intervenir activement pour
opérer l'apparition de ces phénomènes. On a vu, en effet, dans certains cas,
unes passives, les autres actives. Je suppose, par exemple, ce qui est
souvent arrivé, qu'une maladie endémique quelconque survienne dans un
pays et s'offre à l'observation d'un médecin. C'est là une observation
spontanée ou passive que le médecin fait par hasard et sans y être conduit
par aucune idée préconçue. Mais si, après avoir observé les premiers cas, il
vient à l'idée de ce médecin que la production de cette maladie pourrait bien
être en rapport avec certaines circonstances météorologiques ou
hygiéniques spéciales; alors le médecin va en voyage et se transporte dans
d'autres pays où règne la même maladie, pour voir si elle s'y développe dans
les mêmes conditions. Cette seconde observation, faite en vue d'une idée
préconçue sur la nature et la cause de la maladie, est ce qu'il faudrait
évidemment appeler une observation provoquée ou active. J'en dirai autant
d'un astronome qui, regardant le ciel, découvre une planète qui passe par
hasard devant sa lunette; il a fait là une observation fortuite et passive, c'est-
à-dire sans idée préconçue. Mais si, après avoir constaté les perturbations
d'une planète, l'astronome en est venu à faire des observations pour en
rechercher la raison, je dirai qu'alors l'astronome fait des observations
actives, c'est-à-dire des observations provoquées par une idée préconçue sur
la cause de la perturbation. On pourrait multiplier à l'infini les citations de
ce genre pour prouver que, dans la constatation des phénomènes naturels
qui s'offrent à nous, l'esprit est tantôt passif, ce qui signifie, en d'autres
termes, que l'observation se fait tantôt sans idée préconçue et par hasard, et
tantôt avec idée préconçue, c'est-à-dire avec intention de vérifier
l'exactitude d'une vue de l'esprit. D'un autre côté, si l'on admettait, comme il
a été dit plus haut, que l'expérience est caractérisée par cela seul que le
savant constate des phénomènes qu'il a provoqués artificiellement et qui
naturellement ne se présentaient pas à lui, on ne saurait trouver non plus
que la main de l'expérimentateur doive toujours intervenir activement pour
opérer l'apparition de ces phénomènes. On a vu, en effet, dans certains cas,
Page 16
des accidents où la nature agissait pour lui, et là encore nous serions obligés
de distinguer, au point de vue de l'intervention manuelle, des expériences
actives et des expériences passives. Je suppose qu'un physiologiste veuille
étudier la digestion et savoir ce qui se passe dans l'estomac d'un animal
vivant; il divisera les parois du ventre et de l'estomac d'après des règles
opératoires connues, et il établira ce qu'on appelle une fistule gastrique. Le
physiologiste croira certainement avoir fait une expérience parce qu'il est
intervenu activement pour faire apparaître des phénomènes qui ne
s'offraient pas naturellement à ses yeux. Mais maintenant je demanderai: le
docteur W. Beaumont fit-il une expérience quand il rencontra ce jeune
chasseur canadien qui, après avoir reçu à bout portant un coup de fusil dans
l'hypocondre gauche, conserva, à la chute de l'eschare, une large fistule de
l'estomac par laquelle on pouvait voir dans l'intérieur de cet organe?
Pendant plusieurs années, le docteur Beaumont, qui avait pris cet homme à
son service, put étudier de visu les phénomènes de la digestion gastrique,
ainsi qu'il nous l'a fait connaître dans l'intéressant journal qu'il nous a donné
à ce sujet[3]. Dans le premier cas, le physiologiste a agi en vertu de l'idée
préconçue d'étudier les phénomènes digestifs et il a fait une expérience
active. Dans le second cas, un accident a opéré la fistule à l'estomac, et elle
s'est présentée fortuitement au docteur Beaumont qui dans notre définition
aurait fait une expérience passive, s'il est permis d'ainsi parler. Ces
exemples prouvent donc que, dans la constatation des phénomènes qualifiés
d'expérience, l'activité manuelle de l'expérimentateur n'intervient pas
toujours; puisqu'il arrive que ces phénomènes peuvent, ainsi que nous le
voyons, se présenter comme des observations passives ou fortuites.
Mais il est des physiologistes et des médecins qui ont caractérisé un peu
différemment l'observation et l'expérience. Pour eux l'observation consiste
dans la constatation de tout ce qui est normal et régulier. Peu importe que
l'investigateur ait provoqué lui-même, ou par les mains d'un autre, ou par un
accident, l'apparition des phénomènes, dès qu'il les considère sans les
de distinguer, au point de vue de l'intervention manuelle, des expériences
actives et des expériences passives. Je suppose qu'un physiologiste veuille
étudier la digestion et savoir ce qui se passe dans l'estomac d'un animal
vivant; il divisera les parois du ventre et de l'estomac d'après des règles
opératoires connues, et il établira ce qu'on appelle une fistule gastrique. Le
physiologiste croira certainement avoir fait une expérience parce qu'il est
intervenu activement pour faire apparaître des phénomènes qui ne
s'offraient pas naturellement à ses yeux. Mais maintenant je demanderai: le
docteur W. Beaumont fit-il une expérience quand il rencontra ce jeune
chasseur canadien qui, après avoir reçu à bout portant un coup de fusil dans
l'hypocondre gauche, conserva, à la chute de l'eschare, une large fistule de
l'estomac par laquelle on pouvait voir dans l'intérieur de cet organe?
Pendant plusieurs années, le docteur Beaumont, qui avait pris cet homme à
son service, put étudier de visu les phénomènes de la digestion gastrique,
ainsi qu'il nous l'a fait connaître dans l'intéressant journal qu'il nous a donné
à ce sujet[3]. Dans le premier cas, le physiologiste a agi en vertu de l'idée
préconçue d'étudier les phénomènes digestifs et il a fait une expérience
active. Dans le second cas, un accident a opéré la fistule à l'estomac, et elle
s'est présentée fortuitement au docteur Beaumont qui dans notre définition
aurait fait une expérience passive, s'il est permis d'ainsi parler. Ces
exemples prouvent donc que, dans la constatation des phénomènes qualifiés
d'expérience, l'activité manuelle de l'expérimentateur n'intervient pas
toujours; puisqu'il arrive que ces phénomènes peuvent, ainsi que nous le
voyons, se présenter comme des observations passives ou fortuites.
Mais il est des physiologistes et des médecins qui ont caractérisé un peu
différemment l'observation et l'expérience. Pour eux l'observation consiste
dans la constatation de tout ce qui est normal et régulier. Peu importe que
l'investigateur ait provoqué lui-même, ou par les mains d'un autre, ou par un
accident, l'apparition des phénomènes, dès qu'il les considère sans les
Page 17
troubler et dans leur état normal, c'est une observation qu'il fait. Ainsi dans
les deux exemples de fistule gastrique que nous avons cités précédemment,
il y aurait eu, d'après ces auteurs, observation, parce que dans les deux cas
on a eu sous les yeux les phénomènes digestifs conformes à l'état naturel.
La fistule n'a servi qu'à mieux voir, et à faire l'observation dans de
meilleures conditions.
L'expérience, au contraire, implique, d'après les mêmes physiologistes,
l'idée d'une variation ou d'un trouble intentionnellement apportés par
l'investigateur dans les conditions des phénomènes naturels. Cette définition
répond en effet à un groupe nombreux d'expériences que l'on pratique en
physiologie et qui pourraient s'appeler expériences par destruction. Cette
manière d'expérimenter, qui remonte à Galien, est la plus simple, et elle
devait se présenter à l'esprit des anatomistes désireux de connaître sur le
vivant l'usage des parties qu'ils avaient isolées par la dissection sur le
cadavre. Pour cela, ou supprime un organe sur le vivant par la section ou
par l'ablation, et l'on juge, d'après le trouble produit dans l'organisme entier
ou dans une fonction spéciale, de l'usage de l'organe enlevé. Ce procédé
expérimental essentiellement analytique est mis tous les jours en pratique
en physiologie. Par exemple, l'anatomie avait appris que deux nerfs
principaux se distribuent à la face: le facial et la cinquième paire; pour
connaître leurs usages, on les a coupés successivement. Le résultat a montré
que la section du facial amène la perte du mouvement, et la section de la
cinquième paire, la perte de la sensibilité. D'où l'on a conclu que le facial
est le nerf moteur de la face et la cinquième paire le nerf sensitif.
Nous avons dit qu'en étudiant la digestion par l'intermédiaire d'une
fistule, on ne fait qu'une observation, suivant la définition que nous
examinons. Mais si, après avoir établi la fistule, on vient à couper les nerfs
de l'estomac avec l'intention de voir les modifications qui en résultent dans
la fonction digestive, alors, suivant la même manière de voir, on fait une
les deux exemples de fistule gastrique que nous avons cités précédemment,
il y aurait eu, d'après ces auteurs, observation, parce que dans les deux cas
on a eu sous les yeux les phénomènes digestifs conformes à l'état naturel.
La fistule n'a servi qu'à mieux voir, et à faire l'observation dans de
meilleures conditions.
L'expérience, au contraire, implique, d'après les mêmes physiologistes,
l'idée d'une variation ou d'un trouble intentionnellement apportés par
l'investigateur dans les conditions des phénomènes naturels. Cette définition
répond en effet à un groupe nombreux d'expériences que l'on pratique en
physiologie et qui pourraient s'appeler expériences par destruction. Cette
manière d'expérimenter, qui remonte à Galien, est la plus simple, et elle
devait se présenter à l'esprit des anatomistes désireux de connaître sur le
vivant l'usage des parties qu'ils avaient isolées par la dissection sur le
cadavre. Pour cela, ou supprime un organe sur le vivant par la section ou
par l'ablation, et l'on juge, d'après le trouble produit dans l'organisme entier
ou dans une fonction spéciale, de l'usage de l'organe enlevé. Ce procédé
expérimental essentiellement analytique est mis tous les jours en pratique
en physiologie. Par exemple, l'anatomie avait appris que deux nerfs
principaux se distribuent à la face: le facial et la cinquième paire; pour
connaître leurs usages, on les a coupés successivement. Le résultat a montré
que la section du facial amène la perte du mouvement, et la section de la
cinquième paire, la perte de la sensibilité. D'où l'on a conclu que le facial
est le nerf moteur de la face et la cinquième paire le nerf sensitif.
Nous avons dit qu'en étudiant la digestion par l'intermédiaire d'une
fistule, on ne fait qu'une observation, suivant la définition que nous
examinons. Mais si, après avoir établi la fistule, on vient à couper les nerfs
de l'estomac avec l'intention de voir les modifications qui en résultent dans
la fonction digestive, alors, suivant la même manière de voir, on fait une
Page 18
expérience, parce qu'on cherche à connaître la fonction d'une partie d'après
le trouble que sa suppression entraîne. Ce qui peut se résumer en disant que
dans l'expérience il faut porter un jugement par comparaison de deux faits,
l'un normal, l'autre anormal.
Cette définition de l'expérience suppose nécessairement que
l'expérimentateur doit pouvoir toucher le corps sur lequel il veut agir, soit
en le détruisant, soit en le modifiant, afin de connaître ainsi le rôle qu'il
remplit dans les phénomènes de la nature. C'est même, comme nous le
verrons plus loin, sur cette possibilité d'agir ou non sur les corps que
reposera exclusivement la distinction des sciences dites d'observation et des
sciences dites expérimentales. Mais si la définition de l'expérience que nous
venons de donner diffère de celle que nous avons examinée en premier lieu,
en ce qu'elle admet qu'il n'y a expérience que lorsqu'on peut faire varier ou
qu'on décompose par une sorte d'analyse le phénomène qu'on veut
connaître, elle lui ressemble cependant en ce qu'elle suppose toujours
comme elle une activité intentionnelle de l'expérimentateur dans la
production de ce trouble des phénomènes. Or, il sera facile de montrer que
souvent l'activité intentionnelle de l'opérateur peut être remplacée par un
accident. On pourrait donc encore distinguer ici, comme dans la première
définition, des troubles survenus intentionnellement et des troubles
survenus spontanément et non intentionnellement. En effet, reprenant notre
exemple dans lequel le physiologiste coupe le nerf facial pour en connaître
les fonctions, je suppose, ce qui est arrivé souvent, qu'une balle, un coup de
sabre, une carie du rocher viennent à couper ou à détruire le facial; il en
résultera fortuitement une paralysie du mouvement, c'est-à-dire un trouble
qui est exactement le même que celui que le physiologiste aurait déterminé
intentionnellement.
Il en sera de même d'une infinité de lésions pathologiques qui sont de
véritables expériences dont le médecin et le physiologiste tirent profit, sans
le trouble que sa suppression entraîne. Ce qui peut se résumer en disant que
dans l'expérience il faut porter un jugement par comparaison de deux faits,
l'un normal, l'autre anormal.
Cette définition de l'expérience suppose nécessairement que
l'expérimentateur doit pouvoir toucher le corps sur lequel il veut agir, soit
en le détruisant, soit en le modifiant, afin de connaître ainsi le rôle qu'il
remplit dans les phénomènes de la nature. C'est même, comme nous le
verrons plus loin, sur cette possibilité d'agir ou non sur les corps que
reposera exclusivement la distinction des sciences dites d'observation et des
sciences dites expérimentales. Mais si la définition de l'expérience que nous
venons de donner diffère de celle que nous avons examinée en premier lieu,
en ce qu'elle admet qu'il n'y a expérience que lorsqu'on peut faire varier ou
qu'on décompose par une sorte d'analyse le phénomène qu'on veut
connaître, elle lui ressemble cependant en ce qu'elle suppose toujours
comme elle une activité intentionnelle de l'expérimentateur dans la
production de ce trouble des phénomènes. Or, il sera facile de montrer que
souvent l'activité intentionnelle de l'opérateur peut être remplacée par un
accident. On pourrait donc encore distinguer ici, comme dans la première
définition, des troubles survenus intentionnellement et des troubles
survenus spontanément et non intentionnellement. En effet, reprenant notre
exemple dans lequel le physiologiste coupe le nerf facial pour en connaître
les fonctions, je suppose, ce qui est arrivé souvent, qu'une balle, un coup de
sabre, une carie du rocher viennent à couper ou à détruire le facial; il en
résultera fortuitement une paralysie du mouvement, c'est-à-dire un trouble
qui est exactement le même que celui que le physiologiste aurait déterminé
intentionnellement.
Il en sera de même d'une infinité de lésions pathologiques qui sont de
véritables expériences dont le médecin et le physiologiste tirent profit, sans
Page 19
que cependant il y ait de leur part aucune préméditation pour provoquer ces
lésions qui sont le fait de la maladie. Je signale dès à présent cette idée
parce qu'elle nous sera utile plus tard pour prouver que la médecine possède
de véritables expériences, bien que ces dernières soient spontanées et non
provoquées par le médecin[4].
Je ferai encore une remarque qui servira de conclusion. Si en effet on
caractérise l'expérience par une variation ou par un trouble apportés dans un
phénomène, ce n'est qu'autant qu'on sous- entend qu'il faut faire la
comparaison de ce trouble avec l'état normal. L'expérience n'étant en effet
qu'un jugement, elle exige nécessairement comparaison entre deux choses,
et ce qui est intentionnel ou actif dans l'expérience, c'est réellement la
comparaison que l'esprit veut faire. Or, que la perturbation soit produite par
accident ou autrement, l'esprit de l'expérimentateur n'en compare pas moins
bien. Il n'est donc pas nécessaire que l'un des faits à comparer soit considéré
comme un trouble; d'autant plus qu'il n'y a dans la nature rien de troublé ni
d'anormal; tout se passe suivant des lois qui sont absolues, c'est-à-dire
toujours normales et déterminées. Les effets varient en raison des
conditions qui les manifestent, mais les lois ne varient pas. L'état
physiologique et l'état pathologique sont régis par les mêmes forces, et ils
ne diffèrent que par les conditions particulières dans lesquelles la loi vitale
se manifeste.
§ II. — Acquérir de l'expérience et s'appuyer sur l'observation est autre
chose que faire des expériences et faire des observations.
Le reproche général que j'adresserai aux définitions qui précèdent, c'est
d'avoir donné aux mots un sens trop circonscrit en ne tenant compte que de
l'art de l'investigation, au lieu d'envisager en même temps l'observation et
l'expérience comme les deux termes extrêmes du raisonnement
lésions qui sont le fait de la maladie. Je signale dès à présent cette idée
parce qu'elle nous sera utile plus tard pour prouver que la médecine possède
de véritables expériences, bien que ces dernières soient spontanées et non
provoquées par le médecin[4].
Je ferai encore une remarque qui servira de conclusion. Si en effet on
caractérise l'expérience par une variation ou par un trouble apportés dans un
phénomène, ce n'est qu'autant qu'on sous- entend qu'il faut faire la
comparaison de ce trouble avec l'état normal. L'expérience n'étant en effet
qu'un jugement, elle exige nécessairement comparaison entre deux choses,
et ce qui est intentionnel ou actif dans l'expérience, c'est réellement la
comparaison que l'esprit veut faire. Or, que la perturbation soit produite par
accident ou autrement, l'esprit de l'expérimentateur n'en compare pas moins
bien. Il n'est donc pas nécessaire que l'un des faits à comparer soit considéré
comme un trouble; d'autant plus qu'il n'y a dans la nature rien de troublé ni
d'anormal; tout se passe suivant des lois qui sont absolues, c'est-à-dire
toujours normales et déterminées. Les effets varient en raison des
conditions qui les manifestent, mais les lois ne varient pas. L'état
physiologique et l'état pathologique sont régis par les mêmes forces, et ils
ne diffèrent que par les conditions particulières dans lesquelles la loi vitale
se manifeste.
§ II. — Acquérir de l'expérience et s'appuyer sur l'observation est autre
chose que faire des expériences et faire des observations.
Le reproche général que j'adresserai aux définitions qui précèdent, c'est
d'avoir donné aux mots un sens trop circonscrit en ne tenant compte que de
l'art de l'investigation, au lieu d'envisager en même temps l'observation et
l'expérience comme les deux termes extrêmes du raisonnement
Page 20
expérimental. Aussi voyons- nous ces définitions manquer de clarté et de
généralité. Je pense donc que, pour donner à la définition toute son utilité et
toute sa valeur, il faut distinguer ce qui appartient au procédé d'investigation
employé pour obtenir les faits, de ce qui appartient au procédé intellectuel
qui les met en oeuvre et en fait à la fois le point d'appui et le criterium de la
méthode expérimentale.
Dans la langue française, le mot expérience au singulier signifie d'une
manière générale et abstraite l'instruction acquise par l'usage de la vie.
Quand on applique à un médecin le mot expérience pris au singulier, il
exprime l'instruction qu'il a acquise par l'exercice de la médecine. Il en est
de même pour les autres professions, et c'est dans ce sens que l'on dit qu'un
homme a acquis de l'expérience, qu'il a de l'expérience. Ensuite on a donné
par extension et dans un sens concret le nom d'expériences aux faits qui
nous fournissent cette instruction expérimentale des choses.
Le mot observation, au singulier, dans son acception générale et abstraite,
signifie la constatation exacte d'un fait à l'aide de moyens d'investigation et
d'études appropriées à cette constatation. Par extension et dans un sens
concret, on a donné aussi le nom d'observations aux faits constatés, et c'est
dans ce sens que l'on dit observations médicales, observations
astronomiques, etc.
Quand on parle d'une manière concrète, et quand on dit faire des
expériences ou faire des observations, cela signifie qu'on se livre à
l'investigation et à la recherche, que l'on tente des essais, des épreuves, dans
le but d'acquérir des faits dont l'esprit, à l'aide du raisonnement, pourra tirer
une connaissance ou une instruction.
Quand on parle d'une manière abstraite et quand on dit s'appuyer sur
l'observation et acquérir de l'expérience, cela signifie que l'observation est
le point d'appui de l'esprit qui raisonne, et l'expérience le point d'appui de
généralité. Je pense donc que, pour donner à la définition toute son utilité et
toute sa valeur, il faut distinguer ce qui appartient au procédé d'investigation
employé pour obtenir les faits, de ce qui appartient au procédé intellectuel
qui les met en oeuvre et en fait à la fois le point d'appui et le criterium de la
méthode expérimentale.
Dans la langue française, le mot expérience au singulier signifie d'une
manière générale et abstraite l'instruction acquise par l'usage de la vie.
Quand on applique à un médecin le mot expérience pris au singulier, il
exprime l'instruction qu'il a acquise par l'exercice de la médecine. Il en est
de même pour les autres professions, et c'est dans ce sens que l'on dit qu'un
homme a acquis de l'expérience, qu'il a de l'expérience. Ensuite on a donné
par extension et dans un sens concret le nom d'expériences aux faits qui
nous fournissent cette instruction expérimentale des choses.
Le mot observation, au singulier, dans son acception générale et abstraite,
signifie la constatation exacte d'un fait à l'aide de moyens d'investigation et
d'études appropriées à cette constatation. Par extension et dans un sens
concret, on a donné aussi le nom d'observations aux faits constatés, et c'est
dans ce sens que l'on dit observations médicales, observations
astronomiques, etc.
Quand on parle d'une manière concrète, et quand on dit faire des
expériences ou faire des observations, cela signifie qu'on se livre à
l'investigation et à la recherche, que l'on tente des essais, des épreuves, dans
le but d'acquérir des faits dont l'esprit, à l'aide du raisonnement, pourra tirer
une connaissance ou une instruction.
Quand on parle d'une manière abstraite et quand on dit s'appuyer sur
l'observation et acquérir de l'expérience, cela signifie que l'observation est
le point d'appui de l'esprit qui raisonne, et l'expérience le point d'appui de
Page 21
l'esprit qui conclut ou mieux encore le fruit d'un raisonnement juste
appliqué à l'interprétation des faits. D'où il suit que l'on peut acquérir de
l'expérience sans faire des expériences, par cela seul qu'on raisonne
convenablement sur les faits bien établis, de même que l'on peut faire des
expériences et des observations sans acquérir de l'expérience, si l'on se
borne à la constatation des faits.
L'observation est donc ce qui montre les faits; l'expérience est ce qui
instruit sur les faits et ce qui donne de l'expérience relativement à une
chose. Mais comme cette instruction ne peut arriver que par une
comparaison et un jugement, c'est-à-dire par suite d'un raisonnement, il en
résulte que l'homme seul est capable d'acquérir de l'expérience et de se
perfectionner par elle.
«L'expérience, dit Goethe, corrige l'homme chaque jour.» Mais c'est
parce qu'il raisonne juste et expérimentalement sur ce qu'il observe; sans
cela il ne se corrigerait pas. L'homme qui a perdu la raison, l'aliéné, ne
s'instruit plus par l'expérience, il ne raisonne plus expérimentalement.
L'expérience est donc le privilège de la raison. «À l'homme seul appartient
de vérifier ses pensées, de les ordonner; à l'homme seul appartient de
corriger, de rectifier, d'améliorer, de perfectionner et de pouvoir ainsi tous
les jours se rendre plus habile, plus sage et plus heureux. Pour l'homme
seul, enfin, existe un art, un art suprême, dont tous les arts les plus vantés ne
sont que les instruments et l'ouvrage: l'art de la raison, le raisonnement[5].»
Nous donnerons au mot expérience, en médecine expérimentale, le même
sens général qu'il conserve partout. Le savant s'instruit chaque jour par
l'expérience; par elle il corrige incessamment ses idées scientifiques, ses
théories, les rectifie pour les mettre en harmonie avec un nombre de faits de
plus en plus grands, et pour approcher ainsi de plus en plus de la vérité.
appliqué à l'interprétation des faits. D'où il suit que l'on peut acquérir de
l'expérience sans faire des expériences, par cela seul qu'on raisonne
convenablement sur les faits bien établis, de même que l'on peut faire des
expériences et des observations sans acquérir de l'expérience, si l'on se
borne à la constatation des faits.
L'observation est donc ce qui montre les faits; l'expérience est ce qui
instruit sur les faits et ce qui donne de l'expérience relativement à une
chose. Mais comme cette instruction ne peut arriver que par une
comparaison et un jugement, c'est-à-dire par suite d'un raisonnement, il en
résulte que l'homme seul est capable d'acquérir de l'expérience et de se
perfectionner par elle.
«L'expérience, dit Goethe, corrige l'homme chaque jour.» Mais c'est
parce qu'il raisonne juste et expérimentalement sur ce qu'il observe; sans
cela il ne se corrigerait pas. L'homme qui a perdu la raison, l'aliéné, ne
s'instruit plus par l'expérience, il ne raisonne plus expérimentalement.
L'expérience est donc le privilège de la raison. «À l'homme seul appartient
de vérifier ses pensées, de les ordonner; à l'homme seul appartient de
corriger, de rectifier, d'améliorer, de perfectionner et de pouvoir ainsi tous
les jours se rendre plus habile, plus sage et plus heureux. Pour l'homme
seul, enfin, existe un art, un art suprême, dont tous les arts les plus vantés ne
sont que les instruments et l'ouvrage: l'art de la raison, le raisonnement[5].»
Nous donnerons au mot expérience, en médecine expérimentale, le même
sens général qu'il conserve partout. Le savant s'instruit chaque jour par
l'expérience; par elle il corrige incessamment ses idées scientifiques, ses
théories, les rectifie pour les mettre en harmonie avec un nombre de faits de
plus en plus grands, et pour approcher ainsi de plus en plus de la vérité.
Page 22
On peut s'instruire, c'est-à-dire acquérir de l'expérience sur ce qui nous
entoure, de deux manières, empiriquement et expérimentalement. Il y a
d'abord une sorte d'instruction ou d'expérience inconsciente et empirique,
que l'on obtient par la pratique de chaque chose. Mais cette connaissance
que l'on acquiert ainsi n'en est pas moins nécessairement accompagnée d'un
raisonnement expérimental vague que l'on se fait sans s'en rendre compte, et
par suite duquel on rapproche les faits afin de porter sur eux un jugement.
L'expérience peut donc s'acquérir par un raisonnement empirique et
inconscient; mais cette marche obscure et spontanée de l'esprit a été érigée
par le savant en une méthode claire et raisonnée, qui procède alors plus
rapidement et d'une manière consciente vers un but déterminé. Telle est la
méthode expérimentale dans les sciences, d'après laquelle l'expérience est
toujours acquise en vertu d'un raisonnement précis établi sur une idée qu'a
fait naître l'observation et que contrôle l'expérience. En effet, il y a dans
toute connaissance expérimentale trois phases: observation faite,
comparaison établie et jugement motivé. La méthode expérimentale ne fait
pas autre chose que porter un jugement sur les faits qui nous entourent, à
l'aide d'un criterium qui n'est lui-même qu'un autre fait disposé de façon à
contrôler le jugement et à donner l'expérience. Prise dans ce sens général,
l'expérience est l'unique source des connaissances humaines. L'esprit n'a en
lui-même que le sentiment d'une relation nécessaire dans les choses, mais il
ne peut connaître la forme de cette relation que par l'expérience.
Il y aura donc deux choses à considérer dans la méthode expérimentale:
1° l'art d'obtenir des faits exacts au moyen d'une investigation rigoureuse;
2° l'art de les mettre en oeuvre au moyen d'un raisonnement expérimental
afin d'en faire ressortir la connaissance de la loi des phénomènes. Nous
avons dit que le raisonnement expérimental s'exerce toujours et
nécessairement sur deux faits à la fois, l'un qui lui sert de point de départ:
l'observation; l'autre qui lui sert de conclusion ou de contrôle: l'expérience.
entoure, de deux manières, empiriquement et expérimentalement. Il y a
d'abord une sorte d'instruction ou d'expérience inconsciente et empirique,
que l'on obtient par la pratique de chaque chose. Mais cette connaissance
que l'on acquiert ainsi n'en est pas moins nécessairement accompagnée d'un
raisonnement expérimental vague que l'on se fait sans s'en rendre compte, et
par suite duquel on rapproche les faits afin de porter sur eux un jugement.
L'expérience peut donc s'acquérir par un raisonnement empirique et
inconscient; mais cette marche obscure et spontanée de l'esprit a été érigée
par le savant en une méthode claire et raisonnée, qui procède alors plus
rapidement et d'une manière consciente vers un but déterminé. Telle est la
méthode expérimentale dans les sciences, d'après laquelle l'expérience est
toujours acquise en vertu d'un raisonnement précis établi sur une idée qu'a
fait naître l'observation et que contrôle l'expérience. En effet, il y a dans
toute connaissance expérimentale trois phases: observation faite,
comparaison établie et jugement motivé. La méthode expérimentale ne fait
pas autre chose que porter un jugement sur les faits qui nous entourent, à
l'aide d'un criterium qui n'est lui-même qu'un autre fait disposé de façon à
contrôler le jugement et à donner l'expérience. Prise dans ce sens général,
l'expérience est l'unique source des connaissances humaines. L'esprit n'a en
lui-même que le sentiment d'une relation nécessaire dans les choses, mais il
ne peut connaître la forme de cette relation que par l'expérience.
Il y aura donc deux choses à considérer dans la méthode expérimentale:
1° l'art d'obtenir des faits exacts au moyen d'une investigation rigoureuse;
2° l'art de les mettre en oeuvre au moyen d'un raisonnement expérimental
afin d'en faire ressortir la connaissance de la loi des phénomènes. Nous
avons dit que le raisonnement expérimental s'exerce toujours et
nécessairement sur deux faits à la fois, l'un qui lui sert de point de départ:
l'observation; l'autre qui lui sert de conclusion ou de contrôle: l'expérience.
Page 23
Toutefois ce n'est, en quelque sorte, que comme abstraction logique et en
raison de la place qu'ils occupent qu'on peut distinguer, dans le
raisonnement, le fait observation du fait expérience.
Mais, en dehors du raisonnement expérimental, l'observation et
l'expérience n'existent plus dans le sens abstrait qui précède; il n'y a dans
l'une comme dans l'autre que des faits concrets qu'il s'agit d'obtenir par des
procédés d'investigation exacts et rigoureux. Nous verrons plus loin que
l'investigateur doit être lui-même distingué en observateur et en
expérimentateur; non suivant qu'il est actif ou passif dans la production des
phénomènes, mais suivant qu'il agit ou non sur eux pour s'en rendre maître.
§ III. — De l'investigateur; de la recherche scientifique.
L'art de l'investigation scientifique est la pierre angulaire de toutes les
sciences expérimentales. Si les faits qui servent de base au raisonnement
sont mal établis ou erronés, tout s'écroulera ou tout deviendra faux; et c'est
ainsi que, le plus souvent, les erreurs dans les théories scientifiques ont pour
origine des erreurs de faits.
Dans l'investigation considérée comme art de recherches expérimentales,
il n'y a que des faits mis en lumière par l'investigateur et constatés le plus
rigoureusement possible, à l'aide des moyens les mieux appropriés. Il n'y a
plus lieu de distinguer ici l'observateur de l'expérimentateur par la nature
des procédés de recherches mis en usage. J'ai montré dans le paragraphe
précédent que les définitions et les distinctions qu'on a essayé d'établir
d'après l'activité ou la passivité de l'investigation, ne sont pas soutenables.
En effet, l'observateur et l'expérimentateur sont des investigateurs qui
cherchent à constater les faits de leur mieux et qui emploient à cet effet des
moyens d'étude plus ou moins compliqués, selon la complexité des
raison de la place qu'ils occupent qu'on peut distinguer, dans le
raisonnement, le fait observation du fait expérience.
Mais, en dehors du raisonnement expérimental, l'observation et
l'expérience n'existent plus dans le sens abstrait qui précède; il n'y a dans
l'une comme dans l'autre que des faits concrets qu'il s'agit d'obtenir par des
procédés d'investigation exacts et rigoureux. Nous verrons plus loin que
l'investigateur doit être lui-même distingué en observateur et en
expérimentateur; non suivant qu'il est actif ou passif dans la production des
phénomènes, mais suivant qu'il agit ou non sur eux pour s'en rendre maître.
§ III. — De l'investigateur; de la recherche scientifique.
L'art de l'investigation scientifique est la pierre angulaire de toutes les
sciences expérimentales. Si les faits qui servent de base au raisonnement
sont mal établis ou erronés, tout s'écroulera ou tout deviendra faux; et c'est
ainsi que, le plus souvent, les erreurs dans les théories scientifiques ont pour
origine des erreurs de faits.
Dans l'investigation considérée comme art de recherches expérimentales,
il n'y a que des faits mis en lumière par l'investigateur et constatés le plus
rigoureusement possible, à l'aide des moyens les mieux appropriés. Il n'y a
plus lieu de distinguer ici l'observateur de l'expérimentateur par la nature
des procédés de recherches mis en usage. J'ai montré dans le paragraphe
précédent que les définitions et les distinctions qu'on a essayé d'établir
d'après l'activité ou la passivité de l'investigation, ne sont pas soutenables.
En effet, l'observateur et l'expérimentateur sont des investigateurs qui
cherchent à constater les faits de leur mieux et qui emploient à cet effet des
moyens d'étude plus ou moins compliqués, selon la complexité des
Page 24
phénomènes qu'ils étudient. Ils peuvent, l'un et l'autre, avoir besoin de la
même activité manuelle et intellectuelle, de la même habileté, du même
esprit d'invention, pour créer et perfectionner les divers appareils ou
instruments d'investigation qui leur sont communs pour la plupart. Chaque
science a en quelque sorte un genre d'investigation qui lui est propre et un
attirail d'instruments et de procédés spéciaux. Cela se conçoit d'ailleurs
puisque chaque science se distingue par la nature de ses problèmes et par la
diversité des phénomènes qu'elle étudie. L'investigation médicale est la plus
compliquée de toutes; elle comprend tous les procédés qui sont propres aux
recherches anatomiques, physiologiques, pathologiques et thérapeutiques,
et, de plus, en se développant, elle emprunte à la chimie et à la physique
une foule de moyens de recherches qui deviennent pour elle de puissants
auxiliaires. Tous les progrès des sciences expérimentales se mesurent par le
perfectionnement de leurs moyens d'investigation. Tout l'avenir de la
médecine expérimentale est subordonné à la création d'une méthode de
recherche applicable avec fruit à l'étude des phénomènes de la vie, soit à
l'état normal, soit à l'état pathologique. Je n'insisterai pas ici sur la nécessité
d'une telle méthode d'investigation expérimentale en médecine, et je
n'essayerai pas même d'en énumérer les difficultés. Je me bornerai à dire
que toute ma vie scientifique est vouée à concourir pour ma part à cette
oeuvre immense que la science moderne aura la gloire d'avoir comprise et
le mérite d'avoir inaugurée, en laissant aux siècles futurs le soin de la
continuer et de la fonder définitivement. Les deux volumes qui
constitueront mon ouvrage sur les Principes de la médecine expérimentale
seront uniquement consacrés au développement de procédés d'investigation
expérimentale appliqués à la physiologie, à la pathologie et à la
thérapeutique. Mais comme il est impossible à un seul d'envisager toutes les
faces de l'investigation médicale, et pour me limiter encore dans un sujet
aussi vaste, je m'occuperai plus particulièrement de la régularisation des
procédés de vivisections zoologiques. Cette branche de l'investigation
même activité manuelle et intellectuelle, de la même habileté, du même
esprit d'invention, pour créer et perfectionner les divers appareils ou
instruments d'investigation qui leur sont communs pour la plupart. Chaque
science a en quelque sorte un genre d'investigation qui lui est propre et un
attirail d'instruments et de procédés spéciaux. Cela se conçoit d'ailleurs
puisque chaque science se distingue par la nature de ses problèmes et par la
diversité des phénomènes qu'elle étudie. L'investigation médicale est la plus
compliquée de toutes; elle comprend tous les procédés qui sont propres aux
recherches anatomiques, physiologiques, pathologiques et thérapeutiques,
et, de plus, en se développant, elle emprunte à la chimie et à la physique
une foule de moyens de recherches qui deviennent pour elle de puissants
auxiliaires. Tous les progrès des sciences expérimentales se mesurent par le
perfectionnement de leurs moyens d'investigation. Tout l'avenir de la
médecine expérimentale est subordonné à la création d'une méthode de
recherche applicable avec fruit à l'étude des phénomènes de la vie, soit à
l'état normal, soit à l'état pathologique. Je n'insisterai pas ici sur la nécessité
d'une telle méthode d'investigation expérimentale en médecine, et je
n'essayerai pas même d'en énumérer les difficultés. Je me bornerai à dire
que toute ma vie scientifique est vouée à concourir pour ma part à cette
oeuvre immense que la science moderne aura la gloire d'avoir comprise et
le mérite d'avoir inaugurée, en laissant aux siècles futurs le soin de la
continuer et de la fonder définitivement. Les deux volumes qui
constitueront mon ouvrage sur les Principes de la médecine expérimentale
seront uniquement consacrés au développement de procédés d'investigation
expérimentale appliqués à la physiologie, à la pathologie et à la
thérapeutique. Mais comme il est impossible à un seul d'envisager toutes les
faces de l'investigation médicale, et pour me limiter encore dans un sujet
aussi vaste, je m'occuperai plus particulièrement de la régularisation des
procédés de vivisections zoologiques. Cette branche de l'investigation
Page 25
biologique est sans contredit la plus délicate et la plus difficile; mais je la
considère comme la plus féconde et comme étant celle qui peut être d'une
plus grande utilité immédiate à l'avancement de la médecine expérimentale.
Dans l'investigation scientifique, les moindres procédés sont de la plus
haute importance. Le choix heureux d'un animal, un instrument construit
d'une certaine façon, l'emploi d'un réactif au lieu d'un autre, suffisent
souvent pour résoudre les questions générales les plus élevées. Chaque fois
qu'un moyen nouveau et sûr d'analyse expérimentale surgit, on voit toujours
la science faire des progrès dans les questions auxquelles ce moyen peut
être appliqué. Par contre, une mauvaise méthode et des procédés de
recherche défectueux peuvent entraîner dans les erreurs les plus graves et
retarder la science en la fourvoyant. En un mot, les plus grandes vérités
scientifiques ont leurs racines dans les détails de l'investigation
expérimentale qui constituent en quelque sorte le sol dans lequel ces vérités
se développent.
Il faut avoir été élevé et avoir vécu dans les laboratoires pour bien sentir
toute l'importance de tous ces détails de procédés d'investigation, qui sont si
souvent ignorés et méprisés par les faux savants qui s'intitulent
généralisateurs. Pourtant on n'arrivera jamais à des généralisations vraiment
fécondes et lumineuses sur les phénomènes vitaux, qu'autant qu'on aura
expérimenté soi-même et remué dans l'hôpital, l'amphithéâtre ou le
laboratoire, le terrain fétide ou palpitant de la vie. On a dit quelque part que
la vraie science devait être comparée à un plateau fleuri et délicieux sur
lequel on ne pouvait arriver qu'après avoir gravi des pentes escarpées et
s'être écorché les jambes à travers les ronces et les broussailles. S'il fallait
donner une comparaison qui exprimât mon sentiment sur la science de la
vie, je dirais que c'est un salon superbe tout resplendissant de lumière, dans
lequel on ne peut parvenir qu'en passant par une longue et affreuse cuisine.
considère comme la plus féconde et comme étant celle qui peut être d'une
plus grande utilité immédiate à l'avancement de la médecine expérimentale.
Dans l'investigation scientifique, les moindres procédés sont de la plus
haute importance. Le choix heureux d'un animal, un instrument construit
d'une certaine façon, l'emploi d'un réactif au lieu d'un autre, suffisent
souvent pour résoudre les questions générales les plus élevées. Chaque fois
qu'un moyen nouveau et sûr d'analyse expérimentale surgit, on voit toujours
la science faire des progrès dans les questions auxquelles ce moyen peut
être appliqué. Par contre, une mauvaise méthode et des procédés de
recherche défectueux peuvent entraîner dans les erreurs les plus graves et
retarder la science en la fourvoyant. En un mot, les plus grandes vérités
scientifiques ont leurs racines dans les détails de l'investigation
expérimentale qui constituent en quelque sorte le sol dans lequel ces vérités
se développent.
Il faut avoir été élevé et avoir vécu dans les laboratoires pour bien sentir
toute l'importance de tous ces détails de procédés d'investigation, qui sont si
souvent ignorés et méprisés par les faux savants qui s'intitulent
généralisateurs. Pourtant on n'arrivera jamais à des généralisations vraiment
fécondes et lumineuses sur les phénomènes vitaux, qu'autant qu'on aura
expérimenté soi-même et remué dans l'hôpital, l'amphithéâtre ou le
laboratoire, le terrain fétide ou palpitant de la vie. On a dit quelque part que
la vraie science devait être comparée à un plateau fleuri et délicieux sur
lequel on ne pouvait arriver qu'après avoir gravi des pentes escarpées et
s'être écorché les jambes à travers les ronces et les broussailles. S'il fallait
donner une comparaison qui exprimât mon sentiment sur la science de la
vie, je dirais que c'est un salon superbe tout resplendissant de lumière, dans
lequel on ne peut parvenir qu'en passant par une longue et affreuse cuisine.
Page 26
§ IV. — De l'observateur et de l'expérimentateur; des sciences
d'observation et d'expérimentation.
Nous venons de voir, qu'au point de vue de l'art de l'investigation,
l'observation et l'expérience ne doivent être considérées que comme des
faits mis en lumière par l'investigateur, et nous avons ajouté que la méthode
d'investigation ne distingue pas celui qui observe de celui qui expérimente.
Où donc se trouve dès lors, demandera-t-on, la distinction entre
l'observateur et l'expérimentateur? Le voici: on donne le nom d'observateur
à celui qui applique les procédés d'investigations simples ou complexes à
l'étude de phénomènes qu'il ne fait pas varier et qu'il recueille, par
conséquent, tels que la nature les lui offre. On donne le nom
d'expérimentateur à celui qui emploie les procédés d'investigation simples
ou complexes pour faire varier ou modifier, dans un but quelconque, les
phénomènes naturels et les faire apparaître dans des circonstances ou dans
des conditions dans lesquelles la nature ne les lui présentait pas. Dans ce
sens, l'observation est l'investigation d'un phénomène naturel, et
l'expérience est l'investigation d'un phénomène modifié par l'investigateur.
Cette distinction qui semble être tout extrinsèque et résider simplement
dans une définition de mots, donne cependant, comme nous allons le voir,
le seul sens suivant lequel il faut comprendre la différence importante qui
sépare les sciences d'observation des sciences d'expérimentation ou
expérimentales.
Nous avons dit, dans un paragraphe précédent, qu'au point de vue du
raisonnement expérimental les mots observation et expérience pris dans un
sens abstrait signifient, le premier, la constatation pure et simple d'un fait, le
second, le contrôle d'une idée par un fait. Mais si nous n'envisagions
l'observation que dans ce sens abstrait, il ne nous serait pas possible d'en
tirer une science d'observation. La simple constatation des faits ne pourra
d'observation et d'expérimentation.
Nous venons de voir, qu'au point de vue de l'art de l'investigation,
l'observation et l'expérience ne doivent être considérées que comme des
faits mis en lumière par l'investigateur, et nous avons ajouté que la méthode
d'investigation ne distingue pas celui qui observe de celui qui expérimente.
Où donc se trouve dès lors, demandera-t-on, la distinction entre
l'observateur et l'expérimentateur? Le voici: on donne le nom d'observateur
à celui qui applique les procédés d'investigations simples ou complexes à
l'étude de phénomènes qu'il ne fait pas varier et qu'il recueille, par
conséquent, tels que la nature les lui offre. On donne le nom
d'expérimentateur à celui qui emploie les procédés d'investigation simples
ou complexes pour faire varier ou modifier, dans un but quelconque, les
phénomènes naturels et les faire apparaître dans des circonstances ou dans
des conditions dans lesquelles la nature ne les lui présentait pas. Dans ce
sens, l'observation est l'investigation d'un phénomène naturel, et
l'expérience est l'investigation d'un phénomène modifié par l'investigateur.
Cette distinction qui semble être tout extrinsèque et résider simplement
dans une définition de mots, donne cependant, comme nous allons le voir,
le seul sens suivant lequel il faut comprendre la différence importante qui
sépare les sciences d'observation des sciences d'expérimentation ou
expérimentales.
Nous avons dit, dans un paragraphe précédent, qu'au point de vue du
raisonnement expérimental les mots observation et expérience pris dans un
sens abstrait signifient, le premier, la constatation pure et simple d'un fait, le
second, le contrôle d'une idée par un fait. Mais si nous n'envisagions
l'observation que dans ce sens abstrait, il ne nous serait pas possible d'en
tirer une science d'observation. La simple constatation des faits ne pourra
Page 27
jamais parvenir à constituer une science. On aurait beau multiplier les faits
ou les observations, que cela n'en apprendrait pas davantage. Pour
s'instruire, il faut nécessairement raisonner sur ce que l'on a observé,
comparer les faits et les juger par d'autres faits qui servent de contrôle. Mais
une observation peut servir de contrôle à une autre observation. De sorte
qu'une science d'observation sera simplement une science faite avec des
observations, c'est-à-dire une science dans laquelle on raisonnera sur des
faits d'observation naturelle, tels que nous les avons définis plus haut. Une
science expérimentale ou d'expérimentation sera une science faite avec des
expériences, c'est-à-dire dans laquelle on raisonnera sur des faits
d'expérimentation obtenus dans des conditions que l'expérimentateur a
créées et déterminées lui-même.
Il y a des sciences qui, comme l'astronomie, resteront toujours pour nous
des sciences d'observation, parce que les phénomènes qu'elles étudient sont
hors de notre sphère d'action; mais les sciences terrestres peuvent être à la
fois des sciences d'observation et des sciences expérimentales. Il faut
ajouter que toutes ces sciences commencent par être des sciences
d'observation pure; ce n'est qu'en avançant dans l'analyse des phénomènes
qu'elles deviennent expérimentales, parce que l'observateur, se transformant
en expérimentateur, imagine des procédés d'investigation pour pénétrer
dans les corps et faire varier les conditions des phénomènes.
L'expérimentation n'est que la mise en oeuvre des procédés d'investigation
qui sont spéciaux à l'expérimentateur.
Maintenant, quant au raisonnement expérimental, il sera absolument le
même dans les sciences d'observation et dans les sciences expérimentales. Il
y aura toujours jugement par une comparaison s'appuyant sur deux faits,
l'un qui sert de point de départ, l'autre qui sert de conclusion au
raisonnement. Seulement dans les sciences d'observation les deux faits
seront toujours des observations; tandis que dans les sciences
ou les observations, que cela n'en apprendrait pas davantage. Pour
s'instruire, il faut nécessairement raisonner sur ce que l'on a observé,
comparer les faits et les juger par d'autres faits qui servent de contrôle. Mais
une observation peut servir de contrôle à une autre observation. De sorte
qu'une science d'observation sera simplement une science faite avec des
observations, c'est-à-dire une science dans laquelle on raisonnera sur des
faits d'observation naturelle, tels que nous les avons définis plus haut. Une
science expérimentale ou d'expérimentation sera une science faite avec des
expériences, c'est-à-dire dans laquelle on raisonnera sur des faits
d'expérimentation obtenus dans des conditions que l'expérimentateur a
créées et déterminées lui-même.
Il y a des sciences qui, comme l'astronomie, resteront toujours pour nous
des sciences d'observation, parce que les phénomènes qu'elles étudient sont
hors de notre sphère d'action; mais les sciences terrestres peuvent être à la
fois des sciences d'observation et des sciences expérimentales. Il faut
ajouter que toutes ces sciences commencent par être des sciences
d'observation pure; ce n'est qu'en avançant dans l'analyse des phénomènes
qu'elles deviennent expérimentales, parce que l'observateur, se transformant
en expérimentateur, imagine des procédés d'investigation pour pénétrer
dans les corps et faire varier les conditions des phénomènes.
L'expérimentation n'est que la mise en oeuvre des procédés d'investigation
qui sont spéciaux à l'expérimentateur.
Maintenant, quant au raisonnement expérimental, il sera absolument le
même dans les sciences d'observation et dans les sciences expérimentales. Il
y aura toujours jugement par une comparaison s'appuyant sur deux faits,
l'un qui sert de point de départ, l'autre qui sert de conclusion au
raisonnement. Seulement dans les sciences d'observation les deux faits
seront toujours des observations; tandis que dans les sciences
Page 28
expérimentales les deux faits pourront être empruntés à l'expérimentation
exclusivement, ou à l'expérimentation et à l'observation à la fois, selon les
cas et suivant que l'on pénètre plus ou moins profondément dans l'analyse
expérimentale. Un médecin qui observe une maladie dans diverses
circonstances, qui raisonne sur l'influence de ces circonstances, et qui en
tire des conséquences qui se trouvent contrôlées par d'autres observations;
ce médecin fera un raisonnement expérimental quoiqu'il ne fasse pas
d'expériences. Mais s'il veut aller plus loin et connaître le mécanisme
intérieur de la maladie, il aura affaire à des phénomènes cachés, alors il
devra expérimenter; mais il raisonnera toujours de même.
Un naturaliste qui observe des animaux dans toutes les conditions de leur
existence et qui tire de ces observations des conséquences qui se trouvent
vérifiées et contrôlées par d'autres observations, ce naturaliste emploiera la
méthode expérimentale, quoiqu'il ne fasse pas de l'expérimentation
proprement dite. Mais s'il lui faut aller observer des phénomènes dans
l'estomac, il doit imaginer des procédés d'expérimentation plus ou moins
complexes pour voir dans une cavité cachée à ses regards. Néanmoins le
raisonnement expérimental est toujours le même; Réaumur et Spallanzani
appliquent également la méthode expérimentale quand ils font leurs
observations d'histoire naturelle ou leurs expériences sur la digestion.
Quand Pascal fit une observation barométrique au bas de la tour Saint-
Jacques et qu'il en institua ensuite une autre sur le haut de la tour, on admet
qu'il fit une expérience, et cependant ce ne sont que deux observations
comparées sur la pression de l'air, exécutées en vue de l'idée préconçue que
cette pression devait varier suivant les hauteurs. Au contraire, quand
Jenner[6] observait le coucou sur un arbre avec une longue vue afin de ne
point l'effaroucher, il faisait une simple observation, parce qu'il ne la
comparait pas à une première pour en tirer une conclusion et porter sur elle
un jugement. De même un astronome fait d'abord des observations, et
ensuite raisonne sur elles pour en tirer un ensemble de notions qu'il contrôle
exclusivement, ou à l'expérimentation et à l'observation à la fois, selon les
cas et suivant que l'on pénètre plus ou moins profondément dans l'analyse
expérimentale. Un médecin qui observe une maladie dans diverses
circonstances, qui raisonne sur l'influence de ces circonstances, et qui en
tire des conséquences qui se trouvent contrôlées par d'autres observations;
ce médecin fera un raisonnement expérimental quoiqu'il ne fasse pas
d'expériences. Mais s'il veut aller plus loin et connaître le mécanisme
intérieur de la maladie, il aura affaire à des phénomènes cachés, alors il
devra expérimenter; mais il raisonnera toujours de même.
Un naturaliste qui observe des animaux dans toutes les conditions de leur
existence et qui tire de ces observations des conséquences qui se trouvent
vérifiées et contrôlées par d'autres observations, ce naturaliste emploiera la
méthode expérimentale, quoiqu'il ne fasse pas de l'expérimentation
proprement dite. Mais s'il lui faut aller observer des phénomènes dans
l'estomac, il doit imaginer des procédés d'expérimentation plus ou moins
complexes pour voir dans une cavité cachée à ses regards. Néanmoins le
raisonnement expérimental est toujours le même; Réaumur et Spallanzani
appliquent également la méthode expérimentale quand ils font leurs
observations d'histoire naturelle ou leurs expériences sur la digestion.
Quand Pascal fit une observation barométrique au bas de la tour Saint-
Jacques et qu'il en institua ensuite une autre sur le haut de la tour, on admet
qu'il fit une expérience, et cependant ce ne sont que deux observations
comparées sur la pression de l'air, exécutées en vue de l'idée préconçue que
cette pression devait varier suivant les hauteurs. Au contraire, quand
Jenner[6] observait le coucou sur un arbre avec une longue vue afin de ne
point l'effaroucher, il faisait une simple observation, parce qu'il ne la
comparait pas à une première pour en tirer une conclusion et porter sur elle
un jugement. De même un astronome fait d'abord des observations, et
ensuite raisonne sur elles pour en tirer un ensemble de notions qu'il contrôle
Page 29
par des observations faites dans des conditions propres à ce but. Or cet
astronome raisonne comme les expérimentateurs, parce que l'expérience
acquise implique partout jugement et comparaison entre deux faits liés dans
l'esprit par une idée.
Toutefois, ainsi que nous l'avons déjà dit, il faut bien distinguer
l'astronome du savant qui s'occupe des sciences terrestres, en ce que
l'astronome est forcé de se borner à l'observation, ne pouvant pas aller dans
le ciel expérimenter sur les planètes. C'est là précisément, dans cette
puissance de l'investigateur d'agir sur les phénomènes, que se trouve la
différence qui sépare les sciences dites d'expérimentation, des sciences dites
d'observation. Laplace considère que l'astronomie est une science
d'observation parce qu'on ne peut qu'observer le mouvement des planètes;
on ne saurait en effet les atteindre pour modifier leur marche et leur
appliquer l'expérimentation. «Sur la terre, dit Laplace, nous faisons varier
les phénomènes par des expériences; dans le ciel, nous déterminons avec
soin tous ceux que nous offrent les mouvements célestes[7].» Certains
médecins qualifient la médecine de science d'observation, parce qu'ils ont
pensé à tort que l'expérimentation ne lui était pas applicable.
Au fond toutes les sciences raisonnent de même et visent au même but.
Toutes veulent arriver à la connaissance de la loi des phénomènes de
manière à pouvoir prévoir, faire varier ou maîtriser ces phénomènes. Or,
l'astronome prédit les mouvements des astres, il en tire une foule de notions
pratiques, mais il ne peut modifier par l'expérimentation les phénomènes
célestes comme le font le chimiste et le physicien pour ce qui concerne leur
science.
Donc, s'il n'y a pas, au point de vue de la méthode philosophique, de
différence essentielle entre les sciences d'observation et les sciences
d'expérimentation, il en existe cependant une réelle au point de vue des
astronome raisonne comme les expérimentateurs, parce que l'expérience
acquise implique partout jugement et comparaison entre deux faits liés dans
l'esprit par une idée.
Toutefois, ainsi que nous l'avons déjà dit, il faut bien distinguer
l'astronome du savant qui s'occupe des sciences terrestres, en ce que
l'astronome est forcé de se borner à l'observation, ne pouvant pas aller dans
le ciel expérimenter sur les planètes. C'est là précisément, dans cette
puissance de l'investigateur d'agir sur les phénomènes, que se trouve la
différence qui sépare les sciences dites d'expérimentation, des sciences dites
d'observation. Laplace considère que l'astronomie est une science
d'observation parce qu'on ne peut qu'observer le mouvement des planètes;
on ne saurait en effet les atteindre pour modifier leur marche et leur
appliquer l'expérimentation. «Sur la terre, dit Laplace, nous faisons varier
les phénomènes par des expériences; dans le ciel, nous déterminons avec
soin tous ceux que nous offrent les mouvements célestes[7].» Certains
médecins qualifient la médecine de science d'observation, parce qu'ils ont
pensé à tort que l'expérimentation ne lui était pas applicable.
Au fond toutes les sciences raisonnent de même et visent au même but.
Toutes veulent arriver à la connaissance de la loi des phénomènes de
manière à pouvoir prévoir, faire varier ou maîtriser ces phénomènes. Or,
l'astronome prédit les mouvements des astres, il en tire une foule de notions
pratiques, mais il ne peut modifier par l'expérimentation les phénomènes
célestes comme le font le chimiste et le physicien pour ce qui concerne leur
science.
Donc, s'il n'y a pas, au point de vue de la méthode philosophique, de
différence essentielle entre les sciences d'observation et les sciences
d'expérimentation, il en existe cependant une réelle au point de vue des
Page 30
conséquences pratiques que l'homme peut en tirer, et relativement à la
puissance qu'il acquiert par leur moyen. Dans les sciences d'observation,
l'homme observe et raisonne expérimentalement, mais il n'expérimente pas;
et dans ce sens ou pourrait dire qu'une science d'observation est une science
passive. Dans les sciences d'expérimentation, l'homme observe, mais de
plus il agit sur la matière, en analyse les propriétés et provoque à son profit
l'apparition de phénomènes, qui sans doute se passent toujours suivant les
lois naturelles, mais dans des conditions que la nature n'avait souvent pas
encore réalisées. À l'aide de ces sciences expérimentales actives, l'homme
devient un inventeur de phénomènes, un véritable contremaître de la
création; et l'on ne saurait, sous ce rapport, assigner de limites à la
puissance qu'il peut acquérir sur la nature, par les progrès futurs des
sciences expérimentales.
Maintenant reste la question de savoir si la médecine doit demeurer une
science d'observation ou devenir une science expérimentale. Sans doute la
médecine doit commencer par être une simple observation clinique. Ensuite
comme l'organisme forme par lui-même une unité harmonique, un petit
monde (microcosme) contenu dans le grand monde (macrocosme), on a pu
soutenir que la vie était indivisible et qu'on devait se borner à observer les
phénomènes que nous offrent dans leur ensemble les organismes vivants
sains et malades, et se contenter de raisonner sur les faits observés. Mais si
l'on admet qu'il faille ainsi se limiter et si l'on pose en principe que la
médecine n'est qu'une science passive d'observation, le médecin ne devra
pas plus toucher au corps humain que l'astronome ne touche aux planètes.
Dès lors l'anatomie normale ou pathologique, les vivisections, appliquées à
la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique, tout cela est
complètement inutile. La médecine ainsi conçue ne peut conduire qu'à
l'expectation et à des prescriptions hygiéniques plus ou moins utiles; mais
c'est la négation d'une médecine active, c'est-à-dire d'une thérapeutique
scientifique et réelle.
puissance qu'il acquiert par leur moyen. Dans les sciences d'observation,
l'homme observe et raisonne expérimentalement, mais il n'expérimente pas;
et dans ce sens ou pourrait dire qu'une science d'observation est une science
passive. Dans les sciences d'expérimentation, l'homme observe, mais de
plus il agit sur la matière, en analyse les propriétés et provoque à son profit
l'apparition de phénomènes, qui sans doute se passent toujours suivant les
lois naturelles, mais dans des conditions que la nature n'avait souvent pas
encore réalisées. À l'aide de ces sciences expérimentales actives, l'homme
devient un inventeur de phénomènes, un véritable contremaître de la
création; et l'on ne saurait, sous ce rapport, assigner de limites à la
puissance qu'il peut acquérir sur la nature, par les progrès futurs des
sciences expérimentales.
Maintenant reste la question de savoir si la médecine doit demeurer une
science d'observation ou devenir une science expérimentale. Sans doute la
médecine doit commencer par être une simple observation clinique. Ensuite
comme l'organisme forme par lui-même une unité harmonique, un petit
monde (microcosme) contenu dans le grand monde (macrocosme), on a pu
soutenir que la vie était indivisible et qu'on devait se borner à observer les
phénomènes que nous offrent dans leur ensemble les organismes vivants
sains et malades, et se contenter de raisonner sur les faits observés. Mais si
l'on admet qu'il faille ainsi se limiter et si l'on pose en principe que la
médecine n'est qu'une science passive d'observation, le médecin ne devra
pas plus toucher au corps humain que l'astronome ne touche aux planètes.
Dès lors l'anatomie normale ou pathologique, les vivisections, appliquées à
la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique, tout cela est
complètement inutile. La médecine ainsi conçue ne peut conduire qu'à
l'expectation et à des prescriptions hygiéniques plus ou moins utiles; mais
c'est la négation d'une médecine active, c'est-à-dire d'une thérapeutique
scientifique et réelle.
Page 31
Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans l'examen d'une définition aussi
importante que celle de la médecine expérimentale. Je me réserve de traiter
ailleurs cette question avec tout le développement nécessaire. Je me borne à
donner simplement ici mon opinion, en disant que je pense que la médecine
est destinée à être une science expérimentale et progressive; et c'est
précisément par suite de mes convictions à cet égard que je compose cet
ouvrage, dans le but de contribuer pour ma part à favoriser le
développement de cette médecine scientifique ou expérimentale.
§ V. — L'expérience n'est au fond qu'une observation provoquée.
Malgré la différence importante que nous venons de signaler entre les
sciences dites d'observation et les sciences dites d'expérimentation,
l'observateur et l'expérimentateur n'en ont pas moins, dans leurs
investigations, pour but commun et immédiat d'établir et de constater des
faits ou des phénomènes aussi rigoureusement que possible, et à l'aide des
moyens les mieux appropriés; ils se comportent absolument comme s'il
s'agissait de deux observations ordinaires. Ce n'est en effet qu'une
constatation de fait dans les deux cas; la seule différence consiste en ce que
le fait que doit constater l'expérimentateur ne s'étant pas présenté
naturellement à lui, il a dû le faire apparaître, c'est-à-dire le provoquer par
une raison particulière et dans un but déterminé. D'où il suit que l'on peut
dire: l'expérience n'est au fond qu'une observation provoquée dans un but
quelconque. Dans la méthode expérimentale, la recherche des faits, c'est-à-
dire l'investigation, s'accompagne toujours d'un raisonnement, de sorte que
le plus ordinairement l'expérimentateur fait une expérience pour contrôler
ou vérifier la valeur d'une idée expérimentale. Alors on peut dire que, dans
ce cas, l'expérience est une observation provoquée dans un but de contrôle.
importante que celle de la médecine expérimentale. Je me réserve de traiter
ailleurs cette question avec tout le développement nécessaire. Je me borne à
donner simplement ici mon opinion, en disant que je pense que la médecine
est destinée à être une science expérimentale et progressive; et c'est
précisément par suite de mes convictions à cet égard que je compose cet
ouvrage, dans le but de contribuer pour ma part à favoriser le
développement de cette médecine scientifique ou expérimentale.
§ V. — L'expérience n'est au fond qu'une observation provoquée.
Malgré la différence importante que nous venons de signaler entre les
sciences dites d'observation et les sciences dites d'expérimentation,
l'observateur et l'expérimentateur n'en ont pas moins, dans leurs
investigations, pour but commun et immédiat d'établir et de constater des
faits ou des phénomènes aussi rigoureusement que possible, et à l'aide des
moyens les mieux appropriés; ils se comportent absolument comme s'il
s'agissait de deux observations ordinaires. Ce n'est en effet qu'une
constatation de fait dans les deux cas; la seule différence consiste en ce que
le fait que doit constater l'expérimentateur ne s'étant pas présenté
naturellement à lui, il a dû le faire apparaître, c'est-à-dire le provoquer par
une raison particulière et dans un but déterminé. D'où il suit que l'on peut
dire: l'expérience n'est au fond qu'une observation provoquée dans un but
quelconque. Dans la méthode expérimentale, la recherche des faits, c'est-à-
dire l'investigation, s'accompagne toujours d'un raisonnement, de sorte que
le plus ordinairement l'expérimentateur fait une expérience pour contrôler
ou vérifier la valeur d'une idée expérimentale. Alors on peut dire que, dans
ce cas, l'expérience est une observation provoquée dans un but de contrôle.
Page 32
Toutefois il importe de rappeler ici, afin de compléter notre définition et
de l'étendre aux sciences d'observation, que, pour contrôler une idée, il n'est
pas toujours absolument nécessaire de faire soi-même une expérience ou
une observation. On sera seulement forcé de recourir à l'expérimentation,
quand l'observation que l'on doit provoquer n'existe pas toute préparée dans
la nature. Mais si une observation est déjà réalisée, soit naturellement, soit
accidentellement, soit même par les mains d'un autre investigateur, alors on
la prendra toute faite et on l'invoquera simplement pour servir de
vérification à l'idée expérimentale. Ce qui se résumerait encore en disant
que, dans ce cas, l'expérience n'est qu'une observation invoquée dans un but
de contrôle. D'où il résulte que, pour raisonner expérimentalement, il faut
généralement avoir une idée et invoquer ou provoquer ensuite des faits,
c'est-à-dire des observations, pour contrôler cette idée préconçue.
Nous examinerons plus loin l'importance de l'idée expérimentale
préconçue, qu'il nous suffise de dire dès à présent que l'idée en vertu de
laquelle l'expérience est instituée peut être plus ou moins bien définie,
suivant la nature du sujet et suivant l'état de perfection de la science dans
laquelle on expérimente. En effet, l'idée directrice de l'expérience doit
renfermer tout ce qui est déjà connu sur le sujet, afin de guider plus
sûrement la recherche vers les problèmes dont la solution peut être féconde
pour l'avancement de la science. Dans les sciences constituées, comme la
physique et la chimie, l'idée expérimentale se déduit comme une
conséquence logique des théories régnantes, et elle est soumise dans un
sens bien défini au contrôle de l'expérience; mais quand il s'agit d'une
science dans l'enfance, comme la médecine, où existent des questions
complexes ou obscures non encore étudiées, l'idée expérimentale ne se
dégage pas toujours d'un sujet aussi vague. Que faut-il faire alors? Faut-il
s'abstenir et attendre que les observations, en se présentant d'elles-mêmes,
nous apportent des idées plus claires? On pourrait souvent attendre
longtemps et même en vain; on gagne toujours à expérimenter. Mais dans
de l'étendre aux sciences d'observation, que, pour contrôler une idée, il n'est
pas toujours absolument nécessaire de faire soi-même une expérience ou
une observation. On sera seulement forcé de recourir à l'expérimentation,
quand l'observation que l'on doit provoquer n'existe pas toute préparée dans
la nature. Mais si une observation est déjà réalisée, soit naturellement, soit
accidentellement, soit même par les mains d'un autre investigateur, alors on
la prendra toute faite et on l'invoquera simplement pour servir de
vérification à l'idée expérimentale. Ce qui se résumerait encore en disant
que, dans ce cas, l'expérience n'est qu'une observation invoquée dans un but
de contrôle. D'où il résulte que, pour raisonner expérimentalement, il faut
généralement avoir une idée et invoquer ou provoquer ensuite des faits,
c'est-à-dire des observations, pour contrôler cette idée préconçue.
Nous examinerons plus loin l'importance de l'idée expérimentale
préconçue, qu'il nous suffise de dire dès à présent que l'idée en vertu de
laquelle l'expérience est instituée peut être plus ou moins bien définie,
suivant la nature du sujet et suivant l'état de perfection de la science dans
laquelle on expérimente. En effet, l'idée directrice de l'expérience doit
renfermer tout ce qui est déjà connu sur le sujet, afin de guider plus
sûrement la recherche vers les problèmes dont la solution peut être féconde
pour l'avancement de la science. Dans les sciences constituées, comme la
physique et la chimie, l'idée expérimentale se déduit comme une
conséquence logique des théories régnantes, et elle est soumise dans un
sens bien défini au contrôle de l'expérience; mais quand il s'agit d'une
science dans l'enfance, comme la médecine, où existent des questions
complexes ou obscures non encore étudiées, l'idée expérimentale ne se
dégage pas toujours d'un sujet aussi vague. Que faut-il faire alors? Faut-il
s'abstenir et attendre que les observations, en se présentant d'elles-mêmes,
nous apportent des idées plus claires? On pourrait souvent attendre
longtemps et même en vain; on gagne toujours à expérimenter. Mais dans
Page 33
ces cas on ne pourra se diriger que d'après une sorte d'intuition, suivant les
probabilités que l'on apercevra, et même si le sujet est complètement obscur
et inexploré, le physiologiste ne devra pas craindre d'agir même un peu au
hasard afin d'essayer, qu'on me permette cette expression vulgaire, de
pêcher en eau trouble. Ce qui veut dire qu'il peut espérer, au milieu des
perturbations fonctionnelles qu'il produira, voir surgir quelque phénomène
imprévu qui lui donnera une idée sur la direction à imprimer à ses
recherches. Ces sortes d'expériences de tâtonnement, qui sont extrêmement
fréquentes en physiologie, en pathologie et en thérapeutique, à cause de
l'état complexe et arriéré de ces sciences, pourraient être appelées des
expériences pour voir, parce qu'elles sont destinées à faire surgir une
première observation imprévue et indéterminée d'avance, mais dont
l'apparition pourra suggérer une idée expérimentale et ouvrir une voie de
recherche.
Comme on le voit, il y a des cas où l'on expérimente sans avoir une idée
probable à vérifier. Cependant l'expérimentation, dans ce cas, n'en est pas
moins destinée à provoquer une observation, seulement elle la provoque en
vue d'y trouver une idée qui lui indiquera la route ultérieure à suivre dans
l'investigation. On peut donc dire alors que l'expérience est une observation
provoquée dans le but de faire naître une idée.
En résumé, l'investigateur cherche et conclut; il comprend l'observateur
et l'expérimentateur, il poursuit la découverte d'idées nouvelles, en même
temps qu'il cherche des faits pour en tirer une conclusion ou une expérience
propre à contrôler d'autres idées.
Dans un sens général et abstrait, l'expérimentateur est donc celui qui
invoque ou provoque, dans des conditions déterminées, des faits
d'observations pour en tirer l'enseignement qu'il désire, c'est-à-dire
l'expérience. L'observateur est celui qui obtient les faits d'observation et qui
probabilités que l'on apercevra, et même si le sujet est complètement obscur
et inexploré, le physiologiste ne devra pas craindre d'agir même un peu au
hasard afin d'essayer, qu'on me permette cette expression vulgaire, de
pêcher en eau trouble. Ce qui veut dire qu'il peut espérer, au milieu des
perturbations fonctionnelles qu'il produira, voir surgir quelque phénomène
imprévu qui lui donnera une idée sur la direction à imprimer à ses
recherches. Ces sortes d'expériences de tâtonnement, qui sont extrêmement
fréquentes en physiologie, en pathologie et en thérapeutique, à cause de
l'état complexe et arriéré de ces sciences, pourraient être appelées des
expériences pour voir, parce qu'elles sont destinées à faire surgir une
première observation imprévue et indéterminée d'avance, mais dont
l'apparition pourra suggérer une idée expérimentale et ouvrir une voie de
recherche.
Comme on le voit, il y a des cas où l'on expérimente sans avoir une idée
probable à vérifier. Cependant l'expérimentation, dans ce cas, n'en est pas
moins destinée à provoquer une observation, seulement elle la provoque en
vue d'y trouver une idée qui lui indiquera la route ultérieure à suivre dans
l'investigation. On peut donc dire alors que l'expérience est une observation
provoquée dans le but de faire naître une idée.
En résumé, l'investigateur cherche et conclut; il comprend l'observateur
et l'expérimentateur, il poursuit la découverte d'idées nouvelles, en même
temps qu'il cherche des faits pour en tirer une conclusion ou une expérience
propre à contrôler d'autres idées.
Dans un sens général et abstrait, l'expérimentateur est donc celui qui
invoque ou provoque, dans des conditions déterminées, des faits
d'observations pour en tirer l'enseignement qu'il désire, c'est-à-dire
l'expérience. L'observateur est celui qui obtient les faits d'observation et qui
Page 34
juge s'ils sont bien établis et constatés à l'aide de moyens convenables. Sans
cela, les conclusions basées sur ces faits seraient sans fondement solide.
C'est ainsi que l'expérimentateur doit être en même temps bon observateur,
et que dans la méthode expérimentale, l'expérience et l'observation
marchent toujours de front.
§ VI. — Dans le raisonnement expérimental, l'expérimentateur ne se
sépare pas de l'observation.
Le savant qui veut embrasser l'ensemble des principes de la méthode
expérimentale doit remplir deux ordres de conditions et posséder deux
qualités de l'esprit qui sont indispensables pour atteindre son but et arriver à
la découverte de la vérité. D'abord le savant doit avoir une idée qu'il soumet
au contrôle des faits; mais en même temps il doit s'assurer que les faits qui
servent de point de départ ou de contrôle à son idée, sont justes et bien
établis; c'est pourquoi il doit être lui-même à la fois observateur et
expérimentateur.
L'observateur, avons-nous dit, constate purement et simplement le
phénomène qu'il a sous les yeux. Il ne doit avoir d'autre souci que de se
prémunir contre les erreurs d'observation qui pourraient lui faire voir
incomplètement ou mal définir un phénomène. À cet effet, il met en usage
tous les instruments qui pourront l'aider à rendre son observation plus
complète. L'observateur doit être le photographe des phénomènes, son
observation doit représenter exactement la nature. Il faut observer sans idée
préconçue; l'esprit de l'observateur doit être passif, c'est-à-dire se taire; il
écoute la nature et écrit sous sa dictée.
Mais une fois le fait constaté et le phénomène bien observé, l'idée arrive,
le raisonnement intervient et l'expérimentateur apparaît pour interpréter le
cela, les conclusions basées sur ces faits seraient sans fondement solide.
C'est ainsi que l'expérimentateur doit être en même temps bon observateur,
et que dans la méthode expérimentale, l'expérience et l'observation
marchent toujours de front.
§ VI. — Dans le raisonnement expérimental, l'expérimentateur ne se
sépare pas de l'observation.
Le savant qui veut embrasser l'ensemble des principes de la méthode
expérimentale doit remplir deux ordres de conditions et posséder deux
qualités de l'esprit qui sont indispensables pour atteindre son but et arriver à
la découverte de la vérité. D'abord le savant doit avoir une idée qu'il soumet
au contrôle des faits; mais en même temps il doit s'assurer que les faits qui
servent de point de départ ou de contrôle à son idée, sont justes et bien
établis; c'est pourquoi il doit être lui-même à la fois observateur et
expérimentateur.
L'observateur, avons-nous dit, constate purement et simplement le
phénomène qu'il a sous les yeux. Il ne doit avoir d'autre souci que de se
prémunir contre les erreurs d'observation qui pourraient lui faire voir
incomplètement ou mal définir un phénomène. À cet effet, il met en usage
tous les instruments qui pourront l'aider à rendre son observation plus
complète. L'observateur doit être le photographe des phénomènes, son
observation doit représenter exactement la nature. Il faut observer sans idée
préconçue; l'esprit de l'observateur doit être passif, c'est-à-dire se taire; il
écoute la nature et écrit sous sa dictée.
Mais une fois le fait constaté et le phénomène bien observé, l'idée arrive,
le raisonnement intervient et l'expérimentateur apparaît pour interpréter le
Page 35
phénomène.
L'expérimentateur, comme nous le savons déjà, est celui qui, en vertu
d'une interprétation plus ou moins probable, mais anticipée des phénomènes
observés, institue l'expérience de manière que, dans l'ordre logique de ses
prévisions, elle fournisse un résultat qui serve de contrôle à l'hypothèse ou à
l'idée préconçue. Pour cela l'expérimentateur réfléchit, essaye, tâtonne,
compare et combine pour trouver les conditions expérimentales les plus
propres à atteindre le but qu'il se propose. Il faut nécessairement
expérimenter avec une idée préconçue. L'esprit de l'expérimentateur doit
être actif, c'est-à-dire qu'il doit interroger la nature et lui poser les questions
dans tous les sens, suivant les diverses hypothèses qui lui sont suggérées.
Mais, une fois les conditions de l'expérience instituées et mises en oeuvre
d'après l'idée préconçue ou la vue anticipée de l'esprit, il va, ainsi que nous
l'avons déjà dit, en résulter une observation provoquée ou préméditée. Il
s'ensuit l'apparition de phénomènes que l'expérimentateur a déterminés,
mais qu'il s'agira de constater d'abord, afin de savoir ensuite quel contrôle
on pourra en tirer relativement à l'idée expérimentale qui les a fait naître.
Or, dès le moment où le résultat de l'expérience se manifeste,
l'expérimentateur se trouve en face d'une véritable observation qu'il a
provoquée, et qu'il faut constater, comme toute observation, sans aucune
idée préconçue. L'expérimentateur doit alors disparaître ou plutôt se
transformer instantanément en observateur; et ce n'est qu'après qu'il aura
constaté les résultats de l'expérience absolument comme ceux d'une
observation ordinaire, que son esprit reviendra pour raisonner, comparer et
juger si l'hypothèse expérimentale est vérifiée ou infirmée par ces mêmes
résultats. Pour continuer la comparaison énoncée plus haut, je dirai que
l'expérimentateur pose des questions à la nature; mais que, dès qu'elle parle,
il doit se taire; il doit constater ce qu'elle répond, l'écouter jusqu'au bout, et,
L'expérimentateur, comme nous le savons déjà, est celui qui, en vertu
d'une interprétation plus ou moins probable, mais anticipée des phénomènes
observés, institue l'expérience de manière que, dans l'ordre logique de ses
prévisions, elle fournisse un résultat qui serve de contrôle à l'hypothèse ou à
l'idée préconçue. Pour cela l'expérimentateur réfléchit, essaye, tâtonne,
compare et combine pour trouver les conditions expérimentales les plus
propres à atteindre le but qu'il se propose. Il faut nécessairement
expérimenter avec une idée préconçue. L'esprit de l'expérimentateur doit
être actif, c'est-à-dire qu'il doit interroger la nature et lui poser les questions
dans tous les sens, suivant les diverses hypothèses qui lui sont suggérées.
Mais, une fois les conditions de l'expérience instituées et mises en oeuvre
d'après l'idée préconçue ou la vue anticipée de l'esprit, il va, ainsi que nous
l'avons déjà dit, en résulter une observation provoquée ou préméditée. Il
s'ensuit l'apparition de phénomènes que l'expérimentateur a déterminés,
mais qu'il s'agira de constater d'abord, afin de savoir ensuite quel contrôle
on pourra en tirer relativement à l'idée expérimentale qui les a fait naître.
Or, dès le moment où le résultat de l'expérience se manifeste,
l'expérimentateur se trouve en face d'une véritable observation qu'il a
provoquée, et qu'il faut constater, comme toute observation, sans aucune
idée préconçue. L'expérimentateur doit alors disparaître ou plutôt se
transformer instantanément en observateur; et ce n'est qu'après qu'il aura
constaté les résultats de l'expérience absolument comme ceux d'une
observation ordinaire, que son esprit reviendra pour raisonner, comparer et
juger si l'hypothèse expérimentale est vérifiée ou infirmée par ces mêmes
résultats. Pour continuer la comparaison énoncée plus haut, je dirai que
l'expérimentateur pose des questions à la nature; mais que, dès qu'elle parle,
il doit se taire; il doit constater ce qu'elle répond, l'écouter jusqu'au bout, et,
Page 36
dans tous les cas, se soumettre à ses décisions. L'expérimentateur doit forcer
la nature à se dévoiler, a-t-on dit. Oui, sans doute, l'expérimentateur force la
nature à se dévoiler, en l'attaquant et en lui posant des questions dans tous
les sens; mais il ne doit jamais répondre pour elle ni écouter
incomplètement ses réponses en ne prenant dans l'expérience que la partie
des résultats qui favorisent ou confirment l'hypothèse. Nous verrons
ultérieurement que c'est là un des plus grands écueils de la méthode
expérimentale. L'expérimentateur qui continue à garder son idée préconçue,
et qui ne constate les résultats de l'expérience qu'à ce point de vue, tombe
nécessairement dans l'erreur, parce qu'il néglige de constater ce qu'il n'avait
pas prévu et fait alors une observation incomplète. L'expérimentateur ne
doit pas tenir à son idée autrement que comme à un moyen de solliciter une
réponse de la nature. Mais il doit soumettre son idée à la nature et être prêt à
l'abandonner, à la modifier ou à la changer, suivant ce que l'observation des
phénomènes qu'il a provoqués lui enseignera.
Il y a donc deux opérations à considérer dans une expérience. La
première consiste à préméditer et à réaliser les conditions de l'expérience; la
deuxième consiste à constater les résultats de l'expérience. Il n'est pas
possible d'instituer une expérience sans une idée préconçue; instituer une
expérience, avons-nous dit, c'est poser une question; on ne conçoit jamais
une question sans l'idée qui sollicite la réponse. Je considère donc, en
principe absolu, que l'expérience doit toujours être instituée en vue d'une
idée préconçue, peu importe que cette idée soit plus ou moins vague, plus
ou moins bien définie. Quant à la constatation des résultats de l'expérience,
qui n'est elle-même qu'une observation provoquée, je pose également en
principe qu'elle doit être faite là comme dans toute autre observation, c'est-
à-dire sans idée préconçue.
On pourrait encore distinguer et séparer dans l'expérimentateur celui qui
prémédite et institue l'expérience de celui qui en réalise l'exécution ou en
la nature à se dévoiler, a-t-on dit. Oui, sans doute, l'expérimentateur force la
nature à se dévoiler, en l'attaquant et en lui posant des questions dans tous
les sens; mais il ne doit jamais répondre pour elle ni écouter
incomplètement ses réponses en ne prenant dans l'expérience que la partie
des résultats qui favorisent ou confirment l'hypothèse. Nous verrons
ultérieurement que c'est là un des plus grands écueils de la méthode
expérimentale. L'expérimentateur qui continue à garder son idée préconçue,
et qui ne constate les résultats de l'expérience qu'à ce point de vue, tombe
nécessairement dans l'erreur, parce qu'il néglige de constater ce qu'il n'avait
pas prévu et fait alors une observation incomplète. L'expérimentateur ne
doit pas tenir à son idée autrement que comme à un moyen de solliciter une
réponse de la nature. Mais il doit soumettre son idée à la nature et être prêt à
l'abandonner, à la modifier ou à la changer, suivant ce que l'observation des
phénomènes qu'il a provoqués lui enseignera.
Il y a donc deux opérations à considérer dans une expérience. La
première consiste à préméditer et à réaliser les conditions de l'expérience; la
deuxième consiste à constater les résultats de l'expérience. Il n'est pas
possible d'instituer une expérience sans une idée préconçue; instituer une
expérience, avons-nous dit, c'est poser une question; on ne conçoit jamais
une question sans l'idée qui sollicite la réponse. Je considère donc, en
principe absolu, que l'expérience doit toujours être instituée en vue d'une
idée préconçue, peu importe que cette idée soit plus ou moins vague, plus
ou moins bien définie. Quant à la constatation des résultats de l'expérience,
qui n'est elle-même qu'une observation provoquée, je pose également en
principe qu'elle doit être faite là comme dans toute autre observation, c'est-
à-dire sans idée préconçue.
On pourrait encore distinguer et séparer dans l'expérimentateur celui qui
prémédite et institue l'expérience de celui qui en réalise l'exécution ou en
Page 37
constate les résultats. Dans le premier cas, c'est l'esprit de l'inventeur
scientifique qui agit; dans le second, ce sont les sens qui observent ou
constatent. La preuve de ce que j'avance nous est fournie de la manière la
plus frappante par l'exemple de Fr. Huber[8]. Ce grand naturaliste, quoique
aveugle, nous a laissé d'admirables expériences qu'il concevait et faisait
ensuite exécuter par son domestique, qui n'avait pour sa part aucune idée
scientifique. Huber était donc l'esprit directeur qui instituait l'expérience;
mais il était obligé d'emprunter les sens d'un autre. Le domestique
représentait les sens passifs qui obéissent à l'intelligence pour réaliser
l'expérience instituée en vue d'une idée préconçue.
Ceux qui ont condamné l'emploi des hypothèses et des idées préconçues
dans la méthode expérimentale ont eu tort de confondre l'invention de
l'expérience avec la constatation de ses résultats. Il est vrai de dire qu'il faut
constater les résultats de l'expérience avec un esprit dépouillé d'hypothèses
et d'idées préconçues. Mais il faudrait bien se garder de proscrire l'usage
des hypothèses et des idées quand il s'agit d'instituer l'expérience ou
d'imaginer des moyens d'observation. On doit, au contraire, comme nous le
verrons bientôt, donner libre carrière à son imagination; c'est l'idée qui est
le principe de tout raisonnement et de toute invention, c'est à elle que
revient toute espèce d'initiative. On ne saurait l'étouffer ni la chasser sous
prétexte qu'elle peut nuire, il ne faut que la régler et lui donner un criterium,
ce qui est bien différent.
Le savant complet est celui qui embrasse à la fois la théorie et la pratique
expérimentale. 1° Il constate un fait; 2° à propos de ce fait, une idée naît
dans son esprit; 3° en vue de cette idée, il raisonne, institue une expérience,
en imagine et en réalise les conditions matérielles. 4° De cette expérience
résultent de nouveaux phénomènes qu'il faut observer, et ainsi de suite.
L'esprit du savant se trouve en quelque sorte toujours placé entre deux
scientifique qui agit; dans le second, ce sont les sens qui observent ou
constatent. La preuve de ce que j'avance nous est fournie de la manière la
plus frappante par l'exemple de Fr. Huber[8]. Ce grand naturaliste, quoique
aveugle, nous a laissé d'admirables expériences qu'il concevait et faisait
ensuite exécuter par son domestique, qui n'avait pour sa part aucune idée
scientifique. Huber était donc l'esprit directeur qui instituait l'expérience;
mais il était obligé d'emprunter les sens d'un autre. Le domestique
représentait les sens passifs qui obéissent à l'intelligence pour réaliser
l'expérience instituée en vue d'une idée préconçue.
Ceux qui ont condamné l'emploi des hypothèses et des idées préconçues
dans la méthode expérimentale ont eu tort de confondre l'invention de
l'expérience avec la constatation de ses résultats. Il est vrai de dire qu'il faut
constater les résultats de l'expérience avec un esprit dépouillé d'hypothèses
et d'idées préconçues. Mais il faudrait bien se garder de proscrire l'usage
des hypothèses et des idées quand il s'agit d'instituer l'expérience ou
d'imaginer des moyens d'observation. On doit, au contraire, comme nous le
verrons bientôt, donner libre carrière à son imagination; c'est l'idée qui est
le principe de tout raisonnement et de toute invention, c'est à elle que
revient toute espèce d'initiative. On ne saurait l'étouffer ni la chasser sous
prétexte qu'elle peut nuire, il ne faut que la régler et lui donner un criterium,
ce qui est bien différent.
Le savant complet est celui qui embrasse à la fois la théorie et la pratique
expérimentale. 1° Il constate un fait; 2° à propos de ce fait, une idée naît
dans son esprit; 3° en vue de cette idée, il raisonne, institue une expérience,
en imagine et en réalise les conditions matérielles. 4° De cette expérience
résultent de nouveaux phénomènes qu'il faut observer, et ainsi de suite.
L'esprit du savant se trouve en quelque sorte toujours placé entre deux
Page 38
observations: l'une qui sert de point de départ au raisonnement, et l'autre qui
lui sert de conclusion.
Pour être plus clair, je me suis efforcé de séparer les diverses opérations
du raisonnement expérimental. Mais quand tout cela se passe à la fois dans
la tête d'un savant qui se livre à l'investigation dans une science aussi
confuse que l'est encore la médecine, alors il y a un enchevêtrement tel,
entre ce qui résulte de l'observation et ce qui appartient à l'expérience, qu'il
serait impossible et d'ailleurs inutile de vouloir analyser dans leur mélange
inextricable chacun de ces termes. Il suffira de retenir en principe que l'idée
à priori ou mieux l'hypothèse est le stimulus de l'expérience, et qu'on doit
s'y laisser aller librement, pourvu qu'on observe les résultats de l'expérience
d'une manière rigoureuse et complète. Si l'hypothèse ne se vérifie pas et
disparaît, les faits qu'elle aura servi à trouver resteront néanmoins acquis
comme des matériaux inébranlables de la science.
L'observateur et l'expérimentateur répondraient donc à des phases
différentes de la recherche expérimentale. L'observateur ne raisonne plus, il
constate; l'expérimentateur, au contraire, raisonne et se fonde sur les faits
acquis pour en imaginer et en provoquer rationnellement d'autres. Mais, si
l'on peut, dans la théorie et d'une manière abstraite, distinguer l'observateur
de l'expérimentateur, il semble impossible dans la pratique de les séparer,
puisque nous voyons que nécessairement le même investigateur est
alternativement observateur et expérimentateur.
C'est en effet ainsi que cela a lieu constamment quand un même savant
découvre et développe à lui seul toute une question scientifique. Mais il
arrive le plus souvent que, dans l'évolution de la science, les diverses parties
du raisonnement expérimental sont le partage de plusieurs hommes. Ainsi il
en est qui, soit en médecine, soit en histoire naturelle, n'ont fait que
recueillir et rassembler des observations; d'autres ont pu émettre des
lui sert de conclusion.
Pour être plus clair, je me suis efforcé de séparer les diverses opérations
du raisonnement expérimental. Mais quand tout cela se passe à la fois dans
la tête d'un savant qui se livre à l'investigation dans une science aussi
confuse que l'est encore la médecine, alors il y a un enchevêtrement tel,
entre ce qui résulte de l'observation et ce qui appartient à l'expérience, qu'il
serait impossible et d'ailleurs inutile de vouloir analyser dans leur mélange
inextricable chacun de ces termes. Il suffira de retenir en principe que l'idée
à priori ou mieux l'hypothèse est le stimulus de l'expérience, et qu'on doit
s'y laisser aller librement, pourvu qu'on observe les résultats de l'expérience
d'une manière rigoureuse et complète. Si l'hypothèse ne se vérifie pas et
disparaît, les faits qu'elle aura servi à trouver resteront néanmoins acquis
comme des matériaux inébranlables de la science.
L'observateur et l'expérimentateur répondraient donc à des phases
différentes de la recherche expérimentale. L'observateur ne raisonne plus, il
constate; l'expérimentateur, au contraire, raisonne et se fonde sur les faits
acquis pour en imaginer et en provoquer rationnellement d'autres. Mais, si
l'on peut, dans la théorie et d'une manière abstraite, distinguer l'observateur
de l'expérimentateur, il semble impossible dans la pratique de les séparer,
puisque nous voyons que nécessairement le même investigateur est
alternativement observateur et expérimentateur.
C'est en effet ainsi que cela a lieu constamment quand un même savant
découvre et développe à lui seul toute une question scientifique. Mais il
arrive le plus souvent que, dans l'évolution de la science, les diverses parties
du raisonnement expérimental sont le partage de plusieurs hommes. Ainsi il
en est qui, soit en médecine, soit en histoire naturelle, n'ont fait que
recueillir et rassembler des observations; d'autres ont pu émettre des
Page 39
hypothèses plus ou moins ingénieuses et plus ou moins probables fondées
sur ces observations; puis d'autres sont venus réaliser expérimentalement les
conditions propres à faire naître l'expérience qui devait contrôler ces
hypothèses; enfin il en est d'autres qui se sont appliqués plus
particulièrement à généraliser et à systématiser les résultats obtenus par les
divers observateurs et expérimentateurs. Ce morcellement du domaine
expérimental est une chose utile, parce que chacune de ses diverses parties
s'en trouve mieux cultivée. On conçoit, en effet, que dans certaines sciences
les moyens d'observation et d'expérimentation devenant des instruments
tout à fait spéciaux, leur maniement et leur emploi exigent une certaine
habitude et réclament une certaine habileté manuelle ou le perfectionnement
de certains sens. Mais si j'admets la spécialité pour ce qui est pratique dans
la science, je la repousse d'une manière absolue pour tout ce qui est
théorique. Je considère en effet que faire sa spécialité des généralités est un
principe antiphilosophique et antiscientifique, quoiqu'il ait été proclamé par
une école philosophique moderne qui se pique d'être fondée sur les
sciences.
Toutefois la science expérimentale ne saurait avancer par un seul des
côtés de la méthode pris séparément; elle ne marche que par la réunion de
toutes les parties de la méthode concourant vers un but commun. Ceux qui
recueillent des observations ne sont utiles que parce que ces observations
sont ultérieurement introduites dans le raisonnement expérimental;
autrement l'accumulation indéfinie d'observations ne conduirait à rien. Ceux
qui émettent des hypothèses à propos des observations recueillies par les
autres, ne sont utiles qu'autant que l'on cherchera à vérifier ces hypothèses
en expérimentant; autrement ces hypothèses non vérifiées ou non
vérifiables par l'expérience n'engendreraient que des systèmes, et nous
reporteraient à la scolastique. Ceux qui expérimentent, malgré toute leur
habileté, ne résoudront pas les questions s'ils ne sont inspirés par une
hypothèse heureuse fondée sur des observations exactes et bien faites. Enfin
sur ces observations; puis d'autres sont venus réaliser expérimentalement les
conditions propres à faire naître l'expérience qui devait contrôler ces
hypothèses; enfin il en est d'autres qui se sont appliqués plus
particulièrement à généraliser et à systématiser les résultats obtenus par les
divers observateurs et expérimentateurs. Ce morcellement du domaine
expérimental est une chose utile, parce que chacune de ses diverses parties
s'en trouve mieux cultivée. On conçoit, en effet, que dans certaines sciences
les moyens d'observation et d'expérimentation devenant des instruments
tout à fait spéciaux, leur maniement et leur emploi exigent une certaine
habitude et réclament une certaine habileté manuelle ou le perfectionnement
de certains sens. Mais si j'admets la spécialité pour ce qui est pratique dans
la science, je la repousse d'une manière absolue pour tout ce qui est
théorique. Je considère en effet que faire sa spécialité des généralités est un
principe antiphilosophique et antiscientifique, quoiqu'il ait été proclamé par
une école philosophique moderne qui se pique d'être fondée sur les
sciences.
Toutefois la science expérimentale ne saurait avancer par un seul des
côtés de la méthode pris séparément; elle ne marche que par la réunion de
toutes les parties de la méthode concourant vers un but commun. Ceux qui
recueillent des observations ne sont utiles que parce que ces observations
sont ultérieurement introduites dans le raisonnement expérimental;
autrement l'accumulation indéfinie d'observations ne conduirait à rien. Ceux
qui émettent des hypothèses à propos des observations recueillies par les
autres, ne sont utiles qu'autant que l'on cherchera à vérifier ces hypothèses
en expérimentant; autrement ces hypothèses non vérifiées ou non
vérifiables par l'expérience n'engendreraient que des systèmes, et nous
reporteraient à la scolastique. Ceux qui expérimentent, malgré toute leur
habileté, ne résoudront pas les questions s'ils ne sont inspirés par une
hypothèse heureuse fondée sur des observations exactes et bien faites. Enfin
Page 40
ceux qui généralisent ne pourront faire des théories durables qu'autant qu'ils
connaîtront par eux-mêmes tous les détails scientifiques que ces théories
sont destinées à représenter. Les généralités scientifiques doivent remonter
des particularités aux principes; et les principes sont d'autant plus stables
qu'ils s'appuient sur des détails plus profonds, de même qu'un pieu est
d'autant plus solide qu'il est enfoncé plus avant dans la terre.
On voit donc que tous les termes de la méthode expérimentale sont
solidaires les uns des autres. Les faits sont les matériaux nécessaires; mais
c'est leur mise en oeuvre par le raisonnement expérimental, c'est-à-dire la
théorie, qui constitue et édifie véritablement la science. L'idée formulée par
les faits représente la science. L'hypothèse expérimentale n'est que l'idée
scientifique, préconçue ou anticipée. La théorie n'est que l'idée scientifique
contrôlée par l'expérience. Le raisonnement ne sert qu'à donner une forme à
nos idées, de sorte que tout se ramène primitivement et finalement à une
idée. C'est l'idée qui constitue, ainsi que nous allons le voir, le point de
départ ou le primum movens de tout raisonnement scientifique, et c'est elle
qui en est également le but dans l'aspiration de l'esprit vers l'inconnu.
connaîtront par eux-mêmes tous les détails scientifiques que ces théories
sont destinées à représenter. Les généralités scientifiques doivent remonter
des particularités aux principes; et les principes sont d'autant plus stables
qu'ils s'appuient sur des détails plus profonds, de même qu'un pieu est
d'autant plus solide qu'il est enfoncé plus avant dans la terre.
On voit donc que tous les termes de la méthode expérimentale sont
solidaires les uns des autres. Les faits sont les matériaux nécessaires; mais
c'est leur mise en oeuvre par le raisonnement expérimental, c'est-à-dire la
théorie, qui constitue et édifie véritablement la science. L'idée formulée par
les faits représente la science. L'hypothèse expérimentale n'est que l'idée
scientifique, préconçue ou anticipée. La théorie n'est que l'idée scientifique
contrôlée par l'expérience. Le raisonnement ne sert qu'à donner une forme à
nos idées, de sorte que tout se ramène primitivement et finalement à une
idée. C'est l'idée qui constitue, ainsi que nous allons le voir, le point de
départ ou le primum movens de tout raisonnement scientifique, et c'est elle
qui en est également le but dans l'aspiration de l'esprit vers l'inconnu.
Page 41
CHAPITRE II DE L'IDÉE A PRIORI ET DU
DOUTE DANS LE RAISONNEMENT
EXPÉRIMENTAL.
Chaque homme se fait de prime abord des idées sur ce qu'il voit, et il est
porté à interpréter les phénomènes de la nature par anticipation, avant de les
connaître par expérience. Cette tendance est spontanée; une idée préconçue
a toujours été et sera toujours le premier élan d'un esprit investigateur. Mais
la méthode expérimentale a pour objet de transformer cette conception a
priori, fondée sur une intuition ou un sentiment vague des choses, en une
interprétation a posteriori établie sur l'étude expérimentale des phénomènes.
C'est pourquoi on a aussi appelé la méthode expérimentale, la méthode a
posteriori.
L'homme est naturellement métaphysicien et orgueilleux; il a pu croire
que les créations idéales de son esprit qui correspondent à ses sentiments
représentaient aussi la réalité. D'où il sait que la méthode expérimentale
n'est point primitive et naturelle à l'homme, et que ce n'est qu'après avoir
erré longtemps dans les discussions théologiques et scolastiques qu'il a fini
par reconnaître la stérilité de ses efforts dans cette voie. L'homme s'aperçut
alors qu'il ne peut dicter des lois à la nature, parce qu'il ne possède pas en
lui-même la connaissance et le criterium des choses extérieures, et il
comprit que, pour arriver à la vérité, il doit, au contraire, étudier les lois
naturelles et soumettre ses idées, sinon sa raison, à l'expérience, c'est-à-dire
DOUTE DANS LE RAISONNEMENT
EXPÉRIMENTAL.
Chaque homme se fait de prime abord des idées sur ce qu'il voit, et il est
porté à interpréter les phénomènes de la nature par anticipation, avant de les
connaître par expérience. Cette tendance est spontanée; une idée préconçue
a toujours été et sera toujours le premier élan d'un esprit investigateur. Mais
la méthode expérimentale a pour objet de transformer cette conception a
priori, fondée sur une intuition ou un sentiment vague des choses, en une
interprétation a posteriori établie sur l'étude expérimentale des phénomènes.
C'est pourquoi on a aussi appelé la méthode expérimentale, la méthode a
posteriori.
L'homme est naturellement métaphysicien et orgueilleux; il a pu croire
que les créations idéales de son esprit qui correspondent à ses sentiments
représentaient aussi la réalité. D'où il sait que la méthode expérimentale
n'est point primitive et naturelle à l'homme, et que ce n'est qu'après avoir
erré longtemps dans les discussions théologiques et scolastiques qu'il a fini
par reconnaître la stérilité de ses efforts dans cette voie. L'homme s'aperçut
alors qu'il ne peut dicter des lois à la nature, parce qu'il ne possède pas en
lui-même la connaissance et le criterium des choses extérieures, et il
comprit que, pour arriver à la vérité, il doit, au contraire, étudier les lois
naturelles et soumettre ses idées, sinon sa raison, à l'expérience, c'est-à-dire
Page 42
au criterium des faits. Toutefois, la manière de procéder de l'esprit humain
n'est pas changée au fond pour cela. Le métaphysicien, le scolastique et
l'expérimentateur procèdent tous par une idée a priori. La différence
consiste en ce que le scolastique impose son idée comme une vérité absolue
qu'il a trouvée, et dont il déduit ensuite par la logique seule toutes les
conséquences. L'expérimentateur, plus modeste, pose au contraire son idée
comme une question, comme une interprétation anticipée de la nature, plus
ou moins probable, dont il déduit logiquement des conséquences qu'il
confronte à chaque instant avec la réalité au moyen de l'expérience. Il
marche ainsi des vérités partielles à des vérités plus générales, mais sans
jamais oser prétendre qu'il tient la vérité absolue. Celle-ci, en effet, si on la
possédait sur un point quelconque, on l'aurait partout; car l'absolu ne laisse
rien en dehors de lui.
L'idée expérimentale est donc aussi une idée a priori, mais c'est une idée
qui se présente sous la forme d'une hypothèse dont les conséquences
doivent être soumises au criterium expérimental afin d'en juger la valeur.
L'esprit de l'expérimentateur se distingue de celui du métaphysicien et du
scolastique par la modestie, parce que, à chaque instant, l'expérience lui
donne la conscience de son ignorance relative et absolue. En instruisant
l'homme, la science expérimentale a pour effet de diminuer de plus en plus
son orgueil, en lui prouvant chaque jour que les causes premières, ainsi que
la réalité objective des choses, lui seront à jamais cachées, et qu'il ne peut
connaître que des relations. C'est là en effet le but unique de toutes les
sciences, ainsi que nous le verrons plus loin.
L'esprit humain, aux diverses périodes de son évolution, a passé
successivement par le sentiment, la raison et l'expérience. D'abord le
sentiment, seul s'imposant à la raison, créa les vérités de foi, c'est-à-dire la
théologie. La raison ou la philosophie, devenant ensuite la maîtresse,
enfanta la scolastique. Enfin, l'expérience, c'est-à-dire l'étude des
n'est pas changée au fond pour cela. Le métaphysicien, le scolastique et
l'expérimentateur procèdent tous par une idée a priori. La différence
consiste en ce que le scolastique impose son idée comme une vérité absolue
qu'il a trouvée, et dont il déduit ensuite par la logique seule toutes les
conséquences. L'expérimentateur, plus modeste, pose au contraire son idée
comme une question, comme une interprétation anticipée de la nature, plus
ou moins probable, dont il déduit logiquement des conséquences qu'il
confronte à chaque instant avec la réalité au moyen de l'expérience. Il
marche ainsi des vérités partielles à des vérités plus générales, mais sans
jamais oser prétendre qu'il tient la vérité absolue. Celle-ci, en effet, si on la
possédait sur un point quelconque, on l'aurait partout; car l'absolu ne laisse
rien en dehors de lui.
L'idée expérimentale est donc aussi une idée a priori, mais c'est une idée
qui se présente sous la forme d'une hypothèse dont les conséquences
doivent être soumises au criterium expérimental afin d'en juger la valeur.
L'esprit de l'expérimentateur se distingue de celui du métaphysicien et du
scolastique par la modestie, parce que, à chaque instant, l'expérience lui
donne la conscience de son ignorance relative et absolue. En instruisant
l'homme, la science expérimentale a pour effet de diminuer de plus en plus
son orgueil, en lui prouvant chaque jour que les causes premières, ainsi que
la réalité objective des choses, lui seront à jamais cachées, et qu'il ne peut
connaître que des relations. C'est là en effet le but unique de toutes les
sciences, ainsi que nous le verrons plus loin.
L'esprit humain, aux diverses périodes de son évolution, a passé
successivement par le sentiment, la raison et l'expérience. D'abord le
sentiment, seul s'imposant à la raison, créa les vérités de foi, c'est-à-dire la
théologie. La raison ou la philosophie, devenant ensuite la maîtresse,
enfanta la scolastique. Enfin, l'expérience, c'est-à-dire l'étude des
Page 43
phénomènes naturels, apprit à l'homme que les vérités du monde extérieur
ne se trouvent formulées de prime abord ni dans le sentiment ni dans la
raison. Ce sont seulement nos guides indispensables; mais, pour obtenir ces
vérités, il faut nécessairement descendre dans la réalité objective des choses
où elles se trouvent cachées avec leur forme phénoménale. C'est ainsi
qu'apparut par le progrès naturel des choses la méthode expérimentale qui
résume tout et qui, comme nous le verrons bientôt, s'appuie successivement
sur les trois branches de ce trépied immuable: le sentiment, la raison et
l'expérience. Dans la recherche de la vérité, au moyen de cette méthode, le
sentiment a toujours l'initiative, il engendre l'idée a priori ou l'intuition; la
raison ou le raisonnement développe ensuite l'idée et déduit ses
conséquences logiques. Mais si le sentiment doit être éclairé par les
lumières de la raison, la raison à son tour doit être guidée par l'expérience.
§ I. — Les vérités expérimentales sont objectives ou extérieures.
La méthode expérimentale ne se rapporte qu'à la recherche des vérités
objectives, et non à celle des vérités subjectives.
De même que dans le corps de l'homme il y a deux ordres de fonctions,
les unes qui sont conscientes et les autres qui ne le sont pas, de même dans
son esprit il y a deux ordres de vérités ou de notions, les unes conscientes,
intérieures ou subjectives, les autres inconscientes, extérieures ou
objectives. Les vérités subjectives sont celles qui découlent de principes
dont l'esprit a conscience et qui apportent en lui le sentiment d'une évidence
absolue et nécessaire. En effet, les plus grandes vérités ne sont au fond
qu'un sentiment de notre esprit; c'est ce qu'a voulu dire Descartes dans son
fameux aphorisme.
ne se trouvent formulées de prime abord ni dans le sentiment ni dans la
raison. Ce sont seulement nos guides indispensables; mais, pour obtenir ces
vérités, il faut nécessairement descendre dans la réalité objective des choses
où elles se trouvent cachées avec leur forme phénoménale. C'est ainsi
qu'apparut par le progrès naturel des choses la méthode expérimentale qui
résume tout et qui, comme nous le verrons bientôt, s'appuie successivement
sur les trois branches de ce trépied immuable: le sentiment, la raison et
l'expérience. Dans la recherche de la vérité, au moyen de cette méthode, le
sentiment a toujours l'initiative, il engendre l'idée a priori ou l'intuition; la
raison ou le raisonnement développe ensuite l'idée et déduit ses
conséquences logiques. Mais si le sentiment doit être éclairé par les
lumières de la raison, la raison à son tour doit être guidée par l'expérience.
§ I. — Les vérités expérimentales sont objectives ou extérieures.
La méthode expérimentale ne se rapporte qu'à la recherche des vérités
objectives, et non à celle des vérités subjectives.
De même que dans le corps de l'homme il y a deux ordres de fonctions,
les unes qui sont conscientes et les autres qui ne le sont pas, de même dans
son esprit il y a deux ordres de vérités ou de notions, les unes conscientes,
intérieures ou subjectives, les autres inconscientes, extérieures ou
objectives. Les vérités subjectives sont celles qui découlent de principes
dont l'esprit a conscience et qui apportent en lui le sentiment d'une évidence
absolue et nécessaire. En effet, les plus grandes vérités ne sont au fond
qu'un sentiment de notre esprit; c'est ce qu'a voulu dire Descartes dans son
fameux aphorisme.
Page 44
Nous avons dit, d'un autre côté, que l'homme ne connaîtrait jamais ni les
causes premières ni l'essence des choses. Dès lors la vérité n'apparaît jamais
à son esprit que sous la forme d'une relation ou d'un rapport absolu et
nécessaire. Mais ce rapport ne peut être absolu qu'autant que les conditions
en sont simples et subjectives, c'est-à-dire que l'esprit a la conscience qu'il
les connaît toutes. Les mathématiques représentent les rapports des choses
dans les conditions d'une simplicité idéale. Il en résulte que ces principes ou
rapports, une fois trouvés, sont acceptés par l'esprit comme des vérités
absolues, c'est-à-dire indépendantes de la réalité. On conçoit dès lors que
toutes les déductions logiques d'un raisonnement mathématique soient aussi
certaines que leur principe et qu'elles n'aient pas besoin d'être vérifiées par
l'expérience. Ce serait vouloir mettre les sens au-dessus de la raison, et il
serait absurde de chercher à prouver ce qui est vrai absolument pour l'esprit
et ce qu'il ne pourrait concevoir autrement.
Mais quand, au lieu de s'exercer sur des rapports subjectifs dont son
esprit a créé les conditions, l'homme veut connaître les rapports objectifs de
la nature qu'il n'a pas créés, immédiatement le criterium intérieur et
conscient lui fait défaut. Il a toujours la conscience, sans doute, que dans le
monde objectif ou extérieur, la vérité est également constituée par des
rapports nécessaires, mais la connaissance des conditions de ces rapports lui
manque. Il faudrait, en effet, qu'il eût créé ces conditions pour en posséder
la connaissance et la conception absolues.
Toutefois l'homme doit croire que les rapports objectifs des phénomènes
du monde extérieur pourraient acquérir la certitude des vérités subjectives
s'ils étaient réduits à un état de simplicité que son esprit pût embrasser
complètement. C'est ainsi que dans l'étude des phénomènes naturels les plus
simples, la science expérimentale a saisi certains rapports qui paraissent
absolus. Telles sont les propositions qui servent de principes à la mécanique
rationnelle et à quelques branches de la physique mathématique. Dans ces
causes premières ni l'essence des choses. Dès lors la vérité n'apparaît jamais
à son esprit que sous la forme d'une relation ou d'un rapport absolu et
nécessaire. Mais ce rapport ne peut être absolu qu'autant que les conditions
en sont simples et subjectives, c'est-à-dire que l'esprit a la conscience qu'il
les connaît toutes. Les mathématiques représentent les rapports des choses
dans les conditions d'une simplicité idéale. Il en résulte que ces principes ou
rapports, une fois trouvés, sont acceptés par l'esprit comme des vérités
absolues, c'est-à-dire indépendantes de la réalité. On conçoit dès lors que
toutes les déductions logiques d'un raisonnement mathématique soient aussi
certaines que leur principe et qu'elles n'aient pas besoin d'être vérifiées par
l'expérience. Ce serait vouloir mettre les sens au-dessus de la raison, et il
serait absurde de chercher à prouver ce qui est vrai absolument pour l'esprit
et ce qu'il ne pourrait concevoir autrement.
Mais quand, au lieu de s'exercer sur des rapports subjectifs dont son
esprit a créé les conditions, l'homme veut connaître les rapports objectifs de
la nature qu'il n'a pas créés, immédiatement le criterium intérieur et
conscient lui fait défaut. Il a toujours la conscience, sans doute, que dans le
monde objectif ou extérieur, la vérité est également constituée par des
rapports nécessaires, mais la connaissance des conditions de ces rapports lui
manque. Il faudrait, en effet, qu'il eût créé ces conditions pour en posséder
la connaissance et la conception absolues.
Toutefois l'homme doit croire que les rapports objectifs des phénomènes
du monde extérieur pourraient acquérir la certitude des vérités subjectives
s'ils étaient réduits à un état de simplicité que son esprit pût embrasser
complètement. C'est ainsi que dans l'étude des phénomènes naturels les plus
simples, la science expérimentale a saisi certains rapports qui paraissent
absolus. Telles sont les propositions qui servent de principes à la mécanique
rationnelle et à quelques branches de la physique mathématique. Dans ces
Page 45
sciences, en effet, on raisonne par une déduction logique que l'on ne soumet
pas à l'expérience, parce qu'on admet, comme en mathématiques, que, le
principe étant vrai, les conséquences le sont aussi. Toutefois, il y a là une
grande différence à signaler, en ce sens que le point de départ n'est plus ici
une vérité subjective et consciente, mais une vérité objective et inconsciente
empruntée à l'observation ou à l'expérience. Or, cette vérité n'est jamais que
relative au nombre d'expériences et d'observations qui ont été faites. Si
jusqu'à présent aucune observation n'a démenti la vérité en question, l'esprit
ne conçoit pas pour cela l'impossibilité que les choses se passent autrement.
De sorte que c'est toujours par hypothèse qu'on admet le principe absolu.
C'est pourquoi l'application de l'analyse mathématique à des phénomènes
naturels, quoique très- simples, peut avoir des dangers si la vérification
expérimentale est repoussée d'une manière complète. Dans ce cas, l'analyse
mathématique devient un instrument aveugle si on ne la retrempe de temps
en temps au foyer de l'expérience. J'exprime ici une pensée émise par
beaucoup de grands mathématiciens et de grands physiciens, et, pour
rapporter une des opinions les plus autorisées en pareille matière, je citerai
ce que mon savant confrère et ami M. J. Bertrand a écrit à ce sujet dans son
bel éloge de Sénarmont: «La géométrie ne doit être pour le physicien qu'un
puissant auxiliaire: quand elle a poussé les principes à leurs dernières
conséquences, il lui est impossible de faire davantage, et l'incertitude du
point de départ ne peut que s'accroître par l'aveugle logique de l'analyse, si
l'expérience ne vient à chaque pas servir de boussole et de règle[9].»
La mécanique rationnelle et la physique mathématique forment donc le
passage entre les mathématiques proprement dites et les sciences
expérimentales. Elles renferment les cas les plus simples. Mais, dès que
nous entrons dans la physique et dans la chimie, et à plus forte raison dans
la biologie, les phénomènes se compliquent de rapports tellement
nombreux, que les principes représentés par les théories, auxquels nous
avons pu nous élever, ne sont que provisoires et tellement hypothétiques,
pas à l'expérience, parce qu'on admet, comme en mathématiques, que, le
principe étant vrai, les conséquences le sont aussi. Toutefois, il y a là une
grande différence à signaler, en ce sens que le point de départ n'est plus ici
une vérité subjective et consciente, mais une vérité objective et inconsciente
empruntée à l'observation ou à l'expérience. Or, cette vérité n'est jamais que
relative au nombre d'expériences et d'observations qui ont été faites. Si
jusqu'à présent aucune observation n'a démenti la vérité en question, l'esprit
ne conçoit pas pour cela l'impossibilité que les choses se passent autrement.
De sorte que c'est toujours par hypothèse qu'on admet le principe absolu.
C'est pourquoi l'application de l'analyse mathématique à des phénomènes
naturels, quoique très- simples, peut avoir des dangers si la vérification
expérimentale est repoussée d'une manière complète. Dans ce cas, l'analyse
mathématique devient un instrument aveugle si on ne la retrempe de temps
en temps au foyer de l'expérience. J'exprime ici une pensée émise par
beaucoup de grands mathématiciens et de grands physiciens, et, pour
rapporter une des opinions les plus autorisées en pareille matière, je citerai
ce que mon savant confrère et ami M. J. Bertrand a écrit à ce sujet dans son
bel éloge de Sénarmont: «La géométrie ne doit être pour le physicien qu'un
puissant auxiliaire: quand elle a poussé les principes à leurs dernières
conséquences, il lui est impossible de faire davantage, et l'incertitude du
point de départ ne peut que s'accroître par l'aveugle logique de l'analyse, si
l'expérience ne vient à chaque pas servir de boussole et de règle[9].»
La mécanique rationnelle et la physique mathématique forment donc le
passage entre les mathématiques proprement dites et les sciences
expérimentales. Elles renferment les cas les plus simples. Mais, dès que
nous entrons dans la physique et dans la chimie, et à plus forte raison dans
la biologie, les phénomènes se compliquent de rapports tellement
nombreux, que les principes représentés par les théories, auxquels nous
avons pu nous élever, ne sont que provisoires et tellement hypothétiques,
Page 46
que nos déductions, bien que très-logiques, sont complètement incertaines,
et ne sauraient dans aucun cas se passer de la vérification expérimentale.
En un mot, l'homme peut rapporter tous ses raisonnements à deux
criterium, l'un intérieur et conscient, qui est certain et absolu; l'autre
extérieur et inconscient, qui est expérimental et relatif.
Quand nous raisonnons sur les objets extérieurs, mais en les considérant
par rapport à nous suivant l'agrément ou le désagrément qu'ils nous causent,
suivant leur utilité ou leurs inconvénients, nous possédons encore dans nos
sensations un criterium intérieur. De même, quand nous raisonnons sur nos
propres actes, nous avons également un guide certain, parce que nous avons
conscience de ce que nous pensons et de ce que nous sentons. Mais si nous
voulons juger les actes d'un autre homme et savoir les mobiles qui le font
agir, c'est tout différent. Sans doute nous avons devant les yeux les
mouvements de cet homme et ses manifestations qui sont, nous en sommes
sûrs, les modes d'expression de sa sensibilité et de sa volonté. De plus nous
admettons encore qu'il y a un rapport nécessaire entre les actes et leur
cause; mais quelle est cette cause? Nous ne la sentons pas en nous, nous
n'en avons pas conscience comme quand il s'agit de nous-même; nous
sommes donc obligés de l'interpréter et de la supposer d'après les
mouvements que nous voyons et les paroles que nous entendons. Alors nous
devons contrôler les actes de cet homme les uns par les autres; nous
considérons comment il agit dans telle ou telle circonstance, et, en un mot,
nous recourons à la méthode expérimentale. De même quand le savant
considère les phénomènes naturels qui l'entourent et qu'il veut les connaître
en eux-mêmes et dans leurs rapports mutuels et complexes de causalité, tout
criterium intérieur lui fait défaut, et il est obligé d'invoquer l'expérience
pour contrôler les suppositions et les raisonnements qu'il fait à leur égard.
L'expérience, suivant l'expression de Goethe, devient alors la seule
et ne sauraient dans aucun cas se passer de la vérification expérimentale.
En un mot, l'homme peut rapporter tous ses raisonnements à deux
criterium, l'un intérieur et conscient, qui est certain et absolu; l'autre
extérieur et inconscient, qui est expérimental et relatif.
Quand nous raisonnons sur les objets extérieurs, mais en les considérant
par rapport à nous suivant l'agrément ou le désagrément qu'ils nous causent,
suivant leur utilité ou leurs inconvénients, nous possédons encore dans nos
sensations un criterium intérieur. De même, quand nous raisonnons sur nos
propres actes, nous avons également un guide certain, parce que nous avons
conscience de ce que nous pensons et de ce que nous sentons. Mais si nous
voulons juger les actes d'un autre homme et savoir les mobiles qui le font
agir, c'est tout différent. Sans doute nous avons devant les yeux les
mouvements de cet homme et ses manifestations qui sont, nous en sommes
sûrs, les modes d'expression de sa sensibilité et de sa volonté. De plus nous
admettons encore qu'il y a un rapport nécessaire entre les actes et leur
cause; mais quelle est cette cause? Nous ne la sentons pas en nous, nous
n'en avons pas conscience comme quand il s'agit de nous-même; nous
sommes donc obligés de l'interpréter et de la supposer d'après les
mouvements que nous voyons et les paroles que nous entendons. Alors nous
devons contrôler les actes de cet homme les uns par les autres; nous
considérons comment il agit dans telle ou telle circonstance, et, en un mot,
nous recourons à la méthode expérimentale. De même quand le savant
considère les phénomènes naturels qui l'entourent et qu'il veut les connaître
en eux-mêmes et dans leurs rapports mutuels et complexes de causalité, tout
criterium intérieur lui fait défaut, et il est obligé d'invoquer l'expérience
pour contrôler les suppositions et les raisonnements qu'il fait à leur égard.
L'expérience, suivant l'expression de Goethe, devient alors la seule
Page 47
médiatrice entre l'objectif et le subjectif[10], c'est-à-dire entre le savant et
les phénomènes qui l'environnent.
Le raisonnement expérimental est donc le seul que le naturaliste et le
médecin puissent employer pour chercher la vérité et en approcher autant
que possible. En effet, par sa nature même de criterium extérieur et
inconscient, l'expérience ne donne que la vérité relative sans jamais pouvoir
prouver à l'esprit qu'il la possède d'une manière absolue.
L'expérimentateur qui se trouve en face des phénomènes naturels
ressemble à un spectateur qui observe des scènes muettes. Il est en quelque
sorte le juge d'instruction de la nature; seulement, au lieu d'être aux prises
avec des hommes qui cherchent à le tromper par des aveux mensongers ou
par de faux témoignages, il a affaire à des phénomènes naturels qui sont
pour lui des personnages dont il ne connaît ni le langage ni les moeurs, qui
vivent au milieu de circonstances qui lui sont inconnues, et dont il veut
cependant savoir les intentions. Pour cela il emploie tous les moyens qui
sont en sa puissance. Il observe leurs actions, leur marche, leurs
manifestations, et il cherche à en démêler la cause au moyen de tentatives
diverses, appelées expériences. Il emploie tous les artifices imaginables et,
comme on le dit vulgairement, il plaide souvent le faux pour savoir le vrai.
Dans tout cela l'expérimentateur raisonne nécessairement d'après lui-même
et prête à la nature ses propres idées. Il fait des suppositions sur la cause des
actes qui se passent devant lui, et, pour savoir si l'hypothèse qui sert de base
à son interprétation est juste, il s'arrange pour faire apparaître des faits, qui,
dans l'ordre logique, puissent être la confirmation ou la négation de l'idée
qu'il a conçue. Or, je le répète, c'est ce contrôle logique qui seul peut
l'instruire et lui donner l'expérience. Le naturaliste qui observe des animaux
dont il veut connaître les moeurs et les habitudes, le physiologiste et le
médecin qui veulent étudier les fonctions cachées des corps vivants, le
physicien et le chimiste qui déterminent les phénomènes de la matière
les phénomènes qui l'environnent.
Le raisonnement expérimental est donc le seul que le naturaliste et le
médecin puissent employer pour chercher la vérité et en approcher autant
que possible. En effet, par sa nature même de criterium extérieur et
inconscient, l'expérience ne donne que la vérité relative sans jamais pouvoir
prouver à l'esprit qu'il la possède d'une manière absolue.
L'expérimentateur qui se trouve en face des phénomènes naturels
ressemble à un spectateur qui observe des scènes muettes. Il est en quelque
sorte le juge d'instruction de la nature; seulement, au lieu d'être aux prises
avec des hommes qui cherchent à le tromper par des aveux mensongers ou
par de faux témoignages, il a affaire à des phénomènes naturels qui sont
pour lui des personnages dont il ne connaît ni le langage ni les moeurs, qui
vivent au milieu de circonstances qui lui sont inconnues, et dont il veut
cependant savoir les intentions. Pour cela il emploie tous les moyens qui
sont en sa puissance. Il observe leurs actions, leur marche, leurs
manifestations, et il cherche à en démêler la cause au moyen de tentatives
diverses, appelées expériences. Il emploie tous les artifices imaginables et,
comme on le dit vulgairement, il plaide souvent le faux pour savoir le vrai.
Dans tout cela l'expérimentateur raisonne nécessairement d'après lui-même
et prête à la nature ses propres idées. Il fait des suppositions sur la cause des
actes qui se passent devant lui, et, pour savoir si l'hypothèse qui sert de base
à son interprétation est juste, il s'arrange pour faire apparaître des faits, qui,
dans l'ordre logique, puissent être la confirmation ou la négation de l'idée
qu'il a conçue. Or, je le répète, c'est ce contrôle logique qui seul peut
l'instruire et lui donner l'expérience. Le naturaliste qui observe des animaux
dont il veut connaître les moeurs et les habitudes, le physiologiste et le
médecin qui veulent étudier les fonctions cachées des corps vivants, le
physicien et le chimiste qui déterminent les phénomènes de la matière
Page 48
brute; tous sont dans le même cas, ils ont devant eux des manifestations
qu'ils ne peuvent interpréter qu'à l'aide du criterium expérimental, le seul
dont nous ayons à nous occuper ici.
§ II. — L'intuition ou le sentiment engendre l'idée expérimentale.
Nous avons dit plus haut que la méthode expérimentale s'appuie
successivement sur le sentiment, la raison et l'expérience.
Le sentiment engendre l'idée ou l'hypothèse expérimentale, c'est- à-dire
l'interprétation anticipée des phénomènes de la nature. Toute l'initiative
expérimentale est dans l'idée, car c'est elle qui provoque l'expérience. La
raison ou le raisonnement ne servent qu'à déduire les conséquences de cette
idée et à les soumettre à l'expérience.
Une idée anticipée ou une hypothèse est donc le point de départ
nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela on ne saurait faire
aucune investigation ni s'instruire; on ne pourrait qu'entasser des
observations stériles. Si l'on expérimentait sans idée préconçue, on irait à
l'aventure; mais d'un autre côté, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, si l'on
observait avec des idées préconçues, on ferait de mauvaises observations et
l'on serait exposé à prendre les conceptions de son esprit pour la réalité.
Les idées expérimentales ne sont point innées. Elles ne surgissent point
spontanément, il leur faut une occasion ou un excitant extérieur, comme
cela a lieu dans toutes les fonctions physiologiques. Pour avoir une
première idée des choses, il faut voir ces choses; pour avoir une idée sur un
phénomène de la nature, il faut d'abord l'observer. L'esprit de l'homme ne
peut concevoir un effet sans cause, de telle sorte que la vue d'un phénomène
éveille toujours en lui une idée de causalité. Toute la connaissance humaine
qu'ils ne peuvent interpréter qu'à l'aide du criterium expérimental, le seul
dont nous ayons à nous occuper ici.
§ II. — L'intuition ou le sentiment engendre l'idée expérimentale.
Nous avons dit plus haut que la méthode expérimentale s'appuie
successivement sur le sentiment, la raison et l'expérience.
Le sentiment engendre l'idée ou l'hypothèse expérimentale, c'est- à-dire
l'interprétation anticipée des phénomènes de la nature. Toute l'initiative
expérimentale est dans l'idée, car c'est elle qui provoque l'expérience. La
raison ou le raisonnement ne servent qu'à déduire les conséquences de cette
idée et à les soumettre à l'expérience.
Une idée anticipée ou une hypothèse est donc le point de départ
nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela on ne saurait faire
aucune investigation ni s'instruire; on ne pourrait qu'entasser des
observations stériles. Si l'on expérimentait sans idée préconçue, on irait à
l'aventure; mais d'un autre côté, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, si l'on
observait avec des idées préconçues, on ferait de mauvaises observations et
l'on serait exposé à prendre les conceptions de son esprit pour la réalité.
Les idées expérimentales ne sont point innées. Elles ne surgissent point
spontanément, il leur faut une occasion ou un excitant extérieur, comme
cela a lieu dans toutes les fonctions physiologiques. Pour avoir une
première idée des choses, il faut voir ces choses; pour avoir une idée sur un
phénomène de la nature, il faut d'abord l'observer. L'esprit de l'homme ne
peut concevoir un effet sans cause, de telle sorte que la vue d'un phénomène
éveille toujours en lui une idée de causalité. Toute la connaissance humaine
Page 49
se borne à remonter des effets observés à leur cause. À la suite d'une
observation, une idée relative à la cause du phénomène observé se présente
à l'esprit; puis on introduit cette idée anticipée dans un raisonnement en
vertu duquel on fait des expériences pour la contrôler.
Les idées expérimentales, comme nous le verrons plus tard, peuvent
naître soit à propos d'un fait observé par hasard, soit à la suite d'une
tentative expérimentale, soit comme corollaires d'une théorie admise. Ce
qu'il faut seulement noter pour le moment, c'est que l'idée expérimentale
n'est point arbitraire ni purement imaginaire; elle doit avoir toujours un
point d'appui dans la réalité observée, c'est-à-dire dans la nature.
L'hypothèse expérimentale, en un mot, doit toujours être fondée sur une
observation antérieure. Une autre condition essentielle de l'hypothèse, c'est
qu'elle soit aussi probable que possible et qu'elle soit vérifiable
expérimentalement. En effet, si l'on faisait une hypothèse que l'expérience
ne pût pas vérifier, on sortirait par cela même de la méthode expérimentale
pour tomber dans les défauts des scolastiques et des systématiques.
Il n'y a pas de règles à donner pour faire naître dans le cerveau, à propos
d'une observation donnée, une idée juste et féconde qui soit pour
l'expérimentateur une sorte d'anticipation intuitive de l'esprit vers une
recherche heureuse. L'idée une fois émise, on peut seulement dire comment
il faut la soumettre à des préceptes définis et à des règles logiques précises
dont aucun expérimentateur ne saurait s'écarter; mais son apparition a été
toute spontanée, et sa nature est tout individuelle. C'est un sentiment
particulier, un quid proprium qui constitue l'originalité, l'invention ou le
génie de chacun. Une idée neuve apparaît comme une relation nouvelle ou
inattendue que l'esprit aperçoit entre les choses. Toutes les intelligences se
ressemblent sans doute et des idées semblables peuvent naître chez tous les
hommes, à l'occasion de certains rapports simples des objets que tout le
monde peut saisir. Mais comme les sens, les intelligences n'ont pas toutes la
observation, une idée relative à la cause du phénomène observé se présente
à l'esprit; puis on introduit cette idée anticipée dans un raisonnement en
vertu duquel on fait des expériences pour la contrôler.
Les idées expérimentales, comme nous le verrons plus tard, peuvent
naître soit à propos d'un fait observé par hasard, soit à la suite d'une
tentative expérimentale, soit comme corollaires d'une théorie admise. Ce
qu'il faut seulement noter pour le moment, c'est que l'idée expérimentale
n'est point arbitraire ni purement imaginaire; elle doit avoir toujours un
point d'appui dans la réalité observée, c'est-à-dire dans la nature.
L'hypothèse expérimentale, en un mot, doit toujours être fondée sur une
observation antérieure. Une autre condition essentielle de l'hypothèse, c'est
qu'elle soit aussi probable que possible et qu'elle soit vérifiable
expérimentalement. En effet, si l'on faisait une hypothèse que l'expérience
ne pût pas vérifier, on sortirait par cela même de la méthode expérimentale
pour tomber dans les défauts des scolastiques et des systématiques.
Il n'y a pas de règles à donner pour faire naître dans le cerveau, à propos
d'une observation donnée, une idée juste et féconde qui soit pour
l'expérimentateur une sorte d'anticipation intuitive de l'esprit vers une
recherche heureuse. L'idée une fois émise, on peut seulement dire comment
il faut la soumettre à des préceptes définis et à des règles logiques précises
dont aucun expérimentateur ne saurait s'écarter; mais son apparition a été
toute spontanée, et sa nature est tout individuelle. C'est un sentiment
particulier, un quid proprium qui constitue l'originalité, l'invention ou le
génie de chacun. Une idée neuve apparaît comme une relation nouvelle ou
inattendue que l'esprit aperçoit entre les choses. Toutes les intelligences se
ressemblent sans doute et des idées semblables peuvent naître chez tous les
hommes, à l'occasion de certains rapports simples des objets que tout le
monde peut saisir. Mais comme les sens, les intelligences n'ont pas toutes la
Page 50
même puissance ni la même acuité, et il est des rapports subtils et délicats
qui ne peuvent être sentis, saisis et dévoilés que par des esprits plus
perspicaces, mieux doués ou placés dans un milieu intellectuel qui les
prédispose d'une manière favorable.
Si les faits donnaient nécessairement naissance aux idées, chaque fait
nouveau devrait engendrer une idée nouvelle. Cela a lieu, il est vrai, le plus
souvent; car il est des faits nouveaux qui, par leur nature, font venir la
même idée nouvelle à tous les hommes placés dans les mêmes conditions
d'instruction antérieure. Mais il est aussi des faits qui ne disent rien à l'esprit
du plus grand nombre, tandis qu'ils sont lumineux pour d'autres. Il arrive
même qu'un fait ou une observation reste très-longtemps devant les yeux
d'un savant sans lui rien inspirer; puis tout à coup vient un trait de lumière,
et l'esprit interprète le même fait tout autrement qu'auparavant et lui trouve
des rapports tout nouveaux. L'idée neuve apparaît alors avec la rapidité de
l'éclair comme une sorte de révélation subite; ce qui prouve bien que dans
ce cas la découverte réside dans un sentiment des choses qui est non-
seulement personnel, mais qui est même relatif à l'état actuel dans lequel se
trouve l'esprit.
La méthode expérimentale ne donnera donc pas des idées neuves et
fécondes à ceux qui n'en ont pas; elle servira seulement à diriger les idées
chez ceux qui en ont et à les développer afin d'en retirer les meilleurs
résultats possibles. L'idée, c'est la graine; la méthode, c'est le sol qui lui
fournit les conditions de se développer, de prospérer et de donner les
meilleurs fruits suivant sa nature. Mais de même qu'il ne poussera jamais
dans le sol que ce qu'on y sème, de même il ne se développera par la
méthode expérimentale que les idées qu'on lui soumet. La méthode par elle-
même n'enfante rien, et c'est une erreur de certains philosophes d'avoir
accordé trop de puissance à la méthode sous ce rapport. L'idée
expérimentale résulte d'une sorte de pressentiment de l'esprit qui juge que
qui ne peuvent être sentis, saisis et dévoilés que par des esprits plus
perspicaces, mieux doués ou placés dans un milieu intellectuel qui les
prédispose d'une manière favorable.
Si les faits donnaient nécessairement naissance aux idées, chaque fait
nouveau devrait engendrer une idée nouvelle. Cela a lieu, il est vrai, le plus
souvent; car il est des faits nouveaux qui, par leur nature, font venir la
même idée nouvelle à tous les hommes placés dans les mêmes conditions
d'instruction antérieure. Mais il est aussi des faits qui ne disent rien à l'esprit
du plus grand nombre, tandis qu'ils sont lumineux pour d'autres. Il arrive
même qu'un fait ou une observation reste très-longtemps devant les yeux
d'un savant sans lui rien inspirer; puis tout à coup vient un trait de lumière,
et l'esprit interprète le même fait tout autrement qu'auparavant et lui trouve
des rapports tout nouveaux. L'idée neuve apparaît alors avec la rapidité de
l'éclair comme une sorte de révélation subite; ce qui prouve bien que dans
ce cas la découverte réside dans un sentiment des choses qui est non-
seulement personnel, mais qui est même relatif à l'état actuel dans lequel se
trouve l'esprit.
La méthode expérimentale ne donnera donc pas des idées neuves et
fécondes à ceux qui n'en ont pas; elle servira seulement à diriger les idées
chez ceux qui en ont et à les développer afin d'en retirer les meilleurs
résultats possibles. L'idée, c'est la graine; la méthode, c'est le sol qui lui
fournit les conditions de se développer, de prospérer et de donner les
meilleurs fruits suivant sa nature. Mais de même qu'il ne poussera jamais
dans le sol que ce qu'on y sème, de même il ne se développera par la
méthode expérimentale que les idées qu'on lui soumet. La méthode par elle-
même n'enfante rien, et c'est une erreur de certains philosophes d'avoir
accordé trop de puissance à la méthode sous ce rapport. L'idée
expérimentale résulte d'une sorte de pressentiment de l'esprit qui juge que
Page 51
les choses doivent se passer d'une certaine manière. On peut dire sous ce
rapport que nous avons dans l'esprit l'intuition ou le sentiment des lois de la
nature, mais nous n'en connaissons pas la forme. L'expérience peut seule
nous l'apprendre.
Les hommes qui ont le pressentiment des vérités nouvelles sont rares;
dans toutes les sciences, le plus grand nombre des hommes développe et
poursuit les idées d'un petit nombre d'autres. Ceux qui font des découvertes
sont les promoteurs d'idées neuves et fécondes. On donne généralement le
nom de découverte à la connaissance d'un fait nouveau; mais je pense que
c'est l'idée qui se rattache au fait découvert qui constitue en réalité la
découverte. Les faits ne sont ni grands ni petits par eux-mêmes. Une grande
découverte est un fait qui, en apparaissant dans la science, a donné
naissance à des idées lumineuses, dont la clarté a dissipé un grand nombre
d'obscurités et montré des voies nouvelles. Il y a d'autres faits qui, bien que
nouveaux, n'apprennent que peu de choses; ce sont alors de petites
découvertes. Enfin il y a des faits nouveaux qui, quoique bien observés,
n'apprennent rien à personne; ils restent, pour le moment, isolés et stériles
dans la science; c'est ce qu'on pourrait appeler le fait brut ou le fait brutal.
La découverte est donc l'idée neuve qui surgit à propos d'un fait trouvé
par hasard ou autrement. Par conséquent, il ne saurait y avoir de méthode
pour faire des découvertes, parce que les théories philosophiques ne
peuvent pas plus donner le sentiment inventif et la justesse de l'esprit à ceux
qui ne les possèdent pas, que la connaissance des théories acoustiques ou
optiques ne peut donner une oreille juste ou une bonne vue à ceux qui en
sont naturellement privés. Seulement les bonnes méthodes peuvent nous
apprendre à développer et à mieux utiliser les facultés que la nature nous a
dévolues, tandis que les mauvaises méthodes peuvent nous empêcher d'en
tirer un heureux profit. C'est ainsi que le génie de l'invention, si précieux
dans les sciences, peut être diminué ou même étouffé par une mauvaise
rapport que nous avons dans l'esprit l'intuition ou le sentiment des lois de la
nature, mais nous n'en connaissons pas la forme. L'expérience peut seule
nous l'apprendre.
Les hommes qui ont le pressentiment des vérités nouvelles sont rares;
dans toutes les sciences, le plus grand nombre des hommes développe et
poursuit les idées d'un petit nombre d'autres. Ceux qui font des découvertes
sont les promoteurs d'idées neuves et fécondes. On donne généralement le
nom de découverte à la connaissance d'un fait nouveau; mais je pense que
c'est l'idée qui se rattache au fait découvert qui constitue en réalité la
découverte. Les faits ne sont ni grands ni petits par eux-mêmes. Une grande
découverte est un fait qui, en apparaissant dans la science, a donné
naissance à des idées lumineuses, dont la clarté a dissipé un grand nombre
d'obscurités et montré des voies nouvelles. Il y a d'autres faits qui, bien que
nouveaux, n'apprennent que peu de choses; ce sont alors de petites
découvertes. Enfin il y a des faits nouveaux qui, quoique bien observés,
n'apprennent rien à personne; ils restent, pour le moment, isolés et stériles
dans la science; c'est ce qu'on pourrait appeler le fait brut ou le fait brutal.
La découverte est donc l'idée neuve qui surgit à propos d'un fait trouvé
par hasard ou autrement. Par conséquent, il ne saurait y avoir de méthode
pour faire des découvertes, parce que les théories philosophiques ne
peuvent pas plus donner le sentiment inventif et la justesse de l'esprit à ceux
qui ne les possèdent pas, que la connaissance des théories acoustiques ou
optiques ne peut donner une oreille juste ou une bonne vue à ceux qui en
sont naturellement privés. Seulement les bonnes méthodes peuvent nous
apprendre à développer et à mieux utiliser les facultés que la nature nous a
dévolues, tandis que les mauvaises méthodes peuvent nous empêcher d'en
tirer un heureux profit. C'est ainsi que le génie de l'invention, si précieux
dans les sciences, peut être diminué ou même étouffé par une mauvaise
Page 52
méthode, tandis qu'une bonne méthode peut l'accroître et le développer. En
un mot, une bonne méthode favorise le développement scientifique et
prémunit le savant contre les causes d'erreurs si nombreuses qu'il rencontre
dans la recherche de la vérité; c'est là le seul objet que puisse se proposer la
méthode expérimentale. Dans les sciences biologiques, ce rôle de la
méthode est encore plus important que dans les autres, par suite de la
complexité immense des phénomènes et des causes d'erreur sans nombre
que cette complexité introduit dans l'expérimentation. Toutefois, même au
point de vue biologique, nous ne saurions avoir la prétention de traiter ici de
la méthode expérimentale d'une manière complète; nous devons nous
borner à donner quelques principes généraux, qui pourront guider l'esprit de
celui qui se livre aux recherches de médecine expérimentale.
§ III. — L'expérimentateur doit douter, fuir les idées fixes et garder
toujours sa liberté d'esprit.
La première condition que doit remplir un savant qui se livre à
l'investigation dans les phénomènes naturels, c'est de conserver une entière
liberté d'esprit assise sur le doute philosophique. Il ne faut pourtant point
être sceptique; il faut croire à la science, c'est-à-dire au déterminisme, au
rapport absolu et nécessaire des choses, aussi bien dans les phénomènes
propres aux êtres vivants que dans tous les autres; mais il faut en même
temps être bien convaincu que nous n'avons ce rapport que d'une manière
plus ou moins approximative, et que les théories que nous possédons sont
loin de représenter des vérités immuables. Quand nous faisons une théorie
générale dans nos sciences, la seule chose dont nous soyons certains, c'est
que toutes ces théories sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que
des vérités partielles et provisoires qui nous sont nécessaires, comme des
degrés sur lesquels nous nous reposons, pour avancer dans l'investigation;
elles ne représentent que l'état actuel de nos connaissances, et, par
un mot, une bonne méthode favorise le développement scientifique et
prémunit le savant contre les causes d'erreurs si nombreuses qu'il rencontre
dans la recherche de la vérité; c'est là le seul objet que puisse se proposer la
méthode expérimentale. Dans les sciences biologiques, ce rôle de la
méthode est encore plus important que dans les autres, par suite de la
complexité immense des phénomènes et des causes d'erreur sans nombre
que cette complexité introduit dans l'expérimentation. Toutefois, même au
point de vue biologique, nous ne saurions avoir la prétention de traiter ici de
la méthode expérimentale d'une manière complète; nous devons nous
borner à donner quelques principes généraux, qui pourront guider l'esprit de
celui qui se livre aux recherches de médecine expérimentale.
§ III. — L'expérimentateur doit douter, fuir les idées fixes et garder
toujours sa liberté d'esprit.
La première condition que doit remplir un savant qui se livre à
l'investigation dans les phénomènes naturels, c'est de conserver une entière
liberté d'esprit assise sur le doute philosophique. Il ne faut pourtant point
être sceptique; il faut croire à la science, c'est-à-dire au déterminisme, au
rapport absolu et nécessaire des choses, aussi bien dans les phénomènes
propres aux êtres vivants que dans tous les autres; mais il faut en même
temps être bien convaincu que nous n'avons ce rapport que d'une manière
plus ou moins approximative, et que les théories que nous possédons sont
loin de représenter des vérités immuables. Quand nous faisons une théorie
générale dans nos sciences, la seule chose dont nous soyons certains, c'est
que toutes ces théories sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que
des vérités partielles et provisoires qui nous sont nécessaires, comme des
degrés sur lesquels nous nous reposons, pour avancer dans l'investigation;
elles ne représentent que l'état actuel de nos connaissances, et, par
Page 53
conséquent, elles devront se modifier avec l'accroissement de la science, et
d'autant plus souvent que les sciences sont moins avancées dans leur
évolution. D'un autre côté, nos idées, ainsi que nous l'avons dit, nous
viennent à la vue de faits qui ont été préalablement observés et que nous
interprétons ensuite. Or, des causes d'erreurs sans nombre peuvent se glisser
dans nos observations, et, malgré toute notre attention et notre sagacité,
nous ne sommes jamais sûrs d'avoir tout vu, parce que souvent les moyens
de constatation nous manquent ou sont trop imparfaits. De tout cela, il
résulte donc que, si le raisonnement nous guide dans la science
expérimentale, il ne nous impose pas nécessairement ses conséquences.
Notre esprit peut toujours rester libre de les accepter ou de les discuter. Si
une idée se présente à nous, nous ne devons pas la repousser par cela seul
qu'elle n'est pas d'accord avec les conséquences logiques d'une théorie
régnante. Nous pouvons suivre notre sentiment et notre idée, donner
carrière à notre imagination, pourvu que toutes nos idées ne soient que des
prétextes à instituer des expériences nouvelles qui puissent nous fournir des
faits probants ou inattendus et féconds.
