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The Project Gutenberg eBook of Lourdes
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the
Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will
have to check the laws of the country where you are located before using
this eBook.
Title: Lourdes
Author: Émile Zola
Release date: March 16, 2008 [eBook #24850]
Most recently updated: December 1, 2010
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/24850
Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LOURDES ***
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Title: Lourdes
Author: Émile Zola
Release date: March 16, 2008 [eBook #24850]
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Language: French
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Page 4
LES TROIS VILLES
————
LOURDES
PAR
ÉMILE ZOLA
————
SOIXANTIÈME MILLE
————
PARIS
BIBLIOTHÈQUE—CHARPENTIER
G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, éditeurs
11, RUE DE GRENELLE, 11
1894
PREMIÈRE JOURNÉE
I II, III, IV, V
DEUXIÈME JOURNÉE
I, II, III, IV, V
TROISIÈME JOURNÉE
I, II, III, IV, V
QUATRIÈME JOURNÉE
I, II, III, IV, V
CINQUIÈME JOURNÉE
I, II, III, IV, V
————
LOURDES
PAR
ÉMILE ZOLA
————
SOIXANTIÈME MILLE
————
PARIS
BIBLIOTHÈQUE—CHARPENTIER
G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, éditeurs
11, RUE DE GRENELLE, 11
1894
PREMIÈRE JOURNÉE
I II, III, IV, V
DEUXIÈME JOURNÉE
I, II, III, IV, V
TROISIÈME JOURNÉE
I, II, III, IV, V
QUATRIÈME JOURNÉE
I, II, III, IV, V
CINQUIÈME JOURNÉE
I, II, III, IV, V
Page 5
PREMIÈRE JOURNÉE
I
Dans le train en marche, comme les pèlerins et les malades, entassés sur
les dures banquettes du wagon de troisième classe, achevaient l'Ave maris
stella, qu'ils venaient d'entonner au sortir de la gare d'Orléans, Marie, à
demi soulevée de sa couche de misère, agitée d'une fièvre d'impatience,
aperçut les fortifications.
—Ah! les fortifications! cria-t-elle d'un ton joyeux, malgré sa souffrance.
Nous voici hors de Paris, nous sommes partis enfin!
Devant elle, son père, M. de Guersaint, sourit de sa joie; tandis que l'abbé
Pierre Froment, qui la regardait avec une tendresse fraternelle, s'oublia à
dire tout haut, dans sa pitié inquiète:
—En voilà pour jusqu'à demain matin, nous ne serons à Lourdes qu'à trois
heures quarante. Plus de vingt-deux heures de voyage!
Il était cinq heures et demie, le soleil venait de se lever, radieux, dans la
pureté d'une admirable matinée. C'était un vendredi, le 19 août. Mais déjà, à
l'horizon, de petits nuages lourds annonçaient une terrible journée de
chaleur orageuse. Et les rayons obliques enfilaient les compartiments du
wagon, qu'ils emplissaient d'une poussière d'or dansante.
Marie, retombée à son angoisse, murmura:
—Oui, vingt-deux heures. Mon Dieu! que c'est long encore!
I
Dans le train en marche, comme les pèlerins et les malades, entassés sur
les dures banquettes du wagon de troisième classe, achevaient l'Ave maris
stella, qu'ils venaient d'entonner au sortir de la gare d'Orléans, Marie, à
demi soulevée de sa couche de misère, agitée d'une fièvre d'impatience,
aperçut les fortifications.
—Ah! les fortifications! cria-t-elle d'un ton joyeux, malgré sa souffrance.
Nous voici hors de Paris, nous sommes partis enfin!
Devant elle, son père, M. de Guersaint, sourit de sa joie; tandis que l'abbé
Pierre Froment, qui la regardait avec une tendresse fraternelle, s'oublia à
dire tout haut, dans sa pitié inquiète:
—En voilà pour jusqu'à demain matin, nous ne serons à Lourdes qu'à trois
heures quarante. Plus de vingt-deux heures de voyage!
Il était cinq heures et demie, le soleil venait de se lever, radieux, dans la
pureté d'une admirable matinée. C'était un vendredi, le 19 août. Mais déjà, à
l'horizon, de petits nuages lourds annonçaient une terrible journée de
chaleur orageuse. Et les rayons obliques enfilaient les compartiments du
wagon, qu'ils emplissaient d'une poussière d'or dansante.
Marie, retombée à son angoisse, murmura:
—Oui, vingt-deux heures. Mon Dieu! que c'est long encore!
Page 6
Et son père l'aida à se recoucher dans l'étroite caisse, la sorte de gouttière,
où elle vivait depuis sept ans. On avait consenti à prendre
exceptionnellement, aux bagages, les deux paires de roues qui se
démontaient et s'y adaptaient, pour la promener. Serrée entre les planches de
ce cercueil roulant, elle occupait trois places de la banquette; et elle
demeura un instant les paupières closes, la face amaigrie et terreuse, restée
d'une délicate enfance pour ses vingt-trois ans, charmante quand même au
milieu de ses merveilleux cheveux blonds, des cheveux de reine que la
maladie respectait. Vêtue très simplement d'une robe de petite laine noire,
elle avait, pendue au cou, la carte qui l'hospitalisait, portant son nom et son
numéro d'ordre. Elle-même avait exigé cette humilité, ne voulant d'ailleurs
rien coûter aux siens, peu à peu tombés à une grande gêne. Et c'était ainsi
qu'elle se trouvait là, en troisième classe, dans le train blanc, le train des
grands malades, le plus douloureux des quatorze trains qui se rendaient à
Lourdes, ce jour-là, celui où s'entassaient, outre les cinq cents pèlerins
valides, près de trois cents misérables, épuisés de faiblesse, tordus de
souffrance, charriés à toute vapeur d'un bout de la France à l'autre.
Mécontent de l'avoir attristée, Pierre continuait à la regarder, de son air de
grand frère attendri. Il venait d'avoir trente ans, pâle, mince, avec un large
front. Après s'être occupé des moindres détails du voyage, il avait tenu à
l'accompagner, il s'était fait recevoir membre auxiliaire de l'Hospitalité de
Notre-Dame de Salut; et il portait, sur sa soutane, la croix rouge, lisérée
d'orange, des brancardiers. M. de Guersaint, lui, n'avait, épinglée à son
veston de drap gris, que la petite croix écarlate du pèlerinage. Il paraissait
ravi de voyager, les yeux au dehors, ne pouvant tenir en place sa tête
d'oiseau aimable et distrait, d'aspect très jeune, bien qu'il eût dépassé la
cinquantaine.
Mais, dans le compartiment voisin, malgré la trépidation violente qui
arrachait des soupirs à Marie, sœur Hyacinthe s'était levée. Elle remarqua
que la jeune fille était en plein soleil.
—Monsieur l'abbé, tirez donc le store... Voyons, voyons! il faut nous
installer et faire notre petit ménage.
Dans sa robe noire de sœur de l'Assomption, égayée par la coiffe blanche,
la guimpe blanche, le grand tablier blanc, sœur Hyacinthe souriait, d'une
activité vaillante. Sa jeunesse éclatait sur sa bouche petite et fraîche, au fond
où elle vivait depuis sept ans. On avait consenti à prendre
exceptionnellement, aux bagages, les deux paires de roues qui se
démontaient et s'y adaptaient, pour la promener. Serrée entre les planches de
ce cercueil roulant, elle occupait trois places de la banquette; et elle
demeura un instant les paupières closes, la face amaigrie et terreuse, restée
d'une délicate enfance pour ses vingt-trois ans, charmante quand même au
milieu de ses merveilleux cheveux blonds, des cheveux de reine que la
maladie respectait. Vêtue très simplement d'une robe de petite laine noire,
elle avait, pendue au cou, la carte qui l'hospitalisait, portant son nom et son
numéro d'ordre. Elle-même avait exigé cette humilité, ne voulant d'ailleurs
rien coûter aux siens, peu à peu tombés à une grande gêne. Et c'était ainsi
qu'elle se trouvait là, en troisième classe, dans le train blanc, le train des
grands malades, le plus douloureux des quatorze trains qui se rendaient à
Lourdes, ce jour-là, celui où s'entassaient, outre les cinq cents pèlerins
valides, près de trois cents misérables, épuisés de faiblesse, tordus de
souffrance, charriés à toute vapeur d'un bout de la France à l'autre.
Mécontent de l'avoir attristée, Pierre continuait à la regarder, de son air de
grand frère attendri. Il venait d'avoir trente ans, pâle, mince, avec un large
front. Après s'être occupé des moindres détails du voyage, il avait tenu à
l'accompagner, il s'était fait recevoir membre auxiliaire de l'Hospitalité de
Notre-Dame de Salut; et il portait, sur sa soutane, la croix rouge, lisérée
d'orange, des brancardiers. M. de Guersaint, lui, n'avait, épinglée à son
veston de drap gris, que la petite croix écarlate du pèlerinage. Il paraissait
ravi de voyager, les yeux au dehors, ne pouvant tenir en place sa tête
d'oiseau aimable et distrait, d'aspect très jeune, bien qu'il eût dépassé la
cinquantaine.
Mais, dans le compartiment voisin, malgré la trépidation violente qui
arrachait des soupirs à Marie, sœur Hyacinthe s'était levée. Elle remarqua
que la jeune fille était en plein soleil.
—Monsieur l'abbé, tirez donc le store... Voyons, voyons! il faut nous
installer et faire notre petit ménage.
Dans sa robe noire de sœur de l'Assomption, égayée par la coiffe blanche,
la guimpe blanche, le grand tablier blanc, sœur Hyacinthe souriait, d'une
activité vaillante. Sa jeunesse éclatait sur sa bouche petite et fraîche, au fond
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de ses beaux yeux bleus, toujours tendres. Elle n'était peut-être pas jolie,
mais adorable, fine, élancée, avec une poitrine de garçon sous la bavette du
tablier, de bon garçon au teint de neige, débordant de santé, de gaieté et
d'innocence.
—Mais il nous dévore déjà, ce soleil! Je vous en prie, madame, tirez aussi
votre store.
Occupant le coin, près de la sœur, madame de Jonquière avait gardé son
petit sac sur les genoux. Elle tira lentement le store. Brune et forte, elle était
encore agréable, quoiqu'elle eût une fille de vingt-quatre ans, Raymonde,
qu'elle avait fait monter, par convenance, avec deux dames hospitalières,
madame Désagneaux et madame Volmar, dans un wagon de première classe.
Elle, directrice d'une salle de l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, à
Lourdes, ne quittait pas ses malades; et, à la porte du compartiment, en
dehors, se balançait la pancarte réglementaire, où étaient inscrits, au-
dessous de son nom, ceux des deux sœurs de l'Assomption qui
l'accompagnaient. Restée veuve d'un mari ruiné, vivant médiocrement, avec
sa fille, de quatre à cinq mille francs de rentes, au fond d'une cour de la rue
Vaneau, elle était d'une charité inépuisable, elle donnait tout son temps à
l'œuvre de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, dont elle portait, elle aussi,
la croix rouge sur sa robe de popeline carmélite, et dont elle était une des
zélatrices les plus actives. De tempérament un peu fier, aimant à être flattée
et aimée, elle se montrait heureuse de ce voyage annuel, où elle contentait
sa passion et son cœur.
—Vous avez raison, ma sœur, nous allons nous organiser. Je ne sais pas
pourquoi je m'embarrasse de ce sac.
Et elle le mit près d'elle, sous la banquette.
—Attendez, reprit sœur Hyacinthe, vous avez le broc d'eau dans les
jambes. Il vous gêne.
—Mais non, je vous assure. Laissez-le donc. Il faut bien qu'il soit quelque
part.
Alors, toutes deux firent, comme elles disaient, leur ménage, pour vivre là
le plus commodément possible, un jour et une nuit, avec leurs malades.
L'ennui était qu'elles n'avaient pu prendre Marie dans leur compartiment,
mais adorable, fine, élancée, avec une poitrine de garçon sous la bavette du
tablier, de bon garçon au teint de neige, débordant de santé, de gaieté et
d'innocence.
—Mais il nous dévore déjà, ce soleil! Je vous en prie, madame, tirez aussi
votre store.
Occupant le coin, près de la sœur, madame de Jonquière avait gardé son
petit sac sur les genoux. Elle tira lentement le store. Brune et forte, elle était
encore agréable, quoiqu'elle eût une fille de vingt-quatre ans, Raymonde,
qu'elle avait fait monter, par convenance, avec deux dames hospitalières,
madame Désagneaux et madame Volmar, dans un wagon de première classe.
Elle, directrice d'une salle de l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, à
Lourdes, ne quittait pas ses malades; et, à la porte du compartiment, en
dehors, se balançait la pancarte réglementaire, où étaient inscrits, au-
dessous de son nom, ceux des deux sœurs de l'Assomption qui
l'accompagnaient. Restée veuve d'un mari ruiné, vivant médiocrement, avec
sa fille, de quatre à cinq mille francs de rentes, au fond d'une cour de la rue
Vaneau, elle était d'une charité inépuisable, elle donnait tout son temps à
l'œuvre de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, dont elle portait, elle aussi,
la croix rouge sur sa robe de popeline carmélite, et dont elle était une des
zélatrices les plus actives. De tempérament un peu fier, aimant à être flattée
et aimée, elle se montrait heureuse de ce voyage annuel, où elle contentait
sa passion et son cœur.
—Vous avez raison, ma sœur, nous allons nous organiser. Je ne sais pas
pourquoi je m'embarrasse de ce sac.
Et elle le mit près d'elle, sous la banquette.
—Attendez, reprit sœur Hyacinthe, vous avez le broc d'eau dans les
jambes. Il vous gêne.
—Mais non, je vous assure. Laissez-le donc. Il faut bien qu'il soit quelque
part.
Alors, toutes deux firent, comme elles disaient, leur ménage, pour vivre là
le plus commodément possible, un jour et une nuit, avec leurs malades.
L'ennui était qu'elles n'avaient pu prendre Marie dans leur compartiment,
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celle-ci ayant voulu garder près d'elle Pierre et son père; mais, par-dessus la
cloison basse, on communiquait, on voisinait à l'aise. Et, d'ailleurs, tout le
wagon, les cinq compartiments de dix places ne formaient qu'une même
chambrée, comme une salle mouvante et commune, qu'on enfilait d'un
regard. C'était, entre les boiseries nues et jaunes des parois, sous le
lambrissage peint en blanc du plafond, une véritable salle d'hôpital, dans un
désordre, dans un pêle-mêle d'ambulance improvisée. À demi cachés sous la
banquette, traînaient des vases, des bassins, des balais, des éponges. Puis, le
train ne prenant pas de bagages, les colis s'entassaient un peu partout, des
valises, des boîtes en bois blanc, des cartons à chapeaux, des sacs, un amas
lamentable de pauvres choses usées, raccommodées avec des ficelles; et
l'encombrement recommençait en l'air, des vêtements, des paquets, des
paniers, pendus à des patères de cuivre, et qui se balançaient sans repos. Au
milieu de cette friperie, les grands malades, sur leurs étroits matelas,
occupant plusieurs places, oscillaient, emportés par les secousses
grondantes des roues; tandis que ceux qui pouvaient rester assis,
s'adossaient aux cloisons, s'appuyaient à des oreillers, la face blême.
Réglementairement, il devait y avoir par compartiment une dame
hospitalière. À l'autre bout, se trouvait une deuxième sœur de l'Assomption,
sœur Claire des Anges. Des pèlerins valides se levaient, buvaient et
mangeaient déjà. Même, au fond, il y avait un compartiment entier de
femmes, dix pèlerines serrées les unes contre les autres, des jeunes, des
vieilles, toutes de la même laideur pitoyable et triste. Et, comme on n'osait
baisser les glaces, à cause des phtisiques qui étaient là, la chaleur
commençait, une odeur insupportable que peu à peu semblaient dégager les
cahots de la marche, à toute vitesse.
À Juvisy, on avait dit le chapelet. Et six heures sonnaient, on passait
devant la gare de Brétigny, en tempête, lorsque sœur Hyacinthe se leva.
C'était elle qui dirigeait les exercices de piété, dont la plupart des pèlerins
suivaient le programme, dans un petit livre à couverture bleue.
—L'Angélus, mes enfants, dit-elle avec son sourire, de son air de
maternité, que sa grande jeunesse rendait si charmant et si doux.
De nouveau, les Ave se succédèrent. Et, comme ils finissaient, Pierre et
Marie s'intéressèrent à deux femmes qui occupaient les deux autres coins de
leur compartiment. L'une, celle qui se trouvait aux pieds de Marie, était une
cloison basse, on communiquait, on voisinait à l'aise. Et, d'ailleurs, tout le
wagon, les cinq compartiments de dix places ne formaient qu'une même
chambrée, comme une salle mouvante et commune, qu'on enfilait d'un
regard. C'était, entre les boiseries nues et jaunes des parois, sous le
lambrissage peint en blanc du plafond, une véritable salle d'hôpital, dans un
désordre, dans un pêle-mêle d'ambulance improvisée. À demi cachés sous la
banquette, traînaient des vases, des bassins, des balais, des éponges. Puis, le
train ne prenant pas de bagages, les colis s'entassaient un peu partout, des
valises, des boîtes en bois blanc, des cartons à chapeaux, des sacs, un amas
lamentable de pauvres choses usées, raccommodées avec des ficelles; et
l'encombrement recommençait en l'air, des vêtements, des paquets, des
paniers, pendus à des patères de cuivre, et qui se balançaient sans repos. Au
milieu de cette friperie, les grands malades, sur leurs étroits matelas,
occupant plusieurs places, oscillaient, emportés par les secousses
grondantes des roues; tandis que ceux qui pouvaient rester assis,
s'adossaient aux cloisons, s'appuyaient à des oreillers, la face blême.
Réglementairement, il devait y avoir par compartiment une dame
hospitalière. À l'autre bout, se trouvait une deuxième sœur de l'Assomption,
sœur Claire des Anges. Des pèlerins valides se levaient, buvaient et
mangeaient déjà. Même, au fond, il y avait un compartiment entier de
femmes, dix pèlerines serrées les unes contre les autres, des jeunes, des
vieilles, toutes de la même laideur pitoyable et triste. Et, comme on n'osait
baisser les glaces, à cause des phtisiques qui étaient là, la chaleur
commençait, une odeur insupportable que peu à peu semblaient dégager les
cahots de la marche, à toute vitesse.
À Juvisy, on avait dit le chapelet. Et six heures sonnaient, on passait
devant la gare de Brétigny, en tempête, lorsque sœur Hyacinthe se leva.
C'était elle qui dirigeait les exercices de piété, dont la plupart des pèlerins
suivaient le programme, dans un petit livre à couverture bleue.
—L'Angélus, mes enfants, dit-elle avec son sourire, de son air de
maternité, que sa grande jeunesse rendait si charmant et si doux.
De nouveau, les Ave se succédèrent. Et, comme ils finissaient, Pierre et
Marie s'intéressèrent à deux femmes qui occupaient les deux autres coins de
leur compartiment. L'une, celle qui se trouvait aux pieds de Marie, était une
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blonde mince, d'apparence bourgeoise, âgée de trente et quelques années,
fanée avant l'âge. Elle s'effaçait, ne tenait pas de place, avec sa robe sombre,
ses cheveux décolorés, sa figure longue et douloureuse, qui respirait un
abandon sans bornes, une infinie tristesse. En face d'elle, l'autre, celle qui
était sur la banquette de Pierre, une ouvrière du même âge, en bonnet noir,
le visage ravagé de misère et d'inquiétude, tenait sur ses genoux une fillette
de sept ans, si pâle, si diminuée, qu'elle en paraissait à peine quatre. Le nez
pincé, les paupières bleuies, fermées dans sa face de cire, l'enfant ne pouvait
parler; et elle n'avait qu'une petite plainte, un gémissement doux, qui chaque
fois déchirait le cœur de la mère, penchée sur elle.
—Mangerait-elle un peu de raisin? offrit timidement la dame, muette
jusque-là. J'en ai, dans mon panier.
—Merci, madame, répondit l'ouvrière. Elle ne prend que du lait, et
encore... J'ai eu soin d'en emporter une bouteille.
Et, cédant au besoin de confidence des misérables, elle dit son histoire.
Elle s'appelait madame Vincent, elle avait perdu son mari, doreur de son
état, emporté par la phtisie. Restée seule avec sa petite Rose, qui était sa
passion, elle avait travaillé jour et nuit de son métier de couturière, pour
l'élever. Mais la maladie était venue. Depuis quatorze mois, elle la gardait
ainsi sur les bras, de plus en plus douloureuse et réduite, tombée à rien. Un
jour, elle qui n'allait jamais à la messe, était entrée dans une église, poussée
par le désespoir, implorant la guérison de sa fille; et, là, elle avait entendu
une voix qui lui disait de l'emmener à Lourdes, où la sainte Vierge la
prendrait en pitié. Ne connaissant personne, ne sachant même pas comment
s'organisaient les pèlerinages, elle n'avait eu qu'une idée: travailler,
économiser l'argent du voyage, prendre un billet, et partir avec les trente
sous qui lui restaient, et n'emporter qu'une bouteille de lait pour l'enfant,
sans même songer à s'acheter pour elle un morceau de pain.
—Quelle maladie a-t-elle donc, la chère petite? reprit la dame.
—Oh! madame, c'est bien sûr le carreau. Mais les médecins ont des noms
à eux... D'abord, elle n'a eu que des petits maux de ventre. Ensuite, le ventre
s'est gonflé, et elle souffrait, oh! si fort, à vous arracher les larmes des yeux.
Maintenant, le ventre s'est aplati; seulement, elle n'existe plus, elle n'a plus
de jambes, tant elle est maigre; et elle s'en va en sueurs continuelles...
fanée avant l'âge. Elle s'effaçait, ne tenait pas de place, avec sa robe sombre,
ses cheveux décolorés, sa figure longue et douloureuse, qui respirait un
abandon sans bornes, une infinie tristesse. En face d'elle, l'autre, celle qui
était sur la banquette de Pierre, une ouvrière du même âge, en bonnet noir,
le visage ravagé de misère et d'inquiétude, tenait sur ses genoux une fillette
de sept ans, si pâle, si diminuée, qu'elle en paraissait à peine quatre. Le nez
pincé, les paupières bleuies, fermées dans sa face de cire, l'enfant ne pouvait
parler; et elle n'avait qu'une petite plainte, un gémissement doux, qui chaque
fois déchirait le cœur de la mère, penchée sur elle.
—Mangerait-elle un peu de raisin? offrit timidement la dame, muette
jusque-là. J'en ai, dans mon panier.
—Merci, madame, répondit l'ouvrière. Elle ne prend que du lait, et
encore... J'ai eu soin d'en emporter une bouteille.
Et, cédant au besoin de confidence des misérables, elle dit son histoire.
Elle s'appelait madame Vincent, elle avait perdu son mari, doreur de son
état, emporté par la phtisie. Restée seule avec sa petite Rose, qui était sa
passion, elle avait travaillé jour et nuit de son métier de couturière, pour
l'élever. Mais la maladie était venue. Depuis quatorze mois, elle la gardait
ainsi sur les bras, de plus en plus douloureuse et réduite, tombée à rien. Un
jour, elle qui n'allait jamais à la messe, était entrée dans une église, poussée
par le désespoir, implorant la guérison de sa fille; et, là, elle avait entendu
une voix qui lui disait de l'emmener à Lourdes, où la sainte Vierge la
prendrait en pitié. Ne connaissant personne, ne sachant même pas comment
s'organisaient les pèlerinages, elle n'avait eu qu'une idée: travailler,
économiser l'argent du voyage, prendre un billet, et partir avec les trente
sous qui lui restaient, et n'emporter qu'une bouteille de lait pour l'enfant,
sans même songer à s'acheter pour elle un morceau de pain.
—Quelle maladie a-t-elle donc, la chère petite? reprit la dame.
—Oh! madame, c'est bien sûr le carreau. Mais les médecins ont des noms
à eux... D'abord, elle n'a eu que des petits maux de ventre. Ensuite, le ventre
s'est gonflé, et elle souffrait, oh! si fort, à vous arracher les larmes des yeux.
Maintenant, le ventre s'est aplati; seulement, elle n'existe plus, elle n'a plus
de jambes, tant elle est maigre; et elle s'en va en sueurs continuelles...
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Puis, comme Rose avait gémi en ouvrant les paupières, la mère se pencha,
bouleversée, pâlissante.
—Mon bijou, mon trésor, qu'est-ce que tu as?... Veux-tu boire?
Mais déjà la fillette, dont on venait de voir les yeux vagues, d'un bleu de
ciel brouillé, les refermait; et elle ne répondit même pas, retombée à son
anéantissement, toute blanche dans sa robe blanche, une coquetterie
suprême de la mère, qui avait voulu cette dépense inutile, dans l'espoir que
la Vierge serait plus douce pour une petite malade bien mise et toute
blanche.
Au bout d'un silence, madame Vincent reprit:
—Et vous, madame, c'est pour vous que vous allez à Lourdes?... On voit
bien que vous êtes malade.
Mais la dame s'effara, rentra douloureusement dans son coin, en
murmurant:
—Non, non! je ne suis pas malade... Plût à Dieu que je fusse malade! Je
souffrirais moins.
Elle se nommait madame Maze, avait au cœur un inguérissable chagrin.
Après avoir fait un mariage d'amour avec un gros garçon réjoui, la lèvre en
fleur, elle s'était vue abandonnée, au bout d'un an de lune de miel. Toujours
en tournée, voyageant pour la bijouterie, son mari, qui gagnait beaucoup
d'argent, disparaissait pendant des six mois, la trompait d'une frontière à
l'autre de la France, emmenait même avec lui des créatures. Et elle l'adorait,
elle en souffrait si affreusement, qu'elle s'était jetée dans la religion. Enfin,
elle venait de se décider à se rendre à Lourdes, pour supplier la Vierge de
convertir son mari et de le lui rendre.
Madame Vincent, sans comprendre, sentit pourtant là une grande douleur
morale; et toutes deux continuèrent à se regarder, la femme abandonnée qui
agonisait dans sa passion, et la mère qui se mourait de voir mourir son
enfant.
Cependant, Pierre avait écouté, ainsi que Marie. Il intervint, il s'étonna que
l'ouvrière n'eût pas fait hospitaliser sa petite malade. L'Association de
bouleversée, pâlissante.
—Mon bijou, mon trésor, qu'est-ce que tu as?... Veux-tu boire?
Mais déjà la fillette, dont on venait de voir les yeux vagues, d'un bleu de
ciel brouillé, les refermait; et elle ne répondit même pas, retombée à son
anéantissement, toute blanche dans sa robe blanche, une coquetterie
suprême de la mère, qui avait voulu cette dépense inutile, dans l'espoir que
la Vierge serait plus douce pour une petite malade bien mise et toute
blanche.
Au bout d'un silence, madame Vincent reprit:
—Et vous, madame, c'est pour vous que vous allez à Lourdes?... On voit
bien que vous êtes malade.
Mais la dame s'effara, rentra douloureusement dans son coin, en
murmurant:
—Non, non! je ne suis pas malade... Plût à Dieu que je fusse malade! Je
souffrirais moins.
Elle se nommait madame Maze, avait au cœur un inguérissable chagrin.
Après avoir fait un mariage d'amour avec un gros garçon réjoui, la lèvre en
fleur, elle s'était vue abandonnée, au bout d'un an de lune de miel. Toujours
en tournée, voyageant pour la bijouterie, son mari, qui gagnait beaucoup
d'argent, disparaissait pendant des six mois, la trompait d'une frontière à
l'autre de la France, emmenait même avec lui des créatures. Et elle l'adorait,
elle en souffrait si affreusement, qu'elle s'était jetée dans la religion. Enfin,
elle venait de se décider à se rendre à Lourdes, pour supplier la Vierge de
convertir son mari et de le lui rendre.
Madame Vincent, sans comprendre, sentit pourtant là une grande douleur
morale; et toutes deux continuèrent à se regarder, la femme abandonnée qui
agonisait dans sa passion, et la mère qui se mourait de voir mourir son
enfant.
Cependant, Pierre avait écouté, ainsi que Marie. Il intervint, il s'étonna que
l'ouvrière n'eût pas fait hospitaliser sa petite malade. L'Association de
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Notre-Dame de Salut avait été fondée par les Pères Augustins de
l'Assomption, après la guerre, dans le but de travailler au salut de la France
et à la défense de l'Église, par la prière commune et par l'exercice de la
charité; et c'étaient eux qui, provoquant le mouvement des grands
pèlerinages, avaient particulièrement créé, et sans cesse élargi depuis vingt
ans, le pèlerinage national qui se rendait chaque année à Lourdes, vers la fin
du mois d'août. Toute une organisation savante s'était ainsi peu à peu
perfectionnée, des aumônes considérables recueillies par le monde entier,
des malades enrôlés dans chaque paroisse, des traités passés avec les
compagnies de chemins de fer; sans compter l'aide si active des petites
sœurs de l'Assomption et la création de l'Hospitalité de Notre-Dame de
Salut, vaste affiliation de tous les dévouements, où des hommes et des
femmes, du beau monde pour la plupart, placés sous les ordres du directeur
des pèlerinages, soignaient les malades, les transportaient, assuraient la
bonne discipline. Les malades devaient faire une demande écrite pour
obtenir l'hospitalisation, qui les défrayait des moindres dépenses du voyage
et du séjour; on les prenait à leur domicile et on les y ramenait; ils n'avaient
donc qu'à emporter quelques vivres de route. Le plus grand nombre étaient,
à la vérité, recommandés par des prêtres ou par des personnes charitables,
qui veillaient à l'enquête, à la formation du dossier, les pièces d'identité
nécessaires, les certificats des médecins. Après quoi, les malades n'avaient
plus à s'occuper de rien, n'étaient plus que de la triste chair à souffrance et à
miracles, entre les mains fraternelles des hospitaliers et des hospitalières.
—Mais, madame, expliquait Pierre, vous n'auriez eu qu'à vous adresser au
curé de votre paroisse. Cette pauvre enfant méritait toutes les sympathies.
On l'aurait acceptée immédiatement.
—Je ne savais pas, monsieur l'abbé.
—Alors comment avez-vous fait?
—Monsieur l'abbé, je suis allée prendre un billet à un endroit que m'avait
indiqué une voisine qui lit les journaux.
Elle parlait des billets, à prix très réduit, qu'on distribuait aux pèlerins qui
pouvaient payer. Et Marie, écoutant, était prise d'une grande pitié et d'un
peu de honte: elle qui n'était pas absolument sans ressources, avait réussi à
l'Assomption, après la guerre, dans le but de travailler au salut de la France
et à la défense de l'Église, par la prière commune et par l'exercice de la
charité; et c'étaient eux qui, provoquant le mouvement des grands
pèlerinages, avaient particulièrement créé, et sans cesse élargi depuis vingt
ans, le pèlerinage national qui se rendait chaque année à Lourdes, vers la fin
du mois d'août. Toute une organisation savante s'était ainsi peu à peu
perfectionnée, des aumônes considérables recueillies par le monde entier,
des malades enrôlés dans chaque paroisse, des traités passés avec les
compagnies de chemins de fer; sans compter l'aide si active des petites
sœurs de l'Assomption et la création de l'Hospitalité de Notre-Dame de
Salut, vaste affiliation de tous les dévouements, où des hommes et des
femmes, du beau monde pour la plupart, placés sous les ordres du directeur
des pèlerinages, soignaient les malades, les transportaient, assuraient la
bonne discipline. Les malades devaient faire une demande écrite pour
obtenir l'hospitalisation, qui les défrayait des moindres dépenses du voyage
et du séjour; on les prenait à leur domicile et on les y ramenait; ils n'avaient
donc qu'à emporter quelques vivres de route. Le plus grand nombre étaient,
à la vérité, recommandés par des prêtres ou par des personnes charitables,
qui veillaient à l'enquête, à la formation du dossier, les pièces d'identité
nécessaires, les certificats des médecins. Après quoi, les malades n'avaient
plus à s'occuper de rien, n'étaient plus que de la triste chair à souffrance et à
miracles, entre les mains fraternelles des hospitaliers et des hospitalières.
—Mais, madame, expliquait Pierre, vous n'auriez eu qu'à vous adresser au
curé de votre paroisse. Cette pauvre enfant méritait toutes les sympathies.
On l'aurait acceptée immédiatement.
—Je ne savais pas, monsieur l'abbé.
—Alors comment avez-vous fait?
—Monsieur l'abbé, je suis allée prendre un billet à un endroit que m'avait
indiqué une voisine qui lit les journaux.
Elle parlait des billets, à prix très réduit, qu'on distribuait aux pèlerins qui
pouvaient payer. Et Marie, écoutant, était prise d'une grande pitié et d'un
peu de honte: elle qui n'était pas absolument sans ressources, avait réussi à
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se faire hospitaliser, grâce à Pierre, tandis que cette mère et sa triste enfant,
après avoir donné leurs pauvres économies, restaient sans un sou.
Mais une secousse plus rude du wagon lui arracha un cri.
—Oh! père, je t'en prie, soulève-moi un peu. Je ne puis plus rester sur le
dos.
Et, lorsque M. de Guersaint l'eut assise, elle soupira profondément. On
venait à peine de dépasser Étampes, à une heure et demie de Paris, et la
fatigue déjà commençait, avec le soleil plus chaud, la poussière et le bruit.
Madame de Jonquière s'était mise debout, pour encourager la jeune fille
d'une bonne parole, par-dessus la cloison. Sœur Hyacinthe se leva de
nouveau, elle aussi, tapa gaiement dans ses mains, afin de se faire entendre
et obéir, d'un bout du wagon à l'autre.
—Allons, allons! ne songeons pas à nos bobos. Prions et chantons, la
sainte Vierge sera avec nous.
Elle-même entama le Rosaire, d'après les paroles de Notre-Dame de
Lourdes; et tous les malades et les pèlerins la suivirent. C'était le premier
chapelet, les cinq mystères joyeux, l'Annonciation, la Visitation, la Nativité,
la Purification et Jésus retrouvé. Puis, tous entonnèrent le cantique:
«Contemplons le céleste archange...» Les voix se brisaient dans le
grondement des roues, on n'entendait que la houle assourdie de ce troupeau,
qui étouffait au fond du wagon fermé, roulant sans fin.
Bien qu'il pratiquât, M. de Guersaint ne pouvait jamais aller jusqu'au bout
d'un cantique. Il se levait, se rasseyait. Il finit par s'accouder à la cloison et
par causer, à demi-voix, avec un malade assis contre cette cloison même,
dans le compartiment voisin. M. Sabathier était un homme d'une
cinquantaine d'années, trapu, la tête grosse et bonne, complètement chauve.
Depuis quinze ans, il était frappé d'ataxie, ne souffrant que par accès, mais
les jambes prises, complètement perdues; et sa femme, qui l'accompagnait,
les lui déplaçait comme des jambes mortes, quand elles finissaient par trop
lui peser, pareilles à des lingots de plomb.
—Oui, monsieur, tel que vous me voyez, je suis un ancien professeur de
cinquième du lycée Charlemagne. D'abord, j'ai cru à une simple sciatique.
Puis, j'ai eu les douleurs fulgurantes, vous savez, les coups d'épée rouge
après avoir donné leurs pauvres économies, restaient sans un sou.
Mais une secousse plus rude du wagon lui arracha un cri.
—Oh! père, je t'en prie, soulève-moi un peu. Je ne puis plus rester sur le
dos.
Et, lorsque M. de Guersaint l'eut assise, elle soupira profondément. On
venait à peine de dépasser Étampes, à une heure et demie de Paris, et la
fatigue déjà commençait, avec le soleil plus chaud, la poussière et le bruit.
Madame de Jonquière s'était mise debout, pour encourager la jeune fille
d'une bonne parole, par-dessus la cloison. Sœur Hyacinthe se leva de
nouveau, elle aussi, tapa gaiement dans ses mains, afin de se faire entendre
et obéir, d'un bout du wagon à l'autre.
—Allons, allons! ne songeons pas à nos bobos. Prions et chantons, la
sainte Vierge sera avec nous.
Elle-même entama le Rosaire, d'après les paroles de Notre-Dame de
Lourdes; et tous les malades et les pèlerins la suivirent. C'était le premier
chapelet, les cinq mystères joyeux, l'Annonciation, la Visitation, la Nativité,
la Purification et Jésus retrouvé. Puis, tous entonnèrent le cantique:
«Contemplons le céleste archange...» Les voix se brisaient dans le
grondement des roues, on n'entendait que la houle assourdie de ce troupeau,
qui étouffait au fond du wagon fermé, roulant sans fin.
Bien qu'il pratiquât, M. de Guersaint ne pouvait jamais aller jusqu'au bout
d'un cantique. Il se levait, se rasseyait. Il finit par s'accouder à la cloison et
par causer, à demi-voix, avec un malade assis contre cette cloison même,
dans le compartiment voisin. M. Sabathier était un homme d'une
cinquantaine d'années, trapu, la tête grosse et bonne, complètement chauve.
Depuis quinze ans, il était frappé d'ataxie, ne souffrant que par accès, mais
les jambes prises, complètement perdues; et sa femme, qui l'accompagnait,
les lui déplaçait comme des jambes mortes, quand elles finissaient par trop
lui peser, pareilles à des lingots de plomb.
—Oui, monsieur, tel que vous me voyez, je suis un ancien professeur de
cinquième du lycée Charlemagne. D'abord, j'ai cru à une simple sciatique.
Puis, j'ai eu les douleurs fulgurantes, vous savez, les coups d'épée rouge
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dans les muscles. Pendant près de dix années, j'ai été peu à peu envahi, j'ai
consulté tous les médecins, je suis allé à toutes les eaux imaginables; et,
maintenant, je souffre moins, mais je ne peux plus bouger de mon fauteuil...
Alors, moi qui avais vécu sans religion, j'ai été ramené à Dieu par cette idée
que j'étais trop misérable et que Notre-Dame de Lourdes ne pourrait pas
faire autrement que d'avoir pitié de moi.
Pierre, intéressé, s'était accoudé à son tour, et il écoutait.
—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, la souffrance est le meilleur réveil des
âmes? Voici la septième année que je vais à Lourdes, sans désespérer de ma
guérison. Cette année, j'en suis convaincu, la sainte Vierge me guérira. Oui,
je compte bien marcher encore, je ne vis désormais que dans cet espoir.
M. Sabathier s'interrompit, voulut que sa femme lui poussât les jambes
plus à gauche; et Pierre le regardait, s'étonnait de trouver cet entêtement de
la foi chez un intellectuel, chez un de ces universitaires si voltairiens
d'habitude. Comment la croyance au miracle avait-elle pu germer et
s'implanter dans ce cerveau? Ainsi qu'il le disait lui-même, une grande
douleur seule expliquait ce besoin de l'illusion, cette floraison de l'éternelle
consolatrice.
—Et, vous le voyez, ma femme et moi sommes habillés comme des
pauvres, car j'ai désiré cette année n'être qu'un pauvre, je me suis fait
hospitaliser par humilité, pour que la sainte Vierge me confondît avec les
malheureux, ses enfants... Seulement, ne voulant pas prendre la place d'un
pauvre véritable, j'ai versé cinquante francs à l'Hospitalité, ce qui, vous ne
l'ignorez pas, donne le droit d'avoir un malade à soi, au pèlerinage... Je le
connais même, mon malade. On me l'a présenté tout à l'heure, à la gare.
C'est un tuberculeux, paraît-il, et il m'a paru bien bas, bien bas...
Il y eut un nouveau silence.
—Enfin, que la sainte Vierge le sauve aussi, elle qui peut tout, et je serai si
heureux, elle m'aura comblé!
Les trois hommes continuèrent à causer entre eux, s'isolant, parlant d'abord
médecine, puis glissant à une discussion sur l'architecture romane, au sujet
d'un clocher aperçu sur un coteau, et que tous les pèlerins avaient salué d'un
signe de croix. Au milieu de ce pauvre monde souffrant, de ces simples
consulté tous les médecins, je suis allé à toutes les eaux imaginables; et,
maintenant, je souffre moins, mais je ne peux plus bouger de mon fauteuil...
Alors, moi qui avais vécu sans religion, j'ai été ramené à Dieu par cette idée
que j'étais trop misérable et que Notre-Dame de Lourdes ne pourrait pas
faire autrement que d'avoir pitié de moi.
Pierre, intéressé, s'était accoudé à son tour, et il écoutait.
—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, la souffrance est le meilleur réveil des
âmes? Voici la septième année que je vais à Lourdes, sans désespérer de ma
guérison. Cette année, j'en suis convaincu, la sainte Vierge me guérira. Oui,
je compte bien marcher encore, je ne vis désormais que dans cet espoir.
M. Sabathier s'interrompit, voulut que sa femme lui poussât les jambes
plus à gauche; et Pierre le regardait, s'étonnait de trouver cet entêtement de
la foi chez un intellectuel, chez un de ces universitaires si voltairiens
d'habitude. Comment la croyance au miracle avait-elle pu germer et
s'implanter dans ce cerveau? Ainsi qu'il le disait lui-même, une grande
douleur seule expliquait ce besoin de l'illusion, cette floraison de l'éternelle
consolatrice.
—Et, vous le voyez, ma femme et moi sommes habillés comme des
pauvres, car j'ai désiré cette année n'être qu'un pauvre, je me suis fait
hospitaliser par humilité, pour que la sainte Vierge me confondît avec les
malheureux, ses enfants... Seulement, ne voulant pas prendre la place d'un
pauvre véritable, j'ai versé cinquante francs à l'Hospitalité, ce qui, vous ne
l'ignorez pas, donne le droit d'avoir un malade à soi, au pèlerinage... Je le
connais même, mon malade. On me l'a présenté tout à l'heure, à la gare.
C'est un tuberculeux, paraît-il, et il m'a paru bien bas, bien bas...
Il y eut un nouveau silence.
—Enfin, que la sainte Vierge le sauve aussi, elle qui peut tout, et je serai si
heureux, elle m'aura comblé!
Les trois hommes continuèrent à causer entre eux, s'isolant, parlant d'abord
médecine, puis glissant à une discussion sur l'architecture romane, au sujet
d'un clocher aperçu sur un coteau, et que tous les pèlerins avaient salué d'un
signe de croix. Au milieu de ce pauvre monde souffrant, de ces simples
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d'esprit hébétés de misère, le jeune prêtre et ses deux compagnons
s'oubliaient, repris par les habitudes de leur intelligence cultivée. Une heure
s'écoula, deux autres cantiques venaient d'être chantés, on avait franchi les
stations de Toury et des Aubrais, lorsque, à Beaugency, ils cessèrent enfin
leur conversation, en entendant sœur Hyacinthe qui, après avoir tapé dans
ses mains, commençait elle-même, de sa voix fraîche et sonore:
—Parce, Domine, parce populo tuo...
Et le chant reprit, toutes les voix s'unirent, ce flot sans cesse renaissant de
prières, qui engourdissait la douleur, exaltait l'espoir, envahissait peu à peu
tout l'être harassé de la hantise des grâces et des guérisons, qu'on allait
chercher si loin.
Mais, comme Pierre se rasseyait, il vit Marie très pâle, les yeux fermés; et,
pourtant, à la contraction douloureuse de son visage, il comprenait bien
qu'elle ne dormait pas.
—Est-ce que vous souffrez davantage?
—Oh! oui, affreusement. Jamais je n'irai au bout. Ce sont ces cahots
continuels...
Elle gémit, rouvrit les paupières. Et elle restait sur son séant, défaillante, à
regarder les autres malades. Justement, dans le compartiment voisin, en face
de M. Sabathier, la Grivotte, jusque-là étendue sans un souffle, comme
morte, venait de se soulever. C'était une grande fille qui avait dépassé la
trentaine, déhanchée, singulière, au visage rond et ravagé, que ses cheveux
crépus et ses yeux de flamme rendaient presque belle. Elle était phtisique au
troisième degré.
—Hein? mademoiselle, dit-elle en s'adressant à Marie de sa voix enrouée,
à peine distincte, on serait bien heureuse de s'assoupir un petit peu. Mais pas
moyen, toutes ces roues vous tournent dans la tête.
Malgré la fatigue qu'elle éprouvait à parler, elle s'entêta, donna des détails
sur elle-même. Elle était matelassière, elle avait longtemps, avec une de ses
tantes, fait des matelas, de cour en cour, à Bercy; et c'était aux laines
empestées, cardées par elle, dans sa jeunesse, qu'elle attribuait son mal.
Depuis cinq ans, elle faisait le tour des hôpitaux de Paris. Aussi parlait-elle
s'oubliaient, repris par les habitudes de leur intelligence cultivée. Une heure
s'écoula, deux autres cantiques venaient d'être chantés, on avait franchi les
stations de Toury et des Aubrais, lorsque, à Beaugency, ils cessèrent enfin
leur conversation, en entendant sœur Hyacinthe qui, après avoir tapé dans
ses mains, commençait elle-même, de sa voix fraîche et sonore:
—Parce, Domine, parce populo tuo...
Et le chant reprit, toutes les voix s'unirent, ce flot sans cesse renaissant de
prières, qui engourdissait la douleur, exaltait l'espoir, envahissait peu à peu
tout l'être harassé de la hantise des grâces et des guérisons, qu'on allait
chercher si loin.
Mais, comme Pierre se rasseyait, il vit Marie très pâle, les yeux fermés; et,
pourtant, à la contraction douloureuse de son visage, il comprenait bien
qu'elle ne dormait pas.
—Est-ce que vous souffrez davantage?
—Oh! oui, affreusement. Jamais je n'irai au bout. Ce sont ces cahots
continuels...
Elle gémit, rouvrit les paupières. Et elle restait sur son séant, défaillante, à
regarder les autres malades. Justement, dans le compartiment voisin, en face
de M. Sabathier, la Grivotte, jusque-là étendue sans un souffle, comme
morte, venait de se soulever. C'était une grande fille qui avait dépassé la
trentaine, déhanchée, singulière, au visage rond et ravagé, que ses cheveux
crépus et ses yeux de flamme rendaient presque belle. Elle était phtisique au
troisième degré.
—Hein? mademoiselle, dit-elle en s'adressant à Marie de sa voix enrouée,
à peine distincte, on serait bien heureuse de s'assoupir un petit peu. Mais pas
moyen, toutes ces roues vous tournent dans la tête.
Malgré la fatigue qu'elle éprouvait à parler, elle s'entêta, donna des détails
sur elle-même. Elle était matelassière, elle avait longtemps, avec une de ses
tantes, fait des matelas, de cour en cour, à Bercy; et c'était aux laines
empestées, cardées par elle, dans sa jeunesse, qu'elle attribuait son mal.
Depuis cinq ans, elle faisait le tour des hôpitaux de Paris. Aussi parlait-elle
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familièrement des grands médecins. Les sœurs de Lariboisière, en la voyant
passionnée des cérémonies religieuses, avaient achevé de la convertir et de
la convaincre que la Vierge l'attendait, à Lourdes, pour la guérir.
—Bien sûr que j'en ai besoin, ils disent comme ça que j'ai un poumon
perdu et que l'autre ne vaut guère mieux. Des cavernes, vous savez...
D'abord, je n'avais mal qu'entre les épaules et je crachais de la mousse. Puis,
j'ai maigri, une vraie pitié. Maintenant, je suis toujours en sueur, je tousse à
m'arracher le cœur, je ne puis plus cracher, tant c'est épais... Et, vous voyez,
je ne me tiens pas debout, je ne mange pas...
Un étouffement l'arrêta, elle devenait livide.
—N'importe, j'aime mieux encore être dans ma peau que dans celle du
frère qui occupe l'autre compartiment, derrière vous. Il a ce que j'ai, mais il
est plus avancé que moi.
Elle se trompait. Il y avait là, en effet, adossé à Marie, un jeune
missionnaire, le frère Isidore, couché sur un matelas, et qu'on ne voyait
point, parce qu'il ne pouvait même soulever un doigt. Mais il n'était pas
phtisique, il se mourait d'une inflammation du foie, prise au Sénégal. Très
long, très maigre, il avait une face jaune, sèche et morte comme un
parchemin. L'abcès qui s'était formé au foie, avait fini par percer à
l'extérieur, et la suppuration l'épuisait, dans un grelottement continu de
fièvre, des vomissements et du délire. Seuls, ses yeux vivaient encore, des
yeux d'amour inextinguible, dont la flamme éclairait son visage expirant de
Christ en croix, un visage commun de paysan que la foi et la passion
rendaient par moments sublime. Il était Breton, dernier enfant chétif d'une
famille trop nombreuse, ayant laissé, là-bas, le peu de terre à ses aînés. Et
une de ses sœurs l'accompagnait, Marthe, sa cadette de deux ans, venue en
service à Paris, si dévouée dans son insignifiance de bonne à tout faire,
qu'elle avait quitté sa place pour le suivre, et qu'elle mangeait ses maigres
économies.
—J'étais par terre, sur le quai, quand on l'a fourré dans le wagon, reprit la
Grivotte. Quatre hommes le tenaient...
Mais elle ne put en dire davantage. Un accès de toux la secoua, la renversa
sur la banquette. Elle suffoquait, les pommettes roses de ses joues
passionnée des cérémonies religieuses, avaient achevé de la convertir et de
la convaincre que la Vierge l'attendait, à Lourdes, pour la guérir.
—Bien sûr que j'en ai besoin, ils disent comme ça que j'ai un poumon
perdu et que l'autre ne vaut guère mieux. Des cavernes, vous savez...
D'abord, je n'avais mal qu'entre les épaules et je crachais de la mousse. Puis,
j'ai maigri, une vraie pitié. Maintenant, je suis toujours en sueur, je tousse à
m'arracher le cœur, je ne puis plus cracher, tant c'est épais... Et, vous voyez,
je ne me tiens pas debout, je ne mange pas...
Un étouffement l'arrêta, elle devenait livide.
—N'importe, j'aime mieux encore être dans ma peau que dans celle du
frère qui occupe l'autre compartiment, derrière vous. Il a ce que j'ai, mais il
est plus avancé que moi.
Elle se trompait. Il y avait là, en effet, adossé à Marie, un jeune
missionnaire, le frère Isidore, couché sur un matelas, et qu'on ne voyait
point, parce qu'il ne pouvait même soulever un doigt. Mais il n'était pas
phtisique, il se mourait d'une inflammation du foie, prise au Sénégal. Très
long, très maigre, il avait une face jaune, sèche et morte comme un
parchemin. L'abcès qui s'était formé au foie, avait fini par percer à
l'extérieur, et la suppuration l'épuisait, dans un grelottement continu de
fièvre, des vomissements et du délire. Seuls, ses yeux vivaient encore, des
yeux d'amour inextinguible, dont la flamme éclairait son visage expirant de
Christ en croix, un visage commun de paysan que la foi et la passion
rendaient par moments sublime. Il était Breton, dernier enfant chétif d'une
famille trop nombreuse, ayant laissé, là-bas, le peu de terre à ses aînés. Et
une de ses sœurs l'accompagnait, Marthe, sa cadette de deux ans, venue en
service à Paris, si dévouée dans son insignifiance de bonne à tout faire,
qu'elle avait quitté sa place pour le suivre, et qu'elle mangeait ses maigres
économies.
—J'étais par terre, sur le quai, quand on l'a fourré dans le wagon, reprit la
Grivotte. Quatre hommes le tenaient...
Mais elle ne put en dire davantage. Un accès de toux la secoua, la renversa
sur la banquette. Elle suffoquait, les pommettes roses de ses joues
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devenaient bleues. Et, tout de suite, sœur Hyacinthe lui souleva la tête, lui
essuya les lèvres avec un linge, qui se tachait de rouge. Madame de
Jonquière, au même instant, donnait des soins à la malade qu'elle avait en
face d'elle. On la nommait madame Vêtu, elle était la femme d'un petit
horloger du quartier Mouffetard, qui n'avait pu fermer la boutique, pour
l'accompagner à Lourdes. Aussi s'était-elle fait hospitaliser, afin d'être
certaine d'avoir des soins. La peur de la mort la ramenait à l'église, où elle
n'avait pas remis les pieds depuis sa première communion. Elle se savait
condamnée, rongée par un cancer à l'estomac; et, déjà, elle avait le masque
hagard et orangé des cancéreux, elle en était aux déjections noires, comme
si elle eût rendu de la suie. De tout le voyage, elle n'avait pas encore dit un
mot, les lèvres murées, souffrant abominablement. Puis, un vomissement
l'avait prise, et elle avait perdu connaissance. Dès qu'elle ouvrait la bouche,
une odeur épouvantable, une pestilence à faire tourner les cœurs, s'exhalait.
—Ce n'est plus possible, murmura madame de Jonquière qui se sentait
défaillir, il faut donner un peu d'air.
Sœur Hyacinthe achevait de recoucher la Grivotte sur ses oreillers.
—Certainement, ouvrons pour quelques minutes. Mais pas de ce côté-ci,
j'aurais peur d'un nouvel accès de toux... Ouvrez de votre côté.
La chaleur augmentait toujours, on étouffait, au milieu de l'air lourd et
nauséabond; et ce fut un soulagement que le peu d'air pur qui entra. Pendant
un moment, il y eut d'autres soins, tout un nettoyage: la sœur remuait les
vases, les bassins, dont elle jeta par la portière le contenu; tandis que la
dame hospitalière, avec une éponge, essuyait le plancher que la trépidation
secouait durement. Il fallut tout ranger. Ce fut ensuite un nouveau souci, la
quatrième malade, celle qui n'avait pas bougé encore, une fille mince dont le
visage était enveloppé dans un fichu noir, disait qu'elle avait faim.
Déjà, madame de Jonquière s'offrait, avec son tranquille dévouement.
—Ne vous en inquiétez pas, ma sœur. Je vais lui couper son pain en petits
morceaux.
Marie, dans son besoin de distraction, s'était intéressée à cette figure
immobile, ainsi cachée sous ce voile noir. Elle soupçonnait bien quelque
plaie à la face. On lui avait dit simplement que c'était une bonne. La
essuya les lèvres avec un linge, qui se tachait de rouge. Madame de
Jonquière, au même instant, donnait des soins à la malade qu'elle avait en
face d'elle. On la nommait madame Vêtu, elle était la femme d'un petit
horloger du quartier Mouffetard, qui n'avait pu fermer la boutique, pour
l'accompagner à Lourdes. Aussi s'était-elle fait hospitaliser, afin d'être
certaine d'avoir des soins. La peur de la mort la ramenait à l'église, où elle
n'avait pas remis les pieds depuis sa première communion. Elle se savait
condamnée, rongée par un cancer à l'estomac; et, déjà, elle avait le masque
hagard et orangé des cancéreux, elle en était aux déjections noires, comme
si elle eût rendu de la suie. De tout le voyage, elle n'avait pas encore dit un
mot, les lèvres murées, souffrant abominablement. Puis, un vomissement
l'avait prise, et elle avait perdu connaissance. Dès qu'elle ouvrait la bouche,
une odeur épouvantable, une pestilence à faire tourner les cœurs, s'exhalait.
—Ce n'est plus possible, murmura madame de Jonquière qui se sentait
défaillir, il faut donner un peu d'air.
Sœur Hyacinthe achevait de recoucher la Grivotte sur ses oreillers.
—Certainement, ouvrons pour quelques minutes. Mais pas de ce côté-ci,
j'aurais peur d'un nouvel accès de toux... Ouvrez de votre côté.
La chaleur augmentait toujours, on étouffait, au milieu de l'air lourd et
nauséabond; et ce fut un soulagement que le peu d'air pur qui entra. Pendant
un moment, il y eut d'autres soins, tout un nettoyage: la sœur remuait les
vases, les bassins, dont elle jeta par la portière le contenu; tandis que la
dame hospitalière, avec une éponge, essuyait le plancher que la trépidation
secouait durement. Il fallut tout ranger. Ce fut ensuite un nouveau souci, la
quatrième malade, celle qui n'avait pas bougé encore, une fille mince dont le
visage était enveloppé dans un fichu noir, disait qu'elle avait faim.
Déjà, madame de Jonquière s'offrait, avec son tranquille dévouement.
—Ne vous en inquiétez pas, ma sœur. Je vais lui couper son pain en petits
morceaux.
Marie, dans son besoin de distraction, s'était intéressée à cette figure
immobile, ainsi cachée sous ce voile noir. Elle soupçonnait bien quelque
plaie à la face. On lui avait dit simplement que c'était une bonne. La
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malheureuse, une Picarde du nom d'Élise Rouquet, avait dû quitter sa place
et vivait, à Paris, chez une sœur qui la rudoyait, aucun hôpital n'ayant voulu
la prendre, car elle n'était pas autrement malade. D'une grande dévotion, elle
avait, depuis des mois, l'ardent désir d'aller à Lourdes. Et Marie attendait,
avec une sourde peur, que le fichu s'écartât.
—Sont-ils assez petits comme cela? demandait madame de Jonquière,
maternellement. Pourrez-vous les fourrer dans votre bouche?
Sous le fichu noir, une voix rauque grognait.
—Oui, oui, madame.
Enfin, le fichu tomba, et Marie eut un frisson d'horreur. C'était un lupus,
qui avait envahi le nez et la bouche, peu à peu grandi là, une ulcération lente
s'étalant sans cesse sous les croûtes, dévorant les muqueuses. La tête
allongée en museau de chien, avec ses cheveux rudes et ses gros yeux ronds,
était devenue affreuse. Maintenant, les cartilages du nez se trouvaient
presque mangés, la bouche s'était rétractée, tirée à gauche par l'enflure de la
lèvre supérieure, pareille à une fente oblique, immonde et sans forme. Une
sueur de sang, mêlée à du pus, coulait de l'énorme plaie livide.
—Oh! voyez donc, Pierre! murmura Marie tremblante.
Le prêtre frémit à son tour, en regardant Élise Rouquet glisser avec
précaution les petits morceaux de pain dans le trou saignant qui lui servait
de bouche. Tout le wagon avait blêmi devant l'abominable apparition. Et la
même pensée montait de toutes ces âmes gonflées d'espoir. Ah! Vierge
sainte, Vierge puissante, quel miracle, si un pareil mal guérissait!
—Mes enfants, ne songeons pas à nous, si nous voulons bien nous porter,
répéta sœur Hyacinthe.
Et elle fit dire le second chapelet, les cinq mystères douloureux: Jésus au
Jardin des Oliviers, Jésus flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus portant sa
croix, Jésus mourant sur la croix. Puis, le cantique suivit: «Je mets ma
confiance, Vierge, en votre secours...»
On venait de traverser Blois, on roulait déjà depuis trois grandes heures. Et
Marie, détournant les yeux d'Élise Rouquet, les arrêtait maintenant sur un
et vivait, à Paris, chez une sœur qui la rudoyait, aucun hôpital n'ayant voulu
la prendre, car elle n'était pas autrement malade. D'une grande dévotion, elle
avait, depuis des mois, l'ardent désir d'aller à Lourdes. Et Marie attendait,
avec une sourde peur, que le fichu s'écartât.
—Sont-ils assez petits comme cela? demandait madame de Jonquière,
maternellement. Pourrez-vous les fourrer dans votre bouche?
Sous le fichu noir, une voix rauque grognait.
—Oui, oui, madame.
Enfin, le fichu tomba, et Marie eut un frisson d'horreur. C'était un lupus,
qui avait envahi le nez et la bouche, peu à peu grandi là, une ulcération lente
s'étalant sans cesse sous les croûtes, dévorant les muqueuses. La tête
allongée en museau de chien, avec ses cheveux rudes et ses gros yeux ronds,
était devenue affreuse. Maintenant, les cartilages du nez se trouvaient
presque mangés, la bouche s'était rétractée, tirée à gauche par l'enflure de la
lèvre supérieure, pareille à une fente oblique, immonde et sans forme. Une
sueur de sang, mêlée à du pus, coulait de l'énorme plaie livide.
—Oh! voyez donc, Pierre! murmura Marie tremblante.
Le prêtre frémit à son tour, en regardant Élise Rouquet glisser avec
précaution les petits morceaux de pain dans le trou saignant qui lui servait
de bouche. Tout le wagon avait blêmi devant l'abominable apparition. Et la
même pensée montait de toutes ces âmes gonflées d'espoir. Ah! Vierge
sainte, Vierge puissante, quel miracle, si un pareil mal guérissait!
—Mes enfants, ne songeons pas à nous, si nous voulons bien nous porter,
répéta sœur Hyacinthe.
Et elle fit dire le second chapelet, les cinq mystères douloureux: Jésus au
Jardin des Oliviers, Jésus flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus portant sa
croix, Jésus mourant sur la croix. Puis, le cantique suivit: «Je mets ma
confiance, Vierge, en votre secours...»
On venait de traverser Blois, on roulait déjà depuis trois grandes heures. Et
Marie, détournant les yeux d'Élise Rouquet, les arrêtait maintenant sur un
Page 18
homme qui occupait un coin de l'autre compartiment, à sa droite, celui où
gisait le frère Isidore. À plusieurs reprises, elle l'avait remarqué, très
pauvrement vêtu d'une vieille redingote noire, jeune encore, avec une barbe
rare, grisonnante déjà; et il semblait souffrir beaucoup, petit et amaigri, le
visage décharné, couvert de sueur. Pourtant, il restait immobile, rentré dans
son coin, ne parlant à personne, regardant fixement devant lui de ses yeux
grands ouverts. Et, brusquement, elle s'aperçut que les paupières
retombaient, et qu'il s'évanouissait.
Alors, elle attira l'attention de sœur Hyacinthe.
—Ma sœur, on dirait que ce monsieur se trouve mal.
—Où donc, ma chère enfant?
—Là-bas, celui qui a la tête renversée.
Ce fut une émotion, tous les pèlerins valides se mirent debout, pour voir.
Et madame de Jonquière eut l'idée de crier à Marthe, la sœur du frère
Isidore, de taper dans les mains de l'homme.
—Questionnez-le, demandez-lui où il souffre.
Marthe le secoua, lui posa des questions. Mais l'homme ne répondait pas,
râlait, les yeux toujours clos.
Une voix effrayée s'éleva, disant:
—Je crois bien qu'il va passer.
La peur grandit, des paroles se croisèrent, des conseils étaient donnés d'un
bout à l'autre du wagon. Personne ne connaissait l'homme. Il n'était
sûrement pas hospitalisé, car il ne portait pas au cou la carte blanche,
couleur du train. Quelqu'un raconta qu'il l'avait vu arriver trois minutes
seulement avant le départ, se traînant, et qu'il s'était jeté dans ce coin où il se
mourait, d'un air d'immense fatigue. Puis, il n'avait plus soufflé. On aperçut
d'ailleurs son billet, passé dans le ruban de son vieux chapeau haute forme,
accroché près de lui.
Sœur Hyacinthe eut une exclamation.
gisait le frère Isidore. À plusieurs reprises, elle l'avait remarqué, très
pauvrement vêtu d'une vieille redingote noire, jeune encore, avec une barbe
rare, grisonnante déjà; et il semblait souffrir beaucoup, petit et amaigri, le
visage décharné, couvert de sueur. Pourtant, il restait immobile, rentré dans
son coin, ne parlant à personne, regardant fixement devant lui de ses yeux
grands ouverts. Et, brusquement, elle s'aperçut que les paupières
retombaient, et qu'il s'évanouissait.
Alors, elle attira l'attention de sœur Hyacinthe.
—Ma sœur, on dirait que ce monsieur se trouve mal.
—Où donc, ma chère enfant?
—Là-bas, celui qui a la tête renversée.
Ce fut une émotion, tous les pèlerins valides se mirent debout, pour voir.
Et madame de Jonquière eut l'idée de crier à Marthe, la sœur du frère
Isidore, de taper dans les mains de l'homme.
—Questionnez-le, demandez-lui où il souffre.
Marthe le secoua, lui posa des questions. Mais l'homme ne répondait pas,
râlait, les yeux toujours clos.
Une voix effrayée s'éleva, disant:
—Je crois bien qu'il va passer.
La peur grandit, des paroles se croisèrent, des conseils étaient donnés d'un
bout à l'autre du wagon. Personne ne connaissait l'homme. Il n'était
sûrement pas hospitalisé, car il ne portait pas au cou la carte blanche,
couleur du train. Quelqu'un raconta qu'il l'avait vu arriver trois minutes
seulement avant le départ, se traînant, et qu'il s'était jeté dans ce coin où il se
mourait, d'un air d'immense fatigue. Puis, il n'avait plus soufflé. On aperçut
d'ailleurs son billet, passé dans le ruban de son vieux chapeau haute forme,
accroché près de lui.
Sœur Hyacinthe eut une exclamation.
Page 19
—Ah! le voilà qui respire! Demandez-lui son nom.
Mais, questionné de nouveau par Marthe, l'homme exhala seulement une
plainte, ce cri à peine balbutié:
—Oh! je souffre!
Et, dès lors, il n'eut que cette réponse. À tout ce qu'on voulait savoir, qui il
était, d'où il venait, quelle était sa maladie, quels soins on pouvait lui
donner, il ne répondait pas, il jetait ce continuel gémissement:
—Oh! je souffre!... Oh! je souffre!
Sœur Hyacinthe s'agitait d'impatience. Si elle s'était au moins trouvée dans
le même compartiment! Et elle se promettait de changer de place.
Seulement, il n'y avait pas d'arrêt avant Poitiers. Cela devenait terrible,
d'autant plus que la tête de l'homme se renversa de nouveau.
—Il passe, il passe, répéta la voix.
Mon Dieu! qu'allait-on faire? La sœur savait qu'un père de l'Assomption,
le père Massias, était dans le train, avec les Saintes Huiles, tout prêt à
administrer les mourants; car on perdait chaque année du monde en route.
Mais elle n'osait faire jouer le signal d'alarme. Il y avait aussi le fourgon de
la cantine, desservi par la sœur Saint-François, et dans lequel était un
médecin, avec une petite pharmacie. Si le malade allait jusqu'à Poitiers, où
l'on devait s'arrêter une demi-heure, tous les soins possibles lui seraient
donnés. L'atroce était qu'il mourût avant Poitiers. On se calma pourtant.
L'homme respirait d'une façon plus régulière, et il semblait dormir.
—Mourir avant d'y être, murmura Marie frissonnante, mourir devant la
terre promise...
Et, comme son père la rassurait:
—Je souffre, je souffre tant, moi aussi!
—Ayez confiance, dit Pierre, la sainte Vierge veille sur vous.
Elle ne pouvait plus rester sur son séant, il fallut qu'on la recouchât, dans
son étroit cercueil. Son père et le prêtre durent y mettre des précautions
Mais, questionné de nouveau par Marthe, l'homme exhala seulement une
plainte, ce cri à peine balbutié:
—Oh! je souffre!
Et, dès lors, il n'eut que cette réponse. À tout ce qu'on voulait savoir, qui il
était, d'où il venait, quelle était sa maladie, quels soins on pouvait lui
donner, il ne répondait pas, il jetait ce continuel gémissement:
—Oh! je souffre!... Oh! je souffre!
Sœur Hyacinthe s'agitait d'impatience. Si elle s'était au moins trouvée dans
le même compartiment! Et elle se promettait de changer de place.
Seulement, il n'y avait pas d'arrêt avant Poitiers. Cela devenait terrible,
d'autant plus que la tête de l'homme se renversa de nouveau.
—Il passe, il passe, répéta la voix.
Mon Dieu! qu'allait-on faire? La sœur savait qu'un père de l'Assomption,
le père Massias, était dans le train, avec les Saintes Huiles, tout prêt à
administrer les mourants; car on perdait chaque année du monde en route.
Mais elle n'osait faire jouer le signal d'alarme. Il y avait aussi le fourgon de
la cantine, desservi par la sœur Saint-François, et dans lequel était un
médecin, avec une petite pharmacie. Si le malade allait jusqu'à Poitiers, où
l'on devait s'arrêter une demi-heure, tous les soins possibles lui seraient
donnés. L'atroce était qu'il mourût avant Poitiers. On se calma pourtant.
L'homme respirait d'une façon plus régulière, et il semblait dormir.
—Mourir avant d'y être, murmura Marie frissonnante, mourir devant la
terre promise...
Et, comme son père la rassurait:
—Je souffre, je souffre tant, moi aussi!
—Ayez confiance, dit Pierre, la sainte Vierge veille sur vous.
Elle ne pouvait plus rester sur son séant, il fallut qu'on la recouchât, dans
son étroit cercueil. Son père et le prêtre durent y mettre des précautions
Page 20
infimes, car le moindre heurt lui arrachait un gémissement. Et elle demeura
sans un souffle, ainsi qu'une morte, avec son visage d'agonie, au milieu de
sa royale chevelure blonde. Depuis bientôt quatre heures, on roulait, on
roulait toujours. Si le wagon était secoué à ce point, dans un mouvement de
lacet insupportable, c'était qu'il se trouvait en queue: les liens d'attache
criaient, les roues grondaient furieusement. Par les fenêtres, qu'on était forcé
de laisser entr'ouvertes, la poussière entrait, âcre et brûlante; et surtout la
chaleur devenait terrible, une chaleur dévorante d'orage, sous un ciel fauve,
peu à peu envahi de gros nuages immobiles. Les compartiments surchauffés
se changeaient en fournaise, ces cases roulantes où l'on mangeait, où l'on
buvait, où les malades satisfaisaient tous leurs besoins, dans l'air vicié,
parmi l'étourdissement des plaintes, des prières et des cantiques.
Et Marie n'était pas la seule dont l'état eût empiré, les autres également
souffraient du voyage. Sur les genoux de sa mère désespérée, qui la
regardait de ses grands yeux obscurcis de larmes, la petite Rose ne remuait
plus, d'une telle pâleur, que deux fois madame Maze s'était penchée, pour
lui toucher les mains, avec la crainte de les trouver froides. À chaque
instant, madame Sabathier devait changer de place les jambes de son mari,
car leur poids était si lourd, disait-il, qu'il en avait les hanches arrachées. Le
frère Isidore venait de pousser des cris, dans son habituelle torpeur; et sa
sœur n'avait pu le soulager qu'en le soulevant et en le gardant entre ses bras.
La Grivotte paraissait dormir, mais un hoquet obstiné l'agitait, un mince filet
de sang coulait de sa bouche. Madame Vêtu avait rendu encore un flot noir
et pestilentiel. Élise Rouquet ne songeait plus à cacher l'affreuse plaie
béante de sa face. Et l'homme, là-bas, continuait à râler, d'un souffle dur,
comme si, à chaque seconde, il eût expiré. Vainement, madame de Jonquière
et sœur Hyacinthe se prodiguaient, elles n'arrivaient pas à soulager tant de
maux. C'était un enfer, que ce wagon de misère et de douleur, emporté à
toute vitesse, secoué par le roulis qui balançait les bagages, les vieilles
hardes accrochées, les paniers usés, raccommodés avec des ficelles; tandis
que, dans le compartiment du fond, les dix pèlerines, les vieilles et les
jeunes, toutes d'une laideur pitoyable, chantaient sans arrêt, d'un ton aigu,
lamentable et faux.
Alors, Pierre songea aux autres wagons du train, de ce train blanc qui
transportait particulièrement les grands malades: tous roulaient dans la
même souffrance, avec leurs trois cents malades et leurs cinq cents pèlerins.
sans un souffle, ainsi qu'une morte, avec son visage d'agonie, au milieu de
sa royale chevelure blonde. Depuis bientôt quatre heures, on roulait, on
roulait toujours. Si le wagon était secoué à ce point, dans un mouvement de
lacet insupportable, c'était qu'il se trouvait en queue: les liens d'attache
criaient, les roues grondaient furieusement. Par les fenêtres, qu'on était forcé
de laisser entr'ouvertes, la poussière entrait, âcre et brûlante; et surtout la
chaleur devenait terrible, une chaleur dévorante d'orage, sous un ciel fauve,
peu à peu envahi de gros nuages immobiles. Les compartiments surchauffés
se changeaient en fournaise, ces cases roulantes où l'on mangeait, où l'on
buvait, où les malades satisfaisaient tous leurs besoins, dans l'air vicié,
parmi l'étourdissement des plaintes, des prières et des cantiques.
Et Marie n'était pas la seule dont l'état eût empiré, les autres également
souffraient du voyage. Sur les genoux de sa mère désespérée, qui la
regardait de ses grands yeux obscurcis de larmes, la petite Rose ne remuait
plus, d'une telle pâleur, que deux fois madame Maze s'était penchée, pour
lui toucher les mains, avec la crainte de les trouver froides. À chaque
instant, madame Sabathier devait changer de place les jambes de son mari,
car leur poids était si lourd, disait-il, qu'il en avait les hanches arrachées. Le
frère Isidore venait de pousser des cris, dans son habituelle torpeur; et sa
sœur n'avait pu le soulager qu'en le soulevant et en le gardant entre ses bras.
La Grivotte paraissait dormir, mais un hoquet obstiné l'agitait, un mince filet
de sang coulait de sa bouche. Madame Vêtu avait rendu encore un flot noir
et pestilentiel. Élise Rouquet ne songeait plus à cacher l'affreuse plaie
béante de sa face. Et l'homme, là-bas, continuait à râler, d'un souffle dur,
comme si, à chaque seconde, il eût expiré. Vainement, madame de Jonquière
et sœur Hyacinthe se prodiguaient, elles n'arrivaient pas à soulager tant de
maux. C'était un enfer, que ce wagon de misère et de douleur, emporté à
toute vitesse, secoué par le roulis qui balançait les bagages, les vieilles
hardes accrochées, les paniers usés, raccommodés avec des ficelles; tandis
que, dans le compartiment du fond, les dix pèlerines, les vieilles et les
jeunes, toutes d'une laideur pitoyable, chantaient sans arrêt, d'un ton aigu,
lamentable et faux.
Alors, Pierre songea aux autres wagons du train, de ce train blanc qui
transportait particulièrement les grands malades: tous roulaient dans la
même souffrance, avec leurs trois cents malades et leurs cinq cents pèlerins.
Page 21
Puis, il songea aux autres trains qui partaient de Paris, ce matin-là, au train
gris et au train bleu qui avaient précédé le train blanc, au train vert, au train
jaune, au train rose, au train orangé, qui le suivaient. D'un bout à l'autre de
la ligne, c'étaient des trains lancés toutes les heures. Et il songea aux autres
trains encore, à ceux qui partaient le même jour d'Orléans, du Mans, de
Poitiers, de Bordeaux, de Marseille, de Carcassonne. La terre de France, à la
même heure, se trouvait sillonnée en tous sens par des trains semblables, se
dirigeant tous, là-bas, vers la Grotte sainte, amenant trente mille malades et
pèlerins aux pieds de la Vierge. Et il songea que le flot de foule de ce jour-là
se ruait aussi les autres jours de l'année, que pas une semaine ne se passait
sans que Lourdes vît arriver un pèlerinage, que ce n'était pas la France seule
qui se mettait en marche, mais l'Europe entière, le monde entier, que
certaines années de grande religion il y avait eu trois cent mille et jusqu'à
cinq cent mille pèlerins et malades.
Pierre croyait les entendre, ces trains en branle, ces trains venus de partout,
convergeant tous vers le même creux de roche, où flamboyaient des cierges.
Tous grondaient, parmi des cris de douleur et l'envolement des cantiques.
C'étaient les hôpitaux roulants des maladies désespérées, la ruée de la
souffrance humaine vers l'espoir de la guérison, un furieux besoin de
soulagement, au travers des crises accrues, sous la menace de la mort hâtée,
affreuse, dans une bousculade de cohue. Ils roulaient, ils roulaient encore,
ils roulaient sans fin, charriant la misère de ce monde, en route pour la
divine illusion, santé des infirmes et consolatrice des affligés.
Et une immense pitié déborda du cœur de Pierre, la religion humaine de
tant de maux, de tant de larmes dévorant l'homme faible et nu. Il était triste
à mourir, et une ardente charité brûlait en lui, comme le feu inextinguible de
sa fraternité pour toutes les choses et pour tous les êtres.
À dix heures et demie, lorsqu'on quitta la gare de Saint-Pierre-des-Corps,
sœur Hyacinthe donna le signal, et l'on récita le troisième chapelet, les cinq
mystères glorieux, la Résurrection de Notre-Seigneur, l'Ascension de Notre-
Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l'Assomption de la Très Sainte Vierge,
le Couronnement de la Très Sainte Vierge. Puis, on chanta le cantique de
Bernadette, l'infinie complainte de six dizaines de couplets, où la Salutation
angélique revient sans cesse en refrain, bercement prolongé, lente obsession
gris et au train bleu qui avaient précédé le train blanc, au train vert, au train
jaune, au train rose, au train orangé, qui le suivaient. D'un bout à l'autre de
la ligne, c'étaient des trains lancés toutes les heures. Et il songea aux autres
trains encore, à ceux qui partaient le même jour d'Orléans, du Mans, de
Poitiers, de Bordeaux, de Marseille, de Carcassonne. La terre de France, à la
même heure, se trouvait sillonnée en tous sens par des trains semblables, se
dirigeant tous, là-bas, vers la Grotte sainte, amenant trente mille malades et
pèlerins aux pieds de la Vierge. Et il songea que le flot de foule de ce jour-là
se ruait aussi les autres jours de l'année, que pas une semaine ne se passait
sans que Lourdes vît arriver un pèlerinage, que ce n'était pas la France seule
qui se mettait en marche, mais l'Europe entière, le monde entier, que
certaines années de grande religion il y avait eu trois cent mille et jusqu'à
cinq cent mille pèlerins et malades.
Pierre croyait les entendre, ces trains en branle, ces trains venus de partout,
convergeant tous vers le même creux de roche, où flamboyaient des cierges.
Tous grondaient, parmi des cris de douleur et l'envolement des cantiques.
C'étaient les hôpitaux roulants des maladies désespérées, la ruée de la
souffrance humaine vers l'espoir de la guérison, un furieux besoin de
soulagement, au travers des crises accrues, sous la menace de la mort hâtée,
affreuse, dans une bousculade de cohue. Ils roulaient, ils roulaient encore,
ils roulaient sans fin, charriant la misère de ce monde, en route pour la
divine illusion, santé des infirmes et consolatrice des affligés.
Et une immense pitié déborda du cœur de Pierre, la religion humaine de
tant de maux, de tant de larmes dévorant l'homme faible et nu. Il était triste
à mourir, et une ardente charité brûlait en lui, comme le feu inextinguible de
sa fraternité pour toutes les choses et pour tous les êtres.
À dix heures et demie, lorsqu'on quitta la gare de Saint-Pierre-des-Corps,
sœur Hyacinthe donna le signal, et l'on récita le troisième chapelet, les cinq
mystères glorieux, la Résurrection de Notre-Seigneur, l'Ascension de Notre-
Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l'Assomption de la Très Sainte Vierge,
le Couronnement de la Très Sainte Vierge. Puis, on chanta le cantique de
Bernadette, l'infinie complainte de six dizaines de couplets, où la Salutation
angélique revient sans cesse en refrain, bercement prolongé, lente obsession
Page 22
qui finit par envahir tout l'être et par l'endormir du sommeil extatique, dans
l'attente délicieuse du miracle.
II
Maintenant, les vertes campagnes du Poitou défilaient, et l'abbé Pierre
Froment, les yeux au dehors, regardait fuir les arbres, que peu à peu il cessa
de distinguer. Un clocher apparut, disparut: tous les pèlerins se signèrent.
On ne devait être à Poitiers qu'à midi trente-cinq, le train continuait à rouler,
dans la fatigue croissante de la lourde journée d'orage. Et le jeune prêtre,
tombé à une profonde rêverie, n'entendait plus le cantique que comme un
bercement ralenti de houle.
C'était un oubli du présent, un éveil du passé envahissant tout son être. Il
remonta dans ses souvenirs, aussi loin qu'il put remonter. Il revoyait, à
Neuilly, la maison où il était né, qu'il habitait encore, cette maison de paix et
de travail, avec son jardin planté de quelques beaux arbres, qu'une haie vive,
renforcée d'une palissade, séparait seule du jardin de la maison voisine,
toute semblable. Il avait trois ans, quatre ans peut-être; et, un jour d'été, il
revoyait, assis autour d'une table, à l'ombre du gros marronnier, son père, sa
mère et son frère aîné, qui déjeunaient. Son père, Michel Froment, n'avait
pas de visage distinct, il le voyait effacé et vague, avec son renom de
chimiste illustre et son titre de membre de l'Institut, se cloîtrant dans le
laboratoire qu'il s'était fait installer, au fond de ce quartier désert. Mais il
retrouvait nettement son frère Guillaume, alors âgé de quatorze ans, sorti du
lycée le matin pour quelque congé, et surtout sa mère, si douce, si peu
bruyante, les yeux si pleins d'une bonté active. Plus tard, il avait su les
angoisses de cette âme religieuse, de cette croyante qui s'était résignée, par
estime et par reconnaissance, à épouser un incrédule, plus âgé qu'elle de
quinze ans, dont sa famille avait reçu de grands services. Lui, enfant tardif
de cette union, venu au monde lorsque son père touchait déjà à la
cinquantaine, n'avait connu sa mère que respectueuse et conquise devant
son mari, qu'elle s'était mise à aimer ardemment, avec le tourment affreux
de le savoir en état de perdition. Et, tout d'un coup, un autre souvenir le
l'attente délicieuse du miracle.
II
Maintenant, les vertes campagnes du Poitou défilaient, et l'abbé Pierre
Froment, les yeux au dehors, regardait fuir les arbres, que peu à peu il cessa
de distinguer. Un clocher apparut, disparut: tous les pèlerins se signèrent.
On ne devait être à Poitiers qu'à midi trente-cinq, le train continuait à rouler,
dans la fatigue croissante de la lourde journée d'orage. Et le jeune prêtre,
tombé à une profonde rêverie, n'entendait plus le cantique que comme un
bercement ralenti de houle.
C'était un oubli du présent, un éveil du passé envahissant tout son être. Il
remonta dans ses souvenirs, aussi loin qu'il put remonter. Il revoyait, à
Neuilly, la maison où il était né, qu'il habitait encore, cette maison de paix et
de travail, avec son jardin planté de quelques beaux arbres, qu'une haie vive,
renforcée d'une palissade, séparait seule du jardin de la maison voisine,
toute semblable. Il avait trois ans, quatre ans peut-être; et, un jour d'été, il
revoyait, assis autour d'une table, à l'ombre du gros marronnier, son père, sa
mère et son frère aîné, qui déjeunaient. Son père, Michel Froment, n'avait
pas de visage distinct, il le voyait effacé et vague, avec son renom de
chimiste illustre et son titre de membre de l'Institut, se cloîtrant dans le
laboratoire qu'il s'était fait installer, au fond de ce quartier désert. Mais il
retrouvait nettement son frère Guillaume, alors âgé de quatorze ans, sorti du
lycée le matin pour quelque congé, et surtout sa mère, si douce, si peu
bruyante, les yeux si pleins d'une bonté active. Plus tard, il avait su les
angoisses de cette âme religieuse, de cette croyante qui s'était résignée, par
estime et par reconnaissance, à épouser un incrédule, plus âgé qu'elle de
quinze ans, dont sa famille avait reçu de grands services. Lui, enfant tardif
de cette union, venu au monde lorsque son père touchait déjà à la
cinquantaine, n'avait connu sa mère que respectueuse et conquise devant
son mari, qu'elle s'était mise à aimer ardemment, avec le tourment affreux
de le savoir en état de perdition. Et, tout d'un coup, un autre souvenir le
Page 23
saisit, le souvenir terrible du jour où son père était mort, tué dans son
laboratoire par un accident, l'explosion d'une cornue. Il avait cinq ans alors,
il se rappelait les moindres détails, le cri de sa mère, lorsqu'elle avait trouvé
le corps fracassé, au milieu des débris, puis son épouvante, ses sanglots, ses
prières, à l'idée que Dieu venait de foudroyer l'impie, damné à jamais.
N'osant brûler les papiers et les livres, elle s'était contentée de fermer le
cabinet, où personne n'entrait plus. Puis, dès ce moment, hantée par la
vision de l'enfer, elle n'avait eu qu'une idée, s'emparer de son fils cadet, si
jeune, l'élever dans une religion stricte, en faire la rançon, le pardon du père.
Déjà, l'aîné, Guillaume, avait cessé de lui appartenir, grandi au collège,
gagné par le siècle; tandis que celui-là, le petit, ne quitterait pas la maison,
aurait un prêtre pour précepteur; et son rêve secret, son espoir brûlant était
de le voir un jour prêtre lui-même, disant sa première messe, soulageant les
âmes en souffrance d'éternité.
Une autre image vive se dressa, entre des branches vertes, criblées de
soleil. Pierre aperçut brusquement Marie de Guersaint, telle qu'il l'avait vue
un matin, par un trou de la haie qui séparait les deux propriétés voisines. M.
de Guersaint, de petite noblesse normande, était un architecte mâtiné
d'inventeur, qui s'occupait alors de la création de cités ouvrières, avec église
et école: grosse affaire, mal étudiée, dans laquelle il risquait ses trois cent
mille francs de fortune, avec son impétuosité habituelle, son imprévoyance
d'artiste manqué. C'était une égale foi religieuse qui avait rapproché
madame de Guersaint et madame Froment; mais, chez la première, nette et
rigide, il y avait une maîtresse femme, une main de fer qui seule empêchait
la maison de glisser aux catastrophes; et elle élevait ses deux filles, Blanche
et Marie, dans une dévotion étroite, l'aînée surtout déjà grave comme elle, la
cadette très pieuse, adorant le jeu cependant, d'une vie intense qui
l'emportait en beaux rires sonores. Depuis leur bas âge, Pierre et Marie
jouaient ensemble, la haie était continuellement franchie, les deux familles
se mêlaient. Et, par ce matin de clair soleil où il la revoyait ainsi, écartant
les branches, elle avait dix ans déjà. Lui, qui en avait seize, devait, le mardi
suivant, entrer au séminaire. Jamais elle ne lui avait semblé si belle. Ses
cheveux d'or pur étaient si longs, que, lorsqu'ils se dénouaient, ils la vêtaient
tout entière. Il retrouvait son visage d'alors, avec une extraordinaire
précision, ses joues rondes, ses yeux bleus, sa bouche rouge, l'éclat surtout
de sa peau de neige. Elle était gaie et brillante comme le soleil, un
éblouissement; et elle avait des pleurs au bord des paupières, car elle
laboratoire par un accident, l'explosion d'une cornue. Il avait cinq ans alors,
il se rappelait les moindres détails, le cri de sa mère, lorsqu'elle avait trouvé
le corps fracassé, au milieu des débris, puis son épouvante, ses sanglots, ses
prières, à l'idée que Dieu venait de foudroyer l'impie, damné à jamais.
N'osant brûler les papiers et les livres, elle s'était contentée de fermer le
cabinet, où personne n'entrait plus. Puis, dès ce moment, hantée par la
vision de l'enfer, elle n'avait eu qu'une idée, s'emparer de son fils cadet, si
jeune, l'élever dans une religion stricte, en faire la rançon, le pardon du père.
Déjà, l'aîné, Guillaume, avait cessé de lui appartenir, grandi au collège,
gagné par le siècle; tandis que celui-là, le petit, ne quitterait pas la maison,
aurait un prêtre pour précepteur; et son rêve secret, son espoir brûlant était
de le voir un jour prêtre lui-même, disant sa première messe, soulageant les
âmes en souffrance d'éternité.
Une autre image vive se dressa, entre des branches vertes, criblées de
soleil. Pierre aperçut brusquement Marie de Guersaint, telle qu'il l'avait vue
un matin, par un trou de la haie qui séparait les deux propriétés voisines. M.
de Guersaint, de petite noblesse normande, était un architecte mâtiné
d'inventeur, qui s'occupait alors de la création de cités ouvrières, avec église
et école: grosse affaire, mal étudiée, dans laquelle il risquait ses trois cent
mille francs de fortune, avec son impétuosité habituelle, son imprévoyance
d'artiste manqué. C'était une égale foi religieuse qui avait rapproché
madame de Guersaint et madame Froment; mais, chez la première, nette et
rigide, il y avait une maîtresse femme, une main de fer qui seule empêchait
la maison de glisser aux catastrophes; et elle élevait ses deux filles, Blanche
et Marie, dans une dévotion étroite, l'aînée surtout déjà grave comme elle, la
cadette très pieuse, adorant le jeu cependant, d'une vie intense qui
l'emportait en beaux rires sonores. Depuis leur bas âge, Pierre et Marie
jouaient ensemble, la haie était continuellement franchie, les deux familles
se mêlaient. Et, par ce matin de clair soleil où il la revoyait ainsi, écartant
les branches, elle avait dix ans déjà. Lui, qui en avait seize, devait, le mardi
suivant, entrer au séminaire. Jamais elle ne lui avait semblé si belle. Ses
cheveux d'or pur étaient si longs, que, lorsqu'ils se dénouaient, ils la vêtaient
tout entière. Il retrouvait son visage d'alors, avec une extraordinaire
précision, ses joues rondes, ses yeux bleus, sa bouche rouge, l'éclat surtout
de sa peau de neige. Elle était gaie et brillante comme le soleil, un
éblouissement; et elle avait des pleurs au bord des paupières, car elle
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n'ignorait pas son départ. Tous deux s'étaient assis à l'ombre de la haie, au
fond du jardin. Leurs doigts se joignaient, ils avaient le cœur très gros.
Pourtant, dans leurs jeux, jamais ils n'avaient échangé de serments,
tellement leur innocence était absolue. Mais, à la veille de la séparation, leur
tendresse leur montait aux lèvres, ils parlaient sans savoir, se juraient de
penser continuellement l'un à l'autre, de se retrouver un jour, comme on se
retrouve au ciel, pour être bienheureux. Puis, sans s'expliquer comment, ils
s'étaient pris entre les bras, à s'étouffer, ils se baisaient le visage, en pleurant
des larmes chaudes. Et il y avait là un souvenir délicieux que Pierre avait
emporté partout, qu'il sentait encore vivant en lui, après tant d'années et tant
de douloureux renoncements.
Un cahot plus violent l'éveilla de sa songerie. Il regarda dans le wagon,
entrevit de vagues êtres de souffrance, madame Maze immobile, anéantie de
chagrin, la petite Rose jetant son doux gémissement sur les genoux de sa
mère, la Grivotte étranglée d'une toux rauque. Un instant, la gaie figure de
sœur Hyacinthe domina, dans la blancheur de sa guimpe et de sa cornette.
C'était le dur voyage qui continuait, avec le rayon de divin espoir, là-bas.
Puis, peu à peu, tout se confondit sous un nouveau flot lointain, venu du
passé; et il ne resta encore que le cantique berceur, des voix indistinctes de
songe qui sortaient de l'invisible.
Désormais, Pierre était au séminaire. Nettement, les classes, le préau avec
ses arbres, s'évoquaient. Mais, soudain, il ne vit plus, comme dans une
glace, que la figure du jeune homme qu'il était alors; et il la considérait, il la
détaillait, ainsi que la figure d'un étranger. Grand et mince, il avait un visage
long, avec un front très développé, haut et droit comme une tour, tandis que
les mâchoires s'effilaient, se terminaient en un menton très fin. Il
apparaissait tout cerveau; la bouche seule, un peu forte, restait tendre.
Quand la face, sérieuse, se détendait, la bouche et les yeux prenaient une
tendresse infinie, une faim inapaisée d'aimer, de se donner et de vivre. Tout
de suite, d'ailleurs, la passion intellectuelle revenait, cette intellectualité qui
l'avait toujours dévoré du souci de comprendre et de savoir. Et, ces années
de séminaire, il ne se les rappelait qu'avec surprise. Comment avait-il donc
pu accepter si longtemps cette rude discipline de la foi aveugle, cette
obéissance à tout croire, sans examen? On lui avait demandé le total
abandon de sa raison, et il s'y était efforcé, il était parvenu à étouffer en lui
le torturant besoin de la vérité. Sans doute, il était amolli des larmes de sa
fond du jardin. Leurs doigts se joignaient, ils avaient le cœur très gros.
Pourtant, dans leurs jeux, jamais ils n'avaient échangé de serments,
tellement leur innocence était absolue. Mais, à la veille de la séparation, leur
tendresse leur montait aux lèvres, ils parlaient sans savoir, se juraient de
penser continuellement l'un à l'autre, de se retrouver un jour, comme on se
retrouve au ciel, pour être bienheureux. Puis, sans s'expliquer comment, ils
s'étaient pris entre les bras, à s'étouffer, ils se baisaient le visage, en pleurant
des larmes chaudes. Et il y avait là un souvenir délicieux que Pierre avait
emporté partout, qu'il sentait encore vivant en lui, après tant d'années et tant
de douloureux renoncements.
Un cahot plus violent l'éveilla de sa songerie. Il regarda dans le wagon,
entrevit de vagues êtres de souffrance, madame Maze immobile, anéantie de
chagrin, la petite Rose jetant son doux gémissement sur les genoux de sa
mère, la Grivotte étranglée d'une toux rauque. Un instant, la gaie figure de
sœur Hyacinthe domina, dans la blancheur de sa guimpe et de sa cornette.
C'était le dur voyage qui continuait, avec le rayon de divin espoir, là-bas.
Puis, peu à peu, tout se confondit sous un nouveau flot lointain, venu du
passé; et il ne resta encore que le cantique berceur, des voix indistinctes de
songe qui sortaient de l'invisible.
Désormais, Pierre était au séminaire. Nettement, les classes, le préau avec
ses arbres, s'évoquaient. Mais, soudain, il ne vit plus, comme dans une
glace, que la figure du jeune homme qu'il était alors; et il la considérait, il la
détaillait, ainsi que la figure d'un étranger. Grand et mince, il avait un visage
long, avec un front très développé, haut et droit comme une tour, tandis que
les mâchoires s'effilaient, se terminaient en un menton très fin. Il
apparaissait tout cerveau; la bouche seule, un peu forte, restait tendre.
Quand la face, sérieuse, se détendait, la bouche et les yeux prenaient une
tendresse infinie, une faim inapaisée d'aimer, de se donner et de vivre. Tout
de suite, d'ailleurs, la passion intellectuelle revenait, cette intellectualité qui
l'avait toujours dévoré du souci de comprendre et de savoir. Et, ces années
de séminaire, il ne se les rappelait qu'avec surprise. Comment avait-il donc
pu accepter si longtemps cette rude discipline de la foi aveugle, cette
obéissance à tout croire, sans examen? On lui avait demandé le total
abandon de sa raison, et il s'y était efforcé, il était parvenu à étouffer en lui
le torturant besoin de la vérité. Sans doute, il était amolli des larmes de sa
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mère, il n'avait que le désir de lui donner le grand bonheur rêvé. À cette
heure, pourtant, il se souvenait de certains frémissements de révolte, il
retrouvait au fond de sa mémoire des nuits passées à pleurer, sans qu'il sût
pourquoi, des nuits peuplées d'images indécises, où galopait la vie libre et
virile du dehors, où la figure de Marie revenait sans cesse, telle qu'il l'avait
vue un matin, éblouissante et trempée de pleurs, le baisant de toute son âme.
Et cela seul demeurait maintenant, les années de ses études religieuses, avec
leurs leçons monotones, leurs exercices et leurs cérémonies semblables, s'en
étaient allées dans une même brume, un demi-jour effacé, plein d'un mortel
silence.
Puis, comme on venait de franchir une station à toute vapeur, dans le coup
de vacarme de la course, ce fut en lui une succession de choses confuses. Il
remarqua un grand clos désert, il crut s'y revoir à vingt ans. Sa rêverie
s'égarait. Une indisposition assez grave, en le retardant dans ses études,
l'avait jadis fait envoyer à la campagne. Il était resté longtemps sans revoir
Marie: deux fois, pendant des vacances passées à Neuilly, il n'avait pu la
rencontrer, car elle était continuellement en voyage. Il la savait très
souffrante, à la suite d'une chute de cheval qu'elle avait faite, à treize ans, au
moment où elle allait devenir femme; et sa mère, désespérée, en proie aux
consultations contradictoires des médecins, la conduisait chaque année à
une station d'eau différente. Puis, il avait appris le coup de foudre, la mort
brusque de cette mère si sévère, mais si utile aux siens, et dans des
circonstances tragiques: une fluxion de poitrine qui l'avait emportée en cinq
jours, prise un soir de promenade, à la Bourboule, comme elle retirait son
manteau pour le jeter sur les épaules de Marie, amenée là en traitement. Le
père avait dû partir, ramener sa fille à demi folle et le corps de sa femme
morte. Le pis était que, depuis la disparition de la mère, les affaires de la
famille périclitaient, s'embarrassaient de plus en plus, aux mains de
l'architecte, qui jetait sa fortune sans compter, dans le gouffre de ses
entreprises. Marie ne bougeait plus de sa chaise longue, et il ne restait que
Blanche pour diriger la maison, prise elle-même par ses derniers examens,
des diplômes qu'elle s'entêtait à obtenir, dans la prévision du pain qu'il lui
faudrait certainement gagner un jour.
Pierre, tout d'un coup, eut la sensation d'une vision claire, qui se dégageait
de l'amas de ces faits troubles, à demi oubliés. C'était pendant un congé que
le mauvais état de sa santé l'avait encore forcé de prendre. Il venait d'avoir
heure, pourtant, il se souvenait de certains frémissements de révolte, il
retrouvait au fond de sa mémoire des nuits passées à pleurer, sans qu'il sût
pourquoi, des nuits peuplées d'images indécises, où galopait la vie libre et
virile du dehors, où la figure de Marie revenait sans cesse, telle qu'il l'avait
vue un matin, éblouissante et trempée de pleurs, le baisant de toute son âme.
Et cela seul demeurait maintenant, les années de ses études religieuses, avec
leurs leçons monotones, leurs exercices et leurs cérémonies semblables, s'en
étaient allées dans une même brume, un demi-jour effacé, plein d'un mortel
silence.
Puis, comme on venait de franchir une station à toute vapeur, dans le coup
de vacarme de la course, ce fut en lui une succession de choses confuses. Il
remarqua un grand clos désert, il crut s'y revoir à vingt ans. Sa rêverie
s'égarait. Une indisposition assez grave, en le retardant dans ses études,
l'avait jadis fait envoyer à la campagne. Il était resté longtemps sans revoir
Marie: deux fois, pendant des vacances passées à Neuilly, il n'avait pu la
rencontrer, car elle était continuellement en voyage. Il la savait très
souffrante, à la suite d'une chute de cheval qu'elle avait faite, à treize ans, au
moment où elle allait devenir femme; et sa mère, désespérée, en proie aux
consultations contradictoires des médecins, la conduisait chaque année à
une station d'eau différente. Puis, il avait appris le coup de foudre, la mort
brusque de cette mère si sévère, mais si utile aux siens, et dans des
circonstances tragiques: une fluxion de poitrine qui l'avait emportée en cinq
jours, prise un soir de promenade, à la Bourboule, comme elle retirait son
manteau pour le jeter sur les épaules de Marie, amenée là en traitement. Le
père avait dû partir, ramener sa fille à demi folle et le corps de sa femme
morte. Le pis était que, depuis la disparition de la mère, les affaires de la
famille périclitaient, s'embarrassaient de plus en plus, aux mains de
l'architecte, qui jetait sa fortune sans compter, dans le gouffre de ses
entreprises. Marie ne bougeait plus de sa chaise longue, et il ne restait que
Blanche pour diriger la maison, prise elle-même par ses derniers examens,
des diplômes qu'elle s'entêtait à obtenir, dans la prévision du pain qu'il lui
faudrait certainement gagner un jour.
Pierre, tout d'un coup, eut la sensation d'une vision claire, qui se dégageait
de l'amas de ces faits troubles, à demi oubliés. C'était pendant un congé que
le mauvais état de sa santé l'avait encore forcé de prendre. Il venait d'avoir
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vingt-quatre ans, il était très en retard, n'ayant reçu jusque-là que les quatre
ordres mineurs; mais, dès sa rentrée, il allait recevoir le sous-diaconat, ce
qui l'engagerait à jamais, par un serment inviolable. Et la scène se
reconstituait précise, dans ce petit jardin de Neuilly, celui des Guersaint, où
il était venu jouer si souvent autrefois. On avait roulé sous les grands arbres
du fond, près de la haie mitoyenne, la chaise longue de Marie; et ils étaient
seuls au milieu de la paix triste de l'après-midi d'automne, et il voyait Marie
en grand deuil de sa mère, à demi allongée, les jambes inertes; tandis que
lui, vêtu également de noir, en soutane déjà, était assis sur une chaise de fer,
près d'elle. Depuis cinq ans, elle souffrait. Elle avait dix-huit ans, pâlie et
amaigrie, sans cesser d'être adorable, avec ses royaux cheveux d'or que la
maladie respectait. D'ailleurs, il croyait la savoir à jamais infirme,
condamnée à n'être jamais femme, frappée dans son sexe même. Les
médecins, qui ne s'entendaient pas, l'abandonnaient. Sans doute, par cette
morne après-midi, où les feuilles jaunies pleuvaient sur eux, elle lui disait
ces choses. Mais il ne se rappelait pas les paroles, il avait seuls présents son
sourire pâle, son visage de jeunesse, si charmant encore, désespéré déjà par
le regret de la vie. Puis, il avait compris qu'elle évoquait le jour lointain de
leur séparation, à cette place même, derrière la haie criblée de soleil; et tout
cela était comme mort, leurs larmes, leur embrassement, leur promesse de
se retrouver un jour, dans une certitude de félicité. Ils se retrouvaient, mais à
quoi bon maintenant? puisqu'elle était comme morte, et que lui allait mourir
à la vie de ce monde. Du moment que les médecins la condamnaient, qu'elle
ne serait plus femme, ni épouse ni mère, il pouvait bien lui aussi renoncer à
être un homme, s'anéantir en Dieu, auquel sa mère le donnait. Et il sentait la
douce amertume de cette entrevue dernière, Marie souriant
douloureusement de leurs anciens enfantillages, lui parlant du bonheur qu'il
goûterait sûrement dans le service de Dieu, si émue à cette pensée, qu'elle
lui avait fait promettre de la convier à entendre sa première messe.
À la station de Sainte-Maure, il y eut un brouhaha qui ramena un instant
l'attention de Pierre dans le wagon. Il crut à quelque crise, à un
évanouissement nouveau. Mais les faces de douleur qu'il rencontra, restaient
les mêmes, gardaient la même expression contractée, l'attente anxieuse du
secours divin, si lent à venir. M. Sabathier tâchait de caser ses jambes, le
frère Isidore jetait une petite plainte continue d'enfant mourant, tandis que
madame Vêtu, en proie à un accès terrible, l'estomac dévoré, ne soufflait
même pas, serrant les lèvres, la face décomposée, noire et farouche. C'était
ordres mineurs; mais, dès sa rentrée, il allait recevoir le sous-diaconat, ce
qui l'engagerait à jamais, par un serment inviolable. Et la scène se
reconstituait précise, dans ce petit jardin de Neuilly, celui des Guersaint, où
il était venu jouer si souvent autrefois. On avait roulé sous les grands arbres
du fond, près de la haie mitoyenne, la chaise longue de Marie; et ils étaient
seuls au milieu de la paix triste de l'après-midi d'automne, et il voyait Marie
en grand deuil de sa mère, à demi allongée, les jambes inertes; tandis que
lui, vêtu également de noir, en soutane déjà, était assis sur une chaise de fer,
près d'elle. Depuis cinq ans, elle souffrait. Elle avait dix-huit ans, pâlie et
amaigrie, sans cesser d'être adorable, avec ses royaux cheveux d'or que la
maladie respectait. D'ailleurs, il croyait la savoir à jamais infirme,
condamnée à n'être jamais femme, frappée dans son sexe même. Les
médecins, qui ne s'entendaient pas, l'abandonnaient. Sans doute, par cette
morne après-midi, où les feuilles jaunies pleuvaient sur eux, elle lui disait
ces choses. Mais il ne se rappelait pas les paroles, il avait seuls présents son
sourire pâle, son visage de jeunesse, si charmant encore, désespéré déjà par
le regret de la vie. Puis, il avait compris qu'elle évoquait le jour lointain de
leur séparation, à cette place même, derrière la haie criblée de soleil; et tout
cela était comme mort, leurs larmes, leur embrassement, leur promesse de
se retrouver un jour, dans une certitude de félicité. Ils se retrouvaient, mais à
quoi bon maintenant? puisqu'elle était comme morte, et que lui allait mourir
à la vie de ce monde. Du moment que les médecins la condamnaient, qu'elle
ne serait plus femme, ni épouse ni mère, il pouvait bien lui aussi renoncer à
être un homme, s'anéantir en Dieu, auquel sa mère le donnait. Et il sentait la
douce amertume de cette entrevue dernière, Marie souriant
douloureusement de leurs anciens enfantillages, lui parlant du bonheur qu'il
goûterait sûrement dans le service de Dieu, si émue à cette pensée, qu'elle
lui avait fait promettre de la convier à entendre sa première messe.
À la station de Sainte-Maure, il y eut un brouhaha qui ramena un instant
l'attention de Pierre dans le wagon. Il crut à quelque crise, à un
évanouissement nouveau. Mais les faces de douleur qu'il rencontra, restaient
les mêmes, gardaient la même expression contractée, l'attente anxieuse du
secours divin, si lent à venir. M. Sabathier tâchait de caser ses jambes, le
frère Isidore jetait une petite plainte continue d'enfant mourant, tandis que
madame Vêtu, en proie à un accès terrible, l'estomac dévoré, ne soufflait
même pas, serrant les lèvres, la face décomposée, noire et farouche. C'était
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madame de Jonquière, qui, en nettoyant un vase, venait de laisser tomber le
broc de zinc. Et, malgré leurs tourments, cela avait égayé les malades, ainsi
que des âmes simples, que la souffrance rendait puériles. Tout de suite, sœur
Hyacinthe, qui avait raison de les appeler ses enfants, des enfants qu'elle
menait d'un mot, leur fit reprendre le chapelet, en attendant l'Angélus qu'on
devait dire à Châtellerault, selon le programme arrêté. Les Ave se
succédèrent, ce ne fut plus qu'un murmure, un marmottement perdu dans le
bruit des ferrailles et le grondement des roues.
Pierre avait vingt-six ans, et il était prêtre. Quelques jours avant son
ordination, des scrupules tardifs lui étaient venus, la sourde conscience qu'il
s'engageait sans s'être interrogé nettement. Mais il avait évité de le faire, il
vivait dans l'étourdissement de sa décision, croyant avoir, d'un coup de
hache, coupé en lui toute humanité. Sa chair était bien morte avec l'innocent
roman de son enfance, cette blanche fille aux cheveux d'or, qu'il ne revoyait
plus que couchée sur un lit d'infirme, la chair morte comme la sienne. Et il
avait fait ensuite le sacrifice de sa raison, ce qu'il croyait alors d'une facilité
plus grande, espérant qu'il suffisait de vouloir pour ne pas penser. Puis, il
était trop tard, il ne pouvait reculer au dernier moment; et, si, à l'heure de
prononcer le dernier serment solennel, il s'était senti agité d'une terreur
secrète, d'un regret indéterminé et immense, il avait oublié tout, récompensé
divinement de son effort, le jour où il avait donné à sa mère la grande joie,
si longtemps attendue, de lui entendre dire sa première messe. Il l'apercevait
encore, sa pauvre mère, dans la petite église de Neuilly, qu'elle avait choisie
elle-même, l'église où les obsèques du père s'étaient célébrées; il
l'apercevait, par ce froid matin de novembre, presque seule dans la chapelle
sombre, agenouillée et la face entre les mains, pleurant longuement, pendant
qu'il élevait l'hostie. Elle avait goûté là son dernier bonheur, car elle vivait
solitaire et triste, ne voyant pas son fils aîné, qui s'en était allé, acquis à des
idées autres, depuis que son frère se destinait à la prêtrise. On disait que
Guillaume, chimiste de grand talent comme son père, mais déclassé, jeté
aux rêveries révolutionnaires, habitait une petite maison de la banlieue, où il
se livrait à des études dangereuses sur les matières explosibles; et l'on
ajoutait, ce qui avait achevé de briser tout lien entre lui et sa mère, si pieuse,
si correcte, qu'il vivait maritalement avec une femme, sortie on ne savait
d'où. Depuis trois ans, Pierre, qui avait adoré Guillaume dans son enfance,
comme un grand frère paternel, bon et rieur, ne l'avait pas revu.
broc de zinc. Et, malgré leurs tourments, cela avait égayé les malades, ainsi
que des âmes simples, que la souffrance rendait puériles. Tout de suite, sœur
Hyacinthe, qui avait raison de les appeler ses enfants, des enfants qu'elle
menait d'un mot, leur fit reprendre le chapelet, en attendant l'Angélus qu'on
devait dire à Châtellerault, selon le programme arrêté. Les Ave se
succédèrent, ce ne fut plus qu'un murmure, un marmottement perdu dans le
bruit des ferrailles et le grondement des roues.
Pierre avait vingt-six ans, et il était prêtre. Quelques jours avant son
ordination, des scrupules tardifs lui étaient venus, la sourde conscience qu'il
s'engageait sans s'être interrogé nettement. Mais il avait évité de le faire, il
vivait dans l'étourdissement de sa décision, croyant avoir, d'un coup de
hache, coupé en lui toute humanité. Sa chair était bien morte avec l'innocent
roman de son enfance, cette blanche fille aux cheveux d'or, qu'il ne revoyait
plus que couchée sur un lit d'infirme, la chair morte comme la sienne. Et il
avait fait ensuite le sacrifice de sa raison, ce qu'il croyait alors d'une facilité
plus grande, espérant qu'il suffisait de vouloir pour ne pas penser. Puis, il
était trop tard, il ne pouvait reculer au dernier moment; et, si, à l'heure de
prononcer le dernier serment solennel, il s'était senti agité d'une terreur
secrète, d'un regret indéterminé et immense, il avait oublié tout, récompensé
divinement de son effort, le jour où il avait donné à sa mère la grande joie,
si longtemps attendue, de lui entendre dire sa première messe. Il l'apercevait
encore, sa pauvre mère, dans la petite église de Neuilly, qu'elle avait choisie
elle-même, l'église où les obsèques du père s'étaient célébrées; il
l'apercevait, par ce froid matin de novembre, presque seule dans la chapelle
sombre, agenouillée et la face entre les mains, pleurant longuement, pendant
qu'il élevait l'hostie. Elle avait goûté là son dernier bonheur, car elle vivait
solitaire et triste, ne voyant pas son fils aîné, qui s'en était allé, acquis à des
idées autres, depuis que son frère se destinait à la prêtrise. On disait que
Guillaume, chimiste de grand talent comme son père, mais déclassé, jeté
aux rêveries révolutionnaires, habitait une petite maison de la banlieue, où il
se livrait à des études dangereuses sur les matières explosibles; et l'on
ajoutait, ce qui avait achevé de briser tout lien entre lui et sa mère, si pieuse,
si correcte, qu'il vivait maritalement avec une femme, sortie on ne savait
d'où. Depuis trois ans, Pierre, qui avait adoré Guillaume dans son enfance,
comme un grand frère paternel, bon et rieur, ne l'avait pas revu.
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Alors, son cœur se serra affreusement, il revit sa mère morte. C'était
encore le coup de foudre, une maladie de trois jours à peine, une disparition
brusque, comme celle de madame de Guersaint. Il l'avait trouvée un soir,
après une course folle à la recherche d'un médecin, morte pendant son
absence, immobile, toute blanche; et ses lèvres, à jamais, avaient gardé le
goût glacé du dernier baiser. Il ne se souvenait plus du reste, ni de la veillée,
ni des préparatifs, ni du convoi. Tout cela s'était perdu dans le noir de son
hébétement, une douleur si atroce, qu'il avait failli en mourir, agité au retour
du cimetière d'un frisson, pris d'une fièvre muqueuse qui, pendant trois
semaines, l'avait tenu délirant, entre la vie et la mort. Son frère était venu,
l'avait soigné, puis s'était occupé des questions d'intérêt, partageant la petite
fortune, lui laissant la maison et une modeste rente, prenant lui-même sa
part en argent; et, dès qu'il l'avait vu hors de danger, il s'en était allé de
nouveau, rentrant dans son inconnu. Mais quelle longue convalescence, au
fond de la maison déserte! Pierre n'avait rien fait pour retenir Guillaume, car
il comprenait qu'un abîme était entre eux. D'abord, il avait souffert de la
solitude. Ensuite, elle lui était devenue très douce, dans le grand silence des
pièces que les rares bruits de la rue ne troublaient pas, sous les ombrages
discrets de l'étroit jardin, où il pouvait passer les journées entières sans voir
une âme. Son lieu de refuge était surtout l'ancien laboratoire, le cabinet de
son père, que pendant vingt années sa mère avait tenu fermé soigneusement,
comme pour y murer le passé d'incrédulité et de damnation. Peut-être,
malgré sa douceur, sa soumission respectueuse de jadis, aurait-elle fini un
jour par anéantir les papiers et les livres, si la mort n'était venue la
surprendre. Et Pierre avait fait rouvrir les fenêtres, épousseter le bureau et la
bibliothèque, s'était installé dans le grand fauteuil de cuir, y passait
délicieusement les heures, comme régénéré par la maladie, ramené à sa
jeunesse, goûtant à lire les livres qui lui tombaient sous les mains, une
extraordinaire joie intellectuelle.
Pendant ces deux mois de lent rétablissement, il ne se rappelait avoir reçu
que le docteur Chassaigne. C'était un ancien ami de son père, un médecin de
réelle valeur, qui se renfermait modestement dans son rôle de praticien,
ayant l'unique ambition de guérir. Il avait soigné en vain madame Froment;
mais il se vantait d'avoir tiré le jeune prêtre d'un mauvais cas; et il revenait
le voir de temps à autre, causant, le distrayant, lui parlant de son père, le
grand chimiste, sur lequel il ne tarissait pas en anecdotes charmantes, en
détails tout brûlants encore d'une ardente amitié. Peu à peu, dans sa
encore le coup de foudre, une maladie de trois jours à peine, une disparition
brusque, comme celle de madame de Guersaint. Il l'avait trouvée un soir,
après une course folle à la recherche d'un médecin, morte pendant son
absence, immobile, toute blanche; et ses lèvres, à jamais, avaient gardé le
goût glacé du dernier baiser. Il ne se souvenait plus du reste, ni de la veillée,
ni des préparatifs, ni du convoi. Tout cela s'était perdu dans le noir de son
hébétement, une douleur si atroce, qu'il avait failli en mourir, agité au retour
du cimetière d'un frisson, pris d'une fièvre muqueuse qui, pendant trois
semaines, l'avait tenu délirant, entre la vie et la mort. Son frère était venu,
l'avait soigné, puis s'était occupé des questions d'intérêt, partageant la petite
fortune, lui laissant la maison et une modeste rente, prenant lui-même sa
part en argent; et, dès qu'il l'avait vu hors de danger, il s'en était allé de
nouveau, rentrant dans son inconnu. Mais quelle longue convalescence, au
fond de la maison déserte! Pierre n'avait rien fait pour retenir Guillaume, car
il comprenait qu'un abîme était entre eux. D'abord, il avait souffert de la
solitude. Ensuite, elle lui était devenue très douce, dans le grand silence des
pièces que les rares bruits de la rue ne troublaient pas, sous les ombrages
discrets de l'étroit jardin, où il pouvait passer les journées entières sans voir
une âme. Son lieu de refuge était surtout l'ancien laboratoire, le cabinet de
son père, que pendant vingt années sa mère avait tenu fermé soigneusement,
comme pour y murer le passé d'incrédulité et de damnation. Peut-être,
malgré sa douceur, sa soumission respectueuse de jadis, aurait-elle fini un
jour par anéantir les papiers et les livres, si la mort n'était venue la
surprendre. Et Pierre avait fait rouvrir les fenêtres, épousseter le bureau et la
bibliothèque, s'était installé dans le grand fauteuil de cuir, y passait
délicieusement les heures, comme régénéré par la maladie, ramené à sa
jeunesse, goûtant à lire les livres qui lui tombaient sous les mains, une
extraordinaire joie intellectuelle.
Pendant ces deux mois de lent rétablissement, il ne se rappelait avoir reçu
que le docteur Chassaigne. C'était un ancien ami de son père, un médecin de
réelle valeur, qui se renfermait modestement dans son rôle de praticien,
ayant l'unique ambition de guérir. Il avait soigné en vain madame Froment;
mais il se vantait d'avoir tiré le jeune prêtre d'un mauvais cas; et il revenait
le voir de temps à autre, causant, le distrayant, lui parlant de son père, le
grand chimiste, sur lequel il ne tarissait pas en anecdotes charmantes, en
détails tout brûlants encore d'une ardente amitié. Peu à peu, dans sa
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faiblesse alanguie de convalescent, le fils avait ainsi vu se dresser une figure
d'adorable simplicité, de tendresse et de bonhomie. C'était son père tel qu'il
était, et non l'homme de dure science qu'il s'imaginait autrefois, à entendre
sa mère. Jamais, certes, elle ne lui avait enseigné autre chose que le respect,
pour cette chère mémoire; mais n'était-il pas l'incrédule, l'homme de
négation qui faisait pleurer les anges, l'artisan d'impiété qui allait contre
l'œuvre de Dieu? Et il était ainsi resté la vision assombrie, le spectre de
damné qui rôdait par la maison; tandis que, maintenant, il en devenait la
claire lumière souriante, un travailleur éperdu du désir de la vérité, qui
n'avait jamais voulu que l'amour et le bonheur de tous. Le docteur
Chassaigne, lui, Pyrénéen de naissance, né au fond d'un village où l'on
croyait aux sorcières, aurait plutôt penché vers la religion, bien qu'il n'eût
pas remis les pieds dans une église, depuis quarante ans qu'il vivait à Paris.
Mais sa certitude était absolue: s'il y avait un ciel quelque part, Michel
Froment s'y trouvait, et sur un trône, à la droite du bon Dieu.
Et Pierre revécut, en quelques minutes, l'effroyable crise qui, pendant deux
mois, l'avait dévasté. Ce n'était pas qu'il eût trouvé, dans la bibliothèque, des
livres de discussion antireligieuse, ni que son père, dont il classait les
papiers, fût jamais sorti de ses recherches techniques de savant. Mais, peu à
peu, malgré lui, la clarté scientifique se faisait, un ensemble de phénomènes
prouvés qui démolissaient les dogmes, qui ne laissaient rien en lui des faits
auxquels il devait croire. Il semblait que la maladie l'eût renouvelé, qu'il
recommençât à vivre et à apprendre, tout neuf, dans cette douceur physique
de la convalescence, cette faiblesse encore, qui donnait à son cerveau une
pénétrante lucidité. Au séminaire, sur le conseil de ses maîtres, il avait
toujours refréné l'esprit d'examen, son besoin de savoir. Ce qu'on lui
enseignait le surprenait bien; mais il arrivait à faire le sacrifice de sa raison,
qu'on exigeait de sa piété. Et voilà qu'à cette heure, tout ce laborieux
échafaudage du dogme se trouvait emporté, dans une révolte de cette raison
souveraine, qui clamait ses droits, qu'il ne pouvait plus faire taire. La vérité
bouillonnait, débordait, en un tel flot irrésistible, qu'il avait compris que
jamais plus il ne parviendrait à refaire l'erreur en son cerveau. C'était la
ruine totale et irréparable de la foi. S'il avait pu tuer la chair en lui, en
renonçant au roman de sa jeunesse, s'il se sentait le maître de sa sensualité,
au point de n'être plus un homme, il savait maintenant que le sacrifice
impossible allait être celui de son intelligence. Et il ne se trompait pas,
c'était son père qui renaissait au fond de son être, qui finissait par l'emporter,
d'adorable simplicité, de tendresse et de bonhomie. C'était son père tel qu'il
était, et non l'homme de dure science qu'il s'imaginait autrefois, à entendre
sa mère. Jamais, certes, elle ne lui avait enseigné autre chose que le respect,
pour cette chère mémoire; mais n'était-il pas l'incrédule, l'homme de
négation qui faisait pleurer les anges, l'artisan d'impiété qui allait contre
l'œuvre de Dieu? Et il était ainsi resté la vision assombrie, le spectre de
damné qui rôdait par la maison; tandis que, maintenant, il en devenait la
claire lumière souriante, un travailleur éperdu du désir de la vérité, qui
n'avait jamais voulu que l'amour et le bonheur de tous. Le docteur
Chassaigne, lui, Pyrénéen de naissance, né au fond d'un village où l'on
croyait aux sorcières, aurait plutôt penché vers la religion, bien qu'il n'eût
pas remis les pieds dans une église, depuis quarante ans qu'il vivait à Paris.
Mais sa certitude était absolue: s'il y avait un ciel quelque part, Michel
Froment s'y trouvait, et sur un trône, à la droite du bon Dieu.
Et Pierre revécut, en quelques minutes, l'effroyable crise qui, pendant deux
mois, l'avait dévasté. Ce n'était pas qu'il eût trouvé, dans la bibliothèque, des
livres de discussion antireligieuse, ni que son père, dont il classait les
papiers, fût jamais sorti de ses recherches techniques de savant. Mais, peu à
peu, malgré lui, la clarté scientifique se faisait, un ensemble de phénomènes
prouvés qui démolissaient les dogmes, qui ne laissaient rien en lui des faits
auxquels il devait croire. Il semblait que la maladie l'eût renouvelé, qu'il
recommençât à vivre et à apprendre, tout neuf, dans cette douceur physique
de la convalescence, cette faiblesse encore, qui donnait à son cerveau une
pénétrante lucidité. Au séminaire, sur le conseil de ses maîtres, il avait
toujours refréné l'esprit d'examen, son besoin de savoir. Ce qu'on lui
enseignait le surprenait bien; mais il arrivait à faire le sacrifice de sa raison,
qu'on exigeait de sa piété. Et voilà qu'à cette heure, tout ce laborieux
échafaudage du dogme se trouvait emporté, dans une révolte de cette raison
souveraine, qui clamait ses droits, qu'il ne pouvait plus faire taire. La vérité
bouillonnait, débordait, en un tel flot irrésistible, qu'il avait compris que
jamais plus il ne parviendrait à refaire l'erreur en son cerveau. C'était la
ruine totale et irréparable de la foi. S'il avait pu tuer la chair en lui, en
renonçant au roman de sa jeunesse, s'il se sentait le maître de sa sensualité,
au point de n'être plus un homme, il savait maintenant que le sacrifice
impossible allait être celui de son intelligence. Et il ne se trompait pas,
c'était son père qui renaissait au fond de son être, qui finissait par l'emporter,
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dans cette dualité héréditaire, où, pendant si longtemps, sa mère avait
dominé. Le haut de sa face, le front droit, en forme de tour, semblait s'être
haussé encore, tandis que le bas, le menton fin, la bouche tendre se
noyaient. Cependant, il souffrait, il était éperdu de la tristesse de ne plus
croire, du désir de croire encore, à certaines heures du crépuscule, lorsque sa
bonté, son besoin d'amour se réveillaient; et il fallait que la lampe arrivât,
qu'il vît clair autour de lui et en lui, pour retrouver l'énergie et le calme de sa
raison, la force du martyre, la volonté de sacrifier tout à la paix de sa
conscience.
La crise, alors, s'était déclarée. Il était prêtre, et il ne croyait plus. Cela,
brusquement, venait de se creuser devant ses pas, comme un gouffre sans
fond. C'était la fin de sa vie, l'effondrement de tout. Qu'allait-il faire? La
simple probité ne lui commandait-elle pas de jeter la soutane, de retourner
parmi les hommes? Mais il avait vu des prêtres renégats, et il les avait
méprisés. Un prêtre marié, qu'il connaissait, l'emplissait de dégoût. Sans
doute, ce n'était là qu'un reste de sa longue éducation religieuse: il gardait
l'idée de l'indébilité de la prêtrise, cette idée que, lorsqu'on s'était donné à
Dieu, on ne pouvait se reprendre. Peut-être aussi se sentait-il trop marqué,
trop différent déjà des autres, pour ne pas craindre d'être gauche et mal venu
au milieu d'eux. Du moment qu'on l'avait châtré, il voulait rester à part, dans
sa fierté douloureuse. Et, après des journées d'angoisse, après des luttes sans
cesse renaissantes, où se débattaient son besoin de bonheur et les énergies
de sa santé revenue, il prit l'héroïque résolution de rester prêtre, et prêtre
honnête. Il aurait la force de cette abnégation. Puisque, s'il n'avait pu mater
le cerveau, il avait maté la chair, il se jurait de tenir son serment de chasteté;
et c'était là l'inébranlable, la vie pure et droite qu'il avait l'absolue certitude
de vivre. Qu'importait le reste, s'il était seul à souffrir, si personne au monde
ne soupçonnait les cendres de son cœur, le néant de sa foi, l'affreux
mensonge où il agoniserait! Son ferme soutien serait son honnêteté, il ferait
son métier de prêtre en honnête homme, sans rompre aucun des vœux qu'il
avait prononcés, en continuant selon les rites son emploi de ministre de
Dieu, qu'il prêcherait, qu'il célébrerait à l'autel, qu'il distribuerait en pain de
vie. Qui donc oserait lui faire un crime d'avoir perdu la foi, si même ce
grand malheur un jour était connu? Et que pouvait-on lui demander
davantage, son existence entière donnée à son serment, le respect de son
ministère, l'exercice de toutes les charités, sans l'espoir d'une récompense
future? Ce fut ainsi qu'il se calma, debout encore et la tête haute, dans cette
dominé. Le haut de sa face, le front droit, en forme de tour, semblait s'être
haussé encore, tandis que le bas, le menton fin, la bouche tendre se
noyaient. Cependant, il souffrait, il était éperdu de la tristesse de ne plus
croire, du désir de croire encore, à certaines heures du crépuscule, lorsque sa
bonté, son besoin d'amour se réveillaient; et il fallait que la lampe arrivât,
qu'il vît clair autour de lui et en lui, pour retrouver l'énergie et le calme de sa
raison, la force du martyre, la volonté de sacrifier tout à la paix de sa
conscience.
La crise, alors, s'était déclarée. Il était prêtre, et il ne croyait plus. Cela,
brusquement, venait de se creuser devant ses pas, comme un gouffre sans
fond. C'était la fin de sa vie, l'effondrement de tout. Qu'allait-il faire? La
simple probité ne lui commandait-elle pas de jeter la soutane, de retourner
parmi les hommes? Mais il avait vu des prêtres renégats, et il les avait
méprisés. Un prêtre marié, qu'il connaissait, l'emplissait de dégoût. Sans
doute, ce n'était là qu'un reste de sa longue éducation religieuse: il gardait
l'idée de l'indébilité de la prêtrise, cette idée que, lorsqu'on s'était donné à
Dieu, on ne pouvait se reprendre. Peut-être aussi se sentait-il trop marqué,
trop différent déjà des autres, pour ne pas craindre d'être gauche et mal venu
au milieu d'eux. Du moment qu'on l'avait châtré, il voulait rester à part, dans
sa fierté douloureuse. Et, après des journées d'angoisse, après des luttes sans
cesse renaissantes, où se débattaient son besoin de bonheur et les énergies
de sa santé revenue, il prit l'héroïque résolution de rester prêtre, et prêtre
honnête. Il aurait la force de cette abnégation. Puisque, s'il n'avait pu mater
le cerveau, il avait maté la chair, il se jurait de tenir son serment de chasteté;
et c'était là l'inébranlable, la vie pure et droite qu'il avait l'absolue certitude
de vivre. Qu'importait le reste, s'il était seul à souffrir, si personne au monde
ne soupçonnait les cendres de son cœur, le néant de sa foi, l'affreux
mensonge où il agoniserait! Son ferme soutien serait son honnêteté, il ferait
son métier de prêtre en honnête homme, sans rompre aucun des vœux qu'il
avait prononcés, en continuant selon les rites son emploi de ministre de
Dieu, qu'il prêcherait, qu'il célébrerait à l'autel, qu'il distribuerait en pain de
vie. Qui donc oserait lui faire un crime d'avoir perdu la foi, si même ce
grand malheur un jour était connu? Et que pouvait-on lui demander
davantage, son existence entière donnée à son serment, le respect de son
ministère, l'exercice de toutes les charités, sans l'espoir d'une récompense
future? Ce fut ainsi qu'il se calma, debout encore et la tête haute, dans cette
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grandeur désolée du prêtre qui ne croit plus et qui continue à veiller sur la
foi des autres. Et il n'était certainement pas le seul, il se sentait des frères,
des prêtres ravagés, tombés au doute, qui restaient à l'autel, comme des
soldats sans patrie, ayant quand même le courage de faire luire la divine
illusion, au-dessus des foules agenouillées.
Dès sa guérison complète, Pierre avait repris son service à la petite église
de Neuilly. Il y disait sa messe chaque matin. Mais il était décidé à refuser
toute situation, tout avancement. Des mois, des années s'écoulèrent: il
s'entêtait à n'y être qu'un prêtre habitué, le plus inconnu, le plus humble de
ces prêtres qu'on tolère dans une paroisse, qui paraissent et disparaissent,
après s'être acquittés de leur devoir. Toute dignité acceptée lui aurait semblé
une aggravation de son mensonge, un vol fait à de plus méritants. Et il
devait se défendre contre des offres fréquentes, car son mérite ne pouvait
passer inaperçu: on s'était étonné, à l'archevêché, de cette obstinée modestie,
on aurait voulu utiliser la force qu'on devinait en lui. Parfois seulement, il
avait l'amer regret de n'être pas utile, de ne pas s'employer à quelque grande
œuvre, à la pacification de la terre, au salut et au bonheur des peuples,
comme l'enflammé besoin l'en tourmentait. Heureusement, ses journées
étaient libres, et il se consolait dans une rage de travail, tous les volumes de
la bibliothèque de son père dévorés, puis toutes ses études reprises et
discutées, une préoccupation ardente de l'histoire des nations, un désir
d'aller au fond du mal social et religieux, pour tâcher de voir s'il était
vraiment sans remèdes.
C'était un matin, en fouillant dans un des grands tiroirs, en bas de la
bibliothèque, que Pierre avait découvert un dossier sur les apparitions de
Lourdes. Il y avait là des documents très complets, des copies donnant les
interrogatoires de Bernadette, les procès-verbaux administratifs, les rapports
de police, la consultation des médecins, sans compter des lettres
particulières et confidentielles du plus vif intérêt. Il était resté surpris de sa
trouvaille, il avait questionné le docteur Chassaigne, qui s'était souvenu que
son ami, Michel Froment, avait en effet étudié un instant avec passion le cas
de Bernadette; et lui-même, né dans un village voisin de Lourdes, avait dû
s'entremettre pour procurer au chimiste une partie de ce dossier. Pierre, à
son tour, s'était alors passionné, pendant un mois, infiniment séduit par la
figure droite et pure de la voyante, mais révolté de tout ce qui avait poussé
ensuite, le fétichisme barbare, les superstitions douloureuses, la simonie
foi des autres. Et il n'était certainement pas le seul, il se sentait des frères,
des prêtres ravagés, tombés au doute, qui restaient à l'autel, comme des
soldats sans patrie, ayant quand même le courage de faire luire la divine
illusion, au-dessus des foules agenouillées.
Dès sa guérison complète, Pierre avait repris son service à la petite église
de Neuilly. Il y disait sa messe chaque matin. Mais il était décidé à refuser
toute situation, tout avancement. Des mois, des années s'écoulèrent: il
s'entêtait à n'y être qu'un prêtre habitué, le plus inconnu, le plus humble de
ces prêtres qu'on tolère dans une paroisse, qui paraissent et disparaissent,
après s'être acquittés de leur devoir. Toute dignité acceptée lui aurait semblé
une aggravation de son mensonge, un vol fait à de plus méritants. Et il
devait se défendre contre des offres fréquentes, car son mérite ne pouvait
passer inaperçu: on s'était étonné, à l'archevêché, de cette obstinée modestie,
on aurait voulu utiliser la force qu'on devinait en lui. Parfois seulement, il
avait l'amer regret de n'être pas utile, de ne pas s'employer à quelque grande
œuvre, à la pacification de la terre, au salut et au bonheur des peuples,
comme l'enflammé besoin l'en tourmentait. Heureusement, ses journées
étaient libres, et il se consolait dans une rage de travail, tous les volumes de
la bibliothèque de son père dévorés, puis toutes ses études reprises et
discutées, une préoccupation ardente de l'histoire des nations, un désir
d'aller au fond du mal social et religieux, pour tâcher de voir s'il était
vraiment sans remèdes.
C'était un matin, en fouillant dans un des grands tiroirs, en bas de la
bibliothèque, que Pierre avait découvert un dossier sur les apparitions de
Lourdes. Il y avait là des documents très complets, des copies donnant les
interrogatoires de Bernadette, les procès-verbaux administratifs, les rapports
de police, la consultation des médecins, sans compter des lettres
particulières et confidentielles du plus vif intérêt. Il était resté surpris de sa
trouvaille, il avait questionné le docteur Chassaigne, qui s'était souvenu que
son ami, Michel Froment, avait en effet étudié un instant avec passion le cas
de Bernadette; et lui-même, né dans un village voisin de Lourdes, avait dû
s'entremettre pour procurer au chimiste une partie de ce dossier. Pierre, à
son tour, s'était alors passionné, pendant un mois, infiniment séduit par la
figure droite et pure de la voyante, mais révolté de tout ce qui avait poussé
ensuite, le fétichisme barbare, les superstitions douloureuses, la simonie
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triomphante. Dans sa crise d'incrédulité, certes, cette histoire ne paraissait
faite que pour hâter la ruine de sa foi. Mais elle en était venue aussi à irriter
sa curiosité, il aurait voulu faire une enquête, établir la vérité scientifique
indiscutable, rendre au christianisme pur le service de le débarrasser de cette
scorie, de ce conte de fée si touchant et si enfantin. Puis, il avait abandonné
son étude, reculant devant la nécessité d'un voyage à la Grotte, éprouvant
les difficultés les plus grandes à obtenir les renseignements qui lui
manquaient; et il n'était demeuré en lui que sa tendresse pour Bernadette, à
laquelle il ne pouvait songer sans un charme délicieux et une infinie pitié.
Les jours s'écoulaient, et Pierre vivait de plus en plus seul. Le docteur
Chassaigne venait de partir pour les Pyrénées, dans un coup de mortelle
inquiétude: il abandonnait sa clientèle, il emmenait à Cauterets sa femme
malade, que lui et sa fille, une grande fille adorable, regardaient avec
angoisse s'éteindre un peu chaque jour. Dès lors, la petite maison de Neuilly
était tombée à un silence, à un vide de mort. Pierre n'avait plus eu d'autre
distraction que d'aller voir de temps à autre les Guersaint, déménagés de la
maison voisine, retrouvés par lui au fond d'une rue misérable du quartier,
dans un étroit logement. Et le souvenir de sa première visite était si vivant
encore, qu'il en eut un élancement au cœur, en se rappelant son émotion
devant la triste Marie.
Il s'éveilla, regarda, et il aperçut Marie allongée sur la banquette, telle qu'il
l'avait retrouvée alors, déjà dans sa gouttière, clouée dans ce cercueil,
auquel on adaptait des roues, pour la promener. Elle, si débordante de vie
autrefois, toujours à remuer et à rire, se mourait là d'inaction et
d'immobilité. Elle n'avait gardé que ses cheveux qui la vêtaient d'un
manteau d'or, elle était si amaigrie, qu'elle en semblait diminuée, retournée à
la taille d'une enfant. Et ce qu'il y avait de navrant, dans ce visage pâle,
c'étaient les regards vides et fixes, la continuelle hantise, une expression
d'absence, d'anéantissement au fond de son mal. Pourtant, elle remarqua
qu'il la regardait, elle voulut lui sourire; mais des plaintes lui échappaient, et
quel sourire de pauvre créature frappée, convaincue qu'elle va expirer avant
le miracle! Il en fut bouleversé, il n'entendait plus qu'elle, il ne voyait plus
qu'elle, au milieu des autres douleurs dont le wagon était plein, comme si
elle les eût résumées toutes, dans la longue agonie de sa beauté, de sa gaieté
et de sa jeunesse.
faite que pour hâter la ruine de sa foi. Mais elle en était venue aussi à irriter
sa curiosité, il aurait voulu faire une enquête, établir la vérité scientifique
indiscutable, rendre au christianisme pur le service de le débarrasser de cette
scorie, de ce conte de fée si touchant et si enfantin. Puis, il avait abandonné
son étude, reculant devant la nécessité d'un voyage à la Grotte, éprouvant
les difficultés les plus grandes à obtenir les renseignements qui lui
manquaient; et il n'était demeuré en lui que sa tendresse pour Bernadette, à
laquelle il ne pouvait songer sans un charme délicieux et une infinie pitié.
Les jours s'écoulaient, et Pierre vivait de plus en plus seul. Le docteur
Chassaigne venait de partir pour les Pyrénées, dans un coup de mortelle
inquiétude: il abandonnait sa clientèle, il emmenait à Cauterets sa femme
malade, que lui et sa fille, une grande fille adorable, regardaient avec
angoisse s'éteindre un peu chaque jour. Dès lors, la petite maison de Neuilly
était tombée à un silence, à un vide de mort. Pierre n'avait plus eu d'autre
distraction que d'aller voir de temps à autre les Guersaint, déménagés de la
maison voisine, retrouvés par lui au fond d'une rue misérable du quartier,
dans un étroit logement. Et le souvenir de sa première visite était si vivant
encore, qu'il en eut un élancement au cœur, en se rappelant son émotion
devant la triste Marie.
Il s'éveilla, regarda, et il aperçut Marie allongée sur la banquette, telle qu'il
l'avait retrouvée alors, déjà dans sa gouttière, clouée dans ce cercueil,
auquel on adaptait des roues, pour la promener. Elle, si débordante de vie
autrefois, toujours à remuer et à rire, se mourait là d'inaction et
d'immobilité. Elle n'avait gardé que ses cheveux qui la vêtaient d'un
manteau d'or, elle était si amaigrie, qu'elle en semblait diminuée, retournée à
la taille d'une enfant. Et ce qu'il y avait de navrant, dans ce visage pâle,
c'étaient les regards vides et fixes, la continuelle hantise, une expression
d'absence, d'anéantissement au fond de son mal. Pourtant, elle remarqua
qu'il la regardait, elle voulut lui sourire; mais des plaintes lui échappaient, et
quel sourire de pauvre créature frappée, convaincue qu'elle va expirer avant
le miracle! Il en fut bouleversé, il n'entendait plus qu'elle, il ne voyait plus
qu'elle, au milieu des autres douleurs dont le wagon était plein, comme si
elle les eût résumées toutes, dans la longue agonie de sa beauté, de sa gaieté
et de sa jeunesse.
Page 33
Et, peu à peu, sans quitter Marie des yeux, Pierre retourna aux jours
passés, il goûta les heures d'amer et triste charme qu'il avait vécues près
d'elle, lorsqu'il montait lui tenir compagnie, dans le petit logement pauvre.
M. de Guersaint venait d'achever sa ruine, en rêvant de rénover l'imagerie
religieuse, dont la médiocrité l'irritait. Ses derniers sous s'étaient engloutis
dans la faillite d'une maison d'impression en couleurs; et distrait,
imprévoyant, s'en remettant au bon Dieu, avec la continuelle illusion de son
âme puérile, il ne s'apercevait pas de la gêne atroce qui grandissait, il en
était à chercher la direction des ballons, sans même voir que sa fille aînée,
Blanche, devait faire des prodiges d'activité pour arriver à gagner le pain de
son petit monde, de ses deux enfants, comme elle nommait son père et sa
sœur. C'était Blanche qui, en donnant des leçons de français et de piano, en
courant Paris du matin au soir, dans la poussière et dans la boue, trouvait
encore l'argent nécessaire aux continuels soins que Marie réclamait. Et
celle-ci se désespérait souvent, éclatant en larmes, s'accusant d'être la cause
première de la ruine, depuis tant d'années qu'on payait des médecins, qu'on
la promenait à toutes les eaux imaginables, la Bourboule, Aix, Lamalou,
Amélie-les-Bains. Maintenant, les médecins l'avaient abandonnée, après dix
années de diagnostics et de traitements contradictoires: les uns croyaient à la
rupture des ligaments larges, les autres à la présence d'une tumeur, d'autres à
une paralysie venant de la moelle; et, comme elle refusait tout examen, dans
une révolte de vierge, qu'ils n'osaient même pas nettement questionner, ils
s'en tenaient chacun à son explication, déclarant qu'elle ne pouvait guérir.
D'ailleurs, elle ne comptait que sur l'aide de Dieu, devenue d'une dévotion
étroite depuis qu'elle souffrait. Son grand chagrin était de ne plus aller à
l'église, et elle lisait la messe tous les matins. Ses jambes inertes semblaient
mortes, elle tombait à une faiblesse telle, que, certains jours, sa sœur devait
la faire manger.
Pierre, à ce moment, se rappela. C'était un soir encore, avant qu'on eût
allumé la lampe. Il se trouvait assis près d'elle, dans l'ombre; et, tout d'un
coup, Marie lui avait dit qu'elle voulait se rendre à Lourdes, qu'elle était
certaine d'en revenir guérie. Il avait éprouvé un malaise, s'oubliant, criant
que c'était une folie de croire à de pareils enfantillages. Jamais il ne causait
religion avec elle, ayant refusé non seulement de la confesser, mais de la
diriger même dans ses petits scrupules de dévote. Il y avait là, en lui, une
pudeur et une pitié, car il aurait souffert de lui mentir, à elle, et il se serait
d'autre part regardé comme un criminel, s'il avait terni d'un souffle cette
passés, il goûta les heures d'amer et triste charme qu'il avait vécues près
d'elle, lorsqu'il montait lui tenir compagnie, dans le petit logement pauvre.
M. de Guersaint venait d'achever sa ruine, en rêvant de rénover l'imagerie
religieuse, dont la médiocrité l'irritait. Ses derniers sous s'étaient engloutis
dans la faillite d'une maison d'impression en couleurs; et distrait,
imprévoyant, s'en remettant au bon Dieu, avec la continuelle illusion de son
âme puérile, il ne s'apercevait pas de la gêne atroce qui grandissait, il en
était à chercher la direction des ballons, sans même voir que sa fille aînée,
Blanche, devait faire des prodiges d'activité pour arriver à gagner le pain de
son petit monde, de ses deux enfants, comme elle nommait son père et sa
sœur. C'était Blanche qui, en donnant des leçons de français et de piano, en
courant Paris du matin au soir, dans la poussière et dans la boue, trouvait
encore l'argent nécessaire aux continuels soins que Marie réclamait. Et
celle-ci se désespérait souvent, éclatant en larmes, s'accusant d'être la cause
première de la ruine, depuis tant d'années qu'on payait des médecins, qu'on
la promenait à toutes les eaux imaginables, la Bourboule, Aix, Lamalou,
Amélie-les-Bains. Maintenant, les médecins l'avaient abandonnée, après dix
années de diagnostics et de traitements contradictoires: les uns croyaient à la
rupture des ligaments larges, les autres à la présence d'une tumeur, d'autres à
une paralysie venant de la moelle; et, comme elle refusait tout examen, dans
une révolte de vierge, qu'ils n'osaient même pas nettement questionner, ils
s'en tenaient chacun à son explication, déclarant qu'elle ne pouvait guérir.
D'ailleurs, elle ne comptait que sur l'aide de Dieu, devenue d'une dévotion
étroite depuis qu'elle souffrait. Son grand chagrin était de ne plus aller à
l'église, et elle lisait la messe tous les matins. Ses jambes inertes semblaient
mortes, elle tombait à une faiblesse telle, que, certains jours, sa sœur devait
la faire manger.
Pierre, à ce moment, se rappela. C'était un soir encore, avant qu'on eût
allumé la lampe. Il se trouvait assis près d'elle, dans l'ombre; et, tout d'un
coup, Marie lui avait dit qu'elle voulait se rendre à Lourdes, qu'elle était
certaine d'en revenir guérie. Il avait éprouvé un malaise, s'oubliant, criant
que c'était une folie de croire à de pareils enfantillages. Jamais il ne causait
religion avec elle, ayant refusé non seulement de la confesser, mais de la
diriger même dans ses petits scrupules de dévote. Il y avait là, en lui, une
pudeur et une pitié, car il aurait souffert de lui mentir, à elle, et il se serait
d'autre part regardé comme un criminel, s'il avait terni d'un souffle cette
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grande foi pure, qui la rendait forte contre la souffrance. Aussi, mécontent
du cri qu'il n'avait pu retenir, était-il resté affreusement troublé, lorsqu'il
avait senti la petite main froide de la malade prendre la sienne; et,
doucement, encouragée par l'ombre, d'une voix brisée, elle avait osé lui faire
entendre qu'elle connaissait son secret, qu'elle savait son malheur, cette
effroyable misère pour un prêtre de ne plus croire. Dans leurs entretiens, il
avait tout dit malgré son vouloir, elle avait pénétré au fond de sa conscience,
par une délicate intuition d'amie souffrante. Elle s'en inquiétait horriblement
pour lui, jusqu'à le plaindre plus qu'elle, de sa mortelle maladie morale.
Puis, comme, saisi, il ne trouvait rien à répondre, confessant la vérité par
son silence, elle s'était remise à parler de Lourdes, elle ajoutait très bas
qu'elle voulait le confier, lui aussi, à la sainte Vierge, en la suppliant de lui
rendre la foi. Et, à partir de ce soir-là, elle n'avait plus cessé, répétant que, si
elle allait à Lourdes, elle serait guérie. Mais il y avait la question d'argent
qui l'arrêtait, dont elle n'osait même pas parler à sa sœur. Deux mois
s'écoulèrent, elle s'affaiblissait de jour en jour, s'épuisait en rêves, les yeux
tournés, là-bas, vers le flamboiement de la Grotte miraculeuse.
Alors, Pierre passa de mauvaises journées. Il avait d'abord refusé
nettement à Marie de l'accompagner. Ensuite, le premier ébranlement de sa
volonté vint de cette pensée que, s'il se décidait au voyage, il pourrait
l'utiliser en continuant son enquête sur Bernadette, dont la figure, si
charmante, restait dans son cœur. Et, enfin, il sentit une douceur, une
espérance inavouée le pénétrer, à l'idée que Marie avait raison peut-être, que
la Vierge pourrait le prendre en pitié, lui aussi, en lui rendant la foi aveugle,
la foi du petit enfant qui aime et ne discute pas. Oh! croire de toute son âme,
s'abîmer dans la croyance! Il n'y avait sans doute pas d'autre bonheur
possible. Il aspirait à la foi, de toute la joie de sa jeunesse, de tout l'amour
qu'il avait eu pour sa mère, de toute l'envie brûlante qu'il éprouvait
d'échapper au tourment de comprendre et de savoir, de s'endormir à jamais
au fond de la divine ignorance. C'était délicieux et lâche, cet espoir de ne
plus être, de n'être plus qu'une chose entre les mains de Dieu. Et il en arriva
ainsi au désir de tenter la suprême expérience.
Huit jours plus tard, le voyage à Lourdes était décidé. Mais Pierre avait
exigé une dernière consultation de médecins, pour savoir si Marie était
réellement transportable; et c'était là encore une scène qui s'évoquait, dont il
revoyait certains détails avec persistance, tandis que d'autres s'effaçaient
du cri qu'il n'avait pu retenir, était-il resté affreusement troublé, lorsqu'il
avait senti la petite main froide de la malade prendre la sienne; et,
doucement, encouragée par l'ombre, d'une voix brisée, elle avait osé lui faire
entendre qu'elle connaissait son secret, qu'elle savait son malheur, cette
effroyable misère pour un prêtre de ne plus croire. Dans leurs entretiens, il
avait tout dit malgré son vouloir, elle avait pénétré au fond de sa conscience,
par une délicate intuition d'amie souffrante. Elle s'en inquiétait horriblement
pour lui, jusqu'à le plaindre plus qu'elle, de sa mortelle maladie morale.
Puis, comme, saisi, il ne trouvait rien à répondre, confessant la vérité par
son silence, elle s'était remise à parler de Lourdes, elle ajoutait très bas
qu'elle voulait le confier, lui aussi, à la sainte Vierge, en la suppliant de lui
rendre la foi. Et, à partir de ce soir-là, elle n'avait plus cessé, répétant que, si
elle allait à Lourdes, elle serait guérie. Mais il y avait la question d'argent
qui l'arrêtait, dont elle n'osait même pas parler à sa sœur. Deux mois
s'écoulèrent, elle s'affaiblissait de jour en jour, s'épuisait en rêves, les yeux
tournés, là-bas, vers le flamboiement de la Grotte miraculeuse.
Alors, Pierre passa de mauvaises journées. Il avait d'abord refusé
nettement à Marie de l'accompagner. Ensuite, le premier ébranlement de sa
volonté vint de cette pensée que, s'il se décidait au voyage, il pourrait
l'utiliser en continuant son enquête sur Bernadette, dont la figure, si
charmante, restait dans son cœur. Et, enfin, il sentit une douceur, une
espérance inavouée le pénétrer, à l'idée que Marie avait raison peut-être, que
la Vierge pourrait le prendre en pitié, lui aussi, en lui rendant la foi aveugle,
la foi du petit enfant qui aime et ne discute pas. Oh! croire de toute son âme,
s'abîmer dans la croyance! Il n'y avait sans doute pas d'autre bonheur
possible. Il aspirait à la foi, de toute la joie de sa jeunesse, de tout l'amour
qu'il avait eu pour sa mère, de toute l'envie brûlante qu'il éprouvait
d'échapper au tourment de comprendre et de savoir, de s'endormir à jamais
au fond de la divine ignorance. C'était délicieux et lâche, cet espoir de ne
plus être, de n'être plus qu'une chose entre les mains de Dieu. Et il en arriva
ainsi au désir de tenter la suprême expérience.
Huit jours plus tard, le voyage à Lourdes était décidé. Mais Pierre avait
exigé une dernière consultation de médecins, pour savoir si Marie était
réellement transportable; et c'était là encore une scène qui s'évoquait, dont il
revoyait certains détails avec persistance, tandis que d'autres s'effaçaient
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déjà. Deux des médecins, qui avaient soigné la malade anciennement, l'un
croyant à une rupture des ligaments larges, l'autre diagnostiquant une
paralysie due à une lésion de la moelle, avaient fini par tomber d'accord sur
cette paralysie, avec des accidents, peut-être, du côté des ligaments: tous les
symptômes y étaient, le cas leur semblait si évident, qu'ils n'avaient point
hésité à signer des certificats presque conformes, d'une affirmation décisive.
D'ailleurs, ils croyaient le voyage possible, quoique très douloureux. Cela
devait déterminer Pierre, car il trouvait ces messieurs très prudents, très
soucieux de la vérité. Il ne lui restait qu'un souvenir trouble du troisième
médecin, Beauclair, un petit cousin à lui, un jeune homme d'une vive
intelligence, encore peu connu et qu'on disait bizarre. Celui-ci, après avoir
longuement considéré Marie, s'était inquiété de ses ascendants, l'air
intéressé par ce qu'on lui contait de M. de Guersaint, cet architecte mâtiné
d'inventeur, à l'esprit faible et exubérant; puis, il avait voulu mesurer le
champ visuel de la malade, il s'était assuré, en la palpant, discrètement, que
la douleur avait fini par se localiser à l'ovaire gauche, et que, lorsqu'on
appuyait là, cette douleur semblait remonter vers la gorge, en une masse
lourde qui l'étouffait. Il paraissait ne tenir aucun compte de la paralysie des
jambes. Et, dès lors, sur une question directe, il s'était écrié qu'il fallait la
mener à Lourdes, qu'elle y serait sûrement guérie, si elle était certaine de
l'être. Il parlait de Lourdes sérieusement: la foi suffisait, deux de ses
clientes, très pieuses, envoyées par lui l'année d'auparavant, étaient revenues
éclatantes de santé. Même il annonçait comment se produirait le miracle, en
coup de foudre, dans un réveil, une exaltation de tout l'être, tandis que le
mal, ce mauvais poids diabolique qui étouffait la jeune fille, remonterait une
dernière fois et s'échapperait, comme s'il lui sortait par la bouche. Mais il
refusa absolument de signer un certificat. Il ne s'était pas entendu avec ses
deux confrères qui le traitaient d'un air froid, en jeune esprit aventureux; et
Pierre, confusément, avait gardé des phrases de la discussion, recommencée
devant lui, des lambeaux de la consultation donnée par Beauclair: une
luxation de l'organe, avec de légères déchirures des ligaments, à la suite de
la chute de cheval, puis une lente réparation, un rétablissement des choses
en leur place, auquel avaient succédé des accidents nerveux consécutifs, de
sorte que la malade n'aurait plus été que sous l'obsession de la peur
première, l'attention localisée sur le point lésé, immobilisée dans la douleur
croissante, incapable d'acquérir des notions nouvelles, si ce n'était sous le
coup de fouet d'une violente émotion. Du reste, il admettait aussi des
croyant à une rupture des ligaments larges, l'autre diagnostiquant une
paralysie due à une lésion de la moelle, avaient fini par tomber d'accord sur
cette paralysie, avec des accidents, peut-être, du côté des ligaments: tous les
symptômes y étaient, le cas leur semblait si évident, qu'ils n'avaient point
hésité à signer des certificats presque conformes, d'une affirmation décisive.
D'ailleurs, ils croyaient le voyage possible, quoique très douloureux. Cela
devait déterminer Pierre, car il trouvait ces messieurs très prudents, très
soucieux de la vérité. Il ne lui restait qu'un souvenir trouble du troisième
médecin, Beauclair, un petit cousin à lui, un jeune homme d'une vive
intelligence, encore peu connu et qu'on disait bizarre. Celui-ci, après avoir
longuement considéré Marie, s'était inquiété de ses ascendants, l'air
intéressé par ce qu'on lui contait de M. de Guersaint, cet architecte mâtiné
d'inventeur, à l'esprit faible et exubérant; puis, il avait voulu mesurer le
champ visuel de la malade, il s'était assuré, en la palpant, discrètement, que
la douleur avait fini par se localiser à l'ovaire gauche, et que, lorsqu'on
appuyait là, cette douleur semblait remonter vers la gorge, en une masse
lourde qui l'étouffait. Il paraissait ne tenir aucun compte de la paralysie des
jambes. Et, dès lors, sur une question directe, il s'était écrié qu'il fallait la
mener à Lourdes, qu'elle y serait sûrement guérie, si elle était certaine de
l'être. Il parlait de Lourdes sérieusement: la foi suffisait, deux de ses
clientes, très pieuses, envoyées par lui l'année d'auparavant, étaient revenues
éclatantes de santé. Même il annonçait comment se produirait le miracle, en
coup de foudre, dans un réveil, une exaltation de tout l'être, tandis que le
mal, ce mauvais poids diabolique qui étouffait la jeune fille, remonterait une
dernière fois et s'échapperait, comme s'il lui sortait par la bouche. Mais il
refusa absolument de signer un certificat. Il ne s'était pas entendu avec ses
deux confrères qui le traitaient d'un air froid, en jeune esprit aventureux; et
Pierre, confusément, avait gardé des phrases de la discussion, recommencée
devant lui, des lambeaux de la consultation donnée par Beauclair: une
luxation de l'organe, avec de légères déchirures des ligaments, à la suite de
la chute de cheval, puis une lente réparation, un rétablissement des choses
en leur place, auquel avaient succédé des accidents nerveux consécutifs, de
sorte que la malade n'aurait plus été que sous l'obsession de la peur
première, l'attention localisée sur le point lésé, immobilisée dans la douleur
croissante, incapable d'acquérir des notions nouvelles, si ce n'était sous le
coup de fouet d'une violente émotion. Du reste, il admettait aussi des
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accidents de la nutrition, encore mal étudiés, dont il n'osait lui-même dire la
marche et l'importance. Seulement, cette idée que Marie rêvait son mal, que
les affreuses souffrances qui la torturaient venaient d'une lésion guérie
depuis longtemps, avait paru si paradoxale à Pierre, lorsqu'il la regardait
agonisante et les jambes déjà mortes, qu'il ne s'y était pas arrêté, heureux
simplement de voir que les trois médecins étaient d'accord pour autoriser le
voyage à Lourdes. Il lui suffisait qu'elle pût guérir, il l'aurait accompagnée
au bout de la terre.
Ah! ces derniers jours de Paris, dans quelle bousculade il les avait vécus!
Le pèlerinage national allait partir, il avait eu l'idée de faire hospitaliser
Marie, afin d'éviter les gros frais. Ensuite, il avait dû courir pour entrer lui-
même dans l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut. M. de Guersaint était
enchanté, car il aimait la nature, il brûlait du désir de connaître les Pyrénées;
et il ne se préoccupait de rien, acceptait parfaitement que le jeune prêtre lui
payât son voyage, se chargeât de lui à l'hôtel, là-bas, comme d'un enfant; et,
sa fille Blanche lui ayant glissé un louis, à la dernière minute, il s'était cru
riche. Cette pauvre et héroïque Blanche avait une cachette, cinquante francs
d'économie, qu'il avait bien fallu qu'on acceptât, car elle se fâchait, elle
voulait aider aussi à la guérison de sa sœur, puisqu'elle ne pouvait être du
voyage, retenue par ses leçons à Paris, dont elle allait continuer à battre le
dur pavé, pendant que les siens s'agenouilleraient au loin, parmi les
enchantements de la Grotte. Et l'on était parti, et l'on roulait, l'on roulait
toujours.
À la station de Châtellerault, un éclat brusque des voix secoua Pierre,
chassa l'engourdissement de sa rêverie. Quoi donc? est-ce qu'on arrivait à
Poitiers? Mais il n'était que midi à peine, c'était sœur Hyacinthe qui faisait
dire l'Angélus, les trois Ave répétés trois fois. Les voix se brisaient, un
nouveau cantique monta et se prolongea, en une lamentation. Encore vingt-
cinq grandes minutes avant d'être à Poitiers, où il semblait que l'arrêt d'une
demi-heure allait soulager toutes les souffrances. On était si mal à l'aise, si
rudement cahoté dans ce wagon empesté et brûlant! C'était trop de misère,
de grosses larmes roulaient sur les joues de madame Vincent, un sourd juron
avait échappé à M. Sabathier, si résigné d'habitude, tandis que le frère
Isidore, la Grivotte et madame Vêtu semblaient ne plus être, pareils à des
épaves emportées dans le flot. Les yeux fermés, Marie ne répondait plus, ne
voulait plus les rouvrir, poursuivie par l'horrible vision de la face d'Élise
marche et l'importance. Seulement, cette idée que Marie rêvait son mal, que
les affreuses souffrances qui la torturaient venaient d'une lésion guérie
depuis longtemps, avait paru si paradoxale à Pierre, lorsqu'il la regardait
agonisante et les jambes déjà mortes, qu'il ne s'y était pas arrêté, heureux
simplement de voir que les trois médecins étaient d'accord pour autoriser le
voyage à Lourdes. Il lui suffisait qu'elle pût guérir, il l'aurait accompagnée
au bout de la terre.
Ah! ces derniers jours de Paris, dans quelle bousculade il les avait vécus!
Le pèlerinage national allait partir, il avait eu l'idée de faire hospitaliser
Marie, afin d'éviter les gros frais. Ensuite, il avait dû courir pour entrer lui-
même dans l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut. M. de Guersaint était
enchanté, car il aimait la nature, il brûlait du désir de connaître les Pyrénées;
et il ne se préoccupait de rien, acceptait parfaitement que le jeune prêtre lui
payât son voyage, se chargeât de lui à l'hôtel, là-bas, comme d'un enfant; et,
sa fille Blanche lui ayant glissé un louis, à la dernière minute, il s'était cru
riche. Cette pauvre et héroïque Blanche avait une cachette, cinquante francs
d'économie, qu'il avait bien fallu qu'on acceptât, car elle se fâchait, elle
voulait aider aussi à la guérison de sa sœur, puisqu'elle ne pouvait être du
voyage, retenue par ses leçons à Paris, dont elle allait continuer à battre le
dur pavé, pendant que les siens s'agenouilleraient au loin, parmi les
enchantements de la Grotte. Et l'on était parti, et l'on roulait, l'on roulait
toujours.
À la station de Châtellerault, un éclat brusque des voix secoua Pierre,
chassa l'engourdissement de sa rêverie. Quoi donc? est-ce qu'on arrivait à
Poitiers? Mais il n'était que midi à peine, c'était sœur Hyacinthe qui faisait
dire l'Angélus, les trois Ave répétés trois fois. Les voix se brisaient, un
nouveau cantique monta et se prolongea, en une lamentation. Encore vingt-
cinq grandes minutes avant d'être à Poitiers, où il semblait que l'arrêt d'une
demi-heure allait soulager toutes les souffrances. On était si mal à l'aise, si
rudement cahoté dans ce wagon empesté et brûlant! C'était trop de misère,
de grosses larmes roulaient sur les joues de madame Vincent, un sourd juron
avait échappé à M. Sabathier, si résigné d'habitude, tandis que le frère
Isidore, la Grivotte et madame Vêtu semblaient ne plus être, pareils à des
épaves emportées dans le flot. Les yeux fermés, Marie ne répondait plus, ne
voulait plus les rouvrir, poursuivie par l'horrible vision de la face d'Élise
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Rouquet, cette tête trouée et béante, qui était pour elle l'image de la mort.
Et, pendant que le train hâtait sa vitesse, charriant cette désespérance
humaine, sous le ciel lourd, au travers des plaines embrasées, il y eut encore
une épouvante. L'homme ne soufflait plus, une voix cria qu'il expirait.
III
À Poitiers, dès que le train se fut arrêté, sœur Hyacinthe se hâta de
descendre, au milieu de la cohue des hommes d'équipe qui ouvraient les
portières et des pèlerins qui se précipitaient.
—Attendez, attendez, répétait-elle. Laissez-moi passer la première, je
veux voir si tout est fini.
Puis, lorsqu'elle fut remontée dans l'autre compartiment, elle souleva la
tête de l'homme, crut d'abord en effet qu'il avait passé, en le voyant si blême
et les yeux vides. Mais elle sentit un petit souffle.
—Non, non, il respire. Vite, il faut se dépêcher.
Et, se tournant vers l'autre sœur, celle qui était à ce bout du wagon:
—Je vous en prie, sœur Claire des Anges, courez chercher le père Massias
qui doit être dans la troisième ou la quatrième voiture. Dites-lui que nous
avons un malade en grand danger, et qu'il apporte tout de suite les Saintes
Huiles.
Sans répondre, la sœur disparut, parmi la bousculade. Elle était petite, fine
et douce, l'air recueilli, avec des yeux de mystère, très active pourtant.
Pierre qui suivait la scène, debout dans l'autre compartiment, se permit une
réflexion.
—Si l'on allait aussi chercher le médecin?
—Sans doute, j'y songeais, répondit sœur Hyacinthe. Oh! monsieur l'abbé,
que vous seriez gentil d'y courir vous-même!
Et, pendant que le train hâtait sa vitesse, charriant cette désespérance
humaine, sous le ciel lourd, au travers des plaines embrasées, il y eut encore
une épouvante. L'homme ne soufflait plus, une voix cria qu'il expirait.
III
À Poitiers, dès que le train se fut arrêté, sœur Hyacinthe se hâta de
descendre, au milieu de la cohue des hommes d'équipe qui ouvraient les
portières et des pèlerins qui se précipitaient.
—Attendez, attendez, répétait-elle. Laissez-moi passer la première, je
veux voir si tout est fini.
Puis, lorsqu'elle fut remontée dans l'autre compartiment, elle souleva la
tête de l'homme, crut d'abord en effet qu'il avait passé, en le voyant si blême
et les yeux vides. Mais elle sentit un petit souffle.
—Non, non, il respire. Vite, il faut se dépêcher.
Et, se tournant vers l'autre sœur, celle qui était à ce bout du wagon:
—Je vous en prie, sœur Claire des Anges, courez chercher le père Massias
qui doit être dans la troisième ou la quatrième voiture. Dites-lui que nous
avons un malade en grand danger, et qu'il apporte tout de suite les Saintes
Huiles.
Sans répondre, la sœur disparut, parmi la bousculade. Elle était petite, fine
et douce, l'air recueilli, avec des yeux de mystère, très active pourtant.
Pierre qui suivait la scène, debout dans l'autre compartiment, se permit une
réflexion.
—Si l'on allait aussi chercher le médecin?
—Sans doute, j'y songeais, répondit sœur Hyacinthe. Oh! monsieur l'abbé,
que vous seriez gentil d'y courir vous-même!
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Justement, Pierre se proposait d'aller, au fourgon de la cantine, demander
un bouillon pour Marie. Soulagée un peu, depuis qu'elle n'était plus secouée,
la malade avait rouvert les yeux et s'était fait asseoir par son père. Elle
aurait bien voulu qu'on la descendît un instant sur le quai, dans son ardente
soif d'air pur. Mais elle sentit que ce serait trop demander, qu'on aurait trop
de peine pour la remonter ensuite. M. de Guersaint, qui avait déjeuné dans
le train, ainsi que la plupart des pèlerins et des malades, demeura sur le
trottoir, près de la portière ouverte, à fumer une cigarette, pendant que
Pierre courait au fourgon de la cantine, où se trouvait également le médecin
de service, avec une petite pharmacie.
Dans le wagon, d'autres malades aussi restèrent, qu'on ne pouvait songer à
remuer. La Grivotte étouffait et délirait; et elle retint même madame de
Jonquière, qui avait donné rendez-vous, au buffet, à sa fille Raymonde, à
madame Volmar et à madame Désagneaux, pour y déjeuner toutes les
quatre. Comment laisser seule, sur la dure banquette, cette malheureuse
qu'on aurait cru à l'agonie? Marthe non plus n'avait pas bougé, ne quittant
pas son frère, le missionnaire, dont la plainte faible continuait. Cloué à sa
place, M. Sabathier attendait madame Sabathier, qui était allée lui chercher
une grappe de raisin. Les autres, ceux qui marchaient, venaient de se
bousculer pour descendre, ayant la hâte de fuir un moment ce wagon de
cauchemar, où leurs membres s'engourdissaient, depuis sept grandes heures
déjà qu'on était parti. Madame Maze, tout de suite, s'écarta, gagna l'un des
bouts déserts de la gare, égarant là sa mélancolie. Hébétée de souffrance,
madame Vêtu, après avoir eu la force de faire quelques pas, se laissa tomber
sur un banc, au grand soleil, dont elle ne sentait pas la brûlure; pendant
qu'Élise Rouquet, qui s'était remmailloté la face dans son fichu noir,
cherchait partout une fontaine, dévorée d'un désir d'eau fraîche. À pas
ralentis, madame Vincent promenait sur ses bras sa petite Rose, tâchant de
lui sourire, de l'égayer en lui montrant des images violemment coloriées,
que l'enfant, grave, regardait sans voir.
Cependant, Pierre avait toutes les peines du monde à se frayer un chemin,
au milieu de la foule qui noyait le quai. C'était inimaginable, le flot vivant,
les éclopés et les gens valides, que le train avait vidé là, plus de huit cents
personnes qui couraient, s'agitaient, s'étouffaient. Chaque wagon avait lâché
sa misère, ainsi qu'une salle d'hôpital qu'on évacue; et l'on jugeait quelle
somme effrayante de maux transportait ce terrible train blanc, qui finissait
un bouillon pour Marie. Soulagée un peu, depuis qu'elle n'était plus secouée,
la malade avait rouvert les yeux et s'était fait asseoir par son père. Elle
aurait bien voulu qu'on la descendît un instant sur le quai, dans son ardente
soif d'air pur. Mais elle sentit que ce serait trop demander, qu'on aurait trop
de peine pour la remonter ensuite. M. de Guersaint, qui avait déjeuné dans
le train, ainsi que la plupart des pèlerins et des malades, demeura sur le
trottoir, près de la portière ouverte, à fumer une cigarette, pendant que
Pierre courait au fourgon de la cantine, où se trouvait également le médecin
de service, avec une petite pharmacie.
Dans le wagon, d'autres malades aussi restèrent, qu'on ne pouvait songer à
remuer. La Grivotte étouffait et délirait; et elle retint même madame de
Jonquière, qui avait donné rendez-vous, au buffet, à sa fille Raymonde, à
madame Volmar et à madame Désagneaux, pour y déjeuner toutes les
quatre. Comment laisser seule, sur la dure banquette, cette malheureuse
qu'on aurait cru à l'agonie? Marthe non plus n'avait pas bougé, ne quittant
pas son frère, le missionnaire, dont la plainte faible continuait. Cloué à sa
place, M. Sabathier attendait madame Sabathier, qui était allée lui chercher
une grappe de raisin. Les autres, ceux qui marchaient, venaient de se
bousculer pour descendre, ayant la hâte de fuir un moment ce wagon de
cauchemar, où leurs membres s'engourdissaient, depuis sept grandes heures
déjà qu'on était parti. Madame Maze, tout de suite, s'écarta, gagna l'un des
bouts déserts de la gare, égarant là sa mélancolie. Hébétée de souffrance,
madame Vêtu, après avoir eu la force de faire quelques pas, se laissa tomber
sur un banc, au grand soleil, dont elle ne sentait pas la brûlure; pendant
qu'Élise Rouquet, qui s'était remmailloté la face dans son fichu noir,
cherchait partout une fontaine, dévorée d'un désir d'eau fraîche. À pas
ralentis, madame Vincent promenait sur ses bras sa petite Rose, tâchant de
lui sourire, de l'égayer en lui montrant des images violemment coloriées,
que l'enfant, grave, regardait sans voir.
Cependant, Pierre avait toutes les peines du monde à se frayer un chemin,
au milieu de la foule qui noyait le quai. C'était inimaginable, le flot vivant,
les éclopés et les gens valides, que le train avait vidé là, plus de huit cents
personnes qui couraient, s'agitaient, s'étouffaient. Chaque wagon avait lâché
sa misère, ainsi qu'une salle d'hôpital qu'on évacue; et l'on jugeait quelle
somme effrayante de maux transportait ce terrible train blanc, qui finissait
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par avoir, sur son passage, une légende d'effroi. Des infirmes se traînaient,
d'autres étaient portés, beaucoup restaient en tas sur le trottoir. Il y avait des
poussées brusques, de violents appels, une hâte éperdue vers le buffet et la
buvette. Chacun se pressait, allait à son affaire. C'était si court, cet arrêt
d'une demi-heure, le seul qu'on dût avoir avant Lourdes! Et l'unique gaieté,
au milieu des soutanes noires, des pauvres gens en vêtements usés, sans
couleur précise, était la blancheur riante des petites sœurs de l'Assomption,
toutes blanches et actives, avec leur cornette, leur guimpe et leur tablier de
neige.
Lorsque, enfin, Pierre arriva au fourgon de la cantine, vers le milieu du
train, il le trouva déjà assiégé. Un fourneau à pétrole était là, ainsi que toute
une petite batterie de cuisine, sommaire. Le bouillon, fait avec des jus
concentrés, chauffait dans des bassines de fer battu; et le lait réduit, en
boîtes d'un litre, n'était délayé et utilisé qu'au fur et à mesure des besoins.
Quelques autres provisions occupaient une sorte d'armoire, des biscuits, des
fruits, du chocolat. Mais, devant les mains avides qui se tendaient, la sœur
Saint-François, chargée du service, une femme de quarante-cinq ans, courte
et grasse, à bonne figure fraîche, perdait un peu la tête. Elle dut continuer sa
distribution, en écoutant Pierre qui appelait le médecin, installé dans un
autre compartiment du fourgon, avec sa pharmacie de voyage. Puis, comme
le jeune prêtre donnait des explications, parlait du malheureux qui se
mourait, elle se fit remplacer, elle voulut aller le voir, elle aussi.
—Ma sœur, c'est que je venais vous demander un bouillon pour une
malade.
—Eh bien! monsieur l'abbé, je vais le porter. Marchez devant.
Ils se dépêchèrent, les deux hommes échangeant des questions et des
réponses rapides, suivis par la sœur Saint-François qui portait le bol de
bouillon, pleine de prudence, au milieu des coudoiements de la foule. Le
médecin était un garçon brun, d'environ vingt-huit ans, robuste, très beau,
avec une tête de jeune empereur romain, comme il en pousse encore aux
champs brûlés de Provence. Dès que sœur Hyacinthe l'aperçut, elle eut une
surprise, une exclamation.
—Comment! c'est vous, monsieur Ferrand?
d'autres étaient portés, beaucoup restaient en tas sur le trottoir. Il y avait des
poussées brusques, de violents appels, une hâte éperdue vers le buffet et la
buvette. Chacun se pressait, allait à son affaire. C'était si court, cet arrêt
d'une demi-heure, le seul qu'on dût avoir avant Lourdes! Et l'unique gaieté,
au milieu des soutanes noires, des pauvres gens en vêtements usés, sans
couleur précise, était la blancheur riante des petites sœurs de l'Assomption,
toutes blanches et actives, avec leur cornette, leur guimpe et leur tablier de
neige.
Lorsque, enfin, Pierre arriva au fourgon de la cantine, vers le milieu du
train, il le trouva déjà assiégé. Un fourneau à pétrole était là, ainsi que toute
une petite batterie de cuisine, sommaire. Le bouillon, fait avec des jus
concentrés, chauffait dans des bassines de fer battu; et le lait réduit, en
boîtes d'un litre, n'était délayé et utilisé qu'au fur et à mesure des besoins.
Quelques autres provisions occupaient une sorte d'armoire, des biscuits, des
fruits, du chocolat. Mais, devant les mains avides qui se tendaient, la sœur
Saint-François, chargée du service, une femme de quarante-cinq ans, courte
et grasse, à bonne figure fraîche, perdait un peu la tête. Elle dut continuer sa
distribution, en écoutant Pierre qui appelait le médecin, installé dans un
autre compartiment du fourgon, avec sa pharmacie de voyage. Puis, comme
le jeune prêtre donnait des explications, parlait du malheureux qui se
mourait, elle se fit remplacer, elle voulut aller le voir, elle aussi.
—Ma sœur, c'est que je venais vous demander un bouillon pour une
malade.
—Eh bien! monsieur l'abbé, je vais le porter. Marchez devant.
Ils se dépêchèrent, les deux hommes échangeant des questions et des
réponses rapides, suivis par la sœur Saint-François qui portait le bol de
bouillon, pleine de prudence, au milieu des coudoiements de la foule. Le
médecin était un garçon brun, d'environ vingt-huit ans, robuste, très beau,
avec une tête de jeune empereur romain, comme il en pousse encore aux
champs brûlés de Provence. Dès que sœur Hyacinthe l'aperçut, elle eut une
surprise, une exclamation.
—Comment! c'est vous, monsieur Ferrand?
Page 40
Tous deux restaient ébahis de la rencontre. Les sœurs de l'Assomption ont
la mission brave de soigner les malades, uniquement les malades pauvres,
ceux qui ne peuvent payer, qui agonisent dans les mansardes; et elles
passent ainsi leur existence avec les indigents, s'établissent près du grabat,
dans l'étroite pièce, donnent les soins les plus intimes, font la cuisine, le
ménage, vivent là en servantes et en parentes, jusqu'à la guérison ou jusqu'à
la mort. C'était de la sorte que sœur Hyacinthe, si jeune, avec son visage de
lait où ses yeux bleus riaient sans cesse, s'installa un jour chez ce garçon,
alors étudiant, en proie à une fièvre typhoïde, et d'une telle pauvreté, qu'il
habitait rue du Four une espèce de grenier, en haut d'une échelle, sous les
toits. Elle ne l'avait plus quitté, l'avait sauvé, avec sa passion de ne vivre que
pour les autres, en fille trouvée autrefois à la porte d'une église, n'ayant
d'autre famille que celle des souffrants, à qui elle se vouait, de tout son
brûlant besoin d'aimer. Et quel mois adorable, quelle exquise camaraderie
ensuite, dans cette pure fraternité de la souffrance! Quand il l'appelait «ma
sœur», c'était vraiment à sa sœur qu'il parlait. Elle était une mère aussi, le
levait, le couchait comme son enfant, sans que rien autre chose grandît entre
eux qu'une pitié suprême, le divin attendrissement de la charité. Toujours
elle se montrait gaie, sans sexe, sans autre instinct que de soulager et de
consoler; et lui l'adorait, la vénérait, et il avait gardé d'elle le plus chaste et
le plus passionné des souvenirs.
—Oh! sœur Hyacinthe! sœur Hyacinthe! murmura-t-il, ravi.
Un hasard seul les remettait face à face, car Ferrand n'était pas un croyant,
et s'il se trouvait là, c'était qu'à la dernière minute, il avait bien voulu
remplacer un ami, brusquement empêché de partir. Depuis une année
bientôt, il était interne à la Pitié. Ce voyage à Lourdes, dans des conditions
si particulières, l'intéressait.
Mais la joie de se revoir leur faisait oublier l'homme. Et la sœur se reprit.
—Voyez donc, monsieur Ferrand, c'est pour ce pauvre homme. Nous
l'avons cru mort un instant... Depuis Amboise, il nous donne bien des
craintes, et je viens d'envoyer chercher les Saintes Huiles... Est-ce que vous
le trouvez si bas? Est-ce que vous ne pourriez pas le ranimer un peu?
Déjà, le jeune médecin l'examinait; et les autres malades, restés dans le
wagon, se passionnèrent, regardèrent. Marie, à qui la sœur Saint-François
la mission brave de soigner les malades, uniquement les malades pauvres,
ceux qui ne peuvent payer, qui agonisent dans les mansardes; et elles
passent ainsi leur existence avec les indigents, s'établissent près du grabat,
dans l'étroite pièce, donnent les soins les plus intimes, font la cuisine, le
ménage, vivent là en servantes et en parentes, jusqu'à la guérison ou jusqu'à
la mort. C'était de la sorte que sœur Hyacinthe, si jeune, avec son visage de
lait où ses yeux bleus riaient sans cesse, s'installa un jour chez ce garçon,
alors étudiant, en proie à une fièvre typhoïde, et d'une telle pauvreté, qu'il
habitait rue du Four une espèce de grenier, en haut d'une échelle, sous les
toits. Elle ne l'avait plus quitté, l'avait sauvé, avec sa passion de ne vivre que
pour les autres, en fille trouvée autrefois à la porte d'une église, n'ayant
d'autre famille que celle des souffrants, à qui elle se vouait, de tout son
brûlant besoin d'aimer. Et quel mois adorable, quelle exquise camaraderie
ensuite, dans cette pure fraternité de la souffrance! Quand il l'appelait «ma
sœur», c'était vraiment à sa sœur qu'il parlait. Elle était une mère aussi, le
levait, le couchait comme son enfant, sans que rien autre chose grandît entre
eux qu'une pitié suprême, le divin attendrissement de la charité. Toujours
elle se montrait gaie, sans sexe, sans autre instinct que de soulager et de
consoler; et lui l'adorait, la vénérait, et il avait gardé d'elle le plus chaste et
le plus passionné des souvenirs.
—Oh! sœur Hyacinthe! sœur Hyacinthe! murmura-t-il, ravi.
Un hasard seul les remettait face à face, car Ferrand n'était pas un croyant,
et s'il se trouvait là, c'était qu'à la dernière minute, il avait bien voulu
remplacer un ami, brusquement empêché de partir. Depuis une année
bientôt, il était interne à la Pitié. Ce voyage à Lourdes, dans des conditions
si particulières, l'intéressait.
Mais la joie de se revoir leur faisait oublier l'homme. Et la sœur se reprit.
—Voyez donc, monsieur Ferrand, c'est pour ce pauvre homme. Nous
l'avons cru mort un instant... Depuis Amboise, il nous donne bien des
craintes, et je viens d'envoyer chercher les Saintes Huiles... Est-ce que vous
le trouvez si bas? Est-ce que vous ne pourriez pas le ranimer un peu?
Déjà, le jeune médecin l'examinait; et les autres malades, restés dans le
wagon, se passionnèrent, regardèrent. Marie, à qui la sœur Saint-François
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avait donné le bol de bouillon, le tenait d'une main si vacillante, que Pierre
dut le prendre et essayer de la faire boire; mais elle ne pouvait avaler, elle
n'acheva pas le bouillon, les yeux fixés sur l'homme, attendant, comme s'il
se fût agi de sa propre existence.
—Dites, demanda de nouveau sœur Hyacinthe, comment le trouvez-vous?
Quelle maladie a-t-il?
—Oh! quelle maladie? murmura Ferrand. Il les a toutes!
Puis, il tira une petite fiole de sa poche, essaya d'introduire quelques
gouttes, à travers les dents serrées du malade. Celui-ci poussa un soupir,
souleva les paupières, les laissa retomber; et ce fut tout, il ne donna pas
d'autre signe de vie.
Sœur Hyacinthe, si calme d'habitude, qui ne désespérait jamais, eut une
impatience.
—Mais c'est terrible! et sœur Claire des Anges qui ne reparaît pas! Je lui ai
pourtant bien indiqué le wagon du père Massias... Mon Dieu! qu'allons-nous
devenir?
Voyant qu'elle ne pouvait être utile, sœur Saint-François allait retourner au
fourgon. Auparavant, elle demanda si l'homme, peut-être, ne se mourait pas
de faim, tout simplement; car cela arrivait, et elle n'était venue que pour
offrir ses provisions. Puis, comme elle partait, elle promit, dans le cas où
elle rencontrerait sœur Claire des Anges, de la faire se hâter; et elle n'était
pas à vingt mètres, qu'elle se retourna, en montrant d'un grand geste la sœur
qui revenait seule, de sa marche discrète et menue.
Penchée à la portière, sœur Hyacinthe multipliait les appels.
—Arrivez donc, arrivez donc!... Eh bien! et le père Massias?
—Il n'est pas là.
—Comment! il n'est pas là?
—Non. J'ai eu beau me presser, on ne peut pas avancer vite, parmi tout ce
monde. Lorsque je suis arrivée au wagon, le père Massias était déjà
descendu et sorti de la gare, sans doute.
dut le prendre et essayer de la faire boire; mais elle ne pouvait avaler, elle
n'acheva pas le bouillon, les yeux fixés sur l'homme, attendant, comme s'il
se fût agi de sa propre existence.
—Dites, demanda de nouveau sœur Hyacinthe, comment le trouvez-vous?
Quelle maladie a-t-il?
—Oh! quelle maladie? murmura Ferrand. Il les a toutes!
Puis, il tira une petite fiole de sa poche, essaya d'introduire quelques
gouttes, à travers les dents serrées du malade. Celui-ci poussa un soupir,
souleva les paupières, les laissa retomber; et ce fut tout, il ne donna pas
d'autre signe de vie.
Sœur Hyacinthe, si calme d'habitude, qui ne désespérait jamais, eut une
impatience.
—Mais c'est terrible! et sœur Claire des Anges qui ne reparaît pas! Je lui ai
pourtant bien indiqué le wagon du père Massias... Mon Dieu! qu'allons-nous
devenir?
Voyant qu'elle ne pouvait être utile, sœur Saint-François allait retourner au
fourgon. Auparavant, elle demanda si l'homme, peut-être, ne se mourait pas
de faim, tout simplement; car cela arrivait, et elle n'était venue que pour
offrir ses provisions. Puis, comme elle partait, elle promit, dans le cas où
elle rencontrerait sœur Claire des Anges, de la faire se hâter; et elle n'était
pas à vingt mètres, qu'elle se retourna, en montrant d'un grand geste la sœur
qui revenait seule, de sa marche discrète et menue.
Penchée à la portière, sœur Hyacinthe multipliait les appels.
—Arrivez donc, arrivez donc!... Eh bien! et le père Massias?
—Il n'est pas là.
—Comment! il n'est pas là?
—Non. J'ai eu beau me presser, on ne peut pas avancer vite, parmi tout ce
monde. Lorsque je suis arrivée au wagon, le père Massias était déjà
descendu et sorti de la gare, sans doute.
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Elle expliqua que le père, selon ce qu'on racontait, devait avoir un rendez-
vous avec le curé de Sainte-Radegonde. Les autres années, le pèlerinage
national s'arrêtait pendant vingt-quatre heures: on mettait les malades à
l'hôpital de la ville, on se rendait à Sainte-Radegonde en procession. Mais,
cette année-là, un obstacle s'était produit, le train allait filer droit sur
Lourdes; et le père était sûrement par là, avec le curé, causant, ayant
quelque affaire ensemble.
—On m'a bien promis de faire la commission, de l'envoyer ici avec les
Saintes Huiles, dès qu'on le retrouvera.
C'était un véritable désastre pour sœur Hyacinthe. Puisque la science ne
pouvait rien, peut-être les Saintes Huiles auraient-elles soulagé le malade.
Souvent, elle avait vu cela.
—Oh! ma sœur, ma sœur, que j'ai de peine!... Vous ne savez pas, si vous
étiez bien gentille, vous retourneriez là-bas, vous guetteriez le père, de
façon à me l'amener, dès qu'il paraîtra.
—Oui, ma sœur, répondit docilement sœur Claire des Anges, qui repartit
de son air grave et mystérieux, en se glissant parmi la foule, avec une
souplesse d'ombre.
Ferrand regardait toujours l'homme, désolé de ne pouvoir faire à sœur
Hyacinthe le plaisir de le ranimer. Et, comme il avait un geste
d'impuissance, elle le supplia encore.
—Monsieur Ferrand, restez avec moi, attendez que le père soit venu... Je
serai un peu plus tranquille.
Il resta, il l'aida à remonter l'homme, qui glissait sur la banquette. Puis,
elle prit un linge et lui essuya la face, qui se couvrait continuellement d'une
épaisse sueur. Et l'attente se prolongea, au milieu du malaise des malades
demeurés dans le wagon, et de la curiosité des gens du dehors, qui
commençaient à s'attrouper.
Une jeune fille, vivement, écarta la foule; et, montant sur le marchepied,
elle interpella madame de Jonquière.
—Quoi donc, maman? ces dames t'attendent au buffet.
vous avec le curé de Sainte-Radegonde. Les autres années, le pèlerinage
national s'arrêtait pendant vingt-quatre heures: on mettait les malades à
l'hôpital de la ville, on se rendait à Sainte-Radegonde en procession. Mais,
cette année-là, un obstacle s'était produit, le train allait filer droit sur
Lourdes; et le père était sûrement par là, avec le curé, causant, ayant
quelque affaire ensemble.
—On m'a bien promis de faire la commission, de l'envoyer ici avec les
Saintes Huiles, dès qu'on le retrouvera.
C'était un véritable désastre pour sœur Hyacinthe. Puisque la science ne
pouvait rien, peut-être les Saintes Huiles auraient-elles soulagé le malade.
Souvent, elle avait vu cela.
—Oh! ma sœur, ma sœur, que j'ai de peine!... Vous ne savez pas, si vous
étiez bien gentille, vous retourneriez là-bas, vous guetteriez le père, de
façon à me l'amener, dès qu'il paraîtra.
—Oui, ma sœur, répondit docilement sœur Claire des Anges, qui repartit
de son air grave et mystérieux, en se glissant parmi la foule, avec une
souplesse d'ombre.
Ferrand regardait toujours l'homme, désolé de ne pouvoir faire à sœur
Hyacinthe le plaisir de le ranimer. Et, comme il avait un geste
d'impuissance, elle le supplia encore.
—Monsieur Ferrand, restez avec moi, attendez que le père soit venu... Je
serai un peu plus tranquille.
Il resta, il l'aida à remonter l'homme, qui glissait sur la banquette. Puis,
elle prit un linge et lui essuya la face, qui se couvrait continuellement d'une
épaisse sueur. Et l'attente se prolongea, au milieu du malaise des malades
demeurés dans le wagon, et de la curiosité des gens du dehors, qui
commençaient à s'attrouper.
Une jeune fille, vivement, écarta la foule; et, montant sur le marchepied,
elle interpella madame de Jonquière.
—Quoi donc, maman? ces dames t'attendent au buffet.
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C'était Raymonde de Jonquière, un peu mûre déjà pour ses vingt-cinq ans
sonnés, qui ressemblait à sa mère étonnamment, très brune, avec son nez
fort, sa bouche grande, sa figure grasse et agréable.
—Mais, mon enfant, tu le vois, je ne puis pas quitter cette pauvre femme.
Et elle montrait la Grivotte, prise maintenant d'un accès de toux, qui la
secouait affreusement.
—Oh! maman, est-ce fâcheux! Madame Désagneaux et madame Volmar
qui se faisaient une fête de ce petit déjeuner à nous quatre!
—Que veux-tu, ma pauvre enfant?... Commencez toujours sans moi. Dis à
ces dames que, dès que je le pourrai, je m'échapperai pour les rejoindre.
Puis, ayant une idée:
—Attends, il y a là le médecin, je vais tâcher de lui confier ma malade...
Va-t'en, je te suis. Et tu sais que je meurs de faim!
Raymonde retourna lestement au buffet, tandis que madame de Jonquière
suppliait Ferrand de monter près d'elle, pour voir s'il ne pourrait pas
soulager la Grivotte. Déjà, sur le désir de Marthe, il avait examiné le frère
Isidore, dont la plainte ne cessait point; et il avait dit de nouveau son
impuissance, d'un geste navré. Il s'empressa pourtant, souleva la phtisique
qu'il voulut asseoir, espérant arrêter la toux, qui en effet cessa peu à peu.
Ensuite, il aida la dame hospitalière à lui faire avaler une gorgée de potion
calmante. Dans le wagon, la présence du médecin continuait à remuer les
malades. M. Sabathier, qui mangeait lentement la grappe de raisin que sa
femme était allée lui chercher, ne le questionnait pas, connaissant à l'avance
sa réponse, las d'avoir consulté, comme il le disait, tous les princes de la
science; mais il n'en éprouvait pas moins un bien-être, à le voir remettre
debout cette pauvre fille, dont le voisinage le gênait. Et Marie elle-même le
regardait faire avec un intérêt croissant, tout en n'osant l'appeler pour elle-
même, certaine, elle aussi, qu'il ne pouvait rien.
Sur le quai, la bousculade augmentait. On n'avait plus qu'un quart d'heure.
Comme insensible, les yeux ouverts et ne voyant rien, madame Vêtu
endormait son mal sous la brûlure du grand soleil; pendant que, devant elle,
du même pas berceur, madame Vincent promenait toujours sa petite Rose,
sonnés, qui ressemblait à sa mère étonnamment, très brune, avec son nez
fort, sa bouche grande, sa figure grasse et agréable.
—Mais, mon enfant, tu le vois, je ne puis pas quitter cette pauvre femme.
Et elle montrait la Grivotte, prise maintenant d'un accès de toux, qui la
secouait affreusement.
—Oh! maman, est-ce fâcheux! Madame Désagneaux et madame Volmar
qui se faisaient une fête de ce petit déjeuner à nous quatre!
—Que veux-tu, ma pauvre enfant?... Commencez toujours sans moi. Dis à
ces dames que, dès que je le pourrai, je m'échapperai pour les rejoindre.
Puis, ayant une idée:
—Attends, il y a là le médecin, je vais tâcher de lui confier ma malade...
Va-t'en, je te suis. Et tu sais que je meurs de faim!
Raymonde retourna lestement au buffet, tandis que madame de Jonquière
suppliait Ferrand de monter près d'elle, pour voir s'il ne pourrait pas
soulager la Grivotte. Déjà, sur le désir de Marthe, il avait examiné le frère
Isidore, dont la plainte ne cessait point; et il avait dit de nouveau son
impuissance, d'un geste navré. Il s'empressa pourtant, souleva la phtisique
qu'il voulut asseoir, espérant arrêter la toux, qui en effet cessa peu à peu.
Ensuite, il aida la dame hospitalière à lui faire avaler une gorgée de potion
calmante. Dans le wagon, la présence du médecin continuait à remuer les
malades. M. Sabathier, qui mangeait lentement la grappe de raisin que sa
femme était allée lui chercher, ne le questionnait pas, connaissant à l'avance
sa réponse, las d'avoir consulté, comme il le disait, tous les princes de la
science; mais il n'en éprouvait pas moins un bien-être, à le voir remettre
debout cette pauvre fille, dont le voisinage le gênait. Et Marie elle-même le
regardait faire avec un intérêt croissant, tout en n'osant l'appeler pour elle-
même, certaine, elle aussi, qu'il ne pouvait rien.
Sur le quai, la bousculade augmentait. On n'avait plus qu'un quart d'heure.
Comme insensible, les yeux ouverts et ne voyant rien, madame Vêtu
endormait son mal sous la brûlure du grand soleil; pendant que, devant elle,
du même pas berceur, madame Vincent promenait toujours sa petite Rose,
Page 44
d'un poids si léger d'oiseau malade, qu'elle ne la sentait pas sur ses bras.
Beaucoup de gens couraient à la fontaine remplir des brocs, des bidons, des
bouteilles. Madame Maze, très soigneuse et délicate, eut l'idée d'aller s'y
laver les mains; mais, comme elle arrivait, elle y trouva Élise Rouquet en
train de boire, elle recula devant le monstre, cette tête de chien au museau
rongé qui tendait la fente oblique de sa plaie, la langue sortie et lapant; et
c'était, chez tous, le même frémissement, la même hésitation à emplir les
bouteilles, les brocs et les bidons, à cette fontaine où elle avait bu. Un grand
nombre de pèlerins s'étaient mis à manger le long du quai. On entendait les
béquilles rythmées d'une femme allant et venant sans fin, au milieu des
groupes. Par terre, un cul-de-jatte se traînait péniblement, en quête d'on ne
savait quoi. D'autres, assis en tas, ne remuaient plus. Tout ce déballage d'un
instant, cet hôpital roulant vidé là pour une demi-heure, prenait l'air parmi
l'agitation ahurie des gens valides, d'une pauvreté et d'une tristesse
affreuses, sous la pleine lumière de midi.