Cette liberté que garde l'expérimentateur est, ainsi que je l'ai dit, fondée
sur le doute philosophique. En effet, nous devons avoir conscience de
l'incertitude de nos raisonnements à cause de l'obscurité de leur point de
départ. Ce point de départ repose toujours au fond sur des hypothèses ou sur
des théories plus ou moins imparfaites, suivant l'état d'avancement des
sciences. En biologie et particulièrement en médecine, les théories sont si
précaires que l'expérimentateur garde presque toute sa liberté. En chimie et
en physique les faits deviennent plus simples, les sciences sont plus
avancées, les théories sont plus assurées, et l'expérimentateur doit en tenir
un plus grand compte et accorder une plus grande importance aux
conséquences du raisonnement expérimental fondé sur elles. Mais encore
ne doit-il jamais donner une valeur absolue à ces théories. De nos jours, on
a vu des grands physiciens faire des découvertes du premier ordre à
d'autant plus souvent que les sciences sont moins avancées dans leur
évolution. D'un autre côté, nos idées, ainsi que nous l'avons dit, nous
viennent à la vue de faits qui ont été préalablement observés et que nous
interprétons ensuite. Or, des causes d'erreurs sans nombre peuvent se glisser
dans nos observations, et, malgré toute notre attention et notre sagacité,
nous ne sommes jamais sûrs d'avoir tout vu, parce que souvent les moyens
de constatation nous manquent ou sont trop imparfaits. De tout cela, il
résulte donc que, si le raisonnement nous guide dans la science
expérimentale, il ne nous impose pas nécessairement ses conséquences.
Notre esprit peut toujours rester libre de les accepter ou de les discuter. Si
une idée se présente à nous, nous ne devons pas la repousser par cela seul
qu'elle n'est pas d'accord avec les conséquences logiques d'une théorie
régnante. Nous pouvons suivre notre sentiment et notre idée, donner
carrière à notre imagination, pourvu que toutes nos idées ne soient que des
prétextes à instituer des expériences nouvelles qui puissent nous fournir des
faits probants ou inattendus et féconds.
Cette liberté que garde l'expérimentateur est, ainsi que je l'ai dit, fondée
sur le doute philosophique. En effet, nous devons avoir conscience de
l'incertitude de nos raisonnements à cause de l'obscurité de leur point de
départ. Ce point de départ repose toujours au fond sur des hypothèses ou sur
des théories plus ou moins imparfaites, suivant l'état d'avancement des
sciences. En biologie et particulièrement en médecine, les théories sont si
précaires que l'expérimentateur garde presque toute sa liberté. En chimie et
en physique les faits deviennent plus simples, les sciences sont plus
avancées, les théories sont plus assurées, et l'expérimentateur doit en tenir
un plus grand compte et accorder une plus grande importance aux
conséquences du raisonnement expérimental fondé sur elles. Mais encore
ne doit-il jamais donner une valeur absolue à ces théories. De nos jours, on
a vu des grands physiciens faire des découvertes du premier ordre à
Page 54
l'occasion d'expériences instituées d'une manière illogique par rapport aux
théories admises. L'astronome a assez de confiance dans les principes de sa
science pour construire avec eux des théories mathématiques, mais cela ne
l'empêche pas de les vérifier et de les contrôler par des observations
directes; ce précepte même, ainsi que nous l'avons vu, ne doit pas être
négligé en mécanique rationnelle. Mais dans les mathématiques, quand on
part d'un axiome ou d'un principe dont la vérité est absolument nécessaire et
consciente, la liberté n'existe plus; les vérités acquises sont immuables. Le
géomètre n'est pas libre de mettre en doute si les trois angles d'un triangle
sont égaux ou non à deux droits; par conséquent, il n'est pas libre de rejeter
les conséquences logiques qui se déduisent de ce principe.
Si un médecin se figurait que ses raisonnements ont la valeur de ceux
d'un mathématicien, il serait dans la plus grande des erreurs et il serait
conduit aux conséquences les plus fausses. C'est malheureusement ce qui
est arrivé et ce qui arrive encore pour les hommes que j'appellerai des
systématiques. En effet, ces hommes partent d'une idée fondée plus ou
moins sur l'observation et qu'ils considèrent comme une vérité absolue.
Alors ils raisonnent logiquement et sans expérimenter, et arrivent, de
conséquence en conséquence, à construire un système qui est logique, mais
qui n'a aucune réalité scientifique. Souvent les personnes superficielles se
laissent éblouir par cette apparence de logique, et c'est ainsi que se
renouvellent parfois de nos jours des discussions dignes de l'ancienne
scolastique. Cette foi trop grande dans le raisonnement, qui conduit un
physiologiste à une fausse simplification des choses, tient d'une part à
l'ignorance de la science dont il parle, et d'autre part à l'absence du
sentiment de complexité des phénomènes naturels. C'est pourquoi nous
voyons quelquefois des mathématiciens purs, très-grands esprits d'ailleurs,
tomber dans des erreurs de ce genre; ils simplifient trop et raisonnent sur les
phénomènes tels qu'ils les font dans leur esprit, mais non tels qu'ils sont
dans la nature.
théories admises. L'astronome a assez de confiance dans les principes de sa
science pour construire avec eux des théories mathématiques, mais cela ne
l'empêche pas de les vérifier et de les contrôler par des observations
directes; ce précepte même, ainsi que nous l'avons vu, ne doit pas être
négligé en mécanique rationnelle. Mais dans les mathématiques, quand on
part d'un axiome ou d'un principe dont la vérité est absolument nécessaire et
consciente, la liberté n'existe plus; les vérités acquises sont immuables. Le
géomètre n'est pas libre de mettre en doute si les trois angles d'un triangle
sont égaux ou non à deux droits; par conséquent, il n'est pas libre de rejeter
les conséquences logiques qui se déduisent de ce principe.
Si un médecin se figurait que ses raisonnements ont la valeur de ceux
d'un mathématicien, il serait dans la plus grande des erreurs et il serait
conduit aux conséquences les plus fausses. C'est malheureusement ce qui
est arrivé et ce qui arrive encore pour les hommes que j'appellerai des
systématiques. En effet, ces hommes partent d'une idée fondée plus ou
moins sur l'observation et qu'ils considèrent comme une vérité absolue.
Alors ils raisonnent logiquement et sans expérimenter, et arrivent, de
conséquence en conséquence, à construire un système qui est logique, mais
qui n'a aucune réalité scientifique. Souvent les personnes superficielles se
laissent éblouir par cette apparence de logique, et c'est ainsi que se
renouvellent parfois de nos jours des discussions dignes de l'ancienne
scolastique. Cette foi trop grande dans le raisonnement, qui conduit un
physiologiste à une fausse simplification des choses, tient d'une part à
l'ignorance de la science dont il parle, et d'autre part à l'absence du
sentiment de complexité des phénomènes naturels. C'est pourquoi nous
voyons quelquefois des mathématiciens purs, très-grands esprits d'ailleurs,
tomber dans des erreurs de ce genre; ils simplifient trop et raisonnent sur les
phénomènes tels qu'ils les font dans leur esprit, mais non tels qu'ils sont
dans la nature.
Page 55
Le grand principe expérimental est donc le doute, le doute philosophique
qui laisse à l'esprit sa liberté et son initiative, et d'où dérivent les qualités les
plus précieuses pour un investigateur en physiologie et en médecine. Il ne
faut croire à nos observations, à nos théories que sous bénéfice d'inventaire
expérimental. Si l'on croit trop, l'esprit se trouve lié et rétréci par les
conséquences de son propre raisonnement; il n'a plus de liberté d'action et
manque par suite de l'initiative que possède celui qui sait se dégager de
cette foi aveugle dans les théories, qui n'est au fond qu'une superstition
scientifique.
On a souvent dit que, pour faire des découvertes, il fallait être ignorant.
Cette opinion fausse en elle-même cache cependant une vérité. Elle signifie
qu'il vaut mieux ne rien savoir que d'avoir dans l'esprit des idées fixes
appuyées sur des théories dont on cherche toujours la confirmation en
négligeant tout ce qui ne s'y rapporte pas. Cette disposition d'esprit est des
plus mauvaises, et elle est éminemment opposée à l'invention. En effet, une
découverte est en général un rapport imprévu qui ne se trouve pas compris
dans la théorie, car sans cela il serait prévu. Un homme ignorant, qui ne
connaîtrait pas la théorie, serait, en effet, sous ce rapport, dans de meilleures
conditions d'esprit; la théorie ne le gênerait pas et ne l'empêcherait pas de
voir des faits nouveaux que n'aperçoit pas celui qui est préoccupé d'une
théorie exclusive. Mais hâtons-nous de dire qu'il ne s'agit point ici d'élever
l'ignorance en principe. Plus on est instruit, plus on possède de
connaissances antérieures, mieux on aura l'esprit disposé pour faire des
découvertes grandes et fécondes. Seulement il faut garder sa liberté d'esprit,
ainsi que nous l'avons dit plus haut, et croire que dans la nature l'absurde
suivant nos théories n'est pas toujours impossible.
Les hommes qui ont une foi excessive dans leurs théories ou dans leurs
idées sont non-seulement mal disposés pour faire des découvertes, mais ils
font aussi de très-mauvaises observations. Ils observent nécessairement
qui laisse à l'esprit sa liberté et son initiative, et d'où dérivent les qualités les
plus précieuses pour un investigateur en physiologie et en médecine. Il ne
faut croire à nos observations, à nos théories que sous bénéfice d'inventaire
expérimental. Si l'on croit trop, l'esprit se trouve lié et rétréci par les
conséquences de son propre raisonnement; il n'a plus de liberté d'action et
manque par suite de l'initiative que possède celui qui sait se dégager de
cette foi aveugle dans les théories, qui n'est au fond qu'une superstition
scientifique.
On a souvent dit que, pour faire des découvertes, il fallait être ignorant.
Cette opinion fausse en elle-même cache cependant une vérité. Elle signifie
qu'il vaut mieux ne rien savoir que d'avoir dans l'esprit des idées fixes
appuyées sur des théories dont on cherche toujours la confirmation en
négligeant tout ce qui ne s'y rapporte pas. Cette disposition d'esprit est des
plus mauvaises, et elle est éminemment opposée à l'invention. En effet, une
découverte est en général un rapport imprévu qui ne se trouve pas compris
dans la théorie, car sans cela il serait prévu. Un homme ignorant, qui ne
connaîtrait pas la théorie, serait, en effet, sous ce rapport, dans de meilleures
conditions d'esprit; la théorie ne le gênerait pas et ne l'empêcherait pas de
voir des faits nouveaux que n'aperçoit pas celui qui est préoccupé d'une
théorie exclusive. Mais hâtons-nous de dire qu'il ne s'agit point ici d'élever
l'ignorance en principe. Plus on est instruit, plus on possède de
connaissances antérieures, mieux on aura l'esprit disposé pour faire des
découvertes grandes et fécondes. Seulement il faut garder sa liberté d'esprit,
ainsi que nous l'avons dit plus haut, et croire que dans la nature l'absurde
suivant nos théories n'est pas toujours impossible.
Les hommes qui ont une foi excessive dans leurs théories ou dans leurs
idées sont non-seulement mal disposés pour faire des découvertes, mais ils
font aussi de très-mauvaises observations. Ils observent nécessairement
Page 56
avec une idée préconçue, et quand ils ont institué une expérience, ils ne
veulent voir dans ses résultats qu'une confirmation de leur théorie. Ils
défigurent ainsi l'observation et négligent souvent des faits très- importants,
parce qu'ils ne concourent pas à leur but. C'est ce qui nous a fait dire
ailleurs qu'il ne fallait jamais faire des expériences pour confirmer ses idées,
mais simplement pour les contrôler[11]; ce qui signifie, en d'autres termes,
qu'il faut accepter les résultats de l'expérience tels qu'ils se présentent, avec
tout leur imprévu et leurs accidents.
Mais il arrive encore tout naturellement que ceux qui croient trop à leurs
théories ne croient pas assez à celles des autres. Alors l'idée dominante de
ces contempteurs d'autrui est de trouver les théories des autres en défaut et
de chercher à les contredire. L'inconvénient pour la science reste le même.
Ils ne font des expériences que pour détruire une théorie, au lieu de les faire
pour chercher la vérité. Ils font également de mauvaises observations parce
qu'ils ne prennent dans les résultats de leurs expériences que ce qui convient
à leur but en négligeant ce qui ne s'y rapporte pas, et en écartant bien
soigneusement tout ce qui pourrait aller dans le sens de l'idée qu'ils veulent
combattre. On est donc conduit ainsi par ces deux voies opposées au même
résultat, c'est-à-dire à fausser la science et les faits.
La conclusion de tout ceci est qu'il faut effacer son opinion aussi bien que
celle des autres devant les décisions de l'expérience. Quand on discute et
que l'on expérimente comme nous venons de le dire, pour prouver quant
même une idée préconçue, on n'a plus l'esprit libre et l'on ne cherche plus la
vérité. On fait de la science étroite à laquelle se mêlent la vanité personnelle
ou les diverses passions humaines. L'amour-propre, cependant, ne devrait
rien avoir à faire dans toutes ces vaines disputes. Quand deux
physiologistes ou deux médecins se querellent pour soutenir chacun leurs
idées ou leurs théories, il n'y a au milieu de leurs arguments contradictoires
qu'une seule chose qui soit absolument certaine: c'est que les deux théories
veulent voir dans ses résultats qu'une confirmation de leur théorie. Ils
défigurent ainsi l'observation et négligent souvent des faits très- importants,
parce qu'ils ne concourent pas à leur but. C'est ce qui nous a fait dire
ailleurs qu'il ne fallait jamais faire des expériences pour confirmer ses idées,
mais simplement pour les contrôler[11]; ce qui signifie, en d'autres termes,
qu'il faut accepter les résultats de l'expérience tels qu'ils se présentent, avec
tout leur imprévu et leurs accidents.
Mais il arrive encore tout naturellement que ceux qui croient trop à leurs
théories ne croient pas assez à celles des autres. Alors l'idée dominante de
ces contempteurs d'autrui est de trouver les théories des autres en défaut et
de chercher à les contredire. L'inconvénient pour la science reste le même.
Ils ne font des expériences que pour détruire une théorie, au lieu de les faire
pour chercher la vérité. Ils font également de mauvaises observations parce
qu'ils ne prennent dans les résultats de leurs expériences que ce qui convient
à leur but en négligeant ce qui ne s'y rapporte pas, et en écartant bien
soigneusement tout ce qui pourrait aller dans le sens de l'idée qu'ils veulent
combattre. On est donc conduit ainsi par ces deux voies opposées au même
résultat, c'est-à-dire à fausser la science et les faits.
La conclusion de tout ceci est qu'il faut effacer son opinion aussi bien que
celle des autres devant les décisions de l'expérience. Quand on discute et
que l'on expérimente comme nous venons de le dire, pour prouver quant
même une idée préconçue, on n'a plus l'esprit libre et l'on ne cherche plus la
vérité. On fait de la science étroite à laquelle se mêlent la vanité personnelle
ou les diverses passions humaines. L'amour-propre, cependant, ne devrait
rien avoir à faire dans toutes ces vaines disputes. Quand deux
physiologistes ou deux médecins se querellent pour soutenir chacun leurs
idées ou leurs théories, il n'y a au milieu de leurs arguments contradictoires
qu'une seule chose qui soit absolument certaine: c'est que les deux théories
Page 57
sont insuffisantes et ne représentent la vérité ni l'une ni l'autre. L'esprit
vraiment scientifique devrait donc nous rendre modestes et bienveillants.
Nous savons tous bien peu de choses en réalité, et nous sommes tous
faillibles en face des difficultés immenses que nous offre l'investigation
dans les phénomènes naturels. Nous n'aurions donc rien de mieux à faire
que de réunir nos efforts au lieu de les diviser et de les neutraliser par des
disputes personnelles. En un mot, le savant qui veut trouver la vérité doit
conserver son esprit libre, calme, et, si c'était possible, ne jamais avoir,
comme dit Bacon, l'oeil humecté par les passions humaines.
Dans l'éducation scientifique, il importerait beaucoup de distinguer, ainsi
que nous le ferons plus loin, le déterminisme qui est le principe absolu de la
science d'avec les théories qui ne sont que des principes relatifs auxquels on
ne doit accorder qu'une valeur provisoire dans la recherche de la vérité. En
un mot il ne faut point enseigner les théories comme des dogmes ou des
articles de foi. Par cette croyance exagérée dans les théories, on donnerait
une idée fausse de la science, on surchargerait et l'on asservirait l'esprit en
lui enlevant sa liberté et étouffant son originalité, et en lui donnant le goût
des systèmes.
Les théories qui représentent l'ensemble de nos idées scientifiques sont
sans doute indispensables pour représenter la science. Elles doivent aussi
servir de point d'appui à des idées investigatrices nouvelles. Mais ces
théories et ces idées n'étant point la vérité immuable, il faut être toujours
prêt à les abandonner, à les modifier ou à les changer dès qu'elles ne
représentent plus la réalité. En un mot, il faut modifier la théorie pour
l'adapter à la nature, et non la nature pour l'adapter à la théorie.
En résumé, il y a deux choses à considérer dans la science expérimentale:
la méthode et l'idée. La méthode a pour objet de diriger l'idée qui s'élance
en avant dans l'interprétation des phénomènes naturels et dans la recherche
vraiment scientifique devrait donc nous rendre modestes et bienveillants.
Nous savons tous bien peu de choses en réalité, et nous sommes tous
faillibles en face des difficultés immenses que nous offre l'investigation
dans les phénomènes naturels. Nous n'aurions donc rien de mieux à faire
que de réunir nos efforts au lieu de les diviser et de les neutraliser par des
disputes personnelles. En un mot, le savant qui veut trouver la vérité doit
conserver son esprit libre, calme, et, si c'était possible, ne jamais avoir,
comme dit Bacon, l'oeil humecté par les passions humaines.
Dans l'éducation scientifique, il importerait beaucoup de distinguer, ainsi
que nous le ferons plus loin, le déterminisme qui est le principe absolu de la
science d'avec les théories qui ne sont que des principes relatifs auxquels on
ne doit accorder qu'une valeur provisoire dans la recherche de la vérité. En
un mot il ne faut point enseigner les théories comme des dogmes ou des
articles de foi. Par cette croyance exagérée dans les théories, on donnerait
une idée fausse de la science, on surchargerait et l'on asservirait l'esprit en
lui enlevant sa liberté et étouffant son originalité, et en lui donnant le goût
des systèmes.
Les théories qui représentent l'ensemble de nos idées scientifiques sont
sans doute indispensables pour représenter la science. Elles doivent aussi
servir de point d'appui à des idées investigatrices nouvelles. Mais ces
théories et ces idées n'étant point la vérité immuable, il faut être toujours
prêt à les abandonner, à les modifier ou à les changer dès qu'elles ne
représentent plus la réalité. En un mot, il faut modifier la théorie pour
l'adapter à la nature, et non la nature pour l'adapter à la théorie.
En résumé, il y a deux choses à considérer dans la science expérimentale:
la méthode et l'idée. La méthode a pour objet de diriger l'idée qui s'élance
en avant dans l'interprétation des phénomènes naturels et dans la recherche
Page 58
de la vérité. L'idée doit toujours rester indépendante, et il ne faut point
l'enchaîner, pas plus par des croyances scientifiques que par des croyances
philosophiques ou religieuses; il faut être hardi et libre dans la
manifestation de ses idées, suivre son sentiment et ne point trop s'arrêter à
ces craintes puériles de la contradiction des théories. Si l'on est bien imbu
des principes de la méthode expérimentale, on n'a rien à craindre; car, tant
que l'idée est juste, on continue à la développer; quand elle est erronée,
l'expérience est là pour la rectifier. Il faut donc savoir trancher les questions,
même au risque d'errer. On rend plus de service à la science, a-t-on dit, par
l'erreur que par la confusion, ce qui signifie qu'il faut pousser sans crainte
les idées dans tout leur développement pourvu qu'on les règle et que l'on ait
toujours soin de les juger par l'expérience. L'idée, en un mot, est le mobile
de tout raisonnement en science comme ailleurs. Mais partout l'idée doit
être soumise à un criterium. En science, ce criterium est la méthode
expérimentale ou l'expérience, ce criterium est indispensable, et nous
devons l'appliquer à nos propres idées comme à celles des autres.
§ IV. — Caractère indépendant de la méthode expérimentale.
De tout ce qui a été dit précédemment il résulte nécessairement que
l'opinion d'aucun homme, formulée en théorie ou autrement, ne saurait être
considérée comme représentant la vérité complète dans les sciences. C'est
un guide, une lumière, mais non une autorité absolue. La révolution que la
méthode expérimentale a opérée dans les sciences consiste à avoir substitué
un criterium scientifique à l'autorité personnelle.
Le caractère de la méthode expérimentale est de ne relever que d'elle-
même, parce qu'elle renferme en elle son criterium, qui est l'expérience.
Elle ne reconnaît d'autre autorité que celle des faits, et elle s'affranchit de
l'autorité personnelle. Quand Descartes disait qu'il faut ne s'en rapporter
l'enchaîner, pas plus par des croyances scientifiques que par des croyances
philosophiques ou religieuses; il faut être hardi et libre dans la
manifestation de ses idées, suivre son sentiment et ne point trop s'arrêter à
ces craintes puériles de la contradiction des théories. Si l'on est bien imbu
des principes de la méthode expérimentale, on n'a rien à craindre; car, tant
que l'idée est juste, on continue à la développer; quand elle est erronée,
l'expérience est là pour la rectifier. Il faut donc savoir trancher les questions,
même au risque d'errer. On rend plus de service à la science, a-t-on dit, par
l'erreur que par la confusion, ce qui signifie qu'il faut pousser sans crainte
les idées dans tout leur développement pourvu qu'on les règle et que l'on ait
toujours soin de les juger par l'expérience. L'idée, en un mot, est le mobile
de tout raisonnement en science comme ailleurs. Mais partout l'idée doit
être soumise à un criterium. En science, ce criterium est la méthode
expérimentale ou l'expérience, ce criterium est indispensable, et nous
devons l'appliquer à nos propres idées comme à celles des autres.
§ IV. — Caractère indépendant de la méthode expérimentale.
De tout ce qui a été dit précédemment il résulte nécessairement que
l'opinion d'aucun homme, formulée en théorie ou autrement, ne saurait être
considérée comme représentant la vérité complète dans les sciences. C'est
un guide, une lumière, mais non une autorité absolue. La révolution que la
méthode expérimentale a opérée dans les sciences consiste à avoir substitué
un criterium scientifique à l'autorité personnelle.
Le caractère de la méthode expérimentale est de ne relever que d'elle-
même, parce qu'elle renferme en elle son criterium, qui est l'expérience.
Elle ne reconnaît d'autre autorité que celle des faits, et elle s'affranchit de
l'autorité personnelle. Quand Descartes disait qu'il faut ne s'en rapporter
Page 59
qu'à l'évidence ou à ce qui est suffisamment démontré, cela signifiait qu'il
fallait ne plus s'en référer à l'autorité, comme faisait la scolastique, mais ne
s'appuyer que sur les faits bien établis par l'expérience. De là il résulte que,
lorsque dans la science nous avons émis une idée ou une théorie, nous ne
devons pas avoir pour but de la conserver en cherchant tout ce qui peut
l'appuyer et en écartant tout ce qui peut l'infirmer. Nous devons, au
contraire, examiner avec le plus grand soin les faits qui semblent la
renverser, parce que le progrès réel consiste toujours à changer une théorie
ancienne qui renferme moins de faits contre une nouvelle qui en renferme
davantage. Cela prouve que l'on a marché, car en science le grand précepte
est de modifier et de changer ses idées à mesure que la science avance. Nos
idées ne sont que des instruments intellectuels qui nous servent à pénétrer
dans les phénomènes; il faut les changer quand elles ont rempli leur rôle,
comme on change un bistouri émoussé quand il a servi assez longtemps.
Les idées et les théories de nos prédécesseurs ne doivent être conservées
qu'autant qu'elles représentent l'état de la science, mais elles sont
évidemment destinées à changer, à moins que l'on admette que la science ne
doive plus faire de progrès, ce qui est impossible. Sous ce rapport, il y
aurait peut-être une distinction à établir entre les sciences mathématiques et
les sciences expérimentales. Les vérités mathématiques étant immuables et
absolues, la science s'accroît par juxtaposition simple et successive de
toutes les vérités acquises. Dans les sciences expérimentales, au contraire,
les vérités n'étant que relatives, la science ne peut avancer que par
révolution et par absorption des vérités anciennes dans une forme
scientifique nouvelle. Dans les sciences expérimentales, le respect mal
entendu de l'autorité personnelle serait de la superstition et constituerait un
véritable obstacle aux progrès de la science; ce serait en même temps
contraire aux exemples que nous ont donnés les grands hommes de tous les
temps. En effet, les grands hommes sont précisément ceux qui ont apporté
des idées nouvelles et détruit des erreurs. Ils n'ont donc pas respecté eux-
fallait ne plus s'en référer à l'autorité, comme faisait la scolastique, mais ne
s'appuyer que sur les faits bien établis par l'expérience. De là il résulte que,
lorsque dans la science nous avons émis une idée ou une théorie, nous ne
devons pas avoir pour but de la conserver en cherchant tout ce qui peut
l'appuyer et en écartant tout ce qui peut l'infirmer. Nous devons, au
contraire, examiner avec le plus grand soin les faits qui semblent la
renverser, parce que le progrès réel consiste toujours à changer une théorie
ancienne qui renferme moins de faits contre une nouvelle qui en renferme
davantage. Cela prouve que l'on a marché, car en science le grand précepte
est de modifier et de changer ses idées à mesure que la science avance. Nos
idées ne sont que des instruments intellectuels qui nous servent à pénétrer
dans les phénomènes; il faut les changer quand elles ont rempli leur rôle,
comme on change un bistouri émoussé quand il a servi assez longtemps.
Les idées et les théories de nos prédécesseurs ne doivent être conservées
qu'autant qu'elles représentent l'état de la science, mais elles sont
évidemment destinées à changer, à moins que l'on admette que la science ne
doive plus faire de progrès, ce qui est impossible. Sous ce rapport, il y
aurait peut-être une distinction à établir entre les sciences mathématiques et
les sciences expérimentales. Les vérités mathématiques étant immuables et
absolues, la science s'accroît par juxtaposition simple et successive de
toutes les vérités acquises. Dans les sciences expérimentales, au contraire,
les vérités n'étant que relatives, la science ne peut avancer que par
révolution et par absorption des vérités anciennes dans une forme
scientifique nouvelle. Dans les sciences expérimentales, le respect mal
entendu de l'autorité personnelle serait de la superstition et constituerait un
véritable obstacle aux progrès de la science; ce serait en même temps
contraire aux exemples que nous ont donnés les grands hommes de tous les
temps. En effet, les grands hommes sont précisément ceux qui ont apporté
des idées nouvelles et détruit des erreurs. Ils n'ont donc pas respecté eux-
Page 60
mêmes l'autorité de leurs prédécesseurs, et ils n'entendent pas qu'on agisse
autrement envers eux.
Cette non-soumission à l'autorité, que la méthode expérimentale consacre
comme un précepte fondamental, n'est nullement en désaccord avec le
respect et l'admiration que nous vouons aux grands hommes qui nous ont
précédés et auxquels nous devons les découvertes qui sont les bases des
sciences actuelles[12].
Dans les sciences expérimentales les grands hommes ne sont jamais les
promoteurs de vérités absolues et immuables. Chaque grand homme tient à
son temps et ne peut venir qu'à son moment, en ce sens qu'il y a une
succession nécessaire et subordonnée dans l'apparition des découvertes
scientifiques. Les grands hommes peuvent être comparés à des flambeaux
qui brillent de loin en loin pour guider la marche de la science. Ils éclairent
leur temps, soit en découvrant des phénomènes imprévus et féconds qui
ouvrent des voies nouvelles et montrent des horizons inconnus, soit en
généralisant les faits scientifiques acquis et en en faisant sortir des vérités
que leurs devanciers n'avaient point aperçues. Si chaque grand homme fait
accomplir un grand pas à la science qu'il féconde, il n'a jamais eu la
prétention d'en poser les dernières limites, et il est nécessairement destiné à
être dépassé et laissé en arrière par les progrès des générations qui suivront.
Les grands hommes ont été comparés à des géants sur les épaules desquels
sont montés des pygmées, qui cependant voient plus loin qu'eux. Ceci veut
dire simplement que les sciences font des progrès après ces grands hommes
et précisément à cause de leur influence. D'où il résulte que leurs
successeurs auront des connaissances scientifiques acquises plus
nombreuses que celles que ces grands hommes possédaient de leur temps.
Mais le grand homme n'en reste pas moins le grand homme, c'est-à-dire le
géant.
autrement envers eux.
Cette non-soumission à l'autorité, que la méthode expérimentale consacre
comme un précepte fondamental, n'est nullement en désaccord avec le
respect et l'admiration que nous vouons aux grands hommes qui nous ont
précédés et auxquels nous devons les découvertes qui sont les bases des
sciences actuelles[12].
Dans les sciences expérimentales les grands hommes ne sont jamais les
promoteurs de vérités absolues et immuables. Chaque grand homme tient à
son temps et ne peut venir qu'à son moment, en ce sens qu'il y a une
succession nécessaire et subordonnée dans l'apparition des découvertes
scientifiques. Les grands hommes peuvent être comparés à des flambeaux
qui brillent de loin en loin pour guider la marche de la science. Ils éclairent
leur temps, soit en découvrant des phénomènes imprévus et féconds qui
ouvrent des voies nouvelles et montrent des horizons inconnus, soit en
généralisant les faits scientifiques acquis et en en faisant sortir des vérités
que leurs devanciers n'avaient point aperçues. Si chaque grand homme fait
accomplir un grand pas à la science qu'il féconde, il n'a jamais eu la
prétention d'en poser les dernières limites, et il est nécessairement destiné à
être dépassé et laissé en arrière par les progrès des générations qui suivront.
Les grands hommes ont été comparés à des géants sur les épaules desquels
sont montés des pygmées, qui cependant voient plus loin qu'eux. Ceci veut
dire simplement que les sciences font des progrès après ces grands hommes
et précisément à cause de leur influence. D'où il résulte que leurs
successeurs auront des connaissances scientifiques acquises plus
nombreuses que celles que ces grands hommes possédaient de leur temps.
Mais le grand homme n'en reste pas moins le grand homme, c'est-à-dire le
géant.
Page 61
Il y a, en effet, deux parties dans les sciences en évolution; il y a d'une
part ce qui est acquis et d'autre part ce qui reste à acquérir. Dans ce qui est
acquis, tous les hommes se valent à peu près, et les grands ne sauraient se
distinguer des autres. Souvent même les hommes médiocres sont ceux qui
possèdent le plus de connaissances acquises. C'est dans les parties obscures
de la science que le grand homme se reconnaît; il se caractérise par des
idées de génie qui illuminent des phénomènes restés obscurs et portent la
science en avant.
En résumé, la méthode expérimentale puise en elle-même une autorité
impersonnelle qui domine la science. Elle l'impose même aux grands
hommes au lieu de chercher comme les scolastiques à prouver par les textes
qu'ils sont infaillibles et qu'ils ont vu, dit ou pensé tout ce qu'on a découvert
après eux. Chaque temps a sa somme d'erreurs et de vérités. Il y a des
erreurs qui sont en quelque sorte inhérentes à leur temps, et que les progrès
ultérieurs de la science peuvent seuls faire reconnaître. Les progrès de la
méthode expérimentale consistent en ce que la somme des vérités augmente
à mesure que la somme des erreurs diminue. Mais chacune de ces vérités
particulières s'ajoute aux autres pour constituer des vérités plus générales.
Les noms des promoteurs de la science disparaissent peu à peu dans cette
fusion, et plus la science avance, plus elle prend la forme impersonnelle et
se détache du passé. Je me hâte d'ajouter, pour éviter une confusion qui a
parfois été commise, que je n'entends parler ici que de l'évolution de la
science. Pour les arts et les lettres, la personnalité domine tout. Il s'agit là
d'une création spontanée de l'esprit, et cela n'a plus rien de commun avec la
constatation des phénomènes naturels, dans lesquels notre esprit ne doit rien
créer. Le passé conserve toute sa valeur dans ces créations des arts et des
lettres; chaque individualité reste immuable dans le temps et ne peut se
confondre avec les autres. Un poëte contemporain a caractérisé ce sentiment
de la personnalité de l'art et de l'impersonnalité de la science par ces mots:
l'art, c'est moi; la science, c'est nous.
part ce qui est acquis et d'autre part ce qui reste à acquérir. Dans ce qui est
acquis, tous les hommes se valent à peu près, et les grands ne sauraient se
distinguer des autres. Souvent même les hommes médiocres sont ceux qui
possèdent le plus de connaissances acquises. C'est dans les parties obscures
de la science que le grand homme se reconnaît; il se caractérise par des
idées de génie qui illuminent des phénomènes restés obscurs et portent la
science en avant.
En résumé, la méthode expérimentale puise en elle-même une autorité
impersonnelle qui domine la science. Elle l'impose même aux grands
hommes au lieu de chercher comme les scolastiques à prouver par les textes
qu'ils sont infaillibles et qu'ils ont vu, dit ou pensé tout ce qu'on a découvert
après eux. Chaque temps a sa somme d'erreurs et de vérités. Il y a des
erreurs qui sont en quelque sorte inhérentes à leur temps, et que les progrès
ultérieurs de la science peuvent seuls faire reconnaître. Les progrès de la
méthode expérimentale consistent en ce que la somme des vérités augmente
à mesure que la somme des erreurs diminue. Mais chacune de ces vérités
particulières s'ajoute aux autres pour constituer des vérités plus générales.
Les noms des promoteurs de la science disparaissent peu à peu dans cette
fusion, et plus la science avance, plus elle prend la forme impersonnelle et
se détache du passé. Je me hâte d'ajouter, pour éviter une confusion qui a
parfois été commise, que je n'entends parler ici que de l'évolution de la
science. Pour les arts et les lettres, la personnalité domine tout. Il s'agit là
d'une création spontanée de l'esprit, et cela n'a plus rien de commun avec la
constatation des phénomènes naturels, dans lesquels notre esprit ne doit rien
créer. Le passé conserve toute sa valeur dans ces créations des arts et des
lettres; chaque individualité reste immuable dans le temps et ne peut se
confondre avec les autres. Un poëte contemporain a caractérisé ce sentiment
de la personnalité de l'art et de l'impersonnalité de la science par ces mots:
l'art, c'est moi; la science, c'est nous.
Page 62
La méthode expérimentale est la méthode scientifique qui proclame la
liberté de l'esprit et de la pensée. Elle secoue non-seulement le joug
philosophique et théologique, mais elle n'admet pas non plus d'autorité
scientifique personnelle. Ceci n'est point de l'orgueil et de la jactance;
l'expérimentateur, au contraire, fait acte d'humilité en niant l'autorité
personnelle, car il doute aussi de ses propres connaissances, et il soumet
l'autorité des hommes à celle de l'expérience et des lois de la nature.
La physique et la chimie étant des sciences constituées, nous présentent
cette indépendance et cette impersonnalité que réclame la méthode
expérimentale. Mais la médecine est encore dans les ténèbres de
l'empirisme, et elle subit les conséquences de son état arriéré. On la voit
encore plus ou moins mêlée à la religion et au surnaturel. Le merveilleux et
la superstition y jouent un grand rôle. Les sorciers, les somnambules, les
guérisseurs en vertu d'un don du ciel, sont écoutés à l'égal des médecins. La
personnalité médicale est placée au-dessus de la science par les médecins
eux-mêmes, ils cherchent leurs autorités dans la tradition, dans les
doctrines, ou dans le tact médical. Cet état de choses est la preuve la plus
claire que la méthode expérimentale n'est point encore arrivée dans la
médecine.
La méthode expérimentale, méthode du libre penseur, ne cherche que la
vérité scientifique. Le sentiment, d'où tout émane, doit conserver sa
spontanéité entière et toute sa liberté pour la manifestation des idées
expérimentales; la raison doit, elle aussi, conserver la liberté de douter, et
par cela elle s'impose de soumettre toujours l'idée au contrôle de
l'expérience. De même que dans les autres actes humains, le sentiment
détermine à agir en manifestant l'idée qui donne le motif de l'action, de
même dans la méthode expérimentale, c'est le sentiment qui a l'initiative par
l'idée. C'est le sentiment seul qui dirige l'esprit et qui constitue le primum
movens de la science. Le génie se traduit par un sentiment délicat qui
liberté de l'esprit et de la pensée. Elle secoue non-seulement le joug
philosophique et théologique, mais elle n'admet pas non plus d'autorité
scientifique personnelle. Ceci n'est point de l'orgueil et de la jactance;
l'expérimentateur, au contraire, fait acte d'humilité en niant l'autorité
personnelle, car il doute aussi de ses propres connaissances, et il soumet
l'autorité des hommes à celle de l'expérience et des lois de la nature.
La physique et la chimie étant des sciences constituées, nous présentent
cette indépendance et cette impersonnalité que réclame la méthode
expérimentale. Mais la médecine est encore dans les ténèbres de
l'empirisme, et elle subit les conséquences de son état arriéré. On la voit
encore plus ou moins mêlée à la religion et au surnaturel. Le merveilleux et
la superstition y jouent un grand rôle. Les sorciers, les somnambules, les
guérisseurs en vertu d'un don du ciel, sont écoutés à l'égal des médecins. La
personnalité médicale est placée au-dessus de la science par les médecins
eux-mêmes, ils cherchent leurs autorités dans la tradition, dans les
doctrines, ou dans le tact médical. Cet état de choses est la preuve la plus
claire que la méthode expérimentale n'est point encore arrivée dans la
médecine.
La méthode expérimentale, méthode du libre penseur, ne cherche que la
vérité scientifique. Le sentiment, d'où tout émane, doit conserver sa
spontanéité entière et toute sa liberté pour la manifestation des idées
expérimentales; la raison doit, elle aussi, conserver la liberté de douter, et
par cela elle s'impose de soumettre toujours l'idée au contrôle de
l'expérience. De même que dans les autres actes humains, le sentiment
détermine à agir en manifestant l'idée qui donne le motif de l'action, de
même dans la méthode expérimentale, c'est le sentiment qui a l'initiative par
l'idée. C'est le sentiment seul qui dirige l'esprit et qui constitue le primum
movens de la science. Le génie se traduit par un sentiment délicat qui
Page 63
pressent d'une manière juste les lois des phénomènes de la nature; mais, ce
qu'il ne faut jamais oublier, c'est que la justesse du sentiment et la fécondité
de l'idée ne peuvent être établies et prouvées que par l'expérience.
§ V. — De l'induction et de la déduction dans le raisonnement
expérimental.
Après avoir traité dans tout ce qui précède de l'influence de l'idée
expérimentale, examinons actuellement comment la méthode doit, en
imposant toujours au raisonnement la forme dubitative, le diriger d'une
manière plus sûre dans la recherche de la vérité.
Nous avons dit ailleurs que le raisonnement expérimental s'exerce sur des
phénomènes observés, c'est-à-dire sur des observations; mais, en réalité, il
ne s'applique qu'aux idées que l'aspect de ces phénomènes a éveillées en
notre esprit. Le principe du raisonnement expérimental sera donc toujours
une idée qu'il s'agit d'introduire dans un raisonnement expérimental pour la
soumettre au criterium des faits, c'est-à-dire à l'expérience.
Il y a deux formes de raisonnement: 1° la forme investigative ou
interrogative qu'emploie l'homme qui ne sait pas et qui veut s'instruire; 2° la
forme démonstrative ou affirmative qu'emploie l'homme qui sait ou croit
savoir, et qui veut instruire les autres. Les philosophes paraissent avoir
distingué ces deux formes de raisonnement sous les noms de raisonnement
inductif et de raisonnement déductif. Ils ont encore admis deux méthodes
scientifiques, la méthode inductive ou l'induction, propre aux sciences
physiques expérimentales, et la méthode déductive ou la déduction,
appartenant plus spécialement aux sciences mathématiques.
qu'il ne faut jamais oublier, c'est que la justesse du sentiment et la fécondité
de l'idée ne peuvent être établies et prouvées que par l'expérience.
§ V. — De l'induction et de la déduction dans le raisonnement
expérimental.
Après avoir traité dans tout ce qui précède de l'influence de l'idée
expérimentale, examinons actuellement comment la méthode doit, en
imposant toujours au raisonnement la forme dubitative, le diriger d'une
manière plus sûre dans la recherche de la vérité.
Nous avons dit ailleurs que le raisonnement expérimental s'exerce sur des
phénomènes observés, c'est-à-dire sur des observations; mais, en réalité, il
ne s'applique qu'aux idées que l'aspect de ces phénomènes a éveillées en
notre esprit. Le principe du raisonnement expérimental sera donc toujours
une idée qu'il s'agit d'introduire dans un raisonnement expérimental pour la
soumettre au criterium des faits, c'est-à-dire à l'expérience.
Il y a deux formes de raisonnement: 1° la forme investigative ou
interrogative qu'emploie l'homme qui ne sait pas et qui veut s'instruire; 2° la
forme démonstrative ou affirmative qu'emploie l'homme qui sait ou croit
savoir, et qui veut instruire les autres. Les philosophes paraissent avoir
distingué ces deux formes de raisonnement sous les noms de raisonnement
inductif et de raisonnement déductif. Ils ont encore admis deux méthodes
scientifiques, la méthode inductive ou l'induction, propre aux sciences
physiques expérimentales, et la méthode déductive ou la déduction,
appartenant plus spécialement aux sciences mathématiques.
Page 64
Il résulterait de là que la forme spéciale du raisonnement expérimental
dont nous devons seulement nous occuper ici serait l'induction.
On définit l'induction en disant que c'est un procédé de l'esprit qui va du
particulier au général, tandis que la déduction serait le procédé inverse qui
irait du général au particulier. Je n'ai certainement pas la prétention d'entrer
dans une discussion philosophique qui serait ici hors de sa place et de ma
compétence; seulement, en qualité d'expérimentateur, je me bornerai à dire
que dans la pratique il me paraît bien difficile de justifier cette distinction et
de séparer nettement l'induction de la déduction. Si l'esprit de
l'expérimentateur procède ordinairement en partant d'observations
particulières pour remonter à des principes, à des lois ou à des propositions
générales, il procède aussi nécessairement de ces mêmes propositions
générales ou lois pour aller à des faits particuliers qu'il déduit logiquement
de ces principes. Seulement quand la certitude du principe n'est pas absolue,
il s'agit toujours d'une déduction provisoire qui réclame la vérification
expérimentale. Toutes les variétés apparentes du raisonnement ne tiennent
qu'à la nature du sujet que l'on traite et à sa plus ou moins grande
complexité. Mais, dans tous ces cas, l'esprit de l'homme fonctionne toujours
de même par syllogisme; il ne pourrait pas se conduire autrement.
De même que dans la marche naturelle du corps, l'homme ne peut
avancer qu'en posant un pied devant l'autre, de même dans la marche
naturelle de l'esprit, l'homme ne peut avancer qu'en mettant une idée devant
l'autre. Ce qui veut dire, en d'autres termes, qu'il faut toujours un premier
point d'appui à l'esprit comme au corps. Le point d'appui du corps, c'est le
sol dont le pied a la sensation; le point d'appui de l'esprit, c'est le connu,
c'est-à-dire une vérité ou un principe dont l'esprit a conscience. L'homme ne
peut rien apprendre qu'en allant du connu à l'inconnu; mais, d'un autre côté,
comme l'homme n'a pas en naissant la science infuse et qu'il ne sait rien que
ce qu'il apprend, il semble que nous soyons dans un cercle vicieux et que
dont nous devons seulement nous occuper ici serait l'induction.
On définit l'induction en disant que c'est un procédé de l'esprit qui va du
particulier au général, tandis que la déduction serait le procédé inverse qui
irait du général au particulier. Je n'ai certainement pas la prétention d'entrer
dans une discussion philosophique qui serait ici hors de sa place et de ma
compétence; seulement, en qualité d'expérimentateur, je me bornerai à dire
que dans la pratique il me paraît bien difficile de justifier cette distinction et
de séparer nettement l'induction de la déduction. Si l'esprit de
l'expérimentateur procède ordinairement en partant d'observations
particulières pour remonter à des principes, à des lois ou à des propositions
générales, il procède aussi nécessairement de ces mêmes propositions
générales ou lois pour aller à des faits particuliers qu'il déduit logiquement
de ces principes. Seulement quand la certitude du principe n'est pas absolue,
il s'agit toujours d'une déduction provisoire qui réclame la vérification
expérimentale. Toutes les variétés apparentes du raisonnement ne tiennent
qu'à la nature du sujet que l'on traite et à sa plus ou moins grande
complexité. Mais, dans tous ces cas, l'esprit de l'homme fonctionne toujours
de même par syllogisme; il ne pourrait pas se conduire autrement.
De même que dans la marche naturelle du corps, l'homme ne peut
avancer qu'en posant un pied devant l'autre, de même dans la marche
naturelle de l'esprit, l'homme ne peut avancer qu'en mettant une idée devant
l'autre. Ce qui veut dire, en d'autres termes, qu'il faut toujours un premier
point d'appui à l'esprit comme au corps. Le point d'appui du corps, c'est le
sol dont le pied a la sensation; le point d'appui de l'esprit, c'est le connu,
c'est-à-dire une vérité ou un principe dont l'esprit a conscience. L'homme ne
peut rien apprendre qu'en allant du connu à l'inconnu; mais, d'un autre côté,
comme l'homme n'a pas en naissant la science infuse et qu'il ne sait rien que
ce qu'il apprend, il semble que nous soyons dans un cercle vicieux et que
Page 65
l'homme soit condamné à ne pouvoir rien connaître. Il en serait ainsi, en
effet, si l'homme n'avait dans sa raison le sentiment des rapports et du
déterminisme qui deviennent criterium de la vérité: mais, dans tous les cas,
il ne peut obtenir cette vérité ou en approcher que par le raisonnement et par
l'expérience.
D'abord il ne serait pas exact de dire que la déduction n'appartient qu'aux
mathématiques et l'induction aux autres sciences exclusivement. Les deux
formes de raisonnement investigatif (inductif) et démonstratif (déductif)
appartiennent à toutes les sciences possibles, parce que dans toutes les
sciences il y a des choses qu'on ne sait pas et d'autres qu'on sait ou qu'on
croit savoir.
Quand les mathématiciens étudient des sujets qu'ils ne connaissent pas,
ils induisent comme les physiciens, comme les chimistes ou comme les
physiologistes. Pour prouver ce que j'avance, il suffira de citer les paroles
d'un grand mathématicien.
Voici comment Euler s'exprime dans un mémoire intitulé: De inductione
ad plenam certitudinem evehendâ:
«Notum est plerumque numerum proprietates primum per solam
inductionem observatas, quas deinceps geometræ solidis demonstrationibus
confirmare elaboraverunt; quo negotio in primis Fermatius summo studio et
satis felici successu fuit occupatus[13].»
Les principes ou les théories qui servent de base à une science, quelle
qu'elle soit, ne sont pas tombés du ciel; il a fallu nécessairement y arriver
par un raisonnement investigatif, inductif ou interrogatif, comme on voudra
l'appeler. Il a fallu d'abord observer quelque chose qui se soit passé au
dedans ou au dehors de nous. Dans les sciences, il y a, au point de vue
expérimental, des idées qu'on appelle a priori parce qu'elles sont le point de
effet, si l'homme n'avait dans sa raison le sentiment des rapports et du
déterminisme qui deviennent criterium de la vérité: mais, dans tous les cas,
il ne peut obtenir cette vérité ou en approcher que par le raisonnement et par
l'expérience.
D'abord il ne serait pas exact de dire que la déduction n'appartient qu'aux
mathématiques et l'induction aux autres sciences exclusivement. Les deux
formes de raisonnement investigatif (inductif) et démonstratif (déductif)
appartiennent à toutes les sciences possibles, parce que dans toutes les
sciences il y a des choses qu'on ne sait pas et d'autres qu'on sait ou qu'on
croit savoir.
Quand les mathématiciens étudient des sujets qu'ils ne connaissent pas,
ils induisent comme les physiciens, comme les chimistes ou comme les
physiologistes. Pour prouver ce que j'avance, il suffira de citer les paroles
d'un grand mathématicien.
Voici comment Euler s'exprime dans un mémoire intitulé: De inductione
ad plenam certitudinem evehendâ:
«Notum est plerumque numerum proprietates primum per solam
inductionem observatas, quas deinceps geometræ solidis demonstrationibus
confirmare elaboraverunt; quo negotio in primis Fermatius summo studio et
satis felici successu fuit occupatus[13].»
Les principes ou les théories qui servent de base à une science, quelle
qu'elle soit, ne sont pas tombés du ciel; il a fallu nécessairement y arriver
par un raisonnement investigatif, inductif ou interrogatif, comme on voudra
l'appeler. Il a fallu d'abord observer quelque chose qui se soit passé au
dedans ou au dehors de nous. Dans les sciences, il y a, au point de vue
expérimental, des idées qu'on appelle a priori parce qu'elles sont le point de
Page 66
départ d'un raisonnement expérimental (Voy. p. 48 et suivantes), mais au
point de vue de l'idéogénèse, ce sont en réalité des idées a posteriori. En un
mot, l'induction a dû être la forme de raisonnement primitive et générale, et
les idées que les philosophes et les savants prennent constamment pour des
idées a priori ne sont au fond que des idées a posteriori.
Le mathématicien et le naturaliste ne diffèrent pas quand ils vont à la
recherche des principes. Les uns et les autres induisent, font des hypothèses
et expérimentent, c'est-à-dire font des tentatives pour vérifier l'exactitude de
leurs idées. Mais quand le mathématicien et le naturaliste sont arrivés à
leurs principes, ils diffèrent complètement alors. En effet, ainsi que je l'ai
déjà dit ailleurs, le principe du mathématicien devient absolu, parce qu'il ne
s'applique point à la réalité objective telle qu'elle est, mais à des relations de
choses considérées dans des conditions extrêmement simples et que le
mathématicien choisit et crée en quelque sorte dans son esprit. Or, ayant
ainsi la certitude qu'il n'y a pas à faire intervenir dans le raisonnement
d'autres conditions que celles qu'il a déterminées, le principe reste absolu,
conscient, adéquat à l'esprit, et la déduction logique est également absolue
et certaine; il n'a plus besoin de vérification expérimentale, la logique suffit.
La situation du naturaliste est bien différente; la proposition générale à
laquelle il est arrivé, ou le principe sur lequel il s'appuie, reste relatif et
provisoire parce qu'il représente des relations complexes qu'il n'a jamais la
certitude de pouvoir connaître toutes. Dès lors, son principe est incertain,
puisqu'il est inconscient et non adéquat à l'esprit; dès lors les déductions,
quoique très-logiques, restent toujours douteuses, et il faut nécessairement
alors invoquer l'expérience pour contrôler la conclusion de ce raisonnement
déductif. Cette différence entre les mathématiciens et les naturalistes est
capitale au point de vue de la certitude de leurs principes et des conclusions
à en tirer; mais le mécanisme du raisonnement déductif est exactement le
même pour les deux. Tous deux partent d'une proposition; seulement le
point de vue de l'idéogénèse, ce sont en réalité des idées a posteriori. En un
mot, l'induction a dû être la forme de raisonnement primitive et générale, et
les idées que les philosophes et les savants prennent constamment pour des
idées a priori ne sont au fond que des idées a posteriori.
Le mathématicien et le naturaliste ne diffèrent pas quand ils vont à la
recherche des principes. Les uns et les autres induisent, font des hypothèses
et expérimentent, c'est-à-dire font des tentatives pour vérifier l'exactitude de
leurs idées. Mais quand le mathématicien et le naturaliste sont arrivés à
leurs principes, ils diffèrent complètement alors. En effet, ainsi que je l'ai
déjà dit ailleurs, le principe du mathématicien devient absolu, parce qu'il ne
s'applique point à la réalité objective telle qu'elle est, mais à des relations de
choses considérées dans des conditions extrêmement simples et que le
mathématicien choisit et crée en quelque sorte dans son esprit. Or, ayant
ainsi la certitude qu'il n'y a pas à faire intervenir dans le raisonnement
d'autres conditions que celles qu'il a déterminées, le principe reste absolu,
conscient, adéquat à l'esprit, et la déduction logique est également absolue
et certaine; il n'a plus besoin de vérification expérimentale, la logique suffit.
La situation du naturaliste est bien différente; la proposition générale à
laquelle il est arrivé, ou le principe sur lequel il s'appuie, reste relatif et
provisoire parce qu'il représente des relations complexes qu'il n'a jamais la
certitude de pouvoir connaître toutes. Dès lors, son principe est incertain,
puisqu'il est inconscient et non adéquat à l'esprit; dès lors les déductions,
quoique très-logiques, restent toujours douteuses, et il faut nécessairement
alors invoquer l'expérience pour contrôler la conclusion de ce raisonnement
déductif. Cette différence entre les mathématiciens et les naturalistes est
capitale au point de vue de la certitude de leurs principes et des conclusions
à en tirer; mais le mécanisme du raisonnement déductif est exactement le
même pour les deux. Tous deux partent d'une proposition; seulement le
Page 67
mathématicien dit: Ce point de départ étant donné, tel cas particulier en
résulte nécessairement. Le naturaliste dit: Si ce point de départ était juste,
tel cas particulier en résulterait comme conséquence.
Quand ils partent d'un principe, le mathématicien et le naturaliste
emploient donc l'un et l'autre la déduction. Tous deux raisonnent en faisant
un syllogisme; seulement, pour le naturaliste, c'est un syllogisme dont la
conclusion reste dubitative et demande vérification, parce que son principe
est inconscient. C'est là le raisonnement expérimental ou dubitatif, le seul
qu'on puisse employer quand on raisonne sur les phénomènes naturels; si
l'on voulait supprimer le doute et si l'on se passait de l'expérience, on
n'aurait plus aucun criterium pour savoir si l'on est dans le faux ou dans le
vrai, parce que, je le répète, le principe est inconscient et qu'il faut en
appeler alors à nos sens.
De tout cela je conclurai que l'induction et la déduction appartiennent à
toutes les sciences. Je ne crois pas que l'induction et la déduction
constituent réellement deux formes de raisonnement essentiellement
distinctes. L'esprit de l'homme a, par nature, le sentiment ou l'idée d'un
principe qui régit les cas particuliers. Il procède toujours instinctivement
d'un principe qu'il a acquis ou qu'il invente par hypothèse; mais il ne peut
jamais marcher dans les raisonnements autrement que par syllogisme, c'est-
à-dire en procédant du général au particulier.
En physiologie, un organe déterminé fonctionne toujours par un seul et
même mécanisme; seulement, quand le phénomène se passe dans d'autres
conditions ou dans un milieu différent, la fonction prend des aspects divers;
mais, au fond, sa nature reste la même. Je pense qu'il n'y a pour l'esprit
qu'une seule manière de raisonner, comme il n'y a pour le corps qu'une
seule manière de marcher. Seulement, quand un homme s'avance, sur un
terrain solide et plan, dans un chemin direct qu'il connaît et voit dans toute
résulte nécessairement. Le naturaliste dit: Si ce point de départ était juste,
tel cas particulier en résulterait comme conséquence.
Quand ils partent d'un principe, le mathématicien et le naturaliste
emploient donc l'un et l'autre la déduction. Tous deux raisonnent en faisant
un syllogisme; seulement, pour le naturaliste, c'est un syllogisme dont la
conclusion reste dubitative et demande vérification, parce que son principe
est inconscient. C'est là le raisonnement expérimental ou dubitatif, le seul
qu'on puisse employer quand on raisonne sur les phénomènes naturels; si
l'on voulait supprimer le doute et si l'on se passait de l'expérience, on
n'aurait plus aucun criterium pour savoir si l'on est dans le faux ou dans le
vrai, parce que, je le répète, le principe est inconscient et qu'il faut en
appeler alors à nos sens.
De tout cela je conclurai que l'induction et la déduction appartiennent à
toutes les sciences. Je ne crois pas que l'induction et la déduction
constituent réellement deux formes de raisonnement essentiellement
distinctes. L'esprit de l'homme a, par nature, le sentiment ou l'idée d'un
principe qui régit les cas particuliers. Il procède toujours instinctivement
d'un principe qu'il a acquis ou qu'il invente par hypothèse; mais il ne peut
jamais marcher dans les raisonnements autrement que par syllogisme, c'est-
à-dire en procédant du général au particulier.
En physiologie, un organe déterminé fonctionne toujours par un seul et
même mécanisme; seulement, quand le phénomène se passe dans d'autres
conditions ou dans un milieu différent, la fonction prend des aspects divers;
mais, au fond, sa nature reste la même. Je pense qu'il n'y a pour l'esprit
qu'une seule manière de raisonner, comme il n'y a pour le corps qu'une
seule manière de marcher. Seulement, quand un homme s'avance, sur un
terrain solide et plan, dans un chemin direct qu'il connaît et voit dans toute
Page 68
son étendue, il marche vers son but d'un pas sûr et rapide. Quand au
contraire un homme suit un chemin tortueux dans l'obscurité et sur un
terrain accidenté et inconnu, il craint les précipices, et n'avance qu'avec
précaution et pas à pas. Avant de procéder à un second pas, il doit s'assurer
que le pied placé le premier repose sur un point résistant, puis s'avancer
ainsi en vérifiant à chaque instant par l'expérience la solidité du sol, et en
modifiant toujours la direction de sa marche suivant ce qu'il rencontre. Tel
est l'expérimentateur qui ne doit jamais dans ses recherches aller au delà du
fait, sans quoi il courrait le risque de s'égarer. Dans les deux exemples
précédents l'homme s'avance sur des terrains différents et dans des
conditions variables, mais n'en marche pas moins par le même procédé
physiologique. De même, quand l'expérimentateur déduira des rapports
simples de phénomènes précis et d'après des principes connus et établis, le
raisonnement se développera d'une façon certaine et nécessaire, tandis que,
quand il se trouvera au milieu de rapports complexes, ne pouvant s'appuyer
que sur des principes incertains et provisoires, le même expérimentateur
devra alors avancer avec précaution et soumettre à l'expérience chacune des
idées qu'il met successivement en avant. Mais, dans ces deux cas, l'esprit
raisonnera toujours de même et par le même procédé physiologique,
seulement il partira d'un principe plus ou moins certain.
Quand un phénomène quelconque nous frappe dans la nature, nous nous
faisons une idée sur la cause qui le détermine. L'homme, dans sa première
ignorance, supposa des divinités attachées à chaque phénomène.
Aujourd'hui le savant admet des forces ou des lois; c'est toujours quelque
chose qui gouverne le phénomène. L'idée, qui nous vient à la vue d'un
phénomène, est dite a priori. Or, il nous sera facile de montrer plus tard que
cette idée a priori, qui surgit en nous à propos d'un fait particulier, renferme
toujours implicitement, et en quelque sorte à notre insu, un principe auquel
nous voulons ramener le fait particulier. De sorte que, quand nous croyons
aller d'un cas particulier à un principe, c'est-à-dire induire, nous déduisons
contraire un homme suit un chemin tortueux dans l'obscurité et sur un
terrain accidenté et inconnu, il craint les précipices, et n'avance qu'avec
précaution et pas à pas. Avant de procéder à un second pas, il doit s'assurer
que le pied placé le premier repose sur un point résistant, puis s'avancer
ainsi en vérifiant à chaque instant par l'expérience la solidité du sol, et en
modifiant toujours la direction de sa marche suivant ce qu'il rencontre. Tel
est l'expérimentateur qui ne doit jamais dans ses recherches aller au delà du
fait, sans quoi il courrait le risque de s'égarer. Dans les deux exemples
précédents l'homme s'avance sur des terrains différents et dans des
conditions variables, mais n'en marche pas moins par le même procédé
physiologique. De même, quand l'expérimentateur déduira des rapports
simples de phénomènes précis et d'après des principes connus et établis, le
raisonnement se développera d'une façon certaine et nécessaire, tandis que,
quand il se trouvera au milieu de rapports complexes, ne pouvant s'appuyer
que sur des principes incertains et provisoires, le même expérimentateur
devra alors avancer avec précaution et soumettre à l'expérience chacune des
idées qu'il met successivement en avant. Mais, dans ces deux cas, l'esprit
raisonnera toujours de même et par le même procédé physiologique,
seulement il partira d'un principe plus ou moins certain.
Quand un phénomène quelconque nous frappe dans la nature, nous nous
faisons une idée sur la cause qui le détermine. L'homme, dans sa première
ignorance, supposa des divinités attachées à chaque phénomène.
Aujourd'hui le savant admet des forces ou des lois; c'est toujours quelque
chose qui gouverne le phénomène. L'idée, qui nous vient à la vue d'un
phénomène, est dite a priori. Or, il nous sera facile de montrer plus tard que
cette idée a priori, qui surgit en nous à propos d'un fait particulier, renferme
toujours implicitement, et en quelque sorte à notre insu, un principe auquel
nous voulons ramener le fait particulier. De sorte que, quand nous croyons
aller d'un cas particulier à un principe, c'est-à-dire induire, nous déduisons
Page 69
réellement; seulement, l'expérimentateur se dirige d'après un principe
supposé ou provisoire qu'il modifie à chaque instant, parce qu'il cherche
dans une obscurité plus ou moins complète. À mesure que nous
rassemblons les faits, nos principes deviennent de plus en plus généraux et
plus assurés; alors nous acquérons la certitude que nous déduisons. Mais
néanmoins, dans les sciences expérimentales, notre principe doit toujours
rester provisoire, parce que nous n'avons jamais la certitude qu'il ne
renferme que les faits et les conditions que nous connaissons. En un mot,
nous déduisons toujours par hypothèse, jusqu'à vérification expérimentale.
Un expérimentateur ne peut donc jamais se trouver dans le cas des
mathématiciens, précisément parce que le raisonnement expérimental reste
de sa nature toujours dubitatif. Maintenant, on pourra, si l'on veut, appeler
le raisonnement dubitatif de l'expérimentateur, l'induction, et le
raisonnement affirmatif du mathématicien, la déduction, mais ce sera là une
distinction qui portera sur la certitude ou l'incertitude du point de départ du
raisonnement, mais non sur la manière dont on raisonne.
§ VI. — Du doute dans le raisonnement expérimental.
Je résumerai le paragraphe précédent en disant qu'il me semble n'y avoir
qu'une seule forme de raisonnement: la déduction par syllogisme. Notre
esprit, quand il le voudrait, ne pourrait pas raisonner autrement, et, si c'était
ici le lieu, je pourrais essayer d'appuyer ce que j'avance par des arguments
physiologiques. Mais pour trouver la vérité scientifique, il importe peu au
fond de savoir comment notre esprit raisonne; il suffit de le laisser raisonner
naturellement, et dans ce cas il partira toujours d'un principe pour arriver à
une conclusion. La seule chose que nous ayons à faire ici, c'est d'insister sur
un précepte qui prémunira toujours l'esprit contre les causes innombrables
d'erreur qu'on peut rencontrer dans l'application de la méthode
expérimentale.
supposé ou provisoire qu'il modifie à chaque instant, parce qu'il cherche
dans une obscurité plus ou moins complète. À mesure que nous
rassemblons les faits, nos principes deviennent de plus en plus généraux et
plus assurés; alors nous acquérons la certitude que nous déduisons. Mais
néanmoins, dans les sciences expérimentales, notre principe doit toujours
rester provisoire, parce que nous n'avons jamais la certitude qu'il ne
renferme que les faits et les conditions que nous connaissons. En un mot,
nous déduisons toujours par hypothèse, jusqu'à vérification expérimentale.
Un expérimentateur ne peut donc jamais se trouver dans le cas des
mathématiciens, précisément parce que le raisonnement expérimental reste
de sa nature toujours dubitatif. Maintenant, on pourra, si l'on veut, appeler
le raisonnement dubitatif de l'expérimentateur, l'induction, et le
raisonnement affirmatif du mathématicien, la déduction, mais ce sera là une
distinction qui portera sur la certitude ou l'incertitude du point de départ du
raisonnement, mais non sur la manière dont on raisonne.
§ VI. — Du doute dans le raisonnement expérimental.
Je résumerai le paragraphe précédent en disant qu'il me semble n'y avoir
qu'une seule forme de raisonnement: la déduction par syllogisme. Notre
esprit, quand il le voudrait, ne pourrait pas raisonner autrement, et, si c'était
ici le lieu, je pourrais essayer d'appuyer ce que j'avance par des arguments
physiologiques. Mais pour trouver la vérité scientifique, il importe peu au
fond de savoir comment notre esprit raisonne; il suffit de le laisser raisonner
naturellement, et dans ce cas il partira toujours d'un principe pour arriver à
une conclusion. La seule chose que nous ayons à faire ici, c'est d'insister sur
un précepte qui prémunira toujours l'esprit contre les causes innombrables
d'erreur qu'on peut rencontrer dans l'application de la méthode
expérimentale.
Page 70
Ce précepte général, qui est une des bases de la méthode expérimentale,
c'est le doute; et il s'exprime en disant que la conclusion de notre
raisonnement doit toujours rester dubitative quand le point de départ ou le
principe n'est pas une vérité absolue. Or, nous avons vu qu'il n'y a de vérité
absolue que pour les principes mathématiques; pour tous les phénomènes
naturels, les principes desquels nous partons, de même que les conclusions
auxquelles nous arrivons, ne représentent que des vérités relatives. L'écueil
de l'expérimentateur consistera donc à croire connaître ce qu'il ne connaît
pas, et à prendre pour des vérités absolues des vérités qui ne sont que
relatives. De sorte que la règle unique et fondamentale de l'investigation
scientifique se réduit au doute, ainsi que l'ont déjà proclamé d'ailleurs de
grands philosophes.
Le raisonnement expérimental est précisément l'inverse du raisonnement
scolastique. La scolastique veut toujours un point de départ fixe et
indubitable, et ne pouvant le trouver ni dans les choses extérieures, ni dans
la raison, elle l'emprunte à une source irrationnelle quelconque: telle qu'une
révélation, une tradition ou une autorité conventionnelle ou arbitraire. Une
fois le point de départ posé, le scolastique ou le systématique en déduit
logiquement toutes les conséquences, en invoquant même l'observation ou
l'expérience des faits comme arguments quand ils sont en sa faveur; la seule
condition est que le point de départ restera immuable et ne variera pas selon
les expériences et les observations, mais qu'au contraire, les faits seront
interprétés pour s'y adapter. L'expérimentateur au contraire n'admet jamais
de point de départ immuable; son principe est un postulat dont il déduit
logiquement toutes les conséquences, mais sans jamais le considérer
comme absolu et en dehors des atteintes de l'expérience. Les corps simples
des chimistes ne sont des corps simples que jusqu'à preuve du contraire.
Toutes les théories qui servent de point de départ au physicien, au chimiste,
et à plus forte raison au physiologiste, ne sont vraies que jusqu'à ce qu'on
découvre qu'il y a des faits qu'elles ne renferment pas ou qui les
c'est le doute; et il s'exprime en disant que la conclusion de notre
raisonnement doit toujours rester dubitative quand le point de départ ou le
principe n'est pas une vérité absolue. Or, nous avons vu qu'il n'y a de vérité
absolue que pour les principes mathématiques; pour tous les phénomènes
naturels, les principes desquels nous partons, de même que les conclusions
auxquelles nous arrivons, ne représentent que des vérités relatives. L'écueil
de l'expérimentateur consistera donc à croire connaître ce qu'il ne connaît
pas, et à prendre pour des vérités absolues des vérités qui ne sont que
relatives. De sorte que la règle unique et fondamentale de l'investigation
scientifique se réduit au doute, ainsi que l'ont déjà proclamé d'ailleurs de
grands philosophes.
Le raisonnement expérimental est précisément l'inverse du raisonnement
scolastique. La scolastique veut toujours un point de départ fixe et
indubitable, et ne pouvant le trouver ni dans les choses extérieures, ni dans
la raison, elle l'emprunte à une source irrationnelle quelconque: telle qu'une
révélation, une tradition ou une autorité conventionnelle ou arbitraire. Une
fois le point de départ posé, le scolastique ou le systématique en déduit
logiquement toutes les conséquences, en invoquant même l'observation ou
l'expérience des faits comme arguments quand ils sont en sa faveur; la seule
condition est que le point de départ restera immuable et ne variera pas selon
les expériences et les observations, mais qu'au contraire, les faits seront
interprétés pour s'y adapter. L'expérimentateur au contraire n'admet jamais
de point de départ immuable; son principe est un postulat dont il déduit
logiquement toutes les conséquences, mais sans jamais le considérer
comme absolu et en dehors des atteintes de l'expérience. Les corps simples
des chimistes ne sont des corps simples que jusqu'à preuve du contraire.
Toutes les théories qui servent de point de départ au physicien, au chimiste,
et à plus forte raison au physiologiste, ne sont vraies que jusqu'à ce qu'on
découvre qu'il y a des faits qu'elles ne renferment pas ou qui les
Page 71
contredisent. Lorsque ces faits contradictoires se montreront bien
solidement établis, loin de se roidir, comme le scolastique ou le
systématique, contre l'expérience, pour sauvegarder son point de départ,
l'expérimentateur s'empressera, au contraire, de modifier sa théorie, parce
qu'il sait que c'est la seule manière d'avancer et de faire des progrès dans les
sciences. L'expérimentateur doute donc toujours, même de son point de
départ; il a l'esprit nécessairement modeste et souple, et accepte la
contradiction à la seule condition qu'elle lui soit prouvée. Le scolastique ou
le systématique, ce qui est la même chose, ne doute jamais de son point de
départ, auquel il veut tout ramener; il a l'esprit orgueilleux et intolérant et
n'accepte pas la contradiction, puisqu'il n'admet pas que son point de départ
puisse changer. Ce qui sépare encore le savant systématique du savant
expérimentateur, c'est que le premier impose son idée, tandis que le second
ne la donne jamais que pour ce qu'elle vaut. Enfin, un autre caractère
essentiel qui distingue le raisonnement expérimental du raisonnement
scolastique, c'est la fécondité de l'un et la stérilité de l'autre. C'est
précisément le scolastique qui croit avoir la certitude absolue qui n'arrive à
rien: cela se conçoit puisque, par son principe absolu, il se place en dehors
de la nature dans laquelle tout est relatif. C'est au contraire
l'expérimentateur, qui doute toujours et qui ne croit posséder la certitude
absolue sur rien, qui arrive à maîtriser les phénomènes qui l'entourent et à
étendre sa puissance sur la nature; L'homme peut donc plus qu'il ne sait, et
la vraie science expérimentale ne lui donne la puissance qu'en lui montrant
qu'il ignore. Peu importe au savant d'avoir la vérité absolue, pourvu qu'il ait
la certitude des relations des phénomènes entr'eux. Notre esprit est, en effet,
tellement borné, que nous ne pouvons connaître ni le commencement ni la
fin des choses; mais nous pouvons saisir le milieu, c'est-à-dire ce qui nous
entoure immédiatement.
Le raisonnement systématique ou scolastique est naturel à l'esprit
inexpérimenté et orgueilleux; ce n'est que par l'étude expérimentale
solidement établis, loin de se roidir, comme le scolastique ou le
systématique, contre l'expérience, pour sauvegarder son point de départ,
l'expérimentateur s'empressera, au contraire, de modifier sa théorie, parce
qu'il sait que c'est la seule manière d'avancer et de faire des progrès dans les
sciences. L'expérimentateur doute donc toujours, même de son point de
départ; il a l'esprit nécessairement modeste et souple, et accepte la
contradiction à la seule condition qu'elle lui soit prouvée. Le scolastique ou
le systématique, ce qui est la même chose, ne doute jamais de son point de
départ, auquel il veut tout ramener; il a l'esprit orgueilleux et intolérant et
n'accepte pas la contradiction, puisqu'il n'admet pas que son point de départ
puisse changer. Ce qui sépare encore le savant systématique du savant
expérimentateur, c'est que le premier impose son idée, tandis que le second
ne la donne jamais que pour ce qu'elle vaut. Enfin, un autre caractère
essentiel qui distingue le raisonnement expérimental du raisonnement
scolastique, c'est la fécondité de l'un et la stérilité de l'autre. C'est
précisément le scolastique qui croit avoir la certitude absolue qui n'arrive à
rien: cela se conçoit puisque, par son principe absolu, il se place en dehors
de la nature dans laquelle tout est relatif. C'est au contraire
l'expérimentateur, qui doute toujours et qui ne croit posséder la certitude
absolue sur rien, qui arrive à maîtriser les phénomènes qui l'entourent et à
étendre sa puissance sur la nature; L'homme peut donc plus qu'il ne sait, et
la vraie science expérimentale ne lui donne la puissance qu'en lui montrant
qu'il ignore. Peu importe au savant d'avoir la vérité absolue, pourvu qu'il ait
la certitude des relations des phénomènes entr'eux. Notre esprit est, en effet,
tellement borné, que nous ne pouvons connaître ni le commencement ni la
fin des choses; mais nous pouvons saisir le milieu, c'est-à-dire ce qui nous
entoure immédiatement.
Le raisonnement systématique ou scolastique est naturel à l'esprit
inexpérimenté et orgueilleux; ce n'est que par l'étude expérimentale
Page 72
approfondie de la nature qu'on parvient à acquérir l'esprit douteur de
l'expérimentateur. Il faut longtemps pour cela; et, parmi ceux qui croient
suivre la voie expérimentale en physiologie et en médecine, il y a, comme
nous le verrons plus loin, encore beaucoup de scolastiques. Je suis quant à
moi convaincu qu'il n'y a que l'étude seule de la nature qui puisse donner au
savant le sentiment vrai de la science. La philosophie, que je considère
comme une excellente gymnastique de l'esprit, a malgré elle des tendances
systématiques et scolastiques, qui deviendraient nuisibles pour le savant
proprement dit. D'ailleurs, aucune méthode ne peut remplacer cette étude de
la nature qui fait le vrai savant; sans cette étude, tout ce que les philosophes
ont pu dire et tout ce que j'ai pu répéter après eux dans cette introduction,
resterait inapplicable et stérile.
Je ne crois donc pas, ainsi que je l'ai dit plus haut, qu'il y ait grand profit
pour le savant à discuter la définition de l'induction et de la déduction, non
plus que la question de savoir si l'on procède par l'un ou l'autre de ces soi-
disant procédés de l'esprit. Cependant l'induction baconienne est devenue
célèbre et on en a fait le fondement de toute la philosophie scientifique.
Bacon est un grand génie et l'idée de sa grande restauration des sciences est
une idée sublime; on est séduit et entraîné malgré soi par la lecture du
Novum Organum et de l'Augmentum scientiarum. On reste dans une sorte
de fascination devant cet amalgame de lueurs scientifiques, revêtues des
formes poétiques les plus élevées. Bacon a senti la stérilité de la
scolastique; il a bien compris et pressenti toute l'importance de l'expérience
pour l'avenir des sciences. Cependant Bacon n'était point un savant, et il n'a
point compris le mécanisme de la méthode expérimentale. Il suffirait de
citer, pour le prouver, les essais malheureux qu'il en a faits. Bacon
recommande de fuir les hypothèses et les théories[14], nous avons vu
cependant que ce sont les auxiliaires de la méthode, indispensables comme
les échafaudages sont nécessaires pour construire une maison. Bacon a eu,
comme toujours, des admirateurs outrés et des détracteurs. Sans me mettre
l'expérimentateur. Il faut longtemps pour cela; et, parmi ceux qui croient
suivre la voie expérimentale en physiologie et en médecine, il y a, comme
nous le verrons plus loin, encore beaucoup de scolastiques. Je suis quant à
moi convaincu qu'il n'y a que l'étude seule de la nature qui puisse donner au
savant le sentiment vrai de la science. La philosophie, que je considère
comme une excellente gymnastique de l'esprit, a malgré elle des tendances
systématiques et scolastiques, qui deviendraient nuisibles pour le savant
proprement dit. D'ailleurs, aucune méthode ne peut remplacer cette étude de
la nature qui fait le vrai savant; sans cette étude, tout ce que les philosophes
ont pu dire et tout ce que j'ai pu répéter après eux dans cette introduction,
resterait inapplicable et stérile.
Je ne crois donc pas, ainsi que je l'ai dit plus haut, qu'il y ait grand profit
pour le savant à discuter la définition de l'induction et de la déduction, non
plus que la question de savoir si l'on procède par l'un ou l'autre de ces soi-
disant procédés de l'esprit. Cependant l'induction baconienne est devenue
célèbre et on en a fait le fondement de toute la philosophie scientifique.
Bacon est un grand génie et l'idée de sa grande restauration des sciences est
une idée sublime; on est séduit et entraîné malgré soi par la lecture du
Novum Organum et de l'Augmentum scientiarum. On reste dans une sorte
de fascination devant cet amalgame de lueurs scientifiques, revêtues des
formes poétiques les plus élevées. Bacon a senti la stérilité de la
scolastique; il a bien compris et pressenti toute l'importance de l'expérience
pour l'avenir des sciences. Cependant Bacon n'était point un savant, et il n'a
point compris le mécanisme de la méthode expérimentale. Il suffirait de
citer, pour le prouver, les essais malheureux qu'il en a faits. Bacon
recommande de fuir les hypothèses et les théories[14], nous avons vu
cependant que ce sont les auxiliaires de la méthode, indispensables comme
les échafaudages sont nécessaires pour construire une maison. Bacon a eu,
comme toujours, des admirateurs outrés et des détracteurs. Sans me mettre
Page 73
ni d'un côté ni de l'autre, je dirai que, tout en reconnaissant le génie de
Bacon, je ne crois pas plus que J. de Maistre[15], qu'il ait doté l'intelligence
humaine d'un nouvel instrument, et il me semble, avec M. de Rémusat[16],
que l'induction ne diffère pas du syllogisme. D'ailleurs, je crois que les
grands expérimentateurs ont apparu avant les préceptes de
l'expérimentation, de même que les grands orateurs ont précédé les traités
de rhétorique. Par conséquent, il ne me paraît pas permis de dire, même en
parlant de Bacon, qu'il a inventé la méthode expérimentale; méthode que
Galilée et Torricelli ont si admirablement pratiquée, et dont Bacon n'a
jamais pu se servir.
Quand Descartes[17] part du doute universel et répudie l'autorité, il
donne des préceptes bien plus pratiques pour l'expérimentateur que ceux
que donne Bacon pour l'induction. Nous avons vu, en effet, que c'est le
doute seul qui provoque l'expérience; c'est le doute enfin qui détermine la
forme du raisonnement expérimental.
Toutefois, quand il s'agit de la médecine et des sciences physiologiques,
il importe de bien déterminer sur quel point doit porter le doute, afin de le
distinguer du scepticisme et démontrer comment le doute scientifique
devient un élément de plus grande certitude. Le sceptique est celui qui ne
croit pas à la science et qui croit à lui-même; il croit assez en lui pour oser
nier la science et affirmer qu'elle n'est pas soumise à des lois fixes et
déterminées. Le douteur est le vrai savant; il ne doute que de lui-même et de
ses interprétations, mais il croit à la science; il admet même dans les
sciences expérimentales, un criterium ou un principe scientifique absolu. Ce
principe est le déterminisme des phénomènes, qui est absolu aussi bien dans
les phénomènes des corps vivants que dans ceux des corps bruts ainsi que
nous le dirons plus tard (p. 114).
Bacon, je ne crois pas plus que J. de Maistre[15], qu'il ait doté l'intelligence
humaine d'un nouvel instrument, et il me semble, avec M. de Rémusat[16],
que l'induction ne diffère pas du syllogisme. D'ailleurs, je crois que les
grands expérimentateurs ont apparu avant les préceptes de
l'expérimentation, de même que les grands orateurs ont précédé les traités
de rhétorique. Par conséquent, il ne me paraît pas permis de dire, même en
parlant de Bacon, qu'il a inventé la méthode expérimentale; méthode que
Galilée et Torricelli ont si admirablement pratiquée, et dont Bacon n'a
jamais pu se servir.
Quand Descartes[17] part du doute universel et répudie l'autorité, il
donne des préceptes bien plus pratiques pour l'expérimentateur que ceux
que donne Bacon pour l'induction. Nous avons vu, en effet, que c'est le
doute seul qui provoque l'expérience; c'est le doute enfin qui détermine la
forme du raisonnement expérimental.
Toutefois, quand il s'agit de la médecine et des sciences physiologiques,
il importe de bien déterminer sur quel point doit porter le doute, afin de le
distinguer du scepticisme et démontrer comment le doute scientifique
devient un élément de plus grande certitude. Le sceptique est celui qui ne
croit pas à la science et qui croit à lui-même; il croit assez en lui pour oser
nier la science et affirmer qu'elle n'est pas soumise à des lois fixes et
déterminées. Le douteur est le vrai savant; il ne doute que de lui-même et de
ses interprétations, mais il croit à la science; il admet même dans les
sciences expérimentales, un criterium ou un principe scientifique absolu. Ce
principe est le déterminisme des phénomènes, qui est absolu aussi bien dans
les phénomènes des corps vivants que dans ceux des corps bruts ainsi que
nous le dirons plus tard (p. 114).
Page 74
Enfin, comme conclusion de ce paragraphe nous pouvons dire que, dans
tout raisonnement expérimental, il y a deux cas possibles: ou bien
l'hypothèse de l'expérimentateur sera infirmée, ou bien elle sera confirmée
par l'expérience. Quand l'expérience infirme l'idée préconçue,
l'expérimentateur doit rejeter ou modifier son idée. Mais lors même que
l'expérience confirme pleinement l'idée préconçue, l'expérimentateur doit
encore douter; car comme il s'agit d'une vérité inconsciente, sa raison lui
demande encore une contre-épreuve.
§ VII. — Du principe du criterium expérimental.
Nous venons de dire qu'il faut douter, mais ne point être sceptique. En
effet, le sceptique, qui ne croit à rien, n'a plus de base pour établir son
criterium, et par conséquent il se trouve dans l'impossibilité d'édifier la
science; la stérilité de son triste esprit résulte à la fois des défauts de son
sentiment et de l'imperfection de sa raison. Après avoir posé en principe que
l'investigateur doit douter, nous avons ajouté que le doute ne portera que sur
la justesse de son sentiment ou de ses idées en tant qu'expérimentateur, ou
sur la valeur de ses moyens d'investigation, en tant qu'observateur, mais
jamais sur le déterminisme, le principe même de la science expérimentale.
Revenons en quelques mots sur ce point fondamental.
L'expérimentateur doit douter de son sentiment, c'est-à-dire de l'idée a
priori ou de la théorie qui lui servent de point de départ; c'est pourquoi il est
de précepte absolu de soumettre toujours son idée au criterium expérimental
pour en contrôler la valeur. Mais quelle est au juste la base de ce criterium
expérimental? Cette question pourra paraître superflue après avoir dit et
répété avec tout le monde que ce sont les faits qui jugent l'idée et nous
donnent l'expérience. Les faits seuls sont réels, dit-on, et il faut s'en
rapporter à eux d'une manière entière et exclusive. C'est un fait, un fait
tout raisonnement expérimental, il y a deux cas possibles: ou bien
l'hypothèse de l'expérimentateur sera infirmée, ou bien elle sera confirmée
par l'expérience. Quand l'expérience infirme l'idée préconçue,
l'expérimentateur doit rejeter ou modifier son idée. Mais lors même que
l'expérience confirme pleinement l'idée préconçue, l'expérimentateur doit
encore douter; car comme il s'agit d'une vérité inconsciente, sa raison lui
demande encore une contre-épreuve.
§ VII. — Du principe du criterium expérimental.
Nous venons de dire qu'il faut douter, mais ne point être sceptique. En
effet, le sceptique, qui ne croit à rien, n'a plus de base pour établir son
criterium, et par conséquent il se trouve dans l'impossibilité d'édifier la
science; la stérilité de son triste esprit résulte à la fois des défauts de son
sentiment et de l'imperfection de sa raison. Après avoir posé en principe que
l'investigateur doit douter, nous avons ajouté que le doute ne portera que sur
la justesse de son sentiment ou de ses idées en tant qu'expérimentateur, ou
sur la valeur de ses moyens d'investigation, en tant qu'observateur, mais
jamais sur le déterminisme, le principe même de la science expérimentale.
Revenons en quelques mots sur ce point fondamental.
L'expérimentateur doit douter de son sentiment, c'est-à-dire de l'idée a
priori ou de la théorie qui lui servent de point de départ; c'est pourquoi il est
de précepte absolu de soumettre toujours son idée au criterium expérimental
pour en contrôler la valeur. Mais quelle est au juste la base de ce criterium
expérimental? Cette question pourra paraître superflue après avoir dit et
répété avec tout le monde que ce sont les faits qui jugent l'idée et nous
donnent l'expérience. Les faits seuls sont réels, dit-on, et il faut s'en
rapporter à eux d'une manière entière et exclusive. C'est un fait, un fait
Page 75
brutal, répète-t-on encore souvent; il n'y a pas à raisonner, il faut s'y
soumettre. Sans doute, j'admets que les faits sont les seules réalités qui
puissent donner la formule à l'idée expérimentale et lui servir en même
temps de contrôle; mais c'est à la condition que la raison les accepte. Je
pense que la croyance aveugle dans le fait qui prétend faire taire la raison
est aussi dangereuse pour les sciences expérimentales que les croyances de
sentiment ou de foi qui, elles aussi, imposent silence à la raison. En un mot,
dans la méthode expérimentale comme partout, le seul criterium réel est la
raison.
Un fait n'est rien par lui-même, il ne vaut que par l'idée qui s'y rattache
ou par la preuve qu'il fournit. Nous avons dit ailleurs que, quand on qualifie
un fait nouveau de découverte, ce n'est pas le fait lui-même qui constitue la
découverte, mais bien l'idée nouvelle qui en dérive; de même, quand un fait
prouve, ce n'est point le fait lui-même qui donne la preuve, mais seulement
le rapport rationnel qu'il établit entre le phénomène et sa cause. C'est ce
rapport qui est la vérité scientifique et qu'il s'agit maintenant de préciser
davantage.
Rappelons-nous comment nous avons caractérisé les vérités
mathématiques et les vérités expérimentales. Les vérités mathématiques une
fois acquises, avons-nous dit, sont des vérités conscientes et absolues, parce
que les conditions idéales de leur existence sont également conscientes et
connues par nous d'une manière absolue. Les vérités expérimentales, au
contraire, sont inconscientes et relatives, parce que les conditions réelles de
leur existence sont inconscientes et ne peuvent nous être connues que d'une
manière relative à l'état actuel de notre science. Mais si les vérités
expérimentales qui servent de base à nos raisonnements sont tellement
enveloppées dans la réalité complexe des phénomènes naturels qu'elles ne
nous apparaissent que par lambeaux, ces vérités expérimentales n'en
reposent pas moins sur des principes qui sont absolus parce que, comme
soumettre. Sans doute, j'admets que les faits sont les seules réalités qui
puissent donner la formule à l'idée expérimentale et lui servir en même
temps de contrôle; mais c'est à la condition que la raison les accepte. Je
pense que la croyance aveugle dans le fait qui prétend faire taire la raison
est aussi dangereuse pour les sciences expérimentales que les croyances de
sentiment ou de foi qui, elles aussi, imposent silence à la raison. En un mot,
dans la méthode expérimentale comme partout, le seul criterium réel est la
raison.
Un fait n'est rien par lui-même, il ne vaut que par l'idée qui s'y rattache
ou par la preuve qu'il fournit. Nous avons dit ailleurs que, quand on qualifie
un fait nouveau de découverte, ce n'est pas le fait lui-même qui constitue la
découverte, mais bien l'idée nouvelle qui en dérive; de même, quand un fait
prouve, ce n'est point le fait lui-même qui donne la preuve, mais seulement
le rapport rationnel qu'il établit entre le phénomène et sa cause. C'est ce
rapport qui est la vérité scientifique et qu'il s'agit maintenant de préciser
davantage.
Rappelons-nous comment nous avons caractérisé les vérités
mathématiques et les vérités expérimentales. Les vérités mathématiques une
fois acquises, avons-nous dit, sont des vérités conscientes et absolues, parce
que les conditions idéales de leur existence sont également conscientes et
connues par nous d'une manière absolue. Les vérités expérimentales, au
contraire, sont inconscientes et relatives, parce que les conditions réelles de
leur existence sont inconscientes et ne peuvent nous être connues que d'une
manière relative à l'état actuel de notre science. Mais si les vérités
expérimentales qui servent de base à nos raisonnements sont tellement
enveloppées dans la réalité complexe des phénomènes naturels qu'elles ne
nous apparaissent que par lambeaux, ces vérités expérimentales n'en
reposent pas moins sur des principes qui sont absolus parce que, comme
Page 76
ceux des vérités mathématiques, ils s'adressent à notre conscience et à notre
raison. En effet, le principe absolu des sciences expérimentales est un
déterminisme nécessaire et conscient dans les conditions des phénomènes.
De telle sorte qu'un phénomène naturel, quel qu'il soit, étant donné, jamais
un expérimentateur ne pourra admettre qu'il y ait une variation dans
l'expression de ce phénomène sans qu'en même temps il ne soit survenu des
conditions nouvelles dans sa manifestation; de plus, il a la certitude a priori
que ces variations sont déterminées par des rapports rigoureux et
mathématiques. L'expérience ne fait que nous montrer la forme des
phénomènes; mais le rapport d'un phénomène à une cause déterminée est
nécessaire et indépendant de l'expérience, et il est forcément mathématique
et absolu. Nous arrivons ainsi à voir que le principe du criterium des
sciences expérimentales est identique au fond à celui des sciences
mathématiques, puisque de part et d'autre ce principe est exprimé par un
rapport des choses nécessaire et absolu. Seulement dans les sciences
expérimentales ces rapports sont entourés par des phénomènes nombreux,
complexes et variés à l'infini, qui les cachent à nos regards. À l'aide de
l'expérience nous analysons, nous dissocions ces phénomènes, afin de les
réduire à des relations et à des conditions de plus en plus simples. Nous
voulons ainsi saisir la forme de la vérité scientifique, c'est-à-dire trouver la
loi qui nous donnerait la clef de toutes les variations des phénomènes. Cette
analyse expérimentale est le seul moyen que nous ayons pour aller à la
recherche de la vérité dans les sciences naturelles, et le déterminisme absolu
des phénomènes dont nous avons conscience a priori est le seul criterium ou
le seul principe qui nous dirige et nous soutienne. Malgré nos efforts, nous
sommes encore bien loin de cette vérité absolue; et il est probable, surtout
dans les sciences biologiques, qu'il ne nous sera jamais donné de la voir
dans sa nudité. Mais cela n'a pas de quoi nous décourager, car nous en
approchons toujours; et d'ailleurs nous saisissons, à l'aide de nos
expériences, des relations de phénomènes qui, bien que partielles et
raison. En effet, le principe absolu des sciences expérimentales est un
déterminisme nécessaire et conscient dans les conditions des phénomènes.
De telle sorte qu'un phénomène naturel, quel qu'il soit, étant donné, jamais
un expérimentateur ne pourra admettre qu'il y ait une variation dans
l'expression de ce phénomène sans qu'en même temps il ne soit survenu des
conditions nouvelles dans sa manifestation; de plus, il a la certitude a priori
que ces variations sont déterminées par des rapports rigoureux et
mathématiques. L'expérience ne fait que nous montrer la forme des
phénomènes; mais le rapport d'un phénomène à une cause déterminée est
nécessaire et indépendant de l'expérience, et il est forcément mathématique
et absolu. Nous arrivons ainsi à voir que le principe du criterium des
sciences expérimentales est identique au fond à celui des sciences
mathématiques, puisque de part et d'autre ce principe est exprimé par un
rapport des choses nécessaire et absolu. Seulement dans les sciences
expérimentales ces rapports sont entourés par des phénomènes nombreux,
complexes et variés à l'infini, qui les cachent à nos regards. À l'aide de
l'expérience nous analysons, nous dissocions ces phénomènes, afin de les
réduire à des relations et à des conditions de plus en plus simples. Nous
voulons ainsi saisir la forme de la vérité scientifique, c'est-à-dire trouver la
loi qui nous donnerait la clef de toutes les variations des phénomènes. Cette
analyse expérimentale est le seul moyen que nous ayons pour aller à la
recherche de la vérité dans les sciences naturelles, et le déterminisme absolu
des phénomènes dont nous avons conscience a priori est le seul criterium ou
le seul principe qui nous dirige et nous soutienne. Malgré nos efforts, nous
sommes encore bien loin de cette vérité absolue; et il est probable, surtout
dans les sciences biologiques, qu'il ne nous sera jamais donné de la voir
dans sa nudité. Mais cela n'a pas de quoi nous décourager, car nous en
approchons toujours; et d'ailleurs nous saisissons, à l'aide de nos
expériences, des relations de phénomènes qui, bien que partielles et
Page 77
relatives, nous permettent d'étendre de plus en plus notre puissance sur la
nature.
De ce qui précède, il résulte que, si un phénomène se présentait dans une
expérience avec une apparence tellement contradictoire, qu'il ne se rattachât
pas d'une manière nécessaire à des conditions d'existence déterminées, la
raison devrait repousser le fait comme un fait non scientifique. Il faudrait
attendre ou chercher par des expériences directes quelle est la cause d'erreur
qui a pu se glisser dans l'observation. Il faut, en effet, qu'il y ait eu erreur ou
insuffisance dans l'observation; car l'admission d'un fait sans cause, c'est-à-
dire indéterminable dans ses conditions d'existence, n'est ni plus ni moins
que la négation de la science. De sorte qu'en présence d'un tel fait un savant
ne doit jamais hésiter; il doit croire à la science et douter de ses moyens
d'investigation. Il perfectionnera donc ses moyens d'observation et
cherchera par ses efforts à sortir de l'obscurité; mais jamais il ne pourra lui
venir à l'idée de nier le déterminisme absolu des phénomènes, parce que
c'est précisément le sentiment de ce déterminisme qui caractérise le vrai
savant.
Il se présente souvent en médecine des faits mal observés et indéterminés
qui constituent de véritables obstacles à la science, en ce qu'on les oppose
toujours en disant: C'est un fait, il faut l'admettre. La science rationnelle
fondée, ainsi que nous l'avons dit, sur un déterminisme nécessaire, ne doit
jamais répudier un fait exact et bien observé; mais par le même principe,
elle ne saurait s'embarrasser de ces faits recueillis sans précision, n'offrant
aucune signification, et qu'on fait servir d'arme à double tranchant pour
appuyer ou infirmer les opinions les plus diverses. En un mot, la science
repousse l'indéterminé; et quand, en médecine, on vient fonder ses opinions
sur le tact médical, sur l'inspiration ou sur une intuition plus ou moins
vague des choses, on est en dehors de la science et on donne l'exemple de
cette médecine de fantaisie qui peut offrir les plus grands périls en livrant la
nature.
De ce qui précède, il résulte que, si un phénomène se présentait dans une
expérience avec une apparence tellement contradictoire, qu'il ne se rattachât
pas d'une manière nécessaire à des conditions d'existence déterminées, la
raison devrait repousser le fait comme un fait non scientifique. Il faudrait
attendre ou chercher par des expériences directes quelle est la cause d'erreur
qui a pu se glisser dans l'observation. Il faut, en effet, qu'il y ait eu erreur ou
insuffisance dans l'observation; car l'admission d'un fait sans cause, c'est-à-
dire indéterminable dans ses conditions d'existence, n'est ni plus ni moins
que la négation de la science. De sorte qu'en présence d'un tel fait un savant
ne doit jamais hésiter; il doit croire à la science et douter de ses moyens
d'investigation. Il perfectionnera donc ses moyens d'observation et
cherchera par ses efforts à sortir de l'obscurité; mais jamais il ne pourra lui
venir à l'idée de nier le déterminisme absolu des phénomènes, parce que
c'est précisément le sentiment de ce déterminisme qui caractérise le vrai
savant.
Il se présente souvent en médecine des faits mal observés et indéterminés
qui constituent de véritables obstacles à la science, en ce qu'on les oppose
toujours en disant: C'est un fait, il faut l'admettre. La science rationnelle
fondée, ainsi que nous l'avons dit, sur un déterminisme nécessaire, ne doit
jamais répudier un fait exact et bien observé; mais par le même principe,
elle ne saurait s'embarrasser de ces faits recueillis sans précision, n'offrant
aucune signification, et qu'on fait servir d'arme à double tranchant pour
appuyer ou infirmer les opinions les plus diverses. En un mot, la science
repousse l'indéterminé; et quand, en médecine, on vient fonder ses opinions
sur le tact médical, sur l'inspiration ou sur une intuition plus ou moins
vague des choses, on est en dehors de la science et on donne l'exemple de
cette médecine de fantaisie qui peut offrir les plus grands périls en livrant la
Page 78
santé et la vie des malades aux lubies d'un ignorant inspiré. La vraie science
apprend à douter et à s'abstenir dans l'ignorance.
§ VIII. — De la preuve et de la contre-épreuve.
Nous avons dit plus haut qu'un expérimentateur qui voit son idée
confirmée par une expérience, doit douter encore et demander une contre-
épreuve.
En effet, pour conclure avec certitude qu'une condition donnée est la
cause prochaine d'un phénomène, il ne suffit pas d'avoir prouvé que cette
condition précède ou accompagne toujours le phénomène; mais il faut
encore établir que, cette condition étant supprimée, le phénomène ne se
montrera plus. Si l'on se bornait à la seule preuve de présence, on pourrait à
chaque instant tomber dans l'erreur et croire à des relations de cause à effet
quand il n'y a que simple coïncidence. Les coïncidences constituent, ainsi
que nous le verrons plus loin, un des écueils les plus graves que rencontre la
méthode expérimentale dans les sciences complexes comme la biologie.
C'est le post hoc, ergo propter hoc des médecins auquel on peut se laisser
très-facilement entraîner, surtout si le résultat de l'expérience ou de
l'observation favorise une idée préconçue.
La contre-épreuve devient donc le caractère essentiel et nécessaire de la
conclusion du raisonnement expérimental. Elle est l'expression du doute
philosophique porté aussi loin que possible. C'est la contre-épreuve qui juge
si la relation de cause à effet que l'on cherche dans les phénomènes est
trouvée. Pour cela, elle supprime la cause admise pour voir si l'effet
persiste, s'appuyant sur cet adage ancien et absolument vrai: Sublatâ causâ,
tollitur effectus. C'est ce qu'on appelle encore l'experimentum crucis.
apprend à douter et à s'abstenir dans l'ignorance.
§ VIII. — De la preuve et de la contre-épreuve.
Nous avons dit plus haut qu'un expérimentateur qui voit son idée
confirmée par une expérience, doit douter encore et demander une contre-
épreuve.
En effet, pour conclure avec certitude qu'une condition donnée est la
cause prochaine d'un phénomène, il ne suffit pas d'avoir prouvé que cette
condition précède ou accompagne toujours le phénomène; mais il faut
encore établir que, cette condition étant supprimée, le phénomène ne se
montrera plus. Si l'on se bornait à la seule preuve de présence, on pourrait à
chaque instant tomber dans l'erreur et croire à des relations de cause à effet
quand il n'y a que simple coïncidence. Les coïncidences constituent, ainsi
que nous le verrons plus loin, un des écueils les plus graves que rencontre la
méthode expérimentale dans les sciences complexes comme la biologie.
C'est le post hoc, ergo propter hoc des médecins auquel on peut se laisser
très-facilement entraîner, surtout si le résultat de l'expérience ou de
l'observation favorise une idée préconçue.
La contre-épreuve devient donc le caractère essentiel et nécessaire de la
conclusion du raisonnement expérimental. Elle est l'expression du doute
philosophique porté aussi loin que possible. C'est la contre-épreuve qui juge
si la relation de cause à effet que l'on cherche dans les phénomènes est
trouvée. Pour cela, elle supprime la cause admise pour voir si l'effet
persiste, s'appuyant sur cet adage ancien et absolument vrai: Sublatâ causâ,
tollitur effectus. C'est ce qu'on appelle encore l'experimentum crucis.
Page 79
Il ne faut pas confondre la contre-expérience ou contre-épreuve avec ce
qu'on a appelé l'expérience comparative. Celle-ci, ainsi que nous le verrons
plus tard, n'est qu'une observation comparative invoquée dans les
circonstances complexes afin de simplifier les phénomènes et de se
prémunir contre les causes d'erreur imprévues; la contre-épreuve, au
contraire, est un contre-jugement s'adressant directement à la conclusion
expérimentale, et formant un de ses termes nécessaires. En effet, jamais en
science la preuve ne constitue une certitude sans la contre-épreuve.
L'analyse ne peut se prouver d'une manière absolue que par la synthèse qui
la démontre en en fournissant la contre- épreuve ou la contre-expérience; de
même une synthèse qu'on effectuerait d'abord, devrait être démontrée
ensuite par l'analyse. Le sentiment de cette contre-épreuve expérimentale
nécessaire constitue le sentiment scientifique par excellence. Il est familier
aux physiciens et aux chimistes; mais il est loin d'être aussi bien compris
par les médecins. Le plus souvent, quand en physiologie et en médecine on
voit deux phénomènes marcher ensemble et se succéder dans un ordre
constant, on se croit autorisé à conclure que le premier est la cause du
second. Ce serait là un jugement faux dans un très-grand nombre de cas; les
tableaux statistiques de présence ou d'absence ne constituent jamais des
démonstrations expérimentales. Dans les sciences complexes comme la
médecine, il faut faire en même temps usage de l'expérience comparative et
de la contre-épreuve. Il y a des médecins qui craignent et fuient la contre-
épreuve; dès qu'ils ont des observations qui marchent dans le sens de leurs
idées, ils ne veulent pas chercher des faits contradictoires dans la crainte de
voir leurs hypothèses s'évanouir. Nous avons déjà dit que c'est là un très-
mauvais esprit: quand on veut trouver la vérité, on ne peut asseoir
solidement ses idées qu'en cherchant à détruire ses propres conclusions par
des contre-expériences. Or, la seule preuve qu'un phénomène joue le rôle de
cause par rapport à un autre, c'est qu'en supprimant le premier, on fait cesser
le second.
qu'on a appelé l'expérience comparative. Celle-ci, ainsi que nous le verrons
plus tard, n'est qu'une observation comparative invoquée dans les
circonstances complexes afin de simplifier les phénomènes et de se
prémunir contre les causes d'erreur imprévues; la contre-épreuve, au
contraire, est un contre-jugement s'adressant directement à la conclusion
expérimentale, et formant un de ses termes nécessaires. En effet, jamais en
science la preuve ne constitue une certitude sans la contre-épreuve.
L'analyse ne peut se prouver d'une manière absolue que par la synthèse qui
la démontre en en fournissant la contre- épreuve ou la contre-expérience; de
même une synthèse qu'on effectuerait d'abord, devrait être démontrée
ensuite par l'analyse. Le sentiment de cette contre-épreuve expérimentale
nécessaire constitue le sentiment scientifique par excellence. Il est familier
aux physiciens et aux chimistes; mais il est loin d'être aussi bien compris
par les médecins. Le plus souvent, quand en physiologie et en médecine on
voit deux phénomènes marcher ensemble et se succéder dans un ordre
constant, on se croit autorisé à conclure que le premier est la cause du
second. Ce serait là un jugement faux dans un très-grand nombre de cas; les
tableaux statistiques de présence ou d'absence ne constituent jamais des
démonstrations expérimentales. Dans les sciences complexes comme la
médecine, il faut faire en même temps usage de l'expérience comparative et
de la contre-épreuve. Il y a des médecins qui craignent et fuient la contre-
épreuve; dès qu'ils ont des observations qui marchent dans le sens de leurs
idées, ils ne veulent pas chercher des faits contradictoires dans la crainte de
voir leurs hypothèses s'évanouir. Nous avons déjà dit que c'est là un très-
mauvais esprit: quand on veut trouver la vérité, on ne peut asseoir
solidement ses idées qu'en cherchant à détruire ses propres conclusions par
des contre-expériences. Or, la seule preuve qu'un phénomène joue le rôle de
cause par rapport à un autre, c'est qu'en supprimant le premier, on fait cesser
le second.
Page 80
Je n'insiste pas davantage ici sur ce principe de la méthode
expérimentale, parce que plus tard j'aurai l'occasion d'y revenir en donnant
des exemples particuliers qui développeront ma pensée. Je me résumerai en
disant que l'expérimentateur doit toujours pousser son investigation jusqu'à
la contre-épreuve; sans cela le raisonnement expérimental ne serait pas
complet. C'est la contre- épreuve qui prouve le déterminisme nécessaire des
phénomènes, et en cela elle est seule capable de satisfaire la raison à
laquelle, ainsi que nous l'avons dit, il faut toujours faire remonter le
véritable criterium scientifique.
Le raisonnement expérimental, dont nous avons dans ce qui précède
examiné les différents termes, se propose le même but dans toutes les
sciences. L'expérimentateur veut arriver au déterminisme, c'est-à-dire qu'il
cherche à rattacher à l'aide du raisonnement et de l'expérience, les
phénomènes naturels à leurs conditions d'existence, ou autrement dit, à
leurs causes prochaines. Il arrive par ce moyen à la loi qui lui permet de se
rendre maître du phénomène. Toute la philosophie naturelle se résume en
cela: Connaître la loi des phénomènes. Tout le problème expérimental se
réduit à ceci: Prévoir et diriger les phénomènes. Mais ce double but ne peut
être atteint dans les corps vivants que par certains principes spéciaux
d'expérimentation qu'il nous reste à indiquer dans les chapitres qui vont
suivre.
expérimentale, parce que plus tard j'aurai l'occasion d'y revenir en donnant
des exemples particuliers qui développeront ma pensée. Je me résumerai en
disant que l'expérimentateur doit toujours pousser son investigation jusqu'à
la contre-épreuve; sans cela le raisonnement expérimental ne serait pas
complet. C'est la contre- épreuve qui prouve le déterminisme nécessaire des
phénomènes, et en cela elle est seule capable de satisfaire la raison à
laquelle, ainsi que nous l'avons dit, il faut toujours faire remonter le
véritable criterium scientifique.
Le raisonnement expérimental, dont nous avons dans ce qui précède
examiné les différents termes, se propose le même but dans toutes les
sciences. L'expérimentateur veut arriver au déterminisme, c'est-à-dire qu'il
cherche à rattacher à l'aide du raisonnement et de l'expérience, les
phénomènes naturels à leurs conditions d'existence, ou autrement dit, à
leurs causes prochaines. Il arrive par ce moyen à la loi qui lui permet de se
rendre maître du phénomène. Toute la philosophie naturelle se résume en
cela: Connaître la loi des phénomènes. Tout le problème expérimental se
réduit à ceci: Prévoir et diriger les phénomènes. Mais ce double but ne peut
être atteint dans les corps vivants que par certains principes spéciaux
d'expérimentation qu'il nous reste à indiquer dans les chapitres qui vont
suivre.
Page 81
DEUXIÈME PARTIE
DE L'EXPÉRIMENTATION CHEZ LES ÊTRES VIVANTS.
DE L'EXPÉRIMENTATION CHEZ LES ÊTRES VIVANTS.
Page 82
CHAPITRE PREMIER
CONSIDÉRATIONS
EXPÉRIMENTALES
COMMUNES AUX ÊTRES
VIVANTS ET AUX CORPS
BRUTS.
§ I. — La spontanéité des corps vivants ne s'oppose pas à l'emploi de
l'expérimentation.
La spontanéité dont jouissent les êtres doués de la vie a été une des
principales objections que l'on a élevées contre l'emploi de
l'expérimentation dans les études biologiques. En effet, chaque être vivant
nous apparaît comme pourvu d'une espèce de force intérieure qui préside à
des manifestations vitales de plus en plus indépendantes des influences
cosmiques générales, à mesure que l'être s'élève davantage dans l'échelle de
l'organisation. Chez les animaux supérieurs et chez l'homme, par exemple,
CONSIDÉRATIONS
EXPÉRIMENTALES
COMMUNES AUX ÊTRES
VIVANTS ET AUX CORPS
BRUTS.
§ I. — La spontanéité des corps vivants ne s'oppose pas à l'emploi de
l'expérimentation.
La spontanéité dont jouissent les êtres doués de la vie a été une des
principales objections que l'on a élevées contre l'emploi de
l'expérimentation dans les études biologiques. En effet, chaque être vivant
nous apparaît comme pourvu d'une espèce de force intérieure qui préside à
des manifestations vitales de plus en plus indépendantes des influences
cosmiques générales, à mesure que l'être s'élève davantage dans l'échelle de
l'organisation. Chez les animaux supérieurs et chez l'homme, par exemple,
Page 83
cette force vitale paraît avoir pour résultat de soustraire le corps vivant aux
influences physico-chimiques générales et de le rendre ainsi très-
difficilement accessible à l'expérimentation.
Les corps bruts n'offrent rien de semblable, et, quelle que soit leur nature,
ils sont tous dépourvus de spontanéité. Dès lors la manifestation de leurs
propriétés étant enchaînée d'une manière absolue aux conditions physico-
chimiques qui les environnent et leur servent de milieu, il en résulte que
l'expérimentateur peut facilement les atteindre et les modifier à son gré.
D'un autre côté, tous les phénomènes d'un corps vivant sont dans une
harmonie réciproque telle, qu'il paraît impossible de séparer une partie de
l'organisme, sans amener immédiatement un trouble dans tout l'ensemble.
Chez les animaux supérieurs en particulier, la sensibilité plus exquise
amène des réactions et des perturbations encore plus considérables.
Beaucoup de médecins et de physiologistes spéculatifs, de même que des
anatomistes et des naturalistes, ont exploité ces divers arguments pour
s'élever contre l'expérimentation chez les êtres vivants. Ils ont admis que la
force vitale, était en opposition avec les forces physico-chimiques, qu'elle
dominait tous les phénomènes de la vie, les assujettissait à des lois tout à
fait spéciales et faisait de l'organisme un tout organisé auquel
l'expérimentateur ne pouvait toucher sans détruire le caractère de la vie
même. Ils ont même été jusqu'à dire que les corps bruts et les corps vivants
différaient radicalement à ce point de vue, de telle sorte que
l'expérimentation était applicable aux uns et ne l'était pas aux autres.
Cuvier, qui partage cette opinion, et qui pense que la physiologie doit être
une science d'observation et de déduction anatomique, s'exprime ainsi:
«Toutes les parties d'un corps vivant sont liées; elles ne peuvent agir
qu'autant qu'elles agissent toutes ensemble: vouloir en séparer une de la
influences physico-chimiques générales et de le rendre ainsi très-
difficilement accessible à l'expérimentation.
Les corps bruts n'offrent rien de semblable, et, quelle que soit leur nature,
ils sont tous dépourvus de spontanéité. Dès lors la manifestation de leurs
propriétés étant enchaînée d'une manière absolue aux conditions physico-
chimiques qui les environnent et leur servent de milieu, il en résulte que
l'expérimentateur peut facilement les atteindre et les modifier à son gré.
D'un autre côté, tous les phénomènes d'un corps vivant sont dans une
harmonie réciproque telle, qu'il paraît impossible de séparer une partie de
l'organisme, sans amener immédiatement un trouble dans tout l'ensemble.
Chez les animaux supérieurs en particulier, la sensibilité plus exquise
amène des réactions et des perturbations encore plus considérables.
Beaucoup de médecins et de physiologistes spéculatifs, de même que des
anatomistes et des naturalistes, ont exploité ces divers arguments pour
s'élever contre l'expérimentation chez les êtres vivants. Ils ont admis que la
force vitale, était en opposition avec les forces physico-chimiques, qu'elle
dominait tous les phénomènes de la vie, les assujettissait à des lois tout à
fait spéciales et faisait de l'organisme un tout organisé auquel
l'expérimentateur ne pouvait toucher sans détruire le caractère de la vie
même. Ils ont même été jusqu'à dire que les corps bruts et les corps vivants
différaient radicalement à ce point de vue, de telle sorte que
l'expérimentation était applicable aux uns et ne l'était pas aux autres.
Cuvier, qui partage cette opinion, et qui pense que la physiologie doit être
une science d'observation et de déduction anatomique, s'exprime ainsi:
«Toutes les parties d'un corps vivant sont liées; elles ne peuvent agir
qu'autant qu'elles agissent toutes ensemble: vouloir en séparer une de la
Page 84
masse, c'est la reporter dans l'ordre des substances mortes, c'est en changer
entièrement l'essence[18].»
Si les objections précédentes étaient fondées, ce serait reconnaître, ou
bien qu'il n'y a pas de déterminisme possible dans les phénomènes de la vie,
ce qui serait nier simplement la science biologique; ou bien ce serait
admettre que la force vitale doit être étudiée par des procédés particuliers et
que la science de la vie doit reposer sur d'autres principes que la science des
corps inertes. Ces idées, qui ont eu cours à d'autres époques, s'évanouissent
sans doute aujourd'hui de plus en plus; mais cependant il importe d'en
extirper les derniers germes, parce que ce qu'il reste encore, dans certains
esprits, de ces idées dites vitalistes constitue un véritable obstacle aux
progrès de la médecine expérimentale.
Je me propose donc d'établir que la science des phénomènes de la vie ne
peut pas avoir d'autres bases que la science des phénomènes des corps bruts,
et qu'il n'y a sous ce rapport aucune différence entre les principes des
sciences biologiques et ceux des sciences physico-chimiques. En effet, ainsi
que nous l'avons dit précédemment, le but que se propose la méthode
expérimentale est le même partout; il consiste à rattacher par l'expérience
les phénomènes naturels à leurs conditions d'existence ou à leurs causes
prochaines. En biologie, ces conditions étant connues, le physiologiste
pourra diriger la manifestation des phénomènes de la vie comme le
physicien et le chimiste dirigent les phénomènes naturels dont ils ont
découvert les lois; mais pour cela l'expérimentateur n'agira pas sur la vie.
Seulement, il y a un déterminisme absolu dans toutes les sciences parce
que chaque phénomène étant enchaîné d'une manière nécessaire à des
conditions physico-chimiques, le savant peut les modifier pour maîtriser le
phénomène, c'est-à-dire pour empêcher ou favoriser sa manifestation. Il n'y
a aucune contestation à ce sujet pour les corps bruts. Je veux prouver qu'il
entièrement l'essence[18].»
Si les objections précédentes étaient fondées, ce serait reconnaître, ou
bien qu'il n'y a pas de déterminisme possible dans les phénomènes de la vie,
ce qui serait nier simplement la science biologique; ou bien ce serait
admettre que la force vitale doit être étudiée par des procédés particuliers et
que la science de la vie doit reposer sur d'autres principes que la science des
corps inertes. Ces idées, qui ont eu cours à d'autres époques, s'évanouissent
sans doute aujourd'hui de plus en plus; mais cependant il importe d'en
extirper les derniers germes, parce que ce qu'il reste encore, dans certains
esprits, de ces idées dites vitalistes constitue un véritable obstacle aux
progrès de la médecine expérimentale.
Je me propose donc d'établir que la science des phénomènes de la vie ne
peut pas avoir d'autres bases que la science des phénomènes des corps bruts,
et qu'il n'y a sous ce rapport aucune différence entre les principes des
sciences biologiques et ceux des sciences physico-chimiques. En effet, ainsi
que nous l'avons dit précédemment, le but que se propose la méthode
expérimentale est le même partout; il consiste à rattacher par l'expérience
les phénomènes naturels à leurs conditions d'existence ou à leurs causes
prochaines. En biologie, ces conditions étant connues, le physiologiste
pourra diriger la manifestation des phénomènes de la vie comme le
physicien et le chimiste dirigent les phénomènes naturels dont ils ont
découvert les lois; mais pour cela l'expérimentateur n'agira pas sur la vie.
Seulement, il y a un déterminisme absolu dans toutes les sciences parce
que chaque phénomène étant enchaîné d'une manière nécessaire à des
conditions physico-chimiques, le savant peut les modifier pour maîtriser le
phénomène, c'est-à-dire pour empêcher ou favoriser sa manifestation. Il n'y
a aucune contestation à ce sujet pour les corps bruts. Je veux prouver qu'il
Page 85
en est de même pour les corps vivants, et que, pour eux aussi, le
déterminisme existe.
§ II. — Les manifestations des propriétés des corps vivants sont liées à
l'existence de certains phénomènes physico-chimiques qui en règlent
l'apparition.
La manifestation des propriétés des corps bruts est liée à des conditions
ambiantes de température et d'humidité, par l'intermédiaire desquelles
l'expérimentateur peut gouverner directement le phénomène minéral. Les
corps vivants ne paraissent pas susceptibles au premier abord d'être ainsi
influencés par les conditions physico-chimiques environnantes; mais ce
n'est là qu'une illusion qui tient à ce que l'animal possède et maintient en lui
les conditions de chaleur et d'humidité nécessaires aux manifestations des
phénomènes vitaux. De là résulte que le corps inerte subordonné à toutes les
conditions cosmiques se trouve enchaîné à toutes leurs variations, tandis
que le corps vivant reste au contraire indépendant et libre dans ses
manifestations; ce dernier semble animé par une force intérieure qui régit
tous ses actes et qui l'affranchit de l'influence des variations et des
perturbations physico-chimiques ambiantes. C'est cet aspect si différent
dans les manifestations des corps vivants comparées aux manifestations des
corps bruts qui a porté les physiologistes, dits vitalistes, à admettre dans les
premiers une force vitale qui serait en lutte incessante avec les forces
physico-chimiques, et qui neutraliserait leur action destructrice sur
l'organisme vivant. Dans cette manière de voir, les manifestations de la vie
seraient déterminées par l'action spontanée de cette force vitale particulière,
au lieu d'être comme celles des corps bruts le résultat nécessaire des
conditions ou des influences physico- chimiques d'un milieu ambiant. Mais
si l'on y réfléchit, on verra bientôt que cette spontanéité des corps vivants
n'est qu'une simple apparence et la conséquence de certain mécanisme de
déterminisme existe.
§ II. — Les manifestations des propriétés des corps vivants sont liées à
l'existence de certains phénomènes physico-chimiques qui en règlent
l'apparition.
La manifestation des propriétés des corps bruts est liée à des conditions
ambiantes de température et d'humidité, par l'intermédiaire desquelles
l'expérimentateur peut gouverner directement le phénomène minéral. Les
corps vivants ne paraissent pas susceptibles au premier abord d'être ainsi
influencés par les conditions physico-chimiques environnantes; mais ce
n'est là qu'une illusion qui tient à ce que l'animal possède et maintient en lui
les conditions de chaleur et d'humidité nécessaires aux manifestations des
phénomènes vitaux. De là résulte que le corps inerte subordonné à toutes les
conditions cosmiques se trouve enchaîné à toutes leurs variations, tandis
que le corps vivant reste au contraire indépendant et libre dans ses
manifestations; ce dernier semble animé par une force intérieure qui régit
tous ses actes et qui l'affranchit de l'influence des variations et des
perturbations physico-chimiques ambiantes. C'est cet aspect si différent
dans les manifestations des corps vivants comparées aux manifestations des
corps bruts qui a porté les physiologistes, dits vitalistes, à admettre dans les
premiers une force vitale qui serait en lutte incessante avec les forces
physico-chimiques, et qui neutraliserait leur action destructrice sur
l'organisme vivant. Dans cette manière de voir, les manifestations de la vie
seraient déterminées par l'action spontanée de cette force vitale particulière,
au lieu d'être comme celles des corps bruts le résultat nécessaire des
conditions ou des influences physico- chimiques d'un milieu ambiant. Mais
si l'on y réfléchit, on verra bientôt que cette spontanéité des corps vivants
n'est qu'une simple apparence et la conséquence de certain mécanisme de
Page 86
milieux parfaitement déterminés; de sorte qu'au fond il sera facile de
prouver que les manifestations des corps vivants, aussi bien que celles des
corps bruts, sont dominées par un déterminisme nécessaire qui les enchaîne
à des conditions d'ordre purement physico-chimiques.
Notons d'abord que cette sorte d'indépendance de l'être vivant dans le
milieu cosmique ambiant n'apparaît que dans les organismes complexes et
élevés. Dans les êtres inférieurs réduits à un organisme élémentaire, tels que
les infusoires, il n'y a pas d'indépendance réelle. Ces êtres ne manifestent
les propriétés vitales dont ils sont doués que sous l'influence de l'humidité,
de la lumière, de la chaleur extérieure, et dès, qu'une ou plusieurs de ces
conditions viennent à manquer, la manifestation vitale cesse, parce que le
phénomène physico-chimique qui lui est parallèle s'arrête. Dans les
végétaux, les phénomènes de la vie sont également liés pour leurs
manifestations aux conditions de chaleur, d'humidité et de lumière du
milieu ambiant. De même encore pour les animaux à sang froid; les
phénomènes de la vie s'engourdissent ou s'activent suivant les mêmes
conditions. Or, ces influences qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les
manifestations vitales chez les êtres vivants, sont exactement les mêmes que
celles qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les manifestations des
phénomènes physico-chimiques dans les corps bruts. De sorte qu'au lieu de
voir, à l'exemple des vitalistes, une sorte d'opposition et d'incompatibilité
entre les conditions des manifestations vitales et les conditions des
manifestations physico-chimiques, il faut, au contraire, constater entre ces
deux ordres de phénomènes un parallélisme complet et une relation directe
et nécessaire. C'est seulement chez les animaux à sang chaud, qu'il paraît y
avoir indépendance entre les conditions de l'organisme et celles du milieu
ambiant; chez ces animaux, en effet, la manifestation des phénomènes
vitaux ne subit plus les alternatives et les variations qu'éprouvent les
conditions cosmiques, et il semble qu'une force intérieure vienne lutter
contre ces influences et maintenir malgré elles l'équilibre des fonctions
prouver que les manifestations des corps vivants, aussi bien que celles des
corps bruts, sont dominées par un déterminisme nécessaire qui les enchaîne
à des conditions d'ordre purement physico-chimiques.
Notons d'abord que cette sorte d'indépendance de l'être vivant dans le
milieu cosmique ambiant n'apparaît que dans les organismes complexes et
élevés. Dans les êtres inférieurs réduits à un organisme élémentaire, tels que
les infusoires, il n'y a pas d'indépendance réelle. Ces êtres ne manifestent
les propriétés vitales dont ils sont doués que sous l'influence de l'humidité,
de la lumière, de la chaleur extérieure, et dès, qu'une ou plusieurs de ces
conditions viennent à manquer, la manifestation vitale cesse, parce que le
phénomène physico-chimique qui lui est parallèle s'arrête. Dans les
végétaux, les phénomènes de la vie sont également liés pour leurs
manifestations aux conditions de chaleur, d'humidité et de lumière du
milieu ambiant. De même encore pour les animaux à sang froid; les
phénomènes de la vie s'engourdissent ou s'activent suivant les mêmes
conditions. Or, ces influences qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les
manifestations vitales chez les êtres vivants, sont exactement les mêmes que
celles qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les manifestations des
phénomènes physico-chimiques dans les corps bruts. De sorte qu'au lieu de
voir, à l'exemple des vitalistes, une sorte d'opposition et d'incompatibilité
entre les conditions des manifestations vitales et les conditions des
manifestations physico-chimiques, il faut, au contraire, constater entre ces
deux ordres de phénomènes un parallélisme complet et une relation directe
et nécessaire. C'est seulement chez les animaux à sang chaud, qu'il paraît y
avoir indépendance entre les conditions de l'organisme et celles du milieu
ambiant; chez ces animaux, en effet, la manifestation des phénomènes
vitaux ne subit plus les alternatives et les variations qu'éprouvent les
conditions cosmiques, et il semble qu'une force intérieure vienne lutter
contre ces influences et maintenir malgré elles l'équilibre des fonctions
Page 87
vitales. Mais au fond il n'en est rien, et cela tient simplement à ce que, par
suite d'un mécanisme protecteur plus complet que nous aurons à étudier, le
milieu intérieur de l'animal à sang chaud se met plus difficilement en
équilibre avec le milieu cosmique extérieur. Les influences extérieures
n'amènent, conséquemment, des modifications et des perturbations dans
l'intensité des fonctions de l'organisme, qu'autant que le système protecteur
du milieu organique devient insuffisant dans des conditions données.
§ III. — Les phénomènes physiologiques des organismes supérieurs se
passent dans des milieux organiques intérieurs perfectionnés et doués de
propriétés physico-chimiques constantes.
Il est très-important, pour bien comprendre l'application de
l'expérimentation aux êtres vivants, d'être parfaitement fixé sur les notions
que nous développons en ce moment. Quand on examine un organisme
vivant supérieur, c'est-à-dire complexe, et qu'on le voit accomplir ses
différentes fonctions dans le milieu cosmique général et commun à tous les
phénomènes de la nature, il semble, jusqu'à un certain point, indépendant
dans ce milieu. Mais cette apparence tient simplement à ce que nous nous
faisons illusion sur la simplicité des phénomènes de la vie. Les phénomènes
extérieurs que nous apercevons dans cet être vivant sont au fond très-
complexes, ils sont la résultante d'une foule de propriétés intimes
d'éléments organiques dont les manifestations sont liées aux conditions
physico-chimiques de milieux internes dans lesquels ils sont plongés. Nous
supprimons, dans nos explications, le milieu interne, pour ne voir que le
milieu extérieur qui est sous nos yeux. Mais l'explication réelle des
phénomènes de la vie repose sur l'étude et sur la connaissance des particules
les plus ténues et les plus déliées qui constituent les éléments organiques du
corps. Cette idée, émise en biologie depuis longtemps par de grands
physiologistes, paraît de plus en plus vraie à mesure que la science de
suite d'un mécanisme protecteur plus complet que nous aurons à étudier, le
milieu intérieur de l'animal à sang chaud se met plus difficilement en
équilibre avec le milieu cosmique extérieur. Les influences extérieures
n'amènent, conséquemment, des modifications et des perturbations dans
l'intensité des fonctions de l'organisme, qu'autant que le système protecteur
du milieu organique devient insuffisant dans des conditions données.
§ III. — Les phénomènes physiologiques des organismes supérieurs se
passent dans des milieux organiques intérieurs perfectionnés et doués de
propriétés physico-chimiques constantes.
Il est très-important, pour bien comprendre l'application de
l'expérimentation aux êtres vivants, d'être parfaitement fixé sur les notions
que nous développons en ce moment. Quand on examine un organisme
vivant supérieur, c'est-à-dire complexe, et qu'on le voit accomplir ses
différentes fonctions dans le milieu cosmique général et commun à tous les
phénomènes de la nature, il semble, jusqu'à un certain point, indépendant
dans ce milieu. Mais cette apparence tient simplement à ce que nous nous
faisons illusion sur la simplicité des phénomènes de la vie. Les phénomènes
extérieurs que nous apercevons dans cet être vivant sont au fond très-
complexes, ils sont la résultante d'une foule de propriétés intimes
d'éléments organiques dont les manifestations sont liées aux conditions
physico-chimiques de milieux internes dans lesquels ils sont plongés. Nous
supprimons, dans nos explications, le milieu interne, pour ne voir que le
milieu extérieur qui est sous nos yeux. Mais l'explication réelle des
phénomènes de la vie repose sur l'étude et sur la connaissance des particules
les plus ténues et les plus déliées qui constituent les éléments organiques du
corps. Cette idée, émise en biologie depuis longtemps par de grands
physiologistes, paraît de plus en plus vraie à mesure que la science de
Page 88
l'organisation des êtres vivants fait plus de progrès. Ce qu'il faut savoir en
outre, c'est que ces particules intimes de l'organisme ne manifestent leur
activité vitale que par une relation physico-chimique nécessaire avec des
milieux intimes que nous devons également étudier et connaître. Autrement,
si nous nous bornons à l'examen des phénomènes d'ensemble visibles à
l'extérieur, nous pourrons croire faussement qu'il y a dans l'être vivant une
force propre qui viole les lois physico-chimiques du milieu cosmique
général, de même qu'un ignorant pourrait croire que, dans une machine qui
monte dans les airs ou qui court sur la terre, il y a une force spéciale qui
viole les lois de la gravitation. Or l'organisme vivant n'est qu'une machine
admirable douée des propriétés les plus merveilleuses et mise en activité à
l'aide des mécanismes les plus complexes et les plus délicats. Il n'y a pas
des forces en opposition et en lutte les unes avec les autres; dans la nature il
ne saurait y avoir qu'arrangement et dérangement, qu'harmonie et
désharmonie.
Dans l'expérimentation sur les corps bruts, il n'y a à tenir compte que d'un
seul milieu, c'est le milieu cosmique extérieur: tandis que chez les êtres
vivants élevés, il y a au moins deux milieux à considérer: le milieu extérieur
ou extra-organique et le milieu intérieur ou intra-organique. Chaque année,
je développe dans mon cours de physiologie à la Faculté des sciences ces
idées nouvelles sur les milieux organiques, idées que je considère comme la
base de la physiologie générale; elles sont nécessairement aussi la base de
la pathologie générale, et ces mêmes notions nous guideront dans
l'application de l'expérimentation aux êtres vivants. Car, ainsi que je l'ai
déjà dit ailleurs, la complexité due à l'existence d'un milieu organique
intérieur est la seule raison des grandes difficultés que nous rencontrons
dans la détermination expérimentale des phénomènes de la vie et dans
l'application des moyens capables de les modifier[19].
outre, c'est que ces particules intimes de l'organisme ne manifestent leur
activité vitale que par une relation physico-chimique nécessaire avec des
milieux intimes que nous devons également étudier et connaître. Autrement,
si nous nous bornons à l'examen des phénomènes d'ensemble visibles à
l'extérieur, nous pourrons croire faussement qu'il y a dans l'être vivant une
force propre qui viole les lois physico-chimiques du milieu cosmique
général, de même qu'un ignorant pourrait croire que, dans une machine qui
monte dans les airs ou qui court sur la terre, il y a une force spéciale qui
viole les lois de la gravitation. Or l'organisme vivant n'est qu'une machine
admirable douée des propriétés les plus merveilleuses et mise en activité à
l'aide des mécanismes les plus complexes et les plus délicats. Il n'y a pas
des forces en opposition et en lutte les unes avec les autres; dans la nature il
ne saurait y avoir qu'arrangement et dérangement, qu'harmonie et
désharmonie.
Dans l'expérimentation sur les corps bruts, il n'y a à tenir compte que d'un
seul milieu, c'est le milieu cosmique extérieur: tandis que chez les êtres
vivants élevés, il y a au moins deux milieux à considérer: le milieu extérieur
ou extra-organique et le milieu intérieur ou intra-organique. Chaque année,
je développe dans mon cours de physiologie à la Faculté des sciences ces
idées nouvelles sur les milieux organiques, idées que je considère comme la
base de la physiologie générale; elles sont nécessairement aussi la base de
la pathologie générale, et ces mêmes notions nous guideront dans
l'application de l'expérimentation aux êtres vivants. Car, ainsi que je l'ai
déjà dit ailleurs, la complexité due à l'existence d'un milieu organique
intérieur est la seule raison des grandes difficultés que nous rencontrons
dans la détermination expérimentale des phénomènes de la vie et dans
l'application des moyens capables de les modifier[19].
Page 89
Le physicien et le chimiste qui expérimentent sur les corps inertes,
n'ayant à considérer que le milieu extérieur, peuvent, à l'aide du
thermomètre, du baromètre et de tous les instruments qui constatent et
mesurent les propriétés de ce milieu extérieur, se placer toujours dans des
conditions identiques. Pour le physiologiste, ces instruments ne suffisent
plus, et d'ailleurs, c'est dans le milieu intérieur qu'il devrait les faire agir. En
effet c'est le milieu intérieur des êtres vivants qui est toujours en rapport
immédiat avec les manifestations vitales, normales ou pathologiques des
éléments organiques. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres
vivants, l'organisation se complique, les éléments organiques deviennent
plus délicats et ont besoin d'un milieu intérieur plus perfectionné. Tous les
liquides circulant, la liqueur du sang et les fluides intra-organiques
constituent en réalité ce milieu intérieur.
Chez tous les êtres vivants le milieu intérieur, qui est un véritable produit
de l'organisme, conserve des rapports nécessaires d'échanges et d'équilibres
avec le milieu cosmique extérieur; mais, à mesure que l'organisme devient
plus parfait, le milieu organique se spécialise et s'isole en quelque sorte de
plus en plus du milieu ambiant. Chez les végétaux et chez les animaux à
sang froid, ainsi que nous l'avons dit, cet isolement est moins complet que
chez les animaux à sang chaud; chez ces derniers le liquide sanguin possède
une température et une constitution à peu près fixe et semblable. Mais ces
conditions diverses ne sauraient établir une différence de nature entre les
divers êtres vivants; elles ne constituent que des perfectionnements dans les
mécanismes isolateurs et protecteurs des milieux. Les manifestations vitales
des animaux ne varient que parce que les conditions physico- chimiques de
leurs milieux internes varient; c'est ainsi qu'un mammifère dont le sang a
été refroidi, soit par l'hibernation naturelle, soit par certaines lésions du
système nerveux, se rapproche complètement, par les propriétés de ses
tissus, d'un animal à sang froid proprement dit.
n'ayant à considérer que le milieu extérieur, peuvent, à l'aide du
thermomètre, du baromètre et de tous les instruments qui constatent et
mesurent les propriétés de ce milieu extérieur, se placer toujours dans des
conditions identiques. Pour le physiologiste, ces instruments ne suffisent
plus, et d'ailleurs, c'est dans le milieu intérieur qu'il devrait les faire agir. En
effet c'est le milieu intérieur des êtres vivants qui est toujours en rapport
immédiat avec les manifestations vitales, normales ou pathologiques des
éléments organiques. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres
vivants, l'organisation se complique, les éléments organiques deviennent
plus délicats et ont besoin d'un milieu intérieur plus perfectionné. Tous les
liquides circulant, la liqueur du sang et les fluides intra-organiques
constituent en réalité ce milieu intérieur.
Chez tous les êtres vivants le milieu intérieur, qui est un véritable produit
de l'organisme, conserve des rapports nécessaires d'échanges et d'équilibres
avec le milieu cosmique extérieur; mais, à mesure que l'organisme devient
plus parfait, le milieu organique se spécialise et s'isole en quelque sorte de
plus en plus du milieu ambiant. Chez les végétaux et chez les animaux à
sang froid, ainsi que nous l'avons dit, cet isolement est moins complet que
chez les animaux à sang chaud; chez ces derniers le liquide sanguin possède
une température et une constitution à peu près fixe et semblable. Mais ces
conditions diverses ne sauraient établir une différence de nature entre les
divers êtres vivants; elles ne constituent que des perfectionnements dans les
mécanismes isolateurs et protecteurs des milieux. Les manifestations vitales
des animaux ne varient que parce que les conditions physico- chimiques de
leurs milieux internes varient; c'est ainsi qu'un mammifère dont le sang a
été refroidi, soit par l'hibernation naturelle, soit par certaines lésions du
système nerveux, se rapproche complètement, par les propriétés de ses
tissus, d'un animal à sang froid proprement dit.
Page 90
En résumé, on peut, d'après ce qui précède, se faire une idée de la
complexité énorme des phénomènes de la vie et des difficultés presque
insurmontables que leur détermination exacte présente au physiologiste,
quand il est obligé de porter l'expérimentation dans ces milieux intérieurs
ou organiques. Toutefois, ces obstacles ne nous épouvanteront pas si nous
sommes bien convaincus que nous marchons dans la bonne voie. En effet, il
y a un déterminisme absolu dans tout phénomène vital; dès lors il y a une
science biologique, et, par conséquent, toutes les études auxquelles nous
nous livrons ne seront point inutiles. La physiologie générale est la science
biologique fondamentale vers laquelle toutes les autres convergent. Son
problème consiste à déterminer la condition élémentaire des phénomènes de
la vie. La pathologie et la thérapeutique reposent également sur cette base
commune. C'est par l'activité normale des éléments organiques que la vie se
manifeste à l'état de santé; c'est par la manifestation anormale des mêmes
éléments que se caractérisent les maladies, et enfin c'est par l'intermédiaire
du milieu organique modifié au moyen de certaines substances toxiques ou
médicamenteuses que la thérapeutique peut agir sur les éléments
organiques. Pour arriver à résoudre ces divers problèmes, il faut en quelque
sorte décomposer successivement l'organisme, comme on démonte une
machine pour en reconnaître et en étudier tous les rouages; ce qui veut dire,
qu'avant d'arriver à l'expérimentation sur les éléments, il faut expérimenter
d'abord sur les appareils et sur les organes. Il faut donc recourir à une étude
analytique successive des phénomènes de la vie en faisant usage de la
même méthode expérimentale qui sert au physicien et au chimiste pour
analyser les phénomènes des corps bruts. Les difficultés qui résultent de la
complexité des phénomènes des corps vivants, se présentent uniquement
dans l'application de l'expérimentation; car au fond le but et les principes de
la méthode restent toujours exactement les mêmes.
complexité énorme des phénomènes de la vie et des difficultés presque
insurmontables que leur détermination exacte présente au physiologiste,
quand il est obligé de porter l'expérimentation dans ces milieux intérieurs
ou organiques. Toutefois, ces obstacles ne nous épouvanteront pas si nous
sommes bien convaincus que nous marchons dans la bonne voie. En effet, il
y a un déterminisme absolu dans tout phénomène vital; dès lors il y a une
science biologique, et, par conséquent, toutes les études auxquelles nous
nous livrons ne seront point inutiles. La physiologie générale est la science
biologique fondamentale vers laquelle toutes les autres convergent. Son
problème consiste à déterminer la condition élémentaire des phénomènes de
la vie. La pathologie et la thérapeutique reposent également sur cette base
commune. C'est par l'activité normale des éléments organiques que la vie se
manifeste à l'état de santé; c'est par la manifestation anormale des mêmes
éléments que se caractérisent les maladies, et enfin c'est par l'intermédiaire
du milieu organique modifié au moyen de certaines substances toxiques ou
médicamenteuses que la thérapeutique peut agir sur les éléments
organiques. Pour arriver à résoudre ces divers problèmes, il faut en quelque
sorte décomposer successivement l'organisme, comme on démonte une
machine pour en reconnaître et en étudier tous les rouages; ce qui veut dire,
qu'avant d'arriver à l'expérimentation sur les éléments, il faut expérimenter
d'abord sur les appareils et sur les organes. Il faut donc recourir à une étude
analytique successive des phénomènes de la vie en faisant usage de la
même méthode expérimentale qui sert au physicien et au chimiste pour
analyser les phénomènes des corps bruts. Les difficultés qui résultent de la
complexité des phénomènes des corps vivants, se présentent uniquement
dans l'application de l'expérimentation; car au fond le but et les principes de
la méthode restent toujours exactement les mêmes.
Page 91
§ IV. — Le but de l'expérimentation est le même dans l'étude des
phénomènes des corps vivants et dans l'étude des phénomènes des corps
bruts.
Si le physicien et le physiologiste se distinguent en ce que l'un s'occupe
des phénomènes qui se passent dans la matière brute, et l'autre des
phénomènes qui s'accomplissent dans la matière vivante, ils ne diffèrent
cependant pas, quant au but qu'ils veulent atteindre. En effet, l'un et l'autre
se proposent pour but commun de remonter à la cause prochaine des
phénomènes qu'ils étudient. Or, ce que nous appelons la cause prochaine
d'un phénomène n'est rien autre chose que la condition physique et
matérielle de son existence ou de sa manifestation. Le but de la méthode
expérimentale ou le terme de toute recherche scientifique est donc identique
pour les corps vivants et pour les corps bruts; il consiste à trouver les
relations qui rattachent un phénomène quelconque à sa cause prochaine, ou
autrement dit, à déterminer les conditions nécessaires à la manifestation de
ce phénomène. En effet, quant l'expérimentateur est parvenu à connaître les
conditions d'existence d'un phénomène, il en est en quelque sorte le maître;
il peut prédire sa marche et sa manifestation, la favoriser ou l'empêcher à
volonté. Dès lors le but de l'expérimentateur est atteint; il a, par la science,
étendu sa puissance sur un phénomène naturel.
Nous définirons donc la physiologie: La science qui a pour objet d'étudier
les phénomènes des êtres vivants et de déterminer les conditions matérielles
de leur manifestation. C'est par la méthode analytique ou expérimentale
seule que nous pouvons arriver à cette détermination des conditions des
phénomènes, aussi bien dans les corps vivants que dans les corps bruts; car
nous raisonnons de même pour expérimenter dans toutes les sciences.
Pour l'expérimentateur physiologiste, il ne saurait y avoir ni spiritualisme
ni matérialisme. Ces mots appartiennent à une philosophie naturelle qui a
phénomènes des corps vivants et dans l'étude des phénomènes des corps
bruts.
Si le physicien et le physiologiste se distinguent en ce que l'un s'occupe
des phénomènes qui se passent dans la matière brute, et l'autre des
phénomènes qui s'accomplissent dans la matière vivante, ils ne diffèrent
cependant pas, quant au but qu'ils veulent atteindre. En effet, l'un et l'autre
se proposent pour but commun de remonter à la cause prochaine des
phénomènes qu'ils étudient. Or, ce que nous appelons la cause prochaine
d'un phénomène n'est rien autre chose que la condition physique et
matérielle de son existence ou de sa manifestation. Le but de la méthode
expérimentale ou le terme de toute recherche scientifique est donc identique
pour les corps vivants et pour les corps bruts; il consiste à trouver les
relations qui rattachent un phénomène quelconque à sa cause prochaine, ou
autrement dit, à déterminer les conditions nécessaires à la manifestation de
ce phénomène. En effet, quant l'expérimentateur est parvenu à connaître les
conditions d'existence d'un phénomène, il en est en quelque sorte le maître;
il peut prédire sa marche et sa manifestation, la favoriser ou l'empêcher à
volonté. Dès lors le but de l'expérimentateur est atteint; il a, par la science,
étendu sa puissance sur un phénomène naturel.
Nous définirons donc la physiologie: La science qui a pour objet d'étudier
les phénomènes des êtres vivants et de déterminer les conditions matérielles
de leur manifestation. C'est par la méthode analytique ou expérimentale
seule que nous pouvons arriver à cette détermination des conditions des
phénomènes, aussi bien dans les corps vivants que dans les corps bruts; car
nous raisonnons de même pour expérimenter dans toutes les sciences.
Pour l'expérimentateur physiologiste, il ne saurait y avoir ni spiritualisme
ni matérialisme. Ces mots appartiennent à une philosophie naturelle qui a
Page 92
vieilli, ils tomberont en désuétude par le progrès même de la science. Nous
ne connaîtrons jamais ni l'esprit ni la matière, et, si c'était ici le lieu, je
montrerais facilement que d'un côté comme de l'autre on arrive bientôt à des
négations scientifiques, d'où il résulte que toutes les considérations de cette
espèce sont oiseuses et inutiles. Il n'y a pour nous que des phénomènes à
étudier, les conditions matérielles de leurs manifestations à connaître, et les
lois de ces manifestations à déterminer.
Les causes premières ne sont point du domaine scientifique et elles nous
échapperont à jamais aussi bien dans les sciences des corps vivants que
dans les sciences des corps bruts. La méthode expérimentale détourne
nécessairement de la recherche chimérique du principe vital; il n'y a pas
plus de force vitale que de force minérale, ou, si l'on veut, l'une existe tout
autant que l'autre. Le mot force que nous employons n'est qu'une abstraction
dont nous nous servons pour la commodité du langage. Pour le mécanicien
la force est le rapport d'un mouvement à sa cause. Pour le physicien, le
chimiste et le physiologiste, c'est au fond de même. L'essence des choses
devant nous rester toujours ignorée, nous ne pouvons connaître que les
relations de ces choses, et les phénomènes ne sont que des résultats de ces
relations. Les propriétés des corps vivants ne se manifestent à nous que par
des rapports de réciprocité organique. Une glande salivaire, par exemple,
n'existe que parce qu'elle est en rapport avec le système digestif, et que
parce que ses éléments histologiques sont dans certains rapports entre eux et
avec le sang; supprimez toutes ces relations en isolant par la pensée les
éléments de l'organe les uns des autres, la glande salivaire n'existe plus.