Pierre ne quittait plus Marie, car M. de Guersaint avait disparu, attiré par
la verdoyante échappée de paysage, qu'on apercevait, au bout de la gare. Et
le jeune prêtre, inquiet de voir qu'elle n'avait pu achever le bouillon,
s'efforçait, d'un air souriant, de tenter la gourmandise de la malade, en
offrant d'aller lui acheter une pêche; mais elle refusait, elle souffrait trop,
rien ne lui faisait plaisir. Elle le regardait de ses grands yeux navrés,
partagée entre son impatience de cet arrêt, qui retardait la guérison possible,
et sa terreur d'être secouée de nouveau, le long de ce dur chemin
interminable.
Un gros monsieur s'approcha, toucha le bras de Pierre. Il grisonnait, portait
toute sa barbe, la face large et paterne.
—Pardon, monsieur l'abbé, n'est-ce pas dans ce wagon qu'il y a un
malheureux malade à l'agonie?
Et, comme le prêtre répondait affirmativement, il devint tout à fait
bonhomme et familier.
—Je m'appelle monsieur Vigneron, je suis sous-chef au ministère des
Finances, et j'ai demandé un congé pour accompagner, avec ma femme,
notre fils Gustave à Lourdes... Le cher enfant met tout son espoir dans la
sainte Vierge, que nous prions pour lui matin et soir... Nous sommes là, dans
Beaucoup de gens couraient à la fontaine remplir des brocs, des bidons, des
bouteilles. Madame Maze, très soigneuse et délicate, eut l'idée d'aller s'y
laver les mains; mais, comme elle arrivait, elle y trouva Élise Rouquet en
train de boire, elle recula devant le monstre, cette tête de chien au museau
rongé qui tendait la fente oblique de sa plaie, la langue sortie et lapant; et
c'était, chez tous, le même frémissement, la même hésitation à emplir les
bouteilles, les brocs et les bidons, à cette fontaine où elle avait bu. Un grand
nombre de pèlerins s'étaient mis à manger le long du quai. On entendait les
béquilles rythmées d'une femme allant et venant sans fin, au milieu des
groupes. Par terre, un cul-de-jatte se traînait péniblement, en quête d'on ne
savait quoi. D'autres, assis en tas, ne remuaient plus. Tout ce déballage d'un
instant, cet hôpital roulant vidé là pour une demi-heure, prenait l'air parmi
l'agitation ahurie des gens valides, d'une pauvreté et d'une tristesse
affreuses, sous la pleine lumière de midi.
Pierre ne quittait plus Marie, car M. de Guersaint avait disparu, attiré par
la verdoyante échappée de paysage, qu'on apercevait, au bout de la gare. Et
le jeune prêtre, inquiet de voir qu'elle n'avait pu achever le bouillon,
s'efforçait, d'un air souriant, de tenter la gourmandise de la malade, en
offrant d'aller lui acheter une pêche; mais elle refusait, elle souffrait trop,
rien ne lui faisait plaisir. Elle le regardait de ses grands yeux navrés,
partagée entre son impatience de cet arrêt, qui retardait la guérison possible,
et sa terreur d'être secouée de nouveau, le long de ce dur chemin
interminable.
Un gros monsieur s'approcha, toucha le bras de Pierre. Il grisonnait, portait
toute sa barbe, la face large et paterne.
—Pardon, monsieur l'abbé, n'est-ce pas dans ce wagon qu'il y a un
malheureux malade à l'agonie?
Et, comme le prêtre répondait affirmativement, il devint tout à fait
bonhomme et familier.
—Je m'appelle monsieur Vigneron, je suis sous-chef au ministère des
Finances, et j'ai demandé un congé pour accompagner, avec ma femme,
notre fils Gustave à Lourdes... Le cher enfant met tout son espoir dans la
sainte Vierge, que nous prions pour lui matin et soir... Nous sommes là, dans
Page 45
le wagon qui est avant le vôtre, où nous occupons un compartiment de
deuxième classe.
Puis, il se retourna, appela son monde, d'un geste de la main.
—Approchez, approchez, c'est bien là. Le malheureux malade est en effet
au plus mal.
Madame Vigneron était petite, le visage long et blême, d'une pauvreté de
sang, dans sa correction de bonne bourgeoise, qui reparaissait terrible chez
son fils Gustave. Celui-ci, âgé de quinze ans, en paraissait à peine dix,
déjeté, d'une maigreur de squelette, la jambe droite anémiée, réduite à rien,
ce qui l'obligeait à marcher avec une béquille. Il avait une mince petite
figure, un peu de travers, où il ne restait guère que les yeux, mais des yeux
de clarté pétillant d'intelligence, affinés par la douleur, voyant sûrement
clair jusqu'au fond des âmes.
Une vieille dame suivait, le visage empâté, traînant les jambes
difficilement; et M. Vigneron, se rappelant qu'il l'avait oubliée, revint vers
Pierre, pour achever la présentation.
—Madame Chaise, la sœur aînée de ma femme, qui a voulu aussi
accompagner Gustave, qu'elle aime beaucoup.
Et, se penchant, à voix basse, d'un air de confidence:
—C'est madame Chaise, la veuve du marchand de soie, immensément
riche. Elle a une maladie de cœur qui lui donne de grandes inquiétudes.
Alors, toute la famille, massée en un groupe, considéra avec une curiosité
vive ce qui se passait dans le wagon. Du monde s'attroupait sans cesse, et le
père, pour que son fils pût voir, l'éleva un instant dans ses bras, pendant que
la tante tenait la béquille et que la mère se haussait, elle aussi, sur la pointe
des pieds.
Dans le wagon, c'était toujours le même spectacle, l'homme sur son séant,
occupant le coin, raidi et la tête contre la dure paroi de chêne. Il était livide,
les paupières closes, la bouche tirée par l'agonie, baigné de cette sueur
glacée que sœur Hyacinthe épongeait, de temps à autre, avec un linge; et
celle-ci ne parlait plus, ne s'impatientait plus, revenue à sa sérénité,
deuxième classe.
Puis, il se retourna, appela son monde, d'un geste de la main.
—Approchez, approchez, c'est bien là. Le malheureux malade est en effet
au plus mal.
Madame Vigneron était petite, le visage long et blême, d'une pauvreté de
sang, dans sa correction de bonne bourgeoise, qui reparaissait terrible chez
son fils Gustave. Celui-ci, âgé de quinze ans, en paraissait à peine dix,
déjeté, d'une maigreur de squelette, la jambe droite anémiée, réduite à rien,
ce qui l'obligeait à marcher avec une béquille. Il avait une mince petite
figure, un peu de travers, où il ne restait guère que les yeux, mais des yeux
de clarté pétillant d'intelligence, affinés par la douleur, voyant sûrement
clair jusqu'au fond des âmes.
Une vieille dame suivait, le visage empâté, traînant les jambes
difficilement; et M. Vigneron, se rappelant qu'il l'avait oubliée, revint vers
Pierre, pour achever la présentation.
—Madame Chaise, la sœur aînée de ma femme, qui a voulu aussi
accompagner Gustave, qu'elle aime beaucoup.
Et, se penchant, à voix basse, d'un air de confidence:
—C'est madame Chaise, la veuve du marchand de soie, immensément
riche. Elle a une maladie de cœur qui lui donne de grandes inquiétudes.
Alors, toute la famille, massée en un groupe, considéra avec une curiosité
vive ce qui se passait dans le wagon. Du monde s'attroupait sans cesse, et le
père, pour que son fils pût voir, l'éleva un instant dans ses bras, pendant que
la tante tenait la béquille et que la mère se haussait, elle aussi, sur la pointe
des pieds.
Dans le wagon, c'était toujours le même spectacle, l'homme sur son séant,
occupant le coin, raidi et la tête contre la dure paroi de chêne. Il était livide,
les paupières closes, la bouche tirée par l'agonie, baigné de cette sueur
glacée que sœur Hyacinthe épongeait, de temps à autre, avec un linge; et
celle-ci ne parlait plus, ne s'impatientait plus, revenue à sa sérénité,
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comptant sur le ciel, jetant simplement parfois un coup d'œil le long du
quai, pour voir si le père Massias n'arrivait pas.
—Regarde bien, Gustave, dit M. Vigneron à son fils, ça doit être un
phtisique.
L'enfant, que la scrofule rongeait, la hanche dévorée d'un abcès froid, avec
un commencement de nécrose des vertèbres, semblait s'intéresser
passionnément à cette agonie. Il n'avait pas peur, il souriait d'un sourire
infiniment triste.
—Oh! c'est affreux! murmura madame Chaise, que pâlissait la crainte de
la mort, dans sa continuelle terreur d'une crise brusque qui l'emporterait.
—Dame! reprit philosophiquement M. Vigneron, chacun son tour, nous
sommes tous mortels.
Et le sourire de Gustave, alors, prit une sorte de moquerie douloureuse,
comme s'il eût entendu d'autres paroles, un souhait inconscient, l'espoir que
la vieille tante mourrait avant lui, et qu'il hériterait des cinq cent mille francs
promis, et que lui-même ne gênerait pas longtemps sa famille.
—Mets-le par terre, dit madame Vigneron à son mari. Tu le fatigues, à le
tenir par les jambes.
Elle s'empressa ensuite, ainsi que madame Chaise, pour éviter toute
secousse à l'enfant. Ce pauvre mignon avait besoin d'être tant soigné! À
chaque minute, on craignait de le perdre. Le père fut d'avis qu'on ferait
mieux de le remonter tout de suite dans le compartiment. Et, comme les
deux femmes l'emportaient, il ajouta, très ému, en se tournant de nouveau
vers Pierre:
—Ah! monsieur l'abbé, si le bon Dieu nous le reprenait, ce serait notre vie
qui s'en irait avec lui... Je ne parle pas de la fortune de sa tante qui passerait
à d'autres neveux. Et ce serait, n'est-ce pas? contre nature qu'il partît avant
elle, surtout dans l'état de santé où elle est... Que voulez-vous! nous sommes
tous entre les mains de la Providence, et nous comptons sur la sainte Vierge,
qui va faire sûrement pour le mieux.
quai, pour voir si le père Massias n'arrivait pas.
—Regarde bien, Gustave, dit M. Vigneron à son fils, ça doit être un
phtisique.
L'enfant, que la scrofule rongeait, la hanche dévorée d'un abcès froid, avec
un commencement de nécrose des vertèbres, semblait s'intéresser
passionnément à cette agonie. Il n'avait pas peur, il souriait d'un sourire
infiniment triste.
—Oh! c'est affreux! murmura madame Chaise, que pâlissait la crainte de
la mort, dans sa continuelle terreur d'une crise brusque qui l'emporterait.
—Dame! reprit philosophiquement M. Vigneron, chacun son tour, nous
sommes tous mortels.
Et le sourire de Gustave, alors, prit une sorte de moquerie douloureuse,
comme s'il eût entendu d'autres paroles, un souhait inconscient, l'espoir que
la vieille tante mourrait avant lui, et qu'il hériterait des cinq cent mille francs
promis, et que lui-même ne gênerait pas longtemps sa famille.
—Mets-le par terre, dit madame Vigneron à son mari. Tu le fatigues, à le
tenir par les jambes.
Elle s'empressa ensuite, ainsi que madame Chaise, pour éviter toute
secousse à l'enfant. Ce pauvre mignon avait besoin d'être tant soigné! À
chaque minute, on craignait de le perdre. Le père fut d'avis qu'on ferait
mieux de le remonter tout de suite dans le compartiment. Et, comme les
deux femmes l'emportaient, il ajouta, très ému, en se tournant de nouveau
vers Pierre:
—Ah! monsieur l'abbé, si le bon Dieu nous le reprenait, ce serait notre vie
qui s'en irait avec lui... Je ne parle pas de la fortune de sa tante qui passerait
à d'autres neveux. Et ce serait, n'est-ce pas? contre nature qu'il partît avant
elle, surtout dans l'état de santé où elle est... Que voulez-vous! nous sommes
tous entre les mains de la Providence, et nous comptons sur la sainte Vierge,
qui va faire sûrement pour le mieux.
Page 47
Enfin, madame de Jonquière, rassurée par le docteur Ferrand, put quitter la
Grivotte. Mais elle eut le soin de dire à Pierre:
—Je meurs de faim, je cours un instant au buffet... Seulement, je vous en
prie, si la toux de ma malade recommence, venez me chercher.
Au buffet, quand elle eut réussi à traverser le quai, à grand'peine, elle
tomba dans une autre bousculade. Les pèlerins aisés avaient pris d'assaut les
tables, beaucoup de prêtres surtout se hâtaient, au milieu du tapage des
fourchettes, des couteaux et de la vaisselle. Trois ou quatre garçons ne
parvenaient pas à assurer le service, d'autant plus qu'une foule les entravait,
se pressait au comptoir, achetait des fruits, des petits pains, de la viande
froide. Et c'était là, au fond de la salle, que Raymonde déjeunait, à une
petite table, avec madame Désagneaux et madame Volmar.
—Ah! maman, enfin! cria-t-elle. J'allais retourner te chercher. Il faut bien
qu'on te laisse manger pourtant!
Elle riait, très animée, très heureuse des aventures du voyage, de ce repas
fait à la diable, dans un coup de vent.
—Tiens! je t'ai gardé ta part de truite à la sauce verte, et voici une côtelette
qui t'attend... Nous autres, nous en sommes déjà aux artichauts.
Alors, ce fut charmant. Il y avait là un coin de gaieté qui faisait plaisir à
voir.
La jeune madame Désagneaux, surtout, était adorable. Une blonde
délicate, avec des cheveux jaunes, fous et envolés, une petite figure de lait,
ronde, trouée de fossettes, et très rieuse, et très bonne. Richement mariée,
elle laissait depuis trois ans son mari à Trouville, au beau milieu d'août,
pour accompagner le pèlerinage national, en qualité de dame hospitalière:
c'était sa grande passion, une pitié frissonnante, un besoin de se donner tout
entière aux malades pendant cinq jours, une véritable débauche d'absolu
dévouement, dont elle revenait brisée et ravie. Son seul chagrin était de
n'avoir pas d'enfant encore, et elle regrettait parfois, avec un emportement
comique, d'avoir méconnu sa vocation de sœur de charité.
—Ah! ma chérie, dit-elle vivement à Raymonde, ne plaignez donc pas
votre mère d'être prise par ses malades. Au moins, ça l'occupe.
Grivotte. Mais elle eut le soin de dire à Pierre:
—Je meurs de faim, je cours un instant au buffet... Seulement, je vous en
prie, si la toux de ma malade recommence, venez me chercher.
Au buffet, quand elle eut réussi à traverser le quai, à grand'peine, elle
tomba dans une autre bousculade. Les pèlerins aisés avaient pris d'assaut les
tables, beaucoup de prêtres surtout se hâtaient, au milieu du tapage des
fourchettes, des couteaux et de la vaisselle. Trois ou quatre garçons ne
parvenaient pas à assurer le service, d'autant plus qu'une foule les entravait,
se pressait au comptoir, achetait des fruits, des petits pains, de la viande
froide. Et c'était là, au fond de la salle, que Raymonde déjeunait, à une
petite table, avec madame Désagneaux et madame Volmar.
—Ah! maman, enfin! cria-t-elle. J'allais retourner te chercher. Il faut bien
qu'on te laisse manger pourtant!
Elle riait, très animée, très heureuse des aventures du voyage, de ce repas
fait à la diable, dans un coup de vent.
—Tiens! je t'ai gardé ta part de truite à la sauce verte, et voici une côtelette
qui t'attend... Nous autres, nous en sommes déjà aux artichauts.
Alors, ce fut charmant. Il y avait là un coin de gaieté qui faisait plaisir à
voir.
La jeune madame Désagneaux, surtout, était adorable. Une blonde
délicate, avec des cheveux jaunes, fous et envolés, une petite figure de lait,
ronde, trouée de fossettes, et très rieuse, et très bonne. Richement mariée,
elle laissait depuis trois ans son mari à Trouville, au beau milieu d'août,
pour accompagner le pèlerinage national, en qualité de dame hospitalière:
c'était sa grande passion, une pitié frissonnante, un besoin de se donner tout
entière aux malades pendant cinq jours, une véritable débauche d'absolu
dévouement, dont elle revenait brisée et ravie. Son seul chagrin était de
n'avoir pas d'enfant encore, et elle regrettait parfois, avec un emportement
comique, d'avoir méconnu sa vocation de sœur de charité.
—Ah! ma chérie, dit-elle vivement à Raymonde, ne plaignez donc pas
votre mère d'être prise par ses malades. Au moins, ça l'occupe.
Page 48
Et, s'adressant à madame de Jonquière:
—Si vous saviez comme nous trouvons les heures longues, dans notre
beau compartiment de première! On ne peut pas même travailler à un petit
ouvrage, c'est défendu... J'avais prié qu'on me mît avec des malades; mais
toutes les places étaient données, et je vais en être réduite à tâcher de dormir
dans mon coin, cette nuit.
Elle riait, elle ajouta:
—N'est-ce pas? madame Volmar, nous dormirons, puisque la conversation
a l'air de vous fatiguer.
Celle-ci, qui devait avoir dépassé la trentaine, très brune, avec un visage
long, les traits fins et tirés, avait des yeux larges, magnifiques, des brasiers
sur lesquels, par moments, passait, comme un voile, une moire qui semblait
les éteindre. Elle n'était point belle au premier coup d'œil; et, à mesure qu'on
la regardait, elle devenait troublante, conquérante, désirable jusqu'à la
passion et à l'inquiétude. D'ailleurs, elle s'efforçait de disparaître, très
modeste, s'effaçant, s'éteignant, toujours en noir et sans un bijou, bien
qu'elle fût la femme d'un marchand de diamants et de perles.
—Oh! moi, murmura-t-elle, pourvu qu'on ne me bouscule pas trop, je suis
contente.
En effet, elle était allée déjà deux fois à Lourdes, comme dame auxiliaire,
et pourtant on ne la voyait guère là-bas, à l'Hôpital de Notre-Dame des
Douleurs, prise d'une telle fatigue, dès son arrivée, qu'elle se trouvait, disait-
elle, forcée de garder la chambre.
Madame de Jonquière, directrice de la salle, se montrait du reste pour elle
d'une aimable tolérance.
—Ah! mon Dieu! mes pauvres amies, vous avez bien le temps de vous
dépenser. Dormez donc, si vous le pouvez, et ce sera votre tour ensuite,
lorsque je ne me tiendrai plus debout.
Puis, s'adressant à sa fille:
—Toi, ma mignonne, tu feras bien de ne pas trop t'exciter, si tu veux
garder ta tête solide.
—Si vous saviez comme nous trouvons les heures longues, dans notre
beau compartiment de première! On ne peut pas même travailler à un petit
ouvrage, c'est défendu... J'avais prié qu'on me mît avec des malades; mais
toutes les places étaient données, et je vais en être réduite à tâcher de dormir
dans mon coin, cette nuit.
Elle riait, elle ajouta:
—N'est-ce pas? madame Volmar, nous dormirons, puisque la conversation
a l'air de vous fatiguer.
Celle-ci, qui devait avoir dépassé la trentaine, très brune, avec un visage
long, les traits fins et tirés, avait des yeux larges, magnifiques, des brasiers
sur lesquels, par moments, passait, comme un voile, une moire qui semblait
les éteindre. Elle n'était point belle au premier coup d'œil; et, à mesure qu'on
la regardait, elle devenait troublante, conquérante, désirable jusqu'à la
passion et à l'inquiétude. D'ailleurs, elle s'efforçait de disparaître, très
modeste, s'effaçant, s'éteignant, toujours en noir et sans un bijou, bien
qu'elle fût la femme d'un marchand de diamants et de perles.
—Oh! moi, murmura-t-elle, pourvu qu'on ne me bouscule pas trop, je suis
contente.
En effet, elle était allée déjà deux fois à Lourdes, comme dame auxiliaire,
et pourtant on ne la voyait guère là-bas, à l'Hôpital de Notre-Dame des
Douleurs, prise d'une telle fatigue, dès son arrivée, qu'elle se trouvait, disait-
elle, forcée de garder la chambre.
Madame de Jonquière, directrice de la salle, se montrait du reste pour elle
d'une aimable tolérance.
—Ah! mon Dieu! mes pauvres amies, vous avez bien le temps de vous
dépenser. Dormez donc, si vous le pouvez, et ce sera votre tour ensuite,
lorsque je ne me tiendrai plus debout.
Puis, s'adressant à sa fille:
—Toi, ma mignonne, tu feras bien de ne pas trop t'exciter, si tu veux
garder ta tête solide.
Page 49
Mais Raymonde la regarda d'un air de reproche, avec un sourire.
—Maman, maman, pourquoi dis-tu ça?... Est-ce que je ne suis pas
raisonnable?
Et elle devait ne pas se vanter, car une volonté ferme, une résolution de
faire sa vie elle-même, apparut dans ses yeux gris, sous son air de jeunesse
insoucieuse, simplement heureuse de vivre.
—C'est vrai, confessa la mère avec un peu de confusion, cette petite fille a
parfois plus de raison que moi... Tiens! passe-moi la côtelette, et je t'assure
qu'elle est la bienvenue. Seigneur! que j'avais faim!
Le déjeuner continua, égayé par les continuels rires de madame
Désagneaux et de Raymonde. Celle-ci s'animait, et son visage, que l'attente
du mariage jaunissait déjà légèrement, retrouvait l'éclat rose de la vingtième
année. On mettait les morceaux doubles, car on n'avait plus que dix
minutes. Dans toute la salle, c'était un brouhaha grandissant de convives qui
craignaient de ne pas avoir le temps de prendre leur café.
Mais Pierre parut: de nouveau, la Grivotte se trouvait en proie à des
étouffements; et madame de Jonquière acheva son artichaut, puis retourna
au wagon, après avoir embrassé sa fille, qui lui disait bonsoir, d'une façon
plaisante. Cependant, le prêtre venait de réprimer un mouvement de
surprise, en apercevant madame Volmar, avec la croix rouge des dames
hospitalières sur son corsage noir. Il la connaissait, il faisait encore de rares
visites à la vieille madame Volmar, la mère du marchand de diamants, une
ancienne connaissance de sa mère à lui: la plus terrible des femmes, d'une
religion outrée, d'une dureté, d'une sévérité à fermer les persiennes pour que
sa belle-fille ne regardât pas dans la rue. Et il savait l'histoire, la jeune
femme emprisonnée dès le lendemain du mariage, entre sa belle-mère qui la
terrorisait, et son mari, un monstre d'une laideur basse, qui allait jusqu'à la
battre, fou de jalousie, bien qu'il entretînt des filles au dehors. On ne la
laissait sortir un instant que pour assister à la messe. Pierre, un jour, à la
Trinité, avait même surpris son secret, en la voyant, derrière l'église,
échanger une parole rapide avec un monsieur correct, l'air distingué: la
chute inévitable et si pardonnable, la faute aux bras de l'ami discret qui s'est
trouvé là, la passion cachée et dévorante, qu'on ne peut satisfaire et qui
brûle, le rendez-vous qu'on a eu tant de peine à rendre possible, qu'il faut
—Maman, maman, pourquoi dis-tu ça?... Est-ce que je ne suis pas
raisonnable?
Et elle devait ne pas se vanter, car une volonté ferme, une résolution de
faire sa vie elle-même, apparut dans ses yeux gris, sous son air de jeunesse
insoucieuse, simplement heureuse de vivre.
—C'est vrai, confessa la mère avec un peu de confusion, cette petite fille a
parfois plus de raison que moi... Tiens! passe-moi la côtelette, et je t'assure
qu'elle est la bienvenue. Seigneur! que j'avais faim!
Le déjeuner continua, égayé par les continuels rires de madame
Désagneaux et de Raymonde. Celle-ci s'animait, et son visage, que l'attente
du mariage jaunissait déjà légèrement, retrouvait l'éclat rose de la vingtième
année. On mettait les morceaux doubles, car on n'avait plus que dix
minutes. Dans toute la salle, c'était un brouhaha grandissant de convives qui
craignaient de ne pas avoir le temps de prendre leur café.
Mais Pierre parut: de nouveau, la Grivotte se trouvait en proie à des
étouffements; et madame de Jonquière acheva son artichaut, puis retourna
au wagon, après avoir embrassé sa fille, qui lui disait bonsoir, d'une façon
plaisante. Cependant, le prêtre venait de réprimer un mouvement de
surprise, en apercevant madame Volmar, avec la croix rouge des dames
hospitalières sur son corsage noir. Il la connaissait, il faisait encore de rares
visites à la vieille madame Volmar, la mère du marchand de diamants, une
ancienne connaissance de sa mère à lui: la plus terrible des femmes, d'une
religion outrée, d'une dureté, d'une sévérité à fermer les persiennes pour que
sa belle-fille ne regardât pas dans la rue. Et il savait l'histoire, la jeune
femme emprisonnée dès le lendemain du mariage, entre sa belle-mère qui la
terrorisait, et son mari, un monstre d'une laideur basse, qui allait jusqu'à la
battre, fou de jalousie, bien qu'il entretînt des filles au dehors. On ne la
laissait sortir un instant que pour assister à la messe. Pierre, un jour, à la
Trinité, avait même surpris son secret, en la voyant, derrière l'église,
échanger une parole rapide avec un monsieur correct, l'air distingué: la
chute inévitable et si pardonnable, la faute aux bras de l'ami discret qui s'est
trouvé là, la passion cachée et dévorante, qu'on ne peut satisfaire et qui
brûle, le rendez-vous qu'on a eu tant de peine à rendre possible, qu'il faut
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attendre des semaines, dont on profite goulûment, dans une brusque flambée
de désir.
Elle s'était troublée, elle lui tendit sa petite main longue et tiède.
—Tiens! quelle rencontre! monsieur l'abbé... Il y a si longtemps qu'on ne
s'est vu!
Et elle expliqua que c'était la troisième année qu'elle allait à Lourdes, que
sa belle-mère l'avait forcée à faire partie de l'Association de Notre-Dame de
Salut.
—C'est surprenant que vous ne l'ayez pas aperçue, à la gare. Elle me met
dans le train, et elle revient me chercher, au retour.
Cela était dit très simplement, mais avec une telle pointe de sourde ironie,
que Pierre crut deviner. Il la savait sans religion aucune, ne pratiquant que
pour s'assurer une heure de liberté, de temps à autre; et il eut la soudaine
intuition qu'elle était attendue là-bas. Ce devait être à sa passion qu'elle
courait ainsi, de son air effacé et ardent, avec ses yeux de flamme qu'elle
éteignait sous un voile de morte indifférence.
—Moi, dit-il à son tour, j'accompagne une amie d'enfance, une pauvre
jeune fille malade... Je vous la recommande, vous la soignerez...
Alors, elle rougit un peu, il ne douta plus. D'ailleurs, Raymonde réglait
l'addition, avec l'assurance d'une petite personne qui se connaît aux chiffres;
et madame Désagneaux emmena madame Volmar. Les garçons s'affolaient
davantage, les tables se vidaient, tout le monde s'était précipité, en
entendant sonner une cloche.
Pierre, lui aussi, se hâtait de retourner à son wagon, lorsqu'il fut arrêté de
nouveau.
—Ah! monsieur le curé! s'écria-t-il, je vous ai vu au départ, mais je n'ai pu
vous rejoindre pour vous serrer la main.
Et il tendait la sienne au vieux prêtre, qui le regardait en souriant, de son
air de brave homme. L'abbé Judaine était curé de Saligny, une petite
commune de l'Oise. Grand, fort, il avait une large face rose, encadrée de
boucles blanches; et on le sentait un saint homme, que jamais la chair ni
de désir.
Elle s'était troublée, elle lui tendit sa petite main longue et tiède.
—Tiens! quelle rencontre! monsieur l'abbé... Il y a si longtemps qu'on ne
s'est vu!
Et elle expliqua que c'était la troisième année qu'elle allait à Lourdes, que
sa belle-mère l'avait forcée à faire partie de l'Association de Notre-Dame de
Salut.
—C'est surprenant que vous ne l'ayez pas aperçue, à la gare. Elle me met
dans le train, et elle revient me chercher, au retour.
Cela était dit très simplement, mais avec une telle pointe de sourde ironie,
que Pierre crut deviner. Il la savait sans religion aucune, ne pratiquant que
pour s'assurer une heure de liberté, de temps à autre; et il eut la soudaine
intuition qu'elle était attendue là-bas. Ce devait être à sa passion qu'elle
courait ainsi, de son air effacé et ardent, avec ses yeux de flamme qu'elle
éteignait sous un voile de morte indifférence.
—Moi, dit-il à son tour, j'accompagne une amie d'enfance, une pauvre
jeune fille malade... Je vous la recommande, vous la soignerez...
Alors, elle rougit un peu, il ne douta plus. D'ailleurs, Raymonde réglait
l'addition, avec l'assurance d'une petite personne qui se connaît aux chiffres;
et madame Désagneaux emmena madame Volmar. Les garçons s'affolaient
davantage, les tables se vidaient, tout le monde s'était précipité, en
entendant sonner une cloche.
Pierre, lui aussi, se hâtait de retourner à son wagon, lorsqu'il fut arrêté de
nouveau.
—Ah! monsieur le curé! s'écria-t-il, je vous ai vu au départ, mais je n'ai pu
vous rejoindre pour vous serrer la main.
Et il tendait la sienne au vieux prêtre, qui le regardait en souriant, de son
air de brave homme. L'abbé Judaine était curé de Saligny, une petite
commune de l'Oise. Grand, fort, il avait une large face rose, encadrée de
boucles blanches; et on le sentait un saint homme, que jamais la chair ni
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l'intelligence n'avaient tourmenté. D'une innocence tranquille, il croyait
fermement, absolument, sans lutte aucune, avec sa foi aisée d'enfant, qui
ignorait les passions. Depuis que la Vierge, à Lourdes, l'avait guéri d'une
maladie d'yeux, par un miracle retentissant dont on parlait toujours, sa
croyance était devenue encore plus aveugle et plus attendrie, comme
trempée d'une divine gratitude.
—Je suis content de vous avoir avec nous, mon ami, dit-il doucement,
parce que les jeunes prêtres ont beaucoup à gagner dans ces pèlerinages...
On m'assure qu'il y a parfois en eux un esprit de révolte. Eh bien! vous allez
voir tous ces pauvres gens prier, c'est un spectacle qui vous arrachera des
larmes... Comment ne pas se remettre aux mains de Dieu, devant tant de
souffrance guérie ou consolée!
Lui aussi accompagnait une malade. Il montra un compartiment de
première classe, où était attachée une pancarte, portant: M. l'abbé Judaine,
réservé. Et, baissant la voix:
—C'est madame Dieulafay, vous savez, la femme du grand banquier. Leur
château, un domaine royal, est sur ma paroisse; et, quand ils ont su que la
sainte Vierge avait bien voulu me faire une insigne grâce, ils m'ont supplié
d'intercéder pour la pauvre malade. Déjà, j'ai dit des messes, et je fais des
vœux ardents... Tenez! voyez-la, par terre. Elle a voulu absolument qu'on la
descendît un instant, malgré la peine qu'on aura à la remonter.
Sur le quai, à l'ombre, se trouvait en effet, dans une sorte de caisse longue,
une femme dont le beau visage, à l'ovale pur, aux yeux admirables, ne
portait pas plus de vingt-six ans. Elle était atteinte d'une effroyable maladie,
la disparition des sels calcaires qui entraînait le ramollissement du squelette,
la lente destruction des os. Il y avait deux ans déjà, après être accouchée
d'un enfant mort, elle s'était senti de vagues douleurs dans la colonne
vertébrale. Puis, peu à peu, les os s'étaient raréfiés et déformés, les vertèbres
s'affaissaient, les os du bassin s'aplatissaient, ceux des jambes et des bras se
rapetissaient; et, diminuée, comme fondue, elle était devenue une loque
humaine, une chose fluide et sans nom qu'on ne pouvait mettre debout,
qu'on transportait avec mille soins, de crainte de la voir fuir entre les doigts.
La tête gardait sa beauté, une tête immobile, l'air stupéfié et imbécile. Et,
devant ce reste lamentable de femme, ce qui achevait de serrer le cœur,
c'était le grand luxe qui l'entourait, la caisse capitonnée de soie bleue, les
fermement, absolument, sans lutte aucune, avec sa foi aisée d'enfant, qui
ignorait les passions. Depuis que la Vierge, à Lourdes, l'avait guéri d'une
maladie d'yeux, par un miracle retentissant dont on parlait toujours, sa
croyance était devenue encore plus aveugle et plus attendrie, comme
trempée d'une divine gratitude.
—Je suis content de vous avoir avec nous, mon ami, dit-il doucement,
parce que les jeunes prêtres ont beaucoup à gagner dans ces pèlerinages...
On m'assure qu'il y a parfois en eux un esprit de révolte. Eh bien! vous allez
voir tous ces pauvres gens prier, c'est un spectacle qui vous arrachera des
larmes... Comment ne pas se remettre aux mains de Dieu, devant tant de
souffrance guérie ou consolée!
Lui aussi accompagnait une malade. Il montra un compartiment de
première classe, où était attachée une pancarte, portant: M. l'abbé Judaine,
réservé. Et, baissant la voix:
—C'est madame Dieulafay, vous savez, la femme du grand banquier. Leur
château, un domaine royal, est sur ma paroisse; et, quand ils ont su que la
sainte Vierge avait bien voulu me faire une insigne grâce, ils m'ont supplié
d'intercéder pour la pauvre malade. Déjà, j'ai dit des messes, et je fais des
vœux ardents... Tenez! voyez-la, par terre. Elle a voulu absolument qu'on la
descendît un instant, malgré la peine qu'on aura à la remonter.
Sur le quai, à l'ombre, se trouvait en effet, dans une sorte de caisse longue,
une femme dont le beau visage, à l'ovale pur, aux yeux admirables, ne
portait pas plus de vingt-six ans. Elle était atteinte d'une effroyable maladie,
la disparition des sels calcaires qui entraînait le ramollissement du squelette,
la lente destruction des os. Il y avait deux ans déjà, après être accouchée
d'un enfant mort, elle s'était senti de vagues douleurs dans la colonne
vertébrale. Puis, peu à peu, les os s'étaient raréfiés et déformés, les vertèbres
s'affaissaient, les os du bassin s'aplatissaient, ceux des jambes et des bras se
rapetissaient; et, diminuée, comme fondue, elle était devenue une loque
humaine, une chose fluide et sans nom qu'on ne pouvait mettre debout,
qu'on transportait avec mille soins, de crainte de la voir fuir entre les doigts.
La tête gardait sa beauté, une tête immobile, l'air stupéfié et imbécile. Et,
devant ce reste lamentable de femme, ce qui achevait de serrer le cœur,
c'était le grand luxe qui l'entourait, la caisse capitonnée de soie bleue, les
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dentelles précieuses dont elle était couverte, la coiffe de valenciennes qu'elle
portait, une richesse qui s'étalait jusque dans l'agonie.
—Ah! quelle pitié! reprit l'abbé Judaine à demi-voix, dire qu'elle est si
jeune, si jolie, riche à millions! Et si vous saviez comme on l'aimait, de
quelle adoration on l'entoure encore!... C'est son mari, ce grand monsieur
qui est près d'elle; et voici sa sœur, madame Jousseur, cette dame élégante.
Pierre se souvint d'avoir lu souvent, dans les journaux, le nom de madame
Jousseur, femme d'un diplomate, et très lancée parmi la haute société
catholique de Paris. Une histoire de grande passion combattue et vaincue
avait même circulé. Elle était d'ailleurs très jolie, mise avec un art de
simplicité merveilleux, s'empressant d'un air de dévouement parfait, autour
de sa triste sœur. Quant au mari, qui venait, à trente-cinq ans, d'hériter la
colossale maison de son père, c'était un bel homme, le teint clair, très
soigné, serré dans une redingote noire; mais il avait les yeux pleins de
larmes, car il adorait sa femme; et il avait voulu l'emmener à Lourdes,
quittant ses affaires, mettant son dernier espoir dans cet appel à la
miséricorde divine.
Certes, depuis le matin, Pierre voyait bien des maux épouvantables, dans
ce douloureux train blanc. Aucun ne lui avait bouleversé l'âme autant que ce
misérable squelette de femme qui se liquéfiait, au milieu de ses dentelles et
de ses millions.
—La malheureuse! murmura-t-il en frissonnant.
Alors, l'abbé Judaine eut un geste de sereine espérance.
—La sainte Vierge la guérira, je l'ai tant priée!
Mais il y eut encore une volée de cloche, et cette fois c'était bien le départ.
On avait deux minutes. Une dernière poussée se produisit, des gens
revenaient avec de la nourriture dans des papiers, avec les bouteilles et les
bidons qu'ils avaient remplis à la fontaine. Beaucoup s'effaraient, ne
retrouvaient plus leur wagon, couraient éperdument, le long du train; tandis
que les malades se traînaient, au milieu d'un bruit précipité de béquilles, et
que d'autres, ceux qui marchaient difficilement, tâchaient de hâter le pas, au
bras de dames hospitalières. Quatre hommes avaient une peine infinie à
remonter madame Dieulafay dans son compartiment de première classe.
portait, une richesse qui s'étalait jusque dans l'agonie.
—Ah! quelle pitié! reprit l'abbé Judaine à demi-voix, dire qu'elle est si
jeune, si jolie, riche à millions! Et si vous saviez comme on l'aimait, de
quelle adoration on l'entoure encore!... C'est son mari, ce grand monsieur
qui est près d'elle; et voici sa sœur, madame Jousseur, cette dame élégante.
Pierre se souvint d'avoir lu souvent, dans les journaux, le nom de madame
Jousseur, femme d'un diplomate, et très lancée parmi la haute société
catholique de Paris. Une histoire de grande passion combattue et vaincue
avait même circulé. Elle était d'ailleurs très jolie, mise avec un art de
simplicité merveilleux, s'empressant d'un air de dévouement parfait, autour
de sa triste sœur. Quant au mari, qui venait, à trente-cinq ans, d'hériter la
colossale maison de son père, c'était un bel homme, le teint clair, très
soigné, serré dans une redingote noire; mais il avait les yeux pleins de
larmes, car il adorait sa femme; et il avait voulu l'emmener à Lourdes,
quittant ses affaires, mettant son dernier espoir dans cet appel à la
miséricorde divine.
Certes, depuis le matin, Pierre voyait bien des maux épouvantables, dans
ce douloureux train blanc. Aucun ne lui avait bouleversé l'âme autant que ce
misérable squelette de femme qui se liquéfiait, au milieu de ses dentelles et
de ses millions.
—La malheureuse! murmura-t-il en frissonnant.
Alors, l'abbé Judaine eut un geste de sereine espérance.
—La sainte Vierge la guérira, je l'ai tant priée!
Mais il y eut encore une volée de cloche, et cette fois c'était bien le départ.
On avait deux minutes. Une dernière poussée se produisit, des gens
revenaient avec de la nourriture dans des papiers, avec les bouteilles et les
bidons qu'ils avaient remplis à la fontaine. Beaucoup s'effaraient, ne
retrouvaient plus leur wagon, couraient éperdument, le long du train; tandis
que les malades se traînaient, au milieu d'un bruit précipité de béquilles, et
que d'autres, ceux qui marchaient difficilement, tâchaient de hâter le pas, au
bras de dames hospitalières. Quatre hommes avaient une peine infinie à
remonter madame Dieulafay dans son compartiment de première classe.
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Déjà, les Vigneron, qui se contentaient de voyager en seconde, s'étaient
réinstallés chez eux, parmi un amas extraordinaire de paniers, de caisses, de
valises, qui permettaient à peine au petit Gustave d'allonger ses pauvres
membres d'insecte avorté. Puis, toutes reparurent: madame Maze se glissant
de son air muet; madame Vincent haussant à bouts de bras sa chère fillette,
avec la terreur de l'entendre jeter un cri; madame Vêtu qu'il fallut pousser,
après l'avoir réveillée de l'hébétement de sa torture; Élise Rouquet, toute
trempée de s'être obstinée à boire, en train d'essuyer encore sa face de
monstre. Et, pendant que chacun reprenait sa place et que le wagon se
retrouvait plein, Marie écoutait son père, ravi d'être allé au bout de la gare,
jusqu'à un poste d'aiguilleur, d'où l'on découvrait un paysage vraiment
agréable à voir.
—Voulez-vous que nous vous recouchions tout de suite? demanda Pierre,
que le visage angoissé de la malade désolait.
—Oh! non, non, tout à l'heure! répondit-elle. J'ai bien le temps d'entendre
ces roues gronder dans ma tête, comme si elles me broyaient les os!
Sœur Hyacinthe venait de supplier Ferrand de voir encore l'homme, avant
de retourner au fourgon de la cantine. Elle attendait toujours le père
Massias, étonnée de ce retard inexplicable; et elle ne désespérait pourtant
pas, car sœur Claire des Anges n'avait point reparu.
—Monsieur Ferrand, je vous en prie, dites-moi si ce malheureux est
vraiment en danger immédiat.
De nouveau, le jeune médecin regarda, écouta, palpa. Puis, il eut un geste
découragé; et, à voix basse:
—Ma conviction est que vous ne le mènerez pas vivant à Lourdes.
Toutes les têtes se tendaient, anxieuses. Encore, si l'on avait su le nom de
l'homme, d'où il venait, qui il était! Mais ce misérable inconnu, dont on
n'arrivait pas à tirer un mot, et qui allait mourir, là, dans ce wagon, sans que
personne pût mettre un nom sur sa figure!
L'idée vint à sœur Hyacinthe de le fouiller. Il n'y avait vraiment aucun mal
à cela, en la circonstance.
réinstallés chez eux, parmi un amas extraordinaire de paniers, de caisses, de
valises, qui permettaient à peine au petit Gustave d'allonger ses pauvres
membres d'insecte avorté. Puis, toutes reparurent: madame Maze se glissant
de son air muet; madame Vincent haussant à bouts de bras sa chère fillette,
avec la terreur de l'entendre jeter un cri; madame Vêtu qu'il fallut pousser,
après l'avoir réveillée de l'hébétement de sa torture; Élise Rouquet, toute
trempée de s'être obstinée à boire, en train d'essuyer encore sa face de
monstre. Et, pendant que chacun reprenait sa place et que le wagon se
retrouvait plein, Marie écoutait son père, ravi d'être allé au bout de la gare,
jusqu'à un poste d'aiguilleur, d'où l'on découvrait un paysage vraiment
agréable à voir.
—Voulez-vous que nous vous recouchions tout de suite? demanda Pierre,
que le visage angoissé de la malade désolait.
—Oh! non, non, tout à l'heure! répondit-elle. J'ai bien le temps d'entendre
ces roues gronder dans ma tête, comme si elles me broyaient les os!
Sœur Hyacinthe venait de supplier Ferrand de voir encore l'homme, avant
de retourner au fourgon de la cantine. Elle attendait toujours le père
Massias, étonnée de ce retard inexplicable; et elle ne désespérait pourtant
pas, car sœur Claire des Anges n'avait point reparu.
—Monsieur Ferrand, je vous en prie, dites-moi si ce malheureux est
vraiment en danger immédiat.
De nouveau, le jeune médecin regarda, écouta, palpa. Puis, il eut un geste
découragé; et, à voix basse:
—Ma conviction est que vous ne le mènerez pas vivant à Lourdes.
Toutes les têtes se tendaient, anxieuses. Encore, si l'on avait su le nom de
l'homme, d'où il venait, qui il était! Mais ce misérable inconnu, dont on
n'arrivait pas à tirer un mot, et qui allait mourir, là, dans ce wagon, sans que
personne pût mettre un nom sur sa figure!
L'idée vint à sœur Hyacinthe de le fouiller. Il n'y avait vraiment aucun mal
à cela, en la circonstance.
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—Monsieur Ferrand, voyez donc dans ses poches.
Avec précaution, celui-ci fouilla l'homme. Dans les poches, il ne trouva
qu'un chapelet, un couteau et trois sous. On n'en sut jamais davantage.
Une voix, à ce moment, annonça sœur Claire des Anges et le père Massias.
Celui-ci, simplement, s'était attardé à causer avec le curé de Sainte-
Radegonde, dans une salle d'attente. Il y eut une émotion vive, tout parut un
instant sauvé. Mais le train allait partir, les employés fermaient déjà les
portières, il fallait expédier l'extrême-onction en grande hâte, si l'on ne
voulait pas occasionner un trop long retard.
—Par ici, mon révérend père! criait sœur Hyacinthe. Oui, oui, montez!
notre malheureux malade est là.
Le père Massias, de cinq ans plus âgé que Pierre, qui l'avait eu cependant
au séminaire pour condisciple, avait un grand corps maigre, avec une figure
d'ascète, qu'une barbe pâle encadrait, et où brûlaient des yeux étincelants. Il
n'était ni le prêtre ravagé de doute, ni le prêtre à la foi d'enfant, mais un
apôtre que la passion emportait, toujours prêt à lutter et à vaincre, pour la
pure gloire de la Vierge. Sous la pèlerine noire à grand capuchon, coiffé du
chapeau velu aux larges ailes, il resplendissait de cette continuelle ardeur du
combat.
Tout de suite, il avait tiré de sa poche la boîte d'argent des Saintes Huiles.
Et la cérémonie commença, au milieu des derniers claquements de portières,
dans le galop des pèlerins attardés; tandis que le chef de gare, inquiet,
consultait l'horloge du regard, voyant bien qu'il lui faudrait accorder
quelques minutes de grâce.
—Credo in unum Deum..., murmurait vivement le père.
—Amen, répondirent sœur Hyacinthe et tout le wagon.
Ceux qui avaient pu s'étaient agenouillés sur les banquettes. Les autres
joignaient les mains, multipliaient les signes de croix; et quand, au
balbutiement des prières, succédèrent les litanies du rituel, les voix
s'élevèrent, un ardent désir vola avec les Kyrie eleison, pour la rémission
des péchés, la guérison physique et spirituelle de l'homme. Que toute sa vie,
Avec précaution, celui-ci fouilla l'homme. Dans les poches, il ne trouva
qu'un chapelet, un couteau et trois sous. On n'en sut jamais davantage.
Une voix, à ce moment, annonça sœur Claire des Anges et le père Massias.
Celui-ci, simplement, s'était attardé à causer avec le curé de Sainte-
Radegonde, dans une salle d'attente. Il y eut une émotion vive, tout parut un
instant sauvé. Mais le train allait partir, les employés fermaient déjà les
portières, il fallait expédier l'extrême-onction en grande hâte, si l'on ne
voulait pas occasionner un trop long retard.
—Par ici, mon révérend père! criait sœur Hyacinthe. Oui, oui, montez!
notre malheureux malade est là.
Le père Massias, de cinq ans plus âgé que Pierre, qui l'avait eu cependant
au séminaire pour condisciple, avait un grand corps maigre, avec une figure
d'ascète, qu'une barbe pâle encadrait, et où brûlaient des yeux étincelants. Il
n'était ni le prêtre ravagé de doute, ni le prêtre à la foi d'enfant, mais un
apôtre que la passion emportait, toujours prêt à lutter et à vaincre, pour la
pure gloire de la Vierge. Sous la pèlerine noire à grand capuchon, coiffé du
chapeau velu aux larges ailes, il resplendissait de cette continuelle ardeur du
combat.
Tout de suite, il avait tiré de sa poche la boîte d'argent des Saintes Huiles.
Et la cérémonie commença, au milieu des derniers claquements de portières,
dans le galop des pèlerins attardés; tandis que le chef de gare, inquiet,
consultait l'horloge du regard, voyant bien qu'il lui faudrait accorder
quelques minutes de grâce.
—Credo in unum Deum..., murmurait vivement le père.
—Amen, répondirent sœur Hyacinthe et tout le wagon.
Ceux qui avaient pu s'étaient agenouillés sur les banquettes. Les autres
joignaient les mains, multipliaient les signes de croix; et quand, au
balbutiement des prières, succédèrent les litanies du rituel, les voix
s'élevèrent, un ardent désir vola avec les Kyrie eleison, pour la rémission
des péchés, la guérison physique et spirituelle de l'homme. Que toute sa vie,
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qu'on ignorait, lui fût pardonnée, et qu'il entrât, inconnu et triomphant, dans
le royaume de Dieu!
—Christe, exaudi nos.
—Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix.
Le père Massias avait sorti l'aiguille d'argent, à laquelle tremblait une
goutte d'huile sainte. Il ne pouvait, dans la bousculade, dans l'attente de tout
le train, où les gens surpris mettaient la tête aux portières, songer à faire les
onctions d'usage sur les organes divers des sens, ces portes qui laissent
entrer le mal. Comme la règle l'autorisait, lorsque le cas était pressant, il
devait se contenter d'une onction unique; et il la fit sur la bouche, sur cette
bouche livide, entr'ouverte, d'où s'exhalait à peine un petit souffle, pendant
que la face, aux paupières closes, semblait déjà comme effacée, rentrée dans
la cendre de la terre.
—Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum,
tactum, deliquisti.
Le reste de la cérémonie fut perdu, bousculé et emporté dans le départ. Le
père eut à peine le temps d'essuyer la goutte avec le petit morceau d'ouate,
que sœur Hyacinthe tenait tout prêt. Et il dut quitter le wagon, regagner le
sien au plus vite, en remettant en ordre la boîte des Saintes Huiles, pendant
que les assistants achevaient l'oraison finale.
—Nous ne pouvons attendre davantage, c'est impossible! répétait le chef
de gare hors de lui. Voyons, voyons, qu'on se dépêche!
Enfin, on allait se remettre en marche. Tout le monde se rasseyait, rentrait
dans son coin. Madame de Jonquière, que l'état de la Grivotte continuait à
tourmenter, avait changé de place, se rapprochant d'elle, en face de M.
Sabathier, qui attendait, résigné et silencieux. Sœur Hyacinthe, elle, n'était
pas revenue dans son compartiment, décidée à rester près de l'homme, pour
le veiller et l'assister; d'autant plus que, là aussi, elle était plus à portée pour
soigner le frère Isidore, dont Marthe ne savait comment soulager la crise. Et
Marie, pâlissante, sentait déjà, au fond de sa triste chair, les cahots du train,
avant même qu'il eût repris sa course sous le soleil de plomb, charriant sa
le royaume de Dieu!
—Christe, exaudi nos.
—Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix.
Le père Massias avait sorti l'aiguille d'argent, à laquelle tremblait une
goutte d'huile sainte. Il ne pouvait, dans la bousculade, dans l'attente de tout
le train, où les gens surpris mettaient la tête aux portières, songer à faire les
onctions d'usage sur les organes divers des sens, ces portes qui laissent
entrer le mal. Comme la règle l'autorisait, lorsque le cas était pressant, il
devait se contenter d'une onction unique; et il la fit sur la bouche, sur cette
bouche livide, entr'ouverte, d'où s'exhalait à peine un petit souffle, pendant
que la face, aux paupières closes, semblait déjà comme effacée, rentrée dans
la cendre de la terre.
—Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum,
tactum, deliquisti.
Le reste de la cérémonie fut perdu, bousculé et emporté dans le départ. Le
père eut à peine le temps d'essuyer la goutte avec le petit morceau d'ouate,
que sœur Hyacinthe tenait tout prêt. Et il dut quitter le wagon, regagner le
sien au plus vite, en remettant en ordre la boîte des Saintes Huiles, pendant
que les assistants achevaient l'oraison finale.
—Nous ne pouvons attendre davantage, c'est impossible! répétait le chef
de gare hors de lui. Voyons, voyons, qu'on se dépêche!
Enfin, on allait se remettre en marche. Tout le monde se rasseyait, rentrait
dans son coin. Madame de Jonquière, que l'état de la Grivotte continuait à
tourmenter, avait changé de place, se rapprochant d'elle, en face de M.
Sabathier, qui attendait, résigné et silencieux. Sœur Hyacinthe, elle, n'était
pas revenue dans son compartiment, décidée à rester près de l'homme, pour
le veiller et l'assister; d'autant plus que, là aussi, elle était plus à portée pour
soigner le frère Isidore, dont Marthe ne savait comment soulager la crise. Et
Marie, pâlissante, sentait déjà, au fond de sa triste chair, les cahots du train,
avant même qu'il eût repris sa course sous le soleil de plomb, charriant sa
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charge de malades, dans l'étouffement et l'empoisonnement des wagons
surchauffés.
Il y eut un grand coup de sifflet, la machine souffla, et sœur Hyacinthe se
leva pour dire:
—Le Magnificat, mes enfants!
IV
Comme le train s'ébranlait, la portière se rouvrit, et un employé poussa une
fillette de quatorze ans, dans le compartiment où étaient Marie et Pierre.
—Tenez! il y a une place, dépêchez-vous!
Déjà, les faces s'allongeaient, on allait protester. Mais sœur Hyacinthe
s'était écriée:
—Comment! c'est vous, Sophie! Vous revenez donc voir la sainte Vierge
qui vous a guérie, l'année dernière?
Et madame de Jonquière disait en même temps:
—Ah! ma petite amie Sophie, c'est très bien, d'avoir de la reconnaissance!
—Mais oui, ma sœur! mais oui, madame! répondit gentiment la fillette.
D'ailleurs, la portière s'était refermée, et il fallait bien accepter cette
nouvelle pèlerine, comme tombée du ciel, au moment où partait le train,
qu'elle avait failli manquer. Elle était mince, elle ne tiendrait pas beaucoup
de place. Puis, ces dames la connaissaient, tous les yeux des malades
s'étaient fixés sur elle, en entendant dire que la sainte Vierge l'avait guérie.
Mais on était sorti de la gare, la machine soufflait dans le branle croissant
des roues, et sœur Hyacinthe répéta, en tapant dans ses mains:
—Allons, allons, mes enfants, le Magnificat!
surchauffés.
Il y eut un grand coup de sifflet, la machine souffla, et sœur Hyacinthe se
leva pour dire:
—Le Magnificat, mes enfants!
IV
Comme le train s'ébranlait, la portière se rouvrit, et un employé poussa une
fillette de quatorze ans, dans le compartiment où étaient Marie et Pierre.
—Tenez! il y a une place, dépêchez-vous!
Déjà, les faces s'allongeaient, on allait protester. Mais sœur Hyacinthe
s'était écriée:
—Comment! c'est vous, Sophie! Vous revenez donc voir la sainte Vierge
qui vous a guérie, l'année dernière?
Et madame de Jonquière disait en même temps:
—Ah! ma petite amie Sophie, c'est très bien, d'avoir de la reconnaissance!
—Mais oui, ma sœur! mais oui, madame! répondit gentiment la fillette.
D'ailleurs, la portière s'était refermée, et il fallait bien accepter cette
nouvelle pèlerine, comme tombée du ciel, au moment où partait le train,
qu'elle avait failli manquer. Elle était mince, elle ne tiendrait pas beaucoup
de place. Puis, ces dames la connaissaient, tous les yeux des malades
s'étaient fixés sur elle, en entendant dire que la sainte Vierge l'avait guérie.
Mais on était sorti de la gare, la machine soufflait dans le branle croissant
des roues, et sœur Hyacinthe répéta, en tapant dans ses mains:
—Allons, allons, mes enfants, le Magnificat!
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Pendant que le chant d'allégresse montait au milieu des secousses, Pierre
regardait Sophie. C'était visiblement une petite paysanne, une fille de
cultivateurs pauvres des environs de Poitiers, que ses parents gâtaient et
traitaient en demoiselle, depuis qu'elle était une miraculée, une élue, que les
curés de l'arrondissement venaient voir. Elle avait un chapeau de paille,
avec des rubans roses, une robe de laine grise, garnie d'un volant. Et sa
figure ronde n'était pas jolie, mais aimable, très fraîche, éclairée par de
clairs yeux futés, qui lui donnaient un air souriant et modeste.
Lorsqu'on eut fini le Magnificat, Pierre ne put résister au désir de
questionner Sophie. Une enfant de cet âge, d'une apparence si candide, et
qui ne semblait pas être une menteuse, cela l'intéressait vivement.
—Alors, mon enfant, vous avez failli manquer le train?
—Oh! monsieur l'abbé, j'en aurais été bien confuse... J'étais à la gare
depuis midi. Et voilà que j'ai aperçu monsieur le curé de Sainte-Radegonde,
qui me connaît bien et qui m'a appelée pour m'embrasser, en me disant que
j'étais une bonne petite fille, de retourner à Lourdes. Alors, il paraît que le
train partait, et je n'ai eu que le temps de courir... Oh! j'ai couru!
Elle riait, encore un peu essoufflée, avec le repentir pourtant d'avoir été sur
le point de commettre une faute d'étourderie.
—Et comment vous appelez-vous, mon enfant?
—Sophie Couteau, monsieur l'abbé.
—Vous n'êtes pas de Poitiers même?
—Non, bien sûr... Nous sommes de Vivonne, à sept kilomètres. Mon père
et ma mère ont un peu de biens; et ça n'irait tout de même pas mal, s'il n'y
avait pas huit enfants, à la maison... Moi, je suis la cinquième.
Heureusement que les quatre premiers commencent à travailler.
—Et vous, mon enfant, qu'est-ce que vous faites?
—Moi, oh! monsieur l'abbé, je ne suis pas de grand secours... Depuis
l'année dernière, depuis que je suis rentrée guérie, on ne m'a pas laissé un
jour tranquille, parce que, vous comprenez, on est venu me voir, on m'a
menée chez monseigneur, et puis dans les couvents, et puis partout... Et,
regardait Sophie. C'était visiblement une petite paysanne, une fille de
cultivateurs pauvres des environs de Poitiers, que ses parents gâtaient et
traitaient en demoiselle, depuis qu'elle était une miraculée, une élue, que les
curés de l'arrondissement venaient voir. Elle avait un chapeau de paille,
avec des rubans roses, une robe de laine grise, garnie d'un volant. Et sa
figure ronde n'était pas jolie, mais aimable, très fraîche, éclairée par de
clairs yeux futés, qui lui donnaient un air souriant et modeste.
Lorsqu'on eut fini le Magnificat, Pierre ne put résister au désir de
questionner Sophie. Une enfant de cet âge, d'une apparence si candide, et
qui ne semblait pas être une menteuse, cela l'intéressait vivement.
—Alors, mon enfant, vous avez failli manquer le train?
—Oh! monsieur l'abbé, j'en aurais été bien confuse... J'étais à la gare
depuis midi. Et voilà que j'ai aperçu monsieur le curé de Sainte-Radegonde,
qui me connaît bien et qui m'a appelée pour m'embrasser, en me disant que
j'étais une bonne petite fille, de retourner à Lourdes. Alors, il paraît que le
train partait, et je n'ai eu que le temps de courir... Oh! j'ai couru!
Elle riait, encore un peu essoufflée, avec le repentir pourtant d'avoir été sur
le point de commettre une faute d'étourderie.
—Et comment vous appelez-vous, mon enfant?
—Sophie Couteau, monsieur l'abbé.
—Vous n'êtes pas de Poitiers même?
—Non, bien sûr... Nous sommes de Vivonne, à sept kilomètres. Mon père
et ma mère ont un peu de biens; et ça n'irait tout de même pas mal, s'il n'y
avait pas huit enfants, à la maison... Moi, je suis la cinquième.
Heureusement que les quatre premiers commencent à travailler.
—Et vous, mon enfant, qu'est-ce que vous faites?
—Moi, oh! monsieur l'abbé, je ne suis pas de grand secours... Depuis
l'année dernière, depuis que je suis rentrée guérie, on ne m'a pas laissé un
jour tranquille, parce que, vous comprenez, on est venu me voir, on m'a
menée chez monseigneur, et puis dans les couvents, et puis partout... Et,
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avant ça, j'ai été longtemps malade, je ne pouvais marcher sans un bâton, je
criais à chaque pas, tant mon pied me faisait du mal.
—Alors, c'est d'un mal au pied que la sainte Vierge vous a guérie?
Sophie n'eut pas le temps de répondre. Sœur Hyacinthe, qui écoutait,
intervint.
—D'une carie des os du talon gauche, datant de trois ans. Le pied était
gonflé, déformé, et il y avait des fistules donnant issue à une suppuration
continuelle.
Du coup, tous les malades du wagon commencèrent à se passionner. Ils ne
quittaient plus des yeux la miraculée, ils cherchaient en elle le prodige.
Ceux qui pouvaient se mettre debout, se levaient pour la mieux voir; et les
autres, les infirmes allongés sur des matelas, tâchaient de se hausser et de
tourner la tête. Dans la souffrance qui venait de les reprendre, au départ de
Poitiers, terrifiés par les quinze heures qu'ils avaient à rouler encore,
l'arrivée brusque de cette enfant, élue par le ciel, était comme un
soulagement divin, le rayon d'espoir où ils puiseraient la force d'aller
jusqu'au bout du voyage. Déjà, les plaintes cessaient un peu, et toutes les
faces se tendaient, dans le besoin ardent de croire.
Marie, surtout, ranimée, soulevée à demi, joignit ses mains tremblantes,
supplia doucement Pierre.
—Je vous en prie, questionnez-la, demandez-lui de tout nous dire...
Guérie, mon Dieu! guérie d'un mal si affreux!
Madame de Jonquière, émue, s'était penchée pour embrasser l'enfant, par-
dessus la cloison.
—Certainement, notre petite amie va nous dire... N'est-ce pas, ma
mignonne, que vous allez nous raconter ce que la sainte Vierge a fait pour
vous?
—Oh! bien sûr, madame... Tant que vous voudrez.
Et elle avait son air souriant et modeste, avec ses yeux luisant
d'intelligence. Tout de suite, elle voulut commencer, en levant sa main
criais à chaque pas, tant mon pied me faisait du mal.
—Alors, c'est d'un mal au pied que la sainte Vierge vous a guérie?
Sophie n'eut pas le temps de répondre. Sœur Hyacinthe, qui écoutait,
intervint.
—D'une carie des os du talon gauche, datant de trois ans. Le pied était
gonflé, déformé, et il y avait des fistules donnant issue à une suppuration
continuelle.
Du coup, tous les malades du wagon commencèrent à se passionner. Ils ne
quittaient plus des yeux la miraculée, ils cherchaient en elle le prodige.
Ceux qui pouvaient se mettre debout, se levaient pour la mieux voir; et les
autres, les infirmes allongés sur des matelas, tâchaient de se hausser et de
tourner la tête. Dans la souffrance qui venait de les reprendre, au départ de
Poitiers, terrifiés par les quinze heures qu'ils avaient à rouler encore,
l'arrivée brusque de cette enfant, élue par le ciel, était comme un
soulagement divin, le rayon d'espoir où ils puiseraient la force d'aller
jusqu'au bout du voyage. Déjà, les plaintes cessaient un peu, et toutes les
faces se tendaient, dans le besoin ardent de croire.
Marie, surtout, ranimée, soulevée à demi, joignit ses mains tremblantes,
supplia doucement Pierre.
—Je vous en prie, questionnez-la, demandez-lui de tout nous dire...
Guérie, mon Dieu! guérie d'un mal si affreux!
Madame de Jonquière, émue, s'était penchée pour embrasser l'enfant, par-
dessus la cloison.
—Certainement, notre petite amie va nous dire... N'est-ce pas, ma
mignonne, que vous allez nous raconter ce que la sainte Vierge a fait pour
vous?
—Oh! bien sûr, madame... Tant que vous voudrez.
Et elle avait son air souriant et modeste, avec ses yeux luisant
d'intelligence. Tout de suite, elle voulut commencer, en levant sa main
Page 59
droite en l'air, dans un geste gentil qui commandait l'attention. Évidemment,
elle avait pris déjà l'habitude du public.
Mais on ne la voyait pas de toutes les places du wagon, et sœur Hyacinthe
eut une idée.
—Montez sur la banquette, Sophie, et parlez un peu fort, à cause du bruit.
Cela l'amusa, elle dut retrouver son sérieux pour commencer.
—Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus me
rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge, parce qu'il
coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur Rivoire, le
médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans, disait qu'il serait
forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait sûrement rendue
boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte Vierge, je suis allée
tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne envie de guérir, que je n'ai
pas même pris le temps d'enlever le linge... Et, alors, tout est resté dans
l'eau, mon pied n'avait plus rien du tout, quand je l'ai sorti.
Un murmure s'éleva et courut, fait de surprise, d'émerveillement et de
désir, à ce beau conte prodigieux, si doux aux désespérés. Mais la petite
n'avait pas fini. Elle prit un temps, puis termina, avec un nouveau geste, les
deux bras un peu écartés.
—À Vivonne, quand monsieur Rivoire a revu mon pied, il a dit: «Que ce
soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est égal; mais la
vérité est qu'elle est guérie.»
Cette fois, des rires éclatèrent. Elle récitait trop, ayant tant de fois répété
son histoire, qu'elle la savait par cœur. Le mot du médecin était d'un effet
sûr, elle en riait elle-même d'avance, certaine qu'on allait rire. Et elle restait
ingénue et touchante.
Cependant, elle devait avoir oublié un détail, car sœur Hyacinthe, qui avait
annoncé d'un coup d'œil à l'auditoire le mot du docteur, lui souffla
doucement:
—Sophie, et votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre salle?
elle avait pris déjà l'habitude du public.
Mais on ne la voyait pas de toutes les places du wagon, et sœur Hyacinthe
eut une idée.
—Montez sur la banquette, Sophie, et parlez un peu fort, à cause du bruit.
Cela l'amusa, elle dut retrouver son sérieux pour commencer.
—Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus me
rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge, parce qu'il
coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur Rivoire, le
médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans, disait qu'il serait
forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait sûrement rendue
boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte Vierge, je suis allée
tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne envie de guérir, que je n'ai
pas même pris le temps d'enlever le linge... Et, alors, tout est resté dans
l'eau, mon pied n'avait plus rien du tout, quand je l'ai sorti.
Un murmure s'éleva et courut, fait de surprise, d'émerveillement et de
désir, à ce beau conte prodigieux, si doux aux désespérés. Mais la petite
n'avait pas fini. Elle prit un temps, puis termina, avec un nouveau geste, les
deux bras un peu écartés.
—À Vivonne, quand monsieur Rivoire a revu mon pied, il a dit: «Que ce
soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est égal; mais la
vérité est qu'elle est guérie.»
Cette fois, des rires éclatèrent. Elle récitait trop, ayant tant de fois répété
son histoire, qu'elle la savait par cœur. Le mot du médecin était d'un effet
sûr, elle en riait elle-même d'avance, certaine qu'on allait rire. Et elle restait
ingénue et touchante.
Cependant, elle devait avoir oublié un détail, car sœur Hyacinthe, qui avait
annoncé d'un coup d'œil à l'auditoire le mot du docteur, lui souffla
doucement:
—Sophie, et votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre salle?
Page 60
—Ah! oui... Je n'avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied; et
je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le premier jour,
car le lendemain ma provision allait être épuisée.»
De nouveau, ce fut une joie. On la trouvait si gentille, d'avoir été guérie
ainsi! Elle dut encore, sur une question de madame de Jonquière, raconter
l'histoire des bottines, de belles bottines toutes neuves, que madame la
comtesse lui avait données, et avec lesquelles, ravie, elle avait couru, sauté,
dansé. Songez donc! des bottines, elle qui, depuis trois ans, ne pouvait pas
mettre une pantoufle!
Devenu grave, pâli par le sourd malaise qui l'envahissait, Pierre continuait
à la regarder. Et il lui adressa d'autres questions. Elle ne mentait décidément
pas, il soupçonnait seulement en elle une lente déformation de la vérité, un
embellissement bien inexplicable, dans sa joie d'avoir été soulagée et d'être
devenue une petite personne d'importance. Qui savait, maintenant, si la
prétendue cicatrisation instantanée, complète, en quelques secondes, n'avait
pas mis des jours à se produire? Où étaient les témoins?
—J'étais là, racontait justement madame de Jonquière. Elle ne se trouvait
pas dans ma salle, mais je l'avais rencontrée, le matin même, qui boitait...
Vivement, Pierre l'interrompit.
—Ah! vous avez vu son pied, avant et après l'immersion?
—Non, non, je ne crois pas que personne ait pu le voir, car il était
enveloppé de compresses... Elle vous a dit elle-même que les compresses
étaient tombées dans la piscine...
Et, se tournant vers l'enfant:
—Mais elle va vous le montrer, son pied.... N'est-ce pas, Sophie? Défaites
votre soulier.
Celle-ci, déjà, ôtait son soulier, retirait son bas, avec une promptitude et
une aisance qui montraient la grande habitude qu'elle en avait prise. Et elle
allongea son pied, très propre, très blanc, soigné même, avec des ongles
roses bien coupés, le tournant d'un air de complaisance, pour que le prêtre
pût l'examiner commodément. Il y avait là, au-dessous de la cheville, une
je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le premier jour,
car le lendemain ma provision allait être épuisée.»
De nouveau, ce fut une joie. On la trouvait si gentille, d'avoir été guérie
ainsi! Elle dut encore, sur une question de madame de Jonquière, raconter
l'histoire des bottines, de belles bottines toutes neuves, que madame la
comtesse lui avait données, et avec lesquelles, ravie, elle avait couru, sauté,
dansé. Songez donc! des bottines, elle qui, depuis trois ans, ne pouvait pas
mettre une pantoufle!
Devenu grave, pâli par le sourd malaise qui l'envahissait, Pierre continuait
à la regarder. Et il lui adressa d'autres questions. Elle ne mentait décidément
pas, il soupçonnait seulement en elle une lente déformation de la vérité, un
embellissement bien inexplicable, dans sa joie d'avoir été soulagée et d'être
devenue une petite personne d'importance. Qui savait, maintenant, si la
prétendue cicatrisation instantanée, complète, en quelques secondes, n'avait
pas mis des jours à se produire? Où étaient les témoins?
—J'étais là, racontait justement madame de Jonquière. Elle ne se trouvait
pas dans ma salle, mais je l'avais rencontrée, le matin même, qui boitait...
Vivement, Pierre l'interrompit.
—Ah! vous avez vu son pied, avant et après l'immersion?
—Non, non, je ne crois pas que personne ait pu le voir, car il était
enveloppé de compresses... Elle vous a dit elle-même que les compresses
étaient tombées dans la piscine...
Et, se tournant vers l'enfant:
—Mais elle va vous le montrer, son pied.... N'est-ce pas, Sophie? Défaites
votre soulier.
Celle-ci, déjà, ôtait son soulier, retirait son bas, avec une promptitude et
une aisance qui montraient la grande habitude qu'elle en avait prise. Et elle
allongea son pied, très propre, très blanc, soigné même, avec des ongles
roses bien coupés, le tournant d'un air de complaisance, pour que le prêtre
pût l'examiner commodément. Il y avait là, au-dessous de la cheville, une
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longue cicatrice dont la couture blanchâtre, très nette, témoignait de la
gravité du mal.
—Oh! monsieur l'abbé, prenez le talon, serrez-le de toutes vos forces: je
ne sens plus rien!
Pierre eut un geste, et l'on put croire que le pouvoir de la sainte Vierge le
ravissait. Il restait inquiet dans son doute. Quelle force ignorée avait agi? ou
plutôt quel faux diagnostic du médecin, quel concours d'erreurs et
d'exagérations avaient abouti à ce beau conte?
Mais les malades voulaient tous voir le pied miraculeux, cette preuve
visible de la guérison divine, qu'ils allaient tous chercher. Et ce fut Marie, la
première, qui le toucha, assise sur son séant, souffrant déjà moins. Puis,
madame Maze, tirée de sa mélancolie, le passa à madame Vincent, qui
l'aurait baisé, pour l'espoir qu'il lui rendait. M. Sabathier avait écouté, d'un
air béat; madame Vêtu, la Grivotte, le frère Isidore lui-même rouvraient les
yeux, s'intéressaient; et la face d'Élise Rouquet était devenue extraordinaire,
transfigurée par la foi, presque belle: une plaie ainsi disparue, n'était-ce pas
sa plaie à elle fermée, effacée, son visage ne gardant qu'une faible cicatrice,
redevenant le visage de tout le monde? Sophie, toujours debout, devait se
tenir à une des tringles de fer et poser son pied sur le bord de la cloison, à
gauche, à droite, sans se lasser, très heureuse et très fière des exclamations
qu'on poussait, de l'admiration frémissante et du religieux respect qu'on
témoignait à ce petit bout de sa personne, à ce petit pied qui était comme
sacré maintenant.
—Il faut sans doute une grande foi, pensa Marie tout haut, il faut avoir
l'âme toute blanche...
Et, s'adressant à M. de Guersaint:
—Père, je sens que je guérirais, si j'avais dix ans, si j'avais l'âme toute
blanche d'une petite fille.
—Mais tu as dix ans, ma chérie! N'est-ce pas, Pierre, que les fillettes de
dix ans n'ont pas une âme plus blanche?
Lui, avec son esprit chimérique, adorait les histoires de miracles. Et le
prêtre, profondément ému par l'ardente pureté de la jeune fille, ne chercha
gravité du mal.
—Oh! monsieur l'abbé, prenez le talon, serrez-le de toutes vos forces: je
ne sens plus rien!
Pierre eut un geste, et l'on put croire que le pouvoir de la sainte Vierge le
ravissait. Il restait inquiet dans son doute. Quelle force ignorée avait agi? ou
plutôt quel faux diagnostic du médecin, quel concours d'erreurs et
d'exagérations avaient abouti à ce beau conte?
Mais les malades voulaient tous voir le pied miraculeux, cette preuve
visible de la guérison divine, qu'ils allaient tous chercher. Et ce fut Marie, la
première, qui le toucha, assise sur son séant, souffrant déjà moins. Puis,
madame Maze, tirée de sa mélancolie, le passa à madame Vincent, qui
l'aurait baisé, pour l'espoir qu'il lui rendait. M. Sabathier avait écouté, d'un
air béat; madame Vêtu, la Grivotte, le frère Isidore lui-même rouvraient les
yeux, s'intéressaient; et la face d'Élise Rouquet était devenue extraordinaire,
transfigurée par la foi, presque belle: une plaie ainsi disparue, n'était-ce pas
sa plaie à elle fermée, effacée, son visage ne gardant qu'une faible cicatrice,
redevenant le visage de tout le monde? Sophie, toujours debout, devait se
tenir à une des tringles de fer et poser son pied sur le bord de la cloison, à
gauche, à droite, sans se lasser, très heureuse et très fière des exclamations
qu'on poussait, de l'admiration frémissante et du religieux respect qu'on
témoignait à ce petit bout de sa personne, à ce petit pied qui était comme
sacré maintenant.
—Il faut sans doute une grande foi, pensa Marie tout haut, il faut avoir
l'âme toute blanche...
Et, s'adressant à M. de Guersaint:
—Père, je sens que je guérirais, si j'avais dix ans, si j'avais l'âme toute
blanche d'une petite fille.
—Mais tu as dix ans, ma chérie! N'est-ce pas, Pierre, que les fillettes de
dix ans n'ont pas une âme plus blanche?
Lui, avec son esprit chimérique, adorait les histoires de miracles. Et le
prêtre, profondément ému par l'ardente pureté de la jeune fille, ne chercha
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pas à discuter, la laissa s'abandonner au souffle de consolante illusion qui
passait.
Depuis le départ de Poitiers, le temps était plus lourd, un orage montait
dans le ciel de cuivre, et il semblait que le train roulât au travers d'une
fournaise. Les villages défilaient, mornes et déserts sous le brûlant soleil. À
Couhé-Verac, on avait redit le chapelet, puis chanté un cantique. Mais les
exercices de piété se ralentissaient un peu. Sœur Hyacinthe, qui n'avait pu
déjeuner encore, s'était décidée à manger vivement un petit pain avec des
fruits, tout en continuant à soigner l'homme, dont le souffle pénible
paraissait plus régulier depuis un instant. Et ce fut seulement à Ruffec, à
trois heures, qu'on récita les vêpres de la sainte Vierge.
—Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix.
—Ut digni efficiamur promissionibus Christi.
Comme on finissait, M. Sabathier, qui avait regardé la petite Sophie
remettre son bas et son soulier, se tourna vers M. de Guersaint.
—Sans doute, le cas de cette enfant est intéressant. Mais ce n'est rien,
monsieur, il y a bien plus fort que cela... Connaissez-vous l'histoire de Pierre
de Rudder, un ouvrier belge?
Tout le monde s'était remis à écouter.
—Cet homme avait eu la jambe cassée par la chute d'un arbre. Après huit
ans, les deux fragments de l'os ne s'étaient pas soudés, on voyait les deux
bouts, au fond d'une plaie, en continuelle suppuration; et la jambe, molle,
pendait, allait dans tous les sens... Eh bien! il lui a suffi de boire un verre de
l'eau miraculeuse, sa jambe a été refaite d'un coup; et il a pu marcher sans
béquilles, et le médecin le lui a bien dit: «Votre jambe est comme celle d'un
enfant qui vient de naître.» Parfaitement! une jambe toute neuve!
Personne ne parla, il n'y eut qu'un échange de regards extasiés.
—Et, tenez! continua M. Sabathier, c'est comme l'histoire de Louis
Bouriette, un carrier, un des premiers miracles de Lourdes. La connaissez-
vous?... Il avait été blessé, dans une explosion de mine. L'œil droit était
complètement perdu, il se trouvait même menacé de perdre l'œil gauche...
passait.
Depuis le départ de Poitiers, le temps était plus lourd, un orage montait
dans le ciel de cuivre, et il semblait que le train roulât au travers d'une
fournaise. Les villages défilaient, mornes et déserts sous le brûlant soleil. À
Couhé-Verac, on avait redit le chapelet, puis chanté un cantique. Mais les
exercices de piété se ralentissaient un peu. Sœur Hyacinthe, qui n'avait pu
déjeuner encore, s'était décidée à manger vivement un petit pain avec des
fruits, tout en continuant à soigner l'homme, dont le souffle pénible
paraissait plus régulier depuis un instant. Et ce fut seulement à Ruffec, à
trois heures, qu'on récita les vêpres de la sainte Vierge.
—Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix.
—Ut digni efficiamur promissionibus Christi.
Comme on finissait, M. Sabathier, qui avait regardé la petite Sophie
remettre son bas et son soulier, se tourna vers M. de Guersaint.
—Sans doute, le cas de cette enfant est intéressant. Mais ce n'est rien,
monsieur, il y a bien plus fort que cela... Connaissez-vous l'histoire de Pierre
de Rudder, un ouvrier belge?
Tout le monde s'était remis à écouter.
—Cet homme avait eu la jambe cassée par la chute d'un arbre. Après huit
ans, les deux fragments de l'os ne s'étaient pas soudés, on voyait les deux
bouts, au fond d'une plaie, en continuelle suppuration; et la jambe, molle,
pendait, allait dans tous les sens... Eh bien! il lui a suffi de boire un verre de
l'eau miraculeuse, sa jambe a été refaite d'un coup; et il a pu marcher sans
béquilles, et le médecin le lui a bien dit: «Votre jambe est comme celle d'un
enfant qui vient de naître.» Parfaitement! une jambe toute neuve!
Personne ne parla, il n'y eut qu'un échange de regards extasiés.
—Et, tenez! continua M. Sabathier, c'est comme l'histoire de Louis
Bouriette, un carrier, un des premiers miracles de Lourdes. La connaissez-
vous?... Il avait été blessé, dans une explosion de mine. L'œil droit était
complètement perdu, il se trouvait même menacé de perdre l'œil gauche...
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Or, un jour, il envoya sa fille prendre une bouteille de l'eau boueuse de la
source, qui jaillissait à peine. Puis, il lava son œil avec cette boue, il pria
ardemment. Et il jeta un cri, il voyait, monsieur, il voyait aussi bien que
vous et moi... Le médecin qui le soignait en a écrit un récit circonstancié, il
n'y a pas le moindre doute à avoir.
—C'est merveilleux, murmura M. de Guersaint, ravi.
—Voulez-vous un autre exemple, monsieur? Il est célèbre, c'est celui de
François Macary, le menuisier de Lavaur... Depuis dix-huit ans, il avait, à la
partie interne de la jambe gauche, un ulcère variqueux profond, accompagné
d'un engorgement considérable des tissus. Il ne pouvait plus bouger, la
science le condamnait à une infirmité perpétuelle... Et le voilà, un soir, qui
s'enferme avec une bouteille d'eau de Lourdes. Il ôte ses bandages, il se lave
les deux jambes, il boit le reste de la bouteille. Puis, il se couche, s'endort;
et, quand il se réveille, il se tâte, regarde: plus rien! la varice, les ulcères,
tout avait disparu... La peau du genou, monsieur, était redevenue aussi lisse,
aussi fraîche qu'elle devait l'être à vingt ans.
Cette fois, il y eût une explosion de surprise et d'admiration. Les malades
et les pèlerins entraient dans le pays enchanté du miracle, où l'impossible se
réalise au coude de chaque sentier, où l'on marche à l'aise de prodige en
prodige. Et chacun d'eux avait son histoire à dire, brûlant d'apporter sa
preuve, d'appuyer sa foi et son espoir d'un exemple.
Madame Maze, la silencieuse, fut emportée jusqu'à parler la première.
—Moi, j'ai une amie qui a connu la veuve Rizan, cette dame dont la
guérison a fait aussi tant de bruit... Depuis vingt-quatre ans, elle était
paralysée de tout le côté gauche. Elle rendait ce qu'elle mangeait, elle n'était
plus qu'une masse inerte qu'on retournait dans le lit; et, à la longue, le
frottement des draps lui avait usé la peau... Un soir, le médecin annonça
qu'elle mourrait avant le jour. Deux heures plus tard, elle sortit de sa torpeur,
en demandant d'une voix faible à sa fille d'aller lui chercher un verre d'eau
de Lourdes, chez une voisine. Mais, le lendemain matin seulement, elle put
avoir ce verre d'eau, elle cria: «Oh! ma fille, c'est la vie que je bois, lave-
moi le visage, le bras, la jambe, tout le corps!» Et, à mesure que l'enfant lui
obéissait, elle voyait l'enflure énorme s'affaisser, les membres paralysés
reprendre leur souplesse et leur aspect naturel... Ce n'est pas tout, madame
source, qui jaillissait à peine. Puis, il lava son œil avec cette boue, il pria
ardemment. Et il jeta un cri, il voyait, monsieur, il voyait aussi bien que
vous et moi... Le médecin qui le soignait en a écrit un récit circonstancié, il
n'y a pas le moindre doute à avoir.
—C'est merveilleux, murmura M. de Guersaint, ravi.
—Voulez-vous un autre exemple, monsieur? Il est célèbre, c'est celui de
François Macary, le menuisier de Lavaur... Depuis dix-huit ans, il avait, à la
partie interne de la jambe gauche, un ulcère variqueux profond, accompagné
d'un engorgement considérable des tissus. Il ne pouvait plus bouger, la
science le condamnait à une infirmité perpétuelle... Et le voilà, un soir, qui
s'enferme avec une bouteille d'eau de Lourdes. Il ôte ses bandages, il se lave
les deux jambes, il boit le reste de la bouteille. Puis, il se couche, s'endort;
et, quand il se réveille, il se tâte, regarde: plus rien! la varice, les ulcères,
tout avait disparu... La peau du genou, monsieur, était redevenue aussi lisse,
aussi fraîche qu'elle devait l'être à vingt ans.
Cette fois, il y eût une explosion de surprise et d'admiration. Les malades
et les pèlerins entraient dans le pays enchanté du miracle, où l'impossible se
réalise au coude de chaque sentier, où l'on marche à l'aise de prodige en
prodige. Et chacun d'eux avait son histoire à dire, brûlant d'apporter sa
preuve, d'appuyer sa foi et son espoir d'un exemple.
Madame Maze, la silencieuse, fut emportée jusqu'à parler la première.
—Moi, j'ai une amie qui a connu la veuve Rizan, cette dame dont la
guérison a fait aussi tant de bruit... Depuis vingt-quatre ans, elle était
paralysée de tout le côté gauche. Elle rendait ce qu'elle mangeait, elle n'était
plus qu'une masse inerte qu'on retournait dans le lit; et, à la longue, le
frottement des draps lui avait usé la peau... Un soir, le médecin annonça
qu'elle mourrait avant le jour. Deux heures plus tard, elle sortit de sa torpeur,
en demandant d'une voix faible à sa fille d'aller lui chercher un verre d'eau
de Lourdes, chez une voisine. Mais, le lendemain matin seulement, elle put
avoir ce verre d'eau, elle cria: «Oh! ma fille, c'est la vie que je bois, lave-
moi le visage, le bras, la jambe, tout le corps!» Et, à mesure que l'enfant lui
obéissait, elle voyait l'enflure énorme s'affaisser, les membres paralysés
reprendre leur souplesse et leur aspect naturel... Ce n'est pas tout, madame
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Rizan criait qu'elle était guérie, qu'elle avait faim, qu'elle voulait du pain et
de la viande, elle qui n'en avait pas mangé depuis vingt-quatre ans. Et elle se
leva, et elle s'habilla, pendant que sa fille répondait aux voisines qui la
croyaient orpheline, en la voyant bouleversée: «Non, non! maman n'est pas
morte, elle est ressuscitée!»
Des larmes étaient montées aux yeux de madame Vincent. Mon Dieu! si
elle avait pu voir Rose se relever ainsi, et manger de bon appétit, et courir!
Un autre cas, celui d'une jeune fille, qu'on lui avait conté à Paris et qui était
pour beaucoup dans sa décision de mener à Lourdes sa petite malade, lui
revint à la mémoire.
—Moi aussi, je connais l'histoire d'une paralytique, Lucie Druon, la
pensionnaire d'un orphelinat, toute jeune encore, qui ne pouvait plus même
s'agenouiller. Ses membres s'étaient tordus en cerceaux; sa jambe droite,
plus courte, avait fini par s'enrouler autour de la gauche; et, quand une de
ses camarades la portait, on voyait ses pieds, comme morts, se balancer dans
le vide... Remarquez qu'elle n'est pas allée à Lourdes. Elle a fait simplement
une neuvaine; mais elle a jeûné pendant les neuf jours, et son désir de guérir
était si grand, qu'elle passait les nuits en prières... Enfin, le neuvième jour,
comme elle buvait un peu d'eau de Lourdes, elle eut dans les jambes une
violente commotion. Elle se leva, retomba, se releva et marcha. Toutes ses
compagnes, étonnées, presque effrayées, criaient: «Lucie marche! Lucie
marche!» Et c'était vrai, ses jambes étaient redevenues en quelques
secondes droites, saines et fortes. Elle traversa la cour, put monter à la
chapelle, où toute la communauté, transportée de reconnaissance, chanta le
Magnificat... Ah! la chère enfant, elle devait être heureuse, bien heureuse!
Deux larmes achevèrent de couler de ses joues sur le visage pâle de sa
fille, qu'elle baisa éperdument.
Mais l'intérêt grandissait toujours, la joie ravie de ces beaux contes, où le
ciel à tous coups triomphait des réalités humaines, exaltait ces âmes
d'enfant, au point que les plus malades se redressaient, à leur tour, et
retrouvaient la parole. Et, derrière le récit de chacun, il y avait la
préoccupation de son mal, la confiance qu'il guérirait, puisqu'une maladie
identique s'était effacée comme un vilain songe, au souffle divin.
de la viande, elle qui n'en avait pas mangé depuis vingt-quatre ans. Et elle se
leva, et elle s'habilla, pendant que sa fille répondait aux voisines qui la
croyaient orpheline, en la voyant bouleversée: «Non, non! maman n'est pas
morte, elle est ressuscitée!»
Des larmes étaient montées aux yeux de madame Vincent. Mon Dieu! si
elle avait pu voir Rose se relever ainsi, et manger de bon appétit, et courir!
Un autre cas, celui d'une jeune fille, qu'on lui avait conté à Paris et qui était
pour beaucoup dans sa décision de mener à Lourdes sa petite malade, lui
revint à la mémoire.
—Moi aussi, je connais l'histoire d'une paralytique, Lucie Druon, la
pensionnaire d'un orphelinat, toute jeune encore, qui ne pouvait plus même
s'agenouiller. Ses membres s'étaient tordus en cerceaux; sa jambe droite,
plus courte, avait fini par s'enrouler autour de la gauche; et, quand une de
ses camarades la portait, on voyait ses pieds, comme morts, se balancer dans
le vide... Remarquez qu'elle n'est pas allée à Lourdes. Elle a fait simplement
une neuvaine; mais elle a jeûné pendant les neuf jours, et son désir de guérir
était si grand, qu'elle passait les nuits en prières... Enfin, le neuvième jour,
comme elle buvait un peu d'eau de Lourdes, elle eut dans les jambes une
violente commotion. Elle se leva, retomba, se releva et marcha. Toutes ses
compagnes, étonnées, presque effrayées, criaient: «Lucie marche! Lucie
marche!» Et c'était vrai, ses jambes étaient redevenues en quelques
secondes droites, saines et fortes. Elle traversa la cour, put monter à la
chapelle, où toute la communauté, transportée de reconnaissance, chanta le
Magnificat... Ah! la chère enfant, elle devait être heureuse, bien heureuse!
Deux larmes achevèrent de couler de ses joues sur le visage pâle de sa
fille, qu'elle baisa éperdument.
Mais l'intérêt grandissait toujours, la joie ravie de ces beaux contes, où le
ciel à tous coups triomphait des réalités humaines, exaltait ces âmes
d'enfant, au point que les plus malades se redressaient, à leur tour, et
retrouvaient la parole. Et, derrière le récit de chacun, il y avait la
préoccupation de son mal, la confiance qu'il guérirait, puisqu'une maladie
identique s'était effacée comme un vilain songe, au souffle divin.
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—Ah! bégaya madame Vêtu, la bouche empâtée de souffrance, il y en
avait une, Antoinette Thardivail, dont l'estomac était dévoré comme le mien.
On aurait dit que des chiens le lui mangeaient, et il devenait parfois plus
gros que la tête d'un enfant. Des tumeurs y poussaient, pareilles à des œufs
de poule, si bien que, pendant huit mois, elle avait vomi du sang... Elle aussi
allait expirer, la peau collée sur les os, mourant de faim, lorsqu'elle but de
l'eau de Lourdes et s'en fit laver le creux de l'estomac. Trois minutes après,
son médecin qui l'avait quittée, la veille, agonisante, sans souffle, la trouva
levée, assise au coin de son feu, se régalant avec appétit d'une aile de poulet
bien tendre. Elle n'avait plus de tumeurs, elle riait comme à vingt ans, son
visage venait de reprendre l'éclat de la jeunesse... Ah! manger ce qui vous
plaît, redevenir jeune, ne plus souffrir!
—Et la guérison de sœur Julienne! dit la Grivotte, qui se releva sur un
coude, les yeux brillants de fièvre. Ça l'avait prise par un mauvais rhume,
comme moi; puis, elle s'était mise à cracher le sang. Tous les six mois, elle
retombait, il lui fallait reprendre le lit. La dernière fois, on avait bien vu
qu'elle y resterait. Vainement, on avait essayé de tous les remèdes, l'iode, les
vésicatoires, les pointes de feu. Enfin, une vraie phtisique, celle-là, que six
médecins avaient reconnue comme telle... Bon! la voilà qui vient à Lourdes,
et Dieu sait au milieu de quelles souffrances! à tel point qu'à Toulouse, on
crut un instant qu'elle passait. Les sœurs la portaient dans leurs bras. À la
piscine, les dames hospitalières ne voulaient pas la baigner. C'était une
morte... Eh bien! on l'a déshabillée, on l'a plongée sans connaissance et
toute couverte de sueur, on l'a retirée si pâle, qu'on l'a déposée par terre, en
pensant que c'était bien fini cette fois. Brusquement, ses joues se sont
colorées, ses yeux se sont ouverts, elle a respiré fortement. Elle était guérie,
elle s'est rhabillée seule, et elle a fait un bon repas, après être allée à la
Grotte remercier la sainte Vierge... Hein? on ne peut pas dire, en voilà une
de phtisique! et guérie radicalement, comme avec la main!
Alors, le frère Isidore voulut parler; mais il ne le put; et il se contenta de
dire péniblement à sa sœur:
—Marthe, raconte donc l'histoire de sœur Dorothée, que le curé de Saint-
Sauveur nous a dite.
—Sœur Dorothée, commença gauchement la paysanne, se leva un matin
avec une jambe engourdie; et, à partir de ce moment, elle perdit la jambe,
avait une, Antoinette Thardivail, dont l'estomac était dévoré comme le mien.
On aurait dit que des chiens le lui mangeaient, et il devenait parfois plus
gros que la tête d'un enfant. Des tumeurs y poussaient, pareilles à des œufs
de poule, si bien que, pendant huit mois, elle avait vomi du sang... Elle aussi
allait expirer, la peau collée sur les os, mourant de faim, lorsqu'elle but de
l'eau de Lourdes et s'en fit laver le creux de l'estomac. Trois minutes après,
son médecin qui l'avait quittée, la veille, agonisante, sans souffle, la trouva
levée, assise au coin de son feu, se régalant avec appétit d'une aile de poulet
bien tendre. Elle n'avait plus de tumeurs, elle riait comme à vingt ans, son
visage venait de reprendre l'éclat de la jeunesse... Ah! manger ce qui vous
plaît, redevenir jeune, ne plus souffrir!
—Et la guérison de sœur Julienne! dit la Grivotte, qui se releva sur un
coude, les yeux brillants de fièvre. Ça l'avait prise par un mauvais rhume,
comme moi; puis, elle s'était mise à cracher le sang. Tous les six mois, elle
retombait, il lui fallait reprendre le lit. La dernière fois, on avait bien vu
qu'elle y resterait. Vainement, on avait essayé de tous les remèdes, l'iode, les
vésicatoires, les pointes de feu. Enfin, une vraie phtisique, celle-là, que six
médecins avaient reconnue comme telle... Bon! la voilà qui vient à Lourdes,
et Dieu sait au milieu de quelles souffrances! à tel point qu'à Toulouse, on
crut un instant qu'elle passait. Les sœurs la portaient dans leurs bras. À la
piscine, les dames hospitalières ne voulaient pas la baigner. C'était une
morte... Eh bien! on l'a déshabillée, on l'a plongée sans connaissance et
toute couverte de sueur, on l'a retirée si pâle, qu'on l'a déposée par terre, en
pensant que c'était bien fini cette fois. Brusquement, ses joues se sont
colorées, ses yeux se sont ouverts, elle a respiré fortement. Elle était guérie,
elle s'est rhabillée seule, et elle a fait un bon repas, après être allée à la
Grotte remercier la sainte Vierge... Hein? on ne peut pas dire, en voilà une
de phtisique! et guérie radicalement, comme avec la main!
Alors, le frère Isidore voulut parler; mais il ne le put; et il se contenta de
dire péniblement à sa sœur:
—Marthe, raconte donc l'histoire de sœur Dorothée, que le curé de Saint-
Sauveur nous a dite.
—Sœur Dorothée, commença gauchement la paysanne, se leva un matin
avec une jambe engourdie; et, à partir de ce moment, elle perdit la jambe,
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qui devint froide et pesante comme une pierre. Avec ça, elle avait très mal
dans le dos. Les médecins n'y comprenaient rien. Elle en voyait une demi-
douzaine, qui lui enfonçaient des épingles et lui brûlaient la peau avec un
tas de drogues. Mais c'était comme s'ils chantaient... Sœur Dorothée avait
compris que, seule, la sainte Vierge trouverait le remède; et la voilà qui part
pour Lourdes; et la voilà qui se fait mettre dans la piscine. D'abord, elle crut
bien en mourir, tant c'était froid. Puis, l'eau devint si douce, qu'elle lui
sembla tiède, délicieuse comme du lait. Jamais elle n'avait trouvé quelque
chose de si bon: ses veines s'ouvraient et l'eau y entrait. Vous comprenez, la
vie lui revenait dans le corps, du moment que la sainte Vierge s'en était
mêlée... Elle n'avait plus le moindre mal, elle se promena, mangea tout un
pigeon le soir, dormit toute la nuit comme une bienheureuse. Gloire à la
sainte Vierge! reconnaissance éternelle à la Mère puissante et à son divin
Fils!
Élise Rouquet aurait bien voulu placer, elle aussi, un miracle qu'elle savait.
Seulement, elle parlait si mal, avec sa bouche déformée, qu'elle n'avait pu
encore prendre son tour. Il y eut un silence, elle en profita, écartant un peu
le fichu qui cachait l'horreur de sa plaie.
—Oh! moi, ce qu'on m'a raconté, ce n'est pas à propos d'une grosse
maladie, mais c'est si drôle... Il s'agit d'une femme, Célestine Dubois, qui
s'était entré une aiguille dans la main, en faisant un savonnage. Pendant sept
ans, elle la garda, aucun médecin n'étant parvenu à la retirer. Sa main, qui
s'était contractée, ne pouvait plus s'ouvrir... Elle arrive, elle la plonge dans la
piscine. Mais, tout de suite, elle la retire, en jetant des cris. On la remet de
force dans l'eau, on l'y maintient, pendant qu'elle sanglote, la figure
couverte de sueur. Trois fois, on la replonge, et l'on voit chaque fois marcher
l'aiguille, qui sort enfin par l'extrémité du pouce... Naturellement, si elle
criait, c'était que l'aiguille marchait dans sa chair, comme si quelqu'un l'avait
poussée, pour l'ôter... Jamais plus Célestine n'a souffert, sa main n'a gardé
qu'une petite cicatrice, à la seule fin de montrer le travail de la sainte Vierge.