La loi nous donne le rapport numérique de l'effet à sa cause, et c'est là le
but auquel s'arrête la science. Lorsqu'on possède la loi d'un phénomène, on
connaît donc non-seulement le déterminisme absolu des conditions de son
existence, mais on a encore les rapports qui sont relatifs à toutes ses
ne connaîtrons jamais ni l'esprit ni la matière, et, si c'était ici le lieu, je
montrerais facilement que d'un côté comme de l'autre on arrive bientôt à des
négations scientifiques, d'où il résulte que toutes les considérations de cette
espèce sont oiseuses et inutiles. Il n'y a pour nous que des phénomènes à
étudier, les conditions matérielles de leurs manifestations à connaître, et les
lois de ces manifestations à déterminer.
Les causes premières ne sont point du domaine scientifique et elles nous
échapperont à jamais aussi bien dans les sciences des corps vivants que
dans les sciences des corps bruts. La méthode expérimentale détourne
nécessairement de la recherche chimérique du principe vital; il n'y a pas
plus de force vitale que de force minérale, ou, si l'on veut, l'une existe tout
autant que l'autre. Le mot force que nous employons n'est qu'une abstraction
dont nous nous servons pour la commodité du langage. Pour le mécanicien
la force est le rapport d'un mouvement à sa cause. Pour le physicien, le
chimiste et le physiologiste, c'est au fond de même. L'essence des choses
devant nous rester toujours ignorée, nous ne pouvons connaître que les
relations de ces choses, et les phénomènes ne sont que des résultats de ces
relations. Les propriétés des corps vivants ne se manifestent à nous que par
des rapports de réciprocité organique. Une glande salivaire, par exemple,
n'existe que parce qu'elle est en rapport avec le système digestif, et que
parce que ses éléments histologiques sont dans certains rapports entre eux et
avec le sang; supprimez toutes ces relations en isolant par la pensée les
éléments de l'organe les uns des autres, la glande salivaire n'existe plus.
La loi nous donne le rapport numérique de l'effet à sa cause, et c'est là le
but auquel s'arrête la science. Lorsqu'on possède la loi d'un phénomène, on
connaît donc non-seulement le déterminisme absolu des conditions de son
existence, mais on a encore les rapports qui sont relatifs à toutes ses
Page 93
variations, de sorte qu'on peut prédire les modifications de ce phénomène
dans toutes les circonstances données.
Comme corollaire de ce qui précède, nous ajouterons que le physiologiste
ou le médecin ne doivent pas s'imaginer qu'ils ont à rechercher la cause de
la vie ou l'essence des maladies. Ce serait perdre complètement son temps à
poursuivre un fantôme. Il n'y a aucune réalité objective dans les mots vie,
mort, santé, maladie. Ce sont des expressions littéraires dont nous nous
servons parce qu'elles représentent à notre esprit l'apparence de certains
phénomènes. Nous devons imiter en cela les physiciens et dire comme
Newton, à propos de l'attraction: «Les corps tombent d'après un mouvement
accéléré dont on connaît la loi: voilà le fait, voilà le réel. Mais la cause
première qui fait tomber ces corps est absolument inconnue. On peut dire,
pour se représenter le phénomène à l'esprit, que les corps tombent comme
s'il y avait une force d'attraction qui les sollicite vers le centre de la terre,
quasi esset attractio. Mais la force d'attraction n'existe pas, ou on ne la voit
pas, ce n'est qu'un mot pour abréger le discours.» De même quand un
physiologiste invoque la force vitale ou la vie, il ne la voit pas, il ne fait que
prononcer un mot; le phénomène vital seul existe avec ses conditions
matérielles et c'est là la seule chose qu'il puisse étudier et connaître.
En résumé, le but de la science est partout identique: connaître les
conditions matérielles des phénomènes. Mais si ce but est le même dans les
sciences physico-chimiques et dans les sciences biologiques, il est
beaucoup plus difficile à atteindre dans les dernières, à cause de la mobilité
et de la complexité des phénomènes qu'on y rencontre.
§ V. — Il y a un déterminisme absolu dans les conditions d'existence des
phénomènes naturels, aussi bien dans les corps vivants que dans les corps
bruts.
dans toutes les circonstances données.
Comme corollaire de ce qui précède, nous ajouterons que le physiologiste
ou le médecin ne doivent pas s'imaginer qu'ils ont à rechercher la cause de
la vie ou l'essence des maladies. Ce serait perdre complètement son temps à
poursuivre un fantôme. Il n'y a aucune réalité objective dans les mots vie,
mort, santé, maladie. Ce sont des expressions littéraires dont nous nous
servons parce qu'elles représentent à notre esprit l'apparence de certains
phénomènes. Nous devons imiter en cela les physiciens et dire comme
Newton, à propos de l'attraction: «Les corps tombent d'après un mouvement
accéléré dont on connaît la loi: voilà le fait, voilà le réel. Mais la cause
première qui fait tomber ces corps est absolument inconnue. On peut dire,
pour se représenter le phénomène à l'esprit, que les corps tombent comme
s'il y avait une force d'attraction qui les sollicite vers le centre de la terre,
quasi esset attractio. Mais la force d'attraction n'existe pas, ou on ne la voit
pas, ce n'est qu'un mot pour abréger le discours.» De même quand un
physiologiste invoque la force vitale ou la vie, il ne la voit pas, il ne fait que
prononcer un mot; le phénomène vital seul existe avec ses conditions
matérielles et c'est là la seule chose qu'il puisse étudier et connaître.
En résumé, le but de la science est partout identique: connaître les
conditions matérielles des phénomènes. Mais si ce but est le même dans les
sciences physico-chimiques et dans les sciences biologiques, il est
beaucoup plus difficile à atteindre dans les dernières, à cause de la mobilité
et de la complexité des phénomènes qu'on y rencontre.
§ V. — Il y a un déterminisme absolu dans les conditions d'existence des
phénomènes naturels, aussi bien dans les corps vivants que dans les corps
bruts.
Page 94
Il faut admettre comme un axiome expérimental que chez les êtres
vivants aussi bien que dans les corps bruts les conditions d'existence de tout
phénomène sont déterminées d'une manière absolue. Ce qui veut dire en
d'autres termes que la condition d'un phénomène une fois connue et
remplie, le phénomène doit se reproduire toujours et nécessairement, à la
volonté de l'expérimentateur. La négation de cette proposition ne serait rien
autre chose que la négation de la science même. En effet, la science n'étant
que le déterminé et le déterminable, on doit forcément admettre comme
axiome que dans des conditions identiques, tout phénomène est identique et
qu'aussitôt que les conditions ne sont plus les mêmes, le phénomène cesse
d'être identique. Ce principe est absolu, aussi bien dans les phénomènes des
corps bruts que dans ceux des êtres vivants, et l'influence de la vie, quelle
que soit l'idée qu'on s'en fasse, ne saurait rien y changer. Ainsi que nous
l'avons dit, ce qu'on appelle la force vitale est une cause première analogue
à toutes les autres, en ce sens qu'elle nous est parfaitement inconnue. Que
l'on admette ou non que cette force diffère essentiellement de celles qui
président aux manifestations des phénomènes des corps bruts, peu importe,
il faut néanmoins qu'il y ait déterminisme dans les phénomènes vitaux
qu'elle régit; car sans cela ce serait une force aveugle et sans loi, ce qui est
impossible. De là il résulte que les phénomènes de la vie n'ont leurs lois
spéciales, que parce qu'il y a un déterminisme rigoureux dans les diverses
circonstances qui constituent leurs conditions d'existence ou qui provoquent
leurs manifestations; ce qui est la même chose. Or c'est à l'aide de
l'expérimentation seule, ainsi que nous l'avons souvent répété, que nous
pouvons arriver, dans les phénomènes des corps vivants, comme dans ceux
des corps bruts à la connaissance des conditions qui règlent ces phénomènes
et nous permettent ensuite de les maîtriser.
Tout ce qui précède pourra paraître élémentaire aux hommes qui cultivent
les sciences physico-chimiques. Mais parmi les naturalistes et surtout parmi
les médecins, on trouve des hommes qui, au nom de ce qu'ils appellent le
vivants aussi bien que dans les corps bruts les conditions d'existence de tout
phénomène sont déterminées d'une manière absolue. Ce qui veut dire en
d'autres termes que la condition d'un phénomène une fois connue et
remplie, le phénomène doit se reproduire toujours et nécessairement, à la
volonté de l'expérimentateur. La négation de cette proposition ne serait rien
autre chose que la négation de la science même. En effet, la science n'étant
que le déterminé et le déterminable, on doit forcément admettre comme
axiome que dans des conditions identiques, tout phénomène est identique et
qu'aussitôt que les conditions ne sont plus les mêmes, le phénomène cesse
d'être identique. Ce principe est absolu, aussi bien dans les phénomènes des
corps bruts que dans ceux des êtres vivants, et l'influence de la vie, quelle
que soit l'idée qu'on s'en fasse, ne saurait rien y changer. Ainsi que nous
l'avons dit, ce qu'on appelle la force vitale est une cause première analogue
à toutes les autres, en ce sens qu'elle nous est parfaitement inconnue. Que
l'on admette ou non que cette force diffère essentiellement de celles qui
président aux manifestations des phénomènes des corps bruts, peu importe,
il faut néanmoins qu'il y ait déterminisme dans les phénomènes vitaux
qu'elle régit; car sans cela ce serait une force aveugle et sans loi, ce qui est
impossible. De là il résulte que les phénomènes de la vie n'ont leurs lois
spéciales, que parce qu'il y a un déterminisme rigoureux dans les diverses
circonstances qui constituent leurs conditions d'existence ou qui provoquent
leurs manifestations; ce qui est la même chose. Or c'est à l'aide de
l'expérimentation seule, ainsi que nous l'avons souvent répété, que nous
pouvons arriver, dans les phénomènes des corps vivants, comme dans ceux
des corps bruts à la connaissance des conditions qui règlent ces phénomènes
et nous permettent ensuite de les maîtriser.
Tout ce qui précède pourra paraître élémentaire aux hommes qui cultivent
les sciences physico-chimiques. Mais parmi les naturalistes et surtout parmi
les médecins, on trouve des hommes qui, au nom de ce qu'ils appellent le
Page 95
vitalisme, émettent sur le sujet qui nous occupe les idées les plus erronées.
Ils pensent que l'étude des phénomènes de la matière vivante ne saurait
avoir aucun rapport avec l'étude des phénomènes de la matière brute. Ils
considèrent la vie comme une influence mystérieuse et surnaturelle qui agit
arbitrairement en s'affranchissant de tout déterminisme, et ils taxent de
matérialistes tous ceux qui font des efforts pour ramener les phénomènes
vitaux à des conditions organiques et physico-chimiques déterminées. Ce
sont là des idées fausses qu'il n'est pas facile d'extirper une fois qu'elles ont
pris droit de domicile dans un esprit; les progrès seuls de la science les
feront disparaître. Mais les idées vitalistes prises dans le sens que nous
venons d'indiquer ne sont rien d'autre qu'une sorte de superstition médicale,
une croyance au surnaturel. Or, dans la médecine la croyance aux causes
occultes qu'on appelle vitalisme ou autrement, favorise l'ignorance et
enfante une sorte de charlatanisme involontaire, c'est-à-dire la croyance à
une science infuse et indéterminable. Le sentiment du déterminisme absolu
des phénomènes de la vie, mène au contraire à la science réelle et nous
donne une modestie qui résulte de la conscience de notre peu de
connaissance et des difficultés de la science. C'est ce sentiment qui, à son
tour, nous excite à travailler pour nous instruire, et c'est en définitive à lui
seul que la science doit tous ses progrès.
Je serais d'accord avec les vitalistes s'ils voulaient simplement
reconnaître que les êtres vivants présentent des phénomènes qui ne se
retrouvent pas dans la nature brute, et qui, par conséquent, leur sont
spéciaux. J'admets en effet que les manifestations vitales ne sauraient être
élucidées par les seuls phénomènes physico-chimiques connus dans la
matière brute. (Je m'expliquerai plus loin au sujet du rôle des sciences
physico-chimiques en biologie, mais je veux seulement dire ici que, si les
phénomènes vitaux ont une complexité et une apparence différente de ceux
des corps bruts, ils n'offrent cette différence qu'en vertu de conditions
déterminées ou déterminables qui leur sont propres. Donc, si les sciences
Ils pensent que l'étude des phénomènes de la matière vivante ne saurait
avoir aucun rapport avec l'étude des phénomènes de la matière brute. Ils
considèrent la vie comme une influence mystérieuse et surnaturelle qui agit
arbitrairement en s'affranchissant de tout déterminisme, et ils taxent de
matérialistes tous ceux qui font des efforts pour ramener les phénomènes
vitaux à des conditions organiques et physico-chimiques déterminées. Ce
sont là des idées fausses qu'il n'est pas facile d'extirper une fois qu'elles ont
pris droit de domicile dans un esprit; les progrès seuls de la science les
feront disparaître. Mais les idées vitalistes prises dans le sens que nous
venons d'indiquer ne sont rien d'autre qu'une sorte de superstition médicale,
une croyance au surnaturel. Or, dans la médecine la croyance aux causes
occultes qu'on appelle vitalisme ou autrement, favorise l'ignorance et
enfante une sorte de charlatanisme involontaire, c'est-à-dire la croyance à
une science infuse et indéterminable. Le sentiment du déterminisme absolu
des phénomènes de la vie, mène au contraire à la science réelle et nous
donne une modestie qui résulte de la conscience de notre peu de
connaissance et des difficultés de la science. C'est ce sentiment qui, à son
tour, nous excite à travailler pour nous instruire, et c'est en définitive à lui
seul que la science doit tous ses progrès.
Je serais d'accord avec les vitalistes s'ils voulaient simplement
reconnaître que les êtres vivants présentent des phénomènes qui ne se
retrouvent pas dans la nature brute, et qui, par conséquent, leur sont
spéciaux. J'admets en effet que les manifestations vitales ne sauraient être
élucidées par les seuls phénomènes physico-chimiques connus dans la
matière brute. (Je m'expliquerai plus loin au sujet du rôle des sciences
physico-chimiques en biologie, mais je veux seulement dire ici que, si les
phénomènes vitaux ont une complexité et une apparence différente de ceux
des corps bruts, ils n'offrent cette différence qu'en vertu de conditions
déterminées ou déterminables qui leur sont propres. Donc, si les sciences
Page 96
vitales doivent différer des autres par leurs explications et par leurs lois
spéciales, elles ne s'en distinguent pas par la méthode scientifique. La
biologie doit prendre aux sciences physico-chimiques la méthode
expérimentale, mais garder ses phénomènes spéciaux et ses lois propres.)
Dans les corps vivants comme dans les corps bruts les lois sont
immuables, et les phénomènes que ces lois régissent sont liés à leurs
conditions d'existence par un déterminisme nécessaire et absolu. J'emploie
ici le mot déterminisme comme plus convenable que le mot fatalisme dont
on se sert quelquefois pour exprimer la même idée. Le déterminisme dans
les conditions des phénomènes de la vie doit être un des axiomes du
médecin expérimentateur. S'il est bien pénétré de la vérité de ce principe, il
exclura de ses explications toute intervention du surnaturel; il aura une foi
inébranlable dans l'idée que des lois fixes régissent la science biologique, et
il aura en même temps un criterium sûr pour juger les apparences souvent
variables et contradictoires des phénomènes vitaux. En effet, partant de ce
principe qu'il y a des lois immuables, l'expérimentateur sera convaincu que
jamais les phénomènes ne peuvent se contredire s'ils sont observés dans les
mêmes conditions, et il saura que, s'ils montrent des variations, cela tient
nécessairement à l'intervention ou à l'interférence d'autres conditions qui
masquent ou modifient ces phénomènes. Dès lors il y aura lieu de chercher
à connaître les conditions de ces variations; car il ne saurait y avoir d'effet
sans cause. Le déterminisme devient ainsi la base de tout progrès et de toute
critique scientifique. Si, en répétant une expérience, on trouve des résultats
discordants ou même contradictoires, on ne devra jamais admettre des
exceptions ni des contradictions réelles, ce qui serait antiscientifique; on
conclura uniquement et nécessairement à des différences de conditions dans
les phénomènes, qu'on puisse ou qu'on ne puisse pas les expliquer
actuellement.
spéciales, elles ne s'en distinguent pas par la méthode scientifique. La
biologie doit prendre aux sciences physico-chimiques la méthode
expérimentale, mais garder ses phénomènes spéciaux et ses lois propres.)
Dans les corps vivants comme dans les corps bruts les lois sont
immuables, et les phénomènes que ces lois régissent sont liés à leurs
conditions d'existence par un déterminisme nécessaire et absolu. J'emploie
ici le mot déterminisme comme plus convenable que le mot fatalisme dont
on se sert quelquefois pour exprimer la même idée. Le déterminisme dans
les conditions des phénomènes de la vie doit être un des axiomes du
médecin expérimentateur. S'il est bien pénétré de la vérité de ce principe, il
exclura de ses explications toute intervention du surnaturel; il aura une foi
inébranlable dans l'idée que des lois fixes régissent la science biologique, et
il aura en même temps un criterium sûr pour juger les apparences souvent
variables et contradictoires des phénomènes vitaux. En effet, partant de ce
principe qu'il y a des lois immuables, l'expérimentateur sera convaincu que
jamais les phénomènes ne peuvent se contredire s'ils sont observés dans les
mêmes conditions, et il saura que, s'ils montrent des variations, cela tient
nécessairement à l'intervention ou à l'interférence d'autres conditions qui
masquent ou modifient ces phénomènes. Dès lors il y aura lieu de chercher
à connaître les conditions de ces variations; car il ne saurait y avoir d'effet
sans cause. Le déterminisme devient ainsi la base de tout progrès et de toute
critique scientifique. Si, en répétant une expérience, on trouve des résultats
discordants ou même contradictoires, on ne devra jamais admettre des
exceptions ni des contradictions réelles, ce qui serait antiscientifique; on
conclura uniquement et nécessairement à des différences de conditions dans
les phénomènes, qu'on puisse ou qu'on ne puisse pas les expliquer
actuellement.
Page 97
Je dis que le mot exception est antiscientifique; en effet, dès que les lois
sont connues, il ne saurait y avoir d'exception, et cette expression, comme
tant d'autres, ne sert qu'à nous permettre de parler de choses dont nous
ignorons le déterminisme. On entend tous les jours les médecins employer
les mots: le plus ordinairement, le plus souvent, généralement, ou bien
s'exprimer numériquement, en disant, par exemple, huit fois sur dix, les
choses arrivent ainsi; j'ai entendu de vieux praticiens dire que les mots
toujours et jamais doivent être rayés de la médecine. Je ne blâme pas ces
restrictions ni l'emploi de ces locutions si on les emploie comme des
approximations empiriques relatives à l'apparition de phénomènes dont
nous ignorons encore plus ou moins les conditions exactes d'existence.
Mais certains médecins semblent raisonner comme si les exceptions étaient
nécessaires; ils paraissent croire qu'il existe une force vitale qui peut
arbitrairement empêcher que les choses se passent toujours identiquement;
de sorte que les exceptions seraient des conséquences de l'action même de
cette force vitale mystérieuse. Or il ne saurait en être ainsi; ce qu'on appelle
actuellement exception est simplement un phénomène dont une ou plusieurs
conditions sont inconnues, et si les conditions des phénomènes dont on
parle étaient connues et déterminées, il n'y aurait plus d'exceptions, pas plus
en médecine que dans toute autre science. Autrefois on pouvait dire, par
exemple, que tantôt on guérissait la gale, tantôt on ne la guérissait pas; mais
aujourd'hui qu'on s'adresse à la cause déterminée de cette maladie, on la
guérit toujours. Autrefois on pouvait dire que la lésion des nerfs amenait
une paralysie tantôt du sentiment, tantôt du mouvement, mais aujourd'hui
on sait que la section des racines antérieures rachidiennes ne paralyse que
les mouvements; c'est constamment et toujours que cette paralysie motrice a
lieu parce que sa condition a été exactement déterminée par
l'expérimentateur.
La certitude du déterminisme des phénomènes, avons-nous dit, doit
également servir de base à la critique expérimentale, soit qu'on en fasse
sont connues, il ne saurait y avoir d'exception, et cette expression, comme
tant d'autres, ne sert qu'à nous permettre de parler de choses dont nous
ignorons le déterminisme. On entend tous les jours les médecins employer
les mots: le plus ordinairement, le plus souvent, généralement, ou bien
s'exprimer numériquement, en disant, par exemple, huit fois sur dix, les
choses arrivent ainsi; j'ai entendu de vieux praticiens dire que les mots
toujours et jamais doivent être rayés de la médecine. Je ne blâme pas ces
restrictions ni l'emploi de ces locutions si on les emploie comme des
approximations empiriques relatives à l'apparition de phénomènes dont
nous ignorons encore plus ou moins les conditions exactes d'existence.
Mais certains médecins semblent raisonner comme si les exceptions étaient
nécessaires; ils paraissent croire qu'il existe une force vitale qui peut
arbitrairement empêcher que les choses se passent toujours identiquement;
de sorte que les exceptions seraient des conséquences de l'action même de
cette force vitale mystérieuse. Or il ne saurait en être ainsi; ce qu'on appelle
actuellement exception est simplement un phénomène dont une ou plusieurs
conditions sont inconnues, et si les conditions des phénomènes dont on
parle étaient connues et déterminées, il n'y aurait plus d'exceptions, pas plus
en médecine que dans toute autre science. Autrefois on pouvait dire, par
exemple, que tantôt on guérissait la gale, tantôt on ne la guérissait pas; mais
aujourd'hui qu'on s'adresse à la cause déterminée de cette maladie, on la
guérit toujours. Autrefois on pouvait dire que la lésion des nerfs amenait
une paralysie tantôt du sentiment, tantôt du mouvement, mais aujourd'hui
on sait que la section des racines antérieures rachidiennes ne paralyse que
les mouvements; c'est constamment et toujours que cette paralysie motrice a
lieu parce que sa condition a été exactement déterminée par
l'expérimentateur.
La certitude du déterminisme des phénomènes, avons-nous dit, doit
également servir de base à la critique expérimentale, soit qu'on en fasse
Page 98
usage pour soi-même, soit qu'on l'applique aux autres. En effet, un
phénomène se manifestant toujours de même, si les conditions sont
semblables, le phénomène ne manque jamais si ces conditions existent, de
même qu'il n'apparaît pas si les conditions manquent. Donc il peut arriver à
un expérimentateur, après avoir fait une expérience dans des conditions
qu'il croyait déterminées, de ne plus obtenir dans une nouvelle série de
recherches le résultat qui s'était montré dans sa première observation; en
répétant son expérience, après avoir pris de nouvelles précautions, il pourra
se faire encore qu'au lieu de retrouver le résultat primitivement obtenu, il en
rencontre un autre tout différent. Que faire dans cette situation? Faudra-t-il
admettre que les faits sont indéterminables? Évidemment non, puisque cela
ne se peut. Il faudra simplement admettre que les conditions de l'expérience
qu'on croyait connues ne le sont pas. Il y aura à mieux étudier, à rechercher
et à préciser les conditions expérimentales, car les faits ne sauraient être
opposés les uns aux autres; ils ne peuvent être qu'indéterminés. Les faits ne
s'excluant jamais, ils s'expliquent seulement par les différences de
conditions dans lesquelles ils sont nés. De sorte qu'un expérimentateur ne
peut jamais nier un fait qu'il a vu et observé par la seule raison qu'il ne le
retrouve plus. Nous citerons dans la troisième partie de cette introduction
des exemples dans lesquels se trouvent mis en pratique les principes de
critique expérimentale que nous venons d'indiquer.
§ VI. — Pour arriver au déterminisme des phénomènes dans les sciences
biologiques comme dans les sciences physico-chimiques, il faut ramener les
phénomènes à des conditions expérimentales définies et aussi simples que
possible.
Un phénomène naturel n'étant que l'expression de rapports ou de
relations, il faut au moins deux corps pour le manifester. De sorte qu'il y
aura toujours à considérer: 1° un corps qui réagit ou qui manifeste le
phénomène se manifestant toujours de même, si les conditions sont
semblables, le phénomène ne manque jamais si ces conditions existent, de
même qu'il n'apparaît pas si les conditions manquent. Donc il peut arriver à
un expérimentateur, après avoir fait une expérience dans des conditions
qu'il croyait déterminées, de ne plus obtenir dans une nouvelle série de
recherches le résultat qui s'était montré dans sa première observation; en
répétant son expérience, après avoir pris de nouvelles précautions, il pourra
se faire encore qu'au lieu de retrouver le résultat primitivement obtenu, il en
rencontre un autre tout différent. Que faire dans cette situation? Faudra-t-il
admettre que les faits sont indéterminables? Évidemment non, puisque cela
ne se peut. Il faudra simplement admettre que les conditions de l'expérience
qu'on croyait connues ne le sont pas. Il y aura à mieux étudier, à rechercher
et à préciser les conditions expérimentales, car les faits ne sauraient être
opposés les uns aux autres; ils ne peuvent être qu'indéterminés. Les faits ne
s'excluant jamais, ils s'expliquent seulement par les différences de
conditions dans lesquelles ils sont nés. De sorte qu'un expérimentateur ne
peut jamais nier un fait qu'il a vu et observé par la seule raison qu'il ne le
retrouve plus. Nous citerons dans la troisième partie de cette introduction
des exemples dans lesquels se trouvent mis en pratique les principes de
critique expérimentale que nous venons d'indiquer.
§ VI. — Pour arriver au déterminisme des phénomènes dans les sciences
biologiques comme dans les sciences physico-chimiques, il faut ramener les
phénomènes à des conditions expérimentales définies et aussi simples que
possible.
Un phénomène naturel n'étant que l'expression de rapports ou de
relations, il faut au moins deux corps pour le manifester. De sorte qu'il y
aura toujours à considérer: 1° un corps qui réagit ou qui manifeste le
Page 99
phénomène; 2° un autre corps qui agit et joue relativement au premier le
rôle d'un milieu. Il est impossible de supposer un corps absolument isolé
dans la nature; il n'aurait plus de réalité, parce que, dans ce cas, aucune
relation ne viendrait manifester son existence.
Dans les relations phénoménales, telles que la nature nous les offre, il
règne toujours une complexité plus ou moins grande. Sous ce rapport, la
complexité des phénomènes minéraux est beaucoup moins grande que celle
des phénomènes vitaux: c'est pourquoi les sciences qui étudient les corps
bruts sont parvenues plus vite à se constituer. Dans les corps vivants, les
phénomènes sont d'une complexité énorme, et de plus la mobilité des
propriétés vitales les rend beaucoup plus difficiles à saisir et à déterminer.
Les propriétés de la matière vivante ne peuvent être connues que par leur
rapport avec les propriétés de la matière brute; d'où il résulte que les
sciences biologiques doivent avoir pour base nécessaire les sciences
physico-chimiques auxquelles elles empruntent leurs moyens d'analyse et
leurs procédés d'investigation. Telles sont les raisons nécessaires de
l'évolution subordonnée et arriérée des sciences qui s'occupent des
phénomènes de la vie. Mais si cette complexité des phénomènes vitaux
constitue de très-grands obstacles, cela ne doit cependant pas nous
épouvanter; car au fond, ainsi que nous l'avons déjà dit, à moins de nier la
possibilité d'une science biologique, les principes de la science sont partout
identiques. Nous sommes donc assurés que nous marchons dans la bonne
voie et que nous devons parvenir avec le temps au résultat scientifique que
nous poursuivons, c'est-à-dire au déterminisme des phénomènes dans les
êtres vivants.
On ne peut arriver à connaître les conditions définies et élémentaires des
phénomènes que par une seule voie. C'est par l'analyse expérimentale. Cette
analyse décompose successivement tous les phénomènes complexes en des
rôle d'un milieu. Il est impossible de supposer un corps absolument isolé
dans la nature; il n'aurait plus de réalité, parce que, dans ce cas, aucune
relation ne viendrait manifester son existence.
Dans les relations phénoménales, telles que la nature nous les offre, il
règne toujours une complexité plus ou moins grande. Sous ce rapport, la
complexité des phénomènes minéraux est beaucoup moins grande que celle
des phénomènes vitaux: c'est pourquoi les sciences qui étudient les corps
bruts sont parvenues plus vite à se constituer. Dans les corps vivants, les
phénomènes sont d'une complexité énorme, et de plus la mobilité des
propriétés vitales les rend beaucoup plus difficiles à saisir et à déterminer.
Les propriétés de la matière vivante ne peuvent être connues que par leur
rapport avec les propriétés de la matière brute; d'où il résulte que les
sciences biologiques doivent avoir pour base nécessaire les sciences
physico-chimiques auxquelles elles empruntent leurs moyens d'analyse et
leurs procédés d'investigation. Telles sont les raisons nécessaires de
l'évolution subordonnée et arriérée des sciences qui s'occupent des
phénomènes de la vie. Mais si cette complexité des phénomènes vitaux
constitue de très-grands obstacles, cela ne doit cependant pas nous
épouvanter; car au fond, ainsi que nous l'avons déjà dit, à moins de nier la
possibilité d'une science biologique, les principes de la science sont partout
identiques. Nous sommes donc assurés que nous marchons dans la bonne
voie et que nous devons parvenir avec le temps au résultat scientifique que
nous poursuivons, c'est-à-dire au déterminisme des phénomènes dans les
êtres vivants.
On ne peut arriver à connaître les conditions définies et élémentaires des
phénomènes que par une seule voie. C'est par l'analyse expérimentale. Cette
analyse décompose successivement tous les phénomènes complexes en des
Page 100
phénomènes de plus en plus simples jusqu'à leur réduction à deux seules
conditions élémentaires, si c'est possible. En effet, la science expérimentale
ne considère dans un phénomène que les seules conditions définies qui sont
nécessaires à sa production. Le physicien cherche à se représenter ces
conditions en quelque sorte idéalement dans la mécanique et dans la
physique mathématique. Le chimiste analyse successivement la matière
complexe, et en parvenant ainsi, soit aux corps simples, soit aux corps
définis (principes immédiats ou espèces chimiques), il arrive aux conditions
élémentaires ou irréductibles des phénomènes. De même le biologue doit
analyser les organismes complexes et ramener les phénomènes de la vie à
des conditions irréductibles dans l'état actuel de la science. La physiologie
et la médecine expérimentale n'ont pas d'autre but.
Le physiologiste et le médecin, aussi bien que le physicien et le chimiste,
quand ils se trouveront en face de questions complexes, devront donc
décomposer le problème total en des problèmes partiels de plus en plus
simples et de mieux en mieux définis. Ils ramèneront ainsi les phénomènes
à leurs conditions matérielles les plus simples possible, et rendront ainsi
l'application de la méthode expérimentale plus facile et plus sûre. Toutes les
sciences analytiques décomposent afin de pouvoir mieux expérimenter.
C'est en suivant cette voie que les physiciens et les chimistes ont fini par
ramener les phénomènes en apparence les plus complexes à des propriétés
simples, se rattachant à des espèces minérales bien définies. En suivant la
même voie, analytique, le physiologiste doit arriver à ramener toutes les
manifestations vitales d'un organisme complexe au jeu de certains organes,
et l'action de ceux-ci à des propriétés de tissus ou d'éléments organiques
bien définis. L'analyse expérimentale anatomico-physiologique, qui
remonte à Galien, n'a pas d'autre raison, et c'est toujours le même problème
que poursuit encore aujourd'hui l'histologie, en approchant naturellement de
plus en plus du but.
conditions élémentaires, si c'est possible. En effet, la science expérimentale
ne considère dans un phénomène que les seules conditions définies qui sont
nécessaires à sa production. Le physicien cherche à se représenter ces
conditions en quelque sorte idéalement dans la mécanique et dans la
physique mathématique. Le chimiste analyse successivement la matière
complexe, et en parvenant ainsi, soit aux corps simples, soit aux corps
définis (principes immédiats ou espèces chimiques), il arrive aux conditions
élémentaires ou irréductibles des phénomènes. De même le biologue doit
analyser les organismes complexes et ramener les phénomènes de la vie à
des conditions irréductibles dans l'état actuel de la science. La physiologie
et la médecine expérimentale n'ont pas d'autre but.
Le physiologiste et le médecin, aussi bien que le physicien et le chimiste,
quand ils se trouveront en face de questions complexes, devront donc
décomposer le problème total en des problèmes partiels de plus en plus
simples et de mieux en mieux définis. Ils ramèneront ainsi les phénomènes
à leurs conditions matérielles les plus simples possible, et rendront ainsi
l'application de la méthode expérimentale plus facile et plus sûre. Toutes les
sciences analytiques décomposent afin de pouvoir mieux expérimenter.
C'est en suivant cette voie que les physiciens et les chimistes ont fini par
ramener les phénomènes en apparence les plus complexes à des propriétés
simples, se rattachant à des espèces minérales bien définies. En suivant la
même voie, analytique, le physiologiste doit arriver à ramener toutes les
manifestations vitales d'un organisme complexe au jeu de certains organes,
et l'action de ceux-ci à des propriétés de tissus ou d'éléments organiques
bien définis. L'analyse expérimentale anatomico-physiologique, qui
remonte à Galien, n'a pas d'autre raison, et c'est toujours le même problème
que poursuit encore aujourd'hui l'histologie, en approchant naturellement de
plus en plus du but.
Page 101
Quoiqu'on puisse parvenir à décomposer les parties vivantes en éléments
chimiques ou corps simples, ce ne sont pourtant pas ces corps élémentaires
chimiques qui constituent les éléments du physiologiste. Sous ce rapport, le
biologue ressemble plus au physicien qu'au chimiste, en ce sens qu'il
cherche surtout à déterminer les propriétés des corps en se préoccupant
beaucoup moins de leur composition élémentaire. Dans l'état actuel de la
science, il n'y aurait d'ailleurs aucun rapport possible à établir entre les
propriétés vitales des corps et leur constitution chimique; car les tissus ou
organes pourvus de propriétés les plus diverses, se confondent parfois au
point de vue de leur composition chimique élémentaire. La chimie est
surtout très-utile au physiologiste, en lui fournissant les moyens de séparer
et d'étudier les principes immédiats, véritables produits organiques qui
jouent des rôles importants dans les phénomènes de la vie.
Les principes immédiats organiques, quoique bien définis dans leurs
propriétés, ne sont pas encore les éléments actifs des phénomènes
physiologiques; comme les matières minérales, ils ne sont en quelque sorte
que des éléments passifs de l'organisme. Les vrais éléments actifs pour le
physiologiste sont ce qu'on appelle les éléments anatomiques ou
histologiques. Ceux-ci, de même que les principes immédiats organiques,
ne sont pas simples chimiquement, mais, considérés physiologiquement, ils
sont aussi réduits que possible, en ce sens qu'ils possèdent les propriétés
vitales les plus simples que nous connaissions, propriétés vitales qui
s'évanouissent quand on vient à détruire cette partie élémentaire organisée.
Du reste, toutes les idées que nous avons sur ces éléments sont relatives à
l'état actuel de nos connaissances; car il est certain que ces éléments
histologiques, à l'état de cellules ou de fibres, sont encore complexes. C'est
pourquoi divers naturalistes n'ont pas voulu leur donner le nom d'éléments,
et ont proposé de les appeler organismes élémentaires. Cette dénomination
serait en effet plus convenable; on peut parfaitement se représenter un
organisme complexe comme constitué par une foule d'organismes
chimiques ou corps simples, ce ne sont pourtant pas ces corps élémentaires
chimiques qui constituent les éléments du physiologiste. Sous ce rapport, le
biologue ressemble plus au physicien qu'au chimiste, en ce sens qu'il
cherche surtout à déterminer les propriétés des corps en se préoccupant
beaucoup moins de leur composition élémentaire. Dans l'état actuel de la
science, il n'y aurait d'ailleurs aucun rapport possible à établir entre les
propriétés vitales des corps et leur constitution chimique; car les tissus ou
organes pourvus de propriétés les plus diverses, se confondent parfois au
point de vue de leur composition chimique élémentaire. La chimie est
surtout très-utile au physiologiste, en lui fournissant les moyens de séparer
et d'étudier les principes immédiats, véritables produits organiques qui
jouent des rôles importants dans les phénomènes de la vie.
Les principes immédiats organiques, quoique bien définis dans leurs
propriétés, ne sont pas encore les éléments actifs des phénomènes
physiologiques; comme les matières minérales, ils ne sont en quelque sorte
que des éléments passifs de l'organisme. Les vrais éléments actifs pour le
physiologiste sont ce qu'on appelle les éléments anatomiques ou
histologiques. Ceux-ci, de même que les principes immédiats organiques,
ne sont pas simples chimiquement, mais, considérés physiologiquement, ils
sont aussi réduits que possible, en ce sens qu'ils possèdent les propriétés
vitales les plus simples que nous connaissions, propriétés vitales qui
s'évanouissent quand on vient à détruire cette partie élémentaire organisée.
Du reste, toutes les idées que nous avons sur ces éléments sont relatives à
l'état actuel de nos connaissances; car il est certain que ces éléments
histologiques, à l'état de cellules ou de fibres, sont encore complexes. C'est
pourquoi divers naturalistes n'ont pas voulu leur donner le nom d'éléments,
et ont proposé de les appeler organismes élémentaires. Cette dénomination
serait en effet plus convenable; on peut parfaitement se représenter un
organisme complexe comme constitué par une foule d'organismes
Page 102
élémentaires distincts, qui s'unissent, se soudent et se groupent de diverses
manières pour donner naissance d'abord aux différents tissus du corps, puis
aux divers organes; les appareils anatomiques ne sont eux-mêmes que des
assemblages d'organes qui offrent dans les êtres vivants des combinaisons
variées à l'infini. Quand on vient à analyser les manifestations complexes
d'un organisme, on doit donc décomposer ces phénomènes complexes et les
ramener à un certain nombre des propriétés simples appartenant à des
organismes élémentaires, et ensuite, par la pensée, reconstituer
synthétiquement l'organisme total par les réunions et l'agencement de ces
organismes élémentaires, considérés d'abord isolément, puis dans leurs
rapports réciproques. Quand le physicien, le chimiste ou le physiologiste
sont arrivés, par une analyse expérimentale successive, à déterminer
l'élément irréductible des phénomènes dans l'état actuel de leur science, le
problème scientifique s'est simplifié, mais sa nature n'a pas changé pour
cela, et le savant n'en est pas plus près d'une connaissance absolue de
l'essence des choses. Toutefois il a gagné ce qui lui importe véritablement
d'obtenir, à savoir: la connaissance des conditions d'existence des
phénomènes, et la détermination du rapport défini qui existe entre le corps
qui manifeste ses propriétés et la cause prochaine de cette manifestation.
L'objet de l'analyse dans les sciences biologiques, comme dans les sciences
physico-chimiques, est en effet de déterminer et d'isoler autant que possible
les conditions de manifestation de chaque phénomène. Nous ne pouvons
avoir d'action sur les phénomènes de la nature qu'en reproduisant leurs
conditions naturelles d'existence, et nous agissons d'autant plus facilement
sur ces conditions, qu'elles ont été préalablement mieux analysées et
ramenées à un plus grand état de simplicité. La science réelle n'existe donc
qu'au moment où le phénomène est exactement défini dans sa nature et
rigoureusement déterminé dans le rapport de ses conditions matérielles,
c'est-à-dire quand sa loi est connue. Avant cela, il n'y a que du tâtonnement
et de l'empirisme.
manières pour donner naissance d'abord aux différents tissus du corps, puis
aux divers organes; les appareils anatomiques ne sont eux-mêmes que des
assemblages d'organes qui offrent dans les êtres vivants des combinaisons
variées à l'infini. Quand on vient à analyser les manifestations complexes
d'un organisme, on doit donc décomposer ces phénomènes complexes et les
ramener à un certain nombre des propriétés simples appartenant à des
organismes élémentaires, et ensuite, par la pensée, reconstituer
synthétiquement l'organisme total par les réunions et l'agencement de ces
organismes élémentaires, considérés d'abord isolément, puis dans leurs
rapports réciproques. Quand le physicien, le chimiste ou le physiologiste
sont arrivés, par une analyse expérimentale successive, à déterminer
l'élément irréductible des phénomènes dans l'état actuel de leur science, le
problème scientifique s'est simplifié, mais sa nature n'a pas changé pour
cela, et le savant n'en est pas plus près d'une connaissance absolue de
l'essence des choses. Toutefois il a gagné ce qui lui importe véritablement
d'obtenir, à savoir: la connaissance des conditions d'existence des
phénomènes, et la détermination du rapport défini qui existe entre le corps
qui manifeste ses propriétés et la cause prochaine de cette manifestation.
L'objet de l'analyse dans les sciences biologiques, comme dans les sciences
physico-chimiques, est en effet de déterminer et d'isoler autant que possible
les conditions de manifestation de chaque phénomène. Nous ne pouvons
avoir d'action sur les phénomènes de la nature qu'en reproduisant leurs
conditions naturelles d'existence, et nous agissons d'autant plus facilement
sur ces conditions, qu'elles ont été préalablement mieux analysées et
ramenées à un plus grand état de simplicité. La science réelle n'existe donc
qu'au moment où le phénomène est exactement défini dans sa nature et
rigoureusement déterminé dans le rapport de ses conditions matérielles,
c'est-à-dire quand sa loi est connue. Avant cela, il n'y a que du tâtonnement
et de l'empirisme.
Page 103
§ VII. Dans les corps vivants de même que dans les corps bruts, les
phénomènes ont toujours une double condition d'existence.
L'examen le plus superficiel de ce qui se passe autour de nous, nous
montre que tous les phénomènes naturels résultent de la réaction des corps
les uns sur les autres. Il y a toujours à considérer le corps dans lequel se
passe le phénomène, et les circonstances extérieures ou le milieu qui
détermine ou sollicite le corps à manifester ses propriétés. La réunion de ces
conditions est indispensable pour la manifestation du phénomène. Si l'on
supprime le milieu, le phénomène disparaît, de même que si le corps avait
été enlevé. Les phénomènes de la vie, aussi bien que les phénomènes des
corps bruts, nous présentent cette double condition d'existence. Nous avons
d'une part l'organisme dans lequel s'accomplissent les phénomènes vitaux,
et d'autre part le milieu cosmique dans lequel les corps vivants, comme les
corps bruts, trouvent les conditions indispensables pour la manifestation de
leurs phénomènes. Les conditions de la vie ne sont ni dans l'organisme ni
dans le milieu extérieur, mais dans les deux à la fois. En effet, si l'on
supprime ou si l'on altère l'organisme, la vie cesse, quoique le milieu reste
intact; si, d'un autre côté, on enlève ou si l'on vicie le milieu, la vie disparaît
également, quoique l'organisme n'ait point été détruit.
Les phénomènes nous apparaissent ainsi comme des simples effets de
contact ou de relation d'un corps avec son milieu. En effet, si par la pensée
nous isolons un corps d'une manière absolue, nous l'anéantissons par cela
même, et si nous multiplions au contraire ses rapports avec le milieu
extérieur, nous multiplions ses propriétés. Les phénomènes sont donc des
relations de corps déterminées; nous concevons toujours ces relations
comme résultant de forces extérieures à la matière, parce que nous ne
pouvons pas les localiser dans un seul corps d'une manière absolue. Pour le
physicien, l'attraction universelle n'est qu'une idée abstraite; la
phénomènes ont toujours une double condition d'existence.
L'examen le plus superficiel de ce qui se passe autour de nous, nous
montre que tous les phénomènes naturels résultent de la réaction des corps
les uns sur les autres. Il y a toujours à considérer le corps dans lequel se
passe le phénomène, et les circonstances extérieures ou le milieu qui
détermine ou sollicite le corps à manifester ses propriétés. La réunion de ces
conditions est indispensable pour la manifestation du phénomène. Si l'on
supprime le milieu, le phénomène disparaît, de même que si le corps avait
été enlevé. Les phénomènes de la vie, aussi bien que les phénomènes des
corps bruts, nous présentent cette double condition d'existence. Nous avons
d'une part l'organisme dans lequel s'accomplissent les phénomènes vitaux,
et d'autre part le milieu cosmique dans lequel les corps vivants, comme les
corps bruts, trouvent les conditions indispensables pour la manifestation de
leurs phénomènes. Les conditions de la vie ne sont ni dans l'organisme ni
dans le milieu extérieur, mais dans les deux à la fois. En effet, si l'on
supprime ou si l'on altère l'organisme, la vie cesse, quoique le milieu reste
intact; si, d'un autre côté, on enlève ou si l'on vicie le milieu, la vie disparaît
également, quoique l'organisme n'ait point été détruit.
Les phénomènes nous apparaissent ainsi comme des simples effets de
contact ou de relation d'un corps avec son milieu. En effet, si par la pensée
nous isolons un corps d'une manière absolue, nous l'anéantissons par cela
même, et si nous multiplions au contraire ses rapports avec le milieu
extérieur, nous multiplions ses propriétés. Les phénomènes sont donc des
relations de corps déterminées; nous concevons toujours ces relations
comme résultant de forces extérieures à la matière, parce que nous ne
pouvons pas les localiser dans un seul corps d'une manière absolue. Pour le
physicien, l'attraction universelle n'est qu'une idée abstraite; la
Page 104
manifestation de cette force exige la présence de deux corps; s'il n'y a qu'un
corps, nous ne concevons plus l'attraction. L'électricité est, par exemple, le
résultat de l'action du cuivre et du zinc dans certaines conditions chimiques;
mais si l'on supprime la relation de ces corps, l'électricité étant une
abstraction et n'existant pas par elle-même, cesse de se manifester. De
même la vie est le résultat du contact de l'organisme et du milieu; nous ne
pouvons pas la comprendre avec l'organisme seul, pas plus qu'avec le
milieu seul. C'est donc également une abstraction, c'est-à-dire une force qui
nous apparaît comme étant en dehors de la matière.
Mais, quelle que soit la manière dont l'esprit conçoive les forces de la
nature, cela ne peut modifier en aucune façon la conduite de
l'expérimentateur. Pour lui, le problème se réduit uniquement à déterminer
les circonstances matérielles dans lesquelles le phénomène apparaît. Puis,
ces conditions étant connues, il peut, en les réalisant ou non, maîtriser le
phénomène, c'est-à-dire le faire apparaître ou disparaître suivant sa volonté.
C'est ainsi que le physicien et le chimiste exercent leur puissance sur les
corps bruts; c'est ainsi que le physiologiste pourra avoir un empire sur les
phénomènes vitaux. Toutefois les corps vivants paraissent de prime abord
se soustraire à l'action de l'expérimentateur. Nous voyons les organismes
supérieurs manifester uniformément leurs phénomènes vitaux, malgré la
variabilité des circonstances cosmiques ambiantes, et d'un autre côté nous
voyons la vie s'éteindre dans un organisme au bout d'un certain temps, sans
que nous puissions trouver dans le milieu extérieur les raisons de cette
extinction. Mais nous avons déjà dit qu'il y a là une illusion qui est le
résultat d'une analyse incomplète et superficielle des conditions des
phénomènes vitaux. La science antique n'a pu concevoir que le milieu
extérieur; mais il faut, pour fonder la science biologique expérimentale,
concevoir de plus un milieu intérieur. Je crois avoir le premier exprimé
clairement cette idée et avoir insisté sur elle pour faire mieux comprendre
l'application de l'expérimentation aux êtres vivants. D'un autre côté, le
corps, nous ne concevons plus l'attraction. L'électricité est, par exemple, le
résultat de l'action du cuivre et du zinc dans certaines conditions chimiques;
mais si l'on supprime la relation de ces corps, l'électricité étant une
abstraction et n'existant pas par elle-même, cesse de se manifester. De
même la vie est le résultat du contact de l'organisme et du milieu; nous ne
pouvons pas la comprendre avec l'organisme seul, pas plus qu'avec le
milieu seul. C'est donc également une abstraction, c'est-à-dire une force qui
nous apparaît comme étant en dehors de la matière.
Mais, quelle que soit la manière dont l'esprit conçoive les forces de la
nature, cela ne peut modifier en aucune façon la conduite de
l'expérimentateur. Pour lui, le problème se réduit uniquement à déterminer
les circonstances matérielles dans lesquelles le phénomène apparaît. Puis,
ces conditions étant connues, il peut, en les réalisant ou non, maîtriser le
phénomène, c'est-à-dire le faire apparaître ou disparaître suivant sa volonté.
C'est ainsi que le physicien et le chimiste exercent leur puissance sur les
corps bruts; c'est ainsi que le physiologiste pourra avoir un empire sur les
phénomènes vitaux. Toutefois les corps vivants paraissent de prime abord
se soustraire à l'action de l'expérimentateur. Nous voyons les organismes
supérieurs manifester uniformément leurs phénomènes vitaux, malgré la
variabilité des circonstances cosmiques ambiantes, et d'un autre côté nous
voyons la vie s'éteindre dans un organisme au bout d'un certain temps, sans
que nous puissions trouver dans le milieu extérieur les raisons de cette
extinction. Mais nous avons déjà dit qu'il y a là une illusion qui est le
résultat d'une analyse incomplète et superficielle des conditions des
phénomènes vitaux. La science antique n'a pu concevoir que le milieu
extérieur; mais il faut, pour fonder la science biologique expérimentale,
concevoir de plus un milieu intérieur. Je crois avoir le premier exprimé
clairement cette idée et avoir insisté sur elle pour faire mieux comprendre
l'application de l'expérimentation aux êtres vivants. D'un autre côté, le
Page 105
milieu extérieur s'absorbant dans le milieu intérieur, la connaissance de ce
dernier nous apprend toutes les influences du premier. Ce n'est qu'en
passant dans le milieu intérieur que les influences du milieu extérieur
peuvent nous atteindre, d'où il résulte que la connaissance du milieu
extérieur ne nous apprend pas les actions qui prennent naissance dans le
milieu intérieur et qui lui sont propres. Le milieu cosmique général est
commun aux corps vivants et aux corps bruts; mais le milieu intérieur créé
par l'organisme est spécial à chaque être vivant. Or, c'est là le vrai milieu
physiologique, c'est celui que le physiologiste et le médecin doivent étudier
et connaître, parce que c'est par son intermédiaire qu'ils pourront agir sur les
éléments histologiques qui sont les seuls agents effectifs des phénomènes de
la vie. Néanmoins, ces éléments, quoique profondément situés,
communiquent avec l'extérieur; ils vivent toujours dans les conditions du
milieu extérieur perfectionnés et régularisés par le jeu de l'organisme.
L'organisme n'est qu'une machine vivante construite de telle façon, qu'il y a,
d'une part, une communication libre du milieu extérieur avec le milieu
intérieur organique, et, d'autre part, qu'il y a des fonctions protectrices des
éléments organiques pour mettre les matériaux de la vie en réserve et
entretenir sans interruption l'humidité, la chaleur et les autres conditions
indispensables à l'activité vitale. La maladie et la mort ne sont qu'une
dislocation ou une perturbation de ce mécanisme qui règle l'arrivée des
excitants vitaux au contact des éléments organiques. L'atmosphère
extérieure viciée, les poisons liquides ou gazeux, n'amènent la mort qu'à la
condition que les substances nuisibles soient portées dans le milieu
intérieur, en contact avec les éléments organiques. En un mot, les
phénomènes vitaux ne sont que les résultats du contact des éléments
organiques du corps avec le milieu intérieur physiologique; c'est là le pivot
de toute la médecine expérimentale. En arrivant à connaître quelles sont,
dans ce milieu intérieur, les conditions normales et anormales de
manifestation de l'activité vitale des éléments organiques, le physiologiste
dernier nous apprend toutes les influences du premier. Ce n'est qu'en
passant dans le milieu intérieur que les influences du milieu extérieur
peuvent nous atteindre, d'où il résulte que la connaissance du milieu
extérieur ne nous apprend pas les actions qui prennent naissance dans le
milieu intérieur et qui lui sont propres. Le milieu cosmique général est
commun aux corps vivants et aux corps bruts; mais le milieu intérieur créé
par l'organisme est spécial à chaque être vivant. Or, c'est là le vrai milieu
physiologique, c'est celui que le physiologiste et le médecin doivent étudier
et connaître, parce que c'est par son intermédiaire qu'ils pourront agir sur les
éléments histologiques qui sont les seuls agents effectifs des phénomènes de
la vie. Néanmoins, ces éléments, quoique profondément situés,
communiquent avec l'extérieur; ils vivent toujours dans les conditions du
milieu extérieur perfectionnés et régularisés par le jeu de l'organisme.
L'organisme n'est qu'une machine vivante construite de telle façon, qu'il y a,
d'une part, une communication libre du milieu extérieur avec le milieu
intérieur organique, et, d'autre part, qu'il y a des fonctions protectrices des
éléments organiques pour mettre les matériaux de la vie en réserve et
entretenir sans interruption l'humidité, la chaleur et les autres conditions
indispensables à l'activité vitale. La maladie et la mort ne sont qu'une
dislocation ou une perturbation de ce mécanisme qui règle l'arrivée des
excitants vitaux au contact des éléments organiques. L'atmosphère
extérieure viciée, les poisons liquides ou gazeux, n'amènent la mort qu'à la
condition que les substances nuisibles soient portées dans le milieu
intérieur, en contact avec les éléments organiques. En un mot, les
phénomènes vitaux ne sont que les résultats du contact des éléments
organiques du corps avec le milieu intérieur physiologique; c'est là le pivot
de toute la médecine expérimentale. En arrivant à connaître quelles sont,
dans ce milieu intérieur, les conditions normales et anormales de
manifestation de l'activité vitale des éléments organiques, le physiologiste
Page 106
et le médecin se rendront maîtres des phénomènes de la vie; car, sauf la
complexité des conditions, les phénomènes de manifestation vitale sont,
comme les phénomènes physico-chimiques, l'effet d'un contact d'un corps
qui agit, et du milieu dans lequel il agit.
En résumé, l'étude de la vie comprend deux choses: 1° étude des
propriétés des éléments organisés; 2° étude du milieu organique, c'est-à-dire
étude des conditions que doit remplir ce milieu pour laisser manifester les
activités vitales. La physiologie, la pathologie et la thérapeutique, reposent
sur cette double connaissance; hors de là, il n'y a pas de science médicale ni
de thérapeutique véritablement scientifique et efficace.
§ VIII. — Dans les sciences biologiques comme dans les sciences
physico-chimiques, le déterminisme est possible, parce que, dans les corps
vivants comme dans les corps bruts, la matière ne peut avoir aucune
spontanéité.
Il y a lieu de distinguer dans les organismes vivants complexes trois
espèces de corps définis: 1° des corps chimiquement simples; 2° des
principes immédiats organiques et inorganiques; 3° des éléments
anatomiques organisés. Sur les 70 corps simples environ que la chimie
connaît aujourd'hui, 16 seulement entrent dans la composition de
l'organisme le plus complexe qui est celui de l'homme. Mais ces 16 corps
simples sont à l'état de combinaison entre eux, pour constituer les diverses
substances liquides, solides ou gazeuses de l'économie; l'oxygène et l'azote
cependant sont simplement dissous dans les liquides organiques et
paraissent fonctionner dans l'être vivant sous la forme de corps simple. Les
principes immédiats inorganiques (sels terreux, phosphates, chlorures,
sulfates, etc.) entrent comme éléments constitutifs essentiels dans la
composition des corps vivants, mais ils sont pris au monde extérieur
complexité des conditions, les phénomènes de manifestation vitale sont,
comme les phénomènes physico-chimiques, l'effet d'un contact d'un corps
qui agit, et du milieu dans lequel il agit.
En résumé, l'étude de la vie comprend deux choses: 1° étude des
propriétés des éléments organisés; 2° étude du milieu organique, c'est-à-dire
étude des conditions que doit remplir ce milieu pour laisser manifester les
activités vitales. La physiologie, la pathologie et la thérapeutique, reposent
sur cette double connaissance; hors de là, il n'y a pas de science médicale ni
de thérapeutique véritablement scientifique et efficace.
§ VIII. — Dans les sciences biologiques comme dans les sciences
physico-chimiques, le déterminisme est possible, parce que, dans les corps
vivants comme dans les corps bruts, la matière ne peut avoir aucune
spontanéité.
Il y a lieu de distinguer dans les organismes vivants complexes trois
espèces de corps définis: 1° des corps chimiquement simples; 2° des
principes immédiats organiques et inorganiques; 3° des éléments
anatomiques organisés. Sur les 70 corps simples environ que la chimie
connaît aujourd'hui, 16 seulement entrent dans la composition de
l'organisme le plus complexe qui est celui de l'homme. Mais ces 16 corps
simples sont à l'état de combinaison entre eux, pour constituer les diverses
substances liquides, solides ou gazeuses de l'économie; l'oxygène et l'azote
cependant sont simplement dissous dans les liquides organiques et
paraissent fonctionner dans l'être vivant sous la forme de corps simple. Les
principes immédiats inorganiques (sels terreux, phosphates, chlorures,
sulfates, etc.) entrent comme éléments constitutifs essentiels dans la
composition des corps vivants, mais ils sont pris au monde extérieur
Page 107
directement et tout formés. Les principes immédiats organiques sont
également des éléments constitutifs du corps vivant, mais ils ne sont point
empruntés au monde extérieur; ils sont formés par l'organisme animal ou
végétal; tels sont l'amidon, le sucre, la graisse, l'albumine, etc., etc. Ces
principes immédiats extraits du corps, conservent leurs propriétés, parce
qu'ils ne sont point vivants; ce sont des produits organiques, mais non
organisés. Les éléments anatomiques sont les seules parties organisées et
vivantes. Ces parties sont irritables et manifestent, sous l'influence
d'excitants divers, des propriétés qui caractérisent exclusivement les êtres
vivants. Ces parties vivent et se nourrissent, et la nutrition engendre et
conserve leurs propriétés, ce qui fait qu'elles ne peuvent être séparées de
l'organisme sans perdre plus ou moins rapidement leur vitalité.
Quoique bien différents les uns des autres sous le rapport de leurs
fonctions dans l'organisme, ces trois ordres de corps sont tous capables de
donner des réactions physico-chimiques sous l'influence des excitants
extérieurs, chaleur, lumière, électricité; mais les parties vivantes ont, en
outre, la faculté d'être irritables, c'est-à-dire de réagir sous l'influence de
certains excitants d'une façon spéciale qui caractérise les tissus vivants:
telles sont la contraction musculaire, la transmission nerveuse, la sécrétion
glandulaire, etc. Mais, quelles que soient les variétés que présentent ces
trois ordres de phénomènes; que la nature de la réaction, soit de l'ordre
physico-chimique ou vital, elle n'a jamais rien de spontané, le phénomène
est toujours le résultat de l'influence exercée sur le corps réagissant par un
excitant physico-chimique qui lui est extérieur.
Chaque élément défini minéral, organique ou organisé, est autonome, ce
qui veut dire qu'il possède des propriétés caractéristiques et qu'il manifeste
des actions indépendantes. Toutefois chacun de ces corps est inerte, c'est-à-
dire qu'il n'est pas capable de se donner le mouvement par lui-même; il lui
faut toujours, pour cela, entrer en relation avec un autre corps et en recevoir
également des éléments constitutifs du corps vivant, mais ils ne sont point
empruntés au monde extérieur; ils sont formés par l'organisme animal ou
végétal; tels sont l'amidon, le sucre, la graisse, l'albumine, etc., etc. Ces
principes immédiats extraits du corps, conservent leurs propriétés, parce
qu'ils ne sont point vivants; ce sont des produits organiques, mais non
organisés. Les éléments anatomiques sont les seules parties organisées et
vivantes. Ces parties sont irritables et manifestent, sous l'influence
d'excitants divers, des propriétés qui caractérisent exclusivement les êtres
vivants. Ces parties vivent et se nourrissent, et la nutrition engendre et
conserve leurs propriétés, ce qui fait qu'elles ne peuvent être séparées de
l'organisme sans perdre plus ou moins rapidement leur vitalité.
Quoique bien différents les uns des autres sous le rapport de leurs
fonctions dans l'organisme, ces trois ordres de corps sont tous capables de
donner des réactions physico-chimiques sous l'influence des excitants
extérieurs, chaleur, lumière, électricité; mais les parties vivantes ont, en
outre, la faculté d'être irritables, c'est-à-dire de réagir sous l'influence de
certains excitants d'une façon spéciale qui caractérise les tissus vivants:
telles sont la contraction musculaire, la transmission nerveuse, la sécrétion
glandulaire, etc. Mais, quelles que soient les variétés que présentent ces
trois ordres de phénomènes; que la nature de la réaction, soit de l'ordre
physico-chimique ou vital, elle n'a jamais rien de spontané, le phénomène
est toujours le résultat de l'influence exercée sur le corps réagissant par un
excitant physico-chimique qui lui est extérieur.
Chaque élément défini minéral, organique ou organisé, est autonome, ce
qui veut dire qu'il possède des propriétés caractéristiques et qu'il manifeste
des actions indépendantes. Toutefois chacun de ces corps est inerte, c'est-à-
dire qu'il n'est pas capable de se donner le mouvement par lui-même; il lui
faut toujours, pour cela, entrer en relation avec un autre corps et en recevoir
Page 108
l'excitation. Ainsi, dans le milieu cosmique, tout corps minéral est très-
stable, et il ne changera d'état qu'autant que les circonstances dans
lesquelles il se trouve viendront à être modifiées assez profondément, soit
naturellement, soit par suite de l'intervention expérimentale. Dans le milieu
organique, les principes immédiats créés par les animaux et par les végétaux
sont beaucoup plus altérables et moins stables, mais encore ils sont inertes
et ne manifesteront leurs propriétés qu'autant qu'ils seront influencés par des
agents placés eu dehors d'eux. Enfin, les éléments anatomiques eux-mêmes,
qui sont les principes les plus altérables et les plus instables, sont encore
inertes, c'est- à-dire qu'ils n'entreront jamais en activité vitale, si quelque
influence étrangère ne les y sollicite. Une fibre musculaire, par exemple,
possède la propriété vitale qui lui est spéciale de se contracter, mais cette
fibre vivante est inerte, en ce sens que, si rien ne change dans ses conditions
environnantes ou intérieures, elle n'entrera pas en fonction et ne se
contractera pas. Il faut nécessairement, pour que cette fibre musculaire se
contracte, qu'il y ait un changement produit en elle par son entrée en
relation avec une excitation qui lui est extérieure, et qui peut provenir soit
du sang, soit d'un nerf. On peut en dire autant de tous les éléments
histologiques, des éléments nerveux, des éléments glandulaires, des
éléments sanguins, etc. Les divers éléments vivants jouent ainsi le rôle
d'excitants les uns par rapport aux autres, et les manifestations
fonctionnelles de l'organisme ne sont que l'expression de leurs relations
harmoniques et réciproques. Les éléments histologiques réagissent soit
séparément, soit les uns avec les autres, au moyen de propriétés vitales qui
sont elles-mêmes en rapports nécessaires avec les conditions physico-
chimiques environnantes, et cette relation est tellement intime, que l'on peut
dire que l'intensité des phénomènes physico-chimiques qui se passent dans
un être vivant, peuvent servir à mesurer l'intensité de ses phénomènes
vitaux. Il ne faut donc pas, ainsi que nous l'avons déjà dit, établir un
antagonisme entre les phénomènes vitaux et les phénomènes physico-
stable, et il ne changera d'état qu'autant que les circonstances dans
lesquelles il se trouve viendront à être modifiées assez profondément, soit
naturellement, soit par suite de l'intervention expérimentale. Dans le milieu
organique, les principes immédiats créés par les animaux et par les végétaux
sont beaucoup plus altérables et moins stables, mais encore ils sont inertes
et ne manifesteront leurs propriétés qu'autant qu'ils seront influencés par des
agents placés eu dehors d'eux. Enfin, les éléments anatomiques eux-mêmes,
qui sont les principes les plus altérables et les plus instables, sont encore
inertes, c'est- à-dire qu'ils n'entreront jamais en activité vitale, si quelque
influence étrangère ne les y sollicite. Une fibre musculaire, par exemple,
possède la propriété vitale qui lui est spéciale de se contracter, mais cette
fibre vivante est inerte, en ce sens que, si rien ne change dans ses conditions
environnantes ou intérieures, elle n'entrera pas en fonction et ne se
contractera pas. Il faut nécessairement, pour que cette fibre musculaire se
contracte, qu'il y ait un changement produit en elle par son entrée en
relation avec une excitation qui lui est extérieure, et qui peut provenir soit
du sang, soit d'un nerf. On peut en dire autant de tous les éléments
histologiques, des éléments nerveux, des éléments glandulaires, des
éléments sanguins, etc. Les divers éléments vivants jouent ainsi le rôle
d'excitants les uns par rapport aux autres, et les manifestations
fonctionnelles de l'organisme ne sont que l'expression de leurs relations
harmoniques et réciproques. Les éléments histologiques réagissent soit
séparément, soit les uns avec les autres, au moyen de propriétés vitales qui
sont elles-mêmes en rapports nécessaires avec les conditions physico-
chimiques environnantes, et cette relation est tellement intime, que l'on peut
dire que l'intensité des phénomènes physico-chimiques qui se passent dans
un être vivant, peuvent servir à mesurer l'intensité de ses phénomènes
vitaux. Il ne faut donc pas, ainsi que nous l'avons déjà dit, établir un
antagonisme entre les phénomènes vitaux et les phénomènes physico-
Page 109
chimiques, mais bien au contraire, constater un parallélisme complet et
nécessaire entre ces deux ordres de phénomènes. En résumé, la matière
vivante, pas plus que la matière brute, ne peut se donner l'activité et le
mouvement par elle-même. Tout changement dans la matière suppose
l'intervention d'une relation nouvelle, c'est-à-dire d'une condition ou d'une
influence extérieure. Or le rôle du savant est de chercher à définir et à
déterminer pour chaque phénomène les conditions matérielles qui
produisent sa manifestation. Ces conditions étant connues,
l'expérimentateur devient maître du phénomène, en ce sens qu'il peut à son
gré donner ou enlever le mouvement à la matière.
Ce que nous venons de dire est aussi absolu pour les phénomènes des
corps vivants que pour les phénomènes des corps bruts. Seulement, quand il
s'agit des organismes élevés et complexes, ce n'est point dans les rapports
de l'organisme total avec le milieu cosmique général que le physiologiste et
le médecin doivent étudier les excitants des phénomènes vitaux, mais bien
dans les conditions organiques du milieu intérieur. En effet, considérées
dans le milieu général cosmique, les fonctions du corps de l'homme et des
animaux supérieurs nous paraissent libres et indépendantes des conditions
physico-chimiques de ce milieu, parce que c'est dans un milieu liquide
organique intérieur que se trouvent leurs véritables excitants. Ce que nous
voyons extérieurement n'est que le résultat des excitations physico-
chimiques du milieu intérieur; c'est là que le physiologiste doit établir le
déterminisme réel des fonctions vitales.
Les machines vivantes sont donc créés et construites de telle façon, qu'en
se perfectionnant, elles deviennent de plus en plus libres dans le milieu
cosmique général. Mais il n'en existe pas moins toujours le déterminisme le
plus absolu dans leur milieu interne, qui, par suite de ce même
perfectionnement organique s'est isolé de plus en plus du milieu cosmique
extérieur. La machine vivante entretient son mouvement parce que le
nécessaire entre ces deux ordres de phénomènes. En résumé, la matière
vivante, pas plus que la matière brute, ne peut se donner l'activité et le
mouvement par elle-même. Tout changement dans la matière suppose
l'intervention d'une relation nouvelle, c'est-à-dire d'une condition ou d'une
influence extérieure. Or le rôle du savant est de chercher à définir et à
déterminer pour chaque phénomène les conditions matérielles qui
produisent sa manifestation. Ces conditions étant connues,
l'expérimentateur devient maître du phénomène, en ce sens qu'il peut à son
gré donner ou enlever le mouvement à la matière.
Ce que nous venons de dire est aussi absolu pour les phénomènes des
corps vivants que pour les phénomènes des corps bruts. Seulement, quand il
s'agit des organismes élevés et complexes, ce n'est point dans les rapports
de l'organisme total avec le milieu cosmique général que le physiologiste et
le médecin doivent étudier les excitants des phénomènes vitaux, mais bien
dans les conditions organiques du milieu intérieur. En effet, considérées
dans le milieu général cosmique, les fonctions du corps de l'homme et des
animaux supérieurs nous paraissent libres et indépendantes des conditions
physico-chimiques de ce milieu, parce que c'est dans un milieu liquide
organique intérieur que se trouvent leurs véritables excitants. Ce que nous
voyons extérieurement n'est que le résultat des excitations physico-
chimiques du milieu intérieur; c'est là que le physiologiste doit établir le
déterminisme réel des fonctions vitales.
Les machines vivantes sont donc créés et construites de telle façon, qu'en
se perfectionnant, elles deviennent de plus en plus libres dans le milieu
cosmique général. Mais il n'en existe pas moins toujours le déterminisme le
plus absolu dans leur milieu interne, qui, par suite de ce même
perfectionnement organique s'est isolé de plus en plus du milieu cosmique
extérieur. La machine vivante entretient son mouvement parce que le
Page 110
mécanisme interne de l'organisme répare, par des actions et par des forces
sans cesse renaissantes, les pertes qu'entraîne l'exercice des fonctions. Les
machines que l'intelligence de l'homme crée, quoique infiniment plus
grossières, ne sont pas autrement construites. Une machine à vapeur
possède une activité indépendante des conditions physico-chimiques
extérieures puisque par le froid, le chaud, le sec et l'humide, la machine
continue à fonctionner. Mais pour le physicien qui descend dans le milieu
intérieur de la machine, il trouve que cette indépendance n'est qu'apparente,
et que le mouvement de chaque rouage intérieur est déterminé par des
conditions physiques absolues, et dont il connaît la loi. De même pour le
physiologiste, s'il peut descendre dans le milieu intérieur de la machine
vivante, il y trouve un déterminisme absolu qui doit devenir pour lui la base
réelle de la science des corps vivants.
§ IX. — La limite de nos connaissances est la même dans les
phénomènes des corps vivants et dans les phénomènes des corps bruts.
La nature de notre esprit nous porte à chercher l'essence ou le pourquoi
des choses. En cela nous visons plus loin que le but qu'il nous est donné
d'atteindre; car l'expérience nous apprend bientôt que nous ne pouvons pas
aller au delà du comment, c'est-à- dire au delà de la cause prochaine ou des
conditions d'existence des phénomènes. Sous ce rapport, les limites de notre
connaissance sont, dans les sciences biologiques, les mêmes que dans les
sciences physico-chimiques.
Lorsque, par une analyse successive, nous avons trouvé la cause
prochaine d'un phénomène en déterminant les conditions et les
circonstances simples dans lesquelles il se manifeste, nous avons atteint le
but scientifique que nous ne pouvons dépasser. Quand nous savons que
l'eau et toutes ses propriétés résultent de la combinaison de l'oxygène et de
sans cesse renaissantes, les pertes qu'entraîne l'exercice des fonctions. Les
machines que l'intelligence de l'homme crée, quoique infiniment plus
grossières, ne sont pas autrement construites. Une machine à vapeur
possède une activité indépendante des conditions physico-chimiques
extérieures puisque par le froid, le chaud, le sec et l'humide, la machine
continue à fonctionner. Mais pour le physicien qui descend dans le milieu
intérieur de la machine, il trouve que cette indépendance n'est qu'apparente,
et que le mouvement de chaque rouage intérieur est déterminé par des
conditions physiques absolues, et dont il connaît la loi. De même pour le
physiologiste, s'il peut descendre dans le milieu intérieur de la machine
vivante, il y trouve un déterminisme absolu qui doit devenir pour lui la base
réelle de la science des corps vivants.
§ IX. — La limite de nos connaissances est la même dans les
phénomènes des corps vivants et dans les phénomènes des corps bruts.
La nature de notre esprit nous porte à chercher l'essence ou le pourquoi
des choses. En cela nous visons plus loin que le but qu'il nous est donné
d'atteindre; car l'expérience nous apprend bientôt que nous ne pouvons pas
aller au delà du comment, c'est-à- dire au delà de la cause prochaine ou des
conditions d'existence des phénomènes. Sous ce rapport, les limites de notre
connaissance sont, dans les sciences biologiques, les mêmes que dans les
sciences physico-chimiques.
Lorsque, par une analyse successive, nous avons trouvé la cause
prochaine d'un phénomène en déterminant les conditions et les
circonstances simples dans lesquelles il se manifeste, nous avons atteint le
but scientifique que nous ne pouvons dépasser. Quand nous savons que
l'eau et toutes ses propriétés résultent de la combinaison de l'oxygène et de
Page 111
l'hydrogène, dans certaines proportions, nous savons tout ce que nous
pouvons savoir à ce sujet, et cela répond au comment, et non au pourquoi
des choses. Nous savons comment on peut faire de l'eau; mais pourquoi la
combinaison d'un volume d'oxygène et de deux volumes d'hydrogène
forme-t-elle de l'eau? Nous n'en savons rien. En médecine, il serait
également absurde de s'occuper de la question du pourquoi, et cependant les
médecins la posent souvent. C'est probablement pour se moquer de cette
tendance, qui résulte de l'absence du sentiment de la limite de nos
connaissances que Molière a mis dans la bouche de son candidat docteur à
qui l'on demandait pourquoi l'opium fait dormir, la réponse suivante: Quia
est in eo virtus dormitiva, cujus est natura sensus assoupire. Cette réponse
paraît plaisante ou absurde; elle est cependant la seule qu'on pourrait faire.
De même que si l'on voulait répondre à cette question: Pourquoi
l'hydrogène, en se combinant à l'oxygène, forme-t-il de l'eau? on serait
obligé de dire: Parce qu'il y a dans l'hydrogène une propriété capable
d'engendrer de l'eau. C'est donc seulement la question du pourquoi qui est
absurde, puisqu'elle entraîne nécessairement une réponse naïve ou ridicule.
Il vaut donc mieux reconnaître que nous ne savons pas, et que c'est là que se
place la limite de notre connaissance.
Si, en physiologie, nous prouvons, par exemple, que l'oxyde de carbone
tue en s'unissant plus énergiquement que l'oxygène à la matière du globule
du sang, nous savons tout ce que nous pouvons savoir sur la cause de la
mort. L'expérience nous apprend qu'un rouage de la vie manque; l'oxygène
ne peut plus entrer dans l'organisme, parce qu'il ne peut pas déplacer
l'oxyde de carbone de son union avec le globule. Mais pourquoi l'oxyde de
carbone a- t-il plus d'affinité pour le globule de sang que l'oxygène?
Pourquoi l'entrée de l'oxygène dans l'organisme est-elle nécessaire à la vie?
C'est là la limite de notre connaissance dans l'état actuel de nos
connaissances; et en supposant même que nous parvenions à pousser plus
pouvons savoir à ce sujet, et cela répond au comment, et non au pourquoi
des choses. Nous savons comment on peut faire de l'eau; mais pourquoi la
combinaison d'un volume d'oxygène et de deux volumes d'hydrogène
forme-t-elle de l'eau? Nous n'en savons rien. En médecine, il serait
également absurde de s'occuper de la question du pourquoi, et cependant les
médecins la posent souvent. C'est probablement pour se moquer de cette
tendance, qui résulte de l'absence du sentiment de la limite de nos
connaissances que Molière a mis dans la bouche de son candidat docteur à
qui l'on demandait pourquoi l'opium fait dormir, la réponse suivante: Quia
est in eo virtus dormitiva, cujus est natura sensus assoupire. Cette réponse
paraît plaisante ou absurde; elle est cependant la seule qu'on pourrait faire.
De même que si l'on voulait répondre à cette question: Pourquoi
l'hydrogène, en se combinant à l'oxygène, forme-t-il de l'eau? on serait
obligé de dire: Parce qu'il y a dans l'hydrogène une propriété capable
d'engendrer de l'eau. C'est donc seulement la question du pourquoi qui est
absurde, puisqu'elle entraîne nécessairement une réponse naïve ou ridicule.
Il vaut donc mieux reconnaître que nous ne savons pas, et que c'est là que se
place la limite de notre connaissance.
Si, en physiologie, nous prouvons, par exemple, que l'oxyde de carbone
tue en s'unissant plus énergiquement que l'oxygène à la matière du globule
du sang, nous savons tout ce que nous pouvons savoir sur la cause de la
mort. L'expérience nous apprend qu'un rouage de la vie manque; l'oxygène
ne peut plus entrer dans l'organisme, parce qu'il ne peut pas déplacer
l'oxyde de carbone de son union avec le globule. Mais pourquoi l'oxyde de
carbone a- t-il plus d'affinité pour le globule de sang que l'oxygène?
Pourquoi l'entrée de l'oxygène dans l'organisme est-elle nécessaire à la vie?
C'est là la limite de notre connaissance dans l'état actuel de nos
connaissances; et en supposant même que nous parvenions à pousser plus
Page 112
loin l'analyse expérimentale, nous arrivons à une cause sourde à laquelle
nous serons obligés de nous arrêter sans avoir la raison première des choses.
Nous ajouterons de plus, que le déterminisme relatif d'un phénomène
étant établi, notre but scientifique est atteint. L'analyse expérimentale des
conditions du phénomène, poussée plus loin, nous fournit de nouvelles
connaissances, mais ne nous apprend plus rien, en réalité, sur la nature du
phénomène primitivement déterminé. La condition d'existence d'un
phénomène ne saurait nous rien apprendre sur sa nature. Quand nous savons
que le contact physique et chimique du sang avec les éléments nerveux
cérébraux est nécessaire pour produire les phénomènes intellectuels, cela
nous indique les conditions, mais cela ne peut rien nous apprendre sur la
nature première de l'intelligence. De même, quand nous savons que le
frottement et les actions chimiques produisent l'électricité, cela nous
indique des conditions, mais cela ne nous apprend rien sur la nature
première de l'électricité.
Il faut donc cesser, suivant moi, d'établir entre les phénomènes des corps
vivants et les phénomènes des corps bruts, une différence fondée sur ce que
l'on peut connaître la nature des premiers, et que l'on doit ignorer celle des
seconds. Ce qui est vrai, c'est que la nature ou l'essence même de tous les
phénomènes, qu'ils soient vitaux ou minéraux, nous restera toujours
inconnue. L'essence du phénomène minéral le plus simple est aussi
totalement ignorée aujourd'hui du chimiste ou du physicien que l'est pour le
physiologiste l'essence des phénomènes intellectuels ou d'un autre
phénomène vital quelconque. Cela se conçoit d'ailleurs; la connaissance de
la nature intime ou de l'absolu, dans le phénomène le plus simple, exigerait
la connaissance de tout l'univers; car il est évident qu'un phénomène de
l'univers est un rayonnement quelconque de cet univers, dans l'harmonie
duquel il entre pour sa part. La vérité absolue, dans les corps vivants, serait
encore plus difficile à atteindre, car, outre qu'elle supposerait la
nous serons obligés de nous arrêter sans avoir la raison première des choses.
Nous ajouterons de plus, que le déterminisme relatif d'un phénomène
étant établi, notre but scientifique est atteint. L'analyse expérimentale des
conditions du phénomène, poussée plus loin, nous fournit de nouvelles
connaissances, mais ne nous apprend plus rien, en réalité, sur la nature du
phénomène primitivement déterminé. La condition d'existence d'un
phénomène ne saurait nous rien apprendre sur sa nature. Quand nous savons
que le contact physique et chimique du sang avec les éléments nerveux
cérébraux est nécessaire pour produire les phénomènes intellectuels, cela
nous indique les conditions, mais cela ne peut rien nous apprendre sur la
nature première de l'intelligence. De même, quand nous savons que le
frottement et les actions chimiques produisent l'électricité, cela nous
indique des conditions, mais cela ne nous apprend rien sur la nature
première de l'électricité.
Il faut donc cesser, suivant moi, d'établir entre les phénomènes des corps
vivants et les phénomènes des corps bruts, une différence fondée sur ce que
l'on peut connaître la nature des premiers, et que l'on doit ignorer celle des
seconds. Ce qui est vrai, c'est que la nature ou l'essence même de tous les
phénomènes, qu'ils soient vitaux ou minéraux, nous restera toujours
inconnue. L'essence du phénomène minéral le plus simple est aussi
totalement ignorée aujourd'hui du chimiste ou du physicien que l'est pour le
physiologiste l'essence des phénomènes intellectuels ou d'un autre
phénomène vital quelconque. Cela se conçoit d'ailleurs; la connaissance de
la nature intime ou de l'absolu, dans le phénomène le plus simple, exigerait
la connaissance de tout l'univers; car il est évident qu'un phénomène de
l'univers est un rayonnement quelconque de cet univers, dans l'harmonie
duquel il entre pour sa part. La vérité absolue, dans les corps vivants, serait
encore plus difficile à atteindre, car, outre qu'elle supposerait la
Page 113
connaissance de tout l'univers extérieur au corps vivant, elle exigerait aussi
la connaissance complète de l'organisme qui forme lui-même, ainsi qu'on l'a
dit depuis longtemps, un petit monde (microcosme) dans le grand univers
(macrocosme). La connaissance absolue ne saurait donc rien laisser en
dehors d'elle, et ce serait à la condition de tout savoir qu'il pourrait être
donné à l'homme de l'atteindre. L'homme se conduit comme s'il devait
parvenir à cette connaissance absolue, et le pourquoi incessant qu'il adresse
à la nature en est la preuve. C'est en effet cet espoir constamment déçu,
constamment renaissant, qui soutient et soutiendra toujours les générations
successives dans leur ardeur passionnée à rechercher la vérité.
Notre sentiment nous porte à croire, dès l'abord, que la vérité absolue doit
être de notre domaine; mais l'étude nous enlève peu à peu de ces prétentions
chimériques. La science a précisément le privilège de nous apprendre ce
que nous ignorons, en substituant la raison et l'expérience au sentiment, et
en nous montrant clairement la limite de notre connaissance actuelle. Mais,
par une merveilleuse compensation, à mesure que la science rabaisse ainsi
notre orgueil, elle augmente notre puissance. Le savant, qui a poussé
l'analyse expérimentale jusqu'au déterminisme relatif d'un phénomène, voit
sans doute clairement qu'il ignore ce phénomène dans sa cause première,
mais il en est devenu maître; l'instrument qui agit lui est inconnu, mais il
peut s'en servir. Cela est vrai dans toutes les sciences expérimentales, où
nous ne pouvons atteindre que des vérités relatives ou partielles, et
connaître les phénomènes seulement dans leurs conditions d'existence. Mais
cette connaissance nous suffit pour étendre notre puissance sur la nature.
Nous pouvons produire ou empêcher l'apparition des phénomènes, quoique
nous en ignorions l'essence, par cela seul que nous pouvons régler leurs
conditions physico-chimiques. Nous ignorons l'essence du feu, de
l'électricité, de la lumière, et cependant nous en réglons les phénomènes à
notre profit. Nous ignorons complètement l'essence même de la vie, mais
nous n'en réglerons pas moins les phénomènes vitaux dès que nous
la connaissance complète de l'organisme qui forme lui-même, ainsi qu'on l'a
dit depuis longtemps, un petit monde (microcosme) dans le grand univers
(macrocosme). La connaissance absolue ne saurait donc rien laisser en
dehors d'elle, et ce serait à la condition de tout savoir qu'il pourrait être
donné à l'homme de l'atteindre. L'homme se conduit comme s'il devait
parvenir à cette connaissance absolue, et le pourquoi incessant qu'il adresse
à la nature en est la preuve. C'est en effet cet espoir constamment déçu,
constamment renaissant, qui soutient et soutiendra toujours les générations
successives dans leur ardeur passionnée à rechercher la vérité.
Notre sentiment nous porte à croire, dès l'abord, que la vérité absolue doit
être de notre domaine; mais l'étude nous enlève peu à peu de ces prétentions
chimériques. La science a précisément le privilège de nous apprendre ce
que nous ignorons, en substituant la raison et l'expérience au sentiment, et
en nous montrant clairement la limite de notre connaissance actuelle. Mais,
par une merveilleuse compensation, à mesure que la science rabaisse ainsi
notre orgueil, elle augmente notre puissance. Le savant, qui a poussé
l'analyse expérimentale jusqu'au déterminisme relatif d'un phénomène, voit
sans doute clairement qu'il ignore ce phénomène dans sa cause première,
mais il en est devenu maître; l'instrument qui agit lui est inconnu, mais il
peut s'en servir. Cela est vrai dans toutes les sciences expérimentales, où
nous ne pouvons atteindre que des vérités relatives ou partielles, et
connaître les phénomènes seulement dans leurs conditions d'existence. Mais
cette connaissance nous suffit pour étendre notre puissance sur la nature.
Nous pouvons produire ou empêcher l'apparition des phénomènes, quoique
nous en ignorions l'essence, par cela seul que nous pouvons régler leurs
conditions physico-chimiques. Nous ignorons l'essence du feu, de
l'électricité, de la lumière, et cependant nous en réglons les phénomènes à
notre profit. Nous ignorons complètement l'essence même de la vie, mais
nous n'en réglerons pas moins les phénomènes vitaux dès que nous
Page 114
connaîtrons suffisamment leurs conditions d'existence. Seulement dans les
corps vivants ces conditions sont beaucoup plus complexes et plus délicates
à saisir que dans les corps bruts; c'est là toute la différence.
En résumé, si notre sentiment pose toujours la question du pourquoi,
notre raison nous montre que la question du comment est seule à notre
portée; pour le moment, c'est donc la question du comment qui seule
intéresse le savant et l'expérimentateur. Si nous ne pouvons savoir pourquoi
l'opium et ses alcaloïdes font dormir, nous pourrons connaître le mécanisme
de ce sommeil et savoir comment l'opium ou ses principes font dormir; car
le sommeil n'a lieu que parce que la substance active va se mettre en contact
avec certains éléments organiques qu'elle modifie. La connaissance de ces
modifications nous donnera le moyen de produire le sommeil ou de
l'empêcher, et nous pourrons agir sur le phénomène et le régler à notre gré.
Dans les connaissances que nous pouvons acquérir nous devons
distinguer deux ordres de notions: les unes répondant à la cause des
phénomènes, et les autres aux moyens de les produire. Nous entendons par
cause d'un phénomène la condition constante et déterminée de son
existence; c'est ce que nous appelons le déterminisme relatif ou le comment
des choses, c'est-à-dire la cause prochaine ou déterminante. Les moyens
d'obtenir les phénomènes sont les procédés variés à l'aide desquels on peut
arriver à mettre en activité cette cause déterminante unique qui réalise le
phénomène. La cause nécessaire de la formation de l'eau est la combinaison
de deux volumes d'hydrogène et d'un volume d'oxygène; c'est la cause
unique qui doit toujours déterminer le phénomène. Il nous serait impossible
de concevoir de l'eau sans cette condition essentielle. Les conditions
accessoires ou les procédés pour la formation de l'eau peuvent être très-
divers; seulement, tous ces procédés arriveront au même résultat:
combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène dans des proportions
invariables. Choisissons un autre exemple. Je suppose que l'on veuille
corps vivants ces conditions sont beaucoup plus complexes et plus délicates
à saisir que dans les corps bruts; c'est là toute la différence.
En résumé, si notre sentiment pose toujours la question du pourquoi,
notre raison nous montre que la question du comment est seule à notre
portée; pour le moment, c'est donc la question du comment qui seule
intéresse le savant et l'expérimentateur. Si nous ne pouvons savoir pourquoi
l'opium et ses alcaloïdes font dormir, nous pourrons connaître le mécanisme
de ce sommeil et savoir comment l'opium ou ses principes font dormir; car
le sommeil n'a lieu que parce que la substance active va se mettre en contact
avec certains éléments organiques qu'elle modifie. La connaissance de ces
modifications nous donnera le moyen de produire le sommeil ou de
l'empêcher, et nous pourrons agir sur le phénomène et le régler à notre gré.
Dans les connaissances que nous pouvons acquérir nous devons
distinguer deux ordres de notions: les unes répondant à la cause des
phénomènes, et les autres aux moyens de les produire. Nous entendons par
cause d'un phénomène la condition constante et déterminée de son
existence; c'est ce que nous appelons le déterminisme relatif ou le comment
des choses, c'est-à-dire la cause prochaine ou déterminante. Les moyens
d'obtenir les phénomènes sont les procédés variés à l'aide desquels on peut
arriver à mettre en activité cette cause déterminante unique qui réalise le
phénomène. La cause nécessaire de la formation de l'eau est la combinaison
de deux volumes d'hydrogène et d'un volume d'oxygène; c'est la cause
unique qui doit toujours déterminer le phénomène. Il nous serait impossible
de concevoir de l'eau sans cette condition essentielle. Les conditions
accessoires ou les procédés pour la formation de l'eau peuvent être très-
divers; seulement, tous ces procédés arriveront au même résultat:
combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène dans des proportions
invariables. Choisissons un autre exemple. Je suppose que l'on veuille
Page 115
transformer de la fécule en glycose; on aura une foule de moyens ou de
procédés pour cela, mais il y aura toujours au fond une cause identique, et
un déterminisme unique engendrera le phénomène. Cette cause, c'est la
fixation d'un équivalent d'eau de plus sur la substance pour opérer la
transformation. Seulement, on pourra réaliser cette hydratation dans une
foule de conditions et par une foule de moyens: à l'aide de l'eau acidulée, à
l'aide de la chaleur, à l'aide de la diastase animale ou végétale, mais tous ces
procédés arriveront finalement à une condition unique, qui est l'hydratation
de la fécule. Le déterminisme, c'est-à-dire la cause d'un phénomène est
donc unique, quoique les moyens pour le faire apparaître puissent être
multiples et en apparence très-divers. Cette distinction est très-importante à
établir, surtout en médecine, où il règne, à ce sujet, la plus grande
confusion, précisément parce que les médecins reconnaissent une multitude
de causes pour une même maladie. Il suffit, pour se convaincre de ce que
j'avance, d'ouvrir le premier venu des traités de pathologie. Mais toutes les
circonstances que l'on énumère ainsi ne sont point des causes; ce sont tout
au plus des moyens ou des procédés à l'aide desquels la maladie peut se
produire. Mais la cause réelle efficiente d'une maladie doit être constante et
déterminée, c'est- à-dire unique; autrement ce serait nier la science en
médecine. Les causes déterminantes sont, il est vrai, beaucoup plus
difficiles à reconnaître et à déterminer dans les phénomènes des êtres
vivants; mais elles existent cependant, malgré la diversité apparente des
moyens employés. C'est ainsi que dans certaines actions toxiques, nous
voyons des poisons divers amener une cause identique et un déterminisme
unique pour la mort des éléments histologiques, soit, par exemple, la
coagulation de la substance musculaire. De même, les circonstances variées
qui produisent une même maladie doivent répondre toutes à une action
pathogénique, unique et déterminée. En un mot, le déterminisme, qui veut
l'identité d'effet liée à l'identité de cause, est un axiome scientifique qui ne
procédés pour cela, mais il y aura toujours au fond une cause identique, et
un déterminisme unique engendrera le phénomène. Cette cause, c'est la
fixation d'un équivalent d'eau de plus sur la substance pour opérer la
transformation. Seulement, on pourra réaliser cette hydratation dans une
foule de conditions et par une foule de moyens: à l'aide de l'eau acidulée, à
l'aide de la chaleur, à l'aide de la diastase animale ou végétale, mais tous ces
procédés arriveront finalement à une condition unique, qui est l'hydratation
de la fécule. Le déterminisme, c'est-à-dire la cause d'un phénomène est
donc unique, quoique les moyens pour le faire apparaître puissent être
multiples et en apparence très-divers. Cette distinction est très-importante à
établir, surtout en médecine, où il règne, à ce sujet, la plus grande
confusion, précisément parce que les médecins reconnaissent une multitude
de causes pour une même maladie. Il suffit, pour se convaincre de ce que
j'avance, d'ouvrir le premier venu des traités de pathologie. Mais toutes les
circonstances que l'on énumère ainsi ne sont point des causes; ce sont tout
au plus des moyens ou des procédés à l'aide desquels la maladie peut se
produire. Mais la cause réelle efficiente d'une maladie doit être constante et
déterminée, c'est- à-dire unique; autrement ce serait nier la science en
médecine. Les causes déterminantes sont, il est vrai, beaucoup plus
difficiles à reconnaître et à déterminer dans les phénomènes des êtres
vivants; mais elles existent cependant, malgré la diversité apparente des
moyens employés. C'est ainsi que dans certaines actions toxiques, nous
voyons des poisons divers amener une cause identique et un déterminisme
unique pour la mort des éléments histologiques, soit, par exemple, la
coagulation de la substance musculaire. De même, les circonstances variées
qui produisent une même maladie doivent répondre toutes à une action
pathogénique, unique et déterminée. En un mot, le déterminisme, qui veut
l'identité d'effet liée à l'identité de cause, est un axiome scientifique qui ne
Page 116
saurait être violé pas plus dans les sciences de la vie que dans les sciences
des corps bruts.
§ X. — Dans les sciences des corps vivants comme dans celles des corps
bruts, l'expérimentateur ne crée rien; il ne fait qu'obéir aux lois de la nature.
Nous ne connaissons les phénomènes de la nature que par leur relation
avec les causes qui les produisent. Or, la loi des phénomènes n'est rien autre
chose que cette relation établie numériquement, de manière à faire prévoir
le rapport de la cause à l'effet dans tous les cas donnés. C'est ce rapport
établi par l'observation, qui permet à l'astronome de prédire les phénomènes
célestes; c'est encore ce même rapport, établi par l'observation et par
l'expérience, qui permet au physicien, au chimiste, au physiologiste, non-
seulement de prédire les phénomènes de la nature, mais encore de les
modifier à son gré et à coup sûr, pourvu qu'il ne sorte pas des rapports que
l'expérience lui a indiqués, c'est-à-dire de la loi. Ceci veut dire, en d'autres
termes, que nous ne pouvons gouverner les phénomènes de la nature qu'en
nous soumettant aux lois qui les régissent.
L'observateur ne peut qu'observer les phénomènes naturels;
l'expérimentateur ne peut que les modifier, il ne lui est pas donné de les
créer ni de les anéantir absolument, parce qu'il ne peut pas changer les lois
de la nature. Nous avons souvent répété que l'expérimentateur n'agit pas sur
les phénomènes eux-mêmes, mais seulement sur les conditions physico-
chimiques qui sont nécessaires à leurs manifestations. Les phénomènes ne
sont que l'expression même du rapport de ces conditions; d'où il résulte, que
les conditions étant semblables, le rapport sera constant et le phénomène
identique, et que les conditions venant à changer, le rapport sera autre et le
phénomène différent. En un mot, pour faire apparaître un phénomène
nouveau, l'expérimentateur ne fait que réaliser des conditions nouvelles,
des corps bruts.
§ X. — Dans les sciences des corps vivants comme dans celles des corps
bruts, l'expérimentateur ne crée rien; il ne fait qu'obéir aux lois de la nature.
Nous ne connaissons les phénomènes de la nature que par leur relation
avec les causes qui les produisent. Or, la loi des phénomènes n'est rien autre
chose que cette relation établie numériquement, de manière à faire prévoir
le rapport de la cause à l'effet dans tous les cas donnés. C'est ce rapport
établi par l'observation, qui permet à l'astronome de prédire les phénomènes
célestes; c'est encore ce même rapport, établi par l'observation et par
l'expérience, qui permet au physicien, au chimiste, au physiologiste, non-
seulement de prédire les phénomènes de la nature, mais encore de les
modifier à son gré et à coup sûr, pourvu qu'il ne sorte pas des rapports que
l'expérience lui a indiqués, c'est-à-dire de la loi. Ceci veut dire, en d'autres
termes, que nous ne pouvons gouverner les phénomènes de la nature qu'en
nous soumettant aux lois qui les régissent.
L'observateur ne peut qu'observer les phénomènes naturels;
l'expérimentateur ne peut que les modifier, il ne lui est pas donné de les
créer ni de les anéantir absolument, parce qu'il ne peut pas changer les lois
de la nature. Nous avons souvent répété que l'expérimentateur n'agit pas sur
les phénomènes eux-mêmes, mais seulement sur les conditions physico-
chimiques qui sont nécessaires à leurs manifestations. Les phénomènes ne
sont que l'expression même du rapport de ces conditions; d'où il résulte, que
les conditions étant semblables, le rapport sera constant et le phénomène
identique, et que les conditions venant à changer, le rapport sera autre et le
phénomène différent. En un mot, pour faire apparaître un phénomène
nouveau, l'expérimentateur ne fait que réaliser des conditions nouvelles,
Page 117
mais il ne crée rien, ni comme force ni comme matière. À la fin du siècle
dernier, la science a proclamé une grande vérité, à savoir, qu'en fait de
matière rien ne se perd ni rien ne se crée dans la nature; tous les corps dont
les propriétés varient sans cesse sous nos yeux ne sont que des
transmutations d'agrégation de matières équivalentes en poids. Dans ces
derniers temps, la science a proclamé une seconde vérité dont elle poursuit
encore la démonstration et qui est en quelque sorte le complément de la
première, à savoir, qu'en fait de forces, rien ne se perd ni rien ne se crée
dans la nature; d'où il suit que toutes les formes des phénomènes de
l'univers, variées à l'infini, ne sont que des transformations équivalentes de
forces les unes dans les autres. Je me réserve de traiter ailleurs la question
de savoir s'il y a des différences qui séparent les forces des corps vivants de
celles des corps bruts; qu'il me suffise de dire pour le moment que les deux
vérités qui précèdent sont universelles et qu'elles embrassent les
phénomènes des corps vivants aussi bien que ceux des corps bruts.
Tous les phénomènes, de quelque ordre qu'ils soient, existent
virtuellement dans les lois immuables de la nature, et ils ne se manifestent
que lorsque leurs conditions d'existence sont réalisées. Les corps et les êtres
qui sont à la surface de notre terre expriment le rapport harmonieux des
conditions cosmiques de notre planète et de notre atmosphère avec les êtres
et les phénomènes dont elles permettent l'existence. D'autres conditions
cosmiques feraient nécessairement apparaître un autre monde dans lequel se
manifesteraient tous les phénomènes qui y rencontreraient leurs conditions
d'existence, et dans lequel disparaîtraient tous ceux qui ne pourraient s'y
développer. Mais, quelles que soient les variétés de phénomènes infinis que
nous concevions sur la terre, en nous plaçant par la pensée dans toutes les
conditions cosmiques que notre imagination peut enfanter, nous sommes
toujours obligés d'admettre que tout cela se passera d'après les lois de la
physique, de la chimie et de la physiologie, qui existent à notre insu de
toute éternité, et que dans tout ce qui arriverait il n'y aurait rien de créé ni en
dernier, la science a proclamé une grande vérité, à savoir, qu'en fait de
matière rien ne se perd ni rien ne se crée dans la nature; tous les corps dont
les propriétés varient sans cesse sous nos yeux ne sont que des
transmutations d'agrégation de matières équivalentes en poids. Dans ces
derniers temps, la science a proclamé une seconde vérité dont elle poursuit
encore la démonstration et qui est en quelque sorte le complément de la
première, à savoir, qu'en fait de forces, rien ne se perd ni rien ne se crée
dans la nature; d'où il suit que toutes les formes des phénomènes de
l'univers, variées à l'infini, ne sont que des transformations équivalentes de
forces les unes dans les autres. Je me réserve de traiter ailleurs la question
de savoir s'il y a des différences qui séparent les forces des corps vivants de
celles des corps bruts; qu'il me suffise de dire pour le moment que les deux
vérités qui précèdent sont universelles et qu'elles embrassent les
phénomènes des corps vivants aussi bien que ceux des corps bruts.
Tous les phénomènes, de quelque ordre qu'ils soient, existent
virtuellement dans les lois immuables de la nature, et ils ne se manifestent
que lorsque leurs conditions d'existence sont réalisées. Les corps et les êtres
qui sont à la surface de notre terre expriment le rapport harmonieux des
conditions cosmiques de notre planète et de notre atmosphère avec les êtres
et les phénomènes dont elles permettent l'existence. D'autres conditions
cosmiques feraient nécessairement apparaître un autre monde dans lequel se
manifesteraient tous les phénomènes qui y rencontreraient leurs conditions
d'existence, et dans lequel disparaîtraient tous ceux qui ne pourraient s'y
développer. Mais, quelles que soient les variétés de phénomènes infinis que
nous concevions sur la terre, en nous plaçant par la pensée dans toutes les
conditions cosmiques que notre imagination peut enfanter, nous sommes
toujours obligés d'admettre que tout cela se passera d'après les lois de la
physique, de la chimie et de la physiologie, qui existent à notre insu de
toute éternité, et que dans tout ce qui arriverait il n'y aurait rien de créé ni en
Page 118
force ni en matière: qu'il y aurait seulement production de rapports
différents et par suite création d'êtres et de phénomènes nouveaux.
Quand un chimiste fait apparaître un corps nouveau dans la nature, il ne
saurait se flatter d'avoir créé les lois qui l'ont fait naître; il n'a fait que
réaliser les conditions qu'exigeait la loi créatrice pour se manifester. Il en est
de même pour les corps organisés. Un chimiste et un physiologiste ne
pourraient faire apparaître des êtres vivants nouveaux dans leurs
expériences qu'en obéissant à des lois de la nature, qu'ils ne sauraient en
aucune façon modifier.
Il n'est pas donné à l'homme de pouvoir modifier les phénomènes
cosmiques de l'univers entier ni même ceux de la terre; mais la science qu'il
acquiert lui permet cependant de faire varier et de modifier les conditions
des phénomènes qui sont à sa portée. L'homme a déjà gagné ainsi sur la
nature minérale une puissance qui se révèle avec éclat dans les applications
des sciences modernes, bien qu'elle paraisse n'être encore qu'à son aurore.
La science expérimentale appliquée aux corps vivants doit avoir également
pour résultat de modifier les phénomènes de la vie en agissant uniquement
sur les conditions de ces phénomènes. Mais ici les difficultés se multiplient
à raison de la délicatesse des conditions des phénomènes vitaux, de la
complexité et de la solidarité de toutes les parties qui se groupent pour
constituer un être organisé. C'est ce qui fait que probablement jamais
l'homme ne pourra agir aussi facilement sur les espèces animales ou
végétales que sur les espèces minérales. Sa puissance restera plus bornée
dans les êtres vivants, et d'autant plus qu'ils constitueront des organismes
plus élevés, c'est-à-dire plus compliqués. Néanmoins les entraves qui
arrêtent la puissance du physiologiste ne résident point dans la nature même
des phénomènes de la vie, mais seulement dans leur complexité. Le
physiologiste commencera d'abord par atteindre les phénomènes des
végétaux et ceux des animaux qui sont en relation plus facile avec le milieu
différents et par suite création d'êtres et de phénomènes nouveaux.
Quand un chimiste fait apparaître un corps nouveau dans la nature, il ne
saurait se flatter d'avoir créé les lois qui l'ont fait naître; il n'a fait que
réaliser les conditions qu'exigeait la loi créatrice pour se manifester. Il en est
de même pour les corps organisés. Un chimiste et un physiologiste ne
pourraient faire apparaître des êtres vivants nouveaux dans leurs
expériences qu'en obéissant à des lois de la nature, qu'ils ne sauraient en
aucune façon modifier.
Il n'est pas donné à l'homme de pouvoir modifier les phénomènes
cosmiques de l'univers entier ni même ceux de la terre; mais la science qu'il
acquiert lui permet cependant de faire varier et de modifier les conditions
des phénomènes qui sont à sa portée. L'homme a déjà gagné ainsi sur la
nature minérale une puissance qui se révèle avec éclat dans les applications
des sciences modernes, bien qu'elle paraisse n'être encore qu'à son aurore.
La science expérimentale appliquée aux corps vivants doit avoir également
pour résultat de modifier les phénomènes de la vie en agissant uniquement
sur les conditions de ces phénomènes. Mais ici les difficultés se multiplient
à raison de la délicatesse des conditions des phénomènes vitaux, de la
complexité et de la solidarité de toutes les parties qui se groupent pour
constituer un être organisé. C'est ce qui fait que probablement jamais
l'homme ne pourra agir aussi facilement sur les espèces animales ou
végétales que sur les espèces minérales. Sa puissance restera plus bornée
dans les êtres vivants, et d'autant plus qu'ils constitueront des organismes
plus élevés, c'est-à-dire plus compliqués. Néanmoins les entraves qui
arrêtent la puissance du physiologiste ne résident point dans la nature même
des phénomènes de la vie, mais seulement dans leur complexité. Le
physiologiste commencera d'abord par atteindre les phénomènes des
végétaux et ceux des animaux qui sont en relation plus facile avec le milieu
Page 119
cosmique extérieur. L'homme et les animaux élevés paraissent au premier
abord devoir échapper à son action modificatrice, parce qu'ils semblent
s'affranchir de l'influence directe de ce milieu extérieur. Mais nous savons
que les phénomènes vitaux chez l'homme, ainsi que chez les animaux qui
s'en rapprochent, sont liés aux conditions physico-chimiques d'un milieu
organique intérieur. C'est ce milieu intérieur qu'il nous faudra d'abord
chercher à connaître, parce que c'est lui qui doit devenir le champ d'action
réel de la physiologie et de la médecine expérimentale.
abord devoir échapper à son action modificatrice, parce qu'ils semblent
s'affranchir de l'influence directe de ce milieu extérieur. Mais nous savons
que les phénomènes vitaux chez l'homme, ainsi que chez les animaux qui
s'en rapprochent, sont liés aux conditions physico-chimiques d'un milieu
organique intérieur. C'est ce milieu intérieur qu'il nous faudra d'abord
chercher à connaître, parce que c'est lui qui doit devenir le champ d'action
réel de la physiologie et de la médecine expérimentale.
Page 120
CHAPITRE II CONSIDÉRATIONS
EXPÉRIMENTALES SPÉCIALES AUX ÊTRES
VIVANTS.
§ I. — Dans l'organisme des êtres vivants, il y a à considérer un ensemble
harmonique des phénomènes.
Jusqu'à présent nous avons développé des considérations expérimentales
qui s'appliquaient aux corps vivants comme aux corps bruts; la différence
pour les corps vivants résidait seulement dans une complexité beaucoup
plus grande des phénomènes, ce qui rendait l'analyse expérimentale et le
déterminisme des conditions incomparablement plus difficiles. Mais il
existe dans les manifestations des corps vivants une solidarité de
phénomènes toute spéciale sur laquelle nous devons appeler l'attention de
l'expérimentateur; car, si ce point de vue physiologique était négligé dans
l'étude des fonctions de la vie, on serait conduit, même en expérimentant
bien, aux idées les plus fausses et aux conséquences les plus erronées.
Nous avons vu dans le chapitre précédent que le but de la méthode
expérimentale est d'atteindre au déterminisme des phénomènes, de quelque
nature qu'ils soient, vitaux ou minéraux. Nous savons de plus que ce que
nous appelons déterminisme d'un phénomène ne signifie rien autre chose
que la cause déterminante ou la cause prochaine qui détermine l'apparition
EXPÉRIMENTALES SPÉCIALES AUX ÊTRES
VIVANTS.
§ I. — Dans l'organisme des êtres vivants, il y a à considérer un ensemble
harmonique des phénomènes.
Jusqu'à présent nous avons développé des considérations expérimentales
qui s'appliquaient aux corps vivants comme aux corps bruts; la différence
pour les corps vivants résidait seulement dans une complexité beaucoup
plus grande des phénomènes, ce qui rendait l'analyse expérimentale et le
déterminisme des conditions incomparablement plus difficiles. Mais il
existe dans les manifestations des corps vivants une solidarité de
phénomènes toute spéciale sur laquelle nous devons appeler l'attention de
l'expérimentateur; car, si ce point de vue physiologique était négligé dans
l'étude des fonctions de la vie, on serait conduit, même en expérimentant
bien, aux idées les plus fausses et aux conséquences les plus erronées.
Nous avons vu dans le chapitre précédent que le but de la méthode
expérimentale est d'atteindre au déterminisme des phénomènes, de quelque
nature qu'ils soient, vitaux ou minéraux. Nous savons de plus que ce que
nous appelons déterminisme d'un phénomène ne signifie rien autre chose
que la cause déterminante ou la cause prochaine qui détermine l'apparition
Page 121
des phénomènes. On obtient nécessairement ainsi les conditions d'existence
des phénomènes sur lesquelles l'expérimentateur doit agir pour faire varier
les phénomènes. Nous regardons donc comme équivalentes les diverses
expressions qui précèdent, et le mot déterminisme les résume toutes.
Il est très-vrai, comme nous l'avons dit, que la vie n'introduit absolument
aucune différence dans la méthode scientifique expérimentale qui doit être
appliquée à l'étude des phénomènes physiologiques et que, sous ce rapport,
les sciences physiologiques et les sciences physico-chimiques reposent
exactement sur les mêmes principes d'investigation. Mais cependant il faut
reconnaître que le déterminisme dans les phénomènes de la vie est non-
seulement un déterminisme très-complexe, mais que c'est en même temps
un déterminisme qui est harmoniquement hiérarchisé. De telle sorte que les
phénomènes physiologiques complexes sont constitués par une série de
phénomènes plus simples qui se déterminent les uns les autres en s'associant
ou se combinant pour un but final commun. Or l'objet essentiel pour le
physiologiste est de déterminer les conditions élémentaires des phénomènes
physiologiques et de saisir leur subordination naturelle, afin d'en
comprendre et d'en suivre ensuite les diverses combinaisons dans le
mécanisme si varié des organismes des animaux. L'emblème antique qui
représente la vie par un cercle formé par un serpent qui se mord la queue
donne une image assez juste des choses. En effet, dans les organismes
complexes, l'organisme de la vie forme bien un cercle fermé, mais un cercle
qui a une tête et une queue, en ce sens que tous les phénomènes vitaux n'ont
pas la même importance quoiqu'ils se fassent suite dans l'accomplissement
du circulus vital. Ainsi les organes musculaires et nerveux entretiennent
l'activité des organes qui préparent le sang; mais le sang à son tour nourrit
les organes qui le produisent. Il y a là une solidarité organique ou sociale
qui entretient une sorte de mouvement perpétuel jusqu'à ce que le
dérangement ou la cessation d'action d'un élément vital nécessaire ait rompu
l'équilibre ou amené un trouble ou un arrêt dans le jeu de la machine
des phénomènes sur lesquelles l'expérimentateur doit agir pour faire varier
les phénomènes. Nous regardons donc comme équivalentes les diverses
expressions qui précèdent, et le mot déterminisme les résume toutes.
Il est très-vrai, comme nous l'avons dit, que la vie n'introduit absolument
aucune différence dans la méthode scientifique expérimentale qui doit être
appliquée à l'étude des phénomènes physiologiques et que, sous ce rapport,
les sciences physiologiques et les sciences physico-chimiques reposent
exactement sur les mêmes principes d'investigation. Mais cependant il faut
reconnaître que le déterminisme dans les phénomènes de la vie est non-
seulement un déterminisme très-complexe, mais que c'est en même temps
un déterminisme qui est harmoniquement hiérarchisé. De telle sorte que les
phénomènes physiologiques complexes sont constitués par une série de
phénomènes plus simples qui se déterminent les uns les autres en s'associant
ou se combinant pour un but final commun. Or l'objet essentiel pour le
physiologiste est de déterminer les conditions élémentaires des phénomènes
physiologiques et de saisir leur subordination naturelle, afin d'en
comprendre et d'en suivre ensuite les diverses combinaisons dans le
mécanisme si varié des organismes des animaux. L'emblème antique qui
représente la vie par un cercle formé par un serpent qui se mord la queue
donne une image assez juste des choses. En effet, dans les organismes
complexes, l'organisme de la vie forme bien un cercle fermé, mais un cercle
qui a une tête et une queue, en ce sens que tous les phénomènes vitaux n'ont
pas la même importance quoiqu'ils se fassent suite dans l'accomplissement
du circulus vital. Ainsi les organes musculaires et nerveux entretiennent
l'activité des organes qui préparent le sang; mais le sang à son tour nourrit
les organes qui le produisent. Il y a là une solidarité organique ou sociale
qui entretient une sorte de mouvement perpétuel jusqu'à ce que le
dérangement ou la cessation d'action d'un élément vital nécessaire ait rompu
l'équilibre ou amené un trouble ou un arrêt dans le jeu de la machine
Page 122
animale. Le problème du médecin expérimentateur consiste donc à trouver
le déterminisme simple d'un dérangement organique, c'est-à-dire à saisir le
phénomène initial qui amène tous les autres à sa suite par un déterminisme
complexe, mais aussi nécessaire dans sa condition que l'a été le
déterminisme initial. Ce déterminisme initial sera comme le fil d'Ariane qui
dirigera l'expérimentateur dans le labyrinthe obscur des phénomènes
physiologiques et pathologiques, et qui lui permettra d'en comprendre les
mécanismes variés, mais toujours reliés par des déterminismes absolus.
Nous verrons, par des exemples rapportés plus loin, comment une
dislocation de l'organisme ou un dérangement des plus complexes en
apparence peut être ramené à un déterminisme simple initial qui provoque
ensuite des déterminismes plus complexes. Tel est le cas de
l'empoisonnement par l'oxyde de carbone (voy. IIIe partie). J'ai consacré
tout mon enseignement de cette année au Collège de France à l'étude du
curare, non pour faire l'histoire de cette substance par elle-même, mais
parce que cette étude nous montre comment un déterminisme unique des
plus simples, tel que la lésion d'une extrémité nerveuse motrice, retentit
successivement sur tous les autres éléments vitaux pour amener des
déterminismes secondaires qui vont en se compliquant de plus en plus
jusqu'à la mort. J'ai voulu établir ainsi expérimentalement l'existence de ces
déterminismes intra- organiques sur lesquels je reviendrai plus tard, parce
que je considère leur étude comme la véritable base de la pathologie et de la
thérapeutique scientifique.
Le physiologiste et le médecin ne doivent donc jamais oublier que l'être
vivant forme un organisme et une individualité. Le physicien et le chimiste,
ne pouvant se placer en dehors de l'univers, étudient les corps et les
phénomènes isolément pour eux-mêmes, sans être obligés de les rapporter
nécessairement à l'ensemble de la nature. Mais le physiologiste, se trouvant
au contraire placé en dehors de l'organisme animal dont il voit l'ensemble,
doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble en même temps qu'il
le déterminisme simple d'un dérangement organique, c'est-à-dire à saisir le
phénomène initial qui amène tous les autres à sa suite par un déterminisme
complexe, mais aussi nécessaire dans sa condition que l'a été le
déterminisme initial. Ce déterminisme initial sera comme le fil d'Ariane qui
dirigera l'expérimentateur dans le labyrinthe obscur des phénomènes
physiologiques et pathologiques, et qui lui permettra d'en comprendre les
mécanismes variés, mais toujours reliés par des déterminismes absolus.
Nous verrons, par des exemples rapportés plus loin, comment une
dislocation de l'organisme ou un dérangement des plus complexes en
apparence peut être ramené à un déterminisme simple initial qui provoque
ensuite des déterminismes plus complexes. Tel est le cas de
l'empoisonnement par l'oxyde de carbone (voy. IIIe partie). J'ai consacré
tout mon enseignement de cette année au Collège de France à l'étude du
curare, non pour faire l'histoire de cette substance par elle-même, mais
parce que cette étude nous montre comment un déterminisme unique des
plus simples, tel que la lésion d'une extrémité nerveuse motrice, retentit
successivement sur tous les autres éléments vitaux pour amener des
déterminismes secondaires qui vont en se compliquant de plus en plus
jusqu'à la mort. J'ai voulu établir ainsi expérimentalement l'existence de ces
déterminismes intra- organiques sur lesquels je reviendrai plus tard, parce
que je considère leur étude comme la véritable base de la pathologie et de la
thérapeutique scientifique.
Le physiologiste et le médecin ne doivent donc jamais oublier que l'être
vivant forme un organisme et une individualité. Le physicien et le chimiste,
ne pouvant se placer en dehors de l'univers, étudient les corps et les
phénomènes isolément pour eux-mêmes, sans être obligés de les rapporter
nécessairement à l'ensemble de la nature. Mais le physiologiste, se trouvant
au contraire placé en dehors de l'organisme animal dont il voit l'ensemble,
doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble en même temps qu'il
Page 123
cherche à pénétrer dans son intérieur pour comprendre le mécanisme de
chacune de ces parties. De là il résulte que le physicien et le chimiste
peuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qu'ils
observent; tandis que le physiologiste est porté à admettre une finalité
harmonique et préétablie dans le corps organisé dont toutes les actions
partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres. Il faut donc bien
savoir que, si l'on décompose l'organisme vivant en isolant ses diverses
parties, ce n'est que pour la facilité de l'analyse expérimentale, et non point
pour les concevoir séparément. En effet, quand on veut donner à une
propriété physiologique sa valeur et sa véritable signification, il faut
toujours la rapporter à l'ensemble et ne tirer de conclusion définitive que
relativement à ses effets dans cet ensemble. C'est sans doute pour avoir
senti cette solidarité nécessaire de toutes les parties d'un organisme, que
Cuvier a dit que l'expérimentation n'était pas applicable aux êtres vivants,
parce qu'elle séparait des parties organisées qui devaient rester réunies.
C'est dans le même sens que d'autres physiologistes ou médecins dits
vitalistes ont proscrit ou proscrivent encore l'expérimentation en médecine.
Ces vues, qui ont un côté juste, sont néanmoins restées fausses dans leurs
conclusions générales et elles ont nui considérablement à l'avancement de la
science. Il est juste de dire, sans doute, que les parties constituantes de
l'organisme sont inséparables physiologiquement les unes des autres, et que
toutes concourent à un résultat vital commun; mais on ne saurait conclure
de là qu'il ne faut pas analyser la machine vivante comme on analyse une
machine brute dont toutes les parties ont également un rôle à remplir dans
un ensemble. Nous devons, autant que nous le pouvons, à l'aide des
analyses expérimentales, transporter les actes physiologiques en dehors de
l'organisme; cet isolement nous permet de voir et de mieux saisir les
conditions intimes des phénomènes, afin de les poursuivre ensuite dans
l'organisme pour interpréter leur rôle vital. C'est ainsi que nous instituons
les digestions et les fécondations artificielles pour mieux connaître les
chacune de ces parties. De là il résulte que le physicien et le chimiste
peuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qu'ils
observent; tandis que le physiologiste est porté à admettre une finalité
harmonique et préétablie dans le corps organisé dont toutes les actions
partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres. Il faut donc bien
savoir que, si l'on décompose l'organisme vivant en isolant ses diverses
parties, ce n'est que pour la facilité de l'analyse expérimentale, et non point
pour les concevoir séparément. En effet, quand on veut donner à une
propriété physiologique sa valeur et sa véritable signification, il faut
toujours la rapporter à l'ensemble et ne tirer de conclusion définitive que
relativement à ses effets dans cet ensemble. C'est sans doute pour avoir
senti cette solidarité nécessaire de toutes les parties d'un organisme, que
Cuvier a dit que l'expérimentation n'était pas applicable aux êtres vivants,
parce qu'elle séparait des parties organisées qui devaient rester réunies.
C'est dans le même sens que d'autres physiologistes ou médecins dits
vitalistes ont proscrit ou proscrivent encore l'expérimentation en médecine.
Ces vues, qui ont un côté juste, sont néanmoins restées fausses dans leurs
conclusions générales et elles ont nui considérablement à l'avancement de la
science. Il est juste de dire, sans doute, que les parties constituantes de
l'organisme sont inséparables physiologiquement les unes des autres, et que
toutes concourent à un résultat vital commun; mais on ne saurait conclure
de là qu'il ne faut pas analyser la machine vivante comme on analyse une
machine brute dont toutes les parties ont également un rôle à remplir dans
un ensemble. Nous devons, autant que nous le pouvons, à l'aide des
analyses expérimentales, transporter les actes physiologiques en dehors de
l'organisme; cet isolement nous permet de voir et de mieux saisir les
conditions intimes des phénomènes, afin de les poursuivre ensuite dans
l'organisme pour interpréter leur rôle vital. C'est ainsi que nous instituons
les digestions et les fécondations artificielles pour mieux connaître les
Page 124
digestions et les fécondations naturelles. Nous pouvons encore, à raison des
autonomies organiques, séparer les tissus vivants et les placer, au moyen de
la circulation artificielle ou autrement, dans des conditions où nous pouvons
mieux étudier leurs propriétés. On isole parfois un organe en détruisant par
des anesthésiques les réactions du consensus général; on arrive au même
résultat en divisant les nerfs qui se rendent à une partie, tout en conservant
les vaisseaux sanguins. À l'aide de l'expérimentation analytique, j'ai pu
transformer en quelque sorte des animaux à sang chaud en animaux à sang
froid pour mieux étudier les propriétés de leurs éléments histologiques; j'ai
réussi à empoisonner des glandes séparément ou à les faire fonctionner à
l'aide de leurs nerfs divisés d'une manière tout à fait indépendante de
l'organisme. Dans ce dernier cas, on peut avoir à volonté la glande
successivement à l'état de repos absolu ou dans un état de fonction
exagérée; les deux extrêmes du phénomène étant connus, on saisit ensuite
facilement tous les intermédiaires, et l'on comprend alors comment une
fonction toute chimique peut être réglée par le système nerveux, de manière
à fournir les liquides organiques dans des conditions toujours identiques.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ces indications d'analyse
expérimentale; nous nous résumerons en disant, que proscrire l'analyse des
organismes, au moyen de l'expérience, c'est arrêter la science et nier la
méthode expérimentale; mais que, d'un autre côté, pratiquer l'analyse
physiologique en perdant de vue l'unité harmonique de l'organisme, c'est
méconnaître la science vitale et lui enlever tout son caractère.
Il faudra donc toujours, après avoir pratiqué l'analyse des phénomènes,
refaire la synthèse physiologique, afin de voir l'action réunie de toutes les
parties que l'on avait isolées. À propos de ce mot synthèse physiologique, il
importe que nous développions notre pensée. Il est admis en général que la
synthèse reconstitue ce que l'analyse avait séparé, et qu'à ce titre la synthèse
vérifie l'analyse dont elle n'est que la contre-épreuve ou le complément
nécessaire. Cette définition est absolument vraie pour les analyses et les
autonomies organiques, séparer les tissus vivants et les placer, au moyen de
la circulation artificielle ou autrement, dans des conditions où nous pouvons
mieux étudier leurs propriétés. On isole parfois un organe en détruisant par
des anesthésiques les réactions du consensus général; on arrive au même
résultat en divisant les nerfs qui se rendent à une partie, tout en conservant
les vaisseaux sanguins. À l'aide de l'expérimentation analytique, j'ai pu
transformer en quelque sorte des animaux à sang chaud en animaux à sang
froid pour mieux étudier les propriétés de leurs éléments histologiques; j'ai
réussi à empoisonner des glandes séparément ou à les faire fonctionner à
l'aide de leurs nerfs divisés d'une manière tout à fait indépendante de
l'organisme. Dans ce dernier cas, on peut avoir à volonté la glande
successivement à l'état de repos absolu ou dans un état de fonction
exagérée; les deux extrêmes du phénomène étant connus, on saisit ensuite
facilement tous les intermédiaires, et l'on comprend alors comment une
fonction toute chimique peut être réglée par le système nerveux, de manière
à fournir les liquides organiques dans des conditions toujours identiques.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ces indications d'analyse
expérimentale; nous nous résumerons en disant, que proscrire l'analyse des
organismes, au moyen de l'expérience, c'est arrêter la science et nier la
méthode expérimentale; mais que, d'un autre côté, pratiquer l'analyse
physiologique en perdant de vue l'unité harmonique de l'organisme, c'est
méconnaître la science vitale et lui enlever tout son caractère.
Il faudra donc toujours, après avoir pratiqué l'analyse des phénomènes,
refaire la synthèse physiologique, afin de voir l'action réunie de toutes les
parties que l'on avait isolées. À propos de ce mot synthèse physiologique, il
importe que nous développions notre pensée. Il est admis en général que la
synthèse reconstitue ce que l'analyse avait séparé, et qu'à ce titre la synthèse
vérifie l'analyse dont elle n'est que la contre-épreuve ou le complément
nécessaire. Cette définition est absolument vraie pour les analyses et les
Page 125
synthèses de la matière. En chimie, la synthèse donne poids pour poids le
même corps composé de matières identiques, unies dans les mêmes
proportions; mais quand il s'agit de faire l'analyse et la synthèse des
propriétés des corps, c'est- à-dire la synthèse des phénomènes, cela devient
beaucoup plus difficile. En effet, les propriétés des corps ne résultent pas
seulement de la nature et des proportions de la matière, mais encore de
l'arrangement de cette même matière. En outre, il arrive, comme on sait,
que les propriétés qui apparaissent ou disparaissent dans la synthèse et dans
l'analyse, ne peuvent pas être considérées comme une simple addition ou
une pure soustraction des propriétés des corps composants. C'est ainsi, par
exemple, que les propriétés de l'oxygène et de l'hydrogène ne nous rendent
pas compte de propriétés de l'eau qui résulte cependant de leur
combinaison.
Je ne veux pas examiner ces questions ardues, mais cependant
fondamentales, des propriétés relatives des corps composés ou composants;
elles trouveront mieux leur place ailleurs. Je rappellerai seulement ici que
les phénomènes ne sont que l'expression des relations des corps, d'où il
résulte qu'en dissociant les parties d'un tout, on doit faire cesser des
phénomènes par cela seul qu'on détruit des relations. Il en résulte encore
qu'en physiologie, l'analyse qui nous apprend les propriétés des parties
organisées élémentaires isolées ne nous donnerait cependant jamais qu'une
synthèse idéale très-incomplète; de même que la connaissance de l'homme
isolé ne nous apporterait pas la connaissance de toutes les institutions qui
résultent de son association et qui ne peuvent se manifester que par la vie
sociale. En un mot, quand on réunit des éléments physiologiques, on voit
apparaître des propriétés qui n'étaient pas appréciables dans ces éléments
séparés. Il faut donc toujours procéder expérimentalement dans la synthèse
vitale, parce que des phénomènes tout à fait spéciaux peuvent être le
résultat de l'union ou de l'association de plus en plus complexe des éléments
organisés. Tout cela prouve que ces éléments, quoique distincts et
même corps composé de matières identiques, unies dans les mêmes
proportions; mais quand il s'agit de faire l'analyse et la synthèse des
propriétés des corps, c'est- à-dire la synthèse des phénomènes, cela devient
beaucoup plus difficile. En effet, les propriétés des corps ne résultent pas
seulement de la nature et des proportions de la matière, mais encore de
l'arrangement de cette même matière. En outre, il arrive, comme on sait,
que les propriétés qui apparaissent ou disparaissent dans la synthèse et dans
l'analyse, ne peuvent pas être considérées comme une simple addition ou
une pure soustraction des propriétés des corps composants. C'est ainsi, par
exemple, que les propriétés de l'oxygène et de l'hydrogène ne nous rendent
pas compte de propriétés de l'eau qui résulte cependant de leur
combinaison.
Je ne veux pas examiner ces questions ardues, mais cependant
fondamentales, des propriétés relatives des corps composés ou composants;
elles trouveront mieux leur place ailleurs. Je rappellerai seulement ici que
les phénomènes ne sont que l'expression des relations des corps, d'où il
résulte qu'en dissociant les parties d'un tout, on doit faire cesser des
phénomènes par cela seul qu'on détruit des relations. Il en résulte encore
qu'en physiologie, l'analyse qui nous apprend les propriétés des parties
organisées élémentaires isolées ne nous donnerait cependant jamais qu'une
synthèse idéale très-incomplète; de même que la connaissance de l'homme
isolé ne nous apporterait pas la connaissance de toutes les institutions qui
résultent de son association et qui ne peuvent se manifester que par la vie
sociale. En un mot, quand on réunit des éléments physiologiques, on voit
apparaître des propriétés qui n'étaient pas appréciables dans ces éléments
séparés. Il faut donc toujours procéder expérimentalement dans la synthèse
vitale, parce que des phénomènes tout à fait spéciaux peuvent être le
résultat de l'union ou de l'association de plus en plus complexe des éléments
organisés. Tout cela prouve que ces éléments, quoique distincts et
Page 126
autonomes, ne jouent pas pour cela le rôle de simples associés, et que leur
union exprime plus que l'addition de leurs propriétés séparées. Je suis
persuadé que les obstacles qui entourent l'étude expérimentale de
phénomènes psychologiques sont en grande partie dus à des difficultés de
cet ordre; car, malgré leur nature merveilleuse et la délicatesse de leurs
manifestations, il est impossible, selon moi, de ne pas faire rentrer les
phénomènes cérébraux, comme tous les autres phénomènes des corps
vivants, dans les lois d'un déterminisme scientifique.
Le physiologiste et le médecin doivent donc toujours considérer en même
temps les organismes dans leur ensemble et dans leurs détails, sans jamais
perdre de vue les conditions spéciales de tous les phénomènes particuliers
dont la résultante constitue l'individu. Toutefois les faits particuliers ne sont
jamais scientifiques: la généralisation seule peut constituer la science. Mais
il y a là un double écueil à éviter; car si l'excès des particularités est
antiscientifique, l'excès des généralités crée une science idéale qui n'a plus
de lien avec la réalité. Cet écueil, qui est minime pour le naturaliste
contemplatif, devient très-grand pour le médecin qui doit surtout rechercher
les vérités objectives et pratiques. Il faut admirer sans doute ces vastes
horizons entrevus par le génie des Goethe, Oken, Carus, Geoffroy Saint-
Hilaire, Darwin, dans lesquels une conception générale nous montre tous
les êtres vivants comme étant l'expression de types qui se transforment sans
cesse dans l'évolution des organismes et des espèces, et dans lesquels
chaque être vivant disparaît individuellement comme un reflet de l'ensemble
auquel il appartient. En médecine, on peut aussi s'élever aux généralités les
plus abstraites, soit que, se plaçant au point de vue du naturaliste, on
regarde les maladies comme des espèces morbides qu'il s'agit de définir et
de classer nosologiquement, soit que, partant du point de vue
physiologique, on considère que la maladie n'existe pas en ce sens qu'elle
ne serait qu'un cas particulier de l'état physiologique. Sans doute toutes ces
vues sont des clartés qui nous dirigent et nous sont utiles. Mais si l'on se
union exprime plus que l'addition de leurs propriétés séparées. Je suis
persuadé que les obstacles qui entourent l'étude expérimentale de
phénomènes psychologiques sont en grande partie dus à des difficultés de
cet ordre; car, malgré leur nature merveilleuse et la délicatesse de leurs
manifestations, il est impossible, selon moi, de ne pas faire rentrer les
phénomènes cérébraux, comme tous les autres phénomènes des corps
vivants, dans les lois d'un déterminisme scientifique.
Le physiologiste et le médecin doivent donc toujours considérer en même
temps les organismes dans leur ensemble et dans leurs détails, sans jamais
perdre de vue les conditions spéciales de tous les phénomènes particuliers
dont la résultante constitue l'individu. Toutefois les faits particuliers ne sont
jamais scientifiques: la généralisation seule peut constituer la science. Mais
il y a là un double écueil à éviter; car si l'excès des particularités est
antiscientifique, l'excès des généralités crée une science idéale qui n'a plus
de lien avec la réalité. Cet écueil, qui est minime pour le naturaliste
contemplatif, devient très-grand pour le médecin qui doit surtout rechercher
les vérités objectives et pratiques. Il faut admirer sans doute ces vastes
horizons entrevus par le génie des Goethe, Oken, Carus, Geoffroy Saint-
Hilaire, Darwin, dans lesquels une conception générale nous montre tous
les êtres vivants comme étant l'expression de types qui se transforment sans
cesse dans l'évolution des organismes et des espèces, et dans lesquels
chaque être vivant disparaît individuellement comme un reflet de l'ensemble
auquel il appartient. En médecine, on peut aussi s'élever aux généralités les
plus abstraites, soit que, se plaçant au point de vue du naturaliste, on
regarde les maladies comme des espèces morbides qu'il s'agit de définir et
de classer nosologiquement, soit que, partant du point de vue
physiologique, on considère que la maladie n'existe pas en ce sens qu'elle
ne serait qu'un cas particulier de l'état physiologique. Sans doute toutes ces
vues sont des clartés qui nous dirigent et nous sont utiles. Mais si l'on se
Page 127
livrait exclusivement à cette contemplation hypothétique, on tournerait
bientôt le dos à la réalité; et ce serait, suivant moi, mal comprendre la vraie
philosophie scientifique que d'établir une sorte d'opposition ou d'exclusion
entre la pratique qui exige la connaissance des particularités et les
généralisations précédentes qui tendent à confondre tout dans tout. En effet,
le médecin n'est point le médecin des êtres vivants en général, pas même le
médecin du genre humain, mais bien le médecin de l'individu humain, et de
plus le médecin d'un individu dans certaines conditions morbides qui lui
sont spéciales et qui constituent ce que l'on a appelé son idiosyncrasie. D'où
il semblerait résulter que la médecine, à rencontre des autres sciences, doive
se constituer en particularisant de plus en plus. Cette opinion serait une
erreur; il n'y a là que des apparences, car pour toutes les sciences, c'est la
généralisation qui conduit à la loi des phénomènes et au vrai but
scientifique. Seulement, il faut savoir que toutes les généralisations
morphologiques auxquelles nous avons fait allusion plus haut, et qui servent
de point d'appui au naturaliste, sont trop superficielles et dès lors
insuffisantes pour le physiologiste et pour le médecin. Le naturaliste, le
physiologiste et le médecin ont en vue des problèmes tout différents, ce qui
fait que leurs recherches ne marchent point parallèlement et qu'on ne peut
pas, par exemple, établir une échelle physiologique exactement superposée
à l'échelle zoologique. Le physiologiste et le médecin descendent dans le
problème biologique beaucoup plus profondément que le zoologiste; le
physiologiste considère les conditions générales d'existence des
phénomènes de la vie ainsi que les diverses modifications que ces
conditions peuvent subir. Mais le médecin ne se contente pas de savoir que
tous les phénomènes vitaux ont des conditions identiques chez tous les êtres
vivants, il faut qu'il aille encore plus loin dans l'étude des détails de ces
conditions chez chaque individu considéré dans des circonstances morbides
données. Ce ne sera donc qu'après être descendus aussi profondément que
possible dans l'intimité des phénomènes vitaux à l'état normal et à l'état
bientôt le dos à la réalité; et ce serait, suivant moi, mal comprendre la vraie
philosophie scientifique que d'établir une sorte d'opposition ou d'exclusion
entre la pratique qui exige la connaissance des particularités et les
généralisations précédentes qui tendent à confondre tout dans tout. En effet,
le médecin n'est point le médecin des êtres vivants en général, pas même le
médecin du genre humain, mais bien le médecin de l'individu humain, et de
plus le médecin d'un individu dans certaines conditions morbides qui lui
sont spéciales et qui constituent ce que l'on a appelé son idiosyncrasie. D'où
il semblerait résulter que la médecine, à rencontre des autres sciences, doive
se constituer en particularisant de plus en plus. Cette opinion serait une
erreur; il n'y a là que des apparences, car pour toutes les sciences, c'est la
généralisation qui conduit à la loi des phénomènes et au vrai but
scientifique. Seulement, il faut savoir que toutes les généralisations
morphologiques auxquelles nous avons fait allusion plus haut, et qui servent
de point d'appui au naturaliste, sont trop superficielles et dès lors
insuffisantes pour le physiologiste et pour le médecin. Le naturaliste, le
physiologiste et le médecin ont en vue des problèmes tout différents, ce qui
fait que leurs recherches ne marchent point parallèlement et qu'on ne peut
pas, par exemple, établir une échelle physiologique exactement superposée
à l'échelle zoologique. Le physiologiste et le médecin descendent dans le
problème biologique beaucoup plus profondément que le zoologiste; le
physiologiste considère les conditions générales d'existence des
phénomènes de la vie ainsi que les diverses modifications que ces
conditions peuvent subir. Mais le médecin ne se contente pas de savoir que
tous les phénomènes vitaux ont des conditions identiques chez tous les êtres
vivants, il faut qu'il aille encore plus loin dans l'étude des détails de ces
conditions chez chaque individu considéré dans des circonstances morbides
données. Ce ne sera donc qu'après être descendus aussi profondément que
possible dans l'intimité des phénomènes vitaux à l'état normal et à l'état
Page 128
pathologique, que le physiologiste et le médecin pourront remonter à des
généralités lumineuses et fécondes.
La vie a son essence primitive dans la force de développement organique,
force qui constituait la nature médicatrice d'Hippocrate et l'archeus faber de
van Helmont. Mais, quelle que soit l'idée que l'on ait de la nature de cette
force, elle se manifeste toujours concurremment et parallèlement avec des
conditions physico-chimiques propres aux phénomènes vitaux. C'est donc
par l'étude des particularités physico-chimiques que le médecin comprendra
les individualités comme des cas spéciaux contenus dans la loi générale, et
retrouvera là, comme partout, une généralisation harmonique de la variété
dans l'unité. Mais le médecin traitant la variété, il doit toujours chercher à la
déterminer dans ses études et la comprendre dans ses généralisations.
S'il fallait définir la vie d'un seul mot, qui, en exprimant bien ma pensée,
mît en relief le seul caractère qui, suivant moi, distingue nettement la
science biologique, je dirais: la vie, c'est la création. En effet, l'organisme
créé est une machine qui fonctionne nécessairement en vertu des propriétés
physico- chimiques de ses éléments constituants. Nous distinguons
aujourd'hui trois ordres de propriétés manifestées dans les phénomènes des
êtres vivants: propriétés physiques, propriétés chimiques et propriétés
vitales. Cette dernière dénomination de propriétés vitales n'est, elle-même,
que provisoire; car nous appelons vitales les propriétés organiques que nous
n'avons pas encore pu réduire à des considérations physico-chimiques; mais
il n'est pas douteux qu'on y arrivera un jour. De sorte que ce qui caractérise
la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-
chimiques, si complexes qu'elles soient, mais bien la création de cette
machine qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont
propres et d'après une idée définie qui exprime la nature de l'être vivant et
l'essence même de la vie.
généralités lumineuses et fécondes.
La vie a son essence primitive dans la force de développement organique,
force qui constituait la nature médicatrice d'Hippocrate et l'archeus faber de
van Helmont. Mais, quelle que soit l'idée que l'on ait de la nature de cette
force, elle se manifeste toujours concurremment et parallèlement avec des
conditions physico-chimiques propres aux phénomènes vitaux. C'est donc
par l'étude des particularités physico-chimiques que le médecin comprendra
les individualités comme des cas spéciaux contenus dans la loi générale, et
retrouvera là, comme partout, une généralisation harmonique de la variété
dans l'unité. Mais le médecin traitant la variété, il doit toujours chercher à la
déterminer dans ses études et la comprendre dans ses généralisations.
S'il fallait définir la vie d'un seul mot, qui, en exprimant bien ma pensée,
mît en relief le seul caractère qui, suivant moi, distingue nettement la
science biologique, je dirais: la vie, c'est la création. En effet, l'organisme
créé est une machine qui fonctionne nécessairement en vertu des propriétés
physico- chimiques de ses éléments constituants. Nous distinguons
aujourd'hui trois ordres de propriétés manifestées dans les phénomènes des
êtres vivants: propriétés physiques, propriétés chimiques et propriétés
vitales. Cette dernière dénomination de propriétés vitales n'est, elle-même,
que provisoire; car nous appelons vitales les propriétés organiques que nous
n'avons pas encore pu réduire à des considérations physico-chimiques; mais
il n'est pas douteux qu'on y arrivera un jour. De sorte que ce qui caractérise
la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-
chimiques, si complexes qu'elles soient, mais bien la création de cette
machine qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont
propres et d'après une idée définie qui exprime la nature de l'être vivant et
l'essence même de la vie.
Page 129
Quand un poulet se développe dans un oeuf, ce n'est point la formation
du corps animal, en tant que groupement d'éléments chimiques, qui
caractérise essentiellement la force vitale. Ce groupement ne se fait que par
suite des lois qui régissent les propriétés chimico-physiques de la matière;
mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni
à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est l'idée directrice de
cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui
se développe et se manifeste par l'organisation. Pendant toute sa durée, l'être
vivant reste sous l'influence de cette même force vitale créatrice, et la mort
arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. Ici, comme partout, tout dérive de
l'idée qui elle seule crée et dirige; les moyens de manifestation physico-
chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature et restent
confondus pêle-mêle, comme les caractères de l'alphabet dans une boîte où
une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les
plus divers. C'est toujours cette même idée vitale qui conserve l'être, en
reconstituant les parties vivantes désorganisées par l'exercice ou détruites
par les accidents et par les maladies; de sorte que c'est aux conditions
physico-chimiques de ce développement primitif qu'il faudra toujours faire
remonter les explications vitales, soit à l'état normal, soit à l'état
pathologique. Nous verrons en effet que le physiologiste et le médecin ne
peuvent réellement agir que par l'intermédiaire de la physico-chimie
animale, c'est-à-dire par une physique et une chimie qui s'accomplissent sur
le terrain vital spécial où se développent, se créent et s'entretiennent, d'après
une idée définie et suivant des déterminismes rigoureux, les conditions
d'existence de tous les phénomènes de l'organisme vivant.
§ II. — De la pratique expérimentale sur les êtres vivants.
La méthode expérimentale et les principes de l'expérimentation sont,
ainsi que nous l'avons dit, identiques dans les phénomènes des corps bruts
du corps animal, en tant que groupement d'éléments chimiques, qui
caractérise essentiellement la force vitale. Ce groupement ne se fait que par
suite des lois qui régissent les propriétés chimico-physiques de la matière;
mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni
à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est l'idée directrice de
cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui
se développe et se manifeste par l'organisation. Pendant toute sa durée, l'être
vivant reste sous l'influence de cette même force vitale créatrice, et la mort
arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. Ici, comme partout, tout dérive de
l'idée qui elle seule crée et dirige; les moyens de manifestation physico-
chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature et restent
confondus pêle-mêle, comme les caractères de l'alphabet dans une boîte où
une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les
plus divers. C'est toujours cette même idée vitale qui conserve l'être, en
reconstituant les parties vivantes désorganisées par l'exercice ou détruites
par les accidents et par les maladies; de sorte que c'est aux conditions
physico-chimiques de ce développement primitif qu'il faudra toujours faire
remonter les explications vitales, soit à l'état normal, soit à l'état
pathologique. Nous verrons en effet que le physiologiste et le médecin ne
peuvent réellement agir que par l'intermédiaire de la physico-chimie
animale, c'est-à-dire par une physique et une chimie qui s'accomplissent sur
le terrain vital spécial où se développent, se créent et s'entretiennent, d'après
une idée définie et suivant des déterminismes rigoureux, les conditions
d'existence de tous les phénomènes de l'organisme vivant.
§ II. — De la pratique expérimentale sur les êtres vivants.