Cette anecdote produisit plus d'effet encore que les miracles des grosses
guérisons. Une aiguille qui marchait, comme si quelqu'un l'avait poussée!
Cela peuplait l'invisible, montrait à chaque malade son ange gardien
derrière lui, prêt à l'assister, sur un ordre du ciel. Puis, comme cela était joli
et enfantin, cette aiguille qui s'en allait, dans l'eau miraculeuse, après s'être
dans le dos. Les médecins n'y comprenaient rien. Elle en voyait une demi-
douzaine, qui lui enfonçaient des épingles et lui brûlaient la peau avec un
tas de drogues. Mais c'était comme s'ils chantaient... Sœur Dorothée avait
compris que, seule, la sainte Vierge trouverait le remède; et la voilà qui part
pour Lourdes; et la voilà qui se fait mettre dans la piscine. D'abord, elle crut
bien en mourir, tant c'était froid. Puis, l'eau devint si douce, qu'elle lui
sembla tiède, délicieuse comme du lait. Jamais elle n'avait trouvé quelque
chose de si bon: ses veines s'ouvraient et l'eau y entrait. Vous comprenez, la
vie lui revenait dans le corps, du moment que la sainte Vierge s'en était
mêlée... Elle n'avait plus le moindre mal, elle se promena, mangea tout un
pigeon le soir, dormit toute la nuit comme une bienheureuse. Gloire à la
sainte Vierge! reconnaissance éternelle à la Mère puissante et à son divin
Fils!
Élise Rouquet aurait bien voulu placer, elle aussi, un miracle qu'elle savait.
Seulement, elle parlait si mal, avec sa bouche déformée, qu'elle n'avait pu
encore prendre son tour. Il y eut un silence, elle en profita, écartant un peu
le fichu qui cachait l'horreur de sa plaie.
—Oh! moi, ce qu'on m'a raconté, ce n'est pas à propos d'une grosse
maladie, mais c'est si drôle... Il s'agit d'une femme, Célestine Dubois, qui
s'était entré une aiguille dans la main, en faisant un savonnage. Pendant sept
ans, elle la garda, aucun médecin n'étant parvenu à la retirer. Sa main, qui
s'était contractée, ne pouvait plus s'ouvrir... Elle arrive, elle la plonge dans la
piscine. Mais, tout de suite, elle la retire, en jetant des cris. On la remet de
force dans l'eau, on l'y maintient, pendant qu'elle sanglote, la figure
couverte de sueur. Trois fois, on la replonge, et l'on voit chaque fois marcher
l'aiguille, qui sort enfin par l'extrémité du pouce... Naturellement, si elle
criait, c'était que l'aiguille marchait dans sa chair, comme si quelqu'un l'avait
poussée, pour l'ôter... Jamais plus Célestine n'a souffert, sa main n'a gardé
qu'une petite cicatrice, à la seule fin de montrer le travail de la sainte Vierge.
Cette anecdote produisit plus d'effet encore que les miracles des grosses
guérisons. Une aiguille qui marchait, comme si quelqu'un l'avait poussée!
Cela peuplait l'invisible, montrait à chaque malade son ange gardien
derrière lui, prêt à l'assister, sur un ordre du ciel. Puis, comme cela était joli
et enfantin, cette aiguille qui s'en allait, dans l'eau miraculeuse, après s'être
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entêtée sept ans! Et tous s'exclamaient, amusés, riant d'aise, rayonnants de
voir que rien n'était impossible au ciel, que si le ciel l'avait voulu, ils
seraient tous redevenus bien portants, jeunes et superbes. Il suffisait de
croire et de prier ardemment, pour que la nature fût confondue et que
l'incroyable se réalisât. Ensuite, il n'y avait plus qu'une affaire de bonne
chance, car le ciel semblait choisir.
—Oh! père, que c'est beau! murmura Marie qui avait écouté jusque-là,
ranimée par la passion, muette de saisissement. Tu te souviens de ce que tu
m'as conté toi-même, cette Joachine Dehaut qui était venue de Belgique, qui
avait traversé toute la France, avec sa jambe tordue, couverte d'un ulcère,
dont la mauvaise odeur écartait le monde... D'abord, l'ulcère fut guéri: on
pouvait serrer le genou, elle ne sentait rien, il ne restait qu'une petite
rougeur... Puis, ce fut le tour de la luxation. Dans l'eau, elle hurla, il lui
sembla qu'on lui brisait les os, qu'on lui arrachait la jambe; et, en même
temps, elle et la femme qui la baignait virent le pied difforme se redresser
avec la régularité d'une aiguille marchant sur un cadran. La jambe s'étendait,
les muscles s'allongeaient, le genou se remettait en place, au milieu d'une
douleur si forte, que Joachine avait fini par s'évanouir. Mais, quand elle
revint à elle, elle s'élança droite et agile, pour porter ses béquilles à la
Grotte.
M. de Guersaint, lui aussi, riait d'émerveillement, confirmait du geste ce
récit, qu'il tenait d'un père de l'Assomption. Il aurait pu, disait-il, raconter
vingt cas semblables, plus touchants, plus extraordinaires les uns que les
autres. Il en appelait au témoignage de Pierre; et celui-ci, qui ne croyait pas,
se contentait de hocher la tête. D'abord, ne voulant point affliger Marie, il
s'était efforcé de se distraire, de regarder, au dehors, les champs, les arbres,
les maisons qui défilaient. On venait de dépasser Angoulême, des prairies
s'élargissaient, des lignes de peupliers fuyaient, dans le mouvement
d'éventail continu de la vitesse. Sans doute, on était en retard, car le train,
lancé à toute vapeur, grondait sous l'orage, au travers de l'air en feu,
dévorant les kilomètres. Et Pierre, malgré lui, entendait quand même des
bouts de récit, s'intéressait à ces histoires extravagantes, que berçaient les
durs cahots des roues, comme si la locomotive, éperdue et lâchée, les eût
tous conduits au divin pays des rêves. On roulait, on roulait toujours, et il
finit par cesser de regarder au dehors, par s'abandonner à l'air lourd et
endormeur du wagon, où grandissait une extase, loin de ce monde réel,
voir que rien n'était impossible au ciel, que si le ciel l'avait voulu, ils
seraient tous redevenus bien portants, jeunes et superbes. Il suffisait de
croire et de prier ardemment, pour que la nature fût confondue et que
l'incroyable se réalisât. Ensuite, il n'y avait plus qu'une affaire de bonne
chance, car le ciel semblait choisir.
—Oh! père, que c'est beau! murmura Marie qui avait écouté jusque-là,
ranimée par la passion, muette de saisissement. Tu te souviens de ce que tu
m'as conté toi-même, cette Joachine Dehaut qui était venue de Belgique, qui
avait traversé toute la France, avec sa jambe tordue, couverte d'un ulcère,
dont la mauvaise odeur écartait le monde... D'abord, l'ulcère fut guéri: on
pouvait serrer le genou, elle ne sentait rien, il ne restait qu'une petite
rougeur... Puis, ce fut le tour de la luxation. Dans l'eau, elle hurla, il lui
sembla qu'on lui brisait les os, qu'on lui arrachait la jambe; et, en même
temps, elle et la femme qui la baignait virent le pied difforme se redresser
avec la régularité d'une aiguille marchant sur un cadran. La jambe s'étendait,
les muscles s'allongeaient, le genou se remettait en place, au milieu d'une
douleur si forte, que Joachine avait fini par s'évanouir. Mais, quand elle
revint à elle, elle s'élança droite et agile, pour porter ses béquilles à la
Grotte.
M. de Guersaint, lui aussi, riait d'émerveillement, confirmait du geste ce
récit, qu'il tenait d'un père de l'Assomption. Il aurait pu, disait-il, raconter
vingt cas semblables, plus touchants, plus extraordinaires les uns que les
autres. Il en appelait au témoignage de Pierre; et celui-ci, qui ne croyait pas,
se contentait de hocher la tête. D'abord, ne voulant point affliger Marie, il
s'était efforcé de se distraire, de regarder, au dehors, les champs, les arbres,
les maisons qui défilaient. On venait de dépasser Angoulême, des prairies
s'élargissaient, des lignes de peupliers fuyaient, dans le mouvement
d'éventail continu de la vitesse. Sans doute, on était en retard, car le train,
lancé à toute vapeur, grondait sous l'orage, au travers de l'air en feu,
dévorant les kilomètres. Et Pierre, malgré lui, entendait quand même des
bouts de récit, s'intéressait à ces histoires extravagantes, que berçaient les
durs cahots des roues, comme si la locomotive, éperdue et lâchée, les eût
tous conduits au divin pays des rêves. On roulait, on roulait toujours, et il
finit par cesser de regarder au dehors, par s'abandonner à l'air lourd et
endormeur du wagon, où grandissait une extase, loin de ce monde réel,
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qu'on traversait d'une course si rapide. Le visage ranimé de Marie le
pénétrait de joie. Il lui abandonna sa main, qu'elle avait prise, pour lui dire,
dans une étreinte, toute la confiance qui renaissait en elle. Pourquoi donc
l'aurait-il découragée par son doute, puisqu'il souhaitait sa guérison? Aussi
gardait-il avec une tendresse infinie, cette petite main moite de malade,
bouleversé de fraternité souffrante, voulant croire à la pitié des choses, à
une bonté supérieure qui ménageait la douleur aux désespérés.
—Oh! Pierre, répéta-t-elle, que c'est beau, que c'est beau! Et quelle gloire,
si la sainte Vierge veut bien se déranger pour moi!... Vraiment, croyez-vous
que j'en sois digne?
—Certes, s'écria-t-il, vous êtes la meilleure et la plus pure, une âme toute
blanche, comme disait votre père, et il n'y a pas assez de bons anges dans le
paradis pour vous faire escorte.
Mais ce n'était pas fini. Sœur Hyacinthe et madame de Jonquière,
maintenant, disaient tous les miracles qu'elles savaient, la longue suite des
miracles qui, depuis plus de trente ans, fleurissaient à Lourdes, comme la
floraison ininterrompue des roses sur le rosier mystique. On les comptait par
milliers, ils repoussaient chaque année, avec une verdeur de sève
prodigieuse, plus éclatants à chaque saison. Et les malades, écoutant ces
merveilles dans une fièvre croissante, étaient pareils aux petits enfants, qui,
après un beau conte de fée, en veulent un autre, et un autre, et un autre
encore. Oh! encore, encore des histoires, où la réalité mauvaise est bafouée,
où l'injuste nature est souffletée, où le bon Dieu intervient comme le
guérisseur suprême, celui qui se moque de la science et qui fait du bonheur
à sa guise!
Ce furent d'abord les sourds et les muets qui entendaient et qui voyaient:
Aurélie Bruneau, incurable, le tympan brisé, qui tout d'un coup est ravie par
les sons célestes d'un harmonium; Louise Pourchet, muette depuis quarante-
cinq ans, qui, en prière devant la Grotte, s'écrie soudain: «Je vous salue,
Marie!»; et d'autres, des centaines d'autres qui sont radicalement guéries,
pour avoir versé quelques gouttes d'eau dans leurs oreilles ou sur leur
langue. Puis, les aveugles défilèrent: le père Hermann, qui sentit la main
douce de la sainte Vierge lui enlever le voile qu'il avait sur les yeux;
mademoiselle de Pontbriant, menacée de perdre les deux yeux et recouvrant
une vue meilleure que jamais, à la suite d'une simple prière; un autre, un
pénétrait de joie. Il lui abandonna sa main, qu'elle avait prise, pour lui dire,
dans une étreinte, toute la confiance qui renaissait en elle. Pourquoi donc
l'aurait-il découragée par son doute, puisqu'il souhaitait sa guérison? Aussi
gardait-il avec une tendresse infinie, cette petite main moite de malade,
bouleversé de fraternité souffrante, voulant croire à la pitié des choses, à
une bonté supérieure qui ménageait la douleur aux désespérés.
—Oh! Pierre, répéta-t-elle, que c'est beau, que c'est beau! Et quelle gloire,
si la sainte Vierge veut bien se déranger pour moi!... Vraiment, croyez-vous
que j'en sois digne?
—Certes, s'écria-t-il, vous êtes la meilleure et la plus pure, une âme toute
blanche, comme disait votre père, et il n'y a pas assez de bons anges dans le
paradis pour vous faire escorte.
Mais ce n'était pas fini. Sœur Hyacinthe et madame de Jonquière,
maintenant, disaient tous les miracles qu'elles savaient, la longue suite des
miracles qui, depuis plus de trente ans, fleurissaient à Lourdes, comme la
floraison ininterrompue des roses sur le rosier mystique. On les comptait par
milliers, ils repoussaient chaque année, avec une verdeur de sève
prodigieuse, plus éclatants à chaque saison. Et les malades, écoutant ces
merveilles dans une fièvre croissante, étaient pareils aux petits enfants, qui,
après un beau conte de fée, en veulent un autre, et un autre, et un autre
encore. Oh! encore, encore des histoires, où la réalité mauvaise est bafouée,
où l'injuste nature est souffletée, où le bon Dieu intervient comme le
guérisseur suprême, celui qui se moque de la science et qui fait du bonheur
à sa guise!
Ce furent d'abord les sourds et les muets qui entendaient et qui voyaient:
Aurélie Bruneau, incurable, le tympan brisé, qui tout d'un coup est ravie par
les sons célestes d'un harmonium; Louise Pourchet, muette depuis quarante-
cinq ans, qui, en prière devant la Grotte, s'écrie soudain: «Je vous salue,
Marie!»; et d'autres, des centaines d'autres qui sont radicalement guéries,
pour avoir versé quelques gouttes d'eau dans leurs oreilles ou sur leur
langue. Puis, les aveugles défilèrent: le père Hermann, qui sentit la main
douce de la sainte Vierge lui enlever le voile qu'il avait sur les yeux;
mademoiselle de Pontbriant, menacée de perdre les deux yeux et recouvrant
une vue meilleure que jamais, à la suite d'une simple prière; un autre, un
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enfant de douze ans, dont les cornées ressemblaient à des billes de marbre,
et qui retrouva, en trois secondes, des yeux clairs et profonds, où les anges
semblaient sourire. Mais, surtout, ce sont les paralytiques qui abondent, les
misérables perclus des deux jambes, les infirmes gisant sur leur lit de
misère, auxquels le Seigneur dit: «Lève-toi et marche!» Delaunoy, ataxique,
cautérisé, brûlé, pendu, rentré quinze fois dans les hôpitaux de Paris, d'où il
rapporte les diagnostics concordants de douze médecins, sent une force qui
le soulève sur le passage du Saint-Sacrement, et se met à le suivre, les
jambes saines. Marie-Louise Delpon, âgée de quatorze ans, dont la paralysie
avait raidi les jambes, rétracté les mains, tiré la bouche de côté, voit ses
membres se dénouer, la contorsion de sa bouche disparaître, comme si une
main invisible coupait les affreux liens qui la déformaient. Marie Vachier,
clouée depuis dix-sept ans dans son fauteuil par la paraplégie, non
seulement court et vole au sortir de la piscine, mais ne retrouve même plus
la trace des plaies dont sa longue immobilité avait couvert son corps. Et
Georges Hanquet, atteint de ramollissement à la moelle épinière, d'une
insensibilité absolue, passe sans transition de l'agonie à une santé parfaite.
Et Léonie Charton, une autre ramollie de la moelle, dont les vertèbres font
une saillie considérable, sent fondre sa bosse comme par enchantement,
pendant que ses jambes se redressent, des jambes neuves et vigoureuses.
Ensuite, ce furent toutes sortes de maux. D'abord, les accidents de la
scrofule, encore des jambes perdues et refaites: Marguerite Gehier, malade
d'une coxalgie depuis vingt-sept ans, la hanche dévorée par le mal, le genou
droit ankylosé, tombant brusquement à genoux, pour remercier la sainte
Vierge de sa guérison; Philomène Simonneau, la jeune Vendéenne, la jambe
gauche trouée par trois plaies horribles, au fond desquelles les os cariés, à
découvert, laissaient tomber des esquilles, et dont les os, la chair et la peau
se reforment. Puis vinrent les hydropiques: madame Ancelin, dont les pieds,
les mains, le corps entier se dégonfla, sans qu'on pût savoir où toute l'eau
était passée; mademoiselle Montagnon, dont on avait retiré à plusieurs
reprises vingt-deux litres d'eau, et qui, enflée de nouveau, se vida sous la
simple application d'une compresse trempée à la source miraculeuse, sans
qu'on retrouvât non plus rien, ni dans le lit, ni sur le plancher. Et, de même,
pas une maladie de l'estomac ne résiste, toutes disparaissent au premier
verre. C'est Marie Souchet qui vomit du sang noir, d'une maigreur de
squelette, et qui dévore, qui retrouve son embonpoint en deux jours. C'est
Marie Jarland qui s'est brûlé l'estomac, en buvant par erreur un verre d'eau
et qui retrouva, en trois secondes, des yeux clairs et profonds, où les anges
semblaient sourire. Mais, surtout, ce sont les paralytiques qui abondent, les
misérables perclus des deux jambes, les infirmes gisant sur leur lit de
misère, auxquels le Seigneur dit: «Lève-toi et marche!» Delaunoy, ataxique,
cautérisé, brûlé, pendu, rentré quinze fois dans les hôpitaux de Paris, d'où il
rapporte les diagnostics concordants de douze médecins, sent une force qui
le soulève sur le passage du Saint-Sacrement, et se met à le suivre, les
jambes saines. Marie-Louise Delpon, âgée de quatorze ans, dont la paralysie
avait raidi les jambes, rétracté les mains, tiré la bouche de côté, voit ses
membres se dénouer, la contorsion de sa bouche disparaître, comme si une
main invisible coupait les affreux liens qui la déformaient. Marie Vachier,
clouée depuis dix-sept ans dans son fauteuil par la paraplégie, non
seulement court et vole au sortir de la piscine, mais ne retrouve même plus
la trace des plaies dont sa longue immobilité avait couvert son corps. Et
Georges Hanquet, atteint de ramollissement à la moelle épinière, d'une
insensibilité absolue, passe sans transition de l'agonie à une santé parfaite.
Et Léonie Charton, une autre ramollie de la moelle, dont les vertèbres font
une saillie considérable, sent fondre sa bosse comme par enchantement,
pendant que ses jambes se redressent, des jambes neuves et vigoureuses.
Ensuite, ce furent toutes sortes de maux. D'abord, les accidents de la
scrofule, encore des jambes perdues et refaites: Marguerite Gehier, malade
d'une coxalgie depuis vingt-sept ans, la hanche dévorée par le mal, le genou
droit ankylosé, tombant brusquement à genoux, pour remercier la sainte
Vierge de sa guérison; Philomène Simonneau, la jeune Vendéenne, la jambe
gauche trouée par trois plaies horribles, au fond desquelles les os cariés, à
découvert, laissaient tomber des esquilles, et dont les os, la chair et la peau
se reforment. Puis vinrent les hydropiques: madame Ancelin, dont les pieds,
les mains, le corps entier se dégonfla, sans qu'on pût savoir où toute l'eau
était passée; mademoiselle Montagnon, dont on avait retiré à plusieurs
reprises vingt-deux litres d'eau, et qui, enflée de nouveau, se vida sous la
simple application d'une compresse trempée à la source miraculeuse, sans
qu'on retrouvât non plus rien, ni dans le lit, ni sur le plancher. Et, de même,
pas une maladie de l'estomac ne résiste, toutes disparaissent au premier
verre. C'est Marie Souchet qui vomit du sang noir, d'une maigreur de
squelette, et qui dévore, qui retrouve son embonpoint en deux jours. C'est
Marie Jarland qui s'est brûlé l'estomac, en buvant par erreur un verre d'eau
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de cuivre, et qui sent la tumeur, venue à la suite, se fondre. Du reste, les plus
grosses tumeurs s'en vont de la sorte, dans la piscine, sans laisser la moindre
trace. Mais ce qui frappe les yeux davantage, ce sont les ulcères, les cancers,
toutes les horribles plaies apparentes, qu'un souffle d'en haut cicatrise. Un
juif, un comédien, la main dévorée par un ulcère, n'eut qu'à la tremper et fut
guéri. Un jeune étranger, immensément riche, affligé au poignet droit d'une
loupe grosse comme un œuf de poule, la vit se dissoudre. Rose Duval qui,
par suite d'une tumeur blanche, avait au coude gauche un trou à y loger une
noix, put suivre le travail prompt de la chair neuve qui comblait ce trou. La
veuve Fromond, dont la lèvre était à moitié détruite par un cancer, n'eut qu'à
se la lotionner, et il ne resta pas même une couture. Marie Moreau, souffrant
affreusement d'un cancer au sein, s'endormit, après avoir appliqué un linge
imbibé d'eau de Lourdes; et, quand elle se réveilla, deux heures plus tard, la
douleur avait cessé, la chair était nette, d'une fraîcheur de rose.
Enfin, sœur Hyacinthe entama les cures immédiates et radicales de phtisie,
et c'était le triomphe, la terrible maladie qui ravageait l'humanité, que les
incrédules défiaient la sainte Vierge de guérir, qu'elle guérissait pourtant,
disait-on, d'un seul geste de son petit doigt. Cent cas, plus extraordinaires
les uns que les autres, se pressaient, débordaient. Marguerite Coupel,
phtisique depuis trois ans, le sommet des poumons mangé par les
tubercules, se lève et s'en va, éclatante de santé. Madame de la Rivière, qui
crache le sang, couverte d'une continuelle sueur froide, et dont les ongles
sont violacés, sur le point d'exhaler son dernier souffle, n'a besoin que de
boire une petite cuillerée d'eau qu'on verse entre ses dents: tout de suite, le
râle cesse, elle s'assoit, répond aux litanies, demande un bouillon. Il faut à
Julie Jadot quatre cuillerées; mais elle ne soutenait déjà plus sa tête, elle
était d'une constitution si délicate, que le mal semblait l'avoir fondue: en
quelques jours, elle devient très grasse. Anna Catry, au degré le plus avancé,
le poumon gauche à moitié détruit par une caverne, est plongée cinq fois
dans l'eau froide, contrairement à toute prudence, et elle est guérie, le
poumon est sain. Une autre, une jeune fille poitrinaire, condamnée par
quinze médecins, n'a rien demandé, s'est simplement agenouillée à la
Grotte, par hasard, toute surprise ensuite d'avoir été guérie ainsi au passage,
au raccroc, sans doute à l'heure où la sainte Vierge apitoyée laisse tomber le
miracle de ses mains invisibles.
grosses tumeurs s'en vont de la sorte, dans la piscine, sans laisser la moindre
trace. Mais ce qui frappe les yeux davantage, ce sont les ulcères, les cancers,
toutes les horribles plaies apparentes, qu'un souffle d'en haut cicatrise. Un
juif, un comédien, la main dévorée par un ulcère, n'eut qu'à la tremper et fut
guéri. Un jeune étranger, immensément riche, affligé au poignet droit d'une
loupe grosse comme un œuf de poule, la vit se dissoudre. Rose Duval qui,
par suite d'une tumeur blanche, avait au coude gauche un trou à y loger une
noix, put suivre le travail prompt de la chair neuve qui comblait ce trou. La
veuve Fromond, dont la lèvre était à moitié détruite par un cancer, n'eut qu'à
se la lotionner, et il ne resta pas même une couture. Marie Moreau, souffrant
affreusement d'un cancer au sein, s'endormit, après avoir appliqué un linge
imbibé d'eau de Lourdes; et, quand elle se réveilla, deux heures plus tard, la
douleur avait cessé, la chair était nette, d'une fraîcheur de rose.
Enfin, sœur Hyacinthe entama les cures immédiates et radicales de phtisie,
et c'était le triomphe, la terrible maladie qui ravageait l'humanité, que les
incrédules défiaient la sainte Vierge de guérir, qu'elle guérissait pourtant,
disait-on, d'un seul geste de son petit doigt. Cent cas, plus extraordinaires
les uns que les autres, se pressaient, débordaient. Marguerite Coupel,
phtisique depuis trois ans, le sommet des poumons mangé par les
tubercules, se lève et s'en va, éclatante de santé. Madame de la Rivière, qui
crache le sang, couverte d'une continuelle sueur froide, et dont les ongles
sont violacés, sur le point d'exhaler son dernier souffle, n'a besoin que de
boire une petite cuillerée d'eau qu'on verse entre ses dents: tout de suite, le
râle cesse, elle s'assoit, répond aux litanies, demande un bouillon. Il faut à
Julie Jadot quatre cuillerées; mais elle ne soutenait déjà plus sa tête, elle
était d'une constitution si délicate, que le mal semblait l'avoir fondue: en
quelques jours, elle devient très grasse. Anna Catry, au degré le plus avancé,
le poumon gauche à moitié détruit par une caverne, est plongée cinq fois
dans l'eau froide, contrairement à toute prudence, et elle est guérie, le
poumon est sain. Une autre, une jeune fille poitrinaire, condamnée par
quinze médecins, n'a rien demandé, s'est simplement agenouillée à la
Grotte, par hasard, toute surprise ensuite d'avoir été guérie ainsi au passage,
au raccroc, sans doute à l'heure où la sainte Vierge apitoyée laisse tomber le
miracle de ses mains invisibles.
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Des miracles, des miracles encore! ils pleuvaient comme des fleurs du
rêve, par un ciel clair et doux. Il y en avait de touchants, il y en avait
d'enfantins. Une vieille femme qui, la main ankylosée, ne pouvait plus la
remuer depuis trente ans, se lave et fait le signe de la croix. La sœur Sophie
qui aboyait comme une chienne, se plonge dans l'eau, en sort la voix pure,
chantant un cantique. Mustapha, un Turc, invoque la Dame blanche, et
recouvre l'œil droit, en y appliquant une compresse. Un officier de turcos a
été protégé à Sedan, un cuirassier de Reichshoffen serait mort d'une balle au
cœur, si cette balle, qui avait traversé son portefeuille, ne s'était arrêtée
devant une image de Notre-Dame de Lourdes. Et les enfants, les pauvres
petits qui souffrent, eux aussi trouvaient grâce: un gamin de cinq ans,
paralytique, déshabillé et tenu pendant cinq minutes sous le jet glacé de la
fontaine, se leva et marcha; un autre, de quinze ans, qui ne poussait dans son
lit qu'un grognement de bête, s'élança de la piscine en criant qu'il était guéri;
un autre, de deux ans, un tout petit celui-là, qui n'avait jamais marché, resta
un quart d'heure dans l'eau froide, puis ragaillardi, souriant, ainsi qu'un petit
homme, fit ses premiers pas. Et, pour tous, pour les petits comme pour les
grands, les douleurs étaient vives, pendant que le miracle opérait; car le
travail de réparation ne pouvait se faire sans une secousse extraordinaire de
toute la machine humaine: les os se régénéraient, la chair repoussait, le mal
chassé s'échappait en une convulsion dernière. Mais quel bien-être ensuite!
Les médecins n'en croyaient pas leurs yeux, leur étonnement éclatait à
chaque guérison, en voyant leurs malades courir, sauter, manger avec un
appétit dévorant. Toutes ces élues, ces femmes guéries faisaient trois
kilomètres, s'attablaient devant un poulet, dormaient douze heures à poings
fermés. Aucune convalescence du reste, une saute brusque de l'agonie à la
pleine santé, les membres remis à neuf, les plaies bouchées, les organes
rétablis dans leur intégrité, l'embonpoint revenu, tout cela en un coup de
foudre. La science était bafouée, on ne prenait pas même les précautions les
plus simples, baignant les femmes à toutes les époques du mois, plongeant
les phtisiques en sueur dans l'eau glacée, laissant les plaies à leur
putréfaction, sans aucun soin antiseptique. Puis, à chaque miracle, quel
cantique d'allégresse, quel cri de reconnaissance et d'amour! La miraculée
se jette à genoux, tout le monde pleure, des conversions s'opèrent, des
protestants et des juifs embrassent le catholicisme, autres miracles de la foi
dont le ciel triomphe. Les habitants du village vont en foule attendre la
miraculée sur la route, pendant que les cloches sonnent à la volée; et, quand
rêve, par un ciel clair et doux. Il y en avait de touchants, il y en avait
d'enfantins. Une vieille femme qui, la main ankylosée, ne pouvait plus la
remuer depuis trente ans, se lave et fait le signe de la croix. La sœur Sophie
qui aboyait comme une chienne, se plonge dans l'eau, en sort la voix pure,
chantant un cantique. Mustapha, un Turc, invoque la Dame blanche, et
recouvre l'œil droit, en y appliquant une compresse. Un officier de turcos a
été protégé à Sedan, un cuirassier de Reichshoffen serait mort d'une balle au
cœur, si cette balle, qui avait traversé son portefeuille, ne s'était arrêtée
devant une image de Notre-Dame de Lourdes. Et les enfants, les pauvres
petits qui souffrent, eux aussi trouvaient grâce: un gamin de cinq ans,
paralytique, déshabillé et tenu pendant cinq minutes sous le jet glacé de la
fontaine, se leva et marcha; un autre, de quinze ans, qui ne poussait dans son
lit qu'un grognement de bête, s'élança de la piscine en criant qu'il était guéri;
un autre, de deux ans, un tout petit celui-là, qui n'avait jamais marché, resta
un quart d'heure dans l'eau froide, puis ragaillardi, souriant, ainsi qu'un petit
homme, fit ses premiers pas. Et, pour tous, pour les petits comme pour les
grands, les douleurs étaient vives, pendant que le miracle opérait; car le
travail de réparation ne pouvait se faire sans une secousse extraordinaire de
toute la machine humaine: les os se régénéraient, la chair repoussait, le mal
chassé s'échappait en une convulsion dernière. Mais quel bien-être ensuite!
Les médecins n'en croyaient pas leurs yeux, leur étonnement éclatait à
chaque guérison, en voyant leurs malades courir, sauter, manger avec un
appétit dévorant. Toutes ces élues, ces femmes guéries faisaient trois
kilomètres, s'attablaient devant un poulet, dormaient douze heures à poings
fermés. Aucune convalescence du reste, une saute brusque de l'agonie à la
pleine santé, les membres remis à neuf, les plaies bouchées, les organes
rétablis dans leur intégrité, l'embonpoint revenu, tout cela en un coup de
foudre. La science était bafouée, on ne prenait pas même les précautions les
plus simples, baignant les femmes à toutes les époques du mois, plongeant
les phtisiques en sueur dans l'eau glacée, laissant les plaies à leur
putréfaction, sans aucun soin antiseptique. Puis, à chaque miracle, quel
cantique d'allégresse, quel cri de reconnaissance et d'amour! La miraculée
se jette à genoux, tout le monde pleure, des conversions s'opèrent, des
protestants et des juifs embrassent le catholicisme, autres miracles de la foi
dont le ciel triomphe. Les habitants du village vont en foule attendre la
miraculée sur la route, pendant que les cloches sonnent à la volée; et, quand
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on la voit sauter lestement de la voiture, des cris, des sanglots de joie
éclatent, on entonne le Magnificat. Gloire à la sainte Vierge! reconnaissance
et tendresse éternelles à la Mère de Dieu!
De toutes ces espérances réalisées, de toutes ces ardentes actions de
grâces, ce qui se dégageait, c'était cette gratitude à la Mère très pure, à la
Mère admirable. Elle était la grande passion de toutes les âmes, la Vierge
puissante, la Vierge clémente, le Miroir de justice, le Trône de sagesse.
Toutes les mains se tendaient vers elle, Rose mystique dans l'ombre des
chapelles, Tour d'ivoire à l'horizon du rêve, Porte du ciel ouvrant sur l'infini.
Dès l'aurore de chaque journée, elle luisait, claire Étoile du matin, gaie de
jeune espoir. N'était-elle pas encore la Santé des infirmes, le Refuge des
pécheurs, la Consolatrice des affligés? La France avait toujours été son pays
aimé, on l'y adorait d'un culte fervent, le culte même de la femme et de la
mère, dans une envolée de tendresse brûlante; et c'était en France surtout
qu'elle se plaisait à se montrer aux petites bergères. Elle était si bonne aux
petits! elle s'occupait continuellement d'eux, on ne s'adressait si volontiers à
elle que parce qu'on la savait l'intermédiaire d'amour entre la terre et le ciel.
Chaque soir, elle pleurait des larmes d'or, aux pieds de son divin Fils, pour
obtenir de lui des grâces; et c'étaient les miracles qu'il lui permettait de faire,
ce beau champ fleuri de miracles, odorants comme les roses du paradis, si
prodigieux d'éclat et de parfum.
Le train roulait, roulait toujours. On venait de traverser Coutras, il était six
heures. Et sœur Hyacinthe, se levant, tapa dans ses mains, en répétant une
fois encore:
—L'Angélus, mes enfants!
Jamais les Ave ne s'étaient envolés dans une foi plus vive, plus attisée par
le désir d'être entendu du ciel. Et Pierre, alors, comprit brusquement, eut
l'explication nette de ces pèlerinages, de tous ces trains qui roulaient par le
monde entier, de ces foules accourues, de Lourdes flamboyant là-bas
comme le salut des corps et des âmes. Ah! les pauvres misérables qu'il
voyait, depuis le matin, râler de souffrance, traîner leur triste carcasse dans
la fatigue d'un tel voyage! Ils étaient tous des condamnés, des abandonnés
de la science, las d'avoir consulté les médecins, d'avoir tenté la torture des
remèdes inutiles. Et comme on comprenait que, brûlant du désir de vivre
encore, ne pouvant se résigner sous l'injuste et indifférente nature, ils fissent
éclatent, on entonne le Magnificat. Gloire à la sainte Vierge! reconnaissance
et tendresse éternelles à la Mère de Dieu!
De toutes ces espérances réalisées, de toutes ces ardentes actions de
grâces, ce qui se dégageait, c'était cette gratitude à la Mère très pure, à la
Mère admirable. Elle était la grande passion de toutes les âmes, la Vierge
puissante, la Vierge clémente, le Miroir de justice, le Trône de sagesse.
Toutes les mains se tendaient vers elle, Rose mystique dans l'ombre des
chapelles, Tour d'ivoire à l'horizon du rêve, Porte du ciel ouvrant sur l'infini.
Dès l'aurore de chaque journée, elle luisait, claire Étoile du matin, gaie de
jeune espoir. N'était-elle pas encore la Santé des infirmes, le Refuge des
pécheurs, la Consolatrice des affligés? La France avait toujours été son pays
aimé, on l'y adorait d'un culte fervent, le culte même de la femme et de la
mère, dans une envolée de tendresse brûlante; et c'était en France surtout
qu'elle se plaisait à se montrer aux petites bergères. Elle était si bonne aux
petits! elle s'occupait continuellement d'eux, on ne s'adressait si volontiers à
elle que parce qu'on la savait l'intermédiaire d'amour entre la terre et le ciel.
Chaque soir, elle pleurait des larmes d'or, aux pieds de son divin Fils, pour
obtenir de lui des grâces; et c'étaient les miracles qu'il lui permettait de faire,
ce beau champ fleuri de miracles, odorants comme les roses du paradis, si
prodigieux d'éclat et de parfum.
Le train roulait, roulait toujours. On venait de traverser Coutras, il était six
heures. Et sœur Hyacinthe, se levant, tapa dans ses mains, en répétant une
fois encore:
—L'Angélus, mes enfants!
Jamais les Ave ne s'étaient envolés dans une foi plus vive, plus attisée par
le désir d'être entendu du ciel. Et Pierre, alors, comprit brusquement, eut
l'explication nette de ces pèlerinages, de tous ces trains qui roulaient par le
monde entier, de ces foules accourues, de Lourdes flamboyant là-bas
comme le salut des corps et des âmes. Ah! les pauvres misérables qu'il
voyait, depuis le matin, râler de souffrance, traîner leur triste carcasse dans
la fatigue d'un tel voyage! Ils étaient tous des condamnés, des abandonnés
de la science, las d'avoir consulté les médecins, d'avoir tenté la torture des
remèdes inutiles. Et comme on comprenait que, brûlant du désir de vivre
encore, ne pouvant se résigner sous l'injuste et indifférente nature, ils fissent
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le rêve d'un pouvoir surhumain, d'une divinité toute-puissante, qui peut-être
allait, en leur faveur, arrêter les lois établies, changer le cours des astres et
revenir sur sa création! Dieu ne leur restait-il pas, si la terre leur manquait?
La réalité, pour eux, était trop abominable, il leur naissait un immense
besoin d'illusion et de mensonge. Oh! croire qu'il y a quelque part un
justicier suprême qui redresse les torts apparents des êtres et des choses,
croire qu'il y a un rédempteur, un consolateur qui est le maître, qui peut faire
remonter les torrents à leur source, rendre la jeunesse aux vieillards,
ressusciter les morts! Se dire, quand on est couvert de plaies, qu'on a les
membres tordus, le ventre enflé de tumeurs, les poumons détruits, se dire
que cela n'importe pas, que tout peut disparaître et renaître sur un signe de
la sainte Vierge, et qu'il suffit de prier, de la toucher, d'obtenir d'elle la grâce
d'être choisi! Et, alors, quelle fontaine céleste d'espérance, lorsque se mettait
à couler le flot prodigieux de ces belles histoires de guérison, de ces contes
de fée adorables, qui berçaient, qui grisaient l'imagination enfiévrée des
malades et des infirmes! Depuis que la petite Sophie Couteau, avec son pied
blanc guéri, était montée dans ce wagon, ouvrant le ciel illimité du divin et
du surnaturel, comme l'on comprenait le souffle de résurrection qui passait,
soulevant peu à peu les plus désespérés de leur couche de misère, faisant
luire les yeux de tous, puisque la vie était encore possible pour eux, et qu'ils
allaient peut-être la recommencer!
Oui, c'était bien cela. Si ce train lamentable roulait, roulait toujours, si ce
wagon était plein, si les autres étaient pleins; si la France et le monde, du
plus loin de la terre, étaient sillonnés par des trains pareils; si des foules de
trois cent mille croyants, charriant avec elles des milliers de malades, se
mettaient en branle d'un bout de l'année à l'autre: c'était que, là-bas, la
Grotte flambait dans sa gloire comme un phare d'espoir et d'illusion, comme
la révolte et le triomphe de l'impossible sur l'inexorable matière. Jamais
roman plus passionnant n'avait été écrit pour exalter les âmes, au-dessus des
rudes conditions de l'existence. Rêver ce rêve, là était le grand bonheur
ineffable. Les pères de l'Assomption n'avaient vu, d'année en année, s'élargir
le succès de leurs pèlerinages, que parce qu'ils vendaient aux peuples
accourus de la consolation, du mensonge, ce pain délicieux de l'espérance
dont l'humanité souffrante a une continuelle faim, que rien n'apaisera
jamais. Et ce n'étaient pas seulement les plaies physiques qui criaient du
besoin d'être guéries, tout l'être moral et intellectuel clamait sa misère, dans
un désir insatiable de bonheur. Être heureux, mettre la certitude de sa vie
allait, en leur faveur, arrêter les lois établies, changer le cours des astres et
revenir sur sa création! Dieu ne leur restait-il pas, si la terre leur manquait?
La réalité, pour eux, était trop abominable, il leur naissait un immense
besoin d'illusion et de mensonge. Oh! croire qu'il y a quelque part un
justicier suprême qui redresse les torts apparents des êtres et des choses,
croire qu'il y a un rédempteur, un consolateur qui est le maître, qui peut faire
remonter les torrents à leur source, rendre la jeunesse aux vieillards,
ressusciter les morts! Se dire, quand on est couvert de plaies, qu'on a les
membres tordus, le ventre enflé de tumeurs, les poumons détruits, se dire
que cela n'importe pas, que tout peut disparaître et renaître sur un signe de
la sainte Vierge, et qu'il suffit de prier, de la toucher, d'obtenir d'elle la grâce
d'être choisi! Et, alors, quelle fontaine céleste d'espérance, lorsque se mettait
à couler le flot prodigieux de ces belles histoires de guérison, de ces contes
de fée adorables, qui berçaient, qui grisaient l'imagination enfiévrée des
malades et des infirmes! Depuis que la petite Sophie Couteau, avec son pied
blanc guéri, était montée dans ce wagon, ouvrant le ciel illimité du divin et
du surnaturel, comme l'on comprenait le souffle de résurrection qui passait,
soulevant peu à peu les plus désespérés de leur couche de misère, faisant
luire les yeux de tous, puisque la vie était encore possible pour eux, et qu'ils
allaient peut-être la recommencer!
Oui, c'était bien cela. Si ce train lamentable roulait, roulait toujours, si ce
wagon était plein, si les autres étaient pleins; si la France et le monde, du
plus loin de la terre, étaient sillonnés par des trains pareils; si des foules de
trois cent mille croyants, charriant avec elles des milliers de malades, se
mettaient en branle d'un bout de l'année à l'autre: c'était que, là-bas, la
Grotte flambait dans sa gloire comme un phare d'espoir et d'illusion, comme
la révolte et le triomphe de l'impossible sur l'inexorable matière. Jamais
roman plus passionnant n'avait été écrit pour exalter les âmes, au-dessus des
rudes conditions de l'existence. Rêver ce rêve, là était le grand bonheur
ineffable. Les pères de l'Assomption n'avaient vu, d'année en année, s'élargir
le succès de leurs pèlerinages, que parce qu'ils vendaient aux peuples
accourus de la consolation, du mensonge, ce pain délicieux de l'espérance
dont l'humanité souffrante a une continuelle faim, que rien n'apaisera
jamais. Et ce n'étaient pas seulement les plaies physiques qui criaient du
besoin d'être guéries, tout l'être moral et intellectuel clamait sa misère, dans
un désir insatiable de bonheur. Être heureux, mettre la certitude de sa vie
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dans la foi, s'appuyer jusqu'à la mort sur ce solide bâton de voyage, tel était
le désir qui sortait de toutes les poitrines, qui faisait s'agenouiller toutes les
douleurs morales, demandant la continuation de la grâce, la conversion des
êtres chers, le salut spirituel de soi-même et de ceux qu'on aime. L'immense
cri se propageait, montait, emplissait l'espace: être heureux à jamais, dans la
vie et dans la mort!
Et Pierre les avait bien vus tous, les souffrants qui l'entouraient, ne plus
sentir les cahots des roues, retrouver des forces, à chaque lieue dévorée qui
les rapprochait du miracle. Madame Maze, elle-même, devenait bavarde,
dans la certitude que la sainte Vierge lui rendrait son mari. Madame
Vincent, souriante, berçait doucement la petite Rose, en la trouvant bien
moins malade que ces enfants à demi morts qu'on plongeait dans l'eau
glacée et qui jouaient. M. Sabathier plaisantait avec M. de Guersaint, lui
expliquait qu'en octobre, quand il aurait des jambes, il irait faire un tour à
Rome, un voyage qu'il remettait depuis quinze ans. Madame Vêtu, calmée,
l'estomac tiraillé seulement, croyant qu'elle avait faim, demandait à madame
de Jonquière de lui laisser tremper des mouillettes de biscuit dans un verre
de lait; tandis qu'Élise Rouquet, oubliant sa plaie, mangeait une grappe de
raisin, à visage découvert. Et la Grivotte, assise sur son séant, et le frère
Isidore, qui avait cessé de se plaindre, gardaient de tous ces beaux contes
une telle fièvre heureuse, qu'ils s'inquiétaient de l'heure, ayant l'impatience
de la guérison. Mais l'homme surtout, pendant une minute, ressuscita.
Comme sœur Hyacinthe essuyait de nouveau la sueur froide de son visage,
il ouvrit les paupières, tandis qu'un sourire éclairait un instant sa face. Une
fois encore, il avait espéré.
Marie gardait, dans sa petite main tiède, la main de Pierre. Il était sept
heures, on ne devait être à Bordeaux qu'à sept heures et demie; et le train en
retard, pour rattraper les minutes perdues, hâtait de plus en plus sa marche,
dans une vitesse folle. L'orage avait fini par couler, une douceur infiniment
pure tombait du grand ciel clair.
—Oh! Pierre, que c'est beau, que c'est beau! répéta de nouveau Marie, en
lui serrant la main de toute sa tendresse.
Et, se penchant vers lui, à demi-voix:
le désir qui sortait de toutes les poitrines, qui faisait s'agenouiller toutes les
douleurs morales, demandant la continuation de la grâce, la conversion des
êtres chers, le salut spirituel de soi-même et de ceux qu'on aime. L'immense
cri se propageait, montait, emplissait l'espace: être heureux à jamais, dans la
vie et dans la mort!
Et Pierre les avait bien vus tous, les souffrants qui l'entouraient, ne plus
sentir les cahots des roues, retrouver des forces, à chaque lieue dévorée qui
les rapprochait du miracle. Madame Maze, elle-même, devenait bavarde,
dans la certitude que la sainte Vierge lui rendrait son mari. Madame
Vincent, souriante, berçait doucement la petite Rose, en la trouvant bien
moins malade que ces enfants à demi morts qu'on plongeait dans l'eau
glacée et qui jouaient. M. Sabathier plaisantait avec M. de Guersaint, lui
expliquait qu'en octobre, quand il aurait des jambes, il irait faire un tour à
Rome, un voyage qu'il remettait depuis quinze ans. Madame Vêtu, calmée,
l'estomac tiraillé seulement, croyant qu'elle avait faim, demandait à madame
de Jonquière de lui laisser tremper des mouillettes de biscuit dans un verre
de lait; tandis qu'Élise Rouquet, oubliant sa plaie, mangeait une grappe de
raisin, à visage découvert. Et la Grivotte, assise sur son séant, et le frère
Isidore, qui avait cessé de se plaindre, gardaient de tous ces beaux contes
une telle fièvre heureuse, qu'ils s'inquiétaient de l'heure, ayant l'impatience
de la guérison. Mais l'homme surtout, pendant une minute, ressuscita.
Comme sœur Hyacinthe essuyait de nouveau la sueur froide de son visage,
il ouvrit les paupières, tandis qu'un sourire éclairait un instant sa face. Une
fois encore, il avait espéré.
Marie gardait, dans sa petite main tiède, la main de Pierre. Il était sept
heures, on ne devait être à Bordeaux qu'à sept heures et demie; et le train en
retard, pour rattraper les minutes perdues, hâtait de plus en plus sa marche,
dans une vitesse folle. L'orage avait fini par couler, une douceur infiniment
pure tombait du grand ciel clair.
—Oh! Pierre, que c'est beau, que c'est beau! répéta de nouveau Marie, en
lui serrant la main de toute sa tendresse.
Et, se penchant vers lui, à demi-voix:
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—Pierre, j'ai vu la sainte Vierge, tout à l'heure, et c'est votre guérison que
j'ai demandée et obtenue.
Le prêtre, comprenant, fut bouleversé par les yeux de divine lumière
qu'elle fixait sur les siens. Elle s'était oubliée, elle avait demandé sa
conversion; et ce souhait de foi, qui sortait candide de cette créature
souffrante et si chère, lui retournait l'âme. Pourquoi donc ne croirait-il pas,
un jour? Lui-même restait éperdu de tant de récits extraordinaires. La
chaleur étouffante du wagon l'avait étourdi, la vue des misères entassées là
faisait saigner sa chair pitoyable. Et la contagion agissait, il ne savait plus
bien où s'arrêtaient le réel et le possible, incapable, au milieu de cet amas de
faits stupéfiants, de faire le partage, d'expliquer les uns et de rejeter les
autres. Un moment, comme un cantique de nouveau s'élevait, l'emportait au
fil entêté de son obsession, il ne s'appartint plus, il s'imagina qu'il finissait
par croire, dans le vertige halluciné de cet hôpital roulant, roulant toujours, à
toute vapeur.
V
Le train quitta Bordeaux après un arrêt de quelques minutes, durant lequel
ceux qui n'avaient pas dîné, se hâtèrent d'acheter des provisions. D'ailleurs,
les malades ne cessaient de boire un peu de lait, de réclamer un biscuit,
comme des enfants. Et, tout de suite, dès qu'on fut de nouveau en marche,
sœur Hyacinthe tapa dans ses mains.
—Allons, dépêchons-nous, la prière du soir!
Alors, pendant près d'un quart d'heure, il y eut un bourdonnement confus,
des Pater, des Ave, un examen de conscience, un acte de contrition, un
abandon de soi-même à Dieu, à la sainte Vierge et aux saints, tout un
remerciement de l'heureuse journée, que termina une prière pour les vivants
et pour les fidèles trépassés.
—Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il!
j'ai demandée et obtenue.
Le prêtre, comprenant, fut bouleversé par les yeux de divine lumière
qu'elle fixait sur les siens. Elle s'était oubliée, elle avait demandé sa
conversion; et ce souhait de foi, qui sortait candide de cette créature
souffrante et si chère, lui retournait l'âme. Pourquoi donc ne croirait-il pas,
un jour? Lui-même restait éperdu de tant de récits extraordinaires. La
chaleur étouffante du wagon l'avait étourdi, la vue des misères entassées là
faisait saigner sa chair pitoyable. Et la contagion agissait, il ne savait plus
bien où s'arrêtaient le réel et le possible, incapable, au milieu de cet amas de
faits stupéfiants, de faire le partage, d'expliquer les uns et de rejeter les
autres. Un moment, comme un cantique de nouveau s'élevait, l'emportait au
fil entêté de son obsession, il ne s'appartint plus, il s'imagina qu'il finissait
par croire, dans le vertige halluciné de cet hôpital roulant, roulant toujours, à
toute vapeur.
V
Le train quitta Bordeaux après un arrêt de quelques minutes, durant lequel
ceux qui n'avaient pas dîné, se hâtèrent d'acheter des provisions. D'ailleurs,
les malades ne cessaient de boire un peu de lait, de réclamer un biscuit,
comme des enfants. Et, tout de suite, dès qu'on fut de nouveau en marche,
sœur Hyacinthe tapa dans ses mains.
—Allons, dépêchons-nous, la prière du soir!
Alors, pendant près d'un quart d'heure, il y eut un bourdonnement confus,
des Pater, des Ave, un examen de conscience, un acte de contrition, un
abandon de soi-même à Dieu, à la sainte Vierge et aux saints, tout un
remerciement de l'heureuse journée, que termina une prière pour les vivants
et pour les fidèles trépassés.
—Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il!
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Il était huit heures dix, le crépuscule noyait déjà la campagne, une plaine
immense, prolongée par les brumes du soir, et où s'allumaient, au loin, dans
les maisons perdues, des étincelles vives. Les lampes du wagon vacillaient,
éclairaient d'une lumière jaune l'entassement des bagages et des pèlerins,
secoués par un mouvement de lacets continu.
—Vous savez, mes enfants, reprit sœur Hyacinthe, restée debout, que je
ferai faire le silence à Lamothe, à environ une heure d'ici. Vous avez donc
une heure pour vous amuser; mais soyez sages, ne vous excitez pas trop. Et,
après Lamothe, vous entendez bien, plus un mot, plus un souffle, je veux
que vous dormiez tous!
Cela les fit rire.
—Ah! mais, c'est la règle, vous êtes sûrement trop raisonnables pour ne
pas obéir.
Depuis le matin, en effet, ils avaient rempli ponctuellement le programme
des exercices religieux, indiqués heure par heure. Maintenant que toutes les
prières avaient été dites, les chapelets récités, les cantiques chantés, c'était la
journée finie, une courte récréation avant le repos. Mais ils ne savaient que
faire.
—Ma sœur, proposa Marie, si vous vouliez bien autoriser monsieur l'abbé
à nous faire une lecture? Il lit parfaitement, et j'ai justement là un petit livre,
une histoire de Bernadette si jolie...
On ne la laissa pas achever, tous crièrent, avec une passion éveillée
d'enfants auxquels on promet un beau conte:
—Oh! oui, ma sœur, oh? oui, ma sœur!
—Sans doute, dit la religieuse, je permets, du moment qu'il s'agit d'une
bonne lecture.
Pierre dut consentir. Mais il voulait être sous la lampe, et il lui fallut
changer de place avec M. de Guersaint, que cette annonce d'une histoire
avait ravi autant que les malades. Et, quand le jeune prêtre, enfin installé,
déclarant qu'il verrait assez clair, ouvrit le livre, un frémissement de
curiosité courut d'un bout du wagon à l'autre, toutes les têtes s'allongèrent,
immense, prolongée par les brumes du soir, et où s'allumaient, au loin, dans
les maisons perdues, des étincelles vives. Les lampes du wagon vacillaient,
éclairaient d'une lumière jaune l'entassement des bagages et des pèlerins,
secoués par un mouvement de lacets continu.
—Vous savez, mes enfants, reprit sœur Hyacinthe, restée debout, que je
ferai faire le silence à Lamothe, à environ une heure d'ici. Vous avez donc
une heure pour vous amuser; mais soyez sages, ne vous excitez pas trop. Et,
après Lamothe, vous entendez bien, plus un mot, plus un souffle, je veux
que vous dormiez tous!
Cela les fit rire.
—Ah! mais, c'est la règle, vous êtes sûrement trop raisonnables pour ne
pas obéir.
Depuis le matin, en effet, ils avaient rempli ponctuellement le programme
des exercices religieux, indiqués heure par heure. Maintenant que toutes les
prières avaient été dites, les chapelets récités, les cantiques chantés, c'était la
journée finie, une courte récréation avant le repos. Mais ils ne savaient que
faire.
—Ma sœur, proposa Marie, si vous vouliez bien autoriser monsieur l'abbé
à nous faire une lecture? Il lit parfaitement, et j'ai justement là un petit livre,
une histoire de Bernadette si jolie...
On ne la laissa pas achever, tous crièrent, avec une passion éveillée
d'enfants auxquels on promet un beau conte:
—Oh! oui, ma sœur, oh? oui, ma sœur!
—Sans doute, dit la religieuse, je permets, du moment qu'il s'agit d'une
bonne lecture.
Pierre dut consentir. Mais il voulait être sous la lampe, et il lui fallut
changer de place avec M. de Guersaint, que cette annonce d'une histoire
avait ravi autant que les malades. Et, quand le jeune prêtre, enfin installé,
déclarant qu'il verrait assez clair, ouvrit le livre, un frémissement de
curiosité courut d'un bout du wagon à l'autre, toutes les têtes s'allongèrent,
Page 77
recueillies, les oreilles tendues. Heureusement, il avait la voix claire, il put
dominer les roues, dont le bruit n'était plus qu'un roulement assourdi, dans
cette plaine immense et plate.
Mais, avant de commencer, Pierre examinait le livre. C'était un de ces
petits livres de colportage, sortis des presses catholiques, répandus à
profusion par toute la chrétienté. Mal imprimé, de papier humble, il portait,
sur sa couverture bleue, une Notre-Dame de Lourdes, une naïve image d'une
grâce raidie et gauche. Une demi-heure suffirait certainement pour le lire,
sans hâte.
Et Pierre commença, de sa belle voix nette, au timbre doux et pénétrant.
—«C'était à Lourdes, petite ville des Pyrénées, le jeudi 11 février 1858. Le
temps était froid et un peu couvert. On manquait de bois pour préparer le
dîner, dans la maison du pauvre, mais honnête meunier François Soubirous.
Sa femme, Louise, dit à sa seconde fille, Marie: «Va ramasser du bois sur le
bord du Gave ou dans les communaux.» Le Gave est le nom d'un torrent qui
traverse Lourdes.
«Marie avait une sœur aînée, nommée Bernadette, récemment arrivée de la
campagne, où de braves villageois l'avaient employée comme bergère.
C'était une enfant frêle et délicate, d'une grande innocence, mais dont toute
la science consistait à savoir dire le chapelet. Louise Soubirous hésitait à
l'envoyer au bois avec sa sœur, à cause du froid; cependant, sur les instances
de Marie et d'une petite voisine, nommée Jeanne Abadie, elle la laissa partir.
«Les trois compagnes, descendant le long du torrent pour recueillir des
débris de bois mort, se trouvèrent en face d'une grotte, creusée dans un
grand rocher que les gens du pays appelaient Massabielle...»
Mais, arrivé à ce point de la lecture, comme il tournait la page, Pierre
s'arrêta, laissant retomber le petit livre. L'enfantillage du récit, les phrases
toutes faites et vides l'impatientaient. Lui qui avait entre les mains le dossier
complet de cette histoire extraordinaire, qui s'était passionné à en étudier les
moindres détails, et qui gardait au fond du cœur une tendresse délicieuse,
une infinie pitié pour Bernadette! Il venait de se dire que l'enquête qu'il
rêvait autrefois d'aller faire à Lourdes, il pourrait la commencer le
lendemain même. C'était une des raisons qui l'avaient décidé au voyage. Et
dominer les roues, dont le bruit n'était plus qu'un roulement assourdi, dans
cette plaine immense et plate.
Mais, avant de commencer, Pierre examinait le livre. C'était un de ces
petits livres de colportage, sortis des presses catholiques, répandus à
profusion par toute la chrétienté. Mal imprimé, de papier humble, il portait,
sur sa couverture bleue, une Notre-Dame de Lourdes, une naïve image d'une
grâce raidie et gauche. Une demi-heure suffirait certainement pour le lire,
sans hâte.
Et Pierre commença, de sa belle voix nette, au timbre doux et pénétrant.
—«C'était à Lourdes, petite ville des Pyrénées, le jeudi 11 février 1858. Le
temps était froid et un peu couvert. On manquait de bois pour préparer le
dîner, dans la maison du pauvre, mais honnête meunier François Soubirous.
Sa femme, Louise, dit à sa seconde fille, Marie: «Va ramasser du bois sur le
bord du Gave ou dans les communaux.» Le Gave est le nom d'un torrent qui
traverse Lourdes.
«Marie avait une sœur aînée, nommée Bernadette, récemment arrivée de la
campagne, où de braves villageois l'avaient employée comme bergère.
C'était une enfant frêle et délicate, d'une grande innocence, mais dont toute
la science consistait à savoir dire le chapelet. Louise Soubirous hésitait à
l'envoyer au bois avec sa sœur, à cause du froid; cependant, sur les instances
de Marie et d'une petite voisine, nommée Jeanne Abadie, elle la laissa partir.
«Les trois compagnes, descendant le long du torrent pour recueillir des
débris de bois mort, se trouvèrent en face d'une grotte, creusée dans un
grand rocher que les gens du pays appelaient Massabielle...»
Mais, arrivé à ce point de la lecture, comme il tournait la page, Pierre
s'arrêta, laissant retomber le petit livre. L'enfantillage du récit, les phrases
toutes faites et vides l'impatientaient. Lui qui avait entre les mains le dossier
complet de cette histoire extraordinaire, qui s'était passionné à en étudier les
moindres détails, et qui gardait au fond du cœur une tendresse délicieuse,
une infinie pitié pour Bernadette! Il venait de se dire que l'enquête qu'il
rêvait autrefois d'aller faire à Lourdes, il pourrait la commencer le
lendemain même. C'était une des raisons qui l'avaient décidé au voyage. Et
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toute sa curiosité se réveillait sur la voyante, qu'il aimait, parce qu'il la
sentait une candide, une véridique et une malheureuse, mais dont il aurait
voulu analyser et expliquer le cas. Certes, elle ne mentait pas, elle avait eu
sa vision, entendu des voix comme Jeanne d'Arc, et comme Jeanne d'Arc
elle délivrait la France, au dire des catholiques. Quelle était donc la force
qui l'avait produite, elle et son œuvre? Comment la vision avait-elle pu
grandir chez cette enfant misérable, et bouleverser toutes les âmes croyantes
jusqu'à renouveler les miracles des temps primitifs, et fonder presque une
religion nouvelle, au milieu d'une ville sainte, bâtie à coups de millions,
envahie par des foules qu'on n'avait pas vues si exaltées ni si nombreuses
depuis les croisades?
Alors, cessant de lire, il raconta ce qu'il savait, ce qu'il avait deviné et
rétabli, dans cette histoire si obscure encore, malgré les flots d'encre qu'elle
a fait couler. Il connaissait le pays, les mœurs, les coutumes, à la suite de ses
longues conversations avec son ami, le docteur Chassaigne. Et il avait une
facilité charmante de parole, une émotion exquise, des dons remarquables
d'orateur sacré, qu'il se connaissait depuis le séminaire, mais dont il n'usait
jamais. Dans le wagon, quand on vit qu'il savait l'histoire bien mieux, bien
plus longuement que le petit livre, et qu'il la disait d'un air si doux, si
passionné, il y eut une recrudescence d'attention, un élan de ces âmes
douloureuses, affamées de bonheur, qui se donnaient toutes à lui.
D'abord, ce fut l'enfance de Bernadette, à Bartrès. Elle grandissait là chez
sa mère nourrice, la femme Lagües, qui, ayant perdu un nouveau-né, avait
rendu aux Soubirous, très pauvres, le service de nourrir et de garder leur
enfant. Ce village de quatre cents âmes, à une lieue environ de Lourdes, se
trouvait comme au désert, loin de toute route fréquentée, caché parmi des
verdures. Le chemin dévale, les quelques maisons s'espacent, au milieu des
herbages coupés de haies, plantés de noyers et de châtaigniers; tandis que
des ruisseaux clairs qui ne se taisent jamais, suivent les pentes, le long des
sentiers, et que, seule, la vieille petite église romane domine sur un tertre,
envahi par les tombes du cimetière. De toutes parts, des coteaux boisés
ondulent et montent: c'est un trou dans les herbes d'une fraîcheur délicieuse,
des herbes au vert intense, que baigne un dessous trempé d'eau, les
éternelles nappes souterraines descendues des montagnes. Et Bernadette,
qui, depuis qu'elle était grande fille, payait sa nourriture en gardant les
agneaux, les menait paître pendant des saisons entières, perdue sous ces
sentait une candide, une véridique et une malheureuse, mais dont il aurait
voulu analyser et expliquer le cas. Certes, elle ne mentait pas, elle avait eu
sa vision, entendu des voix comme Jeanne d'Arc, et comme Jeanne d'Arc
elle délivrait la France, au dire des catholiques. Quelle était donc la force
qui l'avait produite, elle et son œuvre? Comment la vision avait-elle pu
grandir chez cette enfant misérable, et bouleverser toutes les âmes croyantes
jusqu'à renouveler les miracles des temps primitifs, et fonder presque une
religion nouvelle, au milieu d'une ville sainte, bâtie à coups de millions,
envahie par des foules qu'on n'avait pas vues si exaltées ni si nombreuses
depuis les croisades?
Alors, cessant de lire, il raconta ce qu'il savait, ce qu'il avait deviné et
rétabli, dans cette histoire si obscure encore, malgré les flots d'encre qu'elle
a fait couler. Il connaissait le pays, les mœurs, les coutumes, à la suite de ses
longues conversations avec son ami, le docteur Chassaigne. Et il avait une
facilité charmante de parole, une émotion exquise, des dons remarquables
d'orateur sacré, qu'il se connaissait depuis le séminaire, mais dont il n'usait
jamais. Dans le wagon, quand on vit qu'il savait l'histoire bien mieux, bien
plus longuement que le petit livre, et qu'il la disait d'un air si doux, si
passionné, il y eut une recrudescence d'attention, un élan de ces âmes
douloureuses, affamées de bonheur, qui se donnaient toutes à lui.
D'abord, ce fut l'enfance de Bernadette, à Bartrès. Elle grandissait là chez
sa mère nourrice, la femme Lagües, qui, ayant perdu un nouveau-né, avait
rendu aux Soubirous, très pauvres, le service de nourrir et de garder leur
enfant. Ce village de quatre cents âmes, à une lieue environ de Lourdes, se
trouvait comme au désert, loin de toute route fréquentée, caché parmi des
verdures. Le chemin dévale, les quelques maisons s'espacent, au milieu des
herbages coupés de haies, plantés de noyers et de châtaigniers; tandis que
des ruisseaux clairs qui ne se taisent jamais, suivent les pentes, le long des
sentiers, et que, seule, la vieille petite église romane domine sur un tertre,
envahi par les tombes du cimetière. De toutes parts, des coteaux boisés
ondulent et montent: c'est un trou dans les herbes d'une fraîcheur délicieuse,
des herbes au vert intense, que baigne un dessous trempé d'eau, les
éternelles nappes souterraines descendues des montagnes. Et Bernadette,
qui, depuis qu'elle était grande fille, payait sa nourriture en gardant les
agneaux, les menait paître pendant des saisons entières, perdue sous ces
Page 79
feuillages, où elle ne rencontrait pas une âme. Parfois seulement, du sommet
d'un coteau, elle apercevait les montagnes au loin, le pic du Midi, le pic de
Viscos, masses éclatantes ou assombries selon la couleur du temps, et que
d'autres pics décolorés prolongeaient, des apparitions à demi évanouies de
visionnaire, comme il en passe dans les rêves. Puis, c'était la maison des
Lagües, où son berceau se trouvait encore, une maison isolée, la dernière du
village. Un pré s'étendait, planté de poiriers et de pommiers, séparé
seulement de la pleine campagne par une source mince, qu'on pouvait
franchir d'un saut. Dans l'habitation basse, il n'y avait, à droite et à gauche
de l'escalier de bois menant au grenier, que deux vastes pièces, dallées de
pierre, contenant chacune quatre ou cinq lits. Les fillettes couchaient
ensemble, s'endormaient en regardant le soir les belles images, collées aux
murs, pendant que la grande horloge, dans sa caisse de sapin, battait l'heure
gravement, au milieu du grand silence.
Ah! ces années de Bartrès, dans quelle douceur ravie Bernadette les avait
vécues! Elle poussait chétive, toujours malade, souffrant d'un asthme
nerveux qui l'étouffait aux moindres sautes du vent; et, à douze ans, elle ne
savait ni lire ni écrire, ne parlant que le patois, restée enfantine, retardée
dans son esprit ainsi que dans son corps. C'était une bonne petite fille, très
douce, très sage, d'ailleurs une enfant comme une autre, pas causeuse
pourtant, plus contente d'écouter que de parler. Bien qu'elle ne fût guère
intelligente, elle montrait souvent beaucoup de raison naturelle, avait même
parfois la répartie prompte, une sorte de gaieté simple qui faisait rire. On
avait eu une peine infinie à lui apprendre le chapelet. Quand elle le sut, elle
parut vouloir borner là sa science, elle le récita d'un bout de la journée à
l'autre, si bien qu'on ne la rencontrait plus, avec ses agneaux, que son
chapelet aux doigts, égrenant les Pater et les Ave. Et que d'heures elle vécut
ainsi au penchant herbu des coteaux, noyée et comme hantée dans le
mystère des feuilles, ne voyant par instants du monde que les cimes des
montagnes lointaines, envolées dans la lumière, d'une légèreté de songe!
Les journées se succédaient, et elle ne promenait toujours que son rêve
étroit, l'unique prière qu'elle répétait, qui ne lui donnait d'autre compagne et
amie que la sainte Vierge, parmi cette solitude si fraîche, si naïve d'enfance.
Puis, que de belles soirées elle passa, l'hiver, dans la salle de gauche, où il y
avait du feu! Sa mère nourrice avait un frère qui était prêtre et qui faisait
parfois des lectures admirables, des histoires de sainteté, des aventures
prodigieuses à faire trembler de peur et de joie, des apparitions du paradis
d'un coteau, elle apercevait les montagnes au loin, le pic du Midi, le pic de
Viscos, masses éclatantes ou assombries selon la couleur du temps, et que
d'autres pics décolorés prolongeaient, des apparitions à demi évanouies de
visionnaire, comme il en passe dans les rêves. Puis, c'était la maison des
Lagües, où son berceau se trouvait encore, une maison isolée, la dernière du
village. Un pré s'étendait, planté de poiriers et de pommiers, séparé
seulement de la pleine campagne par une source mince, qu'on pouvait
franchir d'un saut. Dans l'habitation basse, il n'y avait, à droite et à gauche
de l'escalier de bois menant au grenier, que deux vastes pièces, dallées de
pierre, contenant chacune quatre ou cinq lits. Les fillettes couchaient
ensemble, s'endormaient en regardant le soir les belles images, collées aux
murs, pendant que la grande horloge, dans sa caisse de sapin, battait l'heure
gravement, au milieu du grand silence.
Ah! ces années de Bartrès, dans quelle douceur ravie Bernadette les avait
vécues! Elle poussait chétive, toujours malade, souffrant d'un asthme
nerveux qui l'étouffait aux moindres sautes du vent; et, à douze ans, elle ne
savait ni lire ni écrire, ne parlant que le patois, restée enfantine, retardée
dans son esprit ainsi que dans son corps. C'était une bonne petite fille, très
douce, très sage, d'ailleurs une enfant comme une autre, pas causeuse
pourtant, plus contente d'écouter que de parler. Bien qu'elle ne fût guère
intelligente, elle montrait souvent beaucoup de raison naturelle, avait même
parfois la répartie prompte, une sorte de gaieté simple qui faisait rire. On
avait eu une peine infinie à lui apprendre le chapelet. Quand elle le sut, elle
parut vouloir borner là sa science, elle le récita d'un bout de la journée à
l'autre, si bien qu'on ne la rencontrait plus, avec ses agneaux, que son
chapelet aux doigts, égrenant les Pater et les Ave. Et que d'heures elle vécut
ainsi au penchant herbu des coteaux, noyée et comme hantée dans le
mystère des feuilles, ne voyant par instants du monde que les cimes des
montagnes lointaines, envolées dans la lumière, d'une légèreté de songe!
Les journées se succédaient, et elle ne promenait toujours que son rêve
étroit, l'unique prière qu'elle répétait, qui ne lui donnait d'autre compagne et
amie que la sainte Vierge, parmi cette solitude si fraîche, si naïve d'enfance.
Puis, que de belles soirées elle passa, l'hiver, dans la salle de gauche, où il y
avait du feu! Sa mère nourrice avait un frère qui était prêtre et qui faisait
parfois des lectures admirables, des histoires de sainteté, des aventures
prodigieuses à faire trembler de peur et de joie, des apparitions du paradis
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sur la terre, tandis que le ciel entr'ouvert laissait apercevoir la splendeur des
anges. Les livres qu'il apportait étaient souvent pleins d'images, le bon Dieu
au milieu de sa gloire, Jésus si délicat et si joli, avec son visage de lumière,
la sainte Vierge surtout qui revenait sans cesse, resplendissante, vêtue de
blanc, d'azur et d'or, si aimable, qu'elle la revoyait parfois dans ses rêves.
Mais la Bible était encore le livre qu'on lisait le plus souvent, une vieille
Bible jaunie par l'usage, depuis plus de cent ans dans la famille; et, chaque
soir de veillée, le père nourricier, qui seul avait appris à lire, prenait une
épingle, la plantait au hasard, commençait la lecture en haut de la page de
droite, au milieu de la profonde attention des femmes et des enfants, qui
finissaient par savoir et qui auraient pu continuer, sans se tromper d'un mot.
Bernadette préférait les livres pieux, où la sainte Vierge passait avec son
accueillant sourire. Pourtant, une lecture l'amusa aussi, celle de la
merveilleuse histoire des Quatre Fils Aymon. Sur la couverture jaune du
petit livre, tombé là de la balle de quelque colporteur égaré, on voyait, en
une gravure naïve, les quatre preux, Renaud et ses frères, montés tous les
quatre sur Bayard, leur fameux cheval de bataille, dont la fée Orlande leur
avait fait le royal cadeau. Et c'étaient des combats sanglants, des
constructions et des sièges de forteresse, des coups d'épée terribles entre
Roland et Renaud, qui allait enfin délivrer la Terre Sainte, sans oublier le
magicien Maugis aux merveilleux enchantements, ni la princesse Clarisse,
sœur du roi d'Aquitaine, plus belle que le jour. L'imagination frappée,
Bernadette avait parfois de la peine à s'endormir, surtout les soirs où,
délaissant les livres, quelqu'un de la compagnie disait une histoire de
sorcier. Elle était très superstitieuse, jamais on ne l'aurait fait passer, après le
coucher du soleil, près d'une tour du voisinage, hantée par le diable. Toute la
contrée, d'ailleurs, dévote et simple d'esprit, était comme peuplée de
mystères, des arbres qui chantaient, des pierres où perlait le sang, des
carrefours où il fallait dire trois Pater et trois Ave, si l'on ne voulait pas
rencontrer la bête aux sept cornes, qui emportait les filles à la perdition. Et
quelle richesse de contes terrifiants! Il y en avait des centaines, on ne se
serait plus arrêté, le soir, quand on les entamait. D'abord, c'étaient les
aventures des loups-garous, ces misérables hommes forcés par le démon à
entrer dans la peau des chiens, les grands chiens blancs des montagnes: si
l'on tire un coup de fusil sur le chien et qu'un seul plomb le touche, l'homme
est délivré; mais, si le plomb ne touche que l'ombre, l'homme meurt
immédiatement. Puis, défilaient les sorciers et les sorcières, à l'infini. Une
anges. Les livres qu'il apportait étaient souvent pleins d'images, le bon Dieu
au milieu de sa gloire, Jésus si délicat et si joli, avec son visage de lumière,
la sainte Vierge surtout qui revenait sans cesse, resplendissante, vêtue de
blanc, d'azur et d'or, si aimable, qu'elle la revoyait parfois dans ses rêves.
Mais la Bible était encore le livre qu'on lisait le plus souvent, une vieille
Bible jaunie par l'usage, depuis plus de cent ans dans la famille; et, chaque
soir de veillée, le père nourricier, qui seul avait appris à lire, prenait une
épingle, la plantait au hasard, commençait la lecture en haut de la page de
droite, au milieu de la profonde attention des femmes et des enfants, qui
finissaient par savoir et qui auraient pu continuer, sans se tromper d'un mot.
Bernadette préférait les livres pieux, où la sainte Vierge passait avec son
accueillant sourire. Pourtant, une lecture l'amusa aussi, celle de la
merveilleuse histoire des Quatre Fils Aymon. Sur la couverture jaune du
petit livre, tombé là de la balle de quelque colporteur égaré, on voyait, en
une gravure naïve, les quatre preux, Renaud et ses frères, montés tous les
quatre sur Bayard, leur fameux cheval de bataille, dont la fée Orlande leur
avait fait le royal cadeau. Et c'étaient des combats sanglants, des
constructions et des sièges de forteresse, des coups d'épée terribles entre
Roland et Renaud, qui allait enfin délivrer la Terre Sainte, sans oublier le
magicien Maugis aux merveilleux enchantements, ni la princesse Clarisse,
sœur du roi d'Aquitaine, plus belle que le jour. L'imagination frappée,
Bernadette avait parfois de la peine à s'endormir, surtout les soirs où,
délaissant les livres, quelqu'un de la compagnie disait une histoire de
sorcier. Elle était très superstitieuse, jamais on ne l'aurait fait passer, après le
coucher du soleil, près d'une tour du voisinage, hantée par le diable. Toute la
contrée, d'ailleurs, dévote et simple d'esprit, était comme peuplée de
mystères, des arbres qui chantaient, des pierres où perlait le sang, des
carrefours où il fallait dire trois Pater et trois Ave, si l'on ne voulait pas
rencontrer la bête aux sept cornes, qui emportait les filles à la perdition. Et
quelle richesse de contes terrifiants! Il y en avait des centaines, on ne se
serait plus arrêté, le soir, quand on les entamait. D'abord, c'étaient les
aventures des loups-garous, ces misérables hommes forcés par le démon à
entrer dans la peau des chiens, les grands chiens blancs des montagnes: si
l'on tire un coup de fusil sur le chien et qu'un seul plomb le touche, l'homme
est délivré; mais, si le plomb ne touche que l'ombre, l'homme meurt
immédiatement. Puis, défilaient les sorciers et les sorcières, à l'infini. Une
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de ces histoires passionnait Bernadette, celle d'un greffier de Lourdes qui
voulait voir le diable et qu'une sorcière menait dans un champ vague, à
minuit, le vendredi saint. Le diable arrivait, magnifiquement habillé de
rouge. Tout de suite, il proposait au greffier de lui acheter son âme, ce que
celui-ci feignait d'accepter. Justement, le diable tenait sous son bras le
registre où avaient signé les gens de la ville qui s'étaient déjà vendus. Mais
le greffier, malin, tirait de sa poche une prétendue bouteille d'encre, qui
n'était autre qu'une bouteille d'eau bénite; et il aspergeait le diable, lequel
poussait des cris affreux, pendant que lui prenait la fuite, en emportant le
registre. Alors, une course folle commençait, qui pouvait durer la soirée
entière, par les monts, par les vaux, au travers des forêts et des torrents.
«Rends-moi le registre!—Non, tu ne l'auras pas!» Et cela recommençait
toujours. «Rends-moi le registre!—Non, tu ne l'auras pas!» Le greffier,
enfin, qui avait son idée, hors d'haleine, près de succomber, se jetait dans le
cimetière, en terre bénite, d'où il narguait le diable, en agitant le registre,
ayant ainsi sauvé les âmes de tous les malheureux qui avaient signé. Et, ces
soirs-là, avant de s'abandonner au sommeil, Bernadette disait mentalement
un chapelet, heureuse de voir l'enfer bafoué, tremblante cependant à l'idée
qu'il reviendrait sûrement rôder autour d'elle, dès qu'on aurait soufflé la
lampe.
Tout un hiver, les veillées se firent dans l'église. Le curé Ader l'avait
permis, et beaucoup de familles venaient là, pour économiser la lumière;
sans compter qu'on avait plus chaud, à être ainsi tous ensemble. On lisait la
Bible, on disait des prières en commun. Les enfants finissaient par
s'endormir. Seule, Bernadette luttait jusqu'au bout, si contente d'être chez le
bon Dieu, dans cette nef étroite, dont les minces nervures étaient peintes en
rouge et en bleu. Au fond, l'autel, peint également et doré, avec ses colonnes
torses, avec ses retables, Marie chez Anne et la Décollation de saint Jean, se
dressait, d'une richesse fauve et un peu barbare. Et l'enfant, dans la
somnolence qui l'envahissait, devait voir se lever la vision mystique de ces
images violemment coloriées, le sang couler des plaies, les auréoles
flamboyer, la Vierge revenir toujours et la regarder de ses yeux couleur du
ciel, de ses yeux vivants, tandis qu'elle lui semblait sur le point d'ouvrir ses
lèvres de vermillon, pour lui adresser la parole. Pendant des mois, elle vécut
de la sorte ses soirées, dans ce demi-sommeil, en face de l'autel vague et
somptueux, dans ce commencement de rêve divin qu'elle emportait, pour
l'achever au lit, dormant sans un souffle, sous la garde de son bon ange.
voulait voir le diable et qu'une sorcière menait dans un champ vague, à
minuit, le vendredi saint. Le diable arrivait, magnifiquement habillé de
rouge. Tout de suite, il proposait au greffier de lui acheter son âme, ce que
celui-ci feignait d'accepter. Justement, le diable tenait sous son bras le
registre où avaient signé les gens de la ville qui s'étaient déjà vendus. Mais
le greffier, malin, tirait de sa poche une prétendue bouteille d'encre, qui
n'était autre qu'une bouteille d'eau bénite; et il aspergeait le diable, lequel
poussait des cris affreux, pendant que lui prenait la fuite, en emportant le
registre. Alors, une course folle commençait, qui pouvait durer la soirée
entière, par les monts, par les vaux, au travers des forêts et des torrents.
«Rends-moi le registre!—Non, tu ne l'auras pas!» Et cela recommençait
toujours. «Rends-moi le registre!—Non, tu ne l'auras pas!» Le greffier,
enfin, qui avait son idée, hors d'haleine, près de succomber, se jetait dans le
cimetière, en terre bénite, d'où il narguait le diable, en agitant le registre,
ayant ainsi sauvé les âmes de tous les malheureux qui avaient signé. Et, ces
soirs-là, avant de s'abandonner au sommeil, Bernadette disait mentalement
un chapelet, heureuse de voir l'enfer bafoué, tremblante cependant à l'idée
qu'il reviendrait sûrement rôder autour d'elle, dès qu'on aurait soufflé la
lampe.
Tout un hiver, les veillées se firent dans l'église. Le curé Ader l'avait
permis, et beaucoup de familles venaient là, pour économiser la lumière;
sans compter qu'on avait plus chaud, à être ainsi tous ensemble. On lisait la
Bible, on disait des prières en commun. Les enfants finissaient par
s'endormir. Seule, Bernadette luttait jusqu'au bout, si contente d'être chez le
bon Dieu, dans cette nef étroite, dont les minces nervures étaient peintes en
rouge et en bleu. Au fond, l'autel, peint également et doré, avec ses colonnes
torses, avec ses retables, Marie chez Anne et la Décollation de saint Jean, se
dressait, d'une richesse fauve et un peu barbare. Et l'enfant, dans la
somnolence qui l'envahissait, devait voir se lever la vision mystique de ces
images violemment coloriées, le sang couler des plaies, les auréoles
flamboyer, la Vierge revenir toujours et la regarder de ses yeux couleur du
ciel, de ses yeux vivants, tandis qu'elle lui semblait sur le point d'ouvrir ses
lèvres de vermillon, pour lui adresser la parole. Pendant des mois, elle vécut
de la sorte ses soirées, dans ce demi-sommeil, en face de l'autel vague et
somptueux, dans ce commencement de rêve divin qu'elle emportait, pour
l'achever au lit, dormant sans un souffle, sous la garde de son bon ange.
Page 82
Et ce fut aussi dans cette vieille église, si humble et si pleine de foi
ardente, que Bernadette commença à suivre le catéchisme. Elle allait avoir
quatorze ans, il était grand temps qu'elle fît sa première communion. Sa
mère nourrice, qui passait pour avare, ne l'envoyait pas à l'école, l'utilisant
dans la maison du matin au soir. M. Barbet, l'instituteur, ne la vit jamais à sa
classe. Mais, un jour qu'il faisait la leçon de catéchisme, en remplacement
de l'abbé Ader, indisposé, il la remarqua pour sa piété et sa modestie. Le
prêtre aimait beaucoup Bernadette; et il parlait souvent d'elle à l'instituteur,
il lui disait qu'il ne pouvait la regarder, sans songer aux enfants de la Salette,
car ces enfants avaient dû être simples, bons et pieux comme elle, pour que
la sainte Vierge leur fût apparue. Un autre matin, les deux hommes, en
dehors du village, l'ayant vue de loin, avec son petit troupeau, se perdre
parmi les grands arbres, le prêtre se retourna, à plusieurs reprises, en disant
de nouveau: «J'ignore ce qui se passe en moi, mais toutes les fois que je
rencontre cette enfant, il me semble apercevoir Mélanie, la petite bergère, la
compagne du petit Maximin.» Certainement, il était obsédé par cette pensée
singulière, qui se trouva être une prédiction. Et, un jour, après le catéchisme,
ou même un soir, à la veillée de l'église, n'avait-il pas conté la merveilleuse
histoire, vieille de douze années déjà, la Dame à la robe éblouissante qui
marchait sur l'herbe sans la courber, la sainte Vierge qui s'était montrée à
Mélanie et à Maximin, sur la montagne, au bord d'un ruisseau, pour leur
confier un grand secret et leur annoncer la colère de son Fils? Depuis ce
jour, une source, née des larmes de la Vierge, guérissait toutes les maladies,
tandis que le secret, confié à un parchemin scellé de trois cachets de cire,
dormait à Rome. Sans doute, cette histoire admirable, Bernadette l'avait
écoutée passionnément, de son air muet de dormeuse éveillée, puis l'avait
emportée au désert de feuilles où elle passait les jours, pour la revivre
derrière ses agneaux, pendant que, grain à grain, son chapelet glissait entre
ses doigts frêles.
Et telle s'écoula l'enfance, à Bartrès. Ce qui ravissait, chez cette Bernadette
chétive et pauvre, c'étaient les yeux d'extase, les beaux yeux de visionnaire,
où, comme des oiseaux dans un ciel pur, passait le vol des rêves. La bouche
était grande et trop forte, indiquant la bonté; la tête, carrée, au front droit,
aux épais cheveux noirs, aurait paru commune, sans son charme de doux
entêtement. Mais qui n'entrait pas dans son regard, ne la remarquait pas: elle
n'était plus qu'une enfant quelconque, la pauvresse des routes, la fillette
poussée à regret, d'une humilité craintive. Et c'était dans son regard que
ardente, que Bernadette commença à suivre le catéchisme. Elle allait avoir
quatorze ans, il était grand temps qu'elle fît sa première communion. Sa
mère nourrice, qui passait pour avare, ne l'envoyait pas à l'école, l'utilisant
dans la maison du matin au soir. M. Barbet, l'instituteur, ne la vit jamais à sa
classe. Mais, un jour qu'il faisait la leçon de catéchisme, en remplacement
de l'abbé Ader, indisposé, il la remarqua pour sa piété et sa modestie. Le
prêtre aimait beaucoup Bernadette; et il parlait souvent d'elle à l'instituteur,
il lui disait qu'il ne pouvait la regarder, sans songer aux enfants de la Salette,
car ces enfants avaient dû être simples, bons et pieux comme elle, pour que
la sainte Vierge leur fût apparue. Un autre matin, les deux hommes, en
dehors du village, l'ayant vue de loin, avec son petit troupeau, se perdre
parmi les grands arbres, le prêtre se retourna, à plusieurs reprises, en disant
de nouveau: «J'ignore ce qui se passe en moi, mais toutes les fois que je
rencontre cette enfant, il me semble apercevoir Mélanie, la petite bergère, la
compagne du petit Maximin.» Certainement, il était obsédé par cette pensée
singulière, qui se trouva être une prédiction. Et, un jour, après le catéchisme,
ou même un soir, à la veillée de l'église, n'avait-il pas conté la merveilleuse
histoire, vieille de douze années déjà, la Dame à la robe éblouissante qui
marchait sur l'herbe sans la courber, la sainte Vierge qui s'était montrée à
Mélanie et à Maximin, sur la montagne, au bord d'un ruisseau, pour leur
confier un grand secret et leur annoncer la colère de son Fils? Depuis ce
jour, une source, née des larmes de la Vierge, guérissait toutes les maladies,
tandis que le secret, confié à un parchemin scellé de trois cachets de cire,
dormait à Rome. Sans doute, cette histoire admirable, Bernadette l'avait
écoutée passionnément, de son air muet de dormeuse éveillée, puis l'avait
emportée au désert de feuilles où elle passait les jours, pour la revivre
derrière ses agneaux, pendant que, grain à grain, son chapelet glissait entre
ses doigts frêles.
Et telle s'écoula l'enfance, à Bartrès. Ce qui ravissait, chez cette Bernadette
chétive et pauvre, c'étaient les yeux d'extase, les beaux yeux de visionnaire,
où, comme des oiseaux dans un ciel pur, passait le vol des rêves. La bouche
était grande et trop forte, indiquant la bonté; la tête, carrée, au front droit,
aux épais cheveux noirs, aurait paru commune, sans son charme de doux
entêtement. Mais qui n'entrait pas dans son regard, ne la remarquait pas: elle
n'était plus qu'une enfant quelconque, la pauvresse des routes, la fillette
poussée à regret, d'une humilité craintive. Et c'était dans son regard que
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l'abbé Ader avait sûrement lu avec trouble tout ce qui allait fleurir en elle, le
mal étouffant dont souffrait sa triste chair de gamine, la solitude de verdure
où elle avait grandi, la douceur bêlante de ses agneaux, la Salutation
angélique promenée sous le ciel, répétée jusqu'à l'hallucination, et les
prodigieuses histoires entendues chez sa mère nourrice, et les veillées
passées devant les retables vivants de l'église, et tout l'air de primitive foi
qu'elle avait respiré dans ce pays lointain, barré de montagnes.
Le 7 janvier, Bernadette venait d'avoir quatorze ans, et ses parents, les
Soubirous, voyant qu'elle n'apprenait rien à Bartrès, résolurent de la
reprendre définitivement chez eux, à Lourdes, pour qu'elle y suivît le
catéchisme avec assiduité, de manière à préparer sérieusement sa première
communion. Et elle était donc à Lourdes depuis quinze à vingt jours,
lorsque, par un temps froid et un peu couvert, le 11 février, un jeudi...
Mais Pierre dut s'interrompre, sœur Hyacinthe s'était levée, tapant
vigoureusement dans ses mains.
—Mes enfants, il est plus de neuf heures... Le silence! le silence!
On venait en effet de dépasser Lamothe, le train roulait avec son
ronflement sourd dans une mer de ténèbres, au travers des plaines sans fin
des Landes, submergées par la nuit. Depuis dix minutes déjà, on aurait dû
ne plus souffler dans le wagon, dormir ou souffrir, sans une parole. Et il y
eut pourtant une révolte.
—Oh! ma sœur, s'écria Marie, dont les yeux étincelaient, un petit quart
d'heure encore! Nous en sommes au moment le plus intéressant.
Dix voix, vingt voix s'élevèrent.
—Oui, de grâce! encore un petit quart d'heure! Tous voulaient entendre la
suite, brûlant de curiosité, comme s'ils n'avaient pas connu l'histoire,
tellement ils étaient pris par les détails d'humanité attendrie et souriante que
donnait le conteur. Les regards ne le quittaient plus, les têtes se tendaient
vers lui, bizarrement éclairées, sous les lampes fumeuses. Et il n'y avait pas
que les malades, les dix femmes du compartiment du fond, elles aussi, se
passionnaient, tournaient leurs pauvres faces laides, belles de naïve
croyance, heureuses de ne pas perdre un mot.
mal étouffant dont souffrait sa triste chair de gamine, la solitude de verdure
où elle avait grandi, la douceur bêlante de ses agneaux, la Salutation
angélique promenée sous le ciel, répétée jusqu'à l'hallucination, et les
prodigieuses histoires entendues chez sa mère nourrice, et les veillées
passées devant les retables vivants de l'église, et tout l'air de primitive foi
qu'elle avait respiré dans ce pays lointain, barré de montagnes.
Le 7 janvier, Bernadette venait d'avoir quatorze ans, et ses parents, les
Soubirous, voyant qu'elle n'apprenait rien à Bartrès, résolurent de la
reprendre définitivement chez eux, à Lourdes, pour qu'elle y suivît le
catéchisme avec assiduité, de manière à préparer sérieusement sa première
communion. Et elle était donc à Lourdes depuis quinze à vingt jours,
lorsque, par un temps froid et un peu couvert, le 11 février, un jeudi...
Mais Pierre dut s'interrompre, sœur Hyacinthe s'était levée, tapant
vigoureusement dans ses mains.
—Mes enfants, il est plus de neuf heures... Le silence! le silence!
On venait en effet de dépasser Lamothe, le train roulait avec son
ronflement sourd dans une mer de ténèbres, au travers des plaines sans fin
des Landes, submergées par la nuit. Depuis dix minutes déjà, on aurait dû
ne plus souffler dans le wagon, dormir ou souffrir, sans une parole. Et il y
eut pourtant une révolte.
—Oh! ma sœur, s'écria Marie, dont les yeux étincelaient, un petit quart
d'heure encore! Nous en sommes au moment le plus intéressant.
Dix voix, vingt voix s'élevèrent.
—Oui, de grâce! encore un petit quart d'heure! Tous voulaient entendre la
suite, brûlant de curiosité, comme s'ils n'avaient pas connu l'histoire,
tellement ils étaient pris par les détails d'humanité attendrie et souriante que
donnait le conteur. Les regards ne le quittaient plus, les têtes se tendaient
vers lui, bizarrement éclairées, sous les lampes fumeuses. Et il n'y avait pas
que les malades, les dix femmes du compartiment du fond, elles aussi, se
passionnaient, tournaient leurs pauvres faces laides, belles de naïve
croyance, heureuses de ne pas perdre un mot.
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—Non, je ne peux pas! déclara d'abord sœur Hyacinthe. Le programme est
formel, il faut faire silence.
Cependant, elle fléchissait, si intéressée elle-même, qu'elle en avait un
battement de cœur, sous sa guimpe. Marie insista de nouveau, suppliante;
tandis que son père, M. de Guersaint, qui écoutait d'un air très amusé,
déclarait qu'on allait en être malade, si l'on ne continuait pas; et, comme
madame de Jonquière souriait d'un air indulgent, la sœur finit par céder.
—Eh bien! voyons, encore un petit quart d'heure, mais rien qu'un petit
quart d'heure, n'est-ce pas? parce que je serais fautive.
Pierre avait attendu paisiblement, sans intervenir. Et il continua de la
même voix pénétrante, où le doute s'attendrissait de pitié pour ceux qui
souffrent et qui espèrent.
Maintenant, le récit reprenait à Lourdes, rue des Petits-Fossés, une rue
morne, étroite et tortueuse, qui descend entre des maisons pauvres et des
murs grossièrement crépis. Au rez-de-chaussée d'une de ces tristes
demeures, au bout d'une allée noire, les Soubirous occupaient une chambre
unique, où sept personnes s'entassaient, le père, la mère et les cinq enfants.
On voyait à peine clair, la cour intérieure, toute petite et humide, s'éclairait
d'un jour verdâtre. On dormait là, en tas; on y mangeait, quand on avait du
pain. Depuis quelque temps, le père, meunier de son état, trouvait
difficilement du travail chez les autres. Et c'était de ce trou obscur, de cette
misère basse, que, par ce froid jeudi de février, Bernadette, l'aînée, s'en était
allée ramasser du bois mort, avec Marie, sa sœur cadette, et Jeanne, une
petite amie du voisinage.
Alors, longuement, le beau conte se déroula: comment les trois fillettes
étaient descendues au bord du Gave, de l'autre côté du Château, comment
elles avaient fini par se trouver dans l'île du Chalet, en face du rocher de
Massabielle, dont les séparait seulement l'étroit chenal du moulin de Sâvy.
C'était un lieu sauvage, où le berger commun conduisait souvent les porcs
du pays, qui, par les averses brusques, s'abritaient sous ce rocher de
Massabielle, que creusait à sa base une sorte de grotte peu profonde,
obstruée d'églantiers et de ronces. Le bois mort était rare, Marie et Jeanne
traversèrent le chenal, en apercevant, de l'autre côté, tout un glanage de
branches, charriées et laissées là par le torrent; tandis que Bernadette, plus
formel, il faut faire silence.
Cependant, elle fléchissait, si intéressée elle-même, qu'elle en avait un
battement de cœur, sous sa guimpe. Marie insista de nouveau, suppliante;
tandis que son père, M. de Guersaint, qui écoutait d'un air très amusé,
déclarait qu'on allait en être malade, si l'on ne continuait pas; et, comme
madame de Jonquière souriait d'un air indulgent, la sœur finit par céder.
—Eh bien! voyons, encore un petit quart d'heure, mais rien qu'un petit
quart d'heure, n'est-ce pas? parce que je serais fautive.
Pierre avait attendu paisiblement, sans intervenir. Et il continua de la
même voix pénétrante, où le doute s'attendrissait de pitié pour ceux qui
souffrent et qui espèrent.
Maintenant, le récit reprenait à Lourdes, rue des Petits-Fossés, une rue
morne, étroite et tortueuse, qui descend entre des maisons pauvres et des
murs grossièrement crépis. Au rez-de-chaussée d'une de ces tristes
demeures, au bout d'une allée noire, les Soubirous occupaient une chambre
unique, où sept personnes s'entassaient, le père, la mère et les cinq enfants.
On voyait à peine clair, la cour intérieure, toute petite et humide, s'éclairait
d'un jour verdâtre. On dormait là, en tas; on y mangeait, quand on avait du
pain. Depuis quelque temps, le père, meunier de son état, trouvait
difficilement du travail chez les autres. Et c'était de ce trou obscur, de cette
misère basse, que, par ce froid jeudi de février, Bernadette, l'aînée, s'en était
allée ramasser du bois mort, avec Marie, sa sœur cadette, et Jeanne, une
petite amie du voisinage.
Alors, longuement, le beau conte se déroula: comment les trois fillettes
étaient descendues au bord du Gave, de l'autre côté du Château, comment
elles avaient fini par se trouver dans l'île du Chalet, en face du rocher de
Massabielle, dont les séparait seulement l'étroit chenal du moulin de Sâvy.
C'était un lieu sauvage, où le berger commun conduisait souvent les porcs
du pays, qui, par les averses brusques, s'abritaient sous ce rocher de
Massabielle, que creusait à sa base une sorte de grotte peu profonde,
obstruée d'églantiers et de ronces. Le bois mort était rare, Marie et Jeanne
traversèrent le chenal, en apercevant, de l'autre côté, tout un glanage de
branches, charriées et laissées là par le torrent; tandis que Bernadette, plus
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délicate, un peu demoiselle, restait sur la rive à se désespérer, n'osant se
mouiller les pieds. Elle avait de la gourme à la tête, sa mère lui avait bien
recommandé de s'envelopper avec soin dans son capulet, un grand capulet
blanc qui tranchait sur sa vieille robe de laine noire. Quand elle vit que ses
compagnes refusaient de l'aider, elle se résigna à quitter ses sabots et à
retirer ses bas. Il était environ midi, les neuf coups de l'Angélus devaient
sonner à la paroisse, dans ce grand ciel calme d'hiver, voilé d'un fin duvet de
nuages. Et ce fut alors qu'un grand trouble monta en elle, soufflant dans ses
oreilles avec un tel bruit de tempête, qu'elle crut entendre passer un ouragan,
descendu des montagnes: elle regarda les arbres, elle fut stupéfaite; car pas
une feuille ne remuait. Puis, elle pensa s'être trompée, et elle allait ramasser
ses sabots, lorsque, de nouveau, le grand souffle la traversa; mais, cette fois,
le trouble des oreilles gagnait les yeux, elle ne voyait plus les arbres, elle
était éblouie par une blancheur, une sorte de clarté vive, qui lui parut se
fixer contre le rocher, en haut de la grotte, dans une fente mince et haute,
pareille à une ogive de cathédrale. Effrayée, elle tomba sur les genoux.
Qu'était-ce donc, mon Dieu? Parfois, aux vilains temps, lorsque son asthme
l'oppressait davantage, elle rêvait pendant des nuits entières, des rêves
souvent pénibles, dont elle gardait l'étouffement au réveil, même lorsqu'elle
ne se souvenait de rien. Des flammes l'entouraient, le soleil passait devant
sa face. Avait-elle ainsi rêvé, la nuit précédente? Était-ce la continuation de
quelque songe oublié? Puis, peu à peu, une forme s'indiqua, elle crut
reconnaître une figure, que la vive lumière faisait toute blanche. Dans la
crainte que ce ne fût le diable, la cervelle hantée d'histoires de sorcières, elle
s'était mise à dire son chapelet. Et, quand, la lumière éteinte peu à peu, elle
eut rejoint Marie et Jeanne, après avoir traversé le chenal, elle fut surprise
que ni l'une ni l'autre n'eussent rien vu, pendant qu'elles ramassaient du bois
devant la grotte. Et, en revenant à Lourdes, les trois fillettes causèrent: elle
avait donc vu quelque chose, elle? Mais elle ne voulait pas répondre,
inquiète et un peu honteuse; enfin, elle dit qu'elle avait vu quelque chose
habillé de blanc.
Dès lors, la rumeur partit de là et grandit. Les Soubirous, mis au courant,
s'étaient fâchés de ces enfantillages, en défendant à leur fille de retourner au
rocher de Massabielle. Mais tous les enfants du quartier se répétaient déjà
l'histoire, les parents durent céder, le dimanche, et laisser Bernadette aller à
la grotte, avec une bouteille d'eau bénite, pour savoir décidément si l'on
n'avait pas affaire au diable. Elle revit la clarté, la figure qui se complétait,
mouiller les pieds. Elle avait de la gourme à la tête, sa mère lui avait bien
recommandé de s'envelopper avec soin dans son capulet, un grand capulet
blanc qui tranchait sur sa vieille robe de laine noire. Quand elle vit que ses
compagnes refusaient de l'aider, elle se résigna à quitter ses sabots et à
retirer ses bas. Il était environ midi, les neuf coups de l'Angélus devaient
sonner à la paroisse, dans ce grand ciel calme d'hiver, voilé d'un fin duvet de
nuages. Et ce fut alors qu'un grand trouble monta en elle, soufflant dans ses
oreilles avec un tel bruit de tempête, qu'elle crut entendre passer un ouragan,
descendu des montagnes: elle regarda les arbres, elle fut stupéfaite; car pas
une feuille ne remuait. Puis, elle pensa s'être trompée, et elle allait ramasser
ses sabots, lorsque, de nouveau, le grand souffle la traversa; mais, cette fois,
le trouble des oreilles gagnait les yeux, elle ne voyait plus les arbres, elle
était éblouie par une blancheur, une sorte de clarté vive, qui lui parut se
fixer contre le rocher, en haut de la grotte, dans une fente mince et haute,
pareille à une ogive de cathédrale. Effrayée, elle tomba sur les genoux.
Qu'était-ce donc, mon Dieu? Parfois, aux vilains temps, lorsque son asthme
l'oppressait davantage, elle rêvait pendant des nuits entières, des rêves
souvent pénibles, dont elle gardait l'étouffement au réveil, même lorsqu'elle
ne se souvenait de rien. Des flammes l'entouraient, le soleil passait devant
sa face. Avait-elle ainsi rêvé, la nuit précédente? Était-ce la continuation de
quelque songe oublié? Puis, peu à peu, une forme s'indiqua, elle crut
reconnaître une figure, que la vive lumière faisait toute blanche. Dans la
crainte que ce ne fût le diable, la cervelle hantée d'histoires de sorcières, elle
s'était mise à dire son chapelet. Et, quand, la lumière éteinte peu à peu, elle
eut rejoint Marie et Jeanne, après avoir traversé le chenal, elle fut surprise
que ni l'une ni l'autre n'eussent rien vu, pendant qu'elles ramassaient du bois
devant la grotte. Et, en revenant à Lourdes, les trois fillettes causèrent: elle
avait donc vu quelque chose, elle? Mais elle ne voulait pas répondre,
inquiète et un peu honteuse; enfin, elle dit qu'elle avait vu quelque chose
habillé de blanc.
Dès lors, la rumeur partit de là et grandit. Les Soubirous, mis au courant,
s'étaient fâchés de ces enfantillages, en défendant à leur fille de retourner au
rocher de Massabielle. Mais tous les enfants du quartier se répétaient déjà
l'histoire, les parents durent céder, le dimanche, et laisser Bernadette aller à
la grotte, avec une bouteille d'eau bénite, pour savoir décidément si l'on
n'avait pas affaire au diable. Elle revit la clarté, la figure qui se complétait,
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qui souriait, sans avoir peur de l'eau bénite. Et, le jeudi encore, elle revint,
accompagnée d'autres personnes, et ce fut ce jour-là seulement que la Dame
au vif éclat s'incarna au point de lui adresser enfin la parole: «Faites-moi la
grâce de venir ici pendant quinze jours.» Peu à peu, la Dame s'était ainsi
précisée, le quelque chose habillé de blanc devenait une Dame plus belle
qu'une reine, comme on n'en voit que sur les images. D'abord, devant les
questions dont le voisinage l'accablait du matin au soir, Bernadette s'était
montrée hésitante, agitée de scrupules. Puis, il avait semblé que, sous la
suggestion même de ces interrogatoires, la figure se faisait plus nette,
prenait une vie définitive, des lignes et des couleurs dont l'enfant, dans ses
descriptions, ne devait jamais plus s'écarter. Les yeux étaient bleus et très
doux, la bouche rose et souriante, l'ovale du visage avait à la fois une grâce
de jeunesse et de maternité. On voyait à peine, sous le bord du voile qui
couvrait la tête et descendait jusqu'aux talons, la frisure discrète d'une
admirable chevelure blonde. La robe, toute blanche, éclatante, devait être
d'une étoffe inconnue à la terre, tissée de soleil. L'écharpe, couleur du ciel,
mollement nouée, laissait pendre deux longs bouts flottants, d'une légèreté
d'air matinal. Le chapelet, passé au bras droit, avait des grains d'une
blancheur de lait, tandis que les chaînons et la croix étaient d'or. Et, sur les
pieds nus, sur les adorables pieds de neige virginale, fleurissaient deux roses
d'or, les roses mystiques de cette chair immaculée de mère divine. Où donc
Bernadette l'avait-elle vue, cette sainte Vierge, si traditionnelle dans sa
composition simpliste, sans un bijou, d'une grâce primitive de peuple
enfant? dans quel livre à images du frère de sa mère nourrice, le bon prêtre
qui faisait de si belles lectures? dans quelle statuette, dans quel tableau, dans
quel vitrail de l'église peinte et dorée où elle avait grandi? Surtout, ces roses
d'or sur les pieds nus, cette délicieuse imagination d'amour, cette floraison
dévote de la chair de la femme, de quel roman de chevalerie venait-elle, de
quelle histoire contée au catéchisme par l'abbé Ader, de quel rêve
inconscient promené sous les ombrages de Bartrès, en répétant sans fin les
obsédantes dizaines de la Salutation angélique?
La voix de Pierre s'était encore attendrie; car, s'il ne disait pas toutes ces
choses aux simples d'esprit qui l'écoutaient, l'explication humaine que son
doute, au fond de lui, tentait de donner à ces prodiges, rendait son récit
frémissant d'une sympathique fraternité. Il aimait Bernadette davantage
pour le charme de son hallucination, cette Dame d'un abord si gracieux,
parfaitement aimable, pleine de politesse pour apparaître et disparaître. La
accompagnée d'autres personnes, et ce fut ce jour-là seulement que la Dame
au vif éclat s'incarna au point de lui adresser enfin la parole: «Faites-moi la
grâce de venir ici pendant quinze jours.» Peu à peu, la Dame s'était ainsi
précisée, le quelque chose habillé de blanc devenait une Dame plus belle
qu'une reine, comme on n'en voit que sur les images. D'abord, devant les
questions dont le voisinage l'accablait du matin au soir, Bernadette s'était
montrée hésitante, agitée de scrupules. Puis, il avait semblé que, sous la
suggestion même de ces interrogatoires, la figure se faisait plus nette,
prenait une vie définitive, des lignes et des couleurs dont l'enfant, dans ses
descriptions, ne devait jamais plus s'écarter. Les yeux étaient bleus et très
doux, la bouche rose et souriante, l'ovale du visage avait à la fois une grâce
de jeunesse et de maternité. On voyait à peine, sous le bord du voile qui
couvrait la tête et descendait jusqu'aux talons, la frisure discrète d'une
admirable chevelure blonde. La robe, toute blanche, éclatante, devait être
d'une étoffe inconnue à la terre, tissée de soleil. L'écharpe, couleur du ciel,
mollement nouée, laissait pendre deux longs bouts flottants, d'une légèreté
d'air matinal. Le chapelet, passé au bras droit, avait des grains d'une
blancheur de lait, tandis que les chaînons et la croix étaient d'or. Et, sur les
pieds nus, sur les adorables pieds de neige virginale, fleurissaient deux roses
d'or, les roses mystiques de cette chair immaculée de mère divine. Où donc
Bernadette l'avait-elle vue, cette sainte Vierge, si traditionnelle dans sa
composition simpliste, sans un bijou, d'une grâce primitive de peuple
enfant? dans quel livre à images du frère de sa mère nourrice, le bon prêtre
qui faisait de si belles lectures? dans quelle statuette, dans quel tableau, dans
quel vitrail de l'église peinte et dorée où elle avait grandi? Surtout, ces roses
d'or sur les pieds nus, cette délicieuse imagination d'amour, cette floraison
dévote de la chair de la femme, de quel roman de chevalerie venait-elle, de
quelle histoire contée au catéchisme par l'abbé Ader, de quel rêve
inconscient promené sous les ombrages de Bartrès, en répétant sans fin les
obsédantes dizaines de la Salutation angélique?
La voix de Pierre s'était encore attendrie; car, s'il ne disait pas toutes ces
choses aux simples d'esprit qui l'écoutaient, l'explication humaine que son
doute, au fond de lui, tentait de donner à ces prodiges, rendait son récit
frémissant d'une sympathique fraternité. Il aimait Bernadette davantage
pour le charme de son hallucination, cette Dame d'un abord si gracieux,
parfaitement aimable, pleine de politesse pour apparaître et disparaître. La
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grande lumière se montrait d'abord, puis la vision se formait, allait, venait,
se penchait, se remuait dans un flottement insensible et léger; et, quand elle
s'évanouissait, la lumière persistait un instant encore, puis s'éteignait comme
un astre qui meurt. Aucune Dame de ce monde ne pouvait avoir un visage si
blanc et si rose, si beau de la beauté enfantine des images de première
communion. L'églantier de la grotte ne blessait même pas ses pieds nus
adorés, fleuris d'or.
Et Pierre, tout de suite, raconta les autres apparitions. La quatrième et la
cinquième eurent lieu le vendredi et le samedi; mais la Dame au vif éclat,
qui n'avait point encore dit son nom, se contenta de sourire et de saluer, sans
prononcer une parole. Le dimanche, elle pleura, elle dit à Bernadette: «Priez
pour les pécheurs.» Le lundi, elle lui fit le grand chagrin de ne pas se
montrer, voulant l'éprouver sans doute. Mais, le mardi, elle lui confia un
secret personnel, qui ne devait jamais être divulgué; puis, elle lui indiqua
enfin la mission dont elle la chargeait: «Allez dire aux prêtres qu'il faut bâtir
ici une chapelle.» Le mercredi, elle murmura à plusieurs reprises le mot:
«Pénitence! pénitence! pénitence!» que l'enfant répéta en baisant la terre. Le
jeudi, elle dit: «Allez boire à la fontaine et vous y laver, et vous mangerez
de l'herbe qui est à côté», paroles que Bernadette finit par comprendre,
lorsqu'une source eut jailli sous ses doigts, au fond de la grotte; et ce fut le
miracle de la fontaine enchantée. Ensuite, la seconde semaine se déroula:
elle ne parut pas le vendredi, elle fut exacte les cinq jours suivants, répétant
ses ordres, regardant avec son sourire l'humble fille de son choix, qui, à
chaque apparition, récitait le chapelet, baisait la terre, montait sur les
genoux jusqu'à la source, pour boire et se laver. Enfin, le jeudi 4 mars,
dernier jour des mystiques rendez-vous, elle demanda plus instamment la
construction d'une chapelle, pour que les peuples s'y rendissent en
procession, de tous les points de la terre. Cependant, jusque-là, à toutes les
demandes elle avait refusé de répondre qui elle était; et ce fut seulement le
jeudi 25 mars, trois semaines plus tard, que la Dame, joignant les mains,
levant les yeux au ciel, dit: «Je suis l'Immaculée Conception.» Deux fois
encore, à plus de trois mois d'intervalle, le 7 avril et le 16 juillet, elle
apparut: la première fois pour le miracle du cierge, ce cierge au-dessus
duquel l'enfant laissa longtemps sa main par mégarde, sans la brûler; la
seconde fois pour l'adieu, le dernier sourire et le dernier salut de gentille
politesse. Cela faisait dix-huit apparitions bien comptées, et plus jamais elle
ne se montra.
se penchait, se remuait dans un flottement insensible et léger; et, quand elle
s'évanouissait, la lumière persistait un instant encore, puis s'éteignait comme
un astre qui meurt. Aucune Dame de ce monde ne pouvait avoir un visage si
blanc et si rose, si beau de la beauté enfantine des images de première
communion. L'églantier de la grotte ne blessait même pas ses pieds nus
adorés, fleuris d'or.
Et Pierre, tout de suite, raconta les autres apparitions. La quatrième et la
cinquième eurent lieu le vendredi et le samedi; mais la Dame au vif éclat,
qui n'avait point encore dit son nom, se contenta de sourire et de saluer, sans
prononcer une parole. Le dimanche, elle pleura, elle dit à Bernadette: «Priez
pour les pécheurs.» Le lundi, elle lui fit le grand chagrin de ne pas se
montrer, voulant l'éprouver sans doute. Mais, le mardi, elle lui confia un
secret personnel, qui ne devait jamais être divulgué; puis, elle lui indiqua
enfin la mission dont elle la chargeait: «Allez dire aux prêtres qu'il faut bâtir
ici une chapelle.» Le mercredi, elle murmura à plusieurs reprises le mot:
«Pénitence! pénitence! pénitence!» que l'enfant répéta en baisant la terre. Le
jeudi, elle dit: «Allez boire à la fontaine et vous y laver, et vous mangerez
de l'herbe qui est à côté», paroles que Bernadette finit par comprendre,
lorsqu'une source eut jailli sous ses doigts, au fond de la grotte; et ce fut le
miracle de la fontaine enchantée. Ensuite, la seconde semaine se déroula:
elle ne parut pas le vendredi, elle fut exacte les cinq jours suivants, répétant
ses ordres, regardant avec son sourire l'humble fille de son choix, qui, à
chaque apparition, récitait le chapelet, baisait la terre, montait sur les
genoux jusqu'à la source, pour boire et se laver. Enfin, le jeudi 4 mars,
dernier jour des mystiques rendez-vous, elle demanda plus instamment la
construction d'une chapelle, pour que les peuples s'y rendissent en
procession, de tous les points de la terre. Cependant, jusque-là, à toutes les
demandes elle avait refusé de répondre qui elle était; et ce fut seulement le
jeudi 25 mars, trois semaines plus tard, que la Dame, joignant les mains,
levant les yeux au ciel, dit: «Je suis l'Immaculée Conception.» Deux fois
encore, à plus de trois mois d'intervalle, le 7 avril et le 16 juillet, elle
apparut: la première fois pour le miracle du cierge, ce cierge au-dessus
duquel l'enfant laissa longtemps sa main par mégarde, sans la brûler; la
seconde fois pour l'adieu, le dernier sourire et le dernier salut de gentille
politesse. Cela faisait dix-huit apparitions bien comptées, et plus jamais elle
ne se montra.
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Pierre s'était comme dédoublé. Tandis qu'il continuait son beau conte bleu,
si doux aux misérables, il évoquait pour lui cette Bernadette pitoyable et
chère, dont la fleur de souffrance avait fleuri si joliment. Selon le mot brutal
d'un médecin, cette fillette de quatorze ans, tourmentée dans sa puberté
tardive, déjà ravagée par un asthme, n'était en somme qu'une irrégulière de
l'hystérie, une dégénérée à coup sûr, une enfantine. Si les crises violentes
manquaient, si elle n'avait pas dans les accès la raideur des muscles, si elle
gardait le souvenir précis de ses rêves, c'était simplement qu'elle apportait le
très curieux document de son cas spécial; et l'inexpliqué seul constitue le
miracle, la science sait encore si peu de chose, au milieu de la variété infinie
des phénomènes, selon les êtres! Que de bergères, avant Bernadette, avaient
ainsi vu la Vierge, dans le même enfantillage! N'était-ce pas toujours la
même histoire, la Dame vêtue de lumière, le secret confié, la source qui
jaillit, la mission à remplir, les miracles dont l'enchantement va convertir les
foules? Et toujours le rêve d'une enfant pauvre, la même enluminure de
paroissien, l'idéal fait de beauté traditionnelle, de douceur et de politesse, la
naïveté des moyens et l'identité du but, des délivrances de peuples, des
constructions d'églises, des processions de fidèles! Puis, toutes les paroles
tombées du ciel se ressemblaient, des appels à la pénitence, des promesses
de secours divin; et il n'y avait ici de nouveau que cette déclaration
extraordinaire: «Je suis l'Immaculée Conception», qui éclatait là comme
l'utile reconnaissance par la sainte Vierge elle-même du dogme promulgué
en cour de Rome, trois années plus tôt. Ce n'était pas la Vierge Immaculée
qui apparaissait, mais l'Immaculée Conception, l'abstraction elle-même, la
chose, le dogme, de sorte qu'on pouvait se demander si la Vierge aurait parlé
ainsi. Les autres paroles, il était possible que Bernadette les eût entendues et
gardées dans un coin inconscient de sa mémoire. Mais celle-ci, d'où venait-
elle donc, pour apporter au dogme encore discuté le prodigieux appui du
témoignage de la Mère conçue sans péché?
À Lourdes, l'émotion était immense, des foules accouraient, des miracles
commençaient à se produire, tandis que se déclaraient les inévitables
persécutions, qui assurent le triomphe des religions nouvelles. Et l'abbé
Peyramale, le curé de Lourdes, un grand honnête homme, d'esprit droit et
vigoureux, pouvait dire avec raison qu'il ne connaissait pas cette enfant,
qu'on ne l'avait pas encore vue au catéchisme. Où était donc la pression, la
leçon apprise? Il n'y avait toujours que l'enfance à Bartrès, les premiers
enseignements de l'abbé Ader, des conversations peut-être, des cérémonies
si doux aux misérables, il évoquait pour lui cette Bernadette pitoyable et
chère, dont la fleur de souffrance avait fleuri si joliment. Selon le mot brutal
d'un médecin, cette fillette de quatorze ans, tourmentée dans sa puberté
tardive, déjà ravagée par un asthme, n'était en somme qu'une irrégulière de
l'hystérie, une dégénérée à coup sûr, une enfantine. Si les crises violentes
manquaient, si elle n'avait pas dans les accès la raideur des muscles, si elle
gardait le souvenir précis de ses rêves, c'était simplement qu'elle apportait le
très curieux document de son cas spécial; et l'inexpliqué seul constitue le
miracle, la science sait encore si peu de chose, au milieu de la variété infinie
des phénomènes, selon les êtres! Que de bergères, avant Bernadette, avaient
ainsi vu la Vierge, dans le même enfantillage! N'était-ce pas toujours la
même histoire, la Dame vêtue de lumière, le secret confié, la source qui
jaillit, la mission à remplir, les miracles dont l'enchantement va convertir les
foules? Et toujours le rêve d'une enfant pauvre, la même enluminure de
paroissien, l'idéal fait de beauté traditionnelle, de douceur et de politesse, la
naïveté des moyens et l'identité du but, des délivrances de peuples, des
constructions d'églises, des processions de fidèles! Puis, toutes les paroles
tombées du ciel se ressemblaient, des appels à la pénitence, des promesses
de secours divin; et il n'y avait ici de nouveau que cette déclaration
extraordinaire: «Je suis l'Immaculée Conception», qui éclatait là comme
l'utile reconnaissance par la sainte Vierge elle-même du dogme promulgué
en cour de Rome, trois années plus tôt. Ce n'était pas la Vierge Immaculée
qui apparaissait, mais l'Immaculée Conception, l'abstraction elle-même, la
chose, le dogme, de sorte qu'on pouvait se demander si la Vierge aurait parlé
ainsi. Les autres paroles, il était possible que Bernadette les eût entendues et
gardées dans un coin inconscient de sa mémoire. Mais celle-ci, d'où venait-
elle donc, pour apporter au dogme encore discuté le prodigieux appui du
témoignage de la Mère conçue sans péché?
À Lourdes, l'émotion était immense, des foules accouraient, des miracles
commençaient à se produire, tandis que se déclaraient les inévitables
persécutions, qui assurent le triomphe des religions nouvelles. Et l'abbé
Peyramale, le curé de Lourdes, un grand honnête homme, d'esprit droit et
vigoureux, pouvait dire avec raison qu'il ne connaissait pas cette enfant,
qu'on ne l'avait pas encore vue au catéchisme. Où était donc la pression, la
leçon apprise? Il n'y avait toujours que l'enfance à Bartrès, les premiers
enseignements de l'abbé Ader, des conversations peut-être, des cérémonies
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religieuses en l'honneur du dogme récent, ou simplement le cadeau d'une de
ces médailles qu'on avait répandues à profusion. Jamais l'abbé Ader ne
devait reparaître, lui qui avait prophétisé la mission de Bernadette. Il allait
rester absent de cette histoire, après avoir été le premier à sentir éclore la
petite âme entre ses mains pieuses. Et toutes les forces ignorées du village
perdu, de ce coin de verdure borné et superstitieux, continuaient pourtant à
souffler, troublant les cervelles, élargissant la contagion du mystère. On se
souvenait qu'un berger d'Argelès, en parlant, du rocher de Massabielle, avait
prédit que de grandes choses se passeraient là. D'autres enfants tombaient en
extase, les yeux grands ouverts, les membres secoués de convulsions; mais
eux voyaient le diable. Un vent de folie semblait passer sur la contrée. Place
du Porche, à Lourdes, une vieille dame déclarait que Bernadette n'était
qu'une sorcière et qu'elle avait vu dans son œil la patte de crapaud. Pour les
autres, pour les milliers de pèlerins accourus, elle était une sainte, dont ils
baisaient les vêtements. Des sanglots éclataient, une frénésie soulevait les
âmes, lorsqu'elle tombait à genoux devant la grotte, un cierge allumé dans
sa main droite, égrenant de la gauche son chapelet. Elle devenait très pâle,
très belle, transfigurée. Les traits remontaient doucement, s'allongeaient en
une expression de béatitude extraordinaire, pendant que les yeux
s'emplissaient de clarté et que la bouche entr'ouverte remuait, comme si elle
eût prononcé des paroles qu'on n'entendait pas. Et il était bien certain qu'elle
n'avait plus de volonté propre, envahie par son rêve, possédée à ce point par
lui, dans le milieu étroit et spécial où elle vivait, qu'elle le continuait même
éveillée, qu'elle l'acceptait comme la seule réalité indiscutable, prête à la
confesser au prix de son sang, la répétant sans fin et s'y obstinant, avec des
détails invariables. Elle ne mentait pas, car elle ne savait pas, ne pouvait
pas, ne voulait pas vouloir autre chose.
Pierre, maintenant, s'oubliait à faire une peinture charmante de l'ancien
Lourdes, de cette petite ville pieuse, endormie au pied des Pyrénées.
Autrefois, le Château, bâti sur son rocher au carrefour des sept vallées du
Lavedan, était la clef des montagnes. Mais, aujourd'hui, démantelé, il n'était
plus qu'une masure tombant en ruine, à l'entrée d'une impasse. La vie
moderne venait buter là, contre le formidable rempart des grands pics
neigeux; et, seul, le chemin de fer transpyrénéen, si on l'avait construit,
aurait pu établir une active circulation de la vie sociale, dans ce coin perdu,
où elle stagnait comme une eau morte. Oublié donc, Lourdes sommeillait,
heureux et lent, au milieu de sa paix séculaire, avec ses rues étroites, pavées
ces médailles qu'on avait répandues à profusion. Jamais l'abbé Ader ne
devait reparaître, lui qui avait prophétisé la mission de Bernadette. Il allait
rester absent de cette histoire, après avoir été le premier à sentir éclore la
petite âme entre ses mains pieuses. Et toutes les forces ignorées du village
perdu, de ce coin de verdure borné et superstitieux, continuaient pourtant à
souffler, troublant les cervelles, élargissant la contagion du mystère. On se
souvenait qu'un berger d'Argelès, en parlant, du rocher de Massabielle, avait
prédit que de grandes choses se passeraient là. D'autres enfants tombaient en
extase, les yeux grands ouverts, les membres secoués de convulsions; mais
eux voyaient le diable. Un vent de folie semblait passer sur la contrée. Place
du Porche, à Lourdes, une vieille dame déclarait que Bernadette n'était
qu'une sorcière et qu'elle avait vu dans son œil la patte de crapaud. Pour les
autres, pour les milliers de pèlerins accourus, elle était une sainte, dont ils
baisaient les vêtements. Des sanglots éclataient, une frénésie soulevait les
âmes, lorsqu'elle tombait à genoux devant la grotte, un cierge allumé dans
sa main droite, égrenant de la gauche son chapelet. Elle devenait très pâle,
très belle, transfigurée. Les traits remontaient doucement, s'allongeaient en
une expression de béatitude extraordinaire, pendant que les yeux
s'emplissaient de clarté et que la bouche entr'ouverte remuait, comme si elle
eût prononcé des paroles qu'on n'entendait pas. Et il était bien certain qu'elle
n'avait plus de volonté propre, envahie par son rêve, possédée à ce point par
lui, dans le milieu étroit et spécial où elle vivait, qu'elle le continuait même
éveillée, qu'elle l'acceptait comme la seule réalité indiscutable, prête à la
confesser au prix de son sang, la répétant sans fin et s'y obstinant, avec des
détails invariables. Elle ne mentait pas, car elle ne savait pas, ne pouvait
pas, ne voulait pas vouloir autre chose.
Pierre, maintenant, s'oubliait à faire une peinture charmante de l'ancien
Lourdes, de cette petite ville pieuse, endormie au pied des Pyrénées.
Autrefois, le Château, bâti sur son rocher au carrefour des sept vallées du
Lavedan, était la clef des montagnes. Mais, aujourd'hui, démantelé, il n'était
plus qu'une masure tombant en ruine, à l'entrée d'une impasse. La vie
moderne venait buter là, contre le formidable rempart des grands pics
neigeux; et, seul, le chemin de fer transpyrénéen, si on l'avait construit,
aurait pu établir une active circulation de la vie sociale, dans ce coin perdu,
où elle stagnait comme une eau morte. Oublié donc, Lourdes sommeillait,
heureux et lent, au milieu de sa paix séculaire, avec ses rues étroites, pavées
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de cailloux, ses maisons noires, aux encadrements de marbre. Les vieilles
toitures se massaient toutes encore à l'est du Château; la rue de la Grotte,
qui s'appelait la rue du Bois, n'était qu'un chemin désert, impraticable;
aucune maison ne descendait jusqu'au Gave, roulant alors ses eaux
écumeuses à travers l'absolue solitude des saules et des hautes herbes. Sur la
place du Marcadal, on voyait de rares passants en semaine, des ménagères
qui se hâtaient, des petits rentiers promenant leurs loisirs; et il fallait
attendre le dimanche ou les jours de foire, pour trouver, au Champ commun,
la population endimanchée, la foule des éleveurs descendue des lointains
plateaux, avec leurs bêtes. Pendant la saison des Eaux, le passage des
baigneurs de Cauterets et de Bagnères donnait aussi quelque animation, des
diligences traversaient la ville deux fois par jour; mais elles arrivaient de
Pau par une route détestable, et il fallait passer à gué le Lapaca, qui
débordait souvent; puis, on montait la raide chaussée de la rue Basse, on
longeait la terrasse de l'église, ombragée de grands ormeaux. Et quelle paix
autour de cette vieille église, dans cette vieille église, à demi espagnole,
pleine d'anciennes sculptures, des colonnes, des retables, des statues,
peuplée de visions d'or et de chairs peintes, cuites par le temps, comme
entrevues à la lueur de lampes mystiques! Toute la population venait là
pratiquer, s'emplir les yeux de ce rêve du mystère. Il n'y avait pas
d'incrédules, c'était le peuple de la foi primitive, chaque corporation
marchait sous la bannière de son saint, des confréries de toutes sortes
réunissaient la cité entière, aux matins de fête, en une seule famille
chrétienne. Aussi, comme une fleur exquise poussée dans un vase d'élection,
une grande pureté de mœurs régnait-elle. Les garçons ne trouvaient même
pas pour se perdre un lieu de débauche, toutes les filles grandissaient en
parfum et en beauté d'innocence, sous les yeux de la sainte Vierge, Tour
d'ivoire et Trône de sagesse.
Et comme l'on comprenait que Bernadette, née de cette terre de sainteté, y
eût fleuri telle qu'une rose naturelle, éclose sur les églantiers du chemin!
Elle était la floraison même de ce pays ancien de croyance et d'honnêteté,
elle n'aurait certainement pas poussé ailleurs, elle ne pouvait se produire et
se développer que là, dans cette race attardée, au milieu de la paix endormie
d'un peuple enfant, sous la discipline morale de la religion. Et quel amour
avait tout de suite éclaté autour d'elle! quelle foi aveugle en sa mission,
quelle consolation immense et quel espoir, dès les premiers miracles! Un
long cri de soulagement venait d'accueillir les guérisons du vieux Bouriette,
toitures se massaient toutes encore à l'est du Château; la rue de la Grotte,
qui s'appelait la rue du Bois, n'était qu'un chemin désert, impraticable;
aucune maison ne descendait jusqu'au Gave, roulant alors ses eaux
écumeuses à travers l'absolue solitude des saules et des hautes herbes. Sur la
place du Marcadal, on voyait de rares passants en semaine, des ménagères
qui se hâtaient, des petits rentiers promenant leurs loisirs; et il fallait
attendre le dimanche ou les jours de foire, pour trouver, au Champ commun,
la population endimanchée, la foule des éleveurs descendue des lointains
plateaux, avec leurs bêtes. Pendant la saison des Eaux, le passage des
baigneurs de Cauterets et de Bagnères donnait aussi quelque animation, des
diligences traversaient la ville deux fois par jour; mais elles arrivaient de
Pau par une route détestable, et il fallait passer à gué le Lapaca, qui
débordait souvent; puis, on montait la raide chaussée de la rue Basse, on
longeait la terrasse de l'église, ombragée de grands ormeaux. Et quelle paix
autour de cette vieille église, dans cette vieille église, à demi espagnole,
pleine d'anciennes sculptures, des colonnes, des retables, des statues,
peuplée de visions d'or et de chairs peintes, cuites par le temps, comme
entrevues à la lueur de lampes mystiques! Toute la population venait là
pratiquer, s'emplir les yeux de ce rêve du mystère. Il n'y avait pas
d'incrédules, c'était le peuple de la foi primitive, chaque corporation
marchait sous la bannière de son saint, des confréries de toutes sortes
réunissaient la cité entière, aux matins de fête, en une seule famille
chrétienne. Aussi, comme une fleur exquise poussée dans un vase d'élection,
une grande pureté de mœurs régnait-elle. Les garçons ne trouvaient même
pas pour se perdre un lieu de débauche, toutes les filles grandissaient en
parfum et en beauté d'innocence, sous les yeux de la sainte Vierge, Tour
d'ivoire et Trône de sagesse.
Et comme l'on comprenait que Bernadette, née de cette terre de sainteté, y
eût fleuri telle qu'une rose naturelle, éclose sur les églantiers du chemin!
Elle était la floraison même de ce pays ancien de croyance et d'honnêteté,
elle n'aurait certainement pas poussé ailleurs, elle ne pouvait se produire et
se développer que là, dans cette race attardée, au milieu de la paix endormie
d'un peuple enfant, sous la discipline morale de la religion. Et quel amour
avait tout de suite éclaté autour d'elle! quelle foi aveugle en sa mission,
quelle consolation immense et quel espoir, dès les premiers miracles! Un
long cri de soulagement venait d'accueillir les guérisons du vieux Bouriette,
Page 91
recouvrant la vue, et du petit Justin Bouhohorts, ressuscitant dans l'eau
glacée de la fontaine. Enfin, la sainte Vierge intervenait en faveur des
désespérés, forçait la nature marâtre à être juste et charitable. C'était le
règne nouveau de la toute-puissance divine, qui bouleversait les lois du
monde pour le bonheur des souffrants et des pauvres. Les miracles se
multipliaient, ils éclataient plus extraordinaires de jour en jour, comme les
preuves indéniables de la véracité de Bernadette. Et elle était bien la rose du
parterre divin, dont l'œuvre embaume, qui voit naître autour d'elle toutes les
autres fleurs de la grâce et du salut.
Pierre en était arrivé là, disait de nouveau les miracles, allait continuer par
le prodigieux triomphe de la Grotte, lorsque sœur Hyacinthe, réveillée en
sursaut du charme où le récit la tenait, se mit vivement debout.
—En vérité, il n'y a pas de bon sens... Onze heures vont bientôt sonner...
C'était vrai. On avait dépassé Morcenx, on arrivait à Mont-de-Marsan. Et
elle tapa dans ses mains.
—Le silence, mes enfants, le silence!
Cette fois, on n'osa pas se révolter, car elle avait raison, ce n'était guère
sage. Mais quel regret! ne pas entendre la suite, rester ainsi au beau milieu
de l'histoire! Les dix femmes, dans le compartiment du fond, laissèrent
même entendre un murmure de désappointement; tandis que les malades, la
face toujours tendue, les yeux grands ouverts sur la clarté d'espoir, là-bas,
semblaient écouter encore. Ces miracles, qui revenaient sans cesse,
finissaient par les hanter d'une joie énorme et surnaturelle.
—Et, ajouta la religieuse gaiement, que je n'en entende plus une souffler,
autrement je la mets en pénitence!
Madame de Jonquière eut un rire de bonhomie.
—Obéissez, mes enfants, dormez, dormez gentiment, pour avoir la force,
demain, de prier de tout votre cœur, à la Grotte.
Alors, le silence se fit, personne ne parla plus; et il n'y eut plus que le
grondement des roues, les secousses du train, emporté à toute vapeur, dans
la nuit noire.
glacée de la fontaine. Enfin, la sainte Vierge intervenait en faveur des
désespérés, forçait la nature marâtre à être juste et charitable. C'était le
règne nouveau de la toute-puissance divine, qui bouleversait les lois du
monde pour le bonheur des souffrants et des pauvres. Les miracles se
multipliaient, ils éclataient plus extraordinaires de jour en jour, comme les
preuves indéniables de la véracité de Bernadette. Et elle était bien la rose du
parterre divin, dont l'œuvre embaume, qui voit naître autour d'elle toutes les
autres fleurs de la grâce et du salut.
Pierre en était arrivé là, disait de nouveau les miracles, allait continuer par
le prodigieux triomphe de la Grotte, lorsque sœur Hyacinthe, réveillée en
sursaut du charme où le récit la tenait, se mit vivement debout.
—En vérité, il n'y a pas de bon sens... Onze heures vont bientôt sonner...
C'était vrai. On avait dépassé Morcenx, on arrivait à Mont-de-Marsan. Et
elle tapa dans ses mains.
—Le silence, mes enfants, le silence!
Cette fois, on n'osa pas se révolter, car elle avait raison, ce n'était guère
sage. Mais quel regret! ne pas entendre la suite, rester ainsi au beau milieu
de l'histoire! Les dix femmes, dans le compartiment du fond, laissèrent
même entendre un murmure de désappointement; tandis que les malades, la
face toujours tendue, les yeux grands ouverts sur la clarté d'espoir, là-bas,
semblaient écouter encore. Ces miracles, qui revenaient sans cesse,
finissaient par les hanter d'une joie énorme et surnaturelle.
—Et, ajouta la religieuse gaiement, que je n'en entende plus une souffler,
autrement je la mets en pénitence!
Madame de Jonquière eut un rire de bonhomie.
—Obéissez, mes enfants, dormez, dormez gentiment, pour avoir la force,
demain, de prier de tout votre cœur, à la Grotte.
Alors, le silence se fit, personne ne parla plus; et il n'y eut plus que le
grondement des roues, les secousses du train, emporté à toute vapeur, dans
la nuit noire.
Page 92
Pierre ne put dormir. À côté de lui, M. de Guersaint ronflait déjà
légèrement, l'air bienheureux, malgré la dureté de la banquette. Longtemps,
le prêtre avait vu les yeux de Marie grands ouverts, pleins encore de l'éclat
des merveilles qu'il venait de conter. Elle les tenait ardemment sur lui; et
puis, elle les avait fermés; et il ne savait pas si elle sommeillait ou si elle
revivait, paupières closes, le continuel miracle. Maintenant, des malades
rêvaient tout haut, avaient des rires que des plaintes coupaient,
inconscientes. Peut-être voyaient-ils les archanges fendre leur chair, pour en
arracher le mal. D'autres, pris d'insomnie, se retournaient, étouffaient un
sanglot, regardaient l'ombre fixement. Et Pierre, frémissant de tout le
mystère évoqué, éperdu et ne se retrouvant pas, dans ce milieu délirant de
fraternité souffrante, finissait par détester sa raison, en communion étroite
avec ces humbles, résolu à croire comme eux. À quoi bon cette enquête
physiologique sur Bernadette, si compliquée, si pleine de lacunes? Pourquoi
ne pas l'accepter ainsi qu'une messagère de l'au-delà, une élue de l'inconnu
divin? Les médecins n'étaient que des ignorants, de mains brutales, tandis
qu'il serait si doux de s'endormir dans la foi des petits enfants, aux jardins
enchantés de l'impossible! Il eut enfin un délicieux moment d'abandon, ne
cherchant plus à rien s'expliquer, acceptant la voyante avec son cortège
somptueux de miracles, s'en remettant tout entier à Dieu pour penser et
vouloir à sa place. Et il regardait au dehors par la glace, qu'on n'osait
baisser, à cause des phtisiques; et il voyait la nuit immense, baignant la
campagne, au travers de laquelle le train fuyait. L'orage devait avoir éclaté
là, le ciel était d'une pureté nocturne admirable, comme lavé par les grandes
eaux. De larges étoiles luisaient, sur ce velours sombre, éclairant seules
d'une mystérieuse lueur les champs rafraîchis et muets, qui déroulaient à
l'infini la noire solitude de leur sommeil. Par les landes, par les vallées, par
les coteaux, le wagon de misère et de souffrance roulait, roulait toujours,
surchauffé, empesté, lamentable et vagissant, au milieu de la sérénité de
cette nuit auguste, si belle et si douce.
À une heure du matin, on avait passé à Riscle. Le silence continuait,
pénible, halluciné, parmi les cahots. À deux heures, à Vic de Bigorre, il y
eut des plaintes sourdes: le mauvais état de la voie secouait les malades,
dans une trépidation insupportable. Et ce fut seulement après Tarbes, à deux
heures et demie, qu'on rompit enfin le silence et qu'on récita les prières du
matin, encore en pleine nuit noire. C'était le Pater et l'Ave, c'était le Credo,
c'était l'appel à Dieu, pour lui demander le bonheur d'une journée glorieuse.
légèrement, l'air bienheureux, malgré la dureté de la banquette. Longtemps,
le prêtre avait vu les yeux de Marie grands ouverts, pleins encore de l'éclat
des merveilles qu'il venait de conter. Elle les tenait ardemment sur lui; et
puis, elle les avait fermés; et il ne savait pas si elle sommeillait ou si elle
revivait, paupières closes, le continuel miracle. Maintenant, des malades
rêvaient tout haut, avaient des rires que des plaintes coupaient,
inconscientes. Peut-être voyaient-ils les archanges fendre leur chair, pour en
arracher le mal. D'autres, pris d'insomnie, se retournaient, étouffaient un
sanglot, regardaient l'ombre fixement. Et Pierre, frémissant de tout le
mystère évoqué, éperdu et ne se retrouvant pas, dans ce milieu délirant de
fraternité souffrante, finissait par détester sa raison, en communion étroite
avec ces humbles, résolu à croire comme eux. À quoi bon cette enquête
physiologique sur Bernadette, si compliquée, si pleine de lacunes? Pourquoi
ne pas l'accepter ainsi qu'une messagère de l'au-delà, une élue de l'inconnu
divin? Les médecins n'étaient que des ignorants, de mains brutales, tandis
qu'il serait si doux de s'endormir dans la foi des petits enfants, aux jardins
enchantés de l'impossible! Il eut enfin un délicieux moment d'abandon, ne
cherchant plus à rien s'expliquer, acceptant la voyante avec son cortège
somptueux de miracles, s'en remettant tout entier à Dieu pour penser et
vouloir à sa place. Et il regardait au dehors par la glace, qu'on n'osait
baisser, à cause des phtisiques; et il voyait la nuit immense, baignant la
campagne, au travers de laquelle le train fuyait. L'orage devait avoir éclaté
là, le ciel était d'une pureté nocturne admirable, comme lavé par les grandes
eaux. De larges étoiles luisaient, sur ce velours sombre, éclairant seules
d'une mystérieuse lueur les champs rafraîchis et muets, qui déroulaient à
l'infini la noire solitude de leur sommeil. Par les landes, par les vallées, par
les coteaux, le wagon de misère et de souffrance roulait, roulait toujours,
surchauffé, empesté, lamentable et vagissant, au milieu de la sérénité de
cette nuit auguste, si belle et si douce.
À une heure du matin, on avait passé à Riscle. Le silence continuait,
pénible, halluciné, parmi les cahots. À deux heures, à Vic de Bigorre, il y
eut des plaintes sourdes: le mauvais état de la voie secouait les malades,
dans une trépidation insupportable. Et ce fut seulement après Tarbes, à deux
heures et demie, qu'on rompit enfin le silence et qu'on récita les prières du
matin, encore en pleine nuit noire. C'était le Pater et l'Ave, c'était le Credo,
c'était l'appel à Dieu, pour lui demander le bonheur d'une journée glorieuse.
Page 93
Ô mon Dieu! donnez-moi assez de force pour éviter tout le mal, pour
pratiquer tout le bien, pour souffrir toutes les peines!
Maintenant, on ne devait plus s'arrêter qu'à Lourdes. Encore trois quarts
d'heure à peine, et Lourdes flambait, avec son immense espoir, au fond de
cette nuit si cruelle et si longue. Le réveil pénible en était enfiévré, une
agitation dernière montait, au milieu du malaise matinal, dans l'abominable
souffrance qui recommençait.
Mais sœur Hyacinthe, surtout, s'inquiétait de l'homme, dont elle n'avait pas
cessé d'éponger la face, couverte de sueur. Il avait vécu jusque-là, elle le
veillait, n'ayant pas fermé les yeux un instant, écoutant son petit souffle,
avec l'entêté désir de le mener au moins jusqu'à la Grotte.
Elle eut peur brusquement; et, s'adressant à madame de Jonquière:
—Je vous en prie, faites-moi vite passer la bouteille de vinaigre... Je ne
l'entends plus souffler.
En effet, depuis un instant, l'homme n'avait plus son petit souffle. Ses yeux
étaient toujours fermés, sa bouche, entr'ouverte; mais sa pâleur n'avait pu
croître, il était froid, couleur de cendre. Et le wagon roulait avec son bruit de
ferrailles secouées, la vitesse du train semblait grandir.
—Je vais lui frotter les tempes, reprit sœur Hyacinthe. Aidez-moi.
L'homme, tout d'un coup, à un cahot plus rude, tomba la face en avant.
—Ah! mon Dieu! aidez-moi, ramassez-le donc!
On le ramassa, il était mort. Et il fallut le rasseoir dans son coin, le dos
contre la cloison. Il restait droit, le torse raidi, il n'avait qu'un petit
balancement de la tête, à chaque secousse. Le train continuait à l'emporter,
dans le même grondement de tonnerre, tandis que la locomotive, heureuse
d'arriver sans doute, poussait des sifflements aigus, toute une fanfare de joie
déchirante, à travers la nuit calme.
Alors, pendant une interminable demi-heure, le voyage s'acheva, avec ce
mort. Deux grosses larmes avaient roulé sur le joues de sœur Hyacinthe;
puis, les mains jointes, elle s'était mise en prière. Tout le wagon frémissait,
dans la terreur de ce terrible compagnon, qu'on amenait trop tard à la sainte
pratiquer tout le bien, pour souffrir toutes les peines!
Maintenant, on ne devait plus s'arrêter qu'à Lourdes. Encore trois quarts
d'heure à peine, et Lourdes flambait, avec son immense espoir, au fond de
cette nuit si cruelle et si longue. Le réveil pénible en était enfiévré, une
agitation dernière montait, au milieu du malaise matinal, dans l'abominable
souffrance qui recommençait.
Mais sœur Hyacinthe, surtout, s'inquiétait de l'homme, dont elle n'avait pas
cessé d'éponger la face, couverte de sueur. Il avait vécu jusque-là, elle le
veillait, n'ayant pas fermé les yeux un instant, écoutant son petit souffle,
avec l'entêté désir de le mener au moins jusqu'à la Grotte.
Elle eut peur brusquement; et, s'adressant à madame de Jonquière:
—Je vous en prie, faites-moi vite passer la bouteille de vinaigre... Je ne
l'entends plus souffler.
En effet, depuis un instant, l'homme n'avait plus son petit souffle. Ses yeux
étaient toujours fermés, sa bouche, entr'ouverte; mais sa pâleur n'avait pu
croître, il était froid, couleur de cendre. Et le wagon roulait avec son bruit de
ferrailles secouées, la vitesse du train semblait grandir.
—Je vais lui frotter les tempes, reprit sœur Hyacinthe. Aidez-moi.
L'homme, tout d'un coup, à un cahot plus rude, tomba la face en avant.
—Ah! mon Dieu! aidez-moi, ramassez-le donc!
On le ramassa, il était mort. Et il fallut le rasseoir dans son coin, le dos
contre la cloison. Il restait droit, le torse raidi, il n'avait qu'un petit
balancement de la tête, à chaque secousse. Le train continuait à l'emporter,
dans le même grondement de tonnerre, tandis que la locomotive, heureuse
d'arriver sans doute, poussait des sifflements aigus, toute une fanfare de joie
déchirante, à travers la nuit calme.
Alors, pendant une interminable demi-heure, le voyage s'acheva, avec ce
mort. Deux grosses larmes avaient roulé sur le joues de sœur Hyacinthe;
puis, les mains jointes, elle s'était mise en prière. Tout le wagon frémissait,
dans la terreur de ce terrible compagnon, qu'on amenait trop tard à la sainte
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Vierge. Mais l'espérance était plus forte que la douleur, tous les maux
entassés là avaient beau se réveiller, s'accroître, s'irriter sous l'écrasante
fatigue, un chant d'allégresse n'en sonnait pas moins l'entrée triomphale sur
la terre du miracle. Les malades venaient d'entonner l'Ave maris stella, au
milieu des pleurs que la souffrance leur arrachait, exaspérés et hurlants,
dans une clameur croissante où les plaintes s'achevaient en cris d'espoir.
Marie reprit la main de Pierre, entre ses petits doigts fiévreux.
—Oh! mon Dieu! cet homme qui est mort, et moi qui craignais tant de
mourir, avant d'arriver!... Et nous y sommes, nous y sommes enfin!
Le prêtre tremblait d'une émotion infinie.
—C'est que vous devez guérir, Marie, et que je guérirai moi-même, si vous
priez pour moi.
La locomotive sifflait plus violente, au fond des ténèbres bleues. On
arrivait, les feux de Lourdes brillaient à l'horizon. Et tout le train chantait un
cantique encore, l'histoire de Bernadette, l'infinie complainte de six dizaines
de couplets, où la Salutation angélique revient sans cesse en refrain,
obsédante, affolante, ouvrant le ciel de l'extase.
entassés là avaient beau se réveiller, s'accroître, s'irriter sous l'écrasante
fatigue, un chant d'allégresse n'en sonnait pas moins l'entrée triomphale sur
la terre du miracle. Les malades venaient d'entonner l'Ave maris stella, au
milieu des pleurs que la souffrance leur arrachait, exaspérés et hurlants,
dans une clameur croissante où les plaintes s'achevaient en cris d'espoir.
Marie reprit la main de Pierre, entre ses petits doigts fiévreux.
—Oh! mon Dieu! cet homme qui est mort, et moi qui craignais tant de
mourir, avant d'arriver!... Et nous y sommes, nous y sommes enfin!
Le prêtre tremblait d'une émotion infinie.
—C'est que vous devez guérir, Marie, et que je guérirai moi-même, si vous
priez pour moi.
La locomotive sifflait plus violente, au fond des ténèbres bleues. On
arrivait, les feux de Lourdes brillaient à l'horizon. Et tout le train chantait un
cantique encore, l'histoire de Bernadette, l'infinie complainte de six dizaines
de couplets, où la Salutation angélique revient sans cesse en refrain,
obsédante, affolante, ouvrant le ciel de l'extase.
Page 95
DEUXIÈME JOURNÉE
I
L'horloge de la gare, dont un réflecteur éclairait le cadran, marquait trois
heures vingt. Et, sous la marquise qui couvrait le quai, long d'une centaine
de mètres, des ombres allaient et venaient, résignées à l'attente. Au loin,
dans la campagne noire, on ne voyait que le feu rouge d'un signal.
Deux des promeneurs s'arrêtèrent. Le plus grand, un père de l'Assomption,
le révérend père Fourcade, directeur du pèlerinage national, arrivé de la
veille, était un homme de soixante ans, superbe sous la pèlerine noire à long
capuchon. Sa belle tête aux yeux clairs et dominateurs, à l'épaisse barbe
grisonnante, était celle d'un général qu'enflamme la volonté intelligente de
la conquête. Mais il traînait un peu la jambe, pris subitement d'un accès de
goutte, et il s'appuyait à l'épaule de son compagnon, le docteur Bonamy, le
médecin attaché au bureau de la constatation des miracles, un petit homme
trapu, à la figure rasée, aux yeux ternes et comme brouillés, dans de gros
traits paisibles.
Le père Fourcade avait interpellé le chef de gare, qui sortait de son bureau
en courant.
—Monsieur, est-ce que le train blanc a beaucoup de retard?
—Non, mon révérend père, dix minutes au plus. Il sera ici à la demie...
Mais ce qui m'inquiète, c'est le train de Bayonne, qui devrait être passé.
Et il reprit sa course, pour donner un ordre; puis, il revint, maigre et
nerveux, agité, dans ce coup de fièvre qui le tenait debout, durant des nuits
I
L'horloge de la gare, dont un réflecteur éclairait le cadran, marquait trois
heures vingt. Et, sous la marquise qui couvrait le quai, long d'une centaine
de mètres, des ombres allaient et venaient, résignées à l'attente. Au loin,
dans la campagne noire, on ne voyait que le feu rouge d'un signal.
Deux des promeneurs s'arrêtèrent. Le plus grand, un père de l'Assomption,
le révérend père Fourcade, directeur du pèlerinage national, arrivé de la
veille, était un homme de soixante ans, superbe sous la pèlerine noire à long
capuchon. Sa belle tête aux yeux clairs et dominateurs, à l'épaisse barbe
grisonnante, était celle d'un général qu'enflamme la volonté intelligente de
la conquête. Mais il traînait un peu la jambe, pris subitement d'un accès de
goutte, et il s'appuyait à l'épaule de son compagnon, le docteur Bonamy, le
médecin attaché au bureau de la constatation des miracles, un petit homme
trapu, à la figure rasée, aux yeux ternes et comme brouillés, dans de gros
traits paisibles.
Le père Fourcade avait interpellé le chef de gare, qui sortait de son bureau
en courant.
—Monsieur, est-ce que le train blanc a beaucoup de retard?
—Non, mon révérend père, dix minutes au plus. Il sera ici à la demie...
Mais ce qui m'inquiète, c'est le train de Bayonne, qui devrait être passé.
Et il reprit sa course, pour donner un ordre; puis, il revint, maigre et
nerveux, agité, dans ce coup de fièvre qui le tenait debout, durant des nuits
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et des jours, au moment des grands pèlerinages. Ce matin-là, il attendait, en
dehors du service habituel, dix-huit trains, plus de quinze mille voyageurs.
Le train gris et le train bleu, partis les premiers de Paris, étaient déjà arrivés,
à l'heure réglementaire. Mais le retard du train blanc aggravait tout, d'autant
plus que l'express de Bayonne, lui non plus, n'était pas signalé; et l'on
comprenait la continuelle surveillance nécessaire, l'alerte de chaque
seconde, où vivait le personnel.
—Dans dix minutes, alors? répéta le père Fourcade.
—Oui, dans dix minutes, à moins qu'on ne soit obligé de fermer la voie!
jeta le chef de gare, qui courait au télégraphe.
Lentement, le religieux et le médecin reprirent leur promenade. Leur
étonnement était qu'il ne fût jamais arrivé d'accident sérieux, au milieu
d'une telle bousculade. Autrefois surtout, régnait un incroyable désordre. Et
le père se plut à rappeler le premier pèlerinage qu'il avait organisé et
conduit, en 1875: le terrible, l'interminable voyage, sans oreillers, sans
matelas, avec des malades à demi morts, qu'on ne savait comment ranimer;
puis, l'arrivée à Lourdes, le déballage pêle-mêle, pas le moindre matériel
préparé, ni bretelles, ni brancards, ni voitures. Aujourd'hui, existait une
organisation puissante, des hôpitaux attendaient les malades, qu'on n'était
plus réduit à coucher sous des hangars, dans de la paille. Quelle secousse
pour ces misérables! Quelle force de volonté chez l'homme de foi qui les
menait au miracle! Et le père souriait doucement à l'œuvre qu'il avait faite.
Il questionnait maintenant le docteur, tout en s'appuyant à son épaule.
—Combien avez-vous eu de pèlerins, l'année dernière?
—Deux cent mille environ. Cette moyenne se maintient... L'année du
couronnement de la Vierge, le nombre s'est élevé à cinq cent mille. Mais il
fallait une occasion exceptionnelle, un effort de propagande considérable.
Naturellement, de pareilles foules ne se retrouvent pas.
Il y eut un silence, puis le père murmura:
—Sans doute... L'œuvre est bénie, elle prospère de jour en jour, nous
avons réuni près de deux cent cinquante mille francs d'aumônes pour ce
dehors du service habituel, dix-huit trains, plus de quinze mille voyageurs.
Le train gris et le train bleu, partis les premiers de Paris, étaient déjà arrivés,
à l'heure réglementaire. Mais le retard du train blanc aggravait tout, d'autant
plus que l'express de Bayonne, lui non plus, n'était pas signalé; et l'on
comprenait la continuelle surveillance nécessaire, l'alerte de chaque
seconde, où vivait le personnel.
—Dans dix minutes, alors? répéta le père Fourcade.
—Oui, dans dix minutes, à moins qu'on ne soit obligé de fermer la voie!
jeta le chef de gare, qui courait au télégraphe.
Lentement, le religieux et le médecin reprirent leur promenade. Leur
étonnement était qu'il ne fût jamais arrivé d'accident sérieux, au milieu
d'une telle bousculade. Autrefois surtout, régnait un incroyable désordre. Et
le père se plut à rappeler le premier pèlerinage qu'il avait organisé et
conduit, en 1875: le terrible, l'interminable voyage, sans oreillers, sans
matelas, avec des malades à demi morts, qu'on ne savait comment ranimer;
puis, l'arrivée à Lourdes, le déballage pêle-mêle, pas le moindre matériel
préparé, ni bretelles, ni brancards, ni voitures. Aujourd'hui, existait une
organisation puissante, des hôpitaux attendaient les malades, qu'on n'était
plus réduit à coucher sous des hangars, dans de la paille. Quelle secousse
pour ces misérables! Quelle force de volonté chez l'homme de foi qui les
menait au miracle! Et le père souriait doucement à l'œuvre qu'il avait faite.
Il questionnait maintenant le docteur, tout en s'appuyant à son épaule.
—Combien avez-vous eu de pèlerins, l'année dernière?
—Deux cent mille environ. Cette moyenne se maintient... L'année du
couronnement de la Vierge, le nombre s'est élevé à cinq cent mille. Mais il
fallait une occasion exceptionnelle, un effort de propagande considérable.
Naturellement, de pareilles foules ne se retrouvent pas.
Il y eut un silence, puis le père murmura:
—Sans doute... L'œuvre est bénie, elle prospère de jour en jour, nous
avons réuni près de deux cent cinquante mille francs d'aumônes pour ce
Page 97
voyage; et Dieu sera avec nous, vous aurez demain des guérisons
nombreuses à constater, j'en suis convaincu.
Puis, s'interrompant:
—Est-ce que le père Dargelès n'est pas venu?
Le docteur Bonamy eut un geste vague, pour dire qu'il l'ignorait. Ce père
Dargelès était chargé de la rédaction du Journal de la Grotte. Il appartenait
à l'ordre des pères de l'Immaculée-Conception, installés à Lourdes par
l'évêché, et qui étaient les maîtres absolus. Mais, lorsque les pères de
l'Assomption amenaient de Paris le pèlerinage national, auquel se joignaient
les fidèles des villes de Cambrai, Arras, Chartres, Troyes, Reims, Sens,
Orléans, Blois, Poitiers, ils mettaient une sorte d'affectation à disparaître
complètement: on ne les voyait plus, ni à la Grotte, ni à la Basilique; ils
semblaient livrer toutes les clefs, avec toutes les responsabilités. Leur
supérieur, le père Capdebarthe, un grand corps noueux, taillé à coups de
serpe, une sorte de paysan dont le visage fruste gardait le reflet roux et
morne de la terre, ne se montrait même pas. Il n'y avait que le père
Dargelès, petit et insinuant, qu'on rencontrait partout, en quête de notes
pour le journal. Seulement, si les pères de l'Immaculée-Conception
disparaissaient, on les sentait quand même derrière tout le vaste décor, ainsi
que la force cachée et souveraine, qui battait monnaie, qui travaillait sans
relâche à la prospérité triomphale de la maison. Ils utilisaient jusqu'à leur
humilité.
—Il est vrai, reprit le père Fourcade gaiement, qu'il a fallu se lever de
bonne heure, à deux heures... Mais je voulais être là. Qu'auraient dit mes
pauvres enfants?
Il appelait ainsi les malades, la chair à miracles; et jamais il n'avait
manqué de se trouver à la gare, quelle que fût l'heure, pour l'arrivée du train
blanc, ce train lamentable, aux grandes souffrances.
—Trois heures vingt-cinq, encore cinq minutes, dit le docteur Bonamy,
qui étouffa un bâillement en regardant l'horloge, très maussade au fond,
malgré son air obséquieux, d'avoir quitté son lit de si grand matin.
Sur le quai, pareil à un promenoir couvert, la lente promenade continuait,
au milieu de l'épaisse nuit, que les becs de gaz éclairaient de nappes jaunes.
nombreuses à constater, j'en suis convaincu.
Puis, s'interrompant:
—Est-ce que le père Dargelès n'est pas venu?
Le docteur Bonamy eut un geste vague, pour dire qu'il l'ignorait. Ce père
Dargelès était chargé de la rédaction du Journal de la Grotte. Il appartenait
à l'ordre des pères de l'Immaculée-Conception, installés à Lourdes par
l'évêché, et qui étaient les maîtres absolus. Mais, lorsque les pères de
l'Assomption amenaient de Paris le pèlerinage national, auquel se joignaient
les fidèles des villes de Cambrai, Arras, Chartres, Troyes, Reims, Sens,
Orléans, Blois, Poitiers, ils mettaient une sorte d'affectation à disparaître
complètement: on ne les voyait plus, ni à la Grotte, ni à la Basilique; ils
semblaient livrer toutes les clefs, avec toutes les responsabilités. Leur
supérieur, le père Capdebarthe, un grand corps noueux, taillé à coups de
serpe, une sorte de paysan dont le visage fruste gardait le reflet roux et
morne de la terre, ne se montrait même pas. Il n'y avait que le père
Dargelès, petit et insinuant, qu'on rencontrait partout, en quête de notes
pour le journal. Seulement, si les pères de l'Immaculée-Conception
disparaissaient, on les sentait quand même derrière tout le vaste décor, ainsi
que la force cachée et souveraine, qui battait monnaie, qui travaillait sans
relâche à la prospérité triomphale de la maison. Ils utilisaient jusqu'à leur
humilité.
—Il est vrai, reprit le père Fourcade gaiement, qu'il a fallu se lever de
bonne heure, à deux heures... Mais je voulais être là. Qu'auraient dit mes
pauvres enfants?
Il appelait ainsi les malades, la chair à miracles; et jamais il n'avait
manqué de se trouver à la gare, quelle que fût l'heure, pour l'arrivée du train
blanc, ce train lamentable, aux grandes souffrances.
—Trois heures vingt-cinq, encore cinq minutes, dit le docteur Bonamy,
qui étouffa un bâillement en regardant l'horloge, très maussade au fond,
malgré son air obséquieux, d'avoir quitté son lit de si grand matin.
Sur le quai, pareil à un promenoir couvert, la lente promenade continuait,
au milieu de l'épaisse nuit, que les becs de gaz éclairaient de nappes jaunes.
Page 98
Des gens vagues, par petits groupes, des prêtres, des messieurs à redingote,
un officier de dragons, allaient et venaient sans cesse, avec de discrets
murmures de voix. D'autres, assis le long de la façade, sur des bancs,
causaient aussi ou patientaient, les regards perdus en face, dans la
campagne ténébreuse. Les bureaux et les salles d'attente, vivement éclairés,
découpaient leurs portes claires; et, déjà, tout flambait dans la buvette, dont
on apercevait les tables de marbre, le comptoir chargé de corbeilles de pain
et de fruits, de bouteilles et de verres.
Mais, surtout, à droite, au bout de la marquise, il y avait un grouillement
confus de monde. C'était de ce côté, par une porte des messageries, qu'on
sortait les malades. Tout un encombrement de brancards et de petites
voitures, parmi des tas de coussins et de matelas, barrait le large trottoir. Et
trois équipes de brancardiers étaient là, des hommes de toutes les classes,
spécialement des jeunes gens du meilleur monde, portant sur leur vêtement
la croix rouge lisérée d'orange et la bretelle de cuir jaune. Beaucoup avaient
adopté le béret, la coiffure commode du pays. Quelques-uns, équipés
comme pour une expédition lointaine, avaient de belles guêtres montant
jusqu'aux genoux. Et les uns fumaient, tandis que les autres, installés dans
leurs petites voitures, dormaient ou lisaient un journal, à la lueur des becs
de gaz voisins. Il y en avait un groupe, à l'écart, qui discutaient une question
de service.
Brusquement, les brancardiers saluèrent. Un homme paterne arrivait, tout
blanc, à la figure épaisse et bonne, aux gros yeux bleus d'enfant crédule.
C'était le baron Suire, une des grandes fortunes de Toulouse, président de
l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut.
—Où est Berthaud? demandait-il à chacun d'un air affairé, où est
Berthaud? Il faut que je lui parle.
Chacun répondait, donnait un renseignement contraire. Berthaud était le
directeur des brancardiers. Les uns venaient de voir monsieur le directeur
avec le révérend père Fourcade, d'autres affirmaient qu'il devait être dans la
cour de la gare, à visiter les voitures d'ambulance.
—Si monsieur le président désire que nous allions chercher monsieur le
directeur...
un officier de dragons, allaient et venaient sans cesse, avec de discrets
murmures de voix. D'autres, assis le long de la façade, sur des bancs,
causaient aussi ou patientaient, les regards perdus en face, dans la
campagne ténébreuse. Les bureaux et les salles d'attente, vivement éclairés,
découpaient leurs portes claires; et, déjà, tout flambait dans la buvette, dont
on apercevait les tables de marbre, le comptoir chargé de corbeilles de pain
et de fruits, de bouteilles et de verres.
Mais, surtout, à droite, au bout de la marquise, il y avait un grouillement
confus de monde. C'était de ce côté, par une porte des messageries, qu'on
sortait les malades. Tout un encombrement de brancards et de petites
voitures, parmi des tas de coussins et de matelas, barrait le large trottoir. Et
trois équipes de brancardiers étaient là, des hommes de toutes les classes,
spécialement des jeunes gens du meilleur monde, portant sur leur vêtement
la croix rouge lisérée d'orange et la bretelle de cuir jaune. Beaucoup avaient
adopté le béret, la coiffure commode du pays. Quelques-uns, équipés
comme pour une expédition lointaine, avaient de belles guêtres montant
jusqu'aux genoux. Et les uns fumaient, tandis que les autres, installés dans
leurs petites voitures, dormaient ou lisaient un journal, à la lueur des becs
de gaz voisins. Il y en avait un groupe, à l'écart, qui discutaient une question
de service.
Brusquement, les brancardiers saluèrent. Un homme paterne arrivait, tout
blanc, à la figure épaisse et bonne, aux gros yeux bleus d'enfant crédule.
C'était le baron Suire, une des grandes fortunes de Toulouse, président de
l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut.
—Où est Berthaud? demandait-il à chacun d'un air affairé, où est
Berthaud? Il faut que je lui parle.
Chacun répondait, donnait un renseignement contraire. Berthaud était le
directeur des brancardiers. Les uns venaient de voir monsieur le directeur
avec le révérend père Fourcade, d'autres affirmaient qu'il devait être dans la
cour de la gare, à visiter les voitures d'ambulance.
—Si monsieur le président désire que nous allions chercher monsieur le
directeur...
Page 99
—Non, non, merci! je le trouverai bien moi-même.
Et, pendant ce temps, Berthaud, qui venait de s'asseoir sur un banc, à
l'autre extrémité de la gare, causait avec son jeune ami Gérard de
Peyrelongue, en attendant l'arrivée du train. C'était un homme d'une
quarantaine d'années, à belle figure large et régulière, qui avait gardé ses
favoris soignés de magistrat. Appartenant à une famille légitimiste
militante, et lui-même d'opinions très réactionnaires, il était procureur de la
république dans une ville du Midi, depuis le 24 mai, lorsque, au lendemain
des décrets contre les congrégations, il s'était démis, bruyamment, par une
lettre insultante, adressée au ministre de la justice. Et il n'avait pas désarmé,
il s'était mis de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut en manière de
protestation, il venait chaque année manifester à Lourdes, convaincu que les
pèlerinages étaient désagréables et nuisibles à la république, et que la sainte
Vierge seule pouvait rétablir la monarchie, dans un de ces miracles qu'elle
prodiguait à la Grotte. Au demeurant, il avait un grand bon sens, riait
volontiers, se montrait d'une charité joviale, pour les pauvres malades dont
il avait à assurer le transport, pendant les trois jours du pèlerinage national.
—Alors, mon bon Gérard, disait-il au jeune homme assis près de lui, c'est
pour cette année, ton mariage?
—Sans doute, si je trouve la femme qu'il me faut, répondait celui-ci.
Voyons, cousin, donne-moi un bon conseil!
Gérard de Peyrelongue, petit, maigre, roux, avec un nez accentué et des
pommettes osseuses, était de Tarbes, où son père et sa mère venaient de
mourir, en lui laissant au plus sept à huit mille francs de rentes. Très
ambitieux, il n'avait pas découvert dans sa province la femme qu'il voulait,
bien apparentée, capable de le pousser loin et haut. Aussi s'était-il mis de
l'Hospitalité et se rendait-il chaque année à Lourdes, avec l'espoir vague
qu'il y découvrirait, dans la foule des fidèles, parmi le flot des dames et des
jeunes filles bien pensantes, la famille dont il avait besoin pour faire son
chemin en ce bas monde. Seulement, il demeurait perplexe; car, s'il avait
déjà plusieurs jeunes filles en vue, aucune ne le satisfaisait complètement.
—N'est-ce pas? cousin, toi qui es un homme d'expérience, conseille-moi...
Il y a mademoiselle Lemercier, qui vient ici avec sa tante. Elle est fort riche,
Et, pendant ce temps, Berthaud, qui venait de s'asseoir sur un banc, à
l'autre extrémité de la gare, causait avec son jeune ami Gérard de
Peyrelongue, en attendant l'arrivée du train. C'était un homme d'une
quarantaine d'années, à belle figure large et régulière, qui avait gardé ses
favoris soignés de magistrat. Appartenant à une famille légitimiste
militante, et lui-même d'opinions très réactionnaires, il était procureur de la
république dans une ville du Midi, depuis le 24 mai, lorsque, au lendemain
des décrets contre les congrégations, il s'était démis, bruyamment, par une
lettre insultante, adressée au ministre de la justice. Et il n'avait pas désarmé,
il s'était mis de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut en manière de
protestation, il venait chaque année manifester à Lourdes, convaincu que les
pèlerinages étaient désagréables et nuisibles à la république, et que la sainte
Vierge seule pouvait rétablir la monarchie, dans un de ces miracles qu'elle
prodiguait à la Grotte. Au demeurant, il avait un grand bon sens, riait
volontiers, se montrait d'une charité joviale, pour les pauvres malades dont
il avait à assurer le transport, pendant les trois jours du pèlerinage national.
—Alors, mon bon Gérard, disait-il au jeune homme assis près de lui, c'est
pour cette année, ton mariage?
—Sans doute, si je trouve la femme qu'il me faut, répondait celui-ci.
Voyons, cousin, donne-moi un bon conseil!
Gérard de Peyrelongue, petit, maigre, roux, avec un nez accentué et des
pommettes osseuses, était de Tarbes, où son père et sa mère venaient de
mourir, en lui laissant au plus sept à huit mille francs de rentes. Très
ambitieux, il n'avait pas découvert dans sa province la femme qu'il voulait,
bien apparentée, capable de le pousser loin et haut. Aussi s'était-il mis de
l'Hospitalité et se rendait-il chaque année à Lourdes, avec l'espoir vague
qu'il y découvrirait, dans la foule des fidèles, parmi le flot des dames et des
jeunes filles bien pensantes, la famille dont il avait besoin pour faire son
chemin en ce bas monde. Seulement, il demeurait perplexe; car, s'il avait
déjà plusieurs jeunes filles en vue, aucune ne le satisfaisait complètement.
—N'est-ce pas? cousin, toi qui es un homme d'expérience, conseille-moi...
Il y a mademoiselle Lemercier, qui vient ici avec sa tante. Elle est fort riche,
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plus d'un million, à ce qu'on raconte. Mais elle n'est pas de notre monde, et
je la crois bien écervelée.
Berthaud hochait la tête.
—Je te l'ai dit, moi je prendrais la petite Raymonde, mademoiselle de
Jonquière.
—Mais elle n'a pas le sou!
—C'est vrai, à peine de quoi payer sa nourriture. Mais elle est
suffisamment bien de sa personne, correctement élevée, surtout sans goût de
dépense; et c'est décisif, car à quoi bon prendre une fille riche, si elle te
mange ce qu'elle t'apporte? Et puis, vois-tu, je connais beaucoup ces dames,
je les rencontre l'hiver dans les salons les plus puissants de Paris. Et, enfin,
n'oublie pas l'oncle, le diplomate, qui a eu le triste courage de rester au
service de la république et qui fera de son neveu tout ce qu'il voudra.
Ébranlé un instant, Gérard retomba dans sa perplexité.
—Pas le sou, pas le sou, non! c'est impossible... Je veux bien y réfléchir
encore, mais vraiment j'ai trop peur!
Cette fois, Berthaud se mit à rire franchement.
—Allons, tu es ambitieux, il faut oser. Je te dis que c'est un secrétariat
d'ambassade... Ces dames sont dans le train blanc, que nous attendons.
Décide-toi, fais ta cour.
—Non, non!... Plus tard, je veux réfléchir.
À ce moment, ils furent interrompus. Le baron Suire, qui était passé une
fois déjà devant eux, sans les apercevoir, tellement l'ombre les enveloppait,
dans ce coin écarté, venait de reconnaître le rire bon enfant de l'ancien
procureur de la république. Et, tout de suite, avec la volubilité d'un homme
dont la tête éclate aisément, il lui donna plusieurs ordres concernant les
voitures, les transports, déplorant qu'on ne pût conduire les malades à la
Grotte, dès l'arrivée, à cause de l'heure vraiment trop matinale. On irait les
installer à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, ce qui leur permettrait de
prendre quelque repos, après un si dur voyage.
je la crois bien écervelée.
Berthaud hochait la tête.
—Je te l'ai dit, moi je prendrais la petite Raymonde, mademoiselle de
Jonquière.
—Mais elle n'a pas le sou!
—C'est vrai, à peine de quoi payer sa nourriture. Mais elle est
suffisamment bien de sa personne, correctement élevée, surtout sans goût de
dépense; et c'est décisif, car à quoi bon prendre une fille riche, si elle te
mange ce qu'elle t'apporte? Et puis, vois-tu, je connais beaucoup ces dames,
je les rencontre l'hiver dans les salons les plus puissants de Paris. Et, enfin,
n'oublie pas l'oncle, le diplomate, qui a eu le triste courage de rester au
service de la république et qui fera de son neveu tout ce qu'il voudra.
Ébranlé un instant, Gérard retomba dans sa perplexité.
—Pas le sou, pas le sou, non! c'est impossible... Je veux bien y réfléchir
encore, mais vraiment j'ai trop peur!
Cette fois, Berthaud se mit à rire franchement.
—Allons, tu es ambitieux, il faut oser. Je te dis que c'est un secrétariat
d'ambassade... Ces dames sont dans le train blanc, que nous attendons.
Décide-toi, fais ta cour.
—Non, non!... Plus tard, je veux réfléchir.
À ce moment, ils furent interrompus. Le baron Suire, qui était passé une
fois déjà devant eux, sans les apercevoir, tellement l'ombre les enveloppait,
dans ce coin écarté, venait de reconnaître le rire bon enfant de l'ancien
procureur de la république. Et, tout de suite, avec la volubilité d'un homme
dont la tête éclate aisément, il lui donna plusieurs ordres concernant les
voitures, les transports, déplorant qu'on ne pût conduire les malades à la
Grotte, dès l'arrivée, à cause de l'heure vraiment trop matinale. On irait les
installer à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, ce qui leur permettrait de
prendre quelque repos, après un si dur voyage.
Page 101
Pendant que le baron et le chef des brancardiers s'entendaient ainsi sur les
mesures à prendre, Gérard serrait la main à un prêtre, qui était venu
s'asseoir près de lui, sur le banc. L'abbé Des Hermoises, âgé de trente-huit
ans à peine, avait une tête jolie d'abbé mondain, peigné avec soin, sentant
bon, adoré des femmes. Très aimable, il venait à Lourdes en prêtre libre,
comme beaucoup s'y rendaient, pour leur plaisir; et il gardait, au fond de ses
beaux yeux, la vive étincelle, le sourire d'un sceptique, supérieur à toute
idolâtrie. Certes, il croyait, il s'inclinait; mais l'Église ne s'était pas
prononcée sur les miracles; et il semblait prêt à les discuter. Il avait vécu à
Tarbes, il connaissait Gérard.
—Hein? lui dit-il, est-ce assez impressionnant, cette attente des trains,
dans la nuit!... Je suis ici pour une dame, une de mes anciennes pénitentes
de Paris; mais je ne sais pas bien par quel train elle arrivera; et, vous le
voyez, je reste, tant ça me passionne.
Puis, un autre prêtre, un vieux prêtre de campagne, étant venu également
s'asseoir, il se mit à causer indulgemment avec lui, en lui parlant de la
beauté de ce pays de Lourdes, du coup de théâtre, tout à l'heure, quand les
montagnes apparaîtraient, au lever du soleil.
De nouveau, il y eut une brusque alerte. Le chef de gare courait, criait des
ordres. Et le père Fourcade, malgré sa jambe goutteuse, quitta l'épaule du
docteur Bonamy, pour s'approcher vivement.
—Eh! c'est cet express de Bayonne, qui est resté en détresse, répondit le
chef de gare aux questions. Je voudrais être renseigné, je ne suis pas
tranquille.
Mais des sonneries retentirent, un homme d'équipe s'enfonça dans les
ténèbres, en balançant une lanterne, tandis qu'un signal, au loin,
manœuvrait. Et le chef de gare s'écria:
—Ah! cette fois, c'est le train blanc. Espérons que nous aurons le temps de
débarquer les malades, avant le passage de l'express.
Il reprit sa course, disparut. Berthaud appelait Gérard, qui était chef d'une
équipe de brancardiers; et tous deux, de leur côté, se hâtèrent de rejoindre
leur personnel, que le baron Suire activait déjà. Les brancardiers revenaient
de toutes parts, s'agitaient, commençaient à traîner les petites voitures, au
mesures à prendre, Gérard serrait la main à un prêtre, qui était venu
s'asseoir près de lui, sur le banc. L'abbé Des Hermoises, âgé de trente-huit
ans à peine, avait une tête jolie d'abbé mondain, peigné avec soin, sentant
bon, adoré des femmes. Très aimable, il venait à Lourdes en prêtre libre,
comme beaucoup s'y rendaient, pour leur plaisir; et il gardait, au fond de ses
beaux yeux, la vive étincelle, le sourire d'un sceptique, supérieur à toute
idolâtrie. Certes, il croyait, il s'inclinait; mais l'Église ne s'était pas
prononcée sur les miracles; et il semblait prêt à les discuter. Il avait vécu à
Tarbes, il connaissait Gérard.
—Hein? lui dit-il, est-ce assez impressionnant, cette attente des trains,
dans la nuit!... Je suis ici pour une dame, une de mes anciennes pénitentes
de Paris; mais je ne sais pas bien par quel train elle arrivera; et, vous le
voyez, je reste, tant ça me passionne.
Puis, un autre prêtre, un vieux prêtre de campagne, étant venu également
s'asseoir, il se mit à causer indulgemment avec lui, en lui parlant de la
beauté de ce pays de Lourdes, du coup de théâtre, tout à l'heure, quand les
montagnes apparaîtraient, au lever du soleil.
De nouveau, il y eut une brusque alerte. Le chef de gare courait, criait des
ordres. Et le père Fourcade, malgré sa jambe goutteuse, quitta l'épaule du
docteur Bonamy, pour s'approcher vivement.
—Eh! c'est cet express de Bayonne, qui est resté en détresse, répondit le
chef de gare aux questions. Je voudrais être renseigné, je ne suis pas
tranquille.
Mais des sonneries retentirent, un homme d'équipe s'enfonça dans les
ténèbres, en balançant une lanterne, tandis qu'un signal, au loin,
manœuvrait. Et le chef de gare s'écria:
—Ah! cette fois, c'est le train blanc. Espérons que nous aurons le temps de
débarquer les malades, avant le passage de l'express.
Il reprit sa course, disparut. Berthaud appelait Gérard, qui était chef d'une
équipe de brancardiers; et tous deux, de leur côté, se hâtèrent de rejoindre
leur personnel, que le baron Suire activait déjà. Les brancardiers revenaient
de toutes parts, s'agitaient, commençaient à traîner les petites voitures, au
Page 102
travers des voies, jusqu'au quai de débarquement, un quai à découvert, en
pleine obscurité. Il se fit bientôt là un entassement de coussins, de matelas,
de brancards, qui attendaient; tandis que le père Fourcade, le docteur
Bonamy, les prêtres, les messieurs, l'officier de dragons, traversaient, eux
aussi, pour assister à la descente des malades. Et l'on ne voyait encore, très
lointaine, au fond de la campagne noire, que la lanterne de la locomotive,
pareille à une étoile rouge qui grandissait. Des coups de sifflet stridents
déchiraient la nuit. Ils se turent, il n'y eut plus que le halètement de la
vapeur, le sourd grondement des roues, se ralentissant peu à peu. Alors,
distinctement, on entendit le cantique, la complainte de Bernadette, que le
train entier chantait, avec les Ave obsédants du refrain. Et ce train de
souffrance et de foi, ce train gémissant et chantant, qui faisait son entrée à
Lourdes, s'arrêta.
Tout de suite, les portières furent ouvertes, la cohue des pèlerins valides et
des malades qui pouvaient marcher, descendit, encombra le quai. Les rares
becs de gaz n'éclairaient que faiblement cette foule pauvre, aux vêtements
neutres, embarrassée de paquets de toutes sortes, de paniers, de valises, de
caisses de bois; et, au milieu des coups de coude, parmi ce troupeau effaré,
cherchant de quel côté tourner pour trouver la sortie, s'élevaient des
exclamations, des cris de familles perdues qui s'appelaient, des embrassades
de gens attendus là par des parents ou des amis. Une femme déclarait d'un
air de satisfaction béate: «J'ai bien dormi.» Un curé s'en allait avec sa
valise, en disant à une dame estropiée: «Bonne chance!» La plupart avaient
la figure ahurie, fatiguée et joyeuse des gens qu'un train de plaisir jette dans
une gare inconnue. Enfin, la bousculade devenait telle, la confusion
s'aggravait à ce point, au fond des ténèbres, que les voyageurs n'entendaient
pas les employés qui s'enrouaient à crier: «Par ici! par ici!», pour hâter le
déblaiement du quai.
Lestement, sœur Hyacinthe était descendue du wagon, en laissant l'homme
mort sous la garde de sœur Claire des Anges; et elle courut au fourgon de la
cantine, perdant un peu la tête, avec l'idée que Ferrand l'aiderait.
Heureusement, elle trouva devant le fourgon le père Fourcade, auquel, tout
bas, elle conta l'accident. Il retint un geste de contrariété, il appela le baron
Suire qui passait, se pencha à son oreille. Pendant quelques secondes, il y
eut des chuchotements. Puis, le baron Suire s'élança, fendit la foule, avec
deux brancardiers qui portaient une civière couverte. Et l'homme fut
pleine obscurité. Il se fit bientôt là un entassement de coussins, de matelas,
de brancards, qui attendaient; tandis que le père Fourcade, le docteur
Bonamy, les prêtres, les messieurs, l'officier de dragons, traversaient, eux
aussi, pour assister à la descente des malades. Et l'on ne voyait encore, très
lointaine, au fond de la campagne noire, que la lanterne de la locomotive,
pareille à une étoile rouge qui grandissait. Des coups de sifflet stridents
déchiraient la nuit. Ils se turent, il n'y eut plus que le halètement de la
vapeur, le sourd grondement des roues, se ralentissant peu à peu. Alors,
distinctement, on entendit le cantique, la complainte de Bernadette, que le
train entier chantait, avec les Ave obsédants du refrain. Et ce train de
souffrance et de foi, ce train gémissant et chantant, qui faisait son entrée à
Lourdes, s'arrêta.
Tout de suite, les portières furent ouvertes, la cohue des pèlerins valides et
des malades qui pouvaient marcher, descendit, encombra le quai. Les rares
becs de gaz n'éclairaient que faiblement cette foule pauvre, aux vêtements
neutres, embarrassée de paquets de toutes sortes, de paniers, de valises, de
caisses de bois; et, au milieu des coups de coude, parmi ce troupeau effaré,
cherchant de quel côté tourner pour trouver la sortie, s'élevaient des
exclamations, des cris de familles perdues qui s'appelaient, des embrassades
de gens attendus là par des parents ou des amis. Une femme déclarait d'un
air de satisfaction béate: «J'ai bien dormi.» Un curé s'en allait avec sa
valise, en disant à une dame estropiée: «Bonne chance!» La plupart avaient
la figure ahurie, fatiguée et joyeuse des gens qu'un train de plaisir jette dans
une gare inconnue. Enfin, la bousculade devenait telle, la confusion
s'aggravait à ce point, au fond des ténèbres, que les voyageurs n'entendaient
pas les employés qui s'enrouaient à crier: «Par ici! par ici!», pour hâter le
déblaiement du quai.
Lestement, sœur Hyacinthe était descendue du wagon, en laissant l'homme
mort sous la garde de sœur Claire des Anges; et elle courut au fourgon de la
cantine, perdant un peu la tête, avec l'idée que Ferrand l'aiderait.
Heureusement, elle trouva devant le fourgon le père Fourcade, auquel, tout
bas, elle conta l'accident. Il retint un geste de contrariété, il appela le baron
Suire qui passait, se pencha à son oreille. Pendant quelques secondes, il y
eut des chuchotements. Puis, le baron Suire s'élança, fendit la foule, avec
deux brancardiers qui portaient une civière couverte. Et l'homme fut
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emporté, ainsi qu'un malade simplement évanoui, sans que la foule des
pèlerins s'occupât de lui davantage, dans l'émotion de l'arrivée; et les deux
brancardiers, précédés du baron, allèrent le déposer, en attendant, dans une
salle des messageries, derrière des tonneaux. L'un des deux, un petit blond,
le fils d'un général, resta près du corps.
Sœur Hyacinthe, cependant, était retournée au wagon, après avoir prié
sœur Saint-François de l'attendre dans la cour de la gare, près de la voiture
réservée, qui devait les conduire à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs.
Et, comme elle parlait, avant de partir, d'aider ses malades à descendre,
Marie ne voulut pas qu'on la touchât.
—Non, non! ne vous occupez pas de moi, ma sœur. Je resterai la
dernière... Mon père et l'abbé Froment sont allés chercher les roues, au
fourgon; et je les attends, ils savent comment tout ça se remonte, ils
m'emmèneront, soyez tranquille.
De même, M. Sabathier et le frère Isidore désiraient qu'on ne les bougeât
point, tant que la foule ne se serait pas un peu écoulée. Madame de
Jonquière, qui se chargeait de la Grivotte, promettait de veiller aussi à ce
que madame Vêtu fût transportée dans une voiture d'ambulance.
Alors, sœur Hyacinthe résolut de partir immédiatement, pour tout préparer
à l'Hôpital. Elle emmenait avec elle la petite Sophie Couteau, ainsi qu'Élise
Rouquet, dont elle enveloppa la face, soigneusement. Madame Maze les
précédait, tandis que madame Vincent se débattait dans la foule, en
emportant sa fillette évanouie dans ses bras, n'ayant plus que l'idée fixe de
courir, d'aller la déposer à la Grotte, aux pieds de la sainte Vierge.
Maintenant, la cohue s'écrasait à la porte de sortie. Il fallut ouvrir les portes
de la salle des bagages, pour faciliter l'écoulement de tout ce monde; et les
employés, ne sachant comment recevoir les billets, tendaient leurs
casquettes, des casquettes qui s'emplissaient de la pluie des petits cartons.
Dans la cour, une grande cour carrée que bordaient sur trois côtés les
bâtiments bas de la gare, c'était aussi un brouhaha extraordinaire, un pêle-
mêle de véhicules de toutes sortes. Les omnibus des hôtels, acculés contre
la bordure du trottoir, portaient, sur leurs grandes pancartes, les noms les
plus vénérés, ceux de Marie et de Jésus, de Saint-Michel, du Rosaire, du
Sacré-Cœur. Puis, s'enchevêtraient des voitures d'ambulance, des landaus,
pèlerins s'occupât de lui davantage, dans l'émotion de l'arrivée; et les deux
brancardiers, précédés du baron, allèrent le déposer, en attendant, dans une
salle des messageries, derrière des tonneaux. L'un des deux, un petit blond,
le fils d'un général, resta près du corps.
Sœur Hyacinthe, cependant, était retournée au wagon, après avoir prié
sœur Saint-François de l'attendre dans la cour de la gare, près de la voiture
réservée, qui devait les conduire à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs.
Et, comme elle parlait, avant de partir, d'aider ses malades à descendre,
Marie ne voulut pas qu'on la touchât.
—Non, non! ne vous occupez pas de moi, ma sœur. Je resterai la
dernière... Mon père et l'abbé Froment sont allés chercher les roues, au
fourgon; et je les attends, ils savent comment tout ça se remonte, ils
m'emmèneront, soyez tranquille.
De même, M. Sabathier et le frère Isidore désiraient qu'on ne les bougeât
point, tant que la foule ne se serait pas un peu écoulée. Madame de
Jonquière, qui se chargeait de la Grivotte, promettait de veiller aussi à ce
que madame Vêtu fût transportée dans une voiture d'ambulance.
Alors, sœur Hyacinthe résolut de partir immédiatement, pour tout préparer
à l'Hôpital. Elle emmenait avec elle la petite Sophie Couteau, ainsi qu'Élise
Rouquet, dont elle enveloppa la face, soigneusement. Madame Maze les
précédait, tandis que madame Vincent se débattait dans la foule, en
emportant sa fillette évanouie dans ses bras, n'ayant plus que l'idée fixe de
courir, d'aller la déposer à la Grotte, aux pieds de la sainte Vierge.
Maintenant, la cohue s'écrasait à la porte de sortie. Il fallut ouvrir les portes
de la salle des bagages, pour faciliter l'écoulement de tout ce monde; et les
employés, ne sachant comment recevoir les billets, tendaient leurs
casquettes, des casquettes qui s'emplissaient de la pluie des petits cartons.
Dans la cour, une grande cour carrée que bordaient sur trois côtés les
bâtiments bas de la gare, c'était aussi un brouhaha extraordinaire, un pêle-
mêle de véhicules de toutes sortes. Les omnibus des hôtels, acculés contre
la bordure du trottoir, portaient, sur leurs grandes pancartes, les noms les
plus vénérés, ceux de Marie et de Jésus, de Saint-Michel, du Rosaire, du
Sacré-Cœur. Puis, s'enchevêtraient des voitures d'ambulance, des landaus,
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des cabriolets, des tapissières, de petites charrettes à âne, dont les cochers
criaient, juraient, au milieu du tumulte accru par l'obscurité, que trouaient
les lueurs vives des lanternes. L'orage avait duré une partie de la nuit, une
mare de boue liquide s'éclaboussait sous les pieds des chevaux; et les
piétons pataugeaient jusqu'à la cheville. M. Vigneron, que madame
Vigneron et madame Chaise suivaient, éperdues, souleva Gustave pour
l'installer, avec sa béquille, dans l'omnibus de l'hôtel des Apparitions, où ces
dames et lui-même montèrent ensuite. Madame Maze, avec un petit frisson
de chatte soigneuse qui craint de se salir le bout des pattes, fit signe au
cocher d'un vieux coupé, monta, disparut discrètement, en donnant pour
adresse le couvent des Sœurs bleues. Et sœur Hyacinthe, enfin, put
s'installer avec Élise Rouquet et Sophie Couteau, dans un vaste char à
bancs, que déjà occupaient Ferrand et les sœurs Saint-François et Claire des
Anges. Les cochers fouettaient leurs petits chevaux vifs, les voitures
partaient d'un train d'enfer, parmi les cris du monde et les rejaillissements
de la boue.
Mais, devant le flot qui se ruait, madame Vincent hésitait à passer, avec
son cher fardeau. Il y avait, par moments, des rires autour d'elle. Ah! ce
gâchis! et toutes se retroussaient, s'en allaient. Puis, la cour se vidant un
peu, elle se risqua. Quelle terreur de glisser dans les flaques, de tomber, par
cette nuit noire! Comme elle arrivait à la route qui dévale, elle remarqua des
groupes de femmes du pays, aux aguets, offrant des chambres à louer, le lit
et la table, selon les bourses.
—Madame, demanda-t-elle à une vieille femme, le chemin pour aller à la
Grotte, s'il vous plaît?
Celle-ci ne répondit pas, proposa une chambre pas chère.
—Tout est plein, vous ne trouverez rien dans les hôtels... Peut-être encore
mangerez-vous, mais vous n'aurez certainement pas un trou pour coucher.
Manger, coucher, ah! mon Dieu, est-ce que madame Vincent y songeait,
elle qui était partie avec trente sous dans sa poche, tout ce qui lui était resté,
après les dépenses qu'elle avait dû faire!
—Madame, le chemin pour aller à la Grotte, s'il vous plaît.
criaient, juraient, au milieu du tumulte accru par l'obscurité, que trouaient
les lueurs vives des lanternes. L'orage avait duré une partie de la nuit, une
mare de boue liquide s'éclaboussait sous les pieds des chevaux; et les
piétons pataugeaient jusqu'à la cheville. M. Vigneron, que madame
Vigneron et madame Chaise suivaient, éperdues, souleva Gustave pour
l'installer, avec sa béquille, dans l'omnibus de l'hôtel des Apparitions, où ces
dames et lui-même montèrent ensuite. Madame Maze, avec un petit frisson
de chatte soigneuse qui craint de se salir le bout des pattes, fit signe au
cocher d'un vieux coupé, monta, disparut discrètement, en donnant pour
adresse le couvent des Sœurs bleues. Et sœur Hyacinthe, enfin, put
s'installer avec Élise Rouquet et Sophie Couteau, dans un vaste char à
bancs, que déjà occupaient Ferrand et les sœurs Saint-François et Claire des
Anges. Les cochers fouettaient leurs petits chevaux vifs, les voitures
partaient d'un train d'enfer, parmi les cris du monde et les rejaillissements
de la boue.
Mais, devant le flot qui se ruait, madame Vincent hésitait à passer, avec
son cher fardeau. Il y avait, par moments, des rires autour d'elle. Ah! ce
gâchis! et toutes se retroussaient, s'en allaient. Puis, la cour se vidant un
peu, elle se risqua. Quelle terreur de glisser dans les flaques, de tomber, par
cette nuit noire! Comme elle arrivait à la route qui dévale, elle remarqua des
groupes de femmes du pays, aux aguets, offrant des chambres à louer, le lit
et la table, selon les bourses.
—Madame, demanda-t-elle à une vieille femme, le chemin pour aller à la
Grotte, s'il vous plaît?
Celle-ci ne répondit pas, proposa une chambre pas chère.
—Tout est plein, vous ne trouverez rien dans les hôtels... Peut-être encore
mangerez-vous, mais vous n'aurez certainement pas un trou pour coucher.
Manger, coucher, ah! mon Dieu, est-ce que madame Vincent y songeait,
elle qui était partie avec trente sous dans sa poche, tout ce qui lui était resté,
après les dépenses qu'elle avait dû faire!
—Madame, le chemin pour aller à la Grotte, s'il vous plaît.
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Il y avait là, parmi les femmes qui raccolaient, une grande et forte fille,
vêtue en belle servante, l'air très propre, les mains soignées. Elle haussa
doucement les épaules. Et, comme un prêtre passait, de poitrine large, le
sang au visage, elle se précipita, lui offrit une chambre meublée, continua à
le suivre, en chuchotant à son oreille.
—Tenez! finit par dire à madame Vincent une autre fille apitoyée,
descendez par cette route, vous tournerez à droite et vous arriverez à la
Grotte.
Sur le quai de débarquement, à l'intérieur de la gare, la bousculade
continuait. Pendant que les pèlerins valides et les malades ayant encore des
jambes pouvaient s'en aller, déblayant un peu le trottoir, les grands malades
s'attardaient là, difficiles à descendre et à emporter. Et, surtout, les
brancardiers s'effaraient, couraient follement avec leurs brancards et leurs
voitures, au milieu de cette débordante besogne, qu'ils ne savaient par quel
bout commencer.
Comme Berthaud, suivi de Gérard, passait en gesticulant, il aperçut deux
dames et une jeune fille, debout près d'un bec de gaz, et qui paraissaient
attendre. Il reconnut Raymonde, il arrêta vivement son compagnon du
geste.
—Ah! mademoiselle, que je suis heureux de vous voir! Madame votre
mère se porte bien, vous avez fait un bon voyage, n'est-ce pas?
Puis, sans attendre:
—Mon ami, monsieur Gérard de Peyrelongue.
Raymonde regardait fixement le jeune homme, de ses yeux clairs,
souriants.
—Oh! j'ai le plaisir de connaître un peu monsieur. Nous nous sommes déjà
rencontrés à Lourdes.
Alors, Gérard, trouvant que son cousin Berthaud menait les choses trop
rondement, bien résolu à ne pas se laisser engager ainsi, se contenta de
saluer d'un air de grande politesse.
vêtue en belle servante, l'air très propre, les mains soignées. Elle haussa
doucement les épaules. Et, comme un prêtre passait, de poitrine large, le
sang au visage, elle se précipita, lui offrit une chambre meublée, continua à
le suivre, en chuchotant à son oreille.