La méthode expérimentale et les principes de l'expérimentation sont,
ainsi que nous l'avons dit, identiques dans les phénomènes des corps bruts
Page 130
et dans les phénomènes des corps vivants. Mais il ne saurait en être de
même de la pratique expérimentale, et il est facile de concevoir que
l'organisation spéciale des corps vivants doive exiger, pour être analysés,
des procédés d'une nature particulière et nous présenter des difficultés sui
generis. Toutefois, les considérations et les préceptes spéciaux que nous
allons avoir à donner pour prémunir le physiologiste contre les causes
d'erreur de la pratique expérimentale, ne se rapportent qu'à la délicatesse, à
la mobilité et à la fugacité des propriétés vitales, ainsi qu'à la complexité
des phénomènes de la vie. Il ne s'agit en effet pour le physiologiste que de
décomposer la machine vivante, afin d'étudier et de mesurer, à l'aide
d'instruments et de procédés empruntés à la physique et à la chimie, les
divers phénomènes vitaux dont il cherche à découvrir les lois.
Les sciences possèdent chacune sinon une méthode propre, au moins des
procédés spéciaux, et, de plus, elles se servent réciproquement
d'instruments les unes aux autres. Les mathématiques servent d'instrument à
la physique, à la chimie et à la biologie dans des limites diverses; la
physique et la chimie servent d'instruments puissants à la physiologie et à la
médecine. Dans ce secours mutuel que se prêtent les sciences, il faut bien
distinguer le savant qui fait avancer chaque science de celui qui s'en sert. Le
physicien et le chimiste ne sont pas mathématiciens parce qu'ils emploient
le calcul; le physiologiste n'est pas chimiste ni physicien parce qu'il fait
usage de réactifs chimiques ou d'instruments de physique, pas plus que le
chimiste et le physicien ne sont physiologistes parce qu'ils étudient la
composition ou les propriétés de certains liquides et tissus animaux ou
végétaux. Chaque science a son problème et son point de vue qu'il ne faut
point confondre sans s'exposer à égarer la recherche scientifique. Cette
confusion s'est pourtant fréquemment présentée dans la science biologique
qui, à raison de sa complexité, a besoin du secours de toutes les autres
sciences. On a vu et l'on voit souvent encore des chimistes et des physiciens
qui, au lieu de se borner à demander aux phénomènes des corps vivants de
même de la pratique expérimentale, et il est facile de concevoir que
l'organisation spéciale des corps vivants doive exiger, pour être analysés,
des procédés d'une nature particulière et nous présenter des difficultés sui
generis. Toutefois, les considérations et les préceptes spéciaux que nous
allons avoir à donner pour prémunir le physiologiste contre les causes
d'erreur de la pratique expérimentale, ne se rapportent qu'à la délicatesse, à
la mobilité et à la fugacité des propriétés vitales, ainsi qu'à la complexité
des phénomènes de la vie. Il ne s'agit en effet pour le physiologiste que de
décomposer la machine vivante, afin d'étudier et de mesurer, à l'aide
d'instruments et de procédés empruntés à la physique et à la chimie, les
divers phénomènes vitaux dont il cherche à découvrir les lois.
Les sciences possèdent chacune sinon une méthode propre, au moins des
procédés spéciaux, et, de plus, elles se servent réciproquement
d'instruments les unes aux autres. Les mathématiques servent d'instrument à
la physique, à la chimie et à la biologie dans des limites diverses; la
physique et la chimie servent d'instruments puissants à la physiologie et à la
médecine. Dans ce secours mutuel que se prêtent les sciences, il faut bien
distinguer le savant qui fait avancer chaque science de celui qui s'en sert. Le
physicien et le chimiste ne sont pas mathématiciens parce qu'ils emploient
le calcul; le physiologiste n'est pas chimiste ni physicien parce qu'il fait
usage de réactifs chimiques ou d'instruments de physique, pas plus que le
chimiste et le physicien ne sont physiologistes parce qu'ils étudient la
composition ou les propriétés de certains liquides et tissus animaux ou
végétaux. Chaque science a son problème et son point de vue qu'il ne faut
point confondre sans s'exposer à égarer la recherche scientifique. Cette
confusion s'est pourtant fréquemment présentée dans la science biologique
qui, à raison de sa complexité, a besoin du secours de toutes les autres
sciences. On a vu et l'on voit souvent encore des chimistes et des physiciens
qui, au lieu de se borner à demander aux phénomènes des corps vivants de
Page 131
leur fournir des moyens ou des arguments propres à établir certains
principes de leur science, veulent encore absorber la physiologie et la
réduire à de simples phénomènes physico-chimiques. Ils donnent de la vie
des explications ou des systèmes qui parfois séduisent par leur trompeuse
simplicité, mais qui dans tous les cas nuisent à la science biologique en y
introduisant une fausse direction et des erreurs qu'il faut ensuite longtemps
pour dissiper. En un mot, la biologie a son problème spécial et son point de
vue déterminé; elle n'emprunte aux autres sciences que leur secours et leurs
méthodes, mais non leurs théories. Ce secours des autres sciences est si
puissant, que sans lui le développement de la science des phénomènes de la
vie est impossible. La connaissance préalable des sciences physico-
chimiques n'est donc point accessoire à la biologie comme on le dit
ordinairement, mais au contraire elle lui est essentielle et fondamentale.
C'est pourquoi je pense qu'il convient d'appeler les sciences physico-
chimiques les sciences auxiliaires et non les sciences accessoires de la
physiologie. Nous verrons que l'anatomie devient aussi une science
auxiliaire de la physiologie, de même que la physiologie elle-même, qui
exige le secours de l'anatomie de toutes les sciences physico-chimiques,
devient la science la plus immédiatement auxiliaire de la médecine et
constitue sa vraie base scientifique.
L'application des sciences physico-chimiques à la physiologie et l'emploi
de leurs procédés comme instruments propres à analyser les phénomènes de
la vie, offrent un grand nombre de difficultés inhérentes, ainsi que nous
l'avons dit, à la mobilité et à la fugacité des phénomènes de la vie. C'est là
une cause de la spontanéité et de la mobilité dont jouissent les êtres vivants,
et c'est une circonstance qui rend les propriétés des corps organisés très-
difficiles à fixer et à étudier. Il importe de revenir ici un instant sur la nature
de ces difficultés, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le faire souvent dans
mes cours[20].
principes de leur science, veulent encore absorber la physiologie et la
réduire à de simples phénomènes physico-chimiques. Ils donnent de la vie
des explications ou des systèmes qui parfois séduisent par leur trompeuse
simplicité, mais qui dans tous les cas nuisent à la science biologique en y
introduisant une fausse direction et des erreurs qu'il faut ensuite longtemps
pour dissiper. En un mot, la biologie a son problème spécial et son point de
vue déterminé; elle n'emprunte aux autres sciences que leur secours et leurs
méthodes, mais non leurs théories. Ce secours des autres sciences est si
puissant, que sans lui le développement de la science des phénomènes de la
vie est impossible. La connaissance préalable des sciences physico-
chimiques n'est donc point accessoire à la biologie comme on le dit
ordinairement, mais au contraire elle lui est essentielle et fondamentale.
C'est pourquoi je pense qu'il convient d'appeler les sciences physico-
chimiques les sciences auxiliaires et non les sciences accessoires de la
physiologie. Nous verrons que l'anatomie devient aussi une science
auxiliaire de la physiologie, de même que la physiologie elle-même, qui
exige le secours de l'anatomie de toutes les sciences physico-chimiques,
devient la science la plus immédiatement auxiliaire de la médecine et
constitue sa vraie base scientifique.
L'application des sciences physico-chimiques à la physiologie et l'emploi
de leurs procédés comme instruments propres à analyser les phénomènes de
la vie, offrent un grand nombre de difficultés inhérentes, ainsi que nous
l'avons dit, à la mobilité et à la fugacité des phénomènes de la vie. C'est là
une cause de la spontanéité et de la mobilité dont jouissent les êtres vivants,
et c'est une circonstance qui rend les propriétés des corps organisés très-
difficiles à fixer et à étudier. Il importe de revenir ici un instant sur la nature
de ces difficultés, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le faire souvent dans
mes cours[20].
Page 132
Pour tout le monde un corps vivant diffère essentiellement dès l'abord
d'un corps brut au point de vue de l'expérimentation. D'un côté, le corps
brut n'a en lui aucune spontanéité; ses propriétés s'équilibrant avec les
conditions extérieures, il tombe bientôt, comme on le dit, en indifférence
physico-chimique, c'est-à-dire dans un équilibre stable avec ce qui l'entoure.
Dès lors toutes les modifications de phénomènes qu'il éprouvera
proviendront nécessairement de changements survenus dans les
circonstances ambiantes, et l'on conçoit qu'en tenant compte exactement de
ces circonstances, on soit sûr de posséder les conditions expérimentales qui
sont nécessaires à la conception d'une bonne expérience. Le corps vivant,
surtout chez les animaux élevés, ne tombe jamais en indifférence chimico-
physique avec le milieu extérieur, il possède un mouvement incessant, une
évolution organique en apparence spontanée et constante, et, bien que cette
évolution ait besoin des circonstances extérieures pour se manifester, elle en
est cependant indépendante dans sa marche et dans sa modalité. Ce qui le
prouve, c'est qu'on voit un être vivant naître, se développer, devenir malade
et mourir, sans que cependant les conditions du monde extérieur changent
pour l'observateur.
De ce qui précède il résulte que celui qui expérimente sur les corps bruts
peut, à l'aide de certains instruments, tels que le baromètre, le thermomètre,
l'hygromètre, se placer dans des conditions identiques et obtenir par
conséquent des expériences bien définies et semblables. Les physiologistes
et les médecins, avec raison, ont imité les physiciens et cherché à rendre
leurs expériences plus exactes en se servant des mêmes instruments qu'eux.
Mais on voit aussitôt que ces conditions extérieures, dont le changement
importe tant au physicien et au chimiste, sont d'une beaucoup plus faible
valeur pour le médecin. En effet, les modifications sont toujours sollicitées
dans les phénomènes des corps bruts, par un changement cosmique
extérieur, et il arrive parfois qu'une très-légère modification dans la
température ambiante ou dans la pression barométrique amène des
d'un corps brut au point de vue de l'expérimentation. D'un côté, le corps
brut n'a en lui aucune spontanéité; ses propriétés s'équilibrant avec les
conditions extérieures, il tombe bientôt, comme on le dit, en indifférence
physico-chimique, c'est-à-dire dans un équilibre stable avec ce qui l'entoure.
Dès lors toutes les modifications de phénomènes qu'il éprouvera
proviendront nécessairement de changements survenus dans les
circonstances ambiantes, et l'on conçoit qu'en tenant compte exactement de
ces circonstances, on soit sûr de posséder les conditions expérimentales qui
sont nécessaires à la conception d'une bonne expérience. Le corps vivant,
surtout chez les animaux élevés, ne tombe jamais en indifférence chimico-
physique avec le milieu extérieur, il possède un mouvement incessant, une
évolution organique en apparence spontanée et constante, et, bien que cette
évolution ait besoin des circonstances extérieures pour se manifester, elle en
est cependant indépendante dans sa marche et dans sa modalité. Ce qui le
prouve, c'est qu'on voit un être vivant naître, se développer, devenir malade
et mourir, sans que cependant les conditions du monde extérieur changent
pour l'observateur.
De ce qui précède il résulte que celui qui expérimente sur les corps bruts
peut, à l'aide de certains instruments, tels que le baromètre, le thermomètre,
l'hygromètre, se placer dans des conditions identiques et obtenir par
conséquent des expériences bien définies et semblables. Les physiologistes
et les médecins, avec raison, ont imité les physiciens et cherché à rendre
leurs expériences plus exactes en se servant des mêmes instruments qu'eux.
Mais on voit aussitôt que ces conditions extérieures, dont le changement
importe tant au physicien et au chimiste, sont d'une beaucoup plus faible
valeur pour le médecin. En effet, les modifications sont toujours sollicitées
dans les phénomènes des corps bruts, par un changement cosmique
extérieur, et il arrive parfois qu'une très-légère modification dans la
température ambiante ou dans la pression barométrique amène des
Page 133
changements importants dans les phénomènes des corps bruts. Mais les
phénomènes de la vie, chez l'homme et chez les animaux élevés, peuvent se
modifier sans qu'il arrive aucun changement cosmique extérieur
appréciable, et de légères modifications thermométriques et barométriques
n'exercent souvent aucune influence réelle sur les manifestations vitales; et,
bien qu'on ne puisse pas dire que ces influences cosmiques extérieures
soient essentiellement nulles, il arrive des circonstances où il serait presque
ridicule d'en tenir compte. Tel est le cas d'un expérimentateur qui, répétant
mes expériences de la piqûre du plancher du quatrième ventricule pour
produire le diabète artificiel, a cru faire preuve d'une plus grande exactitude,
en notant avec soin la pression barométrique au moment où il pratiquait
l'expérience!
Cependant si, au lieu d'expérimenter sur l'homme ou sur les animaux
supérieurs, nous expérimentons sur des êtres vivants inférieurs, animaux ou
végétaux, nous verrons que ces indications thermométriques, barométriques
et hygrométriques, qui avaient si peu d'importance pour les premiers,
doivent, au contraire, être tenues en très-sérieuse considération pour les
seconds. En effet, si pour des infusoires nous faisons varier les conditions
d'humidité, de chaleur et de pression atmosphérique, nous verrons les
manifestations vitales de ces êtres se modifier ou s'anéantir suivant les
variations plus ou moins considérables que nous introduirons dans les
influences cosmiques citées plus haut. Chez les végétaux et chez les
animaux à sang froid, nous voyons encore les conditions de température et
d'humidité du milieu cosmique jouer un très-grand rôle dans les
manifestations de la vie. C'est ce qu'on appelle l'influence des saisons, que
tout le monde connaît. Il n'y aurait donc en définitive que les animaux à
sang chaud et l'homme qui sembleraient se soustraire à ces influences
cosmiques et avoir des manifestations libres et indépendantes. Nous avons
déjà dit ailleurs que cette sorte d'indépendance des manifestations vitales de
l'homme et des animaux supérieurs est le résultat d'une perfection plus
phénomènes de la vie, chez l'homme et chez les animaux élevés, peuvent se
modifier sans qu'il arrive aucun changement cosmique extérieur
appréciable, et de légères modifications thermométriques et barométriques
n'exercent souvent aucune influence réelle sur les manifestations vitales; et,
bien qu'on ne puisse pas dire que ces influences cosmiques extérieures
soient essentiellement nulles, il arrive des circonstances où il serait presque
ridicule d'en tenir compte. Tel est le cas d'un expérimentateur qui, répétant
mes expériences de la piqûre du plancher du quatrième ventricule pour
produire le diabète artificiel, a cru faire preuve d'une plus grande exactitude,
en notant avec soin la pression barométrique au moment où il pratiquait
l'expérience!
Cependant si, au lieu d'expérimenter sur l'homme ou sur les animaux
supérieurs, nous expérimentons sur des êtres vivants inférieurs, animaux ou
végétaux, nous verrons que ces indications thermométriques, barométriques
et hygrométriques, qui avaient si peu d'importance pour les premiers,
doivent, au contraire, être tenues en très-sérieuse considération pour les
seconds. En effet, si pour des infusoires nous faisons varier les conditions
d'humidité, de chaleur et de pression atmosphérique, nous verrons les
manifestations vitales de ces êtres se modifier ou s'anéantir suivant les
variations plus ou moins considérables que nous introduirons dans les
influences cosmiques citées plus haut. Chez les végétaux et chez les
animaux à sang froid, nous voyons encore les conditions de température et
d'humidité du milieu cosmique jouer un très-grand rôle dans les
manifestations de la vie. C'est ce qu'on appelle l'influence des saisons, que
tout le monde connaît. Il n'y aurait donc en définitive que les animaux à
sang chaud et l'homme qui sembleraient se soustraire à ces influences
cosmiques et avoir des manifestations libres et indépendantes. Nous avons
déjà dit ailleurs que cette sorte d'indépendance des manifestations vitales de
l'homme et des animaux supérieurs est le résultat d'une perfection plus
Page 134
grande de leur organisme, mais non la preuve que les manifestations de la
vie chez ces êtres, physiologiquement plus parfaits, se trouvent soumises à
d'autres lois ou à d'autres causes. En effet, nous savons que ce sont les
éléments histologiques de nos organes qui expriment les phénomènes de la
vie; or, si ces éléments ne subissent pas de variations dans leurs fonctions
sous l'influence des variations de température, d'humidité et de pression de
l'atmosphère extérieure, c'est qu'ils se trouvent plongés dans un milieu
organique ou dans une atmosphère intérieure dont les conditions de
température, d'humidité et de pression ne changent pas avec les variations
du milieu cosmique. D'où il faut conclure qu'au fond les manifestations
vitales chez les animaux à sang chaud et chez l'homme sont également
soumises à des conditions physico-chimiques précises et déterminées.
En récapitulant tout ce que nous avons dit précédemment, on voit qu'il y
a dans tous les phénomènes naturels des conditions de milieu qui règlent
leurs manifestations phénoménales. Les conditions de notre milieu
cosmique règlent en général les phénomènes minéraux qui se passent à la
surface de la terre; mais les êtres organisés renferment en eux les conditions
particulières de leurs manifestations vitales, et, à mesure que l'organisme,
c'est-à-dire la machine vivante, se perfectionne, ses éléments organisés
devenant plus délicats, elle crée les conditions spéciales d'un milieu
organique qui s'isole de plus en plus du milieu cosmique. Nous retombons
ainsi dans la distinction que j'ai établie depuis longtemps et que je crois
très-féconde, à savoir, qu'il y a en physiologie deux milieux à considérer: le
milieu macrocosmique, général, et le milieu microcosmique, particulier à
l'être vivant; le dernier se trouve plus ou moins indépendant du premier
suivant le degré de perfectionnement de l'organisme. D'ailleurs ce que nous
voyons ici pour la machine vivante se conçoit facilement, puisqu'il en est de
même pour les machines brutes que l'homme crée. Ainsi, les modifications
climatériques n'ont aucune influence sur la marche d'une machine à vapeur,
quoique tout le monde sache que dans l'intérieur de cette machine il y a des
vie chez ces êtres, physiologiquement plus parfaits, se trouvent soumises à
d'autres lois ou à d'autres causes. En effet, nous savons que ce sont les
éléments histologiques de nos organes qui expriment les phénomènes de la
vie; or, si ces éléments ne subissent pas de variations dans leurs fonctions
sous l'influence des variations de température, d'humidité et de pression de
l'atmosphère extérieure, c'est qu'ils se trouvent plongés dans un milieu
organique ou dans une atmosphère intérieure dont les conditions de
température, d'humidité et de pression ne changent pas avec les variations
du milieu cosmique. D'où il faut conclure qu'au fond les manifestations
vitales chez les animaux à sang chaud et chez l'homme sont également
soumises à des conditions physico-chimiques précises et déterminées.
En récapitulant tout ce que nous avons dit précédemment, on voit qu'il y
a dans tous les phénomènes naturels des conditions de milieu qui règlent
leurs manifestations phénoménales. Les conditions de notre milieu
cosmique règlent en général les phénomènes minéraux qui se passent à la
surface de la terre; mais les êtres organisés renferment en eux les conditions
particulières de leurs manifestations vitales, et, à mesure que l'organisme,
c'est-à-dire la machine vivante, se perfectionne, ses éléments organisés
devenant plus délicats, elle crée les conditions spéciales d'un milieu
organique qui s'isole de plus en plus du milieu cosmique. Nous retombons
ainsi dans la distinction que j'ai établie depuis longtemps et que je crois
très-féconde, à savoir, qu'il y a en physiologie deux milieux à considérer: le
milieu macrocosmique, général, et le milieu microcosmique, particulier à
l'être vivant; le dernier se trouve plus ou moins indépendant du premier
suivant le degré de perfectionnement de l'organisme. D'ailleurs ce que nous
voyons ici pour la machine vivante se conçoit facilement, puisqu'il en est de
même pour les machines brutes que l'homme crée. Ainsi, les modifications
climatériques n'ont aucune influence sur la marche d'une machine à vapeur,
quoique tout le monde sache que dans l'intérieur de cette machine il y a des
Page 135
conditions précises de température, de pression et d'humidité qui règlent
mathématiquement tous ses mouvements. Nous pourrions donc aussi, pour
les machines brutes, distinguer un milieu macrocosmique et un milieu
microcosmique. Dans tous les cas, la perfection de la machine consistera à
être de plus en plus libre et indépendante, de façon à subir de moins en
moins les influences du milieu extérieur. La machine humaine sera d'autant
plus parfaite qu'elle se défendra mieux contre la pénétration des influences
du milieu extérieur; quand l'organisme vieillit et qu'il s'affaiblit, il devient
plus sensible aux influences extérieures du froid, du chaud, de l'humide,
ainsi qu'à toutes les autres influences climatériques en général.
En résumé, si nous voulons atteindre les conditions exactes des
manifestations vitales chez l'homme et chez les animaux supérieurs, ce n'est
point réellement dans le milieu cosmique extérieur qu'il faut chercher, mais
bien dans le milieu organique intérieur. C'est, en effet, dans l'étude de ces
conditions organiques intérieures, ainsi que nous l'avons dit souvent, que se
trouve l'explication directe et vraie des phénomènes de la vie, de la santé, de
la maladie et de la mort de l'organisme. Nous ne voyons à l'extérieur que la
résultante de toutes les actions intérieures du corps, qui nous apparaissent
alors comme le résultat d'une force vitale distincte n'ayant que des rapports
éloignés avec les conditions physico-chimiques du milieu extérieur et se
manifestant toujours comme une sorte de personnification organique douée
de tendances spécifiques. Nous avons dit ailleurs que la médecine antique
considéra l'influence du milieu cosmique, des eaux, des airs et des lieux; on
peut, en effet, tirer de là d'utiles indications pour l'hygiène et pour les
modifications morbides. Mais ce qui distinguera la médecine expérimentale
moderne, ce sera d'être fondée surtout sur la connaissance du milieu
intérieur dans lequel viennent agir les influences normales et morbides ainsi
que les influences médicamenteuses. Mais comment connaître ce milieu
intérieur de l'organisme si complexe chez l'homme et chez les animaux
supérieurs, si ce n'est en y descendant en quelque sorte et en y pénétrant au
mathématiquement tous ses mouvements. Nous pourrions donc aussi, pour
les machines brutes, distinguer un milieu macrocosmique et un milieu
microcosmique. Dans tous les cas, la perfection de la machine consistera à
être de plus en plus libre et indépendante, de façon à subir de moins en
moins les influences du milieu extérieur. La machine humaine sera d'autant
plus parfaite qu'elle se défendra mieux contre la pénétration des influences
du milieu extérieur; quand l'organisme vieillit et qu'il s'affaiblit, il devient
plus sensible aux influences extérieures du froid, du chaud, de l'humide,
ainsi qu'à toutes les autres influences climatériques en général.
En résumé, si nous voulons atteindre les conditions exactes des
manifestations vitales chez l'homme et chez les animaux supérieurs, ce n'est
point réellement dans le milieu cosmique extérieur qu'il faut chercher, mais
bien dans le milieu organique intérieur. C'est, en effet, dans l'étude de ces
conditions organiques intérieures, ainsi que nous l'avons dit souvent, que se
trouve l'explication directe et vraie des phénomènes de la vie, de la santé, de
la maladie et de la mort de l'organisme. Nous ne voyons à l'extérieur que la
résultante de toutes les actions intérieures du corps, qui nous apparaissent
alors comme le résultat d'une force vitale distincte n'ayant que des rapports
éloignés avec les conditions physico-chimiques du milieu extérieur et se
manifestant toujours comme une sorte de personnification organique douée
de tendances spécifiques. Nous avons dit ailleurs que la médecine antique
considéra l'influence du milieu cosmique, des eaux, des airs et des lieux; on
peut, en effet, tirer de là d'utiles indications pour l'hygiène et pour les
modifications morbides. Mais ce qui distinguera la médecine expérimentale
moderne, ce sera d'être fondée surtout sur la connaissance du milieu
intérieur dans lequel viennent agir les influences normales et morbides ainsi
que les influences médicamenteuses. Mais comment connaître ce milieu
intérieur de l'organisme si complexe chez l'homme et chez les animaux
supérieurs, si ce n'est en y descendant en quelque sorte et en y pénétrant au
Page 136
moyen de l'expérimentation appliquée aux corps vivants? Ce qui veut dire
que, pour analyser les phénomènes de la vie, il faut nécessairement pénétrer
dans les organismes vivants à l'aide des procédés de vivisection.
En résumé, c'est seulement dans les conditions physico-chimiques du
milieu intérieur que nous trouverons le déterminisme des phénomènes
extérieurs de la vie. La vie de l'organisme n'est qu'une résultante de toutes
les actions intimes; elle peut se montrer plus ou moins vive et plus ou moins
affaiblie et languissante, sans que rien dans le milieu extérieur puisse nous
l'expliquer parce qu'elle est réglée par les conditions du milieu intérieur.
C'est donc dans les propriétés physico-chimiques du milieu intérieur que
nous devons chercher les véritables bases de la physique et de la chimie
animales. Toutefois, nous verrons plus loin qu'il y a à considérer, outre les
conditions physico- chimiques indispensables à la manifestation de la vie,
des conditions physiologiques évolutives spéciales qui sont le quid
proprium de la science biologique. J'ai toujours beaucoup insisté sur cette
distinction, parce que je crois qu'elle est fondamentale, et que les
considérations physiologiques doivent être prédominantes dans un traité
d'expérimentation appliquée à la médecine. En effet, c'est là que nous
trouverons les différences dues aux influences de l'âge, du sexe, de l'espèce,
de la race, de l'état d'abstinence ou de digestion, etc. Cela nous amènera à
considérer dans l'organisme des réactions réciproques et simultanées du
milieu intérieur sur les organes, et des organes sur le milieu intérieur.
§ III. — De la vivisection.
On n'a pu découvrir les lois de la matière brute qu'en pénétrant dans les
corps ou dans les machines inertes, de même on ne pourra arriver à
connaître les lois et les propriétés de la matière vivante qu'en disloquant les
organismes vivants pour s'introduire dans leur milieu intérieur. Il faut donc
que, pour analyser les phénomènes de la vie, il faut nécessairement pénétrer
dans les organismes vivants à l'aide des procédés de vivisection.
En résumé, c'est seulement dans les conditions physico-chimiques du
milieu intérieur que nous trouverons le déterminisme des phénomènes
extérieurs de la vie. La vie de l'organisme n'est qu'une résultante de toutes
les actions intimes; elle peut se montrer plus ou moins vive et plus ou moins
affaiblie et languissante, sans que rien dans le milieu extérieur puisse nous
l'expliquer parce qu'elle est réglée par les conditions du milieu intérieur.
C'est donc dans les propriétés physico-chimiques du milieu intérieur que
nous devons chercher les véritables bases de la physique et de la chimie
animales. Toutefois, nous verrons plus loin qu'il y a à considérer, outre les
conditions physico- chimiques indispensables à la manifestation de la vie,
des conditions physiologiques évolutives spéciales qui sont le quid
proprium de la science biologique. J'ai toujours beaucoup insisté sur cette
distinction, parce que je crois qu'elle est fondamentale, et que les
considérations physiologiques doivent être prédominantes dans un traité
d'expérimentation appliquée à la médecine. En effet, c'est là que nous
trouverons les différences dues aux influences de l'âge, du sexe, de l'espèce,
de la race, de l'état d'abstinence ou de digestion, etc. Cela nous amènera à
considérer dans l'organisme des réactions réciproques et simultanées du
milieu intérieur sur les organes, et des organes sur le milieu intérieur.
§ III. — De la vivisection.
On n'a pu découvrir les lois de la matière brute qu'en pénétrant dans les
corps ou dans les machines inertes, de même on ne pourra arriver à
connaître les lois et les propriétés de la matière vivante qu'en disloquant les
organismes vivants pour s'introduire dans leur milieu intérieur. Il faut donc
Page 137
nécessairement, après avoir disséqué sur le mort, disséquer sur le vif, pour
mettre à découvert et voir fonctionner les parties intérieures ou cachées de
l'organisme; c'est à ces sortes d'opérations qu'on donne le nom de
vivisections, et sans ce mode d'investigation, il n'y a pas de physiologie ni
de médecine scientifique possibles: pour apprendre comment l'homme et les
animaux vivent, il est indispensable d'en voir mourir un grand nombre,
parce que les mécanismes de la vie ne peuvent se dévoiler et se prouver que
par la connaissance des mécanismes de la mort.
À toutes les époques on a senti cette vérité et, dès les temps les plus
anciens, on a pratiqué, dans la médecine, non-seulement des expériences
thérapeutiques, mais même des vivisections. On raconte que des rois de
Perse livraient les condamnés à mort aux médecins afin qu'ils fissent sur
eux des vivisections utiles à la médecine. Au dire de Galien, Attale III,
Philométor, qui régnait cent trente-sept ans avant Jésus-Christ, à Pergame,
expérimentait les poisons et les contre-poisons sur des criminels condamnés
à mort[21]. Celse rappelle et approuve les vivisections d'Hérophile et
d'Érasistrate pratiquées sur des criminels, par le consentement des
Ptolémées. Il n'est pas cruel, dit-il, d'imposer des supplices à quelques
coupables, supplices qui doivent profiter à des multitudes d'innocents
pendant le cours de tous les siècles[22]. Le grand-duc de Toscane fit
remettre à Fallope, professeur d'anatomie à Pise, un criminel avec
permission qu'il le fît mourir et qu'il le disséquât à son gré. Le condamné
ayant une fièvre quarte, Fallope voulut expérimenter l'influence des effets
de l'opium sur les paroxysmes. Il administra deux gros d'opium pendant
l'intermission; la mort survint à la deuxième expérimentation[23]. De
semblables exemples se sont retrouvés plusieurs fois, et l'on connaît
l'histoire de l'archer de Meudon[24], qui reçut sa grâce parce qu'on pratiqua
sur lui la néphrotomie avec succès. Les vivisections sur les animaux
remontent également très-loin. On peut considérer Galien comme le
fondateur des vivisections sur les animaux. Il institua ses expériences en
mettre à découvert et voir fonctionner les parties intérieures ou cachées de
l'organisme; c'est à ces sortes d'opérations qu'on donne le nom de
vivisections, et sans ce mode d'investigation, il n'y a pas de physiologie ni
de médecine scientifique possibles: pour apprendre comment l'homme et les
animaux vivent, il est indispensable d'en voir mourir un grand nombre,
parce que les mécanismes de la vie ne peuvent se dévoiler et se prouver que
par la connaissance des mécanismes de la mort.
À toutes les époques on a senti cette vérité et, dès les temps les plus
anciens, on a pratiqué, dans la médecine, non-seulement des expériences
thérapeutiques, mais même des vivisections. On raconte que des rois de
Perse livraient les condamnés à mort aux médecins afin qu'ils fissent sur
eux des vivisections utiles à la médecine. Au dire de Galien, Attale III,
Philométor, qui régnait cent trente-sept ans avant Jésus-Christ, à Pergame,
expérimentait les poisons et les contre-poisons sur des criminels condamnés
à mort[21]. Celse rappelle et approuve les vivisections d'Hérophile et
d'Érasistrate pratiquées sur des criminels, par le consentement des
Ptolémées. Il n'est pas cruel, dit-il, d'imposer des supplices à quelques
coupables, supplices qui doivent profiter à des multitudes d'innocents
pendant le cours de tous les siècles[22]. Le grand-duc de Toscane fit
remettre à Fallope, professeur d'anatomie à Pise, un criminel avec
permission qu'il le fît mourir et qu'il le disséquât à son gré. Le condamné
ayant une fièvre quarte, Fallope voulut expérimenter l'influence des effets
de l'opium sur les paroxysmes. Il administra deux gros d'opium pendant
l'intermission; la mort survint à la deuxième expérimentation[23]. De
semblables exemples se sont retrouvés plusieurs fois, et l'on connaît
l'histoire de l'archer de Meudon[24], qui reçut sa grâce parce qu'on pratiqua
sur lui la néphrotomie avec succès. Les vivisections sur les animaux
remontent également très-loin. On peut considérer Galien comme le
fondateur des vivisections sur les animaux. Il institua ses expériences en
Page 138
particulier sur des singes ou sur de jeunes porcs, et il décrivit les
instruments et les procédés employés pour l'expérimentation. Galien ne
pratiqua guère que des expériences du genre de celles que nous avons
appelées expériences perturbatrices, et qui consistent à blesser, à détruire ou
à enlever une partie afin de juger de son usage par le trouble que sa
soustraction produit. Galien a résumé les expériences faites avant lui, et il a
étudié par lui-même les effets de la destruction de la moelle épinière à des
hauteurs diverses, ceux de la perforation de la poitrine, d'un côté ou des
deux côtés à la fois; les effets de la section des nerfs qui se rendent aux
muscles intercostaux et de celle du nerf récurrent. Il a lié les artères, institué
des expériences sur le mécanisme de la déglutition[25]. Depuis Galien, il y
a toujours eu, de loin en loin, au milieu des systèmes médicaux, des
vivisecteurs éminents. C'est à ce titre que les noms des de Graaf, Harvey,
Aselli, Pecquet, Haller, etc., se sont transmis jusqu'à nous. De notre temps,
et surtout sous l'influence de Magendie, la vivisection est entrée
définitivement dans la physiologie et dans la médecine comme un procédé
d'étude habituel et indispensable.
Les préjugés qui se sont attachés au respect des cadavres ont pendant
très-longtemps arrêté le progrès de l'anatomie. De même la vivisection a
rencontré dans tous les temps des préjugés et des détracteurs. Nous n'avons
pas la prétention de détruire tous les préjugés dans le monde; nous n'avons
pas non plus à nous occuper ici de répondre aux arguments des détracteurs
des vivisections, puisque par là même ils nient la médecine expérimentale,
c'est-à- dire la médecine scientifique. Toutefois nous examinerons quelques
questions générales et nous poserons ensuite le but scientifique que se
proposent les vivisections.
D'abord a-t-on le droit de pratiquer des expériences et des vivisections
sur l'homme? Tous les jours le médecin fait des expériences thérapeutiques
sur ses malades, et tous les jours le chirurgien pratique des vivisections sur
instruments et les procédés employés pour l'expérimentation. Galien ne
pratiqua guère que des expériences du genre de celles que nous avons
appelées expériences perturbatrices, et qui consistent à blesser, à détruire ou
à enlever une partie afin de juger de son usage par le trouble que sa
soustraction produit. Galien a résumé les expériences faites avant lui, et il a
étudié par lui-même les effets de la destruction de la moelle épinière à des
hauteurs diverses, ceux de la perforation de la poitrine, d'un côté ou des
deux côtés à la fois; les effets de la section des nerfs qui se rendent aux
muscles intercostaux et de celle du nerf récurrent. Il a lié les artères, institué
des expériences sur le mécanisme de la déglutition[25]. Depuis Galien, il y
a toujours eu, de loin en loin, au milieu des systèmes médicaux, des
vivisecteurs éminents. C'est à ce titre que les noms des de Graaf, Harvey,
Aselli, Pecquet, Haller, etc., se sont transmis jusqu'à nous. De notre temps,
et surtout sous l'influence de Magendie, la vivisection est entrée
définitivement dans la physiologie et dans la médecine comme un procédé
d'étude habituel et indispensable.
Les préjugés qui se sont attachés au respect des cadavres ont pendant
très-longtemps arrêté le progrès de l'anatomie. De même la vivisection a
rencontré dans tous les temps des préjugés et des détracteurs. Nous n'avons
pas la prétention de détruire tous les préjugés dans le monde; nous n'avons
pas non plus à nous occuper ici de répondre aux arguments des détracteurs
des vivisections, puisque par là même ils nient la médecine expérimentale,
c'est-à- dire la médecine scientifique. Toutefois nous examinerons quelques
questions générales et nous poserons ensuite le but scientifique que se
proposent les vivisections.
D'abord a-t-on le droit de pratiquer des expériences et des vivisections
sur l'homme? Tous les jours le médecin fait des expériences thérapeutiques
sur ses malades, et tous les jours le chirurgien pratique des vivisections sur
Page 139
ses opérés. On peut donc expérimenter sur l'homme, mais dans quelles
limites? On a le devoir et par conséquent le droit de pratiquer sur l'homme
une expérience toutes les fois qu'elle peut lui sauver la vie, le guérir ou lui
procurer un avantage personnel. Le principe de moralité médicale et
chirurgicale consiste donc à ne jamais pratiquer sur un homme une
expérience qui ne pourrait que lui être nuisible à un degré quelconque, bien
que le résultat pût intéresser beaucoup la science, c'est-à-dire la santé des
autres. Mais cela n'empêche pas qu'en faisant les expériences et les
opérations toujours exclusivement au point de l'intérêt du malade qui les
subit, elles ne tournent en même temps au profit de la science. En effet, il ne
saurait en être autrement; un vieux médecin qui a souvent administré les
médicaments et qui a beaucoup traité de malades, sera plus expérimenté,
c'est-à-dire expérimentera mieux sur ses nouveaux malades parce qu'il s'est
instruit par les expériences qu'il a faites sur d'autres. Le chirurgien qui a
souvent pratiqué des opérations dans des cas divers s'instruira et se
perfectionnera expérimentalement. Donc, on le voit, l'instruction n'arrive
jamais que par l'expérience, et cela rentre tout à fait dans les définitions que
nous avons données au commencement de cette introduction.
Peut-on faire des expériences ou des vivisections sur les condamnés à
mort? On a cité des exemples analogues à celui que nous avons rappelé plus
haut, et dans lesquels on s'était permis des opérations dangereuses en
offrant aux condamnés leur grâce en échange. Les idées de la morale
moderne réprouvent ces tentatives; je partage complètement ces idées.
Cependant, je considère comme très-utile à la science et comme
parfaitement permis de faire des recherches sur les propriétés des tissus
aussitôt après la décapitation chez les suppliciés. Un helminthologiste fit
avaler à une femme condamnée à mort des larves de vers intestinaux, sans
qu'elle le sût, afin de voir après sa mort si les vers s'étaient développés dans
ses intestins[26]. D'autres ont fait des expériences analogues sur des
malades phthisiques devant bientôt succomber; il en est qui ont fait les
limites? On a le devoir et par conséquent le droit de pratiquer sur l'homme
une expérience toutes les fois qu'elle peut lui sauver la vie, le guérir ou lui
procurer un avantage personnel. Le principe de moralité médicale et
chirurgicale consiste donc à ne jamais pratiquer sur un homme une
expérience qui ne pourrait que lui être nuisible à un degré quelconque, bien
que le résultat pût intéresser beaucoup la science, c'est-à-dire la santé des
autres. Mais cela n'empêche pas qu'en faisant les expériences et les
opérations toujours exclusivement au point de l'intérêt du malade qui les
subit, elles ne tournent en même temps au profit de la science. En effet, il ne
saurait en être autrement; un vieux médecin qui a souvent administré les
médicaments et qui a beaucoup traité de malades, sera plus expérimenté,
c'est-à-dire expérimentera mieux sur ses nouveaux malades parce qu'il s'est
instruit par les expériences qu'il a faites sur d'autres. Le chirurgien qui a
souvent pratiqué des opérations dans des cas divers s'instruira et se
perfectionnera expérimentalement. Donc, on le voit, l'instruction n'arrive
jamais que par l'expérience, et cela rentre tout à fait dans les définitions que
nous avons données au commencement de cette introduction.
Peut-on faire des expériences ou des vivisections sur les condamnés à
mort? On a cité des exemples analogues à celui que nous avons rappelé plus
haut, et dans lesquels on s'était permis des opérations dangereuses en
offrant aux condamnés leur grâce en échange. Les idées de la morale
moderne réprouvent ces tentatives; je partage complètement ces idées.
Cependant, je considère comme très-utile à la science et comme
parfaitement permis de faire des recherches sur les propriétés des tissus
aussitôt après la décapitation chez les suppliciés. Un helminthologiste fit
avaler à une femme condamnée à mort des larves de vers intestinaux, sans
qu'elle le sût, afin de voir après sa mort si les vers s'étaient développés dans
ses intestins[26]. D'autres ont fait des expériences analogues sur des
malades phthisiques devant bientôt succomber; il en est qui ont fait les
Page 140
expériences sur eux-mêmes. Ces sortes d'expériences étant très-
intéressantes pour la science, et ne pouvant être concluantes que sur
l'homme, me semblent très- permises quand elles n'entraînent aucune
souffrance ni aucun inconvénient chez le sujet expérimenté. Car, il ne faut
pas s'y tromper, la morale ne défend pas de faire des expériences sur son
prochain ni sur soi-même; dans la pratique de la vie, les hommes ne font
que faire des expériences les uns sur les autres. La morale chrétienne ne
défend qu'une seule chose, c'est de faire du mal à son prochain. Donc, parmi
les expériences qu'on peut tenter sur l'homme, celles qui ne peuvent que
nuire sont défendues, celles qui sont innocentes sont permises, et celles qui
peuvent faire du bien sont commandées.
Maintenant se présente cette autre question. A-t-on le droit de faire des
expériences et des vivisections sur les animaux? Quant à moi, je pense
qu'on a ce droit d'une manière entière et absolue. Il serait bien étrange, en
effet, qu'on reconnût que l'homme a le droit de se servir des animaux pour
tous les usages de la vie, pour ses services domestiques, pour son
alimentation, et qu'on lui défendît de s'en servir pour s'instruire dans une
des sciences les plus utiles à l'humanité. Il n'y a pas à hésiter; la science de
la vie ne peut se constituer que par des expériences, et l'on ne peut sauver
de la mort des êtres vivants qu'après en avoir sacrifié d'autres. Il faut faire
les expériences sur les hommes ou sur les animaux. Or, je trouve que les
médecins font déjà trop d'expériences dangereuses sur les hommes avant de
les avoir étudiées soigneusement sur les animaux. Je n'admets pas qu'il soit
moral d'essayer sur les malades dans les hôpitaux des remèdes plus ou
moins dangereux ou actifs, sans qu'on les ait préalablement expérimentés
sur des chiens; car je prouverai plus loin que tout ce que l'on obtient chez
les animaux peut parfaitement être concluant pour l'homme quand on sait
bien expérimenter. Donc, s'il est immoral de faire sur un homme une
expérience dès qu'elle est dangereuse pour lui, quoique le résultat puisse
être utile aux autres, il est essentiellement moral de faire sur un animal des
intéressantes pour la science, et ne pouvant être concluantes que sur
l'homme, me semblent très- permises quand elles n'entraînent aucune
souffrance ni aucun inconvénient chez le sujet expérimenté. Car, il ne faut
pas s'y tromper, la morale ne défend pas de faire des expériences sur son
prochain ni sur soi-même; dans la pratique de la vie, les hommes ne font
que faire des expériences les uns sur les autres. La morale chrétienne ne
défend qu'une seule chose, c'est de faire du mal à son prochain. Donc, parmi
les expériences qu'on peut tenter sur l'homme, celles qui ne peuvent que
nuire sont défendues, celles qui sont innocentes sont permises, et celles qui
peuvent faire du bien sont commandées.
Maintenant se présente cette autre question. A-t-on le droit de faire des
expériences et des vivisections sur les animaux? Quant à moi, je pense
qu'on a ce droit d'une manière entière et absolue. Il serait bien étrange, en
effet, qu'on reconnût que l'homme a le droit de se servir des animaux pour
tous les usages de la vie, pour ses services domestiques, pour son
alimentation, et qu'on lui défendît de s'en servir pour s'instruire dans une
des sciences les plus utiles à l'humanité. Il n'y a pas à hésiter; la science de
la vie ne peut se constituer que par des expériences, et l'on ne peut sauver
de la mort des êtres vivants qu'après en avoir sacrifié d'autres. Il faut faire
les expériences sur les hommes ou sur les animaux. Or, je trouve que les
médecins font déjà trop d'expériences dangereuses sur les hommes avant de
les avoir étudiées soigneusement sur les animaux. Je n'admets pas qu'il soit
moral d'essayer sur les malades dans les hôpitaux des remèdes plus ou
moins dangereux ou actifs, sans qu'on les ait préalablement expérimentés
sur des chiens; car je prouverai plus loin que tout ce que l'on obtient chez
les animaux peut parfaitement être concluant pour l'homme quand on sait
bien expérimenter. Donc, s'il est immoral de faire sur un homme une
expérience dès qu'elle est dangereuse pour lui, quoique le résultat puisse
être utile aux autres, il est essentiellement moral de faire sur un animal des
Page 141
expériences, quoique douloureuses et dangereuses pour lui, dès qu'elles
peuvent être utiles pour l'homme.
Après tout cela, faudra-t-il se laisser émouvoir par les cris de sensibilité
qu'ont pu pousser les gens du monde ou par les objections qu'ont pu faire
les hommes étrangers aux idées scientifiques? Tous les sentiments sont
respectables, et je me garderai bien d'en jamais froisser aucun. Je les
explique très- bien, et c'est pour cela qu'ils ne m'arrêtent pas. Je comprends
parfaitement que les médecins qui se trouvent sous l'influence de certaines
idées fausses et à qui le sens scientifique manque, ne puissent passe rendre
compte de la nécessité des expériences et des vivisections pour constituer la
science biologique. Je comprends parfaitement aussi que les gens du
monde, qui sont mus par des idées tout à fait différentes de celles qui
animent le physiologiste, jugent tout autrement que lui les vivisections. Il ne
saurait en être autrement. Nous avons dit quelque part dans cette
introduction que, dans la science, c'est l'idée qui donne aux faits leur valeur
et leur signification. Il en est de même dans la morale, il en est de même
partout. Des faits identiques matériellement peuvent avoir une signification
morale opposée, suivant les idées auxquelles ils se rattachent. Le lâche
assassin, le héros et le guerrier plongent également le poignard dans le sein
de leur semblable. Qu'est-ce qui les distingue, si ce n'est l'idée qui dirige
leur bras? Le chirurgien, le physiologiste et Néron se livrent également à
des mutilations sur des êtres vivants. Qu'est-ce qui les distingue encore, si
ce n'est l'idée? Je n'essayerai donc pas, à l'exemple de Le Gallois[27], de
justifier les physiologistes du reproche de cruauté que leur adressent les
gens étrangers à la science; la différence des idées explique tout. Le
physiologiste n'est pas un homme du monde, c'est un savant, c'est un
homme qui est saisi et absorbé par une idée scientifique qu'il poursuit: il
n'entend plus les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne
voit que son idée et n'aperçoit que des organismes qui lui cachent des
problèmes qu'il veut découvrir. De même le chirurgien n'est pas arrêté par
peuvent être utiles pour l'homme.
Après tout cela, faudra-t-il se laisser émouvoir par les cris de sensibilité
qu'ont pu pousser les gens du monde ou par les objections qu'ont pu faire
les hommes étrangers aux idées scientifiques? Tous les sentiments sont
respectables, et je me garderai bien d'en jamais froisser aucun. Je les
explique très- bien, et c'est pour cela qu'ils ne m'arrêtent pas. Je comprends
parfaitement que les médecins qui se trouvent sous l'influence de certaines
idées fausses et à qui le sens scientifique manque, ne puissent passe rendre
compte de la nécessité des expériences et des vivisections pour constituer la
science biologique. Je comprends parfaitement aussi que les gens du
monde, qui sont mus par des idées tout à fait différentes de celles qui
animent le physiologiste, jugent tout autrement que lui les vivisections. Il ne
saurait en être autrement. Nous avons dit quelque part dans cette
introduction que, dans la science, c'est l'idée qui donne aux faits leur valeur
et leur signification. Il en est de même dans la morale, il en est de même
partout. Des faits identiques matériellement peuvent avoir une signification
morale opposée, suivant les idées auxquelles ils se rattachent. Le lâche
assassin, le héros et le guerrier plongent également le poignard dans le sein
de leur semblable. Qu'est-ce qui les distingue, si ce n'est l'idée qui dirige
leur bras? Le chirurgien, le physiologiste et Néron se livrent également à
des mutilations sur des êtres vivants. Qu'est-ce qui les distingue encore, si
ce n'est l'idée? Je n'essayerai donc pas, à l'exemple de Le Gallois[27], de
justifier les physiologistes du reproche de cruauté que leur adressent les
gens étrangers à la science; la différence des idées explique tout. Le
physiologiste n'est pas un homme du monde, c'est un savant, c'est un
homme qui est saisi et absorbé par une idée scientifique qu'il poursuit: il
n'entend plus les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne
voit que son idée et n'aperçoit que des organismes qui lui cachent des
problèmes qu'il veut découvrir. De même le chirurgien n'est pas arrêté par
Page 142
les cris et les sanglots les plus émouvants, parce qu'il ne voit que son idée et
le but de son opération. De même encore l'anatomiste ne sent pas qu'il est
dans un charnier horrible; sous l'influence d'une idée scientifique, il
poursuit avec délices un filet nerveux dans des chairs puantes et livides qui
seraient pour tout autre homme un objet de dégoût et d'horreur. D'après ce
qui précède, nous considérons comme oiseuses ou absurdes toutes
discussions sur les vivisections. Il est impossible que des hommes qui
jugent les faits avec des idées si différentes, puissent jamais s'entendre; et
comme il est impossible de satisfaire tout le monde, le savant ne doit avoir
souci que de l'opinion des savants qui le comprennent, et ne tirer de règle de
conduite que de sa propre conscience.
Le principe scientifique de la vivisection est d'ailleurs facile à saisir. Il
s'agit toujours, en effet, de séparer ou de modifier certaines parties de la
machine vivante, afin de les étudier, et de juger ainsi de leur usage ou de
leur utilité. La vivisection, considérée comme méthode analytique
d'investigation sur le vivant, comprend un grand nombre de degrés
successifs, car on peut avoir à agir soit sur les appareils organiques, soit sur
les organes, soit sur les tissus ou sur les éléments histologiques eux-mêmes.
Il y a des vivisections extemporanées et d'autres vivisections dans lesquelles
on produit des mutilations dont on étudie les suites en conservant les
animaux. D'autres fois la vivisection n'est qu'une autopsie faite sur le vif ou
une étude des propriétés des tissus immédiatement après la mort. Ces
procédés divers d'étude analytique des mécanismes de la vie, chez l'animal
vivant, sont indispensables, ainsi que nous le verrons, à la physiologie, à la
pathologie et à la thérapeutique. Toutefois, il ne faudrait pas croire que la
vivisection puisse constituer à elle seule toute la méthode expérimentale
appliquée à l'étude des phénomènes de la vie. La vivisection n'est qu'une
dissection anatomique sur le vivant; elle se combine nécessairement avec
tous les autres moyens physico-chimiques d'investigation qu'il s'agit de
porter dans l'organisme. Réduite à elle-même, la vivisection n'aurait qu'une
le but de son opération. De même encore l'anatomiste ne sent pas qu'il est
dans un charnier horrible; sous l'influence d'une idée scientifique, il
poursuit avec délices un filet nerveux dans des chairs puantes et livides qui
seraient pour tout autre homme un objet de dégoût et d'horreur. D'après ce
qui précède, nous considérons comme oiseuses ou absurdes toutes
discussions sur les vivisections. Il est impossible que des hommes qui
jugent les faits avec des idées si différentes, puissent jamais s'entendre; et
comme il est impossible de satisfaire tout le monde, le savant ne doit avoir
souci que de l'opinion des savants qui le comprennent, et ne tirer de règle de
conduite que de sa propre conscience.
Le principe scientifique de la vivisection est d'ailleurs facile à saisir. Il
s'agit toujours, en effet, de séparer ou de modifier certaines parties de la
machine vivante, afin de les étudier, et de juger ainsi de leur usage ou de
leur utilité. La vivisection, considérée comme méthode analytique
d'investigation sur le vivant, comprend un grand nombre de degrés
successifs, car on peut avoir à agir soit sur les appareils organiques, soit sur
les organes, soit sur les tissus ou sur les éléments histologiques eux-mêmes.
Il y a des vivisections extemporanées et d'autres vivisections dans lesquelles
on produit des mutilations dont on étudie les suites en conservant les
animaux. D'autres fois la vivisection n'est qu'une autopsie faite sur le vif ou
une étude des propriétés des tissus immédiatement après la mort. Ces
procédés divers d'étude analytique des mécanismes de la vie, chez l'animal
vivant, sont indispensables, ainsi que nous le verrons, à la physiologie, à la
pathologie et à la thérapeutique. Toutefois, il ne faudrait pas croire que la
vivisection puisse constituer à elle seule toute la méthode expérimentale
appliquée à l'étude des phénomènes de la vie. La vivisection n'est qu'une
dissection anatomique sur le vivant; elle se combine nécessairement avec
tous les autres moyens physico-chimiques d'investigation qu'il s'agit de
porter dans l'organisme. Réduite à elle-même, la vivisection n'aurait qu'une
Page 143
portée restreinte et pourrait même, dans certains cas, nous induire en erreur
sur le véritable rôle des organes. Par ces réserves je ne nie pas l'utilité ni
même la nécessité absolue de la vivisection dans l'étude des phénomènes de
la vie; je la déclare seulement insuffisante. En effet, nos instruments de
vivisection sont tellement grossiers et nos sens si imparfaits, que nous ne
pouvons atteindre dans l'organisme que des parties grossières et complexes.
La vivisection, sous le microscope, arriverait à une analyse bien plus fine,
mais elle offre de très- grandes difficultés et n'est applicable qu'à de très-
petits animaux. Mais, quand nous sommes arrivés aux limites de la
vivisection, nous avons d'autres moyens de pénétrer plus loin et de nous
adresser même aux parties élémentaires de l'organisme dans lesquelles
siègent les propriétés élémentaires des phénomènes vitaux. Ces moyens
sont les poisons que nous pouvons introduire dans la circulation et qui vont
porter leur action spécifique sur tel ou tel élément histologique. Les
empoisonnements localisés, ainsi que les ont déjà employés Fontana et J.
Müller, constituent de précieux moyens d'analyse physiologique. Les
poisons sont de véritables réactifs de la vie, des instruments d'une
délicatesse extrême qui vont disséquer les éléments vitaux. Je crois avoir
été le premier à considérer l'étude des poisons à ce point de vue, car je
pense que l'étude attentive des modificateurs histologiques doit former la
base commune de la physiologie générale, de la pathologie et de la
thérapeutique. En effet, c'est toujours aux éléments organiques qu'il faut
remonter pour trouver les explications vitales les plus simples.
En résumé, la vivisection est la dislocation de l'organisme vivant à l'aide
d'instruments et de procédés qui peuvent en isoler les différentes parties. Il
est facile de comprendre que cette dissection sur le vivant suppose la
dissection préalable sur le mort.
§ IV. De l'anatomie normale dans ses rapports avec la vivisection.
sur le véritable rôle des organes. Par ces réserves je ne nie pas l'utilité ni
même la nécessité absolue de la vivisection dans l'étude des phénomènes de
la vie; je la déclare seulement insuffisante. En effet, nos instruments de
vivisection sont tellement grossiers et nos sens si imparfaits, que nous ne
pouvons atteindre dans l'organisme que des parties grossières et complexes.
La vivisection, sous le microscope, arriverait à une analyse bien plus fine,
mais elle offre de très- grandes difficultés et n'est applicable qu'à de très-
petits animaux. Mais, quand nous sommes arrivés aux limites de la
vivisection, nous avons d'autres moyens de pénétrer plus loin et de nous
adresser même aux parties élémentaires de l'organisme dans lesquelles
siègent les propriétés élémentaires des phénomènes vitaux. Ces moyens
sont les poisons que nous pouvons introduire dans la circulation et qui vont
porter leur action spécifique sur tel ou tel élément histologique. Les
empoisonnements localisés, ainsi que les ont déjà employés Fontana et J.
Müller, constituent de précieux moyens d'analyse physiologique. Les
poisons sont de véritables réactifs de la vie, des instruments d'une
délicatesse extrême qui vont disséquer les éléments vitaux. Je crois avoir
été le premier à considérer l'étude des poisons à ce point de vue, car je
pense que l'étude attentive des modificateurs histologiques doit former la
base commune de la physiologie générale, de la pathologie et de la
thérapeutique. En effet, c'est toujours aux éléments organiques qu'il faut
remonter pour trouver les explications vitales les plus simples.
En résumé, la vivisection est la dislocation de l'organisme vivant à l'aide
d'instruments et de procédés qui peuvent en isoler les différentes parties. Il
est facile de comprendre que cette dissection sur le vivant suppose la
dissection préalable sur le mort.
§ IV. De l'anatomie normale dans ses rapports avec la vivisection.
Page 144
L'anatomie est la base nécessaire de toutes les recherches médicales
théoriques et pratiques. Le cadavre est l'organisme privé du mouvement
vital, et c'est naturellement dans l'étude des organes morts que l'on a
cherché la première explication des phénomènes de la vie, de même que
c'est dans l'étude des organes d'une machine en repos que l'on cherche
l'explication du jeu de la machine en mouvement. L'anatomie de l'homme
semblait donc devoir être la base de la physiologie et de la médecine
humaines. Cependant les préjugés s'opposèrent à la dissection des cadavres,
et l'on disséqua, à défaut de corps humains, des cadavres d'animaux aussi
rapprochés de l'homme que possible par leur organisation: c'est ainsi que
toute l'anatomie et la physiologie de Galien furent faites principalement sur
des singes. Galien pratiquait en même temps des dissections cadavériques et
des expériences sur les animaux vivants, ce qui prouve qu'il avait
parfaitement compris que la dissection cadavérique n'a d'intérêt qu'autant
qu'on la met en comparaison avec la dissection sur le vivant. De cette
manière, en effet, l'anatomie n'est que le premier pas de la physiologie.
L'anatomie est une science stérile par elle-même; elle n'a de raison d'être
que parce qu'il y a des hommes et des animaux vivants, sains et malades, et
qu'elle peut être utile à la physiologie et à la pathologie. Nous nous
bornerons à examiner ici les genres de services que, dans l'état actuel de nos
connaissances, l'anatomie, soit de l'homme, soit des animaux, peut rendre à
la physiologie et à la médecine. Cela m'a paru d'autant plus nécessaire qu'il
règne à ce sujet dans la science des idées différentes; il est bien entendu
que, pour juger ces questions, nous nous plaçons toujours à notre point de
vue de la physiologie et de la médecine expérimentales, qui forment la
science médicale vraiment active. Dans la biologie on peut admettre des
points de vue divers qui constituent, en quelque sorte, autant de sous-
sciences distinctes. En effet, chaque science n'est séparée d'une autre
science que parce qu'elle a un point de vue particulier et un problème
spécial. On peut distinguer dans la biologie normale le point de vue
théoriques et pratiques. Le cadavre est l'organisme privé du mouvement
vital, et c'est naturellement dans l'étude des organes morts que l'on a
cherché la première explication des phénomènes de la vie, de même que
c'est dans l'étude des organes d'une machine en repos que l'on cherche
l'explication du jeu de la machine en mouvement. L'anatomie de l'homme
semblait donc devoir être la base de la physiologie et de la médecine
humaines. Cependant les préjugés s'opposèrent à la dissection des cadavres,
et l'on disséqua, à défaut de corps humains, des cadavres d'animaux aussi
rapprochés de l'homme que possible par leur organisation: c'est ainsi que
toute l'anatomie et la physiologie de Galien furent faites principalement sur
des singes. Galien pratiquait en même temps des dissections cadavériques et
des expériences sur les animaux vivants, ce qui prouve qu'il avait
parfaitement compris que la dissection cadavérique n'a d'intérêt qu'autant
qu'on la met en comparaison avec la dissection sur le vivant. De cette
manière, en effet, l'anatomie n'est que le premier pas de la physiologie.
L'anatomie est une science stérile par elle-même; elle n'a de raison d'être
que parce qu'il y a des hommes et des animaux vivants, sains et malades, et
qu'elle peut être utile à la physiologie et à la pathologie. Nous nous
bornerons à examiner ici les genres de services que, dans l'état actuel de nos
connaissances, l'anatomie, soit de l'homme, soit des animaux, peut rendre à
la physiologie et à la médecine. Cela m'a paru d'autant plus nécessaire qu'il
règne à ce sujet dans la science des idées différentes; il est bien entendu
que, pour juger ces questions, nous nous plaçons toujours à notre point de
vue de la physiologie et de la médecine expérimentales, qui forment la
science médicale vraiment active. Dans la biologie on peut admettre des
points de vue divers qui constituent, en quelque sorte, autant de sous-
sciences distinctes. En effet, chaque science n'est séparée d'une autre
science que parce qu'elle a un point de vue particulier et un problème
spécial. On peut distinguer dans la biologie normale le point de vue
Page 145
zoologique, le point de vue anatomique simple et comparatif, le point de
vue physiologique spécial et général. La zoologie, donnant la description et
la classification des espèces, n'est qu'une science d'observation qui sert de
vestibule à la vraie science des animaux. Le zoologiste ne fait que
cataloguer les animaux d'après les caractères extérieurs et intérieurs de
forme, suivant les types et les lois que la nature lui présente dans la
formation de ces types. Le but du zoologiste est la classification des êtres
d'après une sorte de plan de création, et le problème se résume pour lui à
trouver la place exacte que doit occuper un animal dans une classification
donnée.
L'anatomie, ou science de l'organisation des animaux, a une relation plus
intime et plus nécessaire avec la physiologie. Cependant le point de vue
anatomique diffère du point de vue physiologique, en ce que l'anatomiste
veut expliquer l'anatomie par la physiologie, tandis que le physiologiste
cherche à expliquer la physiologie par l'anatomie, ce qui est bien différent.
Le point de vue anatomique a dominé la science depuis son début jusqu'à
nos jours, et il compte encore beaucoup de partisans. Tous les grands
anatomistes qui se sont placés à ce point de vue ont cependant contribué
puissamment au développement de la science physiologique, et Haller a
résumé cette idée de subordination de la physiologie à l'anatomie en
définissant la physiologie: anatomia animata. Je comprends facilement que
le principe anatomique devait se présenter nécessairement le premier, mais
je crois que ce principe est faux en voulant être exclusif, et qu'il est devenu
aujourd'hui nuisible à la physiologie, après lui avoir rendu de très-grands
services, que je ne conteste pas plus que personne. En effet, l'anatomie est
une science plus simple que la physiologie, et, par conséquent, elle doit lui
être subordonnée, au lieu de la dominer. Toute explication des phénomènes
de la vie basée exclusivement sur des considérations anatomiques est
nécessairement incomplète. Le grand Haller, qui a résumé cette grande
période anatomique de la physiologie dans ses immenses et admirables
vue physiologique spécial et général. La zoologie, donnant la description et
la classification des espèces, n'est qu'une science d'observation qui sert de
vestibule à la vraie science des animaux. Le zoologiste ne fait que
cataloguer les animaux d'après les caractères extérieurs et intérieurs de
forme, suivant les types et les lois que la nature lui présente dans la
formation de ces types. Le but du zoologiste est la classification des êtres
d'après une sorte de plan de création, et le problème se résume pour lui à
trouver la place exacte que doit occuper un animal dans une classification
donnée.
L'anatomie, ou science de l'organisation des animaux, a une relation plus
intime et plus nécessaire avec la physiologie. Cependant le point de vue
anatomique diffère du point de vue physiologique, en ce que l'anatomiste
veut expliquer l'anatomie par la physiologie, tandis que le physiologiste
cherche à expliquer la physiologie par l'anatomie, ce qui est bien différent.
Le point de vue anatomique a dominé la science depuis son début jusqu'à
nos jours, et il compte encore beaucoup de partisans. Tous les grands
anatomistes qui se sont placés à ce point de vue ont cependant contribué
puissamment au développement de la science physiologique, et Haller a
résumé cette idée de subordination de la physiologie à l'anatomie en
définissant la physiologie: anatomia animata. Je comprends facilement que
le principe anatomique devait se présenter nécessairement le premier, mais
je crois que ce principe est faux en voulant être exclusif, et qu'il est devenu
aujourd'hui nuisible à la physiologie, après lui avoir rendu de très-grands
services, que je ne conteste pas plus que personne. En effet, l'anatomie est
une science plus simple que la physiologie, et, par conséquent, elle doit lui
être subordonnée, au lieu de la dominer. Toute explication des phénomènes
de la vie basée exclusivement sur des considérations anatomiques est
nécessairement incomplète. Le grand Haller, qui a résumé cette grande
période anatomique de la physiologie dans ses immenses et admirables
Page 146
écrits, a été conduit à fonder une physiologie réduite à la fibre irritable et à
la fibre sensitive. Toute la partie humorale ou physico-chimique de la
physiologie, qui ne se dissèque pas et qui constitue ce que nous appelons
notre milieu intérieur, a été négligée et mise dans l'ombre. Le reproche que
j'adresse ici aux anatomistes qui veulent subordonner la physiologie à leur
point de vue, je l'adresserai de même aux chimistes et aux physiciens, qui
ont voulu en faire autant. Ils ont le même tort de vouloir subordonner la
physiologie, science plus complexe, à la chimie ou à la physique, qui sont
des sciences plus simples. Ce qui n'empêche pas que beaucoup de travaux
de chimie et de physique physiologiques, conçus d'après ce faux point de
vue, n'aient pu rendre de grands services à la physiologie.
En un mot, je considère que la physiologie, la plus complexe de toutes les
sciences, ne peut pas être expliquée complètement par l'anatomie.
L'anatomie n'est qu'une science auxiliaire de la physiologie, la plus
immédiatement nécessaire, j'en conviens, mais insuffisante à elle seule; à
moins de vouloir supposer que l'anatomie comprend tout, et que l'oxygène,
le chlorure de sodium et le fer qui se trouvent dans le corps sont des
éléments anatomiques de l'organisme. Des tentatives de ce genre ont été
renouvelées de nos jours par des anatomistes histologistes éminents. Je ne
partage pas ces vues, parce que c'est, ce me semble, établir une confusion
dans les sciences et amener l'obscurité au lieu de la clarté.
L'anatomiste, avons-nous dit plus haut, veut expliquer l'anatomie par la
physiologie; c'est-à-dire qu'il prend l'anatomie pour point de départ exclusif
et prétend en déduire directement toutes les fonctions, par la logique seule
et sans expériences. Je me suis déjà élevé contre les prétentions de ces
déductions anatomiques[28], en montrant qu'elles reposent sur une illusion
dont l'anatomiste ne se rend pas compte. En effet, il faut distinguer dans
l'anatomie deux ordres de choses: 1° les dispositions mécaniques passives
des divers organes et appareils qui, à ce point de vue, ne sont que de
la fibre sensitive. Toute la partie humorale ou physico-chimique de la
physiologie, qui ne se dissèque pas et qui constitue ce que nous appelons
notre milieu intérieur, a été négligée et mise dans l'ombre. Le reproche que
j'adresse ici aux anatomistes qui veulent subordonner la physiologie à leur
point de vue, je l'adresserai de même aux chimistes et aux physiciens, qui
ont voulu en faire autant. Ils ont le même tort de vouloir subordonner la
physiologie, science plus complexe, à la chimie ou à la physique, qui sont
des sciences plus simples. Ce qui n'empêche pas que beaucoup de travaux
de chimie et de physique physiologiques, conçus d'après ce faux point de
vue, n'aient pu rendre de grands services à la physiologie.
En un mot, je considère que la physiologie, la plus complexe de toutes les
sciences, ne peut pas être expliquée complètement par l'anatomie.
L'anatomie n'est qu'une science auxiliaire de la physiologie, la plus
immédiatement nécessaire, j'en conviens, mais insuffisante à elle seule; à
moins de vouloir supposer que l'anatomie comprend tout, et que l'oxygène,
le chlorure de sodium et le fer qui se trouvent dans le corps sont des
éléments anatomiques de l'organisme. Des tentatives de ce genre ont été
renouvelées de nos jours par des anatomistes histologistes éminents. Je ne
partage pas ces vues, parce que c'est, ce me semble, établir une confusion
dans les sciences et amener l'obscurité au lieu de la clarté.
L'anatomiste, avons-nous dit plus haut, veut expliquer l'anatomie par la
physiologie; c'est-à-dire qu'il prend l'anatomie pour point de départ exclusif
et prétend en déduire directement toutes les fonctions, par la logique seule
et sans expériences. Je me suis déjà élevé contre les prétentions de ces
déductions anatomiques[28], en montrant qu'elles reposent sur une illusion
dont l'anatomiste ne se rend pas compte. En effet, il faut distinguer dans
l'anatomie deux ordres de choses: 1° les dispositions mécaniques passives
des divers organes et appareils qui, à ce point de vue, ne sont que de
Page 147
véritables instruments de mécanique animale; 2° les éléments actifs ou
vitaux qui mettent en jeu ces divers appareils. L'anatomie cadavérique peut
bien rendre compte des dispositions mécaniques de l'organisme animal;
l'inspection du squelette montre bien un ensemble de leviers dont on
comprend l'action uniquement par leur arrangement. De même, pour le
système de canaux ou de tubes qui conduisent les liquides; et c'est ainsi que
les valvules des veines ont des usages mécaniques qui mirent Harvey sur les
traces de la découverte de la circulation du sang. Les réservoirs, les vessies,
les poches diverses dans lesquels séjournent des liquides sécrétés ou
excrétés, présentent des dispositions mécaniques qui nous indiquent plus ou
moins clairement les usages qu'ils doivent remplir, sans que nous soyons
obligés de recourir à des expériences sur le vivant pour le savoir. Mais il
faut remarquer que ces déductions mécaniques n'ont rien qui soit
absolument spécial aux fonctions d'un être vivant; partout nous déduirons
de même que des tuyaux sont destinés à conduire, que des réservoirs sont
destinés à contenir, que des leviers sont destinés à mouvoir.
Mais quand nous arrivons aux éléments actifs ou vitaux qui mettent en
jeu tous ces instruments passifs de l'organisation, alors l'anatomie
cadavérique n'apprend rien et ne peut rien apprendre. Toutes nos
connaissances à ce sujet nous arrivent nécessairement de l'expérience ou de
l'observation sur le vivant; et quand alors l'anatomiste croit faire des
déductions physiologiques par l'anatomie seule et sans expérience, il oublie
qu'il prend son point de départ dans cette même physiologie expérimentale
qu'il a l'air de dédaigner. Lorsqu'un anatomiste déduit, comme il le dit, les
fonctions des organes de leur texture, il ne fait qu'appliquer des
connaissances acquises sur le vivant pour interpréter ce qu'il voit sur le
mort; mais l'anatomie ne lui apprend rien en réalité; elle lui fournit
seulement un caractère de tissu. Ainsi, quand un anatomiste rencontre dans
une partie du corps des fibres musculaires, il en conclut qu'il y a
mouvement contractile; quand il rencontre des cellules glandulaires, il en
vitaux qui mettent en jeu ces divers appareils. L'anatomie cadavérique peut
bien rendre compte des dispositions mécaniques de l'organisme animal;
l'inspection du squelette montre bien un ensemble de leviers dont on
comprend l'action uniquement par leur arrangement. De même, pour le
système de canaux ou de tubes qui conduisent les liquides; et c'est ainsi que
les valvules des veines ont des usages mécaniques qui mirent Harvey sur les
traces de la découverte de la circulation du sang. Les réservoirs, les vessies,
les poches diverses dans lesquels séjournent des liquides sécrétés ou
excrétés, présentent des dispositions mécaniques qui nous indiquent plus ou
moins clairement les usages qu'ils doivent remplir, sans que nous soyons
obligés de recourir à des expériences sur le vivant pour le savoir. Mais il
faut remarquer que ces déductions mécaniques n'ont rien qui soit
absolument spécial aux fonctions d'un être vivant; partout nous déduirons
de même que des tuyaux sont destinés à conduire, que des réservoirs sont
destinés à contenir, que des leviers sont destinés à mouvoir.
Mais quand nous arrivons aux éléments actifs ou vitaux qui mettent en
jeu tous ces instruments passifs de l'organisation, alors l'anatomie
cadavérique n'apprend rien et ne peut rien apprendre. Toutes nos
connaissances à ce sujet nous arrivent nécessairement de l'expérience ou de
l'observation sur le vivant; et quand alors l'anatomiste croit faire des
déductions physiologiques par l'anatomie seule et sans expérience, il oublie
qu'il prend son point de départ dans cette même physiologie expérimentale
qu'il a l'air de dédaigner. Lorsqu'un anatomiste déduit, comme il le dit, les
fonctions des organes de leur texture, il ne fait qu'appliquer des
connaissances acquises sur le vivant pour interpréter ce qu'il voit sur le
mort; mais l'anatomie ne lui apprend rien en réalité; elle lui fournit
seulement un caractère de tissu. Ainsi, quand un anatomiste rencontre dans
une partie du corps des fibres musculaires, il en conclut qu'il y a
mouvement contractile; quand il rencontre des cellules glandulaires, il en
Page 148
conclut qu'il y a sécrétion; quand il rencontre des fibres nerveuses, il en
conclut qu'il y a sensibilité ou mouvement. Mais qu'est-ce qui lui a appris
que la fibre musculaire se contracte, que la cellule glandulaire sécrète, que
le nerf est sensible ou moteur, si ce n'est l'observation sur le vivant ou la
vivisection? Seulement, ayant remarqué que ces tissus contractiles
sécrétoires ou nerveux ont des formes anatomiques déterminées, il a établi
un rapport entre la forme de l'élément anatomique et ses fonctions; de telle
sorte que, quand il rencontre l'une, il conclut à l'autre. Mais, je le répète,
dans tout cela l'anatomie cadavérique n'apprend rien, elle n'a fait que
s'appuyer sur ce que la physiologie expérimentale lui enseigne; ce qui le
prouve clairement, c'est que là où la physiologie expérimentale n'a encore
rien appris, l'anatomiste ne sait rien interpréter par l'anatomie seule. Ainsi,
l'anatomie de la rate, des capsules surrénales et de la thyroïde, est aussi bien
connue que l'anatomie d'un muscle ou d'un nerf, et cependant l'anatomiste
est muet sur les usages de ces parties. Mais dès que le physiologiste aura
découvert quelque chose sur les fonctions de ces organes, alors l'anatomiste
mettra les propriétés physiologiques constatées en rapport avec les formes
anatomiques déterminées des éléments. Je dois en outre faire remarquer
que, dans ses localisations, l'anatomiste ne peut jamais aller au delà de ce
que lui apprend la physiologie, sous peine de tomber dans l'erreur. Ainsi, si
l'anatomiste avance, d'après ce que lui a appris la physiologie, que, quand il
y a des fibres musculaires, il y a contraction et mouvement, il ne saurait en
inférer que, là où il ne voit pas de fibre musculaire, il n'y a jamais
contraction ni mouvement. La physiologie expérimentale a prouvé, en effet,
que l'élément contractile a des formes variées parmi lesquelles il en est que
l'anatomiste n'a pas encore pu préciser.
En un mot, pour savoir quelque chose des fonctions de la vie, il faut les
étudier sur le vivant. L'anatomie ne donne que des caractères pour
reconnaître les tissus, mais elle n'apprend rien par elle-même sur leurs
propriétés vitales. Comment, en effet, la forme d'un élément nerveux nous
conclut qu'il y a sensibilité ou mouvement. Mais qu'est-ce qui lui a appris
que la fibre musculaire se contracte, que la cellule glandulaire sécrète, que
le nerf est sensible ou moteur, si ce n'est l'observation sur le vivant ou la
vivisection? Seulement, ayant remarqué que ces tissus contractiles
sécrétoires ou nerveux ont des formes anatomiques déterminées, il a établi
un rapport entre la forme de l'élément anatomique et ses fonctions; de telle
sorte que, quand il rencontre l'une, il conclut à l'autre. Mais, je le répète,
dans tout cela l'anatomie cadavérique n'apprend rien, elle n'a fait que
s'appuyer sur ce que la physiologie expérimentale lui enseigne; ce qui le
prouve clairement, c'est que là où la physiologie expérimentale n'a encore
rien appris, l'anatomiste ne sait rien interpréter par l'anatomie seule. Ainsi,
l'anatomie de la rate, des capsules surrénales et de la thyroïde, est aussi bien
connue que l'anatomie d'un muscle ou d'un nerf, et cependant l'anatomiste
est muet sur les usages de ces parties. Mais dès que le physiologiste aura
découvert quelque chose sur les fonctions de ces organes, alors l'anatomiste
mettra les propriétés physiologiques constatées en rapport avec les formes
anatomiques déterminées des éléments. Je dois en outre faire remarquer
que, dans ses localisations, l'anatomiste ne peut jamais aller au delà de ce
que lui apprend la physiologie, sous peine de tomber dans l'erreur. Ainsi, si
l'anatomiste avance, d'après ce que lui a appris la physiologie, que, quand il
y a des fibres musculaires, il y a contraction et mouvement, il ne saurait en
inférer que, là où il ne voit pas de fibre musculaire, il n'y a jamais
contraction ni mouvement. La physiologie expérimentale a prouvé, en effet,
que l'élément contractile a des formes variées parmi lesquelles il en est que
l'anatomiste n'a pas encore pu préciser.
En un mot, pour savoir quelque chose des fonctions de la vie, il faut les
étudier sur le vivant. L'anatomie ne donne que des caractères pour
reconnaître les tissus, mais elle n'apprend rien par elle-même sur leurs
propriétés vitales. Comment, en effet, la forme d'un élément nerveux nous
Page 149
indiquerait-elle les propriétés nerveuses qu'il transmet? comment la forme
d'une cellule du foie nous montrerait-elle qu'il s'y fait du sucre? comment la
forme d'un élément musculaire nous ferait-elle connaître la contraction
musculaire? Il n'y a là qu'une relation empirique que nous établissons par
l'observation comparative faite sur le vivant et sur le mort. Je me rappelle
avoir souvent entendu de Blainville s'efforcer dans ses cours de distinguer
ce qu'il fallait, suivant lui, appeler un substratum de ce qu'il fallait au
contraire nommer un organe. Dans un organe, suivant de Blainville, on
devait pouvoir comprendre un rapport mécanique nécessaire entre la
structure et la fonction. Ainsi, disait-il, d'après la forme des leviers osseux,
on conçoit un mouvement déterminé; d'après la disposition des conduits
sanguins, des réservoirs de liquides, des conduits excréteurs des glandes, on
comprend que des fluides soient mis en circulation ou retenus par des
dispositions mécaniques que l'on explique. Mais, pour l'encéphale, ajoutait-
il, il n'y a aucun rapport matériel à établir entre la structure du cerveau et la
nature des phénomènes intellectuels. Donc, concluait de Blainville, le
cerveau n'est pas l'organe de la pensée, il en est seulement le substratum. On
pourrait, si l'on veut, admettre la distinction de de Blainville, mais elle serait
générale et non limitée au cerveau. Si, en effet, nous comprenons qu'un
muscle inséré sur deux os puisse faire l'office mécanique d'une puissance
qui les rapproche, nous ne comprenons pas du tout comment le muscle se
contracte, et nous pouvons tout aussi bien dire que le muscle est le
substratum de la contraction. Si nous comprenons comment un liquide
sécrété s'écoule par les conduits d'une glande, nous ne pouvons avoir
aucune idée sur l'essence des phénomènes sécréteurs, et nous pouvons, tout
aussi bien dire que la glande est le substratum de la sécrétion. En résumé, le
point de vue anatomique est entièrement subordonné au point de vue
physiologique expérimental en tant qu'explication des phénomènes de la
vie. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, il y a deux choses dans
l'anatomie, les instruments de l'organisme et les agents essentiels de la vie.
d'une cellule du foie nous montrerait-elle qu'il s'y fait du sucre? comment la
forme d'un élément musculaire nous ferait-elle connaître la contraction
musculaire? Il n'y a là qu'une relation empirique que nous établissons par
l'observation comparative faite sur le vivant et sur le mort. Je me rappelle
avoir souvent entendu de Blainville s'efforcer dans ses cours de distinguer
ce qu'il fallait, suivant lui, appeler un substratum de ce qu'il fallait au
contraire nommer un organe. Dans un organe, suivant de Blainville, on
devait pouvoir comprendre un rapport mécanique nécessaire entre la
structure et la fonction. Ainsi, disait-il, d'après la forme des leviers osseux,
on conçoit un mouvement déterminé; d'après la disposition des conduits
sanguins, des réservoirs de liquides, des conduits excréteurs des glandes, on
comprend que des fluides soient mis en circulation ou retenus par des
dispositions mécaniques que l'on explique. Mais, pour l'encéphale, ajoutait-
il, il n'y a aucun rapport matériel à établir entre la structure du cerveau et la
nature des phénomènes intellectuels. Donc, concluait de Blainville, le
cerveau n'est pas l'organe de la pensée, il en est seulement le substratum. On
pourrait, si l'on veut, admettre la distinction de de Blainville, mais elle serait
générale et non limitée au cerveau. Si, en effet, nous comprenons qu'un
muscle inséré sur deux os puisse faire l'office mécanique d'une puissance
qui les rapproche, nous ne comprenons pas du tout comment le muscle se
contracte, et nous pouvons tout aussi bien dire que le muscle est le
substratum de la contraction. Si nous comprenons comment un liquide
sécrété s'écoule par les conduits d'une glande, nous ne pouvons avoir
aucune idée sur l'essence des phénomènes sécréteurs, et nous pouvons, tout
aussi bien dire que la glande est le substratum de la sécrétion. En résumé, le
point de vue anatomique est entièrement subordonné au point de vue
physiologique expérimental en tant qu'explication des phénomènes de la
vie. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, il y a deux choses dans
l'anatomie, les instruments de l'organisme et les agents essentiels de la vie.
Page 150
Les agents essentiels de la vie résident dans les propriétés vitales de nos
tissus qui ne peuvent être déterminés que par l'observation ou par
l'expérience sur le vivant. Ces agents sont les mêmes chez tous les animaux,
sans distinction de classe, de genre ni d'espèce. C'est là le domaine de
l'anatomie et de la physiologie générales. Ensuite viennent des instruments
de la vie qui ne sont autre chose que des appareils mécaniques ou des armes
dont la nature a pourvu chaque organisme d'une manière définie suivant sa
classe, son genre, son espèce. On pourrait même dire que ce sont ces
appareils spéciaux qui constituent l'espèce; car un lapin ne diffère d'un
chien que parce que l'un a des instruments organiques qui le forcent à
manger de l'herbe, et l'autre des organes qui l'obligent à manger de la chair.
Mais, quant aux phénomènes intimes de la vie, ce sont deux animaux
identiques. Le lapin est carnivore si on lui donne de la viande toute
préparée, et j'ai prouvé depuis longtemps qu'à jeun tous les animaux sont
carnivores.
L'anatomie comparée n'est qu'une zoologie intérieure; elle a pour objet de
classer les appareils ou instruments de la vie. Ces classifications
anatomiques doivent corroborer et rectifier les caractères tirés des formes
extérieures. C'est ainsi que la baleine, qui pourrait être placée parmi les
poissons en raison de sa forme extérieure, est rangée dans les mammifères à
cause de son organisation intérieure. L'anatomie comparée nous montre
encore que les dispositions des instruments de la vie sont entre eux dans des
rapports nécessaires et harmoniques avec l'ensemble de l'organisme. Ainsi
un animal qui a des griffes doit avoir les mâchoires, les dents et les
articulations des membres disposés d'une manière déterminée. Le génie de
Cuvier a développé ces vues et en a tiré une science nouvelle, la
paléontologie, qui reconstruit un animal entier d'après un fragment de son
squelette. L'objet de l'anatomie comparée est donc de nous montrer
l'harmonie fonctionnelle des instruments dont la nature a doué un animal et
de nous apprendre la modification nécessaire de ces instruments suivant les
tissus qui ne peuvent être déterminés que par l'observation ou par
l'expérience sur le vivant. Ces agents sont les mêmes chez tous les animaux,
sans distinction de classe, de genre ni d'espèce. C'est là le domaine de
l'anatomie et de la physiologie générales. Ensuite viennent des instruments
de la vie qui ne sont autre chose que des appareils mécaniques ou des armes
dont la nature a pourvu chaque organisme d'une manière définie suivant sa
classe, son genre, son espèce. On pourrait même dire que ce sont ces
appareils spéciaux qui constituent l'espèce; car un lapin ne diffère d'un
chien que parce que l'un a des instruments organiques qui le forcent à
manger de l'herbe, et l'autre des organes qui l'obligent à manger de la chair.
Mais, quant aux phénomènes intimes de la vie, ce sont deux animaux
identiques. Le lapin est carnivore si on lui donne de la viande toute
préparée, et j'ai prouvé depuis longtemps qu'à jeun tous les animaux sont
carnivores.
L'anatomie comparée n'est qu'une zoologie intérieure; elle a pour objet de
classer les appareils ou instruments de la vie. Ces classifications
anatomiques doivent corroborer et rectifier les caractères tirés des formes
extérieures. C'est ainsi que la baleine, qui pourrait être placée parmi les
poissons en raison de sa forme extérieure, est rangée dans les mammifères à
cause de son organisation intérieure. L'anatomie comparée nous montre
encore que les dispositions des instruments de la vie sont entre eux dans des
rapports nécessaires et harmoniques avec l'ensemble de l'organisme. Ainsi
un animal qui a des griffes doit avoir les mâchoires, les dents et les
articulations des membres disposés d'une manière déterminée. Le génie de
Cuvier a développé ces vues et en a tiré une science nouvelle, la
paléontologie, qui reconstruit un animal entier d'après un fragment de son
squelette. L'objet de l'anatomie comparée est donc de nous montrer
l'harmonie fonctionnelle des instruments dont la nature a doué un animal et
de nous apprendre la modification nécessaire de ces instruments suivant les
Page 151
diverses circonstances de la vie animale. Mais au fond de toutes ces
modifications, l'anatomie comparée nous montre toujours un plan uniforme
de création; c'est ainsi qu'une foule d'organes existent, non comme utiles à
la vie (souvent même ils sont nuisibles), mais comme caractères d'espèce ou
comme vestiges d'un même plan de composition organique. Le bois du cerf
n'a pas d'usage utile à la vie de l'animal; l'omoplate de l'orvet et la mamelle
chez les mâles, sont des vestiges d'organes devenus sans fonctions. La
nature, comme l'a dit Goethe, est un grand artiste; elle ajoute, pour
l'ornementation de la forme, des organes souvent inutiles pour la vie en elle-
même, de même qu'un architecte fait pour l'ornementation de son
monument des frises, des corniches et des tourillons qui n'ont aucun usage
pour l'habitation.
L'anatomie et la physiologie comparées ont donc pour objet de trouver
les lois morphologiques des appareils ou des organes dont l'ensemble
constitue les organismes. La physiologie comparée, en tant qu'elle déduit
les fonctions de la comparaison des organes, serait une science insuffisante
et fausse si elle repoussait l'expérimentation. Sans doute la comparaison des
formes des membres ou des appareils mécaniques de la vie de relation peut
nous donner des indications sur les usages de ces parties. Mais que peut
nous dire la forme du foie, du pancréas, sur les fonctions de ces organes?
L'expérience n'a-t-elle pas montré l'erreur de cette assimilation du pancréas
à une glande salivaire[29]? Que peut nous apprendre la forme du cerveau et
des nerfs sur leurs fonctions? Tout ce qu'on en sait a été appris par
l'expérimentation ou l'observation sur le vivant. Que pourra-t-on dire sur le
cerveau des poissons, par exemple, tant que l'expérimentation n'aura pas
débrouillé la question? En un mot, la déduction anatomique a donné ce
qu'elle pouvait donner, et vouloir rester dans cette voie exclusive, c'est
rester en arrière du progrès de la science, et croire qu'on peut imposer des
principes scientifiques sans vérification expérimentale; c'est, en un mot, un
reste de la scolastique du moyen âge. Mais, d'un autre côté, la physiologie
modifications, l'anatomie comparée nous montre toujours un plan uniforme
de création; c'est ainsi qu'une foule d'organes existent, non comme utiles à
la vie (souvent même ils sont nuisibles), mais comme caractères d'espèce ou
comme vestiges d'un même plan de composition organique. Le bois du cerf
n'a pas d'usage utile à la vie de l'animal; l'omoplate de l'orvet et la mamelle
chez les mâles, sont des vestiges d'organes devenus sans fonctions. La
nature, comme l'a dit Goethe, est un grand artiste; elle ajoute, pour
l'ornementation de la forme, des organes souvent inutiles pour la vie en elle-
même, de même qu'un architecte fait pour l'ornementation de son
monument des frises, des corniches et des tourillons qui n'ont aucun usage
pour l'habitation.
L'anatomie et la physiologie comparées ont donc pour objet de trouver
les lois morphologiques des appareils ou des organes dont l'ensemble
constitue les organismes. La physiologie comparée, en tant qu'elle déduit
les fonctions de la comparaison des organes, serait une science insuffisante
et fausse si elle repoussait l'expérimentation. Sans doute la comparaison des
formes des membres ou des appareils mécaniques de la vie de relation peut
nous donner des indications sur les usages de ces parties. Mais que peut
nous dire la forme du foie, du pancréas, sur les fonctions de ces organes?
L'expérience n'a-t-elle pas montré l'erreur de cette assimilation du pancréas
à une glande salivaire[29]? Que peut nous apprendre la forme du cerveau et
des nerfs sur leurs fonctions? Tout ce qu'on en sait a été appris par
l'expérimentation ou l'observation sur le vivant. Que pourra-t-on dire sur le
cerveau des poissons, par exemple, tant que l'expérimentation n'aura pas
débrouillé la question? En un mot, la déduction anatomique a donné ce
qu'elle pouvait donner, et vouloir rester dans cette voie exclusive, c'est
rester en arrière du progrès de la science, et croire qu'on peut imposer des
principes scientifiques sans vérification expérimentale; c'est, en un mot, un
reste de la scolastique du moyen âge. Mais, d'un autre côté, la physiologie
Page 152
comparée, en tant que s'appuyant sur l'expérience et en tant que cherchant
chez les animaux les propriétés des tissus ou des organes, ne me paraît pas
avoir une existence distincte comme science. Elle retombe nécessairement
dans la physiologie spéciale ou générale, puisque son but devient le même.
On ne distingue les diverses sciences biologiques entre elles que par le
but que l'on se propose ou par l'idée que l'on poursuit en les étudiant. Le
zoologiste et l'anatomiste comparateur voient l'ensemble des êtres vivants,
et ils cherchent à découvrir par l'étude des caractères extérieurs et intérieurs
de ces êtres les lois morphologiques de leur évolution et de leur
transformation. Le physiologiste se place à un tout autre point de vue: il ne
s'occupe que d'une seule chose, des propriétés de la matière vivante et du
mécanisme de la vie, sous quelque forme qu'elle se manifeste. Pour lui, il
n'y a plus ni genre ni espèce ni classe, il n'y a que des êtres vivants, et s'il en
choisit un pour ses études, c'est ordinairement pour la commodité de
l'expérimentation. Le physiologiste suit encore une idée différente de celle
de l'anatomiste; ce dernier, ainsi que nous l'avons vu, veut déduire la vie
exclusivement de l'anatomie; il adopte, par conséquent, un plan anatomique.
Le physiologiste adopte un autre plan et suit une conception différente: au
lieu de procéder de l'organe pour arriver à la fonction, il doit partir du
phénomène physiologique et en rechercher l'explication dans l'organisme.
Alors le physiologiste appelle à son secours pour résoudre le problème vital
toutes les sciences; l'anatomie, la physique, la chimie, qui sont toutes des
auxiliaires qui servent d'instruments indispensables à l'investigation. Il faut
donc nécessairement connaître assez ces diverses sciences pour savoir
toutes les ressources qu'on en peut tirer. Ajoutons en terminant que de tous
les points de vue de la biologie, la physiologie expérimentale constitue à
elle seule la science vitale active, parce qu'en déterminant les conditions
d'existence des phénomènes de la vie, elle arrivera à s'en rendre maître et à
les régir par la connaissance des lois qui leur sont spéciales.
chez les animaux les propriétés des tissus ou des organes, ne me paraît pas
avoir une existence distincte comme science. Elle retombe nécessairement
dans la physiologie spéciale ou générale, puisque son but devient le même.
On ne distingue les diverses sciences biologiques entre elles que par le
but que l'on se propose ou par l'idée que l'on poursuit en les étudiant. Le
zoologiste et l'anatomiste comparateur voient l'ensemble des êtres vivants,
et ils cherchent à découvrir par l'étude des caractères extérieurs et intérieurs
de ces êtres les lois morphologiques de leur évolution et de leur
transformation. Le physiologiste se place à un tout autre point de vue: il ne
s'occupe que d'une seule chose, des propriétés de la matière vivante et du
mécanisme de la vie, sous quelque forme qu'elle se manifeste. Pour lui, il
n'y a plus ni genre ni espèce ni classe, il n'y a que des êtres vivants, et s'il en
choisit un pour ses études, c'est ordinairement pour la commodité de
l'expérimentation. Le physiologiste suit encore une idée différente de celle
de l'anatomiste; ce dernier, ainsi que nous l'avons vu, veut déduire la vie
exclusivement de l'anatomie; il adopte, par conséquent, un plan anatomique.
Le physiologiste adopte un autre plan et suit une conception différente: au
lieu de procéder de l'organe pour arriver à la fonction, il doit partir du
phénomène physiologique et en rechercher l'explication dans l'organisme.
Alors le physiologiste appelle à son secours pour résoudre le problème vital
toutes les sciences; l'anatomie, la physique, la chimie, qui sont toutes des
auxiliaires qui servent d'instruments indispensables à l'investigation. Il faut
donc nécessairement connaître assez ces diverses sciences pour savoir
toutes les ressources qu'on en peut tirer. Ajoutons en terminant que de tous
les points de vue de la biologie, la physiologie expérimentale constitue à
elle seule la science vitale active, parce qu'en déterminant les conditions
d'existence des phénomènes de la vie, elle arrivera à s'en rendre maître et à
les régir par la connaissance des lois qui leur sont spéciales.
Page 153
§ V. — De l'anatomie pathologique et des sections cadavériques dans
leurs rapports avec la vivisection.
Ce que nous avons dit dans le paragraphe précédent de l'anatomie et de la
physiologie normales peut se répéter pour l'anatomie et la physiologie
considérées dans l'état pathologique. Nous trouvons également les trois
points de vue qui apparaissent successivement: le point de vue taxonomique
ou nosologique, le point de vue anatomique et le point de vue
physiologique. Nous ne pouvons entrer ici dans l'examen détaillé de ces
questions qui ne comprendraient ni plus ni moins que l'histoire entière de la
science médicale. Nous nous bornerons à indiquer notre idée en quelques
mots.
En même temps qu'on a observé et décrit les maladies, on a dû chercher à
les classer, comme on a cherché à classer les animaux, et exactement
d'après les mêmes principes des méthodes artificielles ou naturelles. Pinel a
appliqué en pathologie la classification naturelle introduite en botanique par
de Jussieu et en zoologie par Cuvier. Il suffira de citer la première phrase de
la Nosographie de Pinel: «Une maladie étant donnée, trouver sa place dans
un cadre nosologique[30].» Personne, je pense, ne considérera que ce but
doive être celui de la médecine entière; ce n'est donc là qu'un point de vue
partiel, le point de vue taxonomique.
Après la nosologie est venu le point de vue anatomique, c'est-à- dire,
qu'après avoir considéré les maladies comme des espèces morbides, on a
voulu les localiser anatomiquement. On a pensé que, de même qu'il y avait
une organisation normale qui devait rendre compte des phénomènes vitaux
à l'état normal, il devait y avoir une organisation anormale qui rendait
compte des phénomènes morbides. Bien que le point de vue anatomo-
pathologique puisse déjà être reconnu dans Morgagni et Bonnet, cependant
c'est dans ce siècle surtout, sous l'influence de Broussais et de Laënnec, que
leurs rapports avec la vivisection.
Ce que nous avons dit dans le paragraphe précédent de l'anatomie et de la
physiologie normales peut se répéter pour l'anatomie et la physiologie
considérées dans l'état pathologique. Nous trouvons également les trois
points de vue qui apparaissent successivement: le point de vue taxonomique
ou nosologique, le point de vue anatomique et le point de vue
physiologique. Nous ne pouvons entrer ici dans l'examen détaillé de ces
questions qui ne comprendraient ni plus ni moins que l'histoire entière de la
science médicale. Nous nous bornerons à indiquer notre idée en quelques
mots.
En même temps qu'on a observé et décrit les maladies, on a dû chercher à
les classer, comme on a cherché à classer les animaux, et exactement
d'après les mêmes principes des méthodes artificielles ou naturelles. Pinel a
appliqué en pathologie la classification naturelle introduite en botanique par
de Jussieu et en zoologie par Cuvier. Il suffira de citer la première phrase de
la Nosographie de Pinel: «Une maladie étant donnée, trouver sa place dans
un cadre nosologique[30].» Personne, je pense, ne considérera que ce but
doive être celui de la médecine entière; ce n'est donc là qu'un point de vue
partiel, le point de vue taxonomique.
Après la nosologie est venu le point de vue anatomique, c'est-à- dire,
qu'après avoir considéré les maladies comme des espèces morbides, on a
voulu les localiser anatomiquement. On a pensé que, de même qu'il y avait
une organisation normale qui devait rendre compte des phénomènes vitaux
à l'état normal, il devait y avoir une organisation anormale qui rendait
compte des phénomènes morbides. Bien que le point de vue anatomo-
pathologique puisse déjà être reconnu dans Morgagni et Bonnet, cependant
c'est dans ce siècle surtout, sous l'influence de Broussais et de Laënnec, que
Page 154
l'anatomie pathologique a été créée systématiquement. On a fait l'anatomie
pathologique comparée des maladies et l'on a classé les altérations des
tissus.
Mais on a voulu de plus mettre les altérations en rapport avec les
phénomènes morbides et déduire, en quelque sorte, les seconds des
premières. Là se sont présentés les mêmes problèmes que pour l'anatomie
comparée normale. Quand il s'est agi d'altérations morbides apportant des
modifications physiques ou mécaniques dans une fonction, comme par
exemple une compression vasculaire, une lésion mécanique d'un membre,
on a pu comprendre la relation qui rattachait le symptôme morbide à sa
cause et établir ce qu'on appelle le diagnostic rationnel. Laënnec, un de mes
prédécesseurs dans la chaire de médecine du Collége de France, s'est
immortalisé dans cette voie par la précision qu'il a donnée au diagnostic
physique des maladies du coeur et du poumon. Mais ce diagnostic n'était
plus possible quand il s'est agi de maladies dont les altérations étaient
imperceptibles à nos moyens d'investigation et résidaient dans les éléments
organiques. Alors, ne pouvant plus établir de rapport anatomique, on disait
que la maladie était essentielle, c'est-à-dire sans lésion; ce qui est absurde,
car c'est admettre un effet sans cause. On a donc compris qu'il fallait, pour
trouver l'explication des maladies, porter l'investigation dans les parties les
plus déliées de l'organisme où siège la vie. Cette ère nouvelle de l'anatomie
microscopique pathologique a été inaugurée en Allemagne par Johannes
Müller[31], et un professeur illustre de Berlin, Virchow, a systématisé dans
ces derniers temps la pathologie microscopique[32]. On a donc tiré des
altérations des tissus des caractères propres à définir les maladies, mais on
s'est servi aussi de ces altérations pour expliquer les symptômes des
maladies. On a créé, à ce propos, la dénomination de physiologie
pathologique pour désigner cette sorte de fonction pathologique en rapport
avec l'anatomie anormale. Je n'examinerai pas ici si ces expressions
d'anatomie pathologique et de physiologie pathologique sont bien choisies,
pathologique comparée des maladies et l'on a classé les altérations des
tissus.
Mais on a voulu de plus mettre les altérations en rapport avec les
phénomènes morbides et déduire, en quelque sorte, les seconds des
premières. Là se sont présentés les mêmes problèmes que pour l'anatomie
comparée normale. Quand il s'est agi d'altérations morbides apportant des
modifications physiques ou mécaniques dans une fonction, comme par
exemple une compression vasculaire, une lésion mécanique d'un membre,
on a pu comprendre la relation qui rattachait le symptôme morbide à sa
cause et établir ce qu'on appelle le diagnostic rationnel. Laënnec, un de mes
prédécesseurs dans la chaire de médecine du Collége de France, s'est
immortalisé dans cette voie par la précision qu'il a donnée au diagnostic
physique des maladies du coeur et du poumon. Mais ce diagnostic n'était
plus possible quand il s'est agi de maladies dont les altérations étaient
imperceptibles à nos moyens d'investigation et résidaient dans les éléments
organiques. Alors, ne pouvant plus établir de rapport anatomique, on disait
que la maladie était essentielle, c'est-à-dire sans lésion; ce qui est absurde,
car c'est admettre un effet sans cause. On a donc compris qu'il fallait, pour
trouver l'explication des maladies, porter l'investigation dans les parties les
plus déliées de l'organisme où siège la vie. Cette ère nouvelle de l'anatomie
microscopique pathologique a été inaugurée en Allemagne par Johannes
Müller[31], et un professeur illustre de Berlin, Virchow, a systématisé dans
ces derniers temps la pathologie microscopique[32]. On a donc tiré des
altérations des tissus des caractères propres à définir les maladies, mais on
s'est servi aussi de ces altérations pour expliquer les symptômes des
maladies. On a créé, à ce propos, la dénomination de physiologie
pathologique pour désigner cette sorte de fonction pathologique en rapport
avec l'anatomie anormale. Je n'examinerai pas ici si ces expressions
d'anatomie pathologique et de physiologie pathologique sont bien choisies,
Page 155
je dirai seulement que cette anatomie pathologique dont on déduit les
phénomènes pathologiques est sujette aux mêmes objections d'insuffisance
que j'ai faites précédemment à l'anatomie normale. D'abord, l'anatomo-
pathologiste suppose démontré que toutes les altérations anatomiques sont
toujours primitives, ce que je n'admets pas, croyant, au contraire, que très-
souvent l'altération pathologique est consécutive et qu'elle est la
conséquence ou le fruit de la maladie, au lieu d'en être le germe; ce qui
n'empêche pas que ce produit ne puisse devenir ensuite un germe morbide
pour d'autres symptômes. Je n'admettrai donc pas que les cellules ou les
fibres des tissus soient toujours primitivement atteintes; une altération
morbide physico-chimique du milieu organique pouvant à elle seule amener
le phénomène morbide à la manière d'un symptôme toxique qui survient
sans lésion primitive des tissus, et par la seule altération du milieu.
Le point de vue anatomique est donc tout à fait insuffisant et les
altérations que l'on constate dans les cadavres après la mort donnent bien
plutôt des caractères pour reconnaître et classer les maladies que des lésions
capables d'expliquer la mort. Il est même singulier de voir combien les
médecins en général se préoccupent peu de ce dernier point de vue qui est
le vrai point de vue physiologique. Quand un médecin fait une autopsie de
fièvre typhoïde, par exemple, il constate les lésions intestinales et est
satisfait. Mais, en réalité, cela ne lui explique absolument rien ni sur la
cause de la maladie, ni sur l'action des médicaments, ni sur la raison de la
mort. L'anatomie microscopique n'en apprend pas davantage, car, quand un
individu meurt de tubercules, de pneumonie, de fièvre typhoïde, les lésions
microscopiques qu'on trouve après la mort existaient avant et souvent
depuis longtemps, la mort n'est pas expliquée par les éléments du tubercule
ni par ceux des plaques intestinales, ni par ceux d'autres produits morbides;
la mort ne peut être en effet comprise que parce que quelque élément
histologique a perdu ses propriétés physiologiques, ce qui a amené à sa
suite la dislocation des phénomènes vitaux. Mais il faudrait, pour saisir les
phénomènes pathologiques est sujette aux mêmes objections d'insuffisance
que j'ai faites précédemment à l'anatomie normale. D'abord, l'anatomo-
pathologiste suppose démontré que toutes les altérations anatomiques sont
toujours primitives, ce que je n'admets pas, croyant, au contraire, que très-
souvent l'altération pathologique est consécutive et qu'elle est la
conséquence ou le fruit de la maladie, au lieu d'en être le germe; ce qui
n'empêche pas que ce produit ne puisse devenir ensuite un germe morbide
pour d'autres symptômes. Je n'admettrai donc pas que les cellules ou les
fibres des tissus soient toujours primitivement atteintes; une altération
morbide physico-chimique du milieu organique pouvant à elle seule amener
le phénomène morbide à la manière d'un symptôme toxique qui survient
sans lésion primitive des tissus, et par la seule altération du milieu.
Le point de vue anatomique est donc tout à fait insuffisant et les
altérations que l'on constate dans les cadavres après la mort donnent bien
plutôt des caractères pour reconnaître et classer les maladies que des lésions
capables d'expliquer la mort. Il est même singulier de voir combien les
médecins en général se préoccupent peu de ce dernier point de vue qui est
le vrai point de vue physiologique. Quand un médecin fait une autopsie de
fièvre typhoïde, par exemple, il constate les lésions intestinales et est
satisfait. Mais, en réalité, cela ne lui explique absolument rien ni sur la
cause de la maladie, ni sur l'action des médicaments, ni sur la raison de la
mort. L'anatomie microscopique n'en apprend pas davantage, car, quand un
individu meurt de tubercules, de pneumonie, de fièvre typhoïde, les lésions
microscopiques qu'on trouve après la mort existaient avant et souvent
depuis longtemps, la mort n'est pas expliquée par les éléments du tubercule
ni par ceux des plaques intestinales, ni par ceux d'autres produits morbides;
la mort ne peut être en effet comprise que parce que quelque élément
histologique a perdu ses propriétés physiologiques, ce qui a amené à sa
suite la dislocation des phénomènes vitaux. Mais il faudrait, pour saisir les
Page 156
lésions physiologiques dans leurs rapports avec le mécanisme de la mort,
faire des autopsies de cadavres aussitôt après la mort, ce qui n'est pas
possible. C'est donc pourquoi il faut pratiquer des expériences sur les
animaux et placer nécessairement la médecine au point de vue expérimental
si l'on veut fonder une médecine vraiment scientifique qui embrasse
logiquement la physiologie, la pathologie et la thérapeutique. Je m'efforce
de marcher depuis un grand nombre d'années dans cette direction[33]. Mais
le point de vue de la médecine expérimentale est très-complexe en ce sens
qu'il est physiologique et qu'il comprend l'explication des phénomènes
pathologiques par la physique et par la chimie aussi bien que par l'anatomie.
Je reproduirai d'ailleurs, à propos de l'anatomie pathologique, ce que j'ai dit
à propos de l'anatomie normale, à savoir, que l'anatomie n'apprend rien par
elle-même sans l'observation sur le vivant. Il faut donc instituer pour la
pathologie une vivisection pathologique, c'est-à-dire qu'il faut créer des
maladies chez les animaux et les sacrifier à diverses périodes de ces
maladies. On pourra ainsi étudier sur le vivant les modifications des
propriétés physiologiques des tissus, ainsi que les altérations des éléments
ou des milieux. Quand l'animal mourra, il faudra faire l'autopsie
immédiatement après la mort, absolument comme s'il s'agissait de ces
maladies instantanées qu'on appelle des empoisonnements; car, au fond, il
n'y a pas de différences dans l'étude des actions physiologiques, morbides,
toxiques, ou médicamenteuses. En un mot, le médecin ne doit pas s'en tenir
à l'anatomie pathologique seule pour expliquer la maladie; il part de
l'observation du malade et explique ensuite la maladie par la physiologie
aidée de l'anatomie pathologique et de toutes les sciences auxiliaires dont se
sert l'investigateur des phénomènes biologiques.
§ VI. — De la diversité des animaux soumis à l'expérimentation; de la
variabilité des conditions organiques dans lesquelles ils s'offrent à
l'expérimentateur.
faire des autopsies de cadavres aussitôt après la mort, ce qui n'est pas
possible. C'est donc pourquoi il faut pratiquer des expériences sur les
animaux et placer nécessairement la médecine au point de vue expérimental
si l'on veut fonder une médecine vraiment scientifique qui embrasse
logiquement la physiologie, la pathologie et la thérapeutique. Je m'efforce
de marcher depuis un grand nombre d'années dans cette direction[33]. Mais
le point de vue de la médecine expérimentale est très-complexe en ce sens
qu'il est physiologique et qu'il comprend l'explication des phénomènes
pathologiques par la physique et par la chimie aussi bien que par l'anatomie.
Je reproduirai d'ailleurs, à propos de l'anatomie pathologique, ce que j'ai dit
à propos de l'anatomie normale, à savoir, que l'anatomie n'apprend rien par
elle-même sans l'observation sur le vivant. Il faut donc instituer pour la
pathologie une vivisection pathologique, c'est-à-dire qu'il faut créer des
maladies chez les animaux et les sacrifier à diverses périodes de ces
maladies. On pourra ainsi étudier sur le vivant les modifications des
propriétés physiologiques des tissus, ainsi que les altérations des éléments
ou des milieux. Quand l'animal mourra, il faudra faire l'autopsie
immédiatement après la mort, absolument comme s'il s'agissait de ces
maladies instantanées qu'on appelle des empoisonnements; car, au fond, il
n'y a pas de différences dans l'étude des actions physiologiques, morbides,
toxiques, ou médicamenteuses. En un mot, le médecin ne doit pas s'en tenir
à l'anatomie pathologique seule pour expliquer la maladie; il part de
l'observation du malade et explique ensuite la maladie par la physiologie
aidée de l'anatomie pathologique et de toutes les sciences auxiliaires dont se
sert l'investigateur des phénomènes biologiques.
§ VI. — De la diversité des animaux soumis à l'expérimentation; de la
variabilité des conditions organiques dans lesquelles ils s'offrent à
l'expérimentateur.
Page 157
Tous les animaux peuvent servir aux recherches physiologiques parce
que la vie et la maladie se retrouvent partout le résultat des mêmes
propriétés et des mêmes lésions, quoique les mécanismes des
manifestations vitales varient beaucoup. Toutefois les animaux qui servent
le plus au physiologiste, sont ceux qu'il peut se procurer le plus facilement,
et à ce titre il faut placer au premier rang les animaux domestiques, tels que
le chien, le chat, le cheval, le lapin, le boeuf, le mouton, le porc, les oiseaux
de basse-cour, etc. Mais s'il fallait tenir compte des services rendus à la
science, la grenouille mériterait la première place. Aucun animal n'a servi à
faire de plus grandes et de plus nombreuses découvertes sur tous les points
de la science, et encore aujourd'hui, sans la grenouille, la physiologie serait
impossible. Si la grenouille est, comme on l'a dit, le Job de la physiologie,
c'est-à-dire l'animal le plus maltraité par l'expérimentateur, elle est l'animal
qui, sans contredit, s'est associé le plus directement à ses travaux et à sa
gloire scientifique[34]. À la liste des animaux cités précédemment, il faut
en ajouter encore un grand nombre d'autres à sang chaud ou à sang froid,
vertébrés ou invertébrés et même des infusoires qui peuvent être utilisés
pour des recherches spéciales. Mais la diversité spécifique ne constitue pas
la seule différence que présentent les animaux soumis à l'expérimentation
par le physiologiste; ils offrent encore, par les conditions où ils se trouvent,
un très-grand nombre de différences qu'il importe d'examiner ici; car c'est
dans la connaissance et l'appréciation de ces conditions individuelles que
réside toute l'exactitude biologique et toute la précision de
l'expérimentation.
La première condition pour instituer une expérience, c'est que les
circonstances en soient assez bien connues et assez exactement déterminées
pour qu'on puisse toujours s'y replacer et reproduire à volonté les mêmes
phénomènes. Nous avons dit ailleurs que cette condition fondamentale de
l'expérimentation est relativement très- facile à remplir chez les êtres bruts,
et qu'elle est entourée de très-grandes difficultés chez les êtres vivants,
que la vie et la maladie se retrouvent partout le résultat des mêmes
propriétés et des mêmes lésions, quoique les mécanismes des
manifestations vitales varient beaucoup. Toutefois les animaux qui servent
le plus au physiologiste, sont ceux qu'il peut se procurer le plus facilement,
et à ce titre il faut placer au premier rang les animaux domestiques, tels que
le chien, le chat, le cheval, le lapin, le boeuf, le mouton, le porc, les oiseaux
de basse-cour, etc. Mais s'il fallait tenir compte des services rendus à la
science, la grenouille mériterait la première place. Aucun animal n'a servi à
faire de plus grandes et de plus nombreuses découvertes sur tous les points
de la science, et encore aujourd'hui, sans la grenouille, la physiologie serait
impossible. Si la grenouille est, comme on l'a dit, le Job de la physiologie,
c'est-à-dire l'animal le plus maltraité par l'expérimentateur, elle est l'animal
qui, sans contredit, s'est associé le plus directement à ses travaux et à sa
gloire scientifique[34]. À la liste des animaux cités précédemment, il faut
en ajouter encore un grand nombre d'autres à sang chaud ou à sang froid,
vertébrés ou invertébrés et même des infusoires qui peuvent être utilisés
pour des recherches spéciales. Mais la diversité spécifique ne constitue pas
la seule différence que présentent les animaux soumis à l'expérimentation
par le physiologiste; ils offrent encore, par les conditions où ils se trouvent,
un très-grand nombre de différences qu'il importe d'examiner ici; car c'est
dans la connaissance et l'appréciation de ces conditions individuelles que
réside toute l'exactitude biologique et toute la précision de
l'expérimentation.
La première condition pour instituer une expérience, c'est que les
circonstances en soient assez bien connues et assez exactement déterminées
pour qu'on puisse toujours s'y replacer et reproduire à volonté les mêmes
phénomènes. Nous avons dit ailleurs que cette condition fondamentale de
l'expérimentation est relativement très- facile à remplir chez les êtres bruts,
et qu'elle est entourée de très-grandes difficultés chez les êtres vivants,
Page 158
particulièrement chez les animaux à sang chaud. En effet, il n'y a plus
seulement à tenir compte des variations du milieu cosmique ambiant, mais
il faut encore tenir compte des variations du milieu organique, c'est-à-dire
de l'état actuel de l'organisme animal. On serait donc grandement dans
l'erreur si l'on croyait qu'il suffit de faire une expérience sur deux animaux
de la même espèce pour être placé exactement dans les mêmes conditions
expérimentales. Il y a dans chaque animal des conditions physiologiques de
milieu intérieur qui sont d'une variabilité extrême et qui, à un moment
donné, introduisent des différences considérables au point de vue de
l'expérimentation entre des animaux de la même espèce qui ont une
apparence extérieure identique. Je crois avoir, plus qu'aucun autre, insisté
sur la nécessité d'étudier ces diverses conditions physiologiques et avoir
montré qu'elles sont la base essentielle de la physiologie expérimentale.
En effet, il faut admettre que, chez un animal, les phénomènes vitaux ne
varient que suivant des conditions de milieu intérieur précises et
déterminées. On cherchera donc à trouver ces conditions physiologiques
expérimentales au lieu de faire des tableaux des variations de phénomènes,
et de prendre des moyennes comme expression de la vérité; on arriverait
ainsi à des conclusions qui, quoique fournies par des statistiques exactes
n'auraient pas plus de réalité scientifique que si elles étaient purement
arbitraires. Si en effet on voulait effacer la diversité que présentent les
liquides organiques en prenant les moyennes de toutes les analyses d'urine
ou de sang faites même sur un animal de même espèce, on aurait ainsi une
composition idéale de ces humeurs qui ne correspondrait à aucun état
physiologique déterminé de cet animal. J'ai montré, en effet, qu'à jeun, les
urines ont toujours une composition déterminée et identique; j'ai montré que
le sang qui sort d'un organe est tout à fait différent, suivant que l'organe est
à l'état de fonction ou de repos. Si l'on recherchait le sucre dans le foie, par
exemple, et qu'on fît des tables d'absence et de présence, et qu'on prît des
moyennes pour savoir combien de fois sur cent il y a du sucre ou de la
seulement à tenir compte des variations du milieu cosmique ambiant, mais
il faut encore tenir compte des variations du milieu organique, c'est-à-dire
de l'état actuel de l'organisme animal. On serait donc grandement dans
l'erreur si l'on croyait qu'il suffit de faire une expérience sur deux animaux
de la même espèce pour être placé exactement dans les mêmes conditions
expérimentales. Il y a dans chaque animal des conditions physiologiques de
milieu intérieur qui sont d'une variabilité extrême et qui, à un moment
donné, introduisent des différences considérables au point de vue de
l'expérimentation entre des animaux de la même espèce qui ont une
apparence extérieure identique. Je crois avoir, plus qu'aucun autre, insisté
sur la nécessité d'étudier ces diverses conditions physiologiques et avoir
montré qu'elles sont la base essentielle de la physiologie expérimentale.
En effet, il faut admettre que, chez un animal, les phénomènes vitaux ne
varient que suivant des conditions de milieu intérieur précises et
déterminées. On cherchera donc à trouver ces conditions physiologiques
expérimentales au lieu de faire des tableaux des variations de phénomènes,
et de prendre des moyennes comme expression de la vérité; on arriverait
ainsi à des conclusions qui, quoique fournies par des statistiques exactes
n'auraient pas plus de réalité scientifique que si elles étaient purement
arbitraires. Si en effet on voulait effacer la diversité que présentent les
liquides organiques en prenant les moyennes de toutes les analyses d'urine
ou de sang faites même sur un animal de même espèce, on aurait ainsi une
composition idéale de ces humeurs qui ne correspondrait à aucun état
physiologique déterminé de cet animal. J'ai montré, en effet, qu'à jeun, les
urines ont toujours une composition déterminée et identique; j'ai montré que
le sang qui sort d'un organe est tout à fait différent, suivant que l'organe est
à l'état de fonction ou de repos. Si l'on recherchait le sucre dans le foie, par
exemple, et qu'on fît des tables d'absence et de présence, et qu'on prît des
moyennes pour savoir combien de fois sur cent il y a du sucre ou de la
Page 159
matière glycogène dans cet organe, on aurait un nombre qui ne signifierait
rien, quel qu'il fût, parce qu'en effet j'ai montré qu'il y a des conditions
physiologiques dans lesquelles il y a toujours du sucre et d'autres conditions
dans lesquelles il n'y en a jamais. Si maintenant, se plaçant à un autre point
de vue, on voulait considérer comme bonnes toutes les expériences dans
lesquelles il y a du sucre hépatique et considérer comme mauvaises toutes
celles dans lesquelles on n'en rencontre pas, on tomberait dans un autre
genre d'erreur non moins répréhensible. J'ai posé en effet en principe: qu'il
n'y a jamais de mauvaises expériences; elles sont toutes bonnes dans leurs
conditions déterminées, de sorte que les résultats négatifs ne peuvent
infirmer les résultats positifs. Je reviendrai d'ailleurs plus loin sur cet
important sujet. Pour le moment je veux seulement appeler l'attention des
expérimentateurs sur l'importance qu'il y a à préciser les conditions
organiques, parce qu'elles sont, ainsi que je l'ai déjà dit, la seule base de la
physiologie et de la médecine expérimentale. Il me suffira, dans ce qui va
suivre, de donner quelques indications, car c'est à propos de chaque
expérience en particulier qu'il s'agira ensuite d'examiner ces conditions, aux
trois points de vue physiologique, pathologique et thérapeutique.
Dans toute expérience sur les animaux vivants, il y a à considérer,
indépendamment des conditions cosmiques générales, trois ordres de
conditions physiologiques propres à l'animal, savoir: conditions
anatomiques opératoires, conditions physico- chimiques du milieu intérieur,
conditions organiques élémentaires des tissus.
1° Conditions anatomiques opératoires. — L'anatomie est la base
nécessaire de la physiologie, et jamais on ne deviendra bon physiologiste si
l'on n'est préalablement profondément versé dans les études anatomiques et
rompu aux dissections délicates, de manière à pouvoir faire toutes les
préparations que nécessitent souvent les expériences physiologiques. En
effet, l'anatomie physiologique opératoire n'est pas encore fondée;
rien, quel qu'il fût, parce qu'en effet j'ai montré qu'il y a des conditions
physiologiques dans lesquelles il y a toujours du sucre et d'autres conditions
dans lesquelles il n'y en a jamais. Si maintenant, se plaçant à un autre point
de vue, on voulait considérer comme bonnes toutes les expériences dans
lesquelles il y a du sucre hépatique et considérer comme mauvaises toutes
celles dans lesquelles on n'en rencontre pas, on tomberait dans un autre
genre d'erreur non moins répréhensible. J'ai posé en effet en principe: qu'il
n'y a jamais de mauvaises expériences; elles sont toutes bonnes dans leurs
conditions déterminées, de sorte que les résultats négatifs ne peuvent
infirmer les résultats positifs. Je reviendrai d'ailleurs plus loin sur cet
important sujet. Pour le moment je veux seulement appeler l'attention des
expérimentateurs sur l'importance qu'il y a à préciser les conditions
organiques, parce qu'elles sont, ainsi que je l'ai déjà dit, la seule base de la
physiologie et de la médecine expérimentale. Il me suffira, dans ce qui va
suivre, de donner quelques indications, car c'est à propos de chaque
expérience en particulier qu'il s'agira ensuite d'examiner ces conditions, aux
trois points de vue physiologique, pathologique et thérapeutique.
Dans toute expérience sur les animaux vivants, il y a à considérer,
indépendamment des conditions cosmiques générales, trois ordres de
conditions physiologiques propres à l'animal, savoir: conditions
anatomiques opératoires, conditions physico- chimiques du milieu intérieur,
conditions organiques élémentaires des tissus.
1° Conditions anatomiques opératoires. — L'anatomie est la base
nécessaire de la physiologie, et jamais on ne deviendra bon physiologiste si
l'on n'est préalablement profondément versé dans les études anatomiques et
rompu aux dissections délicates, de manière à pouvoir faire toutes les
préparations que nécessitent souvent les expériences physiologiques. En
effet, l'anatomie physiologique opératoire n'est pas encore fondée;
Page 160
l'anatomie comparée des zoologistes est trop superficielle et trop vague
pour que le physiologiste y puisse trouver les connaissances topographiques
précises dont il a besoin; l'anatomie des animaux domestiques est faite par
les vétérinaires à un point de vue trop spécial et trop restreint, pour être
d'une grande utilité à l'expérimentateur. De sorte que le physiologiste en est
réduit à exécuter lui-même le plus ordinairement les recherches
anatomiques dont il a besoin pour instituer ses expériences. On comprendra,
en effet, que, quand il s'agit de couper un nerf, de lier un conduit ou
d'injecter un vaisseau, il soit absolument indispensable de connaître les
dispositions anatomiques des parties sur l'animal opéré, afin de comprendre
et de préciser les résultats physiologiques de l'expérience. Il y a des
expériences qui seraient impossibles chez certaines espèces animales, et le
choix intelligent d'un animal présentant une disposition anatomique
heureuse est souvent la condition essentielle du succès d'une expérience et
de la solution d'un problème physiologique très- important. Les dispositions
anatomiques peuvent parfois présenter des anomalies qu'il faut également
bien connaître, ainsi que les variétés qui s'observent d'un animal à l'autre.
J'aurai donc le soin, dans la suite de cet ouvrage, de mettre toujours en
regard la description des procédés d'expérience avec les dispositions
anatomiques, et je montrerai que plus d'une fois les divergences d'opinions
entre physiologistes ont eu pour cause des différences anatomiques dont on
n'avait pas tenu compte dans l'interprétation des résultats de l'expérience. La
vie n'étant qu'un mécanisme, il y a des dispositions anatomiques spéciales à
certains animaux, qui au premier abord pourraient paraître insignifiantes ou
même des minuties futiles et qui suffisent souvent pour faire différer
complètement les manifestations physiologiques et constituer ce qu'on
appelle une idiosyncrasie des plus importantes. Tel est le cas de la section
des deux faciaux qui est mortelle chez le cheval, tandis qu'elle ne l'est pas
chez d'autres animaux très- voisins.
pour que le physiologiste y puisse trouver les connaissances topographiques
précises dont il a besoin; l'anatomie des animaux domestiques est faite par
les vétérinaires à un point de vue trop spécial et trop restreint, pour être
d'une grande utilité à l'expérimentateur. De sorte que le physiologiste en est
réduit à exécuter lui-même le plus ordinairement les recherches
anatomiques dont il a besoin pour instituer ses expériences. On comprendra,
en effet, que, quand il s'agit de couper un nerf, de lier un conduit ou
d'injecter un vaisseau, il soit absolument indispensable de connaître les
dispositions anatomiques des parties sur l'animal opéré, afin de comprendre
et de préciser les résultats physiologiques de l'expérience. Il y a des
expériences qui seraient impossibles chez certaines espèces animales, et le
choix intelligent d'un animal présentant une disposition anatomique
heureuse est souvent la condition essentielle du succès d'une expérience et
de la solution d'un problème physiologique très- important. Les dispositions
anatomiques peuvent parfois présenter des anomalies qu'il faut également
bien connaître, ainsi que les variétés qui s'observent d'un animal à l'autre.
J'aurai donc le soin, dans la suite de cet ouvrage, de mettre toujours en
regard la description des procédés d'expérience avec les dispositions
anatomiques, et je montrerai que plus d'une fois les divergences d'opinions
entre physiologistes ont eu pour cause des différences anatomiques dont on
n'avait pas tenu compte dans l'interprétation des résultats de l'expérience. La
vie n'étant qu'un mécanisme, il y a des dispositions anatomiques spéciales à
certains animaux, qui au premier abord pourraient paraître insignifiantes ou
même des minuties futiles et qui suffisent souvent pour faire différer
complètement les manifestations physiologiques et constituer ce qu'on
appelle une idiosyncrasie des plus importantes. Tel est le cas de la section
des deux faciaux qui est mortelle chez le cheval, tandis qu'elle ne l'est pas
chez d'autres animaux très- voisins.
Page 161
2° Conditions physico-chimiques du milieu intérieur. — La vie est
manifestée par l'action des excitants extérieurs sur les tissus vivants qui sont
irritables et réagissent en manifestant leurs propriétés spéciales. Les
conditions physiologiques de la vie ne sont donc rien autre chose que les
excitants physico-chimiques spéciaux qui mettent en activité les tissus
vivants de l'organisme. Ces excitants se rencontrent dans l'atmosphère ou
dans le milieu qu'habitent l'animal; mais nous savons que les propriétés de
l'atmosphère extérieure générale passent dans l'atmosphère organique
intérieure dans laquelle se rencontrent toutes les conditions physiologiques
de l'atmosphère extérieure, plus un certain nombre d'autres qui sont propres
au milieu intérieur. Il nous suffira de nommer ici les conditions physico-
chimiques principales du milieu intérieur sur lesquelles l'expérimentateur
doit porter son attention. Ce ne sont d'ailleurs que les conditions que doit
présenter tout milieu dans lequel la vie se manifeste.
L'eau est la condition première indispensable à toute manifestation vitale,
comme à toute manifestation des phénomènes physico-chimiques. On peut
distinguer, dans le milieu cosmique extérieur, des animaux aquatiques et des
animaux aériens; mais cette distinction ne peut plus se faire pour les
éléments histologiques; plongés dans le milieu intérieur, ils sont aquatiques
chez tous les êtres vivants, c'est-à-dire qu'ils vivent baignés par des liquides
organiques qui renferment de très-grandes quantités d'eau. La proportion
d'eau atteint parfois de 90 à 99 pour 100 dans les liquides organiques, et
quand cette proportion d'eau diminue notablement, il en résulte des troubles
physiologiques spéciaux. C'est ainsi qu'en enlevant de l'eau aux grenouilles
par l'exposition prolongée d'un air très-sec, et par l'introduction dans le
corps de substances douées d'un équivalent endosmotique très-élevé, on
diminue la quantité d'eau du sang, et l'on voit survenir alors des cataractes
et des phénomènes convulsifs qui cessent dès qu'on restitue au sang sa
proportion d'eau normale. La soustraction totale de l'eau dans les corps
vivants amène invariablement la mort chez les grands organismes pourvus
manifestée par l'action des excitants extérieurs sur les tissus vivants qui sont
irritables et réagissent en manifestant leurs propriétés spéciales. Les
conditions physiologiques de la vie ne sont donc rien autre chose que les
excitants physico-chimiques spéciaux qui mettent en activité les tissus
vivants de l'organisme. Ces excitants se rencontrent dans l'atmosphère ou
dans le milieu qu'habitent l'animal; mais nous savons que les propriétés de
l'atmosphère extérieure générale passent dans l'atmosphère organique
intérieure dans laquelle se rencontrent toutes les conditions physiologiques
de l'atmosphère extérieure, plus un certain nombre d'autres qui sont propres
au milieu intérieur. Il nous suffira de nommer ici les conditions physico-
chimiques principales du milieu intérieur sur lesquelles l'expérimentateur
doit porter son attention. Ce ne sont d'ailleurs que les conditions que doit
présenter tout milieu dans lequel la vie se manifeste.
L'eau est la condition première indispensable à toute manifestation vitale,
comme à toute manifestation des phénomènes physico-chimiques. On peut
distinguer, dans le milieu cosmique extérieur, des animaux aquatiques et des
animaux aériens; mais cette distinction ne peut plus se faire pour les
éléments histologiques; plongés dans le milieu intérieur, ils sont aquatiques
chez tous les êtres vivants, c'est-à-dire qu'ils vivent baignés par des liquides
organiques qui renferment de très-grandes quantités d'eau. La proportion
d'eau atteint parfois de 90 à 99 pour 100 dans les liquides organiques, et
quand cette proportion d'eau diminue notablement, il en résulte des troubles
physiologiques spéciaux. C'est ainsi qu'en enlevant de l'eau aux grenouilles
par l'exposition prolongée d'un air très-sec, et par l'introduction dans le
corps de substances douées d'un équivalent endosmotique très-élevé, on
diminue la quantité d'eau du sang, et l'on voit survenir alors des cataractes
et des phénomènes convulsifs qui cessent dès qu'on restitue au sang sa
proportion d'eau normale. La soustraction totale de l'eau dans les corps
vivants amène invariablement la mort chez les grands organismes pourvus
Page 162
d'éléments histologiques délicats; mais il est bien connu que pour de petits
organismes inférieurs la soustraction d'eau ne fait que suspendre la vie. Les
phénomènes vitaux réapparaissent dès qu'on rend aux tissus l'eau qui est
une condition des plus indispensables de leur manifestation vitale. Tels sont
les cas de reviviscence des rotifères, des tardigrades, des anguillules du blé
niellé. Il y a une foule de cas de vie latente dans les végétaux et dans les
animaux, qui sont dus à la soustraction de l'eau des organismes.
La température influe considérablement sur la vie. L'élévation de la
température rend plus actifs les phénomènes vitaux aussi bien que la
manifestation des phénomènes physico-chimiques. L'abaissement de la
température diminue l'énergie des phénomènes physico-chimiques et
engourdit les manifestations de la vie. Dans le milieu cosmique extérieur,
les variations de température constituent les saisons qui ne sont en réalité
caractérisées que par la variation des manifestations de la vie animale ou
végétale à la surface de la terre. Ces variations n'ont lieu que parce que le
milieu intérieur ou l'atmosphère organique des plantes et de certains
animaux se met en équilibre avec l'atmosphère extérieure. Si l'on place les
plantes dans des serres chaudes, l'influence hibernale cesse de se faire
sentir, il en est de même pour les animaux à sang froid et hibernants. Mais
les animaux à sang chaud maintiennent en quelque sorte leurs éléments
organiques en serre chaude; aussi ne sentent-ils pas l'influence de
l'hibernation. Toutefois, comme ce n'est ici qu'une résistance particulière du
milieu intérieur à se mettre en équilibre de température avec le milieu
extérieur; cette résistance peut être vaincue dans certains cas, et les animaux
à sang chaud peuvent eux-mêmes dans quelques circonstances s'échauffer
ou se refroidir. Les limites supérieures de température compatibles avec la
vie ne montent pas en général au delà de 75°. Les limites inférieures ne
descendent généralement pas au delà de la température capable de congeler
les liquides organiques végétaux ou animaux. Toutefois ces limites peuvent
varier. Chez les animaux à sang chaud, la température de l'atmosphère
organismes inférieurs la soustraction d'eau ne fait que suspendre la vie. Les
phénomènes vitaux réapparaissent dès qu'on rend aux tissus l'eau qui est
une condition des plus indispensables de leur manifestation vitale. Tels sont
les cas de reviviscence des rotifères, des tardigrades, des anguillules du blé
niellé. Il y a une foule de cas de vie latente dans les végétaux et dans les
animaux, qui sont dus à la soustraction de l'eau des organismes.
La température influe considérablement sur la vie. L'élévation de la
température rend plus actifs les phénomènes vitaux aussi bien que la
manifestation des phénomènes physico-chimiques. L'abaissement de la
température diminue l'énergie des phénomènes physico-chimiques et
engourdit les manifestations de la vie. Dans le milieu cosmique extérieur,
les variations de température constituent les saisons qui ne sont en réalité
caractérisées que par la variation des manifestations de la vie animale ou
végétale à la surface de la terre. Ces variations n'ont lieu que parce que le
milieu intérieur ou l'atmosphère organique des plantes et de certains
animaux se met en équilibre avec l'atmosphère extérieure. Si l'on place les
plantes dans des serres chaudes, l'influence hibernale cesse de se faire
sentir, il en est de même pour les animaux à sang froid et hibernants. Mais
les animaux à sang chaud maintiennent en quelque sorte leurs éléments
organiques en serre chaude; aussi ne sentent-ils pas l'influence de
l'hibernation. Toutefois, comme ce n'est ici qu'une résistance particulière du
milieu intérieur à se mettre en équilibre de température avec le milieu
extérieur; cette résistance peut être vaincue dans certains cas, et les animaux
à sang chaud peuvent eux-mêmes dans quelques circonstances s'échauffer
ou se refroidir. Les limites supérieures de température compatibles avec la
vie ne montent pas en général au delà de 75°. Les limites inférieures ne
descendent généralement pas au delà de la température capable de congeler
les liquides organiques végétaux ou animaux. Toutefois ces limites peuvent
varier. Chez les animaux à sang chaud, la température de l'atmosphère
Page 163
intérieure est normalement de 38 à 40 degrés; elle ne peut pas dépasser + 45
à 50 degrés ni descendre au delà de -15 à 20 degrés, sans amener des
troubles physiologiques ou même la mort quand ces variations sont rapides.
Chez les animaux hibernants l'abaissement de température, arrivant
graduellement, peut descendre beaucoup plus bas en amenant la disparition
progressive des manifestations de la vie jusqu'à la léthargie ou la vie latente
qui peut durer quelquefois un temps très-long, si la température ne varie
pas.
L'air est nécessaire à la vie de tous les êtres végétaux ou animaux; l'air
existe donc dans l'atmosphère organique intérieure. Les trois gaz de l'air
extérieur: oxygène, azote et acide carbonique, sont en dissolution dans les
liquides organiques où les éléments histologiques respirent directement
comme les poissons dans l'eau. La cessation de la vie par soustraction des
gaz, et particulièrement de l'oxygène, est ce qu'on appelle la mort par
asphyxie. Il y a chez les êtres vivants un échange constant entre les gaz du
milieu intérieur et les gaz du milieu extérieur; toutefois les végétaux et les
animaux, comme on sait, ne se ressemblent pas sous le rapport des
altérations qu'ils produisent dans l'air ambiant.
La pression existe dans l'atmosphère extérieure; on sait que l'air exerce
sur les êtres vivants à la surface de la terre une pression qui soulève une
colonne de mercure à la hauteur de 0m, 76 environ. Dans l'atmosphère
intérieure des animaux à sang chaud, les liquides nourriciers circulent sous
l'influence d'une pression supérieure à la pression atmosphérique extérieure,
à peu près 150mm, mais cela n'indique pas nécessairement que les éléments
histologiques supportent réellement cette pression. L'influence des
variations de pressions sur les manifestations de la vie des éléments
organiques est d'ailleurs peu connue. On sait toutefois que la vie ne peut pas
se produire dans un air trop raréfié, parce qu'alors non-seulement les gaz de
l'air ne peuvent pas se dissoudre dans le liquide nourricier, mais les gaz qui
à 50 degrés ni descendre au delà de -15 à 20 degrés, sans amener des
troubles physiologiques ou même la mort quand ces variations sont rapides.
Chez les animaux hibernants l'abaissement de température, arrivant
graduellement, peut descendre beaucoup plus bas en amenant la disparition
progressive des manifestations de la vie jusqu'à la léthargie ou la vie latente
qui peut durer quelquefois un temps très-long, si la température ne varie
pas.
L'air est nécessaire à la vie de tous les êtres végétaux ou animaux; l'air
existe donc dans l'atmosphère organique intérieure. Les trois gaz de l'air
extérieur: oxygène, azote et acide carbonique, sont en dissolution dans les
liquides organiques où les éléments histologiques respirent directement
comme les poissons dans l'eau. La cessation de la vie par soustraction des
gaz, et particulièrement de l'oxygène, est ce qu'on appelle la mort par
asphyxie. Il y a chez les êtres vivants un échange constant entre les gaz du
milieu intérieur et les gaz du milieu extérieur; toutefois les végétaux et les
animaux, comme on sait, ne se ressemblent pas sous le rapport des
altérations qu'ils produisent dans l'air ambiant.
La pression existe dans l'atmosphère extérieure; on sait que l'air exerce
sur les êtres vivants à la surface de la terre une pression qui soulève une
colonne de mercure à la hauteur de 0m, 76 environ. Dans l'atmosphère
intérieure des animaux à sang chaud, les liquides nourriciers circulent sous
l'influence d'une pression supérieure à la pression atmosphérique extérieure,
à peu près 150mm, mais cela n'indique pas nécessairement que les éléments
histologiques supportent réellement cette pression. L'influence des
variations de pressions sur les manifestations de la vie des éléments
organiques est d'ailleurs peu connue. On sait toutefois que la vie ne peut pas
se produire dans un air trop raréfié, parce qu'alors non-seulement les gaz de
l'air ne peuvent pas se dissoudre dans le liquide nourricier, mais les gaz qui
Page 164
étaient dissous dans ce dernier se dégagent. C'est ce qu'on observe quand on
met un petit animal sous la machine pneumatique; ses poumons sont
obstrués par les gaz devenus libres dans le sang. Les animaux articulés
résistent beaucoup plus à cette raréfaction de l'air, ainsi que l'ont prouvé
diverses expériences. Les poissons dans la profondeur des mers vivent
quelquefois sous une pression considérable.
La composition chimique du milieu cosmique ou extérieur est très-
simple et constante. Elle est représentée par la composition de l'air qui reste
identique, sauf les proportions de vapeur d'eau et quelques conditions
électriques et ozonifiantes qui peuvent varier. La composition chimique des
milieux internes ou organiques est beaucoup plus complexe, et cette
complication augmente à mesure que l'animal devient lui-même plus élevé
et plus complexe. Les milieux organiques, avons-nous dit, sont toujours
aqueux; ils tiennent en dissolution des matières salines et organiques
déterminées; ils présentent des réactions fixes. L'animal le plus inférieur a
son milieu organique propre; un infusoire possède un milieu qui lui
appartient, en ce sens que, pas plus qu'un poisson, il n'est imbibé par l'eau
dans laquelle il nage. Dans le milieu organique des animaux élevés, les
éléments histologiques sont comme de véritables infusoires, c'est-à-dire
qu'ils sont encore pourvus d'un milieu propre, qui n'est pas le milieu
organique général. Ainsi le globule du sang est imbibé par un liquide qui
diffère de la liqueur sanguine dans laquelle il nage.
3° Conditions organiques. — Les conditions organiques sont celles qui
répondent à l'évolution ou aux modifications des propriétés vitales des
éléments organiques. Les variations de ces conditions amènent
nécessairement un certain nombre de modifications générales dont il
importe de rappeler ici les traits principaux. Les manifestations de la vie
deviennent plus variées, plus délicates et plus actives à mesure que les êtres
s'élèvent dans l'échelle de l'organisation. Mais aussi, en même temps, les
met un petit animal sous la machine pneumatique; ses poumons sont
obstrués par les gaz devenus libres dans le sang. Les animaux articulés
résistent beaucoup plus à cette raréfaction de l'air, ainsi que l'ont prouvé
diverses expériences. Les poissons dans la profondeur des mers vivent
quelquefois sous une pression considérable.
La composition chimique du milieu cosmique ou extérieur est très-
simple et constante. Elle est représentée par la composition de l'air qui reste
identique, sauf les proportions de vapeur d'eau et quelques conditions
électriques et ozonifiantes qui peuvent varier. La composition chimique des
milieux internes ou organiques est beaucoup plus complexe, et cette
complication augmente à mesure que l'animal devient lui-même plus élevé
et plus complexe. Les milieux organiques, avons-nous dit, sont toujours
aqueux; ils tiennent en dissolution des matières salines et organiques
déterminées; ils présentent des réactions fixes. L'animal le plus inférieur a
son milieu organique propre; un infusoire possède un milieu qui lui
appartient, en ce sens que, pas plus qu'un poisson, il n'est imbibé par l'eau
dans laquelle il nage. Dans le milieu organique des animaux élevés, les
éléments histologiques sont comme de véritables infusoires, c'est-à-dire
qu'ils sont encore pourvus d'un milieu propre, qui n'est pas le milieu
organique général. Ainsi le globule du sang est imbibé par un liquide qui
diffère de la liqueur sanguine dans laquelle il nage.
3° Conditions organiques. — Les conditions organiques sont celles qui
répondent à l'évolution ou aux modifications des propriétés vitales des
éléments organiques. Les variations de ces conditions amènent
nécessairement un certain nombre de modifications générales dont il
importe de rappeler ici les traits principaux. Les manifestations de la vie
deviennent plus variées, plus délicates et plus actives à mesure que les êtres
s'élèvent dans l'échelle de l'organisation. Mais aussi, en même temps, les
Page 165
aptitudes aux maladies se manifestent plus multipliées. L'expérimentation,
ainsi que nous l'avons déjà dit, se montre nécessairement d'autant plus
difficile, que l'organisation est plus complexe.
Les espèces animales et végétales sont séparées par des conditions
spéciales qui les empêchent de se mélanger en ce sens que les fécondations,
les greffes, et les transfusions ne peuvent pas s'opérer d'un être à l'autre. Ce
sont là des problèmes du plus haut intérêt, mais que je crois abordables et
susceptibles de les réduire à différences de propriétés physico-chimiques de
milieu.
Dans la même espèce animale les races peuvent encore présenter un
certain nombre de différences très-intéressantes à connaître pour
l'expérimentateur. J'ai constaté, dans les diverses races de chiens et de
chevaux, des caractères physiologiques tout à fait particuliers qui sont
relatifs à des degrés différents dans les propriétés de certains éléments
histologiques particulièrement du système nerveux. Enfin on peut trouver
chez des individus de la même race des particularités physiologiques qui
tiennent encore à des variations spéciales de propriétés dans certains
éléments histologiques. C'est ce qu'on appelle alors des idiosyncrasies.
Le même individu ne se ressemble pas lui-même à toutes les périodes de
son évolution, c'est ce qui amène les différences relatives à l'âge. Dès la
naissance, les phénomènes de la vie sont peu intenses, puis ils deviennent
bientôt très-actifs pour se ralentir de nouveau vers la vieillesse.
Le sexe et l'état physiologique des organes génitaux peuvent amener des
modifications quelquefois très-profondes, surtout chez des êtres inférieurs
où les propriétés physiologiques des larves diffèrent dans certains cas
complètement des propriétés des animaux parfaits et pourvus d'organes
génitaux.
ainsi que nous l'avons déjà dit, se montre nécessairement d'autant plus
difficile, que l'organisation est plus complexe.
Les espèces animales et végétales sont séparées par des conditions
spéciales qui les empêchent de se mélanger en ce sens que les fécondations,
les greffes, et les transfusions ne peuvent pas s'opérer d'un être à l'autre. Ce
sont là des problèmes du plus haut intérêt, mais que je crois abordables et
susceptibles de les réduire à différences de propriétés physico-chimiques de
milieu.
Dans la même espèce animale les races peuvent encore présenter un
certain nombre de différences très-intéressantes à connaître pour
l'expérimentateur. J'ai constaté, dans les diverses races de chiens et de
chevaux, des caractères physiologiques tout à fait particuliers qui sont
relatifs à des degrés différents dans les propriétés de certains éléments
histologiques particulièrement du système nerveux. Enfin on peut trouver
chez des individus de la même race des particularités physiologiques qui
tiennent encore à des variations spéciales de propriétés dans certains
éléments histologiques. C'est ce qu'on appelle alors des idiosyncrasies.
Le même individu ne se ressemble pas lui-même à toutes les périodes de
son évolution, c'est ce qui amène les différences relatives à l'âge. Dès la
naissance, les phénomènes de la vie sont peu intenses, puis ils deviennent
bientôt très-actifs pour se ralentir de nouveau vers la vieillesse.
Le sexe et l'état physiologique des organes génitaux peuvent amener des
modifications quelquefois très-profondes, surtout chez des êtres inférieurs
où les propriétés physiologiques des larves diffèrent dans certains cas
complètement des propriétés des animaux parfaits et pourvus d'organes
génitaux.
Page 166
La mue amène des modifications organiques parfois si profondes, que les
expériences pratiquées sur les animaux dans ces divers états ne donnent pas
du tout les mêmes résultats[35].
L'hibernation amène aussi de grandes différences dans les phénomènes
de la vie, et ce n'est pas du tout la même chose d'opérer sur la grenouille ou
sur le crapaud pendant l'été ou pendant l'hiver[36].
L'état de digestion ou d'abstinence, de santé ou de maladie, amène aussi
des modifications très-grandes dans l'intensité des phénomènes de la vie, et
par suite dans la résistance des animaux à l'influence de certaines
substances toxiques et dans l'aptitude à contracter telle ou telle maladie
parasitique ou virulente.
L'habitude est encore une condition des plus puissantes pour modifier les
organismes. Cette condition est des plus importantes à tenir en
considération, surtout quand on veut expérimenter l'action des substances
toxiques ou médicamenteuses sur les organismes.
La taille des animaux amène aussi dans l'intensité des phénomènes vitaux
des modifications importantes. En général, les phénomènes vitaux sont plus
intenses chez les petits animaux que chez les gros, ce qui fait, comme on le
verra plus loin, qu'on ne peut pas rigoureusement rapporter les phénomènes
physiologiques au kilogramme d'animal.
En résumé, d'après tout ce qui a été dit précédemment, on voit quelle
énorme complexité présente l'expérimentation chez les animaux, à raison
des conditions innombrables dont le physiologiste est appelé à tenir compte.
Néanmoins, on peut y parvenir quand on apporte, ainsi que nous venons de
l'indiquer, une distinction et une subordination convenables dans
l'appréciation de ces diverses conditions, et que l'on cherche à les rattacher
à des circonstances physico-chimiques déterminées.
expériences pratiquées sur les animaux dans ces divers états ne donnent pas
du tout les mêmes résultats[35].
L'hibernation amène aussi de grandes différences dans les phénomènes
de la vie, et ce n'est pas du tout la même chose d'opérer sur la grenouille ou
sur le crapaud pendant l'été ou pendant l'hiver[36].
L'état de digestion ou d'abstinence, de santé ou de maladie, amène aussi
des modifications très-grandes dans l'intensité des phénomènes de la vie, et
par suite dans la résistance des animaux à l'influence de certaines
substances toxiques et dans l'aptitude à contracter telle ou telle maladie
parasitique ou virulente.
L'habitude est encore une condition des plus puissantes pour modifier les
organismes. Cette condition est des plus importantes à tenir en
considération, surtout quand on veut expérimenter l'action des substances
toxiques ou médicamenteuses sur les organismes.
La taille des animaux amène aussi dans l'intensité des phénomènes vitaux
des modifications importantes. En général, les phénomènes vitaux sont plus
intenses chez les petits animaux que chez les gros, ce qui fait, comme on le
verra plus loin, qu'on ne peut pas rigoureusement rapporter les phénomènes
physiologiques au kilogramme d'animal.
En résumé, d'après tout ce qui a été dit précédemment, on voit quelle
énorme complexité présente l'expérimentation chez les animaux, à raison
des conditions innombrables dont le physiologiste est appelé à tenir compte.
Néanmoins, on peut y parvenir quand on apporte, ainsi que nous venons de
l'indiquer, une distinction et une subordination convenables dans
l'appréciation de ces diverses conditions, et que l'on cherche à les rattacher
à des circonstances physico-chimiques déterminées.
Page 167
§ VII. — Du choix des animaux; de l'utilité que l'on peut tirer pour la
médecine des expériences faites sur les diverses espèces animales.
Parmi les objections que les médecins ont adressées à l'expérimentation,
il en est une qu'il importe d'examiner sérieusement, parce qu'elle
consisterait à mettre en doute l'utilité que la physiologie et la médecine de
l'homme peuvent retirer des études expérimentales faites sur les animaux.
On a dit, en effet, que les expériences pratiquées sur le chien ou sur la
grenouille ne pouvaient, dans l'application, être concluantes que pour le
chien et pour la grenouille, mais jamais pour l'homme, parce que l'homme
aurait une nature physiologique et pathologique qui lui est propre et diffère
de celle de tous les autres animaux. On a ajouté que, pour être réellement
concluantes pour l'homme, il faudrait que les expériences fussent faites sur
des hommes ou sur des animaux aussi rapprochés de lui que possible. C'est
certainement dans cette vue que Galien avait choisi pour sujet de ses
expériences le singe, et Vésale le porc, comme ressemblant davantage à
l'homme en sa qualité d'omnivore. Aujourd'hui encore beaucoup de
personnes choisissent le chien pour expérimenter, non- seulement parce
qu'il est plus facile de se procurer cet animal, mais aussi parce qu'elles
pensent que les expériences que l'on pratique sur lui peuvent s'appliquer
plus convenablement à l'homme que celles qui se pratiqueraient sur la
grenouille, par exemple. Qu'est-ce qu'il y a de fondé dans toutes ces
opinions, quelle importance faut-il donner au choix des animaux
relativement à l'utilité que les expériences peuvent avoir pour le médecin?
Il est bien certain que pour les questions d'application immédiate à la
pratique médicale, les expériences faites sur l'homme sont toujours les plus
concluantes. Jamais personne n'a dit le contraire; seulement, comme il n'est
pas permis par les lois de la morale ni par celles de l'État, de faire sur
l'homme les expériences qu'exige impérieusement l'intérêt de la science,
médecine des expériences faites sur les diverses espèces animales.
Parmi les objections que les médecins ont adressées à l'expérimentation,
il en est une qu'il importe d'examiner sérieusement, parce qu'elle
consisterait à mettre en doute l'utilité que la physiologie et la médecine de
l'homme peuvent retirer des études expérimentales faites sur les animaux.
On a dit, en effet, que les expériences pratiquées sur le chien ou sur la
grenouille ne pouvaient, dans l'application, être concluantes que pour le
chien et pour la grenouille, mais jamais pour l'homme, parce que l'homme
aurait une nature physiologique et pathologique qui lui est propre et diffère
de celle de tous les autres animaux. On a ajouté que, pour être réellement
concluantes pour l'homme, il faudrait que les expériences fussent faites sur
des hommes ou sur des animaux aussi rapprochés de lui que possible. C'est
certainement dans cette vue que Galien avait choisi pour sujet de ses
expériences le singe, et Vésale le porc, comme ressemblant davantage à
l'homme en sa qualité d'omnivore. Aujourd'hui encore beaucoup de
personnes choisissent le chien pour expérimenter, non- seulement parce
qu'il est plus facile de se procurer cet animal, mais aussi parce qu'elles
pensent que les expériences que l'on pratique sur lui peuvent s'appliquer
plus convenablement à l'homme que celles qui se pratiqueraient sur la
grenouille, par exemple. Qu'est-ce qu'il y a de fondé dans toutes ces
opinions, quelle importance faut-il donner au choix des animaux
relativement à l'utilité que les expériences peuvent avoir pour le médecin?
Il est bien certain que pour les questions d'application immédiate à la
pratique médicale, les expériences faites sur l'homme sont toujours les plus
concluantes. Jamais personne n'a dit le contraire; seulement, comme il n'est
pas permis par les lois de la morale ni par celles de l'État, de faire sur
l'homme les expériences qu'exige impérieusement l'intérêt de la science,
Page 168
nous proclamons bien haut l'expérimentation sur les animaux, et nous
ajoutons qu'au point de vue théorique, les expériences sur toutes les espèces
d'animaux sont indispensables à la médecine, et qu'au point de vue de la
pratique immédiate, elles lui sont très-utiles. En effet, il y a, ainsi que nous
l'avons déjà souvent exprimé, deux choses à considérer dans les
phénomènes de la vie: les propriétés fondamentales des éléments vitaux qui
sont générales, puis des arrangements et des mécanismes d'organisations
qui donnent les formes anatomiques et physiologiques spéciales à chaque
espèce animale. Or, parmi tous les animaux sur lesquels le physiologiste et
le médecin peuvent porter leur expérimentation, il en est qui sont plus
propres les uns que les autres aux études qui dérivent de ces deux points de
vue. Nous dirons seulement ici d'une manière générale que, pour l'étude des
tissus, les animaux à sang froid ou les jeunes mammifères sont plus
convenables, parce que les propriétés des tissus vivants, disparaissant plus
lentement, peuvent mieux être étudiées. Il est aussi des expériences, dans
lesquelles il convient de choisir certains animaux qui offrent des
dispositions anatomiques plus favorables ou une susceptibilité particulière à
certaines influences. Nous aurons soin, à chaque genre de recherches,
d'indiquer le choix des animaux qu'il conviendra de faire. Cela est si
important, que souvent la solution d'un problème physiologique ou
pathologique résulte uniquement d'un choix plus convenable du sujet de
l'expérience, qui rend le résultat plus clair ou plus probant.
La physiologie et la pathologie générales sont nécessairement fondées sur
l'étude des tissus chez tous les animaux, car une pathologie générale qui ne
s'appuierait pas essentiellement sur des considérations tirées de la
pathologie comparée des animaux dans tous les degrés de l'organisation, ne
peut constituer qu'un ensemble de généralités sur la pathologie humaine,
mais jamais une pathologie générale dans le sens scientifique du mot. De
même que l'organisme ne peut vivre que par le concours ou par la
manifestation normale des propriétés d'un ou de plusieurs de ses éléments
ajoutons qu'au point de vue théorique, les expériences sur toutes les espèces
d'animaux sont indispensables à la médecine, et qu'au point de vue de la
pratique immédiate, elles lui sont très-utiles. En effet, il y a, ainsi que nous
l'avons déjà souvent exprimé, deux choses à considérer dans les
phénomènes de la vie: les propriétés fondamentales des éléments vitaux qui
sont générales, puis des arrangements et des mécanismes d'organisations
qui donnent les formes anatomiques et physiologiques spéciales à chaque
espèce animale. Or, parmi tous les animaux sur lesquels le physiologiste et
le médecin peuvent porter leur expérimentation, il en est qui sont plus
propres les uns que les autres aux études qui dérivent de ces deux points de
vue. Nous dirons seulement ici d'une manière générale que, pour l'étude des
tissus, les animaux à sang froid ou les jeunes mammifères sont plus
convenables, parce que les propriétés des tissus vivants, disparaissant plus
lentement, peuvent mieux être étudiées. Il est aussi des expériences, dans
lesquelles il convient de choisir certains animaux qui offrent des
dispositions anatomiques plus favorables ou une susceptibilité particulière à
certaines influences. Nous aurons soin, à chaque genre de recherches,
d'indiquer le choix des animaux qu'il conviendra de faire. Cela est si
important, que souvent la solution d'un problème physiologique ou
pathologique résulte uniquement d'un choix plus convenable du sujet de
l'expérience, qui rend le résultat plus clair ou plus probant.
La physiologie et la pathologie générales sont nécessairement fondées sur
l'étude des tissus chez tous les animaux, car une pathologie générale qui ne
s'appuierait pas essentiellement sur des considérations tirées de la
pathologie comparée des animaux dans tous les degrés de l'organisation, ne
peut constituer qu'un ensemble de généralités sur la pathologie humaine,
mais jamais une pathologie générale dans le sens scientifique du mot. De
même que l'organisme ne peut vivre que par le concours ou par la
manifestation normale des propriétés d'un ou de plusieurs de ses éléments
Page 169
vitaux, de même l'organisme ne peut devenir malade que par la
manifestation anormale des propriétés d'un ou de plusieurs de ses éléments
vitaux. Or, les éléments vitaux étant de nature semblable dans tous les êtres
vivants, ils sont soumis aux mêmes lois organiques, se développent, vivent,
deviennent malades et meurent sous des influences de nature
nécessairement semblables, quoique manifestés par des mécanismes variés
à l'infini. Un poison ou une condition morbide qui agiraient sur un élément
histologique déterminé, devrait l'atteindre dans les mêmes circonstances
chez tous les animaux qui en sont pourvus, sans cela ces éléments ne
seraient plus de même nature; et si l'on continuait à considérer comme de
même nature des éléments vitaux qui réagiraient d'une manière opposée ou
différente sous l'influence des réactifs normaux ou pathologiques de la vie,
ce serait non-seulement nier la science en général, mais de plus introduire
dans la biologie une confusion et une obscurité qui l'entraveraient
absolument dans sa marche; car, dans la science de la vie, le caractère qui
doit être placé au premier rang et qui doit dominer tous les autres, c'est le
caractère vital. Sans doute ce caractère vital pourra présenter de grandes
diversités dans son degré et dans son mode de manifestation, suivant les
circonstances spéciales des milieux ou des mécanismes que présenteront les
organismes sains ou malades. Les organismes inférieurs possèdent moins
d'éléments vitaux distincts que les organismes supérieurs; d'où il résulte que
ces êtres sont moins faciles à atteindre par les influences de mort ou de
maladies. Mais dans les animaux de même classe, de même ordre ou de
même espèce, il y a aussi des différences constantes ou passagères que le
physiologiste médecin doit absolument connaître et expliquer, parce que,
bien que ces différences ne reposent que sur des nuances, elles donnent aux
phénomènes une expression essentiellement différente. C'est précisément là
ce qui constituera le problème de la science; rechercher l'unité de nature des
phénomènes physiologiques et pathologiques au milieu de la variété infinie
de leurs manifestations spéciales. L'expérimentation sur les animaux est
manifestation anormale des propriétés d'un ou de plusieurs de ses éléments
vitaux. Or, les éléments vitaux étant de nature semblable dans tous les êtres
vivants, ils sont soumis aux mêmes lois organiques, se développent, vivent,
deviennent malades et meurent sous des influences de nature
nécessairement semblables, quoique manifestés par des mécanismes variés
à l'infini. Un poison ou une condition morbide qui agiraient sur un élément
histologique déterminé, devrait l'atteindre dans les mêmes circonstances
chez tous les animaux qui en sont pourvus, sans cela ces éléments ne
seraient plus de même nature; et si l'on continuait à considérer comme de
même nature des éléments vitaux qui réagiraient d'une manière opposée ou
différente sous l'influence des réactifs normaux ou pathologiques de la vie,
ce serait non-seulement nier la science en général, mais de plus introduire
dans la biologie une confusion et une obscurité qui l'entraveraient
absolument dans sa marche; car, dans la science de la vie, le caractère qui
doit être placé au premier rang et qui doit dominer tous les autres, c'est le
caractère vital. Sans doute ce caractère vital pourra présenter de grandes
diversités dans son degré et dans son mode de manifestation, suivant les
circonstances spéciales des milieux ou des mécanismes que présenteront les
organismes sains ou malades. Les organismes inférieurs possèdent moins
d'éléments vitaux distincts que les organismes supérieurs; d'où il résulte que
ces êtres sont moins faciles à atteindre par les influences de mort ou de
maladies. Mais dans les animaux de même classe, de même ordre ou de
même espèce, il y a aussi des différences constantes ou passagères que le
physiologiste médecin doit absolument connaître et expliquer, parce que,
bien que ces différences ne reposent que sur des nuances, elles donnent aux
phénomènes une expression essentiellement différente. C'est précisément là
ce qui constituera le problème de la science; rechercher l'unité de nature des
phénomènes physiologiques et pathologiques au milieu de la variété infinie
de leurs manifestations spéciales. L'expérimentation sur les animaux est
Page 170
donc une des bases de la physiologie et de la pathologie comparées; et nous
citerons plus loin des exemples qui prouveront combien il est important de
ne point perdre de vue les idées qui précèdent.
L'expérimentation sur les animaux élevés fournit tous les jours des
lumières sur les questions de physiologie et de pathologie spéciales qui sont
applicables à la pratique, c'est-à-dire à l'hygiène ou à la médecine; les
études sur la digestion faites chez les animaux sont évidemment
comparables aux mêmes phénomènes chez l'homme, et les observations de
W. Beaumont sur son Canadien comparées à celles que l'on a faites à l'aide
des fistules gastriques chez le chien, l'ont surabondamment prouvé. Les
expériences faites chez les animaux, soit sur les nerfs cérébro- spinaux, soit
sur les nerfs vaso-moteurs et sécréteurs du grand sympathique, de même
que les expériences sur la circulation, sont, en tout point, applicables à la
physiologie et à la pathologie de l'homme. Les expériences faites sur des
animaux, avec des substances délétères ou dans des conditions nuisibles,
sont très- utiles et parfaitement concluantes pour la toxicologie et l'hygiène
de l'homme. Les recherches sur les substances médicamenteuses ou
toxiques sont également tout à fait applicables à l'homme au point de vue
thérapeutique; car, ainsi que je l'ai montré[37], les effets de ces substances
sont les mêmes chez l'homme et les animaux, sauf des différences de
degrés. Dans les recherches de physiologie pathologique sur la formation du
cal, sur la production du pus et dans beaucoup d'autres recherches de
pathologie comparée, les expériences sur les animaux sont d'une utilité
incontestable pour la médecine de l'homme.
Mais à côté de tous ces rapprochements que l'on peut établir entre
l'homme et les animaux, il faut bien reconnaître aussi qu'il y a des
différences. Ainsi, au point de vue physiologique, l'étude expérimentale des
organes des sens et des fonctions cérébrales doit être faite sur l'homme,
parce que, d'une part, l'homme est au-dessus des animaux pour des facultés
citerons plus loin des exemples qui prouveront combien il est important de
ne point perdre de vue les idées qui précèdent.
L'expérimentation sur les animaux élevés fournit tous les jours des
lumières sur les questions de physiologie et de pathologie spéciales qui sont
applicables à la pratique, c'est-à-dire à l'hygiène ou à la médecine; les
études sur la digestion faites chez les animaux sont évidemment
comparables aux mêmes phénomènes chez l'homme, et les observations de
W. Beaumont sur son Canadien comparées à celles que l'on a faites à l'aide
des fistules gastriques chez le chien, l'ont surabondamment prouvé. Les
expériences faites chez les animaux, soit sur les nerfs cérébro- spinaux, soit
sur les nerfs vaso-moteurs et sécréteurs du grand sympathique, de même
que les expériences sur la circulation, sont, en tout point, applicables à la
physiologie et à la pathologie de l'homme. Les expériences faites sur des
animaux, avec des substances délétères ou dans des conditions nuisibles,
sont très- utiles et parfaitement concluantes pour la toxicologie et l'hygiène
de l'homme. Les recherches sur les substances médicamenteuses ou
toxiques sont également tout à fait applicables à l'homme au point de vue
thérapeutique; car, ainsi que je l'ai montré[37], les effets de ces substances
sont les mêmes chez l'homme et les animaux, sauf des différences de
degrés. Dans les recherches de physiologie pathologique sur la formation du
cal, sur la production du pus et dans beaucoup d'autres recherches de
pathologie comparée, les expériences sur les animaux sont d'une utilité
incontestable pour la médecine de l'homme.
Mais à côté de tous ces rapprochements que l'on peut établir entre
l'homme et les animaux, il faut bien reconnaître aussi qu'il y a des
différences. Ainsi, au point de vue physiologique, l'étude expérimentale des
organes des sens et des fonctions cérébrales doit être faite sur l'homme,
parce que, d'une part, l'homme est au-dessus des animaux pour des facultés
Page 171
dont les animaux sont dépourvus, et que, d'autre part, les animaux ne
peuvent pas nous rendre compte directement des sensations qu'ils
éprouvent. Au point de vue pathologique, on constate aussi des différences
entre l'homme et les animaux; ainsi les animaux possèdent des maladies
parasitiques ou autres qui sont inconnues à l'homme, aut vice versa. Parmi
ces maladies il en est qui sont transmissibles de l'homme aux animaux et
des animaux à l'homme, et d'autres qui ne le sont pas. Enfin, il y a certaines
susceptibilités inflammatoires du péritoine ou d'autres organes qui ne se
rencontrent pas développées au même degré chez l'homme que chez les
animaux des diverses classes ou des diverses espèces. Mais, loin que ces
différences puissent être des motifs pour nous empêcher d'expérimenter et
de conclure des recherches pathologiques faites sur ces animaux à celles qui
sont observées sur l'homme, elles deviennent des raisons puissantes du
contraire. Les diverses espèces d'animaux nous offrent des différences
d'aptitudes pathologiques très-nombreuses et très-importantes; j'ai déjà dit
que parmi les animaux domestiques, ânes, chiens et chevaux, il existe des
races ou des variétés qui nous offrent des susceptibilités physiologiques ou
pathologiques tout à fait spéciales; j'ai constaté même des différences
individuelles souvent assez tranchées. Or, l'étude expérimentale de ces
diversités peut seule nous donner l'explication des différences individuelles
que l'on observe chez l'homme soit dans les différentes races, soit chez les
individus d'une même race, et que les médecins appellent des
prédispositions ou des idiosyncrasies. Au lieu de rester des états
indéterminés de l'organisme, les prédispositions, étudiées
expérimentalement, rentreront par la suite dans des cas particuliers d'une loi
générale physiologique, qui deviendra ainsi la base scientifique de la
médecine pratique.
En résumé, je conclus que les résultats des expériences faites sur les
animaux aux points de vue physiologique, pathologique et thérapeutique
sont, non-seulement applicables à la médecine théorique, mais je pense que
peuvent pas nous rendre compte directement des sensations qu'ils
éprouvent. Au point de vue pathologique, on constate aussi des différences
entre l'homme et les animaux; ainsi les animaux possèdent des maladies
parasitiques ou autres qui sont inconnues à l'homme, aut vice versa. Parmi
ces maladies il en est qui sont transmissibles de l'homme aux animaux et
des animaux à l'homme, et d'autres qui ne le sont pas. Enfin, il y a certaines
susceptibilités inflammatoires du péritoine ou d'autres organes qui ne se
rencontrent pas développées au même degré chez l'homme que chez les
animaux des diverses classes ou des diverses espèces. Mais, loin que ces
différences puissent être des motifs pour nous empêcher d'expérimenter et
de conclure des recherches pathologiques faites sur ces animaux à celles qui
sont observées sur l'homme, elles deviennent des raisons puissantes du
contraire. Les diverses espèces d'animaux nous offrent des différences
d'aptitudes pathologiques très-nombreuses et très-importantes; j'ai déjà dit
que parmi les animaux domestiques, ânes, chiens et chevaux, il existe des
races ou des variétés qui nous offrent des susceptibilités physiologiques ou
pathologiques tout à fait spéciales; j'ai constaté même des différences
individuelles souvent assez tranchées. Or, l'étude expérimentale de ces
diversités peut seule nous donner l'explication des différences individuelles
que l'on observe chez l'homme soit dans les différentes races, soit chez les
individus d'une même race, et que les médecins appellent des
prédispositions ou des idiosyncrasies. Au lieu de rester des états
indéterminés de l'organisme, les prédispositions, étudiées
expérimentalement, rentreront par la suite dans des cas particuliers d'une loi
générale physiologique, qui deviendra ainsi la base scientifique de la
médecine pratique.
En résumé, je conclus que les résultats des expériences faites sur les
animaux aux points de vue physiologique, pathologique et thérapeutique
sont, non-seulement applicables à la médecine théorique, mais je pense que
Page 172
la médecine pratique ne pourra jamais, sans cette étude comparative sur les
animaux, prendre le caractère d'une science. Je terminerai, à ce sujet, par les
mots de Buffon, auxquels on pourrait donner une signification
philosophique différente, mais qui sont très-vrais scientifiquement dans
cette circonstance: «S'il n'existait pas d'animaux, la nature de l'homme serait
encore plus incompréhensible.»
§ VIII. — De la comparaison des animaux et l'expérimentation
comparative.
Dans les animaux et particulièrement dans les animaux supérieurs,
l'expérimentation est si complexe et entourée de causes d'erreurs prévues ou
imprévues si nombreuses et si multipliées, qu'il importe, pour les éviter, de
procéder avec la plus grande circonspection. En effet, pour porter
l'expérimentation sur les parties de l'organisme que l'on veut explorer, il faut
souvent faire des délabrements considérables et produire des désordres
médiats ou immédiats qui masquent, altèrent ou détruisent les résultats de
l'expérience. Ce sont ces difficultés très-réelles qui ont si souvent entaché
d'erreur les recherches expérimentales faites sur les êtres vivants, et qui ont
fourni des arguments aux détracteurs de l'expérimentation. Mais la science
n'avancerait jamais si l'on se croyait autorisé à renoncer aux méthodes
scientifiques parce qu'elles sont imparfaites; la seule chose à faire en ce cas,
c'est de les perfectionner. Or, le perfectionnement de l'expérimentation
physiologique consiste non- seulement dans l'amélioration des instruments
et des procédés opératoires, mais surtout et plus dans l'usage raisonné et
bien réglé de l'expérimentation comparative.
Nous avons dit ailleurs (page 97) qu'il ne fallait pas confondre la contre-
épreuve expérimentale avec l'expérimentation comparative. La contre-
épreuve ne fait aucunement allusion aux causes d'erreurs qui peuvent se
animaux, prendre le caractère d'une science. Je terminerai, à ce sujet, par les
mots de Buffon, auxquels on pourrait donner une signification
philosophique différente, mais qui sont très-vrais scientifiquement dans
cette circonstance: «S'il n'existait pas d'animaux, la nature de l'homme serait
encore plus incompréhensible.»
§ VIII. — De la comparaison des animaux et l'expérimentation
comparative.
Dans les animaux et particulièrement dans les animaux supérieurs,
l'expérimentation est si complexe et entourée de causes d'erreurs prévues ou
imprévues si nombreuses et si multipliées, qu'il importe, pour les éviter, de
procéder avec la plus grande circonspection. En effet, pour porter
l'expérimentation sur les parties de l'organisme que l'on veut explorer, il faut
souvent faire des délabrements considérables et produire des désordres
médiats ou immédiats qui masquent, altèrent ou détruisent les résultats de
l'expérience. Ce sont ces difficultés très-réelles qui ont si souvent entaché
d'erreur les recherches expérimentales faites sur les êtres vivants, et qui ont
fourni des arguments aux détracteurs de l'expérimentation. Mais la science
n'avancerait jamais si l'on se croyait autorisé à renoncer aux méthodes
scientifiques parce qu'elles sont imparfaites; la seule chose à faire en ce cas,
c'est de les perfectionner. Or, le perfectionnement de l'expérimentation
physiologique consiste non- seulement dans l'amélioration des instruments
et des procédés opératoires, mais surtout et plus dans l'usage raisonné et
bien réglé de l'expérimentation comparative.
Nous avons dit ailleurs (page 97) qu'il ne fallait pas confondre la contre-
épreuve expérimentale avec l'expérimentation comparative. La contre-
épreuve ne fait aucunement allusion aux causes d'erreurs qui peuvent se
Page 173
rencontrer dans l'observation du fait; elle les suppose toutes évitées, et elle
ne s'adresse qu'au raisonnement expérimental; elle n'a en vue que de juger si
la relation que l'on a établie entre un phénomène et sa cause prochaine est
exacte et rationnelle. — La contre-épreuve n'est au contraire qu'une
synthèse qui vérifie une analyse, ou une analyse qui contrôle une synthèse.
L'expérimentation comparative au contraire ne porte que sur la constatation
du fait et sur l'art de le dégager des circonstances ou des autres phénomènes
avec lesquels il peut être mêlé. L'expérimentation comparative n'est
pourtant pas précisément ce que les philosophes ont appelé la méthode par
différence. Quand un expérimentateur est en face de phénomènes
complexes dus aux propriétés réunies de divers corps, il procède par
différenciation, c'est-à-dire qu'il sépare successivement chacun de ces corps
un à un, et voit par différence ce qui appartient à chacun d'eux dans le
phénomène total. Mais cette méthode d'exploration suppose deux choses:
elle suppose d'abord que l'on sait quel est le nombre des corps qui
concourent à l'expression de l'ensemble du phénomène; et ensuite elle
admet que ces corps ne se combinent point de manière à confondre leur
action dans une résultante harmonique finale. En physiologie la méthode
des différences est rarement applicable, parce qu'on ne peut presque jamais
se flatter de connaître tous les corps et toutes les conditions qui entrent dans
l'expression d'un ensemble de phénomènes, et parce qu'ensuite, dans une
infinité de cas, divers organes du corps peuvent se suppléer dans les
phénomènes qui leur étaient en partie communs, et dissimuler plus ou
moins ce qui résulte de l'ablation d'une partie limitée. Je suppose, par
exemple, que l'on paralyse isolément et successivement tout le corps en
n'agissant que sur un seul muscle à la fois, le désordre produit par le muscle
paralysé sera plus ou moins remplacé et rétabli par les muscles voisins, et
l'on arriverait finalement à conclure que chaque muscle en particulier entre
pour peu de chose dans les mouvements du corps. On a très-bien exprimé la
nature de cette cause d'erreur en la comparant à ce qui arriverait à un
ne s'adresse qu'au raisonnement expérimental; elle n'a en vue que de juger si
la relation que l'on a établie entre un phénomène et sa cause prochaine est
exacte et rationnelle. — La contre-épreuve n'est au contraire qu'une
synthèse qui vérifie une analyse, ou une analyse qui contrôle une synthèse.
L'expérimentation comparative au contraire ne porte que sur la constatation
du fait et sur l'art de le dégager des circonstances ou des autres phénomènes
avec lesquels il peut être mêlé. L'expérimentation comparative n'est
pourtant pas précisément ce que les philosophes ont appelé la méthode par
différence. Quand un expérimentateur est en face de phénomènes
complexes dus aux propriétés réunies de divers corps, il procède par
différenciation, c'est-à-dire qu'il sépare successivement chacun de ces corps
un à un, et voit par différence ce qui appartient à chacun d'eux dans le
phénomène total. Mais cette méthode d'exploration suppose deux choses:
elle suppose d'abord que l'on sait quel est le nombre des corps qui
concourent à l'expression de l'ensemble du phénomène; et ensuite elle
admet que ces corps ne se combinent point de manière à confondre leur
action dans une résultante harmonique finale. En physiologie la méthode
des différences est rarement applicable, parce qu'on ne peut presque jamais
se flatter de connaître tous les corps et toutes les conditions qui entrent dans
l'expression d'un ensemble de phénomènes, et parce qu'ensuite, dans une
infinité de cas, divers organes du corps peuvent se suppléer dans les
phénomènes qui leur étaient en partie communs, et dissimuler plus ou
moins ce qui résulte de l'ablation d'une partie limitée. Je suppose, par
exemple, que l'on paralyse isolément et successivement tout le corps en
n'agissant que sur un seul muscle à la fois, le désordre produit par le muscle
paralysé sera plus ou moins remplacé et rétabli par les muscles voisins, et
l'on arriverait finalement à conclure que chaque muscle en particulier entre
pour peu de chose dans les mouvements du corps. On a très-bien exprimé la
nature de cette cause d'erreur en la comparant à ce qui arriverait à un
Page 174
expérimentateur qui supprimerait l'une après l'autre chacune des briques qui
servent de base à une colonne. Il verrait, en effet, que la soustraction
successive d'une seule brique à la fois ne fait pas chanceler la colonne, et il
arriverait à en conclure logiquement mais faussement qu'aucune de ces
briques ne sert à soutenir la colonne. L'expérimentation comparative en
physiologie répond à une tout autre idée: car elle a pour objet de réduire à
l'unité la recherche la plus complexe, et pour résultat d'éliminer en bloc
toutes les causes d'erreurs connues ou inconnues.
Les phénomènes physiologiques sont tellement complexes, qu'il ne serait
jamais possible d'expérimenter avec quelque rigueur sur les animaux
vivants, s'il fallait nécessairement déterminer toutes les modifications que
l'on peut apporter dans l'organisme sur lequel on opère. Mais heureusement
il nous suffira de bien isoler le seul phénomène sur lequel doit porter notre
examen en le séparant, à l'aide de l'expérimentation comparative, de toutes
les complications qui peuvent l'environner. Or, l'expérimentation
comparative atteint ce but en ajoutant dans un organisme semblable, qui
doit servir de comparaison, toutes les modifications expérimentales, moins
une, qui est celle que l'on veut dégager.
Si l'on veut savoir, par exemple, quel est le résultat de la section ou de
l'ablation d'un organe profondément situé, et qui ne peut être atteint qu'en
blessant beaucoup d'organes circonvoisins, on est nécessairement exposé à
confondre dans le résultat total ce qui appartient aux lésions produites par le
procédé opératoire avec ce qui appartient proprement à la section et à
l'ablation de l'organe dont on veut juger le rôle physiologique. Le seul
moyen d'éviter l'erreur consiste à pratiquer sur un animal semblable une
opération identique, mais sans faire la section ou l'ablation de l'organe sur
lequel on expérimente. On a alors deux animaux chez lesquels toutes les
conditions expérimentales sont les mêmes sauf une, l'ablation d'un organe,
dont les effets se trouvent alors dégagés et exprimés par la différence que
servent de base à une colonne. Il verrait, en effet, que la soustraction
successive d'une seule brique à la fois ne fait pas chanceler la colonne, et il
arriverait à en conclure logiquement mais faussement qu'aucune de ces
briques ne sert à soutenir la colonne. L'expérimentation comparative en
physiologie répond à une tout autre idée: car elle a pour objet de réduire à
l'unité la recherche la plus complexe, et pour résultat d'éliminer en bloc
toutes les causes d'erreurs connues ou inconnues.
Les phénomènes physiologiques sont tellement complexes, qu'il ne serait
jamais possible d'expérimenter avec quelque rigueur sur les animaux
vivants, s'il fallait nécessairement déterminer toutes les modifications que
l'on peut apporter dans l'organisme sur lequel on opère. Mais heureusement
il nous suffira de bien isoler le seul phénomène sur lequel doit porter notre
examen en le séparant, à l'aide de l'expérimentation comparative, de toutes
les complications qui peuvent l'environner. Or, l'expérimentation
comparative atteint ce but en ajoutant dans un organisme semblable, qui
doit servir de comparaison, toutes les modifications expérimentales, moins
une, qui est celle que l'on veut dégager.
Si l'on veut savoir, par exemple, quel est le résultat de la section ou de
l'ablation d'un organe profondément situé, et qui ne peut être atteint qu'en
blessant beaucoup d'organes circonvoisins, on est nécessairement exposé à
confondre dans le résultat total ce qui appartient aux lésions produites par le
procédé opératoire avec ce qui appartient proprement à la section et à
l'ablation de l'organe dont on veut juger le rôle physiologique. Le seul
moyen d'éviter l'erreur consiste à pratiquer sur un animal semblable une
opération identique, mais sans faire la section ou l'ablation de l'organe sur
lequel on expérimente. On a alors deux animaux chez lesquels toutes les
conditions expérimentales sont les mêmes sauf une, l'ablation d'un organe,
dont les effets se trouvent alors dégagés et exprimés par la différence que
Page 175
l'on observe entre les deux animaux. L'expérimentation comparative est une
règle générale et absolue en médecine expérimentale et elle s'applique à
toute espèce de recherche, soit qu'on veuille connaître les effets sur
l'économie des agents divers qui exercent une influence sur elle, soit qu'on
veuille reconnaître par des expériences de vivisection le rôle physiologique
des diverses parties du corps.
Tantôt l'expérimentation comparative peut être faite sur deux animaux de
la même espèce et pris dans des conditions aussi comparables que possible;
tantôt il faut faire l'expérience sur le même animal. Quand on agit sur deux
animaux, il faut, ainsi que nous venons de le dire, placer les deux animaux
semblables dans les mêmes conditions moins une, celle que l'on veut
comparer. Cela suppose que les deux animaux comparés sont assez
semblables pour que la différence que l'on constate sur eux, à la suite de
l'expérience, ne puisse pas être attribuée à une différence tenant à leur
organisme même. Quand il s'agit d'expérimenter sur des organes ou sur des
tissus dont les propriétés sont fixes et faciles à distinguer, la comparaison
faite sur deux animaux de la même espèce suffit, mais quand au contraire
on veut comparer des propriétés mobiles et délicates, il faut alors faire la
comparaison sur le même animal, soit que la nature de l'expérience
permette d'expérimenter sur lui successivement et à des reprises différentes,
soit qu'il faille agir au même moment et simultanément sur des parties
similaires du même individu. En effet, les différences sont plus difficiles à
saisir à mesure que les phénomènes qu'on veut étudier deviennent plus
mobiles et plus délicats; sous ce rapport, jamais aucun animal n'est
absolument comparable à un autre, et de plus, ainsi que nous l'avons déjà
dit, le même animal n'est pas non plus comparable à lui-même dans les
différents moments où on l'examine, soit parce qu'il est dans des conditions
de nutrition différentes, soit parce que son organisme est devenu moins
sensible en ayant pu s'habituer à la substance qu'on lui a donnée ou à
l'opération qu'on lui fait subir.
règle générale et absolue en médecine expérimentale et elle s'applique à
toute espèce de recherche, soit qu'on veuille connaître les effets sur
l'économie des agents divers qui exercent une influence sur elle, soit qu'on
veuille reconnaître par des expériences de vivisection le rôle physiologique
des diverses parties du corps.
Tantôt l'expérimentation comparative peut être faite sur deux animaux de
la même espèce et pris dans des conditions aussi comparables que possible;
tantôt il faut faire l'expérience sur le même animal. Quand on agit sur deux
animaux, il faut, ainsi que nous venons de le dire, placer les deux animaux
semblables dans les mêmes conditions moins une, celle que l'on veut
comparer. Cela suppose que les deux animaux comparés sont assez
semblables pour que la différence que l'on constate sur eux, à la suite de
l'expérience, ne puisse pas être attribuée à une différence tenant à leur
organisme même. Quand il s'agit d'expérimenter sur des organes ou sur des
tissus dont les propriétés sont fixes et faciles à distinguer, la comparaison
faite sur deux animaux de la même espèce suffit, mais quand au contraire
on veut comparer des propriétés mobiles et délicates, il faut alors faire la
comparaison sur le même animal, soit que la nature de l'expérience
permette d'expérimenter sur lui successivement et à des reprises différentes,
soit qu'il faille agir au même moment et simultanément sur des parties
similaires du même individu. En effet, les différences sont plus difficiles à
saisir à mesure que les phénomènes qu'on veut étudier deviennent plus
mobiles et plus délicats; sous ce rapport, jamais aucun animal n'est
absolument comparable à un autre, et de plus, ainsi que nous l'avons déjà
dit, le même animal n'est pas non plus comparable à lui-même dans les
différents moments où on l'examine, soit parce qu'il est dans des conditions
de nutrition différentes, soit parce que son organisme est devenu moins
sensible en ayant pu s'habituer à la substance qu'on lui a donnée ou à
l'opération qu'on lui fait subir.
Page 176
Enfin, il arrive quelquefois qu'il faut étendre l'expérimentation
comparative en dehors de l'animal, parce que les causes d'erreurs peuvent
aussi se rencontrer dans les instruments que l'on emploie pour expérimenter.
Je me borne ici à signaler et à définir le principe de l'expérimentation
comparative; il sera développé à propos des cas particuliers dans le cours de
cet ouvrage. Je citerai, dans la troisième partie de cette introduction, des
exemples propres à démontrer l'importance de l'expérimentation
comparative, qui est la véritable base de la médecine expérimentale; il serait
facile en effet de prouver que presque toutes les erreurs expérimentales
viennent de ce qu'on a négligé de juger comparativement les faits, ou de ce
que l'on a cru comparables des cas qui ne l'étaient pas.
§ IX. — De l'emploi du calcul dans l'étude des phénomènes des êtres
vivants; des moyennes et de la statistique.
Dans les sciences expérimentales, la mesure des phénomènes est un point
fondamental, puisque c'est par la détermination quantitative d'un effet
relativement à une cause donnée que la loi des phénomènes peut être
établie. Si en biologie on veut arriver à connaître les lois de la vie, il faut
donc non-seulement observer et constater les phénomènes vitaux, mais de
plus il faut fixer numériquement les relations d'intensité dans lesquelles ils
sont les uns par rapport aux autres.
Cette application des mathématiques aux phénomènes naturels est le but
de toute science, parce que l'expression de la loi des phénomènes doit
toujours être mathématique. Il faudrait pour cela, que les données soumises
au calcul fussent des résultats de faits suffisamment analysés de manière à
être sûr qu'on connaît complètement les conditions des phénomènes entre
lesquels on veut établir une équation. Or je pense que les tentatives de ce
comparative en dehors de l'animal, parce que les causes d'erreurs peuvent
aussi se rencontrer dans les instruments que l'on emploie pour expérimenter.
Je me borne ici à signaler et à définir le principe de l'expérimentation
comparative; il sera développé à propos des cas particuliers dans le cours de
cet ouvrage. Je citerai, dans la troisième partie de cette introduction, des
exemples propres à démontrer l'importance de l'expérimentation
comparative, qui est la véritable base de la médecine expérimentale; il serait
facile en effet de prouver que presque toutes les erreurs expérimentales
viennent de ce qu'on a négligé de juger comparativement les faits, ou de ce
que l'on a cru comparables des cas qui ne l'étaient pas.
§ IX. — De l'emploi du calcul dans l'étude des phénomènes des êtres
vivants; des moyennes et de la statistique.
Dans les sciences expérimentales, la mesure des phénomènes est un point
fondamental, puisque c'est par la détermination quantitative d'un effet
relativement à une cause donnée que la loi des phénomènes peut être
établie. Si en biologie on veut arriver à connaître les lois de la vie, il faut
donc non-seulement observer et constater les phénomènes vitaux, mais de
plus il faut fixer numériquement les relations d'intensité dans lesquelles ils
sont les uns par rapport aux autres.
Cette application des mathématiques aux phénomènes naturels est le but
de toute science, parce que l'expression de la loi des phénomènes doit
toujours être mathématique. Il faudrait pour cela, que les données soumises
au calcul fussent des résultats de faits suffisamment analysés de manière à
être sûr qu'on connaît complètement les conditions des phénomènes entre
lesquels on veut établir une équation. Or je pense que les tentatives de ce
Page 177
genre sont prématurées dans la plupart des phénomènes de la vie,
précisément parce que ces phénomènes sont tellement complexes, qu'à côté
de quelques-unes de leurs conditions que nous connaissons, nous devons
non-seulement supposer, mais être certain, qu'il en existe une foule d'autres
qui nous sont encore absolument inconnues. Je crois qu'actuellement la voie
la plus utile à suivre pour la physiologie et pour la médecine est de chercher
à découvrir des faits nouveaux, au lieu d'essayer de réduire en équations
ceux que la science possède. Ce n'est point que je condamne l'application
mathématique dans les phénomènes biologiques, car c'est par elle seule que,
dans la suite, la science se constituera; seulement j'ai la conviction que
l'équation générale est impossible pour le moment, l'étude qualitative des
phénomènes devant nécessairement précéder leur étude quantitative.
Les physiciens et les chimistes ont déjà essayé bien souvent de réduire au
calcul les phénomènes physico-chimiques des êtres vivants. Parmi les
anciens, aussi bien que parmi les modernes, des physiciens et des chimistes
les plus éminents ont voulu établir les principes d'une mécanique animale et
les lois d'une statique chimique des animaux. Bien que les progrès des
sciences physico- chimiques aient rendu la solution de ces problèmes plus
abordable de nos jours que par le passé, cependant il me paraît impossible
d'arriver actuellement à des conclusions exactes parce que les bases
physiologiques manquent pour asseoir tous ces calculs. On peut bien sans
doute établir le bilan de ce que consomme un organisme vivant en aliments
et de ce qu'il rend en excrétions, mais ce ne seront là que de purs résultats
de statistique incapables d'apporter la lumière sur les phénomènes intimes
de la nutrition chez les êtres vivants. Ce serait, suivant l'expression d'un
chimiste hollandais, vouloir raconter ce qui se passe dans une maison en
regardant ce qui entre par la porte et ce qui sort par la cheminée. On peut
fixer exactement les deux termes extrêmes de la nutrition, mais si l'on veut
ensuite interpréter l'intermédiaire qui les sépare, on se trouve dans un
inconnu dont l'imagination crée la plus grande partie, et d'autant plus
précisément parce que ces phénomènes sont tellement complexes, qu'à côté
de quelques-unes de leurs conditions que nous connaissons, nous devons
non-seulement supposer, mais être certain, qu'il en existe une foule d'autres
qui nous sont encore absolument inconnues. Je crois qu'actuellement la voie
la plus utile à suivre pour la physiologie et pour la médecine est de chercher
à découvrir des faits nouveaux, au lieu d'essayer de réduire en équations
ceux que la science possède. Ce n'est point que je condamne l'application
mathématique dans les phénomènes biologiques, car c'est par elle seule que,
dans la suite, la science se constituera; seulement j'ai la conviction que
l'équation générale est impossible pour le moment, l'étude qualitative des
phénomènes devant nécessairement précéder leur étude quantitative.
Les physiciens et les chimistes ont déjà essayé bien souvent de réduire au
calcul les phénomènes physico-chimiques des êtres vivants. Parmi les
anciens, aussi bien que parmi les modernes, des physiciens et des chimistes
les plus éminents ont voulu établir les principes d'une mécanique animale et
les lois d'une statique chimique des animaux. Bien que les progrès des
sciences physico- chimiques aient rendu la solution de ces problèmes plus
abordable de nos jours que par le passé, cependant il me paraît impossible
d'arriver actuellement à des conclusions exactes parce que les bases
physiologiques manquent pour asseoir tous ces calculs. On peut bien sans
doute établir le bilan de ce que consomme un organisme vivant en aliments
et de ce qu'il rend en excrétions, mais ce ne seront là que de purs résultats
de statistique incapables d'apporter la lumière sur les phénomènes intimes
de la nutrition chez les êtres vivants. Ce serait, suivant l'expression d'un
chimiste hollandais, vouloir raconter ce qui se passe dans une maison en
regardant ce qui entre par la porte et ce qui sort par la cheminée. On peut
fixer exactement les deux termes extrêmes de la nutrition, mais si l'on veut
ensuite interpréter l'intermédiaire qui les sépare, on se trouve dans un
inconnu dont l'imagination crée la plus grande partie, et d'autant plus
Page 178
facilement que les chiffres se prêtent souvent merveilleusement à la
démonstration des hypothèses les plus diverses. Il y a vingt- cinq ans, à mon
début dans la carrière physiologique, j'essayai, je crois, un des premiers, de
porter l'expérimentation dans le milieu intérieur de l'organisme, afin de
suivre pas à pas et expérimentalement toutes ces transformations de
matières que les chimistes expliquaient théoriquement. J'instituai alors des
expériences pour rechercher comment se détruit dans l'être vivant le sucre,
un des principes alimentaires les mieux définis. Mais, au lieu de m'instruire
sur la destruction du sucre, mes expériences me conduisirent à
découvrir[38] qu'il se produit constamment du sucre dans les animaux,
indépendamment de la nature de l'alimentation. De plus, ces recherches me
donnèrent la conviction qu'il s'accomplit dans le milieu organique animal
une infinité de phénomènes physico-chimiques très-complexes qui donnent
naissance à beaucoup d'autres produits que nous ignorons encore et dont les
chimistes ne tiennent par conséquent aucun compte dans leurs équations de
statique.
Ce qui manque aux statiques chimiques de la vie ou aux diverses
appréciations numériques que l'on donne des phénomènes physiologiques,
ce ne sont certainement point les lumières chimiques ni la rigueur des
calculs; mais ce sont leurs bases physiologiques qui, la plupart du temps,
sont fausses par cela seul qu'elles sont incomplètes. On est ensuite conduit à
l'erreur d'autant plus facilement qu'on part de ce résultat expérimental
incomplet et qu'on raisonne sans vérifier à chaque pas les déductions du
raisonnement. Je vais citer des exemples de ces calculs que je condamne en
les prenant dans des ouvrages pour lesquels j'ai d'ailleurs la plus grande
estime. MM. Bidder et Schmidt (de Dorpat) ont publié en 1852 des travaux
très-importants sur la digestion et sur la nutrition. Leurs recherches
contiennent des matériaux bruts, excellents et très-nombreux; mais les
déductions de leurs calculs sont souvent selon moi hasardées ou erronées.
Ainsi, par exemple, ces auteurs ont pris un chien pesant 16 kilogrammes, ils
démonstration des hypothèses les plus diverses. Il y a vingt- cinq ans, à mon
début dans la carrière physiologique, j'essayai, je crois, un des premiers, de
porter l'expérimentation dans le milieu intérieur de l'organisme, afin de
suivre pas à pas et expérimentalement toutes ces transformations de
matières que les chimistes expliquaient théoriquement. J'instituai alors des
expériences pour rechercher comment se détruit dans l'être vivant le sucre,
un des principes alimentaires les mieux définis. Mais, au lieu de m'instruire
sur la destruction du sucre, mes expériences me conduisirent à
découvrir[38] qu'il se produit constamment du sucre dans les animaux,
indépendamment de la nature de l'alimentation. De plus, ces recherches me
donnèrent la conviction qu'il s'accomplit dans le milieu organique animal
une infinité de phénomènes physico-chimiques très-complexes qui donnent
naissance à beaucoup d'autres produits que nous ignorons encore et dont les
chimistes ne tiennent par conséquent aucun compte dans leurs équations de
statique.
Ce qui manque aux statiques chimiques de la vie ou aux diverses
appréciations numériques que l'on donne des phénomènes physiologiques,
ce ne sont certainement point les lumières chimiques ni la rigueur des
calculs; mais ce sont leurs bases physiologiques qui, la plupart du temps,
sont fausses par cela seul qu'elles sont incomplètes. On est ensuite conduit à
l'erreur d'autant plus facilement qu'on part de ce résultat expérimental
incomplet et qu'on raisonne sans vérifier à chaque pas les déductions du
raisonnement. Je vais citer des exemples de ces calculs que je condamne en
les prenant dans des ouvrages pour lesquels j'ai d'ailleurs la plus grande
estime. MM. Bidder et Schmidt (de Dorpat) ont publié en 1852 des travaux
très-importants sur la digestion et sur la nutrition. Leurs recherches
contiennent des matériaux bruts, excellents et très-nombreux; mais les
déductions de leurs calculs sont souvent selon moi hasardées ou erronées.
Ainsi, par exemple, ces auteurs ont pris un chien pesant 16 kilogrammes, ils
Page 179
ont placé dans le conduit de la glande sous- maxillaire un tube par lequel
s'écoulait la sécrétion, et ils ont obtenu en une heure 5gr, 640 de salive; d'où
ils concluent que pour les deux glandes cela doit faire 11gr, 280. Ils ont
ensuite placé un autre tube dans le conduit d'une glande parotide du même
animal, et ils ont obtenu en une heure 8gr, 790 de salive, ce qui pour les
deux glandes parotides équivaudrait à 17gr, 580. Maintenant, ajoutent-ils, si
l'on veut appliquer ces nombres à l'homme, il faut établir que l'homme étant
environ quatre fois plus pesant que le chien en question, nous offre un poids
de 64 kilogrammes; par conséquent le calcul établi sur ce rapport nous
donne pour les glandes sous-maxillaires de l'homme 45 grammes de salive
en une heure, soit par jour 1kil, 082. Pour les glandes parotides nous avons
en une heure 70 grammes, soit par jour 1kil, 687; ce qui, réduction faite de
moitié, donnerait environ 1kil, 40 de salive sécrétée en vingt-quatre heures
par les glandes salivaires d'un homme adulte, etc.[39]
Il n'y a dans ce qui précède, ainsi que le sentent bien les auteurs eux-
mêmes, qu'une chose qui soit vraie, c'est le résultat brut qu'on a obtenu sur
le chien, mais tous les calculs qu'on en déduit sont établis sur des bases
fausses ou contestables; d'abord il n'est pas exact de doubler le produit d'une
des glandes pour avoir celui des deux, parce que la physiologie apprend que
le plus souvent les glandes doubles sécrètent alternativement, et que, quand
l'une sécrète beaucoup, l'autre sécrète moins; ensuite, outre les deux glandes
salivaires sous-maxillaire et parotide, il en existe encore d'autres dont il
n'est pas fait mention. Il est ensuite inexact de croire qu'en multipliant par
24 le produit de la salive d'une heure, on ait la salive versée dans la bouche
de l'animal en vingt-quatre heures. En effet, la sécrétion salivaire est
éminemment intermittente et n'a lieu qu'au moment du repas ou d'une
excitation; pendant tout le reste du temps, la sécrétion est nulle ou
insignifiante. Enfin la quantité de salive qu'on a obtenue des glandes
salivaires du chien mis en expérience n'est pas une quantité absolue; elle
aurait été nulle si l'on n'avait pas excité la membrane muqueuse buccale,
s'écoulait la sécrétion, et ils ont obtenu en une heure 5gr, 640 de salive; d'où
ils concluent que pour les deux glandes cela doit faire 11gr, 280. Ils ont
ensuite placé un autre tube dans le conduit d'une glande parotide du même
animal, et ils ont obtenu en une heure 8gr, 790 de salive, ce qui pour les
deux glandes parotides équivaudrait à 17gr, 580. Maintenant, ajoutent-ils, si
l'on veut appliquer ces nombres à l'homme, il faut établir que l'homme étant
environ quatre fois plus pesant que le chien en question, nous offre un poids
de 64 kilogrammes; par conséquent le calcul établi sur ce rapport nous
donne pour les glandes sous-maxillaires de l'homme 45 grammes de salive
en une heure, soit par jour 1kil, 082. Pour les glandes parotides nous avons
en une heure 70 grammes, soit par jour 1kil, 687; ce qui, réduction faite de
moitié, donnerait environ 1kil, 40 de salive sécrétée en vingt-quatre heures
par les glandes salivaires d'un homme adulte, etc.[39]
Il n'y a dans ce qui précède, ainsi que le sentent bien les auteurs eux-
mêmes, qu'une chose qui soit vraie, c'est le résultat brut qu'on a obtenu sur
le chien, mais tous les calculs qu'on en déduit sont établis sur des bases
fausses ou contestables; d'abord il n'est pas exact de doubler le produit d'une
des glandes pour avoir celui des deux, parce que la physiologie apprend que
le plus souvent les glandes doubles sécrètent alternativement, et que, quand
l'une sécrète beaucoup, l'autre sécrète moins; ensuite, outre les deux glandes
salivaires sous-maxillaire et parotide, il en existe encore d'autres dont il
n'est pas fait mention. Il est ensuite inexact de croire qu'en multipliant par
24 le produit de la salive d'une heure, on ait la salive versée dans la bouche
de l'animal en vingt-quatre heures. En effet, la sécrétion salivaire est
éminemment intermittente et n'a lieu qu'au moment du repas ou d'une
excitation; pendant tout le reste du temps, la sécrétion est nulle ou
insignifiante. Enfin la quantité de salive qu'on a obtenue des glandes
salivaires du chien mis en expérience n'est pas une quantité absolue; elle
aurait été nulle si l'on n'avait pas excité la membrane muqueuse buccale,
Page 180
elle aurait pu être plus ou moins considérable si l'on avait employé une
autre excitation plus forte ou plus faible que celle du vinaigre.
Maintenant, quant à l'application des calculs précédents à l'homme, elle
est encore plus discutable. Si l'on avait multiplié la quantité de salive
obtenue par le poids des glandes salivaires, on aurait obtenu un rapport plus
approché, mais je n'admets pas qu'on puisse calculer la quantité de salive
sur le poids de tout le corps pris en masse. L'appréciation d'un phénomène
par kilos du corps de l'animal me paraît tout à fait inexacte, quand on y
comprend des tissus de toute nature et étrangers à la production du
phénomène sur lequel on calcule.
Dans la partie de leurs recherches qui concerne la nutrition, MM. Bidder
et Schmidt ont donné une expérience très-importante et peut-être une des
plus laborieuses qui aient jamais été exécutées. Ils ont fait, au point de vue
de l'analyse élémentaire, le bilan de tout ce qu'une chatte a pris et rendu
pendant huit jours d'alimentation et dix-neuf jours d'abstinence. Mais cette
chatte s'est trouvée dans des conditions physiologiques qu'ils ignoraient;
elle était pleine et elle mit bas ses petits au dix- septième jour de
l'expérience. Dans cette circonstance les auteurs ont considéré les petits
comme des excréments et les ont calculés avec les substances éliminées
comme une simple perte de poids[40]. Je crois qu'il faudrait justifier ces
interprétations quand il s'agit de préciser des phénomènes aussi complexes.
En un mot, je considère que, si dans ces travaux de statique chimique
appliqués aux phénomènes de la vie, les chiffres répondent à la réalité, ce
n'est que par hasard ou parce que le sentiment des expérimentateurs dirige
et redresse le calcul. Toutefois je répéterai que la critique que je viens de
faire ne s'adresse pas en principe à l'emploi du calcul dans la physiologie,
mais qu'elle est seulement relative à son application dans l'état actuel de
complexité des phénomènes de la vie. Je suis d'ailleurs heureux de pouvoir
autre excitation plus forte ou plus faible que celle du vinaigre.
Maintenant, quant à l'application des calculs précédents à l'homme, elle
est encore plus discutable. Si l'on avait multiplié la quantité de salive
obtenue par le poids des glandes salivaires, on aurait obtenu un rapport plus
approché, mais je n'admets pas qu'on puisse calculer la quantité de salive
sur le poids de tout le corps pris en masse. L'appréciation d'un phénomène
par kilos du corps de l'animal me paraît tout à fait inexacte, quand on y
comprend des tissus de toute nature et étrangers à la production du
phénomène sur lequel on calcule.
Dans la partie de leurs recherches qui concerne la nutrition, MM. Bidder
et Schmidt ont donné une expérience très-importante et peut-être une des
plus laborieuses qui aient jamais été exécutées. Ils ont fait, au point de vue
de l'analyse élémentaire, le bilan de tout ce qu'une chatte a pris et rendu
pendant huit jours d'alimentation et dix-neuf jours d'abstinence. Mais cette
chatte s'est trouvée dans des conditions physiologiques qu'ils ignoraient;
elle était pleine et elle mit bas ses petits au dix- septième jour de
l'expérience. Dans cette circonstance les auteurs ont considéré les petits
comme des excréments et les ont calculés avec les substances éliminées
comme une simple perte de poids[40]. Je crois qu'il faudrait justifier ces
interprétations quand il s'agit de préciser des phénomènes aussi complexes.
En un mot, je considère que, si dans ces travaux de statique chimique
appliqués aux phénomènes de la vie, les chiffres répondent à la réalité, ce
n'est que par hasard ou parce que le sentiment des expérimentateurs dirige
et redresse le calcul. Toutefois je répéterai que la critique que je viens de
faire ne s'adresse pas en principe à l'emploi du calcul dans la physiologie,
mais qu'elle est seulement relative à son application dans l'état actuel de
complexité des phénomènes de la vie. Je suis d'ailleurs heureux de pouvoir
Page 181
ici m'appuyer sur l'opinion de physiciens et de chimistes les plus
compétents en pareille matière. MM. Regnault et Reiset, dans leur beau
travail sur la respiration, s'expriment ainsi à propos des calculs que l'on a
donnés pour établir la théorie de la chaleur animale. «Nous ne doutons pas
que la chaleur animale ne soit produite entièrement par les réactions
chimiques qui se passent dans l'économie; mais nous pensons que le
phénomène est beaucoup trop complexe pour qu'il soit possible de le
calculer d'après la quantité d'oxygène consommé. Les substances qui se
brûlent par la respiration sont formées en général de carbone, d'hydrogène,
d'azote ou d'oxygène, souvent en proportions considérables; lorsqu'elles se
détruisent complètement par la respiration, l'oxygène qu'elles renferment
contribue à la formation de l'eau et de l'acide carbonique, et la chaleur qui
se dégage est alors nécessairement bien différente de celle que produiraient,
en se brûlant, le carbone et l'hydrogène, supposés libres. Ces substances ne
se détruisent d'ailleurs pas complètement, une portion se transforme en
d'autres substances qui jouent des rôles spéciaux dans l'économie animale,
ou qui s'échappent, dans les excrétions, à l'état de matières très- oxydées
(urée, acide urique). Or, dans toutes ces transformations et dans les
assimilations de substances qui ont lieu dans les organes, il y a dégagement
ou absorption de chaleur; mais les phénomènes sont évidemment tellement
complexes, qu'il est peu probable qu'on parvienne jamais à les soumettre au
calcul. C'est donc par une coïncidence fortuite que les quantités de chaleur,
dégagées par un animal, se sont trouvées, dans les expériences de Lavoisier,
de Dulong et de Despretz, à peu près égales à celles que donneraient en
brûlant le carbone contenu dans l'acide carbonique produit, et l'hydrogène
dont on détermine la quantité par une hypothèse bien gratuite, en admettant
que la portion de l'oxygène consommée qui ne se retrouve pas dans l'acide
carbonique a servi à transformer cet oxygène en eau[41].»
Les phénomènes chimico-physiques de l'organisme vivant sont donc
encore aujourd'hui trop complexes pour pouvoir être embrassés dans leur
compétents en pareille matière. MM. Regnault et Reiset, dans leur beau
travail sur la respiration, s'expriment ainsi à propos des calculs que l'on a
donnés pour établir la théorie de la chaleur animale. «Nous ne doutons pas
que la chaleur animale ne soit produite entièrement par les réactions
chimiques qui se passent dans l'économie; mais nous pensons que le
phénomène est beaucoup trop complexe pour qu'il soit possible de le
calculer d'après la quantité d'oxygène consommé. Les substances qui se
brûlent par la respiration sont formées en général de carbone, d'hydrogène,
d'azote ou d'oxygène, souvent en proportions considérables; lorsqu'elles se
détruisent complètement par la respiration, l'oxygène qu'elles renferment
contribue à la formation de l'eau et de l'acide carbonique, et la chaleur qui
se dégage est alors nécessairement bien différente de celle que produiraient,
en se brûlant, le carbone et l'hydrogène, supposés libres. Ces substances ne
se détruisent d'ailleurs pas complètement, une portion se transforme en
d'autres substances qui jouent des rôles spéciaux dans l'économie animale,
ou qui s'échappent, dans les excrétions, à l'état de matières très- oxydées
(urée, acide urique). Or, dans toutes ces transformations et dans les
assimilations de substances qui ont lieu dans les organes, il y a dégagement
ou absorption de chaleur; mais les phénomènes sont évidemment tellement
complexes, qu'il est peu probable qu'on parvienne jamais à les soumettre au
calcul. C'est donc par une coïncidence fortuite que les quantités de chaleur,
dégagées par un animal, se sont trouvées, dans les expériences de Lavoisier,
de Dulong et de Despretz, à peu près égales à celles que donneraient en
brûlant le carbone contenu dans l'acide carbonique produit, et l'hydrogène
dont on détermine la quantité par une hypothèse bien gratuite, en admettant
que la portion de l'oxygène consommée qui ne se retrouve pas dans l'acide
carbonique a servi à transformer cet oxygène en eau[41].»
Les phénomènes chimico-physiques de l'organisme vivant sont donc
encore aujourd'hui trop complexes pour pouvoir être embrassés dans leur
Page 182
ensemble autrement que par des hypothèses. Pour arriver à la solution
exacte de problèmes aussi vastes, il faut commencer par analyser les
résultantes de ces réactions compliquées, et les décomposer au moyen de
l'expérimentation en questions simples et distinctes. J'ai déjà fait quelques
tentatives dans cette voie analytique, en montrant qu'au lieu d'embrasser le
problème de la nutrition en bloc, il importe d'abord de déterminer la nature
des phénomènes physico-chimiques qui se passent dans un organe formé
d'un tissu défini, tel qu'un muscle, une glande, un nerf; qu'il est nécessaire
en même temps de tenir compte de l'état de fonction ou de repos de
l'organe. J'ai montré de plus que l'on peut régler à volonté l'état de repos et
de fonction d'un organe à l'aide de ses nerfs, et que l'on peut même agir sur
lui localement en se mettant à l'abri du retentissement sur l'organisme,
quand on a préalablement séparé les nerfs périphériques des centres
nerveux[42]. Quand on aura ainsi analysé les phénomènes physico-
chimiques propres à chaque tissu, à chaque organe, alors seulement on
pourra essayer de comprendre l'ensemble de la nutrition et de faire une
statique chimique fondée sur une base solide, c'est-à- dire sur l'étude de
faits physiologiques précis, complets et comparables.
Une autre forme d'application très-fréquente des mathématiques à la
biologie se trouve dans l'usage des moyennes ou dans l'emploi de la
statistique qui, en médecine et en physiologie, conduisent pour ainsi dire
nécessairement à l'erreur. Il y a sans doute plusieurs raisons pour cela; mais
le plus grand écueil de l'application du calcul aux phénomènes
physiologiques, est toujours au fond leur trop grande complexité qui les
empêche d'être définis et suffisamment comparables entre eux. L'emploi des
moyennes en physiologie et en médecine ne donne le plus souvent qu'une
fausse précision aux résultats en détruisant le caractère biologique des
phénomènes. On pourrait distinguer, à notre point de vue, plusieurs espèces
de moyennes: les moyennes physiques, les moyennes chimiques et les
moyennes physiologiques ou pathologiques. Si l'on observe, par exemple, le
exacte de problèmes aussi vastes, il faut commencer par analyser les
résultantes de ces réactions compliquées, et les décomposer au moyen de
l'expérimentation en questions simples et distinctes. J'ai déjà fait quelques
tentatives dans cette voie analytique, en montrant qu'au lieu d'embrasser le
problème de la nutrition en bloc, il importe d'abord de déterminer la nature
des phénomènes physico-chimiques qui se passent dans un organe formé
d'un tissu défini, tel qu'un muscle, une glande, un nerf; qu'il est nécessaire
en même temps de tenir compte de l'état de fonction ou de repos de
l'organe. J'ai montré de plus que l'on peut régler à volonté l'état de repos et
de fonction d'un organe à l'aide de ses nerfs, et que l'on peut même agir sur
lui localement en se mettant à l'abri du retentissement sur l'organisme,
quand on a préalablement séparé les nerfs périphériques des centres
nerveux[42]. Quand on aura ainsi analysé les phénomènes physico-
chimiques propres à chaque tissu, à chaque organe, alors seulement on
pourra essayer de comprendre l'ensemble de la nutrition et de faire une
statique chimique fondée sur une base solide, c'est-à- dire sur l'étude de
faits physiologiques précis, complets et comparables.
Une autre forme d'application très-fréquente des mathématiques à la
biologie se trouve dans l'usage des moyennes ou dans l'emploi de la
statistique qui, en médecine et en physiologie, conduisent pour ainsi dire
nécessairement à l'erreur. Il y a sans doute plusieurs raisons pour cela; mais
le plus grand écueil de l'application du calcul aux phénomènes
physiologiques, est toujours au fond leur trop grande complexité qui les
empêche d'être définis et suffisamment comparables entre eux. L'emploi des
moyennes en physiologie et en médecine ne donne le plus souvent qu'une
fausse précision aux résultats en détruisant le caractère biologique des
phénomènes. On pourrait distinguer, à notre point de vue, plusieurs espèces
de moyennes: les moyennes physiques, les moyennes chimiques et les
moyennes physiologiques ou pathologiques. Si l'on observe, par exemple, le
Page 183
nombre des pulsations et l'intensité de la pression sanguine par les
oscillations d'un instrument hémométrique pendant toute une journée et
qu'on prenne la moyenne de tous ces chiffres pour avoir la pression vraie ou
moyenne du sang, ou pour connaître le nombre vrai ou moyen de
pulsations, on aura précisément des nombres faux. En effet, la pulsation
diminue de nombre et d'intensité à jeun et augmente pendant la digestion ou
sous d'autres influences de mouvement ou de repos; tous ces caractères
biologiques du phénomène disparaissent dans la moyenne. On fait aussi
très- souvent usage des moyennes chimiques. Si l'on recueille l'urine d'un
homme pendant vingt-quatre heures et qu'on mélange toutes les urines pour
avoir l'analyse de l'urine moyenne, on a précisément l'analyse d'une urine
qui n'existe pas; car à jeun l'urine diffère de celle de la digestion, et ces
différences disparaissent dans le mélange. Le sublime du genre a été
imaginé par un physiologiste qui, ayant pris de l'urine dans un urinoir de la
gare d'un chemin de fer où passaient des gens de toutes les nations, crut
pouvoir donner ainsi l'analyse de l'urine moyenne européenne! À côté de
ces moyennes physiques et chimiques, il y a les moyennes physiologiques
ou ce qu'on pourrait appeler les descriptions moyennes de phénomènes qui
sont encore plus fausses. Je suppose qu'un médecin recueille un grand
nombre d'observations particulières sur une maladie, et qu'il fasse ensuite
une description moyenne de tous les symptômes observés dans les cas
particuliers; il aura ainsi une description qui ne se trouvera jamais dans la
nature. De même en physiologie il ne faut jamais donner des descriptions
moyennes d'expériences, parce que les vrais rapports des phénomènes
disparaissent dans cette moyenne; quand on a affaire à des expériences
complexes et variables, il faut en étudier les diverses circonstances et
ensuite donner l'expérience la plus parfaite comme type, mais qui
représentera toujours un fait vrai. Les moyennes, dans les cas où nous
venons de les considérer, doivent donc être repoussées parce qu'elles
confondent en voulant réunir et faussent en voulant simplifier. Les
oscillations d'un instrument hémométrique pendant toute une journée et
qu'on prenne la moyenne de tous ces chiffres pour avoir la pression vraie ou
moyenne du sang, ou pour connaître le nombre vrai ou moyen de
pulsations, on aura précisément des nombres faux. En effet, la pulsation
diminue de nombre et d'intensité à jeun et augmente pendant la digestion ou
sous d'autres influences de mouvement ou de repos; tous ces caractères
biologiques du phénomène disparaissent dans la moyenne. On fait aussi
très- souvent usage des moyennes chimiques. Si l'on recueille l'urine d'un
homme pendant vingt-quatre heures et qu'on mélange toutes les urines pour
avoir l'analyse de l'urine moyenne, on a précisément l'analyse d'une urine
qui n'existe pas; car à jeun l'urine diffère de celle de la digestion, et ces
différences disparaissent dans le mélange. Le sublime du genre a été
imaginé par un physiologiste qui, ayant pris de l'urine dans un urinoir de la
gare d'un chemin de fer où passaient des gens de toutes les nations, crut
pouvoir donner ainsi l'analyse de l'urine moyenne européenne! À côté de
ces moyennes physiques et chimiques, il y a les moyennes physiologiques
ou ce qu'on pourrait appeler les descriptions moyennes de phénomènes qui
sont encore plus fausses. Je suppose qu'un médecin recueille un grand
nombre d'observations particulières sur une maladie, et qu'il fasse ensuite
une description moyenne de tous les symptômes observés dans les cas
particuliers; il aura ainsi une description qui ne se trouvera jamais dans la
nature. De même en physiologie il ne faut jamais donner des descriptions
moyennes d'expériences, parce que les vrais rapports des phénomènes
disparaissent dans cette moyenne; quand on a affaire à des expériences
complexes et variables, il faut en étudier les diverses circonstances et
ensuite donner l'expérience la plus parfaite comme type, mais qui
représentera toujours un fait vrai. Les moyennes, dans les cas où nous
venons de les considérer, doivent donc être repoussées parce qu'elles
confondent en voulant réunir et faussent en voulant simplifier. Les
Page 184
moyennes ne sont applicables qu'à la réduction de données numériques
variant très-peu et se rapportant à des cas parfaitement déterminés et
absolument simples.
Je signalerai encore comme entachée de nombreuses causes d'erreurs la
réduction des phénomènes physiologiques au kilo d'animal. Cette méthode
est fort employée par les physiologistes depuis un certain nombre d'années
dans l'étude des phénomènes de la nutrition (voy. page 230). On observe,
par exemple, ce qu'un animal consomme d'oxygène ou d'un aliment
quelconque en un jour; puis on divise par le poids de l'animal et l'on en tire
la consommation d'aliment ou d'oxygène par kilo d'animal. On peut aussi
appliquer cette méthode pour doser l'action des substances toxiques ou
médicamenteuses. On empoisonne un animal avec une dose limite de
strychnine ou de curare, et l'on divise la quantité de poison administrée par
le poids du corps pour avoir la quantité de poison par kilo. Il faudrait, pour
être plus exact, dans les expériences que nous venons de citer, calculer non
par kilo du corps de l'animal, pris en masse, mais par kilo du sang et de
l'élément sur lequel agit le poison; sans cela on ne saurait tirer de ces
réductions aucune loi directe. Mais il resterait encore d'autres conditions
qu'il faudrait de même établir expérimentalement et qui varient avec l'âge,
la taille, l'état de digestion, etc.; telles sont toutes les conditions
physiologiques, qui, dans ces mesures, doivent toujours tenir le premier
rang.
En résumé, toutes les applications du calcul seraient excellentes si les
conditions physiologiques étaient bien exactement déterminées. C'est donc
sur la détermination de ces conditions que le physiologiste et le médecin
doivent concentrer pour le moment tous leurs efforts. Il faut d'abord
déterminer exactement les conditions de chaque phénomène; c'est là la
véritable exactitude biologique, et sans cette première étude toutes les
données numériques sont inexactes et d'autant plus inexactes qu'elles
variant très-peu et se rapportant à des cas parfaitement déterminés et
absolument simples.
Je signalerai encore comme entachée de nombreuses causes d'erreurs la
réduction des phénomènes physiologiques au kilo d'animal. Cette méthode
est fort employée par les physiologistes depuis un certain nombre d'années
dans l'étude des phénomènes de la nutrition (voy. page 230). On observe,
par exemple, ce qu'un animal consomme d'oxygène ou d'un aliment
quelconque en un jour; puis on divise par le poids de l'animal et l'on en tire
la consommation d'aliment ou d'oxygène par kilo d'animal. On peut aussi
appliquer cette méthode pour doser l'action des substances toxiques ou
médicamenteuses. On empoisonne un animal avec une dose limite de
strychnine ou de curare, et l'on divise la quantité de poison administrée par
le poids du corps pour avoir la quantité de poison par kilo. Il faudrait, pour
être plus exact, dans les expériences que nous venons de citer, calculer non
par kilo du corps de l'animal, pris en masse, mais par kilo du sang et de
l'élément sur lequel agit le poison; sans cela on ne saurait tirer de ces
réductions aucune loi directe. Mais il resterait encore d'autres conditions
qu'il faudrait de même établir expérimentalement et qui varient avec l'âge,
la taille, l'état de digestion, etc.; telles sont toutes les conditions
physiologiques, qui, dans ces mesures, doivent toujours tenir le premier
rang.
En résumé, toutes les applications du calcul seraient excellentes si les
conditions physiologiques étaient bien exactement déterminées. C'est donc
sur la détermination de ces conditions que le physiologiste et le médecin
doivent concentrer pour le moment tous leurs efforts. Il faut d'abord
déterminer exactement les conditions de chaque phénomène; c'est là la
véritable exactitude biologique, et sans cette première étude toutes les
données numériques sont inexactes et d'autant plus inexactes qu'elles
Page 185
donnent des chiffres qui trompent et en imposent par une fausse apparence
d'exactitude.
Quant à la statistique, on lui fait jouer un grand rôle en médecine, et dès
lors elle constitue une question médicale qu'il importe d'examiner ici. La
première condition pour employer la statistique, c'est que les faits auxquels
on l'applique soient exactement observés afin de pouvoir être ramenés à des
unités comparables entre elles. Or, cela ne se rencontre pas le plus souvent
en médecine. Tous ceux qui connaissent les hôpitaux savent de quelles
causes d'erreurs grossières ont pu être empreintes les déterminations qui
servent de base à la statistique. Très-souvent le nom des maladies a été
donné au hasard, soit parce que le diagnostic était obscur, soit parce que la
cause de mort a été inscrite sans y attacher aucune importance scientifique,
par un élève qui n'avait pas vu le malade, ou par une personne de
l'administration étrangère à la médecine. Sous ce rapport, il ne pourrait y
avoir de statistique pathologique valable que celle qui est faite avec des
résultats recueillis par le statisticien lui- même. Mais dans ce cas même,
jamais deux malades ne se ressemblent exactement; l'âge, le sexe, le
tempérament, et une foule d'autres circonstances apporteront toujours des
différences, d'où il résulte que la moyenne ou le rapport que l'on déduira de
la comparaison des faits sera toujours sujet à contestation. Mais, même par
hypothèse, je ne saurais admettre que les faits puissent jamais être
absolument identiques et comparables dans la statistique, il faut
nécessairement qu'ils diffèrent par quelque point, car sans cela la statistique
conduirait à un résultat scientifique absolu, tandis qu'elle ne peut donner
qu'une probabilité, mais jamais une certitude. J'avoue que je ne comprends
pas pourquoi on appelle lois les résultats qu'on peut tirer de la statistique;
car la loi scientifique, suivant moi, ne peut être fondée que sur une certitude
et sur un déterminisme absolu et non sur une probabilité. Ce serait sortir de
mon sujet que d'aller m'égarer dans toutes les explications qu'on pourrait
donner sur la valeur des méthodes de statistique fondées sur le calcul des
d'exactitude.
Quant à la statistique, on lui fait jouer un grand rôle en médecine, et dès
lors elle constitue une question médicale qu'il importe d'examiner ici. La
première condition pour employer la statistique, c'est que les faits auxquels
on l'applique soient exactement observés afin de pouvoir être ramenés à des
unités comparables entre elles. Or, cela ne se rencontre pas le plus souvent
en médecine. Tous ceux qui connaissent les hôpitaux savent de quelles
causes d'erreurs grossières ont pu être empreintes les déterminations qui
servent de base à la statistique. Très-souvent le nom des maladies a été
donné au hasard, soit parce que le diagnostic était obscur, soit parce que la
cause de mort a été inscrite sans y attacher aucune importance scientifique,
par un élève qui n'avait pas vu le malade, ou par une personne de
l'administration étrangère à la médecine. Sous ce rapport, il ne pourrait y
avoir de statistique pathologique valable que celle qui est faite avec des
résultats recueillis par le statisticien lui- même. Mais dans ce cas même,
jamais deux malades ne se ressemblent exactement; l'âge, le sexe, le
tempérament, et une foule d'autres circonstances apporteront toujours des
différences, d'où il résulte que la moyenne ou le rapport que l'on déduira de
la comparaison des faits sera toujours sujet à contestation. Mais, même par
hypothèse, je ne saurais admettre que les faits puissent jamais être
absolument identiques et comparables dans la statistique, il faut
nécessairement qu'ils diffèrent par quelque point, car sans cela la statistique
conduirait à un résultat scientifique absolu, tandis qu'elle ne peut donner
qu'une probabilité, mais jamais une certitude. J'avoue que je ne comprends
pas pourquoi on appelle lois les résultats qu'on peut tirer de la statistique;
car la loi scientifique, suivant moi, ne peut être fondée que sur une certitude
et sur un déterminisme absolu et non sur une probabilité. Ce serait sortir de
mon sujet que d'aller m'égarer dans toutes les explications qu'on pourrait
donner sur la valeur des méthodes de statistique fondées sur le calcul des
Page 186
probabilités; mais cependant il est indispensable que je dise ici ce que je
pense de l'application de la statistique aux sciences physiologiques en
général, et à la médecine en particulier. Il faut reconnaître dans toute
science deux classes de phénomènes, les uns dont la cause est actuellement
déterminée, les autres dont la cause est encore indéterminée. Pour tous les
phénomènes dont la cause est déterminée, la statistique n'a rien à faire; elle
serait même absurde. Ainsi, dès que les circonstances de l'expérience sont
bien établies, on ne peut plus faire de statistique: on n'ira pas, par exemple,
rassembler les cas pour savoir combien de fois il arrivera que l'eau soit
formée d'oxygène et d'hydrogène; pour savoir combien de fois il arrivera
qu'en coupant le nerf sciatique on ait la paralysie des muscles auxquels il se
rend. Les effets arriveront toujours sans exception et nécessairement, parce
que la cause du phénomène est exactement déterminée. Ce n'est donc que
lorsqu'un phénomène renferme des conditions encore indéterminées, qu'on
pourrait faire de la statistique; mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'on ne fait de
la statistique que parce qu'on est dans l'impossibilité de faire autrement; car
jamais la statistique, suivant moi, ne peut donner la vérité scientifique et ne
peut constituer par conséquent une méthode scientifique définitive. Un
exemple expliquera ma pensée. Des expérimentateurs, ainsi que nous le
verrons plus loin, ont donné des expériences dans lesquelles ils ont trouvé
que les racines rachidiennes antérieures étaient insensibles; d'autres
expérimentateurs ont donné des expériences dans lesquelles ils ont trouvé
que les mêmes racines étaient sensibles. Ici les cas paraissaient aussi
comparables que possible; il s'agissait de la même opération faite par le
même procédé, sur les mêmes animaux, sur les mêmes racines rachidiennes.
Fallait-il alors compter les cas positifs et négatifs et dire: la loi est que les
racines antérieures sont sensibles, par exemple: 25 fois sur 100? Ou bien
fallait-il admettre, d'après la théorie de ce qu'on appelle la loi des grands
nombres, que dans un nombre immense d'expériences on serait arrivé à
trouver que les racines sont aussi souvent sensibles qu'insensibles? Une
pense de l'application de la statistique aux sciences physiologiques en
général, et à la médecine en particulier. Il faut reconnaître dans toute
science deux classes de phénomènes, les uns dont la cause est actuellement
déterminée, les autres dont la cause est encore indéterminée. Pour tous les
phénomènes dont la cause est déterminée, la statistique n'a rien à faire; elle
serait même absurde. Ainsi, dès que les circonstances de l'expérience sont
bien établies, on ne peut plus faire de statistique: on n'ira pas, par exemple,
rassembler les cas pour savoir combien de fois il arrivera que l'eau soit
formée d'oxygène et d'hydrogène; pour savoir combien de fois il arrivera
qu'en coupant le nerf sciatique on ait la paralysie des muscles auxquels il se
rend. Les effets arriveront toujours sans exception et nécessairement, parce
que la cause du phénomène est exactement déterminée. Ce n'est donc que
lorsqu'un phénomène renferme des conditions encore indéterminées, qu'on
pourrait faire de la statistique; mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'on ne fait de
la statistique que parce qu'on est dans l'impossibilité de faire autrement; car
jamais la statistique, suivant moi, ne peut donner la vérité scientifique et ne
peut constituer par conséquent une méthode scientifique définitive. Un
exemple expliquera ma pensée. Des expérimentateurs, ainsi que nous le
verrons plus loin, ont donné des expériences dans lesquelles ils ont trouvé
que les racines rachidiennes antérieures étaient insensibles; d'autres
expérimentateurs ont donné des expériences dans lesquelles ils ont trouvé
que les mêmes racines étaient sensibles. Ici les cas paraissaient aussi
comparables que possible; il s'agissait de la même opération faite par le
même procédé, sur les mêmes animaux, sur les mêmes racines rachidiennes.
Fallait-il alors compter les cas positifs et négatifs et dire: la loi est que les
racines antérieures sont sensibles, par exemple: 25 fois sur 100? Ou bien
fallait-il admettre, d'après la théorie de ce qu'on appelle la loi des grands
nombres, que dans un nombre immense d'expériences on serait arrivé à
trouver que les racines sont aussi souvent sensibles qu'insensibles? Une
Page 187
pareille statistique eût été ridicule, car il y a une raison pour que les racines
soient insensibles et une autre raison pour qu'elles soient sensibles; c'est
cette raison qu'il fallait déterminer, je l'ai cherchée et je l'ai trouvée; de sorte
qu'on peut dire maintenant: Les racines rachidiennes antérieures sont
toujours sensibles dans des conditions données, et toujours insensibles dans
d'autres conditions également déterminées.
Je citerai encore un autre exemple emprunté à la chirurgie. Un grand
chirurgien fait des opérations de taille par le même procédé; il fait ensuite
un relevé statistique des cas de mort et des cas de guérison, et il conclut,
d'après la statistique, que la loi de la mortalité dans cette opération est de
deux sur cinq. Eh bien, je dis que ce rapport ne signifie absolument rien
scientifiquement et ne donne aucune certitude pour faire une nouvelle
opération, car on ne sait pas si ce nouveau cas devra être dans les guéris ou
dans les morts. Ce qu'il y a réellement à faire, au lieu de rassembler
empiriquement les faits, c'est de les étudier plus exactement et chacun dans
leur déterminisme spécial. Il faut examiner les cas de mort avec grand soin,
chercher à y découvrir la cause des accidents mortels, afin de s'en rendre
maître et d'éviter ces accidents. Alors, si l'on connaît exactement la cause de
la guérison et la cause de la mort, on aura toujours la guérison dans un cas
déterminé. On ne saurait admettre, en effet, que les cas qui ont eu des
terminaisons différentes fussent identiques en tout point. Il y a évidemment
quelque chose qui a été cause de la mort chez le malade qui a succombé, et
qui ne s'est pas rencontré chez le malade qui a guéri; c'est ce quelque chose
qu'il faut déterminer, et alors on pourra agir sur ces phénomènes ou les
reconnaître et les prévoir exactement; alors seulement on aura atteint le
déterminisme scientifique. Mais ce n'est pas à l'aide de la statistique qu'on y
arrivera; jamais la statistique n'a rien appris ni ne peut rien apprendre sur la
nature des phénomènes. J'appliquerai encore ce que je viens de dire à toutes
les statistiques faites pour connaître l'efficacité de certains remèdes dans la
guérison des maladies. Outre qu'on ne peut pas faire le dénombrement des
soient insensibles et une autre raison pour qu'elles soient sensibles; c'est
cette raison qu'il fallait déterminer, je l'ai cherchée et je l'ai trouvée; de sorte
qu'on peut dire maintenant: Les racines rachidiennes antérieures sont
toujours sensibles dans des conditions données, et toujours insensibles dans
d'autres conditions également déterminées.
Je citerai encore un autre exemple emprunté à la chirurgie. Un grand
chirurgien fait des opérations de taille par le même procédé; il fait ensuite
un relevé statistique des cas de mort et des cas de guérison, et il conclut,
d'après la statistique, que la loi de la mortalité dans cette opération est de
deux sur cinq. Eh bien, je dis que ce rapport ne signifie absolument rien
scientifiquement et ne donne aucune certitude pour faire une nouvelle
opération, car on ne sait pas si ce nouveau cas devra être dans les guéris ou
dans les morts. Ce qu'il y a réellement à faire, au lieu de rassembler
empiriquement les faits, c'est de les étudier plus exactement et chacun dans
leur déterminisme spécial. Il faut examiner les cas de mort avec grand soin,
chercher à y découvrir la cause des accidents mortels, afin de s'en rendre
maître et d'éviter ces accidents. Alors, si l'on connaît exactement la cause de
la guérison et la cause de la mort, on aura toujours la guérison dans un cas
déterminé. On ne saurait admettre, en effet, que les cas qui ont eu des
terminaisons différentes fussent identiques en tout point. Il y a évidemment
quelque chose qui a été cause de la mort chez le malade qui a succombé, et
qui ne s'est pas rencontré chez le malade qui a guéri; c'est ce quelque chose
qu'il faut déterminer, et alors on pourra agir sur ces phénomènes ou les
reconnaître et les prévoir exactement; alors seulement on aura atteint le
déterminisme scientifique. Mais ce n'est pas à l'aide de la statistique qu'on y
arrivera; jamais la statistique n'a rien appris ni ne peut rien apprendre sur la
nature des phénomènes. J'appliquerai encore ce que je viens de dire à toutes
les statistiques faites pour connaître l'efficacité de certains remèdes dans la
guérison des maladies. Outre qu'on ne peut pas faire le dénombrement des
Page 188
malades qui guérissent tout seuls, malgré le remède, la statistique n'apprend
absolument rien sur le mode d'action du médicament ni sur le mécanisme de
la guérison chez ceux où le remède aurait pu avoir une action.
Les coïncidences, dit-on, peuvent jouer dans les causes d'erreurs de la
statistique un si grand rôle, qu'il ne faut conclure que d'après des grands
nombres. Mais le médecin n'a que faire de ce qu'on appelle la loi des grands
nombres, loi qui, suivant l'expression d'un grand mathématicien, est
toujours vraie en général et fausse en particulier. Ce qui veut dire que la loi
des grands nombres n'apprend jamais rien pour un cas particulier. Or, ce
qu'il faut au médecin, c'est de savoir si son malade guérira, et la recherche
du déterminisme scientifique seul peut le conduire à cette connaissance. Je
ne comprends pas qu'on puisse arriver à une science pratique et précise en
se fondant sur la statistique. En effet, les résultats de la statistique, même
ceux qui sont fournis par les grands nombres, semblent indiquer qu'il y a
dans les variations des phénomènes une compensation qui amène la loi;
mais comme cette compensation est illimitée, cela ne peut jamais rien nous
apprendre sur un cas particulier, même de l'aveu des mathématiciens; car ils
admettent que, si la boule rouge est sortie cinquante fois de suite, ce n'est
pas une raison pour qu'une boule blanche ait plus de chance de sortir la
cinquante et unième fois.
La statistique ne saurait donc enfanter que les sciences conjecturales; elle
ne produira jamais les sciences actives et expérimentales, c'est-à-dire les
sciences qui règlent les phénomènes d'après les lois déterminées. On
obtiendra par la statistique une conjecture avec une probabilité plus ou
moins grande, sur un cas donné, mais jamais une certitude, jamais une
détermination absolue. Sans doute la statistique peut guider le pronostic du
médecin, et en cela elle lui est utile. Je ne repousse donc pas l'emploi de la
statistique en médecine, mais je blâme qu'on ne cherche pas à aller au delà
et qu'on croie que la statistique doive servir de base à la science médicale;
absolument rien sur le mode d'action du médicament ni sur le mécanisme de
la guérison chez ceux où le remède aurait pu avoir une action.
Les coïncidences, dit-on, peuvent jouer dans les causes d'erreurs de la
statistique un si grand rôle, qu'il ne faut conclure que d'après des grands
nombres. Mais le médecin n'a que faire de ce qu'on appelle la loi des grands
nombres, loi qui, suivant l'expression d'un grand mathématicien, est
toujours vraie en général et fausse en particulier. Ce qui veut dire que la loi
des grands nombres n'apprend jamais rien pour un cas particulier. Or, ce
qu'il faut au médecin, c'est de savoir si son malade guérira, et la recherche
du déterminisme scientifique seul peut le conduire à cette connaissance. Je
ne comprends pas qu'on puisse arriver à une science pratique et précise en
se fondant sur la statistique. En effet, les résultats de la statistique, même
ceux qui sont fournis par les grands nombres, semblent indiquer qu'il y a
dans les variations des phénomènes une compensation qui amène la loi;
mais comme cette compensation est illimitée, cela ne peut jamais rien nous
apprendre sur un cas particulier, même de l'aveu des mathématiciens; car ils
admettent que, si la boule rouge est sortie cinquante fois de suite, ce n'est
pas une raison pour qu'une boule blanche ait plus de chance de sortir la
cinquante et unième fois.
La statistique ne saurait donc enfanter que les sciences conjecturales; elle
ne produira jamais les sciences actives et expérimentales, c'est-à-dire les
sciences qui règlent les phénomènes d'après les lois déterminées. On
obtiendra par la statistique une conjecture avec une probabilité plus ou
moins grande, sur un cas donné, mais jamais une certitude, jamais une
détermination absolue. Sans doute la statistique peut guider le pronostic du
médecin, et en cela elle lui est utile. Je ne repousse donc pas l'emploi de la
statistique en médecine, mais je blâme qu'on ne cherche pas à aller au delà
et qu'on croie que la statistique doive servir de base à la science médicale;
Page 189
c'est cette idée fausse qui porte certains médecins à penser que la médecine
ne peut être que conjecturale, et ils en concluent que le médecin est un
artiste qui doit suppléer à l'indéterminisme des cas particuliers par son
génie, par son tact médical. Ce sont là des idées antiscientifiques contre
lesquelles il faut s'élever de toutes ses forces, parce que ce sont elles qui
contribuent à faire croupir la médecine dans l'état où elle est depuis si
longtemps. Toutes les sciences ont nécessairement commencé par être
conjecturales, il y a encore aujourd'hui dans chaque science des parties
conjecturales. La médecine est encore presque partout conjecturale, je ne le
nie pas; mais je veux dire seulement que la science moderne doit faire ses
efforts pour sortir de cet état provisoire qui ne constitue pas un état
scientifique définitif pas plus pour la médecine que pour les autres sciences.
L'état scientifique sera plus long à se constituer et plus difficile à obtenir en
médecine à cause de la complexité des phénomènes; mais le but du médecin
savant est de ramener dans sa science comme dans toutes les autres
l'indéterminé au déterminé. La statistique ne s'applique donc qu'à des cas
dans lesquels il y a encore indétermination dans la cause du phénomène
observé. Dans ces circonstances, la statistique ne peut servir, suivant moi,
qu'à diriger l'observateur vers la recherche de cette cause indéterminée,
mais elle ne peut jamais conduire à aucune loi réelle. J'insiste sur ce point,
parce que beaucoup de médecins ont grande confiance dans la statistique, et
ils croient que, lorsqu'elle est établie sur des faits bien observés qu'ils
considèrent comme comparables entre eux, elle peut conduire à la
connaissance de la loi des phénomènes. J'ai dit plus haut que jamais les faits
ne sont identiques, dès lors la statistique n'est qu'un dénombrement
empirique d'observations.
En un mot, en se fondant sur la statistique, la médecine ne pourrait être
jamais qu'une science conjecturale; c'est seulement en se fondant sur le
déterminisme expérimental qu'elle deviendra une science vraie, c'est-à-dire
une science certaine. Je considère cette idée comme le pivot de la médecine
ne peut être que conjecturale, et ils en concluent que le médecin est un
artiste qui doit suppléer à l'indéterminisme des cas particuliers par son
génie, par son tact médical. Ce sont là des idées antiscientifiques contre
lesquelles il faut s'élever de toutes ses forces, parce que ce sont elles qui
contribuent à faire croupir la médecine dans l'état où elle est depuis si
longtemps. Toutes les sciences ont nécessairement commencé par être
conjecturales, il y a encore aujourd'hui dans chaque science des parties
conjecturales. La médecine est encore presque partout conjecturale, je ne le
nie pas; mais je veux dire seulement que la science moderne doit faire ses
efforts pour sortir de cet état provisoire qui ne constitue pas un état
scientifique définitif pas plus pour la médecine que pour les autres sciences.
L'état scientifique sera plus long à se constituer et plus difficile à obtenir en
médecine à cause de la complexité des phénomènes; mais le but du médecin
savant est de ramener dans sa science comme dans toutes les autres
l'indéterminé au déterminé. La statistique ne s'applique donc qu'à des cas
dans lesquels il y a encore indétermination dans la cause du phénomène
observé. Dans ces circonstances, la statistique ne peut servir, suivant moi,
qu'à diriger l'observateur vers la recherche de cette cause indéterminée,
mais elle ne peut jamais conduire à aucune loi réelle. J'insiste sur ce point,
parce que beaucoup de médecins ont grande confiance dans la statistique, et
ils croient que, lorsqu'elle est établie sur des faits bien observés qu'ils
considèrent comme comparables entre eux, elle peut conduire à la
connaissance de la loi des phénomènes. J'ai dit plus haut que jamais les faits
ne sont identiques, dès lors la statistique n'est qu'un dénombrement
empirique d'observations.
En un mot, en se fondant sur la statistique, la médecine ne pourrait être
jamais qu'une science conjecturale; c'est seulement en se fondant sur le
déterminisme expérimental qu'elle deviendra une science vraie, c'est-à-dire
une science certaine. Je considère cette idée comme le pivot de la médecine
Page 190
expérimentale, et, sous ce rapport, le médecin expérimentateur se place à un
tout autre point de vue que le médecin dit observateur. En effet, il suffit
qu'un phénomène se soit montré une seule fois avec une certaine apparence
pour admettre que dans les mêmes conditions il doive se montrer toujours
de la même manière. Si donc il diffère dans ses manifestations, c'est que les
conditions diffèrent. Mais il n'y a pas de lois dans l'indéterminisme; il n'y en
a que dans le déterminisme expérimental, et sans cette dernière condition, il
ne saurait y avoir de science. Les médecins en général semblent croire qu'en
médecine il y a des lois élastiques et indéterminées. Ce sont là des idées
fausses qu'il faut faire disparaître si l'on veut fonder la médecine
scientifique. La médecine, en tant que science, a nécessairement des lois qui
sont précises et déterminées, qui, comme celles de toutes les sciences,
dérivent du critérium expérimental. C'est au développement de ces idées
que sera spécialement consacré mon ouvrage, et je l'ai intitulé Principes de
médecine expérimentale, pour indiquer que ma pensée est simplement
d'appliquer à la médecine les principes de la méthode expérimentale, afin
qu'au lieu de rester science conjecturale fondée sur la statistique, elle puisse
devenir une science exacte fondée sur le déterminisme expérimental. En
effet, une science conjecturale peut reposer sur l'indéterminé; mais une
science expérimentale n'admet que des phénomènes déterminés ou
déterminables.
Le déterminisme dans l'expérience donne seul la loi qui est absolue, et
celui qui connaît la loi véritable n'est plus libre de prévoir le phénomène
autrement. L'indéterminisme dans la statistique laisse à la pensée une
certaine liberté limitée par les nombres eux-mêmes, et c'est dans ce sens que
les philosophes ont pu dire que la liberté commence où le déterminisme
finit. Mais quand l'indéterminisme augmente, la statistique ne peut plus le
saisir et l'enfermer dans une limite de variations. On sort alors de la science,
car c'est le hasard ou une cause occulte quelconque qu'on est obligé
d'invoquer pour régir les phénomènes. Certainement nous n'arriverons
tout autre point de vue que le médecin dit observateur. En effet, il suffit
qu'un phénomène se soit montré une seule fois avec une certaine apparence
pour admettre que dans les mêmes conditions il doive se montrer toujours
de la même manière. Si donc il diffère dans ses manifestations, c'est que les
conditions diffèrent. Mais il n'y a pas de lois dans l'indéterminisme; il n'y en
a que dans le déterminisme expérimental, et sans cette dernière condition, il
ne saurait y avoir de science. Les médecins en général semblent croire qu'en
médecine il y a des lois élastiques et indéterminées. Ce sont là des idées
fausses qu'il faut faire disparaître si l'on veut fonder la médecine
scientifique. La médecine, en tant que science, a nécessairement des lois qui
sont précises et déterminées, qui, comme celles de toutes les sciences,
dérivent du critérium expérimental. C'est au développement de ces idées
que sera spécialement consacré mon ouvrage, et je l'ai intitulé Principes de
médecine expérimentale, pour indiquer que ma pensée est simplement
d'appliquer à la médecine les principes de la méthode expérimentale, afin
qu'au lieu de rester science conjecturale fondée sur la statistique, elle puisse
devenir une science exacte fondée sur le déterminisme expérimental. En
effet, une science conjecturale peut reposer sur l'indéterminé; mais une
science expérimentale n'admet que des phénomènes déterminés ou
déterminables.
Le déterminisme dans l'expérience donne seul la loi qui est absolue, et
celui qui connaît la loi véritable n'est plus libre de prévoir le phénomène
autrement. L'indéterminisme dans la statistique laisse à la pensée une
certaine liberté limitée par les nombres eux-mêmes, et c'est dans ce sens que
les philosophes ont pu dire que la liberté commence où le déterminisme
finit. Mais quand l'indéterminisme augmente, la statistique ne peut plus le
saisir et l'enfermer dans une limite de variations. On sort alors de la science,
car c'est le hasard ou une cause occulte quelconque qu'on est obligé
d'invoquer pour régir les phénomènes. Certainement nous n'arriverons
Page 191
jamais au déterminisme absolu de toute chose; l'homme ne pourrait plus
exister. Il y aura donc toujours de l'indéterminisme dans, toutes les sciences,
et dans la médecine plus que dans toute autre. Mais la conquête
intellectuelle de l'homme consiste à faire diminuer et à refouler
l'indéterminisme à mesure qu'à l'aide de la méthode expérimentale il gagne
du terrain sur le déterminisme. Cela seul doit satisfaire son ambition, car
c'est par cela qu'il étend et qu'il étendra de plus en plus sa puissance sur la
nature.
§ X. — Du laboratoire du physiologiste et de divers moyens nécessaires à
l'étude de la médecine expérimentale.
Toute science expérimentale exige un laboratoire. C'est là que le savant
se retire pour chercher à comprendre, au moyen de l'analyse expérimentale,
les phénomènes qu'il a observés dans la nature.
Le sujet d'étude du médecin est nécessairement le malade, et son premier
champ d'observation est par conséquent l'hôpital. Mais si l'observation
clinique peut lui apprendre à connaître la forme et la marche des maladies,
elle est insuffisante pour lui en faire comprendre la nature; il lui faut pour
cela pénétrer dans l'intérieur du corps et chercher quelles sont les parties
internes qui sont lésées dans leurs fonctions. C'est pourquoi on joignit
bientôt à l'observation clinique des maladies leur étude nécropsique et les
dissections cadavériques. Mais aujourd'hui ces divers moyens ne suffisent
plus; il faut pousser plus loin l'investigation et analyser sur le vivant les
phénomènes élémentaires des corps organisés en comparant l'état normal à
l'état pathologique. Nous avons montré ailleurs l'insuffisance de l'anatomie
seule pour rendre compte des phénomènes de la vie, et nous avons vu qu'il
faut encore y ajouter l'étude de toutes les conditions physico-chimiques qui
entrent comme éléments nécessaires des manifestations vitales, normales ou
exister. Il y aura donc toujours de l'indéterminisme dans, toutes les sciences,
et dans la médecine plus que dans toute autre. Mais la conquête
intellectuelle de l'homme consiste à faire diminuer et à refouler
l'indéterminisme à mesure qu'à l'aide de la méthode expérimentale il gagne
du terrain sur le déterminisme. Cela seul doit satisfaire son ambition, car
c'est par cela qu'il étend et qu'il étendra de plus en plus sa puissance sur la
nature.
§ X. — Du laboratoire du physiologiste et de divers moyens nécessaires à
l'étude de la médecine expérimentale.
Toute science expérimentale exige un laboratoire. C'est là que le savant
se retire pour chercher à comprendre, au moyen de l'analyse expérimentale,
les phénomènes qu'il a observés dans la nature.
Le sujet d'étude du médecin est nécessairement le malade, et son premier
champ d'observation est par conséquent l'hôpital. Mais si l'observation
clinique peut lui apprendre à connaître la forme et la marche des maladies,
elle est insuffisante pour lui en faire comprendre la nature; il lui faut pour
cela pénétrer dans l'intérieur du corps et chercher quelles sont les parties
internes qui sont lésées dans leurs fonctions. C'est pourquoi on joignit
bientôt à l'observation clinique des maladies leur étude nécropsique et les
dissections cadavériques. Mais aujourd'hui ces divers moyens ne suffisent
plus; il faut pousser plus loin l'investigation et analyser sur le vivant les
phénomènes élémentaires des corps organisés en comparant l'état normal à
l'état pathologique. Nous avons montré ailleurs l'insuffisance de l'anatomie
seule pour rendre compte des phénomènes de la vie, et nous avons vu qu'il
faut encore y ajouter l'étude de toutes les conditions physico-chimiques qui
entrent comme éléments nécessaires des manifestations vitales, normales ou
Page 192
pathologiques. Cette simple indication fait déjà pressentir que le laboratoire
du physiologiste médecin doit être le plus compliqué de tous les
laboratoires, parce qu'il a à expérimenter les phénomènes de la vie, qui sont
les plus complexes de tous les phénomènes naturels.
du physiologiste médecin doit être le plus compliqué de tous les
laboratoires, parce qu'il a à expérimenter les phénomènes de la vie, qui sont
les plus complexes de tous les phénomènes naturels.
Page 193
Les bibliothèques pourraient encore être considérées comme faisant
partie du laboratoire du savant et du médecin expérimentateur. Mais c'est à
la condition qu'il lise, pour connaître et contrôler sur la nature, les
observations, les expériences ou les théories de ses devanciers, et non pour
trouver dans les livres des opinions toutes faites qui le dispenseront de
travailler et de chercher à pousser plus loin l'investigation des phénomènes
naturels. L'érudition mal comprise a été et est encore un des plus grands
obstacles à l'avancement des sciences expérimentales. C'est cette fausse
érudition qui, mettant l'autorité des hommes à la place des faits, arrêta la
science aux idées de Galien pendant plusieurs siècles sans que personne
osât y toucher, et cette superstition scientifique était telle, que Mundini et
Vésale, qui vinrent les premiers contredire Galien en confrontant ses
opinions avec leurs dissections sur nature, furent considérés comme des
novateurs et comme de vrais révolutionnaires. C'est pourtant toujours ainsi
que l'érudition scientifique devait se pratiquer. Il faudrait toujours
l'accompagner de recherches critiques faites sur la nature, destinées à
contrôler les faits dont on parle et à juger les opinions qu'on discute. De
cette manière, la science, en avançant, se simplifierait en s'épurant par une
bonne critique expérimentale, au lieu de s'encombrer par l'exhumation et
l'accumulation de faits et d'opinions innombrables parmi lesquelles il n'est
bientôt plus possible de distinguer le vrai du faux. Il serait hors de propos
de m'étendre ici sur les erreurs et sur la fausse direction de la plupart de ces
études de littérature médicale que l'on qualifie d'études historiques ou
philosophiques de la médecine. Peut-être aurai-je occasion de m'expliquer
ailleurs sur ce sujet; pour le moment, je me bornerai à dire que, suivant moi,
toutes ces erreurs ont leur origine dans une confusion perpétuelle que l'on
fait entre les productions littéraires ou artistiques et les productions de la
science, entre la critique d'art et la critique scientifique, entre l'histoire de la
science et l'histoire des hommes.
partie du laboratoire du savant et du médecin expérimentateur. Mais c'est à
la condition qu'il lise, pour connaître et contrôler sur la nature, les
observations, les expériences ou les théories de ses devanciers, et non pour
trouver dans les livres des opinions toutes faites qui le dispenseront de
travailler et de chercher à pousser plus loin l'investigation des phénomènes
naturels. L'érudition mal comprise a été et est encore un des plus grands
obstacles à l'avancement des sciences expérimentales. C'est cette fausse
érudition qui, mettant l'autorité des hommes à la place des faits, arrêta la
science aux idées de Galien pendant plusieurs siècles sans que personne
osât y toucher, et cette superstition scientifique était telle, que Mundini et
Vésale, qui vinrent les premiers contredire Galien en confrontant ses
opinions avec leurs dissections sur nature, furent considérés comme des
novateurs et comme de vrais révolutionnaires. C'est pourtant toujours ainsi
que l'érudition scientifique devait se pratiquer. Il faudrait toujours
l'accompagner de recherches critiques faites sur la nature, destinées à
contrôler les faits dont on parle et à juger les opinions qu'on discute. De
cette manière, la science, en avançant, se simplifierait en s'épurant par une
bonne critique expérimentale, au lieu de s'encombrer par l'exhumation et
l'accumulation de faits et d'opinions innombrables parmi lesquelles il n'est
bientôt plus possible de distinguer le vrai du faux. Il serait hors de propos
de m'étendre ici sur les erreurs et sur la fausse direction de la plupart de ces
études de littérature médicale que l'on qualifie d'études historiques ou
philosophiques de la médecine. Peut-être aurai-je occasion de m'expliquer
ailleurs sur ce sujet; pour le moment, je me bornerai à dire que, suivant moi,
toutes ces erreurs ont leur origine dans une confusion perpétuelle que l'on
fait entre les productions littéraires ou artistiques et les productions de la
science, entre la critique d'art et la critique scientifique, entre l'histoire de la
science et l'histoire des hommes.
Page 194
Les productions littéraires et artistiques ne vieillissent jamais, en ce sens
qu'elles sont des expressions de sentiments immuables comme la nature
humaine. On peut ajouter que les idées philosophiques représentent des
aspirations de l'esprit humain qui sont également de tous les temps. Il y a
donc là grand intérêt à rechercher ce que les anciens nous ont laissé, parce
que sous ce rapport ils peuvent encore nous servir de modèle. Mais la
science, qui représente ce que l'homme a appris, est essentiellement mobile
dans son expression; elle varie et se perfectionne à mesure que les
connaissances acquises augmentent. La science du présent est donc
nécessairement au-dessus de celle du passé, et il n'y a aucune espèce de
raison d'aller, chercher un accroissement de la science moderne dans les
connaissances des anciens. Leurs théories, nécessairement fausses
puisqu'elles ne renferment pas les faits découverts depuis, ne sauraient avoir
aucun profit réel pour les sciences actuelles. Toute science expérimentale ne
peut donc faire de progrès qu'en avançant et en poursuivant son oeuvre dans
l'avenir. Ce serait absurde de croire qu'on doit aller la chercher dans l'étude
des livres que nous a légués le passé. On ne peut trouver là que l'histoire de
l'esprit humain, ce qui est tout autre chose.
Il faut sans doute connaître ce qu'on appelle la littérature scientifique et
savoir ce qui a été fait par les devanciers. Mais la critique scientifique, faite
littérairement, ne saurait avoir aucune utilité pour la science. En effet, si,
pour juger une oeuvre littéraire ou artistique, il n'est pas nécessaire d'être
soi-même poëte ou artiste, il n'en est pas de même pour les sciences
expérimentales. On ne saurait juger un mémoire de chimie sans être
chimiste, ni un mémoire de physiologie si l'on n'est pas physiologiste. S'il
s'agit de décider entre deux opinions scientifiques différentes, il ne suffit
pas d'être bon philologue ou bon traducteur, il faut surtout être
profondément versé dans la science technique, il faut même être maître
dans cette science et être capable d'expérimenter par soi-même et de faire
mieux que ceux dont on discute les opinions. J'ai eu autrefois à discuter une
qu'elles sont des expressions de sentiments immuables comme la nature
humaine. On peut ajouter que les idées philosophiques représentent des
aspirations de l'esprit humain qui sont également de tous les temps. Il y a
donc là grand intérêt à rechercher ce que les anciens nous ont laissé, parce
que sous ce rapport ils peuvent encore nous servir de modèle. Mais la
science, qui représente ce que l'homme a appris, est essentiellement mobile
dans son expression; elle varie et se perfectionne à mesure que les
connaissances acquises augmentent. La science du présent est donc
nécessairement au-dessus de celle du passé, et il n'y a aucune espèce de
raison d'aller, chercher un accroissement de la science moderne dans les
connaissances des anciens. Leurs théories, nécessairement fausses
puisqu'elles ne renferment pas les faits découverts depuis, ne sauraient avoir
aucun profit réel pour les sciences actuelles. Toute science expérimentale ne
peut donc faire de progrès qu'en avançant et en poursuivant son oeuvre dans
l'avenir. Ce serait absurde de croire qu'on doit aller la chercher dans l'étude
des livres que nous a légués le passé. On ne peut trouver là que l'histoire de
l'esprit humain, ce qui est tout autre chose.
Il faut sans doute connaître ce qu'on appelle la littérature scientifique et
savoir ce qui a été fait par les devanciers. Mais la critique scientifique, faite
littérairement, ne saurait avoir aucune utilité pour la science. En effet, si,
pour juger une oeuvre littéraire ou artistique, il n'est pas nécessaire d'être
soi-même poëte ou artiste, il n'en est pas de même pour les sciences
expérimentales. On ne saurait juger un mémoire de chimie sans être
chimiste, ni un mémoire de physiologie si l'on n'est pas physiologiste. S'il
s'agit de décider entre deux opinions scientifiques différentes, il ne suffit
pas d'être bon philologue ou bon traducteur, il faut surtout être
profondément versé dans la science technique, il faut même être maître
dans cette science et être capable d'expérimenter par soi-même et de faire
mieux que ceux dont on discute les opinions. J'ai eu autrefois à discuter une
Page 195
question anatomique relativement aux anastomoses du pneumo- gastrique et
du spinal[43]. Willis, Scarpa, Bischoff, avaient émis à ce sujet des opinions
différentes et même opposées. Un érudit n'aurait pu que rapporter ces
diverses opinions et collationner les textes avec plus ou moins d'exactitude,
mais cela n'aurait pas résolu la question scientifique. Il fallait donc
disséquer et perfectionner les moyens de dissection pour mieux suivre les
anastomoses nerveuses, et collationner sur la nature la description de
chaque anatomiste: c'est ce que je fis, et je trouvai que la divergence des
auteurs venait de ce qu'ils n'avaient pas assigné aux deux nerfs les mêmes
délimitations. Dès lors c'est l'anatomie, poussée plus loin, qui a pu expliquer
les dissidences anatomiques. Je n'admets donc pas qu'il puisse y avoir dans
les sciences des hommes qui fassent leur spécialité de la critique, comme il
y en a dans les lettres et dans les arts. La critique dans chaque science, pour
être vraiment utile, doit être faite par les savants eux-mêmes et par les
maîtres les plus éminents.
Une autre erreur assez fréquente est celle qui consiste à confondre
l'histoire des hommes avec l'histoire d'une science. L'évolution logique et
didactique d'une science expérimentale n'est pas du tout représentée par
l'histoire chronologique des hommes qui s'en sont occupés. Toute fois il faut
excepter les sciences mathématiques et astronomiques, mais cela ne saurait
exister pour les sciences expérimentales physico-chimiques et pour la
médecine en particulier. La médecine est née du besoin, a dit Baglivi, c'est-
à-dire que, dès qu'il a existé un malade, on lui a porté secours et l'on a
cherché à le guérir. La médecine s'est donc trouvée à son berceau une
science appliquée mêlée à la religion et aux sentiments de commisération
que les hommes éprouvent les uns pour les autres. Mais la médecine
existait-elle comme science? Évidemment non. C'était un empirisme
aveugle qui s'est succédé pendant des siècles en s'enrichissant peu à peu et
comme par hasard d'observations et de recherches faites dans des directions
isolées. La physiologie, la pathologie et la thérapeutique se sont
du spinal[43]. Willis, Scarpa, Bischoff, avaient émis à ce sujet des opinions
différentes et même opposées. Un érudit n'aurait pu que rapporter ces
diverses opinions et collationner les textes avec plus ou moins d'exactitude,
mais cela n'aurait pas résolu la question scientifique. Il fallait donc
disséquer et perfectionner les moyens de dissection pour mieux suivre les
anastomoses nerveuses, et collationner sur la nature la description de
chaque anatomiste: c'est ce que je fis, et je trouvai que la divergence des
auteurs venait de ce qu'ils n'avaient pas assigné aux deux nerfs les mêmes
délimitations. Dès lors c'est l'anatomie, poussée plus loin, qui a pu expliquer
les dissidences anatomiques. Je n'admets donc pas qu'il puisse y avoir dans
les sciences des hommes qui fassent leur spécialité de la critique, comme il
y en a dans les lettres et dans les arts. La critique dans chaque science, pour
être vraiment utile, doit être faite par les savants eux-mêmes et par les
maîtres les plus éminents.
Une autre erreur assez fréquente est celle qui consiste à confondre
l'histoire des hommes avec l'histoire d'une science. L'évolution logique et
didactique d'une science expérimentale n'est pas du tout représentée par
l'histoire chronologique des hommes qui s'en sont occupés. Toute fois il faut
excepter les sciences mathématiques et astronomiques, mais cela ne saurait
exister pour les sciences expérimentales physico-chimiques et pour la
médecine en particulier. La médecine est née du besoin, a dit Baglivi, c'est-
à-dire que, dès qu'il a existé un malade, on lui a porté secours et l'on a
cherché à le guérir. La médecine s'est donc trouvée à son berceau une
science appliquée mêlée à la religion et aux sentiments de commisération
que les hommes éprouvent les uns pour les autres. Mais la médecine
existait-elle comme science? Évidemment non. C'était un empirisme
aveugle qui s'est succédé pendant des siècles en s'enrichissant peu à peu et
comme par hasard d'observations et de recherches faites dans des directions
isolées. La physiologie, la pathologie et la thérapeutique se sont
Page 196
développées comme des sciences distinctes les unes des autres, ce qui est
une fausse voie. Aujourd'hui seulement on peut entrevoir la conception
d'une médecine scientifique expérimentale par la fusion de ces trois points
de vue en un seul.
Le point de vue expérimental est le couronnement d'une science achevée,
car il ne faut pas s'y tromper, la science vraie n'existe que lorsque l'homme
est arrivé à prévoir exactement les phénomènes de la nature et à les
maîtriser. La constatation et le classement des corps ou des phénomènes
naturels ne constituent point la science complète. La vraie science agit et
explique son action ou sa puissance: c'est là son caractère, c'est là son but. Il
est nécessaire ici de développer ma pensée. J'ai entendu souvent dire à des
médecins que la physiologie, c'est-à-dire l'explication des phénomènes de la
vie soit à l'état physiologique, soit à l'état pathologique, n'était qu'une partie
de la médecine, parce que la médecine était la connaissance générale des
maladies. J'ai également entendu dire à des zoologistes que la physiologie,
c'est-à-dire l'explication des phénomènes de la vie dans toutes leurs
variétés, n'était qu'un démembrement ou une spécialité de la zoologie, parce
que la zoologie était la connaissance générale des animaux. En parlant dans
le même sens, un géologue ou un minéralogiste pourraient dire que la
physique et la chimie ne sont que des démembrements de la géologie et de
la minéralogie qui comprennent la connaissance générale de la terre et des
minéraux. Il y a là des erreurs ou au moins des malentendus qu'il importe
d'expliquer. D'abord il faut savoir que toutes nos divisions de sciences ne
sont pas dans la nature; elles n'existent que dans notre esprit qui, à raison de
son infirmité, est obligé de créer des catégories de corps et de phénomènes
afin de mieux les comprendre en étudiant leurs qualités ou propriétés sous
des points de vue spéciaux. Il en résulte qu'un même corps peut être étudié
minéralogiquement, physiologiquement, pathologiquement, physiquement,
chimiquement, etc.; mais au fond il n'y a dans la nature ni chimie, ni
physique, ni zoologie, ni physiologie, ni pathologie; il n'y a que des corps
une fausse voie. Aujourd'hui seulement on peut entrevoir la conception
d'une médecine scientifique expérimentale par la fusion de ces trois points
de vue en un seul.
Le point de vue expérimental est le couronnement d'une science achevée,
car il ne faut pas s'y tromper, la science vraie n'existe que lorsque l'homme
est arrivé à prévoir exactement les phénomènes de la nature et à les
maîtriser. La constatation et le classement des corps ou des phénomènes
naturels ne constituent point la science complète. La vraie science agit et
explique son action ou sa puissance: c'est là son caractère, c'est là son but. Il
est nécessaire ici de développer ma pensée. J'ai entendu souvent dire à des
médecins que la physiologie, c'est-à-dire l'explication des phénomènes de la
vie soit à l'état physiologique, soit à l'état pathologique, n'était qu'une partie
de la médecine, parce que la médecine était la connaissance générale des
maladies. J'ai également entendu dire à des zoologistes que la physiologie,
c'est-à-dire l'explication des phénomènes de la vie dans toutes leurs
variétés, n'était qu'un démembrement ou une spécialité de la zoologie, parce
que la zoologie était la connaissance générale des animaux. En parlant dans
le même sens, un géologue ou un minéralogiste pourraient dire que la
physique et la chimie ne sont que des démembrements de la géologie et de
la minéralogie qui comprennent la connaissance générale de la terre et des
minéraux. Il y a là des erreurs ou au moins des malentendus qu'il importe
d'expliquer. D'abord il faut savoir que toutes nos divisions de sciences ne
sont pas dans la nature; elles n'existent que dans notre esprit qui, à raison de
son infirmité, est obligé de créer des catégories de corps et de phénomènes
afin de mieux les comprendre en étudiant leurs qualités ou propriétés sous
des points de vue spéciaux. Il en résulte qu'un même corps peut être étudié
minéralogiquement, physiologiquement, pathologiquement, physiquement,
chimiquement, etc.; mais au fond il n'y a dans la nature ni chimie, ni
physique, ni zoologie, ni physiologie, ni pathologie; il n'y a que des corps
Page 197
qu'il s'agit de classer et des phénomènes qu'il s'agit de connaître et de
maîtriser. Or la science qui donne à l'homme le moyen d'analyser et de
maîtriser expérimentalement les phénomènes est la science la plus avancée
et la plus difficile à atteindre. Elle doit nécessairement arriver à être
constituée la dernière; mais on ne saurait pour cela la considérer comme un
démembrement des sciences qui l'ont précédée. Sous ce rapport la
physiologie, qui est la science des êtres vivants la plus difficile et la plus
élevée, ne saurait être regardée comme un démembrement de la médecine
ou de la zoologie, pas plus que la physique et la chimie ne sont un
démembrement de la géologie ou de la minéralogie. La physique et la
chimie sont les deux sciences minérales actives par l'intermédiaire
desquelles l'homme peut maîtriser les phénomènes des corps bruts. La
physiologie est la science vitale active à l'aide de laquelle l'homme pourra
agir sur les animaux et sur l'homme, soit à l'état sain, soit à l'état malade. Ce
serait une grande illusion du médecin que de croire qu'il connaît les
maladies pour leur avoir donné un nom, pour les avoir classées et décrites,
de même que ce serait une illusion du zoologiste et du botaniste que de
croire qu'ils connaissent les animaux et les végétaux parce qu'ils les ont
dénommés, catalogués, disséqués et renfermés dans un musée après les
avoir empaillés, préparés ou desséchés. Un médecin ne connaîtra les
maladies que lorsqu'il pourra agir rationnellement et expérimentalement sur
elles; de même le zoologiste ne connaîtra les animaux que lorsqu'il
expliquera et réglera les phénomènes de la vie. En résumé, il ne faut pas
devenir les dupes de nos propres oeuvres; on ne saurait donner aucune
valeur absolue aux classifications scientifiques, ni dans les livres ni dans les
académies. Ceux qui sortent des cadres tracés sont les novateurs, et ceux
qui y persistent aveuglément s'opposent aux progrès scientifiques.
L'évolution même des connaissances humaines veut que les sciences
expérimentales soient le but, et cette évolution exige que les sciences de
maîtriser. Or la science qui donne à l'homme le moyen d'analyser et de
maîtriser expérimentalement les phénomènes est la science la plus avancée
et la plus difficile à atteindre. Elle doit nécessairement arriver à être
constituée la dernière; mais on ne saurait pour cela la considérer comme un
démembrement des sciences qui l'ont précédée. Sous ce rapport la
physiologie, qui est la science des êtres vivants la plus difficile et la plus
élevée, ne saurait être regardée comme un démembrement de la médecine
ou de la zoologie, pas plus que la physique et la chimie ne sont un
démembrement de la géologie ou de la minéralogie. La physique et la
chimie sont les deux sciences minérales actives par l'intermédiaire
desquelles l'homme peut maîtriser les phénomènes des corps bruts. La
physiologie est la science vitale active à l'aide de laquelle l'homme pourra
agir sur les animaux et sur l'homme, soit à l'état sain, soit à l'état malade. Ce
serait une grande illusion du médecin que de croire qu'il connaît les
maladies pour leur avoir donné un nom, pour les avoir classées et décrites,
de même que ce serait une illusion du zoologiste et du botaniste que de
croire qu'ils connaissent les animaux et les végétaux parce qu'ils les ont
dénommés, catalogués, disséqués et renfermés dans un musée après les
avoir empaillés, préparés ou desséchés. Un médecin ne connaîtra les
maladies que lorsqu'il pourra agir rationnellement et expérimentalement sur
elles; de même le zoologiste ne connaîtra les animaux que lorsqu'il
expliquera et réglera les phénomènes de la vie. En résumé, il ne faut pas
devenir les dupes de nos propres oeuvres; on ne saurait donner aucune
valeur absolue aux classifications scientifiques, ni dans les livres ni dans les
académies. Ceux qui sortent des cadres tracés sont les novateurs, et ceux
qui y persistent aveuglément s'opposent aux progrès scientifiques.
L'évolution même des connaissances humaines veut que les sciences
expérimentales soient le but, et cette évolution exige que les sciences de
Page 198
classification qui les précèdent perdent de leur importance à mesure que les
sciences expérimentales se développent.
L'esprit de l'homme suit une marche logique et nécessaire dans la
recherche de la vérité scientifique. Il observe des faits, les rapproche, en
déduit des conséquences qu'il contrôle par l'expérience pour s'élever à des
propositions ou à des vérités de plus en plus générales. Il faut sans doute
que dans ce travail successif le savant connaisse ce qu'ont fait ses
devanciers et en tienne compte. Mais il faut qu'il sache bien que ce ne sont
là que des points d'appui pour aller ensuite plus loin, et que toutes les
vérités scientifiques nouvelles ne se trouvent pas dans l'étude du passé, mais
bien dans des études nouvelles faites sur la nature, c'est-à-dire dans les
laboratoires. La littérature scientifique utile est donc surtout la littérature
scientifique des travaux modernes afin d'être au courant du progrès
scientifique, et encore ne doit-elle pas être poussée trop loin, car elle
dessèche l'esprit, étouffe l'invention et l'originalité scientifique. Mais quelle
utilité pourrions-nous retirer de l'exhumation de théories vermoulues ou
d'observations faites en l'absence de moyens d'investigations convenables?
Sans doute cela peut être intéressant pour connaître les erreurs par
lesquelles passe l'esprit humain dans son évolution, mais cela est du temps
perdu pour la science proprement dite. Je pense qu'il importe beaucoup de
diriger de bonne heure l'esprit des élèves vers la science active
expérimentale, en leur faisant comprendre qu'elle se développe dans les
laboratoires, au lieu de laisser croire qu'elle réside dans les livres et dans
l'interprétation des écrits des anciens. Nous savons par l'histoire la stérilité
de cette voie scolastique, et les sciences n'ont pris leur essor que lorsqu'on a
substitué à l'autorité des livres l'autorité des faits précisés dans la nature à
l'aide de moyens d'expérimentation de plus en plus perfectionnés; le plus
grand mérite de Bacon est d'avoir proclamé bien haut cette vérité. Je
considère, quant à moi, que reporter aujourd'hui la médecine vers ces
commentaires attardés et vieillis de l'antiquité, c'est rétrograder et retourner
sciences expérimentales se développent.
L'esprit de l'homme suit une marche logique et nécessaire dans la
recherche de la vérité scientifique. Il observe des faits, les rapproche, en
déduit des conséquences qu'il contrôle par l'expérience pour s'élever à des
propositions ou à des vérités de plus en plus générales. Il faut sans doute
que dans ce travail successif le savant connaisse ce qu'ont fait ses
devanciers et en tienne compte. Mais il faut qu'il sache bien que ce ne sont
là que des points d'appui pour aller ensuite plus loin, et que toutes les
vérités scientifiques nouvelles ne se trouvent pas dans l'étude du passé, mais
bien dans des études nouvelles faites sur la nature, c'est-à-dire dans les
laboratoires. La littérature scientifique utile est donc surtout la littérature
scientifique des travaux modernes afin d'être au courant du progrès
scientifique, et encore ne doit-elle pas être poussée trop loin, car elle
dessèche l'esprit, étouffe l'invention et l'originalité scientifique. Mais quelle
utilité pourrions-nous retirer de l'exhumation de théories vermoulues ou
d'observations faites en l'absence de moyens d'investigations convenables?
Sans doute cela peut être intéressant pour connaître les erreurs par
lesquelles passe l'esprit humain dans son évolution, mais cela est du temps
perdu pour la science proprement dite. Je pense qu'il importe beaucoup de
diriger de bonne heure l'esprit des élèves vers la science active
expérimentale, en leur faisant comprendre qu'elle se développe dans les
laboratoires, au lieu de laisser croire qu'elle réside dans les livres et dans
l'interprétation des écrits des anciens. Nous savons par l'histoire la stérilité
de cette voie scolastique, et les sciences n'ont pris leur essor que lorsqu'on a
substitué à l'autorité des livres l'autorité des faits précisés dans la nature à
l'aide de moyens d'expérimentation de plus en plus perfectionnés; le plus
grand mérite de Bacon est d'avoir proclamé bien haut cette vérité. Je
considère, quant à moi, que reporter aujourd'hui la médecine vers ces
commentaires attardés et vieillis de l'antiquité, c'est rétrograder et retourner
Page 199
vers la scolastique, tandis que la diriger vers les laboratoires et vers l'étude
analytique expérimentale des maladies, c'est marcher dans la voie du
véritable progrès, c'est-à-dire vers la fondation d'une science médicale
expérimentale. C'est chez moi une conviction profonde que je chercherai
toujours à faire prévaloir, soit par mon enseignement, soit par mes travaux.
Le laboratoire physiologique doit donc être, actuellement, l'objet
cumulant des études du médecin scientifique; mais il importe encore ici de
m'expliquer afin d'éviter les malentendus. L'hôpital ou plutôt la salle de
malades n'est pas le laboratoire du médecin comme on le croit souvent; ce
n'est, ainsi que nous l'avons dit plus haut, que son champ d'observation;
c'est là que doit se faire ce qu'on appelle la clinique, c'est-à-dire l'étude
aussi complète que possible de la maladie au lit du malade. La médecine
débute nécessairement par la clinique, puisque c'est elle qui détermine et
définit l'objet de la médecine, c'est-à-dire le problème médical; mais, pour
être la première étude du médecin, la clinique n'est pas pour cela la base de
la médecine scientifique: c'est la physiologie qui est la base de la médecine
scientifique, parce que c'est elle qui doit donner l'explication des
phénomènes morbides en montrant les rapports qu'ils ont avec l'état normal.
Il n'y aura jamais de science médicale tant que l'on séparera l'explication
des phénomènes de la vie à l'état pathologique de l'explication des
phénomènes de la vie à l'état normal.
C'est donc là que gît réellement le problème médical, c'est la base sur
laquelle la médecine scientifique moderne s'édifiera. On le voit, la
médecine expérimentale n'exclut pas la médecine clinique d'observation; au
contraire, elle ne vient qu'après elle. Mais elle constitue une science plus
élevée et nécessairement plus vaste et plus générale. On conçoit qu'un
médecin observateur ou empirique qui ne sort jamais de son hôpital,
considère que la médecine s'y renferme tout entière comme une science qui
est distincte de la physiologie, dont il ne sent pas le besoin. Mais, pour le
analytique expérimentale des maladies, c'est marcher dans la voie du
véritable progrès, c'est-à-dire vers la fondation d'une science médicale
expérimentale. C'est chez moi une conviction profonde que je chercherai
toujours à faire prévaloir, soit par mon enseignement, soit par mes travaux.
Le laboratoire physiologique doit donc être, actuellement, l'objet
cumulant des études du médecin scientifique; mais il importe encore ici de
m'expliquer afin d'éviter les malentendus. L'hôpital ou plutôt la salle de
malades n'est pas le laboratoire du médecin comme on le croit souvent; ce
n'est, ainsi que nous l'avons dit plus haut, que son champ d'observation;
c'est là que doit se faire ce qu'on appelle la clinique, c'est-à-dire l'étude
aussi complète que possible de la maladie au lit du malade. La médecine
débute nécessairement par la clinique, puisque c'est elle qui détermine et
définit l'objet de la médecine, c'est-à-dire le problème médical; mais, pour
être la première étude du médecin, la clinique n'est pas pour cela la base de
la médecine scientifique: c'est la physiologie qui est la base de la médecine
scientifique, parce que c'est elle qui doit donner l'explication des
phénomènes morbides en montrant les rapports qu'ils ont avec l'état normal.
Il n'y aura jamais de science médicale tant que l'on séparera l'explication
des phénomènes de la vie à l'état pathologique de l'explication des
phénomènes de la vie à l'état normal.
C'est donc là que gît réellement le problème médical, c'est la base sur
laquelle la médecine scientifique moderne s'édifiera. On le voit, la
médecine expérimentale n'exclut pas la médecine clinique d'observation; au
contraire, elle ne vient qu'après elle. Mais elle constitue une science plus
élevée et nécessairement plus vaste et plus générale. On conçoit qu'un
médecin observateur ou empirique qui ne sort jamais de son hôpital,
considère que la médecine s'y renferme tout entière comme une science qui
est distincte de la physiologie, dont il ne sent pas le besoin. Mais, pour le
Page 200
savant, il n'y a ni médecine ni physiologie distinctes, il n'y a qu'une science
de la vie, il n'y a que des phénomènes de la vie qu'il s'agit d'expliquer aussi
bien à l'état pathologique qu'à l'état physiologique. En introduisant cette
idée fondamentale et cette conception générale de la médecine dans l'esprit
des jeunes gens dès le début de leurs études médicales, on leur montrerait
que les sciences physico-chimiques qu'ils ont dû apprendre sont des
instruments qui les aideront à analyser les phénomènes de la vie à l'état
normal et pathologique. Quand ils fréquenteront l'hôpital, les amphithéâtres
et les laboratoires, ils saisiront facilement le lien général qui unit toutes les
sciences médicales, au lieu de les apprendre comme des fragments de
connaissances détachées n'ayant aucun rapport entre elles.
En un mot, je considère l'hôpital seulement comme le vestibule de la
médecine scientifique; c'est le premier champ d'observation dans lequel doit
entrer le médecin, mais c'est le laboratoire qui est le vrai sanctuaire de la
science médicale; c'est là seulement qu'il cherche les explications de la vie à
l'état normal et pathologique au moyen de l'analyse expérimentale. Je
n'aurai pas ici à m'occuper de la partie clinique de la médecine, je la
suppose connue ou continuant à se perfectionner dans les hôpitaux avec les
moyens nouveaux de diagnostic que la physique et la chimie offrent sans
cesse à la séméiotique. Je pense que la médecine ne finit pas à l'hôpital
comme on le croit souvent, mais qu'elle ne fait qu'y commencer. Le
médecin qui est jaloux de mériter ce nom dans le sens scientifique doit, en
sortant de l'hôpital, aller dans son laboratoire, et c'est là qu'il cherchera par
des expériences sur les animaux à se rendre compte de ce qu'il a observé
chez ses malades, soit relativement au mécanisme des maladies, soit
relativement à l'action des médicaments, soit relativement à l'origine des
lésions morbides des organes ou des tissus. C'est là, en un mot, qu'il fera la
vraie science médicale. Tout médecin savant doit donc avoir un laboratoire
physiologique, et cet ouvrage est spécialement destiné à donner aux
médecins les règles et les principes d'expérimentation qui devront les
de la vie, il n'y a que des phénomènes de la vie qu'il s'agit d'expliquer aussi
bien à l'état pathologique qu'à l'état physiologique. En introduisant cette
idée fondamentale et cette conception générale de la médecine dans l'esprit
des jeunes gens dès le début de leurs études médicales, on leur montrerait
que les sciences physico-chimiques qu'ils ont dû apprendre sont des
instruments qui les aideront à analyser les phénomènes de la vie à l'état
normal et pathologique. Quand ils fréquenteront l'hôpital, les amphithéâtres
et les laboratoires, ils saisiront facilement le lien général qui unit toutes les
sciences médicales, au lieu de les apprendre comme des fragments de
connaissances détachées n'ayant aucun rapport entre elles.
En un mot, je considère l'hôpital seulement comme le vestibule de la
médecine scientifique; c'est le premier champ d'observation dans lequel doit
entrer le médecin, mais c'est le laboratoire qui est le vrai sanctuaire de la
science médicale; c'est là seulement qu'il cherche les explications de la vie à
l'état normal et pathologique au moyen de l'analyse expérimentale. Je
n'aurai pas ici à m'occuper de la partie clinique de la médecine, je la
suppose connue ou continuant à se perfectionner dans les hôpitaux avec les
moyens nouveaux de diagnostic que la physique et la chimie offrent sans
cesse à la séméiotique. Je pense que la médecine ne finit pas à l'hôpital
comme on le croit souvent, mais qu'elle ne fait qu'y commencer. Le
médecin qui est jaloux de mériter ce nom dans le sens scientifique doit, en
sortant de l'hôpital, aller dans son laboratoire, et c'est là qu'il cherchera par
des expériences sur les animaux à se rendre compte de ce qu'il a observé
chez ses malades, soit relativement au mécanisme des maladies, soit
relativement à l'action des médicaments, soit relativement à l'origine des
lésions morbides des organes ou des tissus. C'est là, en un mot, qu'il fera la
vraie science médicale. Tout médecin savant doit donc avoir un laboratoire
physiologique, et cet ouvrage est spécialement destiné à donner aux
médecins les règles et les principes d'expérimentation qui devront les
Page 201
diriger dans l'étude de la médecine expérimentale, c'est-à-dire dans l'étude
analytique et expérimentale des maladies. Les principes de la médecine
expérimentale seront donc simplement les principes de l'analyse
expérimentale appliqués aux phénomènes de la vie à l'état sain et à l'état
morbide.
Aujourd'hui les sciences biologiques n'en sont plus à chercher leur voie.
Après avoir, à cause de leur nature complexe, oscillé plus longtemps que les
autres sciences plus simples, dans les régions philosophiques et
systématiques, elles ont fini par prendre leur essor dans la voie
expérimentale, et elles y sont aujourd'hui pleinement entrées. Il ne leur faut
donc plus qu'une chose, ce sont des moyens de développement; or ces
moyens, ce sont les laboratoires et toutes les conditions et instruments
nécessaires à la culture du champ scientifique de la biologie.
Il faut dire à l'honneur de la science française qu'elle a eu la gloire
d'inaugurer d'une manière définitive la méthode expérimentale dans la
science des phénomènes de la vie. Vers la fin du siècle dernier, la
rénovation de la chimie exerça une action puissante sur la marche des
sciences physiologiques, et les travaux de Lavoisier et Laplace sur la
respiration ouvrirent une voie féconde d'expérimentation physico-chimique
analytique pour les phénomènes de la vie. Magendie, mon maître, poussé
dans la carrière médicale par la même influence, a consacré sa vie à
proclamer l'expérimentation dans l'étude des phénomènes physiologiques.
Toutefois l'application de la méthode expérimentale aux animaux s'est
trouvée entravée à son début par l'absence de laboratoires appropriés et par
des difficultés de tout genre qui disparaissent aujourd'hui, mais que j'ai
souvent ressenties moi-même dans ma jeunesse. L'impulsion scientifique
partie de la France s'est répandue en Europe, et peu à peu la méthode
analytique expérimentale est entrée comme méthode générale
d'investigation dans le domaine des sciences biologiques. Mais cette
analytique et expérimentale des maladies. Les principes de la médecine
expérimentale seront donc simplement les principes de l'analyse
expérimentale appliqués aux phénomènes de la vie à l'état sain et à l'état
morbide.
Aujourd'hui les sciences biologiques n'en sont plus à chercher leur voie.
Après avoir, à cause de leur nature complexe, oscillé plus longtemps que les
autres sciences plus simples, dans les régions philosophiques et
systématiques, elles ont fini par prendre leur essor dans la voie
expérimentale, et elles y sont aujourd'hui pleinement entrées. Il ne leur faut
donc plus qu'une chose, ce sont des moyens de développement; or ces
moyens, ce sont les laboratoires et toutes les conditions et instruments
nécessaires à la culture du champ scientifique de la biologie.
Il faut dire à l'honneur de la science française qu'elle a eu la gloire
d'inaugurer d'une manière définitive la méthode expérimentale dans la
science des phénomènes de la vie. Vers la fin du siècle dernier, la
rénovation de la chimie exerça une action puissante sur la marche des
sciences physiologiques, et les travaux de Lavoisier et Laplace sur la
respiration ouvrirent une voie féconde d'expérimentation physico-chimique
analytique pour les phénomènes de la vie. Magendie, mon maître, poussé
dans la carrière médicale par la même influence, a consacré sa vie à
proclamer l'expérimentation dans l'étude des phénomènes physiologiques.
Toutefois l'application de la méthode expérimentale aux animaux s'est
trouvée entravée à son début par l'absence de laboratoires appropriés et par
des difficultés de tout genre qui disparaissent aujourd'hui, mais que j'ai
souvent ressenties moi-même dans ma jeunesse. L'impulsion scientifique
partie de la France s'est répandue en Europe, et peu à peu la méthode
analytique expérimentale est entrée comme méthode générale
d'investigation dans le domaine des sciences biologiques. Mais cette
Page 202
méthode s'est perfectionnée davantage et a donné plus de fruits dans les
pays où elle a trouvé des conditions de développement plus favorables.
Aujourd'hui, dans toute l'Allemagne, il existe des laboratoires auxquels on
donne le nom d'instituts physiologiques, qui sont admirablement dotés et
organisés pour l'étude expérimentale des phénomènes de la vie. En Russie il
en existe également et l'on en construit actuellement de nouveaux sur des
proportions gigantesques. Il est tout naturel que la production scientifique
soit en harmonie avec les moyens de culture que possède la science, et il n'y
a rien d'étonnant dès lors que l'Allemagne, où se trouvent installés le plus
largement les moyens de culture des sciences physiologiques, devance les
autres pays par le nombre de ses produits scientifiques. Sans doute le génie
de l'homme dans les sciences a une suprématie qui ne perd jamais ses
droits. Cependant, pour les sciences expérimentales, le savant se trouve
captif dans ses idées s'il n'apprend à interroger la nature par lui-même et s'il
ne possède pour cela les moyens convenables et nécessaires. On ne
concevrait pas un physicien ou un chimiste sans laboratoire. Mais, pour le
médecin, on n'est pas encore assez habitué à croire qu'un laboratoire lui soit
nécessaire; on croit que l'hôpital et les livres lui suffisent. C'est là une
erreur; la connaissance clinique ne suffit pas plus au médecin que la
connaissance des minéraux ne suffirait au chimiste ou au physicien. Il faut
que le physiologiste médecin analyse expérimentalement les phénomènes
de la matière vivante, comme le physicien et le chimiste analysent
expérimentalement les phénomènes de la matière brute. Le laboratoire est
donc la condition sine qua non du développement de la médecine
expérimentale, comme il l'a été pour toutes les autres sciences physico-
chimiques. Sans cela l'expérimentateur et la science expérimentale ne
sauraient exister.
Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur un sujet aussi important et qu'il
serait impossible de développer ici suffisamment; je terminerai en disant
qu'il est une vérité bien établie dans la science moderne, c'est que les cours
pays où elle a trouvé des conditions de développement plus favorables.
Aujourd'hui, dans toute l'Allemagne, il existe des laboratoires auxquels on
donne le nom d'instituts physiologiques, qui sont admirablement dotés et
organisés pour l'étude expérimentale des phénomènes de la vie. En Russie il
en existe également et l'on en construit actuellement de nouveaux sur des
proportions gigantesques. Il est tout naturel que la production scientifique
soit en harmonie avec les moyens de culture que possède la science, et il n'y
a rien d'étonnant dès lors que l'Allemagne, où se trouvent installés le plus
largement les moyens de culture des sciences physiologiques, devance les
autres pays par le nombre de ses produits scientifiques. Sans doute le génie
de l'homme dans les sciences a une suprématie qui ne perd jamais ses
droits. Cependant, pour les sciences expérimentales, le savant se trouve
captif dans ses idées s'il n'apprend à interroger la nature par lui-même et s'il
ne possède pour cela les moyens convenables et nécessaires. On ne
concevrait pas un physicien ou un chimiste sans laboratoire. Mais, pour le
médecin, on n'est pas encore assez habitué à croire qu'un laboratoire lui soit
nécessaire; on croit que l'hôpital et les livres lui suffisent. C'est là une
erreur; la connaissance clinique ne suffit pas plus au médecin que la
connaissance des minéraux ne suffirait au chimiste ou au physicien. Il faut
que le physiologiste médecin analyse expérimentalement les phénomènes
de la matière vivante, comme le physicien et le chimiste analysent
expérimentalement les phénomènes de la matière brute. Le laboratoire est
donc la condition sine qua non du développement de la médecine
expérimentale, comme il l'a été pour toutes les autres sciences physico-
chimiques. Sans cela l'expérimentateur et la science expérimentale ne
sauraient exister.
Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur un sujet aussi important et qu'il
serait impossible de développer ici suffisamment; je terminerai en disant
qu'il est une vérité bien établie dans la science moderne, c'est que les cours
Page 203
scientifiques ne peuvent que faire naître le goût des sciences et leur servir
d'introduction. Le professeur, en indiquant dans une chaire didactique les
résultats acquis d'une science ainsi que sa méthode, forme l'esprit de ses
auditeurs, les rend aptes à apprendre et à choisir leur direction, mais il ne
saurait jamais prétendre en faire des savants. C'est dans le laboratoire que se
trouve la pépinière réelle du vrai savant expérimentateur, c'est-à-dire de
celui qui crée la science que d'autres pourront ensuite vulgariser. Or, si l'on
veut avoir beaucoup de fruits, la première chose est de soigner les
pépinières des arbres à fruits. L'évidence de cette vérité tend à amener et
amènera nécessairement une réforme universelle et profonde dans
l'enseignement scientifique. Car, je le répète, on a reconnu partout
aujourd'hui que c'est dans le laboratoire que germe et s'élabore la science
pure pour se répandre ensuite et couvrir le monde de ses applications utiles.
C'est donc de la source scientifique qu'il faut avant tout se préoccuper,
puisque la science appliquée procède nécessairement de la science pure.
La science et les savants sont cosmopolites, et il semble peu important
qu'une vérité scientifique se développe sur un point quelconque du globe
dès que tous les hommes, par suite de la diffusion générale des sciences,
peuvent y participer. Cependant je ne saurais m'empêcher de faire des
voeux pour que mon pays, qui se montre le promoteur et le protecteur de
tout progrès scientifique et qui a été le point de départ de cette ère brillante
que parcourent aujourd'hui les sciences physiologiques expérimentales[44],
possède le plus tôt possible des laboratoires physiologiques vastes et
publiquement organisés de manière à former des pléiades de physiologistes
et de jeunes médecins expérimentateurs. Le laboratoire seul apprend les
difficultés réelles de la science à ceux qui le fréquentent, il leur montre que
la science pure a toujours été la source de toutes les richesses que l'homme
acquiert et de toutes les conquêtes réelles qu'il fait sur les phénomènes de la
nature. C'est là en outre une excellente éducation pour la jeunesse, parce
qu'elle lui fait comprendre que les applications actuelles si brillantes des
d'introduction. Le professeur, en indiquant dans une chaire didactique les
résultats acquis d'une science ainsi que sa méthode, forme l'esprit de ses
auditeurs, les rend aptes à apprendre et à choisir leur direction, mais il ne
saurait jamais prétendre en faire des savants. C'est dans le laboratoire que se
trouve la pépinière réelle du vrai savant expérimentateur, c'est-à-dire de
celui qui crée la science que d'autres pourront ensuite vulgariser. Or, si l'on
veut avoir beaucoup de fruits, la première chose est de soigner les
pépinières des arbres à fruits. L'évidence de cette vérité tend à amener et
amènera nécessairement une réforme universelle et profonde dans
l'enseignement scientifique. Car, je le répète, on a reconnu partout
aujourd'hui que c'est dans le laboratoire que germe et s'élabore la science
pure pour se répandre ensuite et couvrir le monde de ses applications utiles.
C'est donc de la source scientifique qu'il faut avant tout se préoccuper,
puisque la science appliquée procède nécessairement de la science pure.
La science et les savants sont cosmopolites, et il semble peu important
qu'une vérité scientifique se développe sur un point quelconque du globe
dès que tous les hommes, par suite de la diffusion générale des sciences,
peuvent y participer. Cependant je ne saurais m'empêcher de faire des
voeux pour que mon pays, qui se montre le promoteur et le protecteur de
tout progrès scientifique et qui a été le point de départ de cette ère brillante
que parcourent aujourd'hui les sciences physiologiques expérimentales[44],
possède le plus tôt possible des laboratoires physiologiques vastes et
publiquement organisés de manière à former des pléiades de physiologistes
et de jeunes médecins expérimentateurs. Le laboratoire seul apprend les
difficultés réelles de la science à ceux qui le fréquentent, il leur montre que
la science pure a toujours été la source de toutes les richesses que l'homme
acquiert et de toutes les conquêtes réelles qu'il fait sur les phénomènes de la
nature. C'est là en outre une excellente éducation pour la jeunesse, parce
qu'elle lui fait comprendre que les applications actuelles si brillantes des
Page 204
sciences ne sont que l'épanouissement de travaux antérieurs, et que ceux
qui, aujourd'hui, profitent de leurs bienfaits, doivent un tribut de
reconnaissance à leurs devanciers qui ont péniblement cultivé l'arbre de la
science sans le voir fructifier.
Je ne saurais traiter ici de toutes les conditions qui sont nécessaires à
l'installation d'un bon laboratoire de physiologie ou de médecine
expérimentale. Ce serait, on le comprend, rassembler tout ce qui doit être
développé plus tard dans cet ouvrage. Je me bornerai donc à ajouter un seul
mot. J'ai dit plus haut que le laboratoire du physiologiste médecin doit être
le plus complexe de tous les laboratoires, parce qu'il s'agit d'y faire l'analyse
expérimentale la plus complexe de toutes, analyse pour laquelle
l'expérimentateur a besoin du secours de toutes les autres sciences. Le
laboratoire du médecin physiologiste doit être en rapport avec l'hôpital, de
manière à en recevoir les divers produits pathologiques sur lesquels doit
porter l'investigation scientifique. Il faut ensuite que ce laboratoire renferme
des animaux sains ou malades pour l'étude des questions de physiologie
normale ou pathologique. Mais comme c'est surtout par des moyens
empruntés aux sciences physico-chimiques que se fait l'analyse des
phénomènes vitaux soit à l'état normal, soit à l'état pathologique, il faut
nécessairement être pourvu d'un plus ou moins grand nombre d'instruments.
Souvent même certaines questions scientifiques exigent impérieusement,
pour pouvoir être résolues, des instruments coûteux et compliqués, de sorte
qu'on peut dire alors que la question scientifique est véritablement
subordonnée à une question d'argent. Toutefois je n'approuve pas le luxe
d'instruments dans lequel sont tombés certains physiologistes. Il faut, selon
moi, chercher autant que possible à simplifier les instruments, non-
seulement pour des raisons pécuniaires, mais aussi pour des raisons
scientifiques; car il faut bien savoir que plus un instrument est compliqué,
plus il introduit de causes d'erreur dans les expériences. L'expérimentateur
ne grandit pas par le nombre et la complexité de ses instruments; c'est le
qui, aujourd'hui, profitent de leurs bienfaits, doivent un tribut de
reconnaissance à leurs devanciers qui ont péniblement cultivé l'arbre de la
science sans le voir fructifier.
Je ne saurais traiter ici de toutes les conditions qui sont nécessaires à
l'installation d'un bon laboratoire de physiologie ou de médecine
expérimentale. Ce serait, on le comprend, rassembler tout ce qui doit être
développé plus tard dans cet ouvrage. Je me bornerai donc à ajouter un seul
mot. J'ai dit plus haut que le laboratoire du physiologiste médecin doit être
le plus complexe de tous les laboratoires, parce qu'il s'agit d'y faire l'analyse
expérimentale la plus complexe de toutes, analyse pour laquelle
l'expérimentateur a besoin du secours de toutes les autres sciences. Le
laboratoire du médecin physiologiste doit être en rapport avec l'hôpital, de
manière à en recevoir les divers produits pathologiques sur lesquels doit
porter l'investigation scientifique. Il faut ensuite que ce laboratoire renferme
des animaux sains ou malades pour l'étude des questions de physiologie
normale ou pathologique. Mais comme c'est surtout par des moyens
empruntés aux sciences physico-chimiques que se fait l'analyse des
phénomènes vitaux soit à l'état normal, soit à l'état pathologique, il faut
nécessairement être pourvu d'un plus ou moins grand nombre d'instruments.
Souvent même certaines questions scientifiques exigent impérieusement,
pour pouvoir être résolues, des instruments coûteux et compliqués, de sorte
qu'on peut dire alors que la question scientifique est véritablement
subordonnée à une question d'argent. Toutefois je n'approuve pas le luxe
d'instruments dans lequel sont tombés certains physiologistes. Il faut, selon
moi, chercher autant que possible à simplifier les instruments, non-
seulement pour des raisons pécuniaires, mais aussi pour des raisons
scientifiques; car il faut bien savoir que plus un instrument est compliqué,
plus il introduit de causes d'erreur dans les expériences. L'expérimentateur
ne grandit pas par le nombre et la complexité de ses instruments; c'est le
Page 205
contraire. Berzelius et Spallanzani sont de grands expérimentateurs qui ont
été grands par leurs découvertes et par la simplicité des instruments qu'ils
ont mis en usage pour y arriver. Notre principe sera donc, dans le cours de
cet ouvrage, de chercher autant que possible à simplifier les moyens
d'études, car il faut que l'instrument soit un auxiliaire et un moyen de travail
pour l'expérimentateur, mais non une source d'erreur de plus en raison de
ses complications.
été grands par leurs découvertes et par la simplicité des instruments qu'ils
ont mis en usage pour y arriver. Notre principe sera donc, dans le cours de
cet ouvrage, de chercher autant que possible à simplifier les moyens
d'études, car il faut que l'instrument soit un auxiliaire et un moyen de travail
pour l'expérimentateur, mais non une source d'erreur de plus en raison de
ses complications.
Page 206
TROISIÈME PARTIE
APPLICATIONS DE LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE À
L'ÉTUDE DES PHÉNOMÈNES DE LA VIE.
CHAPITRE PREMIER
EXEMPLES D'INVESTIGATION
EXPÉRIMENTALE
PHYSIOLOGIQUE.
Les idées que nous avons développées dans les deux premières parties de
cette introduction seront d'autant mieux comprises que nous pourrons en
faire l'application aux recherches de physiologie et de médecine
expérimentales et les montrer ainsi comme des préceptes faciles à retenir
pour l'expérimentateur. C'est pourquoi j'ai réuni dans ce qui va suivre un
APPLICATIONS DE LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE À
L'ÉTUDE DES PHÉNOMÈNES DE LA VIE.
CHAPITRE PREMIER
EXEMPLES D'INVESTIGATION
EXPÉRIMENTALE
PHYSIOLOGIQUE.
Les idées que nous avons développées dans les deux premières parties de
cette introduction seront d'autant mieux comprises que nous pourrons en
faire l'application aux recherches de physiologie et de médecine
expérimentales et les montrer ainsi comme des préceptes faciles à retenir
pour l'expérimentateur. C'est pourquoi j'ai réuni dans ce qui va suivre un
Page 207
certain nombre d'exemples qui m'ont paru les plus convenables pour
atteindre mon but. Dans tous ces exemples, je me suis, autant que possible,
cité moi-même, par cette seule raison qu'en fait de raisonnement et de
procédés intellectuels, je serai bien plus sûr de ce que j'avancerai en
racontant ce qui m'est arrivé qu'en interprétant ce qui a pu se passer dans
l'esprit des autres. D'ailleurs je n'ai pas la prétention de donner ces exemples
comme des modèles à suivre; je ne les emploie que pour mieux exprimer
mes idées et mieux faire saisir ma pensée. Des circonstances très-diverses
peuvent servir de point de départ aux recherches d'investigations
scientifiques; je ramènerai cependant toutes ces variétés à deux cas
principaux:
1° Une recherche expérimentale a pour point de départ une observation.
2° Une recherche expérimentale a pour point de départ une hypothèse ou
une théorie.
§ I. — Une recherche expérimentale a pour point de départ une
observation.
Les idées expérimentales naissent très-souvent par hasard et à l'occasion
d'une observation fortuite. Rien n'est plus ordinaire, et c'est même le
procédé le plus simple pour commencer un travail scientifique. On se
promène, comme l'on dit, dans le domaine de la science, et l'on poursuit ce
qui se présente par hasard devant les yeux. Bacon compare l'investigation
scientifique à une chasse; les observations qui se présentent sont le gibier.
En continuant la même comparaison, on peut ajouter que si le gibier se
présente quand on le cherche, il arrive aussi qu'il se présente quand on ne le
cherche pas, ou bien quand on en cherche un d'une autre espèce. Je vais
citer un exemple dans lequel ces deux cas se sont présentés successivement.
atteindre mon but. Dans tous ces exemples, je me suis, autant que possible,
cité moi-même, par cette seule raison qu'en fait de raisonnement et de
procédés intellectuels, je serai bien plus sûr de ce que j'avancerai en
racontant ce qui m'est arrivé qu'en interprétant ce qui a pu se passer dans
l'esprit des autres. D'ailleurs je n'ai pas la prétention de donner ces exemples
comme des modèles à suivre; je ne les emploie que pour mieux exprimer
mes idées et mieux faire saisir ma pensée. Des circonstances très-diverses
peuvent servir de point de départ aux recherches d'investigations
scientifiques; je ramènerai cependant toutes ces variétés à deux cas
principaux:
1° Une recherche expérimentale a pour point de départ une observation.
2° Une recherche expérimentale a pour point de départ une hypothèse ou
une théorie.
§ I. — Une recherche expérimentale a pour point de départ une
observation.
Les idées expérimentales naissent très-souvent par hasard et à l'occasion
d'une observation fortuite. Rien n'est plus ordinaire, et c'est même le
procédé le plus simple pour commencer un travail scientifique. On se
promène, comme l'on dit, dans le domaine de la science, et l'on poursuit ce
qui se présente par hasard devant les yeux. Bacon compare l'investigation
scientifique à une chasse; les observations qui se présentent sont le gibier.
En continuant la même comparaison, on peut ajouter que si le gibier se
présente quand on le cherche, il arrive aussi qu'il se présente quand on ne le
cherche pas, ou bien quand on en cherche un d'une autre espèce. Je vais
citer un exemple dans lequel ces deux cas se sont présentés successivement.
Page 208
J'aurai soin en même temps d'analyser chaque circonstance de cette
investigation physiologique, afin de montrer l'application des principes que
nous avons développés dans la première partie de cette introduction et
principalement dans les chapitres Ier et IIe. Premier exemple. — On apporta
un jour dans mon laboratoire des lapins venant du marché. On les plaça sur
une table où ils urinèrent et j'observai par hasard que leur urine était claire
et acide. Ce fait me frappa, parce que les lapins ont ordinairement l'urine
trouble et alcaline en leur qualité d'herbivores, tandis que les carnivores,
ainsi qu'on le sait, ont, au contraire, les urines claires et acides. Cette
observation d'acidité de l'urine chez les lapins me fit venir la pensée que ces
animaux devaient être dans la condition alimentaire des carnivores. Je
supposai qu'ils n'avaient probablement pas mangé depuis longtemps et
qu'ils se trouvaient ainsi transformés par l'abstinence en véritables animaux
carnivores vivant de leur propre sang. Rien n'était plus facile que de vérifier
par l'expérience cette idée préconçue ou cette hypothèse. Je donnai à
manger de l'herbe aux lapins, et quelques heures après, leurs urines étaient
devenues troubles et alcalines. On soumit ensuite les mêmes lapins à
l'abstinence, et après vingt-quatre ou trente- six heures au plus leurs urines
étaient redevenues claires et fortement acides; puis elles devenaient de
nouveau alcalines en leur donnant de l'herbe, etc. Je répétai cette expérience
si simple un grand nombre de fois sur les lapins et toujours avec le même
résultat. Je la répétai ensuite chez le cheval, animal herbivore qui a
également l'urine trouble et alcaline. Je trouvai que l'abstinence produit
comme chez le lapin une prompte acidité de l'urine avec un accroissement
relativement très-considérable de l'urée, au point qu'elle cristallise parfois
spontanément dans l'urine refroidie. J'arrivai ainsi, à la suite de mes
expériences, à cette proposition générale qui alors n'était pas connue, à
savoir, qu'à jeun tous les animaux se nourrissent de viande, de sorte que les
herbivores ont alors des urines semblables à celles des carnivores.
investigation physiologique, afin de montrer l'application des principes que
nous avons développés dans la première partie de cette introduction et
principalement dans les chapitres Ier et IIe. Premier exemple. — On apporta
un jour dans mon laboratoire des lapins venant du marché. On les plaça sur
une table où ils urinèrent et j'observai par hasard que leur urine était claire
et acide. Ce fait me frappa, parce que les lapins ont ordinairement l'urine
trouble et alcaline en leur qualité d'herbivores, tandis que les carnivores,
ainsi qu'on le sait, ont, au contraire, les urines claires et acides. Cette
observation d'acidité de l'urine chez les lapins me fit venir la pensée que ces
animaux devaient être dans la condition alimentaire des carnivores. Je
supposai qu'ils n'avaient probablement pas mangé depuis longtemps et
qu'ils se trouvaient ainsi transformés par l'abstinence en véritables animaux
carnivores vivant de leur propre sang. Rien n'était plus facile que de vérifier
par l'expérience cette idée préconçue ou cette hypothèse. Je donnai à
manger de l'herbe aux lapins, et quelques heures après, leurs urines étaient
devenues troubles et alcalines. On soumit ensuite les mêmes lapins à
l'abstinence, et après vingt-quatre ou trente- six heures au plus leurs urines
étaient redevenues claires et fortement acides; puis elles devenaient de
nouveau alcalines en leur donnant de l'herbe, etc. Je répétai cette expérience
si simple un grand nombre de fois sur les lapins et toujours avec le même
résultat. Je la répétai ensuite chez le cheval, animal herbivore qui a
également l'urine trouble et alcaline. Je trouvai que l'abstinence produit
comme chez le lapin une prompte acidité de l'urine avec un accroissement
relativement très-considérable de l'urée, au point qu'elle cristallise parfois
spontanément dans l'urine refroidie. J'arrivai ainsi, à la suite de mes
expériences, à cette proposition générale qui alors n'était pas connue, à
savoir, qu'à jeun tous les animaux se nourrissent de viande, de sorte que les
herbivores ont alors des urines semblables à celles des carnivores.
Page 209
Il s'agit ici d'un fait particulier bien simple qui permet de suivre
facilement l'évolution du raisonnement expérimental. Quand on voit un
phénomène qu'on n'a pas l'habitude de voir, il faut toujours se demander à
quoi il peut tenir, ou autrement dit, quelle en est la cause prochaine; alors il
se présente à l'esprit une réponse ou une idée qu'il s'agit de soumettre à
l'expérience. En voyant l'urine acide chez les lapins, je me suis demandé
instinctivement quelle pouvait en être la cause. L'idée expérimentale a
consisté dans le rapprochement que mon esprit a fait spontanément entre
l'acidité de l'urine chez le lapin, et l'état d'abstinence que je considérai
comme une vraie alimentation de carnassier. Le raisonnement inductif que
j'ai fait implicitement est le syllogisme suivant: Les urines des carnivores
sont acides; or, les lapins que j'ai sous les yeux ont les urines acides; donc
ils sont carnivores, c'est-à-dire à jeun. C'est ce qu'il fallait établir par
l'expérience.
Mais pour prouver que mes lapins à jeun étaient bien des carnivores, il y
avait une contre-épreuve à faire. Il fallait réaliser expérimentalement un
lapin carnivore en le nourrissant avec de la viande, afin de voir si ses urines
seraient alors claires, acides et relativement chargées d'urée comme pendant
l'abstinence. C'est pourquoi je fis nourrir des lapins avec du boeuf bouilli
froid (nourriture qu'ils mangent très-bien quand on ne leur donne pas autre
chose). Ma prévision fut encore vérifiée, et pendant toute la durée de cette
alimentation animale les lapins gardèrent des urines claires et acides.
Pour achever mon expérience, je voulus en outre voir par l'autopsie de
mes animaux si la digestion de la viande s'opérait chez un lapin comme
chez un carnivore. Je trouvai, en effet, tous les phénomènes d'une très-
bonne digestion dans les réactions intestinales, et je constatai que tous les
vaisseaux chylifères étaient gorgés d'un chyle très-abondant, blanc, laiteux,
comme chez les carnivores. Mais voici qu'à propos de ces autopsies, qui
m'offrirent la confirmation de mes idées sur la digestion de la viande chez
facilement l'évolution du raisonnement expérimental. Quand on voit un
phénomène qu'on n'a pas l'habitude de voir, il faut toujours se demander à
quoi il peut tenir, ou autrement dit, quelle en est la cause prochaine; alors il
se présente à l'esprit une réponse ou une idée qu'il s'agit de soumettre à
l'expérience. En voyant l'urine acide chez les lapins, je me suis demandé
instinctivement quelle pouvait en être la cause. L'idée expérimentale a
consisté dans le rapprochement que mon esprit a fait spontanément entre
l'acidité de l'urine chez le lapin, et l'état d'abstinence que je considérai
comme une vraie alimentation de carnassier. Le raisonnement inductif que
j'ai fait implicitement est le syllogisme suivant: Les urines des carnivores
sont acides; or, les lapins que j'ai sous les yeux ont les urines acides; donc
ils sont carnivores, c'est-à-dire à jeun. C'est ce qu'il fallait établir par
l'expérience.
Mais pour prouver que mes lapins à jeun étaient bien des carnivores, il y
avait une contre-épreuve à faire. Il fallait réaliser expérimentalement un
lapin carnivore en le nourrissant avec de la viande, afin de voir si ses urines
seraient alors claires, acides et relativement chargées d'urée comme pendant
l'abstinence. C'est pourquoi je fis nourrir des lapins avec du boeuf bouilli
froid (nourriture qu'ils mangent très-bien quand on ne leur donne pas autre
chose). Ma prévision fut encore vérifiée, et pendant toute la durée de cette
alimentation animale les lapins gardèrent des urines claires et acides.
Pour achever mon expérience, je voulus en outre voir par l'autopsie de
mes animaux si la digestion de la viande s'opérait chez un lapin comme
chez un carnivore. Je trouvai, en effet, tous les phénomènes d'une très-
bonne digestion dans les réactions intestinales, et je constatai que tous les
vaisseaux chylifères étaient gorgés d'un chyle très-abondant, blanc, laiteux,
comme chez les carnivores. Mais voici qu'à propos de ces autopsies, qui
m'offrirent la confirmation de mes idées sur la digestion de la viande chez
Page 210
les lapins, il se présenta un fait auquel je n'avais nullement pensé et qui
devint pour moi, comme on va le voir, le point de départ d'un nouveau
travail.
Deuxième exemple (suite du précédent). — Il m'arriva, en sacrifiant les
lapins auxquels j'avais fait manger de la viande, de remarquer que des
chylifères blancs et laiteux commençaient à être visibles sur l'intestin grêle
à la partie inférieure du duodenum, environ à 30 centimètres au-dessous du
pylore. Ce fait attira mon attention, parce que chez les chiens les chylifères
commencent à être visibles beaucoup plus haut dans le duodenum et
immédiatement après le pylore. En examinant la chose de plus près, je
constatai que cette particularité chez le lapin coïncidait avec l'insertion du
canal pancréatique situé dans un point très-bas, et précisément dans le
voisinage du lieu où les chylifères commençaient à contenir du chyle rendu
blanc et laiteux par l'émulsion des matières grasses alimentaires.
L'observation fortuite de ce fait réveilla en moi une idée et fit naître dans
mon esprit la pensée que le suc pancréatique pouvait bien être la cause de
l'émulsion des matières grasses et par suite celle de leur absorption par les
vaisseaux chylifères. Je fis encore instinctivement le syllogisme suivant: Le
chyle blanc est dû à l'émulsion de la graisse; or chez le lapin, le chyle blanc
se forme au niveau du déversement du suc pancréatique dans l'intestin; donc
c'est le suc pancréatique qui émulsionne la graisse et forme le chyle blanc.
C'est ce qu'il fallait juger par l'expérience.
En vue de cette idée préconçue, j'imaginai et j'instituai aussitôt une
expérience propre à vérifier la réalité ou la fausseté de ma supposition.
Cette expérience consistait à essayer directement la propriété du suc
pancréatique sur les matières grasses, neutres ou alimentaires. Mais le suc
pancréatique ne s'écoule pas naturellement au dehors, comme la salive ou
l'urine, par exemple; son organe sécréteur est, au contraire, profondément
devint pour moi, comme on va le voir, le point de départ d'un nouveau
travail.
Deuxième exemple (suite du précédent). — Il m'arriva, en sacrifiant les
lapins auxquels j'avais fait manger de la viande, de remarquer que des
chylifères blancs et laiteux commençaient à être visibles sur l'intestin grêle
à la partie inférieure du duodenum, environ à 30 centimètres au-dessous du
pylore. Ce fait attira mon attention, parce que chez les chiens les chylifères
commencent à être visibles beaucoup plus haut dans le duodenum et
immédiatement après le pylore. En examinant la chose de plus près, je
constatai que cette particularité chez le lapin coïncidait avec l'insertion du
canal pancréatique situé dans un point très-bas, et précisément dans le
voisinage du lieu où les chylifères commençaient à contenir du chyle rendu
blanc et laiteux par l'émulsion des matières grasses alimentaires.
L'observation fortuite de ce fait réveilla en moi une idée et fit naître dans
mon esprit la pensée que le suc pancréatique pouvait bien être la cause de
l'émulsion des matières grasses et par suite celle de leur absorption par les
vaisseaux chylifères. Je fis encore instinctivement le syllogisme suivant: Le
chyle blanc est dû à l'émulsion de la graisse; or chez le lapin, le chyle blanc
se forme au niveau du déversement du suc pancréatique dans l'intestin; donc
c'est le suc pancréatique qui émulsionne la graisse et forme le chyle blanc.
C'est ce qu'il fallait juger par l'expérience.
En vue de cette idée préconçue, j'imaginai et j'instituai aussitôt une
expérience propre à vérifier la réalité ou la fausseté de ma supposition.
Cette expérience consistait à essayer directement la propriété du suc
pancréatique sur les matières grasses, neutres ou alimentaires. Mais le suc
pancréatique ne s'écoule pas naturellement au dehors, comme la salive ou
l'urine, par exemple; son organe sécréteur est, au contraire, profondément
Page 211
situé dans la cavité abdominale. Je fus donc obligé de mettre en usage des
procédés d'expérimentation pour me procurer chez l'animal vivant ce
liquide pancréatique dans des conditions physiologiques convenables et en
quantité suffisante. C'est alors que je pus réaliser mon expérience, c'est-à-
dire contrôler mon idée préconçue, et l'expérience me prouva que l'idée était
juste. En effet, du suc pancréatique obtenu dans des conditions convenables
sur des chiens, des lapins et divers autres animaux, mêlé avec de l'huile ou
de la graisse fondue, s'émulsionnait instantanément d'une manière
persistante, et plus tard acidifiait ces corps gras en les décomposant, à l'aide
d'un ferment particulier, en acide gras et glycérine, etc., etc.
Je ne poursuivrai pas plus loin ces expériences que j'ai longuement
développées dans un travail spécial[45]. J'ai voulu seulement montrer ici
comment une première observation faite par hasard sur l'acidité de l'urine
des lapins m'a donné l'idée de faire des expériences sur leur alimentation
carnassière, et comment ensuite, en poursuivant ces expériences, j'ai fait
naître, sans la chercher, une autre observation relative à la disposition
spéciale de l'insertion du canal pancréatique chez le lapin. Cette seconde
observation, survenue dans l'expérience et engendrée par elle, m'a donné à
son tour l'idée de faire des expériences sur l'action du suc pancréatique.
On voit par les exemples précédents comment l'observation d'un fait ou
phénomène, survenu par hasard, fait naître par anticipation une idée
préconçue ou une hypothèse sur la cause probable du phénomène observé;
comment l'idée préconçue engendre un raisonnement qui déduit
l'expérience propre à la vérifier; comment, dans un cas, il a fallu pour
opérer cette vérification recourir à l'expérimentation, c'est-à-dire à l'emploi
de procédés opératoires plus ou moins compliqués, etc. Dans le dernier
exemple l'expérience a eu un double rôle; elle a d'abord jugé et confirmé les
prévisions du raisonnement qui l'avait engendrée, mais de plus elle a
provoqué une nouvelle observation. On peut donc appeler cette observation
procédés d'expérimentation pour me procurer chez l'animal vivant ce
liquide pancréatique dans des conditions physiologiques convenables et en
quantité suffisante. C'est alors que je pus réaliser mon expérience, c'est-à-
dire contrôler mon idée préconçue, et l'expérience me prouva que l'idée était
juste. En effet, du suc pancréatique obtenu dans des conditions convenables
sur des chiens, des lapins et divers autres animaux, mêlé avec de l'huile ou
de la graisse fondue, s'émulsionnait instantanément d'une manière
persistante, et plus tard acidifiait ces corps gras en les décomposant, à l'aide
d'un ferment particulier, en acide gras et glycérine, etc., etc.
Je ne poursuivrai pas plus loin ces expériences que j'ai longuement
développées dans un travail spécial[45]. J'ai voulu seulement montrer ici
comment une première observation faite par hasard sur l'acidité de l'urine
des lapins m'a donné l'idée de faire des expériences sur leur alimentation
carnassière, et comment ensuite, en poursuivant ces expériences, j'ai fait
naître, sans la chercher, une autre observation relative à la disposition
spéciale de l'insertion du canal pancréatique chez le lapin. Cette seconde
observation, survenue dans l'expérience et engendrée par elle, m'a donné à
son tour l'idée de faire des expériences sur l'action du suc pancréatique.
On voit par les exemples précédents comment l'observation d'un fait ou
phénomène, survenu par hasard, fait naître par anticipation une idée
préconçue ou une hypothèse sur la cause probable du phénomène observé;
comment l'idée préconçue engendre un raisonnement qui déduit
l'expérience propre à la vérifier; comment, dans un cas, il a fallu pour
opérer cette vérification recourir à l'expérimentation, c'est-à-dire à l'emploi
de procédés opératoires plus ou moins compliqués, etc. Dans le dernier
exemple l'expérience a eu un double rôle; elle a d'abord jugé et confirmé les
prévisions du raisonnement qui l'avait engendrée, mais de plus elle a
provoqué une nouvelle observation. On peut donc appeler cette observation
Page 212
une observation provoquée ou engendrée par l'expérience. Cela prouve qu'il
faut, comme nous l'avons dit, observer tous les résultats d'une expérience,
ceux qui sont relatifs à l'idée préconçue et ceux même qui n'ont aucun
rapport avec elle. Si l'on ne voyait que les faits relatifs à son idée
préconçue, on se priverait souvent de faire des découvertes. Car il arrive
fréquemment qu'une mauvaise expérience peut provoquer une très-bonne
observation, comme le prouve l'exemple qui va suivre.
Troisième exemple. — En 1857, j'entrepris une série d'expériences sur
l'élimination des substances par l'urine, et cette fois les résultats de
l'expérience ne confirmèrent pas, comme dans les exemples précédents, mes
prévisions ou mes idées préconçues sur le mécanisme de l'élimination des
substances par l'urine. Je fis donc ce qu'on appelle habituellement une
mauvaise expérience ou de mauvaises expériences. Mais nous avons
précédemment posé en principe qu'il n'y a pas de mauvaises expériences,
car, quand elles ne répondent pas à la recherche pour laquelle on les avait
instituées, il faut encore profiter des observations qu'elles peuvent fournir
pour donner lieu à d'autres expériences.
En recherchant comment s'éliminaient par le sang qui sort du rein les
substances que j'avais injectées, j'observai par hasard que le sang de la
veine rénale était rutilant, tandis que le sang des veines voisines était noir
comme du sang veineux ordinaire. Cette particularité imprévue me frappa et
je fis ainsi l'observation d'un fait nouveau qu'avait engendré l'expérience et
qui était étranger au but expérimental que je poursuivais dans cette même
expérience. Je renonçai donc à mon idée primitive qui n'avait pas été
vérifiée et je portai toute mon attention sur cette singulière coloration du
sang veineux rénal, et lorsque je l'eus bien constatée et que je me fus assuré
qu'il n'y avait pas de cause d'erreur dans l'observation du fait, je me
demandai tout naturellement quelle pouvait en être la cause. Ensuite,
examinant l'urine qui coulait par l'uretère et en réfléchissant, l'idée me vint
faut, comme nous l'avons dit, observer tous les résultats d'une expérience,
ceux qui sont relatifs à l'idée préconçue et ceux même qui n'ont aucun
rapport avec elle. Si l'on ne voyait que les faits relatifs à son idée
préconçue, on se priverait souvent de faire des découvertes. Car il arrive
fréquemment qu'une mauvaise expérience peut provoquer une très-bonne
observation, comme le prouve l'exemple qui va suivre.
Troisième exemple. — En 1857, j'entrepris une série d'expériences sur
l'élimination des substances par l'urine, et cette fois les résultats de
l'expérience ne confirmèrent pas, comme dans les exemples précédents, mes
prévisions ou mes idées préconçues sur le mécanisme de l'élimination des
substances par l'urine. Je fis donc ce qu'on appelle habituellement une
mauvaise expérience ou de mauvaises expériences. Mais nous avons
précédemment posé en principe qu'il n'y a pas de mauvaises expériences,
car, quand elles ne répondent pas à la recherche pour laquelle on les avait
instituées, il faut encore profiter des observations qu'elles peuvent fournir
pour donner lieu à d'autres expériences.
En recherchant comment s'éliminaient par le sang qui sort du rein les
substances que j'avais injectées, j'observai par hasard que le sang de la
veine rénale était rutilant, tandis que le sang des veines voisines était noir
comme du sang veineux ordinaire. Cette particularité imprévue me frappa et
je fis ainsi l'observation d'un fait nouveau qu'avait engendré l'expérience et
qui était étranger au but expérimental que je poursuivais dans cette même
expérience. Je renonçai donc à mon idée primitive qui n'avait pas été
vérifiée et je portai toute mon attention sur cette singulière coloration du
sang veineux rénal, et lorsque je l'eus bien constatée et que je me fus assuré
qu'il n'y avait pas de cause d'erreur dans l'observation du fait, je me
demandai tout naturellement quelle pouvait en être la cause. Ensuite,
examinant l'urine qui coulait par l'uretère et en réfléchissant, l'idée me vint
Page 213
que cette coloration rouge du sang veineux pourrait bien être en rapport
avec l'état sécrétoire ou fonctionnel du rein. Dans cette hypothèse, en
faisant cesser la sécrétion rénale, le sang veineux devait devenir noir: c'est
ce qui arriva; en rétablissant la sécrétion rénale, le sang veineux devait
redevenir rutilant: c'est ce que je pus vérifier encore chaque fois que
j'excitais la sécrétion de l'urine. J'obtins ainsi la preuve expérimentale qu'il
y a un rapport entre la sécrétion de l'urine et la coloration du sang de la
veine rénale.
Mais ce n'est point encore tout. À l'état normal le sang veineux du rein
est à peu près constamment rutilant, parce que l'organe urinaire sécrète
d'une manière à peu près continue bien qu'alternativement pour chaque rein.
Or, je voulus savoir si la couleur rutilante du sang veineux constituait un
fait général propre aux autres glandes, et obtenir de cette manière une
contre- épreuve bien nette qui me démontrât que c'était le phénomène
sécrétoire par lui-même qui amenait cette modification dans la coloration
du sang veineux. Voici comment je raisonnai: si, dis- je, c'est la sécrétion
qui entraîne, ainsi que cela paraît être, la rutilance du sang veineux
glandulaire, il arrivera, dans les organes glandulaires qui comme glandes
salivaires sécrètent d'une manière intermittente, que le sang veineux
changera de couleur d'une manière intermittente et se montrera noir pendant
le repos de la glande et rouge pendant la sécrétion. Je mis donc à découvert
sur un chien la glande sous-maxillaire, ses conduits, ses nerfs et ses
vaisseaux. Cette glande fournit à l'état normal une sécrétion intermittente
que l'on peut exciter ou faire cesser à volonté. Or je constatai clairement
que pendant le repos de la glande, quand rien ne coulait par le conduit
salivaire, le sang veineux offrait en effet une coloration noire, tandis
qu'aussitôt que la sécrétion apparaissait, le sang devenait rutilant pour
reprendre la couleur noire quand la sécrétion s'arrêtait, puis restait noir
pendant tout le temps que durait l'intermittence, etc.[46]
avec l'état sécrétoire ou fonctionnel du rein. Dans cette hypothèse, en
faisant cesser la sécrétion rénale, le sang veineux devait devenir noir: c'est
ce qui arriva; en rétablissant la sécrétion rénale, le sang veineux devait
redevenir rutilant: c'est ce que je pus vérifier encore chaque fois que
j'excitais la sécrétion de l'urine. J'obtins ainsi la preuve expérimentale qu'il
y a un rapport entre la sécrétion de l'urine et la coloration du sang de la
veine rénale.
Mais ce n'est point encore tout. À l'état normal le sang veineux du rein
est à peu près constamment rutilant, parce que l'organe urinaire sécrète
d'une manière à peu près continue bien qu'alternativement pour chaque rein.
Or, je voulus savoir si la couleur rutilante du sang veineux constituait un
fait général propre aux autres glandes, et obtenir de cette manière une
contre- épreuve bien nette qui me démontrât que c'était le phénomène
sécrétoire par lui-même qui amenait cette modification dans la coloration
du sang veineux. Voici comment je raisonnai: si, dis- je, c'est la sécrétion
qui entraîne, ainsi que cela paraît être, la rutilance du sang veineux
glandulaire, il arrivera, dans les organes glandulaires qui comme glandes
salivaires sécrètent d'une manière intermittente, que le sang veineux
changera de couleur d'une manière intermittente et se montrera noir pendant
le repos de la glande et rouge pendant la sécrétion. Je mis donc à découvert
sur un chien la glande sous-maxillaire, ses conduits, ses nerfs et ses
vaisseaux. Cette glande fournit à l'état normal une sécrétion intermittente
que l'on peut exciter ou faire cesser à volonté. Or je constatai clairement
que pendant le repos de la glande, quand rien ne coulait par le conduit
salivaire, le sang veineux offrait en effet une coloration noire, tandis
qu'aussitôt que la sécrétion apparaissait, le sang devenait rutilant pour
reprendre la couleur noire quand la sécrétion s'arrêtait, puis restait noir
pendant tout le temps que durait l'intermittence, etc.[46]
Page 214
Ces dernières observations ont ensuite été le point de départ de nouvelles
idées qui m'ont guidé pour faire des recherches relatives à la cause
chimique du changement de couleur du sang glandulaire pendant la
sécrétion. Je ne poursuivrai pas ces expériences dont j'ai d'ailleurs publié les
détails[47]. Il me suffira d'avoir prouvé que les recherches scientifiques ou
les idées expérimentales peuvent prendre naissance à l'occasion
d'observations fortuites et en quelque sorte involontaires qui se présentent à
nous, soit spontanément, soit à l'occasion d'une expérience faite dans un
autre but. Mais il arrive encore un autre cas, c'est celui dans lequel
l'expérimentateur provoque et fait naître volontairement une observation.
Ce cas rentre pour ainsi dire dans le précédent; seulement il en diffère en ce
que, au lieu d'attendre que l'observation se présente par hasard dans une
circonstance fortuite, on la provoque par une expérience. En reprenant la
comparaison de Bacon, nous pourrions dire que l'expérimentateur ressemble
dans ce cas à un chasseur qui, au lieu d'attendre tranquillement le gibier,
cherche à le faire lever en pratiquant une battue dans les lieux où il suppose
son existence. C'est ce que nous avons appelé l'expérience pour voir (p. 37
et 38). On met ce procédé en usage toutes les fois qu'on n'a pas d'idée
préconçue pour entreprendre des recherches sur un sujet à l'occasion duquel
des observations antérieures manquent. Alors on expérimente pour faire
naître des observations qui puissent à leur tour faire naître des idées. C'est
ce qui arrive habituellement en médecine quand on veut rechercher l'action
d'un poison ou d'une substance médicamenteuse quelconque sur l'économie
animale; on fait des expériences pour voir, et ensuite on se guide d'après ce
qu'on a vu.
Quatrième exemple. — En 1845, M. Pelouze me remit une substance
toxique appelée curare qui lui avait été rapportée d'Amérique. On ne
connaissait alors rien sur le mode d'action physiologique de cette substance.
On savait seulement, d'après d'anciennes observations et par les relations
intéressantes de Alex. de Humboldt, de MM. Boussingault et Roulin, que
idées qui m'ont guidé pour faire des recherches relatives à la cause
chimique du changement de couleur du sang glandulaire pendant la
sécrétion. Je ne poursuivrai pas ces expériences dont j'ai d'ailleurs publié les
détails[47]. Il me suffira d'avoir prouvé que les recherches scientifiques ou
les idées expérimentales peuvent prendre naissance à l'occasion
d'observations fortuites et en quelque sorte involontaires qui se présentent à
nous, soit spontanément, soit à l'occasion d'une expérience faite dans un
autre but. Mais il arrive encore un autre cas, c'est celui dans lequel
l'expérimentateur provoque et fait naître volontairement une observation.
Ce cas rentre pour ainsi dire dans le précédent; seulement il en diffère en ce
que, au lieu d'attendre que l'observation se présente par hasard dans une
circonstance fortuite, on la provoque par une expérience. En reprenant la
comparaison de Bacon, nous pourrions dire que l'expérimentateur ressemble
dans ce cas à un chasseur qui, au lieu d'attendre tranquillement le gibier,
cherche à le faire lever en pratiquant une battue dans les lieux où il suppose
son existence. C'est ce que nous avons appelé l'expérience pour voir (p. 37
et 38). On met ce procédé en usage toutes les fois qu'on n'a pas d'idée
préconçue pour entreprendre des recherches sur un sujet à l'occasion duquel
des observations antérieures manquent. Alors on expérimente pour faire
naître des observations qui puissent à leur tour faire naître des idées. C'est
ce qui arrive habituellement en médecine quand on veut rechercher l'action
d'un poison ou d'une substance médicamenteuse quelconque sur l'économie
animale; on fait des expériences pour voir, et ensuite on se guide d'après ce
qu'on a vu.
Quatrième exemple. — En 1845, M. Pelouze me remit une substance
toxique appelée curare qui lui avait été rapportée d'Amérique. On ne
connaissait alors rien sur le mode d'action physiologique de cette substance.
On savait seulement, d'après d'anciennes observations et par les relations
intéressantes de Alex. de Humboldt, de MM. Boussingault et Roulin, que
Page 215
cette substance d'une préparation complexe et difficile à déterminer tue très-
rapidement un animal quand on l'introduit sous la peau. Mais je ne pouvais
point par les observations antérieures me faire une idée préconçue sur le
mécanisme de la mort par le curare, il me fallait avoir pour cela des
observations nouvelles relatives aux troubles organiques que ce poison
pouvait amener. Dès lors je provoquai l'apparition de ces observations,
c'est-à-dire que je fis des expériences pour voir des choses sur lesquelles je
n'avais aucune idée préconçue. Je plaçai d'abord du curare sous la peau
d'une grenouille, elle mourut après quelques minutes; aussitôt je l'ouvris et
j'examinai successivement, dans cette autopsie physiologique, ce qu'étaient
devenues les propriétés physiologiques connues des divers tissus. Je dis à
dessein autopsie physiologique parce qu'il n'y a que celles-là qui soient
réellement instructives. C'est la disparition des propriétés physiologiques
qui explique la mort et non pas les altérations anatomiques. En effet, dans
l'état actuel de la science, nous voyons les propriétés physiologiques
disparaître dans une foule de cas sans que nous puissions démontrer, à l'aide
de nos moyens d'investigation, aucune altération anatomique
correspondante; c'est le cas du curare, par exemple. Tandis que nous
trouverons, au contraire, des exemples où les propriétés physiologiques
persistent malgré des altérations anatomiques très-marquées avec lesquelles
les fonctions, ne sont point incompatibles. Or chez ma grenouille
empoisonnée par le curare, le coeur continuait ses mouvements, les
globules du sang n'étaient point altérés en apparence dans leurs propriétés
physiologiques non plus que les muscles, qui avaient conservé leur
contractilité normale. Mais, bien que l'appareil nerveux eût conservé son
apparence anatomique normale, les propriétés des nerfs avaient cependant
complètement disparu. Il n'y avait plus de mouvements ni volontaires ni
reflexes, et les nerfs moteurs excités directement ne déterminaient plus
aucune contraction dans les muscles. Pour savoir s'il n'y avait rien
d'accidentel et d'erroné dans cette première observation, je la répétai
rapidement un animal quand on l'introduit sous la peau. Mais je ne pouvais
point par les observations antérieures me faire une idée préconçue sur le
mécanisme de la mort par le curare, il me fallait avoir pour cela des
observations nouvelles relatives aux troubles organiques que ce poison
pouvait amener. Dès lors je provoquai l'apparition de ces observations,
c'est-à-dire que je fis des expériences pour voir des choses sur lesquelles je
n'avais aucune idée préconçue. Je plaçai d'abord du curare sous la peau
d'une grenouille, elle mourut après quelques minutes; aussitôt je l'ouvris et
j'examinai successivement, dans cette autopsie physiologique, ce qu'étaient
devenues les propriétés physiologiques connues des divers tissus. Je dis à
dessein autopsie physiologique parce qu'il n'y a que celles-là qui soient
réellement instructives. C'est la disparition des propriétés physiologiques
qui explique la mort et non pas les altérations anatomiques. En effet, dans
l'état actuel de la science, nous voyons les propriétés physiologiques
disparaître dans une foule de cas sans que nous puissions démontrer, à l'aide
de nos moyens d'investigation, aucune altération anatomique
correspondante; c'est le cas du curare, par exemple. Tandis que nous
trouverons, au contraire, des exemples où les propriétés physiologiques
persistent malgré des altérations anatomiques très-marquées avec lesquelles
les fonctions, ne sont point incompatibles. Or chez ma grenouille
empoisonnée par le curare, le coeur continuait ses mouvements, les
globules du sang n'étaient point altérés en apparence dans leurs propriétés
physiologiques non plus que les muscles, qui avaient conservé leur
contractilité normale. Mais, bien que l'appareil nerveux eût conservé son
apparence anatomique normale, les propriétés des nerfs avaient cependant
complètement disparu. Il n'y avait plus de mouvements ni volontaires ni
reflexes, et les nerfs moteurs excités directement ne déterminaient plus
aucune contraction dans les muscles. Pour savoir s'il n'y avait rien
d'accidentel et d'erroné dans cette première observation, je la répétai
Page 216
plusieurs fois et je la vérifiai de diverses manières; car la première chose
indispensable quand on veut raisonner expérimentalement, c'est d'être bon
observateur et de bien s'assurer qu'il n'y a pas d'erreur dans l'observation qui
sert de point de départ au raisonnement. Or, je trouvai chez les mammifères
et chez les oiseaux les mêmes phénomènes que chez les grenouilles, et la
disparition des propriétés physiologiques du système nerveux moteur devint
le fait constant. Partant de ce fait bien établi, je pus alors pousser plus avant
l'analyse des phénomènes et déterminer le mécanisme de la mort par le
curare. Je procédai toujours par des raisonnements analogues à ceux
signalés dans l'exemple précédent, et d'idée en idée, d'expérience en
expérience, je m'élevai à des faits de plus en plus précis. J'arrivai finalement
à cette proposition générale que le curare détermine la mort par la
destruction de tous les nerfs moteurs sans intéresser les nerfs sensitifs[48].
Dans les cas où l'on fait une expérience pour voir, l'idée préconçue et le
raisonnement, avons-nous dit, semblent manquer complètement, et
cependant on a nécessairement raisonné à son insu par syllogisme. Dans le
cas du curare j'ai instinctivement raisonné de la manière suivante:
Il n'y a pas de phénomène sans cause, et par conséquent pas
d'empoisonnement sans une lésion physiologique qui sera particulière ou
spéciale au poison employé; or, pensai-je, le curare doit produire la mort par
une action qui lui est propre et en agissant sur certaines parties organiques
déterminées. Donc, en empoisonnant l'animal par le curare et en examinant
aussitôt après la mort les propriétés de ses divers tissus, je pourrai peut-être
trouver et étudier une lésion spéciale à ce poison.
L'esprit ici est donc encore actif et l'expérience pour voir, qui paraît faite
à l'aventure, rentre cependant dans notre définition générale de l'expérience
(p. 20). En effet, dans toute initiative, l'esprit raisonne toujours, et même
quand nous semblons faire les choses sans motifs, une logique instinctive
indispensable quand on veut raisonner expérimentalement, c'est d'être bon
observateur et de bien s'assurer qu'il n'y a pas d'erreur dans l'observation qui
sert de point de départ au raisonnement. Or, je trouvai chez les mammifères
et chez les oiseaux les mêmes phénomènes que chez les grenouilles, et la
disparition des propriétés physiologiques du système nerveux moteur devint
le fait constant. Partant de ce fait bien établi, je pus alors pousser plus avant
l'analyse des phénomènes et déterminer le mécanisme de la mort par le
curare. Je procédai toujours par des raisonnements analogues à ceux
signalés dans l'exemple précédent, et d'idée en idée, d'expérience en
expérience, je m'élevai à des faits de plus en plus précis. J'arrivai finalement
à cette proposition générale que le curare détermine la mort par la
destruction de tous les nerfs moteurs sans intéresser les nerfs sensitifs[48].
Dans les cas où l'on fait une expérience pour voir, l'idée préconçue et le
raisonnement, avons-nous dit, semblent manquer complètement, et
cependant on a nécessairement raisonné à son insu par syllogisme. Dans le
cas du curare j'ai instinctivement raisonné de la manière suivante:
Il n'y a pas de phénomène sans cause, et par conséquent pas
d'empoisonnement sans une lésion physiologique qui sera particulière ou
spéciale au poison employé; or, pensai-je, le curare doit produire la mort par
une action qui lui est propre et en agissant sur certaines parties organiques
déterminées. Donc, en empoisonnant l'animal par le curare et en examinant
aussitôt après la mort les propriétés de ses divers tissus, je pourrai peut-être
trouver et étudier une lésion spéciale à ce poison.
L'esprit ici est donc encore actif et l'expérience pour voir, qui paraît faite
à l'aventure, rentre cependant dans notre définition générale de l'expérience
(p. 20). En effet, dans toute initiative, l'esprit raisonne toujours, et même
quand nous semblons faire les choses sans motifs, une logique instinctive
Page 217
dirige l'esprit. Seulement on ne s'en rend pas compte, par cette raison bien
simple qu'on commence par raisonner avant de savoir et de dire qu'on
raisonne, de même qu'on commence par parler avant d'observer que l'on
parle, de même encore que l'on commence par voir et entendre avant de
savoir ce que l'on voit et ce que l'on entend.
Cinquième exemple. — Vers 1846, je voulus faire des expériences sur la
cause de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone. Je savais que ce gaz
avait été signalé comme toxique, mais je ne savais absolument rien sur le
mécanisme de cet empoisonnement; je ne pouvais donc pas avoir d'opinion
préconçue. Que fallait il faire alors? Il fallait faire naître une idée en faisant
apparaître un fait, c'est-à-dire instituer encore là une expérience pour voir.
En effet, j'empoisonnai un chien en lui faisant respirer de l'oxyde de
carbone, et immédiatement après la mort je fis l'ouverture de son corps. Je
regardai l'état des organes et des liquides. Ce qui fixa tout aussitôt mon
attention, ce fut que le sang était rutilant dans tous les vaisseaux; dans les
veines aussi bien que dans les artères, dans le coeur droit aussi bien que
dans le coeur gauche. Je répétai cette expérience sur des lapins, sur des
oiseaux, sur des grenouilles, et partout je trouvai la même coloration
rutilante générale du sang. Mais je fus distrait de poursuivre cette recherche
et je gardai cette observation pendant longtemps sans m'en servir autrement
que pour la citer dans mes cours à propos de la coloration du sang.
En 1856, personne n'avait poussé la question expérimentale plus loin, et
dans mon cours au Collège de France sur les substances toxiques et
médicamenteuses, je repris l'étude sur l'empoisonnement par l'oxyde de
carbone que j'avais commencée en 1846. Je me trouvais alors dans un cas
mixte, car, à cette époque, je savais déjà que l'empoisonnement par l'oxyde
de carbone rend le sang rutilant dans tout le système circulatoire. Il fallait
faire des hypothèses et établir une idée préconçue sur cette première
observation afin d'aller plus avant. Or, en réfléchissant sur ce fait de
simple qu'on commence par raisonner avant de savoir et de dire qu'on
raisonne, de même qu'on commence par parler avant d'observer que l'on
parle, de même encore que l'on commence par voir et entendre avant de
savoir ce que l'on voit et ce que l'on entend.
Cinquième exemple. — Vers 1846, je voulus faire des expériences sur la
cause de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone. Je savais que ce gaz
avait été signalé comme toxique, mais je ne savais absolument rien sur le
mécanisme de cet empoisonnement; je ne pouvais donc pas avoir d'opinion
préconçue. Que fallait il faire alors? Il fallait faire naître une idée en faisant
apparaître un fait, c'est-à-dire instituer encore là une expérience pour voir.
En effet, j'empoisonnai un chien en lui faisant respirer de l'oxyde de
carbone, et immédiatement après la mort je fis l'ouverture de son corps. Je
regardai l'état des organes et des liquides. Ce qui fixa tout aussitôt mon
attention, ce fut que le sang était rutilant dans tous les vaisseaux; dans les
veines aussi bien que dans les artères, dans le coeur droit aussi bien que
dans le coeur gauche. Je répétai cette expérience sur des lapins, sur des
oiseaux, sur des grenouilles, et partout je trouvai la même coloration
rutilante générale du sang. Mais je fus distrait de poursuivre cette recherche
et je gardai cette observation pendant longtemps sans m'en servir autrement
que pour la citer dans mes cours à propos de la coloration du sang.
En 1856, personne n'avait poussé la question expérimentale plus loin, et
dans mon cours au Collège de France sur les substances toxiques et
médicamenteuses, je repris l'étude sur l'empoisonnement par l'oxyde de
carbone que j'avais commencée en 1846. Je me trouvais alors dans un cas
mixte, car, à cette époque, je savais déjà que l'empoisonnement par l'oxyde
de carbone rend le sang rutilant dans tout le système circulatoire. Il fallait
faire des hypothèses et établir une idée préconçue sur cette première
observation afin d'aller plus avant. Or, en réfléchissant sur ce fait de
Page 218
rutilance du sang, j'essayai de l'interpréter avec les connaissances
antérieures que j'avais sur la cause de la couleur du sang, et alors toutes les
réflexions suivantes se présentèrent à mon esprit. La couleur rutilante du
sang, dis-je, est spéciale au sang artériel et en rapport avec la présence de
l'oxygène en forte proportion, tandis que la coloration noire tient à la
disparition de l'oxygène et à la présence d'une plus grande proportion
d'acide carbonique; dès lors il me vint à l'idée que l'oxyde de carbone, en
faisant persister la couleur rutilante dans le sang veineux, aurait peut-être
empêché l'oxygène de se changer en acide carbonique dans les capillaires. Il
semblait pourtant difficile de comprendre comment tout cela pouvait être la
cause de la mort. Mais continuant toujours mon raisonnement intérieur et
préconçu, j'ajoutai: Si tout cela était vrai, le sang pris dans les veines des
animaux empoisonnés par l'oxyde de carbone devra contenir de l'oxygène
comme le sang artériel; c'est ce qu'il faut voir. À la suite de ces
raisonnements fondés sur l'interprétation de mon observation, j'instituai une
expérience pour vérifier mon hypothèse relative à la persistance de
l'oxygène dans le sang veineux. Je fis pour cela passer un courant
d'hydrogène dans du sang veineux rutilant pris sur un animal empoisonné
par l'oxyde de carbone, mais je ne pus déplacer, comme à l'ordinaire, de
l'oxygène. J'essayai d'agir de même sur le sang artériel, je ne réussis pas
davantage. Mon idée préconçue était donc fausse. Mais cette impossibilité
d'obtenir de l'oxygène du sang d'un chien empoisonné par l'oxyde de
carbone fut pour moi une deuxième observation qui me suggéra de
nouvelles idées d'après lesquelles je formai une nouvelle hypothèse. Que
pouvait être devenu cet oxygène du sang? Il ne s'était pas changé en acide
carbonique, car on ne déplaçait pas non plus des grandes quantités de ce gaz
en faisant passer un courant d'hydrogène dans le sang des animaux
empoisonnés. D'ailleurs cette supposition était en opposition avec la couleur
du sang. Je m'épuisai en conjectures sur la manière dont l'oxyde de carbone
pouvait faire disparaître l'oxygène du sang, et comme les gaz se déplacent
antérieures que j'avais sur la cause de la couleur du sang, et alors toutes les
réflexions suivantes se présentèrent à mon esprit. La couleur rutilante du
sang, dis-je, est spéciale au sang artériel et en rapport avec la présence de
l'oxygène en forte proportion, tandis que la coloration noire tient à la
disparition de l'oxygène et à la présence d'une plus grande proportion
d'acide carbonique; dès lors il me vint à l'idée que l'oxyde de carbone, en
faisant persister la couleur rutilante dans le sang veineux, aurait peut-être
empêché l'oxygène de se changer en acide carbonique dans les capillaires. Il
semblait pourtant difficile de comprendre comment tout cela pouvait être la
cause de la mort. Mais continuant toujours mon raisonnement intérieur et
préconçu, j'ajoutai: Si tout cela était vrai, le sang pris dans les veines des
animaux empoisonnés par l'oxyde de carbone devra contenir de l'oxygène
comme le sang artériel; c'est ce qu'il faut voir. À la suite de ces
raisonnements fondés sur l'interprétation de mon observation, j'instituai une
expérience pour vérifier mon hypothèse relative à la persistance de
l'oxygène dans le sang veineux. Je fis pour cela passer un courant
d'hydrogène dans du sang veineux rutilant pris sur un animal empoisonné
par l'oxyde de carbone, mais je ne pus déplacer, comme à l'ordinaire, de
l'oxygène. J'essayai d'agir de même sur le sang artériel, je ne réussis pas
davantage. Mon idée préconçue était donc fausse. Mais cette impossibilité
d'obtenir de l'oxygène du sang d'un chien empoisonné par l'oxyde de
carbone fut pour moi une deuxième observation qui me suggéra de
nouvelles idées d'après lesquelles je formai une nouvelle hypothèse. Que
pouvait être devenu cet oxygène du sang? Il ne s'était pas changé en acide
carbonique, car on ne déplaçait pas non plus des grandes quantités de ce gaz
en faisant passer un courant d'hydrogène dans le sang des animaux
empoisonnés. D'ailleurs cette supposition était en opposition avec la couleur
du sang. Je m'épuisai en conjectures sur la manière dont l'oxyde de carbone
pouvait faire disparaître l'oxygène du sang, et comme les gaz se déplacent
Page 219
les uns par les autres, je dus naturellement penser que l'oxyde de carbone
pouvait avoir déplacé l'oxygène et l'avoir chassé du sang. Pour le savoir, je
résolus de varier l'expérimentation et de placer le sang dans des conditions
artificielles qui me permissent de retrouver l'oxygène déplacé. J'étudiai
alors l'action de l'oxyde de carbone sur le sang par l'empoisonnement
artificiel. Pour cela, je pris une certaine quantité de sang artériel d'un animal
sain, je plaçai ce sang sur le mercure dans une éprouvette contenant de
l'oxyde de carbone, j'agitai ensuite le tout afin d'empoisonner le sang à l'abri
du contact de l'air extérieur. Puis après un certain temps j'examinai si l'air
contenu dans l'éprouvette, en contact avec le sang empoisonné, avait été
modifié, et je constatai que cet air en contact avec le sang s'était
notablement enrichi en oxygène, en même temps que la proportion d'oxyde
de carbone y avait diminué. Ces expériences, répétées dans les mêmes
conditions, m'apprirent qu'il y avait eu là un simple échange volume à
volume entre l'oxyde de carbone et l'oxygène du sang. Mais l'oxyde de
carbone, en déplaçant l'oxygène qu'il avait expulsé du sang, était resté fixé
dans le globule du sang et ne pouvait plus être déplacé par l'oxygène ni par
d'autres gaz. De sorte que la mort arrivait par la mort des globules sanguins,
ou autrement dit par la cessation de l'exercice de leur propriété
physiologique qui est essentielle à la vie.
Ce dernier exemple, que je viens de rapporter d'une manière très-
succincte, est complet, et il montre d'un bout à l'autre comment la méthode
expérimentale procède et réussit pour arriver à connaître la cause prochaine
des phénomènes. D'abord je ne savais absolument rien sur le mécanisme du
phénomène empoisonnement par l'oxyde de carbone. Je fis une expérience
pour voir, c'est-à-dire pour observer. Je recueillis une première observation
sur une modification spéciale de la couleur du sang. J'interprétai cette
observation, et je fis une hypothèse que l'expérience prouva être fausse.
Mais cette expérience me fournit une deuxième observation, sur laquelle je
raisonnai de nouveau en m'en servant comme point de départ pour faire une
pouvait avoir déplacé l'oxygène et l'avoir chassé du sang. Pour le savoir, je
résolus de varier l'expérimentation et de placer le sang dans des conditions
artificielles qui me permissent de retrouver l'oxygène déplacé. J'étudiai
alors l'action de l'oxyde de carbone sur le sang par l'empoisonnement
artificiel. Pour cela, je pris une certaine quantité de sang artériel d'un animal
sain, je plaçai ce sang sur le mercure dans une éprouvette contenant de
l'oxyde de carbone, j'agitai ensuite le tout afin d'empoisonner le sang à l'abri
du contact de l'air extérieur. Puis après un certain temps j'examinai si l'air
contenu dans l'éprouvette, en contact avec le sang empoisonné, avait été
modifié, et je constatai que cet air en contact avec le sang s'était
notablement enrichi en oxygène, en même temps que la proportion d'oxyde
de carbone y avait diminué. Ces expériences, répétées dans les mêmes
conditions, m'apprirent qu'il y avait eu là un simple échange volume à
volume entre l'oxyde de carbone et l'oxygène du sang. Mais l'oxyde de
carbone, en déplaçant l'oxygène qu'il avait expulsé du sang, était resté fixé
dans le globule du sang et ne pouvait plus être déplacé par l'oxygène ni par
d'autres gaz. De sorte que la mort arrivait par la mort des globules sanguins,
ou autrement dit par la cessation de l'exercice de leur propriété
physiologique qui est essentielle à la vie.
Ce dernier exemple, que je viens de rapporter d'une manière très-
succincte, est complet, et il montre d'un bout à l'autre comment la méthode
expérimentale procède et réussit pour arriver à connaître la cause prochaine
des phénomènes. D'abord je ne savais absolument rien sur le mécanisme du
phénomène empoisonnement par l'oxyde de carbone. Je fis une expérience
pour voir, c'est-à-dire pour observer. Je recueillis une première observation
sur une modification spéciale de la couleur du sang. J'interprétai cette
observation, et je fis une hypothèse que l'expérience prouva être fausse.
Mais cette expérience me fournit une deuxième observation, sur laquelle je
raisonnai de nouveau en m'en servant comme point de départ pour faire une
Page 220
nouvelle hypothèse sur le mécanisme de la soustraction de l'oxygène au
sang. En construisant des hypothèses successivement sur les faits à mesure
que je les observais, j'arrivai finalement à démontrer que l'oxyde de carbone
se substitue dans le globule du sang à la place de l'oxygène, par suite d'une
combinaison avec la substance du globule du sang.
Ici l'analyse expérimentale a atteint son but. C'est un des rares exemples
en physiologie que je suis heureux de pouvoir citer. Ici la cause prochaine
du phénomène empoisonnement est trouvée, et elle se traduit par une
expression théorique qui rend compte de tous les faits et qui renferme en
même temps toutes les observations et toutes les expériences. La théorie
formulée ainsi pose le fait principal d'où se déduisent tous les autres:
L'oxyde de carbone se combine plus fortement que l'oxygène avec l'hémato-
globuline du globule du sang. On a prouvé tout récemment que l'oxyde de
carbone forme une combinaison définie avec l'hémato- globuline[49]. De
sorte que le globule du sang, comme minéralisé par la stabilité de cette
combinaison, perd ses propriétés vitales. Dès lors tout se déduit
logiquement: l'oxyde de carbone, à raison de sa propriété de plus forte
combinaison, chasse du sang l'oxygène qui est essentiel à la vie; les
globules du sang deviennent inertes et l'on voit l'animal mourir avec les
symptômes de l'hémorrhagie, par une vraie paralysie des globules.
Mais quand une théorie est bonne et qu'elle donne bien la cause physico-
chimique réelle et déterminée des phénomènes, elle renferme non-
seulement les faits observés, mais elle en peut prévoir d'autres et conduire à
des applications raisonnées, qui seront les conséquences logiques de la
théorie. Nous rencontrons encore ici ce criterium. En effet, si l'oxyde de
carbone a la propriété de chasser l'oxygène en se combinant à sa place avec
le globule du sang, on pourra se servir de ce gaz pour faire l'analyse des gaz
du sang et en particulier pour la détermination de l'oxygène. J'ai déduit de
mes expériences cette application qui est aujourd'hui généralement
sang. En construisant des hypothèses successivement sur les faits à mesure
que je les observais, j'arrivai finalement à démontrer que l'oxyde de carbone
se substitue dans le globule du sang à la place de l'oxygène, par suite d'une
combinaison avec la substance du globule du sang.
Ici l'analyse expérimentale a atteint son but. C'est un des rares exemples
en physiologie que je suis heureux de pouvoir citer. Ici la cause prochaine
du phénomène empoisonnement est trouvée, et elle se traduit par une
expression théorique qui rend compte de tous les faits et qui renferme en
même temps toutes les observations et toutes les expériences. La théorie
formulée ainsi pose le fait principal d'où se déduisent tous les autres:
L'oxyde de carbone se combine plus fortement que l'oxygène avec l'hémato-
globuline du globule du sang. On a prouvé tout récemment que l'oxyde de
carbone forme une combinaison définie avec l'hémato- globuline[49]. De
sorte que le globule du sang, comme minéralisé par la stabilité de cette
combinaison, perd ses propriétés vitales. Dès lors tout se déduit
logiquement: l'oxyde de carbone, à raison de sa propriété de plus forte
combinaison, chasse du sang l'oxygène qui est essentiel à la vie; les
globules du sang deviennent inertes et l'on voit l'animal mourir avec les
symptômes de l'hémorrhagie, par une vraie paralysie des globules.
Mais quand une théorie est bonne et qu'elle donne bien la cause physico-
chimique réelle et déterminée des phénomènes, elle renferme non-
seulement les faits observés, mais elle en peut prévoir d'autres et conduire à
des applications raisonnées, qui seront les conséquences logiques de la
théorie. Nous rencontrons encore ici ce criterium. En effet, si l'oxyde de
carbone a la propriété de chasser l'oxygène en se combinant à sa place avec
le globule du sang, on pourra se servir de ce gaz pour faire l'analyse des gaz
du sang et en particulier pour la détermination de l'oxygène. J'ai déduit de
mes expériences cette application qui est aujourd'hui généralement
Page 221
adoptée[50]. On a fait des applications à la médecine légale de cette
propriété de l'oxyde de carbone pour retrouver la matière colorante du sang,
et l'on peut déjà aussi tirer des faits physiologiques signalés plus haut, des
conséquences relatives à l'hygiène, à la pathologie expérimentale, et
notamment au mécanisme de certaines anémies.
Sans doute, toutes ces déductions de la théorie, demandent encore
comme toujours les vérifications expérimentales, et la logique ne suffit pas;
mais cela tient à ce que les conditions d'action de l'oxyde de carbone sur le
sang peuvent présenter d'autres circonstances complexes et une foule de
détails que la théorie ne peut encore prévoir. Sans cela, ainsi que nous
l'avons dit souvent (voy. p. 52), nous conclurions par la seule logique et
sans avoir besoin de vérification expérimentale. C'est donc à cause des
nouveaux éléments variables et imprévus, qui peuvent s'introduire dans les
conditions d'un phénomène, que jamais dans les sciences expérimentales la
logique seule ne suffit. Même quand on a une théorie qui paraît bonne, elle
n'est jamais que relativement bonne et elle renferme toujours une certaine
proportion d'inconnu.
§ II. — Une recherche expérimentale a pour point de départ une
hypothèse ou une théorie.
Nous avons déjà dit (p. 46) et nous verrons plus loin que dans la
constatation d'une observation, il ne faut jamais aller au delà du fait. Mais il
n'en est pas de même dans l'institution d'une expérience; je veux montrer
qu'à ce moment les hypothèses sont indispensables et que leur utilité est
précisément alors de nous entraîner hors du fait et de porter la science en
avant. Les hypothèses ont pour objet non-seulement de nous faire faire des
expériences nouvelles, mais elles nous font découvrir souvent des faits
nouveaux que nous n'aurions pas aperçus sans elles. Dans les exemples qui
propriété de l'oxyde de carbone pour retrouver la matière colorante du sang,
et l'on peut déjà aussi tirer des faits physiologiques signalés plus haut, des
conséquences relatives à l'hygiène, à la pathologie expérimentale, et
notamment au mécanisme de certaines anémies.
Sans doute, toutes ces déductions de la théorie, demandent encore
comme toujours les vérifications expérimentales, et la logique ne suffit pas;
mais cela tient à ce que les conditions d'action de l'oxyde de carbone sur le
sang peuvent présenter d'autres circonstances complexes et une foule de
détails que la théorie ne peut encore prévoir. Sans cela, ainsi que nous
l'avons dit souvent (voy. p. 52), nous conclurions par la seule logique et
sans avoir besoin de vérification expérimentale. C'est donc à cause des
nouveaux éléments variables et imprévus, qui peuvent s'introduire dans les
conditions d'un phénomène, que jamais dans les sciences expérimentales la
logique seule ne suffit. Même quand on a une théorie qui paraît bonne, elle
n'est jamais que relativement bonne et elle renferme toujours une certaine
proportion d'inconnu.
§ II. — Une recherche expérimentale a pour point de départ une
hypothèse ou une théorie.
Nous avons déjà dit (p. 46) et nous verrons plus loin que dans la
constatation d'une observation, il ne faut jamais aller au delà du fait. Mais il
n'en est pas de même dans l'institution d'une expérience; je veux montrer
qu'à ce moment les hypothèses sont indispensables et que leur utilité est
précisément alors de nous entraîner hors du fait et de porter la science en
avant. Les hypothèses ont pour objet non-seulement de nous faire faire des
expériences nouvelles, mais elles nous font découvrir souvent des faits
nouveaux que nous n'aurions pas aperçus sans elles. Dans les exemples qui
Page 222
précèdent nous avons vu que l'on peut partir d'un fait particulier pour
s'élever successivement à des idées plus générales, c'est-à-dire à une
théorie. Mais il arrive aussi, comme nous venons de le voir, qu'on peut
partir d'une hypothèse qui se déduit d'une théorie. Dans ce cas, bien qu'il
s'agisse d'un raisonnement déduit logiquement d'une théorie, c'est
néanmoins encore une hypothèse qu'il faut vérifier par l'expérience. Ici en
effet les théories ne nous représentent qu'un assemblage de faits antérieurs
sur lesquels s'appuie l'hypothèse, mais qui ne sauraient lui servir de
démonstration expérimentale. Nous avons dit que dans ce cas il fallait ne
pas subir le joug des théories, et que garder l'indépendance de son esprit
était la meilleure condition pour trouver la vérité et pour faire faire des
progrès à la science. C'est ce que prouveront les exemples suivants.
Premier exemple. — En 1843, dans un de mes premiers travaux,
j'entrepris d'étudier ce que deviennent les différentes substances
alimentaires dans la nutrition. Je commençai, ainsi que je l'ai déjà dit, par le
sucre, qui est une substance définie et plus facile que toutes les autres à
reconnaître et à poursuivre dans l'économie. J'injectai dans ce but des
dissolutions de sucre de canne dans le sang des animaux et je constatai que
ce sucre, même injecté dans le sang à faible dose, passait dans les urines. Je
reconnus ensuite que le suc gastrique, en modifiant ou en transformant ce
sucre de canne, le rendait assimilable, c'est-à- dire destructible dans le
sang[51].
Alors je voulus savoir dans quel organe ce sucre alimentaire disparaissait,
et j'admis par hypothèse que le sucre que l'alimentation introduit dans le
sang pourrait être détruit dans le poumon ou dans les capillaires généraux.
En effet, la théorie régnante à cette époque et qui devait être naturellement
mon point de départ, admettait que le sucre qui existe chez les animaux
provient exclusivement des aliments et que ce sucre se détruit dans
l'organisme animal par des phénomènes de combustion, c'est-à- dire de
s'élever successivement à des idées plus générales, c'est-à-dire à une
théorie. Mais il arrive aussi, comme nous venons de le voir, qu'on peut
partir d'une hypothèse qui se déduit d'une théorie. Dans ce cas, bien qu'il
s'agisse d'un raisonnement déduit logiquement d'une théorie, c'est
néanmoins encore une hypothèse qu'il faut vérifier par l'expérience. Ici en
effet les théories ne nous représentent qu'un assemblage de faits antérieurs
sur lesquels s'appuie l'hypothèse, mais qui ne sauraient lui servir de
démonstration expérimentale. Nous avons dit que dans ce cas il fallait ne
pas subir le joug des théories, et que garder l'indépendance de son esprit
était la meilleure condition pour trouver la vérité et pour faire faire des
progrès à la science. C'est ce que prouveront les exemples suivants.
Premier exemple. — En 1843, dans un de mes premiers travaux,
j'entrepris d'étudier ce que deviennent les différentes substances
alimentaires dans la nutrition. Je commençai, ainsi que je l'ai déjà dit, par le
sucre, qui est une substance définie et plus facile que toutes les autres à
reconnaître et à poursuivre dans l'économie. J'injectai dans ce but des
dissolutions de sucre de canne dans le sang des animaux et je constatai que
ce sucre, même injecté dans le sang à faible dose, passait dans les urines. Je
reconnus ensuite que le suc gastrique, en modifiant ou en transformant ce
sucre de canne, le rendait assimilable, c'est-à- dire destructible dans le
sang[51].
Alors je voulus savoir dans quel organe ce sucre alimentaire disparaissait,
et j'admis par hypothèse que le sucre que l'alimentation introduit dans le
sang pourrait être détruit dans le poumon ou dans les capillaires généraux.
En effet, la théorie régnante à cette époque et qui devait être naturellement
mon point de départ, admettait que le sucre qui existe chez les animaux
provient exclusivement des aliments et que ce sucre se détruit dans
l'organisme animal par des phénomènes de combustion, c'est-à- dire de
Page 223
respiration. C'est ce qui avait fait donner au sucre le nom d'aliment
respiratoire. Mais je fus immédiatement conduit à voir que la théorie sur
l'origine du sucre chez les animaux, qui me servait de point de départ, était
fausse. En effet, par suite d'expériences que j'indiquerai plus loin, je fus
amené non à trouver l'organe destructeur du sucre, mais au contraire je
découvris un organe formateur de cette substance, et je trouvai que le sang
de tous les animaux contient du sucre, même quand ils n'en mangent pas. Je
constatai donc là un fait nouveau, imprévu par la théorie et que l'on n'avait
pas remarqué, sans doute, parce que l'on était sous l'empire d'idées
théoriques opposées auxquelles on avait accordé trop de confiance. Alors,
j'abandonnai tout aussitôt toutes mes hypothèses sur la destruction du sucre,
pour suivre ce résultat inattendu qui a été depuis l'origine féconde d'une
voie nouvelle d'investigation et une mine de découvertes qui est loin d'être
épuisée.
Dans ces recherches je me suis conduit d'après les principes de la
méthode expérimentale que nous avons établis, c'est-à-dire qu'en présence
d'un fait nouveau bien constaté et en contradiction avec une théorie, au lieu
de garder la théorie et d'abandonner le fait, j'ai gardé le fait que j'ai étudié,
et je me suis hâté de laisser la théorie, me conformant à ce précepte que
nous avons indiqué dans le deuxième chapitre: Quand le fait qu'on
rencontre est en opposition avec une théorie régnante, il faut accepter le fait
et abandonner la théorie, lors même que celle-ci, soutenue par de grands
noms, est généralement adoptée.
Il faut donc distinguer, comme nous l'avons dit, les principes d'avec les
théories et ne jamais croire à ces dernières d'une manière absolue. Ici nous
avions une théorie d'après laquelle on admettait que le règne végétal avait
seul le pouvoir de créer les principes immédiats que le règne animal doit
détruire. D'après cette théorie établie et soutenue par les chimistes
contemporains les plus illustres, les animaux étaient incapables de produire
respiratoire. Mais je fus immédiatement conduit à voir que la théorie sur
l'origine du sucre chez les animaux, qui me servait de point de départ, était
fausse. En effet, par suite d'expériences que j'indiquerai plus loin, je fus
amené non à trouver l'organe destructeur du sucre, mais au contraire je
découvris un organe formateur de cette substance, et je trouvai que le sang
de tous les animaux contient du sucre, même quand ils n'en mangent pas. Je
constatai donc là un fait nouveau, imprévu par la théorie et que l'on n'avait
pas remarqué, sans doute, parce que l'on était sous l'empire d'idées
théoriques opposées auxquelles on avait accordé trop de confiance. Alors,
j'abandonnai tout aussitôt toutes mes hypothèses sur la destruction du sucre,
pour suivre ce résultat inattendu qui a été depuis l'origine féconde d'une
voie nouvelle d'investigation et une mine de découvertes qui est loin d'être
épuisée.
Dans ces recherches je me suis conduit d'après les principes de la
méthode expérimentale que nous avons établis, c'est-à-dire qu'en présence
d'un fait nouveau bien constaté et en contradiction avec une théorie, au lieu
de garder la théorie et d'abandonner le fait, j'ai gardé le fait que j'ai étudié,
et je me suis hâté de laisser la théorie, me conformant à ce précepte que
nous avons indiqué dans le deuxième chapitre: Quand le fait qu'on
rencontre est en opposition avec une théorie régnante, il faut accepter le fait
et abandonner la théorie, lors même que celle-ci, soutenue par de grands
noms, est généralement adoptée.
Il faut donc distinguer, comme nous l'avons dit, les principes d'avec les
théories et ne jamais croire à ces dernières d'une manière absolue. Ici nous
avions une théorie d'après laquelle on admettait que le règne végétal avait
seul le pouvoir de créer les principes immédiats que le règne animal doit
détruire. D'après cette théorie établie et soutenue par les chimistes
contemporains les plus illustres, les animaux étaient incapables de produire
Page 224
du sucre dans leur organisme. Si j'avais cru à la théorie d'une manière
absolue, j'aurais dû conclure que mon expérience devait être entachée
d'erreur, et peut-être que des expérimentateurs moins défiants que moi
auraient passé condamnation immédiatement et ne se seraient pas arrêtés
plus longtemps sur une observation qu'on pouvait théoriquement accuser de
renfermer des causes d'erreurs, puisqu'elle montrait du sucre dans le sang
chez les animaux soumis à une alimentation dépourvue de matières
amidonnées ou sucrées. Mais, au lieu de me préoccuper de la validité de la
théorie, je ne m'occupai que du fait dont je cherchai à bien établir la réalité.
Je fus ainsi amené par de nouvelles expériences et au moyen de contre-
épreuves convenables à confirmer ma première observation et à trouver que
le foie était un organe où du sucre animal se formait dans certaines
circonstances données pour se répandre ensuite dans toute la masse du sang
et dans les tissus et liquides organiques. Cette glycogénie animale que j'ai
découverte, c'est-à-dire cette faculté que possèdent les animaux, aussi bien
que les végétaux, de produire du sucre, est aujourd'hui un résultat acquis à
la science, mais on n'est point encore fixé sur une théorie plausible des
phénomènes. Les faits nouveaux que j'ai fait connaître ont été la source de
grand nombre de travaux et de beaucoup de théories diverses et
contradictoires en apparence entre elles soit avec les miennes. Quand on
entre sur un terrain neuf, il ne faut pas craindre d'émettre des vues même
hasardées afin d'exciter la recherche dans toutes les directions. Il ne faut
pas, suivant l'expression de Priestley, rester dans l'inaction par une fausse
modestie fondée sur la crainte de se tromper. J'ai donc fait des théories plus
ou moins hypothétiques sur la glycogénie; depuis moi, on en a fait d'autres:
mes théories, ainsi que celles des autres, vivront ce que doivent vivre des
théories nécessairement très-partielles et provisoires quand on est au début
d'une nouvelle série de recherches. Mais elles seront plus tard remplacées
par d'autres qui représenteront un état plus avancé de la question, et ainsi de
suite. Les théories sont comme des degrés successifs que monte la science
absolue, j'aurais dû conclure que mon expérience devait être entachée
d'erreur, et peut-être que des expérimentateurs moins défiants que moi
auraient passé condamnation immédiatement et ne se seraient pas arrêtés
plus longtemps sur une observation qu'on pouvait théoriquement accuser de
renfermer des causes d'erreurs, puisqu'elle montrait du sucre dans le sang
chez les animaux soumis à une alimentation dépourvue de matières
amidonnées ou sucrées. Mais, au lieu de me préoccuper de la validité de la
théorie, je ne m'occupai que du fait dont je cherchai à bien établir la réalité.
Je fus ainsi amené par de nouvelles expériences et au moyen de contre-
épreuves convenables à confirmer ma première observation et à trouver que
le foie était un organe où du sucre animal se formait dans certaines
circonstances données pour se répandre ensuite dans toute la masse du sang
et dans les tissus et liquides organiques. Cette glycogénie animale que j'ai
découverte, c'est-à-dire cette faculté que possèdent les animaux, aussi bien
que les végétaux, de produire du sucre, est aujourd'hui un résultat acquis à
la science, mais on n'est point encore fixé sur une théorie plausible des
phénomènes. Les faits nouveaux que j'ai fait connaître ont été la source de
grand nombre de travaux et de beaucoup de théories diverses et
contradictoires en apparence entre elles soit avec les miennes. Quand on
entre sur un terrain neuf, il ne faut pas craindre d'émettre des vues même
hasardées afin d'exciter la recherche dans toutes les directions. Il ne faut
pas, suivant l'expression de Priestley, rester dans l'inaction par une fausse
modestie fondée sur la crainte de se tromper. J'ai donc fait des théories plus
ou moins hypothétiques sur la glycogénie; depuis moi, on en a fait d'autres:
mes théories, ainsi que celles des autres, vivront ce que doivent vivre des
théories nécessairement très-partielles et provisoires quand on est au début
d'une nouvelle série de recherches. Mais elles seront plus tard remplacées
par d'autres qui représenteront un état plus avancé de la question, et ainsi de
suite. Les théories sont comme des degrés successifs que monte la science
Page 225
en élargissant de plus en plus son horizon, parce que les théories
représentent et comprennent nécessairement d'autant plus de faits qu'elles
sont plus avancées. Le vrai progrès est de changer de théorie pour en
prendre de nouvelles qui aillent plus loin que les premières jusqu'à ce qu'on
en trouve une qui soit assise sur un plus grand nombre de faits. Dans le cas
qui nous occupe, la question n'est pas de condamner l'ancienne théorie au
profit de celle qui est plus récente. Ce qui est important, c'est d'avoir ouvert
une voie nouvelle, car ce qui ne périra jamais, ce sont les faits bien observés
que les théories éphémères ont fait surgir; ce sont là les seuls matériaux sur
lesquels l'édifice de la science s'élèvera un jour quand elle possédera un
nombre de faits suffisants et qu'elle aura pénétré assez loin dans l'analyse
des phénomènes pour en connaître la loi ou le déterminisme exact.
En résumé, les théories ne sont que des hypothèses vérifiées par un
nombre plus ou moins considérable de faits; celles qui sont vérifiées par le
plus grand nombre de faits sont les meilleures; mais encore ne sont-elles
jamais définitives et ne doit-on jamais y croire d'une manière absolue. On a
vu, par les exemples qui précèdent, que, si l'on avait eu une confiance
entière dans la théorie régnante sur la destruction du sucre chez les
animaux, et si l'on n'avait eu en vue que sa confirmation, on n'aurait
probablement pas été mis sur la voie des faits nouveaux que nous avons
rencontrés. L'hypothèse fondée sur une théorie a, il est vrai, provoqué
l'expérience, mais dès que les résultats de l'expérience sont apparus, la
théorie et l'hypothèse ont dû disparaître, car le fait expérimental n'était plus
qu'une observation qu'il fallait faire sans idée préconçue (voy. p. 40).
Le grand principe est donc dans des sciences aussi complexes et aussi
peu avancées que la physiologie, de se préoccuper très-peu de la valeur des
hypothèses ou des théories et d'avoir toujours l'oeil attentif pour observer
tout ce qui apparaît dans une expérience. Une circonstance en apparence
accidentelle et inexplicable peut devenir l'occasion de la découverte d'un
représentent et comprennent nécessairement d'autant plus de faits qu'elles
sont plus avancées. Le vrai progrès est de changer de théorie pour en
prendre de nouvelles qui aillent plus loin que les premières jusqu'à ce qu'on
en trouve une qui soit assise sur un plus grand nombre de faits. Dans le cas
qui nous occupe, la question n'est pas de condamner l'ancienne théorie au
profit de celle qui est plus récente. Ce qui est important, c'est d'avoir ouvert
une voie nouvelle, car ce qui ne périra jamais, ce sont les faits bien observés
que les théories éphémères ont fait surgir; ce sont là les seuls matériaux sur
lesquels l'édifice de la science s'élèvera un jour quand elle possédera un
nombre de faits suffisants et qu'elle aura pénétré assez loin dans l'analyse
des phénomènes pour en connaître la loi ou le déterminisme exact.
En résumé, les théories ne sont que des hypothèses vérifiées par un
nombre plus ou moins considérable de faits; celles qui sont vérifiées par le
plus grand nombre de faits sont les meilleures; mais encore ne sont-elles
jamais définitives et ne doit-on jamais y croire d'une manière absolue. On a
vu, par les exemples qui précèdent, que, si l'on avait eu une confiance
entière dans la théorie régnante sur la destruction du sucre chez les
animaux, et si l'on n'avait eu en vue que sa confirmation, on n'aurait
probablement pas été mis sur la voie des faits nouveaux que nous avons
rencontrés. L'hypothèse fondée sur une théorie a, il est vrai, provoqué
l'expérience, mais dès que les résultats de l'expérience sont apparus, la
théorie et l'hypothèse ont dû disparaître, car le fait expérimental n'était plus
qu'une observation qu'il fallait faire sans idée préconçue (voy. p. 40).
Le grand principe est donc dans des sciences aussi complexes et aussi
peu avancées que la physiologie, de se préoccuper très-peu de la valeur des
hypothèses ou des théories et d'avoir toujours l'oeil attentif pour observer
tout ce qui apparaît dans une expérience. Une circonstance en apparence
accidentelle et inexplicable peut devenir l'occasion de la découverte d'un
Page 226
fait nouveau important, comme on va le voir par la continuation de
l'exemple cité précédemment.
Deuxième exemple, suite du précédent. — Après avoir trouvé, ainsi que
je l'ai dit plus haut, qu'il existe dans le foie des animaux du sucre à l'état
normal et dans toute espèce d'alimentation, je voulus connaître la proportion
de cette substance et ses variations dans certains états physiologiques et
pathologiques. Je commençai donc des dosages de sucre dans le foie
d'animaux placés dans diverses circonstances physiologiquement
déterminées. Je répétais toujours deux dosages de la matière sucrée, et d'une
manière simultanée, avec le même tissu hépatique. Mais un jour il m'arriva,
étant pressé par le temps, de ne pas pouvoir faire mes deux analyses au
même moment, je fis rapidement un dosage immédiatement après la mort
de l'animal, et je renvoyai l'autre analyse au lendemain. Mais je trouvai
cette fois des quantités de sucre beaucoup plus grandes que celles que
j'avais obtenues la veille pour le même tissu hépatique, et je remarquai d'un
autre côté que la proportion de sucre que j'avais trouvée la veille dans le
foie, examiné immédiatement après la mort de l'animal, était beaucoup plus
faible que celle que j'avais rencontrée dans les expériences que j'avais fait
connaître comme donnant la proportion normale du sucre hépatique. Je ne
savais à quoi rapporter cette singulière variation obtenue avec le même foie
et le même procédé d'analyse. Que fallait-il faire? Fallait-il considérer ces
deux dosages si discordants comme une mauvaise expérience et ne pas en
tenir compte? Fallait-il prendre une moyenne entre les deux expériences?
C'est un expédient que plusieurs expérimentateurs auraient pu choisir pour
se tirer d'embarras. Mais je n'approuve pas cette manière d'agir par des
raisons que j'ai données ailleurs. J'ai dit, en effet, qu'il ne faut jamais rien
négliger dans l'observation des faits, et je regarde comme une règle
indispensable de critique expérimentale (p. 299) de ne jamais admettre sans
preuve l'existence d'une cause d'erreur dans une expérience, et de chercher
toujours à se rendre raison de toutes les circonstances anormales qu'on
l'exemple cité précédemment.
Deuxième exemple, suite du précédent. — Après avoir trouvé, ainsi que
je l'ai dit plus haut, qu'il existe dans le foie des animaux du sucre à l'état
normal et dans toute espèce d'alimentation, je voulus connaître la proportion
de cette substance et ses variations dans certains états physiologiques et
pathologiques. Je commençai donc des dosages de sucre dans le foie
d'animaux placés dans diverses circonstances physiologiquement
déterminées. Je répétais toujours deux dosages de la matière sucrée, et d'une
manière simultanée, avec le même tissu hépatique. Mais un jour il m'arriva,
étant pressé par le temps, de ne pas pouvoir faire mes deux analyses au
même moment, je fis rapidement un dosage immédiatement après la mort
de l'animal, et je renvoyai l'autre analyse au lendemain. Mais je trouvai
cette fois des quantités de sucre beaucoup plus grandes que celles que
j'avais obtenues la veille pour le même tissu hépatique, et je remarquai d'un
autre côté que la proportion de sucre que j'avais trouvée la veille dans le
foie, examiné immédiatement après la mort de l'animal, était beaucoup plus
faible que celle que j'avais rencontrée dans les expériences que j'avais fait
connaître comme donnant la proportion normale du sucre hépatique. Je ne
savais à quoi rapporter cette singulière variation obtenue avec le même foie
et le même procédé d'analyse. Que fallait-il faire? Fallait-il considérer ces
deux dosages si discordants comme une mauvaise expérience et ne pas en
tenir compte? Fallait-il prendre une moyenne entre les deux expériences?
C'est un expédient que plusieurs expérimentateurs auraient pu choisir pour
se tirer d'embarras. Mais je n'approuve pas cette manière d'agir par des
raisons que j'ai données ailleurs. J'ai dit, en effet, qu'il ne faut jamais rien
négliger dans l'observation des faits, et je regarde comme une règle
indispensable de critique expérimentale (p. 299) de ne jamais admettre sans
preuve l'existence d'une cause d'erreur dans une expérience, et de chercher
toujours à se rendre raison de toutes les circonstances anormales qu'on
Page 227
observe. Il n'y a rien d'accidentel, et ce qui pour nous est accident n'est
qu'un fait inconnu qui peut devenir, si on l'explique, l'occasion d'une
découverte plus ou moins importante. C'est ce qui m'est arrivé dans ce cas.
Je voulus savoir en effet quelle était la raison qui m'avait fait trouver
deux nombres si différents dans le dosage du foie de mon lapin. Après
m'être assuré qu'il n'y avait pas d'erreur tenant au procédé de dosage; après
avoir constaté que les diverses parties du foie sont sensiblement toutes
également riches en sucre, il ne me resta plus à examiner que l'influence du
temps qui s'était écoulé depuis la mort de l'animal jusqu'au moment de mon
deuxième dosage. Jusqu'alors, sans y attacher aucune importance, j'avais
fait mes expériences quelques heures après la mort de l'animal, et, pour la
première fois, je m'étais trouvé dans le cas de faire immédiatement un
dosage quelques minutes après la mort et de renvoyer l'autre au lendemain,
c'est-à-dire vingt-quatre heures après. En physiologie, les questions de
temps ont toujours une grande importance, parce que la matière organique
éprouve des modifications nombreuses et incessantes. Il pouvait donc s'être
produit quelque modification chimique dans le tissu hépatique. Pour m'en
assurer, je fis une série de nouvelles expériences qui dissipèrent toutes les
obscurités en me montrant que le tissu du foie va constamment en
s'enrichissant en sucre pendant un certain temps après la mort. De sorte
qu'on peut avoir des quantités de sucre très-variables, suivant le moment
dans lequel on fait son examen. Je fus donc ainsi amené à rectifier mes
anciens dosages et à découvrir ce fait nouveau, à savoir, que des quantités
considérables de sucre se produisent dans le foie des animaux après la mort.
Je montrai, par exemple, qu'en faisant passer dans un foie encore chaud et
aussitôt après la mort de l'animal un courant d'eau froide injecté avec force
par les vaisseaux hépatiques, on débarrasse complètement le tissu hépatique
du sucre qu'il contient; mais le lendemain ou quelques heures après, quand
on place le foie lavé à une douce température, on trouve son tissu de
nouveau chargé d'une grande quantité de sucre qui s'est produit depuis le
qu'un fait inconnu qui peut devenir, si on l'explique, l'occasion d'une
découverte plus ou moins importante. C'est ce qui m'est arrivé dans ce cas.
Je voulus savoir en effet quelle était la raison qui m'avait fait trouver
deux nombres si différents dans le dosage du foie de mon lapin. Après
m'être assuré qu'il n'y avait pas d'erreur tenant au procédé de dosage; après
avoir constaté que les diverses parties du foie sont sensiblement toutes
également riches en sucre, il ne me resta plus à examiner que l'influence du
temps qui s'était écoulé depuis la mort de l'animal jusqu'au moment de mon
deuxième dosage. Jusqu'alors, sans y attacher aucune importance, j'avais
fait mes expériences quelques heures après la mort de l'animal, et, pour la
première fois, je m'étais trouvé dans le cas de faire immédiatement un
dosage quelques minutes après la mort et de renvoyer l'autre au lendemain,
c'est-à-dire vingt-quatre heures après. En physiologie, les questions de
temps ont toujours une grande importance, parce que la matière organique
éprouve des modifications nombreuses et incessantes. Il pouvait donc s'être
produit quelque modification chimique dans le tissu hépatique. Pour m'en
assurer, je fis une série de nouvelles expériences qui dissipèrent toutes les
obscurités en me montrant que le tissu du foie va constamment en
s'enrichissant en sucre pendant un certain temps après la mort. De sorte
qu'on peut avoir des quantités de sucre très-variables, suivant le moment
dans lequel on fait son examen. Je fus donc ainsi amené à rectifier mes
anciens dosages et à découvrir ce fait nouveau, à savoir, que des quantités
considérables de sucre se produisent dans le foie des animaux après la mort.
Je montrai, par exemple, qu'en faisant passer dans un foie encore chaud et
aussitôt après la mort de l'animal un courant d'eau froide injecté avec force
par les vaisseaux hépatiques, on débarrasse complètement le tissu hépatique
du sucre qu'il contient; mais le lendemain ou quelques heures après, quand
on place le foie lavé à une douce température, on trouve son tissu de
nouveau chargé d'une grande quantité de sucre qui s'est produit depuis le
Page 228
lavage[52]. Quand je fus en possession de cette première découverte que le
sucre se forme chez les animaux après la mort comme pendant la vie, je
voulus pousser plus loin l'examen de ce singulier phénomène, et c'est alors
que je fus amené à trouver que le sucre se produit dans le foie à l'aide d'une
matière diastasique réagissant sur une substance amylacée que j'ai isolée et
que j'ai appelée matière glycogène. De sorte que j'ai pu démontrer de la
manière la plus nette que chez les animaux le sucre se forme par un
mécanisme en tout semblable à celui qui se rencontre dans les végétaux.
Cette seconde série de faits représente des résultats qui sont encore
aujourd'hui solidement acquis à la science et qui ont fait faire beaucoup de
progrès à la question glycogénique dans les animaux. Je viens de dire très-
succinctement comment ces faits ont été découverts et comment ils ont eu
pour point de départ une circonstance expérimentale futile en apparence.
J'ai cité ce cas afin de prouver qu'on ne saurait jamais rien négliger dans les
recherches expérimentales; car tous les accidents ont leur cause nécessaire.
On ne doit donc jamais être trop absorbé par la pensée qu'on poursuit, ni
s'illusionner sur la valeur de ses idées ou de ses théories scientifiques; il faut
toujours avoir les yeux ouverts à tout événement, l'esprit douteur et
indépendant (p. 138), disposé à examiner tout ce qui se présente et à ne rien
laisser passer sans en rechercher la raison. Il faut être, en un mot, dans une
disposition intellectuelle qui semble paradoxale, mais qui, suivant moi,
représente le véritable esprit de l'investigateur. Il faut avoir une foi robuste
et ne pas croire; je m'explique en disant qu'il faut en science croire
fermement aux principes et douter des formules; en effet, d'un côté nous
sommes sûrs que le déterminisme existe, mais nous ne sommes jamais
certains de le tenir. Il faut être inébranlable sur les principes de la science
expérimentale (déterminisme), et ne pas croire absolument aux théories.
L'aphorisme que j'ai exprimé plus haut peut s'appuyer sur ce que nous avons
développé ailleurs (voy. p. 116), à savoir, que pour les sciences
expérimentales, le principe est dans notre esprit, tandis que les formules
sucre se forme chez les animaux après la mort comme pendant la vie, je
voulus pousser plus loin l'examen de ce singulier phénomène, et c'est alors
que je fus amené à trouver que le sucre se produit dans le foie à l'aide d'une
matière diastasique réagissant sur une substance amylacée que j'ai isolée et
que j'ai appelée matière glycogène. De sorte que j'ai pu démontrer de la
manière la plus nette que chez les animaux le sucre se forme par un
mécanisme en tout semblable à celui qui se rencontre dans les végétaux.
Cette seconde série de faits représente des résultats qui sont encore
aujourd'hui solidement acquis à la science et qui ont fait faire beaucoup de
progrès à la question glycogénique dans les animaux. Je viens de dire très-
succinctement comment ces faits ont été découverts et comment ils ont eu
pour point de départ une circonstance expérimentale futile en apparence.
J'ai cité ce cas afin de prouver qu'on ne saurait jamais rien négliger dans les
recherches expérimentales; car tous les accidents ont leur cause nécessaire.
On ne doit donc jamais être trop absorbé par la pensée qu'on poursuit, ni
s'illusionner sur la valeur de ses idées ou de ses théories scientifiques; il faut
toujours avoir les yeux ouverts à tout événement, l'esprit douteur et
indépendant (p. 138), disposé à examiner tout ce qui se présente et à ne rien
laisser passer sans en rechercher la raison. Il faut être, en un mot, dans une
disposition intellectuelle qui semble paradoxale, mais qui, suivant moi,
représente le véritable esprit de l'investigateur. Il faut avoir une foi robuste
et ne pas croire; je m'explique en disant qu'il faut en science croire
fermement aux principes et douter des formules; en effet, d'un côté nous
sommes sûrs que le déterminisme existe, mais nous ne sommes jamais
certains de le tenir. Il faut être inébranlable sur les principes de la science
expérimentale (déterminisme), et ne pas croire absolument aux théories.
L'aphorisme que j'ai exprimé plus haut peut s'appuyer sur ce que nous avons
développé ailleurs (voy. p. 116), à savoir, que pour les sciences
expérimentales, le principe est dans notre esprit, tandis que les formules
Page 229
sont dans les choses extérieures. Pour la pratique des choses on est bien
obligé de laisser croire que la vérité (au moins la vérité provisoire) est
représentée par la théorie ou par la formule. Mais en philosophie
scientifique et expérimentale ceux qui placent leur foi dans les formules ou
dans les théories ont tort. Toute la science humaine consiste à chercher la
vraie formule ou la vraie théorie de la vérité dans un ordre quelconque.
Nous en approchons toujours, mais la trouverons-nous jamais d'une manière
complète? Ce n'est pas le lieu d'entrer dans le développement de ces idées
philosophiques; reprenons notre sujet et passons à un nouvel exemple
expérimental.
Troisième exemple. — Vers l'année 1852, je fus amené par mes études à
faire des expériences sur l'influence du système nerveux sur les
phénomènes de la nutrition et de la calorification. On avait observé que
dans beaucoup de cas, les paralysies complexes, ayant leur siège dans des
nerfs mixtes, sont suivies tantôt d'un réchauffement, tantôt d'un
refroidissement des parties paralysées. Or, voici comment je raisonnai, pour
expliquer ce fait, en me fondant, d'une part, sur les observations connues, et
d'autre part, sur les théories régnantes relativement aux phénomènes de la
nutrition et de la calorification. La paralysie des nerfs, dis-je, doit amener le
refroidissement des parties en ralentissant les phénomènes de combustion
dans le sang, puisque ces phénomènes sont considérés comme la cause de la
calorification animale. Or, d'un autre côté, les anatomistes ont remarqué
depuis longtemps que les nerfs sympathiques accompagnent spécialement
les vaisseaux artériels. Donc, pensai-je par induction, ce doivent être les
nerfs sympathiques qui, dans la lésion d'un tronc nerveux mixte, agissent
pour produire le ralentissement des phénomènes chimiques dans les
vaisseaux capillaires, et c'est leur paralysie qui doit amener par suite le
refroidissement des parties. Si mon hypothèse est vraie, ajoutai-je, elle
pourra se vérifier en coupant seulement les nerfs sympathiques vasculaires
qui vont dans une partie et en respectant les autres. Je devrai obtenir alors
obligé de laisser croire que la vérité (au moins la vérité provisoire) est
représentée par la théorie ou par la formule. Mais en philosophie
scientifique et expérimentale ceux qui placent leur foi dans les formules ou
dans les théories ont tort. Toute la science humaine consiste à chercher la
vraie formule ou la vraie théorie de la vérité dans un ordre quelconque.
Nous en approchons toujours, mais la trouverons-nous jamais d'une manière
complète? Ce n'est pas le lieu d'entrer dans le développement de ces idées
philosophiques; reprenons notre sujet et passons à un nouvel exemple
expérimental.
Troisième exemple. — Vers l'année 1852, je fus amené par mes études à
faire des expériences sur l'influence du système nerveux sur les
phénomènes de la nutrition et de la calorification. On avait observé que
dans beaucoup de cas, les paralysies complexes, ayant leur siège dans des
nerfs mixtes, sont suivies tantôt d'un réchauffement, tantôt d'un
refroidissement des parties paralysées. Or, voici comment je raisonnai, pour
expliquer ce fait, en me fondant, d'une part, sur les observations connues, et
d'autre part, sur les théories régnantes relativement aux phénomènes de la
nutrition et de la calorification. La paralysie des nerfs, dis-je, doit amener le
refroidissement des parties en ralentissant les phénomènes de combustion
dans le sang, puisque ces phénomènes sont considérés comme la cause de la
calorification animale. Or, d'un autre côté, les anatomistes ont remarqué
depuis longtemps que les nerfs sympathiques accompagnent spécialement
les vaisseaux artériels. Donc, pensai-je par induction, ce doivent être les
nerfs sympathiques qui, dans la lésion d'un tronc nerveux mixte, agissent
pour produire le ralentissement des phénomènes chimiques dans les
vaisseaux capillaires, et c'est leur paralysie qui doit amener par suite le
refroidissement des parties. Si mon hypothèse est vraie, ajoutai-je, elle
pourra se vérifier en coupant seulement les nerfs sympathiques vasculaires
qui vont dans une partie et en respectant les autres. Je devrai obtenir alors
Page 230
un refroidissement par la paralysie des nerfs vasculaires sans que le
mouvement ni la sensibilité aient disparu, puisque j'aurai laissé intacts les
nerfs moteurs et sensitifs ordinaires. Pour réaliser mon expérience je
cherchai donc un procédé d'expérimentation convenable qui me permît de
couper les nerfs vasculaires seuls en respectant les autres. Le choix des
animaux prenait ici de l'importance relativement à la solution de la question
(p. 213); or je trouvai que la disposition anatomique qui rend isolé le grand
sympathique cervical chez certains animaux, tels que le lapin et le cheval,
rendait cette solution possible.
Après tous ces raisonnements je fis donc la section du grand sympathique
dans le cou sur un lapin pour contrôler mon hypothèse et voir ce qui
arriverait relativement à la calorification dans le côté de la tête où se
distribue ce nerf. J'avais été conduit, ainsi qu'on vient de le voir, en me
fondant sur la théorie régnante et sur des observations antérieures, à faire
l'hypothèse que la température devait être abaissée par la section de ce nerf
sympathique. Or c'est précisément le contraire qui arriva. Aussitôt après la
section du grand sympathique dans la partie moyenne du cou, je vis
survenir dans tout le côté correspondant de la tête du lapin, une suractivité
considérable dans la circulation accompagnée d'une augmentation de
caloricité. Le résultat était donc exactement contraire à celui que mon
hypothèse déduite de la théorie m'avait fait prévoir; mais alors je fis comme
toujours, c'est-à-dire que j'abandonnai aussitôt les théories et les hypothèses
pour observer et étudier le fait en lui-même afin d'en déterminer aussi
exactement que possible les conditions expérimentales. Aujourd'hui mes
expériences sur les nerfs vasculaires et calorifiques ont ouvert une voie
nouvelle de recherches et ont été le sujet d'un grand nombre de travaux qui,
j'espère, pourront fournir un jour des résultats d'une grande importance en
physiologie et en pathologie[53].
mouvement ni la sensibilité aient disparu, puisque j'aurai laissé intacts les
nerfs moteurs et sensitifs ordinaires. Pour réaliser mon expérience je
cherchai donc un procédé d'expérimentation convenable qui me permît de
couper les nerfs vasculaires seuls en respectant les autres. Le choix des
animaux prenait ici de l'importance relativement à la solution de la question
(p. 213); or je trouvai que la disposition anatomique qui rend isolé le grand
sympathique cervical chez certains animaux, tels que le lapin et le cheval,
rendait cette solution possible.
Après tous ces raisonnements je fis donc la section du grand sympathique
dans le cou sur un lapin pour contrôler mon hypothèse et voir ce qui
arriverait relativement à la calorification dans le côté de la tête où se
distribue ce nerf. J'avais été conduit, ainsi qu'on vient de le voir, en me
fondant sur la théorie régnante et sur des observations antérieures, à faire
l'hypothèse que la température devait être abaissée par la section de ce nerf
sympathique. Or c'est précisément le contraire qui arriva. Aussitôt après la
section du grand sympathique dans la partie moyenne du cou, je vis
survenir dans tout le côté correspondant de la tête du lapin, une suractivité
considérable dans la circulation accompagnée d'une augmentation de
caloricité. Le résultat était donc exactement contraire à celui que mon
hypothèse déduite de la théorie m'avait fait prévoir; mais alors je fis comme
toujours, c'est-à-dire que j'abandonnai aussitôt les théories et les hypothèses
pour observer et étudier le fait en lui-même afin d'en déterminer aussi
exactement que possible les conditions expérimentales. Aujourd'hui mes
expériences sur les nerfs vasculaires et calorifiques ont ouvert une voie
nouvelle de recherches et ont été le sujet d'un grand nombre de travaux qui,
j'espère, pourront fournir un jour des résultats d'une grande importance en
physiologie et en pathologie[53].
Page 231
Cet exemple prouve, comme les précédents, qu'on peut rencontrer dans
les expériences des résultats différents de ceux que les théories et les
hypothèses nous font prévoir. Mais si je désire appeler plus particulièrement
l'attention sur ce troisième exemple, c'est qu'il nous offre encore un
enseignement important, à savoir que, sans cette hypothèse directrice de
l'esprit, le fait expérimental qui la contredit n'aurait pas été aperçu. En effet,
je ne suis pas le premier expérimentateur qui ait coupé sur des animaux
vivants la portion cervicale du grand sympathique. Pourfour du Petit avait
pratiqué cette expérience au commencement du siècle dernier, et il
découvrit les effets de ce nerf sur la pupille en partant d'une hypothèse
anatomique d'après laquelle ce nerf était supposé porter les esprits animaux
dans les yeux[54]. Depuis lors beaucoup de physiologistes ont répété la
même opération dans le but de vérifier ou d'expliquer les modifications de
l'oeil que Pourfour du Petit avait le premier signalées. Mais aucun de ces
physiologistes n'avait remarqué le phénomène de calorification des parties
dont je parle et ne l'avait rattaché à la section du grand sympathique, bien
que ce phénomène dû se produire nécessairement sous les yeux de tous
ceux qui, avant moi, avaient coupé cette partie du sympathique.
L'hypothèse, ainsi qu'on le voit, m'avait préparé l'esprit à voir les choses
suivant une certaine direction donnée par l'hypothèse même, et ce qui le
prouve, c'est que moi-même, comme les autres expérimentateurs, j'avais
bien souvent divisé le grand sympathique pour répéter l'expérience de
Pourtour du Petit sans voir le fait de calorification que j'ai découvert plus
tard quand une hypothèse m'a porté à faire des recherches dans ce sens.
L'influence de l'hypothèse est donc ici des plus évidentes; on avait le fait
sous les yeux et on ne le voyait pas parce qu'il ne disait rien à l'esprit. Il
était cependant des plus simples à apercevoir, et, depuis que je l'ai signalé,
tous les physiologistes sans exception l'ont constaté et vérifié avec la plus
grande facilité.
les expériences des résultats différents de ceux que les théories et les
hypothèses nous font prévoir. Mais si je désire appeler plus particulièrement
l'attention sur ce troisième exemple, c'est qu'il nous offre encore un
enseignement important, à savoir que, sans cette hypothèse directrice de
l'esprit, le fait expérimental qui la contredit n'aurait pas été aperçu. En effet,
je ne suis pas le premier expérimentateur qui ait coupé sur des animaux
vivants la portion cervicale du grand sympathique. Pourfour du Petit avait
pratiqué cette expérience au commencement du siècle dernier, et il
découvrit les effets de ce nerf sur la pupille en partant d'une hypothèse
anatomique d'après laquelle ce nerf était supposé porter les esprits animaux
dans les yeux[54]. Depuis lors beaucoup de physiologistes ont répété la
même opération dans le but de vérifier ou d'expliquer les modifications de
l'oeil que Pourfour du Petit avait le premier signalées. Mais aucun de ces
physiologistes n'avait remarqué le phénomène de calorification des parties
dont je parle et ne l'avait rattaché à la section du grand sympathique, bien
que ce phénomène dû se produire nécessairement sous les yeux de tous
ceux qui, avant moi, avaient coupé cette partie du sympathique.
L'hypothèse, ainsi qu'on le voit, m'avait préparé l'esprit à voir les choses
suivant une certaine direction donnée par l'hypothèse même, et ce qui le
prouve, c'est que moi-même, comme les autres expérimentateurs, j'avais
bien souvent divisé le grand sympathique pour répéter l'expérience de
Pourtour du Petit sans voir le fait de calorification que j'ai découvert plus
tard quand une hypothèse m'a porté à faire des recherches dans ce sens.
L'influence de l'hypothèse est donc ici des plus évidentes; on avait le fait
sous les yeux et on ne le voyait pas parce qu'il ne disait rien à l'esprit. Il
était cependant des plus simples à apercevoir, et, depuis que je l'ai signalé,
tous les physiologistes sans exception l'ont constaté et vérifié avec la plus
grande facilité.
Page 232
En résumé, les hypothèses et les théories, même mauvaises, sont utiles
pour conduire à des découvertes. Cette remarque est vraie pour toutes les
sciences. Les alchimistes ont fondé la chimie en poursuivant des problèmes
chimériques et des théories fausses aujourd'hui. Dans les sciences
physiques, qui sont plus avancées que la biologie, on pourrait citer encore
maintenant des savants qui font de grandes découvertes en s'appuyant sur
des théories fausses. Cela paraît être en effet une nécessité de la faiblesse de
notre esprit que de ne pouvoir arriver à la vérité qu'en passant par une
multitude d'erreurs et d'écueils.
Quelle conclusion générale le physiologiste tirera t-il de tous les
exemples qui précèdent? Il doit en conclure que les idées et les théories
admises, dans l'état actuel de la science biologique, ne représentent que des
vérités restreintes et précaires qui sont destinées à périr. Il doit
conséquemment avoir fort peu de confiance dans la valeur réelle de ces
théories, mais pourtant s'en servir comme d'instruments intellectuels
nécessaires à l'évolution de la science et propres à lui faire découvrir des
faits nouveaux. Aujourd'hui l'art de découvrir des phénomènes nouveaux et
de les constater exactement doit être l'objet spécial des préoccupations de
tous les biologues. Il faut fonder la critique expérimentale en créant des
méthodes rigoureuses d'investigation et d'expérimentation qui permettront
d'établir les observations d'une manière indiscutable et feront disparaître par
suite les erreurs de faits qui sont la source des erreurs de théories. Celui qui
tenterait maintenant une généralisation de la biologie entière prouverait qu'il
n'a pas un sentiment exact de l'état actuel de cette science. Aujourd'hui le
problème biologique commence à peine à être posé, et, de même qu'il faut
assembler et tailler les pierres avant de songer à édifier un monument, de
même il faut d'abord assembler et préparer les faits qui devront constituer la
science des corps vivants. C'est à l'expérimentation que ce rôle incombe, sa
méthode est fixée, mais les phénomènes qu'elle doit analyser sont si
complexes, que le vrai promoteur de la science pour le moment sera celui
pour conduire à des découvertes. Cette remarque est vraie pour toutes les
sciences. Les alchimistes ont fondé la chimie en poursuivant des problèmes
chimériques et des théories fausses aujourd'hui. Dans les sciences
physiques, qui sont plus avancées que la biologie, on pourrait citer encore
maintenant des savants qui font de grandes découvertes en s'appuyant sur
des théories fausses. Cela paraît être en effet une nécessité de la faiblesse de
notre esprit que de ne pouvoir arriver à la vérité qu'en passant par une
multitude d'erreurs et d'écueils.
Quelle conclusion générale le physiologiste tirera t-il de tous les
exemples qui précèdent? Il doit en conclure que les idées et les théories
admises, dans l'état actuel de la science biologique, ne représentent que des
vérités restreintes et précaires qui sont destinées à périr. Il doit
conséquemment avoir fort peu de confiance dans la valeur réelle de ces
théories, mais pourtant s'en servir comme d'instruments intellectuels
nécessaires à l'évolution de la science et propres à lui faire découvrir des
faits nouveaux. Aujourd'hui l'art de découvrir des phénomènes nouveaux et
de les constater exactement doit être l'objet spécial des préoccupations de
tous les biologues. Il faut fonder la critique expérimentale en créant des
méthodes rigoureuses d'investigation et d'expérimentation qui permettront
d'établir les observations d'une manière indiscutable et feront disparaître par
suite les erreurs de faits qui sont la source des erreurs de théories. Celui qui
tenterait maintenant une généralisation de la biologie entière prouverait qu'il
n'a pas un sentiment exact de l'état actuel de cette science. Aujourd'hui le
problème biologique commence à peine à être posé, et, de même qu'il faut
assembler et tailler les pierres avant de songer à édifier un monument, de
même il faut d'abord assembler et préparer les faits qui devront constituer la
science des corps vivants. C'est à l'expérimentation que ce rôle incombe, sa
méthode est fixée, mais les phénomènes qu'elle doit analyser sont si
complexes, que le vrai promoteur de la science pour le moment sera celui
Page 233
qui pourra donner quelques principes de simplification dans les procédés
d'analyse ou apporter des perfectionnements dans les instruments de
recherches. Quand les faits existent en nombre suffisant et bien clairement
établis, les généralisations ne se font jamais attendre. Je suis convaincu que
dans les sciences expérimentales en évolution, et particulièrement dans
celles qui sont aussi complexes que la biologie, la découverte d'un nouvel
instrument d'observation ou d'expérimentation rend beaucoup plus de
services que beaucoup de dissertations systématiques ou philosophiques. En
effet, un nouveau procédé, un nouveau moyen d'investigation, augmentent
notre puissance et rend possibles des découvertes et des recherches qui ne
l'auraient pas été sans son secours. C'est ainsi que les recherches sur la
formation du sucre chez les animaux n'ont pu être faites que lorsque la
chimie a eu donné des réactifs pour reconnaître le sucre beaucoup plus
sensibles que ceux que l'on avait auparavant.
d'analyse ou apporter des perfectionnements dans les instruments de
recherches. Quand les faits existent en nombre suffisant et bien clairement
établis, les généralisations ne se font jamais attendre. Je suis convaincu que
dans les sciences expérimentales en évolution, et particulièrement dans
celles qui sont aussi complexes que la biologie, la découverte d'un nouvel
instrument d'observation ou d'expérimentation rend beaucoup plus de
services que beaucoup de dissertations systématiques ou philosophiques. En
effet, un nouveau procédé, un nouveau moyen d'investigation, augmentent
notre puissance et rend possibles des découvertes et des recherches qui ne
l'auraient pas été sans son secours. C'est ainsi que les recherches sur la
formation du sucre chez les animaux n'ont pu être faites que lorsque la
chimie a eu donné des réactifs pour reconnaître le sucre beaucoup plus
sensibles que ceux que l'on avait auparavant.
Page 234
CHAPITRE II EXEMPLES DE CRITIQUE
EXPÉRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.
La critique expérimentale repose sur des principes absolus qui doivent
diriger l'expérimentateur dans la constatation et dans l'interprétation des
phénomènes de la nature. La critique expérimentale sera particulièrement
utile dans les sciences biologiques où règnent des théories si souvent
étayées par des idées fausses ou assises sur des faits mal observés. Il s'agira
ici de rappeler, par des exemples, les principes en vertu desquels il convient
de juger les théories physiologiques et de discuter les faits qui leur servent
de bases. Le criterium par excellence est, ainsi que nous les avons déjà, le
principe du déterminisme expérimental uni au doute philosophique. À ce
propos, je rappellerai encore que dans les sciences il ne faut jamais
confondre les principes avec les théories. Les principes sont les axiomes
scientifiques; ce sont des vérités absolues qui constituent un critérium
immuable. Les théories sont des généralités ou des idées scientifiques qui
résument l'état actuel de nos connaissances; elles constituent des vérités
toujours relatives et destinées à se modifier par le progrès même des
sciences. Donc si nous posons comme conclusion fondamentale qu'il ne faut
pas croire absolument aux formules de la science, il faut croire au contraire
d'une manière absolue à ses principes. Ceux qui croient trop aux théories et
qui négligent les principes prennent l'ombre pour la réalité, ils manquent de
criterium solide et ils sont livrés à toutes les causes d'erreurs qui en
dérivent. Dans toute science le progrès réel consiste à changer les théories
EXPÉRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.
La critique expérimentale repose sur des principes absolus qui doivent
diriger l'expérimentateur dans la constatation et dans l'interprétation des
phénomènes de la nature. La critique expérimentale sera particulièrement
utile dans les sciences biologiques où règnent des théories si souvent
étayées par des idées fausses ou assises sur des faits mal observés. Il s'agira
ici de rappeler, par des exemples, les principes en vertu desquels il convient
de juger les théories physiologiques et de discuter les faits qui leur servent
de bases. Le criterium par excellence est, ainsi que nous les avons déjà, le
principe du déterminisme expérimental uni au doute philosophique. À ce
propos, je rappellerai encore que dans les sciences il ne faut jamais
confondre les principes avec les théories. Les principes sont les axiomes
scientifiques; ce sont des vérités absolues qui constituent un critérium
immuable. Les théories sont des généralités ou des idées scientifiques qui
résument l'état actuel de nos connaissances; elles constituent des vérités
toujours relatives et destinées à se modifier par le progrès même des
sciences. Donc si nous posons comme conclusion fondamentale qu'il ne faut
pas croire absolument aux formules de la science, il faut croire au contraire
d'une manière absolue à ses principes. Ceux qui croient trop aux théories et
qui négligent les principes prennent l'ombre pour la réalité, ils manquent de
criterium solide et ils sont livrés à toutes les causes d'erreurs qui en
dérivent. Dans toute science le progrès réel consiste à changer les théories
Page 235
de manière à en obtenir qui soient de plus en plus parfaites. En effet, à quoi
servirait d'étudier, si l'on ne pouvait changer d'opinion ou de théorie; mais
les principes et la méthode scientifiques sont supérieurs à la théorie, ils sont
immuables et ne doivent jamais varier.
La critique expérimentale doit donc se prémunir non-seulement contre la
croyance aux théories, mais éviter aussi de se laisser égarer en accordant
trop de valeur aux mots que nous avons créés pour nous représenter les
prétendues forces de la nature. Dans toutes les sciences, mais dans les
sciences physiologiques plus que dans toutes les autres, on est exposé à se
faire illusion sur les mots. Il ne faut jamais oublier que toutes les
qualifications de forces minérales ou vitales données aux phénomènes de la
nature ne sont qu'un langage figuré dont il importe que nous ne soyons pas
les dupes. Il n'y a de réel que les manifestations des phénomènes et les
conditions de ces manifestations qu'il s'agit de déterminer; c'est là ce que la
critique expérimentale ne doit jamais perdre de vue. En un mot, la critique
expérimentale met tout en doute, excepté le principe du déterminisme
scientifique et rationnel dans les faits (p. 92-115). La critique expérimentale
est toujours fondée sur cette même base, soit qu'on se l'applique à soi-
même, soit qu'on l'applique aux autres; c'est pourquoi dans ce qui va suivre
nous donnerons en général deux exemples: l'un choisi dans nos propres
recherches, l'autre choisi dans les travaux des autres. En effet, dans la
science il ne s'agit pas seulement de chercher à critiquer les autres, mais le
savant doit toujours jouer vis-à-vis de lui-même le rôle d'un critique sévère.
Toutes les fois qu'il avance une opinion ou qu'il émet une théorie, il doit être
le premier à chercher à les contrôler par la critique et à les asseoir sur des
faits bien observés et exactement déterminés.
§ I. — Le principe du déterminisme expérimental n'admet pas des faits
contradictoires.
servirait d'étudier, si l'on ne pouvait changer d'opinion ou de théorie; mais
les principes et la méthode scientifiques sont supérieurs à la théorie, ils sont
immuables et ne doivent jamais varier.
La critique expérimentale doit donc se prémunir non-seulement contre la
croyance aux théories, mais éviter aussi de se laisser égarer en accordant
trop de valeur aux mots que nous avons créés pour nous représenter les
prétendues forces de la nature. Dans toutes les sciences, mais dans les
sciences physiologiques plus que dans toutes les autres, on est exposé à se
faire illusion sur les mots. Il ne faut jamais oublier que toutes les
qualifications de forces minérales ou vitales données aux phénomènes de la
nature ne sont qu'un langage figuré dont il importe que nous ne soyons pas
les dupes. Il n'y a de réel que les manifestations des phénomènes et les
conditions de ces manifestations qu'il s'agit de déterminer; c'est là ce que la
critique expérimentale ne doit jamais perdre de vue. En un mot, la critique
expérimentale met tout en doute, excepté le principe du déterminisme
scientifique et rationnel dans les faits (p. 92-115). La critique expérimentale
est toujours fondée sur cette même base, soit qu'on se l'applique à soi-
même, soit qu'on l'applique aux autres; c'est pourquoi dans ce qui va suivre
nous donnerons en général deux exemples: l'un choisi dans nos propres
recherches, l'autre choisi dans les travaux des autres. En effet, dans la
science il ne s'agit pas seulement de chercher à critiquer les autres, mais le
savant doit toujours jouer vis-à-vis de lui-même le rôle d'un critique sévère.
Toutes les fois qu'il avance une opinion ou qu'il émet une théorie, il doit être
le premier à chercher à les contrôler par la critique et à les asseoir sur des
faits bien observés et exactement déterminés.
§ I. — Le principe du déterminisme expérimental n'admet pas des faits
contradictoires.
Page 236
Premier exemple. — Il y a longtemps déjà que j'ai fait connaître une
expérience qui, à cette époque, surprit beaucoup les physiologistes, cette
expérience consiste à rendre un animal artificiellement diabétique au moyen
de la piqûre du plancher du quatrième ventricule. J'arrivai à tenter cette
piqûre par suite de considérations théoriques que je n'ai pas à rappeler; ce
qu'il importe seulement de savoir ici, c'est que je réussis du premier coup,
c'est-à-dire que je vis le premier lapin que j'opérai devenir très-fortement
diabétique. Mais ensuite il m'arriva de répéter un grand nombre de fois (huit
ou dix fois) cette expérience sans obtenir le premier résultat. Je me trouvais
dès lors en présence d'un fait positif et de huit ou dix faits négatifs;
cependant il ne me vint jamais dans l'esprit de nier ma première expérience
positive au profit des expériences négatives qui la suivirent. Étant bien
convaincu que mes insuccès ne tenaient qu'à ce que j'ignorais le
déterminisme de ma première expérience, je persistai à expérimenter en
cherchant à reconnaître exactement les conditions de l'opération. Je parvins,
à la suite de mes essais, à fixer le lieu précis de la piqûre, et à donner les
conditions dans lesquelles doit être placé l'animal opéré; de sorte
qu'aujourd'hui on peut reproduire le fait du diabète artificiel toutes les fois
que l'on se met dans les conditions connues exigées pour sa manifestation.
À ce qui précède j'ajouterai une réflexion qui montrera de combien de
causes d'erreurs le physiologiste peut se trouver entouré dans l'investigation
des phénomènes de la vie. Je suppose qu'au lieu de réussir du premier coup
à rendre un lapin diabétique, tous les faits négatifs se fussent d'abord
montrés, il est évident qu'après avoir échoué deux ou trois fois, j'en aurais
conclu non-seulement que la théorie qui m'avait guidé était mauvaise, mais
que la piqûre du quatrième ventricule ne produisait pas le diabète.
Cependant je me serais trompé. Combien de fois a-t-on dû et devra- t-on
encore se tromper ainsi! Il paraît impossible même d'éviter d'une manière
absolue ces sortes d'erreurs. Mais nous voulons seulement tirer de cette
expérience une autre conclusion générale qui sera corroborée par les
expérience qui, à cette époque, surprit beaucoup les physiologistes, cette
expérience consiste à rendre un animal artificiellement diabétique au moyen
de la piqûre du plancher du quatrième ventricule. J'arrivai à tenter cette
piqûre par suite de considérations théoriques que je n'ai pas à rappeler; ce
qu'il importe seulement de savoir ici, c'est que je réussis du premier coup,
c'est-à-dire que je vis le premier lapin que j'opérai devenir très-fortement
diabétique. Mais ensuite il m'arriva de répéter un grand nombre de fois (huit
ou dix fois) cette expérience sans obtenir le premier résultat. Je me trouvais
dès lors en présence d'un fait positif et de huit ou dix faits négatifs;
cependant il ne me vint jamais dans l'esprit de nier ma première expérience
positive au profit des expériences négatives qui la suivirent. Étant bien
convaincu que mes insuccès ne tenaient qu'à ce que j'ignorais le
déterminisme de ma première expérience, je persistai à expérimenter en
cherchant à reconnaître exactement les conditions de l'opération. Je parvins,
à la suite de mes essais, à fixer le lieu précis de la piqûre, et à donner les
conditions dans lesquelles doit être placé l'animal opéré; de sorte
qu'aujourd'hui on peut reproduire le fait du diabète artificiel toutes les fois
que l'on se met dans les conditions connues exigées pour sa manifestation.
À ce qui précède j'ajouterai une réflexion qui montrera de combien de
causes d'erreurs le physiologiste peut se trouver entouré dans l'investigation
des phénomènes de la vie. Je suppose qu'au lieu de réussir du premier coup
à rendre un lapin diabétique, tous les faits négatifs se fussent d'abord
montrés, il est évident qu'après avoir échoué deux ou trois fois, j'en aurais
conclu non-seulement que la théorie qui m'avait guidé était mauvaise, mais
que la piqûre du quatrième ventricule ne produisait pas le diabète.
Cependant je me serais trompé. Combien de fois a-t-on dû et devra- t-on
encore se tromper ainsi! Il paraît impossible même d'éviter d'une manière
absolue ces sortes d'erreurs. Mais nous voulons seulement tirer de cette
expérience une autre conclusion générale qui sera corroborée par les
Page 237
exemples suivants, à savoir, que les faits négatifs considérés seuls
n'apprennent jamais rien.
Deuxième exemple. — Tous les jours on voit des discussions qui restent
sans profit pour la science parce que l'on n'est pas assez pénétré de ce
principe, que chaque fait ayant son déterminisme, un fait négatif ne prouve
rien et ne saurait jamais détruire un fait positif. Pour prouver ce que
j'avance, je citerai les critiques que M. Longet a faites autrefois des
expériences de Magendie. Je choisirai cet exemple, d'une part, parce qu'il
est très- instructif, et d'autre part, parce que je m'y suis trouvé mêlé et que
j'en connais exactement toutes les circonstances. Je commencerai par les
critiques de M. Longet relatives aux expériences de Magendie sur les
propriétés de la sensibilité récurrente des racines rachidiennes
antérieures[55]. La première chose que M. Longet reproche à Magendie,
c'est d'avoir varié d'opinion sur la sensibilité des racines antérieures, et
d'avoir dit en 1822 que les racines antérieures sont à peine sensibles, et en
1839 qu'elles sont très-sensibles, etc. À la suite de ces critiques, M. Longet
s'écrie: «La vérité est une; que le lecteur choisisse, s'il l'ose, au milieu de
ces assertions contradictoires opposées du même auteur (loc. cit., p. 22).
Enfin, ajoute M. Longet, M. Magendie aurait dû au moins nous dire, pour
nous tirer d'embarras, lesquelles de ses expériences il a convenablement
faites, celles de 1822 ou celles de 1839» (loc. cit., p. 23).
Toutes ces critiques sont mal fondées et manquent complètement aux
règles de la critique scientifique expérimentale. En effet, si Magendie a dit
en 1822 que les racines antérieures étaient insensibles, c'est évidemment
qu'il les avait trouvées insensibles; s'il a dit ensuite en 1839 que les racines
antérieures étaient très-sensibles, c'est qu'alors il les avait trouvées très-
sensibles. Il n'y a pas à choisir, comme le croit M. Longet, entre ces deux
résultats; il faut les admettre tous deux, mais seulement les expliquer et les
déterminer dans leurs conditions respectives. Quand M. Longet s'écrie: La
n'apprennent jamais rien.
Deuxième exemple. — Tous les jours on voit des discussions qui restent
sans profit pour la science parce que l'on n'est pas assez pénétré de ce
principe, que chaque fait ayant son déterminisme, un fait négatif ne prouve
rien et ne saurait jamais détruire un fait positif. Pour prouver ce que
j'avance, je citerai les critiques que M. Longet a faites autrefois des
expériences de Magendie. Je choisirai cet exemple, d'une part, parce qu'il
est très- instructif, et d'autre part, parce que je m'y suis trouvé mêlé et que
j'en connais exactement toutes les circonstances. Je commencerai par les
critiques de M. Longet relatives aux expériences de Magendie sur les
propriétés de la sensibilité récurrente des racines rachidiennes
antérieures[55]. La première chose que M. Longet reproche à Magendie,
c'est d'avoir varié d'opinion sur la sensibilité des racines antérieures, et
d'avoir dit en 1822 que les racines antérieures sont à peine sensibles, et en
1839 qu'elles sont très-sensibles, etc. À la suite de ces critiques, M. Longet
s'écrie: «La vérité est une; que le lecteur choisisse, s'il l'ose, au milieu de
ces assertions contradictoires opposées du même auteur (loc. cit., p. 22).
Enfin, ajoute M. Longet, M. Magendie aurait dû au moins nous dire, pour
nous tirer d'embarras, lesquelles de ses expériences il a convenablement
faites, celles de 1822 ou celles de 1839» (loc. cit., p. 23).
Toutes ces critiques sont mal fondées et manquent complètement aux
règles de la critique scientifique expérimentale. En effet, si Magendie a dit
en 1822 que les racines antérieures étaient insensibles, c'est évidemment
qu'il les avait trouvées insensibles; s'il a dit ensuite en 1839 que les racines
antérieures étaient très-sensibles, c'est qu'alors il les avait trouvées très-
sensibles. Il n'y a pas à choisir, comme le croit M. Longet, entre ces deux
résultats; il faut les admettre tous deux, mais seulement les expliquer et les
déterminer dans leurs conditions respectives. Quand M. Longet s'écrie: La
Page 238
vérité est une…, cela voudrait-il dire que, si l'un des deux résultats est vrai,
l'autre doit être faux? Pas du tout; ils sont vrais tous deux, à moins de dire
que dans un cas Magendie a menti, ce qui n'est certainement pas dans la
pensée du critique. Mais, en vertu du principe scientifique du déterminisme
des phénomènes, nous devons affirmer à priori et d'une manière absolue
qu'en 1822 et en 1839, Magendie n'a pas vu le phénomène dans des
conditions identiques, et ce sont précisément ces différences de conditions
qu'il faut chercher à déterminer afin de faire concorder les deux résultats et
de trouver ainsi la cause de la variation du phénomène. Tout ce que M.
Longet aurait pu reprocher à Magendie, c'était de ne pas avoir cherché lui-
même la raison de la différence des deux résultats; mais la critique
d'exclusion que M. Longet applique aux expériences de Magendie est
fausse et en désaccord, ainsi que nous l'avons dit, avec les principes de la
critique expérimentale.
On ne saurait douter qu'il s'agisse dans ce qui précède d'une critique
sincère et purement scientifique, car, dans une autre circonstance relative à
la même discussion, M. Longet s'est appliqué à lui-même cette même
critique d'exclusion, et il a été conduit, dans sa propre critique, au même
genre d'erreur que dans celle qu'il appliquait à Magendie.
En 1839, M. Longet suivait, ainsi que moi, le laboratoire du Collège de
France, lorsque Magendie, retrouvant la sensibilité des racines rachidiennes
antérieures, montra qu'elle est empruntée aux racines postérieures, et revient
par la périphérie, d'où le nom de sensibilité en retour ou sensibilité
récurrente qu'il lui donna. M. Longet vit donc alors, comme Magendie et
moi, que la racine antérieure était sensible et qu'elle l'était par l'influence de
la racine postérieure, et il le vit si bien, qu'il réclama pour lui la découverte
de ce dernier fait[56]. Mais il arriva plus tard, en 1841, que M. Longet,
voulant répéter l'expérience de Magendie, ne trouva pas la sensibilité dans
la racine antérieure. Par une circonstance assez piquante, M. Longet se
l'autre doit être faux? Pas du tout; ils sont vrais tous deux, à moins de dire
que dans un cas Magendie a menti, ce qui n'est certainement pas dans la
pensée du critique. Mais, en vertu du principe scientifique du déterminisme
des phénomènes, nous devons affirmer à priori et d'une manière absolue
qu'en 1822 et en 1839, Magendie n'a pas vu le phénomène dans des
conditions identiques, et ce sont précisément ces différences de conditions
qu'il faut chercher à déterminer afin de faire concorder les deux résultats et
de trouver ainsi la cause de la variation du phénomène. Tout ce que M.
Longet aurait pu reprocher à Magendie, c'était de ne pas avoir cherché lui-
même la raison de la différence des deux résultats; mais la critique
d'exclusion que M. Longet applique aux expériences de Magendie est
fausse et en désaccord, ainsi que nous l'avons dit, avec les principes de la
critique expérimentale.
On ne saurait douter qu'il s'agisse dans ce qui précède d'une critique
sincère et purement scientifique, car, dans une autre circonstance relative à
la même discussion, M. Longet s'est appliqué à lui-même cette même
critique d'exclusion, et il a été conduit, dans sa propre critique, au même
genre d'erreur que dans celle qu'il appliquait à Magendie.
En 1839, M. Longet suivait, ainsi que moi, le laboratoire du Collège de
France, lorsque Magendie, retrouvant la sensibilité des racines rachidiennes
antérieures, montra qu'elle est empruntée aux racines postérieures, et revient
par la périphérie, d'où le nom de sensibilité en retour ou sensibilité
récurrente qu'il lui donna. M. Longet vit donc alors, comme Magendie et
moi, que la racine antérieure était sensible et qu'elle l'était par l'influence de
la racine postérieure, et il le vit si bien, qu'il réclama pour lui la découverte
de ce dernier fait[56]. Mais il arriva plus tard, en 1841, que M. Longet,
voulant répéter l'expérience de Magendie, ne trouva pas la sensibilité dans
la racine antérieure. Par une circonstance assez piquante, M. Longet se
Page 239
trouva alors, relativement au même fait de sensibilité des racines
rachidiennes antérieures, exactement dans la même position que celle qu'il
avait reprochée à Magendie, c'est-à-dire qu'en 1839 M. Longet avait vu la
racine antérieure sensible et qu'en 1841 il la voyait insensible. L'esprit
sceptique de Magendie ne s'émouvait pas de ces obscurités et de ces
contradictions apparentes; il continuait à expérimenter et disait toujours ce
qu'il voyait. L'esprit de M. Longet, au contraire, voulait avoir la vérité d'un
côté ou de l'autre; c'est pourquoi il se décida pour les expériences de 1841,
c'est-à-dire pour les expériences négatives, et voici ce qu'il dit, à ce propos:
«Bien que j'aie fait valoir à cette époque (1839) mes prétentions à la
découverte de l'un de ces faits (la sensibilité récurrente), aujourd'hui, que
j'ai multiplié et varié les expériences sur ce point de physiologie, je viens
combattre ces mêmes faits comme erronés, qu'on les regarde comme la
propriété de Magendie ou la mienne. Le culte dû à la vérité exige qu'on ne
craigne jamais de revenir sur une erreur commise. Je ne ferai que rappeler
ici l'insensibilité tant de fois prouvée par nous des racines et des faisceaux
antérieurs, pour que l'on comprenne bien l'inanité de ces résultats qui,
comme tant d'autres, ne font qu'encombrer la science et gêner sa
marche[57].» Il est certain, d'après cet aveu, que M. Longet n'est animé que
du désir de trouver la vérité, et M. Longet le prouve quand il dit qu'il ne faut
jamais craindre de revenir sur une erreur commise. Je partage tout à fait son
sentiment et j'ajouterai qu'il est toujours instructif de revenir d'une erreur
commise. Ce précepte est donc excellent et chacun peut en faire usage; car
tout le monde est exposé à se tromper, excepté ceux qui ne font rien. Mais,
la première condition pour revenir d'une erreur, c'est de prouver qu'il y a
erreur. Il ne suffit pas de dire: Je me suis trompé; il faut dire comment on
s'est trompé, et c'est là précisément ce qui est important. Or, M. Longet
n'explique rien; il semble dire purement et simplement: En 1839, j'ai vu les
racines sensibles, en 1841 je les ai vues insensibles plus souvent, donc je
me suis trompé en 1839. Un pareil raisonnement n'est pas admissible. Il
rachidiennes antérieures, exactement dans la même position que celle qu'il
avait reprochée à Magendie, c'est-à-dire qu'en 1839 M. Longet avait vu la
racine antérieure sensible et qu'en 1841 il la voyait insensible. L'esprit
sceptique de Magendie ne s'émouvait pas de ces obscurités et de ces
contradictions apparentes; il continuait à expérimenter et disait toujours ce
qu'il voyait. L'esprit de M. Longet, au contraire, voulait avoir la vérité d'un
côté ou de l'autre; c'est pourquoi il se décida pour les expériences de 1841,
c'est-à-dire pour les expériences négatives, et voici ce qu'il dit, à ce propos:
«Bien que j'aie fait valoir à cette époque (1839) mes prétentions à la
découverte de l'un de ces faits (la sensibilité récurrente), aujourd'hui, que
j'ai multiplié et varié les expériences sur ce point de physiologie, je viens
combattre ces mêmes faits comme erronés, qu'on les regarde comme la
propriété de Magendie ou la mienne. Le culte dû à la vérité exige qu'on ne
craigne jamais de revenir sur une erreur commise. Je ne ferai que rappeler
ici l'insensibilité tant de fois prouvée par nous des racines et des faisceaux
antérieurs, pour que l'on comprenne bien l'inanité de ces résultats qui,
comme tant d'autres, ne font qu'encombrer la science et gêner sa
marche[57].» Il est certain, d'après cet aveu, que M. Longet n'est animé que
du désir de trouver la vérité, et M. Longet le prouve quand il dit qu'il ne faut
jamais craindre de revenir sur une erreur commise. Je partage tout à fait son
sentiment et j'ajouterai qu'il est toujours instructif de revenir d'une erreur
commise. Ce précepte est donc excellent et chacun peut en faire usage; car
tout le monde est exposé à se tromper, excepté ceux qui ne font rien. Mais,
la première condition pour revenir d'une erreur, c'est de prouver qu'il y a
erreur. Il ne suffit pas de dire: Je me suis trompé; il faut dire comment on
s'est trompé, et c'est là précisément ce qui est important. Or, M. Longet
n'explique rien; il semble dire purement et simplement: En 1839, j'ai vu les
racines sensibles, en 1841 je les ai vues insensibles plus souvent, donc je
me suis trompé en 1839. Un pareil raisonnement n'est pas admissible. Il
Page 240
s'agit en effet, en 1839, à propos de la sensibilité des racines antérieures,
d'expériences nombreuses dans lesquelles on a coupé successivement les
racines rachidiennes, pincé les différents bouts pour constater leurs
propriétés. Magendie a écrit un demi-volume sur ce sujet. Quand ensuite on
ne rencontre plus ces résultats, même un grand nombre de fois, il ne suffit
pas de dire, pour juger la question, qu'on s'est trompé la première fois et
qu'on a raison la seconde. Et d'ailleurs pourquoi se serait-on trompé? Dira-t-
on qu'on a eu les sens infidèles à une époque et non à l'autre? Mais alors il
faut renoncer à l'expérimentation; car la première condition pour un
expérimentateur, c'est d'avoir confiance dans ses sens et de ne jamais douter
que de ses interprétations. Si maintenant, malgré tous les efforts et toutes les
recherches, on ne peut pas trouver la raison matérielle de l'erreur, il faut
suspendre son jugement et conserver en attendant les deux résultats, mais
ne jamais croire qu'il suffise de nier des faits positifs au nom de faits
négatifs plus nombreux, aut vice versâ. Des faits négatifs, quelque
nombreux qu'ils soient, ne détruisent jamais un seul fait positif. C'est
pourquoi la négation pure et simple n'est point de la critique, et, en science,
ce procédé doit être repoussé d'une manière absolue, parce que jamais la
science ne se constitue par des négations.