—Tenez! finit par dire à madame Vincent une autre fille apitoyée,
descendez par cette route, vous tournerez à droite et vous arriverez à la
Grotte.
Sur le quai de débarquement, à l'intérieur de la gare, la bousculade
continuait. Pendant que les pèlerins valides et les malades ayant encore des
jambes pouvaient s'en aller, déblayant un peu le trottoir, les grands malades
s'attardaient là, difficiles à descendre et à emporter. Et, surtout, les
brancardiers s'effaraient, couraient follement avec leurs brancards et leurs
voitures, au milieu de cette débordante besogne, qu'ils ne savaient par quel
bout commencer.
Comme Berthaud, suivi de Gérard, passait en gesticulant, il aperçut deux
dames et une jeune fille, debout près d'un bec de gaz, et qui paraissaient
attendre. Il reconnut Raymonde, il arrêta vivement son compagnon du
geste.
—Ah! mademoiselle, que je suis heureux de vous voir! Madame votre
mère se porte bien, vous avez fait un bon voyage, n'est-ce pas?
Puis, sans attendre:
—Mon ami, monsieur Gérard de Peyrelongue.
Raymonde regardait fixement le jeune homme, de ses yeux clairs,
souriants.
—Oh! j'ai le plaisir de connaître un peu monsieur. Nous nous sommes déjà
rencontrés à Lourdes.
Alors, Gérard, trouvant que son cousin Berthaud menait les choses trop
rondement, bien résolu à ne pas se laisser engager ainsi, se contenta de
saluer d'un air de grande politesse.
Page 106
—Nous attendons maman, reprit la jeune fille. Elle est très occupée, elle a
de gros malades.
La petite madame Désagneaux, avec sa jolie tête blonde aux cheveux fous,
se récria, dit que c'était bien fait, que madame de Jonquière avait refusé ses
services; et elle piétinait d'impatience, elle brûlait de s'en mêler, d'être utile;
tandis que madame Volmar, effacée, muette, se désintéressait, tâchait
simplement de percer l'ombre, comme si elle eût cherché quelqu'un, de ses
yeux magnifiques, voilés d'ordinaire, où s'allumait un brasier.
Mais, à ce moment, il y eut une poussée. On descendait madame
Dieulafay de son compartiment de première classe; et madame Désagneaux
ne put retenir une plainte de pitié.
—Ah! la pauvre femme!
C'était navrant, en effet, cette jeune femme, parmi son grand luxe, couchée
avec ses dentelles comme en un cercueil, si fondue, qu'elle semblait une
loque, et gisant sur ce trottoir, dans l'attente d'être emportée. Son mari et sa
sœur restaient debout près d'elle, tous les deux très élégants et très tristes;
pendant qu'un domestique courait avec des valises, allait s'assurer que la
grande calèche, commandée par télégramme, était bien dans la cour. L'abbé
Judaine, lui aussi, assistait la malade; et, quand deux hommes la
soulevèrent, il se pencha, lui dit au revoir, prononça quelques bonnes
paroles, qu'elle parut ne pas entendre. Puis, la regardant partir, il ajouta, en
s'adressant à Berthaud qu'il connaissait:
—Les pauvres gens! s'ils pouvaient acheter la guérison! Je leur ai dit que
l'or le plus précieux, auprès de la sainte Vierge, était la prière; et j'espère
bien avoir assez prié moi-même pour que le ciel se laisse toucher... Ils n'en
apportent pas moins un magnifique présent, une lanterne d'or pour la
Basilique, une véritable merveille, enchâssée de pierreries... Que Marie
Immaculée daigne en sourire!
Beaucoup de cadeaux étaient apportés ainsi, d'énormes bouquets venaient
de passer, un surtout, une sorte de triple couronne de roses, montée sur un
pied en bois. Et le vieux prêtre expliqua qu'il voulait, avant de quitter la
gare, se faire remettre une bannière, don de la belle madame Jousseur, la
sœur de madame Dieulafay.
de gros malades.
La petite madame Désagneaux, avec sa jolie tête blonde aux cheveux fous,
se récria, dit que c'était bien fait, que madame de Jonquière avait refusé ses
services; et elle piétinait d'impatience, elle brûlait de s'en mêler, d'être utile;
tandis que madame Volmar, effacée, muette, se désintéressait, tâchait
simplement de percer l'ombre, comme si elle eût cherché quelqu'un, de ses
yeux magnifiques, voilés d'ordinaire, où s'allumait un brasier.
Mais, à ce moment, il y eut une poussée. On descendait madame
Dieulafay de son compartiment de première classe; et madame Désagneaux
ne put retenir une plainte de pitié.
—Ah! la pauvre femme!
C'était navrant, en effet, cette jeune femme, parmi son grand luxe, couchée
avec ses dentelles comme en un cercueil, si fondue, qu'elle semblait une
loque, et gisant sur ce trottoir, dans l'attente d'être emportée. Son mari et sa
sœur restaient debout près d'elle, tous les deux très élégants et très tristes;
pendant qu'un domestique courait avec des valises, allait s'assurer que la
grande calèche, commandée par télégramme, était bien dans la cour. L'abbé
Judaine, lui aussi, assistait la malade; et, quand deux hommes la
soulevèrent, il se pencha, lui dit au revoir, prononça quelques bonnes
paroles, qu'elle parut ne pas entendre. Puis, la regardant partir, il ajouta, en
s'adressant à Berthaud qu'il connaissait:
—Les pauvres gens! s'ils pouvaient acheter la guérison! Je leur ai dit que
l'or le plus précieux, auprès de la sainte Vierge, était la prière; et j'espère
bien avoir assez prié moi-même pour que le ciel se laisse toucher... Ils n'en
apportent pas moins un magnifique présent, une lanterne d'or pour la
Basilique, une véritable merveille, enchâssée de pierreries... Que Marie
Immaculée daigne en sourire!
Beaucoup de cadeaux étaient apportés ainsi, d'énormes bouquets venaient
de passer, un surtout, une sorte de triple couronne de roses, montée sur un
pied en bois. Et le vieux prêtre expliqua qu'il voulait, avant de quitter la
gare, se faire remettre une bannière, don de la belle madame Jousseur, la
sœur de madame Dieulafay.
Page 107
Mais madame de Jonquière qui arrivait, aperçut Berthaud et Gérard.
—Je vous en supplie, messieurs, allez à ce wagon, là, tout près. On a
besoin d'hommes, il y a trois ou quatre malades qu'il faut descendre... Moi,
je me désespère, je ne puis rien.
Déjà, après avoir salué Raymonde, Gérard courait, tandis que Berthaud
conseillait à madame de Jonquière de ne pas rester davantage sur ce trottoir,
en lui jurant qu'on n'avait nullement besoin d'elle, qu'il se chargeait de tout
et qu'elle aurait ses malades là-bas, à l'Hôpital, avant trois quarts d'heure.
Elle finit par céder, elle prit une voiture en compagnie de Raymonde et de
madame Désagneaux. Au dernier moment, madame Volmar venait de
disparaître, comme cédant à une brusque impatience. On l'avait vue
s'approcher d'un monsieur inconnu, sans doute pour lui demander un
renseignement. D'ailleurs, on allait la retrouver à l'Hôpital.
Devant le wagon, Berthaud rejoignit Gérard, au moment où celui-ci, aidé
de deux autres camarades, travaillait à descendre M. Sabathier. C'était une
rude besogne, car il était très gros, très lourd, et l'on croyait bien que jamais
il ne sortirait par la portière du compartiment. Pourtant, il était entré. Deux
brancardiers encore durent faire le tour par l'autre portière, on réussit enfin à
le déposer sur le quai de débarquement. Le jour se levait, un petit jour pâle;
et ce quai apparaissait lamentable, avec son déballage d'ambulance
improvisée. Déjà, la Grivotte sans connaissance gisait là, sur un matelas, en
attendant qu'on vînt la prendre; tandis qu'on avait dû asseoir contre un bec
de gaz madame Vêtu, souffrant d'une telle crise, qu'elle jetait un cri à la
moindre secousse. Des hospitaliers, les mains gantées, roulaient
difficilement, dans leurs petites voitures, de pauvres femmes sordides, ayant
à leurs pieds de vieux cabas; d'autres ne pouvaient dégager leurs brancards,
où s'allongeaient des corps raidis, de tristes corps muets, aux yeux
d'angoisse; et des infirmes, cependant, des estropiés parvenaient à se glisser,
un jeune prêtre boiteux, un petit garçon avec des béquilles, bossu et amputé
d'une jambe, qui se traînait parmi les groupes, pareil à un gnôme. Tout un
embarras s'était fait devant d'un homme courbé en deux, tordu par une
paralysie, à ce point, qu'il fallait le transporter, plié ainsi, sur une chaise
renversée, les jambes et la tête en bas.
—Je vous en supplie, messieurs, allez à ce wagon, là, tout près. On a
besoin d'hommes, il y a trois ou quatre malades qu'il faut descendre... Moi,
je me désespère, je ne puis rien.
Déjà, après avoir salué Raymonde, Gérard courait, tandis que Berthaud
conseillait à madame de Jonquière de ne pas rester davantage sur ce trottoir,
en lui jurant qu'on n'avait nullement besoin d'elle, qu'il se chargeait de tout
et qu'elle aurait ses malades là-bas, à l'Hôpital, avant trois quarts d'heure.
Elle finit par céder, elle prit une voiture en compagnie de Raymonde et de
madame Désagneaux. Au dernier moment, madame Volmar venait de
disparaître, comme cédant à une brusque impatience. On l'avait vue
s'approcher d'un monsieur inconnu, sans doute pour lui demander un
renseignement. D'ailleurs, on allait la retrouver à l'Hôpital.
Devant le wagon, Berthaud rejoignit Gérard, au moment où celui-ci, aidé
de deux autres camarades, travaillait à descendre M. Sabathier. C'était une
rude besogne, car il était très gros, très lourd, et l'on croyait bien que jamais
il ne sortirait par la portière du compartiment. Pourtant, il était entré. Deux
brancardiers encore durent faire le tour par l'autre portière, on réussit enfin à
le déposer sur le quai de débarquement. Le jour se levait, un petit jour pâle;
et ce quai apparaissait lamentable, avec son déballage d'ambulance
improvisée. Déjà, la Grivotte sans connaissance gisait là, sur un matelas, en
attendant qu'on vînt la prendre; tandis qu'on avait dû asseoir contre un bec
de gaz madame Vêtu, souffrant d'une telle crise, qu'elle jetait un cri à la
moindre secousse. Des hospitaliers, les mains gantées, roulaient
difficilement, dans leurs petites voitures, de pauvres femmes sordides, ayant
à leurs pieds de vieux cabas; d'autres ne pouvaient dégager leurs brancards,
où s'allongeaient des corps raidis, de tristes corps muets, aux yeux
d'angoisse; et des infirmes, cependant, des estropiés parvenaient à se glisser,
un jeune prêtre boiteux, un petit garçon avec des béquilles, bossu et amputé
d'une jambe, qui se traînait parmi les groupes, pareil à un gnôme. Tout un
embarras s'était fait devant d'un homme courbé en deux, tordu par une
paralysie, à ce point, qu'il fallait le transporter, plié ainsi, sur une chaise
renversée, les jambes et la tête en bas.
Page 108
Alors, l'effarement fut à son comble, lorsque le chef de gare se précipita,
criant:
—L'express de Bayonne est signalé... Dépêchons! dépêchons! Vous avez
trois minutes.
Le père Fourcade, dominant la cohue, au bras du docteur Bonamy, l'air
gai, encourageant les plus malades, appela d'un geste Berthaud, pour lui
dire:
—Finissez de les descendre tous, vous les emporterez bien ensuite.
Le conseil était plein de sagesse, on acheva le déballage. Dans le wagon, il
ne restait que Marie, qui attendait patiemment. M. de Guersaint et Pierre
venaient enfin de reparaître, avec les deux paires de roues; et, en hâte,
Pierre descendit la jeune fille, aidé seulement de Gérard. Elle était d'une
légèreté de pauvre oiseau frileux, il n'y eut que la caisse qui leur donna du
mal. Puis, les deux hommes la posèrent sur les paires de roues, qu'ils
boulonnèrent. Et Pierre aurait pu emmener Marie, la rouler tout de suite,
sans la foule qui l'entravait.
—Dépêchons, dépêchons! répétait le chef de gare.
Lui-même aidait, donnait un coup de main, soutenait les pieds d'un
malade, pour qu'on le tirât plus vite d'un compartiment. Il poussait les
petites voitures, déblayait le bord du trottoir. Mais, dans un wagon de
seconde, une femme, la dernière à descendre, était prise d'une atroce crise
nerveuse. Elle hurlait, se débattait. On ne pouvait songer à la toucher en ce
moment. Et cet express qui arrivait, que signalait le tintement ininterrompu
des sonneries électriques! Il fallut se décider, refermer la portière, conduire
le train sur la voie de garage, où il allait rester tout formé pendant trois
jours, en attendant de reprendre son chargement de pèlerins et de malades.
Tandis qu'il s'éloignait, on entendit encore les cris de la misérable, qui,
seule, avait dû y rester avec une religieuse, des cris de plus en plus faibles,
des cris d'enfant sans force, qu'on finit par calmer.
—Bon Dieu! murmura le chef de gare, il était temps!
En effet, l'express de Bayonne arrivait à toute vapeur, et il passa dans un
coup de foudre, le long de ce trottoir pitoyable, où traînait la douloureuse
criant:
—L'express de Bayonne est signalé... Dépêchons! dépêchons! Vous avez
trois minutes.
Le père Fourcade, dominant la cohue, au bras du docteur Bonamy, l'air
gai, encourageant les plus malades, appela d'un geste Berthaud, pour lui
dire:
—Finissez de les descendre tous, vous les emporterez bien ensuite.
Le conseil était plein de sagesse, on acheva le déballage. Dans le wagon, il
ne restait que Marie, qui attendait patiemment. M. de Guersaint et Pierre
venaient enfin de reparaître, avec les deux paires de roues; et, en hâte,
Pierre descendit la jeune fille, aidé seulement de Gérard. Elle était d'une
légèreté de pauvre oiseau frileux, il n'y eut que la caisse qui leur donna du
mal. Puis, les deux hommes la posèrent sur les paires de roues, qu'ils
boulonnèrent. Et Pierre aurait pu emmener Marie, la rouler tout de suite,
sans la foule qui l'entravait.
—Dépêchons, dépêchons! répétait le chef de gare.
Lui-même aidait, donnait un coup de main, soutenait les pieds d'un
malade, pour qu'on le tirât plus vite d'un compartiment. Il poussait les
petites voitures, déblayait le bord du trottoir. Mais, dans un wagon de
seconde, une femme, la dernière à descendre, était prise d'une atroce crise
nerveuse. Elle hurlait, se débattait. On ne pouvait songer à la toucher en ce
moment. Et cet express qui arrivait, que signalait le tintement ininterrompu
des sonneries électriques! Il fallut se décider, refermer la portière, conduire
le train sur la voie de garage, où il allait rester tout formé pendant trois
jours, en attendant de reprendre son chargement de pèlerins et de malades.
Tandis qu'il s'éloignait, on entendit encore les cris de la misérable, qui,
seule, avait dû y rester avec une religieuse, des cris de plus en plus faibles,
des cris d'enfant sans force, qu'on finit par calmer.
—Bon Dieu! murmura le chef de gare, il était temps!
En effet, l'express de Bayonne arrivait à toute vapeur, et il passa dans un
coup de foudre, le long de ce trottoir pitoyable, où traînait la douloureuse
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misère d'une débâcle d'hôpital. Les petites voitures, les brancards en furent
secoués; mais il n'y eut pas d'accident, les hommes d'équipe veillaient,
écartaient des voies le troupeau affolé qui continuait à se bousculer pour
sortir. D'ailleurs, la circulation se rétablit aussitôt, les brancardiers purent
achever le transport des malades, avec une lenteur prudente.
Le jour augmentait, une aube limpide qui blanchissait le ciel, dont le reflet
éclairait la terre, noire encore. On commençait à distinguer les gens et les
choses.
—Non, tout à l'heure! répétait Marie à Pierre, qui cherchait à se dégager.
Attendons que le flot s'écoule.
Et elle s'intéressa à un homme de soixante ans environ, d'aspect militaire,
qui se promenait parmi les malades. La tête carrée, les cheveux blancs et
taillés en brosse, il aurait eu l'air solide encore, s'il n'avait point traîné le
pied gauche, qu'il jetait en dedans, à chaque pas. Il s'appuyait, de la main
gauche, sur une grosse canne.
M. Sabathier, qui venait depuis sept ans, l'aperçut et s'égaya.
—Ah! c'est vous, Commandeur!
Peut-être s'appelait-il M. Commandeur. Mais, comme il était décoré et
qu'il portait un large ruban rouge, peut-être le surnommait-on ainsi, à cause
de sa décoration, bien qu'il fût simple chevalier. Personne ne savait au juste
son histoire; et il devait avoir encore de la famille quelque part, des enfants
sans doute; mais ces choses restaient vagues. Depuis trois ans déjà, il était à
la gare, chargé d'une surveillance aux messageries, une simple occupation,
une petite place qu'on lui avait donnée par grande faveur, et dont le maigre
salaire lui permettait de vivre parfaitement heureux. Frappé d'une première
attaque d'apoplexie à cinquante-cinq ans, il en avait eu une seconde deux
ans plus tard, qui lui avait laissé un peu de paralysie du côté gauche.
Maintenant, il attendait la troisième, d'un air d'absolue tranquillité. Comme
il le disait, il était au bon plaisir de la mort, ce soir, demain, à l'instant
même. Et tout Lourdes le connaissait bien, pour sa manie, au moment des
pèlerinages, l'habitude qu'il avait prise d'aller, tirant le pied et s'appuyant sur
sa canne, à chaque train qui arrivait, s'étonner violemment et reprocher aux
malades la rage qu'ils avaient de vouloir guérir.
secoués; mais il n'y eut pas d'accident, les hommes d'équipe veillaient,
écartaient des voies le troupeau affolé qui continuait à se bousculer pour
sortir. D'ailleurs, la circulation se rétablit aussitôt, les brancardiers purent
achever le transport des malades, avec une lenteur prudente.
Le jour augmentait, une aube limpide qui blanchissait le ciel, dont le reflet
éclairait la terre, noire encore. On commençait à distinguer les gens et les
choses.
—Non, tout à l'heure! répétait Marie à Pierre, qui cherchait à se dégager.
Attendons que le flot s'écoule.
Et elle s'intéressa à un homme de soixante ans environ, d'aspect militaire,
qui se promenait parmi les malades. La tête carrée, les cheveux blancs et
taillés en brosse, il aurait eu l'air solide encore, s'il n'avait point traîné le
pied gauche, qu'il jetait en dedans, à chaque pas. Il s'appuyait, de la main
gauche, sur une grosse canne.
M. Sabathier, qui venait depuis sept ans, l'aperçut et s'égaya.
—Ah! c'est vous, Commandeur!
Peut-être s'appelait-il M. Commandeur. Mais, comme il était décoré et
qu'il portait un large ruban rouge, peut-être le surnommait-on ainsi, à cause
de sa décoration, bien qu'il fût simple chevalier. Personne ne savait au juste
son histoire; et il devait avoir encore de la famille quelque part, des enfants
sans doute; mais ces choses restaient vagues. Depuis trois ans déjà, il était à
la gare, chargé d'une surveillance aux messageries, une simple occupation,
une petite place qu'on lui avait donnée par grande faveur, et dont le maigre
salaire lui permettait de vivre parfaitement heureux. Frappé d'une première
attaque d'apoplexie à cinquante-cinq ans, il en avait eu une seconde deux
ans plus tard, qui lui avait laissé un peu de paralysie du côté gauche.
Maintenant, il attendait la troisième, d'un air d'absolue tranquillité. Comme
il le disait, il était au bon plaisir de la mort, ce soir, demain, à l'instant
même. Et tout Lourdes le connaissait bien, pour sa manie, au moment des
pèlerinages, l'habitude qu'il avait prise d'aller, tirant le pied et s'appuyant sur
sa canne, à chaque train qui arrivait, s'étonner violemment et reprocher aux
malades la rage qu'ils avaient de vouloir guérir.
Page 110
Il voyait depuis trois ans M. Sabathier, toute sa colère tomba sur lui.
—Comment! vous voilà encore? Vous tenez donc bien à vivre cette
exécrable vie?... Mais, sacrebleu! mourez donc tranquillement chez vous,
dans votre lit! Est-ce que ce n'est pas ce qu'il y a de meilleur au monde?
M. Sabathier riait, sans se fâcher, brisé pourtant par la façon rude dont il
avait fallu le descendre.
—Non, non, j'aime mieux guérir!
—Guérir, guérir, ils demandent tous cela! Faire des centaines de lieues,
arriver en morceaux, hurlant de souffrance, et pour guérir, et pour
recommencer toutes les peines, toutes les douleurs!... Voyons, vous,
monsieur, à votre âge, avec votre corps en ruine, vous seriez bien attrapé, si
votre sainte Vierge vous rendait les jambes. Qu'est-ce que vous en feriez,
mon Dieu? Quelle joie trouveriez-vous à prolonger, pendant quelques
années encore, l'abomination de la vieillesse?... Eh! pendant que vous y
êtes, mourez donc tout de suite! C'est le bonheur!
Et il disait cela, non pas en croyant qui aspire à la récompense de l'autre
vie, mais en homme las qui compte tomber au néant, à la grande paix
éternelle de n'être plus.
Pendant que M. Sabathier haussait les épaules, comme s'il avait eu affaire
à un enfant, l'abbé Judaine, qui venait enfin de retrouver sa bannière,
s'arrêta au passage pour gronder doucement le Commandeur, qu'il
connaissait, lui aussi.
—Ne blasphémez pas, cher monsieur, c'est offenser le ciel, que de refuser
la vie et que de ne pas aimer la santé. Vous-même, si vous m'aviez cru, vous
auriez déjà demandé à la sainte Vierge la guérison de votre jambe.
Alors, le Commandeur s'emporta.
—Ma jambe! elle n'y peut rien, je suis tranquille! Et que la mort vienne
donc, et que ce soit fini, à jamais!... Quand il faut mourir, on se tourne
contre le mur, et l'on meurt, c'est si simple!
Mais le vieux prêtre l'interrompit. Il lui montra Marie, qui les écoutait,
étendue dans sa caisse:
—Comment! vous voilà encore? Vous tenez donc bien à vivre cette
exécrable vie?... Mais, sacrebleu! mourez donc tranquillement chez vous,
dans votre lit! Est-ce que ce n'est pas ce qu'il y a de meilleur au monde?
M. Sabathier riait, sans se fâcher, brisé pourtant par la façon rude dont il
avait fallu le descendre.
—Non, non, j'aime mieux guérir!
—Guérir, guérir, ils demandent tous cela! Faire des centaines de lieues,
arriver en morceaux, hurlant de souffrance, et pour guérir, et pour
recommencer toutes les peines, toutes les douleurs!... Voyons, vous,
monsieur, à votre âge, avec votre corps en ruine, vous seriez bien attrapé, si
votre sainte Vierge vous rendait les jambes. Qu'est-ce que vous en feriez,
mon Dieu? Quelle joie trouveriez-vous à prolonger, pendant quelques
années encore, l'abomination de la vieillesse?... Eh! pendant que vous y
êtes, mourez donc tout de suite! C'est le bonheur!
Et il disait cela, non pas en croyant qui aspire à la récompense de l'autre
vie, mais en homme las qui compte tomber au néant, à la grande paix
éternelle de n'être plus.
Pendant que M. Sabathier haussait les épaules, comme s'il avait eu affaire
à un enfant, l'abbé Judaine, qui venait enfin de retrouver sa bannière,
s'arrêta au passage pour gronder doucement le Commandeur, qu'il
connaissait, lui aussi.
—Ne blasphémez pas, cher monsieur, c'est offenser le ciel, que de refuser
la vie et que de ne pas aimer la santé. Vous-même, si vous m'aviez cru, vous
auriez déjà demandé à la sainte Vierge la guérison de votre jambe.
Alors, le Commandeur s'emporta.
—Ma jambe! elle n'y peut rien, je suis tranquille! Et que la mort vienne
donc, et que ce soit fini, à jamais!... Quand il faut mourir, on se tourne
contre le mur, et l'on meurt, c'est si simple!
Mais le vieux prêtre l'interrompit. Il lui montra Marie, qui les écoutait,
étendue dans sa caisse:
Page 111
—Vous renvoyez tous nos malades mourir chez eux, même mademoiselle,
n'est-ce pas? qui est en pleine jeunesse et qui veut vivre.
Marie, ardemment, ouvrait ses grands yeux, dans son désir d'être, de
prendre sa part du vaste monde; et le Commandeur, s'étant approché, la
regardait, saisi brusquement d'une profonde émotion, qui fit trembler sa
voix.
—Si mademoiselle guérit, je lui souhaite un autre miracle, celui d'être
heureuse.
Et il s'en alla, continua sa promenade de philosophe courroucé, au milieu
des malades, en traînant le pied et en tapant les dalles du fer de sa grosse
canne.
Peu à peu, le trottoir se déblayait, on avait emporté madame Vêtu et la
Grivotte; et ce fut Gérard qui emmena M. Sabathier dans une petite voiture;
tandis que le baron Suire et Berthaud donnaient déjà des ordres, pour le
train suivant, le train vert, qu'on attendait. Il n'y avait plus là que Marie,
dont Pierre se chargeait jalousement. Mais il s'était attelé, il l'avait traînée
dans la cour de la gare, lorsqu'ils remarquèrent que, depuis un instant, M. de
Guersaint avait disparu. Tout de suite, d'ailleurs, ils l'aperçurent en grande
conversation avec l'abbé Des Hermoises, dont il venait de faire la
connaissance. Une égale admiration de la nature les avait rapprochés. Le
jour achevait de paraître, les montagnes environnantes se montraient dans
leur majesté. Et M. de Guersaint poussait des cris de ravissement.
—Quel pays, monsieur! Voici trente ans que je désire visiter le cirque de
Gavarnie. Mais c'est encore loin, et si cher, que je ne pourrai sûrement faire
cette excursion.
—Monsieur, vous vous trompez, rien n'est plus faisable. En se mettant à
plusieurs, la dépense est modique.
Et, justement, je compte y retourner, cette année, de sorte que si vous
voulez bien être des nôtres...
—Comment donc, monsieur!... Nous en recauserons. Mille fois merci!
n'est-ce pas? qui est en pleine jeunesse et qui veut vivre.
Marie, ardemment, ouvrait ses grands yeux, dans son désir d'être, de
prendre sa part du vaste monde; et le Commandeur, s'étant approché, la
regardait, saisi brusquement d'une profonde émotion, qui fit trembler sa
voix.
—Si mademoiselle guérit, je lui souhaite un autre miracle, celui d'être
heureuse.
Et il s'en alla, continua sa promenade de philosophe courroucé, au milieu
des malades, en traînant le pied et en tapant les dalles du fer de sa grosse
canne.
Peu à peu, le trottoir se déblayait, on avait emporté madame Vêtu et la
Grivotte; et ce fut Gérard qui emmena M. Sabathier dans une petite voiture;
tandis que le baron Suire et Berthaud donnaient déjà des ordres, pour le
train suivant, le train vert, qu'on attendait. Il n'y avait plus là que Marie,
dont Pierre se chargeait jalousement. Mais il s'était attelé, il l'avait traînée
dans la cour de la gare, lorsqu'ils remarquèrent que, depuis un instant, M. de
Guersaint avait disparu. Tout de suite, d'ailleurs, ils l'aperçurent en grande
conversation avec l'abbé Des Hermoises, dont il venait de faire la
connaissance. Une égale admiration de la nature les avait rapprochés. Le
jour achevait de paraître, les montagnes environnantes se montraient dans
leur majesté. Et M. de Guersaint poussait des cris de ravissement.
—Quel pays, monsieur! Voici trente ans que je désire visiter le cirque de
Gavarnie. Mais c'est encore loin, et si cher, que je ne pourrai sûrement faire
cette excursion.
—Monsieur, vous vous trompez, rien n'est plus faisable. En se mettant à
plusieurs, la dépense est modique.
Et, justement, je compte y retourner, cette année, de sorte que si vous
voulez bien être des nôtres...
—Comment donc, monsieur!... Nous en recauserons. Mille fois merci!
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Sa fille l'appelait, il la rejoignit, après un cordial échange de saluts. Pierre
avait décidé qu'il traînerait Marie jusqu'à l'Hôpital, pour lui éviter le
transbordement dans une autre voiture. Les omnibus, les landaus, les
tapissières revenaient déjà, obstruant de nouveau la cour, attendant le train
vert; et il eut quelque peine à gagner la route, avec le petit chariot, dont les
roues basses entraient dans la boue, jusqu'aux moyeux. Des agents de
police, chargés du service d'ordre, pestaient contre cet affreux gâchis qui
éclaboussait leurs bottes. Seules, les raccoleuses, les vieilles et les jeunes,
brûlant de louer leurs chambres, se moquaient des flaques, les traversaient
avec leurs sabots, à la poursuite des pèlerins.
Comme le chariot roulait plus librement sur la route en pente, Marie leva
la tête pour demander à M. de Guersaint, qui marchait près d'elle:
—Père, quel jour sommes-nous aujourd'hui?
—Samedi, ma mignonne.
—C'est vrai, samedi, le jour de la sainte Vierge... Est-ce aujourd'hui
qu'elle me guérira?
Et, derrière elle, furtivement, sur une civière couverte, deux porteurs
descendaient le cadavre de l'homme, qu'ils étaient allés prendre au fond de
la salle des messageries, dans l'ombre des tonneaux, pour le conduire en un
lieu secret que le père Fourcade venait de désigner.
II
L'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, bâti par un chanoine charitable, et
inachevé, faute d'argent, est un vaste bâtiment de quatre étages, beaucoup
trop haut, où il est difficile de monter les malades. D'ordinaire, une centaine
de vieillards infirmes et pauvres l'occupent. Mais, pendant le pèlerinage
national, ces vieillards sont abrités ailleurs pour trois jours, et l'Hôpital est
loué aux pères de l'Assomption, qui parfois y installent jusqu'à cinq et six
cents malades. On a beau, d'ailleurs, les y entasser, les salles sont
avait décidé qu'il traînerait Marie jusqu'à l'Hôpital, pour lui éviter le
transbordement dans une autre voiture. Les omnibus, les landaus, les
tapissières revenaient déjà, obstruant de nouveau la cour, attendant le train
vert; et il eut quelque peine à gagner la route, avec le petit chariot, dont les
roues basses entraient dans la boue, jusqu'aux moyeux. Des agents de
police, chargés du service d'ordre, pestaient contre cet affreux gâchis qui
éclaboussait leurs bottes. Seules, les raccoleuses, les vieilles et les jeunes,
brûlant de louer leurs chambres, se moquaient des flaques, les traversaient
avec leurs sabots, à la poursuite des pèlerins.
Comme le chariot roulait plus librement sur la route en pente, Marie leva
la tête pour demander à M. de Guersaint, qui marchait près d'elle:
—Père, quel jour sommes-nous aujourd'hui?
—Samedi, ma mignonne.
—C'est vrai, samedi, le jour de la sainte Vierge... Est-ce aujourd'hui
qu'elle me guérira?
Et, derrière elle, furtivement, sur une civière couverte, deux porteurs
descendaient le cadavre de l'homme, qu'ils étaient allés prendre au fond de
la salle des messageries, dans l'ombre des tonneaux, pour le conduire en un
lieu secret que le père Fourcade venait de désigner.
II
L'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, bâti par un chanoine charitable, et
inachevé, faute d'argent, est un vaste bâtiment de quatre étages, beaucoup
trop haut, où il est difficile de monter les malades. D'ordinaire, une centaine
de vieillards infirmes et pauvres l'occupent. Mais, pendant le pèlerinage
national, ces vieillards sont abrités ailleurs pour trois jours, et l'Hôpital est
loué aux pères de l'Assomption, qui parfois y installent jusqu'à cinq et six
cents malades. On a beau, d'ailleurs, les y entasser, les salles sont
Page 113
insuffisantes. On distribue les trois ou quatre centaines de malades qui
restent, les hommes à l'Hôpital du Salut, les femmes à l'Hospice de la ville.
Ce matin-là, sous le soleil levant, la confusion était grande, dans la cour
sablée, devant la porte que gardaient deux prêtres. Depuis la veille, le
personnel de la Direction temporaire avait pris possession des bureaux, avec
un luxe de registres, de cartes, de formules imprimées. On voulait faire
beaucoup mieux que l'année précédente: les salles du bas devaient être
réservées aux malades impotents; d'autre part, la distribution des cartes,
portant le nom de la salle et le numéro du lit, serait contrôlée avec soin, car
des erreurs d'identité s'étaient produites. Mais, devant le flot de grands
malades que le train blanc venait d'amener, toutes les bonnes intentions
s'effaraient, et les formalités nouvelles compliquaient tellement les choses,
qu'il avait fallu prendre le parti de déposer les malheureux dans la cour, au
fur et à mesure qu'ils arrivaient, en attendant de pouvoir les admettre avec
un peu d'ordre. C'était le déballage de la gare qui recommençait, le
pitoyable campement en plein air, tandis que les brancardiers et que les
employés du secrétariat, de jeunes séminaristes, couraient de toutes parts,
d'un air éperdu.
—On a voulu trop bien faire! criait désespérément le baron Suire.
Et le mot était juste, jamais on n'avait pris tant de précautions inutiles, on
s'apercevait qu'on avait classé dans les salles du haut les malades les plus
difficiles à remuer, par suite d'erreurs inexplicables. Il était impossible de
refaire le classement, tout allait de nouveau s'organiser au petit bonheur; et
la distribution des cartes commença, pendant qu'un jeune prêtre écrivait sur
un registre les noms et les adresses, pour le contrôle. Chaque malade,
d'ailleurs, devait produire sa carte d'hospitalité, de la couleur du train,
portant son nom, son numéro d'ordre, et sur laquelle on inscrivait le nom de
la salle et le numéro du lit. Cela éternisait le défilé des admissions.
Alors, de bas en haut du vaste bâtiment, au travers des quatre étages, ce
fut un piétinement sans fin. M. Sabathier se trouva un des premiers
installés, dans une salle du rez-de-chaussée, la salle dite des ménages, où les
hommes malades étaient autorisés à garder leurs femmes près d'eux. On
n'admettait du reste que des femmes, dans les autres salles, à tous les étages.
Et, bien que le frère Isidore fût avec sa sœur, on consentit à les considérer
restent, les hommes à l'Hôpital du Salut, les femmes à l'Hospice de la ville.
Ce matin-là, sous le soleil levant, la confusion était grande, dans la cour
sablée, devant la porte que gardaient deux prêtres. Depuis la veille, le
personnel de la Direction temporaire avait pris possession des bureaux, avec
un luxe de registres, de cartes, de formules imprimées. On voulait faire
beaucoup mieux que l'année précédente: les salles du bas devaient être
réservées aux malades impotents; d'autre part, la distribution des cartes,
portant le nom de la salle et le numéro du lit, serait contrôlée avec soin, car
des erreurs d'identité s'étaient produites. Mais, devant le flot de grands
malades que le train blanc venait d'amener, toutes les bonnes intentions
s'effaraient, et les formalités nouvelles compliquaient tellement les choses,
qu'il avait fallu prendre le parti de déposer les malheureux dans la cour, au
fur et à mesure qu'ils arrivaient, en attendant de pouvoir les admettre avec
un peu d'ordre. C'était le déballage de la gare qui recommençait, le
pitoyable campement en plein air, tandis que les brancardiers et que les
employés du secrétariat, de jeunes séminaristes, couraient de toutes parts,
d'un air éperdu.
—On a voulu trop bien faire! criait désespérément le baron Suire.
Et le mot était juste, jamais on n'avait pris tant de précautions inutiles, on
s'apercevait qu'on avait classé dans les salles du haut les malades les plus
difficiles à remuer, par suite d'erreurs inexplicables. Il était impossible de
refaire le classement, tout allait de nouveau s'organiser au petit bonheur; et
la distribution des cartes commença, pendant qu'un jeune prêtre écrivait sur
un registre les noms et les adresses, pour le contrôle. Chaque malade,
d'ailleurs, devait produire sa carte d'hospitalité, de la couleur du train,
portant son nom, son numéro d'ordre, et sur laquelle on inscrivait le nom de
la salle et le numéro du lit. Cela éternisait le défilé des admissions.
Alors, de bas en haut du vaste bâtiment, au travers des quatre étages, ce
fut un piétinement sans fin. M. Sabathier se trouva un des premiers
installés, dans une salle du rez-de-chaussée, la salle dite des ménages, où les
hommes malades étaient autorisés à garder leurs femmes près d'eux. On
n'admettait du reste que des femmes, dans les autres salles, à tous les étages.
Et, bien que le frère Isidore fût avec sa sœur, on consentit à les considérer
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comme un ménage, on le plaça près de M. Sabathier, dans le lit voisin. La
chapelle se trouvait à côté, encore blanche de plâtre, les baies fermées par
de simples planches. D'autres salles aussi restaient inachevées, garnies
quand même de matelas, où les malades s'entassaient rapidement. Mais,
déjà, la foule de celles qui pouvaient marcher, assiégeait le réfectoire, une
longue galerie dont les fenêtres ouvraient sur une cour intérieure; et les
sœurs Saint-Frai, les desservantes habituelles de l'Hôpital, demeurées à leur
poste pour faire la cuisine, distribuaient des bols de café au lait et de
chocolat à toutes ces pauvres femmes, épuisées par le terrible voyage.
—Reposez-vous, prenez des forces, répétait le baron Suire, qui se
prodiguait, se montrait partout à la fois. Vous avez trois bonnes heures. Il
n'est pas cinq heures et les révérends pères ont donné l'ordre de n'aller à la
Grotte qu'à huit heures, pour éviter la trop grande fatigue.
En haut, au second étage, madame de Jonquière avait pris, une des
premières, possession de la salle Sainte-Honorine, dont elle était la
directrice. Elle avait dû laisser en bas sa fille Raymonde, qui était attachée
au service du réfectoire, le règlement interdisant aux jeunes filles de
pénétrer dans les salles, où elles auraient pu voir des choses malséantes et
trop affreuses. Mais la petite madame Désagneaux, simple dame
hospitalière, n'avait pas quitté la directrice, à qui elle demandait déjà des
ordres, ravie de pouvoir se dévouer enfin.
—Madame, est-ce que tous ces lits sont bien faits? Si je les refaisais avec
sœur Hyacinthe?
La salle, peinte en jaune clair, mal éclairée sur la cour intérieure, contenait
quinze lits, alignés sur deux rangs, le long des murs.
—Tout à l'heure, nous verrons, répondit madame de Jonquière, l'air
absorbé.
Elle comptait les lits, elle examinait cette salle longue et étroite. Puis, à
demi-voix:
—Jamais je n'aurai assez de place. On m'a annoncé vingt-trois malades, et
il va falloir mettre des matelas par terre.
chapelle se trouvait à côté, encore blanche de plâtre, les baies fermées par
de simples planches. D'autres salles aussi restaient inachevées, garnies
quand même de matelas, où les malades s'entassaient rapidement. Mais,
déjà, la foule de celles qui pouvaient marcher, assiégeait le réfectoire, une
longue galerie dont les fenêtres ouvraient sur une cour intérieure; et les
sœurs Saint-Frai, les desservantes habituelles de l'Hôpital, demeurées à leur
poste pour faire la cuisine, distribuaient des bols de café au lait et de
chocolat à toutes ces pauvres femmes, épuisées par le terrible voyage.
—Reposez-vous, prenez des forces, répétait le baron Suire, qui se
prodiguait, se montrait partout à la fois. Vous avez trois bonnes heures. Il
n'est pas cinq heures et les révérends pères ont donné l'ordre de n'aller à la
Grotte qu'à huit heures, pour éviter la trop grande fatigue.
En haut, au second étage, madame de Jonquière avait pris, une des
premières, possession de la salle Sainte-Honorine, dont elle était la
directrice. Elle avait dû laisser en bas sa fille Raymonde, qui était attachée
au service du réfectoire, le règlement interdisant aux jeunes filles de
pénétrer dans les salles, où elles auraient pu voir des choses malséantes et
trop affreuses. Mais la petite madame Désagneaux, simple dame
hospitalière, n'avait pas quitté la directrice, à qui elle demandait déjà des
ordres, ravie de pouvoir se dévouer enfin.
—Madame, est-ce que tous ces lits sont bien faits? Si je les refaisais avec
sœur Hyacinthe?
La salle, peinte en jaune clair, mal éclairée sur la cour intérieure, contenait
quinze lits, alignés sur deux rangs, le long des murs.
—Tout à l'heure, nous verrons, répondit madame de Jonquière, l'air
absorbé.
Elle comptait les lits, elle examinait cette salle longue et étroite. Puis, à
demi-voix:
—Jamais je n'aurai assez de place. On m'a annoncé vingt-trois malades, et
il va falloir mettre des matelas par terre.
Page 115
Sœur Hyacinthe, qui avait suivi ces dames, après avoir laissé sœur Saint-
François et sœur Claire des Anges s'installer dans une petite pièce voisine,
transformée en lingerie, soulevait les couvertures, examinait la literie. Et
elle rassura madame Désagneaux.
—Oh! les lits sont bien faits, tout est propre. On voit que les sœurs Saint-
Frai ont passé par là... Seulement, la réserve des matelas est tout à côté, et si
madame veut me donner un coup de main, nous pouvons, sans attendre, en
mettre une rangée, ici, entre les lits.
—Mais certainement! cria la jeune femme, exaltée par l'idée de porter des
matelas, avec ses bras frêles de jolie blonde.
Il fallut que madame de Jonquière la calmât.
—Tout à l'heure, rien ne presse. Attendons que nos malades soient là... Je
n'aime pas beaucoup cette salle, qu'il est difficile d'aérer. L'année dernière,
j'avais la salle Sainte-Rosalie, au premier étage... Enfin, nous allons nous
organiser tout de même.
D'autres dames hospitalières arrivaient, une ruche débordante d'abeilles
travailleuses, pressées de se mettre à la besogne. C'était même une cause de
confusion de plus, ce trop grand nombre d'infirmières, venues du grand
monde et de la bourgeoisie, avec une ferveur de zèle où il se mêlait un peu
de vanité. Elles étaient plus de deux cents. Comme chacune, à son entrée
dans l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, devait faire un don, on n'osait en
refuser aucune, de crainte de tarir les aumônes; et leur nombre croissait
d'année en année. Heureusement, il y en avait, parmi elles, à qui il suffisait
de porter au corsage la croix de drap rouge, et qui, dès leur arrivée à
Lourdes, partaient en excursions. Mais celles qui se dévouaient étaient
vraiment méritoires, car elles passaient cinq jours d'abominable fatigue,
dormant à peine deux heures par nuit, vivant au milieu des spectacles les
plus terribles et les plus répugnants. Elles assistaient aux agonies, elles
pansaient les plaies empestées, elles vidaient les cuvettes et les vases,
changeaient de linge les gâteuses, retournaient les malades, toute une
besogne atroce, écrasante, dont elles n'avaient pas l'habitude. Aussi en
sortaient-elles courbaturées, mortes, avec des yeux de fièvre, brûlant de
cette joie de la charité qui les exaltait.
François et sœur Claire des Anges s'installer dans une petite pièce voisine,
transformée en lingerie, soulevait les couvertures, examinait la literie. Et
elle rassura madame Désagneaux.
—Oh! les lits sont bien faits, tout est propre. On voit que les sœurs Saint-
Frai ont passé par là... Seulement, la réserve des matelas est tout à côté, et si
madame veut me donner un coup de main, nous pouvons, sans attendre, en
mettre une rangée, ici, entre les lits.
—Mais certainement! cria la jeune femme, exaltée par l'idée de porter des
matelas, avec ses bras frêles de jolie blonde.
Il fallut que madame de Jonquière la calmât.
—Tout à l'heure, rien ne presse. Attendons que nos malades soient là... Je
n'aime pas beaucoup cette salle, qu'il est difficile d'aérer. L'année dernière,
j'avais la salle Sainte-Rosalie, au premier étage... Enfin, nous allons nous
organiser tout de même.
D'autres dames hospitalières arrivaient, une ruche débordante d'abeilles
travailleuses, pressées de se mettre à la besogne. C'était même une cause de
confusion de plus, ce trop grand nombre d'infirmières, venues du grand
monde et de la bourgeoisie, avec une ferveur de zèle où il se mêlait un peu
de vanité. Elles étaient plus de deux cents. Comme chacune, à son entrée
dans l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, devait faire un don, on n'osait en
refuser aucune, de crainte de tarir les aumônes; et leur nombre croissait
d'année en année. Heureusement, il y en avait, parmi elles, à qui il suffisait
de porter au corsage la croix de drap rouge, et qui, dès leur arrivée à
Lourdes, partaient en excursions. Mais celles qui se dévouaient étaient
vraiment méritoires, car elles passaient cinq jours d'abominable fatigue,
dormant à peine deux heures par nuit, vivant au milieu des spectacles les
plus terribles et les plus répugnants. Elles assistaient aux agonies, elles
pansaient les plaies empestées, elles vidaient les cuvettes et les vases,
changeaient de linge les gâteuses, retournaient les malades, toute une
besogne atroce, écrasante, dont elles n'avaient pas l'habitude. Aussi en
sortaient-elles courbaturées, mortes, avec des yeux de fièvre, brûlant de
cette joie de la charité qui les exaltait.
Page 116
—Et madame Volmar? demanda madame Désagneaux. Je croyais la
retrouver ici.
Doucement, madame de Jonquière coupa court, comme si elle était au
courant et qu'elle eût voulu faire le silence, par une indulgence de femme
tendre aux misères humaines.
—Elle n'est pas forte, elle se repose à l'hôtel. Il faut la laisser dormir.
Puis, elle partagea les lits entre ces dames, donna deux lits à chacune. Et
toutes achevèrent de prendre possession du local, allant et venant, montant
et descendant, pour se rendre compte où étaient l'administration, la lingerie,
les cuisines.
—Et la pharmacie? demanda encore madame Désagneaux.
Mais il n'y avait pas de pharmacie. Aucun personnel médical n'était même
là. À quoi bon? puisque les malades étaient des abandonnées de la science,
des désespérées qui venaient demander à Dieu une guérison que les
hommes impuissants ne pouvaient leur promettre. Tout traitement, pendant
le pèlerinage, se trouvait logiquement interrompu. Si quelque malheureuse
entrait en agonie, on l'administrait. Et, seul, le jeune médecin qui
accompagnait d'ordinaire le train blanc, était là, avec sa petite boîte de
secours, pour tenter de la soulager un peu, dans le cas où une malade le
réclamerait, pendant une crise.
Justement, sœur Hyacinthe amenait Ferrand, que la sœur Saint-François
avait gardé avec elle, dans un cabinet voisin de la lingerie, où il se proposait
de se tenir en permanence.
—Madame, dit-il à madame de Jonquière, je suis à votre entière
disposition. En cas de besoin, vous n'aurez qu'à m'envoyer chercher.
Elle l'écoutait à peine, se querellait avec un jeune prêtre de
l'administration, parce qu'il n'y avait que sept vases de nuit pour toute la
salle.
—Certainement, monsieur, s'il nous fallait une potion calmante...
Mais elle n'acheva pas, retourna à sa discussion.
retrouver ici.
Doucement, madame de Jonquière coupa court, comme si elle était au
courant et qu'elle eût voulu faire le silence, par une indulgence de femme
tendre aux misères humaines.
—Elle n'est pas forte, elle se repose à l'hôtel. Il faut la laisser dormir.
Puis, elle partagea les lits entre ces dames, donna deux lits à chacune. Et
toutes achevèrent de prendre possession du local, allant et venant, montant
et descendant, pour se rendre compte où étaient l'administration, la lingerie,
les cuisines.
—Et la pharmacie? demanda encore madame Désagneaux.
Mais il n'y avait pas de pharmacie. Aucun personnel médical n'était même
là. À quoi bon? puisque les malades étaient des abandonnées de la science,
des désespérées qui venaient demander à Dieu une guérison que les
hommes impuissants ne pouvaient leur promettre. Tout traitement, pendant
le pèlerinage, se trouvait logiquement interrompu. Si quelque malheureuse
entrait en agonie, on l'administrait. Et, seul, le jeune médecin qui
accompagnait d'ordinaire le train blanc, était là, avec sa petite boîte de
secours, pour tenter de la soulager un peu, dans le cas où une malade le
réclamerait, pendant une crise.
Justement, sœur Hyacinthe amenait Ferrand, que la sœur Saint-François
avait gardé avec elle, dans un cabinet voisin de la lingerie, où il se proposait
de se tenir en permanence.
—Madame, dit-il à madame de Jonquière, je suis à votre entière
disposition. En cas de besoin, vous n'aurez qu'à m'envoyer chercher.
Elle l'écoutait à peine, se querellait avec un jeune prêtre de
l'administration, parce qu'il n'y avait que sept vases de nuit pour toute la
salle.
—Certainement, monsieur, s'il nous fallait une potion calmante...
Mais elle n'acheva pas, retourna à sa discussion.
Page 117
—Enfin, monsieur l'abbé, tâchez de m'en avoir encore quatre ou cinq...
Comment voulez-vous que nous fassions? C'est déjà si pénible!
Et Ferrand écoutait, regardait, effaré de ce monde extraordinaire, où un
hasard l'avait fait tomber, depuis la veille. Lui qui ne croyait pas, qui n'était
là que par dévouement, s'étonnait de l'effroyable bousculade de tant de
misère et de souffrance, se ruant à l'espoir du bonheur. Surtout, ses idées de
jeune médecin étaient bouleversées, devant cette insouciance de toutes
précautions, ce mépris des plus simples indications de la science, dans la
certitude que, si le ciel le voulait, la guérison se produirait avec l'éclat d'un
démenti aux lois mêmes de la nature. Alors, pourquoi cette dernière
concession au respect humain, d'emmener un médecin qu'on employait si
mal? Il retourna dans son cabinet, vaguement honteux, en se sentant inutile
et un peu ridicule.
—Préparez tout de même des pilules d'opium, lui dit sœur Hyacinthe qui
l'avait accompagné jusqu'à la lingerie. On vous en demandera, nous avons
des malades qui m'inquiètent.
Elle le regardait de ses grands yeux bleus, si doux, si bons, au continuel et
divin sourire. Le mouvement qu'elle se donnait, rosait d'un sang vif sa peau
éclatante de jeunesse. Et, en bonne amie qui consentait à partager avec lui
les besognes de son cœur:
—Puis, si j'ai besoin de quelqu'un pour lever ou coucher une malade, vous
me donnerez bien un coup de main?
Alors, il fut content d'être venu, d'être là, à l'idée qu'il lui serait utile. Il la
revoyait à son chevet, lorsqu'il avait failli mourir, le soignant avec des
mains fraternelles, d'une bonne grâce rieuse d'ange sans sexe, où il y avait
du camarade et de la femme.
—Mais tant que vous voudrez, ma sœur! Je vous appartiens, je serai si
heureux de vous servir! Vous savez quelle dette de reconnaissance j'ai à
payer envers vous?
Gentiment, elle mit un doigt sur ses lèvres, pour le faire taire. Personne ne
lui devait rien. Elle n'était que la servante des souffrants et des pauvres.
Comment voulez-vous que nous fassions? C'est déjà si pénible!
Et Ferrand écoutait, regardait, effaré de ce monde extraordinaire, où un
hasard l'avait fait tomber, depuis la veille. Lui qui ne croyait pas, qui n'était
là que par dévouement, s'étonnait de l'effroyable bousculade de tant de
misère et de souffrance, se ruant à l'espoir du bonheur. Surtout, ses idées de
jeune médecin étaient bouleversées, devant cette insouciance de toutes
précautions, ce mépris des plus simples indications de la science, dans la
certitude que, si le ciel le voulait, la guérison se produirait avec l'éclat d'un
démenti aux lois mêmes de la nature. Alors, pourquoi cette dernière
concession au respect humain, d'emmener un médecin qu'on employait si
mal? Il retourna dans son cabinet, vaguement honteux, en se sentant inutile
et un peu ridicule.
—Préparez tout de même des pilules d'opium, lui dit sœur Hyacinthe qui
l'avait accompagné jusqu'à la lingerie. On vous en demandera, nous avons
des malades qui m'inquiètent.
Elle le regardait de ses grands yeux bleus, si doux, si bons, au continuel et
divin sourire. Le mouvement qu'elle se donnait, rosait d'un sang vif sa peau
éclatante de jeunesse. Et, en bonne amie qui consentait à partager avec lui
les besognes de son cœur:
—Puis, si j'ai besoin de quelqu'un pour lever ou coucher une malade, vous
me donnerez bien un coup de main?
Alors, il fut content d'être venu, d'être là, à l'idée qu'il lui serait utile. Il la
revoyait à son chevet, lorsqu'il avait failli mourir, le soignant avec des
mains fraternelles, d'une bonne grâce rieuse d'ange sans sexe, où il y avait
du camarade et de la femme.
—Mais tant que vous voudrez, ma sœur! Je vous appartiens, je serai si
heureux de vous servir! Vous savez quelle dette de reconnaissance j'ai à
payer envers vous?
Gentiment, elle mit un doigt sur ses lèvres, pour le faire taire. Personne ne
lui devait rien. Elle n'était que la servante des souffrants et des pauvres.
Page 118
À ce moment, une première malade faisait son entrée dans la salle Sainte-
Honorine. C'était Marie, que Pierre, aidé de Gérard, venait de monter,
couchée au fond de sa caisse de bois. Partie la dernière de la gare, elle
arrivait ainsi avant les autres, grâce aux complications sans fin, qui, après
les avoir toutes arrêtées, les libéraient maintenant, au hasard de la
distribution des cartes. M. de Guersaint, devant la porte de l'Hôpital, avait
dû quitter sa fille, sur le désir de celle-ci: elle s'inquiétait de l'encombrement
des hôtels, elle voulait qu'il s'assurât immédiatement de deux chambres,
pour lui et pour Pierre. Et elle était si lasse, qu'après s'être désespérée de ne
pas être conduite à la Grotte tout de suite, elle consentit à ce qu'on la
couchât un instant.
—Voyons, mon enfant, répétait madame de Jonquière, vous avez trois
heures devant vous. Nous allons vous mettre sur votre lit. Cela vous
reposera, de n'être plus dans cette caisse.
Elle la souleva par les épaules, tandis que sœur Hyacinthe tenait les pieds.
Le lit se trouvait au milieu de la salle, près d'une fenêtre. Un moment, la
malade demeura les yeux clos, comme épuisée, d'avoir été remuée ainsi.
Puis, il fallut que Pierre rentrât, car elle s'énervait, disait avoir des choses à
lui expliquer.
—Ne vous en allez pas, mon ami, je vous en conjure. Emportez cette
caisse sur le palier, mais restez là, parce que je veux être descendue, dès
qu'on m'en donnera la permission.
—Êtes-vous mieux, couchée? demanda le jeune prêtre.
—Oui, oui, sans doute... Et, d'ailleurs, je ne sais pas... J'ai une telle hâte,
mon Dieu! d'être là-bas, aux pieds de la sainte Vierge!
Pourtant, lorsque Pierre eut emporté la caisse, elle fut distraite par l'arrivée
successive des malades. Madame Vêtu, que deux brancardiers avaient
montée en la soutenant sous les bras, fut posée par eux, toute habillée, sur le
lit voisin; et elle y resta immobile, sans un souffle, avec son masque jaune
et lourd de cancéreuse. On n'en déshabillait aucune, on se contentait de les
allonger, en leur conseillant de s'assoupir, si elles le pouvaient. Celles qui
n'étaient point alitées, s'asseyaient au bord de leur matelas, causaient entre
elles, rangeaient leurs petites affaires. Déjà, Élise Rouquet, qui était
Honorine. C'était Marie, que Pierre, aidé de Gérard, venait de monter,
couchée au fond de sa caisse de bois. Partie la dernière de la gare, elle
arrivait ainsi avant les autres, grâce aux complications sans fin, qui, après
les avoir toutes arrêtées, les libéraient maintenant, au hasard de la
distribution des cartes. M. de Guersaint, devant la porte de l'Hôpital, avait
dû quitter sa fille, sur le désir de celle-ci: elle s'inquiétait de l'encombrement
des hôtels, elle voulait qu'il s'assurât immédiatement de deux chambres,
pour lui et pour Pierre. Et elle était si lasse, qu'après s'être désespérée de ne
pas être conduite à la Grotte tout de suite, elle consentit à ce qu'on la
couchât un instant.
—Voyons, mon enfant, répétait madame de Jonquière, vous avez trois
heures devant vous. Nous allons vous mettre sur votre lit. Cela vous
reposera, de n'être plus dans cette caisse.
Elle la souleva par les épaules, tandis que sœur Hyacinthe tenait les pieds.
Le lit se trouvait au milieu de la salle, près d'une fenêtre. Un moment, la
malade demeura les yeux clos, comme épuisée, d'avoir été remuée ainsi.
Puis, il fallut que Pierre rentrât, car elle s'énervait, disait avoir des choses à
lui expliquer.
—Ne vous en allez pas, mon ami, je vous en conjure. Emportez cette
caisse sur le palier, mais restez là, parce que je veux être descendue, dès
qu'on m'en donnera la permission.
—Êtes-vous mieux, couchée? demanda le jeune prêtre.
—Oui, oui, sans doute... Et, d'ailleurs, je ne sais pas... J'ai une telle hâte,
mon Dieu! d'être là-bas, aux pieds de la sainte Vierge!
Pourtant, lorsque Pierre eut emporté la caisse, elle fut distraite par l'arrivée
successive des malades. Madame Vêtu, que deux brancardiers avaient
montée en la soutenant sous les bras, fut posée par eux, toute habillée, sur le
lit voisin; et elle y resta immobile, sans un souffle, avec son masque jaune
et lourd de cancéreuse. On n'en déshabillait aucune, on se contentait de les
allonger, en leur conseillant de s'assoupir, si elles le pouvaient. Celles qui
n'étaient point alitées, s'asseyaient au bord de leur matelas, causaient entre
elles, rangeaient leurs petites affaires. Déjà, Élise Rouquet, qui était
Page 119
également près de Marie, à gauche, défaisait son panier, pour en tirer un
fichu propre, très ennuyée de n'avoir pas de glace. Et, en moins de dix
minutes, tous les lits se trouvèrent occupés, de sorte que, lorsque la Grivotte
parut, à demi portée par sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges, il fallut
commencer à mettre des matelas par terre.
—Tenez! en voici un! criait madame Désagneaux. Elle sera très bien, à
cette place, loin du courant d'air de la porte.
Bientôt, sept autres matelas furent ajoutés à la file, occupant toute l'allée
centrale. On ne pouvait plus circuler, il fallait prendre des précautions pour
suivre les sentiers étroits, ménagés autour des malades. Chacune gardait son
paquet, son carton, sa valise; et c'était, au pied des couches improvisées, un
entassement de pauvres choses, de loques traînant parmi les draps et les
couvertures. On aurait dit une ambulance pitoyable, organisée à la hâte
après quelque grande catastrophe, un incendie, un tremblement de terre, qui
aurait jeté à la rue des centaines de blessés et de pauvres.
Madame de Jonquière allait d'un bout de la salle à l'autre, répétant
toujours:
—Voyons, mes enfants, ne vous excitez pas, tâchez de dormir un peu.
Mais elle n'arrivait pas à les calmer, et elle-même, ainsi que les dames
hospitalières, placées sous ses ordres, augmentaient la fièvre, par leur
effarement. Il fallait changer de linge plusieurs malades, d'autres avaient
des besoins. Une, qui souffrait d'un ulcère à la jambe, poussait de telles
plaintes, que madame Désagneaux avait entrepris de refaire le pansement;
mais elle était malhabile, et malgré tout son courage d'infirmière
passionnée, elle manquait de s'évanouir, tant l'insupportable odeur
l'incommodait. Les mieux portantes demandaient du bouillon, des bols
circulaient, au milieu des appels, des réponses, des ordres contradictoires
qu'on ne savait comment exécuter. Et, très gaie, lâchée à travers cette
bousculade, la petite Sophie Couteau, qui demeurait avec les sœurs, se
croyait en récréation, courait, dansait, sautait à cloche-pied, appelée par
toutes, aimée et cajolée, pour l'espoir du miracle qu'elle apportait à chacune.
Les heures pourtant s'écoulaient, dans cette agitation. Sept heures venaient
de sonner, lorsque l'abbé Judaine entra. Il était aumônier de la salle Sainte-
fichu propre, très ennuyée de n'avoir pas de glace. Et, en moins de dix
minutes, tous les lits se trouvèrent occupés, de sorte que, lorsque la Grivotte
parut, à demi portée par sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges, il fallut
commencer à mettre des matelas par terre.
—Tenez! en voici un! criait madame Désagneaux. Elle sera très bien, à
cette place, loin du courant d'air de la porte.
Bientôt, sept autres matelas furent ajoutés à la file, occupant toute l'allée
centrale. On ne pouvait plus circuler, il fallait prendre des précautions pour
suivre les sentiers étroits, ménagés autour des malades. Chacune gardait son
paquet, son carton, sa valise; et c'était, au pied des couches improvisées, un
entassement de pauvres choses, de loques traînant parmi les draps et les
couvertures. On aurait dit une ambulance pitoyable, organisée à la hâte
après quelque grande catastrophe, un incendie, un tremblement de terre, qui
aurait jeté à la rue des centaines de blessés et de pauvres.
Madame de Jonquière allait d'un bout de la salle à l'autre, répétant
toujours:
—Voyons, mes enfants, ne vous excitez pas, tâchez de dormir un peu.
Mais elle n'arrivait pas à les calmer, et elle-même, ainsi que les dames
hospitalières, placées sous ses ordres, augmentaient la fièvre, par leur
effarement. Il fallait changer de linge plusieurs malades, d'autres avaient
des besoins. Une, qui souffrait d'un ulcère à la jambe, poussait de telles
plaintes, que madame Désagneaux avait entrepris de refaire le pansement;
mais elle était malhabile, et malgré tout son courage d'infirmière
passionnée, elle manquait de s'évanouir, tant l'insupportable odeur
l'incommodait. Les mieux portantes demandaient du bouillon, des bols
circulaient, au milieu des appels, des réponses, des ordres contradictoires
qu'on ne savait comment exécuter. Et, très gaie, lâchée à travers cette
bousculade, la petite Sophie Couteau, qui demeurait avec les sœurs, se
croyait en récréation, courait, dansait, sautait à cloche-pied, appelée par
toutes, aimée et cajolée, pour l'espoir du miracle qu'elle apportait à chacune.
Les heures pourtant s'écoulaient, dans cette agitation. Sept heures venaient
de sonner, lorsque l'abbé Judaine entra. Il était aumônier de la salle Sainte-
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Honorine, et la difficulté de trouver un autel libre pour dire sa messe, l'avait
seule attardé. Dès qu'il parut, un cri d'impatience s'éleva de tous les lits.
—Oh! monsieur le curé, partons, partons tout de suite!
Un désir ardent les soulevait, accru, irrité de minute en minute, comme si
une soif de plus en plus vive les eût brûlées, que, seule, pouvait calmer la
fontaine miraculeuse. Et la Grivotte, surtout, assise sur son matelas, joignait
les mains, implorait, pour qu'on l'emmenât à la Grotte. N'était-ce pas un
commencement de miracle, ce réveil de sa volonté, ce besoin fiévreux de
guérison qui la redressait? Arrivée évanouie, inerte, elle était sur son séant,
tournant de tous côtés ses regards noirs, guettant l'heure bienheureuse où
l'on viendrait la chercher; et son visage livide se colorait, elle ressuscitait
déjà.
—De grâce! monsieur le curé, dites qu'on m'emporte! Je sens que je vais
être guérie.
L'abbé Judaine, avec sa bonne face, son sourire de père tendre, les
écoutait, trompait leur impatience par d'aimables paroles. On allait partir
dans un petit moment. Mais il fallait être raisonnable, laisser aux choses le
temps de s'organiser; et puis, la sainte Vierge, elle non plus, n'aimait pas
qu'on la bousculât, attendant son heure, distribuant ses faveurs divines aux
plus sages.
Comme il passait devant le lit de Marie, et qu'il l'aperçut, les mains
jointes, bégayante de supplications, il s'arrêta de nouveau.
—Vous aussi, ma fille, vous êtes si pressée! Soyez tranquille, il y aura des
grâces pour toutes.
—Mon père, murmura-t-elle, je me meurs d'amour. Mon cœur est trop
gros de prières, il m'étouffe.
Il fut très touché de cette passion, chez cette pauvre enfant amaigrie, si
durement frappée dans sa beauté et dans sa jeunesse. Il voulut l'apaiser, il
lui montra sa voisine, madame Vêtu, qui ne bougeait pas, les yeux grands
ouverts pourtant, fixés sur les gens qui passaient.
seule attardé. Dès qu'il parut, un cri d'impatience s'éleva de tous les lits.
—Oh! monsieur le curé, partons, partons tout de suite!
Un désir ardent les soulevait, accru, irrité de minute en minute, comme si
une soif de plus en plus vive les eût brûlées, que, seule, pouvait calmer la
fontaine miraculeuse. Et la Grivotte, surtout, assise sur son matelas, joignait
les mains, implorait, pour qu'on l'emmenât à la Grotte. N'était-ce pas un
commencement de miracle, ce réveil de sa volonté, ce besoin fiévreux de
guérison qui la redressait? Arrivée évanouie, inerte, elle était sur son séant,
tournant de tous côtés ses regards noirs, guettant l'heure bienheureuse où
l'on viendrait la chercher; et son visage livide se colorait, elle ressuscitait
déjà.
—De grâce! monsieur le curé, dites qu'on m'emporte! Je sens que je vais
être guérie.
L'abbé Judaine, avec sa bonne face, son sourire de père tendre, les
écoutait, trompait leur impatience par d'aimables paroles. On allait partir
dans un petit moment. Mais il fallait être raisonnable, laisser aux choses le
temps de s'organiser; et puis, la sainte Vierge, elle non plus, n'aimait pas
qu'on la bousculât, attendant son heure, distribuant ses faveurs divines aux
plus sages.
Comme il passait devant le lit de Marie, et qu'il l'aperçut, les mains
jointes, bégayante de supplications, il s'arrêta de nouveau.
—Vous aussi, ma fille, vous êtes si pressée! Soyez tranquille, il y aura des
grâces pour toutes.
—Mon père, murmura-t-elle, je me meurs d'amour. Mon cœur est trop
gros de prières, il m'étouffe.
Il fut très touché de cette passion, chez cette pauvre enfant amaigrie, si
durement frappée dans sa beauté et dans sa jeunesse. Il voulut l'apaiser, il
lui montra sa voisine, madame Vêtu, qui ne bougeait pas, les yeux grands
ouverts pourtant, fixés sur les gens qui passaient.
Page 121
—Voyez donc, madame, comme elle est tranquille! Elle se recueille, elle a
bien raison de s'abandonner ainsi qu'un petit enfant, entre les mains de
Dieu.
Mais, d'une voix qu'on n'entendait pas, d'un souffle à peine, madame Vêtu
bégayait:
—Oh! je souffre, je souffre!
Enfin, à huit heures moins un quart, madame de Jonquière avertit les
malades qu'elles feraient bien de se préparer. Elle-même, aidée de sœur
Hyacinthe et de madame Désagneaux, reboutonna des robes, rechaussa des
pieds impotents. C'était une véritable toilette, car toutes désiraient paraître à
leur avantage devant la sainte Vierge. Beaucoup eurent la délicatesse de se
laver les mains. D'autres déballaient leurs chiffons, mettaient du linge
propre. Élise Rouquet avait fini par découvrir un miroir de poche, entre les
mains d'une de ses voisines, une femme énorme, hydropique, très coquette
de sa personne; elle se l'était fait prêter, elle l'avait posé debout contre son
traversin; et, absorbée, avec un soin infini, elle nouait le fichu élégamment
autour de sa tête, pour cacher sa face de monstre, à la plaie saignante.
Droite devant elle, l'air intéressé profondément, la petite Sophie la regardait
faire.
Ce fut l'abbé Judaine qui donna le signal du départ pour la Grotte. Il y
voulait accompagner ses chères filles de souffrance en Dieu, comme il
disait; tandis que ces dames de l'Hospitalité et les sœurs resteraient là, afin
de mettre un peu d'ordre dans la salle. Tout de suite, la salle se vida, les
malades furent descendues, au milieu d'un nouveau tumulte. Pierre, qui
avait replacé sur les roues la caisse où Marie était couchée, prit la tête du
cortège, formé d'une vingtaine de petites voitures et de brancards. Les
autres salles se vidaient également, la cour était pleine, le défilé s'organisait
en grande confusion. Bientôt il y eut une queue interminable, descendant la
pente assez raide de l'avenue de la Grotte, de sorte que Pierre arrivait déjà
au plateau de la Merlasse, lorsque les derniers brancards quittaient à peine
la cour de l'Hôpital.
Il était huit heures, le soleil déjà haut, un soleil d'août triomphal, flambait
dans le grand ciel d'une pureté admirable. Lavé par l'orage de la nuit, il
semblait que le bleu de l'air fût tout neuf, d'une fraîcheur d'enfance. Et
bien raison de s'abandonner ainsi qu'un petit enfant, entre les mains de
Dieu.
Mais, d'une voix qu'on n'entendait pas, d'un souffle à peine, madame Vêtu
bégayait:
—Oh! je souffre, je souffre!
Enfin, à huit heures moins un quart, madame de Jonquière avertit les
malades qu'elles feraient bien de se préparer. Elle-même, aidée de sœur
Hyacinthe et de madame Désagneaux, reboutonna des robes, rechaussa des
pieds impotents. C'était une véritable toilette, car toutes désiraient paraître à
leur avantage devant la sainte Vierge. Beaucoup eurent la délicatesse de se
laver les mains. D'autres déballaient leurs chiffons, mettaient du linge
propre. Élise Rouquet avait fini par découvrir un miroir de poche, entre les
mains d'une de ses voisines, une femme énorme, hydropique, très coquette
de sa personne; elle se l'était fait prêter, elle l'avait posé debout contre son
traversin; et, absorbée, avec un soin infini, elle nouait le fichu élégamment
autour de sa tête, pour cacher sa face de monstre, à la plaie saignante.
Droite devant elle, l'air intéressé profondément, la petite Sophie la regardait
faire.
Ce fut l'abbé Judaine qui donna le signal du départ pour la Grotte. Il y
voulait accompagner ses chères filles de souffrance en Dieu, comme il
disait; tandis que ces dames de l'Hospitalité et les sœurs resteraient là, afin
de mettre un peu d'ordre dans la salle. Tout de suite, la salle se vida, les
malades furent descendues, au milieu d'un nouveau tumulte. Pierre, qui
avait replacé sur les roues la caisse où Marie était couchée, prit la tête du
cortège, formé d'une vingtaine de petites voitures et de brancards. Les
autres salles se vidaient également, la cour était pleine, le défilé s'organisait
en grande confusion. Bientôt il y eut une queue interminable, descendant la
pente assez raide de l'avenue de la Grotte, de sorte que Pierre arrivait déjà
au plateau de la Merlasse, lorsque les derniers brancards quittaient à peine
la cour de l'Hôpital.
Il était huit heures, le soleil déjà haut, un soleil d'août triomphal, flambait
dans le grand ciel d'une pureté admirable. Lavé par l'orage de la nuit, il
semblait que le bleu de l'air fût tout neuf, d'une fraîcheur d'enfance. Et
Page 122
l'effrayant défilé, cette cour des miracles de la souffrance humaine, roulait
sur le pavé en pente, dans l'éclat de la radieuse matinée. Cela ne finissait
pas, la queue des abominations s'allongeait toujours. Aucun ordre, le pêle-
mêle de tous les maux, le dégorgement d'un enfer où l'on aurait entassé les
maladies monstrueuses, les cas rares et atroces, donnant le frisson. C'étaient
des têtes mangées par l'eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et
des bouches dont l'éléphantiasis avait fait des groins informes. Des maladies
perdues ressuscitaient, une vieille femme avait la lèpre, une autre était
couverte de lichens, comme un arbre qui se serait pourri à l'ombre. Puis,
passaient des hydropiques, des outres gonflées d'eau, le ventre géant sous
les couvertures; tandis que des mains tordues par les rhumatismes pendaient
hors des civières, et que des pieds passaient, enflés par l'œdème,
méconnaissables, tels que des sacs bourrés de chiffons. Une hydrocéphale,
assise dans une petite voiture, balançait un crâne énorme, trop lourd,
retombant à chaque secousse. Une grande fille, atteinte de chorée, dansait
de tous ses membres, sans arrêt, avec des sursauts de grimaces, qui tiraient
la moitié gauche de son visage. Une plus jeune, derrière, avait un
aboiement, une sorte de cri plaintif de bête, chaque fois que le tic
douloureux dont elle était torturée, lui tordait la bouche. Puis, venaient des
phtisiques, tremblant la fièvre, épuisées de dysenterie, d'une maigreur de
squelettes, la peau livide, couleur de la terre où elles allaient bientôt dormir;
et il y en avait une, la face très blanche, avec des yeux de flamme, pareille à
une tête de mort dans laquelle on aurait allumé une torche. Puis, toutes les
difformités des contractures se succédaient, les tailles déjetées, les bras
retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés,
immobilisés en des postures de pantins tragiques: une surtout dont le poing
droit s'était rejeté derrière les reins, tandis que la joue gauche se renversait,
collée sur l'épaule. Puis, de pauvres filles rachitiques étalaient leur teint de
cire, leur nuque frêle, rongée d'humeurs froides; des femmes jaunes avaient
la stupeur douloureuse des misérables dont le cancer dévore les seins;
d'autres encore, couchées et leurs tristes yeux au ciel, semblaient écouter en
elles le choc des tumeurs, grosses comme des têtes d'enfant, qui obstruaient
leurs organes. Et il y en avait toujours, il en arrivait toujours de plus
épouvantables, celle-ci qui suivait celle-là augmentait le frisson. Une enfant
de vingt ans, à la tête écrasée de crapaud, laissait pendre un goitre si
énorme, qu'il descendait jusqu'à sa taille, ainsi que la bavette d'un tablier.
Une aveugle s'avançait, la figure d'une pâleur de marbre, avec les deux
sur le pavé en pente, dans l'éclat de la radieuse matinée. Cela ne finissait
pas, la queue des abominations s'allongeait toujours. Aucun ordre, le pêle-
mêle de tous les maux, le dégorgement d'un enfer où l'on aurait entassé les
maladies monstrueuses, les cas rares et atroces, donnant le frisson. C'étaient
des têtes mangées par l'eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et
des bouches dont l'éléphantiasis avait fait des groins informes. Des maladies
perdues ressuscitaient, une vieille femme avait la lèpre, une autre était
couverte de lichens, comme un arbre qui se serait pourri à l'ombre. Puis,
passaient des hydropiques, des outres gonflées d'eau, le ventre géant sous
les couvertures; tandis que des mains tordues par les rhumatismes pendaient
hors des civières, et que des pieds passaient, enflés par l'œdème,
méconnaissables, tels que des sacs bourrés de chiffons. Une hydrocéphale,
assise dans une petite voiture, balançait un crâne énorme, trop lourd,
retombant à chaque secousse. Une grande fille, atteinte de chorée, dansait
de tous ses membres, sans arrêt, avec des sursauts de grimaces, qui tiraient
la moitié gauche de son visage. Une plus jeune, derrière, avait un
aboiement, une sorte de cri plaintif de bête, chaque fois que le tic
douloureux dont elle était torturée, lui tordait la bouche. Puis, venaient des
phtisiques, tremblant la fièvre, épuisées de dysenterie, d'une maigreur de
squelettes, la peau livide, couleur de la terre où elles allaient bientôt dormir;
et il y en avait une, la face très blanche, avec des yeux de flamme, pareille à
une tête de mort dans laquelle on aurait allumé une torche. Puis, toutes les
difformités des contractures se succédaient, les tailles déjetées, les bras
retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés,
immobilisés en des postures de pantins tragiques: une surtout dont le poing
droit s'était rejeté derrière les reins, tandis que la joue gauche se renversait,
collée sur l'épaule. Puis, de pauvres filles rachitiques étalaient leur teint de
cire, leur nuque frêle, rongée d'humeurs froides; des femmes jaunes avaient
la stupeur douloureuse des misérables dont le cancer dévore les seins;
d'autres encore, couchées et leurs tristes yeux au ciel, semblaient écouter en
elles le choc des tumeurs, grosses comme des têtes d'enfant, qui obstruaient
leurs organes. Et il y en avait toujours, il en arrivait toujours de plus
épouvantables, celle-ci qui suivait celle-là augmentait le frisson. Une enfant
de vingt ans, à la tête écrasée de crapaud, laissait pendre un goitre si
énorme, qu'il descendait jusqu'à sa taille, ainsi que la bavette d'un tablier.
Une aveugle s'avançait, la figure d'une pâleur de marbre, avec les deux
Page 123
trous de ses yeux enflammés et sanglants, deux plaies vives qui ruisselaient
de pus. Une vieille folle, frappée d'imbécillité, le nez emporté par quelque
chancre, la bouche noire, riait d'un rire terrifiant. Et, tout d'un coup, une
épileptique se convulsa, écuma sur son brancard, sans que le cortège ralentît
sa marche, comme fouetté par le vent de la course, dans cette fièvre de
passion qui l'emportait vers la Grotte.
Les brancardiers, les prêtres, les malades elles-mêmes venaient d'entonner
un cantique, la complainte de Bernadette, et tout roulait au milieu de
l'obsession des Ave, et les petites voitures, les brancards, les piétons
descendaient la pente de la rue, en un ruisseau grossi et débordant, charriant
ses flots à grand bruit. Au coin de la rue Saint-Joseph, près du plateau de la
Merlasse, une famille d'excursionnistes, des gens qui arrivaient de Cauterets
ou de Bagnères, restaient plantés au bord du trottoir, dans un étonnement
profond. Ce devaient être de riches bourgeois, le père et la mère très
corrects, les deux grandes filles vêtues de robes claires, avec des visages
riants d'heureuses personnes qui s'amusent. Mais, à la surprise première du
groupe, succédait une terreur croissante, comme s'ils avaient vu s'ouvrir une
maladrerie des temps anciens, un de ces hôpitaux de la légende qu'on aurait
vidé, après quelque grande épidémie. Et les deux filles pâlissaient, le père et
la mère demeuraient glacés, devant le défilé ininterrompu de tant d'horreurs,
dont ils recevaient le vent empesté à la face. Mon Dieu! tant de laideur, tant
de saleté, tant de souffrance! Était-ce possible, sous ce beau soleil si
radieux, sous ce grand ciel de lumière et de joie, où montait la fraîcheur du
Gave, où le vent du matin apportait l'odeur pure des montagnes!
Lorsque Pierre, en tête du cortège, déboucha sur le plateau de la Merlasse,
il se sentit baigné par ce soleil si clair, par cet air si vif et si embaumé. Il se
retourna, sourit doucement à Marie; et tous deux, dans la splendeur du
matin, comme ils arrivaient au centre de la place du Rosaire, furent
enchantés par l'admirable horizon qui se déroulait autour d'eux.
En face, à l'est, c'était le vieux Lourdes, couché dans un large pli de
terrain, de l'autre côté de son rocher. Le soleil se levait, derrière les monts
lointains, et ses rayons obliques découpaient en lilas sombre ce roc solitaire,
que couronnaient la tour et les murs croulants de l'antique Château, jadis la
clef redoutable des sept vallées. Dans la poussière d'or volante, on ne voyait
guère que des arêtes fières, des pans de constructions cyclopéennes, puis de
de pus. Une vieille folle, frappée d'imbécillité, le nez emporté par quelque
chancre, la bouche noire, riait d'un rire terrifiant. Et, tout d'un coup, une
épileptique se convulsa, écuma sur son brancard, sans que le cortège ralentît
sa marche, comme fouetté par le vent de la course, dans cette fièvre de
passion qui l'emportait vers la Grotte.
Les brancardiers, les prêtres, les malades elles-mêmes venaient d'entonner
un cantique, la complainte de Bernadette, et tout roulait au milieu de
l'obsession des Ave, et les petites voitures, les brancards, les piétons
descendaient la pente de la rue, en un ruisseau grossi et débordant, charriant
ses flots à grand bruit. Au coin de la rue Saint-Joseph, près du plateau de la
Merlasse, une famille d'excursionnistes, des gens qui arrivaient de Cauterets
ou de Bagnères, restaient plantés au bord du trottoir, dans un étonnement
profond. Ce devaient être de riches bourgeois, le père et la mère très
corrects, les deux grandes filles vêtues de robes claires, avec des visages
riants d'heureuses personnes qui s'amusent. Mais, à la surprise première du
groupe, succédait une terreur croissante, comme s'ils avaient vu s'ouvrir une
maladrerie des temps anciens, un de ces hôpitaux de la légende qu'on aurait
vidé, après quelque grande épidémie. Et les deux filles pâlissaient, le père et
la mère demeuraient glacés, devant le défilé ininterrompu de tant d'horreurs,
dont ils recevaient le vent empesté à la face. Mon Dieu! tant de laideur, tant
de saleté, tant de souffrance! Était-ce possible, sous ce beau soleil si
radieux, sous ce grand ciel de lumière et de joie, où montait la fraîcheur du
Gave, où le vent du matin apportait l'odeur pure des montagnes!
Lorsque Pierre, en tête du cortège, déboucha sur le plateau de la Merlasse,
il se sentit baigné par ce soleil si clair, par cet air si vif et si embaumé. Il se
retourna, sourit doucement à Marie; et tous deux, dans la splendeur du
matin, comme ils arrivaient au centre de la place du Rosaire, furent
enchantés par l'admirable horizon qui se déroulait autour d'eux.
En face, à l'est, c'était le vieux Lourdes, couché dans un large pli de
terrain, de l'autre côté de son rocher. Le soleil se levait, derrière les monts
lointains, et ses rayons obliques découpaient en lilas sombre ce roc solitaire,
que couronnaient la tour et les murs croulants de l'antique Château, jadis la
clef redoutable des sept vallées. Dans la poussière d'or volante, on ne voyait
guère que des arêtes fières, des pans de constructions cyclopéennes, puis de
Page 124
vagues toitures au delà, les toits décolorés et perdus de l'ancienne ville;
tandis qu'en deçà du Château, débordant à droite et à gauche, la ville
nouvelle riait parmi les verdures, avec ses façades blanches d'hôtels, de
maisons garnies, de beaux magasins, toute une cité riche et bruyante,
poussée là en quelques années, comme par miracle. Le Gave passait au pied
du roc, roulant le fracas de ses eaux limpides, vertes et bleues, profondes
sous le vieux pont, bondissantes sous le pont neuf, construit par les Pères,
pour relier la Grotte à la gare et au boulevard ouvert récemment. Et, comme
fond à ce tableau délicieux, à ces eaux fraîches, à ces verdures, à cette ville
rajeunie, éparse et gaie, se dressaient le petit Gers et le grand Gers, deux
croupes énormes de roche nue et d'herbe rase, qui, dans l'ombre portée où
elles baignaient, prenaient des teintes délicates, un mauve et un vert pâlis
qui se mouraient dans du rose.
Puis, au nord, sur la rive droite du Gave, au delà des coteaux que suit la
ligne du chemin de fer, montaient les hauteurs du Buala, des pentes boisées,
noyées de clartés matinales. C'était de ce côté que se trouvait Bartrès. Plus à
gauche, la serre de Julos se dressait, dominée par le Miramont. D'autres
cimes, très loin, s'évaporaient dans l'éther. Et, au premier plan, s'étageant
parmi les vallonnements herbus, de l'autre côté du Gave, la gaieté de ce
point de l'horizon était les couvents nombreux qu'on avait bâtis. Ils
semblaient avoir grandi comme une végétation naturelle et prompte sur
cette terre du prodige. Il y avait d'abord un Orphelinat, créé par les Sœurs
de Nevers, et dont les vastes bâtiments resplendissaient au soleil. Puis,
c'étaient les Carmélites, en face de la Grotte, sur la route de Pau; et les
Assomptionnistes, plus haut, au bord du chemin de Poueyferré; et les
Dominicaines, perdues au désert, ne montrant qu'un angle de leurs toitures;
et enfin les sœurs de l'Immaculée-Conception, celles qu'on appelait les
sœurs Bleues, qui avaient fondé, tout au bout du vallon, une maison de
retraite, où elles prenaient en pension les dames seules, les pèlerines riches,
désireuses de solitude. À cette heure des offices, toutes les cloches de ces
couvents sonnaient d'allégresse, à la volée, dans l'air de cristal; pendant que,
de l'autre bout de l'horizon, au midi, des cloches d'autres couvents leur
répondaient, avec le même éclat de joie argentine. Près du Pont-Vieux,
surtout, la cloche des Clarisses égrenait une gamme de notes si claires,
qu'on aurait dit le caquetage d'un oiseau. De ce côté de la ville, des vallées
encore se creusaient, des monts dressaient leurs flancs nus, toute une nature
tandis qu'en deçà du Château, débordant à droite et à gauche, la ville
nouvelle riait parmi les verdures, avec ses façades blanches d'hôtels, de
maisons garnies, de beaux magasins, toute une cité riche et bruyante,
poussée là en quelques années, comme par miracle. Le Gave passait au pied
du roc, roulant le fracas de ses eaux limpides, vertes et bleues, profondes
sous le vieux pont, bondissantes sous le pont neuf, construit par les Pères,
pour relier la Grotte à la gare et au boulevard ouvert récemment. Et, comme
fond à ce tableau délicieux, à ces eaux fraîches, à ces verdures, à cette ville
rajeunie, éparse et gaie, se dressaient le petit Gers et le grand Gers, deux
croupes énormes de roche nue et d'herbe rase, qui, dans l'ombre portée où
elles baignaient, prenaient des teintes délicates, un mauve et un vert pâlis
qui se mouraient dans du rose.
Puis, au nord, sur la rive droite du Gave, au delà des coteaux que suit la
ligne du chemin de fer, montaient les hauteurs du Buala, des pentes boisées,
noyées de clartés matinales. C'était de ce côté que se trouvait Bartrès. Plus à
gauche, la serre de Julos se dressait, dominée par le Miramont. D'autres
cimes, très loin, s'évaporaient dans l'éther. Et, au premier plan, s'étageant
parmi les vallonnements herbus, de l'autre côté du Gave, la gaieté de ce
point de l'horizon était les couvents nombreux qu'on avait bâtis. Ils
semblaient avoir grandi comme une végétation naturelle et prompte sur
cette terre du prodige. Il y avait d'abord un Orphelinat, créé par les Sœurs
de Nevers, et dont les vastes bâtiments resplendissaient au soleil. Puis,
c'étaient les Carmélites, en face de la Grotte, sur la route de Pau; et les
Assomptionnistes, plus haut, au bord du chemin de Poueyferré; et les
Dominicaines, perdues au désert, ne montrant qu'un angle de leurs toitures;
et enfin les sœurs de l'Immaculée-Conception, celles qu'on appelait les
sœurs Bleues, qui avaient fondé, tout au bout du vallon, une maison de
retraite, où elles prenaient en pension les dames seules, les pèlerines riches,
désireuses de solitude. À cette heure des offices, toutes les cloches de ces
couvents sonnaient d'allégresse, à la volée, dans l'air de cristal; pendant que,
de l'autre bout de l'horizon, au midi, des cloches d'autres couvents leur
répondaient, avec le même éclat de joie argentine. Près du Pont-Vieux,
surtout, la cloche des Clarisses égrenait une gamme de notes si claires,
qu'on aurait dit le caquetage d'un oiseau. De ce côté de la ville, des vallées
encore se creusaient, des monts dressaient leurs flancs nus, toute une nature
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tourmentée et souriante, une houle sans fin de collines, parmi lesquelles on
remarquait les collines de Visens, moirées précieusement de carmin et de
bleu tendre.
Mais, lorsque Marie et Pierre tournèrent les yeux vers l'ouest, ils restèrent
éblouis. Le soleil frappait en plein le grand Bêout et le petit Bêout, aux
coupoles d'inégale hauteur. C'était comme un fond de pourpre et d'or, un
mont éblouissant, où l'on ne distinguait que le chemin qui serpente et monte
au Calvaire, parmi des arbres. Et là, sur ce fond ensoleillé, rayonnant ainsi
qu'une gloire, se détachaient les trois églises superposées, que la voix grêle
de Bernadette avait fait surgir du roc, à la louange de la sainte Vierge. En
bas, d'abord, était l'église du Rosaire, écrasée et ronde, taillée à demi dans la
roche, au fond de l'esplanade qu'enserraient les bras immenses, les rampes
colossales s'élevant en pente douce jusqu'à la Crypte. Il y avait là un travail
énorme, toute une carrière de pierres remuées et taillées, des arches hautes
comme des nefs, deux avenues de cirque géant, pour que la pompe des
processions se déroulât et que la petite voiture d'une enfant malade pût
monter à Dieu, sans peine. Puis, c'était la Crypte, l'église souterraine, qui
montrait seulement sa porte basse, par-dessus l'église du Rosaire, dont la
toiture dallée, aux vastes promenoirs, continuait les rampes. Et, enfin, la
Basilique s'élançait, un peu mince et frêle, trop neuve, trop blanche, avec
son style amaigri de fin bijou, jaillie des roches de Massabielle ainsi qu'une
prière, une envolée de colombe pure. La flèche si menue, au-dessus des
rampes gigantesques, n'apparaissait que comme la petite flamme droite d'un
cierge, parmi l'immense horizon, la houle sans fin des vallées et des
montagnes. À côté des verdures épaisses de la colline du Calvaire, elle avait
une fragilité, une candeur pauvre de foi enfantine; et l'on songeait aussi au
petit bras blanc, à la petite main blanche de la chétive fillette qui montrait le
ciel, dans une crise de sa misère humaine. On ne voyait pas la Grotte, dont
l'ouverture se trouvait à gauche, au bas du rocher. Derrière la Basilique, on
n'apercevait plus que l'habitation des Pères, un lourd bâtiment carré, puis le
palais épiscopal, beaucoup plus loin, au milieu du vallon ombreux qui
s'élargissait. Et les trois églises flambaient dans le soleil du matin, et la
pluie d'or des rayons battait la campagne entière, pendant que la volée
sonnante des cloches semblait être la vibration même de la clarté, le réveil
chanteur de ce beau jour naissant.
remarquait les collines de Visens, moirées précieusement de carmin et de
bleu tendre.
Mais, lorsque Marie et Pierre tournèrent les yeux vers l'ouest, ils restèrent
éblouis. Le soleil frappait en plein le grand Bêout et le petit Bêout, aux
coupoles d'inégale hauteur. C'était comme un fond de pourpre et d'or, un
mont éblouissant, où l'on ne distinguait que le chemin qui serpente et monte
au Calvaire, parmi des arbres. Et là, sur ce fond ensoleillé, rayonnant ainsi
qu'une gloire, se détachaient les trois églises superposées, que la voix grêle
de Bernadette avait fait surgir du roc, à la louange de la sainte Vierge. En
bas, d'abord, était l'église du Rosaire, écrasée et ronde, taillée à demi dans la
roche, au fond de l'esplanade qu'enserraient les bras immenses, les rampes
colossales s'élevant en pente douce jusqu'à la Crypte. Il y avait là un travail
énorme, toute une carrière de pierres remuées et taillées, des arches hautes
comme des nefs, deux avenues de cirque géant, pour que la pompe des
processions se déroulât et que la petite voiture d'une enfant malade pût
monter à Dieu, sans peine. Puis, c'était la Crypte, l'église souterraine, qui
montrait seulement sa porte basse, par-dessus l'église du Rosaire, dont la
toiture dallée, aux vastes promenoirs, continuait les rampes. Et, enfin, la
Basilique s'élançait, un peu mince et frêle, trop neuve, trop blanche, avec
son style amaigri de fin bijou, jaillie des roches de Massabielle ainsi qu'une
prière, une envolée de colombe pure. La flèche si menue, au-dessus des
rampes gigantesques, n'apparaissait que comme la petite flamme droite d'un
cierge, parmi l'immense horizon, la houle sans fin des vallées et des
montagnes. À côté des verdures épaisses de la colline du Calvaire, elle avait
une fragilité, une candeur pauvre de foi enfantine; et l'on songeait aussi au
petit bras blanc, à la petite main blanche de la chétive fillette qui montrait le
ciel, dans une crise de sa misère humaine. On ne voyait pas la Grotte, dont
l'ouverture se trouvait à gauche, au bas du rocher. Derrière la Basilique, on
n'apercevait plus que l'habitation des Pères, un lourd bâtiment carré, puis le
palais épiscopal, beaucoup plus loin, au milieu du vallon ombreux qui
s'élargissait. Et les trois églises flambaient dans le soleil du matin, et la
pluie d'or des rayons battait la campagne entière, pendant que la volée
sonnante des cloches semblait être la vibration même de la clarté, le réveil
chanteur de ce beau jour naissant.
Page 126
De la place du Rosaire, qu'ils traversaient, Pierre et Marie jetèrent un coup
d'œil sur l'Esplanade, le jardin à la longue pelouse centrale, que bordent
deux allées parallèles, et qui va jusqu'au nouveau pont. Là se trouvait,
tournée vers la Basilique, la grande Vierge couronnée. Et toutes les
malades, en passant, se signaient. Et l'effrayant cortège roulait toujours,
emporté dans son cantique, au travers de la nature en fête. Sous le ciel
éclatant, parmi les monts de pourpre et d'or, dans la santé des arbres
centenaires, dans l'éternelle fraîcheur des eaux courantes, le cortège roulait
ses damnés des maladies de la peau, à la chair rongée, ses hydropiques
enflées comme des outres, ses rhumatisantes, ses paralytiques, tordues de
souffrance; et les hydrocéphales défilaient, et les danseuses de Saint-Guy, et
les phtisiques, les rachitiques, les épileptiques, les cancéreuses, les
goitreuses, les folles, les imbéciles. Ave, ave, ave, Maria! La complainte
obstinée s'enflait davantage, charriait vers la Grotte le flot abominable de la
pauvreté et de la douleur humaines, dans l'effroi et l'horreur des passants,
qui restaient plantés sur leurs jambes, glacés devant ce galop de cauchemar.
Pierre et Marie, les premiers, passèrent sous l'arcade haute d'une des
rampes. Puis, comme ils suivaient le quai du Gave, tout d'un coup, ce fut la
Grotte. Et Marie, que Pierre poussait le plus possible près de la grille, ne put
que se soulever dans son chariot, en murmurant:
—Ô très sainte Vierge... Bien-aimée Vierge...
Elle n'avait rien vu, ni les édicules des piscines, ni la fontaine aux douze
canons, devant lesquels elle venait de passer; et elle ne distinguait pas
davantage, à gauche la boutique des articles de sainteté, à droite la chaire de
pierre, qu'un religieux occupait déjà. Seule, la splendeur de la Grotte
l'éblouissait, cent mille cierges lui semblaient brûler là, derrière la grille,
emplissant d'un éclat de fournaise l'ouverture basse, mettant dans un
rayonnement d'astre la statue de la Vierge, posée, plus haut, au bord d'une
excavation étroite, en forme d'ogive. Et rien n'était, en dehors de cette
glorieuse apparition, ni les béquilles dont on avait tapissé une partie de la
voûte, ni les bouquets jetés en tas, se fanant parmi les lierres et les
églantiers, ni l'autel lui-même placé au centre, à côté d'un petit orgue
roulant, couvert d'une housse. Mais, comme elle levait les yeux, elle
retrouva, au sommet du rocher, dans le ciel, la mince Basilique blanche, qui
d'œil sur l'Esplanade, le jardin à la longue pelouse centrale, que bordent
deux allées parallèles, et qui va jusqu'au nouveau pont. Là se trouvait,
tournée vers la Basilique, la grande Vierge couronnée. Et toutes les
malades, en passant, se signaient. Et l'effrayant cortège roulait toujours,
emporté dans son cantique, au travers de la nature en fête. Sous le ciel
éclatant, parmi les monts de pourpre et d'or, dans la santé des arbres
centenaires, dans l'éternelle fraîcheur des eaux courantes, le cortège roulait
ses damnés des maladies de la peau, à la chair rongée, ses hydropiques
enflées comme des outres, ses rhumatisantes, ses paralytiques, tordues de
souffrance; et les hydrocéphales défilaient, et les danseuses de Saint-Guy, et
les phtisiques, les rachitiques, les épileptiques, les cancéreuses, les
goitreuses, les folles, les imbéciles. Ave, ave, ave, Maria! La complainte
obstinée s'enflait davantage, charriait vers la Grotte le flot abominable de la
pauvreté et de la douleur humaines, dans l'effroi et l'horreur des passants,
qui restaient plantés sur leurs jambes, glacés devant ce galop de cauchemar.