En résumé, il faut être convaincu que les faits négatifs ont leur
déterminisme comme les faits positifs. Nous avons posé en principe que
toutes les expériences sont bonnes dans le déterminisme de leurs conditions
respectives; c'est dans la recherche des conditions de chacun de ces
déterminismes que gît précisément l'enseignement qui doit nous donner les
lois du phénomène, puisque par là nous connaissons les conditions de son
existence et de sa non-existence. C'est en vertu de ce principe que je me suis
dirigé, quand, après avoir assisté en 1839 aux expériences de Magendie et
en 1841 aux discussions de M. Longet, je voulus moi- même me rendre
compte des phénomènes et juger les dissidences. Je répétai les expériences
et je trouvai, comme Magendie et comme M. Longet, des cas de sensibilité
d'expériences nombreuses dans lesquelles on a coupé successivement les
racines rachidiennes, pincé les différents bouts pour constater leurs
propriétés. Magendie a écrit un demi-volume sur ce sujet. Quand ensuite on
ne rencontre plus ces résultats, même un grand nombre de fois, il ne suffit
pas de dire, pour juger la question, qu'on s'est trompé la première fois et
qu'on a raison la seconde. Et d'ailleurs pourquoi se serait-on trompé? Dira-t-
on qu'on a eu les sens infidèles à une époque et non à l'autre? Mais alors il
faut renoncer à l'expérimentation; car la première condition pour un
expérimentateur, c'est d'avoir confiance dans ses sens et de ne jamais douter
que de ses interprétations. Si maintenant, malgré tous les efforts et toutes les
recherches, on ne peut pas trouver la raison matérielle de l'erreur, il faut
suspendre son jugement et conserver en attendant les deux résultats, mais
ne jamais croire qu'il suffise de nier des faits positifs au nom de faits
négatifs plus nombreux, aut vice versâ. Des faits négatifs, quelque
nombreux qu'ils soient, ne détruisent jamais un seul fait positif. C'est
pourquoi la négation pure et simple n'est point de la critique, et, en science,
ce procédé doit être repoussé d'une manière absolue, parce que jamais la
science ne se constitue par des négations.
En résumé, il faut être convaincu que les faits négatifs ont leur
déterminisme comme les faits positifs. Nous avons posé en principe que
toutes les expériences sont bonnes dans le déterminisme de leurs conditions
respectives; c'est dans la recherche des conditions de chacun de ces
déterminismes que gît précisément l'enseignement qui doit nous donner les
lois du phénomène, puisque par là nous connaissons les conditions de son
existence et de sa non-existence. C'est en vertu de ce principe que je me suis
dirigé, quand, après avoir assisté en 1839 aux expériences de Magendie et
en 1841 aux discussions de M. Longet, je voulus moi- même me rendre
compte des phénomènes et juger les dissidences. Je répétai les expériences
et je trouvai, comme Magendie et comme M. Longet, des cas de sensibilité
Page 241
et des cas d'insensibilité des racines rachidiennes antérieures; mais,
convaincu que ces deux cas tenaient à des circonstances expérimentales
différentes, je cherchai à déterminer ces circonstances, et, à force
d'observation et de persévérance, je finis par trouver[58] les conditions dans
lesquelles il faut se placer pour obtenir l'un ou l'autre résultat. Aujourd'hui
que les conditions du phénomène sont connues, personne ne discute plus.
M. Longet lui-même[59] et tous les physiologistes admettent le fait de la
sensibilité écurrente comme constant dans les conditions que j'ai fait
connaître.
D'après ce qui précède il faut donc établir comme principe de la critique
expérimentale le déterminisme absolu et nécessaire des phénomènes. Ce
principe, bien compris, doit nous rendre circonspects contre cette tendance
naturelle à la contradiction que nous avons tous. Il est certain que tout
expérimentateur, particulièrement un débutant, éprouve toujours un secret
plaisir quand il rencontre quelque chose qui est autrement que ce que
d'autres avaient vu avant lui. Il est porté par son premier mouvement à
contredire, surtout quand il s'agit de contredire un homme haut placé dans la
science. C'est un sentiment dont il faut se défendre parce qu'il n'est pas
scientifique. La contradiction pure serait une accusation de mensonge, et il
faut l'éviter, car heureusement les faussaires scientifiques sont rares.
D'ailleurs ce dernier cas ne relevant plus de la science, je n'ai pas à donner
de précepte à ce sujet. Je veux seulement faire remarquer ici que la critique
ne consiste pas à prouver que d'autres se sont trompés, et quand même on
prouverait qu'un homme éminent s'est trompé, ce ne serait pas une grande
découverte; et cela ne peut devenir un travail profitable pour la science
qu'autant que l'on montre comment cet homme s'est trompé. En effet, les
grands hommes nous instruisent souvent autant par leurs erreurs que par
leurs découvertes. J'entends quelquefois dire: Signaler une erreur, cela
équivaut à faire une découverte. Oui, à la condition que l'on mette au jour
une vérité nouvelle en montrant la cause de l'erreur, et alors il n'est plus
convaincu que ces deux cas tenaient à des circonstances expérimentales
différentes, je cherchai à déterminer ces circonstances, et, à force
d'observation et de persévérance, je finis par trouver[58] les conditions dans
lesquelles il faut se placer pour obtenir l'un ou l'autre résultat. Aujourd'hui
que les conditions du phénomène sont connues, personne ne discute plus.
M. Longet lui-même[59] et tous les physiologistes admettent le fait de la
sensibilité écurrente comme constant dans les conditions que j'ai fait
connaître.
D'après ce qui précède il faut donc établir comme principe de la critique
expérimentale le déterminisme absolu et nécessaire des phénomènes. Ce
principe, bien compris, doit nous rendre circonspects contre cette tendance
naturelle à la contradiction que nous avons tous. Il est certain que tout
expérimentateur, particulièrement un débutant, éprouve toujours un secret
plaisir quand il rencontre quelque chose qui est autrement que ce que
d'autres avaient vu avant lui. Il est porté par son premier mouvement à
contredire, surtout quand il s'agit de contredire un homme haut placé dans la
science. C'est un sentiment dont il faut se défendre parce qu'il n'est pas
scientifique. La contradiction pure serait une accusation de mensonge, et il
faut l'éviter, car heureusement les faussaires scientifiques sont rares.
D'ailleurs ce dernier cas ne relevant plus de la science, je n'ai pas à donner
de précepte à ce sujet. Je veux seulement faire remarquer ici que la critique
ne consiste pas à prouver que d'autres se sont trompés, et quand même on
prouverait qu'un homme éminent s'est trompé, ce ne serait pas une grande
découverte; et cela ne peut devenir un travail profitable pour la science
qu'autant que l'on montre comment cet homme s'est trompé. En effet, les
grands hommes nous instruisent souvent autant par leurs erreurs que par
leurs découvertes. J'entends quelquefois dire: Signaler une erreur, cela
équivaut à faire une découverte. Oui, à la condition que l'on mette au jour
une vérité nouvelle en montrant la cause de l'erreur, et alors il n'est plus
Page 242
nécessaire de combattre l'erreur, elle tombe d'elle-même. C'est ainsi que la
critique équivaut à une découverte; c'est quand elle explique tout sans rien
nier, et qu'elle trouve le déterminisme exact de faits en apparence
contradictoires. Par ce déterminisme tout se réduit, tout devient lumineux,
et alors, comme dit Leibnitz, la science en s'étendant s'éclaire et se
simplifie.
§ II — Le principe du déterminisme repousse de la science les faits
indéterminés ou irrationnels.
Nous avons dit ailleurs (p. 95) que notre raison comprend
scientifiquement le déterminé et l'indéterminé, mais qu'elle ne saurait
admettre l'indéterminable, car ce ne serait rien autre chose qu'admettre le
merveilleux, l'occulte ou le surnaturel, qui doivent être absolument bannis
de toute science expérimentale. De là il résulte que, quand un fait se
présente à nous, il n'acquiert de valeur scientifique que par la connaissance
de son déterminisme. Un fait brut n'est pas scientifique et un fait dont le
déterminisme n'est point rationnel doit de même être repoussé de la science.
En effet, si l'expérimentateur doit soumettre ses idées au criterium des faits,
je n'admets pas qu'il doive y soumettre sa raison; car alors il éteindrait le
flambeau de son seul criterium intérieur, et il tomberait nécessairement dans
le domaine de l'indéterminable, c'est-à-dire de l'occulte et du merveilleux.
Sans doute il existe dans la science un grand nombre de faits bruts qui sont
encore incompréhensibles; je ne veux pas conclure qu'il faut de parti pris
repousser tous ces faits, mais je veux seulement dire qu'ils doivent être
gardés en réserve, en attendant, comme faits bruts, et ne pas être introduits
dans la science, c'est-à-dire dans le raisonnement expérimental, avant qu'ils
soient fixés dans leur condition d'existence par un déterminisme rationnel.
Autrement on serait arrêté à chaque instant dans le raisonnement
critique équivaut à une découverte; c'est quand elle explique tout sans rien
nier, et qu'elle trouve le déterminisme exact de faits en apparence
contradictoires. Par ce déterminisme tout se réduit, tout devient lumineux,
et alors, comme dit Leibnitz, la science en s'étendant s'éclaire et se
simplifie.
§ II — Le principe du déterminisme repousse de la science les faits
indéterminés ou irrationnels.
Nous avons dit ailleurs (p. 95) que notre raison comprend
scientifiquement le déterminé et l'indéterminé, mais qu'elle ne saurait
admettre l'indéterminable, car ce ne serait rien autre chose qu'admettre le
merveilleux, l'occulte ou le surnaturel, qui doivent être absolument bannis
de toute science expérimentale. De là il résulte que, quand un fait se
présente à nous, il n'acquiert de valeur scientifique que par la connaissance
de son déterminisme. Un fait brut n'est pas scientifique et un fait dont le
déterminisme n'est point rationnel doit de même être repoussé de la science.
En effet, si l'expérimentateur doit soumettre ses idées au criterium des faits,
je n'admets pas qu'il doive y soumettre sa raison; car alors il éteindrait le
flambeau de son seul criterium intérieur, et il tomberait nécessairement dans
le domaine de l'indéterminable, c'est-à-dire de l'occulte et du merveilleux.
Sans doute il existe dans la science un grand nombre de faits bruts qui sont
encore incompréhensibles; je ne veux pas conclure qu'il faut de parti pris
repousser tous ces faits, mais je veux seulement dire qu'ils doivent être
gardés en réserve, en attendant, comme faits bruts, et ne pas être introduits
dans la science, c'est-à-dire dans le raisonnement expérimental, avant qu'ils
soient fixés dans leur condition d'existence par un déterminisme rationnel.
Autrement on serait arrêté à chaque instant dans le raisonnement
Page 243
expérimental ou bien conduit inévitablement à l'absurde. Les exemples
suivants, que je pourrais beaucoup multiplier, prouveront ce que j'avance.
Premier exemple. — J'ai fait, il y a quelques années[60], des expériences
sur l'influence de l'éther sur les sécrétions intestinales. Or, il m'arriva
d'observer à ce propos que l'injection de l'éther dans le canal intestinal d'un
chien à jeun, même depuis plusieurs jours, faisait naître des chylifères
blancs magnifiques, absolument comme chez un animal en pleine digestion
d'aliments mixtes dans lesquels il y a de la graisse. Ce fait, répété un grand
nombre de fois, était indubitable. Mais quelle signification lui donner? Quel
raisonnement établir sur sa cause? Fallait-il dire: L'éther fait sécréter du
chyle, c'est un fait? Mais cela devenait absurde, puisqu'il n'y avait pas
d'aliments dans l'intestin. Comme on le voit, la raison repoussait ce
déterminisme absurde et irrationnel dans l'état actuel de nos connaissances.
C'est pourquoi je cherchais où pouvait se trouver la raison de ce fait
incompréhensible, et je finis par voir qu'il y avait une cause d'erreur, et que
ces chylifères provenaient de ce que l'éther dissolvait l'huile qui graissait le
piston de la seringue avec laquelle je l'injectais dans l'estomac; de sorte
qu'en injectant l'éther avec une pipette de verre au lieu d'une seringue, il n'y
avait plus de chylifères. C'est donc l'irrationalisme du fait qui m'a conduit à
voir à priori qu'il devait être faux et qu'il ne pouvait servir de base à un
raisonnement scientifique. Sans cela, je n'aurais pas trouvé cette singulière
cause d'erreur, qui résidait dans le piston d'une seringue. Mais cette cause
d'erreur reconnue, tout s'expliqua, et le fait devient rationnel, en ce sens que
les chylifères s'étaient produits là par l'absorption de la graisse, comme
toujours; seulement l'éther activait cette absorption et rendait le phénomène
plus apparent.
Deuxième exemple. — Il avait été vu par des expérimentateurs habiles et
exacts[61] que le venin du crapaud empoisonne très- rapidement les
grenouilles et d'autres animaux, tandis qu'il n'a aucun effet sur le crapaud
suivants, que je pourrais beaucoup multiplier, prouveront ce que j'avance.
Premier exemple. — J'ai fait, il y a quelques années[60], des expériences
sur l'influence de l'éther sur les sécrétions intestinales. Or, il m'arriva
d'observer à ce propos que l'injection de l'éther dans le canal intestinal d'un
chien à jeun, même depuis plusieurs jours, faisait naître des chylifères
blancs magnifiques, absolument comme chez un animal en pleine digestion
d'aliments mixtes dans lesquels il y a de la graisse. Ce fait, répété un grand
nombre de fois, était indubitable. Mais quelle signification lui donner? Quel
raisonnement établir sur sa cause? Fallait-il dire: L'éther fait sécréter du
chyle, c'est un fait? Mais cela devenait absurde, puisqu'il n'y avait pas
d'aliments dans l'intestin. Comme on le voit, la raison repoussait ce
déterminisme absurde et irrationnel dans l'état actuel de nos connaissances.
C'est pourquoi je cherchais où pouvait se trouver la raison de ce fait
incompréhensible, et je finis par voir qu'il y avait une cause d'erreur, et que
ces chylifères provenaient de ce que l'éther dissolvait l'huile qui graissait le
piston de la seringue avec laquelle je l'injectais dans l'estomac; de sorte
qu'en injectant l'éther avec une pipette de verre au lieu d'une seringue, il n'y
avait plus de chylifères. C'est donc l'irrationalisme du fait qui m'a conduit à
voir à priori qu'il devait être faux et qu'il ne pouvait servir de base à un
raisonnement scientifique. Sans cela, je n'aurais pas trouvé cette singulière
cause d'erreur, qui résidait dans le piston d'une seringue. Mais cette cause
d'erreur reconnue, tout s'expliqua, et le fait devient rationnel, en ce sens que
les chylifères s'étaient produits là par l'absorption de la graisse, comme
toujours; seulement l'éther activait cette absorption et rendait le phénomène
plus apparent.
Deuxième exemple. — Il avait été vu par des expérimentateurs habiles et
exacts[61] que le venin du crapaud empoisonne très- rapidement les
grenouilles et d'autres animaux, tandis qu'il n'a aucun effet sur le crapaud
Page 244
lui-même. En effet, voici l'expérience bien simple qui semble le prouver: si
l'on prend sur le bout d'une lancette du venin des parotides d'un crapaud de
nos contrées et qu'on insinue ce venin sous la peau d'une grenouille ou d'un
oiseau, on voit bientôt périr ces animaux, tandis que, si l'on a introduit la
même quantité de venin sous la peau d'un crapaud à peu près du même
volume, ce dernier n'en meurt pas et n'en éprouve même aucun effet. C'est
là encore un fait brut qui ne pouvait devenir scientifique qu'à la condition de
savoir comment ce venin agit sur la grenouille et pourquoi ce venin n'agit
pas sur le crapaud. Il fallait nécessairement pour cela étudier le mécanisme
de la mort, car il aurait pu se rencontrer des circonstances particulières qui
eussent expliqué la différence des résultats sur la grenouille et sur le
crapaud. C'est ainsi qu'il y a une disposition particulière des naseaux et de
l'épiglotte qui explique très-bien par exemple pourquoi la section des deux
faciaux est mortelle chez le cheval et ne l'est pas chez les autres animaux.
Mais ce fait exceptionnel reste néanmoins rationnel; il confirme la règle,
comme on dit, en ce qu'il ne change rien au fond de la paralysie nerveuse
qui est identique chez tous les animaux. Il n'en fut pas ainsi pour le cas qui
nous occupe; l'étude du mécanisme de la mort par le venin de crapaud
amena à cette conclusion, que le venin de crapaud tue en arrêtant le coeur
des grenouilles, tandis qu'il n'agit pas sur le coeur du crapaud. Or, pour être
logique, il fallait nécessairement admettre que les fibres musculaires du
coeur du crapaud sont d'une autre nature que celles du coeur de la
grenouille, puisqu'un poison qui agit sur les unes n'agit pas sur les autres.
Cela devenait impossible; car admettre que des éléments organiques
identiques quant à leur structure et à leurs propriétés physiologiques,
cessent d'être identiques devant une action toxique identique, ce serait
prouver qu'il n'y a pas de déterminisme nécessaire dans les phénomènes; et
dès lors la science se trouverait niée par ce fait. C'est en vertu de ces idées
que j'ai repoussé le fait mentionné ci-dessus comme irrationnel et que j'ai
voulu répéter des expériences, bien que je ne doutasse pas de leur
l'on prend sur le bout d'une lancette du venin des parotides d'un crapaud de
nos contrées et qu'on insinue ce venin sous la peau d'une grenouille ou d'un
oiseau, on voit bientôt périr ces animaux, tandis que, si l'on a introduit la
même quantité de venin sous la peau d'un crapaud à peu près du même
volume, ce dernier n'en meurt pas et n'en éprouve même aucun effet. C'est
là encore un fait brut qui ne pouvait devenir scientifique qu'à la condition de
savoir comment ce venin agit sur la grenouille et pourquoi ce venin n'agit
pas sur le crapaud. Il fallait nécessairement pour cela étudier le mécanisme
de la mort, car il aurait pu se rencontrer des circonstances particulières qui
eussent expliqué la différence des résultats sur la grenouille et sur le
crapaud. C'est ainsi qu'il y a une disposition particulière des naseaux et de
l'épiglotte qui explique très-bien par exemple pourquoi la section des deux
faciaux est mortelle chez le cheval et ne l'est pas chez les autres animaux.
Mais ce fait exceptionnel reste néanmoins rationnel; il confirme la règle,
comme on dit, en ce qu'il ne change rien au fond de la paralysie nerveuse
qui est identique chez tous les animaux. Il n'en fut pas ainsi pour le cas qui
nous occupe; l'étude du mécanisme de la mort par le venin de crapaud
amena à cette conclusion, que le venin de crapaud tue en arrêtant le coeur
des grenouilles, tandis qu'il n'agit pas sur le coeur du crapaud. Or, pour être
logique, il fallait nécessairement admettre que les fibres musculaires du
coeur du crapaud sont d'une autre nature que celles du coeur de la
grenouille, puisqu'un poison qui agit sur les unes n'agit pas sur les autres.
Cela devenait impossible; car admettre que des éléments organiques
identiques quant à leur structure et à leurs propriétés physiologiques,
cessent d'être identiques devant une action toxique identique, ce serait
prouver qu'il n'y a pas de déterminisme nécessaire dans les phénomènes; et
dès lors la science se trouverait niée par ce fait. C'est en vertu de ces idées
que j'ai repoussé le fait mentionné ci-dessus comme irrationnel et que j'ai
voulu répéter des expériences, bien que je ne doutasse pas de leur
Page 245
exactitude, comme fait brut. J'ai vu alors[62] que le venin du crapaud tue la
grenouille très-facilement avec une dose qui est de beaucoup insuffisante
pour le crapaud, mais que celui-ci s'empoisonne néanmoins si l'on
augmente assez la dose. De sorte que la différence signalée se réduisait à
une question de quantité et n'avait plus la signification contradictoire qu'on
pouvait lui donner. C'est donc encore l'irrationalisme du fait qui a porté à lui
donner une autre signification.
§ III. — Le principe du déterminisme exige que les faits soient
comparativement déterminés.
Nous venons de voir que notre raison nous oblige à repousser des faits
qui ont une apparence indéterminée et nous porte à les critiquer afin de leur
trouver un sens rationnel avant de les introduire dans le raisonnement
expérimental. Mais comme la critique, ainsi que nous l'avons dit, repose à la
fois sur la raison et sur le doute philosophique, il en résulte qu'il ne suffit
pas qu'un fait expérimental se présente avec une apparence simple et
logique pour que nous l'admettions, mais nous devons encore douter et voir
par une contre-expérience si cette apparence rationnelle n'est pas
trompeuse. Ce précepte est de rigueur absolue, surtout dans les sciences
médicales qui, à raison de leur complexité, recèlent davantage de causes
d'erreurs. J'ai donné ailleurs (p. 97) le caractère expérimental de la contre-
épreuve, je n'y reviendrai pas; je veux seulement faire remarquer ici que,
lors même qu'un fait paraît logique, c'est-à-dire rationnel, cela ne saurait
jamais suffire pour nous dispenser de faire la contre- épreuve ou la contre-
expérience, de sorte que je considérerai ce précepte comme une sorte de
consigne qu'il faut suivre aveuglément même dans les cas qui paraissent les
plus clairs et les plus rationnels. Je vais citer deux exemples, qui montreront
la nécessité d'exécuter toujours et quand même cette consigne de
l'expérience comparative.
grenouille très-facilement avec une dose qui est de beaucoup insuffisante
pour le crapaud, mais que celui-ci s'empoisonne néanmoins si l'on
augmente assez la dose. De sorte que la différence signalée se réduisait à
une question de quantité et n'avait plus la signification contradictoire qu'on
pouvait lui donner. C'est donc encore l'irrationalisme du fait qui a porté à lui
donner une autre signification.
§ III. — Le principe du déterminisme exige que les faits soient
comparativement déterminés.
Nous venons de voir que notre raison nous oblige à repousser des faits
qui ont une apparence indéterminée et nous porte à les critiquer afin de leur
trouver un sens rationnel avant de les introduire dans le raisonnement
expérimental. Mais comme la critique, ainsi que nous l'avons dit, repose à la
fois sur la raison et sur le doute philosophique, il en résulte qu'il ne suffit
pas qu'un fait expérimental se présente avec une apparence simple et
logique pour que nous l'admettions, mais nous devons encore douter et voir
par une contre-expérience si cette apparence rationnelle n'est pas
trompeuse. Ce précepte est de rigueur absolue, surtout dans les sciences
médicales qui, à raison de leur complexité, recèlent davantage de causes
d'erreurs. J'ai donné ailleurs (p. 97) le caractère expérimental de la contre-
épreuve, je n'y reviendrai pas; je veux seulement faire remarquer ici que,
lors même qu'un fait paraît logique, c'est-à-dire rationnel, cela ne saurait
jamais suffire pour nous dispenser de faire la contre- épreuve ou la contre-
expérience, de sorte que je considérerai ce précepte comme une sorte de
consigne qu'il faut suivre aveuglément même dans les cas qui paraissent les
plus clairs et les plus rationnels. Je vais citer deux exemples, qui montreront
la nécessité d'exécuter toujours et quand même cette consigne de
l'expérience comparative.
Page 246
Premier exemple. — J'ai expliqué précédemment (p. 288) comment je fus
autrefois conduit à étudier le rôle du sucre dans la nutrition, et à rechercher
le mécanisme de la destruction de ce principe alimentaire dans l'organisme.
Il fallait, pour résoudre la question, rechercher le sucre dans le sang et le
poursuivre dans les vaisseaux intestinaux qui l'avaient absorbé, jusqu'à ce
qu'on pût constater le lieu de sa disparition. Pour réaliser mon expérience, je
donnai à un chien une soupe au lait sucrée; puis je sacrifiai l'animal en
digestion, et je trouvai que le sang des vaisseaux sus-hépatiques, qui
représente le sang total des organes intestinaux et du foie, renfermait du
sucre. Il était tout naturel et, comme on dit, logique, de penser que ce sucre
trouvé dans les veines sus-hépatiques était celui que j'avais donné à l'animal
dans sa soupe. Je suis certain même que plus d'un expérimentateur s'en
serait tenu là et aurait considéré comme superflu, sinon comme ridicule, de
faire une expérience comparative. Cependant, je fis l'expérience
comparative, parce que j'étais convaincu par principe de sa nécessité
absolue: ce qui veut dire que je suis convaincu qu'en physiologie il faut
toujours douter, même dans les cas où le doute semble le moins permis.
Cependant je dois ajouter qu'ici l'expérience comparative était encore
commandée par cette autre circonstance que j'employais, pour déceler le
sucre, la réduction des sels de cuivre dans la potasse. C'est en effet là un
caractère empirique du sucre, qui pouvait être donné par des substances
encore inconnues de l'économie. Mais, je le répète, même sans cela il eût
fallu faire l'expérience comparative comme une consigne expérimentale; car
ce cas même prouve qu'on ne saurait jamais prévoir quelle peut en être
l'importance.
Je pris donc par comparaison avec le chien à la soupe sucrée un autre
chien auquel je donnai de la viande à manger, en ayant soin qu'il n'entrât
d'ailleurs aucune matière sucrée ou amidonnée dans son alimentation, puis
je sacrifiai cet animal pendant la digestion, et j'examinai comparativement
le sang de ses veines sus-hépatiques. Mais mon étonnement fut grand quand
autrefois conduit à étudier le rôle du sucre dans la nutrition, et à rechercher
le mécanisme de la destruction de ce principe alimentaire dans l'organisme.
Il fallait, pour résoudre la question, rechercher le sucre dans le sang et le
poursuivre dans les vaisseaux intestinaux qui l'avaient absorbé, jusqu'à ce
qu'on pût constater le lieu de sa disparition. Pour réaliser mon expérience, je
donnai à un chien une soupe au lait sucrée; puis je sacrifiai l'animal en
digestion, et je trouvai que le sang des vaisseaux sus-hépatiques, qui
représente le sang total des organes intestinaux et du foie, renfermait du
sucre. Il était tout naturel et, comme on dit, logique, de penser que ce sucre
trouvé dans les veines sus-hépatiques était celui que j'avais donné à l'animal
dans sa soupe. Je suis certain même que plus d'un expérimentateur s'en
serait tenu là et aurait considéré comme superflu, sinon comme ridicule, de
faire une expérience comparative. Cependant, je fis l'expérience
comparative, parce que j'étais convaincu par principe de sa nécessité
absolue: ce qui veut dire que je suis convaincu qu'en physiologie il faut
toujours douter, même dans les cas où le doute semble le moins permis.
Cependant je dois ajouter qu'ici l'expérience comparative était encore
commandée par cette autre circonstance que j'employais, pour déceler le
sucre, la réduction des sels de cuivre dans la potasse. C'est en effet là un
caractère empirique du sucre, qui pouvait être donné par des substances
encore inconnues de l'économie. Mais, je le répète, même sans cela il eût
fallu faire l'expérience comparative comme une consigne expérimentale; car
ce cas même prouve qu'on ne saurait jamais prévoir quelle peut en être
l'importance.
Je pris donc par comparaison avec le chien à la soupe sucrée un autre
chien auquel je donnai de la viande à manger, en ayant soin qu'il n'entrât
d'ailleurs aucune matière sucrée ou amidonnée dans son alimentation, puis
je sacrifiai cet animal pendant la digestion, et j'examinai comparativement
le sang de ses veines sus-hépatiques. Mais mon étonnement fut grand quand
Page 247
je constatai que ce sang contenait également du sucre chez l'animal qui n'en
avait pas mangé.
On voit donc qu'ici l'expérience comparative m'a conduit à la découverte
de la présence constante du sucre dans le sang des veines sus-hépatiques
des animaux, quelle que soit leur alimentation. On conçoit qu'alors
j'abandonnai toutes mes hypothèses sur la destruction du sucre pour suivre
ce fait nouveau et inattendu. Je mis d'abord son existence hors de doute par
des expériences répétées, et je constatai que chez les animaux à jeun, le
sucre existait aussi dans le sang. Tel fut le début de mes recherches sur la
glycogénie animale. Elles eurent pour origine, ainsi qu'on le voit, une
expérience comparative faite dans un cas où l'on aurait pu s'en croire
dispensé. Mais s'il y a des avantages attachés à l'expérience comparative, il
y a nécessairement aussi des inconvénients à ne pas la pratiquer. C'est ce
que prouve l'exemple suivant.
Deuxième exemple. — Magendie fit autrefois des recherches sur les
usages du liquide céphalo-rachidien, et il fut amené à conclure que la
soustraction du liquide céphalo-rachidien entraîne chez les animaux une
sorte de titubation et un désordre caractéristique dans les mouvements. En
effet, si, après avoir mis à découvert la membrane occipito-atloïdienne, on
la perce pour faire écouler le liquide céphalo-rachidien, on remarque que
l'animal est pris de désordres moteurs spéciaux. Rien ne semblait plus
naturel et plus simple que d'attribuer cette influence sur les mouvements à
la soustraction du liquide céphalo-rachidien, cependant c'était une erreur, et
Magendie m'a raconté comment un autre expérimentateur fut amené par
hasard à le trouver. Cet expérimentateur fut interrompu dans son expérience
au moment où, ayant coupé les muscles de la nuque, il venait de mettre la
membrane occipito- atloïdienne à nu, mais sans l'avoir encore percée pour
faire évacuer le liquide céphalo-rachidien. Or, l'expérimentateur vit, en
revenant continuer son expérience, que cette simple opération préliminaire
avait pas mangé.
On voit donc qu'ici l'expérience comparative m'a conduit à la découverte
de la présence constante du sucre dans le sang des veines sus-hépatiques
des animaux, quelle que soit leur alimentation. On conçoit qu'alors
j'abandonnai toutes mes hypothèses sur la destruction du sucre pour suivre
ce fait nouveau et inattendu. Je mis d'abord son existence hors de doute par
des expériences répétées, et je constatai que chez les animaux à jeun, le
sucre existait aussi dans le sang. Tel fut le début de mes recherches sur la
glycogénie animale. Elles eurent pour origine, ainsi qu'on le voit, une
expérience comparative faite dans un cas où l'on aurait pu s'en croire
dispensé. Mais s'il y a des avantages attachés à l'expérience comparative, il
y a nécessairement aussi des inconvénients à ne pas la pratiquer. C'est ce
que prouve l'exemple suivant.
Deuxième exemple. — Magendie fit autrefois des recherches sur les
usages du liquide céphalo-rachidien, et il fut amené à conclure que la
soustraction du liquide céphalo-rachidien entraîne chez les animaux une
sorte de titubation et un désordre caractéristique dans les mouvements. En
effet, si, après avoir mis à découvert la membrane occipito-atloïdienne, on
la perce pour faire écouler le liquide céphalo-rachidien, on remarque que
l'animal est pris de désordres moteurs spéciaux. Rien ne semblait plus
naturel et plus simple que d'attribuer cette influence sur les mouvements à
la soustraction du liquide céphalo-rachidien, cependant c'était une erreur, et
Magendie m'a raconté comment un autre expérimentateur fut amené par
hasard à le trouver. Cet expérimentateur fut interrompu dans son expérience
au moment où, ayant coupé les muscles de la nuque, il venait de mettre la
membrane occipito- atloïdienne à nu, mais sans l'avoir encore percée pour
faire évacuer le liquide céphalo-rachidien. Or, l'expérimentateur vit, en
revenant continuer son expérience, que cette simple opération préliminaire
Page 248
avait produit la même titubation, quoique le liquide céphalo-rachidien n'eût
pas été soustrait. On avait donc attribué à la soustraction du liquide céphalo-
rachidien ce qui n'était que le fait de la section des muscles de la nuque.
Évidemment l'expérience comparative eût résolu la difficulté. Il aurait fallu,
dans ce cas, mettre, ainsi que nous l'avons dit, deux animaux dans les
mêmes conditions moins une, c'est-à-dire mettre la membrane occipito-
atloïdienne à nu chez deux animaux, et ne la piquer, pour faire écouler le
liquide, que chez l'un d'eux; alors on aurait pu juger par comparaison et
préciser ainsi la part exacte de la soustraction du liquide céphalo-rachidien
dans les désordres de la myotilité. Je pourrais citer un grand nombre
d'erreurs arrivées à des expérimentateurs habiles pour avoir négligé le
précepte de l'expérience comparative. Seulement, comme il est souvent
difficile, ainsi que l'ont prouvé les exemples que j'ai cités, de savoir
d'avance si l'expérience comparative sera nécessaire ou non, je répète qu'il
faut, pour éviter tout embarras, admettre l'expérience comparative comme
une véritable consigne devant être exécutée même quand elle est inutile,
afin de ne pas en manquer quand elle est nécessaire. L'expérience
comparative aura lieu tantôt sur deux animaux, comme nous l'avons dit
dans le cas précédent, tantôt, pour être plus exacte, elle devra porter sur
deux organes similaires d'un même animal. C'est ainsi que, voulant
autrefois juger de l'influence de certaines substances sur la production de la
matière glycogène dans le foie, je n'ai jamais pu trouver deux animaux
comparables sous ce rapport, même en les mettant dans des conditions
alimentaires exactement semblables, c'est-à-dire à jeun pendant le même
nombre de jours. Les animaux, suivant leur âge, leur sexe, leur embonpoint,
etc., supportent plus ou moins l'abstinence et détruisent plus ou moins de
matière glycogène, de sorte que je n'étais jamais sûr que les différences
trouvées fussent le résultat de la différence d'alimentation. Pour enlever
cette cause d'erreur, je fus obligé de faire l'expérience complète sur le même
animal en lui enlevant préalablement un morceau de foie, avant l'injection
pas été soustrait. On avait donc attribué à la soustraction du liquide céphalo-
rachidien ce qui n'était que le fait de la section des muscles de la nuque.
Évidemment l'expérience comparative eût résolu la difficulté. Il aurait fallu,
dans ce cas, mettre, ainsi que nous l'avons dit, deux animaux dans les
mêmes conditions moins une, c'est-à-dire mettre la membrane occipito-
atloïdienne à nu chez deux animaux, et ne la piquer, pour faire écouler le
liquide, que chez l'un d'eux; alors on aurait pu juger par comparaison et
préciser ainsi la part exacte de la soustraction du liquide céphalo-rachidien
dans les désordres de la myotilité. Je pourrais citer un grand nombre
d'erreurs arrivées à des expérimentateurs habiles pour avoir négligé le
précepte de l'expérience comparative. Seulement, comme il est souvent
difficile, ainsi que l'ont prouvé les exemples que j'ai cités, de savoir
d'avance si l'expérience comparative sera nécessaire ou non, je répète qu'il
faut, pour éviter tout embarras, admettre l'expérience comparative comme
une véritable consigne devant être exécutée même quand elle est inutile,
afin de ne pas en manquer quand elle est nécessaire. L'expérience
comparative aura lieu tantôt sur deux animaux, comme nous l'avons dit
dans le cas précédent, tantôt, pour être plus exacte, elle devra porter sur
deux organes similaires d'un même animal. C'est ainsi que, voulant
autrefois juger de l'influence de certaines substances sur la production de la
matière glycogène dans le foie, je n'ai jamais pu trouver deux animaux
comparables sous ce rapport, même en les mettant dans des conditions
alimentaires exactement semblables, c'est-à-dire à jeun pendant le même
nombre de jours. Les animaux, suivant leur âge, leur sexe, leur embonpoint,
etc., supportent plus ou moins l'abstinence et détruisent plus ou moins de
matière glycogène, de sorte que je n'étais jamais sûr que les différences
trouvées fussent le résultat de la différence d'alimentation. Pour enlever
cette cause d'erreur, je fus obligé de faire l'expérience complète sur le même
animal en lui enlevant préalablement un morceau de foie, avant l'injection
Page 249
alimentaire et un autre après. De même quand il s'agit aussi de voir
l'influence de la contraction sur la respiration musculaire chez la grenouille,
il est nécessaire de comparer les deux membres d'un même animal parce
que, dans ce cas, deux grenouilles ne sont pas toujours comparables entre
elles.
§ IV. — La critique expérimentale ne doit porter que sur des faits et
jamais sur des mots.
J'ai dit, au commencement de ce chapitre, que l'on était souvent
illusionné par une valeur trompeuse que l'on donne aux mots. Je désire
expliquer ma pensée par des exemples:
Premier exemple. — En 1845, je faisais à la Société philomathique une
communication dans laquelle je discutais des expériences de Brodie et de
Magendie sur la ligature du canal cholédoque, et je montrais que les
résultats différents que ces expérimentateurs avaient obtenus tenaient à ce
que l'un, ayant opéré sur des chiens, avait lié le canal cholédoque seul,
tandis que l'autre, ayant opéré sur des chats, avait compris sans s'en douter,
dans sa ligature, à la fois le canal cholédoque et un conduit pancréatique. Je
donnais ainsi la raison de la différence des résultats obtenus, et je concluais
qu'en physiologie comme ailleurs, les expériences peuvent être rigoureuses
et fournir des résultats identiques toutes les fois que l'on opère dans des
conditions exactement semblables.
À ce propos, un membre de la Société, Gerdy, chirurgien de la Charité,
professeur à la Faculté de médecine et connu par divers ouvrages de
chirurgie et de physiologie, demanda la parole pour attaquer mes
conclusions. «L'explication anatomique que vous donnez, me dit-il, des
expériences de Brodie et de Magendie est juste, mais je n'admets pas la
l'influence de la contraction sur la respiration musculaire chez la grenouille,
il est nécessaire de comparer les deux membres d'un même animal parce
que, dans ce cas, deux grenouilles ne sont pas toujours comparables entre
elles.
§ IV. — La critique expérimentale ne doit porter que sur des faits et
jamais sur des mots.
J'ai dit, au commencement de ce chapitre, que l'on était souvent
illusionné par une valeur trompeuse que l'on donne aux mots. Je désire
expliquer ma pensée par des exemples:
Premier exemple. — En 1845, je faisais à la Société philomathique une
communication dans laquelle je discutais des expériences de Brodie et de
Magendie sur la ligature du canal cholédoque, et je montrais que les
résultats différents que ces expérimentateurs avaient obtenus tenaient à ce
que l'un, ayant opéré sur des chiens, avait lié le canal cholédoque seul,
tandis que l'autre, ayant opéré sur des chats, avait compris sans s'en douter,
dans sa ligature, à la fois le canal cholédoque et un conduit pancréatique. Je
donnais ainsi la raison de la différence des résultats obtenus, et je concluais
qu'en physiologie comme ailleurs, les expériences peuvent être rigoureuses
et fournir des résultats identiques toutes les fois que l'on opère dans des
conditions exactement semblables.
À ce propos, un membre de la Société, Gerdy, chirurgien de la Charité,
professeur à la Faculté de médecine et connu par divers ouvrages de
chirurgie et de physiologie, demanda la parole pour attaquer mes
conclusions. «L'explication anatomique que vous donnez, me dit-il, des
expériences de Brodie et de Magendie est juste, mais je n'admets pas la
Page 250
conclusion générale que vous en tirez. En effet, vous dites qu'en physiologie
les résultats des expériences sont identiques quand on opère dans des
conditions identiques; je nie qu'il en soit ainsi. Cette conclusion serait
exacte pour la nature brute, mais elle ne saurait être vraie pour la nature
vivante. Toutes les fois, ajouta-t-il, que la vie intervient dans les
phénomènes, on a beau être dans des conditions identiques, les résultats
peuvent être différents». Comme preuve de son opinion, Gerdy cita des cas
d'individus atteints de la même maladie auxquels il avait administré les
mêmes médicaments et chez lesquels les résultats avaient été différents. Il
rappela aussi des cas d'opérations semblables faites pour les mêmes
maladies, mais suivies de guérison dans un cas et de mort dans l'autre.
Toutes ces différences tenaient, suivant lui, à ce que la vie modifie par elle-
même les résultats, quoique les conditions de l'expérience aient été les
mêmes; ce qui ne pouvait pas arriver, pensait-il, pour les phénomènes des
corps bruts, dans lesquels la vie n'intervient pas. Dans la Société
philomathique, ces idées trouvèrent immédiatement une opposition
générale. Tout le monde fit remarquer à Gerdy que ses opinions n'étaient
rien moins que la négation de la science biologique et qu'il se faisait
complètement illusion sur l'identité des conditions dans les cas dont il
parlait, en ce sens que les maladies qu'il regardait comme semblables et
identiques ne l'étaient pas du tout, et qu'il rapportait à l'influence de la vie
ce qui devait être mis sur le compte de notre ignorance dans des
phénomènes aussi complexes que ceux de la pathologie. Gerdy persista à
soutenir que la vie avait pour effet de modifier les phénomènes de manière
à les faire différer, chez les divers individus, lors même que les conditions
dans lesquelles ils s'accomplissaient étaient identiques. Gerdy croyait que la
vitalité de l'un n'était pas la vitalité de l'autre, et que par suite il devait
exister entre les individus des différences qu'il était impossible de
déterminer. Il ne voulut pas abandonner son idée, il se retrancha dans le mot
de vitalité, et l'on ne put lui faire comprendre que ce n'était là qu'un mot
les résultats des expériences sont identiques quand on opère dans des
conditions identiques; je nie qu'il en soit ainsi. Cette conclusion serait
exacte pour la nature brute, mais elle ne saurait être vraie pour la nature
vivante. Toutes les fois, ajouta-t-il, que la vie intervient dans les
phénomènes, on a beau être dans des conditions identiques, les résultats
peuvent être différents». Comme preuve de son opinion, Gerdy cita des cas
d'individus atteints de la même maladie auxquels il avait administré les
mêmes médicaments et chez lesquels les résultats avaient été différents. Il
rappela aussi des cas d'opérations semblables faites pour les mêmes
maladies, mais suivies de guérison dans un cas et de mort dans l'autre.
Toutes ces différences tenaient, suivant lui, à ce que la vie modifie par elle-
même les résultats, quoique les conditions de l'expérience aient été les
mêmes; ce qui ne pouvait pas arriver, pensait-il, pour les phénomènes des
corps bruts, dans lesquels la vie n'intervient pas. Dans la Société
philomathique, ces idées trouvèrent immédiatement une opposition
générale. Tout le monde fit remarquer à Gerdy que ses opinions n'étaient
rien moins que la négation de la science biologique et qu'il se faisait
complètement illusion sur l'identité des conditions dans les cas dont il
parlait, en ce sens que les maladies qu'il regardait comme semblables et
identiques ne l'étaient pas du tout, et qu'il rapportait à l'influence de la vie
ce qui devait être mis sur le compte de notre ignorance dans des
phénomènes aussi complexes que ceux de la pathologie. Gerdy persista à
soutenir que la vie avait pour effet de modifier les phénomènes de manière
à les faire différer, chez les divers individus, lors même que les conditions
dans lesquelles ils s'accomplissaient étaient identiques. Gerdy croyait que la
vitalité de l'un n'était pas la vitalité de l'autre, et que par suite il devait
exister entre les individus des différences qu'il était impossible de
déterminer. Il ne voulut pas abandonner son idée, il se retrancha dans le mot
de vitalité, et l'on ne put lui faire comprendre que ce n'était là qu'un mot
Page 251
vide de sens qui ne répondait à rien, et que dire qu'une chose était due à la
vitalité, c'était dire qu'elle était inconnue.
Eu effet, on est très-souvent la dupe de ce mirage des mots vie, mort,
santé, maladie, idiosyncrasie. On croit avoir donné une explication quand
on a dit qu'un phénomène est dû à l'influence vitale, à l'influence morbide
ou à l'idiosyncrasie individuelle. Cependant il faut bien savoir que, quand
nous disons phénomène vital, cela ne veut rien dire, si ce n'est que c'est un
phénomène propre aux êtres vivants dont nous ignorons encore la cause, car
je pense que tout phénomène appelé vital aujourd'hui devra tôt ou tard être
ramené à des propriétés définies de la matière organisée ou organique. On
peut sans doute employer l'expression de vitalité, comme les chimistes
emploient le mot d'affinité, mais en sachant qu'au fond il n'y a que des
phénomènes et des conditions de phénomènes qu'il faut connaître; quand la
condition du phénomène sera connue, alors les forces vitales ou minérales
occultes disparaîtront.
Sur ce point, je suis très-heureux d'être en parfaite harmonie d'idées avec
mon confrère et ami M. Henri Saint-Claire Deville. C'est ce qu'on verra
dans les paroles suivantes prononcées par M. Saint-Claire Deville en
exposant devant la Société chimique de Paris ses belles découvertes sur les
effets des hautes températures[63].
«Il ne faut pas se dissimuler que l'étude des causes premières dans les
phénomènes que nous observons et que nous mesurons présente en elle un
danger sérieux. Échappant à toute définition précise et indépendante des
faits particuliers, elles nous amènent bien plus souvent que nous ne le
pensons à commettre de véritables pétitions de principes, et à nous
contenter d'explications spécieuses qui ne peuvent résister à une critique
sévère. L'affinité principalement, définie comme la force qui préside aux
combinaisons chimiques, a été pendant longtemps et est encore une cause
vitalité, c'était dire qu'elle était inconnue.
Eu effet, on est très-souvent la dupe de ce mirage des mots vie, mort,
santé, maladie, idiosyncrasie. On croit avoir donné une explication quand
on a dit qu'un phénomène est dû à l'influence vitale, à l'influence morbide
ou à l'idiosyncrasie individuelle. Cependant il faut bien savoir que, quand
nous disons phénomène vital, cela ne veut rien dire, si ce n'est que c'est un
phénomène propre aux êtres vivants dont nous ignorons encore la cause, car
je pense que tout phénomène appelé vital aujourd'hui devra tôt ou tard être
ramené à des propriétés définies de la matière organisée ou organique. On
peut sans doute employer l'expression de vitalité, comme les chimistes
emploient le mot d'affinité, mais en sachant qu'au fond il n'y a que des
phénomènes et des conditions de phénomènes qu'il faut connaître; quand la
condition du phénomène sera connue, alors les forces vitales ou minérales
occultes disparaîtront.
Sur ce point, je suis très-heureux d'être en parfaite harmonie d'idées avec
mon confrère et ami M. Henri Saint-Claire Deville. C'est ce qu'on verra
dans les paroles suivantes prononcées par M. Saint-Claire Deville en
exposant devant la Société chimique de Paris ses belles découvertes sur les
effets des hautes températures[63].
«Il ne faut pas se dissimuler que l'étude des causes premières dans les
phénomènes que nous observons et que nous mesurons présente en elle un
danger sérieux. Échappant à toute définition précise et indépendante des
faits particuliers, elles nous amènent bien plus souvent que nous ne le
pensons à commettre de véritables pétitions de principes, et à nous
contenter d'explications spécieuses qui ne peuvent résister à une critique
sévère. L'affinité principalement, définie comme la force qui préside aux
combinaisons chimiques, a été pendant longtemps et est encore une cause
Page 252
occulte, une sorte d'archée à laquelle on rapporte tous les faits incompris et
qu'on considère dès lors comme expliqués, tandis qu'ils ne sont souvent que
classés et souvent même mal classés: de même on attribue à la force
catalytique[64] une multitude de phénomènes fort obscurs et qui, selon moi,
le deviennent davantage lorsqu'on les rapporte en bloc à une cause
entièrement inconnue. Certainement on a cru les ranger dans une même
catégorie quand on leur a donné le même nom. Mais la légitimité de cette
classification n'a même pas été démontrée. Qu'y a-t-il, en effet, de plus
arbitraire que de placer les uns à côté des autres les phénomènes
catalytiques qui dépendent de l'action ou de la présence de la mousse de
platine et de l'acide sulfurique concentré, quand le platine ou l'acide ne sont
pas, pour ainsi dire, partie prenante dans l'opération. Ces phénomènes
seront peut-être expliqués plus tard d'une manière essentiellement
différente, suivant qu'ils auront été produits sous l'influence d'une matière
poreuse comme la mousse de platine, ou sous l'influence d'un agent
chimique très-énergique comme l'acide sulfurique concentré.
«Il faut donc laisser de côté dans nos études toutes ces forces inconnues
auxquelles on n'a recours que parce qu'on n'en a pas mesuré les effets. Au
contraire, toute notre attention doit être portée sur l'observation et la
détermination numérique de ces effets, lesquels sont seuls à notre portée.
On établit par ce travail leurs différences et leurs analogies et une lumière
nouvelle résulte de ces comparaisons et de ces mesures.
«Ainsi la chaleur et l'affinité sont constamment en présence dans nos
théories chimiques. L'affinité nous échappe entièrement et nous lui
attribuons cependant la combinaison qui serait l'effet de cette cause
inconnue. Étudions simplement les circonstances physiques qui
accompagnent la combinaison, et nous verrons combien de phénomènes
mesurables, combien de rapprochements curieux s'offrent à nous à chaque
instant. La chaleur détruit, dit-on, l'affinité. Étudions avec persistance la
qu'on considère dès lors comme expliqués, tandis qu'ils ne sont souvent que
classés et souvent même mal classés: de même on attribue à la force
catalytique[64] une multitude de phénomènes fort obscurs et qui, selon moi,
le deviennent davantage lorsqu'on les rapporte en bloc à une cause
entièrement inconnue. Certainement on a cru les ranger dans une même
catégorie quand on leur a donné le même nom. Mais la légitimité de cette
classification n'a même pas été démontrée. Qu'y a-t-il, en effet, de plus
arbitraire que de placer les uns à côté des autres les phénomènes
catalytiques qui dépendent de l'action ou de la présence de la mousse de
platine et de l'acide sulfurique concentré, quand le platine ou l'acide ne sont
pas, pour ainsi dire, partie prenante dans l'opération. Ces phénomènes
seront peut-être expliqués plus tard d'une manière essentiellement
différente, suivant qu'ils auront été produits sous l'influence d'une matière
poreuse comme la mousse de platine, ou sous l'influence d'un agent
chimique très-énergique comme l'acide sulfurique concentré.
«Il faut donc laisser de côté dans nos études toutes ces forces inconnues
auxquelles on n'a recours que parce qu'on n'en a pas mesuré les effets. Au
contraire, toute notre attention doit être portée sur l'observation et la
détermination numérique de ces effets, lesquels sont seuls à notre portée.
On établit par ce travail leurs différences et leurs analogies et une lumière
nouvelle résulte de ces comparaisons et de ces mesures.
«Ainsi la chaleur et l'affinité sont constamment en présence dans nos
théories chimiques. L'affinité nous échappe entièrement et nous lui
attribuons cependant la combinaison qui serait l'effet de cette cause
inconnue. Étudions simplement les circonstances physiques qui
accompagnent la combinaison, et nous verrons combien de phénomènes
mesurables, combien de rapprochements curieux s'offrent à nous à chaque
instant. La chaleur détruit, dit-on, l'affinité. Étudions avec persistance la
Page 253
décomposition des corps sous l'influence de la chaleur estimée en quantité
ou travail, température ou force vive: nous verrons de suite combien cette
étude est fructueuse et indépendante de toute hypothèse, de toute force
inconnue, inconnue même au point de vue de l'espèce d'unités à laquelle il
faut rapporter sa mesure exacte ou approchée. C'est en ce sens surtout que
l'affinité, considérée comme force, est une cause occulte, à moins qu'elle ne
soit simplement l'expression d'une qualité de la matière. Dans ce cas elle
servirait simplement à désigner le fait que telles ou telles substances
peuvent ou ne peuvent pas se combiner dans telles ou telles circonstances
définies.»
Quand un phénomène qui a lieu en dehors du corps vivant ne se passe
pas dans l'organisme, ce n'est pas parce qu'il y a là une entité appelé la vie
qui empêche le phénomène d'avoir lieu, mais c'est parce que la condition du
phénomène ne se rencontre pas dans le corps comme au dehors. C'est ainsi
qu'on a pu dire que la vie empêche la fibrine de se coaguler dans les
vaisseaux chez un animal vivant, tandis que, en dehors des vaisseaux la
fibrine se coagule, parce que la vie n'agit plus sur elle. Il n'en est rien; il faut
certaines conditions physico-chimiques pour faire coaguler la fibrine; elles
sont plus difficiles à réaliser sur le vivant, mais elles peuvent cependant s'y
rencontrer, et, dès qu'elles se montrent, la fibrine se coagule aussi bien dans
l'organisme qu'au dehors. La vie qu'on invoquait n'est donc qu'une condition
physique qui existe ou qui n'existe pas. J'ai montré que le sucre se produit
en plus grande abondance dans le foie après la mort que pendant la vie; il
est des physiologistes qui en ont conclu que la vie avait une influence sur la
formation du sucre dans le foie; ils ont dit que la vie empêchait cette
formation et que la mort la favorisait. Ce sont là des opinions vitales qu'on
est surpris d'entendre à notre époque et qu'on est étonné de voir être
soutenues par des hommes qui se piquent d'appliquer l'exactitude des
sciences physiques à la physiologie et à la médecine. Je montrerai plus tard
que ce ne sont encore là que des conditions physiques qui sont présentes ou
ou travail, température ou force vive: nous verrons de suite combien cette
étude est fructueuse et indépendante de toute hypothèse, de toute force
inconnue, inconnue même au point de vue de l'espèce d'unités à laquelle il
faut rapporter sa mesure exacte ou approchée. C'est en ce sens surtout que
l'affinité, considérée comme force, est une cause occulte, à moins qu'elle ne
soit simplement l'expression d'une qualité de la matière. Dans ce cas elle
servirait simplement à désigner le fait que telles ou telles substances
peuvent ou ne peuvent pas se combiner dans telles ou telles circonstances
définies.»
Quand un phénomène qui a lieu en dehors du corps vivant ne se passe
pas dans l'organisme, ce n'est pas parce qu'il y a là une entité appelé la vie
qui empêche le phénomène d'avoir lieu, mais c'est parce que la condition du
phénomène ne se rencontre pas dans le corps comme au dehors. C'est ainsi
qu'on a pu dire que la vie empêche la fibrine de se coaguler dans les
vaisseaux chez un animal vivant, tandis que, en dehors des vaisseaux la
fibrine se coagule, parce que la vie n'agit plus sur elle. Il n'en est rien; il faut
certaines conditions physico-chimiques pour faire coaguler la fibrine; elles
sont plus difficiles à réaliser sur le vivant, mais elles peuvent cependant s'y
rencontrer, et, dès qu'elles se montrent, la fibrine se coagule aussi bien dans
l'organisme qu'au dehors. La vie qu'on invoquait n'est donc qu'une condition
physique qui existe ou qui n'existe pas. J'ai montré que le sucre se produit
en plus grande abondance dans le foie après la mort que pendant la vie; il
est des physiologistes qui en ont conclu que la vie avait une influence sur la
formation du sucre dans le foie; ils ont dit que la vie empêchait cette
formation et que la mort la favorisait. Ce sont là des opinions vitales qu'on
est surpris d'entendre à notre époque et qu'on est étonné de voir être
soutenues par des hommes qui se piquent d'appliquer l'exactitude des
sciences physiques à la physiologie et à la médecine. Je montrerai plus tard
que ce ne sont encore là que des conditions physiques qui sont présentes ou
Page 254
absentes, mais il n'y a rien autre chose de réel; car encore une fois, au fond
de toutes ces explications il n'y a que les conditions ou le déterminisme des
phénomènes à trouver.
En résumé, il faut savoir que les mots que nous employons pour exprimer
les phénomènes, quand nous ignorons leurs causes, ne sont rien par eux-
mêmes, et que, dès que nous leur accordons une valeur dans la critique ou
dans les discussions, nous sortons de l'expérience et nous tombons dans la
scolastique. Dans les discussions ou dans les explications de phénomènes, il
faut toujours bien se garder de sortir de l'observation et de substituer un mot
à la place du fait. On est même très-souvent attaquable uniquement parce
qu'on est sorti du fait et qu'on a conclu par un mot qui va au delà de ce qui a
été observé. L'exemple suivant le prouvera clairement.
Deuxième exemple. — Lorsque je fis mes recherches sur le suc
pancréatique, je constatai que ce fluide renferme une matière spéciale, la
pancréatine, qui a les caractères mixtes de l'albumine et de la caséine. Cette
matière se rapproche de l'albumine en ce qu'elle est coagulable par la
chaleur, mais elle diffère en ce que, comme la caséine, elle est précipitable
par le sulfate de magnésie. Avant moi, Magendie avait fait des expériences
sur le suc pancréatique et il avait dit, d'après ses essais, que le suc
pancréatique est un liquide qui contient de l'albumine, tandis que moi, je
concluais d'après mes recherches, que le suc pancréatique ne renfermait pas
d'albumine, mais contenait de la pancréatine, qui est une matière distincte
de l'albumine. Je montrai mes expériences à Magendie en lui faisant
remarquer que nous étions en désaccord sur la conclusion, mais que nous
étions cependant d'accord sur le fait que le suc pancréatique était coagulable
par la chaleur; mais seulement il y avait d'autres caractères nouveaux que
j'avais vus qui m'empêchaient de conclure à la présence de l'albumine.
Magendie me répondit: «Cette dissidence entre nous vient de ce que j'ai
conclu plus que je n'ai vu; si j'avais dit simplement: Le suc pancréatique est
de toutes ces explications il n'y a que les conditions ou le déterminisme des
phénomènes à trouver.
En résumé, il faut savoir que les mots que nous employons pour exprimer
les phénomènes, quand nous ignorons leurs causes, ne sont rien par eux-
mêmes, et que, dès que nous leur accordons une valeur dans la critique ou
dans les discussions, nous sortons de l'expérience et nous tombons dans la
scolastique. Dans les discussions ou dans les explications de phénomènes, il
faut toujours bien se garder de sortir de l'observation et de substituer un mot
à la place du fait. On est même très-souvent attaquable uniquement parce
qu'on est sorti du fait et qu'on a conclu par un mot qui va au delà de ce qui a
été observé. L'exemple suivant le prouvera clairement.
Deuxième exemple. — Lorsque je fis mes recherches sur le suc
pancréatique, je constatai que ce fluide renferme une matière spéciale, la
pancréatine, qui a les caractères mixtes de l'albumine et de la caséine. Cette
matière se rapproche de l'albumine en ce qu'elle est coagulable par la
chaleur, mais elle diffère en ce que, comme la caséine, elle est précipitable
par le sulfate de magnésie. Avant moi, Magendie avait fait des expériences
sur le suc pancréatique et il avait dit, d'après ses essais, que le suc
pancréatique est un liquide qui contient de l'albumine, tandis que moi, je
concluais d'après mes recherches, que le suc pancréatique ne renfermait pas
d'albumine, mais contenait de la pancréatine, qui est une matière distincte
de l'albumine. Je montrai mes expériences à Magendie en lui faisant
remarquer que nous étions en désaccord sur la conclusion, mais que nous
étions cependant d'accord sur le fait que le suc pancréatique était coagulable
par la chaleur; mais seulement il y avait d'autres caractères nouveaux que
j'avais vus qui m'empêchaient de conclure à la présence de l'albumine.
Magendie me répondit: «Cette dissidence entre nous vient de ce que j'ai
conclu plus que je n'ai vu; si j'avais dit simplement: Le suc pancréatique est
Page 255
un liquide coagulable par la chaleur, je serais resté dans le fait et j'aurais été
inattaquable.» Cet exemple que j'ai toujours retenu me paraît bien fait pour
montrer combien peu il faut attacher de valeur aux mots en dehors des faits
qu'ils représentent. Ainsi le mot albumine ne signifie rien par lui-même; il
nous rappelle seulement des caractères et des phénomènes. En étendant cet
exemple à la médecine, nous verrions qu'il en est de même et que les mots
fièvre, inflammation, et les noms des maladies en général, n'ont aucune
signification par eux-mêmes.
Quand on crée un mot pour caractériser un phénomène, on s'entend en
général à ce moment sur l'idée qu'on veut lui faire exprimer et sur la
signification exacte qu'on lui donne, mais plus tard, par les progrès de la
science, le sens du mot change pour les uns, tandis que pour les autres le
mot reste dans le langage avec sa signification primitive. Il en résulte alors
une discordance qui, souvent, est telle, que des hommes, en employant le
même mot, expriment des idées très-différentes. Notre langage n'est en effet
qu'approximatif, et il est si peu précis, même dans les sciences, que, si l'on
perd les phénomènes de vue pour s'attacher aux mots, on est bien vite en
dehors de la réalité. On ne peut alors que nuire à la science quand on
discute pour conserver un mot qui n'est plus qu'une cause d'erreur, en ce
sens qu'il n'exprime plus la même idée pour tous. Concluons donc qu'il faut
toujours s'attacher aux phénomènes et ne voir dans le mot qu'une expression
vide de sens si les phénomènes qu'il doit représenter ne sont pas déterminés
ou s'ils viennent à manquer.
L'esprit a naturellement des tendances systématiques, et c'est pour cela
que l'on cherche à s'accorder plutôt sur les mots que sur les choses. C'est
une mauvaise direction dans la critique expérimentale qui embrouille les
questions et fait croire à des dissidences qui, le plus souvent, n'existent que
dans la manière dont on interprète les phénomènes au lieu de porter sur
l'existence des faits et sur leur importance réelle. Comme tous ceux qui ont
inattaquable.» Cet exemple que j'ai toujours retenu me paraît bien fait pour
montrer combien peu il faut attacher de valeur aux mots en dehors des faits
qu'ils représentent. Ainsi le mot albumine ne signifie rien par lui-même; il
nous rappelle seulement des caractères et des phénomènes. En étendant cet
exemple à la médecine, nous verrions qu'il en est de même et que les mots
fièvre, inflammation, et les noms des maladies en général, n'ont aucune
signification par eux-mêmes.
Quand on crée un mot pour caractériser un phénomène, on s'entend en
général à ce moment sur l'idée qu'on veut lui faire exprimer et sur la
signification exacte qu'on lui donne, mais plus tard, par les progrès de la
science, le sens du mot change pour les uns, tandis que pour les autres le
mot reste dans le langage avec sa signification primitive. Il en résulte alors
une discordance qui, souvent, est telle, que des hommes, en employant le
même mot, expriment des idées très-différentes. Notre langage n'est en effet
qu'approximatif, et il est si peu précis, même dans les sciences, que, si l'on
perd les phénomènes de vue pour s'attacher aux mots, on est bien vite en
dehors de la réalité. On ne peut alors que nuire à la science quand on
discute pour conserver un mot qui n'est plus qu'une cause d'erreur, en ce
sens qu'il n'exprime plus la même idée pour tous. Concluons donc qu'il faut
toujours s'attacher aux phénomènes et ne voir dans le mot qu'une expression
vide de sens si les phénomènes qu'il doit représenter ne sont pas déterminés
ou s'ils viennent à manquer.
L'esprit a naturellement des tendances systématiques, et c'est pour cela
que l'on cherche à s'accorder plutôt sur les mots que sur les choses. C'est
une mauvaise direction dans la critique expérimentale qui embrouille les
questions et fait croire à des dissidences qui, le plus souvent, n'existent que
dans la manière dont on interprète les phénomènes au lieu de porter sur
l'existence des faits et sur leur importance réelle. Comme tous ceux qui ont
Page 256
eu le bonheur d'introduire dans la science des faits inattendus ou des idées
nouvelles, j'ai été et je suis encore l'objet de beaucoup de critiques. Je n'ai
point répondu jusqu'ici à mes contradicteurs parce que, ayant toujours des
travaux à poursuivre, le temps et l'occasion m'ont manqué; mais dans la
suite de cet ouvrage l'opportunité se présentera tout naturellement de faire
cet examen, et en appliquant les principes de critique expérimentale que
nous avons indiqués dans les paragraphes précédents, il nous sera facile de
juger toutes ces critiques. Nous dirons seulement, en attendant, qu'il y a
toujours deux choses essentielles à distinguer dans la critique
expérimentale: le fait d'expérience et son interprétation. La science exige
avant tout qu'on s'accorde sur le fait parce que c'est lui qui constitue la base
sur laquelle on doit raisonner. Quant aux interprétations et aux idées, elles
peuvent varier, et c'est même un bien qu'elles soient discutées, parce que ces
discussions portent à faire d'autres recherches et à entreprendre de nouvelles
expériences. Il s'agira donc de ne jamais perdre de vue en physiologie les
principes de la vraie critique scientifique et de n'y jamais mêler aucune
personnalité ni aucun artifice. Parmi les artifices de la critique, il en est
beaucoup dont nous n'avons pas à nous occuper parce qu'ils sont extra-
scientifiques, mais il en est un cependant qu'il faut signaler. C'est celui qui
consiste à ne relever dans un travail que ce qu'il y a d'attaquable et de
défectueux en négligeant ou en dissimulant ce qu'il y a de bon et
d'important. Ce procédé est celui d'une fausse critique. En science, le mot
de critique n'est point synonyme de dénigrement; critiquer signifie
rechercher la vérité en séparant ce qui est vrai de ce qui est faux, en
distinguant ce qui est bon de ce qui est mauvais. Cette critique, en même
temps qu'elle est juste pour le savant, est la seule qui soit profitable pour la
science. C'est ce qu'il nous sera facile de démontrer par la suite dans les
exemples particuliers dont nous aurons à faire mention.
nouvelles, j'ai été et je suis encore l'objet de beaucoup de critiques. Je n'ai
point répondu jusqu'ici à mes contradicteurs parce que, ayant toujours des
travaux à poursuivre, le temps et l'occasion m'ont manqué; mais dans la
suite de cet ouvrage l'opportunité se présentera tout naturellement de faire
cet examen, et en appliquant les principes de critique expérimentale que
nous avons indiqués dans les paragraphes précédents, il nous sera facile de
juger toutes ces critiques. Nous dirons seulement, en attendant, qu'il y a
toujours deux choses essentielles à distinguer dans la critique
expérimentale: le fait d'expérience et son interprétation. La science exige
avant tout qu'on s'accorde sur le fait parce que c'est lui qui constitue la base
sur laquelle on doit raisonner. Quant aux interprétations et aux idées, elles
peuvent varier, et c'est même un bien qu'elles soient discutées, parce que ces
discussions portent à faire d'autres recherches et à entreprendre de nouvelles
expériences. Il s'agira donc de ne jamais perdre de vue en physiologie les
principes de la vraie critique scientifique et de n'y jamais mêler aucune
personnalité ni aucun artifice. Parmi les artifices de la critique, il en est
beaucoup dont nous n'avons pas à nous occuper parce qu'ils sont extra-
scientifiques, mais il en est un cependant qu'il faut signaler. C'est celui qui
consiste à ne relever dans un travail que ce qu'il y a d'attaquable et de
défectueux en négligeant ou en dissimulant ce qu'il y a de bon et
d'important. Ce procédé est celui d'une fausse critique. En science, le mot
de critique n'est point synonyme de dénigrement; critiquer signifie
rechercher la vérité en séparant ce qui est vrai de ce qui est faux, en
distinguant ce qui est bon de ce qui est mauvais. Cette critique, en même
temps qu'elle est juste pour le savant, est la seule qui soit profitable pour la
science. C'est ce qu'il nous sera facile de démontrer par la suite dans les
exemples particuliers dont nous aurons à faire mention.
Page 257
CHAPITRE III. DE L'INVESTIGATION ET DE
LA CRITIQUE APPLIQUÉES À LA MÉDECINE
EXPÉRIMENTALE.
Les procédés d'investigation et de critique scientifiques ne sauraient différer
d'une science à l'autre, et à plus forte raison dans les diverses parties d'une
même science. Il sera donc facile de montrer que les règles que nous avons
indiquées dans le chapitre précédent pour les recherches physiologiques
sont absolument les mêmes que celles qu'il convient de suivre pour la
pathologie et pour la thérapeutique. Ce qui veut dire que les méthodes
d'investigation dans les phénomènes de la vie doivent être les mêmes à l'état
normal et à l'état pathologique. C'est là un principe qui nous paraît
fondamental dans les sciences biologiques.
§ I. — De l'investigation pathologique et thérapeutique.
En pathologie et en thérapeutique, comme en physiologie, l'investigation
scientifique a pour point de départ tantôt un fait fortuit ou survenu par
hasard, tantôt une hypothèse, c'est-à-dire une idée.
J'ai entendu parfois émettre par des médecins l'opinion que la médecine
n'est pas une science, parce que toutes les connaissances que l'on possède
en médecine pratique sont empiriques et nées du hasard, tandis que les
LA CRITIQUE APPLIQUÉES À LA MÉDECINE
EXPÉRIMENTALE.
Les procédés d'investigation et de critique scientifiques ne sauraient différer
d'une science à l'autre, et à plus forte raison dans les diverses parties d'une
même science. Il sera donc facile de montrer que les règles que nous avons
indiquées dans le chapitre précédent pour les recherches physiologiques
sont absolument les mêmes que celles qu'il convient de suivre pour la
pathologie et pour la thérapeutique. Ce qui veut dire que les méthodes
d'investigation dans les phénomènes de la vie doivent être les mêmes à l'état
normal et à l'état pathologique. C'est là un principe qui nous paraît
fondamental dans les sciences biologiques.
§ I. — De l'investigation pathologique et thérapeutique.
En pathologie et en thérapeutique, comme en physiologie, l'investigation
scientifique a pour point de départ tantôt un fait fortuit ou survenu par
hasard, tantôt une hypothèse, c'est-à-dire une idée.
J'ai entendu parfois émettre par des médecins l'opinion que la médecine
n'est pas une science, parce que toutes les connaissances que l'on possède
en médecine pratique sont empiriques et nées du hasard, tandis que les
Page 258
connaissances scientifiques se déduisent avec certitude d'une théorie ou
d'un principe. Il y a là une erreur que je désire faire remarquer.
Toutes les connaissances humaines ont forcément commencé par des
observations fortuites. L'homme ne pouvait en effet avoir la connaissance
des choses qu'après les avoir vues, et la première fois c'est nécessairement
par hasard qu'il a dû les voir. Ce n'est qu'après avoir acquis un certain
nombre de notions, par l'observation, que l'homme a raisonné sur ce qu'il
avait observé d'abord par hasard, puis il a été conduit à se faire des idées sur
les choses, à rapprocher les faits anciens et à en déduire de nouveaux qui
leur étaient analogues; en un mot, il a été amené, après l'observation
empirique, à trouver d'autres faits, non plus par pur hasard, mais par
induction.
Au fond l'empirisme, c'est-à-dire l'observation ou l'expérience fortuite, a
donc été l'origine de toutes les sciences, il en a été forcément la première
période. Mais l'empirisme n'est un état permanent dans aucune science.
Dans les sciences complexes de l'humanité, l'empirisme gouvernera
nécessairement la pratique bien plus longtemps que dans les sciences plus
simples. Aujourd'hui la pratique médicale est empirique dans le plus grand
nombre des cas; mais cela ne veut pas dire que la médecine ne sortira
jamais de l'empirisme. Elle en sortira plus difficilement à cause de la
complexité des phénomènes, mais c'est une raison pour redoubler d'efforts
et pour entrer dans la voie scientifique aussitôt qu'on le pourra. En un mot,
l'empirisme n'est point la négation de la science expérimentale, comme
semblent le croire certains médecins, ce n'en est que le premier état. Il faut
ajouter même que l'empirisme ne disparaît jamais complètement d'aucune
science. Les sciences, en effet, ne s'illuminent pas dans toutes leurs parties à
la fois; elles ne se développent que successivement. En physique et en
chimie, il est des parties où l'empirisme existe encore; ce qui le prouve, c'est
que tous les jours on y fait des découvertes par hasard, c'est-à-dire
d'un principe. Il y a là une erreur que je désire faire remarquer.
Toutes les connaissances humaines ont forcément commencé par des
observations fortuites. L'homme ne pouvait en effet avoir la connaissance
des choses qu'après les avoir vues, et la première fois c'est nécessairement
par hasard qu'il a dû les voir. Ce n'est qu'après avoir acquis un certain
nombre de notions, par l'observation, que l'homme a raisonné sur ce qu'il
avait observé d'abord par hasard, puis il a été conduit à se faire des idées sur
les choses, à rapprocher les faits anciens et à en déduire de nouveaux qui
leur étaient analogues; en un mot, il a été amené, après l'observation
empirique, à trouver d'autres faits, non plus par pur hasard, mais par
induction.
Au fond l'empirisme, c'est-à-dire l'observation ou l'expérience fortuite, a
donc été l'origine de toutes les sciences, il en a été forcément la première
période. Mais l'empirisme n'est un état permanent dans aucune science.
Dans les sciences complexes de l'humanité, l'empirisme gouvernera
nécessairement la pratique bien plus longtemps que dans les sciences plus
simples. Aujourd'hui la pratique médicale est empirique dans le plus grand
nombre des cas; mais cela ne veut pas dire que la médecine ne sortira
jamais de l'empirisme. Elle en sortira plus difficilement à cause de la
complexité des phénomènes, mais c'est une raison pour redoubler d'efforts
et pour entrer dans la voie scientifique aussitôt qu'on le pourra. En un mot,
l'empirisme n'est point la négation de la science expérimentale, comme
semblent le croire certains médecins, ce n'en est que le premier état. Il faut
ajouter même que l'empirisme ne disparaît jamais complètement d'aucune
science. Les sciences, en effet, ne s'illuminent pas dans toutes leurs parties à
la fois; elles ne se développent que successivement. En physique et en
chimie, il est des parties où l'empirisme existe encore; ce qui le prouve, c'est
que tous les jours on y fait des découvertes par hasard, c'est-à-dire
Page 259
imprévues par les théories régnantes. Je conclurai donc que dans les
sciences on ne fait des découvertes que parce que toutes ont encore des
parties obscures. En médecine, les découvertes à faire sont plus
nombreuses, car l'empirisme et l'obscurité règnent presque partout. Cela
prouve que cette science si complexe est plus arriérée que d'autres, mais
voilà tout.
Les observations médicales nouvelles se font généralement par hasard; si
un malade porteur d'une affection jusqu'alors inconnue entre dans un hôpital
ou vient consulter un médecin, c'est bien par hasard que le médecin
rencontre ce malade. Mais c'est exactement de la même manière qu'un
botaniste rencontre dans la campagne une plante qu'il ne connaissait pas, et
c'est aussi par hasard qu'un astronome aperçoit dans le ciel une planète dont
il ignorait l'existence. Dans ces circonstances, l'initiative du médecin
consiste à voir et à ne pas laisser échapper le fait que le hasard lui a offert et
son mérite se réduit à l'observer avec exactitude. Je ne puis entrer ici dans
l'examen des caractères que doit avoir une bonne observation médicale. Il
serait également fastidieux de rapporter des exemples d'observations
médicales faites par hasard; elles fourmillent dans les ouvrages de médecine
et tout le monde en connaît. Je me bornerai donc à dire d'une manière
générale que, pour faire une bonne observation médicale, il est non-
seulement nécessaire d'avoir l'esprit d'observation, mais il faut de plus être
physiologiste. On interprétera mieux les significations diverses d'un
phénomène morbide, on lui donnera sa valeur réelle et on ne tombera point
dans l'inconvénient que Sydenham reprochait à certains médecins de mettre
des phénomènes importants d'une maladie sur le même plan que d'autres
phénomènes insignifiants et accidentels, comme un botaniste qui décrirait
les morsures de chenilles au nombre des caractères d'une plante[65]. Il faut
apporter du reste dans l'observation d'un phénomène pathologique, c'est-à-
dire d'une maladie, exactement les mêmes conditions d'esprit et la même
rigueur que dans l'observation d'un phénomène physiologique. Il ne faut
sciences on ne fait des découvertes que parce que toutes ont encore des
parties obscures. En médecine, les découvertes à faire sont plus
nombreuses, car l'empirisme et l'obscurité règnent presque partout. Cela
prouve que cette science si complexe est plus arriérée que d'autres, mais
voilà tout.
Les observations médicales nouvelles se font généralement par hasard; si
un malade porteur d'une affection jusqu'alors inconnue entre dans un hôpital
ou vient consulter un médecin, c'est bien par hasard que le médecin
rencontre ce malade. Mais c'est exactement de la même manière qu'un
botaniste rencontre dans la campagne une plante qu'il ne connaissait pas, et
c'est aussi par hasard qu'un astronome aperçoit dans le ciel une planète dont
il ignorait l'existence. Dans ces circonstances, l'initiative du médecin
consiste à voir et à ne pas laisser échapper le fait que le hasard lui a offert et
son mérite se réduit à l'observer avec exactitude. Je ne puis entrer ici dans
l'examen des caractères que doit avoir une bonne observation médicale. Il
serait également fastidieux de rapporter des exemples d'observations
médicales faites par hasard; elles fourmillent dans les ouvrages de médecine
et tout le monde en connaît. Je me bornerai donc à dire d'une manière
générale que, pour faire une bonne observation médicale, il est non-
seulement nécessaire d'avoir l'esprit d'observation, mais il faut de plus être
physiologiste. On interprétera mieux les significations diverses d'un
phénomène morbide, on lui donnera sa valeur réelle et on ne tombera point
dans l'inconvénient que Sydenham reprochait à certains médecins de mettre
des phénomènes importants d'une maladie sur le même plan que d'autres
phénomènes insignifiants et accidentels, comme un botaniste qui décrirait
les morsures de chenilles au nombre des caractères d'une plante[65]. Il faut
apporter du reste dans l'observation d'un phénomène pathologique, c'est-à-
dire d'une maladie, exactement les mêmes conditions d'esprit et la même
rigueur que dans l'observation d'un phénomène physiologique. Il ne faut
Page 260
jamais aller au delà du fait et être en quelque sorte le photographe de la
nature.
Mais une fois l'observation médicale bien posée, elle devient, comme en
physiologie, le point de départ d'idées ou d'hypothèses que le médecin
expérimentateur est conduit à vérifier par de nouvelles observations faites
sur les malades ou par des expérimentations instituées sur les animaux.
Nous avons dit qu'il arrive souvent qu'en faisant une recherche
physiologique, il surgit un fait nouveau qu'on ne cherchait pas, cela se voit
également en pathologie. Il me suffira de citer, pour le prouver, l'exemple
récent de Zenker qui, en poursuivant la recherche de certaines altérations du
système musculaire dans la fièvre typhoïde, trouva des trichines qu'il ne
cherchait pas[66]. En pathologie comme en physiologie, le mérite de
l'investigateur consiste à poursuivre dans une expérience ce qu'il y cherche,
mais de voir en même temps ce qu'il ne cherchait pas.
L'investigation pathologique peut aussi avoir pour point de départ une
théorie, une hypothèse ou une idée préconçue. Il serait facile de donner des
exemples qui prouveraient qu'en pathologie comme en physiologie, des
idées absurdes peuvent parfois conduire à des découvertes utiles, de même
qu'il ne serait pas difficile de trouver des arguments pour prouver que les
théories même les plus accréditées ne doivent être regardées que comme
des théories provisoires et non comme des vérités absolues auxquelles il
faille faire plier les faits.
L'investigation thérapeutique rentre exactement dans les mêmes règles
que l'investigation physiologique et pathologique. Tout le monde sait que le
hasard a été le premier promoteur de la science thérapeutique, et que c'est
par hasard qu'on a observé les effets de la plupart des médicaments.
Souvent aussi les idées ont guidé le médecin dans ses essais thérapeutiques,
et il faut dire aussi que souvent c'étaient des théories ou des idées les plus
nature.
Mais une fois l'observation médicale bien posée, elle devient, comme en
physiologie, le point de départ d'idées ou d'hypothèses que le médecin
expérimentateur est conduit à vérifier par de nouvelles observations faites
sur les malades ou par des expérimentations instituées sur les animaux.
Nous avons dit qu'il arrive souvent qu'en faisant une recherche
physiologique, il surgit un fait nouveau qu'on ne cherchait pas, cela se voit
également en pathologie. Il me suffira de citer, pour le prouver, l'exemple
récent de Zenker qui, en poursuivant la recherche de certaines altérations du
système musculaire dans la fièvre typhoïde, trouva des trichines qu'il ne
cherchait pas[66]. En pathologie comme en physiologie, le mérite de
l'investigateur consiste à poursuivre dans une expérience ce qu'il y cherche,
mais de voir en même temps ce qu'il ne cherchait pas.
L'investigation pathologique peut aussi avoir pour point de départ une
théorie, une hypothèse ou une idée préconçue. Il serait facile de donner des
exemples qui prouveraient qu'en pathologie comme en physiologie, des
idées absurdes peuvent parfois conduire à des découvertes utiles, de même
qu'il ne serait pas difficile de trouver des arguments pour prouver que les
théories même les plus accréditées ne doivent être regardées que comme
des théories provisoires et non comme des vérités absolues auxquelles il
faille faire plier les faits.
L'investigation thérapeutique rentre exactement dans les mêmes règles
que l'investigation physiologique et pathologique. Tout le monde sait que le
hasard a été le premier promoteur de la science thérapeutique, et que c'est
par hasard qu'on a observé les effets de la plupart des médicaments.
Souvent aussi les idées ont guidé le médecin dans ses essais thérapeutiques,
et il faut dire aussi que souvent c'étaient des théories ou des idées les plus
Page 261
étranges ou les plus absurdes. Il me suffira de citer les théories de Paracelse
qui déduisaient l'action des médicaments d'après des influences
astrologiques, et de rappeler les idées de Porta qui donnait aux plantes des
usages médicamentaux déduits de la ressemblance de ces plantes avec
certains organes malades; ainsi la carotte guérissait la jaunisse; la
pulmonaire, la phthisie, etc.[67]
En résumé, nous ne saurions établir aucune distinction fondée entre les
méthodes d'investigation que l'on doit appliquer en physiologie, en
pathologie et en thérapeutique. C'est toujours la même méthode
d'observation et d'expérimentation immuable dans ses principes, offrant
seulement quelques particularités dans l'application suivant la complexité
relative des phénomènes. Nous ne saurions trouver, en effet, aucune
différence radicale entre la nature des phénomènes physiologiques,
pathologiques et thérapeutiques. Tous ces phénomènes dérivent de lois qui,
étant propres à la matière vivante, sont identiques dans leur essence et ne
varient que par les conditions diverses dans lesquelles les phénomènes se
manifestent. Nous verrons, plus tard, que les lois physiologiques se
retrouvent dans les phénomènes pathologiques d'où il suit que la véritable
base scientifique de la thérapeutique doit être donnée par la connaissance de
l'action physiologique des causes morbides, des médicaments ou des
poisons, ce qui est exactement la même chose.
§ II. — De la critique expérimentale pathologique et thérapeutique.
C'est la critique des faits qui donne aux sciences leur véritable caractère.
Toute critique scientifique doit ramener les faits au rationalisme. Si, au
contraire, la critique est ramenée à un sentiment personnel, la science
disparaît parce qu'elle repose sur un criterium qui ne peut ni se prouver ni se
transmettre ainsi que cela doit avoir lieu pour les vérités scientifiques. J'ai
qui déduisaient l'action des médicaments d'après des influences
astrologiques, et de rappeler les idées de Porta qui donnait aux plantes des
usages médicamentaux déduits de la ressemblance de ces plantes avec
certains organes malades; ainsi la carotte guérissait la jaunisse; la
pulmonaire, la phthisie, etc.[67]
En résumé, nous ne saurions établir aucune distinction fondée entre les
méthodes d'investigation que l'on doit appliquer en physiologie, en
pathologie et en thérapeutique. C'est toujours la même méthode
d'observation et d'expérimentation immuable dans ses principes, offrant
seulement quelques particularités dans l'application suivant la complexité
relative des phénomènes. Nous ne saurions trouver, en effet, aucune
différence radicale entre la nature des phénomènes physiologiques,
pathologiques et thérapeutiques. Tous ces phénomènes dérivent de lois qui,
étant propres à la matière vivante, sont identiques dans leur essence et ne
varient que par les conditions diverses dans lesquelles les phénomènes se
manifestent. Nous verrons, plus tard, que les lois physiologiques se
retrouvent dans les phénomènes pathologiques d'où il suit que la véritable
base scientifique de la thérapeutique doit être donnée par la connaissance de
l'action physiologique des causes morbides, des médicaments ou des
poisons, ce qui est exactement la même chose.
§ II. — De la critique expérimentale pathologique et thérapeutique.
C'est la critique des faits qui donne aux sciences leur véritable caractère.
Toute critique scientifique doit ramener les faits au rationalisme. Si, au
contraire, la critique est ramenée à un sentiment personnel, la science
disparaît parce qu'elle repose sur un criterium qui ne peut ni se prouver ni se
transmettre ainsi que cela doit avoir lieu pour les vérités scientifiques. J'ai
Page 262
souvent entendu des médecins à qui l'on demandait la raison de leur
diagnostic répondre: Je ne sais pas comment je reconnais tel cas, mais cela
se voit; ou bien quand on leur demandait pourquoi ils administraient
certains remèdes, ils répondaient qu'ils ne sauraient le dire exactement, et
que d'ailleurs ils n'étaient pas tenus d'en rendre raison, puisque c'était leur
tact médical et leur intuition qui les dirigeait. Il est facile de comprendre
que les médecins qui raisonnent ainsi nient la science. Mais, en outre, on ne
saurait s'élever avec trop de force contre de semblables idées qui sont
mauvaises non-seulement parce qu'elles étouffent pour la jeunesse tout
germe scientifique, mais parce qu'elles favorisent surtout la paresse,
l'ignorance et le charlatanisme. Je comprends parfaitement qu'un médecin
dise qu'il ne se rend pas toujours compte d'une manière rationnelle de ce
qu'il fait et j'admets qu'il en conclue que la science médicale est encore
plongée dans les ténèbres de l'empirisme; mais qu'il parte de là pour élever
son tact médical ou son intuition à la hauteur d'un criterium qu'il prétend
ensuite imposer sans autre preuve, c'est ce qui est complètement
antiscientifique.
La seule critique scientifique qui existe en pathologie et en thérapeutique
comme en physiologie est la critique expérimentale, et cette critique, qu'on
se l'applique à soi-même ou aux travaux des autres, doit toujours être
fondée sur le déterminisme absolu des faits. La critique expérimentale, ainsi
que nous l'avons vu, doit faire repousser la statistique comme base de la
science pathologique et thérapeutique expérimentales. Il faudra en
pathologie et en thérapeutique répudier les faits indéterminés, c'est-à-dire
ces observations mal faites ou parfois même imaginées que l'on apporte
sans cesse comme des objections perpétuelles. Ce sont, comme en
physiologie, des faits bruts qui ne sauraient entrer dans le raisonnement
scientifique qu'à la condition d'être déterminés et exactement définis dans
leurs conditions d'existence.
diagnostic répondre: Je ne sais pas comment je reconnais tel cas, mais cela
se voit; ou bien quand on leur demandait pourquoi ils administraient
certains remèdes, ils répondaient qu'ils ne sauraient le dire exactement, et
que d'ailleurs ils n'étaient pas tenus d'en rendre raison, puisque c'était leur
tact médical et leur intuition qui les dirigeait. Il est facile de comprendre
que les médecins qui raisonnent ainsi nient la science. Mais, en outre, on ne
saurait s'élever avec trop de force contre de semblables idées qui sont
mauvaises non-seulement parce qu'elles étouffent pour la jeunesse tout
germe scientifique, mais parce qu'elles favorisent surtout la paresse,
l'ignorance et le charlatanisme. Je comprends parfaitement qu'un médecin
dise qu'il ne se rend pas toujours compte d'une manière rationnelle de ce
qu'il fait et j'admets qu'il en conclue que la science médicale est encore
plongée dans les ténèbres de l'empirisme; mais qu'il parte de là pour élever
son tact médical ou son intuition à la hauteur d'un criterium qu'il prétend
ensuite imposer sans autre preuve, c'est ce qui est complètement
antiscientifique.
La seule critique scientifique qui existe en pathologie et en thérapeutique
comme en physiologie est la critique expérimentale, et cette critique, qu'on
se l'applique à soi-même ou aux travaux des autres, doit toujours être
fondée sur le déterminisme absolu des faits. La critique expérimentale, ainsi
que nous l'avons vu, doit faire repousser la statistique comme base de la
science pathologique et thérapeutique expérimentales. Il faudra en
pathologie et en thérapeutique répudier les faits indéterminés, c'est-à-dire
ces observations mal faites ou parfois même imaginées que l'on apporte
sans cesse comme des objections perpétuelles. Ce sont, comme en
physiologie, des faits bruts qui ne sauraient entrer dans le raisonnement
scientifique qu'à la condition d'être déterminés et exactement définis dans
leurs conditions d'existence.
Page 263
Mais le caractère de la critique en pathologie et en thérapeutique, c'est
d'exiger avant tout l'observation ou l'expérience comparative. En effet,
comment un médecin pourra-t-il juger l'influence d'une cause morbifique
s'il n'élimine par une expérience comparative toutes les circonstances
accessoires qui peuvent devenir des causes d'erreurs et lui faire prendre de
simples coïncidences pour des relations de cause à effet. En thérapeutique
surtout la nécessité de l'expérience comparative a toujours frappé les
médecins doués de l'esprit scientifique. On ne peut juger de l'influence d'un
remède sur la marche et la terminaison d'une maladie, si préalablement on
ne connaît la marche et la terminaison naturelles de cette maladie. C'est
pourquoi Pinel disait dans sa clinique: Cette année nous observerons les
maladies sans les traiter, et l'année prochaine nous les traiterons. On doit
scientifiquement adopter l'idée de Pinel sans cependant admettre cette
expérience comparative à longue échéance qu'il proposait. En effet, les
maladies peuvent varier dans leur gravité d'une année à l'autre; les
observations de Sydenham sur l'influence indéterminée ou inconnue de ce
qu'il appelle le génie épidémique sont là pour le prouver. L'expérience
comparative exige donc, pour être valable, d'être faite dans le même temps
et sur des malades aussi comparables que possible. Malgré cela, cette
comparaison est encore hérissée de difficultés immenses que le médecin
doit chercher à diminuer; car l'expérience comparative est la condition sine
qua non de la médecine expérimentale et scientifique, autrement le médecin
marche à l'aventure et devient le jouet de mille illusions. Un médecin qui
essaye un traitement et qui guérit ses malades est porté à croire que la
guérison est due à son traitement. Souvent des médecins se vantent d'avoir
guéri tous leurs malades par un remède qu'ils ont employé. Mais la première
chose qu'il faudrait leur demander, ce serait s'ils ont essayé de ne rien faire,
c'est-à-dire de ne pas traiter d'autres malades; car, autrement, comment
savoir si c'est le remède ou la nature qui a guéri? Gall a écrit un livre assez
peu connu[68] sur cette question de savoir quelle est la part de la nature et
d'exiger avant tout l'observation ou l'expérience comparative. En effet,
comment un médecin pourra-t-il juger l'influence d'une cause morbifique
s'il n'élimine par une expérience comparative toutes les circonstances
accessoires qui peuvent devenir des causes d'erreurs et lui faire prendre de
simples coïncidences pour des relations de cause à effet. En thérapeutique
surtout la nécessité de l'expérience comparative a toujours frappé les
médecins doués de l'esprit scientifique. On ne peut juger de l'influence d'un
remède sur la marche et la terminaison d'une maladie, si préalablement on
ne connaît la marche et la terminaison naturelles de cette maladie. C'est
pourquoi Pinel disait dans sa clinique: Cette année nous observerons les
maladies sans les traiter, et l'année prochaine nous les traiterons. On doit
scientifiquement adopter l'idée de Pinel sans cependant admettre cette
expérience comparative à longue échéance qu'il proposait. En effet, les
maladies peuvent varier dans leur gravité d'une année à l'autre; les
observations de Sydenham sur l'influence indéterminée ou inconnue de ce
qu'il appelle le génie épidémique sont là pour le prouver. L'expérience
comparative exige donc, pour être valable, d'être faite dans le même temps
et sur des malades aussi comparables que possible. Malgré cela, cette
comparaison est encore hérissée de difficultés immenses que le médecin
doit chercher à diminuer; car l'expérience comparative est la condition sine
qua non de la médecine expérimentale et scientifique, autrement le médecin
marche à l'aventure et devient le jouet de mille illusions. Un médecin qui
essaye un traitement et qui guérit ses malades est porté à croire que la
guérison est due à son traitement. Souvent des médecins se vantent d'avoir
guéri tous leurs malades par un remède qu'ils ont employé. Mais la première
chose qu'il faudrait leur demander, ce serait s'ils ont essayé de ne rien faire,
c'est-à-dire de ne pas traiter d'autres malades; car, autrement, comment
savoir si c'est le remède ou la nature qui a guéri? Gall a écrit un livre assez
peu connu[68] sur cette question de savoir quelle est la part de la nature et
Page 264
de la médecine dans la guérison des maladies, et il conclut tout
naturellement que cette part est fort difficile à faire. Tous les jours on peut
se faire les plus grandes illusions sur la valeur d'un traitement si on n'a pas
recours à l'expérience comparative. J'en rappellerai seulement un exemple
récent relatif au traitement de la pneumonie. L'expérience comparative a
montré en effet que le traitement de la pneumonie par la saignée, que l'on
croyait très-efficace, n'est qu'une illusion thérapeutique[69].
De tout cela je conclurai donc que l'observation et l'expérience
comparatives sont la seule base solide de la médecine expérimentale, et que
la physiologie, la pathologie et la thérapeutique doivent être soumises aux
lois de cette critique commune.
naturellement que cette part est fort difficile à faire. Tous les jours on peut
se faire les plus grandes illusions sur la valeur d'un traitement si on n'a pas
recours à l'expérience comparative. J'en rappellerai seulement un exemple
récent relatif au traitement de la pneumonie. L'expérience comparative a
montré en effet que le traitement de la pneumonie par la saignée, que l'on
croyait très-efficace, n'est qu'une illusion thérapeutique[69].
De tout cela je conclurai donc que l'observation et l'expérience
comparatives sont la seule base solide de la médecine expérimentale, et que
la physiologie, la pathologie et la thérapeutique doivent être soumises aux
lois de cette critique commune.
Page 265
CHAPITRE IV. DES OBSTACLES
PHILOSOPHIQUES QUE RENCONTRE LA
MÉDECINE EXPÉRIMENTALE.
D'après tout ce qui a été dit dans cette introduction, les obstacles principaux
que rencontre la médecine expérimentale résident dans la complexité
énorme des phénomènes qu'elle étudie. Je n'ai pas à revenir sur ce point qui
a été développé déjà sous toutes les formes. Mais, outre ces difficultés
toutes matérielles et en quelque sorte objectives, il y a pour la médecine
expérimentale des obstacles qui résident dans des vices de méthodes, dans
des mauvaises habitudes de l'esprit ou dans certaines idées fausses dont
nous allons dire quelques mots.
§I. — De la fausse application de la physiologie à la médecine.
Je n'ai certainement pas la prétention d'avoir le premier proposé
d'appliquer la physiologie à la médecine. Cela a été recommandé depuis
longtemps et des tentatives très-nombreuses ont été faites dans cette
direction. Dans mes travaux et dans mon enseignement au Collège de
France je ne fais donc que poursuivre une idée qui déjà porte ses fruits par
les applications qu'on en fait à la médecine. Aujourd'hui plus que jamais les
jeunes médecins marchent dans cette voie, qui est considérée avec juste
raison comme la voie du progrès. Toutefois j'ai vu bien souvent cette
PHILOSOPHIQUES QUE RENCONTRE LA
MÉDECINE EXPÉRIMENTALE.
D'après tout ce qui a été dit dans cette introduction, les obstacles principaux
que rencontre la médecine expérimentale résident dans la complexité
énorme des phénomènes qu'elle étudie. Je n'ai pas à revenir sur ce point qui
a été développé déjà sous toutes les formes. Mais, outre ces difficultés
toutes matérielles et en quelque sorte objectives, il y a pour la médecine
expérimentale des obstacles qui résident dans des vices de méthodes, dans
des mauvaises habitudes de l'esprit ou dans certaines idées fausses dont
nous allons dire quelques mots.
§I. — De la fausse application de la physiologie à la médecine.
Je n'ai certainement pas la prétention d'avoir le premier proposé
d'appliquer la physiologie à la médecine. Cela a été recommandé depuis
longtemps et des tentatives très-nombreuses ont été faites dans cette
direction. Dans mes travaux et dans mon enseignement au Collège de
France je ne fais donc que poursuivre une idée qui déjà porte ses fruits par
les applications qu'on en fait à la médecine. Aujourd'hui plus que jamais les
jeunes médecins marchent dans cette voie, qui est considérée avec juste
raison comme la voie du progrès. Toutefois j'ai vu bien souvent cette
Page 266
application de la physiologie à la médecine être très-mal comprise, de sorte
que non-seulement elle ne produit pas tous les bons résultats qu'on est en
droit d'en attendre, mais elle devient même nuisible et fournit alors des
arguments aux détracteurs de la médecine expérimentale. Il importe donc
beaucoup de nous expliquer à ce sujet; car il s'agit ici d'une importante
question de méthode, et ce sera une nouvelle occasion de fixer d'une
manière plus précise le véritable point de vue de ce que nous appelons la
Médecine expérimentale.
La médecine expérimentale diffère dans son but de la Médecine
d'observation de la même manière que les sciences d'observation, en
général, diffèrent des sciences expérimentales. Le but d'une science
d'observation est de découvrir les lois des phénomènes naturels afin de les
prévoir; mais elle ne saurait les modifier ni les maîtriser à son gré. Le type
de ces sciences est l'astronomie; nous pouvons prévoir les phénomènes
astronomiques, mais nous ne saurions rien y changer. Le but d'une science
expérimentale est de découvrir les lois des phénomènes naturels, non-
seulement pour les prévoir, mais dans le but de les régler à son gré et de s'en
rendre maître; telles sont la physique et la chimie.
Or, parmi les médecins il en est qui ont pu croire que la médecine devait
rester une science d'observation, c'est-à-dire une médecine capable de
prévoir le cours et l'issue des maladies, mais ne devant pas agir directement
sur la maladie. Il en est d'autres, et je suis du nombre, qui ont pensé que la
médecine pouvait être une science expérimentale, c'est-à-dire une médecine
capable de descendre dans l'intérieur de l'organisme, et de trouver le moyen
de modifier et de régler jusqu'à un certain point les ressorts cachés de la
machine vivante. Les médecins observateurs ont considéré l'organisme
vivant comme un petit monde contenu dans le grand, comme une sorte de
planète vivante et éphémère dont les mouvements étaient régis par des lois
que l'observation simple pouvait nous faire découvrir de manière à prévoir
que non-seulement elle ne produit pas tous les bons résultats qu'on est en
droit d'en attendre, mais elle devient même nuisible et fournit alors des
arguments aux détracteurs de la médecine expérimentale. Il importe donc
beaucoup de nous expliquer à ce sujet; car il s'agit ici d'une importante
question de méthode, et ce sera une nouvelle occasion de fixer d'une
manière plus précise le véritable point de vue de ce que nous appelons la
Médecine expérimentale.
La médecine expérimentale diffère dans son but de la Médecine
d'observation de la même manière que les sciences d'observation, en
général, diffèrent des sciences expérimentales. Le but d'une science
d'observation est de découvrir les lois des phénomènes naturels afin de les
prévoir; mais elle ne saurait les modifier ni les maîtriser à son gré. Le type
de ces sciences est l'astronomie; nous pouvons prévoir les phénomènes
astronomiques, mais nous ne saurions rien y changer. Le but d'une science
expérimentale est de découvrir les lois des phénomènes naturels, non-
seulement pour les prévoir, mais dans le but de les régler à son gré et de s'en
rendre maître; telles sont la physique et la chimie.
Or, parmi les médecins il en est qui ont pu croire que la médecine devait
rester une science d'observation, c'est-à-dire une médecine capable de
prévoir le cours et l'issue des maladies, mais ne devant pas agir directement
sur la maladie. Il en est d'autres, et je suis du nombre, qui ont pensé que la
médecine pouvait être une science expérimentale, c'est-à-dire une médecine
capable de descendre dans l'intérieur de l'organisme, et de trouver le moyen
de modifier et de régler jusqu'à un certain point les ressorts cachés de la
machine vivante. Les médecins observateurs ont considéré l'organisme
vivant comme un petit monde contenu dans le grand, comme une sorte de
planète vivante et éphémère dont les mouvements étaient régis par des lois
que l'observation simple pouvait nous faire découvrir de manière à prévoir
Page 267
la marche et l'évolution des phénomènes vitaux à l'état sain ou malade, mais
sans jamais devoir modifier en rien leur cours naturel. Cette doctrine se
trouve dans toute sa pureté dans Hippocrate. La médecine d'observation
simple, on le comprend, exclut toute intervention médicale active, c'est pour
cela qu'elle est aussi connue sous le nom de médecine expectante, c'est-à-
dire de médecine qui observe et prévoit le cours des maladies, mais sans
avoir pour but d'agir directement sur leur marche[70]. Sous ce rapport il est
très-rare de trouver un médecin purement hippocratiste, et il serait facile de
prouver que beaucoup de médecins, qui préconisent bien haut
l'hippocratisme, ne s'en réfèrent pas du tout à ses préceptes quand ils se
livrent aux écarts des médications empiriques les plus actives et les plus
désordonnées. Ce n'est pas que je condamne ces essais thérapeutiques qui
ne sont, la plupart du temps, que des expérimentations pour voir, seulement
je dis que ce n'est plus là de la médecine hippocratique, mais de
l'empirisme. Le médecin empirique, qui agit plus ou moins aveuglément,
expérimente en définitive sur les phénomènes vitaux et, à ce titre, il se place
dans la période empirique de la médecine expérimentale.
La médecine expérimentale est donc la médecine qui a la prétention de
connaître les lois de l'organisme sain et malade de manière non-seulement à
prévoir les phénomènes, mais aussi de façon à pouvoir les régler et les
modifier dans certaines limites. D'après ce que nous avons dit plus haut, on
s'apercevra facilement que la médecine tend fatalement à devenir
expérimentale, et que tout médecin qui donne des médicaments actifs à ses
malades coopère à l'édification de la médecine expérimentale. Mais, pour
que cette action du médecin expérimentateur sorte de l'empirisme et mérite
le nom de science, il faut qu'elle soit fondée sur la connaissance des lois qui
régissent les actions vitales dans le milieu intérieur de l'organisme, soit à
l'état sain, soit à l'étal pathologique. La base scientifique de la médecine
expérimentale est la physiologie; nous l'avons dit bien souvent, il faut le
proclamer bien haut parce que, hors de là, il n'y a point de science médicale
sans jamais devoir modifier en rien leur cours naturel. Cette doctrine se
trouve dans toute sa pureté dans Hippocrate. La médecine d'observation
simple, on le comprend, exclut toute intervention médicale active, c'est pour
cela qu'elle est aussi connue sous le nom de médecine expectante, c'est-à-
dire de médecine qui observe et prévoit le cours des maladies, mais sans
avoir pour but d'agir directement sur leur marche[70]. Sous ce rapport il est
très-rare de trouver un médecin purement hippocratiste, et il serait facile de
prouver que beaucoup de médecins, qui préconisent bien haut
l'hippocratisme, ne s'en réfèrent pas du tout à ses préceptes quand ils se
livrent aux écarts des médications empiriques les plus actives et les plus
désordonnées. Ce n'est pas que je condamne ces essais thérapeutiques qui
ne sont, la plupart du temps, que des expérimentations pour voir, seulement
je dis que ce n'est plus là de la médecine hippocratique, mais de
l'empirisme. Le médecin empirique, qui agit plus ou moins aveuglément,
expérimente en définitive sur les phénomènes vitaux et, à ce titre, il se place
dans la période empirique de la médecine expérimentale.
La médecine expérimentale est donc la médecine qui a la prétention de
connaître les lois de l'organisme sain et malade de manière non-seulement à
prévoir les phénomènes, mais aussi de façon à pouvoir les régler et les
modifier dans certaines limites. D'après ce que nous avons dit plus haut, on
s'apercevra facilement que la médecine tend fatalement à devenir
expérimentale, et que tout médecin qui donne des médicaments actifs à ses
malades coopère à l'édification de la médecine expérimentale. Mais, pour
que cette action du médecin expérimentateur sorte de l'empirisme et mérite
le nom de science, il faut qu'elle soit fondée sur la connaissance des lois qui
régissent les actions vitales dans le milieu intérieur de l'organisme, soit à
l'état sain, soit à l'étal pathologique. La base scientifique de la médecine
expérimentale est la physiologie; nous l'avons dit bien souvent, il faut le
proclamer bien haut parce que, hors de là, il n'y a point de science médicale
Page 268
possible. Les malades ne sont au fond que des phénomènes physiologiques
dans des conditions nouvelles qu'il s'agit de déterminer; les actions toxiques
et médicamenteuses se ramènent, comme nous le verrons, à de simples
modifications physiologiques dans les propriétés des éléments histologiques
de nos tissus. En un mot, la physiologie doit être constamment appliquée à
la médecine pour comprendre et expliquer le mécanisme des maladies et
l'action des agents médicamenteux ou toxiques. Or, c'est précisément cette
application de la physiologie qu'il s'agit ici de bien définir.
Nous avons vu plus haut en quoi la médecine expérimentale diffère de
l'hippocratisme et de l'empirisme; mais nous n'avons pas dit pour cela que la
médecine expérimentale dût renier la médecine d'observation et l'emploi
empirique des médicaments; loin de là, la médecine expérimentale se sert
de l'observation médicale et de l'empirisme comme point d'appui nécessaire.
En effet, la médecine expérimentale ne repousse jamais systématiquement
aucun fait ni aucune observation populaire, elle doit tout examiner
expérimentalement et elle cherche l'explication scientifique des faits que la
médecine d'observation et l'empirisme ont d'abord constatés. Donc la
médecine expérimentale est ce que je pourrais appeler la seconde période de
la médecine scientifique, la première période étant la médecine
d'observation; et il est tout naturel dès lors que la seconde période s'ajoute à
la première en reposant sur elle. Donc la première condition pour faire de la
médecine expérimentale, c'est d'être d'abord médecin observateur; c'est de
partir de l'observation pure et simple du malade faite aussi complètement
que possible; puis la science expérimentale, arrive ensuite pour analyser
chacun des symptômes en cherchant à les ramener à des explications et à
des lois vitales qui comprendront le rapport de l'état pathologique avec l'état
normal ou physiologique. Mais dans l'état actuel de la science biologique,
nul ne saurait avoir la prétention d'expliquer complètement la pathologie
par la physiologie; il faut y tendre parce que c'est la voie scientifique; mais
il faut se garder de l'illusion de croire que le problème est résolu. Par
dans des conditions nouvelles qu'il s'agit de déterminer; les actions toxiques
et médicamenteuses se ramènent, comme nous le verrons, à de simples
modifications physiologiques dans les propriétés des éléments histologiques
de nos tissus. En un mot, la physiologie doit être constamment appliquée à
la médecine pour comprendre et expliquer le mécanisme des maladies et
l'action des agents médicamenteux ou toxiques. Or, c'est précisément cette
application de la physiologie qu'il s'agit ici de bien définir.
Nous avons vu plus haut en quoi la médecine expérimentale diffère de
l'hippocratisme et de l'empirisme; mais nous n'avons pas dit pour cela que la
médecine expérimentale dût renier la médecine d'observation et l'emploi
empirique des médicaments; loin de là, la médecine expérimentale se sert
de l'observation médicale et de l'empirisme comme point d'appui nécessaire.
En effet, la médecine expérimentale ne repousse jamais systématiquement
aucun fait ni aucune observation populaire, elle doit tout examiner
expérimentalement et elle cherche l'explication scientifique des faits que la
médecine d'observation et l'empirisme ont d'abord constatés. Donc la
médecine expérimentale est ce que je pourrais appeler la seconde période de
la médecine scientifique, la première période étant la médecine
d'observation; et il est tout naturel dès lors que la seconde période s'ajoute à
la première en reposant sur elle. Donc la première condition pour faire de la
médecine expérimentale, c'est d'être d'abord médecin observateur; c'est de
partir de l'observation pure et simple du malade faite aussi complètement
que possible; puis la science expérimentale, arrive ensuite pour analyser
chacun des symptômes en cherchant à les ramener à des explications et à
des lois vitales qui comprendront le rapport de l'état pathologique avec l'état
normal ou physiologique. Mais dans l'état actuel de la science biologique,
nul ne saurait avoir la prétention d'expliquer complètement la pathologie
par la physiologie; il faut y tendre parce que c'est la voie scientifique; mais
il faut se garder de l'illusion de croire que le problème est résolu. Par
Page 269
conséquent, ce qu'il est prudent et raisonnable de faire pour le moment, c'est
d'expliquer dans une maladie tout ce que l'on peut en expliquer par la
physiologie en laissant ce qui est encore inexplicable pour les progrès
ultérieurs de la science biologique. Cette sorte d'analyse successive, qui ne
s'avance dans l'application des phénomènes pathologiques qu'à mesure que
les progrès de la science physiologique le permettent, isole peu à peu, et par
voie d'élimination, l'élément essentiel de la maladie, en saisit plus
exactement les caractères et permet de diriger les efforts de la thérapeutique
avec plus de certitude. En outre, avec cette marche analytique progressive,
on conserve toujours à la maladie son caractère et sa physionomie propres.
Mais si au lieu de cela on profite de quelques rapprochements possibles
entre la pathologie et la physiologie pour vouloir expliquer d'emblée toute
la maladie, alors on perd le malade de vue, on défigure la maladie et par une
fausse application de la physiologie on retarde la médecine expérimentale
au lieu de lui faire faire des progrès.
Malheureusement je devrai faire ce reproche de fausse application de la
physiologie à la pathologie non-seulement à des physiologistes purs, mais je
l'adresserai aussi à des pathologistes ou à des médecins de profession. Dans
diverses publications récentes de médecine dont j'approuve et loue d'ailleurs
les tendances physiologiques, j'ai vu par exemple qu'on commençait par
faire, avant l'exposé des observations médicales, un résumé de tout ce que
la physiologie expérimentale avait appris sur les phénomènes relatifs à la
maladie dont on devait s'occuper. Ensuite on apportait des observations de
malades parfois sans but scientifique, précis d'autres fois pour montrer que
la physiologie et la pathologie concordaient. Mais, outre que la concordance
n'est pas toujours facile à établir, parce que la physiologie expérimentale
offre souvent des points encore à l'étude, je trouve une semblable manière
de procéder essentiellement funeste pour la science médicale, en ce qu'elle
subordonne la pathologie, science plus complexe, à la physiologie, science
plus simple. En effet, c'est l'inverse de ce qui a été dit précédemment qu'il
d'expliquer dans une maladie tout ce que l'on peut en expliquer par la
physiologie en laissant ce qui est encore inexplicable pour les progrès
ultérieurs de la science biologique. Cette sorte d'analyse successive, qui ne
s'avance dans l'application des phénomènes pathologiques qu'à mesure que
les progrès de la science physiologique le permettent, isole peu à peu, et par
voie d'élimination, l'élément essentiel de la maladie, en saisit plus
exactement les caractères et permet de diriger les efforts de la thérapeutique
avec plus de certitude. En outre, avec cette marche analytique progressive,
on conserve toujours à la maladie son caractère et sa physionomie propres.
Mais si au lieu de cela on profite de quelques rapprochements possibles
entre la pathologie et la physiologie pour vouloir expliquer d'emblée toute
la maladie, alors on perd le malade de vue, on défigure la maladie et par une
fausse application de la physiologie on retarde la médecine expérimentale
au lieu de lui faire faire des progrès.
Malheureusement je devrai faire ce reproche de fausse application de la
physiologie à la pathologie non-seulement à des physiologistes purs, mais je
l'adresserai aussi à des pathologistes ou à des médecins de profession. Dans
diverses publications récentes de médecine dont j'approuve et loue d'ailleurs
les tendances physiologiques, j'ai vu par exemple qu'on commençait par
faire, avant l'exposé des observations médicales, un résumé de tout ce que
la physiologie expérimentale avait appris sur les phénomènes relatifs à la
maladie dont on devait s'occuper. Ensuite on apportait des observations de
malades parfois sans but scientifique, précis d'autres fois pour montrer que
la physiologie et la pathologie concordaient. Mais, outre que la concordance
n'est pas toujours facile à établir, parce que la physiologie expérimentale
offre souvent des points encore à l'étude, je trouve une semblable manière
de procéder essentiellement funeste pour la science médicale, en ce qu'elle
subordonne la pathologie, science plus complexe, à la physiologie, science
plus simple. En effet, c'est l'inverse de ce qui a été dit précédemment qu'il
Page 270
faut faire; il faut poser d'abord le problème médical tel qu'il est donné par
l'observation de la maladie, puis analyser expérimentalement les
phénomènes pathologiques en cherchant à en donner l'explication
physiologique. Mais dans cette analyse l'observation médicale ne doit
jamais disparaître ni être perdue de vue; elle reste comme la base constante
ou le terrain commun de toutes les études et de toutes les explications.
Dans mon ouvrage, je ne pourrai présenter les choses dans l'ensemble
que je viens de dire, parce que j'ai dû me borner à donner les résultats de
mon expérience dans la science physiologique, que j'ai le plus étudiée. J'ai
la pensée d'être utile à la médecine scientifique en publiant ce simple essai
sur les principes de la médecine expérimentale. En effet, la médecine est si
vaste, que jamais on ne peut espérer trouver un homme qui puisse en
cultiver avec fruit toutes les parties à la fois. Seulement il faut que chaque
médecin, dans la partie où il s'est cantonné, comprenne bien la connexion
scientifique de toutes les sciences médicales afin de donner à ses recherches
une direction utile pour l'ensemble et d'éviter ainsi l'anarchie scientifique. Si
je ne fais pas ici de la médecine clinique, je dois néanmoins la sous-
entendre et lui assigner la première place dans la médecine expérimentale.
Donc, si je concevais un traité de médecine expérimentale, je procéderais en
faisant de l'observation des maladies la base invariable de toutes les
analyses expérimentales. Je procéderais ensuite symptôme par symptôme
dans mes explications jusqu'à épuisement des lumières qu'on peut obtenir
aujourd'hui de la physiologie expérimentale, et de tout cela il résulterait une
observation médicale réduite et simplifiée.
En disant plus haut qu'il ne faut expliquer dans les maladies, au moyen de
la physiologie expérimentale, que ce qu'on peut expliquer, je ne voudrais
pas qu'on comprît mal ma pensée et qu'on crût que j'avoue qu'il y a dans les
maladies des choses qu'on ne pourra jamais expliquer physiologiquement.
Ma pensée serait complètement opposée; car je crois qu'on expliquera tout
l'observation de la maladie, puis analyser expérimentalement les
phénomènes pathologiques en cherchant à en donner l'explication
physiologique. Mais dans cette analyse l'observation médicale ne doit
jamais disparaître ni être perdue de vue; elle reste comme la base constante
ou le terrain commun de toutes les études et de toutes les explications.
Dans mon ouvrage, je ne pourrai présenter les choses dans l'ensemble
que je viens de dire, parce que j'ai dû me borner à donner les résultats de
mon expérience dans la science physiologique, que j'ai le plus étudiée. J'ai
la pensée d'être utile à la médecine scientifique en publiant ce simple essai
sur les principes de la médecine expérimentale. En effet, la médecine est si
vaste, que jamais on ne peut espérer trouver un homme qui puisse en
cultiver avec fruit toutes les parties à la fois. Seulement il faut que chaque
médecin, dans la partie où il s'est cantonné, comprenne bien la connexion
scientifique de toutes les sciences médicales afin de donner à ses recherches
une direction utile pour l'ensemble et d'éviter ainsi l'anarchie scientifique. Si
je ne fais pas ici de la médecine clinique, je dois néanmoins la sous-
entendre et lui assigner la première place dans la médecine expérimentale.
Donc, si je concevais un traité de médecine expérimentale, je procéderais en
faisant de l'observation des maladies la base invariable de toutes les
analyses expérimentales. Je procéderais ensuite symptôme par symptôme
dans mes explications jusqu'à épuisement des lumières qu'on peut obtenir
aujourd'hui de la physiologie expérimentale, et de tout cela il résulterait une
observation médicale réduite et simplifiée.
En disant plus haut qu'il ne faut expliquer dans les maladies, au moyen de
la physiologie expérimentale, que ce qu'on peut expliquer, je ne voudrais
pas qu'on comprît mal ma pensée et qu'on crût que j'avoue qu'il y a dans les
maladies des choses qu'on ne pourra jamais expliquer physiologiquement.
Ma pensée serait complètement opposée; car je crois qu'on expliquera tout
Page 271
en pathologie mais peu à peu, à mesure que la physiologie expérimentale se
développera. Il y a sans doute aujourd'hui des maladies, comme les
maladies éruptives, par exemple, sur lesquelles nous ne pouvons rien encore
expliquer parce que les phénomènes physiologiques qui leur sont relatifs
nous sont inconnus. L'objection qu'en tirent certains médecins contre
l'utilité de la physiologie, en médecine, ne saurait donc être prise en
considération. C'est là une manière d'argumenter qui tient de la scolastique
et qui prouve que ceux qui l'emploient n'ont pas une idée exacte du
développement d'une science telle que peut être la médecine expérimentale.
En résumé, la physiologie expérimentale, en devenant la base naturelle
de la médecine expérimentale, ne saurait supprimer l'observation du malade
ni en diminuer l'importance. De plus, les connaissances physiologiques sont
indispensables non-seulement pour expliquer la maladie, mais elles sont
aussi nécessaires pour faire une bonne observation clinique. J'ai vu par
exemple des observateurs décrire comme accidentel ou s'étonner de certains
phénomènes calorifiques qui résultaient parfois de la lésion des nerfs; s'ils
avaient été physiologistes, ils auraient su quelle valeur il fallait donner à ces
phénomènes morbides, qui ne sont en réalité que des phénomènes
physiologiques.
§ II. — L'ignorance scientifique et certaines illusions de l'esprit médical
sont un obstacle au développement de la médecine expérimentale.
Nous venons de dire que les connaissances en physiologie sont les bases
scientifiques indispensables au médecin; par conséquent il faut cultiver et
répandre les sciences physiologiques si l'on veut favoriser le développement
de la médecine expérimentale. Cela est d'autant plus nécessaire que c'est le
seul moyen de fonder la médecine scientifique, et nous sommes
malheureusement encore loin du temps où nous verrons l'esprit scientifique
développera. Il y a sans doute aujourd'hui des maladies, comme les
maladies éruptives, par exemple, sur lesquelles nous ne pouvons rien encore
expliquer parce que les phénomènes physiologiques qui leur sont relatifs
nous sont inconnus. L'objection qu'en tirent certains médecins contre
l'utilité de la physiologie, en médecine, ne saurait donc être prise en
considération. C'est là une manière d'argumenter qui tient de la scolastique
et qui prouve que ceux qui l'emploient n'ont pas une idée exacte du
développement d'une science telle que peut être la médecine expérimentale.
En résumé, la physiologie expérimentale, en devenant la base naturelle
de la médecine expérimentale, ne saurait supprimer l'observation du malade
ni en diminuer l'importance. De plus, les connaissances physiologiques sont
indispensables non-seulement pour expliquer la maladie, mais elles sont
aussi nécessaires pour faire une bonne observation clinique. J'ai vu par
exemple des observateurs décrire comme accidentel ou s'étonner de certains
phénomènes calorifiques qui résultaient parfois de la lésion des nerfs; s'ils
avaient été physiologistes, ils auraient su quelle valeur il fallait donner à ces
phénomènes morbides, qui ne sont en réalité que des phénomènes
physiologiques.
§ II. — L'ignorance scientifique et certaines illusions de l'esprit médical
sont un obstacle au développement de la médecine expérimentale.
Nous venons de dire que les connaissances en physiologie sont les bases
scientifiques indispensables au médecin; par conséquent il faut cultiver et
répandre les sciences physiologiques si l'on veut favoriser le développement
de la médecine expérimentale. Cela est d'autant plus nécessaire que c'est le
seul moyen de fonder la médecine scientifique, et nous sommes
malheureusement encore loin du temps où nous verrons l'esprit scientifique
Page 272
régner généralement parmi les médecins. Or, cette absence d'habitude
scientifique de l'esprit est un obstacle considérable parce qu'elle laisse
croire aux forces occultes dans la médecine, repousse le déterminisme dans
les phénomènes de la vie et admet facilement que les phénomènes des êtres
vivants sont régis par des forces vitales mystérieuses qu'on invoque à tout
instant. Quand un phénomène obscur ou inexplicable se présente en
médecine, au lieu de dire: Je ne sais, ainsi que tout savant doit faire, les
médecins ont l'habitude de dire: C'est la vie; sans paraître se douter que c'est
expliquer l'obscur par le plus obscur encore. Il faut donc s'habituer à
comprendre que la science n'est que le déterminisme des conditions des
phénomènes, et chercher toujours à supprimer complètement la vie de
l'explication de tout phénomène physiologique; la vie n'est rien qu'un mot
qui veut dire ignorance, et quand nous qualifions un phénomène de vital,
cela équivaut à dire que c'est un phénomène dont nous ignorons la cause
prochaine ou les conditions. La science doit expliquer toujours le plus
obscur et le plus complexe par le plus simple et le plus clair. Or, la vie, qui
est ce qu'il y a de plus obscur, ne peut jamais servir d'explication à rien.
J'insiste sur ce point parce que j'ai vu des chimistes invoquer parfois eux-
mêmes la vie pour expliquer certains phénomènes physico-chimiques
spéciaux aux êtres vivants. Ainsi le ferment de la levûre de bière est une
matière vivante organisée qui a la propriété de dédoubler le sucre en alcool
et acide carbonique et en quelques autres produits. J'ai quelquefois entendu
dire que cette propriété de dédoubler le sucre était due à la vie propre du
globule de levûre. C'est là une explication vitale qui ne veut rien dire et qui
n'explique en rien la faculté dédoublante de la levûre de bière. Nous
ignorons la nature de cette propriété dédoublante, mais elle doit
nécessairement appartenir à l'ordre physico-chimique et être aussi nettement
déterminée que la propriété de la mousse de platine, par exemple, qui
provoque des dédoublements plus ou moins analogues, mais qu'on ne
saurait attribuer dans ce cas à aucune force vitale. En un mot, toutes les
scientifique de l'esprit est un obstacle considérable parce qu'elle laisse
croire aux forces occultes dans la médecine, repousse le déterminisme dans
les phénomènes de la vie et admet facilement que les phénomènes des êtres
vivants sont régis par des forces vitales mystérieuses qu'on invoque à tout
instant. Quand un phénomène obscur ou inexplicable se présente en
médecine, au lieu de dire: Je ne sais, ainsi que tout savant doit faire, les
médecins ont l'habitude de dire: C'est la vie; sans paraître se douter que c'est
expliquer l'obscur par le plus obscur encore. Il faut donc s'habituer à
comprendre que la science n'est que le déterminisme des conditions des
phénomènes, et chercher toujours à supprimer complètement la vie de
l'explication de tout phénomène physiologique; la vie n'est rien qu'un mot
qui veut dire ignorance, et quand nous qualifions un phénomène de vital,
cela équivaut à dire que c'est un phénomène dont nous ignorons la cause
prochaine ou les conditions. La science doit expliquer toujours le plus
obscur et le plus complexe par le plus simple et le plus clair. Or, la vie, qui
est ce qu'il y a de plus obscur, ne peut jamais servir d'explication à rien.
J'insiste sur ce point parce que j'ai vu des chimistes invoquer parfois eux-
mêmes la vie pour expliquer certains phénomènes physico-chimiques
spéciaux aux êtres vivants. Ainsi le ferment de la levûre de bière est une
matière vivante organisée qui a la propriété de dédoubler le sucre en alcool
et acide carbonique et en quelques autres produits. J'ai quelquefois entendu
dire que cette propriété de dédoubler le sucre était due à la vie propre du
globule de levûre. C'est là une explication vitale qui ne veut rien dire et qui
n'explique en rien la faculté dédoublante de la levûre de bière. Nous
ignorons la nature de cette propriété dédoublante, mais elle doit
nécessairement appartenir à l'ordre physico-chimique et être aussi nettement
déterminée que la propriété de la mousse de platine, par exemple, qui
provoque des dédoublements plus ou moins analogues, mais qu'on ne
saurait attribuer dans ce cas à aucune force vitale. En un mot, toutes les
Page 273
propriétés de la matière vivante sont, au fond, ou des propriétés connues et
déterminées, et alors nous les appelons propriétés physico-chimiques, ou
des propriétés inconnues et indéterminées, et alors nous les nommons
propriétés vitales. Sans doute il y a pour les êtres vivants une force spéciale
qui ne se rencontre pas ailleurs, et qui préside à leur organisation, mais
l'existence de cette force ne saurait rien changer aux notions que nous nous
faisons des propriétés de la matière organisée, matière qui, une fois créée,
est douée de propriétés physico-chimiques fixes et déterminées. La force
vitale est donc une force organisatrice et nutritive, mais elle ne détermine en
aucune façon la manifestation des propriétés de la matière vivante. En un
mot, le physiologiste et le médecin doivent chercher à ramener les
propriétés vitales à des propriétés physico-chimiques et non les propriétés
physico-chimiques à des propriétés vitales.
Cette habitude des explications vitales rend crédule et favorise
l'introduction dans la science de faits erronés ou absurdes. Ainsi tout
récemment j'ai été consulté par un médecin-praticien très- honorable et très-
considéré d'ailleurs, qui me demandait mon avis sur un cas très-merveilleux
dont il était très-sûr, disait-il, parce qu'il avait pris toutes les précautions
nécessaires pour bien l'observer; il s'agissait d'une femme qui vivait en
bonne santé, sauf quelques accidents nerveux, et qui n'avait rien mangé ni
bu depuis plusieurs années. Il est évident que ce médecin, persuadé que la
force vitale était capable de tout, ne cherchait pas d'autre explication et
croyait que son cas pouvait être vrai. La plus petite idée scientifique et les
plus simples notions de physiologie auraient cependant pu le détromper en
lui montrant que ce qu'il avançait équivalait à peu près à dire qu'une bougie
peut briller et rester allumée pendant plusieurs années sans s'user.
La croyance que les phénomènes des êtres vivants sont dominés par une
force vitale indéterminée donne souvent aussi une base fausse à
l'expérimentation, et substitue un mot vague à la place d'une analyse
déterminées, et alors nous les appelons propriétés physico-chimiques, ou
des propriétés inconnues et indéterminées, et alors nous les nommons
propriétés vitales. Sans doute il y a pour les êtres vivants une force spéciale
qui ne se rencontre pas ailleurs, et qui préside à leur organisation, mais
l'existence de cette force ne saurait rien changer aux notions que nous nous
faisons des propriétés de la matière organisée, matière qui, une fois créée,
est douée de propriétés physico-chimiques fixes et déterminées. La force
vitale est donc une force organisatrice et nutritive, mais elle ne détermine en
aucune façon la manifestation des propriétés de la matière vivante. En un
mot, le physiologiste et le médecin doivent chercher à ramener les
propriétés vitales à des propriétés physico-chimiques et non les propriétés
physico-chimiques à des propriétés vitales.
Cette habitude des explications vitales rend crédule et favorise
l'introduction dans la science de faits erronés ou absurdes. Ainsi tout
récemment j'ai été consulté par un médecin-praticien très- honorable et très-
considéré d'ailleurs, qui me demandait mon avis sur un cas très-merveilleux
dont il était très-sûr, disait-il, parce qu'il avait pris toutes les précautions
nécessaires pour bien l'observer; il s'agissait d'une femme qui vivait en
bonne santé, sauf quelques accidents nerveux, et qui n'avait rien mangé ni
bu depuis plusieurs années. Il est évident que ce médecin, persuadé que la
force vitale était capable de tout, ne cherchait pas d'autre explication et
croyait que son cas pouvait être vrai. La plus petite idée scientifique et les
plus simples notions de physiologie auraient cependant pu le détromper en
lui montrant que ce qu'il avançait équivalait à peu près à dire qu'une bougie
peut briller et rester allumée pendant plusieurs années sans s'user.
La croyance que les phénomènes des êtres vivants sont dominés par une
force vitale indéterminée donne souvent aussi une base fausse à
l'expérimentation, et substitue un mot vague à la place d'une analyse
Page 274
expérimentale précise. J'ai vu souvent des médecins soumettre à
l'investigation expérimentale certaines questions dans lesquelles ils
prenaient pour point de départ la vitalité de certains organes, l'idiosyncrasie
de certains individus ou l'antagonisme de certains médicaments. Or, la
vitalité, l'idiosyncrasie et l'antagonisme ne sont que des mots vagues qu'il
s'agirait d'abord de caractériser et de ramener à une signification définie.
C'est donc un principe absolu en méthode expérimentale de prendre
toujours pour point de départ d'une expérimentation ou d'un raisonnement
un fait précis ou une bonne observation, et non un mot vague. C'est pour ne
pas se conformer à ce précepte analytique que, le plus souvent, les
discussions des médecins et des naturalistes n'aboutissent pas. En un mot, il
est de rigueur dans l'expérimentation sur les êtres vivants comme dans les
corps bruts, de bien s'assurer avant de commencer l'analyse expérimentale
d'un phénomène, que ce phénomène existe, et de ne jamais se laisser
illusionner par les mots qui nous font perdre de vue la réalité des faits.
Le doute est, ainsi que nous l'avons développé ailleurs, la base de
l'expérimentation; toutefois il ne faut pas confondre le doute philosophique
avec la négation systématique qui met en doute même les principes de la
science. Il ne faut douter que des théories, et encore il ne faut en douter que
jusqu'au déterminisme expérimental. Il y a des médecins qui croient que
l'esprit scientifique n'impose pas de limite au doute. À côté de ces médecins
qui nient la science médicale en admettant qu'on ne peut rien savoir de
positif, il en est d'autres qui la nient par un procédé contraire, en admettant
qu'on apprend la médecine sans savoir comment et qu'on la possède par
sorte de science infuse qu'ils appellent le tact médical. Sans doute je ne
conteste pas qu'il puisse exister en médecine comme dans les autres
sciences pratiques, ce qu'on appelle le tact ou le coup d'oeil. Tout le monde
sait, en effet, que l'habitude peut donner une sorte de connaissance
empirique des choses capables de guider le praticien, quoiqu'il ne s'en rende
pas toujours exactement compte au premier abord. Mais ce que je blâme,
l'investigation expérimentale certaines questions dans lesquelles ils
prenaient pour point de départ la vitalité de certains organes, l'idiosyncrasie
de certains individus ou l'antagonisme de certains médicaments. Or, la
vitalité, l'idiosyncrasie et l'antagonisme ne sont que des mots vagues qu'il
s'agirait d'abord de caractériser et de ramener à une signification définie.
C'est donc un principe absolu en méthode expérimentale de prendre
toujours pour point de départ d'une expérimentation ou d'un raisonnement
un fait précis ou une bonne observation, et non un mot vague. C'est pour ne
pas se conformer à ce précepte analytique que, le plus souvent, les
discussions des médecins et des naturalistes n'aboutissent pas. En un mot, il
est de rigueur dans l'expérimentation sur les êtres vivants comme dans les
corps bruts, de bien s'assurer avant de commencer l'analyse expérimentale
d'un phénomène, que ce phénomène existe, et de ne jamais se laisser
illusionner par les mots qui nous font perdre de vue la réalité des faits.
Le doute est, ainsi que nous l'avons développé ailleurs, la base de
l'expérimentation; toutefois il ne faut pas confondre le doute philosophique
avec la négation systématique qui met en doute même les principes de la
science. Il ne faut douter que des théories, et encore il ne faut en douter que
jusqu'au déterminisme expérimental. Il y a des médecins qui croient que
l'esprit scientifique n'impose pas de limite au doute. À côté de ces médecins
qui nient la science médicale en admettant qu'on ne peut rien savoir de
positif, il en est d'autres qui la nient par un procédé contraire, en admettant
qu'on apprend la médecine sans savoir comment et qu'on la possède par
sorte de science infuse qu'ils appellent le tact médical. Sans doute je ne
conteste pas qu'il puisse exister en médecine comme dans les autres
sciences pratiques, ce qu'on appelle le tact ou le coup d'oeil. Tout le monde
sait, en effet, que l'habitude peut donner une sorte de connaissance
empirique des choses capables de guider le praticien, quoiqu'il ne s'en rende
pas toujours exactement compte au premier abord. Mais ce que je blâme,
Page 275
c'est de rester volontairement dans cet état d'empirisme et de ne pas
chercher à en sortir. Par l'observation attentive et par l'étude on peut
toujours arriver à se rendre compte de ce que l'on fait et parvenir par suite à
transmettre aux autres ce que l'on sait. Je ne nie pas d'ailleurs que la
pratique médicale n'ait de grandes exigences; mais ici je parle science pure
et je combats le tact médical comme une donnée antiscientifique qui, par
ses excès faciles, nuit considérablement à la science.
Une autre opinion fausse assez accréditée et même professée par de
grands médecins praticiens, est celle qui consiste à dire que la médecine
n'est pas destinée à devenir une science, mais seulement un art, et que par
conséquent le médecin ne doit pas être un savant, mais un artiste. Je trouve
cette idée erronée et encore essentiellement nuisible au développement de la
médecine expérimentale. D'abord qu'est-ce qu'un artiste? C'est un homme
qui réalise dans une oeuvre d'art une idée ou un sentiment qui lui est
personnel. Il y a donc deux choses: l'artiste et son oeuvre; l'oeuvre juge
nécessairement l'artiste. Mais que sera le médecin artiste? Si c'est un
médecin qui traite une maladie d'après une idée ou un sentiment qui lui sont
personnels, où sera alors l'oeuvre d'art, qui jugera cet artiste médecin? Sera-
ce la guérison de la maladie? Outre que ce serait là une oeuvre d'art d'un
genre singulier, cette oeuvre lui sera toujours fortement disputée par la
nature. Quand un grand peintre ou un grand sculpteur font un beau tableau
ou une magnifique statue, personne n'imagine que la statue ait pu pousser
de la terre ou que le tableau ait pu se faire tout seul, tandis qu'on peut
parfaitement soutenir que la maladie a guéri toute seule et prouver souvent
qu'elle aurait mieux guéri sans l'intervention de l'artiste. Que deviendra
donc alors le criterium ou l'oeuvre de l'art médicale! Le criterium
disparaîtra évidemment, car on ne saurait juger le mérite d'un médecin par
le nombre des malades qu'il dit avoir guéris; il devra avant tout prouver
scientifiquement que c'est lui qui les a guéris et non la nature. Je n'insisterai
pas plus longtemps sur cette prétention artistique des médecins qui n'est pas
chercher à en sortir. Par l'observation attentive et par l'étude on peut
toujours arriver à se rendre compte de ce que l'on fait et parvenir par suite à
transmettre aux autres ce que l'on sait. Je ne nie pas d'ailleurs que la
pratique médicale n'ait de grandes exigences; mais ici je parle science pure
et je combats le tact médical comme une donnée antiscientifique qui, par
ses excès faciles, nuit considérablement à la science.
Une autre opinion fausse assez accréditée et même professée par de
grands médecins praticiens, est celle qui consiste à dire que la médecine
n'est pas destinée à devenir une science, mais seulement un art, et que par
conséquent le médecin ne doit pas être un savant, mais un artiste. Je trouve
cette idée erronée et encore essentiellement nuisible au développement de la
médecine expérimentale. D'abord qu'est-ce qu'un artiste? C'est un homme
qui réalise dans une oeuvre d'art une idée ou un sentiment qui lui est
personnel. Il y a donc deux choses: l'artiste et son oeuvre; l'oeuvre juge
nécessairement l'artiste. Mais que sera le médecin artiste? Si c'est un
médecin qui traite une maladie d'après une idée ou un sentiment qui lui sont
personnels, où sera alors l'oeuvre d'art, qui jugera cet artiste médecin? Sera-
ce la guérison de la maladie? Outre que ce serait là une oeuvre d'art d'un
genre singulier, cette oeuvre lui sera toujours fortement disputée par la
nature. Quand un grand peintre ou un grand sculpteur font un beau tableau
ou une magnifique statue, personne n'imagine que la statue ait pu pousser
de la terre ou que le tableau ait pu se faire tout seul, tandis qu'on peut
parfaitement soutenir que la maladie a guéri toute seule et prouver souvent
qu'elle aurait mieux guéri sans l'intervention de l'artiste. Que deviendra
donc alors le criterium ou l'oeuvre de l'art médicale! Le criterium
disparaîtra évidemment, car on ne saurait juger le mérite d'un médecin par
le nombre des malades qu'il dit avoir guéris; il devra avant tout prouver
scientifiquement que c'est lui qui les a guéris et non la nature. Je n'insisterai
pas plus longtemps sur cette prétention artistique des médecins qui n'est pas
Page 276
soutenable. Le médecin ne peut être raisonnablement qu'un savant ou, en
attendant, un empirique. L'empirisme, qui au fond veut dire expérience (
expérience), n'est que l'expérience inconsciente ou non raisonnée, acquise
par l'observation journalière des faits d'où naît la méthode expérimentale
elle-même (voy. p. 23). Mais, ainsi que nous le verrons encore dans le
paragraphe suivant, l'empirisme, pris dans son vrai sens, n'est que le
premier pas de la médecine expérimentale. Le médecin empirique doit
tendre à la science, car si, dans la pratique, il se détermine souvent d'après
le sentiment d'une expérience inconsciente, il doit toujours au moins, se
diriger d'après une induction fondée sur une instruction médicale aussi
solide que possible. En un mot, il n'y a pas d'artiste médecin parce qu'il ne
peut y avoir d'oeuvre d'art médical; ceux qui se qualifient ainsi nuisent à
l'avancement de la science médicale parce qu'ils augmentent la personnalité
du médecin en diminuant l'importance de la science; ils empêchent par là
qu'on ne cherche dans l'étude expérimentale des phénomènes un appui et un
criterium que l'on croit posséder en soi, par suite d'une inspiration ou par un
simple sentiment. Mais, ainsi que je viens de le dire, cette prétendue
inspiration thérapeutique du médecin n'a souvent d'autres preuves qu'un fait
de hasard qui peut favoriser l'ignorant et le charlatan, aussi bien que
l'homme instruit. Cela n'a donc aucun rapport avec l'inspiration de l'artiste
qui doit se réaliser finalement dans une oeuvre que chacun peut juger et
dont l'exécution exige toujours des études profondes et précises
accompagnées souvent d'un travail opiniâtre. Je considère donc que
l'inspiration des médecins qui ne s'appuient pas sur la science expérimentale
n'est que de la fantaisie, et c'est au nom de la science et de l'humanité qu'il
faut la blâmer et la proscrire.
En résumé, la médecine expérimentale, qui est synonyme de médecine
scientifique, ne pourra se constituer qu'en introduisant de plus en plus
l'esprit scientifique parmi les médecins. La seule chose à faire pour
atteindre ce but est, selon moi, de donner à la jeunesse une solide
attendant, un empirique. L'empirisme, qui au fond veut dire expérience (
expérience), n'est que l'expérience inconsciente ou non raisonnée, acquise
par l'observation journalière des faits d'où naît la méthode expérimentale
elle-même (voy. p. 23). Mais, ainsi que nous le verrons encore dans le
paragraphe suivant, l'empirisme, pris dans son vrai sens, n'est que le
premier pas de la médecine expérimentale. Le médecin empirique doit
tendre à la science, car si, dans la pratique, il se détermine souvent d'après
le sentiment d'une expérience inconsciente, il doit toujours au moins, se
diriger d'après une induction fondée sur une instruction médicale aussi
solide que possible. En un mot, il n'y a pas d'artiste médecin parce qu'il ne
peut y avoir d'oeuvre d'art médical; ceux qui se qualifient ainsi nuisent à
l'avancement de la science médicale parce qu'ils augmentent la personnalité
du médecin en diminuant l'importance de la science; ils empêchent par là
qu'on ne cherche dans l'étude expérimentale des phénomènes un appui et un
criterium que l'on croit posséder en soi, par suite d'une inspiration ou par un
simple sentiment. Mais, ainsi que je viens de le dire, cette prétendue
inspiration thérapeutique du médecin n'a souvent d'autres preuves qu'un fait
de hasard qui peut favoriser l'ignorant et le charlatan, aussi bien que
l'homme instruit. Cela n'a donc aucun rapport avec l'inspiration de l'artiste
qui doit se réaliser finalement dans une oeuvre que chacun peut juger et
dont l'exécution exige toujours des études profondes et précises
accompagnées souvent d'un travail opiniâtre. Je considère donc que
l'inspiration des médecins qui ne s'appuient pas sur la science expérimentale
n'est que de la fantaisie, et c'est au nom de la science et de l'humanité qu'il
faut la blâmer et la proscrire.
En résumé, la médecine expérimentale, qui est synonyme de médecine
scientifique, ne pourra se constituer qu'en introduisant de plus en plus
l'esprit scientifique parmi les médecins. La seule chose à faire pour
atteindre ce but est, selon moi, de donner à la jeunesse une solide
Page 277
instruction physiologique expérimentale. Ce n'est pas que je veuille dire que
la physiologie constitue toute la médecine, je me suis expliqué ailleurs à ce
sujet, mais je veux dire que la physiologie expérimentale est la partie la plus
scientifique de la médecine, et que les jeunes médecins prendront, par cette
étude, des habitudes scientifiques qu'ils porteront ensuite dans
l'investigation pathologique et thérapeutique. Le désir que j'exprime ici
répondrait à peu près à la pensée de Laplace, à qui on demandait pourquoi il
avait proposé de mettre des médecins à l'Académie des sciences puisque la
médecine n'est pas une science: «C'est, répondit-il, afin qu'ils se trouvent
avec des savants.»
§ III. — La médecine empirique et la médecine expérimentale ne sont
point incompatibles; elles doivent être au contraire inséparables l'une de
l'autre.
Il y a bien longtemps que l'on dit et que l'on répète que les médecins
physiologistes les plus savants sont les plus mauvais médecins et qu'ils sont
les plus embarrassés quand il faut agir au lit du malade. Cela voudrait-il
dire que la science physiologique nuit à la pratique médicale, et dans ce cas,
je me serais placé à un point de vue complètement faux. Il importe donc
d'examiner avec soin cette opinion qui est le thème favori de beaucoup de
médecins praticiens et que je considère pour mon compte comme
entièrement erronée et comme étant toujours éminemment nuisible au
développement de la médecine expérimentale.
D'abord considérons que la pratique médicale est une chose extrêmement
complexe dans laquelle interviennent une foule de questions d'ordre social
et extra-scientifiques. Dans la médecine pratique vétérinaire elle-même, il
arrive souvent que la thérapeutique se trouve dominée par des questions
d'intérêt ou d'agriculture. Je me souviens d'avoir fait partie d'une
la physiologie constitue toute la médecine, je me suis expliqué ailleurs à ce
sujet, mais je veux dire que la physiologie expérimentale est la partie la plus
scientifique de la médecine, et que les jeunes médecins prendront, par cette
étude, des habitudes scientifiques qu'ils porteront ensuite dans
l'investigation pathologique et thérapeutique. Le désir que j'exprime ici
répondrait à peu près à la pensée de Laplace, à qui on demandait pourquoi il
avait proposé de mettre des médecins à l'Académie des sciences puisque la
médecine n'est pas une science: «C'est, répondit-il, afin qu'ils se trouvent
avec des savants.»
§ III. — La médecine empirique et la médecine expérimentale ne sont
point incompatibles; elles doivent être au contraire inséparables l'une de
l'autre.
Il y a bien longtemps que l'on dit et que l'on répète que les médecins
physiologistes les plus savants sont les plus mauvais médecins et qu'ils sont
les plus embarrassés quand il faut agir au lit du malade. Cela voudrait-il
dire que la science physiologique nuit à la pratique médicale, et dans ce cas,
je me serais placé à un point de vue complètement faux. Il importe donc
d'examiner avec soin cette opinion qui est le thème favori de beaucoup de
médecins praticiens et que je considère pour mon compte comme
entièrement erronée et comme étant toujours éminemment nuisible au
développement de la médecine expérimentale.
D'abord considérons que la pratique médicale est une chose extrêmement
complexe dans laquelle interviennent une foule de questions d'ordre social
et extra-scientifiques. Dans la médecine pratique vétérinaire elle-même, il
arrive souvent que la thérapeutique se trouve dominée par des questions
d'intérêt ou d'agriculture. Je me souviens d'avoir fait partie d'une
Page 278
commission dans laquelle il s'agissait d'examiner ce qu'il y avait à faire pour
prévenir les ravages de certaines épizooties de bêtes à cornes. Chacun se
livrait à des considérations physiologiques et pathologiques dans le but
d'établir un traitement convenable pour obtenir la guérison des animaux
malades, lorsqu'un vétérinaire praticien prit parole pour dire que la question
n'était pas là, et il prouva clairement qu'un traitement qui guérirait serait la
ruine de l'agriculteur, et que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était d'abattre
les animaux malades en en tirant le meilleur parti possible. Dans la
médecine humaine, il n'intervient jamais de considérations de ce genre,
parce que la conservation de la vie de l'homme doit être le seul but de la
médecine. Mais cependant le médecin se trouve souvent obligé de tenir
compte, dans son traitement, ce qu'on appelle de l'influence du moral sur le
physique, et par conséquent d'une foule de considérations de famille ou de
position sociale qui n'ont rien à faire avec la science. C'est ce qui fait qu'un
médecin praticien accompli doit non-seulement être un homme très-instruit
dans sa science, mais il doit encore être un homme honnête, doué de
beaucoup d'esprit, de tact et de bon sens. L'influence du médecin praticien
trouve à s'exercer dans tous les rangs de la société. Le médecin est, dans
une foule de cas, le dépositaire des intérêts de l'État, dans les grandes
opérations d'administration publique; il est en même temps le confident des
familles et tient souvent entre ses mains leur honneur et leurs intérêts les
plus chers. Les praticiens habiles peuvent donc acquérir une grande et
légitime puissance parmi les hommes, parce que, en dehors de la science, ils
ont une action morale dans la société. Aussi, à l'exemple d'Hippocrate, tous
ceux qui ont eu à coeur la dignité de la médecine, ont toujours beaucoup
insisté sur les qualités morales du médecin.
Je n'ai pas l'intention de parler ici de l'influence sociale et morale des
médecins ni de pénétrer dans ce qu'on pourrait appeler les mystères de la
médecine pratique, je traite simplement le côté scientifique et je le sépare
afin de mieux juger de son influence. Il est bien certain que je ne veux pas
prévenir les ravages de certaines épizooties de bêtes à cornes. Chacun se
livrait à des considérations physiologiques et pathologiques dans le but
d'établir un traitement convenable pour obtenir la guérison des animaux
malades, lorsqu'un vétérinaire praticien prit parole pour dire que la question
n'était pas là, et il prouva clairement qu'un traitement qui guérirait serait la
ruine de l'agriculteur, et que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était d'abattre
les animaux malades en en tirant le meilleur parti possible. Dans la
médecine humaine, il n'intervient jamais de considérations de ce genre,
parce que la conservation de la vie de l'homme doit être le seul but de la
médecine. Mais cependant le médecin se trouve souvent obligé de tenir
compte, dans son traitement, ce qu'on appelle de l'influence du moral sur le
physique, et par conséquent d'une foule de considérations de famille ou de
position sociale qui n'ont rien à faire avec la science. C'est ce qui fait qu'un
médecin praticien accompli doit non-seulement être un homme très-instruit
dans sa science, mais il doit encore être un homme honnête, doué de
beaucoup d'esprit, de tact et de bon sens. L'influence du médecin praticien
trouve à s'exercer dans tous les rangs de la société. Le médecin est, dans
une foule de cas, le dépositaire des intérêts de l'État, dans les grandes
opérations d'administration publique; il est en même temps le confident des
familles et tient souvent entre ses mains leur honneur et leurs intérêts les
plus chers. Les praticiens habiles peuvent donc acquérir une grande et
légitime puissance parmi les hommes, parce que, en dehors de la science, ils
ont une action morale dans la société. Aussi, à l'exemple d'Hippocrate, tous
ceux qui ont eu à coeur la dignité de la médecine, ont toujours beaucoup
insisté sur les qualités morales du médecin.
Je n'ai pas l'intention de parler ici de l'influence sociale et morale des
médecins ni de pénétrer dans ce qu'on pourrait appeler les mystères de la
médecine pratique, je traite simplement le côté scientifique et je le sépare
afin de mieux juger de son influence. Il est bien certain que je ne veux pas
Page 279
examiner ici la question de savoir si un médecin instruit traitera mieux ou
plus mal son malade qu'un médecin ignorant. Si je posais la question ainsi,
elle serait absurde; je suppose naturellement deux médecins également
instruits, dans les moyens de traitement employés en thérapeutique, et je
veux seulement examiner si, comme on l'a dit, le médecin savant, c'est-à-
dire celui qui sera doué de l'esprit expérimental, traitera moins bien son
malade que le médecin empirique qui se contentera de la constatation des
faits en se fondant uniquement, sur la tradition médicale, ou que le médecin
systématique, qui se conduira d'après les principes d'une doctrine
quelconque.
Il y a toujours eu dans la médecine deux tendances différentes qui
résultent de la nature même des choses. La première tendance de la
médecine qui dérive des bons sentiments de l'homme, est de porter secours
à son semblable quand il souffre, et de le soulager par des remèdes ou par
un moyen moral ou religieux. La médecine a donc dû, dès son origine, se
mêler à la religion, en même temps qu'elle s'est trouvée en possession d'une
foule d'agents plus ou moins énergiques; ces remèdes trouvés par hasard ou
par nécessité se sont transmis ensuite par tradition simple ou avec des
pratiques religieuses. Mais après ce premier élan de la médecine qui partait
du coeur pour ainsi dire, la réflexion a dû venir, et en voyant des malades
qui guérissaient seuls, sans médicaments, on fut porté à se demander, non-
seulement si les remèdes qu'on donnait étaient utiles, mais s'ils n'étaient pas
nuisibles. Cette première réflexion ou ce premier raisonnement médical,
résultat de l'étude des malades, fit reconnaître dans l'organisme vivant une
force médicatrice spontanée, et l'observation apprit qu'il fallait la respecter
et chercher seulement à la diriger et à l'aider dans ses tendances heureuses.
Ce doute porté sur l'action curative des moyens empiriques, et cet appel aux
lois de l'organisme vivant pour opérer la guérison des maladies, furent le
premier pas de la médecine scientifique, accompli par Hippocrate. Mais
cette médecine, fondée sur l'observation, comme science, et sur
plus mal son malade qu'un médecin ignorant. Si je posais la question ainsi,
elle serait absurde; je suppose naturellement deux médecins également
instruits, dans les moyens de traitement employés en thérapeutique, et je
veux seulement examiner si, comme on l'a dit, le médecin savant, c'est-à-
dire celui qui sera doué de l'esprit expérimental, traitera moins bien son
malade que le médecin empirique qui se contentera de la constatation des
faits en se fondant uniquement, sur la tradition médicale, ou que le médecin
systématique, qui se conduira d'après les principes d'une doctrine
quelconque.
Il y a toujours eu dans la médecine deux tendances différentes qui
résultent de la nature même des choses. La première tendance de la
médecine qui dérive des bons sentiments de l'homme, est de porter secours
à son semblable quand il souffre, et de le soulager par des remèdes ou par
un moyen moral ou religieux. La médecine a donc dû, dès son origine, se
mêler à la religion, en même temps qu'elle s'est trouvée en possession d'une
foule d'agents plus ou moins énergiques; ces remèdes trouvés par hasard ou
par nécessité se sont transmis ensuite par tradition simple ou avec des
pratiques religieuses. Mais après ce premier élan de la médecine qui partait
du coeur pour ainsi dire, la réflexion a dû venir, et en voyant des malades
qui guérissaient seuls, sans médicaments, on fut porté à se demander, non-
seulement si les remèdes qu'on donnait étaient utiles, mais s'ils n'étaient pas
nuisibles. Cette première réflexion ou ce premier raisonnement médical,
résultat de l'étude des malades, fit reconnaître dans l'organisme vivant une
force médicatrice spontanée, et l'observation apprit qu'il fallait la respecter
et chercher seulement à la diriger et à l'aider dans ses tendances heureuses.
Ce doute porté sur l'action curative des moyens empiriques, et cet appel aux
lois de l'organisme vivant pour opérer la guérison des maladies, furent le
premier pas de la médecine scientifique, accompli par Hippocrate. Mais
cette médecine, fondée sur l'observation, comme science, et sur
Page 280
l'expectation, comme traitement, laissa encore subsister d'autres doutes.
Tout en reconnaissant qu'il pouvait être funeste pour le malade de troubler
par des médications empiriques les tendances de la nature quand elles sont
heureuses, on dut se demander si d'un autre côté il ne pouvait pas être
possible et utile pour le malade de les troubler et de les modifier quand elles
sont mauvaises. Il ne s'agissait donc plus d'être simplement un médecin qui
dirige et aide la nature dans ses tendances heureuses: Quò vergit natura, eò
ducendum, mais d'être aussi un médecin qui combat et domine la nature
dans ses tendances mauvaises, medicus naturæ superator. Les remèdes
héroïques, les panacées universelles, les spécifiques de Paracelse et autres
ne sont que l'expression empirique de cette réaction contre la médecine
hippocratique, c'est-à-dire contre l'expectation.
La médecine expérimentale, par sa nature même de science
expérimentale, n'a pas de système et ne repousse rien en fait de traitement
ou de guérison de maladies; elle croit et admet tout, pourvu que cela soit
fondé sur l'observation et prouvé par l'expérience. Il importe de rappeler ici,
quoique nous l'ayons déjà bien souvent répété, que ce que nous appelons
médecine expérimentale n'est point une théorie médicale nouvelle. C'est la
médecine de tout le monde et de tous les temps, dans ce qu'elle a de
solidement acquis et de bien observé. La médecine scientifique
expérimentale va aussi loin que possible dans l'étude des phénomènes de la
vie; elle ne saurait se borner à l'observation des maladies, ni se contenter de
l'expectation, ni s'arrêter à l'administration empirique des remèdes; mais il
lui faut de plus étudier expérimentalement le mécanisme des maladies et
l'action des remèdes pour s'en rendre compte scientifiquement. Il faut
surtout introduire dans la médecine l'esprit analytique de la méthode
expérimentale des sciences modernes; mais cela n'empêche pas que le
médecin expérimentateur ne doive être avant tout un bon observateur, il doit
être profondément instruit dans la clinique, connaître exactement les
maladies avec toutes leurs formes normales, anormales ou insidieuses, être
Tout en reconnaissant qu'il pouvait être funeste pour le malade de troubler
par des médications empiriques les tendances de la nature quand elles sont
heureuses, on dut se demander si d'un autre côté il ne pouvait pas être
possible et utile pour le malade de les troubler et de les modifier quand elles
sont mauvaises. Il ne s'agissait donc plus d'être simplement un médecin qui
dirige et aide la nature dans ses tendances heureuses: Quò vergit natura, eò
ducendum, mais d'être aussi un médecin qui combat et domine la nature
dans ses tendances mauvaises, medicus naturæ superator. Les remèdes
héroïques, les panacées universelles, les spécifiques de Paracelse et autres
ne sont que l'expression empirique de cette réaction contre la médecine
hippocratique, c'est-à-dire contre l'expectation.
La médecine expérimentale, par sa nature même de science
expérimentale, n'a pas de système et ne repousse rien en fait de traitement
ou de guérison de maladies; elle croit et admet tout, pourvu que cela soit
fondé sur l'observation et prouvé par l'expérience. Il importe de rappeler ici,
quoique nous l'ayons déjà bien souvent répété, que ce que nous appelons
médecine expérimentale n'est point une théorie médicale nouvelle. C'est la
médecine de tout le monde et de tous les temps, dans ce qu'elle a de
solidement acquis et de bien observé. La médecine scientifique
expérimentale va aussi loin que possible dans l'étude des phénomènes de la
vie; elle ne saurait se borner à l'observation des maladies, ni se contenter de
l'expectation, ni s'arrêter à l'administration empirique des remèdes; mais il
lui faut de plus étudier expérimentalement le mécanisme des maladies et
l'action des remèdes pour s'en rendre compte scientifiquement. Il faut
surtout introduire dans la médecine l'esprit analytique de la méthode
expérimentale des sciences modernes; mais cela n'empêche pas que le
médecin expérimentateur ne doive être avant tout un bon observateur, il doit
être profondément instruit dans la clinique, connaître exactement les
maladies avec toutes leurs formes normales, anormales ou insidieuses, être
Page 281
familiarisé avec tous les moyens d'investigations pathologiques et avoir,
comme l'on dit, un diagnostic sûr et un bon pronostic; il devra en outre être
ce qu'on appelle un thérapeutiste consommé et savoir tout ce que les essais
empiriques ou systématiques, ont appris sur l'action des remèdes dans les
diverses maladies. En un mot, le médecin expérimentateur possédera toutes
les connaissances que nous venons d'énumérer comme doit le faire tout
médecin instruit, mais il différera du médecin systématique en ce qu'il ne se
conduira d'après aucun système; il se distinguera des médecins
hippocratistes et des médecins empiriques en ce qu'au lieu d'avoir pour but
l'observation des maladies et la constatation de l'action des remèdes, il
voudra aller plus loin et pénétrer, à l'aide de l'expérimentation, dans
l'explication des mécanismes vitaux. En effet, le médecin hippocratiste se
trouve satisfait quand, par l'observation exacte, il est arrivé à bien
caractériser une maladie dans son évolution, à connaître et à prévoir à des
signes précis ses diverses terminaisons favorables ou funestes, de manière à
pouvoir intervenir s'il y a lieu pour aider la nature, la diriger vers une
terminaison heureuse; il croira que c'est là l'objet que doit se proposer la
science médicale. Un médecin empirique se trouve satisfait quand, à l'aide
de l'empirisme, il est parvenu à savoir qu'un remède donné guérit une
maladie donnée, à connaître exactement les doses suivant lesquelles il faut
l'administrer et les cas dans lesquels il faut l'employer; il pourra croire aussi
avoir atteint les limites de la science médicale. Mais le médecin
expérimentateur, tout en étant le premier à admettre et à comprendre
l'importance scientifique et pratique des notions précédentes sans lesquelles
la médecine ne saurait exister, ne croira pas que la médecine, comme
science, doive s'arrêter à l'observation et à la connaissance empirique des
phénomènes, ni se satisfaire de systèmes plus on moins vagues. De sorte
que le médecin hippocratique, l'empirique et le médecin expérimentateur ne
se distingueront aucunement par la nature de leurs connaissances; ils se
distingueront seulement par le point de vue de leur esprit, qui les portera à
comme l'on dit, un diagnostic sûr et un bon pronostic; il devra en outre être
ce qu'on appelle un thérapeutiste consommé et savoir tout ce que les essais
empiriques ou systématiques, ont appris sur l'action des remèdes dans les
diverses maladies. En un mot, le médecin expérimentateur possédera toutes
les connaissances que nous venons d'énumérer comme doit le faire tout
médecin instruit, mais il différera du médecin systématique en ce qu'il ne se
conduira d'après aucun système; il se distinguera des médecins
hippocratistes et des médecins empiriques en ce qu'au lieu d'avoir pour but
l'observation des maladies et la constatation de l'action des remèdes, il
voudra aller plus loin et pénétrer, à l'aide de l'expérimentation, dans
l'explication des mécanismes vitaux. En effet, le médecin hippocratiste se
trouve satisfait quand, par l'observation exacte, il est arrivé à bien
caractériser une maladie dans son évolution, à connaître et à prévoir à des
signes précis ses diverses terminaisons favorables ou funestes, de manière à
pouvoir intervenir s'il y a lieu pour aider la nature, la diriger vers une
terminaison heureuse; il croira que c'est là l'objet que doit se proposer la
science médicale. Un médecin empirique se trouve satisfait quand, à l'aide
de l'empirisme, il est parvenu à savoir qu'un remède donné guérit une
maladie donnée, à connaître exactement les doses suivant lesquelles il faut
l'administrer et les cas dans lesquels il faut l'employer; il pourra croire aussi
avoir atteint les limites de la science médicale. Mais le médecin
expérimentateur, tout en étant le premier à admettre et à comprendre
l'importance scientifique et pratique des notions précédentes sans lesquelles
la médecine ne saurait exister, ne croira pas que la médecine, comme
science, doive s'arrêter à l'observation et à la connaissance empirique des
phénomènes, ni se satisfaire de systèmes plus on moins vagues. De sorte
que le médecin hippocratique, l'empirique et le médecin expérimentateur ne
se distingueront aucunement par la nature de leurs connaissances; ils se
distingueront seulement par le point de vue de leur esprit, qui les portera à
Page 282
pousser plus ou moins loin le problème médical. La puissance médicatrice
de la nature invoquée par l'hippocratiste et la force thérapeutique ou autre
imaginée par l'empirique paraîtront de simples hypothèses aux yeux du
médecin expérimentateur. Pour lui, il faut pénétrer à l'aide de
l'expérimentation dans les phénomènes intimes de la machine vivante et en
déterminer le mécanisme à l'état normal et à l'état pathologique. Il faut
rechercher les causes prochaines des phénomènes morbides aussi bien que
les causes prochaines des phénomènes normaux qui toutes doivent se
trouver dans des conditions organiques déterminées et en rapport avec des
propriétés de liquides ou de tissus. Il ne suffirait pas de connaître
empiriquement les phénomènes de la nature minérale ainsi que leurs effets,
mais le physicien et le chimiste veulent remonter à leur condition
d'existence, c'est-à-dire à leurs causes prochaines afin de pouvoir régler leur
manifestation. De même il ne suffit pas au physiologiste de connaître
empiriquement les phénomènes normaux et anormaux de la nature vivante,
mais il veut, comme le physicien et le chimiste, remonter aux causes
prochaines de ces phénomènes, c'est-à-dire à leur condition d'existence. En
un mot, il ne suffira pas au médecin expérimentateur comme au médecin
empirique de savoir que le quinquina guérit la fièvre; mais ce qui lui
importe surtout, c'est de savoir ce que c'est que la fièvre et de se rendre
compte du mécanisme par lequel le quinquina la guérit. Tout cela importe
au médecin expérimentateur, parce que, dès qu'il le saura, le fait de guérison
de la fièvre par le quinquina ne sera plus un fait empirique et isolé, mais un
fait scientifique. Ce fait se rattachera alors à des conditions qui le relieront à
d'autres phénomènes et nous serons conduits ainsi à la connaissance des lois
de l'organisme et à la possibilité d'en régler les manifestations. Ce qui
préoccupe surtout le médecin expérimentateur, c'est donc de chercher à
constituer la science médicale sur les mêmes principes que toutes les autres
sciences expérimentales. Voyons actuellement comment un homme animé
de cet esprit scientifique devra se comporter au lit du malade.
de la nature invoquée par l'hippocratiste et la force thérapeutique ou autre
imaginée par l'empirique paraîtront de simples hypothèses aux yeux du
médecin expérimentateur. Pour lui, il faut pénétrer à l'aide de
l'expérimentation dans les phénomènes intimes de la machine vivante et en
déterminer le mécanisme à l'état normal et à l'état pathologique. Il faut
rechercher les causes prochaines des phénomènes morbides aussi bien que
les causes prochaines des phénomènes normaux qui toutes doivent se
trouver dans des conditions organiques déterminées et en rapport avec des
propriétés de liquides ou de tissus. Il ne suffirait pas de connaître
empiriquement les phénomènes de la nature minérale ainsi que leurs effets,
mais le physicien et le chimiste veulent remonter à leur condition
d'existence, c'est-à-dire à leurs causes prochaines afin de pouvoir régler leur
manifestation. De même il ne suffit pas au physiologiste de connaître
empiriquement les phénomènes normaux et anormaux de la nature vivante,
mais il veut, comme le physicien et le chimiste, remonter aux causes
prochaines de ces phénomènes, c'est-à-dire à leur condition d'existence. En
un mot, il ne suffira pas au médecin expérimentateur comme au médecin
empirique de savoir que le quinquina guérit la fièvre; mais ce qui lui
importe surtout, c'est de savoir ce que c'est que la fièvre et de se rendre
compte du mécanisme par lequel le quinquina la guérit. Tout cela importe
au médecin expérimentateur, parce que, dès qu'il le saura, le fait de guérison
de la fièvre par le quinquina ne sera plus un fait empirique et isolé, mais un
fait scientifique. Ce fait se rattachera alors à des conditions qui le relieront à
d'autres phénomènes et nous serons conduits ainsi à la connaissance des lois
de l'organisme et à la possibilité d'en régler les manifestations. Ce qui
préoccupe surtout le médecin expérimentateur, c'est donc de chercher à
constituer la science médicale sur les mêmes principes que toutes les autres
sciences expérimentales. Voyons actuellement comment un homme animé
de cet esprit scientifique devra se comporter au lit du malade.
Page 283
L'hippocratiste, qui croit à la nature médicatrice et peu à l'action curative
des remèdes, suit tranquillement le cours de la maladie; il reste à peu près
dans l'expectation en se bornant à favoriser par quelques médications
simples les tendances heureuses de la nature. L'empirique qui a foi dans
l'action des remèdes comme moyens de changer la direction des maladies et
de les guérir, se contente de constater empiriquement les actions
médicamenteuses sans chercher à en comprendre scientifiquement le
mécanisme. Il n'est jamais dans l'embarras; quand un remède a échoué, il en
essaye un autre; il a toujours des recettes ou des formules à son service pour
tous les cas, parce qu'il puise, comme on dit, dans l'arsenal thérapeutique
qui est immense. La médecine empirique est certainement la plus populaire
de toutes. On croit dans le peuple que, par suite d'une sorte de
compensation, la nature a mis le remède à côté du mal, et que la médecine
consiste dans l'assemblage de recettes pour tous les maux qui nous ont été
transmises d'âge en âge et depuis l'origine de l'art de guérir. Le médecin
expérimentateur est à la fois hippocratiste et empirique en ce qu'il croit à la
puissance de la nature et à l'action des remèdes; seulement il veut
comprendre ce qu'il fait; il ne lui suffit pas d'observer ou d'agir
empiriquement, mais il veut expérimenter scientifiquement et comprendre
le mécanisme physiologique de la production de la maladie et le mécanisme
de l'action curative du médicament. Il est vrai qu'avec cette tendance
d'esprit, s'il était exclusif, le médecin expérimentateur se trouverait autant
embarrassé que le médecin empirique l'était peu. En effet, dans l'état actuel
de la science, on comprend si peu de chose dans l'action des médicaments,
que, pour être logique, le médecin expérimentateur se trouverait réduit à ne
rien faire et à rester le plus souvent dans l'expectation que lui
commanderaient ses doutes et ses incertitudes. C'est dans ce sens qu'on a pu
dire que le médecin savant était toujours le plus embarrassé au lit du
malade. Cela est très-vrai, il est réellement embarrassé, parce que d'une part
sa conviction est que l'on peut agir à l'aide de moyens médicamenteux
des remèdes, suit tranquillement le cours de la maladie; il reste à peu près
dans l'expectation en se bornant à favoriser par quelques médications
simples les tendances heureuses de la nature. L'empirique qui a foi dans
l'action des remèdes comme moyens de changer la direction des maladies et
de les guérir, se contente de constater empiriquement les actions
médicamenteuses sans chercher à en comprendre scientifiquement le
mécanisme. Il n'est jamais dans l'embarras; quand un remède a échoué, il en
essaye un autre; il a toujours des recettes ou des formules à son service pour
tous les cas, parce qu'il puise, comme on dit, dans l'arsenal thérapeutique
qui est immense. La médecine empirique est certainement la plus populaire
de toutes. On croit dans le peuple que, par suite d'une sorte de
compensation, la nature a mis le remède à côté du mal, et que la médecine
consiste dans l'assemblage de recettes pour tous les maux qui nous ont été
transmises d'âge en âge et depuis l'origine de l'art de guérir. Le médecin
expérimentateur est à la fois hippocratiste et empirique en ce qu'il croit à la
puissance de la nature et à l'action des remèdes; seulement il veut
comprendre ce qu'il fait; il ne lui suffit pas d'observer ou d'agir
empiriquement, mais il veut expérimenter scientifiquement et comprendre
le mécanisme physiologique de la production de la maladie et le mécanisme
de l'action curative du médicament. Il est vrai qu'avec cette tendance
d'esprit, s'il était exclusif, le médecin expérimentateur se trouverait autant
embarrassé que le médecin empirique l'était peu. En effet, dans l'état actuel
de la science, on comprend si peu de chose dans l'action des médicaments,
que, pour être logique, le médecin expérimentateur se trouverait réduit à ne
rien faire et à rester le plus souvent dans l'expectation que lui
commanderaient ses doutes et ses incertitudes. C'est dans ce sens qu'on a pu
dire que le médecin savant était toujours le plus embarrassé au lit du
malade. Cela est très-vrai, il est réellement embarrassé, parce que d'une part
sa conviction est que l'on peut agir à l'aide de moyens médicamenteux
Page 284
puissants, mais d'un côté son ignorance du mécanisme de ces actions le
retient, car l'esprit scientifique expérimental répugne absolument à produire
des effets et à étudier des phénomènes sans chercher à les comprendre.
Il y aurait évidemment excès de ces deux dispositions radicales de l'esprit
chez l'empirique et chez l'expérimentateur; dans la pratique il doit y avoir
fusion de ces deux points de vue, et leur contradiction apparente doit
disparaître. Ce que je dis ici n'est point une sorte de transaction ou
d'accommodement pour faciliter la pratique médicale. Je soutiens une
opinion purement scientifique parce qu'il me sera facile de prouver que c'est
l'union raisonnée de l'empirisme et de l'expérimentation qui constitue la
vraie méthode expérimentale. En effet, nous avons vu qu'avant de prévoir
les faits d'après les lois qui les régissent, il faut les avoir observés
empiriquement ou par hasard; de même qu'avant d'expérimenter en vertu
d'une théorie scientifique, il faut avoir expérimenté empiriquement ou pour
voir. Or, l'empirisme, sous ce rapport, n'est pas autre chose que le premier
degré de la méthode expérimentale; car, ainsi que nous l'avons dit,
l'empirisme ne peut pas être un état définitif; l'expérience vague et
inconsciente qui en résulte et qu'on peut appeler le tact médical est
transformé ensuite en notion scientifique par la méthode expérimentale qui
est consciente et raisonnée. Le médecin expérimentateur sera donc d'abord
empirique, mais, au lieu d'en rester là, il cherchera à traverser l'empirisme
pour en sortir et arriver au second degré de la méthode expérimentale, c'est-
à-dire à l'expérience précise et consciente que donne la connaissance
expérimentale de la loi des phénomènes. En un mot, il faut subir
l'empirisme, mais vouloir l'ériger en système est une tendance
antiscientifique. Quant aux médecins systématiques ou doctrinaires, ce sont
des empiriques qui, au lieu de recourir à l'expérimentation, relient de pures
hypothèses ou bien les faits que l'empirisme leur a appris à l'aide d'un
système idéal dont ils déduisent ensuite leur ligne de conduite médicale.
retient, car l'esprit scientifique expérimental répugne absolument à produire
des effets et à étudier des phénomènes sans chercher à les comprendre.
Il y aurait évidemment excès de ces deux dispositions radicales de l'esprit
chez l'empirique et chez l'expérimentateur; dans la pratique il doit y avoir
fusion de ces deux points de vue, et leur contradiction apparente doit
disparaître. Ce que je dis ici n'est point une sorte de transaction ou
d'accommodement pour faciliter la pratique médicale. Je soutiens une
opinion purement scientifique parce qu'il me sera facile de prouver que c'est
l'union raisonnée de l'empirisme et de l'expérimentation qui constitue la
vraie méthode expérimentale. En effet, nous avons vu qu'avant de prévoir
les faits d'après les lois qui les régissent, il faut les avoir observés
empiriquement ou par hasard; de même qu'avant d'expérimenter en vertu
d'une théorie scientifique, il faut avoir expérimenté empiriquement ou pour
voir. Or, l'empirisme, sous ce rapport, n'est pas autre chose que le premier
degré de la méthode expérimentale; car, ainsi que nous l'avons dit,
l'empirisme ne peut pas être un état définitif; l'expérience vague et
inconsciente qui en résulte et qu'on peut appeler le tact médical est
transformé ensuite en notion scientifique par la méthode expérimentale qui
est consciente et raisonnée. Le médecin expérimentateur sera donc d'abord
empirique, mais, au lieu d'en rester là, il cherchera à traverser l'empirisme
pour en sortir et arriver au second degré de la méthode expérimentale, c'est-
à-dire à l'expérience précise et consciente que donne la connaissance
expérimentale de la loi des phénomènes. En un mot, il faut subir
l'empirisme, mais vouloir l'ériger en système est une tendance
antiscientifique. Quant aux médecins systématiques ou doctrinaires, ce sont
des empiriques qui, au lieu de recourir à l'expérimentation, relient de pures
hypothèses ou bien les faits que l'empirisme leur a appris à l'aide d'un
système idéal dont ils déduisent ensuite leur ligne de conduite médicale.
Page 285
Par conséquent, je pense qu'un médecin expérimentateur qui, au lit d'un
malade, ne voudrait employer que les médicaments dont il comprend
physiologiquement l'action, serait dans une exagération qui lui ferait fausser
le vrai sens de la méthode expérimentale. Avant de comprendre les faits,
l'expérimentateur doit d'abord les constater et les débarrasser de toutes les
causes d'erreurs dont ils pourraient être entachés. L'esprit de
l'expérimentateur doit donc, d'abord, s'appliquer à recueillir les observations
médicales ou thérapeutiques faites empiriquement. Mais il fait plus encore,
il ne se borne pas à soumettre au criterium expérimental tous les faits
empiriques que la médecine lui offrira; il ira au-devant. Au lieu d'attendre
que le hasard ou des accidents lui enseignent l'action des médicaments, il
expérimentera empiriquement sur les animaux, afin d'avoir des indications
qui le dirigent dans les essais qu'il fera ultérieurement sur l'homme.
D'après ce qui précède, je considère donc que le véritable médecin
expérimentateur ne doit pas être plus embarrassé au lit d'un malade qu'un
médecin empirique. Il fera usage de tous les moyens thérapeutiques que
l'empirisme conseille; seulement, au lieu de les employer, d'après une
autorité quelconque, et avec une confiance qui tient de la superstition, il les
administrera avec le doute philosophique qui convient au véritable
expérimentateur; il en contrôlera les effets par des expériences sur les
animaux et par des observations comparatives sur l'homme, de manière à
déterminer rigoureusement la part d'influence de la nature et du médicament
dans la guérison de la maladie. Dans le cas où il serait prouvé à
l'expérimentateur que le remède ne guérit pas, et à plus forte raison s'il lui
était démontré qu'il est nuisible, il devrait s'abstenir et rester, comme
l'hippocratiste, dans l'expectation. Il y a des médecins praticiens qui,
convaincus jusqu'au fanatisme de l'excellence de leurs médications, ne
comprendraient pas la critique expérimentale thérapeutique dont je viens de
parler. Ils disent qu'on ne peut donner aux malades que des médicaments
dans lesquels on a foi, et ils pensent qu'administrer à son semblable un
malade, ne voudrait employer que les médicaments dont il comprend
physiologiquement l'action, serait dans une exagération qui lui ferait fausser
le vrai sens de la méthode expérimentale. Avant de comprendre les faits,
l'expérimentateur doit d'abord les constater et les débarrasser de toutes les
causes d'erreurs dont ils pourraient être entachés. L'esprit de
l'expérimentateur doit donc, d'abord, s'appliquer à recueillir les observations
médicales ou thérapeutiques faites empiriquement. Mais il fait plus encore,
il ne se borne pas à soumettre au criterium expérimental tous les faits
empiriques que la médecine lui offrira; il ira au-devant. Au lieu d'attendre
que le hasard ou des accidents lui enseignent l'action des médicaments, il
expérimentera empiriquement sur les animaux, afin d'avoir des indications
qui le dirigent dans les essais qu'il fera ultérieurement sur l'homme.
D'après ce qui précède, je considère donc que le véritable médecin
expérimentateur ne doit pas être plus embarrassé au lit d'un malade qu'un
médecin empirique. Il fera usage de tous les moyens thérapeutiques que
l'empirisme conseille; seulement, au lieu de les employer, d'après une
autorité quelconque, et avec une confiance qui tient de la superstition, il les
administrera avec le doute philosophique qui convient au véritable
expérimentateur; il en contrôlera les effets par des expériences sur les
animaux et par des observations comparatives sur l'homme, de manière à
déterminer rigoureusement la part d'influence de la nature et du médicament
dans la guérison de la maladie. Dans le cas où il serait prouvé à
l'expérimentateur que le remède ne guérit pas, et à plus forte raison s'il lui
était démontré qu'il est nuisible, il devrait s'abstenir et rester, comme
l'hippocratiste, dans l'expectation. Il y a des médecins praticiens qui,
convaincus jusqu'au fanatisme de l'excellence de leurs médications, ne
comprendraient pas la critique expérimentale thérapeutique dont je viens de
parler. Ils disent qu'on ne peut donner aux malades que des médicaments
dans lesquels on a foi, et ils pensent qu'administrer à son semblable un
Page 286
remède dont on doute, c'est manquer à la moralité médicale. Je n'admets pas
ce raisonnement qui conduirait à chercher à se tromper soi-même afin de
tromper les autres sans scrupule. Je pense, quant à moi, qu'il vaut mieux
chercher à s'éclairer afin de ne tromper personne.
Le médecin expérimentateur ne devra donc pas être, comme certaines
personnes semblent le croire, un simple physiologiste qui attendra les bras
croisés que la médecine expérimentale soit constituée scientifiquement
avant d'agir auprès de ses malades. Loin de là, il doit employer tous les
remèdes connus empiriquement, non- seulement à l'égal de l'empirique,
mais aller même au delà et essayer le plus possible de médicaments
nouveaux d'après les règles que nous avons indiquées plus haut. Le médecin
expérimentateur sera donc, comme l'empirique, capable de porter secours
aux malades avec tous les moyens que possède la médecine pratique; mais
de plus, à l'aide de l'esprit scientifique qui le dirige, il contribuera à fonder
la médecine expérimentale, ce qui doit être le plus ardent désir de tous les
médecins qui pour la dignité de la médecine voudraient la voir sortir de
l'état où elle est. Il faut, comme nous l'avons dit, subir l'empirisme comme
un état transitoire et imparfait de la médecine, mais non l'ériger en système.
Il ne faudrait donc passe borner, comme on a pu le dire, à faire des
guérisseurs empiriques dans les facultés de médecine; ce serait dégrader la
médecine et la rabaisser au niveau d'une industrie. Il faut inspirer avant tout
aux jeunes gens l'esprit scientifique et les initier aux notions et aux
tendances des sciences modernes. D'ailleurs faire autrement serait en
désaccord avec le grand nombre de connaissances que l'on exige d'un
docteur, uniquement afin qu'il puisse cultiver les sciences médicales, car on
exige beaucoup moins de connaissances d'un officier de santé qui doit
simplement s'occuper de la pratique empirique.
Mais, on pourra objecter que la médecine expérimentale dont je parle
beaucoup, est une conception théorique dont rien pour le moment ne justifie
ce raisonnement qui conduirait à chercher à se tromper soi-même afin de
tromper les autres sans scrupule. Je pense, quant à moi, qu'il vaut mieux
chercher à s'éclairer afin de ne tromper personne.
Le médecin expérimentateur ne devra donc pas être, comme certaines
personnes semblent le croire, un simple physiologiste qui attendra les bras
croisés que la médecine expérimentale soit constituée scientifiquement
avant d'agir auprès de ses malades. Loin de là, il doit employer tous les
remèdes connus empiriquement, non- seulement à l'égal de l'empirique,
mais aller même au delà et essayer le plus possible de médicaments
nouveaux d'après les règles que nous avons indiquées plus haut. Le médecin
expérimentateur sera donc, comme l'empirique, capable de porter secours
aux malades avec tous les moyens que possède la médecine pratique; mais
de plus, à l'aide de l'esprit scientifique qui le dirige, il contribuera à fonder
la médecine expérimentale, ce qui doit être le plus ardent désir de tous les
médecins qui pour la dignité de la médecine voudraient la voir sortir de
l'état où elle est. Il faut, comme nous l'avons dit, subir l'empirisme comme
un état transitoire et imparfait de la médecine, mais non l'ériger en système.
Il ne faudrait donc passe borner, comme on a pu le dire, à faire des
guérisseurs empiriques dans les facultés de médecine; ce serait dégrader la
médecine et la rabaisser au niveau d'une industrie. Il faut inspirer avant tout
aux jeunes gens l'esprit scientifique et les initier aux notions et aux
tendances des sciences modernes. D'ailleurs faire autrement serait en
désaccord avec le grand nombre de connaissances que l'on exige d'un
docteur, uniquement afin qu'il puisse cultiver les sciences médicales, car on
exige beaucoup moins de connaissances d'un officier de santé qui doit
simplement s'occuper de la pratique empirique.
Mais, on pourra objecter que la médecine expérimentale dont je parle
beaucoup, est une conception théorique dont rien pour le moment ne justifie
Page 287
la réalité pratique, parce qu'aucun fait ne démontre qu'on puisse atteindre en
médecine la précision scientifique des sciences expérimentales. Je désire
autant que possible ne laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur ni aucune
ambiguïté dans ma pensée; c'est pourquoi je vais revenir en quelques mots
sur ce sujet, en montrant que la médecine expérimentale n'est que
l'épanouissement naturel de l'investigation médicale pratique dirigée par un
esprit scientifique.
J'ai dit plus haut que la commisération et l'empirisme aveugle ont été les
premiers moteurs de la médecine; ensuite la réflexion est venue amenant le
doute, puis la vérification scientifique. Cette évolution médicale peut se
vérifier encore chaque jour autour de nous; car chaque homme s'instruit
dans les connaissances qu'il acquiert, comme l'humanité dans son ensemble.
L'expectation avec l'aide qu'elle peut donner aux tendances de la nature
ne saurait constituer qu'une méthode incomplète de traitement. Il faut
souvent aussi agir contrairement aux tendances de la nature; si par exemple
une artère est ouverte, il est clair qu'il ne faudra pas favoriser la nature qui
fait sortir le sang et amène la mort; il faudra agir en sens contraire, arrêter
l'hémorrhagie et la vie sera sauvée. De même, quand un malade aura un
accès de fièvre pernicieuse, il faut agir contrairement à la nature et arrêter la
fièvre si l'on veut guérir son malade. L'empirique peut donc sauver un
malade que l'expectation aurait laissé mourir, de même que l'expectation
aura pu permettre la guérison d'un malade que l'empirique aurait tué. De
sorte que l'empirisme est aussi une méthode insuffisante de traitement en ce
qu'elle est incertaine et souvent dangereuse. Or la médecine expérimentale
n'est que la réunion de l'expectation et de l'empirisme éclairés par le
raisonnement et par l'expérimentation. Mais la médecine expérimentale ne
peut arriver que la dernière et c'est alors seulement que la médecine est
devenue scientifique. Nous allons voir, en effet, que toutes les
médecine la précision scientifique des sciences expérimentales. Je désire
autant que possible ne laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur ni aucune
ambiguïté dans ma pensée; c'est pourquoi je vais revenir en quelques mots
sur ce sujet, en montrant que la médecine expérimentale n'est que
l'épanouissement naturel de l'investigation médicale pratique dirigée par un
esprit scientifique.
J'ai dit plus haut que la commisération et l'empirisme aveugle ont été les
premiers moteurs de la médecine; ensuite la réflexion est venue amenant le
doute, puis la vérification scientifique. Cette évolution médicale peut se
vérifier encore chaque jour autour de nous; car chaque homme s'instruit
dans les connaissances qu'il acquiert, comme l'humanité dans son ensemble.
L'expectation avec l'aide qu'elle peut donner aux tendances de la nature
ne saurait constituer qu'une méthode incomplète de traitement. Il faut
souvent aussi agir contrairement aux tendances de la nature; si par exemple
une artère est ouverte, il est clair qu'il ne faudra pas favoriser la nature qui
fait sortir le sang et amène la mort; il faudra agir en sens contraire, arrêter
l'hémorrhagie et la vie sera sauvée. De même, quand un malade aura un
accès de fièvre pernicieuse, il faut agir contrairement à la nature et arrêter la
fièvre si l'on veut guérir son malade. L'empirique peut donc sauver un
malade que l'expectation aurait laissé mourir, de même que l'expectation
aura pu permettre la guérison d'un malade que l'empirique aurait tué. De
sorte que l'empirisme est aussi une méthode insuffisante de traitement en ce
qu'elle est incertaine et souvent dangereuse. Or la médecine expérimentale
n'est que la réunion de l'expectation et de l'empirisme éclairés par le
raisonnement et par l'expérimentation. Mais la médecine expérimentale ne
peut arriver que la dernière et c'est alors seulement que la médecine est
devenue scientifique. Nous allons voir, en effet, que toutes les
Page 288
connaissances médicales se recommandent et sont nécessairement
subordonnées les unes aux autres dans leur évolution.
Quand un médecin est appelé auprès d'un malade, il doit faire
successivement le diagnostic, le pronostic et le traitement de la maladie. Le
diagnostic n'a pu s'établir que par l'observation; le médecin qui reconnaît
une maladie ne fait que la rattacher à l'une des formes de maladies déjà
observées, connues et décrites. La marche et le pronostic de la maladie sont
également donnés par l'observation; le médecin doit savoir l'évolution de la
maladie, sa durée, sa gravité afin d'en prédire le cours et l'issue. Ici la
statistique intervient pour guider le médecin, parce qu'elle apprend la
proportion de cas mortels; et si de plus l'observation a montré que les cas
heureux ou malheureux sont reconnaissables à certains signes, alors le
pronostic devient plus certain. Enfin arrive le traitement; si le médecin est
hippocratiste, il se bornera à l'expectation; si le médecin est empirique, il
donnera des remèdes, en se fondant encore sur l'observation qui aura appris,
par des expérimentations ou autrement, que tel remède a réussi dans cette
maladie un certain nombre de fois; si le médecin est systématique il pourra
accompagner son traitement d'explications vitalistes ou autres et cela ne
changera rien au résultat. C'est la statistique seule qui sera encore ici
invoquée pour établir la valeur du traitement.
Tel est, en effet, l'état de la médecine empirique qui est une médecine
conjecturale, parce qu'elle est fondée sur la statistique qui réunit et compare
des cas analogues ou plus ou moins semblables dans leurs caractères
extérieurs, mais indéterminés dans leurs causes prochaines.
Cette médecine conjecturale doit nécessairement précéder la médecine
certaine, que j'appelle la médecine expérimentale parce qu'elle est fondée
sur le déterminisme expérimental de la cause de la maladie. En attendant, il
faut bien se résigner à faire de la médecine conjecturale ou empirique, mais
subordonnées les unes aux autres dans leur évolution.
Quand un médecin est appelé auprès d'un malade, il doit faire
successivement le diagnostic, le pronostic et le traitement de la maladie. Le
diagnostic n'a pu s'établir que par l'observation; le médecin qui reconnaît
une maladie ne fait que la rattacher à l'une des formes de maladies déjà
observées, connues et décrites. La marche et le pronostic de la maladie sont
également donnés par l'observation; le médecin doit savoir l'évolution de la
maladie, sa durée, sa gravité afin d'en prédire le cours et l'issue. Ici la
statistique intervient pour guider le médecin, parce qu'elle apprend la
proportion de cas mortels; et si de plus l'observation a montré que les cas
heureux ou malheureux sont reconnaissables à certains signes, alors le
pronostic devient plus certain. Enfin arrive le traitement; si le médecin est
hippocratiste, il se bornera à l'expectation; si le médecin est empirique, il
donnera des remèdes, en se fondant encore sur l'observation qui aura appris,
par des expérimentations ou autrement, que tel remède a réussi dans cette
maladie un certain nombre de fois; si le médecin est systématique il pourra
accompagner son traitement d'explications vitalistes ou autres et cela ne
changera rien au résultat. C'est la statistique seule qui sera encore ici
invoquée pour établir la valeur du traitement.
Tel est, en effet, l'état de la médecine empirique qui est une médecine
conjecturale, parce qu'elle est fondée sur la statistique qui réunit et compare
des cas analogues ou plus ou moins semblables dans leurs caractères
extérieurs, mais indéterminés dans leurs causes prochaines.
Cette médecine conjecturale doit nécessairement précéder la médecine
certaine, que j'appelle la médecine expérimentale parce qu'elle est fondée
sur le déterminisme expérimental de la cause de la maladie. En attendant, il
faut bien se résigner à faire de la médecine conjecturale ou empirique, mais
Page 289
je le répète encore, quoique je l'aie déjà dit bien souvent, il faut savoir que
la médecine ne doit pas en rester là et qu'elle est destinée à devenir
expérimentale et scientifique. Sans doute nous sommes loin de cette époque
où l'ensemble de la médecine sera devenu scientifique, mais cela ne nous
empêche pas d'en concevoir la possibilité et de faire tous nos efforts pour y
tendre en cherchant dès aujourd'hui à introduire dans la médecine la
méthode qui doit nous y conduire.
La médecine deviendra nécessairement expérimentale d'abord dans les
maladies les plus facilement accessibles à l'expérimentation. Je choisirai
parmi celles-ci un exemple qui me servira à faire comprendre comment je
conçois que la médecine empirique puisse devenir scientifique. La gale est
une maladie dont le déterminisme est aujourd'hui à peu près
scientifiquement établi; mais il n'en a pas toujours été ainsi. Autrefois, on ne
connaissait la gale et son traitement que d'une manière empirique. On
pouvait alors faire des suppositions sur les rétrocessions ou les dépôts de
gale et établir des statistiques sur la valeur de telle ou telle pommade pour
en obtenir la guérison de la maladie. Aujourd'hui que la cause de la gale est
connue et déterminée expérimentalement, tout est devenu scientifique, et
l'empirisme a disparu. On connaît l'acare et on explique par lui la contagion
de la gale, les altérations de la peau et la guérison qui n'est que la mort de
l'acare par des agents toxiques convenablement appliqués. Aujourd'hui il n'y
a plus d'hypothèse à faire sur les métastases de la gale, plus de statistique à
établir sur son traitement. On guérit toujours et sans exception quand on se
place dans les conditions expérimentales connues pour atteindre ce but[71].
Voilà donc une maladie qui est arrivée à la période expérimentale et le
médecin en est maître tout aussi bien qu'un physicien ou un chimiste sont
maîtres d'un phénomène de la nature minérale. Le médecin expérimentateur
exercera successivement son influence sur les maladies dès qu'il en
connaîtra expérimentalement le déterminisme exact, c'est-à-dire la cause
la médecine ne doit pas en rester là et qu'elle est destinée à devenir
expérimentale et scientifique. Sans doute nous sommes loin de cette époque
où l'ensemble de la médecine sera devenu scientifique, mais cela ne nous
empêche pas d'en concevoir la possibilité et de faire tous nos efforts pour y
tendre en cherchant dès aujourd'hui à introduire dans la médecine la
méthode qui doit nous y conduire.
La médecine deviendra nécessairement expérimentale d'abord dans les
maladies les plus facilement accessibles à l'expérimentation. Je choisirai
parmi celles-ci un exemple qui me servira à faire comprendre comment je
conçois que la médecine empirique puisse devenir scientifique. La gale est
une maladie dont le déterminisme est aujourd'hui à peu près
scientifiquement établi; mais il n'en a pas toujours été ainsi. Autrefois, on ne
connaissait la gale et son traitement que d'une manière empirique. On
pouvait alors faire des suppositions sur les rétrocessions ou les dépôts de
gale et établir des statistiques sur la valeur de telle ou telle pommade pour
en obtenir la guérison de la maladie. Aujourd'hui que la cause de la gale est
connue et déterminée expérimentalement, tout est devenu scientifique, et
l'empirisme a disparu. On connaît l'acare et on explique par lui la contagion
de la gale, les altérations de la peau et la guérison qui n'est que la mort de
l'acare par des agents toxiques convenablement appliqués. Aujourd'hui il n'y
a plus d'hypothèse à faire sur les métastases de la gale, plus de statistique à
établir sur son traitement. On guérit toujours et sans exception quand on se
place dans les conditions expérimentales connues pour atteindre ce but[71].
Voilà donc une maladie qui est arrivée à la période expérimentale et le
médecin en est maître tout aussi bien qu'un physicien ou un chimiste sont
maîtres d'un phénomène de la nature minérale. Le médecin expérimentateur
exercera successivement son influence sur les maladies dès qu'il en
connaîtra expérimentalement le déterminisme exact, c'est-à-dire la cause
Page 290
prochaine. Le médecin empirique, même le plus instruit, n'a jamais la sûreté
de l'expérimentateur. Un des cas les plus clairs de la médication empirique
est la guérison de la fièvre par la quinine. Cependant cette guérison est loin
d'avoir la certitude de la guérison de la gale. Les maladies qui ont leur siège
dans le milieu organique extérieur, telles que les maladies épiphytiques et
épizoaires seront plus faciles à étudier et à analyser expérimentalement;
elles arriveront plus vite à devenir des maladies dont le déterminisme sera
obtenu et dont le traitement sera scientifique. Mais, plus tard, et à mesure
que la physiologie fera des progrès, on pourra pénétrer dans le milieu
intérieur, c'est-à-dire dans le sang, y découvrir les altérations parasitiques ou
autres qui seront les causes de maladies et déterminer les actions
médicamenteuses physico-chimiques ou spécifiques capables d'agir dans ce
milieu intérieur pour modifier les mécanismes pathologiques qui y ont leur
siège et qui de là retentissent sur l'organisme tout entier.
Dans ce qui précède se trouve résumée la manière dont je conçois la
médecine expérimentale. Elle n'est rien autre chose, ainsi que je l'ai répété
bien souvent, que la conséquence de l'évolution toute naturelle de la
médecine scientifique. En cela, la médecine ne diffère pas des autres
sciences qui toutes ont traversé l'empirisme avant d'arriver à leur période
expérimentale définitive. En chimie et en physique on a connu
empiriquement l'extraction des métaux, la fabrication des verres
grossissants, etc., avant d'en avoir la théorie scientifique.
L'empirisme a donc aussi servi de guide à ces sciences pendant leurs
temps nébuleux; mais ce n'est que depuis l'avènement des théories
expérimentales que les sciences physiques et chimiques ont pris leur essor
si brillant comme sciences appliquées, car il faut se garder de confondre
l'empirisme avec la science appliquée. La science appliquée suppose
toujours la science pure comme point d'appui. Sans doute la médecine
traversera l'empirisme beaucoup plus lentement et beaucoup plus
de l'expérimentateur. Un des cas les plus clairs de la médication empirique
est la guérison de la fièvre par la quinine. Cependant cette guérison est loin
d'avoir la certitude de la guérison de la gale. Les maladies qui ont leur siège
dans le milieu organique extérieur, telles que les maladies épiphytiques et
épizoaires seront plus faciles à étudier et à analyser expérimentalement;
elles arriveront plus vite à devenir des maladies dont le déterminisme sera
obtenu et dont le traitement sera scientifique. Mais, plus tard, et à mesure
que la physiologie fera des progrès, on pourra pénétrer dans le milieu
intérieur, c'est-à-dire dans le sang, y découvrir les altérations parasitiques ou
autres qui seront les causes de maladies et déterminer les actions
médicamenteuses physico-chimiques ou spécifiques capables d'agir dans ce
milieu intérieur pour modifier les mécanismes pathologiques qui y ont leur
siège et qui de là retentissent sur l'organisme tout entier.
Dans ce qui précède se trouve résumée la manière dont je conçois la
médecine expérimentale. Elle n'est rien autre chose, ainsi que je l'ai répété
bien souvent, que la conséquence de l'évolution toute naturelle de la
médecine scientifique. En cela, la médecine ne diffère pas des autres
sciences qui toutes ont traversé l'empirisme avant d'arriver à leur période
expérimentale définitive. En chimie et en physique on a connu
empiriquement l'extraction des métaux, la fabrication des verres
grossissants, etc., avant d'en avoir la théorie scientifique.
L'empirisme a donc aussi servi de guide à ces sciences pendant leurs
temps nébuleux; mais ce n'est que depuis l'avènement des théories
expérimentales que les sciences physiques et chimiques ont pris leur essor
si brillant comme sciences appliquées, car il faut se garder de confondre
l'empirisme avec la science appliquée. La science appliquée suppose
toujours la science pure comme point d'appui. Sans doute la médecine
traversera l'empirisme beaucoup plus lentement et beaucoup plus
Page 291
difficilement que les sciences physico-chimiques, parce que les
phénomènes organiques dont elle s'occupe sont beaucoup plus complexes
mais aussi parce que les exigences de la pratique médicale, que je n'ai pas à
examiner ici, contribuent à retenir la médecine dans le domaine des
systèmes personnels et s'opposent ainsi à l'avènement de la médecine
expérimentale. Je n'ai pas à revenir, ici, sur ce que j'ai si amplement
développé ailleurs, à savoir, que la spontanéité des êtres vivants ne s'oppose
pas à l'application de la méthode expérimentale, et que la connaissance du
déterminisme simple ou complexe des phénomènes vitaux est la seule base
de la médecine scientifique.
Le but d'un médecin expérimentateur est de découvrir et de saisir le
déterminisme initial d'une série de phénomènes morbides obscurs et
complexes; il dominera ainsi tous les phénomènes secondaires; c'est ainsi
que nous avons vu qu'en se rendant maître de l'acare qui est la cause de la
gale, on maîtrise naturellement tous les phénomènes qui en dérivent. En
connaissant le déterminisme initial de l'empoisonnement par le curare, on
explique parfaitement tous les déterminismes secondaires de cet
empoisonnement, et pour guérir, c'est toujours finalement au déterminisme
initial des phénomènes qu'il faut remonter.
La médecine est donc destinée à sortir peu à peu de l'empirisme, et elle
en sortira de même que toutes les autres sciences par la méthode
expérimentale. Cette conviction profonde soutient et dirige ma vie
scientifique. Je suis sourd à la voix des médecins qui demandent qu'on leur
explique expérimentalement la rougeole et la scarlatine et qui croient tirer
de là un argument contre l'emploi de la méthode expérimentale en
médecine. Ces objections décourageantes et négatives dérivent en général
d'esprits systématiques ou paresseux qui préfèrent se reposer sur leurs
systèmes ou s'endormir dans les ténèbres au lieu de travailler et de faire
effort pour en sortir. Les sciences physico-chimiques ne se sont élucidées
phénomènes organiques dont elle s'occupe sont beaucoup plus complexes
mais aussi parce que les exigences de la pratique médicale, que je n'ai pas à
examiner ici, contribuent à retenir la médecine dans le domaine des
systèmes personnels et s'opposent ainsi à l'avènement de la médecine
expérimentale. Je n'ai pas à revenir, ici, sur ce que j'ai si amplement
développé ailleurs, à savoir, que la spontanéité des êtres vivants ne s'oppose
pas à l'application de la méthode expérimentale, et que la connaissance du
déterminisme simple ou complexe des phénomènes vitaux est la seule base
de la médecine scientifique.
Le but d'un médecin expérimentateur est de découvrir et de saisir le
déterminisme initial d'une série de phénomènes morbides obscurs et
complexes; il dominera ainsi tous les phénomènes secondaires; c'est ainsi
que nous avons vu qu'en se rendant maître de l'acare qui est la cause de la
gale, on maîtrise naturellement tous les phénomènes qui en dérivent. En
connaissant le déterminisme initial de l'empoisonnement par le curare, on
explique parfaitement tous les déterminismes secondaires de cet
empoisonnement, et pour guérir, c'est toujours finalement au déterminisme
initial des phénomènes qu'il faut remonter.
La médecine est donc destinée à sortir peu à peu de l'empirisme, et elle
en sortira de même que toutes les autres sciences par la méthode
expérimentale. Cette conviction profonde soutient et dirige ma vie
scientifique. Je suis sourd à la voix des médecins qui demandent qu'on leur
explique expérimentalement la rougeole et la scarlatine et qui croient tirer
de là un argument contre l'emploi de la méthode expérimentale en
médecine. Ces objections décourageantes et négatives dérivent en général
d'esprits systématiques ou paresseux qui préfèrent se reposer sur leurs
systèmes ou s'endormir dans les ténèbres au lieu de travailler et de faire
effort pour en sortir. Les sciences physico-chimiques ne se sont élucidées
Page 292
que successivement dans leurs diverses branches par la méthode
expérimentale, et aujourd'hui elles ont encore des parties obscures que l'on
étudie à l'aide de la même méthode. Malgré tous les obstacles qu'elle
rencontre, la médecine suivra la même marche; elle la suivra fatalement. En
préconisant l'introduction de la méthode expérimentale dans la médecine, je
ne fais donc que chercher à diriger les esprits vers un but que la science
poursuit instinctivement et à son insu, mais qu'elle atteindra plus
rapidement et plus sûrement si elle peut parvenir à l'entrevoir clairement. Le
temps fera ensuite le reste. Sans doute nous ne verrons pas de nos jours cet
épanouissement de la médecine scientifique; mais c'est là le sort de
l'humanité; ceux qui sèment et qui cultivent péniblement le champ de la
science ne sont pas ceux qui sont destinés à recueillir la moisson.
En résumé, la médecine expérimentale telle que nous la concevons,
comprend le problème médical dans son ensemble et elle renferme la
médecine théorique et la médecine pratique. Mais en disant que chacun doit
être médecin expérimentateur, je n'ai pas voulu établir que chaque médecin
devait cultiver toute l'étendue de la médecine expérimentale. Il y aura
toujours nécessairement des médecins qui se livreront plus spécialement
aux expériences physiologiques, d'autres aux investigations anatomiques
normales ou pathologiques, d'autres à la pratique chirurgicale ou médicale,
etc. Ce fractionnement n'est pas mauvais pour l'avancement de la science;
au contraire. Les spécialités pratiques sont une excellente chose pour la
science proprement dite, mais à la condition que ceux qui se livrent à
l'investigation d'une partie spéciale de la médecine, aient été instruits de
manière à posséder la médecine expérimentale dans son ensemble et à
savoir la place que doit occuper dans cet ensemble la science spéciale qu'ils
cultivent. De cette manière, tout en se spécialisant, ils dirigeront leurs
études de façon à contribuer aux progrès de la médecine scientifique ou
expérimentale. Les études pratiques et les études théoriques concourront
ainsi au même but; c'est tout ce que l'on peut demander dans une science
expérimentale, et aujourd'hui elles ont encore des parties obscures que l'on
étudie à l'aide de la même méthode. Malgré tous les obstacles qu'elle
rencontre, la médecine suivra la même marche; elle la suivra fatalement. En
préconisant l'introduction de la méthode expérimentale dans la médecine, je
ne fais donc que chercher à diriger les esprits vers un but que la science
poursuit instinctivement et à son insu, mais qu'elle atteindra plus
rapidement et plus sûrement si elle peut parvenir à l'entrevoir clairement. Le
temps fera ensuite le reste. Sans doute nous ne verrons pas de nos jours cet
épanouissement de la médecine scientifique; mais c'est là le sort de
l'humanité; ceux qui sèment et qui cultivent péniblement le champ de la
science ne sont pas ceux qui sont destinés à recueillir la moisson.
En résumé, la médecine expérimentale telle que nous la concevons,
comprend le problème médical dans son ensemble et elle renferme la
médecine théorique et la médecine pratique. Mais en disant que chacun doit
être médecin expérimentateur, je n'ai pas voulu établir que chaque médecin
devait cultiver toute l'étendue de la médecine expérimentale. Il y aura
toujours nécessairement des médecins qui se livreront plus spécialement
aux expériences physiologiques, d'autres aux investigations anatomiques
normales ou pathologiques, d'autres à la pratique chirurgicale ou médicale,
etc. Ce fractionnement n'est pas mauvais pour l'avancement de la science;
au contraire. Les spécialités pratiques sont une excellente chose pour la
science proprement dite, mais à la condition que ceux qui se livrent à
l'investigation d'une partie spéciale de la médecine, aient été instruits de
manière à posséder la médecine expérimentale dans son ensemble et à
savoir la place que doit occuper dans cet ensemble la science spéciale qu'ils
cultivent. De cette manière, tout en se spécialisant, ils dirigeront leurs
études de façon à contribuer aux progrès de la médecine scientifique ou
expérimentale. Les études pratiques et les études théoriques concourront
ainsi au même but; c'est tout ce que l'on peut demander dans une science
Page 293
qui, comme la médecine, est forcée d'être sans cesse agissante avant d'être
constituée scientifiquement.
La médecine expérimentale ou la médecine scientifique tend de tous
côtés à se constituer en prenant pour base la physiologie. La direction des
travaux qui se publient chaque jour, tant en France qu'à l'étranger, en fournit
la preuve évidente. C'est pourquoi je développe dans mes travaux et dans
mon enseignement au Collège de France toutes les idées qui peuvent aider
ou favoriser cette tendance médicale. Je considère que c'est mon devoir, à la
fois comme savant et comme professeur de médecine au Collège de France.
En effet, le Collège de France n'est point une faculté de médecine dans
laquelle on doive traiter classiquement et successivement toutes les parties
de la médecine. Le Collège de France, par la nature de son institution, doit
toujours être à l'avant-garde des sciences et en représenter le mouvement et
les tendances. Par conséquent le cours de médecine dont je suis chargé doit
représenter la partie des sciences médicales qui est actuellement en voie
d'un plus grand développement et qui entraîne les autres dans son évolution.
Je me suis expliqué déjà depuis longtemps sur le caractère que doit avoir le
cours de médecine du Collège de France, je n'y reviendrai pas[72]. Je dirai
seulement que, tout en admettant que cette direction expérimentale que
prend la médecine sera lente à s'introniser, à cause des difficultés inhérentes
à la complexité de la médecine, il faut reconnaître que cette direction est
aujourd'hui définitive. En effet, ce n'est point là le fait de l'influence
éphémère d'un système personnel quelconque; c'est le résultat de l'évolution
scientifique de la médecine elle-même. Ce sont mes convictions à cet égard
que je cherche à faire pénétrer dans l'esprit des jeunes médecins qui suivent
mes cours au Collège de France. Je tâche de leur montrer qu'ils sont tous
appelés à concourir pour leur part à l'accroissement et au développement de
la médecine scientifique ou expérimentale. Je les invite à cause de cela à se
familiariser avec les procédés modernes d'investigation mis en usage dans
les sciences anatomiques, physiologiques, pathologiques et thérapeutiques,
constituée scientifiquement.
La médecine expérimentale ou la médecine scientifique tend de tous
côtés à se constituer en prenant pour base la physiologie. La direction des
travaux qui se publient chaque jour, tant en France qu'à l'étranger, en fournit
la preuve évidente. C'est pourquoi je développe dans mes travaux et dans
mon enseignement au Collège de France toutes les idées qui peuvent aider
ou favoriser cette tendance médicale. Je considère que c'est mon devoir, à la
fois comme savant et comme professeur de médecine au Collège de France.
En effet, le Collège de France n'est point une faculté de médecine dans
laquelle on doive traiter classiquement et successivement toutes les parties
de la médecine. Le Collège de France, par la nature de son institution, doit
toujours être à l'avant-garde des sciences et en représenter le mouvement et
les tendances. Par conséquent le cours de médecine dont je suis chargé doit
représenter la partie des sciences médicales qui est actuellement en voie
d'un plus grand développement et qui entraîne les autres dans son évolution.
Je me suis expliqué déjà depuis longtemps sur le caractère que doit avoir le
cours de médecine du Collège de France, je n'y reviendrai pas[72]. Je dirai
seulement que, tout en admettant que cette direction expérimentale que
prend la médecine sera lente à s'introniser, à cause des difficultés inhérentes
à la complexité de la médecine, il faut reconnaître que cette direction est
aujourd'hui définitive. En effet, ce n'est point là le fait de l'influence
éphémère d'un système personnel quelconque; c'est le résultat de l'évolution
scientifique de la médecine elle-même. Ce sont mes convictions à cet égard
que je cherche à faire pénétrer dans l'esprit des jeunes médecins qui suivent
mes cours au Collège de France. Je tâche de leur montrer qu'ils sont tous
appelés à concourir pour leur part à l'accroissement et au développement de
la médecine scientifique ou expérimentale. Je les invite à cause de cela à se
familiariser avec les procédés modernes d'investigation mis en usage dans
les sciences anatomiques, physiologiques, pathologiques et thérapeutiques,
Page 294
parce que ces diverses branches de la médecine doivent toujours rester
indissolublement unies, dans la théorie et dans la pratique. Je dis à ceux que
leur voie portera vers la théorie ou vers la science pure, de ne jamais perdre
de vue le problème de la médecine, qui est de conserver la santé et de guérir
les maladies. Je dis à ceux que leur carrière dirigera au contraire vers la
pratique, de ne jamais oublier que si la théorie est destinée à éclairer la
pratique, la pratique à son tour doit tourner au profit de la science. Le
médecin bien imbu de ces idées ne cessera jamais de s'intéresser aux
progrès de la science, en même temps qu'il remplira ses devoirs de
praticien. Il notera avec exactitude et discernement les cas intéressants qui
se présenteront à lui en comprenant tout le profit que la science peut en
tirer. La médecine scientifique expérimentale deviendra ainsi l'oeuvre de
tous, et chacun, ne fût-il qu'un simple médecin de campagne, y apportera
son concours utile.
Maintenant, pour nous reporter au titre de ce long paragraphe, je
conclurai que la médecine empirique et la médecine expérimentale, loin
d'être incompatibles, doivent au contraire être réunies intimement, car
toutes deux sont indispensables pour l'édification de la médecine
expérimentale. Je pense que cette conclusion a été bien établie par tout ce
qui précède.
§ IV. — La médecine expérimentale ne répond à aucune doctrine
médicale ni à aucun système philosophique.
Nous avons dit[73] que la médecine expérimentale n'est pas un système
nouveau de médecine, mais, au contraire, la négation de tous les systèmes.
En effet, l'avènement de la médecine expérimentale aura pour résultat de
faire disparaître de la science toutes les vues individuelles pour les
remplacer par des théories impersonnelles et générales qui ne seront,
indissolublement unies, dans la théorie et dans la pratique. Je dis à ceux que
leur voie portera vers la théorie ou vers la science pure, de ne jamais perdre
de vue le problème de la médecine, qui est de conserver la santé et de guérir
les maladies. Je dis à ceux que leur carrière dirigera au contraire vers la
pratique, de ne jamais oublier que si la théorie est destinée à éclairer la
pratique, la pratique à son tour doit tourner au profit de la science. Le
médecin bien imbu de ces idées ne cessera jamais de s'intéresser aux
progrès de la science, en même temps qu'il remplira ses devoirs de
praticien. Il notera avec exactitude et discernement les cas intéressants qui
se présenteront à lui en comprenant tout le profit que la science peut en
tirer. La médecine scientifique expérimentale deviendra ainsi l'oeuvre de
tous, et chacun, ne fût-il qu'un simple médecin de campagne, y apportera
son concours utile.
Maintenant, pour nous reporter au titre de ce long paragraphe, je
conclurai que la médecine empirique et la médecine expérimentale, loin
d'être incompatibles, doivent au contraire être réunies intimement, car
toutes deux sont indispensables pour l'édification de la médecine
expérimentale. Je pense que cette conclusion a été bien établie par tout ce
qui précède.
§ IV. — La médecine expérimentale ne répond à aucune doctrine
médicale ni à aucun système philosophique.
Nous avons dit[73] que la médecine expérimentale n'est pas un système
nouveau de médecine, mais, au contraire, la négation de tous les systèmes.
En effet, l'avènement de la médecine expérimentale aura pour résultat de
faire disparaître de la science toutes les vues individuelles pour les
remplacer par des théories impersonnelles et générales qui ne seront,
Page 295
comme dans les autres sciences, qu'une coordination régulière et raisonnée
des faits fournis par l'expérience.
Aujourd'hui la médecine scientifique n'est point encore constituée; mais
grâce à la méthode expérimentale qui y pénètre de plus en plus, elle tend à
devenir une science précise. La médecine est en voie de transition; le temps
des doctrines et des systèmes personnels est passé et peu à peu ils seront
remplacés par des théories représentant l'état actuel de la science et donnant
à ce point de vue le résultat des efforts de tous. Toutefois il ne faut pas
croire pour cela que les théories soient jamais des vérités absolues; elles
sont toujours perfectibles et par conséquent toujours mobiles. C'est
pourquoi j'ai eu soin de dire qu'il ne faut pas confondre, comme on le fait
souvent, les théories progressives et perfectibles avec les méthodes ou avec
les principes de la science qui sont fixes et inébranlables. Or il faut se le
rappeler, le principe scientifique immuable, aussi bien dans la médecine que
dans les autres sciences expérimentales, c'est le déterminisme absolu des
phénomènes. Nous avons donné le nom de déterminisme à la cause
prochaine ou déterminante des phénomènes. Nous n'agissons jamais sur
l'essence des phénomènes de la nature, mais seulement sur leur
déterminisme, et par cela seul que nous agissons sur lui, le déterminisme
diffère du fatalisme sur lequel on ne saurait agir. Le fatalisme suppose la
manifestation nécessaire d'un phénomène indépendamment de ses
conditions, tandis que le déterminisme est la condition nécessaire d'un
phénomène dont la manifestation n'est pas forcée. Une fois que la recherche
du déterminisme des phénomènes est posée comme le principe fondamental
de la méthode expérimentale, il n'y a plus ni matérialisme, ni spiritualisme,
ni matière brute, ni matière vivante, il n'y a que des phénomènes dont il faut
déterminer les conditions, c'est-à-dire les circonstances qui jouent par
rapport à ces phénomènes le rôle de cause prochaine. Au delà il n'y a plus
rien de déterminé scientifiquement; il n'y a que des mots, qui sont
nécessaires sans doute, mais qui peuvent nous faire illusion et nous tromper
des faits fournis par l'expérience.
Aujourd'hui la médecine scientifique n'est point encore constituée; mais
grâce à la méthode expérimentale qui y pénètre de plus en plus, elle tend à
devenir une science précise. La médecine est en voie de transition; le temps
des doctrines et des systèmes personnels est passé et peu à peu ils seront
remplacés par des théories représentant l'état actuel de la science et donnant
à ce point de vue le résultat des efforts de tous. Toutefois il ne faut pas
croire pour cela que les théories soient jamais des vérités absolues; elles
sont toujours perfectibles et par conséquent toujours mobiles. C'est
pourquoi j'ai eu soin de dire qu'il ne faut pas confondre, comme on le fait
souvent, les théories progressives et perfectibles avec les méthodes ou avec
les principes de la science qui sont fixes et inébranlables. Or il faut se le
rappeler, le principe scientifique immuable, aussi bien dans la médecine que
dans les autres sciences expérimentales, c'est le déterminisme absolu des
phénomènes. Nous avons donné le nom de déterminisme à la cause
prochaine ou déterminante des phénomènes. Nous n'agissons jamais sur
l'essence des phénomènes de la nature, mais seulement sur leur
déterminisme, et par cela seul que nous agissons sur lui, le déterminisme
diffère du fatalisme sur lequel on ne saurait agir. Le fatalisme suppose la
manifestation nécessaire d'un phénomène indépendamment de ses
conditions, tandis que le déterminisme est la condition nécessaire d'un
phénomène dont la manifestation n'est pas forcée. Une fois que la recherche
du déterminisme des phénomènes est posée comme le principe fondamental
de la méthode expérimentale, il n'y a plus ni matérialisme, ni spiritualisme,
ni matière brute, ni matière vivante, il n'y a que des phénomènes dont il faut
déterminer les conditions, c'est-à-dire les circonstances qui jouent par
rapport à ces phénomènes le rôle de cause prochaine. Au delà il n'y a plus
rien de déterminé scientifiquement; il n'y a que des mots, qui sont
nécessaires sans doute, mais qui peuvent nous faire illusion et nous tromper
Page 296
si nous ne sommes pas constamment en garde contre les piéges que notre
esprit se tend perpétuellement à lui-même.
La médecine expérimentale, comme d'ailleurs toutes les sciences
expérimentales, ne devant pas aller au delà des phénomènes, n'a besoin de
se rattacher à aucun mot systématique; elle ne sera ni vitaliste, ni animiste,
ni organiciste, ni solidiste, ni humorale, elle sera simplement la science qui
cherche à remonter aux causes prochaines des phénomènes de la vie à l'état
sain et à l'état morbide. Elle n'a que faire en effet de s'embarrasser de
systèmes qui, ni les uns ni les autres, ne sauraient jamais exprimer la vérité.
À ce propos il ne sera pas inutile de rappeler en quelques mots les
caractères essentiels de la méthode expérimentale et de montrer comment
l'idée qui lui est soumise se distingue des idées systématiques et doctrinales.
Dans la méthode expérimentale on ne fait jamais des expériences que pour
voir ou pour prouver, c'est- à-dire pour contrôler et vérifier. La méthode
expérimentale, en tant que méthode scientifique, repose tout entière sur la
vérification expérimentale d'une hypothèse scientifique. Cette vérification
peut être obtenue tantôt à l'aide d'une nouvelle observation (science
d'observation), tantôt à l'aide d'une expérience (science expérimentale). En
méthode expérimentale, l'hypothèse est une idée scientifique qu'il s'agit de
livrer à l'expérience. L'invention scientifique réside dans la création d'une
hypothèse heureuse et féconde; elle est donnée par le sentiment ou par le
génie même du savant qui l'a créée.
Quand l'hypothèse est soumise à la méthode expérimentale, elle devient
une théorie; tandis que, si elle est soumise à la logique seule, elle devient un
système. Le système est donc une hypothèse à laquelle on a ramené
logiquement les faits à l'aide du raisonnement, mais sans une vérification
critique expérimentale. La théorie est l'hypothèse vérifiée, après qu'elle a
été soumise au contrôle du raisonnement et de la critique expérimentale. La
esprit se tend perpétuellement à lui-même.
La médecine expérimentale, comme d'ailleurs toutes les sciences
expérimentales, ne devant pas aller au delà des phénomènes, n'a besoin de
se rattacher à aucun mot systématique; elle ne sera ni vitaliste, ni animiste,
ni organiciste, ni solidiste, ni humorale, elle sera simplement la science qui
cherche à remonter aux causes prochaines des phénomènes de la vie à l'état
sain et à l'état morbide. Elle n'a que faire en effet de s'embarrasser de
systèmes qui, ni les uns ni les autres, ne sauraient jamais exprimer la vérité.
À ce propos il ne sera pas inutile de rappeler en quelques mots les
caractères essentiels de la méthode expérimentale et de montrer comment
l'idée qui lui est soumise se distingue des idées systématiques et doctrinales.
Dans la méthode expérimentale on ne fait jamais des expériences que pour
voir ou pour prouver, c'est- à-dire pour contrôler et vérifier. La méthode
expérimentale, en tant que méthode scientifique, repose tout entière sur la
vérification expérimentale d'une hypothèse scientifique. Cette vérification
peut être obtenue tantôt à l'aide d'une nouvelle observation (science
d'observation), tantôt à l'aide d'une expérience (science expérimentale). En
méthode expérimentale, l'hypothèse est une idée scientifique qu'il s'agit de
livrer à l'expérience. L'invention scientifique réside dans la création d'une
hypothèse heureuse et féconde; elle est donnée par le sentiment ou par le
génie même du savant qui l'a créée.
Quand l'hypothèse est soumise à la méthode expérimentale, elle devient
une théorie; tandis que, si elle est soumise à la logique seule, elle devient un
système. Le système est donc une hypothèse à laquelle on a ramené
logiquement les faits à l'aide du raisonnement, mais sans une vérification
critique expérimentale. La théorie est l'hypothèse vérifiée, après qu'elle a
été soumise au contrôle du raisonnement et de la critique expérimentale. La
Page 297
meilleure théorie est celle qui a été vérifiée par le plus grand nombre de
faits. Mais une théorie, pour rester bonne, doit toujours se modifier avec les
progrès de la science et demeurer constamment soumise à la vérification et
à la critique des faits nouveaux qui apparaissent. Si on considérait une
théorie comme parfaite et si l'on cessait de la vérifier par l'expérience
scientifique journalière, elle deviendrait une doctrine. Une doctrine est donc
une théorie que l'on regarde comme immuable et que l'on prend pour point
de départ de déductions ultérieures, que l'on se croit dispensé de soumettre
désormais à la vérification expérimentale.
En un mot, les systèmes et les doctrines en médecine sont des idées
hypothétiques ou théoriques transformées en principes immuables. Cette
manière de procéder appartient essentiellement à la scolastique et elle
diffère radicalement de la méthode expérimentale. Il y a en effet
contradiction entre ces deux procédés de l'esprit. Le système et la doctrine
procèdent par affirmation et par déduction purement logique; la méthode
expérimentale procède toujours par le doute et par la vérification
expérimentale. Les systèmes et les doctrines sont individuels; ils veulent
être immuables et conserver leur personnalité. La méthode expérimentale
au contraire est impersonnelle; elle détruit l'individualité en ce qu'elle réunit
et sacrifie les idées particulières de chacun et les fait tourner au profit de la
vérité générale établie à l'aide du critérium expérimental. Elle a une marche
lente et laborieuse, et, sous ce rapport, elle plaira toujours moins à l'esprit.
Les systèmes au contraire sont séduisants parce qu'ils donnent la science
absolue réglée par la logique seule; ce qui dispense d'étudier et rend la
médecine facile. La médecine expérimentale est donc par nature une
médecine antisystématique et antidoctrinale, ou plutôt elle est libre et
indépendante par essence, et ne veut se rattacher à aucune espèce de
système médical.
faits. Mais une théorie, pour rester bonne, doit toujours se modifier avec les
progrès de la science et demeurer constamment soumise à la vérification et
à la critique des faits nouveaux qui apparaissent. Si on considérait une
théorie comme parfaite et si l'on cessait de la vérifier par l'expérience
scientifique journalière, elle deviendrait une doctrine. Une doctrine est donc
une théorie que l'on regarde comme immuable et que l'on prend pour point
de départ de déductions ultérieures, que l'on se croit dispensé de soumettre
désormais à la vérification expérimentale.
En un mot, les systèmes et les doctrines en médecine sont des idées
hypothétiques ou théoriques transformées en principes immuables. Cette
manière de procéder appartient essentiellement à la scolastique et elle
diffère radicalement de la méthode expérimentale. Il y a en effet
contradiction entre ces deux procédés de l'esprit. Le système et la doctrine
procèdent par affirmation et par déduction purement logique; la méthode
expérimentale procède toujours par le doute et par la vérification
expérimentale. Les systèmes et les doctrines sont individuels; ils veulent
être immuables et conserver leur personnalité. La méthode expérimentale
au contraire est impersonnelle; elle détruit l'individualité en ce qu'elle réunit
et sacrifie les idées particulières de chacun et les fait tourner au profit de la
vérité générale établie à l'aide du critérium expérimental. Elle a une marche
lente et laborieuse, et, sous ce rapport, elle plaira toujours moins à l'esprit.
Les systèmes au contraire sont séduisants parce qu'ils donnent la science
absolue réglée par la logique seule; ce qui dispense d'étudier et rend la
médecine facile. La médecine expérimentale est donc par nature une
médecine antisystématique et antidoctrinale, ou plutôt elle est libre et
indépendante par essence, et ne veut se rattacher à aucune espèce de
système médical.
Page 298
Ce que je viens de dire relativement aux systèmes médicaux, je puis
l'appliquer aux systèmes philosophiques. La médecine expérimentale
(comme d'ailleurs toutes les sciences expérimentales) ne sent le besoin de se
rattacher à aucun système philosophique. Le rôle du physiologiste comme
celui de tout savant est de chercher la vérité pour elle-même, sans vouloir la
faire servir de contrôle à tel ou tel système de philosophie. Quand le savant
poursuit l'investigation scientifique en prenant pour base un système
philosophique quelconque, il s'égare dans des régions trop loin de la réalité
ou bien le système donne à son esprit une sorte d'assurance trompeuse et
une inflexibilité qui s'accorde mal avec la liberté et la souplesse que doit
toujours garder l'expérimentateur dans ses recherches. Il faut donc éviter
avec soin toute espèce de système, et la raison que j'en trouve, c'est que les
systèmes ne sont point dans la nature, mais seulement dans l'esprit des
hommes. Le positivisme qui, au nom de la science, repousse les systèmes
philosophiques, a comme eux le tort d'être un système. Or, pour trouver la
vérité, il suffit que le savant se mette en face de la nature et qu'il l'interroge
en suivant la méthode expérimentale et à l'aide de moyens d'investigation
de plus en plus parfaits. Je pense que, dans ce cas, le meilleur système
philosophique consiste à ne pas en avoir.
Comme expérimentateur, j'évite donc les systèmes philosophiques, mais
je ne saurais pour cela repousser cet esprit philosophique qui, sans être nulle
part, est partout, et qui, sans appartenir à aucun système, doit régner non-
seulement sur toutes les sciences, mais sur toutes les connaissances
humaines. C'est ce qui fait que, tout en fuyant les systèmes philosophiques,
j'aime beaucoup les philosophes et je me plais infiniment dans leur
commerce. En effet, au point de vue scientifique, la philosophie représente
l'aspiration éternelle de la raison humaine vers la connaissance de l'inconnu.
Dès lors les philosophes se tiennent toujours dans les questions en
controverse et dans les régions élevées, limites supérieures des sciences. Par
là ils communiquent à la pensée scientifique un mouvement qui la vivifie et
l'appliquer aux systèmes philosophiques. La médecine expérimentale
(comme d'ailleurs toutes les sciences expérimentales) ne sent le besoin de se
rattacher à aucun système philosophique. Le rôle du physiologiste comme
celui de tout savant est de chercher la vérité pour elle-même, sans vouloir la
faire servir de contrôle à tel ou tel système de philosophie. Quand le savant
poursuit l'investigation scientifique en prenant pour base un système
philosophique quelconque, il s'égare dans des régions trop loin de la réalité
ou bien le système donne à son esprit une sorte d'assurance trompeuse et
une inflexibilité qui s'accorde mal avec la liberté et la souplesse que doit
toujours garder l'expérimentateur dans ses recherches. Il faut donc éviter
avec soin toute espèce de système, et la raison que j'en trouve, c'est que les
systèmes ne sont point dans la nature, mais seulement dans l'esprit des
hommes. Le positivisme qui, au nom de la science, repousse les systèmes
philosophiques, a comme eux le tort d'être un système. Or, pour trouver la
vérité, il suffit que le savant se mette en face de la nature et qu'il l'interroge
en suivant la méthode expérimentale et à l'aide de moyens d'investigation
de plus en plus parfaits. Je pense que, dans ce cas, le meilleur système
philosophique consiste à ne pas en avoir.
Comme expérimentateur, j'évite donc les systèmes philosophiques, mais
je ne saurais pour cela repousser cet esprit philosophique qui, sans être nulle
part, est partout, et qui, sans appartenir à aucun système, doit régner non-
seulement sur toutes les sciences, mais sur toutes les connaissances
humaines. C'est ce qui fait que, tout en fuyant les systèmes philosophiques,
j'aime beaucoup les philosophes et je me plais infiniment dans leur
commerce. En effet, au point de vue scientifique, la philosophie représente
l'aspiration éternelle de la raison humaine vers la connaissance de l'inconnu.
Dès lors les philosophes se tiennent toujours dans les questions en
controverse et dans les régions élevées, limites supérieures des sciences. Par
là ils communiquent à la pensée scientifique un mouvement qui la vivifie et
Page 299
l'ennoblit; ils fortifient l'esprit en le développant par une gymnastique
intellectuelle générale en même temps qu'ils le reportent sans cesse vers la
solution inépuisable des grands problèmes; ils entretiennent ainsi une sorte
de soif de l'inconnu et le feu sacré de la recherche qui ne doivent jamais
s'éteindre chez un savant.
En effet, le désir ardent de la connaissance est l'unique mobile qui attire
et soutient l'investigateur dans ses efforts; et c'est précisément cette
connaissance qu'il saisit réellement et qui fuit cependant toujours devant lui,
qui devient à la fois son seul tourment et son seul bonheur. Celui qui ne
connaît pas les tourments de l'inconnu doit ignorer les joies de la découverte
qui sont certainement les plus vives que l'esprit de l'homme puisse jamais
ressentir. Mais par un caprice de notre nature, cette joie de la découverte
tant cherchée et tant espérée s'évanouit dès qu'elle est trouvée. Ce n'est
qu'un éclair dont la lueur nous a découvert d'autres horizons vers lesquels
notre curiosité inassouvie se porte encore avec plus d'ardeur. C'est ce qui
fait que dans la science même le connu perd son attrait, tandis que l'inconnu
est toujours plein de charmes. C'est pour cela que les esprits qui s'élèvent et
deviennent vraiment grands, sont ceux qui ne sont jamais satisfaits d'eux-
mêmes dans leurs oeuvres accomplies, mais qui tendent toujours à mieux
dans des oeuvres nouvelles. Le sentiment dont je parle en ce moment est
bien connu des savants et des philosophes. C'est ce sentiment qui a fait dire
à Priestley[74] qu'une découverte que nous faisons nous en montre
beaucoup d'autres à faire; c'est ce sentiment qu'exprime Pascal[75], sous
une forme paradoxale peut-être quand il dit: «Nous ne cherchons jamais les
choses, mais la recherche des choses.» Pourtant c'est bien la vérité elle-
même qui nous intéresse, et si nous la cherchons toujours, c'est parce que ce
que nous en avons trouvé jusqu'à présent ne peut nous satisfaire. Sans cela
nous ferions dans nos recherches ce travail inutile et sans fin que nous
représente la fable de Sisyphe qui roule toujours son rocher qui retombe
sans cesse au point de départ. Cette comparaison n'est point exacte
intellectuelle générale en même temps qu'ils le reportent sans cesse vers la
solution inépuisable des grands problèmes; ils entretiennent ainsi une sorte
de soif de l'inconnu et le feu sacré de la recherche qui ne doivent jamais
s'éteindre chez un savant.
En effet, le désir ardent de la connaissance est l'unique mobile qui attire
et soutient l'investigateur dans ses efforts; et c'est précisément cette
connaissance qu'il saisit réellement et qui fuit cependant toujours devant lui,
qui devient à la fois son seul tourment et son seul bonheur. Celui qui ne
connaît pas les tourments de l'inconnu doit ignorer les joies de la découverte
qui sont certainement les plus vives que l'esprit de l'homme puisse jamais
ressentir. Mais par un caprice de notre nature, cette joie de la découverte
tant cherchée et tant espérée s'évanouit dès qu'elle est trouvée. Ce n'est
qu'un éclair dont la lueur nous a découvert d'autres horizons vers lesquels
notre curiosité inassouvie se porte encore avec plus d'ardeur. C'est ce qui
fait que dans la science même le connu perd son attrait, tandis que l'inconnu
est toujours plein de charmes. C'est pour cela que les esprits qui s'élèvent et
deviennent vraiment grands, sont ceux qui ne sont jamais satisfaits d'eux-
mêmes dans leurs oeuvres accomplies, mais qui tendent toujours à mieux
dans des oeuvres nouvelles. Le sentiment dont je parle en ce moment est
bien connu des savants et des philosophes. C'est ce sentiment qui a fait dire
à Priestley[74] qu'une découverte que nous faisons nous en montre
beaucoup d'autres à faire; c'est ce sentiment qu'exprime Pascal[75], sous
une forme paradoxale peut-être quand il dit: «Nous ne cherchons jamais les
choses, mais la recherche des choses.» Pourtant c'est bien la vérité elle-
même qui nous intéresse, et si nous la cherchons toujours, c'est parce que ce
que nous en avons trouvé jusqu'à présent ne peut nous satisfaire. Sans cela
nous ferions dans nos recherches ce travail inutile et sans fin que nous
représente la fable de Sisyphe qui roule toujours son rocher qui retombe
sans cesse au point de départ. Cette comparaison n'est point exacte
Page 300
scientifiquement; le savant monte toujours en cherchant la vérité, et s'il ne
la trouve jamais tout entière, il en découvre néanmoins des fragments très-
importants, et ce sont précisément ces fragments de la vérité générale qui
constituent la science.
Le savant ne cherche donc pas pour le plaisir de chercher, il cherche la
vérité pour la posséder, et il la possède déjà dans des limites qu'expriment
les sciences elles-mêmes dans leur état actuel. Mais le savant ne doit pas
s'arrêter en chemin; il doit toujours s'élever plus haut et tendre à la
perfection; il doit toujours chercher tant qu'il voit quelque chose à trouver.
Sans cette excitation constante donnée par l'aiguillon de l'inconnu, sans
cette soif scientifique sans cesse renaissante, il serait à craindre que le
savant ne se systématisât dans ce qu'il a d'acquis ou de connu. Alors la
science ne ferait plus de progrès et s'arrêterait par indifférence intellectuelle,
comme quand les corps minéraux saturés tombent en indifférence chimique
et se cristallisent. Il faut donc empêcher que l'esprit, trop absorbé par le
connu d'une science spéciale, ne tende au repos ou ne se traîne terre à terre,
en perdant de vue les questions qui lui restent à résoudre. La philosophie, en
agitant sans cesse la masse inépuisable des questions non résolues, stimule
et entretient ce mouvement salutaire dans les sciences. Car, dans le sens
restreint où je considère ici la philosophie, l'indéterminé seul lui appartient,
le déterminé retombant nécessairement dans le domaine scientifique. Je
n'admets donc pas la philosophie qui voudrait assigner des bornes à la
science, pas plus que la science qui prétendrait supprimer les vérités
philosophiques qui sont actuellement hors de son propre domaine. La vraie
science ne supprime rien, mais elle cherche toujours et regarde en face et
sans se troubler les choses qu'elle ne comprend pas encore. Nier ces choses
ne serait pas les supprimer; ce serait fermer les yeux et croire que la lumière
n'existe pas. Ce serait l'illusion de l'autruche qui croit supprimer le danger
en se cachant la tête dans le sable. Selon moi, le véritable esprit
philosophique est celui dont les aspirations élevées fécondent les sciences
la trouve jamais tout entière, il en découvre néanmoins des fragments très-
importants, et ce sont précisément ces fragments de la vérité générale qui
constituent la science.
Le savant ne cherche donc pas pour le plaisir de chercher, il cherche la
vérité pour la posséder, et il la possède déjà dans des limites qu'expriment
les sciences elles-mêmes dans leur état actuel. Mais le savant ne doit pas
s'arrêter en chemin; il doit toujours s'élever plus haut et tendre à la
perfection; il doit toujours chercher tant qu'il voit quelque chose à trouver.
Sans cette excitation constante donnée par l'aiguillon de l'inconnu, sans
cette soif scientifique sans cesse renaissante, il serait à craindre que le
savant ne se systématisât dans ce qu'il a d'acquis ou de connu. Alors la
science ne ferait plus de progrès et s'arrêterait par indifférence intellectuelle,
comme quand les corps minéraux saturés tombent en indifférence chimique
et se cristallisent. Il faut donc empêcher que l'esprit, trop absorbé par le
connu d'une science spéciale, ne tende au repos ou ne se traîne terre à terre,
en perdant de vue les questions qui lui restent à résoudre. La philosophie, en
agitant sans cesse la masse inépuisable des questions non résolues, stimule
et entretient ce mouvement salutaire dans les sciences. Car, dans le sens
restreint où je considère ici la philosophie, l'indéterminé seul lui appartient,
le déterminé retombant nécessairement dans le domaine scientifique. Je
n'admets donc pas la philosophie qui voudrait assigner des bornes à la
science, pas plus que la science qui prétendrait supprimer les vérités
philosophiques qui sont actuellement hors de son propre domaine. La vraie
science ne supprime rien, mais elle cherche toujours et regarde en face et
sans se troubler les choses qu'elle ne comprend pas encore. Nier ces choses
ne serait pas les supprimer; ce serait fermer les yeux et croire que la lumière
n'existe pas. Ce serait l'illusion de l'autruche qui croit supprimer le danger
en se cachant la tête dans le sable. Selon moi, le véritable esprit
philosophique est celui dont les aspirations élevées fécondent les sciences
Page 301
en les entraînant à la recherche de vérités qui sont actuellement en dehors
d'elles, mais qui ne doivent pas être supprimées par cela qu'elles s'éloignent
et s'élèvent de plus en plus à mesure qu'elles sont abordées par des esprits
philosophiques plus puissants et plus délicats. Maintenant, cette aspiration
de l'esprit humain aura-t-elle une fin, trouvera-t-elle une limite? Je ne
saurais le comprendre; mais en attendant, ainsi que je l'ai dit plus haut, le
savant n'a rien de mieux à faire que de marcher sans cesse, parce qu'il
avance toujours.
Un des plus grands obstacles qui se rencontrent dans cette marche
générale et libre des connaissances humaines, est donc la tendance qui porte
les diverses connaissances à s'individualiser dans des systèmes. Cela n'est
point une conséquence des choses elles-mêmes, parce que dans la nature
tout se tient et rien ne saurait être vu isolément et systématiquement, mais
c'est un résultat de la tendance de notre esprit, à la fois faible et dominateur,
qui nous porte à absorber les autres connaissances dans une systématisation
personnelle. Une science qui s'arrêterait dans un système resterait
stationnaire et s'isolerait, car la systématisation est un véritable enkystement
scientifique, et toute partie enkystée dans un organisme cesse de participer à
la vie générale de cet organisme. Les systèmes tendent donc à asservir
l'esprit humain, et la seule utilité que l'on puisse, suivant moi, leur trouver,
c'est de susciter des combats qui les détruisent en agitant et en excitant la
vitalité de la science. En effet, il faut chercher à briser les entraves des
systèmes philosophiques et scientifiques, comme on briserait les chaînes
d'un esclavage intellectuel. La vérité, si on peut la trouver, est de tous les
systèmes, et, pour la découvrir l'expérimentateur a besoin de se mouvoir
librement de tous les côtés sans se sentir arrêté par les barrières d'un
système quelconque. La philosophie et la science ne doivent donc point être
systématiques: elles doivent être unies sans vouloir se dominer l'une l'autre.
Leur séparation ne pourrait être que nuisible aux progrès des connaissances
humaines. La philosophie, tendant sans cesse à s'élever, fait remonter la
d'elles, mais qui ne doivent pas être supprimées par cela qu'elles s'éloignent
et s'élèvent de plus en plus à mesure qu'elles sont abordées par des esprits
philosophiques plus puissants et plus délicats. Maintenant, cette aspiration
de l'esprit humain aura-t-elle une fin, trouvera-t-elle une limite? Je ne
saurais le comprendre; mais en attendant, ainsi que je l'ai dit plus haut, le
savant n'a rien de mieux à faire que de marcher sans cesse, parce qu'il
avance toujours.
Un des plus grands obstacles qui se rencontrent dans cette marche
générale et libre des connaissances humaines, est donc la tendance qui porte
les diverses connaissances à s'individualiser dans des systèmes. Cela n'est
point une conséquence des choses elles-mêmes, parce que dans la nature
tout se tient et rien ne saurait être vu isolément et systématiquement, mais
c'est un résultat de la tendance de notre esprit, à la fois faible et dominateur,
qui nous porte à absorber les autres connaissances dans une systématisation
personnelle. Une science qui s'arrêterait dans un système resterait
stationnaire et s'isolerait, car la systématisation est un véritable enkystement
scientifique, et toute partie enkystée dans un organisme cesse de participer à
la vie générale de cet organisme. Les systèmes tendent donc à asservir
l'esprit humain, et la seule utilité que l'on puisse, suivant moi, leur trouver,
c'est de susciter des combats qui les détruisent en agitant et en excitant la
vitalité de la science. En effet, il faut chercher à briser les entraves des
systèmes philosophiques et scientifiques, comme on briserait les chaînes
d'un esclavage intellectuel. La vérité, si on peut la trouver, est de tous les
systèmes, et, pour la découvrir l'expérimentateur a besoin de se mouvoir
librement de tous les côtés sans se sentir arrêté par les barrières d'un
système quelconque. La philosophie et la science ne doivent donc point être
systématiques: elles doivent être unies sans vouloir se dominer l'une l'autre.
Leur séparation ne pourrait être que nuisible aux progrès des connaissances
humaines. La philosophie, tendant sans cesse à s'élever, fait remonter la
Page 302
science vers la cause ou vers la source des choses. Elle lui montre qu'en
dehors d'elle il y a des questions qui tourmentent l'humanité, et qu'elle n'a
pas encore résolues. Cette union solide de la science et de la philosophie est
utile aux deux, elle élève l'une et contient l'autre. Mais si le lien qui unit la
philosophie à la science vient à se briser, la philosophie, privée de l'appui
ou du contre- poids de la science, monte à perte de vue et s'égare dans les
nuages, tandis que la science, restée sans direction et sans aspiration élevée,
tombe, s'arrête ou vogue à l'aventure.
Mais si, au lieu de se contenter de cette union fraternelle, la philosophie
voulait entrer dans le ménage de la science et la régenter dogmatiquement
dans ses productions et dans ses méthodes de manifestation, alors l'accord
ne pourrait plus exister. En effet, ce serait une illusion que de prétendre
absorber les découvertes particulières d'une science au profit d'un système
philosophique quelconque. Pour faire des observations, des expériences ou
des découvertes scientifiques, les méthodes et procédés philosophiques sont
trop vagues et restent impuissants; il n'y a pour cela que des méthodes et
des procédés scientifiques souvent très-spéciaux qui ne peuvent être connus
que des expérimentateurs, des savants ou des philosophes qui pratiquent
une science déterminée. Les connaissances humaines sont tellement
enchevêtrées et solidaires les unes des autres dans leur évolution, qu'il est
impossible de croire qu'une influence individuelle puisse suffire à les faire
avancer quand les éléments du progrès ne sont pas dans le sol scientifique
lui-même. C'est pourquoi, tout en reconnaissant la supériorité des grands
hommes, je pense néanmoins que dans l'influence particulière ou générale
qu'ils ont sur les sciences, ils sont toujours et nécessairement plus ou moins
fonction de leur temps. Il en est de même des philosophes, ils ne peuvent
que suivre la marche de l'esprit humain, et ils ne contribuent à son
avancement qu'en ouvrant plus largement pour tous la voie du progrès que
beaucoup n'apercevraient peut-être pas. Mais ils sont en cela l'expression de
leur temps. Il ne faudrait donc pas qu'un philosophe, arrivant dans un
dehors d'elle il y a des questions qui tourmentent l'humanité, et qu'elle n'a
pas encore résolues. Cette union solide de la science et de la philosophie est
utile aux deux, elle élève l'une et contient l'autre. Mais si le lien qui unit la
philosophie à la science vient à se briser, la philosophie, privée de l'appui
ou du contre- poids de la science, monte à perte de vue et s'égare dans les
nuages, tandis que la science, restée sans direction et sans aspiration élevée,
tombe, s'arrête ou vogue à l'aventure.
Mais si, au lieu de se contenter de cette union fraternelle, la philosophie
voulait entrer dans le ménage de la science et la régenter dogmatiquement
dans ses productions et dans ses méthodes de manifestation, alors l'accord
ne pourrait plus exister. En effet, ce serait une illusion que de prétendre
absorber les découvertes particulières d'une science au profit d'un système
philosophique quelconque. Pour faire des observations, des expériences ou
des découvertes scientifiques, les méthodes et procédés philosophiques sont
trop vagues et restent impuissants; il n'y a pour cela que des méthodes et
des procédés scientifiques souvent très-spéciaux qui ne peuvent être connus
que des expérimentateurs, des savants ou des philosophes qui pratiquent
une science déterminée. Les connaissances humaines sont tellement
enchevêtrées et solidaires les unes des autres dans leur évolution, qu'il est
impossible de croire qu'une influence individuelle puisse suffire à les faire
avancer quand les éléments du progrès ne sont pas dans le sol scientifique
lui-même. C'est pourquoi, tout en reconnaissant la supériorité des grands
hommes, je pense néanmoins que dans l'influence particulière ou générale
qu'ils ont sur les sciences, ils sont toujours et nécessairement plus ou moins
fonction de leur temps. Il en est de même des philosophes, ils ne peuvent
que suivre la marche de l'esprit humain, et ils ne contribuent à son
avancement qu'en ouvrant plus largement pour tous la voie du progrès que
beaucoup n'apercevraient peut-être pas. Mais ils sont en cela l'expression de
leur temps. Il ne faudrait donc pas qu'un philosophe, arrivant dans un
Page 303
moment où les sciences prennent une direction féconde, vînt faire un
système en harmonie avec cette marche de la science et s'écrier ensuite que
tous les progrès scientifiques du temps sont dus à l'influence de son
système. En un mot, si les savants sont utiles aux philosophes et les
philosophes aux savants, le savant n'en reste pas moins libre et maître chez
lui, et je pense, quant à moi, que les savants font leurs découvertes, leurs
théories et leur science sans les philosophes. Si l'on rencontrait des
incrédules à cet égard, il serait peut-être facile de leur prouver, comme dit J.
de Maistre, que ceux qui ont fait le plus de découvertes dans la science sont
ceux qui ont le moins connu Bacon[76], tandis que ceux qui l'ont lu et
médité, ainsi que Bacon lui-même, n'y ont guère réussi. C'est qu'en effet ces
procédés et ces méthodes scientifiques ne s'apprennent, que dans les
laboratoires, quand l'expérimentateur est aux prises avec les problèmes de la
nature; c'est là qu'il faut diriger d'abord les jeunes gens, l'érudition et la
critique scientifique sont le partage de l'âge mur; elles ne peuvent porter des
fruits que lorsqu'on a commencé à s'initier à la science dans son sanctuaire
réel, c'est-à-dire dans le laboratoire. Pour l'expérimentateur, les procédés du
raisonnement doivent varier à l'infini, suivant les diverses sciences et les cas
plus ou moins difficiles et plus ou moins complexes auxquels il les
applique. Les savants, et même les savants spéciaux en chaque science,
peuvent seuls intervenir dans de pareilles questions, parce que l'esprit du
naturaliste n'est pas celui du physiologiste, et que l'esprit du chimiste n'est
pas non plus celui du physicien. Quand des philosophes, tels que Bacon ou
d'autres plus modernes, ont voulu entrer dans une systématisation générale
des préceptes, pour la recherche scientifique, ils ont pu paraître séduisants
aux personnes qui ne voient les sciences que de loin; mais de pareils
ouvrages ne sont d'aucune utilité aux savants faits, et pour ceux qui veulent
se livrer à la culture des sciences, ils les égarent par une fausse simplicité
des choses; de plus, ils les gênent en chargeant l'esprit d'une foule de
système en harmonie avec cette marche de la science et s'écrier ensuite que
tous les progrès scientifiques du temps sont dus à l'influence de son
système. En un mot, si les savants sont utiles aux philosophes et les
philosophes aux savants, le savant n'en reste pas moins libre et maître chez
lui, et je pense, quant à moi, que les savants font leurs découvertes, leurs
théories et leur science sans les philosophes. Si l'on rencontrait des
incrédules à cet égard, il serait peut-être facile de leur prouver, comme dit J.
de Maistre, que ceux qui ont fait le plus de découvertes dans la science sont
ceux qui ont le moins connu Bacon[76], tandis que ceux qui l'ont lu et
médité, ainsi que Bacon lui-même, n'y ont guère réussi. C'est qu'en effet ces
procédés et ces méthodes scientifiques ne s'apprennent, que dans les
laboratoires, quand l'expérimentateur est aux prises avec les problèmes de la
nature; c'est là qu'il faut diriger d'abord les jeunes gens, l'érudition et la
critique scientifique sont le partage de l'âge mur; elles ne peuvent porter des
fruits que lorsqu'on a commencé à s'initier à la science dans son sanctuaire
réel, c'est-à-dire dans le laboratoire. Pour l'expérimentateur, les procédés du
raisonnement doivent varier à l'infini, suivant les diverses sciences et les cas
plus ou moins difficiles et plus ou moins complexes auxquels il les
applique. Les savants, et même les savants spéciaux en chaque science,
peuvent seuls intervenir dans de pareilles questions, parce que l'esprit du
naturaliste n'est pas celui du physiologiste, et que l'esprit du chimiste n'est
pas non plus celui du physicien. Quand des philosophes, tels que Bacon ou
d'autres plus modernes, ont voulu entrer dans une systématisation générale
des préceptes, pour la recherche scientifique, ils ont pu paraître séduisants
aux personnes qui ne voient les sciences que de loin; mais de pareils
ouvrages ne sont d'aucune utilité aux savants faits, et pour ceux qui veulent
se livrer à la culture des sciences, ils les égarent par une fausse simplicité
des choses; de plus, ils les gênent en chargeant l'esprit d'une foule de
Page 304
préceptes vagues ou inapplicables, qu'il faut se hâter d'oublier si l'on veut
entrer dans la science et devenir un véritable expérimentateur.
Je viens de dire que l'éducation du savant et de l'expérimentateur ne se
fait que dans le laboratoire spécial de la science qu'il veut cultiver, et que
les préceptes utiles sont seulement ceux qui ressortent des détails d'une
pratique expérimentale dans une science déterminée. J'ai voulu donner dans
cette introduction une idée aussi précise que possible de la science
physiologique et de la médecine expérimentale. Cependant je serais bien
loin d'avoir la prétention de croire que j'ai donné des règles et des préceptes
qui devront être suivis d'une manière rigoureuse et absolue par un
expérimentateur. J'ai voulu seulement examiner la nature des problèmes que
l'on a à résoudre dans la science expérimentale des êtres vivants, afin que
chacun puisse bien comprendre les questions scientifiques qui sont du
domaine de la biologie et connaître les moyens que la science possède
aujourd'hui pour les attaquer. J'ai cité des exemples d'investigation, mais je
me serais bien gardé de donner des explications superflues ou de tracer une
règle unique et absolue, parce que je pense que le rôle d'un maître doit se
borner à montrer clairement à l'élève le but que la science se propose, et à
lui indiquer tous les moyens qu'il peut avoir à sa disposition pour l'atteindre.
Mais le maître doit ensuite laisser l'élève libre de se mouvoir à sa manière et
suivant sa nature pour parvenir au but qu'il lui a montré, sauf à venir à son
secours s'il voit qu'il s'égare. Je crois, en un mot, que la vraie méthode est
celle qui contient l'esprit sans l'étouffer, et en le laissant autant que possible
en face de lui- même, qui le dirige, tout en respectant son originalité
créatrice et sa spontanéité scientifique qui sont les qualités les plus
précieuses. Les sciences n'avancent que par les idées nouvelles et par la
puissance créatrice ou originale de la pensée. Il faut donc prendre garde,
dans l'éducation, que les connaissances qui doivent armer l'intelligence ne
l'accablent par leur poids et que les règles qui sont destinées à soutenir les
côtés faibles de l'esprit n'en atrophient ou n'en étouffent les côtés puissants
entrer dans la science et devenir un véritable expérimentateur.
Je viens de dire que l'éducation du savant et de l'expérimentateur ne se
fait que dans le laboratoire spécial de la science qu'il veut cultiver, et que
les préceptes utiles sont seulement ceux qui ressortent des détails d'une
pratique expérimentale dans une science déterminée. J'ai voulu donner dans
cette introduction une idée aussi précise que possible de la science
physiologique et de la médecine expérimentale. Cependant je serais bien
loin d'avoir la prétention de croire que j'ai donné des règles et des préceptes
qui devront être suivis d'une manière rigoureuse et absolue par un
expérimentateur. J'ai voulu seulement examiner la nature des problèmes que
l'on a à résoudre dans la science expérimentale des êtres vivants, afin que
chacun puisse bien comprendre les questions scientifiques qui sont du
domaine de la biologie et connaître les moyens que la science possède
aujourd'hui pour les attaquer. J'ai cité des exemples d'investigation, mais je
me serais bien gardé de donner des explications superflues ou de tracer une
règle unique et absolue, parce que je pense que le rôle d'un maître doit se
borner à montrer clairement à l'élève le but que la science se propose, et à
lui indiquer tous les moyens qu'il peut avoir à sa disposition pour l'atteindre.
Mais le maître doit ensuite laisser l'élève libre de se mouvoir à sa manière et
suivant sa nature pour parvenir au but qu'il lui a montré, sauf à venir à son
secours s'il voit qu'il s'égare. Je crois, en un mot, que la vraie méthode est
celle qui contient l'esprit sans l'étouffer, et en le laissant autant que possible
en face de lui- même, qui le dirige, tout en respectant son originalité
créatrice et sa spontanéité scientifique qui sont les qualités les plus
précieuses. Les sciences n'avancent que par les idées nouvelles et par la
puissance créatrice ou originale de la pensée. Il faut donc prendre garde,
dans l'éducation, que les connaissances qui doivent armer l'intelligence ne
l'accablent par leur poids et que les règles qui sont destinées à soutenir les
côtés faibles de l'esprit n'en atrophient ou n'en étouffent les côtés puissants
Page 305
et féconds. Je n'ai pas à entrer ici dans d'autres développements; j'ai dû me
borner à prémunir les sciences biologiques et la médecine expérimentale
contre les exagérations de l'érudition et contre l'envahissement et la
domination des systèmes, parce que ces sciences, en s'y soumettant,
verraient disparaître leur fécondité et perdraient l'indépendance et la liberté
d'esprit qui seront toujours les conditions essentielles de tous les progrès de
l'humanité.
FIN.
borner à prémunir les sciences biologiques et la médecine expérimentale
contre les exagérations de l'érudition et contre l'envahissement et la
domination des systèmes, parce que ces sciences, en s'y soumettant,
verraient disparaître leur fécondité et perdraient l'indépendance et la liberté
d'esprit qui seront toujours les conditions essentielles de tous les progrès de
l'humanité.
FIN.
Page 306
[1] Voy. Cours de pathologie expérimentale. - Médical Times, 1859-1860.
- Leçon d'ouverture du cours de médecine du Collège de France sur la
médecine expérimentale. - Gazette médicale. Paris, 15 avril 1864. - Revue
des cours scientifiques. Paris, 31 décembre 1864. [2] Zimmermann, Traité
sur l'expérience en médecine. Paris, 1774, t. I, p. 45. [3] W. Beaumont,
Exper. and Obs. on the gastric Juice and the physiological Digestion.
Boston, 1834. [4] Lallemand, Propositions de pathologie tendant à éclairer
plusieurs points de physiologie. Thèse. Paris, 1818 ; 2e édition, 1824. [5]
Laromiguière, Discours sur l'identité. oeuvres, t. I, p. 329. [6] Jenner, On
the natural history of the Cuckoo (Philosophical Transactions, 1788, ch.
XVI, p. 432). [7] Laplace, Système du monde, ch. II. [8] François Huber,
Nouvelles observations sur les Abeilles, 2e édition augmentée par son fils,
Pierre Huber. Genève, 1814. [9] Discours prononcé à la 6e séance publique
et annuelle de la Société de secours des amis des sciences. [10] Goethe,
OEuvres d'histoire naturelle, traduction de M. Martine. - Introduction, p. 1.
[11] Leçons sur les propriétés et les altérations des liquides de l'organisme.
Paris, 1859. 1re leçon. [12] Voy. Cours de médecine expérimentale ; leçon
d'ouverture (Gazette méd., 15 avril 1864.) [13] Euler, Acta academiæ
scientiarum imperialis Petropolitanæ, pro anno MDCCLXXX, pars
posterior, p. 38, § 1. [14] Bacon, oeuvres, édition par Fr. Riaux,
Introduction, p. 30. [15] J. de Maistre, Examen de la philosophie de Bacon.
[16] De Rémusat, Bacon, sa vie, son temps et sa philosophie, 1857. [17]
Descartes, Discours sur la méthode. [18] Lettre à J. C. Mertrud, p. 5. an
VIII. [19] Claude Bernard, Leçons sur la physiologie et la pathologie du
système nerveux. Leçon d'ouverture, 17 déc. 1856. Paris, 1858, t. I. - Cours
de pathologie expérimentale, The medical Times, 1860. [20] Claude
Bernard, Leçons sur les propriétés physiologiques et les altérations
pathologiques des liquides de l'organisme. Paris, 1859, t. 1. Leçon
- Leçon d'ouverture du cours de médecine du Collège de France sur la
médecine expérimentale. - Gazette médicale. Paris, 15 avril 1864. - Revue
des cours scientifiques. Paris, 31 décembre 1864. [2] Zimmermann, Traité
sur l'expérience en médecine. Paris, 1774, t. I, p. 45. [3] W. Beaumont,
Exper. and Obs. on the gastric Juice and the physiological Digestion.
Boston, 1834. [4] Lallemand, Propositions de pathologie tendant à éclairer
plusieurs points de physiologie. Thèse. Paris, 1818 ; 2e édition, 1824. [5]
Laromiguière, Discours sur l'identité. oeuvres, t. I, p. 329. [6] Jenner, On
the natural history of the Cuckoo (Philosophical Transactions, 1788, ch.
XVI, p. 432). [7] Laplace, Système du monde, ch. II. [8] François Huber,
Nouvelles observations sur les Abeilles, 2e édition augmentée par son fils,
Pierre Huber. Genève, 1814. [9] Discours prononcé à la 6e séance publique
et annuelle de la Société de secours des amis des sciences. [10] Goethe,
OEuvres d'histoire naturelle, traduction de M. Martine. - Introduction, p. 1.
[11] Leçons sur les propriétés et les altérations des liquides de l'organisme.
Paris, 1859. 1re leçon. [12] Voy. Cours de médecine expérimentale ; leçon
d'ouverture (Gazette méd., 15 avril 1864.) [13] Euler, Acta academiæ
scientiarum imperialis Petropolitanæ, pro anno MDCCLXXX, pars
posterior, p. 38, § 1. [14] Bacon, oeuvres, édition par Fr. Riaux,
Introduction, p. 30. [15] J. de Maistre, Examen de la philosophie de Bacon.
[16] De Rémusat, Bacon, sa vie, son temps et sa philosophie, 1857. [17]
Descartes, Discours sur la méthode. [18] Lettre à J. C. Mertrud, p. 5. an
VIII. [19] Claude Bernard, Leçons sur la physiologie et la pathologie du
système nerveux. Leçon d'ouverture, 17 déc. 1856. Paris, 1858, t. I. - Cours
de pathologie expérimentale, The medical Times, 1860. [20] Claude
Bernard, Leçons sur les propriétés physiologiques et les altérations
pathologiques des liquides de l'organisme. Paris, 1859, t. 1. Leçon
Page 307
d'ouverture, 9 décembre 1857. [21] Daniel Leclerq, Histoire de la médecine,
p. 338. [22] Celsus, De medicinâ, in præfalione, edit. Elezevir de Vander
Linden, p. 6 et 7. [23] Astruc, De morbis venereis, t. II, p. 748 et 749. [24]
Rayer, Traité des maladies des reins, t. III, p. 213. Paris, 1841. [25]
Dezeimeris, Dictionnaire historique, t.II, p. 444. - Daremberg, Exposition
des connaissances de Galien sur l'anatomie pathologique et la pathologie du
système nerveux. Thèse, 1841, p. 13 et 80. [26] Davaine, Traité des
entozoaires. Paris, 1860. Synopsis, p. XXVII. [27] Le Gallois, OEuvres,
Paris, 1824. Avant-propos, p. 30. [28] Voy. Leçons de physiologie
expérimentale. Paris, 1856, tome II. Leçon d'ouverture, 2 mai 1855. [29]
Claude Bernard, Mémoire sur le pancréas (Supplément aux comptes rendus
de l'Académie des sciences, 1856, t. I). [30] Pinel, Nosographie
philosophique, 1800. [31] Müller, De glandularum secernentium structura
penitiori earumque prima formatione in homine atque animalibus. Leipzig,
1830. [32] Virchow, La pathologie cellulaire basée sur l'étude physiologique
et pathologique des tissus, trad. par P. Picard. Paris, 1860. [33] Claude
Bernard, Cours de pathologie expérimentale. (Medical Times, 1860.) [34]
C. Duméril, Notice historique sur les découvertes faites dans les sciences
d'observation par l'étude de l'organisme des grenouilles. 1840. [35] Voy. L.
Ziegler, Ueber die Brunst und den Embryo der Rehe. Hannover, 1843. [36]
Voy. Stannius, Beobachtungen über Verjungungsvorgange im thierischen
Organismus. Rostoch und Schwerin, 1853. [37] Claude Bernard,
Recherches sur l'opium et ses alcaloïdes (Comptes rendus de l'Académie
des sciences, 1864). [38] Voyez la troisième partie de cette introduction.
[39] Die Verdaungssäfte und der Stoffwechsel. Milau und Leipzig, 1852, S.
12. [40] Loc. cit., p. 397. [41] Voy. Regnault et Reiset, Recherches
chimiques sur la respiration des animaux des diverses classes (Ann. de
chimie et de physique, IIIe série, t. XXVI, p. 217). [42] Claude Bernard,
Sur le changement de couleur du sang dans l'état de fonction et de repos des
glandes. - Analyse du sang des muscles au repos et en contraction. Leçons
p. 338. [22] Celsus, De medicinâ, in præfalione, edit. Elezevir de Vander
Linden, p. 6 et 7. [23] Astruc, De morbis venereis, t. II, p. 748 et 749. [24]
Rayer, Traité des maladies des reins, t. III, p. 213. Paris, 1841. [25]
Dezeimeris, Dictionnaire historique, t.II, p. 444. - Daremberg, Exposition
des connaissances de Galien sur l'anatomie pathologique et la pathologie du
système nerveux. Thèse, 1841, p. 13 et 80. [26] Davaine, Traité des
entozoaires. Paris, 1860. Synopsis, p. XXVII. [27] Le Gallois, OEuvres,
Paris, 1824. Avant-propos, p. 30. [28] Voy. Leçons de physiologie
expérimentale. Paris, 1856, tome II. Leçon d'ouverture, 2 mai 1855. [29]
Claude Bernard, Mémoire sur le pancréas (Supplément aux comptes rendus
de l'Académie des sciences, 1856, t. I). [30] Pinel, Nosographie
philosophique, 1800. [31] Müller, De glandularum secernentium structura
penitiori earumque prima formatione in homine atque animalibus. Leipzig,
1830. [32] Virchow, La pathologie cellulaire basée sur l'étude physiologique
et pathologique des tissus, trad. par P. Picard. Paris, 1860. [33] Claude
Bernard, Cours de pathologie expérimentale. (Medical Times, 1860.) [34]
C. Duméril, Notice historique sur les découvertes faites dans les sciences
d'observation par l'étude de l'organisme des grenouilles. 1840. [35] Voy. L.
Ziegler, Ueber die Brunst und den Embryo der Rehe. Hannover, 1843. [36]
Voy. Stannius, Beobachtungen über Verjungungsvorgange im thierischen
Organismus. Rostoch und Schwerin, 1853. [37] Claude Bernard,
Recherches sur l'opium et ses alcaloïdes (Comptes rendus de l'Académie
des sciences, 1864). [38] Voyez la troisième partie de cette introduction.
[39] Die Verdaungssäfte und der Stoffwechsel. Milau und Leipzig, 1852, S.
12. [40] Loc. cit., p. 397. [41] Voy. Regnault et Reiset, Recherches
chimiques sur la respiration des animaux des diverses classes (Ann. de
chimie et de physique, IIIe série, t. XXVI, p. 217). [42] Claude Bernard,
Sur le changement de couleur du sang dans l'état de fonction et de repos des
glandes. - Analyse du sang des muscles au repos et en contraction. Leçons
Page 308
sur les liquides de l'organisme. Paris, 1859. [43] Claude Bernard,
Recherches expérimentales sur les fonctions du nerf spinal (Mémoires
présentés par divers savants étrangers à l'Académie des sciences, t. X.
1851). [44] En 1771, un cours de physiologie expérimentale était professé
par A. Portal au Collège de France ; les expériences furent recueillies par
M. Collomb, qui les publia sous forme de lettres en 1771 ; elles ont reparu
en 1808 avec quelques additions dans l'ouvrage de Portal, intitulé :
Mémoires sur la nature et le traitement de plusieurs maladies, avec le précis
d'expériences sur les animaux vivants. Paris, 1800-1825. [45] Claude
Bernard, Mémoire sur le pancréas et sur le rôle du suc pancréatique dans les
phénomènes digestifs. Paris, 1856. [46] Claude Bernard, Leçons sur les
propriétés physiologiques et les altérations pathologiques des liquides de
l'organisme. Paris, 1859, t. II. [47] Claude Bernard, Sur la quantité
d'oxygène que contient le sang veineux des organes glandulaires (Compt.
rend. de l'Acad. des sciences), t. XLVII, 6 septembre 1858). [48] Voy.
Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques. Paris, 1857 ;
Du curare (Revue des Deux-Mondes, 1er septembre 1864). [49] Hope-
Seyler, Handbuch der physiologisch and pathologisch chemischen Analyse.
Berlin, 1865. [50] Claude Bernard, De l'emploi de l'oxyde de carbone pour
la détermination de l'oxygène du sang (Compt. rend. de l'Acad. des
sciences, séance du 6 septembre 1858, t. XLVII). [51] Claude Bernard,
thèse pour le doctorat en médecine. Paris, 1843. [52] Claude Bernard, Sur le
mécanisme de la formation du sucre dans le foie (Comptes rendus par
l'Acad. des sciences. 24 septembre 1855). (Compt. rend. de l'Acad. des
sciences, 23 mars 1857). [53] Claude Bernard, Recherches expérimentales
sur le grand sympathique, etc. (Mémoires de la Société de biologie, t. V,
1833). - Sur les nerfs vasculaires et caloriques du grand sympathique
(Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 1852, t. XXXIV, 1862, t. LV.) [54]
Pourfour du Petit, Mémoire dans lequel il est démontré que les nerfs
intercostaux fournissent des rameaux qui portent des esprits dans les yeux
Recherches expérimentales sur les fonctions du nerf spinal (Mémoires
présentés par divers savants étrangers à l'Académie des sciences, t. X.
1851). [44] En 1771, un cours de physiologie expérimentale était professé
par A. Portal au Collège de France ; les expériences furent recueillies par
M. Collomb, qui les publia sous forme de lettres en 1771 ; elles ont reparu
en 1808 avec quelques additions dans l'ouvrage de Portal, intitulé :
Mémoires sur la nature et le traitement de plusieurs maladies, avec le précis
d'expériences sur les animaux vivants. Paris, 1800-1825. [45] Claude
Bernard, Mémoire sur le pancréas et sur le rôle du suc pancréatique dans les
phénomènes digestifs. Paris, 1856. [46] Claude Bernard, Leçons sur les
propriétés physiologiques et les altérations pathologiques des liquides de
l'organisme. Paris, 1859, t. II. [47] Claude Bernard, Sur la quantité
d'oxygène que contient le sang veineux des organes glandulaires (Compt.
rend. de l'Acad. des sciences), t. XLVII, 6 septembre 1858). [48] Voy.
Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques. Paris, 1857 ;
Du curare (Revue des Deux-Mondes, 1er septembre 1864). [49] Hope-
Seyler, Handbuch der physiologisch and pathologisch chemischen Analyse.
Berlin, 1865. [50] Claude Bernard, De l'emploi de l'oxyde de carbone pour
la détermination de l'oxygène du sang (Compt. rend. de l'Acad. des
sciences, séance du 6 septembre 1858, t. XLVII). [51] Claude Bernard,
thèse pour le doctorat en médecine. Paris, 1843. [52] Claude Bernard, Sur le
mécanisme de la formation du sucre dans le foie (Comptes rendus par
l'Acad. des sciences. 24 septembre 1855). (Compt. rend. de l'Acad. des
sciences, 23 mars 1857). [53] Claude Bernard, Recherches expérimentales
sur le grand sympathique, etc. (Mémoires de la Société de biologie, t. V,
1833). - Sur les nerfs vasculaires et caloriques du grand sympathique
(Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 1852, t. XXXIV, 1862, t. LV.) [54]
Pourfour du Petit, Mémoire dans lequel il est démontré que les nerfs
intercostaux fournissent des rameaux qui portent des esprits dans les yeux
Page 309
(Histoire de l'Académie pour l'année 1727). [55] F. A. Longet, Recherches
cliniques et expérimentales sur les fonctions des faisceaux de la moelle
épinière et des racines des nerfs rachidiens, précédées d'un Examen
historique et critique des expériences faites sur ces organes depuis sir Ch.
Bell, et suivies d'autres recherches sur diverses parties du système nerveux
(Archives générales de médecine, 1841, 3e série, t. X, p. 296, et XI, p. 129).
[56] Comptes rendus de l'Académie des sciences, t.VIII, p. 787, 3 et 10 juin
; Comptes rendus de l'Académie des sciences, 4 juin ; Gazette des hôpitaux,
13 et 18 juin 1839. [57] Loc. cit. p. 21. [58] Claude Bernard, Leçons sur la
physiologie et la pathologie du système nerveux, p. 32. [59] Voy. Longet,
Traité de physiologie, 1860, t.II, p. 177. [60] Claude Bernard, Leçons sur
les effets des substances toxiques et médicamenteuses, p. 428. [61] Vulpian,
Comptes rendus et Mémoires de la Société de biologie, 1854, p. 133 ; 1856,
p. 123 ; 1858, 2e série, t. V, Paris, 1859, p. 113 ; 1864. [62] Claude Bernard,
Cours de pathologie expérimentale, Medical Times, 1800. [63] H. Sainte-
Claire Deville, Leçons sur la dissociation prononcées devant la Société
chimique. Paris, 1866. Sous-presse. [64] Tout ceci est applicable aux forces
inventées récemment, forces de dissolution, de diffusion, force
cristallogénique, à toutes les forces particulières attractives et répulsives
qu'on fait intervenir pour expliquer les phénomènes de caléfaction, de
surfusion, les phénomènes électriques, etc. [65] Sydenham, Médecine
pratique. Préface p. 12. [66] Voy. Rapport des prix de médecine et de
chirurgie pour 1864 (Compt. rendus de l'Acad. des sciences). [67] Voy
Chevreul, Considérations sur l'histoire de la partie de la médecine qui
concerne la prescription des remèdes (Journal des savants, 1865.) [68] Gall,
Philosophische medicinische Untersuchungen über Kunst und Natur im
gesunden und kranken Zustand der Menschen. Leipzig, 1800. [69] Béclard,
Rapport général sur les prix décernés en 1862 (Mémoires de l'Académie de
médecine). Paris 1863, tome XXVI, page xxiii). [70] Leçon d'ouverture du
cours de médecine au Collège de France. Revue des cours scientifiques, 31
cliniques et expérimentales sur les fonctions des faisceaux de la moelle
épinière et des racines des nerfs rachidiens, précédées d'un Examen
historique et critique des expériences faites sur ces organes depuis sir Ch.
Bell, et suivies d'autres recherches sur diverses parties du système nerveux
(Archives générales de médecine, 1841, 3e série, t. X, p. 296, et XI, p. 129).
[56] Comptes rendus de l'Académie des sciences, t.VIII, p. 787, 3 et 10 juin
; Comptes rendus de l'Académie des sciences, 4 juin ; Gazette des hôpitaux,
13 et 18 juin 1839. [57] Loc. cit. p. 21. [58] Claude Bernard, Leçons sur la
physiologie et la pathologie du système nerveux, p. 32. [59] Voy. Longet,
Traité de physiologie, 1860, t.II, p. 177. [60] Claude Bernard, Leçons sur
les effets des substances toxiques et médicamenteuses, p. 428. [61] Vulpian,
Comptes rendus et Mémoires de la Société de biologie, 1854, p. 133 ; 1856,
p. 123 ; 1858, 2e série, t. V, Paris, 1859, p. 113 ; 1864. [62] Claude Bernard,
Cours de pathologie expérimentale, Medical Times, 1800. [63] H. Sainte-
Claire Deville, Leçons sur la dissociation prononcées devant la Société
chimique. Paris, 1866. Sous-presse. [64] Tout ceci est applicable aux forces
inventées récemment, forces de dissolution, de diffusion, force
cristallogénique, à toutes les forces particulières attractives et répulsives
qu'on fait intervenir pour expliquer les phénomènes de caléfaction, de
surfusion, les phénomènes électriques, etc. [65] Sydenham, Médecine
pratique. Préface p. 12. [66] Voy. Rapport des prix de médecine et de
chirurgie pour 1864 (Compt. rendus de l'Acad. des sciences). [67] Voy
Chevreul, Considérations sur l'histoire de la partie de la médecine qui
concerne la prescription des remèdes (Journal des savants, 1865.) [68] Gall,
Philosophische medicinische Untersuchungen über Kunst und Natur im
gesunden und kranken Zustand der Menschen. Leipzig, 1800. [69] Béclard,
Rapport général sur les prix décernés en 1862 (Mémoires de l'Académie de
médecine). Paris 1863, tome XXVI, page xxiii). [70] Leçon d'ouverture du
cours de médecine au Collège de France. Revue des cours scientifiques, 31
Page 310
décembre 1864. [71] Hardy, Bulletin de l'Académie de médecine. Paris,
1863-64, t.XXIX, p. 546. [72] Claude Bernard, Leçons de physiologie
expérimentale appliquée à la médecine, faites au Collége de France.
Première leçon, Paris, 1857. - Cours de médecine du Collége de France.
Première leçon, Paris, 1855. [73] Revue des cours scientifiques, 31
décembre 1864. [74] Priestley, Recherches sur les différentes espèces d'airs.
Introduction, p. 15. [75] Pascal, Pensées morales détachées, art. IX-
XXXIV. [76] J. de Maistre, Examen de la philosophie de Bacon, t. I, p. 81.
1863-64, t.XXIX, p. 546. [72] Claude Bernard, Leçons de physiologie
expérimentale appliquée à la médecine, faites au Collége de France.
Première leçon, Paris, 1857. - Cours de médecine du Collége de France.
Première leçon, Paris, 1855. [73] Revue des cours scientifiques, 31
décembre 1864. [74] Priestley, Recherches sur les différentes espèces d'airs.
Introduction, p. 15. [75] Pascal, Pensées morales détachées, art. IX-
XXXIV. [76] J. de Maistre, Examen de la philosophie de Bacon, t. I, p. 81.
Page 311
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION
À L'ÉTUDE DE LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE ***
Updated editions will replace the previous one—the old editions will be
renamed.
Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law
means that no one owns a United States copyright in these works, so the
Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States
without permission and without paying copyright royalties. Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying
and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the
PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a
registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook,
except by following the terms of the trademark license, including paying
royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge
anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is
very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project Gutenberg
eBooks may be modified and printed and given away—you may do
practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected by
U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark license,
especially commercial redistribution.
START: FULL LICENSE
À L'ÉTUDE DE LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE ***
Updated editions will replace the previous one—the old editions will be
renamed.
Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law
means that no one owns a United States copyright in these works, so the
Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States
without permission and without paying copyright royalties. Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying
and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the
PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a
registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook,
except by following the terms of the trademark license, including paying
royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge
anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is
very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project Gutenberg
eBooks may be modified and printed and given away—you may do
practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected by
U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark license,
especially commercial redistribution.
START: FULL LICENSE
Page 312
THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any
other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you
agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg License
available with this file or online at www.gutenberg.org/license.
Section 1. General Terms of Use and Redistributing
Project Gutenberg electronic works
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic work,
you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the
terms of this license and intellectual property (trademark/copyright)
agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement,
you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg
electronic works in your possession. If you paid a fee for obtaining a copy
of or access to a Project Gutenberg electronic work and you do not agree to
be bound by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be used on
or associated in any way with an electronic work by people who agree to be
bound by the terms of this agreement. There are a few things that you can
do with most Project Gutenberg electronic works even without complying
with the full terms of this agreement. See paragraph 1.C below. There are a
lot of things you can do with Project Gutenberg electronic works if you
follow the terms of this agreement and help preserve free future access to
Project Gutenberg electronic works. See paragraph 1.E below.
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the Foundation”
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg electronic works. Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States. If an individual
work is unprotected by copyright law in the United States and you are
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any
other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you
agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg License
available with this file or online at www.gutenberg.org/license.
Section 1. General Terms of Use and Redistributing
Project Gutenberg electronic works
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic work,
you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the
terms of this license and intellectual property (trademark/copyright)
agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement,
you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg
electronic works in your possession. If you paid a fee for obtaining a copy
of or access to a Project Gutenberg electronic work and you do not agree to
be bound by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be used on
or associated in any way with an electronic work by people who agree to be
bound by the terms of this agreement. There are a few things that you can
do with most Project Gutenberg electronic works even without complying
with the full terms of this agreement. See paragraph 1.C below. There are a
lot of things you can do with Project Gutenberg electronic works if you
follow the terms of this agreement and help preserve free future access to
Project Gutenberg electronic works. See paragraph 1.E below.
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the Foundation”
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg electronic works. Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States. If an individual
work is unprotected by copyright law in the United States and you are
Page 313
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative works
based on the work as long as all references to Project Gutenberg are
removed. Of course, we hope that you will support the Project Gutenberg
mission of promoting free access to electronic works by freely sharing
Project Gutenberg works in compliance with the terms of this agreement for
keeping the Project Gutenberg name associated with the work. You can
easily comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when you
share it without charge with others.
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in a
constant state of change. If you are outside the United States, check the
laws of your country in addition to the terms of this agreement before
downloading, copying, displaying, performing, distributing or creating
derivative works based on this work or any other Project Gutenberg work.
The Foundation makes no representations concerning the copyright status
of any work in any country other than the United States.
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work on which the
phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the phrase “Project
Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, copied
or distributed:
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States
and most other parts of the world at no cost and with almost no
restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
under the terms of the Project Gutenberg™ License included with
this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in
the United States, you will have to check the laws of the country
where you are located before using this eBook.
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative works
based on the work as long as all references to Project Gutenberg are
removed. Of course, we hope that you will support the Project Gutenberg
mission of promoting free access to electronic works by freely sharing
Project Gutenberg works in compliance with the terms of this agreement for
keeping the Project Gutenberg name associated with the work. You can
easily comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when you
share it without charge with others.
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in a
constant state of change. If you are outside the United States, check the
laws of your country in addition to the terms of this agreement before
downloading, copying, displaying, performing, distributing or creating
derivative works based on this work or any other Project Gutenberg work.
The Foundation makes no representations concerning the copyright status
of any work in any country other than the United States.
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work on which the
phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the phrase “Project
Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, copied
or distributed:
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States
and most other parts of the world at no cost and with almost no
restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
under the terms of the Project Gutenberg™ License included with
this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in
the United States, you will have to check the laws of the country
where you are located before using this eBook.
Page 314
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is derived from
texts not protected by U.S. copyright law (does not contain a notice
indicating that it is posted with permission of the copyright holder), the
work can be copied and distributed to anyone in the United States without
paying any fees or charges. If you are redistributing or providing access to a
work with the phrase “Project Gutenberg” associated with or appearing on
the work, you must comply either with the requirements of paragraphs
1.E.1 through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted with the
permission of the copyright holder, your use and distribution must comply
with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional terms imposed
by the copyright holder. Additional terms will be linked to the Project
Gutenberg License for all works posted with the permission of the
copyright holder found at the beginning of this work.
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg License
terms from this work, or any files containing a part of this work or any
other work associated with Project Gutenberg.
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without prominently
displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with active links or
immediate access to the full terms of the Project Gutenberg License.
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg work in a format other than “Plain
Vanilla ASCII” or other format used in the official version posted on the
official Project Gutenberg website (www.gutenberg.org), you must, at no
additional cost, fee or expense to the user, provide a copy, a means of
exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon request, of the work
in its original “Plain Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format
must include the full Project Gutenberg License as specified in paragraph
1.E.1.
texts not protected by U.S. copyright law (does not contain a notice
indicating that it is posted with permission of the copyright holder), the
work can be copied and distributed to anyone in the United States without
paying any fees or charges. If you are redistributing or providing access to a
work with the phrase “Project Gutenberg” associated with or appearing on
the work, you must comply either with the requirements of paragraphs
1.E.1 through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted with the
permission of the copyright holder, your use and distribution must comply
with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional terms imposed
by the copyright holder. Additional terms will be linked to the Project
Gutenberg License for all works posted with the permission of the
copyright holder found at the beginning of this work.
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg License
terms from this work, or any files containing a part of this work or any
other work associated with Project Gutenberg.
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without prominently
displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with active links or
immediate access to the full terms of the Project Gutenberg License.
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg work in a format other than “Plain
Vanilla ASCII” or other format used in the official version posted on the
official Project Gutenberg website (www.gutenberg.org), you must, at no
additional cost, fee or expense to the user, provide a copy, a means of
exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon request, of the work
in its original “Plain Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format
must include the full Project Gutenberg License as specified in paragraph
1.E.1.
Page 315
1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, performing,
copying or distributing any Project Gutenberg works unless you comply
with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing access to
or distributing Project Gutenberg electronic works provided that:
• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from the
use of Project Gutenberg works calculated using the method you
already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to the
owner of the Project Gutenberg trademark, but he has agreed to donate
royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days
following each date on which you prepare (or are legally required to
prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly
marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation at the address specified in Section 4, “Information about
donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation.”
• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he does
not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ License. You
must require such a user to return or destroy all copies of the works
possessed in a physical medium and discontinue all use of and all
access to other copies of Project Gutenberg™ works.
• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
receipt of the work.
• You comply with all other terms of this agreement for free distribution
of Project Gutenberg™ works.
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg™
electronic work or group of works on different terms than are set forth in
this agreement, you must obtain permission in writing from the Project
copying or distributing any Project Gutenberg works unless you comply
with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing access to
or distributing Project Gutenberg electronic works provided that:
• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from the
use of Project Gutenberg works calculated using the method you
already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to the
owner of the Project Gutenberg trademark, but he has agreed to donate
royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days
following each date on which you prepare (or are legally required to
prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly
marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation at the address specified in Section 4, “Information about
donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation.”
• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he does
not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ License. You
must require such a user to return or destroy all copies of the works
possessed in a physical medium and discontinue all use of and all
access to other copies of Project Gutenberg™ works.
• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
receipt of the work.
• You comply with all other terms of this agreement for free distribution
of Project Gutenberg™ works.
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg™
electronic work or group of works on different terms than are set forth in
this agreement, you must obtain permission in writing from the Project
Page 316
Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of the Project
Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3
below.
1.F.
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread works
not protected by U.S. copyright law in creating the Project Gutenberg™
collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ electronic works, and
the medium on which they may be stored, may contain “Defects,” such as,
but not limited to, incomplete, inaccurate or corrupt data, transcription
errors, a copyright or other intellectual property infringement, a defective or
damaged disk or other medium, a computer virus, or computer codes that
damage or cannot be read by your equipment.
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except
for the “Right of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the
Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all liability to
you for damages, costs and expenses, including legal fees. YOU AGREE
THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT
EXCEPT THOSE PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE
THAT THE FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, AND ANY
DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE LIABLE
TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL,
PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE
NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH DAMAGE.
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you
discover a defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you
can receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation. The person or entity that provided you with the
defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a refund.
Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3
below.
1.F.
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread works
not protected by U.S. copyright law in creating the Project Gutenberg™
collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ electronic works, and
the medium on which they may be stored, may contain “Defects,” such as,
but not limited to, incomplete, inaccurate or corrupt data, transcription
errors, a copyright or other intellectual property infringement, a defective or
damaged disk or other medium, a computer virus, or computer codes that
damage or cannot be read by your equipment.
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except
for the “Right of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the
Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all liability to
you for damages, costs and expenses, including legal fees. YOU AGREE
THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT
EXCEPT THOSE PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE
THAT THE FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, AND ANY
DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE LIABLE
TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL,
PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE
NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH DAMAGE.
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you
discover a defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you
can receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation. The person or entity that provided you with the
defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a refund.
Page 317
If you received the work electronically, the person or entity providing it to
you may choose to give you a second opportunity to receive the work
electronically in lieu of a refund. If the second copy is also defective, you
may demand a refund in writing without further opportunities to fix the
problem.
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth in
paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING
BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR
FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied warranties or
the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or
limitation set forth in this agreement violates the law of the state applicable
to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum
disclaimer or limitation permitted by the applicable state law. The invalidity
or unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg™ electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, that
arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause
to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg work, (b)
alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg
work, and (c) any Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of electronic
works in formats readable by the widest variety of computers including
obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the
you may choose to give you a second opportunity to receive the work
electronically in lieu of a refund. If the second copy is also defective, you
may demand a refund in writing without further opportunities to fix the
problem.
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth in
paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING
BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR
FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied warranties or
the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or
limitation set forth in this agreement violates the law of the state applicable
to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum
disclaimer or limitation permitted by the applicable state law. The invalidity
or unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg™ electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, that
arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause
to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg work, (b)
alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg
work, and (c) any Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of electronic
works in formats readable by the widest variety of computers including
obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the
Page 318
efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of
life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance
they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring
that the Project Gutenberg collection will remain freely available for
generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation was created to provide a secure and permanent future for
Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations
can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)
(3) educational corporation organized under the laws of the state of
Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service.
The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541.
Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax
deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s
laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website and
official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of increasing the
number of public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine-readable form accessible by the widest array of equipment
life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance
they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring
that the Project Gutenberg collection will remain freely available for
generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation was created to provide a secure and permanent future for
Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations
can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)
(3) educational corporation organized under the laws of the state of
Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service.
The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541.
Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax
deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s
laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website and
official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of increasing the
number of public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine-readable form accessible by the widest array of equipment
Page 319
including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not
received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including
checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not
received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including
checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
Page 320
copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in
compliance with any particular paper edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including how
to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email
newsletter to hear about new eBooks.
compliance with any particular paper edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including how
to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email
newsletter to hear about new eBooks.