Pierre et Marie, les premiers, passèrent sous l'arcade haute d'une des
rampes. Puis, comme ils suivaient le quai du Gave, tout d'un coup, ce fut la
Grotte. Et Marie, que Pierre poussait le plus possible près de la grille, ne put
que se soulever dans son chariot, en murmurant:
—Ô très sainte Vierge... Bien-aimée Vierge...
Elle n'avait rien vu, ni les édicules des piscines, ni la fontaine aux douze
canons, devant lesquels elle venait de passer; et elle ne distinguait pas
davantage, à gauche la boutique des articles de sainteté, à droite la chaire de
pierre, qu'un religieux occupait déjà. Seule, la splendeur de la Grotte
l'éblouissait, cent mille cierges lui semblaient brûler là, derrière la grille,
emplissant d'un éclat de fournaise l'ouverture basse, mettant dans un
rayonnement d'astre la statue de la Vierge, posée, plus haut, au bord d'une
excavation étroite, en forme d'ogive. Et rien n'était, en dehors de cette
glorieuse apparition, ni les béquilles dont on avait tapissé une partie de la
voûte, ni les bouquets jetés en tas, se fanant parmi les lierres et les
églantiers, ni l'autel lui-même placé au centre, à côté d'un petit orgue
roulant, couvert d'une housse. Mais, comme elle levait les yeux, elle
retrouva, au sommet du rocher, dans le ciel, la mince Basilique blanche, qui
Page 127
se présentait de profil maintenant, avec la fine aiguille de sa flèche, perdue
au bleu de l'infini, ainsi qu'une prière.
—Ô Vierge puissante... Reine des vierges... Sainte Vierge des vierges...
Cependant, Pierre avait réussi à pousser le chariot de Marie au premier
rang, en avant des bancs de chêne, qui s'alignaient très nombreux, au plein
air, comme dans la nef d'une église. Déjà, ces bancs se trouvaient
complètement garnis de malades qui pouvaient s'asseoir. Les espaces vides
s'emplissaient de brancards posés à terre, de petites voitures dont les roues
s'enchevêtraient, d'un entassement d'oreillers et de matelas, où pêle-mêle
voisinaient tous les maux. Et il avait reconnu, en arrivant, les Vigneron,
avec leur triste enfant Gustave, le long d'un banc; tandis que, sur les dalles,
il venait d'apercevoir le lit garni de dentelles de madame Dieulafay, au
chevet de qui son mari et sa sœur priaient, agenouillés. D'ailleurs, tous les
malades du wagon se rangeaient là, M. Sabathier et le frère Isidore côte à
côte, madame Vêtu affaissée dans une voiture, Élise Rouquet assise, la
Grivotte exaltée, se soulevant sur les deux poings. Il retrouva même
madame Maze, à l'écart, anéantie dans une prière; pendant que, tombée à
genoux, madame Vincent, qui avait gardé sur les bras sa petite Rose, la
présentait ardemment à la Vierge, d'un geste éperdu de mère, pour que la
Mère de la divine grâce eût pitié. Et la foule des pèlerins, autour de cette
enceinte réservée, grandissait toujours, une cohue qui se pressait, qui
débordait peu à peu jusqu'au parapet du Gave.
—Ô Vierge clémente, continuait Marie à demi-voix, ô Vierge fidèle...
Vierge conçue sans péché...
Et, défaillante, les lèvres agitées encore par une oraison intérieure, elle
regardait Pierre éperdument. Celui-ci crut qu'elle avait un désir à lui
exprimer. Il se pencha.
—Voulez-vous que je reste ici, à votre disposition, pour vous conduire
tout à l'heure aux piscines?
Mais, quand elle eut compris, elle refusa d'un signe de tête. Puis,
fiévreuse:
—Non, non! je ne veux pas être baignée ce matin... Il me semble qu'il faut
être si digne, si pure, si sainte, avant de tenter le miracle!... Cette matinée
au bleu de l'infini, ainsi qu'une prière.
—Ô Vierge puissante... Reine des vierges... Sainte Vierge des vierges...
Cependant, Pierre avait réussi à pousser le chariot de Marie au premier
rang, en avant des bancs de chêne, qui s'alignaient très nombreux, au plein
air, comme dans la nef d'une église. Déjà, ces bancs se trouvaient
complètement garnis de malades qui pouvaient s'asseoir. Les espaces vides
s'emplissaient de brancards posés à terre, de petites voitures dont les roues
s'enchevêtraient, d'un entassement d'oreillers et de matelas, où pêle-mêle
voisinaient tous les maux. Et il avait reconnu, en arrivant, les Vigneron,
avec leur triste enfant Gustave, le long d'un banc; tandis que, sur les dalles,
il venait d'apercevoir le lit garni de dentelles de madame Dieulafay, au
chevet de qui son mari et sa sœur priaient, agenouillés. D'ailleurs, tous les
malades du wagon se rangeaient là, M. Sabathier et le frère Isidore côte à
côte, madame Vêtu affaissée dans une voiture, Élise Rouquet assise, la
Grivotte exaltée, se soulevant sur les deux poings. Il retrouva même
madame Maze, à l'écart, anéantie dans une prière; pendant que, tombée à
genoux, madame Vincent, qui avait gardé sur les bras sa petite Rose, la
présentait ardemment à la Vierge, d'un geste éperdu de mère, pour que la
Mère de la divine grâce eût pitié. Et la foule des pèlerins, autour de cette
enceinte réservée, grandissait toujours, une cohue qui se pressait, qui
débordait peu à peu jusqu'au parapet du Gave.
—Ô Vierge clémente, continuait Marie à demi-voix, ô Vierge fidèle...
Vierge conçue sans péché...
Et, défaillante, les lèvres agitées encore par une oraison intérieure, elle
regardait Pierre éperdument. Celui-ci crut qu'elle avait un désir à lui
exprimer. Il se pencha.
—Voulez-vous que je reste ici, à votre disposition, pour vous conduire
tout à l'heure aux piscines?
Mais, quand elle eut compris, elle refusa d'un signe de tête. Puis,
fiévreuse:
—Non, non! je ne veux pas être baignée ce matin... Il me semble qu'il faut
être si digne, si pure, si sainte, avant de tenter le miracle!... Cette matinée
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entière, je veux le solliciter à mains jointes, je veux prier, prier de toute ma
force, de toute mon âme...
Elle suffoquait, elle ajouta:
—Ne venez me reprendre qu'à onze heures, pour retourner à l'Hôpital. Je
ne bougerai pas d'ici.
Pierre, pourtant, ne s'éloigna pas, demeura près d'elle. Un instant, il se
prosterna; et il aurait voulu, lui aussi, prier avec cette foi brûlante,
demander à Dieu la guérison de cette enfant malade, qu'il aimait d'une si
fraternelle tendresse. Mais, depuis qu'il était devant la Grotte, il sentait un
singulier malaise le gagner, une sourde révolte qui gênait l'élan de sa prière.
Il voulait croire, il avait espéré toute la nuit que la croyance allait refleurir
en son âme, comme une belle fleur d'ignorance et de naïveté, dès qu'il
s'agenouillerait sur la terre du miracle. Et il n'éprouvait là que gêne et
inquiétude, en face de ce décor, de cette statue dure et blafarde dans le faux
jour des cierges, entre la boutique aux chapelets, pleine d'une bousculade de
clientes, et la grande chaire de pierre, d'où un père de l'Assomption lançait
des Ave à pleine voix. Son âme était-elle donc desséchée à ce point?
Aucune rosée divine ne pourrait-elle donc la tremper d'innocence, la rendre
pareille à ces âmes de petits enfants, qui se donnent tout entières à la
moindre caresse de la légende?
Puis, sa distraction continua, il reconnut le père Massias, dans le religieux
qui occupait la chaire. Il l'avait rencontré autrefois, il restait troublé par
cette sombre ardeur, cette face maigre, aux yeux étincelants, à la grande
bouche éloquente, violentant le ciel pour le faire descendre sur la terre. Et,
comme il l'examinait, étonné de se sentir si différent, il aperçut, au pied de
la chaire, le père Fourcade, en grande conférence avec le baron Suire. Ce
dernier semblait perplexe; pourtant, il finit par approuver, d'un branle
complaisant de la tête. Il y avait également là l'abbé Judaine, qui arrêta le
père un instant encore: sa large face paterne exprimait, elle aussi, une sorte
d'effarement; puis, il s'inclina à son tour.
Tout d'un coup, le père Fourcade parut dans la chaire, debout, redressant
sa haute taille, que l'accès de goutte dont il souffrait courbait un peu; et il
n'avait pas voulu que le père Massias, son frère bien-aimé, préféré entre
force, de toute mon âme...
Elle suffoquait, elle ajouta:
—Ne venez me reprendre qu'à onze heures, pour retourner à l'Hôpital. Je
ne bougerai pas d'ici.
Pierre, pourtant, ne s'éloigna pas, demeura près d'elle. Un instant, il se
prosterna; et il aurait voulu, lui aussi, prier avec cette foi brûlante,
demander à Dieu la guérison de cette enfant malade, qu'il aimait d'une si
fraternelle tendresse. Mais, depuis qu'il était devant la Grotte, il sentait un
singulier malaise le gagner, une sourde révolte qui gênait l'élan de sa prière.
Il voulait croire, il avait espéré toute la nuit que la croyance allait refleurir
en son âme, comme une belle fleur d'ignorance et de naïveté, dès qu'il
s'agenouillerait sur la terre du miracle. Et il n'éprouvait là que gêne et
inquiétude, en face de ce décor, de cette statue dure et blafarde dans le faux
jour des cierges, entre la boutique aux chapelets, pleine d'une bousculade de
clientes, et la grande chaire de pierre, d'où un père de l'Assomption lançait
des Ave à pleine voix. Son âme était-elle donc desséchée à ce point?
Aucune rosée divine ne pourrait-elle donc la tremper d'innocence, la rendre
pareille à ces âmes de petits enfants, qui se donnent tout entières à la
moindre caresse de la légende?
Puis, sa distraction continua, il reconnut le père Massias, dans le religieux
qui occupait la chaire. Il l'avait rencontré autrefois, il restait troublé par
cette sombre ardeur, cette face maigre, aux yeux étincelants, à la grande
bouche éloquente, violentant le ciel pour le faire descendre sur la terre. Et,
comme il l'examinait, étonné de se sentir si différent, il aperçut, au pied de
la chaire, le père Fourcade, en grande conférence avec le baron Suire. Ce
dernier semblait perplexe; pourtant, il finit par approuver, d'un branle
complaisant de la tête. Il y avait également là l'abbé Judaine, qui arrêta le
père un instant encore: sa large face paterne exprimait, elle aussi, une sorte
d'effarement; puis, il s'inclina à son tour.
Tout d'un coup, le père Fourcade parut dans la chaire, debout, redressant
sa haute taille, que l'accès de goutte dont il souffrait courbait un peu; et il
n'avait pas voulu que le père Massias, son frère bien-aimé, préféré entre
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tous, descendît tout à fait: il le retenait sur une marche de l'étroit escalier, il
s'appuyait à son épaule.
D'une voix pleine et grave, avec une autorité souveraine qui fit régner le
plus profond silence, il parla.
—Mes chers frères, mes chères sœurs, je vous demande pardon
d'interrompre vos prières; mais j'ai à vous faire une communication, j'ai à
réclamer l'aide de toutes vos âmes fidèles... Ce matin, nous avons eu à
déplorer un bien triste accident, un de nos frères est mort dans un des trains
qui vous ont amenés, comme il touchait à la terre promise...
Il s'arrêta quelques secondes. Il semblait grandir encore, son beau visage
se mit à rayonner, dans le flot royal de sa longue barbe.
—Eh bien! mes chers frères, mes chères sœurs, malgré tout, l'idée me
vient que nous ne devons pas désespérer... Qui sait si Dieu n'a pas voulu
cette mort, afin de prouver au monde sa toute-puissance?... Une voix me
parle, qui me pousse à monter ici, à vous demander vos prières pour
l'homme, pour celui qui n'est plus et dont le salut est quand même aux
mains de la très sainte Vierge, qui peut toujours implorer son divin Fils...
Oui! l'homme est là, j'ai fait apporter le corps, et il dépend peut-être de vous
qu'un miracle éclatant éblouisse la terre, si vous priez avec assez d'ardeur
pour toucher le ciel... Nous plongerons le corps dans la piscine, nous
supplierons le Seigneur, maître du monde, de le ressusciter, de nous donner
cette marque extraordinaire de sa bonté souveraine...
Un souffle glacé, venu de l'invisible, passa sur l'assistance. Tous étaient
devenus pâles; et, sans que personne eût ouvert les lèvres, il sembla qu'un
murmure courait dans un frisson.
—Mais, reprit violemment le père Fourcade, qu'une réelle foi soulevait, de
quelle ardeur ne faut-il pas prier! Mes chers frères, mes chères sœurs, c'est
toute votre âme que je veux, c'est une prière où vous allez mettre votre
cœur, votre sang, votre vie, avec ce qu'elle a de plus noble et de plus
tendre... Priez de toute votre force, priez jusqu'à ne plus savoir qui vous
êtes, ni où vous êtes, priez comme on aime, comme on meurt; car ce que
nous allons demander là est une grâce si précieuse, si rare, si étonnante, que
la violence de notre adoration peut seule obliger Dieu à nous répondre... Et,
s'appuyait à son épaule.
D'une voix pleine et grave, avec une autorité souveraine qui fit régner le
plus profond silence, il parla.
—Mes chers frères, mes chères sœurs, je vous demande pardon
d'interrompre vos prières; mais j'ai à vous faire une communication, j'ai à
réclamer l'aide de toutes vos âmes fidèles... Ce matin, nous avons eu à
déplorer un bien triste accident, un de nos frères est mort dans un des trains
qui vous ont amenés, comme il touchait à la terre promise...
Il s'arrêta quelques secondes. Il semblait grandir encore, son beau visage
se mit à rayonner, dans le flot royal de sa longue barbe.
—Eh bien! mes chers frères, mes chères sœurs, malgré tout, l'idée me
vient que nous ne devons pas désespérer... Qui sait si Dieu n'a pas voulu
cette mort, afin de prouver au monde sa toute-puissance?... Une voix me
parle, qui me pousse à monter ici, à vous demander vos prières pour
l'homme, pour celui qui n'est plus et dont le salut est quand même aux
mains de la très sainte Vierge, qui peut toujours implorer son divin Fils...
Oui! l'homme est là, j'ai fait apporter le corps, et il dépend peut-être de vous
qu'un miracle éclatant éblouisse la terre, si vous priez avec assez d'ardeur
pour toucher le ciel... Nous plongerons le corps dans la piscine, nous
supplierons le Seigneur, maître du monde, de le ressusciter, de nous donner
cette marque extraordinaire de sa bonté souveraine...
Un souffle glacé, venu de l'invisible, passa sur l'assistance. Tous étaient
devenus pâles; et, sans que personne eût ouvert les lèvres, il sembla qu'un
murmure courait dans un frisson.
—Mais, reprit violemment le père Fourcade, qu'une réelle foi soulevait, de
quelle ardeur ne faut-il pas prier! Mes chers frères, mes chères sœurs, c'est
toute votre âme que je veux, c'est une prière où vous allez mettre votre
cœur, votre sang, votre vie, avec ce qu'elle a de plus noble et de plus
tendre... Priez de toute votre force, priez jusqu'à ne plus savoir qui vous
êtes, ni où vous êtes, priez comme on aime, comme on meurt; car ce que
nous allons demander là est une grâce si précieuse, si rare, si étonnante, que
la violence de notre adoration peut seule obliger Dieu à nous répondre... Et,
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pour que nos prières soient efficaces, pour qu'elles aient le temps de
s'élargir et de monter aux pieds de l'Éternel, ce ne sera que cette après-midi,
à trois heures, que nous descendrons le corps dans la piscine... Mes chers
frères, mes chères sœurs, priez, priez la très sainte Vierge, la Reine des
Anges, la Consolatrice des affligés!
Et lui-même, éperdu d'émotion, reprit le rosaire, pendant que le père
Massias éclatait en sanglots. Le grand silence anxieux fut rompu, une
contagion gagna la foule, l'emporta en cris, en larmes, en des bégaiements
désordonnés de supplication. Ce fut comme un délire qui soufflait,
abolissant les volontés, ne faisant plus de tous ces êtres qu'un être, exaspéré
d'amour, lancé au désir fou de l'impossible prodige.
Pierre, un moment, avait cru que la terre manquait sous lui, qu'il allait
tomber et s'évanouir. Il se releva péniblement, il s'écarta.
III
Comme Pierre s'éloignait, dans son malaise, envahi d'une invincible
répugnance à rester là davantage, il aperçut M. de Guersaint agenouillé près
de la Grotte, l'air absorbé, priant de toute sa foi. Il ne l'avait pas revu depuis
le matin, il ignorait s'il était parvenu à louer deux chambres; et son premier
mouvement fut de le rejoindre. Puis, il hésita, ne voulut point troubler son
recueillement, pensant qu'il priait sans doute pour sa fille, qu'il adorait,
malgré ses continuelles distractions de cervelle inquiète. Et il passa, il
s'enfonça sous les arbres. Neuf heures sonnaient, il avait deux heures devant
lui.
Là, de la berge sauvage, où paissaient autrefois les pourceaux, on avait
fait, à coups d'argent, une avenue superbe, longeant le Gave. Il avait fallu en
reculer le lit, pour gagner du terrain et établir un quai monumental, que
bordait un large trottoir défendu par un parapet. L'avenue allait buter contre
un coteau, à deux ou trois cents mètres; et c'était ainsi comme une
promenade fermée, garnie de bancs, ombragée d'arbres magnifiques.
Personne n'y passait, le trop-plein de la foule y débordait seul. Il s'y trouvait
s'élargir et de monter aux pieds de l'Éternel, ce ne sera que cette après-midi,
à trois heures, que nous descendrons le corps dans la piscine... Mes chers
frères, mes chères sœurs, priez, priez la très sainte Vierge, la Reine des
Anges, la Consolatrice des affligés!
Et lui-même, éperdu d'émotion, reprit le rosaire, pendant que le père
Massias éclatait en sanglots. Le grand silence anxieux fut rompu, une
contagion gagna la foule, l'emporta en cris, en larmes, en des bégaiements
désordonnés de supplication. Ce fut comme un délire qui soufflait,
abolissant les volontés, ne faisant plus de tous ces êtres qu'un être, exaspéré
d'amour, lancé au désir fou de l'impossible prodige.
Pierre, un moment, avait cru que la terre manquait sous lui, qu'il allait
tomber et s'évanouir. Il se releva péniblement, il s'écarta.
III
Comme Pierre s'éloignait, dans son malaise, envahi d'une invincible
répugnance à rester là davantage, il aperçut M. de Guersaint agenouillé près
de la Grotte, l'air absorbé, priant de toute sa foi. Il ne l'avait pas revu depuis
le matin, il ignorait s'il était parvenu à louer deux chambres; et son premier
mouvement fut de le rejoindre. Puis, il hésita, ne voulut point troubler son
recueillement, pensant qu'il priait sans doute pour sa fille, qu'il adorait,
malgré ses continuelles distractions de cervelle inquiète. Et il passa, il
s'enfonça sous les arbres. Neuf heures sonnaient, il avait deux heures devant
lui.
Là, de la berge sauvage, où paissaient autrefois les pourceaux, on avait
fait, à coups d'argent, une avenue superbe, longeant le Gave. Il avait fallu en
reculer le lit, pour gagner du terrain et établir un quai monumental, que
bordait un large trottoir défendu par un parapet. L'avenue allait buter contre
un coteau, à deux ou trois cents mètres; et c'était ainsi comme une
promenade fermée, garnie de bancs, ombragée d'arbres magnifiques.
Personne n'y passait, le trop-plein de la foule y débordait seul. Il s'y trouvait
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encore des coins de solitude, entre le mur gazonné qui l'isolait au midi et les
vastes champs qui se déroulaient au nord, de l'autre côté du Gave, des
pentes boisées, égayées par les façades blanches des couvents. Pendant les
brûlantes journées d'août, on goûtait là une fraîcheur délicieuse, sous les
ombrages, au bord des eaux courantes.
Et Pierre, tout de suite, se sentit reposé, comme au sortir d'un rêve pénible.
Il s'interrogeait, s'inquiétait de ses sensations. Le matin, n'était-il donc pas
arrivé à Lourdes avec le désir de croire, l'idée que déjà il recommençait à
croire, ainsi qu'aux années dociles de son enfance, lorsque sa mère lui
faisait joindre les mains, en lui apprenant à craindre Dieu? Et, dès qu'il
s'était trouvé devant la Grotte, voilà que l'idolâtrie du culte, la violence de la
foi, l'assaut contre la raison, venaient de l'incommoder jusqu'à la
défaillance! Qu'allait-il donc devenir? Ne pourrait-il même tenter de
combattre son doute, en utilisant son voyage, de façon à voir et à se
convaincre? C'était un début décourageant, dont il restait troublé; et il fallait
ces beaux arbres, ce torrent si limpide, cette avenue si calme et si fraîche,
pour le remettre de la secousse.
Puis, comme Pierre atteignait le bout de l'allée, il fit une rencontre
imprévue. Depuis quelques secondes, il regardait un grand vieillard qui
venait à lui, boutonné étroitement dans une redingote, coiffé d'un chapeau à
bords plats; et il cherchait à se rappeler ce visage pâle, au nez d'aigle, aux
yeux très noirs et pénétrants. Mais la longue barbe blanche, les boucles
blanches des longs cheveux, le déroutaient. Le vieillard s'arrêta, l'air étonné,
lui aussi.
—Comment! Pierre, c'est vous, à Lourdes!
Et, brusquement, le jeune prêtre reconnut le docteur Chassaigne, l'ami de
son père, son vieil ami à lui-même, qui l'avait guéri, puis réconforté, dans sa
terrible crise physique et morale, au lendemain de la mort de sa mère.
—Ah! mon bon docteur, que je suis content de vous voir!
Tous deux s'embrassèrent, avec une grande émotion. Maintenant, devant
cette neige des cheveux et de la barbe, devant cette marche lente, cet air
infiniment triste, Pierre se rappelait l'acharnement du malheur qui avait
vastes champs qui se déroulaient au nord, de l'autre côté du Gave, des
pentes boisées, égayées par les façades blanches des couvents. Pendant les
brûlantes journées d'août, on goûtait là une fraîcheur délicieuse, sous les
ombrages, au bord des eaux courantes.
Et Pierre, tout de suite, se sentit reposé, comme au sortir d'un rêve pénible.
Il s'interrogeait, s'inquiétait de ses sensations. Le matin, n'était-il donc pas
arrivé à Lourdes avec le désir de croire, l'idée que déjà il recommençait à
croire, ainsi qu'aux années dociles de son enfance, lorsque sa mère lui
faisait joindre les mains, en lui apprenant à craindre Dieu? Et, dès qu'il
s'était trouvé devant la Grotte, voilà que l'idolâtrie du culte, la violence de la
foi, l'assaut contre la raison, venaient de l'incommoder jusqu'à la
défaillance! Qu'allait-il donc devenir? Ne pourrait-il même tenter de
combattre son doute, en utilisant son voyage, de façon à voir et à se
convaincre? C'était un début décourageant, dont il restait troublé; et il fallait
ces beaux arbres, ce torrent si limpide, cette avenue si calme et si fraîche,
pour le remettre de la secousse.
Puis, comme Pierre atteignait le bout de l'allée, il fit une rencontre
imprévue. Depuis quelques secondes, il regardait un grand vieillard qui
venait à lui, boutonné étroitement dans une redingote, coiffé d'un chapeau à
bords plats; et il cherchait à se rappeler ce visage pâle, au nez d'aigle, aux
yeux très noirs et pénétrants. Mais la longue barbe blanche, les boucles
blanches des longs cheveux, le déroutaient. Le vieillard s'arrêta, l'air étonné,
lui aussi.
—Comment! Pierre, c'est vous, à Lourdes!
Et, brusquement, le jeune prêtre reconnut le docteur Chassaigne, l'ami de
son père, son vieil ami à lui-même, qui l'avait guéri, puis réconforté, dans sa
terrible crise physique et morale, au lendemain de la mort de sa mère.
—Ah! mon bon docteur, que je suis content de vous voir!
Tous deux s'embrassèrent, avec une grande émotion. Maintenant, devant
cette neige des cheveux et de la barbe, devant cette marche lente, cet air
infiniment triste, Pierre se rappelait l'acharnement du malheur qui avait
Page 132
vieilli cet homme. Quelques années à peine s'étaient écoulées, et il le
retrouvait foudroyé par le destin.
—Vous ne saviez point que j'étais resté à Lourdes, n'est-ce pas? C'est vrai,
je n'écris plus, je ne suis plus avec les vivants, car j'habite au pays des
morts.
Des larmes parurent dans ses yeux; et il reprit, la voix brisée:
—Tenez! venez vous asseoir sur ce banc, ça me fera tant plaisir, de revivre
un instant avec vous, comme autrefois!
À son tour, le prêtre sentit un sanglot le suffoquer. Il ne trouvait rien, il ne
put que murmurer:
—Ah! mon bon docteur, mon vieil ami, je vous ai plaint de tout mon
cœur, de toute mon âme!
C'était le désastre, le naufrage d'une vie. Le docteur Chassaigne et sa fille
Marguerite, une grande, une adorable fille de vingt ans, étaient venus
installer à Cauterets madame Chassaigne, l'épouse, la mère d'élection, dont
la santé leur donnait des inquiétudes; et, au bout de quinze jours, elle allait
beaucoup mieux, elle projetait des excursions, lorsque, brutalement, un
matin, on l'avait trouvée morte dans son lit. Atterrés sous le coup terrible, le
père et la fille restèrent comme étourdis par la trahison du sort. Le docteur,
originaire de Bartrès, avait, dans le cimetière de Lourdes, une sépulture de
famille, un tombeau qu'il s'était plu à faire construire, et où reposaient déjà
ses parents. Aussi voulut-il que le corps de sa femme y vînt dormir, à côté
de la case vide, où il comptait bientôt la rejoindre. Et il s'attardait là, depuis
une semaine, avec Marguerite, quand celle-ci, prise d'un grand frisson,
s'alita un soir, et mourut le surlendemain, sans que son père égaré pût se
rendre un compte exact de la maladie. Ce fut la fille, florissante de jeunesse,
rayonnante de beauté et de santé, que l'on coucha au cimetière, dans la case
vide, près de la mère. L'homme heureux de la veille, l'homme aidé, adoré,
qui avait à lui deux chères créatures dont la tendresse lui tenait chaud au
cœur, n'était plus qu'un vieil homme misérable, bégayant et perdu, que la
solitude glaçait. Toute la joie de sa vie avait croulé, il enviait les cantonniers
qui cassaient les pierres sur les routes, quand il voyait des femmes et des
gamines leur apporter la soupe, pieds nus. Et il s'était refusé à quitter
retrouvait foudroyé par le destin.
—Vous ne saviez point que j'étais resté à Lourdes, n'est-ce pas? C'est vrai,
je n'écris plus, je ne suis plus avec les vivants, car j'habite au pays des
morts.
Des larmes parurent dans ses yeux; et il reprit, la voix brisée:
—Tenez! venez vous asseoir sur ce banc, ça me fera tant plaisir, de revivre
un instant avec vous, comme autrefois!
À son tour, le prêtre sentit un sanglot le suffoquer. Il ne trouvait rien, il ne
put que murmurer:
—Ah! mon bon docteur, mon vieil ami, je vous ai plaint de tout mon
cœur, de toute mon âme!
C'était le désastre, le naufrage d'une vie. Le docteur Chassaigne et sa fille
Marguerite, une grande, une adorable fille de vingt ans, étaient venus
installer à Cauterets madame Chassaigne, l'épouse, la mère d'élection, dont
la santé leur donnait des inquiétudes; et, au bout de quinze jours, elle allait
beaucoup mieux, elle projetait des excursions, lorsque, brutalement, un
matin, on l'avait trouvée morte dans son lit. Atterrés sous le coup terrible, le
père et la fille restèrent comme étourdis par la trahison du sort. Le docteur,
originaire de Bartrès, avait, dans le cimetière de Lourdes, une sépulture de
famille, un tombeau qu'il s'était plu à faire construire, et où reposaient déjà
ses parents. Aussi voulut-il que le corps de sa femme y vînt dormir, à côté
de la case vide, où il comptait bientôt la rejoindre. Et il s'attardait là, depuis
une semaine, avec Marguerite, quand celle-ci, prise d'un grand frisson,
s'alita un soir, et mourut le surlendemain, sans que son père égaré pût se
rendre un compte exact de la maladie. Ce fut la fille, florissante de jeunesse,
rayonnante de beauté et de santé, que l'on coucha au cimetière, dans la case
vide, près de la mère. L'homme heureux de la veille, l'homme aidé, adoré,
qui avait à lui deux chères créatures dont la tendresse lui tenait chaud au
cœur, n'était plus qu'un vieil homme misérable, bégayant et perdu, que la
solitude glaçait. Toute la joie de sa vie avait croulé, il enviait les cantonniers
qui cassaient les pierres sur les routes, quand il voyait des femmes et des
gamines leur apporter la soupe, pieds nus. Et il s'était refusé à quitter
Page 133
Lourdes, il avait tout abandonné, ses travaux, sa clientèle de Paris, pour
vivre là, près de cette tombe où sa femme et sa fille dormaient leur dernier
sommeil.
—Ah! mon vieil ami, répéta Pierre, comme je vous ai plaint! Quelle
affreuse douleur!... Mais pourquoi n'avoir pas compté un peu sur ceux qui
vous aiment? pourquoi vous être enfermé ici, dans votre chagrin?
Le docteur eut un geste qui embrassait l'horizon.
—Je ne puis m'en aller, elles sont là, elles me gardent... C'est fini, j'attends
de les rejoindre.
Et le silence retomba. Derrière eux, dans les arbrisseaux du talus, des
oiseaux voletaient; tandis qu'ils entendaient, en face, le grand murmure du
Gave. Au flanc des coteaux, le soleil s'alourdissait, en une lente poussière
d'or. Mais, sous les beaux arbres, sur ce banc écarté, la fraîcheur restait
délicieuse; et ils étaient comme au désert, à deux cents pas de la foule, sans
que personne s'arrachât de la Grotte, pour s'égarer jusqu'à eux.
Longtemps, ils causèrent. Pierre lui avait conté dans quelles circonstances
il était arrivé le matin à Lourdes, avec le pèlerinage national, en compagnie
de M. de Guersaint et de sa fille. Puis, à certaines phrases, il eut un sursaut
d'étonnement.
—Eh quoi! docteur, vous croyez maintenant le miracle possible? vous,
grand Dieu! vous que j'ai connu incrédule, ou tout au moins d'une complète
indifférence! Il le regardait, stupéfait de ce qu'il lui entendait dire de la
Grotte et de Bernadette. Lui, une tête si solide, un savant d'une intelligence
si exacte, dont il avait tant admiré autrefois les puissantes facultés
d'analyse! Comment un esprit de cette nature, élevé et clair, dégagé de toute
foi, nourri dans la méthode et l'expérience, en était-il arrivé à admettre les
guérisons miraculeuses, opérées par cette divine fontaine, que la sainte
Vierge avait fait jaillir sous les doigts d'une enfant?
—Mais, mon bon docteur, rappelez-vous donc! C'est vous-même qui aviez
fourni des notes à mon père sur Bernadette, votre petite payse, ainsi que
vous la nommiez; et c'est vous, plus tard, lorsque toute cette histoire m'a
passionné un instant, qui m'avez parlé longuement d'elle. Pour vous, elle
n'était qu'une malade, une hallucinée, une enfantine à demi inconsciente,
vivre là, près de cette tombe où sa femme et sa fille dormaient leur dernier
sommeil.
—Ah! mon vieil ami, répéta Pierre, comme je vous ai plaint! Quelle
affreuse douleur!... Mais pourquoi n'avoir pas compté un peu sur ceux qui
vous aiment? pourquoi vous être enfermé ici, dans votre chagrin?
Le docteur eut un geste qui embrassait l'horizon.
—Je ne puis m'en aller, elles sont là, elles me gardent... C'est fini, j'attends
de les rejoindre.
Et le silence retomba. Derrière eux, dans les arbrisseaux du talus, des
oiseaux voletaient; tandis qu'ils entendaient, en face, le grand murmure du
Gave. Au flanc des coteaux, le soleil s'alourdissait, en une lente poussière
d'or. Mais, sous les beaux arbres, sur ce banc écarté, la fraîcheur restait
délicieuse; et ils étaient comme au désert, à deux cents pas de la foule, sans
que personne s'arrachât de la Grotte, pour s'égarer jusqu'à eux.
Longtemps, ils causèrent. Pierre lui avait conté dans quelles circonstances
il était arrivé le matin à Lourdes, avec le pèlerinage national, en compagnie
de M. de Guersaint et de sa fille. Puis, à certaines phrases, il eut un sursaut
d'étonnement.
—Eh quoi! docteur, vous croyez maintenant le miracle possible? vous,
grand Dieu! vous que j'ai connu incrédule, ou tout au moins d'une complète
indifférence! Il le regardait, stupéfait de ce qu'il lui entendait dire de la
Grotte et de Bernadette. Lui, une tête si solide, un savant d'une intelligence
si exacte, dont il avait tant admiré autrefois les puissantes facultés
d'analyse! Comment un esprit de cette nature, élevé et clair, dégagé de toute
foi, nourri dans la méthode et l'expérience, en était-il arrivé à admettre les
guérisons miraculeuses, opérées par cette divine fontaine, que la sainte
Vierge avait fait jaillir sous les doigts d'une enfant?
—Mais, mon bon docteur, rappelez-vous donc! C'est vous-même qui aviez
fourni des notes à mon père sur Bernadette, votre petite payse, ainsi que
vous la nommiez; et c'est vous, plus tard, lorsque toute cette histoire m'a
passionné un instant, qui m'avez parlé longuement d'elle. Pour vous, elle
n'était qu'une malade, une hallucinée, une enfantine à demi inconsciente,
Page 134
incapable de vouloir... Souvenez-vous de nos causeries, de mes doutes, de
la saine raison que vous m'avez aidé à reconquérir!
Et il s'émotionnait, car n'était-ce pas la plus étrange des aventures? lui,
prêtre, autrefois résigné à la croyance, ayant achevé de perdre la foi, au
contact de ce médecin alors incroyant, qu'il retrouvait maintenant converti,
gagné au surnaturel, lorsque lui-même agonisait du tourment de ne plus
croire!
—Vous qui n'acceptiez que les faits exacts, qui basiez tout sur
l'observation!... Renoncez-vous donc à la science?
Alors, Chassaigne, paisible et tristement souriant jusque-là, eut un geste
de violence et de souverain mépris.
—La science! est-ce que je sais quelque chose, est-ce que je peux quelque
chose?... Vous me demandiez tout à l'heure de quoi ma pauvre Marguerite
était morte. Mais je n'en sais rien! Moi qu'on imagine si savant, si armé
contre la mort, je n'y ai rien compris, je n'ai rien pu, pas même prolonger
d'une heure la vie de ma fille. Et ma femme, que j'ai trouvée froide dans son
lit, lorsqu'elle s'était couchée la veille mieux portante et si gaie, est-ce que
j'ai été capable seulement de prévoir ce qu'il aurait fallu faire?... Non, non!
pour moi, la science a fait faillite. Je ne veux plus rien savoir, je ne suis
qu'une bête et qu'un pauvre homme.
Il disait cela, dans une révolte furieuse contre tout son passé d'orgueil et
de bonheur. Puis, lorsqu'il se fut apaisé:
—Tenez! je n'ai plus qu'un remords affreux. Oui, il me hante, il me pousse
sans cesse par ici, à rôder au milieu de ces gens qui prient... C'est de n'être
pas venu d'abord m'humilier devant cette Grotte, en y amenant mes deux
chères créatures. Elles se seraient agenouillées comme toutes ces femmes
que vous voyez, je me serais simplement agenouillé avec elles, et la sainte
Vierge me les aurait peut-être guéries et conservées... Moi, imbécile, je n'ai
su que les perdre. C'est ma faute.
Des larmes, maintenant, ruisselaient de ses yeux.
—Dans mon enfance, à Bartrès, je me souviens que ma mère, une
paysanne, me faisait joindre les mains, pour demander chaque matin le
la saine raison que vous m'avez aidé à reconquérir!
Et il s'émotionnait, car n'était-ce pas la plus étrange des aventures? lui,
prêtre, autrefois résigné à la croyance, ayant achevé de perdre la foi, au
contact de ce médecin alors incroyant, qu'il retrouvait maintenant converti,
gagné au surnaturel, lorsque lui-même agonisait du tourment de ne plus
croire!
—Vous qui n'acceptiez que les faits exacts, qui basiez tout sur
l'observation!... Renoncez-vous donc à la science?
Alors, Chassaigne, paisible et tristement souriant jusque-là, eut un geste
de violence et de souverain mépris.
—La science! est-ce que je sais quelque chose, est-ce que je peux quelque
chose?... Vous me demandiez tout à l'heure de quoi ma pauvre Marguerite
était morte. Mais je n'en sais rien! Moi qu'on imagine si savant, si armé
contre la mort, je n'y ai rien compris, je n'ai rien pu, pas même prolonger
d'une heure la vie de ma fille. Et ma femme, que j'ai trouvée froide dans son
lit, lorsqu'elle s'était couchée la veille mieux portante et si gaie, est-ce que
j'ai été capable seulement de prévoir ce qu'il aurait fallu faire?... Non, non!
pour moi, la science a fait faillite. Je ne veux plus rien savoir, je ne suis
qu'une bête et qu'un pauvre homme.
Il disait cela, dans une révolte furieuse contre tout son passé d'orgueil et
de bonheur. Puis, lorsqu'il se fut apaisé:
—Tenez! je n'ai plus qu'un remords affreux. Oui, il me hante, il me pousse
sans cesse par ici, à rôder au milieu de ces gens qui prient... C'est de n'être
pas venu d'abord m'humilier devant cette Grotte, en y amenant mes deux
chères créatures. Elles se seraient agenouillées comme toutes ces femmes
que vous voyez, je me serais simplement agenouillé avec elles, et la sainte
Vierge me les aurait peut-être guéries et conservées... Moi, imbécile, je n'ai
su que les perdre. C'est ma faute.
Des larmes, maintenant, ruisselaient de ses yeux.
—Dans mon enfance, à Bartrès, je me souviens que ma mère, une
paysanne, me faisait joindre les mains, pour demander chaque matin le
Page 135
secours de Dieu. Cette prière m'est nettement revenue à la mémoire, lorsque
je me suis retrouvé seul, aussi faible et perdu qu'un enfant. Que voulez-
vous, mon ami? mes mains se sont jointes comme autrefois, j'étais trop
misérable, trop abandonné, je sentais trop vivement le besoin d'un secours
surhumain, d'une puissance divine qui pensât, qui voulût pour moi, qui me
berçât et m'emportât dans sa prescience éternelle... Ah! les premiers jours,
quelle confusion, quel égarement au fond de ma triste tête, sous l'effroyable
coup de massue qu'elle venait de recevoir! J'ai passé vingt nuits sans
dormir, espérant que j'allais devenir fou. Toutes sortes d'idées se battaient,
j'avais des révoltes pendant lesquelles je montrais le poing au ciel, je
tombais ensuite à des humilités, suppliant Dieu de me prendre à mon tour...
Et c'est enfin une certitude de justice, une certitude d'amour qui m'a calmé,
en me rendant la foi. Voyons, vous avez connu ma fille, si grande, si belle,
si éclatante de vie: ne serait-ce pas la plus monstrueuse injustice, si, pour
elle qui n'a pas vécu, il n'y avait rien au delà du tombeau? Elle doit revivre,
j'en ai l'absolue conviction, car je l'entends encore parfois, elle me dit que
nous nous retrouverons, que nous nous reverrons. Oh! les êtres chers qu'on
a perdus, ma chère fille, ma chère femme, les revoir, revivre ailleurs avec
elles, l'unique espérance est là, l'unique consolation à toutes les douleurs de
ce monde!... Je me suis donné à Dieu, puisque Dieu seul peut me les rendre.
Un petit grelottement de vieillard débile l'agitait, et Pierre comprenait
enfin, rétablissait ce cas de conversion: le savant, l'intellectuel vieilli, qui
retournait à la croyance, sous l'empire du sentiment. D'abord, ce qu'il n'avait
pas soupçonné jusque-là, il découvrait une sorte d'atavisme de la foi, chez
ce Pyrénéen, ce fils de paysans montagnards, élevé dans la légende, et que
la légende reprenait, même lorsque cinquante années d'études positives
avaient passé sur elle. Puis, c'était la lassitude humaine, l'homme auquel la
science n'a pas donné le bonheur, et qui se révolte contre la science, le jour
où elle lui paraît bornée, impuissante à empêcher ses larmes. Et, enfin, il y
avait encore là du découragement, un doute de toutes choses qui aboutissait
à un besoin de certitude, chez le vieil homme, attendri par l'âge, heureux de
s'endormir dans la crédulité.
Pierre ne protestait pas, ne raillait pas, car ce grand vieillard foudroyé,
avec sa sénilité douloureuse, lui déchirait le cœur. Sous de tels coups, n'est-
ce pas une pitié que de voir les plus forts, les plus clairs, redevenir enfants?
je me suis retrouvé seul, aussi faible et perdu qu'un enfant. Que voulez-
vous, mon ami? mes mains se sont jointes comme autrefois, j'étais trop
misérable, trop abandonné, je sentais trop vivement le besoin d'un secours
surhumain, d'une puissance divine qui pensât, qui voulût pour moi, qui me
berçât et m'emportât dans sa prescience éternelle... Ah! les premiers jours,
quelle confusion, quel égarement au fond de ma triste tête, sous l'effroyable
coup de massue qu'elle venait de recevoir! J'ai passé vingt nuits sans
dormir, espérant que j'allais devenir fou. Toutes sortes d'idées se battaient,
j'avais des révoltes pendant lesquelles je montrais le poing au ciel, je
tombais ensuite à des humilités, suppliant Dieu de me prendre à mon tour...
Et c'est enfin une certitude de justice, une certitude d'amour qui m'a calmé,
en me rendant la foi. Voyons, vous avez connu ma fille, si grande, si belle,
si éclatante de vie: ne serait-ce pas la plus monstrueuse injustice, si, pour
elle qui n'a pas vécu, il n'y avait rien au delà du tombeau? Elle doit revivre,
j'en ai l'absolue conviction, car je l'entends encore parfois, elle me dit que
nous nous retrouverons, que nous nous reverrons. Oh! les êtres chers qu'on
a perdus, ma chère fille, ma chère femme, les revoir, revivre ailleurs avec
elles, l'unique espérance est là, l'unique consolation à toutes les douleurs de
ce monde!... Je me suis donné à Dieu, puisque Dieu seul peut me les rendre.
Un petit grelottement de vieillard débile l'agitait, et Pierre comprenait
enfin, rétablissait ce cas de conversion: le savant, l'intellectuel vieilli, qui
retournait à la croyance, sous l'empire du sentiment. D'abord, ce qu'il n'avait
pas soupçonné jusque-là, il découvrait une sorte d'atavisme de la foi, chez
ce Pyrénéen, ce fils de paysans montagnards, élevé dans la légende, et que
la légende reprenait, même lorsque cinquante années d'études positives
avaient passé sur elle. Puis, c'était la lassitude humaine, l'homme auquel la
science n'a pas donné le bonheur, et qui se révolte contre la science, le jour
où elle lui paraît bornée, impuissante à empêcher ses larmes. Et, enfin, il y
avait encore là du découragement, un doute de toutes choses qui aboutissait
à un besoin de certitude, chez le vieil homme, attendri par l'âge, heureux de
s'endormir dans la crédulité.
Pierre ne protestait pas, ne raillait pas, car ce grand vieillard foudroyé,
avec sa sénilité douloureuse, lui déchirait le cœur. Sous de tels coups, n'est-
ce pas une pitié que de voir les plus forts, les plus clairs, redevenir enfants?
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—Ah! soupira-t-il très bas, si je souffrais assez pour faire taire aussi ma
raison, et m'agenouiller là-bas, et croire à toutes ces belles histoires!
Le pâle sourire qui, parfois encore, passait sur les lèvres du docteur
Chassaigne, reparut.
—Les miracles, n'est-ce pas? Vous êtes prêtre, mon enfant, et je sais votre
malheur... Les miracles vous paraissent impossibles. Qu'en savez-vous?
Dites-vous donc que vous ne savez rien, et que l'impossible, selon nos sens,
se réalise à chaque minute... Et, tenez! nous avons causé longtemps, onze
heures vont sonner, et il faut que vous retourniez à la Grotte. Mais je vous
attends à trois heures et demie, je vous mènerai au bureau médical des
constatations, où j'espère vous montrer des choses qui vous surprendront...
N'oubliez pas, à trois heures et demie.
Il le renvoya, il resta seul sur le banc. La chaleur s'était encore accrue, les
coteaux au loin brûlaient, dans l'éclat de fournaise du soleil. Et il s'oubliait,
rêvant sous le petit jour verdâtre des ombrages, écoutant le murmure
continu du Gave, comme si une voix de l'au-delà, une voix chère, lui avait
parlé.
Tout de suite, Pierre se hâta de rejoindre Marie. Il put le faire sans trop de
peine: la foule s'éclaircissait, beaucoup de monde déjà allait déjeuner. Près
de la jeune fille, tranquillement assis, il aperçut le père, M. de Guersaint,
qui voulut immédiatement s'expliquer sur sa longue absence. Pendant plus
de deux heures, le matin, il avait battu Lourdes dans tous les sens, frappé à
la porte de vingt hôtels, sans pouvoir trouver la moindre soupente, où
coucher: les chambres de bonnes elles-mêmes étaient louées, on n'aurait pas
découvert un matelas, pour s'étendre dans un corridor. Puis, comme il se
désespérait, il était tombé sur deux chambres, étroites à la vérité, mais dans
un bon hôtel, l'hôtel des Apparitions, un des mieux fréquentés de la ville.
Les personnes qui les avaient retenues venaient de télégraphier que leur
malade était mort. Enfin, une chance inouïe, dont il semblait tout égayé.
Onze heures sonnaient, le lamentable cortège se remit en marche, par les
places, par les rues ensoleillées; et, quand elle fut à l'Hôpital de Notre-
Dame des Douleurs, Marie supplia son père et le jeune prêtre d'aller
déjeuner tranquillement à l'hôtel, puis de se reposer un peu, avant de revenir
la prendre vers deux heures, au moment où l'on devait reconduire les
raison, et m'agenouiller là-bas, et croire à toutes ces belles histoires!
Le pâle sourire qui, parfois encore, passait sur les lèvres du docteur
Chassaigne, reparut.
—Les miracles, n'est-ce pas? Vous êtes prêtre, mon enfant, et je sais votre
malheur... Les miracles vous paraissent impossibles. Qu'en savez-vous?
Dites-vous donc que vous ne savez rien, et que l'impossible, selon nos sens,
se réalise à chaque minute... Et, tenez! nous avons causé longtemps, onze
heures vont sonner, et il faut que vous retourniez à la Grotte. Mais je vous
attends à trois heures et demie, je vous mènerai au bureau médical des
constatations, où j'espère vous montrer des choses qui vous surprendront...
N'oubliez pas, à trois heures et demie.
Il le renvoya, il resta seul sur le banc. La chaleur s'était encore accrue, les
coteaux au loin brûlaient, dans l'éclat de fournaise du soleil. Et il s'oubliait,
rêvant sous le petit jour verdâtre des ombrages, écoutant le murmure
continu du Gave, comme si une voix de l'au-delà, une voix chère, lui avait
parlé.
Tout de suite, Pierre se hâta de rejoindre Marie. Il put le faire sans trop de
peine: la foule s'éclaircissait, beaucoup de monde déjà allait déjeuner. Près
de la jeune fille, tranquillement assis, il aperçut le père, M. de Guersaint,
qui voulut immédiatement s'expliquer sur sa longue absence. Pendant plus
de deux heures, le matin, il avait battu Lourdes dans tous les sens, frappé à
la porte de vingt hôtels, sans pouvoir trouver la moindre soupente, où
coucher: les chambres de bonnes elles-mêmes étaient louées, on n'aurait pas
découvert un matelas, pour s'étendre dans un corridor. Puis, comme il se
désespérait, il était tombé sur deux chambres, étroites à la vérité, mais dans
un bon hôtel, l'hôtel des Apparitions, un des mieux fréquentés de la ville.
Les personnes qui les avaient retenues venaient de télégraphier que leur
malade était mort. Enfin, une chance inouïe, dont il semblait tout égayé.
Onze heures sonnaient, le lamentable cortège se remit en marche, par les
places, par les rues ensoleillées; et, quand elle fut à l'Hôpital de Notre-
Dame des Douleurs, Marie supplia son père et le jeune prêtre d'aller
déjeuner tranquillement à l'hôtel, puis de se reposer un peu, avant de revenir
la prendre vers deux heures, au moment où l'on devait reconduire les
Page 137
malades à la Grotte. Mais, à l'hôtel des Apparitions, après le déjeuner, les
deux hommes étant montés dans leurs chambres, M. de Guersaint, brisé de
fatigue, s'endormit d'un si profond sommeil, que Pierre n'eut pas le cœur de
le réveiller. À quoi bon? sa présence n'était point indispensable. Et il
retourna seul à l'Hôpital, le cortège redescendit l'avenue de la Grotte, fila le
long du plateau de la Merlasse, traversa la place du Rosaire, au milieu de la
foule sans cesse accrue, qui frémissait et se signait, dans la joie de
l'admirable journée d'août. C'était l'heure glorieuse d'un beau jour.
De nouveau installée devant la Grotte, Marie demanda:
—Mon père va nous rejoindre?
—Oui, il se repose un instant.
Elle eut un geste, disant qu'il avait bien raison. Et, d'une voix pleine de
trouble:
—Écoutez, Pierre, ne venez me chercher que dans une heure, pour me
conduire aux piscines... Je ne suis pas assez en état de grâce, je veux prier,
prier encore.
Après avoir désiré si ardemment être là, une terreur l'agitait, des scrupules
la rendaient hésitante, au moment de tenter le miracle; et, comme elle
racontait qu'elle n'avait pu rien manger, une jeune fille s'approcha.
—Ma chère demoiselle, si vous vous sentiez trop faible, vous savez que
nous avons ici du bouillon.
Elle reconnut Raymonde. Des jeunes filles étaient ainsi employées à la
Grotte, pour distribuer des tasses de bouillon et de lait aux malades. Même
certaines, les années précédentes, s'étaient livrées à une telle coquetterie de
fins tabliers de soie, garnis de dentelle, qu'on leur avait imposé un tablier
d'uniforme, une modeste toile à carreaux blancs et bleus. Et Raymonde,
malgré tout, avait réussi à se faire charmante dans cette simplicité, avec sa
jeunesse et son air empressé de bonne petite ménagère.
—N'est-ce pas? répéta-t-elle, faites-moi un signe, et je vous servirai.
Marie remercia, dit qu'elle ne prendrait sûrement rien; puis, se retournant
vers le prêtre:
deux hommes étant montés dans leurs chambres, M. de Guersaint, brisé de
fatigue, s'endormit d'un si profond sommeil, que Pierre n'eut pas le cœur de
le réveiller. À quoi bon? sa présence n'était point indispensable. Et il
retourna seul à l'Hôpital, le cortège redescendit l'avenue de la Grotte, fila le
long du plateau de la Merlasse, traversa la place du Rosaire, au milieu de la
foule sans cesse accrue, qui frémissait et se signait, dans la joie de
l'admirable journée d'août. C'était l'heure glorieuse d'un beau jour.
De nouveau installée devant la Grotte, Marie demanda:
—Mon père va nous rejoindre?
—Oui, il se repose un instant.
Elle eut un geste, disant qu'il avait bien raison. Et, d'une voix pleine de
trouble:
—Écoutez, Pierre, ne venez me chercher que dans une heure, pour me
conduire aux piscines... Je ne suis pas assez en état de grâce, je veux prier,
prier encore.
Après avoir désiré si ardemment être là, une terreur l'agitait, des scrupules
la rendaient hésitante, au moment de tenter le miracle; et, comme elle
racontait qu'elle n'avait pu rien manger, une jeune fille s'approcha.
—Ma chère demoiselle, si vous vous sentiez trop faible, vous savez que
nous avons ici du bouillon.
Elle reconnut Raymonde. Des jeunes filles étaient ainsi employées à la
Grotte, pour distribuer des tasses de bouillon et de lait aux malades. Même
certaines, les années précédentes, s'étaient livrées à une telle coquetterie de
fins tabliers de soie, garnis de dentelle, qu'on leur avait imposé un tablier
d'uniforme, une modeste toile à carreaux blancs et bleus. Et Raymonde,
malgré tout, avait réussi à se faire charmante dans cette simplicité, avec sa
jeunesse et son air empressé de bonne petite ménagère.
—N'est-ce pas? répéta-t-elle, faites-moi un signe, et je vous servirai.
Marie remercia, dit qu'elle ne prendrait sûrement rien; puis, se retournant
vers le prêtre:
Page 138
—Une heure, une heure encore, mon ami.
Alors, Pierre voulut rester près d'elle. Mais toute la place devait être
réservée aux malades, on ne tolérait pas la présence des brancardiers.
Entraîné par le flot mouvant de la foule, il se trouva porté vers les piscines,
il tomba sur un spectacle extraordinaire, qui le retint. Devant les trois
édicules, où étaient les baignoires, trois par trois, six pour les femmes et
trois pour les hommes, il y avait un long espace, sous les arbres, qu'une
grosse corde, nouée aux troncs, fermait et laissait libre; des malades, dans
de petites voitures ou sur des brancards, y attendaient leur tour, à la file;
tandis que, de l'autre côté de la corde, se pressait une cohue immense,
exaltée. À ce moment, un capucin, debout au milieu de l'espace libre,
dirigeait les prières. Des Ave se succédaient, que la foule balbutiait, d'un
grand murmure confus. Puis, tout d'un coup, comme madame Vincent, qui
depuis longtemps attendait, pâle d'angoisse, entrait enfin, avec son cher
fardeau, sa fillette pareille à un Jésus de cire, le capucin se laissa tomber sur
les genoux, les bras en croix, criant: «Seigneur, guérissez nos malades!» Et
il répéta ce cri dix fois, vingt fois, avec une furie croissante, et la foule le
répéta chaque fois, s'exaltant davantage à chaque cri, sanglotant, baisant la
terre. Ce fut un vent de délire qui passa, abattant tous les fronts. Pierre
demeura bouleversé par le sanglot de souffrance qui montait des entrailles
de ce peuple, une prière d'abord, de plus en plus haute, où éclatait bientôt
une exigence, une voix d'impatience et de colère, assourdissante et
acharnée, pour faire violence au ciel. «Seigneur, guérissez nos malades!...
Seigneur, guérissez nos malades!...» Et le cri ne cessait pas.
Mais il y eut un incident. La Grivotte pleurait à chaudes larmes, parce
qu'on ne voulait pas la baigner.
—Ils disent comme ça que je suis phtisique et qu'ils ne peuvent pas
tremper les phtisiques dans l'eau froide... Ce matin encore, ils en ont trempé
une, je l'ai vue. Alors, pourquoi pas moi?... Je me tue à leur jurer depuis une
demi-heure qu'ils font de la peine à la sainte Vierge. Je vais être guérie, je le
sens, je vais être guérie...
Comme elle commençait à faire scandale, un des aumôniers des piscines
s'approcha, tâcha de la calmer. On verrait tout à l'heure, on allait demander
l'avis des révérends pères. Si elle était bien sage, on la baignerait peut-être.
Alors, Pierre voulut rester près d'elle. Mais toute la place devait être
réservée aux malades, on ne tolérait pas la présence des brancardiers.
Entraîné par le flot mouvant de la foule, il se trouva porté vers les piscines,
il tomba sur un spectacle extraordinaire, qui le retint. Devant les trois
édicules, où étaient les baignoires, trois par trois, six pour les femmes et
trois pour les hommes, il y avait un long espace, sous les arbres, qu'une
grosse corde, nouée aux troncs, fermait et laissait libre; des malades, dans
de petites voitures ou sur des brancards, y attendaient leur tour, à la file;
tandis que, de l'autre côté de la corde, se pressait une cohue immense,
exaltée. À ce moment, un capucin, debout au milieu de l'espace libre,
dirigeait les prières. Des Ave se succédaient, que la foule balbutiait, d'un
grand murmure confus. Puis, tout d'un coup, comme madame Vincent, qui
depuis longtemps attendait, pâle d'angoisse, entrait enfin, avec son cher
fardeau, sa fillette pareille à un Jésus de cire, le capucin se laissa tomber sur
les genoux, les bras en croix, criant: «Seigneur, guérissez nos malades!» Et
il répéta ce cri dix fois, vingt fois, avec une furie croissante, et la foule le
répéta chaque fois, s'exaltant davantage à chaque cri, sanglotant, baisant la
terre. Ce fut un vent de délire qui passa, abattant tous les fronts. Pierre
demeura bouleversé par le sanglot de souffrance qui montait des entrailles
de ce peuple, une prière d'abord, de plus en plus haute, où éclatait bientôt
une exigence, une voix d'impatience et de colère, assourdissante et
acharnée, pour faire violence au ciel. «Seigneur, guérissez nos malades!...
Seigneur, guérissez nos malades!...» Et le cri ne cessait pas.
Mais il y eut un incident. La Grivotte pleurait à chaudes larmes, parce
qu'on ne voulait pas la baigner.
—Ils disent comme ça que je suis phtisique et qu'ils ne peuvent pas
tremper les phtisiques dans l'eau froide... Ce matin encore, ils en ont trempé
une, je l'ai vue. Alors, pourquoi pas moi?... Je me tue à leur jurer depuis une
demi-heure qu'ils font de la peine à la sainte Vierge. Je vais être guérie, je le
sens, je vais être guérie...
Comme elle commençait à faire scandale, un des aumôniers des piscines
s'approcha, tâcha de la calmer. On verrait tout à l'heure, on allait demander
l'avis des révérends pères. Si elle était bien sage, on la baignerait peut-être.
Page 139
Le cri continuait: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez
nos malades!...» Et Pierre, qui venait d'apercevoir madame Vêtu, attendant
elle aussi devant les piscines, ne pouvait détourner les yeux de cette face
torturée d'espoir, les yeux fixés sur la porte, d'où les bienheureuses, les
élues, sortaient guéries. Ce fut au milieu d'un redoublement de prières,
d'une frénésie de supplications, que madame Vincent reparut avec sa fillette
sur les bras, sa misérable et adorée fillette qu'on avait plongée évanouie
dans l'eau froide, et dont la pauvre petite figure, mal essuyée encore, restait
aussi pâle, les yeux fermés, plus douloureuse et plus morte. La mère,
crucifiée par cette longue agonie, désespérée du refus de la sainte Vierge,
insensible au mal de son enfant, sanglotait. Et, de nouveau, lorsque madame
Vêtu entra à son tour, avec un emportement de mourante qui va boire la vie,
le cri obsédant éclata, sans découragement ni lassitude: «Seigneur, guérissez
nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Le capucin s'était
abattu la face contre le sol, et la foule, les bras en croix, hurlante, mangeait
la terre de baisers.
Pierre voulut rejoindre madame Vincent, pour lui dire une bonne parole de
consolation; mais un flot de pèlerins l'empêcha de passer, le rejeta vers la
fontaine, qu'une autre cohue assiégeait. C'était toute une construction basse,
un long mur de pierre, au chaperon taillé; et, malgré les douze robinets, qui
coulaient dans l'étroit bassin, des queues avaient dû s'établir. Beaucoup
emplissaient là des bouteilles, des bidons de fer-blanc, des cruches de grès.
Pour éviter la trop grande perte d'eau, chaque robinet ne fonctionnait que
sous l'action d'un bouton. Aussi, avec leurs frêles mains, des femmes
s'attardaient-elles, en s'inondant les pieds. Celles qui n'avaient pas de bidons
à remplir, venaient boire et se laver le visage. Pierre remarqua un jeune
homme qui buvait sept petits verres et qui se lavait sept fois les yeux, sans
s'essuyer. D'autres buvaient dans des coquillages, des timbales d'étain, des
poches de cuir. Et il fut surtout intéressé par le spectacle d'Élise Rouquet
qui, jugeant inutile d'aller aux piscines, pour la plaie affreuse dont sa face
était rongée, se contentait, depuis le matin, de se lotionner à la fontaine,
toutes les heures. Elle s'agenouillait, écartait le fichu, appliquait longuement
sur la plaie un mouchoir qu'elle imbibait, comme une éponge; et, autour
d'elle, la foule se ruait dans une telle fièvre, que les gens ne remarquaient
plus son visage de monstre, se lavaient et buvaient au canon même où elle
mouillait son mouchoir.
nos malades!...» Et Pierre, qui venait d'apercevoir madame Vêtu, attendant
elle aussi devant les piscines, ne pouvait détourner les yeux de cette face
torturée d'espoir, les yeux fixés sur la porte, d'où les bienheureuses, les
élues, sortaient guéries. Ce fut au milieu d'un redoublement de prières,
d'une frénésie de supplications, que madame Vincent reparut avec sa fillette
sur les bras, sa misérable et adorée fillette qu'on avait plongée évanouie
dans l'eau froide, et dont la pauvre petite figure, mal essuyée encore, restait
aussi pâle, les yeux fermés, plus douloureuse et plus morte. La mère,
crucifiée par cette longue agonie, désespérée du refus de la sainte Vierge,
insensible au mal de son enfant, sanglotait. Et, de nouveau, lorsque madame
Vêtu entra à son tour, avec un emportement de mourante qui va boire la vie,
le cri obsédant éclata, sans découragement ni lassitude: «Seigneur, guérissez
nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Le capucin s'était
abattu la face contre le sol, et la foule, les bras en croix, hurlante, mangeait
la terre de baisers.
Pierre voulut rejoindre madame Vincent, pour lui dire une bonne parole de
consolation; mais un flot de pèlerins l'empêcha de passer, le rejeta vers la
fontaine, qu'une autre cohue assiégeait. C'était toute une construction basse,
un long mur de pierre, au chaperon taillé; et, malgré les douze robinets, qui
coulaient dans l'étroit bassin, des queues avaient dû s'établir. Beaucoup
emplissaient là des bouteilles, des bidons de fer-blanc, des cruches de grès.
Pour éviter la trop grande perte d'eau, chaque robinet ne fonctionnait que
sous l'action d'un bouton. Aussi, avec leurs frêles mains, des femmes
s'attardaient-elles, en s'inondant les pieds. Celles qui n'avaient pas de bidons
à remplir, venaient boire et se laver le visage. Pierre remarqua un jeune
homme qui buvait sept petits verres et qui se lavait sept fois les yeux, sans
s'essuyer. D'autres buvaient dans des coquillages, des timbales d'étain, des
poches de cuir. Et il fut surtout intéressé par le spectacle d'Élise Rouquet
qui, jugeant inutile d'aller aux piscines, pour la plaie affreuse dont sa face
était rongée, se contentait, depuis le matin, de se lotionner à la fontaine,
toutes les heures. Elle s'agenouillait, écartait le fichu, appliquait longuement
sur la plaie un mouchoir qu'elle imbibait, comme une éponge; et, autour
d'elle, la foule se ruait dans une telle fièvre, que les gens ne remarquaient
plus son visage de monstre, se lavaient et buvaient au canon même où elle
mouillait son mouchoir.
Page 140
Mais, à ce moment, Gérard qui passait, traînant aux piscines M. Sabathier,
appela Pierre, qu'il voyait inoccupé. Et il lui demanda de le suivre, pour
donner un coup de main; car l'ataxique n'allait pas être commode à remuer
et à descendre dans l'eau. Ce fut ainsi que Pierre demeura près d'une demi-
heure dans la piscine des hommes, où il était resté avec le malade, pendant
que Gérard retournait à la Grotte en chercher un autre. Cette piscine lui
parut bien aménagée. Elle consistait en trois cases, en trois baignoires, où
l'on descendait par des marches, et que séparaient des cloisons: l'entrée de
chacune était garnie d'un rideau de toile, qu'on pouvait tirer pour isoler le
malade. En avant, se trouvait une salle commune, une pièce dallée, meublée
seulement d'un banc et de deux chaises, qui servait de salle d'attente. Les
malades s'y déshabillaient, se rhabillaient ensuite, avec une hâte gauche, un
souci inquiet de pudeur. Un homme était là, nu encore, s'enveloppant à demi
dans le rideau, pour remettre un bandage, de ses mains tremblantes. Un
autre, un phtisique, d'une effrayante maigreur, grelottait avec un râle, la
peau grise, zébrée de taches violettes. Mais Pierre frémit en voyant le frère
Isidore qu'on retirait d'une baignoire: il était inanimé, on le crut mort, puis il
recommença à pousser des plaintes; et c'était une pitié affreuse, ce grand
corps desséché par la souffrance, pareil à un lambeau humain jeté sur l'étal,
troué à la hanche d'une plaie. Les deux hospitaliers qui venaient de le
baigner, avaient toutes les peines du monde à lui remettre sa chemise, car ils
craignaient de le voir s'éteindre, dans une secousse trop brusque.
—Monsieur l'abbé, vous allez m'aider, n'est-ce pas? demanda l'hospitalier
qui déshabillait M. Sabathier.
Tout de suite, Pierre s'empressa; et, en le regardant, il reconnut, dans cet
infirmier aux fonctions si humbles, le marquis de Salmon-Roquebert, que
M. de Guersaint lui avait montré, en descendant de la gare. C'était un
homme d'une quarantaine d'années, au grand nez chevaleresque, dans une
figure longue. Dernier représentant d'une des plus anciennes et des plus
illustres familles de France, il avait une fortune considérable, un hôtel royal
à Paris, rue de Lille, des terres immenses, en Normandie. Chaque année, il
venait ainsi à Lourdes, pendant les trois jours du pèlerinage national, par
charité, sans aucun zèle religieux, car il pratiquait uniquement en homme de
bonne compagnie. Et il s'entêtait à ne rien être, il voulait rester simple
hospitalier, baignant cette année-là les malades, les bras cassés de fatigue,
appela Pierre, qu'il voyait inoccupé. Et il lui demanda de le suivre, pour
donner un coup de main; car l'ataxique n'allait pas être commode à remuer
et à descendre dans l'eau. Ce fut ainsi que Pierre demeura près d'une demi-
heure dans la piscine des hommes, où il était resté avec le malade, pendant
que Gérard retournait à la Grotte en chercher un autre. Cette piscine lui
parut bien aménagée. Elle consistait en trois cases, en trois baignoires, où
l'on descendait par des marches, et que séparaient des cloisons: l'entrée de
chacune était garnie d'un rideau de toile, qu'on pouvait tirer pour isoler le
malade. En avant, se trouvait une salle commune, une pièce dallée, meublée
seulement d'un banc et de deux chaises, qui servait de salle d'attente. Les
malades s'y déshabillaient, se rhabillaient ensuite, avec une hâte gauche, un
souci inquiet de pudeur. Un homme était là, nu encore, s'enveloppant à demi
dans le rideau, pour remettre un bandage, de ses mains tremblantes. Un
autre, un phtisique, d'une effrayante maigreur, grelottait avec un râle, la
peau grise, zébrée de taches violettes. Mais Pierre frémit en voyant le frère
Isidore qu'on retirait d'une baignoire: il était inanimé, on le crut mort, puis il
recommença à pousser des plaintes; et c'était une pitié affreuse, ce grand
corps desséché par la souffrance, pareil à un lambeau humain jeté sur l'étal,
troué à la hanche d'une plaie. Les deux hospitaliers qui venaient de le
baigner, avaient toutes les peines du monde à lui remettre sa chemise, car ils
craignaient de le voir s'éteindre, dans une secousse trop brusque.
—Monsieur l'abbé, vous allez m'aider, n'est-ce pas? demanda l'hospitalier
qui déshabillait M. Sabathier.
Tout de suite, Pierre s'empressa; et, en le regardant, il reconnut, dans cet
infirmier aux fonctions si humbles, le marquis de Salmon-Roquebert, que
M. de Guersaint lui avait montré, en descendant de la gare. C'était un
homme d'une quarantaine d'années, au grand nez chevaleresque, dans une
figure longue. Dernier représentant d'une des plus anciennes et des plus
illustres familles de France, il avait une fortune considérable, un hôtel royal
à Paris, rue de Lille, des terres immenses, en Normandie. Chaque année, il
venait ainsi à Lourdes, pendant les trois jours du pèlerinage national, par
charité, sans aucun zèle religieux, car il pratiquait uniquement en homme de
bonne compagnie. Et il s'entêtait à ne rien être, il voulait rester simple
hospitalier, baignant cette année-là les malades, les bras cassés de fatigue,
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les mains occupées du matin au soir à remuer des loques, à ôter et à
remettre des pansements.
—Faites attention, recommanda-t-il, enlevez les bas sans vous presser.
Tout à l'heure, pour ce pauvre homme qu'on rhabille là, la chair est venue.
Et, comme il quittait un instant M. Sabathier, afin d'aller rechausser le
malheureux, il sentit, sous ses doigts, que le soulier gauche était mouillé à
l'intérieur. Il regarda: du pus avait coulé, emplissant le bout du soulier; et il
dut aller le vider dehors, avant de le remettre au pied du malade, avec
d'infinies précautions, en évitant de toucher à la jambe, que dévorait un
ulcère.
—Maintenant, dit-il à Pierre, en revenant à M. Sabathier, tirez avec moi
sur le caleçon, pour que nous l'ayons d'un coup.
Il n'y avait, dans la petite salle, que les malades et les hospitaliers chargés
du service. Un aumônier aussi était présent, récitant des Pater et des Ave,
car les prières ne devaient pas cesser une minute. D'ailleurs, un simple
rideau volant fermait la porte, sur le large espace, que les cordes
protégeaient; et les supplications de la foule arrivaient en une clameur
continue, tandis qu'on entendait la voix perçante du capucin répéter sans
relâche: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos
malades!...» Des fenêtres hautes laissaient tomber une froide lumière, et il
régnait là une continuelle humidité, une odeur fade de cave trempée d'eau.
Enfin, M. Sabathier était nu. On ne lui avait noué, sur le ventre, qu'un
tablier étroit, pour la décence.
—Je vous en prie, dit-il, ne me descendez dans l'eau que peu à peu.
L'eau froide le terrifiait. Il racontait encore que, la première fois, il avait
éprouvé un saisissement si atroce, qu'il s'était juré de ne recommencer
jamais. À l'entendre, il n'y avait pas de pire torture. Puis, l'eau, comme il le
disait, n'était guère engageante; car, de crainte que le débit de la source ne
pût suffire, les pères de la Grotte ne faisaient alors changer l'eau des
baignoires que deux fois par jour; et, comme il passait dans la même eau
près de cent malades, on s'imagine quel terrible bouillon cela finissait par
être. Il s'y rencontrait de tout, des filets de sang, des débris de peau, des
croûtes, des morceaux de charpie et de bandage, un affreux consommé de
remettre des pansements.
—Faites attention, recommanda-t-il, enlevez les bas sans vous presser.
Tout à l'heure, pour ce pauvre homme qu'on rhabille là, la chair est venue.
Et, comme il quittait un instant M. Sabathier, afin d'aller rechausser le
malheureux, il sentit, sous ses doigts, que le soulier gauche était mouillé à
l'intérieur. Il regarda: du pus avait coulé, emplissant le bout du soulier; et il
dut aller le vider dehors, avant de le remettre au pied du malade, avec
d'infinies précautions, en évitant de toucher à la jambe, que dévorait un
ulcère.
—Maintenant, dit-il à Pierre, en revenant à M. Sabathier, tirez avec moi
sur le caleçon, pour que nous l'ayons d'un coup.
Il n'y avait, dans la petite salle, que les malades et les hospitaliers chargés
du service. Un aumônier aussi était présent, récitant des Pater et des Ave,
car les prières ne devaient pas cesser une minute. D'ailleurs, un simple
rideau volant fermait la porte, sur le large espace, que les cordes
protégeaient; et les supplications de la foule arrivaient en une clameur
continue, tandis qu'on entendait la voix perçante du capucin répéter sans
relâche: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos
malades!...» Des fenêtres hautes laissaient tomber une froide lumière, et il
régnait là une continuelle humidité, une odeur fade de cave trempée d'eau.
Enfin, M. Sabathier était nu. On ne lui avait noué, sur le ventre, qu'un
tablier étroit, pour la décence.
—Je vous en prie, dit-il, ne me descendez dans l'eau que peu à peu.
L'eau froide le terrifiait. Il racontait encore que, la première fois, il avait
éprouvé un saisissement si atroce, qu'il s'était juré de ne recommencer
jamais. À l'entendre, il n'y avait pas de pire torture. Puis, l'eau, comme il le
disait, n'était guère engageante; car, de crainte que le débit de la source ne
pût suffire, les pères de la Grotte ne faisaient alors changer l'eau des
baignoires que deux fois par jour; et, comme il passait dans la même eau
près de cent malades, on s'imagine quel terrible bouillon cela finissait par
être. Il s'y rencontrait de tout, des filets de sang, des débris de peau, des
croûtes, des morceaux de charpie et de bandage, un affreux consommé de
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tous les maux, de toutes les plaies, de toutes les pourritures. Il semblait que
ce fût une véritable culture des germes empoisonneurs, une essence des
contagions les plus redoutables, et le miracle devait être que l'on ressortît
vivant de cette boue humaine.
—Doucement, doucement, répétait M. Sabathier à Pierre et au marquis,
qui l'avaient saisi par-dessous les cuisses, pour le porter à la baignoire.
Et il regardait l'eau avec une terreur d'enfant, cette eau épaisse et d'aspect
livide, sur laquelle des plaques luisantes, louches, flottaient. Il y avait au
bord, à gauche, un caillot rouge, comme si un abcès avait crevé à cette
place. Des bouts de linge nageaient ainsi que des chairs mortes. Mais son
épouvante de l'eau froide était si grande, qu'il préférait pourtant ces bains
souillés de l'après-midi, parce que tous les corps qui s'y trempaient,
finissaient par les réchauffer un peu.
—Nous allons vous laisser glisser sur les marches, expliqua le marquis à
demi-voix.
Puis, il recommanda à Pierre de le soutenir fortement par les aisselles.
—Ne craignez rien, dit le prêtre, je ne lâcherai pas.
Lentement, M. Sabathier fut descendu. On ne voyait plus que son dos, un
pauvre dos de douleur, qui se balançait, se gonflait, se moirait d'un frisson.
Et, quand il fut plongé, la tête se renversa dans un spasme, on entendit
comme un craquement des os, pendant qu'il étouffait, d'un souffle éperdu.
L'aumônier, debout devant la baignoire, avait repris, avec une ferveur
nouvelle:
—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!
M. de Salmon-Roquebert répéta le cri, qui était réglementaire pour les
hospitaliers, à chaque immersion. Pierre dut également le jeter, et sa pitié
devant tant de souffrance était si grande, qu'il retrouvait un peu de sa foi:
depuis bien longtemps, il n'avait pas prié ainsi, souhaitant qu'il y eût au ciel
un Dieu, dont la toute-puissance pût soulager l'humanité misérable. Mais,
au bout de trois ou quatre minutes, lorsqu'ils retirèrent de la baignoire, à
grand'peine, M. Sabathier, blême et grelottant, il éprouva une tristesse plus
ce fût une véritable culture des germes empoisonneurs, une essence des
contagions les plus redoutables, et le miracle devait être que l'on ressortît
vivant de cette boue humaine.
—Doucement, doucement, répétait M. Sabathier à Pierre et au marquis,
qui l'avaient saisi par-dessous les cuisses, pour le porter à la baignoire.
Et il regardait l'eau avec une terreur d'enfant, cette eau épaisse et d'aspect
livide, sur laquelle des plaques luisantes, louches, flottaient. Il y avait au
bord, à gauche, un caillot rouge, comme si un abcès avait crevé à cette
place. Des bouts de linge nageaient ainsi que des chairs mortes. Mais son
épouvante de l'eau froide était si grande, qu'il préférait pourtant ces bains
souillés de l'après-midi, parce que tous les corps qui s'y trempaient,
finissaient par les réchauffer un peu.
—Nous allons vous laisser glisser sur les marches, expliqua le marquis à
demi-voix.
Puis, il recommanda à Pierre de le soutenir fortement par les aisselles.
—Ne craignez rien, dit le prêtre, je ne lâcherai pas.
Lentement, M. Sabathier fut descendu. On ne voyait plus que son dos, un
pauvre dos de douleur, qui se balançait, se gonflait, se moirait d'un frisson.
Et, quand il fut plongé, la tête se renversa dans un spasme, on entendit
comme un craquement des os, pendant qu'il étouffait, d'un souffle éperdu.
L'aumônier, debout devant la baignoire, avait repris, avec une ferveur
nouvelle:
—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!
M. de Salmon-Roquebert répéta le cri, qui était réglementaire pour les
hospitaliers, à chaque immersion. Pierre dut également le jeter, et sa pitié
devant tant de souffrance était si grande, qu'il retrouvait un peu de sa foi:
depuis bien longtemps, il n'avait pas prié ainsi, souhaitant qu'il y eût au ciel
un Dieu, dont la toute-puissance pût soulager l'humanité misérable. Mais,
au bout de trois ou quatre minutes, lorsqu'ils retirèrent de la baignoire, à
grand'peine, M. Sabathier, blême et grelottant, il éprouva une tristesse plus
Page 143
désespérée, à voir l'ataxique si malheureux, comme anéanti, de ne sentir
aucun soulagement: encore une tentative inutile! la sainte Vierge n'avait pas
daigné l'entendre, pour la septième fois. Il fermait les yeux, deux grosses
larmes coulaient de ses paupières closes, tandis qu'on le rhabillait.
Pierre, ensuite, reconnut le petit Gustave Vigneron qui entrait, avec sa
béquille, pour prendre son premier bain. À la porte, la famille venait de
s'agenouiller, le père, la mère, la tante, madame Chaise, tous les trois cossus
et d'une dévotion exemplaire. On chuchotait dans la foule, on disait que
c'était un employé supérieur du ministère des Finances. Mais, comme
l'enfant commençait à se déshabiller, il y eut une rumeur, le père Fourcade
et le père Massias parurent, en donnant l'ordre de suspendre les immersions.
Le grand miracle allait être tenté, la faveur extraordinaire sollicitée
ardemment depuis le matin, la résurrection de l'homme.
Dehors, les prières continuaient, un furieux appel de voix qui se perdaient
au ciel, dans la chaude après-midi d'été. Et une civière couverte entra, que
les deux brancardiers déposèrent au milieu de la salle. Le baron Suire,
président de l'Hospitalité, suivait, ainsi que Berthaud, un des chefs de
service; car l'aventure remuait tout le personnel, et il y eut quelques mots
échangés à voix basse, entre ces messieurs et les deux pères de
l'Assomption. Puis, ceux-ci tombèrent à genoux, les bras en croix, priant, la
face illuminée, transfigurée par leur brûlant désir de voir se manifester
l'omnipotence de Dieu.
—Seigneur, écoutez-nous!... Seigneur, exaucez-nous!
On venait d'emporter M. Sabathier, il n'y avait plus là d'autres malades
que le petit Gustave, à moitié dévêtu, oublié sur une chaise. Les rideaux de
la civière furent tirés, le cadavre de l'homme apparut, déjà rigide, comme
réduit et aminci, avec ses grands yeux qui étaient restés obstinément
ouverts. Mais il fallait le déshabiller, car il avait encore ses vêtements, et
cette besogne terrible fit hésiter un moment les hospitaliers. Pierre remarqua
que le marquis de Salmon-Roquebert, si dévoué aux vivants, sans
répugnance, s'était mis à l'écart, s'agenouillant lui aussi, pour ne pas toucher
à ce corps. Et il l'imita, se prosterna près de lui, afin d'avoir une contenance.
Peu à peu, le père Massias s'exaltait, d'une voix si haute, qu'elle couvrait
celle de son supérieur, le père Fourcade.
aucun soulagement: encore une tentative inutile! la sainte Vierge n'avait pas
daigné l'entendre, pour la septième fois. Il fermait les yeux, deux grosses
larmes coulaient de ses paupières closes, tandis qu'on le rhabillait.
Pierre, ensuite, reconnut le petit Gustave Vigneron qui entrait, avec sa
béquille, pour prendre son premier bain. À la porte, la famille venait de
s'agenouiller, le père, la mère, la tante, madame Chaise, tous les trois cossus
et d'une dévotion exemplaire. On chuchotait dans la foule, on disait que
c'était un employé supérieur du ministère des Finances. Mais, comme
l'enfant commençait à se déshabiller, il y eut une rumeur, le père Fourcade
et le père Massias parurent, en donnant l'ordre de suspendre les immersions.
Le grand miracle allait être tenté, la faveur extraordinaire sollicitée
ardemment depuis le matin, la résurrection de l'homme.
Dehors, les prières continuaient, un furieux appel de voix qui se perdaient
au ciel, dans la chaude après-midi d'été. Et une civière couverte entra, que
les deux brancardiers déposèrent au milieu de la salle. Le baron Suire,
président de l'Hospitalité, suivait, ainsi que Berthaud, un des chefs de
service; car l'aventure remuait tout le personnel, et il y eut quelques mots
échangés à voix basse, entre ces messieurs et les deux pères de
l'Assomption. Puis, ceux-ci tombèrent à genoux, les bras en croix, priant, la
face illuminée, transfigurée par leur brûlant désir de voir se manifester
l'omnipotence de Dieu.
—Seigneur, écoutez-nous!... Seigneur, exaucez-nous!
On venait d'emporter M. Sabathier, il n'y avait plus là d'autres malades
que le petit Gustave, à moitié dévêtu, oublié sur une chaise. Les rideaux de
la civière furent tirés, le cadavre de l'homme apparut, déjà rigide, comme
réduit et aminci, avec ses grands yeux qui étaient restés obstinément
ouverts. Mais il fallait le déshabiller, car il avait encore ses vêtements, et
cette besogne terrible fit hésiter un moment les hospitaliers. Pierre remarqua
que le marquis de Salmon-Roquebert, si dévoué aux vivants, sans
répugnance, s'était mis à l'écart, s'agenouillant lui aussi, pour ne pas toucher
à ce corps. Et il l'imita, se prosterna près de lui, afin d'avoir une contenance.
Peu à peu, le père Massias s'exaltait, d'une voix si haute, qu'elle couvrait
celle de son supérieur, le père Fourcade.
Page 144
—Seigneur, rendez-nous notre frère!... Seigneur, faites cela pour votre
gloire!
Déjà, un des hospitaliers s'était décidé à tirer sur le pantalon de l'homme;
mais les jambes ne cédaient pas, il aurait fallu soulever le corps; et l'autre
hospitalier, qui déboutonnait la vieille redingote, fit, à demi-voix, la
réflexion qu'il serait plus court de tout couper, avec des ciseaux. Autrement,
jamais on ne viendrait à bout de la besogne.
Berthaud se précipita. Il avait consulté le baron Suire, d'un mot rapide.
Lui, au fond, en homme politique, désapprouvait le père Fourcade d'avoir
tenté une pareille aventure. Seulement, il n'était plus possible de ne pas aller
jusqu'au bout: la foule attendait, suppliait le ciel depuis le matin. Et la
sagesse était d'en finir tout de suite, le plus respectueusement qu'on pourrait
envers le mort. Aussi, plutôt que de le trop secouer pour le mettre nu,
Berthaud pensait qu'il valait mieux le plonger tout habillé dans la piscine. Il
serait toujours temps de le changer, s'il ressuscitait; et, dans le cas contraire,
peu importait, mon Dieu! Vivement, il dit ces choses aux hospitaliers, il les
aida à passer des sangles sous les cuisses et sous les épaules de l'homme.
Le père Fourcade avait approuvé d'un signe de tête, pendant que le père
Massias redoublait de ferveur.
—Seigneur, soufflez sur lui et il renaîtra!... Seigneur, rendez-lui son âme
pour qu'il vous glorifie!
D'un effort, les deux hospitaliers soulevèrent l'homme sur les sangles, le
portèrent au-dessus de la baignoire, le descendirent dans l'eau lentement,
tourmentés de la crainte qu'il ne leur échappât. Alors, Pierre, saisi d'horreur,
vit très bien le corps s'immerger, avec ses pauvres vêtements, dont l'étoffe
se collait aux os, dessinant le squelette. Il flottait comme un noyé. Puis,
l'abominable, ce fut que la tête, malgré la rigidité cadavérique, retombait en
arrière; et elle était sous l'eau, les hospitaliers s'efforçaient vainement de
relever la sangle des épaules. Un moment, l'homme faillit glisser au fond de
la baignoire. Comment aurait-il pu retrouver son souffle, puisqu'il avait la
bouche pleine d'eau, avec ses yeux grands ouverts, qui semblaient, sous ce
voile, mourir une seconde fois?
gloire!
Déjà, un des hospitaliers s'était décidé à tirer sur le pantalon de l'homme;
mais les jambes ne cédaient pas, il aurait fallu soulever le corps; et l'autre
hospitalier, qui déboutonnait la vieille redingote, fit, à demi-voix, la
réflexion qu'il serait plus court de tout couper, avec des ciseaux. Autrement,
jamais on ne viendrait à bout de la besogne.
Berthaud se précipita. Il avait consulté le baron Suire, d'un mot rapide.
Lui, au fond, en homme politique, désapprouvait le père Fourcade d'avoir
tenté une pareille aventure. Seulement, il n'était plus possible de ne pas aller
jusqu'au bout: la foule attendait, suppliait le ciel depuis le matin. Et la
sagesse était d'en finir tout de suite, le plus respectueusement qu'on pourrait
envers le mort. Aussi, plutôt que de le trop secouer pour le mettre nu,
Berthaud pensait qu'il valait mieux le plonger tout habillé dans la piscine. Il
serait toujours temps de le changer, s'il ressuscitait; et, dans le cas contraire,
peu importait, mon Dieu! Vivement, il dit ces choses aux hospitaliers, il les
aida à passer des sangles sous les cuisses et sous les épaules de l'homme.
Le père Fourcade avait approuvé d'un signe de tête, pendant que le père
Massias redoublait de ferveur.
—Seigneur, soufflez sur lui et il renaîtra!... Seigneur, rendez-lui son âme
pour qu'il vous glorifie!
D'un effort, les deux hospitaliers soulevèrent l'homme sur les sangles, le
portèrent au-dessus de la baignoire, le descendirent dans l'eau lentement,
tourmentés de la crainte qu'il ne leur échappât. Alors, Pierre, saisi d'horreur,
vit très bien le corps s'immerger, avec ses pauvres vêtements, dont l'étoffe
se collait aux os, dessinant le squelette. Il flottait comme un noyé. Puis,
l'abominable, ce fut que la tête, malgré la rigidité cadavérique, retombait en
arrière; et elle était sous l'eau, les hospitaliers s'efforçaient vainement de
relever la sangle des épaules. Un moment, l'homme faillit glisser au fond de
la baignoire. Comment aurait-il pu retrouver son souffle, puisqu'il avait la
bouche pleine d'eau, avec ses yeux grands ouverts, qui semblaient, sous ce
voile, mourir une seconde fois?
Page 145
Pendant les trois interminables minutes qu'on le trempa, les deux pères de
l'Assomption, ainsi que l'aumônier, dans un paroxysme de désir et de foi,
s'efforcèrent de violenter le ciel.
—Seigneur, regardez-le seulement, et il ressuscitera!... Seigneur, qu'il se
lève à votre voix pour convertir la terre!... Seigneur, vous n'avez qu'un mot
à dire, le monde entier célébrera votre nom!
Comme si un vaisseau se fût brisé dans sa gorge, le père Massias s'abattit
sur les coudes, suffoquant, n'ayant plus que la force de baiser les dalles. Et,
du dehors, arriva la clameur de la foule, le cri sans cesse répété, que le
capucin lançait toujours: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur,
guérissez nos malades!...» Cela tombait si singulièrement, que Pierre retint
un cri de révolte. Près de lui, il sentait le marquis frémir. Aussi fut-ce un
soulagement général, lorsque Berthaud, décidément fâché de l'aventure, dit
d'une voix brusque aux hospitaliers:
—Retirez-le, retirez-le donc!
On retira l'homme, on le déposa sur la civière, avec ses loques de noyé
collées à ses membres. Ses cheveux s'égouttaient, des ruisseaux coulaient,
inondaient la salle. Et le mort restait mort.
Tous s'étaient levés, le regardaient, au milieu d'un silence pénible. Puis,
comme on le recouvrait et qu'on l'emportait, le père Fourcade le suivit,
appuyé à l'épaule du père Massias, traînant sa jambe goutteuse, dont il avait
oublié un moment la douloureuse pesanteur. Il retrouvait déjà toute sa forte
sérénité, on l'entendit qui disait à la foule, pendant un silence:
—Mes chers frères, mes chères sœurs, Dieu n'a pas voulu nous le rendre.
C'est que, sans doute, dans son infinie bonté, il le garde parmi ses élus.
Et ce fut tout, il ne fut plus question de l'homme. De nouveau, on amenait
des malades, les deux autres baignoires étaient occupées. Cependant, le
petit Gustave, qui avait suivi la scène de son œil fin et curieux, sans terreur,
achevait de se déshabiller. Son misérable corps d'enfant scrofuleux apparut,
avec ses côtes saillantes et l'arête épineuse de son échine, d'une maigreur
qui faisait ressembler ses jambes à des cannes, la gauche surtout, desséchée,
réduite à l'os; et il avait deux plaies, l'une à la cuisse, l'autre aux reins,
affreuse celle-ci, la chair à nu. Il souriait pourtant, si affiné par le mal, qu'il
l'Assomption, ainsi que l'aumônier, dans un paroxysme de désir et de foi,
s'efforcèrent de violenter le ciel.
—Seigneur, regardez-le seulement, et il ressuscitera!... Seigneur, qu'il se
lève à votre voix pour convertir la terre!... Seigneur, vous n'avez qu'un mot
à dire, le monde entier célébrera votre nom!
Comme si un vaisseau se fût brisé dans sa gorge, le père Massias s'abattit
sur les coudes, suffoquant, n'ayant plus que la force de baiser les dalles. Et,
du dehors, arriva la clameur de la foule, le cri sans cesse répété, que le
capucin lançait toujours: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur,
guérissez nos malades!...» Cela tombait si singulièrement, que Pierre retint
un cri de révolte. Près de lui, il sentait le marquis frémir. Aussi fut-ce un
soulagement général, lorsque Berthaud, décidément fâché de l'aventure, dit
d'une voix brusque aux hospitaliers:
—Retirez-le, retirez-le donc!
On retira l'homme, on le déposa sur la civière, avec ses loques de noyé
collées à ses membres. Ses cheveux s'égouttaient, des ruisseaux coulaient,
inondaient la salle. Et le mort restait mort.
Tous s'étaient levés, le regardaient, au milieu d'un silence pénible. Puis,
comme on le recouvrait et qu'on l'emportait, le père Fourcade le suivit,
appuyé à l'épaule du père Massias, traînant sa jambe goutteuse, dont il avait
oublié un moment la douloureuse pesanteur. Il retrouvait déjà toute sa forte
sérénité, on l'entendit qui disait à la foule, pendant un silence:
—Mes chers frères, mes chères sœurs, Dieu n'a pas voulu nous le rendre.
C'est que, sans doute, dans son infinie bonté, il le garde parmi ses élus.
Et ce fut tout, il ne fut plus question de l'homme. De nouveau, on amenait
des malades, les deux autres baignoires étaient occupées. Cependant, le
petit Gustave, qui avait suivi la scène de son œil fin et curieux, sans terreur,
achevait de se déshabiller. Son misérable corps d'enfant scrofuleux apparut,
avec ses côtes saillantes et l'arête épineuse de son échine, d'une maigreur
qui faisait ressembler ses jambes à des cannes, la gauche surtout, desséchée,
réduite à l'os; et il avait deux plaies, l'une à la cuisse, l'autre aux reins,
affreuse celle-ci, la chair à nu. Il souriait pourtant, si affiné par le mal, qu'il
Page 146
semblait avoir la raison et la philosophie brave d'un homme, pour ses
quinze ans qui en paraissaient à peine dix.
Le marquis de Salmon-Roquebert, l'ayant pris délicatement dans ses bras,
refusa l'aide de Pierre.
—Merci, il ne pèse pas plus qu'un oiseau... Et n'aie pas peur, mon cher
petit, j'irai doucement.
—Oh! monsieur, je ne crains pas l'eau froide, vous pouvez me plonger.
Il fut plongé ainsi dans la baignoire où l'on avait trempé l'homme. À la
porte, madame Vigneron et madame Chaise, qui ne pouvaient entrer,
s'étaient remises à genoux et priaient dévotement; tandis que le père, M.
Vigneron, admis dans la salle, faisait de grands signes de croix.
Pierre s'en alla, puisqu'il n'était plus utile. L'idée que trois heures étaient
sonnées depuis longtemps, et que Marie devait l'attendre, le fit se hâter.
Mais, comme il tentait de fendre la foule, il vit arriver la jeune fille, traînée
dans son chariot par Gérard, qui n'avait pas cessé d'amener des malades aux
piscines. Elle s'était impatientée, soudainement envahie par la certitude
qu'elle se trouvait enfin en état de grâce. Et elle eut un mot de reproche.
—Oh! mon ami, vous m'avez donc oubliée!
Il ne trouva rien à répondre, il la regarda disparaître dans les piscines des
femmes, et il tomba à genoux, mortellement triste. C'était ainsi qu'il voulait
l'attendre, prosterné, pour la reconduire à la Grotte, guérie certainement,
chantant des louanges. Puisqu'elle était certaine d'être guérie, ne devait-elle
pas l'être? D'ailleurs, lui-même cherchait en vain des mots de prière, au
fond de son être bouleversé. Il restait sous le coup des choses terribles qu'il
venait de voir, écrasé de fatigue physique, le cerveau déprimé, ne sachant
plus ce qu'il voyait, ni ce qu'il croyait. Seule, sa tendresse éperdue pour
Marie restait, le jetait à un besoin de sollicitations et d'humilité, dans cette
pensée que les tout petits, quand ils aiment bien et qu'ils supplient les
puissants, finissent par obtenir des grâces. Et il se surprit à répéter avec la
foule, d'une voix de détresse, sortie du fond de son être:
—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...
quinze ans qui en paraissaient à peine dix.
Le marquis de Salmon-Roquebert, l'ayant pris délicatement dans ses bras,
refusa l'aide de Pierre.
—Merci, il ne pèse pas plus qu'un oiseau... Et n'aie pas peur, mon cher
petit, j'irai doucement.
—Oh! monsieur, je ne crains pas l'eau froide, vous pouvez me plonger.
Il fut plongé ainsi dans la baignoire où l'on avait trempé l'homme. À la
porte, madame Vigneron et madame Chaise, qui ne pouvaient entrer,
s'étaient remises à genoux et priaient dévotement; tandis que le père, M.
Vigneron, admis dans la salle, faisait de grands signes de croix.
Pierre s'en alla, puisqu'il n'était plus utile. L'idée que trois heures étaient
sonnées depuis longtemps, et que Marie devait l'attendre, le fit se hâter.
Mais, comme il tentait de fendre la foule, il vit arriver la jeune fille, traînée
dans son chariot par Gérard, qui n'avait pas cessé d'amener des malades aux
piscines. Elle s'était impatientée, soudainement envahie par la certitude
qu'elle se trouvait enfin en état de grâce. Et elle eut un mot de reproche.
—Oh! mon ami, vous m'avez donc oubliée!
Il ne trouva rien à répondre, il la regarda disparaître dans les piscines des
femmes, et il tomba à genoux, mortellement triste. C'était ainsi qu'il voulait
l'attendre, prosterné, pour la reconduire à la Grotte, guérie certainement,
chantant des louanges. Puisqu'elle était certaine d'être guérie, ne devait-elle
pas l'être? D'ailleurs, lui-même cherchait en vain des mots de prière, au
fond de son être bouleversé. Il restait sous le coup des choses terribles qu'il
venait de voir, écrasé de fatigue physique, le cerveau déprimé, ne sachant
plus ce qu'il voyait, ni ce qu'il croyait. Seule, sa tendresse éperdue pour
Marie restait, le jetait à un besoin de sollicitations et d'humilité, dans cette
pensée que les tout petits, quand ils aiment bien et qu'ils supplient les
puissants, finissent par obtenir des grâces. Et il se surprit à répéter avec la
foule, d'une voix de détresse, sortie du fond de son être:
—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...
Page 147
Cela dura dix minutes, un quart d'heure peut-être. Puis, Marie reparut,
dans son chariot. Elle avait sa face désespérée et pâle, ses beaux cheveux
noués en un lourd paquet d'or, que l'eau n'avait pas touché. Et elle n'était pas
guérie. Une stupeur d'infini découragement fermait sa bouche, tandis que
ses yeux se détournaient, comme pour ne pas rencontrer ceux du prêtre, qui,
saisi, le cœur glacé, se décida à reprendre la poignée du timon, afin de la
reconduire devant la Grotte.
Et le cri des fidèles, à genoux, les bras en croix, baisant la terre, reprenait
dans la folie croissante, fouetté par la voix aiguë du capucin.
—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...
Devant la Grotte, comme Pierre la réinstallait, Marie eut une défaillance.
Tout de suite, Gérard qui était là, vit accourir Raymonde, avec une tasse de
bouillon; et ce fut dès lors, entre eux, un assaut de zèle, autour de la malade.
Raymonde, surtout, insistait pour faire accepter son bouillon, tenant
gentiment la tasse, prenant des airs câlins de bonne infirmière; tandis que
Gérard la trouvait tout de même charmante, cette fille sans fortune, déjà
experte aux choses de la vie, prête à conduire un ménage d'une main ferme,
sans cesser d'être aimable. Berthaud devait avoir raison, c'était la femme
qu'il lui fallait.
—Mademoiselle, désirez-vous que je la soulève un peu?
—Merci, monsieur, je suis bien assez forte... Et puis, je la ferai boire à la
cuiller, cela ira mieux.
Mais Marie, obstinée dans son silence farouche, revenait à elle, refusait le
bouillon du geste. Elle voulait qu'on la laissât tranquille, qu'on ne lui parlât
pas. Ce fut seulement lorsque les deux autres s'éloignèrent, en se souriant,
qu'elle dit au prêtre, d'une voix sourde:
—Mon père n'est donc pas venu?
Pierre, après avoir hésité un moment, dut confesser la vérité.
—J'ai laissé votre père endormi, et il ne se sera pas réveillé.
Alors, Marie, retombant à son anéantissement, le renvoya lui-même, du
geste dont elle écartait tout secours. Immobile, elle ne priait plus, elle
dans son chariot. Elle avait sa face désespérée et pâle, ses beaux cheveux
noués en un lourd paquet d'or, que l'eau n'avait pas touché. Et elle n'était pas
guérie. Une stupeur d'infini découragement fermait sa bouche, tandis que
ses yeux se détournaient, comme pour ne pas rencontrer ceux du prêtre, qui,
saisi, le cœur glacé, se décida à reprendre la poignée du timon, afin de la
reconduire devant la Grotte.
Et le cri des fidèles, à genoux, les bras en croix, baisant la terre, reprenait
dans la folie croissante, fouetté par la voix aiguë du capucin.
—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...
Devant la Grotte, comme Pierre la réinstallait, Marie eut une défaillance.
Tout de suite, Gérard qui était là, vit accourir Raymonde, avec une tasse de
bouillon; et ce fut dès lors, entre eux, un assaut de zèle, autour de la malade.
Raymonde, surtout, insistait pour faire accepter son bouillon, tenant
gentiment la tasse, prenant des airs câlins de bonne infirmière; tandis que
Gérard la trouvait tout de même charmante, cette fille sans fortune, déjà
experte aux choses de la vie, prête à conduire un ménage d'une main ferme,
sans cesser d'être aimable. Berthaud devait avoir raison, c'était la femme
qu'il lui fallait.
—Mademoiselle, désirez-vous que je la soulève un peu?
—Merci, monsieur, je suis bien assez forte... Et puis, je la ferai boire à la
cuiller, cela ira mieux.
Mais Marie, obstinée dans son silence farouche, revenait à elle, refusait le
bouillon du geste. Elle voulait qu'on la laissât tranquille, qu'on ne lui parlât
pas. Ce fut seulement lorsque les deux autres s'éloignèrent, en se souriant,
qu'elle dit au prêtre, d'une voix sourde:
—Mon père n'est donc pas venu?
Pierre, après avoir hésité un moment, dut confesser la vérité.
—J'ai laissé votre père endormi, et il ne se sera pas réveillé.
Alors, Marie, retombant à son anéantissement, le renvoya lui-même, du
geste dont elle écartait tout secours. Immobile, elle ne priait plus, elle
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regardait de ses grands yeux fixes la Vierge de marbre, la statue blanche,
dans le flamboiement de la Grotte. Et, comme quatre heures sonnaient,
Pierre, le cœur meurtri, s'en alla au bureau des constatations, en se rappelant
le rendez-vous que lui avait donné le docteur Chassaigne.
IV
Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau médical des
constatations. Mais il y avait là une foule compacte, fiévreuse, guettant les
malades qui entraient, les questionnant, les acclamant à la sortie, lorsque se
répandait la nouvelle du miracle, un aveugle qui voyait, une sourde qui
entendait, une paralytique qui retrouvait des jambes neuves. Et Pierre eut
grand'peine à traverser cette cohue.
—Eh bien! demanda-t-il au docteur, allons-nous avoir un miracle, mais un
vrai, incontestable?
Le docteur sourit, indulgent dans sa foi nouvelle.
—Ah! dame, un miracle ne se fait pas sur commande. Dieu intervient
quand il veut.
Des hospitaliers gardaient sévèrement la porte. Tous le connaissaient, et ils
s'écartèrent respectueusement, ils le laissèrent entrer, avec son compagnon.
Ce bureau, où les guérisons étaient constatées, se trouvait installé fort mal
dans une misérable cabane en planches, qui se composait de deux pièces,
une étroite antichambre et une salle commune de réunion, insuffisante.
D'ailleurs, il était question d'améliorer ce service, en le logeant plus au
large, tout un vaste local, sous une des rampes du Rosaire, et dont on
préparait déjà l'aménagement.
Dans l'antichambre, où il n'y avait qu'un banc de bois, Pierre aperçut deux
malades assises, attendant leur tour, sous la surveillance d'un jeune
hospitalier. Mais, lorsqu'il pénétra dans la salle commune, le nombre des
personnes, entassées là, le surprit; tandis que la suffocante chaleur amassée
entre les murs de bois, que le soleil surchauffait, lui brûlait la face. C'était
dans le flamboiement de la Grotte. Et, comme quatre heures sonnaient,
Pierre, le cœur meurtri, s'en alla au bureau des constatations, en se rappelant
le rendez-vous que lui avait donné le docteur Chassaigne.
IV
Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau médical des
constatations. Mais il y avait là une foule compacte, fiévreuse, guettant les
malades qui entraient, les questionnant, les acclamant à la sortie, lorsque se
répandait la nouvelle du miracle, un aveugle qui voyait, une sourde qui
entendait, une paralytique qui retrouvait des jambes neuves. Et Pierre eut
grand'peine à traverser cette cohue.
—Eh bien! demanda-t-il au docteur, allons-nous avoir un miracle, mais un
vrai, incontestable?
Le docteur sourit, indulgent dans sa foi nouvelle.
—Ah! dame, un miracle ne se fait pas sur commande. Dieu intervient
quand il veut.
Des hospitaliers gardaient sévèrement la porte. Tous le connaissaient, et ils
s'écartèrent respectueusement, ils le laissèrent entrer, avec son compagnon.
Ce bureau, où les guérisons étaient constatées, se trouvait installé fort mal
dans une misérable cabane en planches, qui se composait de deux pièces,
une étroite antichambre et une salle commune de réunion, insuffisante.
D'ailleurs, il était question d'améliorer ce service, en le logeant plus au
large, tout un vaste local, sous une des rampes du Rosaire, et dont on
préparait déjà l'aménagement.
Dans l'antichambre, où il n'y avait qu'un banc de bois, Pierre aperçut deux
malades assises, attendant leur tour, sous la surveillance d'un jeune
hospitalier. Mais, lorsqu'il pénétra dans la salle commune, le nombre des
personnes, entassées là, le surprit; tandis que la suffocante chaleur amassée
entre les murs de bois, que le soleil surchauffait, lui brûlait la face. C'était
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une pièce carrée, peinte en jaune clair, nue, avec une seule fenêtre, aux
carreaux brouillés de blanc, afin que la foule, qui s'écrasait dehors, ne pût
rien voir. On n'osait pas même ouvrir la fenêtre, pour donner de l'air; car,
aussitôt, un flot de têtes curieuses entraient. Et le mobilier restait
rudimentaire: deux tables de sapin, d'inégale hauteur, placées bout à bout,
qu'on n'avait seulement pas recouvertes d'un tapis; une sorte de grand
casier, encombré de paperasses mal tenues, de dossiers, de registres, de
brochures; enfin, des chaises de paille, une trentaine, tenant tout le plancher,
et deux vieux fauteuils déloquetés, pour les malades.
Tout de suite, le docteur Bonamy s'était empressé au-devant du docteur
Chassaigne, qui était une des dernières et une des plus glorieuses conquêtes
de la Grotte. Il lui trouva une chaise, fit asseoir également Pierre, dont il
salua la soutane. Puis, de son ton de grande politesse:
—Mon cher confrère, vous me permettez de continuer... Nous étions en
train d'examiner mademoiselle.
Il s'agissait d'une sourde, une paysanne de vingt ans, assise dans l'un des
fauteuils. Mais, au lieu d'écouter, Pierre, les jambes lasses, la tête
bourdonnante encore, se contentait de regarder, tâchait de se rendre compte
du personnel qui se trouvait là. On pouvait être une cinquantaine, beaucoup
se tenaient debout, adossés contre le mur. Devant les deux tables, ils étaient
cinq: le chef du service des piscines au milieu, penché sur un gros registre;
puis, un père de l'Assomption et trois jeunes séminaristes, qui servaient de
secrétaires, écrivant, passant les dossiers, les reclassant, après chaque
examen. Et Pierre s'intéressa un instant à un père de l'Immaculée-
Conception, le père Dargelès, rédacteur en chef du Journal de la Grotte,
qu'on lui avait montré le matin. Sa petite figure mince, aux yeux
clignotants, au nez pointu et à la bouche fine, souriait toujours. Il était assis
modestement au bout de la plus basse des deux tables, et il prenait parfois
des notes, pour son journal. Lui seul, de toute la congrégation, paraissait,
pendant les trois jours du pèlerinage national. Mais, derrière lui, on devinait
les autres, comme une force lentement accrue et cachée, organisant tout et
ramassant tout.
Ensuite, l'assistance ne comptait guère que des curieux, des témoins, une
vingtaine de médecins et quatre ou cinq prêtres. Les médecins, venus d'un
carreaux brouillés de blanc, afin que la foule, qui s'écrasait dehors, ne pût
rien voir. On n'osait pas même ouvrir la fenêtre, pour donner de l'air; car,
aussitôt, un flot de têtes curieuses entraient. Et le mobilier restait
rudimentaire: deux tables de sapin, d'inégale hauteur, placées bout à bout,
qu'on n'avait seulement pas recouvertes d'un tapis; une sorte de grand
casier, encombré de paperasses mal tenues, de dossiers, de registres, de
brochures; enfin, des chaises de paille, une trentaine, tenant tout le plancher,
et deux vieux fauteuils déloquetés, pour les malades.
Tout de suite, le docteur Bonamy s'était empressé au-devant du docteur
Chassaigne, qui était une des dernières et une des plus glorieuses conquêtes
de la Grotte. Il lui trouva une chaise, fit asseoir également Pierre, dont il
salua la soutane. Puis, de son ton de grande politesse:
—Mon cher confrère, vous me permettez de continuer... Nous étions en
train d'examiner mademoiselle.
Il s'agissait d'une sourde, une paysanne de vingt ans, assise dans l'un des
fauteuils. Mais, au lieu d'écouter, Pierre, les jambes lasses, la tête
bourdonnante encore, se contentait de regarder, tâchait de se rendre compte
du personnel qui se trouvait là. On pouvait être une cinquantaine, beaucoup
se tenaient debout, adossés contre le mur. Devant les deux tables, ils étaient
cinq: le chef du service des piscines au milieu, penché sur un gros registre;
puis, un père de l'Assomption et trois jeunes séminaristes, qui servaient de
secrétaires, écrivant, passant les dossiers, les reclassant, après chaque
examen. Et Pierre s'intéressa un instant à un père de l'Immaculée-
Conception, le père Dargelès, rédacteur en chef du Journal de la Grotte,
qu'on lui avait montré le matin. Sa petite figure mince, aux yeux
clignotants, au nez pointu et à la bouche fine, souriait toujours. Il était assis
modestement au bout de la plus basse des deux tables, et il prenait parfois
des notes, pour son journal. Lui seul, de toute la congrégation, paraissait,
pendant les trois jours du pèlerinage national. Mais, derrière lui, on devinait
les autres, comme une force lentement accrue et cachée, organisant tout et
ramassant tout.
Ensuite, l'assistance ne comptait guère que des curieux, des témoins, une
vingtaine de médecins et quatre ou cinq prêtres. Les médecins, venus d'un
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peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence; quelques-uns se
hasardaient à poser des questions; et ils échangeaient par moments des
regards obliques, plus préoccupés de se surveiller entre eux que de constater
les faits soumis à leur examen. Qui pouvaient-ils être? Des noms étaient
prononcés, entièrement inconnus. Un seul avait causé une émotion, celui
d'un docteur célèbre d'une université catholique.
Mais, ce jour-là, le docteur Bonamy, qui ne s'asseyait jamais, menant la
séance, interrogeant les malades, gardait surtout son amabilité pour un petit
monsieur blond, un écrivain de quelque talent, rédacteur influent d'un des
journaux les plus lus de Paris, et qu'un hasard venait de faire tomber à
Lourdes, le matin même. N'était-ce pas un incrédule à convertir, une
influence et une publicité à utiliser? Et le docteur l'avait installé dans le
second fauteuil, et il affectait une bonhomie souriante, lui donnait la grande
représentation, déclarait qu'on n'avait rien à cacher, tout se passant au grand
jour.
—Nous ne demandons que la lumière, répétait-il. Nous ne cessons de
provoquer l'examen des hommes de bonne volonté.
Puis, comme la prétendue guérison de la sourde se présentait fort mal, il la
rudoya un peu.
—Allons, allons, ma fille, il n'y a qu'un commencement... Vous
repasserez.
Et, à demi-voix:
—Si on les écoutait, toutes seraient guéries. Mais nous n'acceptons que les
guérisons prouvées, éclatantes comme le soleil... Remarquez que je dis
guérisons, et non pas miracles; car, nous médecins, nous ne nous
permettons pas d'interpréter, nous sommes là simplement pour constater si
les malades, soumis à notre examen, n'offrent plus aucune trace de maladie.
Il se carrait, tirait du jeu son honnêteté, pas plus sot ni menteur qu'un
autre, croyant sans croire, sachant la science si obscure, si pleine de
surprises, que l'impossible y était toujours réalisable; et, sur le tard de sa vie
de praticien, il s'était ainsi fait à la Grotte une situation à part, qui avait ses
inconvénients et ses avantages, fort douce et heureuse en somme.
hasardaient à poser des questions; et ils échangeaient par moments des
regards obliques, plus préoccupés de se surveiller entre eux que de constater
les faits soumis à leur examen. Qui pouvaient-ils être? Des noms étaient
prononcés, entièrement inconnus. Un seul avait causé une émotion, celui
d'un docteur célèbre d'une université catholique.
Mais, ce jour-là, le docteur Bonamy, qui ne s'asseyait jamais, menant la
séance, interrogeant les malades, gardait surtout son amabilité pour un petit
monsieur blond, un écrivain de quelque talent, rédacteur influent d'un des
journaux les plus lus de Paris, et qu'un hasard venait de faire tomber à
Lourdes, le matin même. N'était-ce pas un incrédule à convertir, une
influence et une publicité à utiliser? Et le docteur l'avait installé dans le
second fauteuil, et il affectait une bonhomie souriante, lui donnait la grande
représentation, déclarait qu'on n'avait rien à cacher, tout se passant au grand
jour.
—Nous ne demandons que la lumière, répétait-il. Nous ne cessons de
provoquer l'examen des hommes de bonne volonté.
Puis, comme la prétendue guérison de la sourde se présentait fort mal, il la
rudoya un peu.
—Allons, allons, ma fille, il n'y a qu'un commencement... Vous
repasserez.
Et, à demi-voix:
—Si on les écoutait, toutes seraient guéries. Mais nous n'acceptons que les
guérisons prouvées, éclatantes comme le soleil... Remarquez que je dis
guérisons, et non pas miracles; car, nous médecins, nous ne nous
permettons pas d'interpréter, nous sommes là simplement pour constater si
les malades, soumis à notre examen, n'offrent plus aucune trace de maladie.
Il se carrait, tirait du jeu son honnêteté, pas plus sot ni menteur qu'un
autre, croyant sans croire, sachant la science si obscure, si pleine de
surprises, que l'impossible y était toujours réalisable; et, sur le tard de sa vie
de praticien, il s'était ainsi fait à la Grotte une situation à part, qui avait ses
inconvénients et ses avantages, fort douce et heureuse en somme.
Page 151
Maintenant, sur une question du journaliste de Paris, il expliquait sa façon
de procéder. Chaque malade du pèlerinage arrivait avec un dossier, dans
lequel se trouvait presque toujours un certificat du médecin qui le soignait;
parfois même, il y avait plusieurs certificats de médecins différents, des
bulletins d'hôpitaux, tout un historique de la maladie. Et, dès lors, quand
une guérison venait à se produire, et que la personne guérie se présentait, il
suffisait de se reporter à son dossier, de lire les certificats, pour connaître le
mal dont elle souffrait, et pour constater, en l'examinant, si ce mal avait bien
réellement disparu.
Pierre écoutait, attentif. Depuis qu'il était là, assis, au repos, il se calmait,
il retrouvait son intelligence nette. La chaleur seule l'incommodait
maintenant. Aussi, intéressé par les explications du docteur Bonamy,
désireux de se faire une opinion, aurait-il pris la parole, sans la robe qu'il
portait. Cette soutane le condamnait à un perpétuel effacement. Et il fut ravi
d'entendre le petit monsieur blond, l'écrivain influent, formuler les
objections qui, tout de suite, se présentaient. Cela ne semblait-il pas
désastreux que ce fût un médecin qui diagnostiquât la maladie, et un autre
médecin qui en constatât la guérison? Il y avait certainement là une
continuelle source d'erreurs possibles. Le mieux aurait dû être qu'une
commission médicale examinât tous les malades, dès leur arrivée à
Lourdes, rédigeât des procès-verbaux, auxquels la même commission se
serait reportée, à chaque cas de guérison. Mais le docteur Bonamy se
récriait, disant avec justesse que jamais une commission ne suffirait à une si
gigantesque besogne: pensez donc! mille cas divers à examiner dans une
matinée! et que de théories différentes, que de discussions, que de
diagnostics contradictoires, augmentant l'incertitude! L'examen préalable,
d'une réalisation presque impossible, offrait en effet des causes d'erreurs
tout aussi grandes. Dans la pratique, il fallait s'en tenir à ces certificats
délivrés par les médecins, qui prenaient dès lors une importance capitale,
décisive. On feuilleta des dossiers sur l'une des tables, on fit lire des
certificats au journaliste de Paris. Beaucoup étaient d'une brièveté fâcheuse.
D'autres, mieux rédigés, spécifiaient nettement les maladies. Quelques
signatures de médecins étaient même légalisées par les maires des
communes. Seulement, les doutes restaient sans nombre, invincibles: quels
étaient ces médecins? avaient-ils l'autorité scientifique nécessaire?
n'avaient-ils pas cédé à des circonstances ignorées, à des intérêts purement
de procéder. Chaque malade du pèlerinage arrivait avec un dossier, dans
lequel se trouvait presque toujours un certificat du médecin qui le soignait;
parfois même, il y avait plusieurs certificats de médecins différents, des
bulletins d'hôpitaux, tout un historique de la maladie. Et, dès lors, quand
une guérison venait à se produire, et que la personne guérie se présentait, il
suffisait de se reporter à son dossier, de lire les certificats, pour connaître le
mal dont elle souffrait, et pour constater, en l'examinant, si ce mal avait bien
réellement disparu.
Pierre écoutait, attentif. Depuis qu'il était là, assis, au repos, il se calmait,
il retrouvait son intelligence nette. La chaleur seule l'incommodait
maintenant. Aussi, intéressé par les explications du docteur Bonamy,
désireux de se faire une opinion, aurait-il pris la parole, sans la robe qu'il
portait. Cette soutane le condamnait à un perpétuel effacement. Et il fut ravi
d'entendre le petit monsieur blond, l'écrivain influent, formuler les
objections qui, tout de suite, se présentaient. Cela ne semblait-il pas
désastreux que ce fût un médecin qui diagnostiquât la maladie, et un autre
médecin qui en constatât la guérison? Il y avait certainement là une
continuelle source d'erreurs possibles. Le mieux aurait dû être qu'une
commission médicale examinât tous les malades, dès leur arrivée à
Lourdes, rédigeât des procès-verbaux, auxquels la même commission se
serait reportée, à chaque cas de guérison. Mais le docteur Bonamy se
récriait, disant avec justesse que jamais une commission ne suffirait à une si
gigantesque besogne: pensez donc! mille cas divers à examiner dans une
matinée! et que de théories différentes, que de discussions, que de
diagnostics contradictoires, augmentant l'incertitude! L'examen préalable,
d'une réalisation presque impossible, offrait en effet des causes d'erreurs
tout aussi grandes. Dans la pratique, il fallait s'en tenir à ces certificats
délivrés par les médecins, qui prenaient dès lors une importance capitale,
décisive. On feuilleta des dossiers sur l'une des tables, on fit lire des
certificats au journaliste de Paris. Beaucoup étaient d'une brièveté fâcheuse.
D'autres, mieux rédigés, spécifiaient nettement les maladies. Quelques
signatures de médecins étaient même légalisées par les maires des
communes. Seulement, les doutes restaient sans nombre, invincibles: quels
étaient ces médecins? avaient-ils l'autorité scientifique nécessaire?
n'avaient-ils pas cédé à des circonstances ignorées, à des intérêts purement
Page 152
personnels? On était tenté de réclamer une enquête sur chacun d'eux. Du
moment que tout se basait sur le dossier apporté par le malade, il aurait fallu
un contrôle très soigneux des documents, car tout croulait, dès qu'une
critique sévère n'avait pas établi l'absolue certitude des faits.
Très rouge, suant, le docteur Bonamy se démenait.
—Mais c'est ce que nous faisons, c'est ce que nous faisons!... Dès qu'un
cas de guérison nous paraît inexplicable par les voies naturelles, nous
procédons à une enquête minutieuse, nous prions la personne guérie de
revenir se faire examiner... Et vous voyez bien que nous nous entourons de
toutes les lumières. Ces messieurs qui nous écoutent sont presque tous des
médecins, accourus des points les plus opposés de la France. Nous les
conjurons de nous dire leurs doutes, de discuter les cas avec nous, et un
procès-verbal très détaillé est dressé de chaque séance... Vous entendez,
messieurs, protestez, si quelque chose ici blessait en vous la vérité.
Pas un des assistants ne bougea. Le plus grand nombre des médecins
présents, qui devaient être des catholiques, s'inclinaient, naturellement. Et
quant aux autres, les incrédules, les savants purs, ils regardaient,
s'intéressaient à certains phénomènes, évitaient par courtoisie d'entrer dans
des discussions, inutiles d'ailleurs; puis, ils s'en allaient, quand leur malaise
d'hommes raisonnables devenait trop grand, et qu'ils se sentaient près de se
fâcher.
Alors, personne ne soufflant mot, le docteur Bonamy triompha. Et, comme
le journaliste lui demandait s'il était seul, pour un si gros travail:
—Absolument seul. Ma fonction de médecin de la Grotte n'est pas si
compliquée, car elle consiste simplement, je le répète, à constater les
guérisons, lorsqu'il s'en produit.
Il se reprit pourtant, il ajouta avec un sourire:
—Ah! j'oubliais, j'ai Raboin, qui m'aide à mettre ici un peu d'ordre.
Et il désignait du geste un gros homme d'une quarantaine d'années,
grisonnant, à la face épaisse, à la mâchoire de dogue. Lui était un croyant
exaspéré, un exalté qui ne permettait pas qu'on mît en doute les miracles.
Aussi souffrait-il de sa fonction au bureau des constatations médicales,
moment que tout se basait sur le dossier apporté par le malade, il aurait fallu
un contrôle très soigneux des documents, car tout croulait, dès qu'une
critique sévère n'avait pas établi l'absolue certitude des faits.
Très rouge, suant, le docteur Bonamy se démenait.
—Mais c'est ce que nous faisons, c'est ce que nous faisons!... Dès qu'un
cas de guérison nous paraît inexplicable par les voies naturelles, nous
procédons à une enquête minutieuse, nous prions la personne guérie de
revenir se faire examiner... Et vous voyez bien que nous nous entourons de
toutes les lumières. Ces messieurs qui nous écoutent sont presque tous des
médecins, accourus des points les plus opposés de la France. Nous les
conjurons de nous dire leurs doutes, de discuter les cas avec nous, et un
procès-verbal très détaillé est dressé de chaque séance... Vous entendez,
messieurs, protestez, si quelque chose ici blessait en vous la vérité.
Pas un des assistants ne bougea. Le plus grand nombre des médecins
présents, qui devaient être des catholiques, s'inclinaient, naturellement. Et
quant aux autres, les incrédules, les savants purs, ils regardaient,
s'intéressaient à certains phénomènes, évitaient par courtoisie d'entrer dans
des discussions, inutiles d'ailleurs; puis, ils s'en allaient, quand leur malaise
d'hommes raisonnables devenait trop grand, et qu'ils se sentaient près de se
fâcher.
Alors, personne ne soufflant mot, le docteur Bonamy triompha. Et, comme
le journaliste lui demandait s'il était seul, pour un si gros travail:
—Absolument seul. Ma fonction de médecin de la Grotte n'est pas si
compliquée, car elle consiste simplement, je le répète, à constater les
guérisons, lorsqu'il s'en produit.
Il se reprit pourtant, il ajouta avec un sourire:
—Ah! j'oubliais, j'ai Raboin, qui m'aide à mettre ici un peu d'ordre.
Et il désignait du geste un gros homme d'une quarantaine d'années,
grisonnant, à la face épaisse, à la mâchoire de dogue. Lui était un croyant
exaspéré, un exalté qui ne permettait pas qu'on mît en doute les miracles.
Aussi souffrait-il de sa fonction au bureau des constatations médicales,
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toujours prêt à gronder de colère, dès qu'on discutait. L'appel aux médecins
l'ayant jeté hors de lui, le docteur dut le calmer.
—Allons, Raboin, mon ami, taisez-vous! Toutes les opinions sincères ont
le droit de se produire.
Mais les malades défilaient. On amena un homme dont un eczéma
couvrait le torse entier; et, quand il ôtait sa chemise, une farine grise
tombait de sa peau. Il n'était pas guéri, il affirmait seulement qu'il venait
chaque année à Lourdes et qu'il en repartait chaque fois soulagé. Puis, ce fut
une dame, une comtesse, d'une maigreur effrayante, dont l'histoire était
extraordinaire: guérie une première fois par la sainte Vierge d'une
tuberculose, sept années auparavant, elle avait eu quatre enfants, puis elle
était retombée à la phtisie, morphinomane à cette heure, mais déjà ranimée
par son premier bain, se proposant, dès le soir, d'assister à la procession aux
flambeaux, avec les vingt-sept personnes de sa famille, amenées par elle.
Ensuite, il y eut une femme atteinte d'aphonie nerveuse, qui, après des mois
de mutité absolue, venait de recouvrer subitement la voix, au moment de la
procession de quatre heures, sur le passage du Saint Sacrement.
—Messieurs, déclara le docteur Bonamy, avec la bonne grâce affectée
d'un savant aux idées larges, vous savez que nous ne retenons pas les cas,
dès qu'il s'agit d'une affection nerveuse. Remarquez pourtant que cette
femme a été soignée pendant six mois à la Salpêtrière et qu'elle a dû venir
ici pour voir sa langue se délier tout d'un coup.
Cependant, il montrait quelque impatience, car il aurait voulu servir au
monsieur de Paris un beau cas, comme il s'en produisait parfois pendant
cette procession de quatre heures, qui était l'heure de grâce et d'exaltation,
où la sainte Vierge intercédait pour ses élues. Jusque-là, les guérisons qui
avaient défilé, restaient douteuses et sans intérêt. Et, au dehors, on entendait
le piétinement, le grondement de la foule, fouettée de cantiques, enfiévrée
par le besoin du miracle, s'énervant de plus en plus dans l'attente.
Mais une fillette poussa la porte, souriante et modeste, avec des yeux
clairs, luisant d'intelligence.
—Ah! cria joyeusement le docteur, voici notre petite amie Sophie... Une
guérison remarquable, messieurs, qui s'est produite à pareille époque,
l'ayant jeté hors de lui, le docteur dut le calmer.
—Allons, Raboin, mon ami, taisez-vous! Toutes les opinions sincères ont
le droit de se produire.
Mais les malades défilaient. On amena un homme dont un eczéma
couvrait le torse entier; et, quand il ôtait sa chemise, une farine grise
tombait de sa peau. Il n'était pas guéri, il affirmait seulement qu'il venait
chaque année à Lourdes et qu'il en repartait chaque fois soulagé. Puis, ce fut
une dame, une comtesse, d'une maigreur effrayante, dont l'histoire était
extraordinaire: guérie une première fois par la sainte Vierge d'une
tuberculose, sept années auparavant, elle avait eu quatre enfants, puis elle
était retombée à la phtisie, morphinomane à cette heure, mais déjà ranimée
par son premier bain, se proposant, dès le soir, d'assister à la procession aux
flambeaux, avec les vingt-sept personnes de sa famille, amenées par elle.
Ensuite, il y eut une femme atteinte d'aphonie nerveuse, qui, après des mois
de mutité absolue, venait de recouvrer subitement la voix, au moment de la
procession de quatre heures, sur le passage du Saint Sacrement.
—Messieurs, déclara le docteur Bonamy, avec la bonne grâce affectée
d'un savant aux idées larges, vous savez que nous ne retenons pas les cas,
dès qu'il s'agit d'une affection nerveuse. Remarquez pourtant que cette
femme a été soignée pendant six mois à la Salpêtrière et qu'elle a dû venir
ici pour voir sa langue se délier tout d'un coup.
Cependant, il montrait quelque impatience, car il aurait voulu servir au
monsieur de Paris un beau cas, comme il s'en produisait parfois pendant
cette procession de quatre heures, qui était l'heure de grâce et d'exaltation,
où la sainte Vierge intercédait pour ses élues. Jusque-là, les guérisons qui
avaient défilé, restaient douteuses et sans intérêt. Et, au dehors, on entendait
le piétinement, le grondement de la foule, fouettée de cantiques, enfiévrée
par le besoin du miracle, s'énervant de plus en plus dans l'attente.
Mais une fillette poussa la porte, souriante et modeste, avec des yeux
clairs, luisant d'intelligence.
—Ah! cria joyeusement le docteur, voici notre petite amie Sophie... Une
guérison remarquable, messieurs, qui s'est produite à pareille époque,
Page 154
l'année dernière, et dont je demande la permission de vous montrer les
résultats.
Pierre avait reconnu Sophie Couteau, la miraculée qui était montée dans
son compartiment, à Poitiers. Et il assista à une répétition de la scène déjà
jouée devant lui. Le docteur Bonamy donnait maintenant les explications
les plus précises au petit monsieur blond, très attentif: une carie des os du
talon gauche, un commencement de nécrose qui nécessitait la résection, une
plaie affreuse, suppurante, guérie en une minute, à la première immersion
dans la piscine.
—Sophie, racontez à monsieur.
La fillette eut son geste gentil, qui commandait l'attention.
—Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus
me rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge, parce
qu'il coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur Rivoire, le
médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans, disait qu'il serait
forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait bien sûr rendue
boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte Vierge, je suis allée
tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne envie de guérir, que je n'ai
pas même pris le temps d'enlever le linge... Et, alors, tout est resté dans
l'eau, mon pied n'avait plus rien du tout, quand je l'ai sorti.
Le docteur Bonamy approuvait chaque mot, d'un branle de la tête.
—Et, Sophie, répétez-nous le mot de votre médecin.
—Chez nous, quand monsieur Rivoire a vu mon pied, il a dit: «Que ce soit
le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est égal; mais la
vérité est qu'elle est guérie.»
Des rires éclatèrent, le mot était d'un effet sûr.
—Et, Sophie, votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre salle.
—Ah! oui... Je n'avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied; et
je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le premier jour,
car le lendemain ma provision allait être épuisée.»
résultats.
Pierre avait reconnu Sophie Couteau, la miraculée qui était montée dans
son compartiment, à Poitiers. Et il assista à une répétition de la scène déjà
jouée devant lui. Le docteur Bonamy donnait maintenant les explications
les plus précises au petit monsieur blond, très attentif: une carie des os du
talon gauche, un commencement de nécrose qui nécessitait la résection, une
plaie affreuse, suppurante, guérie en une minute, à la première immersion
dans la piscine.
—Sophie, racontez à monsieur.
La fillette eut son geste gentil, qui commandait l'attention.
—Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus
me rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge, parce
qu'il coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur Rivoire, le
médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans, disait qu'il serait
forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait bien sûr rendue
boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte Vierge, je suis allée
tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne envie de guérir, que je n'ai
pas même pris le temps d'enlever le linge... Et, alors, tout est resté dans
l'eau, mon pied n'avait plus rien du tout, quand je l'ai sorti.
Le docteur Bonamy approuvait chaque mot, d'un branle de la tête.
—Et, Sophie, répétez-nous le mot de votre médecin.
—Chez nous, quand monsieur Rivoire a vu mon pied, il a dit: «Que ce soit
le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est égal; mais la
vérité est qu'elle est guérie.»
Des rires éclatèrent, le mot était d'un effet sûr.
—Et, Sophie, votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre salle.
—Ah! oui... Je n'avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied; et
je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le premier jour,
car le lendemain ma provision allait être épuisée.»
Page 155
Il y eut de nouveaux rires, une satisfaction générale, à la voir si gentille,
récitant un peu trop son histoire, qu'elle savait par cœur, mais très touchante
et l'air véridique.
—Sophie, ôtez votre soulier, montrez votre pied à ces messieurs... Il faut
qu'on touche, il faut que personne ne puisse douter.
Lestement, le petit pied apparut, très blanc, très propre, même soigné,
avec la cicatrice au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la
couture blanchâtre témoignait de la gravité du mal. Quelques médecins
s'étaient approchés, regardaient en silence. D'autres, qui avaient leur
conviction faite sans doute, ne se dérangèrent pas. Un des premiers, d'un air
très poli, demanda pourquoi la sainte Vierge, pendant qu'elle y était, n'avait
pas refait un pied tout neuf, ce qui ne lui aurait pas coûté davantage. Mais le
docteur Bonamy répondit vivement que, si la sainte Vierge avait laissé une
cicatrice, c'était sûrement pour qu'il existât une trace, une preuve du
miracle. Il entrait dans des détails techniques, démontrait qu'un fragment
d'os et de la chair avaient dû être refaits instantanément, ce qui restait
inexplicable par les voies naturelles.
—Mon Dieu! interrompit le petit monsieur blond, il n'y a pas besoin de
tant d'affaires! Qu'on me montre seulement un doigt entaillé d'un coup de
canif et qui sorte cicatrisé de l'eau: le miracle sera aussi grand, je
m'inclinerai.
Puis, il ajouta:
—Si j'avais, moi, une source qui refermât ainsi les plaies, je voudrais
bouleverser le monde. Je ne sais pas comment, mais j'appellerais les
peuples, et les peuples viendraient. Je ferais constater les miracles avec une
telle évidence, que je serais le maître de la terre. Songez donc à cette
puissance souveraine, toute divine!... Mais il faudrait que pas un doute ne
restât, il faudrait une vérité aussi éclatante que le soleil. La terre entière
verrait et croirait.
Et il discuta les moyens de contrôle avec le docteur. Il avait admis que
tous les malades ne pouvaient être examinés à l'arrivée. Seulement,
pourquoi ne créait-on pas, à l'Hôpital, une salle particulière, réservée aux
plaies apparentes? On aurait là une trentaine de sujets au plus, qu'on
récitant un peu trop son histoire, qu'elle savait par cœur, mais très touchante
et l'air véridique.
—Sophie, ôtez votre soulier, montrez votre pied à ces messieurs... Il faut
qu'on touche, il faut que personne ne puisse douter.
Lestement, le petit pied apparut, très blanc, très propre, même soigné,
avec la cicatrice au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la
couture blanchâtre témoignait de la gravité du mal. Quelques médecins
s'étaient approchés, regardaient en silence. D'autres, qui avaient leur
conviction faite sans doute, ne se dérangèrent pas. Un des premiers, d'un air
très poli, demanda pourquoi la sainte Vierge, pendant qu'elle y était, n'avait
pas refait un pied tout neuf, ce qui ne lui aurait pas coûté davantage. Mais le
docteur Bonamy répondit vivement que, si la sainte Vierge avait laissé une
cicatrice, c'était sûrement pour qu'il existât une trace, une preuve du
miracle. Il entrait dans des détails techniques, démontrait qu'un fragment
d'os et de la chair avaient dû être refaits instantanément, ce qui restait
inexplicable par les voies naturelles.
—Mon Dieu! interrompit le petit monsieur blond, il n'y a pas besoin de
tant d'affaires! Qu'on me montre seulement un doigt entaillé d'un coup de
canif et qui sorte cicatrisé de l'eau: le miracle sera aussi grand, je
m'inclinerai.
Puis, il ajouta:
—Si j'avais, moi, une source qui refermât ainsi les plaies, je voudrais
bouleverser le monde. Je ne sais pas comment, mais j'appellerais les
peuples, et les peuples viendraient. Je ferais constater les miracles avec une
telle évidence, que je serais le maître de la terre. Songez donc à cette
puissance souveraine, toute divine!... Mais il faudrait que pas un doute ne
restât, il faudrait une vérité aussi éclatante que le soleil. La terre entière
verrait et croirait.
Et il discuta les moyens de contrôle avec le docteur. Il avait admis que
tous les malades ne pouvaient être examinés à l'arrivée. Seulement,
pourquoi ne créait-on pas, à l'Hôpital, une salle particulière, réservée aux
plaies apparentes? On aurait là une trentaine de sujets au plus, qu'on
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soumettrait à l'examen préalable d'une commission. Des procès-verbaux de
constat seraient dressés, on photographierait même les plaies. Ensuite, si
une guérison venait à se produire, la commission n'aurait qu'à la constater,
dans un nouveau procès-verbal. Et là il ne s'agirait plus d'une maladie
interne, dont le diagnostic est difficile, toujours discutable. L'évidence se
ferait.
Un peu embarrassé, le docteur Bonamy répétait:
—Sans doute, sans doute, nous ne demandons que la lumière... Le difficile
serait de composer cette commission. Si vous saviez comme on s'entend
peu!... Enfin, il y a certainement là une idée.
Il fut secouru par l'arrivée d'une nouvelle malade. Pendant que la petite
Sophie Couteau se rechaussait, déjà oubliée, Élise Rouquet parut, avec sa
face de monstre, qu'elle étala, en ôtant son fichu. Depuis le matin, elle se
lotionnait avec des linges, à la fontaine, et il lui semblait bien, disait-elle,
que sa plaie, si avivée, commençait à sécher et à pâlir. C'était vrai, Pierre
constatait, très surpris, que l'aspect en était moins horrible. Ce fut un nouvel
aliment à la discussion sur les plaies apparentes; car le petit monsieur blond
s'entêtait dans son idée de la création d'une salle spéciale: en effet, si l'on
avait constaté, le matin même, l'état de cette fille, et si elle guérissait, quel
triomphe pour la Grotte d'avoir ainsi guéri un lupus! Le miracle ne serait
plus niable.
Jusque-là, le docteur Chassaigne s'était tenu à l'écart, immobile et muet,
comme s'il eût voulu laisser les faits seuls agir sur Pierre. Brusquement, il
se pencha, pour lui dire à demi-voix:
—Les plaies apparentes, les plaies apparentes... Ce monsieur ne se doute
pas qu'aujourd'hui nos savants médecins soupçonnent beaucoup de ces
plaies d'être d'origine nerveuse. Oui, l'on découvre qu'il y aurait là
simplement une mauvaise nutrition de la peau. Ces questions de la nutrition
sont encore si mal étudiées!... Et l'on arrive à prouver que la foi qui guérit
peut parfaitement guérir les plaies, certains faux lupus entre autres. Alors, je
vous demande quelle certitude il obtiendrait, ce monsieur, avec sa fameuse
salle des plaies apparentes! Un peu plus de confusion et de passion dans
l'éternelle querelle... Non, non! la science est vaine, c'est la mer de
l'incertitude.
constat seraient dressés, on photographierait même les plaies. Ensuite, si
une guérison venait à se produire, la commission n'aurait qu'à la constater,
dans un nouveau procès-verbal. Et là il ne s'agirait plus d'une maladie
interne, dont le diagnostic est difficile, toujours discutable. L'évidence se
ferait.
Un peu embarrassé, le docteur Bonamy répétait:
—Sans doute, sans doute, nous ne demandons que la lumière... Le difficile
serait de composer cette commission. Si vous saviez comme on s'entend
peu!... Enfin, il y a certainement là une idée.
Il fut secouru par l'arrivée d'une nouvelle malade. Pendant que la petite
Sophie Couteau se rechaussait, déjà oubliée, Élise Rouquet parut, avec sa
face de monstre, qu'elle étala, en ôtant son fichu. Depuis le matin, elle se
lotionnait avec des linges, à la fontaine, et il lui semblait bien, disait-elle,
que sa plaie, si avivée, commençait à sécher et à pâlir. C'était vrai, Pierre
constatait, très surpris, que l'aspect en était moins horrible. Ce fut un nouvel
aliment à la discussion sur les plaies apparentes; car le petit monsieur blond
s'entêtait dans son idée de la création d'une salle spéciale: en effet, si l'on
avait constaté, le matin même, l'état de cette fille, et si elle guérissait, quel
triomphe pour la Grotte d'avoir ainsi guéri un lupus! Le miracle ne serait
plus niable.
Jusque-là, le docteur Chassaigne s'était tenu à l'écart, immobile et muet,
comme s'il eût voulu laisser les faits seuls agir sur Pierre. Brusquement, il
se pencha, pour lui dire à demi-voix:
—Les plaies apparentes, les plaies apparentes... Ce monsieur ne se doute
pas qu'aujourd'hui nos savants médecins soupçonnent beaucoup de ces
plaies d'être d'origine nerveuse. Oui, l'on découvre qu'il y aurait là
simplement une mauvaise nutrition de la peau. Ces questions de la nutrition
sont encore si mal étudiées!... Et l'on arrive à prouver que la foi qui guérit
peut parfaitement guérir les plaies, certains faux lupus entre autres. Alors, je
vous demande quelle certitude il obtiendrait, ce monsieur, avec sa fameuse
salle des plaies apparentes! Un peu plus de confusion et de passion dans
l'éternelle querelle... Non, non! la science est vaine, c'est la mer de
l'incertitude.
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Il souriait douloureusement, tandis que le docteur Bonamy engageait Élise
Rouquet à continuer les lotions et à revenir chaque jour se faire examiner.
Puis, il répéta, de son air prudent et affable:
—Enfin, messieurs, il y a un commencement, ce n'est pas douteux.
Mais le bureau fut bouleversé. La Grivotte venait d'entrer en coup de vent,
d'une allure dansante, criant à voix pleine:
—Je suis guérie... Je suis guérie...
Et elle racontait qu'on ne voulait d'abord pas la baigner, qu'elle avait dû
insister, supplier, sangloter, pour qu'on se décidât à le faire, sur une
permission formelle du père Fourcade. Et elle l'avait bien dit à l'avance: elle
n'était pas plongée dans l'eau glacée, depuis trois minutes, toute suante,
avec son enrouement de phtisique, qu'elle avait senti les forces lui revenir,
comme dans un grand coup de fouet qui lui cinglait tout le corps. Une
exaltation, une flamme l'agitait, piétinante et radieuse, ne pouvant tenir en
place.
—Je suis guérie, mes bons messieurs... Je suis guérie...
Stupéfait cette fois, Pierre la regardait. Était-ce donc cette fille que, la nuit
dernière, il avait vue anéantie sur la banquette du wagon, toussant et
crachant le sang, la face terreuse? Il ne la reconnaissait pas, droite, élancée,
les joues en feu, les yeux étincelants, avec toute une volonté et une joie de
vivre qui la soulevaient.
—Messieurs, déclara le docteur Bonamy, le cas me paraît très
intéressant... Nous allons voir...
Il demanda le dossier de la Grivotte. Mais, parmi l'entassement des
paperasses sur les deux tables, on ne le trouvait pas. Les secrétaires, les
jeunes séminaristes fouillaient tout; et il fallut que le chef du service des
piscines, assis au milieu, se levât, allât regarder dans le casier. Enfin,
lorsqu'il eut repris sa chaise, il découvrit le dossier sous le registre qu'il
gardait grand ouvert devant lui. Il contenait jusqu'à trois certificats de
médecin, dont lui-même donna lecture. Tous les trois, du reste, concluaient
à une phtisie avancée, que des accidents nerveux compliquaient et rendaient
particulière.
Rouquet à continuer les lotions et à revenir chaque jour se faire examiner.
Puis, il répéta, de son air prudent et affable:
—Enfin, messieurs, il y a un commencement, ce n'est pas douteux.
Mais le bureau fut bouleversé. La Grivotte venait d'entrer en coup de vent,
d'une allure dansante, criant à voix pleine:
—Je suis guérie... Je suis guérie...
Et elle racontait qu'on ne voulait d'abord pas la baigner, qu'elle avait dû
insister, supplier, sangloter, pour qu'on se décidât à le faire, sur une
permission formelle du père Fourcade. Et elle l'avait bien dit à l'avance: elle
n'était pas plongée dans l'eau glacée, depuis trois minutes, toute suante,
avec son enrouement de phtisique, qu'elle avait senti les forces lui revenir,
comme dans un grand coup de fouet qui lui cinglait tout le corps. Une
exaltation, une flamme l'agitait, piétinante et radieuse, ne pouvant tenir en
place.
—Je suis guérie, mes bons messieurs... Je suis guérie...
Stupéfait cette fois, Pierre la regardait. Était-ce donc cette fille que, la nuit
dernière, il avait vue anéantie sur la banquette du wagon, toussant et
crachant le sang, la face terreuse? Il ne la reconnaissait pas, droite, élancée,
les joues en feu, les yeux étincelants, avec toute une volonté et une joie de
vivre qui la soulevaient.
—Messieurs, déclara le docteur Bonamy, le cas me paraît très
intéressant... Nous allons voir...
Il demanda le dossier de la Grivotte. Mais, parmi l'entassement des
paperasses sur les deux tables, on ne le trouvait pas. Les secrétaires, les
jeunes séminaristes fouillaient tout; et il fallut que le chef du service des
piscines, assis au milieu, se levât, allât regarder dans le casier. Enfin,
lorsqu'il eut repris sa chaise, il découvrit le dossier sous le registre qu'il
gardait grand ouvert devant lui. Il contenait jusqu'à trois certificats de
médecin, dont lui-même donna lecture. Tous les trois, du reste, concluaient
à une phtisie avancée, que des accidents nerveux compliquaient et rendaient
particulière.
Page 158
Le docteur Bonamy eut un geste, pour dire qu'un tel ensemble ne laissait
aucun doute. Puis, il ausculta longuement la malade. Et il murmurait:
—Je n'entends rien..., je n'entends rien...
Il se reprit.
—Ou presque rien.
Ensuite, il se tourna vers les vingt-cinq à trente médecins qui se tenaient
là, silencieux.
—Messieurs, si quelques-uns d'entre vous veulent bien me prêter leurs
lumières... Nous sommes ici pour étudier et discuter.
D'abord, pas un ne remua. Puis, il y en eut un qui osa se risquer. Il
ausculta à son tour la jeune femme; mais il ne se prononçait pas,
réfléchissait, avait un branle soucieux de la tête. Finalement, il bégaya que,
pour lui, il fallait rester dans l'expectative. Mais un autre, tout de suite, le
remplaça, et celui-ci fut catégorique: il n'entendait rien du tout, jamais cette
femme-là n'avait été phtisique. D'autres encore le suivirent, tous finirent par
défiler, excepté cinq ou six qui gardaient une attitude fermée, finement
souriante. Et la confusion fut à son comble, car chacun donnait son avis,
sensiblement différent; de sorte que, dans le brouhaha des voix, on ne
s'entendait même plus parler. Seul, le père Dargelès montrait un calme
d'absolue sérénité, car il avait flairé un de ces cas qui passionnent et qui
sont la gloire de Notre-Dame de Lourdes. Déjà, il prenait des notes sur un
coin de la table.
Alors, à l'écart, grâce à l'éclat des voix, Pierre et le docteur Chassaigne
purent causer sans être entendus.
—Oh! ces piscines que je viens de voir! dit le jeune prêtre, ces piscines
dont on renouvelle l'eau si rarement! Quelle saleté, quel bouillon de
microbes!... La manie, la fureur de précautions antiseptiques où nous
sommes, reçoit là un fameux soufflet. Comment se fait-il qu'une même
peste n'emporte pas tous ces malades? Les adversaires de la théorie
microbienne doivent bien rire.
Le docteur l'arrêta.
aucun doute. Puis, il ausculta longuement la malade. Et il murmurait:
—Je n'entends rien..., je n'entends rien...
Il se reprit.
—Ou presque rien.
Ensuite, il se tourna vers les vingt-cinq à trente médecins qui se tenaient
là, silencieux.
—Messieurs, si quelques-uns d'entre vous veulent bien me prêter leurs
lumières... Nous sommes ici pour étudier et discuter.
D'abord, pas un ne remua. Puis, il y en eut un qui osa se risquer. Il
ausculta à son tour la jeune femme; mais il ne se prononçait pas,
réfléchissait, avait un branle soucieux de la tête. Finalement, il bégaya que,
pour lui, il fallait rester dans l'expectative. Mais un autre, tout de suite, le
remplaça, et celui-ci fut catégorique: il n'entendait rien du tout, jamais cette
femme-là n'avait été phtisique. D'autres encore le suivirent, tous finirent par
défiler, excepté cinq ou six qui gardaient une attitude fermée, finement
souriante. Et la confusion fut à son comble, car chacun donnait son avis,
sensiblement différent; de sorte que, dans le brouhaha des voix, on ne
s'entendait même plus parler. Seul, le père Dargelès montrait un calme
d'absolue sérénité, car il avait flairé un de ces cas qui passionnent et qui
sont la gloire de Notre-Dame de Lourdes. Déjà, il prenait des notes sur un
coin de la table.
Alors, à l'écart, grâce à l'éclat des voix, Pierre et le docteur Chassaigne
purent causer sans être entendus.
—Oh! ces piscines que je viens de voir! dit le jeune prêtre, ces piscines
dont on renouvelle l'eau si rarement! Quelle saleté, quel bouillon de
microbes!... La manie, la fureur de précautions antiseptiques où nous
sommes, reçoit là un fameux soufflet. Comment se fait-il qu'une même
peste n'emporte pas tous ces malades? Les adversaires de la théorie
microbienne doivent bien rire.
Le docteur l'arrêta.
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—Mais non, mon enfant... Si les bains ne sont guère propres, ils n'offrent
aucun danger. Remarquez que l'eau ne monte pas au-dessus de dix degrés,
et il en faut vingt-cinq pour la culture des germes. Puis, les maladies
contagieuses ne viennent guère à Lourdes, ni le choléra, ni le typhus, ni la
variole, ni la rougeole, ni la scarlatine. Nous ne voyons ici que certaines
maladies organiques, les paralysies, la scrofule, les tumeurs, les ulcères, les
abcès, le cancer, la phtisie; et cette dernière n'est pas transmissible par l'eau
des bains. Les vieilles plaies qu'on y trempe, ne craignent rien et n'offrent
aucun risque de contagion... Je vous assure que, sur ce point, la sainte
Vierge n'a pas même besoin d'intervenir.
—Alors, docteur, autrefois, dans votre service, vous auriez ainsi fait
tremper tous vos malades dans l'eau glacée, les femmes à n'importe quelle
époque du mois, les rhumatisants, les cardiaques, les phtisiques?... Cette
malheureuse fille, à demi morte, en sueur, vous l'auriez baignée?
—Certainement non!... Il y a des moyens héroïques que, couramment, on
n'ose pas. Un bain glacé peut à coup sûr tuer un phtisique; mais savons-
nous si, dans de certaines circonstances, il ne peut pas le sauver?... Moi qui
ai fini par admettre qu'un pouvoir surnaturel agissait ici, je conviens très
volontiers que des guérisons doivent se produire naturellement, grâce à
cette immersion dans l'eau froide qui nous paraît imbécile et barbare... Ah!
ce que nous ignorons, ce que nous ignorons...
Il retombait à sa colère, à sa haine de la science, qu'il méprisait, depuis
qu'elle l'avait laissé effaré et impuissant, devant l'agonie de sa femme et de
sa fille.
—Vous demandez des certitudes, ce n'est sûrement pas la médecine qui
vous les donnera... Écoutez un instant ces messieurs et soyez édifié. N'est-
ce pas beau, une si parfaite confusion, où tous les avis se heurtent? Certes, il
est des maladies que l'on connaît admirablement, jusque dans les plus
petites phases de leur évolution; il est des remèdes dont on a étudié les
effets avec le soin le plus scrupuleux; mais ce qu'on ne sait pas, ce qu'on ne
peut savoir, c'est la relation du remède au malade, car autant de malades,
autant de cas, et chaque fois l'expérience recommence. Voilà pourquoi la
médecine reste un art, parce qu'elle ne saurait avoir une rigueur
expérimentale: toujours la guérison dépend d'une circonstance heureuse, de
aucun danger. Remarquez que l'eau ne monte pas au-dessus de dix degrés,
et il en faut vingt-cinq pour la culture des germes. Puis, les maladies
contagieuses ne viennent guère à Lourdes, ni le choléra, ni le typhus, ni la
variole, ni la rougeole, ni la scarlatine. Nous ne voyons ici que certaines
maladies organiques, les paralysies, la scrofule, les tumeurs, les ulcères, les
abcès, le cancer, la phtisie; et cette dernière n'est pas transmissible par l'eau
des bains. Les vieilles plaies qu'on y trempe, ne craignent rien et n'offrent
aucun risque de contagion... Je vous assure que, sur ce point, la sainte
Vierge n'a pas même besoin d'intervenir.
—Alors, docteur, autrefois, dans votre service, vous auriez ainsi fait
tremper tous vos malades dans l'eau glacée, les femmes à n'importe quelle
époque du mois, les rhumatisants, les cardiaques, les phtisiques?... Cette
malheureuse fille, à demi morte, en sueur, vous l'auriez baignée?
—Certainement non!... Il y a des moyens héroïques que, couramment, on
n'ose pas. Un bain glacé peut à coup sûr tuer un phtisique; mais savons-
nous si, dans de certaines circonstances, il ne peut pas le sauver?... Moi qui
ai fini par admettre qu'un pouvoir surnaturel agissait ici, je conviens très
volontiers que des guérisons doivent se produire naturellement, grâce à
cette immersion dans l'eau froide qui nous paraît imbécile et barbare... Ah!
ce que nous ignorons, ce que nous ignorons...
Il retombait à sa colère, à sa haine de la science, qu'il méprisait, depuis
qu'elle l'avait laissé effaré et impuissant, devant l'agonie de sa femme et de
sa fille.
—Vous demandez des certitudes, ce n'est sûrement pas la médecine qui
vous les donnera... Écoutez un instant ces messieurs et soyez édifié. N'est-
ce pas beau, une si parfaite confusion, où tous les avis se heurtent? Certes, il
est des maladies que l'on connaît admirablement, jusque dans les plus
petites phases de leur évolution; il est des remèdes dont on a étudié les
effets avec le soin le plus scrupuleux; mais ce qu'on ne sait pas, ce qu'on ne
peut savoir, c'est la relation du remède au malade, car autant de malades,
autant de cas, et chaque fois l'expérience recommence. Voilà pourquoi la
médecine reste un art, parce qu'elle ne saurait avoir une rigueur
expérimentale: toujours la guérison dépend d'une circonstance heureuse, de
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la trouvaille de génie du médecin... Et, alors, comprenez donc que les gens
qui viennent discuter ici me font rire, quand ils parlent au nom des lois
absolues de la science. Où sont-elles ces lois, en médecine? Qu'on me les
montre!
Il voulut n'en pas dire davantage. Mais sa passion l'emporta.
—Je vous ai dit que j'étais devenu croyant... Seulement, en vérité, je
comprends très bien que ce brave docteur Bonamy ne s'émeuve guère et
qu'il appelle les médecins du monde entier pour étudier ses miracles. Plus il
y aurait de médecins, moins la vérité se ferait, au milieu de la bataille des
diagnostics et des méthodes de traitement. Si l'on ne s'entend pas sur une
plaie apparente, ce n'est pas pour s'entendre sur une lésion intérieure, que
les uns nient, quand les autres l'affirment. Et pourquoi, dès lors, tout ne
deviendrait-il pas miracle? Car, au fond, que ce soit la nature qui agisse ou
une puissance surnaturelle, les médecins n'en restent pas moins surpris le
plus souvent, devant des terminaisons qu'ils ont rarement prévues... Sans
doute, les choses sont fort mal organisées ici. Ces certificats de médecins
qu'on ne connaît pas n'ont aucune valeur sérieuse. Il faudrait un contrôle des
documents très sévère. Mais admettez une rigueur scientifique absolue,
vous êtes bien naïf, mon cher enfant, si vous croyez que la conviction se
ferait, éclatante pour tous. L'erreur est dans l'homme, et il n'y a pas de
besogne plus héroïque que d'établir la plus petite des vérités.
Pierre, alors, commença à comprendre ce qui se passait à Lourdes,
l'extraordinaire spectacle auquel le monde assistait depuis des années, parmi
l'adoration dévote des uns et la risée insultante des autres. Évidemment, des
forces mal étudiées encore, ignorées même, agissaient: auto-suggestion,
ébranlement préparé de longue main, entraînement du voyage, des prières et
des cantiques, exaltation croissante; et surtout le souffle guérisseur, la
puissance inconnue qui se dégageait des foules, dans la crise aiguë de la foi.
Aussi lui sembla-t-il désormais peu intelligent de croire à des supercheries.
Les faits étaient beaucoup plus hauts et beaucoup plus simples. Les pères de
la Grotte n'avaient pas à se noircir la conscience de mensonges, il leur
suffisait d'aider à la confusion, d'utiliser l'universelle ignorance. Même, on
pouvait admettre que tous étaient sincères, les médecins sans génie qui
délivraient les certificats, les malades consolés qui se croyaient guéris, les
témoins passionnés qui juraient avoir vu. Et, de tout cela, sortait, évidente,
qui viennent discuter ici me font rire, quand ils parlent au nom des lois
absolues de la science. Où sont-elles ces lois, en médecine? Qu'on me les
montre!
Il voulut n'en pas dire davantage. Mais sa passion l'emporta.
—Je vous ai dit que j'étais devenu croyant... Seulement, en vérité, je
comprends très bien que ce brave docteur Bonamy ne s'émeuve guère et
qu'il appelle les médecins du monde entier pour étudier ses miracles. Plus il
y aurait de médecins, moins la vérité se ferait, au milieu de la bataille des
diagnostics et des méthodes de traitement. Si l'on ne s'entend pas sur une
plaie apparente, ce n'est pas pour s'entendre sur une lésion intérieure, que
les uns nient, quand les autres l'affirment. Et pourquoi, dès lors, tout ne
deviendrait-il pas miracle? Car, au fond, que ce soit la nature qui agisse ou
une puissance surnaturelle, les médecins n'en restent pas moins surpris le
plus souvent, devant des terminaisons qu'ils ont rarement prévues... Sans
doute, les choses sont fort mal organisées ici. Ces certificats de médecins
qu'on ne connaît pas n'ont aucune valeur sérieuse. Il faudrait un contrôle des
documents très sévère. Mais admettez une rigueur scientifique absolue,
vous êtes bien naïf, mon cher enfant, si vous croyez que la conviction se
ferait, éclatante pour tous. L'erreur est dans l'homme, et il n'y a pas de
besogne plus héroïque que d'établir la plus petite des vérités.
Pierre, alors, commença à comprendre ce qui se passait à Lourdes,
l'extraordinaire spectacle auquel le monde assistait depuis des années, parmi
l'adoration dévote des uns et la risée insultante des autres. Évidemment, des
forces mal étudiées encore, ignorées même, agissaient: auto-suggestion,
ébranlement préparé de longue main, entraînement du voyage, des prières et
des cantiques, exaltation croissante; et surtout le souffle guérisseur, la
puissance inconnue qui se dégageait des foules, dans la crise aiguë de la foi.
Aussi lui sembla-t-il désormais peu intelligent de croire à des supercheries.
Les faits étaient beaucoup plus hauts et beaucoup plus simples. Les pères de
la Grotte n'avaient pas à se noircir la conscience de mensonges, il leur
suffisait d'aider à la confusion, d'utiliser l'universelle ignorance. Même, on
pouvait admettre que tous étaient sincères, les médecins sans génie qui
délivraient les certificats, les malades consolés qui se croyaient guéris, les
témoins passionnés qui juraient avoir vu. Et, de tout cela, sortait, évidente,
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l'impossibilité de prouver que le miracle était ou n'était pas. Dès ce moment,
le miracle ne devenait-il pas une réalité, pour le plus grand nombre, pour
tous ceux qui souffraient et qui avaient besoin d'espoir?
Comme le docteur Bonamy s'était approché d'eux, en les voyant causer à
l'écart, Pierre lui demanda:
—Dans quelles proportions les guérisons se produisent-elles?
—Environ le dix pour cent, répondit-il.
Puis, lisant une surprise dans les yeux du jeune prêtre, il ajouta avec une
bonhomie parfaite:
—Oh! nous en obtiendrions davantage... Mais, il faut bien le dire, je ne
suis ici que pour faire un peu la police des miracles. Ma vraie fonction est
d'arrêter les zèles trop grands, de ne pas laisser tomber dans le ridicule les
choses saintes... En somme, mon bureau n'est qu'un bureau de visa, quand
les guérisons constatées semblent sérieuses.
Il fut interrompu par de sourds grondements. C'était Raboin qui se fâchait.
—Les guérisons constatées, les guérisons constatées... À quoi bon? Le
miracle est continuel... Pour les croyants, à quoi bon constater? Ils n'ont
qu'à s'incliner et à croire. Pour les incroyants, à quoi bon encore? Jamais on
ne les convaincra... C'est des bêtises, ce que nous faisons ici.
Sévèrement, le docteur Bonamy lui ordonna de se taire.
—Raboin, vous êtes un révolté... Je dirai au père Capdebarthe que je ne
veux plus de vous, puisque vous semez la désobéissance.
Il avait pourtant raison, ce garçon qui montrait les dents, toujours prêt à
mordre, lorsqu'on touchait à sa foi; et Pierre le regarda avec sympathie.
Toute cette besogne du bureau des constatations, si mal faite d'ailleurs, était
en effet inutile: blessante pour les dévots, insuffisante pour les incrédules.
Est-ce que le miracle se prouve? Il faut y croire. Il n'y a plus à comprendre,
dès que Dieu intervient. Dans les siècles de réelle croyance, la science ne se
mêlait pas d'expliquer Dieu. Que venait-elle faire ici? Elle entravait la foi et
se diminuait elle-même. Non, non! se jeter par terre, baiser la terre et croire.
Ou bien s'en aller. Il n'y avait pas de compromis possible. Du moment que
le miracle ne devenait-il pas une réalité, pour le plus grand nombre, pour
tous ceux qui souffraient et qui avaient besoin d'espoir?
Comme le docteur Bonamy s'était approché d'eux, en les voyant causer à
l'écart, Pierre lui demanda:
—Dans quelles proportions les guérisons se produisent-elles?
—Environ le dix pour cent, répondit-il.
Puis, lisant une surprise dans les yeux du jeune prêtre, il ajouta avec une
bonhomie parfaite:
—Oh! nous en obtiendrions davantage... Mais, il faut bien le dire, je ne
suis ici que pour faire un peu la police des miracles. Ma vraie fonction est
d'arrêter les zèles trop grands, de ne pas laisser tomber dans le ridicule les
choses saintes... En somme, mon bureau n'est qu'un bureau de visa, quand
les guérisons constatées semblent sérieuses.
Il fut interrompu par de sourds grondements. C'était Raboin qui se fâchait.
—Les guérisons constatées, les guérisons constatées... À quoi bon? Le
miracle est continuel... Pour les croyants, à quoi bon constater? Ils n'ont
qu'à s'incliner et à croire. Pour les incroyants, à quoi bon encore? Jamais on
ne les convaincra... C'est des bêtises, ce que nous faisons ici.
Sévèrement, le docteur Bonamy lui ordonna de se taire.
—Raboin, vous êtes un révolté... Je dirai au père Capdebarthe que je ne
veux plus de vous, puisque vous semez la désobéissance.
Il avait pourtant raison, ce garçon qui montrait les dents, toujours prêt à
mordre, lorsqu'on touchait à sa foi; et Pierre le regarda avec sympathie.
Toute cette besogne du bureau des constatations, si mal faite d'ailleurs, était
en effet inutile: blessante pour les dévots, insuffisante pour les incrédules.
Est-ce que le miracle se prouve? Il faut y croire. Il n'y a plus à comprendre,
dès que Dieu intervient. Dans les siècles de réelle croyance, la science ne se
mêlait pas d'expliquer Dieu. Que venait-elle faire ici? Elle entravait la foi et
se diminuait elle-même. Non, non! se jeter par terre, baiser la terre et croire.
Ou bien s'en aller. Il n'y avait pas de compromis possible. Du moment que
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l'examen commençait, il ne devait plus s'arrêter, il aboutissait fatalement au
doute.
Mais Pierre, surtout, souffrait des extraordinaires conversations qu'il
entendait. Les croyants qui étaient dans la salle, parlaient des miracles avec
une aisance, une tranquillité inouïes. Les faits stupéfiants les laissaient
pleins de sérénité. Encore un miracle, encore un miracle! et ils racontaient
des imaginations de démence avec un sourire, sans la moindre protestation
de leur raison. Ils vivaient évidemment dans un tel milieu de fièvre
visionnaire, que rien ne les étonnait plus. Et ce n'étaient pas seulement des
simples, des enfantins, des illettrés, des hallucinés, tels que Raboin; mais
des intellectuels se trouvaient là, des savants, le docteur Bonamy et d'autres.
C'était inimaginable. Aussi Pierre sentait-il grandir en lui un malaise, une
sourde colère qui aurait fini par éclater. Sa raison se débattait, ainsi qu'un
pauvre être qu'on aurait jeté à l'eau, que de toutes parts le flot prendrait et
étoufferait; et il pensait que les cerveaux, comme le docteur Chassaigne par
exemple, qui sombrent dans la croyance aveugle, doivent d'abord traverser
ce malaise et cette lutte, avant le naufrage définitif.
Il le regarda, il le vit infiniment triste, foudroyé par le destin, d'une
faiblesse d'enfant qui pleure, seul au monde désormais. Et, pourtant, il ne
put retenir le cri de protestation qui lui montait aux lèvres.
—Non, non! si l'on ne sait pas tout, si même l'on ne sait jamais tout, ce
n'est pas un argument pour cesser d'apprendre. Il est mauvais que l'inconnu
bénéficie de ce que nous ignorons. Au contraire, notre éternel espoir doit
être d'expliquer un jour l'inexpliqué; et nous ne saurions avoir sainement un
idéal, en dehors de cette marche à l'inconnu pour le connaître, de cette
victoire lente de la raison, au travers des misères de notre corps et de notre
intelligence... Ah! la raison, c'est par elle que je souffre, c'est d'elle aussi
que j'attends toute ma force! Quand elle périt, l'être périt tout entier. Quitte
à y laisser le bonheur, je n'ai que l'ardente soif de la contenter toujours
davantage.
Des larmes parurent dans les yeux du docteur Chassaigne. Le souvenir de
ses chères mortes venait de passer sans doute. Et, à son tour, il murmura:
—La raison, la raison, oui, certainement, c'est une grande fierté, la dignité
même de vivre... Mais il y a l'amour, qui est la toute-puissance de la vie,
doute.
Mais Pierre, surtout, souffrait des extraordinaires conversations qu'il
entendait. Les croyants qui étaient dans la salle, parlaient des miracles avec
une aisance, une tranquillité inouïes. Les faits stupéfiants les laissaient
pleins de sérénité. Encore un miracle, encore un miracle! et ils racontaient
des imaginations de démence avec un sourire, sans la moindre protestation
de leur raison. Ils vivaient évidemment dans un tel milieu de fièvre
visionnaire, que rien ne les étonnait plus. Et ce n'étaient pas seulement des
simples, des enfantins, des illettrés, des hallucinés, tels que Raboin; mais
des intellectuels se trouvaient là, des savants, le docteur Bonamy et d'autres.
C'était inimaginable. Aussi Pierre sentait-il grandir en lui un malaise, une
sourde colère qui aurait fini par éclater. Sa raison se débattait, ainsi qu'un
pauvre être qu'on aurait jeté à l'eau, que de toutes parts le flot prendrait et
étoufferait; et il pensait que les cerveaux, comme le docteur Chassaigne par
exemple, qui sombrent dans la croyance aveugle, doivent d'abord traverser
ce malaise et cette lutte, avant le naufrage définitif.
Il le regarda, il le vit infiniment triste, foudroyé par le destin, d'une
faiblesse d'enfant qui pleure, seul au monde désormais. Et, pourtant, il ne
put retenir le cri de protestation qui lui montait aux lèvres.
—Non, non! si l'on ne sait pas tout, si même l'on ne sait jamais tout, ce
n'est pas un argument pour cesser d'apprendre. Il est mauvais que l'inconnu
bénéficie de ce que nous ignorons. Au contraire, notre éternel espoir doit
être d'expliquer un jour l'inexpliqué; et nous ne saurions avoir sainement un
idéal, en dehors de cette marche à l'inconnu pour le connaître, de cette
victoire lente de la raison, au travers des misères de notre corps et de notre
intelligence... Ah! la raison, c'est par elle que je souffre, c'est d'elle aussi
que j'attends toute ma force! Quand elle périt, l'être périt tout entier. Quitte
à y laisser le bonheur, je n'ai que l'ardente soif de la contenter toujours
davantage.
Des larmes parurent dans les yeux du docteur Chassaigne. Le souvenir de
ses chères mortes venait de passer sans doute. Et, à son tour, il murmura:
—La raison, la raison, oui, certainement, c'est une grande fierté, la dignité
même de vivre... Mais il y a l'amour, qui est la toute-puissance de la vie,
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l'unique bien à reconquérir, quand on l'a perdu...
Sa voix se brisait dans un sanglot étouffé. Et, comme, machinalement, il
feuilletait les dossiers sur la table, il trouva celui qui portait, en grosses
lettres, le nom de Marie de Guersaint. Il l'ouvrit, lut les certificats des deux
médecins concluant à une paralysie de la moelle. Et il reprit:
—Voyons, mon enfant, vous avez, je le sais, une vive affection pour
mademoiselle de Guersaint... Que diriez-vous, si elle était guérie ici? Je
découvre là des certificats, signés de noms honorables, et vous savez que
les paralysies de cette nature sont incurables... Eh bien! si cette jeune
personne, brusquement, courait et sautait, comme j'en ai vu tant d'autres, ne
seriez-vous pas bien heureux, n'admettriez-vous pas enfin l'intervention
d'une puissance surnaturelle?
Pierre allait répondre, lorsqu'il se rappela la consultation de son cousin
Beauclair, le miracle prédit, en coup de foudre, dans un réveil, une
exaltation de tout l'être; et il sentit croître son malaise, il se contenta de dire:
—En effet, je serais bien heureux... Et je pense comme vous, il n'y a sans
doute que la volonté du bonheur, dans toute l'agitation de ce monde.
Mais il ne pouvait plus rester là. La chaleur devenait telle, que la sueur
ruisselait des visages. Le docteur Bonamy dictait à un des séminaristes le
résultat de l'examen de la Grivotte; tandis que le père Dargelès, surveillant
les expressions, se haussait parfois à son oreille, pour lui faire modifier une
phrase. D'ailleurs, le tumulte continuait autour d'eux, la discussion des
médecins avait dévié, portait maintenant sur des points techniques, d'un
intérêt nul dans le cas spécial mis à l'étude. On ne respirait plus entre les
murs de planches, une nausée y faisait tourner les cœurs et les cerveaux. Le
petit monsieur blond, l'écrivain influent de Paris, s'en était allé, mécontent
de n'avoir pas vu un vrai miracle.
Pierre dit au docteur Chassaigne:
—Sortons, je vais me trouver mal.
Ils sortirent en même temps que la Grivotte, que l'on congédiait. Et, tout
de suite, à la porte, ils retombèrent dans un flot de foule qui se ruait, qui
s'écrasait pour voir la miraculée. Le bruit du miracle avait dû déjà se
Sa voix se brisait dans un sanglot étouffé. Et, comme, machinalement, il
feuilletait les dossiers sur la table, il trouva celui qui portait, en grosses
lettres, le nom de Marie de Guersaint. Il l'ouvrit, lut les certificats des deux
médecins concluant à une paralysie de la moelle. Et il reprit:
—Voyons, mon enfant, vous avez, je le sais, une vive affection pour
mademoiselle de Guersaint... Que diriez-vous, si elle était guérie ici? Je
découvre là des certificats, signés de noms honorables, et vous savez que
les paralysies de cette nature sont incurables... Eh bien! si cette jeune
personne, brusquement, courait et sautait, comme j'en ai vu tant d'autres, ne
seriez-vous pas bien heureux, n'admettriez-vous pas enfin l'intervention
d'une puissance surnaturelle?
Pierre allait répondre, lorsqu'il se rappela la consultation de son cousin
Beauclair, le miracle prédit, en coup de foudre, dans un réveil, une
exaltation de tout l'être; et il sentit croître son malaise, il se contenta de dire:
—En effet, je serais bien heureux... Et je pense comme vous, il n'y a sans
doute que la volonté du bonheur, dans toute l'agitation de ce monde.
Mais il ne pouvait plus rester là. La chaleur devenait telle, que la sueur
ruisselait des visages. Le docteur Bonamy dictait à un des séminaristes le
résultat de l'examen de la Grivotte; tandis que le père Dargelès, surveillant
les expressions, se haussait parfois à son oreille, pour lui faire modifier une
phrase. D'ailleurs, le tumulte continuait autour d'eux, la discussion des
médecins avait dévié, portait maintenant sur des points techniques, d'un
intérêt nul dans le cas spécial mis à l'étude. On ne respirait plus entre les
murs de planches, une nausée y faisait tourner les cœurs et les cerveaux. Le
petit monsieur blond, l'écrivain influent de Paris, s'en était allé, mécontent
de n'avoir pas vu un vrai miracle.
Pierre dit au docteur Chassaigne:
—Sortons, je vais me trouver mal.
Ils sortirent en même temps que la Grivotte, que l'on congédiait. Et, tout
de suite, à la porte, ils retombèrent dans un flot de foule qui se ruait, qui
s'écrasait pour voir la miraculée. Le bruit du miracle avait dû déjà se
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répandre, c'était à qui s'approcherait de l'élue, la questionnerait, la
toucherait. Et elle, avec ses joues empourprées, ses yeux de flamme, ne
savait que répéter, de son air dansant:
—Je suis guérie... Je suis guérie...
Des cris couvraient sa voix, elle était noyée, emportée dans les remous de
la cohue. Un moment, on la perdit des yeux, comme si elle avait sombré;
puis, elle reparut subitement, tout près de Pierre et du docteur, qui tâchaient
de se dégager. Ils venaient de trouver là le Commandeur, dont une des
manies était de descendre aux piscines et à la Grotte, pour s'y fâcher. Sanglé
militairement dans sa redingote, il s'appuyait sur sa canne à pomme
d'argent, en traînant un peu la jambe gauche, qu'un reste de paralysie,
depuis sa deuxième attaque, raidissait. Et sa face rougit, ses yeux
flambèrent de colère, lorsque la Grivotte le bouscula pour passer, en
répétant, au milieu de l'enthousiasme déchaîné de la foule:
—Je suis guérie... Je suis guérie...
—Eh bien! cria-t-il, pris d'une fureur brusque, tant pis pour vous, ma fille!
On s'exclama, on se mit à rire, car on le connaissait, on lui pardonnait sa
passion maniaque de la mort. Pourtant, comme il bégayait des paroles
confuses, disant que c'était pitié, quand on n'avait ni beauté, ni fortune, de
vouloir vivre, et que cette fille aurait dû préférer mourir tout de suite, plutôt
que de souffrir encore, on commençait à gronder autour de lui, lorsque
l'abbé Judaine, qui passait, vint le tirer d'affaire. Il l'entraîna à l'écart.
—Taisez-vous donc! C'est scandaleux... Pourquoi vous insurgez-vous
contre la bonté de Dieu qui fait grâce parfois à nos misères, en les
soulageant?... Vous devriez tomber à genoux vous-même, je vous le répète,
et le supplier de vous rendre votre jambe, de vous laisser vivre dix ans
encore.
Alors, il s'étrangla.
—Moi, moi! demander dix ans de vie, lorsque mon plus beau jour sera le
jour où je partirai! Être aussi plat, aussi lâche, que ces milliers de malades
que je vois défiler ici, dans une basse terreur de la mort, hurlant leur
faiblesse, la passion inavouable qu'ils ont de vivre! Ah! non, je me
toucherait. Et elle, avec ses joues empourprées, ses yeux de flamme, ne
savait que répéter, de son air dansant:
—Je suis guérie... Je suis guérie...
Des cris couvraient sa voix, elle était noyée, emportée dans les remous de
la cohue. Un moment, on la perdit des yeux, comme si elle avait sombré;
puis, elle reparut subitement, tout près de Pierre et du docteur, qui tâchaient
de se dégager. Ils venaient de trouver là le Commandeur, dont une des
manies était de descendre aux piscines et à la Grotte, pour s'y fâcher. Sanglé
militairement dans sa redingote, il s'appuyait sur sa canne à pomme
d'argent, en traînant un peu la jambe gauche, qu'un reste de paralysie,
depuis sa deuxième attaque, raidissait. Et sa face rougit, ses yeux
flambèrent de colère, lorsque la Grivotte le bouscula pour passer, en
répétant, au milieu de l'enthousiasme déchaîné de la foule:
—Je suis guérie... Je suis guérie...
—Eh bien! cria-t-il, pris d'une fureur brusque, tant pis pour vous, ma fille!
On s'exclama, on se mit à rire, car on le connaissait, on lui pardonnait sa
passion maniaque de la mort. Pourtant, comme il bégayait des paroles
confuses, disant que c'était pitié, quand on n'avait ni beauté, ni fortune, de
vouloir vivre, et que cette fille aurait dû préférer mourir tout de suite, plutôt
que de souffrir encore, on commençait à gronder autour de lui, lorsque
l'abbé Judaine, qui passait, vint le tirer d'affaire. Il l'entraîna à l'écart.
—Taisez-vous donc! C'est scandaleux... Pourquoi vous insurgez-vous
contre la bonté de Dieu qui fait grâce parfois à nos misères, en les
soulageant?... Vous devriez tomber à genoux vous-même, je vous le répète,
et le supplier de vous rendre votre jambe, de vous laisser vivre dix ans
encore.
Alors, il s'étrangla.
—Moi, moi! demander dix ans de vie, lorsque mon plus beau jour sera le
jour où je partirai! Être aussi plat, aussi lâche, que ces milliers de malades
que je vois défiler ici, dans une basse terreur de la mort, hurlant leur
faiblesse, la passion inavouable qu'ils ont de vivre! Ah! non, je me
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mépriserais trop!... Que je crève donc! et tout de suite, ce sera si bon de ne
plus être!
Il se retrouvait près du docteur Chassaigne et de Pierre, enfin hors de la
bousculade des pèlerins, au bord du Gave. Et il s'adressa au docteur, qu'il
rencontrait souvent.
—Est-ce qu'ils n'ont pas, tout à l'heure, essayé de ressusciter un homme!
On m'a conté ça, j'ai failli en étouffer... Hein? docteur, comprenez-vous? Un
homme qui avait la joie d'être mort et qu'ils se sont permis de tremper dans
leur eau, avec le criminel espoir de le faire revivre! Mais, s'ils avaient
réussi, si leur eau l'avait ranimé, ce misérable, car on ne sait jamais dans ce
drôle de monde, croyez-vous que l'homme n'aurait pas été en droit de leur
cracher sa colère à la face, à ces raccommodeurs de cadavres?... Est-ce que
ce mort les avait priés de le réveiller? Est-ce qu'ils savaient s'il n'était pas
content d'être mort? On consulte les gens, au moins... Les voyez-vous me
faire cette sale farce, à moi, quand je dormirai enfin le bon grand sommeil?
Ah! je les recevrais bien! Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde! Et ce
que je m'empresserais de remourir!
Il était si singulier, dans son emportement, que l'abbé Judaine et le docteur
ne purent s'empêcher de sourire. Mais Pierre restait grave, glacé par le
grand frisson qui passait. N'étaient-ce pas les imprécations désespérées de
Lazare qu'il venait d'entendre? Souvent, il avait imaginé que Lazare, sorti
du tombeau, criait à Jésus: «Oh! Seigneur, pourquoi m'avoir réveillé à cette
abominable vie? Je dormais si bien de l'éternel sommeil sans rêve, je
goûtais enfin un si bon repos, dans les délices du néant! J'avais connu toutes
les misères et toutes les douleurs, les trahisons, les fausses espérances, les
défaites, les maladies; j'avais payé à la souffrance ma dette affreuse de
vivant, car j'étais né sans savoir pourquoi, j'avais vécu sans savoir
comment; et voilà, Seigneur, que vous me faites payer double, en me
condamnant à recommencer mon temps de bagne!... Ai-je donc commis
quelque inexpiable faute, que vous la punissez d'un si cruel châtiment?
Revivre, hélas! se sentir mourir un peu chaque jour dans sa chair, n'avoir
d'intelligence que pour douter, de volonté que pour ne pas pouvoir, de
tendresse que pour pleurer ses peines! Et c'était fini, je venais de passer le
pas terrifiant de la mort, cette seconde si horrible, qu'elle suffit à
empoisonner toute l'existence. J'avais senti la sueur de l'agonie me mouiller,
plus être!
Il se retrouvait près du docteur Chassaigne et de Pierre, enfin hors de la
bousculade des pèlerins, au bord du Gave. Et il s'adressa au docteur, qu'il
rencontrait souvent.
—Est-ce qu'ils n'ont pas, tout à l'heure, essayé de ressusciter un homme!
On m'a conté ça, j'ai failli en étouffer... Hein? docteur, comprenez-vous? Un
homme qui avait la joie d'être mort et qu'ils se sont permis de tremper dans
leur eau, avec le criminel espoir de le faire revivre! Mais, s'ils avaient
réussi, si leur eau l'avait ranimé, ce misérable, car on ne sait jamais dans ce
drôle de monde, croyez-vous que l'homme n'aurait pas été en droit de leur
cracher sa colère à la face, à ces raccommodeurs de cadavres?... Est-ce que
ce mort les avait priés de le réveiller? Est-ce qu'ils savaient s'il n'était pas
content d'être mort? On consulte les gens, au moins... Les voyez-vous me
faire cette sale farce, à moi, quand je dormirai enfin le bon grand sommeil?
Ah! je les recevrais bien! Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde! Et ce
que je m'empresserais de remourir!
Il était si singulier, dans son emportement, que l'abbé Judaine et le docteur
ne purent s'empêcher de sourire. Mais Pierre restait grave, glacé par le
grand frisson qui passait. N'étaient-ce pas les imprécations désespérées de
Lazare qu'il venait d'entendre? Souvent, il avait imaginé que Lazare, sorti
du tombeau, criait à Jésus: «Oh! Seigneur, pourquoi m'avoir réveillé à cette
abominable vie? Je dormais si bien de l'éternel sommeil sans rêve, je
goûtais enfin un si bon repos, dans les délices du néant! J'avais connu toutes
les misères et toutes les douleurs, les trahisons, les fausses espérances, les
défaites, les maladies; j'avais payé à la souffrance ma dette affreuse de
vivant, car j'étais né sans savoir pourquoi, j'avais vécu sans savoir
comment; et voilà, Seigneur, que vous me faites payer double, en me
condamnant à recommencer mon temps de bagne!... Ai-je donc commis
quelque inexpiable faute, que vous la punissez d'un si cruel châtiment?
Revivre, hélas! se sentir mourir un peu chaque jour dans sa chair, n'avoir
d'intelligence que pour douter, de volonté que pour ne pas pouvoir, de
tendresse que pour pleurer ses peines! Et c'était fini, je venais de passer le
pas terrifiant de la mort, cette seconde si horrible, qu'elle suffit à
empoisonner toute l'existence. J'avais senti la sueur de l'agonie me mouiller,
Page 166
le sang se retirer de mes membres, le souffle m'échapper, s'en aller en un
dernier hoquet. Cette détresse, vous voulez donc que je la connaisse deux
fois, vous voulez que je meure deux fois, et que ma misère humaine passe
celle de tous les hommes!... Ah! Seigneur, que ce soit tout de suite! Oui, je
vous en conjure, faites cet autre grand miracle, recouchez-moi dans ce
tombeau, rendormez-moi sans souffrir de mon éternel sommeil interrompu.
Par grâce, ne m'infligez pas le tourment de revivre, ce tourment effroyable
auquel vous n'avez encore osé condamner aucun être. Je vous ai toujours
aimé et servi, ne faites pas de moi le plus grand exemple de votre colère,
qui épouvanterait les générations. Soyez bon et doux, Seigneur, rendez-moi
le sommeil que j'ai bien gagné, rendormez-moi dans les délices de votre
néant.»
Cependant, l'abbé Judaine avait emmené le Commandeur, qu'il finissait
par calmer; et Pierre serrait la main du docteur Chassaigne, en se souvenant
qu'il était plus de cinq heures et que Marie devait l'attendre. Puis, comme il
retournait enfin à la Grotte, il fit une nouvelle rencontre, l'abbé Des
Hermoises en grande conversation avec M. de Guersaint, qui venait
seulement de quitter sa chambre d'hôtel, ragaillardi par un bon somme. Tous
deux admiraient la beauté extraordinaire que l'exaltation de la foi donnait à
certains visages de femmes. Et ils causaient aussi de leur projet d'excursion
au cirque de Gavarnie.
D'ailleurs, M. de Guersaint suivit immédiatement Pierre, dès qu'il sut que
Marie avait pris un premier bain sans résultat. Ils trouvèrent la jeune fille
dans la même stupeur douloureuse, les yeux fixés toujours sur la sainte
Vierge, qui ne l'avait pas écoutée. Elle ne répondit point aux paroles de
tendresse que son père lui adressa, elle le regarda seulement de ses grands
yeux navrés, puis les reporta sur la statue de marbre, toute blanche dans le
rayonnement des cierges. Et, tandis que Pierre attendait debout, pour la
reconduire à l'Hôpital, M. de Guersaint s'était dévotement agenouillé.
D'abord, il pria avec passion pour la guérison de sa fille. Ensuite, il sollicita,
pour lui-même, la faveur de trouver un commanditaire, qui lui donnerait le
million nécessaire à ses études sur la direction des ballons.
dernier hoquet. Cette détresse, vous voulez donc que je la connaisse deux
fois, vous voulez que je meure deux fois, et que ma misère humaine passe
celle de tous les hommes!... Ah! Seigneur, que ce soit tout de suite! Oui, je
vous en conjure, faites cet autre grand miracle, recouchez-moi dans ce
tombeau, rendormez-moi sans souffrir de mon éternel sommeil interrompu.
Par grâce, ne m'infligez pas le tourment de revivre, ce tourment effroyable
auquel vous n'avez encore osé condamner aucun être. Je vous ai toujours
aimé et servi, ne faites pas de moi le plus grand exemple de votre colère,
qui épouvanterait les générations. Soyez bon et doux, Seigneur, rendez-moi
le sommeil que j'ai bien gagné, rendormez-moi dans les délices de votre
néant.»
Cependant, l'abbé Judaine avait emmené le Commandeur, qu'il finissait
par calmer; et Pierre serrait la main du docteur Chassaigne, en se souvenant
qu'il était plus de cinq heures et que Marie devait l'attendre. Puis, comme il
retournait enfin à la Grotte, il fit une nouvelle rencontre, l'abbé Des
Hermoises en grande conversation avec M. de Guersaint, qui venait
seulement de quitter sa chambre d'hôtel, ragaillardi par un bon somme. Tous
deux admiraient la beauté extraordinaire que l'exaltation de la foi donnait à
certains visages de femmes. Et ils causaient aussi de leur projet d'excursion
au cirque de Gavarnie.
D'ailleurs, M. de Guersaint suivit immédiatement Pierre, dès qu'il sut que
Marie avait pris un premier bain sans résultat. Ils trouvèrent la jeune fille
dans la même stupeur douloureuse, les yeux fixés toujours sur la sainte
Vierge, qui ne l'avait pas écoutée. Elle ne répondit point aux paroles de
tendresse que son père lui adressa, elle le regarda seulement de ses grands
yeux navrés, puis les reporta sur la statue de marbre, toute blanche dans le
rayonnement des cierges. Et, tandis que Pierre attendait debout, pour la
reconduire à l'Hôpital, M. de Guersaint s'était dévotement agenouillé.
D'abord, il pria avec passion pour la guérison de sa fille. Ensuite, il sollicita,
pour lui-même, la faveur de trouver un commanditaire, qui lui donnerait le
million nécessaire à ses études sur la direction des ballons.
Page 167
V
Vers onze heures du soir, laissant M. de Guersaint dans sa chambre de
l'hôtel des Apparitions, Pierre eut l'idée de retourner un instant à l'Hôpital
de Notre-Dame des Douleurs, avant de se coucher lui-même. Il avait quitté
Marie si désespérée, muette d'un si farouche silence, qu'il était plein
d'inquiétude. Et, dès qu'il eut fait demander madame de Jonquière, à la
porte de la salle Sainte-Honorine, il s'inquiéta davantage, car les nouvelles
n'étaient pas bonnes: la directrice lui apprit que la jeune fille n'avait toujours
pas desserré les lèvres, ne répondant à personne, refusant même de manger.
Aussi voulut-elle absolument que Pierre entrât. Les salles de femmes étaient
interdites aux hommes, la nuit; mais un prêtre n'est pas un homme.
—Elle n'aime que vous, elle n'écoutera que vous. Je vous en prie, entrez
vous asseoir près de son lit, et attendez l'abbé Judaine. Il doit venir, vers une
heure du matin, donner la communion aux plus malades, à celles qui ne
peuvent bouger et qui mangent dès le jour. Vous l'assisterez.
Pierre, alors, suivit madame de Jonquière; et elle l'installa au chevet de
Marie.
—Chère enfant, je vous amène quelqu'un qui vous aime bien... N'est-ce
pas? vous allez causer et être raisonnable.
Mais la malade, en reconnaissant Pierre, le regardait de son air de
souffrance exaspérée, le visage noir et dur de révolte.
—Voulez-vous qu'il vous fasse une lecture, une de ces belles lectures qui
soulagent, comme il nous en a fait une dans le wagon?... Non, cela ne vous
amuserait pas, vous n'y avez pas le cœur. Eh bien! nous verrons plus tard...
Je vous laisse avec lui. Je suis convaincue que vous serez très gentille dans
un instant.
Vainement, Pierre lui parla à voix basse, lui dit tout ce que sa tendresse
trouvait de bon et de caressant, en la suppliant de ne pas se laisser ainsi
tomber au désespoir. Si la sainte Vierge ne l'avait pas guérie le premier jour,
c'était qu'elle la réservait pour quelque miracle éclatant. Mais elle avait
détourné la tête, elle ne semblait même plus l'écouter, la bouche amère et
Vers onze heures du soir, laissant M. de Guersaint dans sa chambre de
l'hôtel des Apparitions, Pierre eut l'idée de retourner un instant à l'Hôpital
de Notre-Dame des Douleurs, avant de se coucher lui-même. Il avait quitté
Marie si désespérée, muette d'un si farouche silence, qu'il était plein
d'inquiétude. Et, dès qu'il eut fait demander madame de Jonquière, à la
porte de la salle Sainte-Honorine, il s'inquiéta davantage, car les nouvelles
n'étaient pas bonnes: la directrice lui apprit que la jeune fille n'avait toujours
pas desserré les lèvres, ne répondant à personne, refusant même de manger.
Aussi voulut-elle absolument que Pierre entrât. Les salles de femmes étaient
interdites aux hommes, la nuit; mais un prêtre n'est pas un homme.
—Elle n'aime que vous, elle n'écoutera que vous. Je vous en prie, entrez
vous asseoir près de son lit, et attendez l'abbé Judaine. Il doit venir, vers une
heure du matin, donner la communion aux plus malades, à celles qui ne
peuvent bouger et qui mangent dès le jour. Vous l'assisterez.
Pierre, alors, suivit madame de Jonquière; et elle l'installa au chevet de
Marie.
—Chère enfant, je vous amène quelqu'un qui vous aime bien... N'est-ce
pas? vous allez causer et être raisonnable.
Mais la malade, en reconnaissant Pierre, le regardait de son air de
souffrance exaspérée, le visage noir et dur de révolte.
—Voulez-vous qu'il vous fasse une lecture, une de ces belles lectures qui
soulagent, comme il nous en a fait une dans le wagon?... Non, cela ne vous
amuserait pas, vous n'y avez pas le cœur. Eh bien! nous verrons plus tard...
Je vous laisse avec lui. Je suis convaincue que vous serez très gentille dans
un instant.
Vainement, Pierre lui parla à voix basse, lui dit tout ce que sa tendresse
trouvait de bon et de caressant, en la suppliant de ne pas se laisser ainsi
tomber au désespoir. Si la sainte Vierge ne l'avait pas guérie le premier jour,
c'était qu'elle la réservait pour quelque miracle éclatant. Mais elle avait
détourné la tête, elle ne semblait même plus l'écouter, la bouche amère et
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violente, les yeux irrités, perdus dans le vide. Et il dut se taire, il regarda la
salle autour de lui.
C'était un spectacle affreux. Jamais son cœur ne s'était soulevé, dans une
telle nausée de pitié et de terreur. On avait dîné depuis longtemps; des
portions, montées de la cuisine, traînaient encore sur les draps; et, jusqu'au
petit jour, il y en avait ainsi qui mangeaient, tandis que d'autres geignaient,
suppliant qu'on les retournât ou qu'on les posât sur le vase. À mesure que la
nuit s'avançait, une sorte de vague délire les envahissait toutes. Très peu
dormaient tranquilles, quelques-unes déshabillées sous les couvertures, le
plus grand nombre simplement allongées sur les lits, si difficiles à dévêtir,
qu'elles ne changeaient même pas de linge, pendant les cinq jours du
pèlerinage. Et l'encombrement de la salle, dans les demi-ténèbres, semblait
s'être aggravé: les quinze lits rangés le long des murs, les sept matelas qui
emplissaient l'allée centrale, d'autres qu'on venait d'ajouter, un entassement
de loques sans nom, parmi lequel s'écroulaient les bagages, les vieux
paniers, les caisses, les valises. On ne savait plus où mettre le pied. Deux
lanternes fumeuses éclairaient à peine ce campement de moribonds, et
l'odeur surtout devenait épouvantable, malgré les deux fenêtres
entr'ouvertes, par où n'entrait que la lourde chaleur de la nuit d'août. Des
ombres, des cris de cauchemar passaient, peuplaient cet enfer, dans l'agonie
nocturne de tant de souffrances.
Cependant, Pierre reconnut Raymonde, qui, son service fini, avait voulu
embrasser sa mère, avant de monter se coucher dans une des mansardes,
réservées aux sœurs. Madame de Jonquière, elle, prenant à cœur sa fonction
de directrice, ne fermait pas les yeux, des trois nuits. Elle avait bien un
fauteuil, pour s'y allonger; mais elle ne pouvait s'y asseoir un instant, sans
être dérangée tout de suite. Du reste, elle était vaillamment secondée par la
petite madame Désagneaux, d'un zèle si exalté, que sœur Hyacinthe lui
avait dit en souriant: «Pourquoi ne vous faites-vous pas religieuse?» Et elle
avait répondu, d'un air de surprise effarée: «Je ne peux pas, je suis mariée,
et j'adore mon mari!» Madame Volmar n'avait pas reparu. On racontait
qu'elle s'était couchée, tellement elle souffrait d'une atroce migraine; ce qui
faisait dire à madame Désagneaux qu'on ne venait pas soigner les malades,
quand on n'était pas soi-même plus solide. Pourtant, elle finissait par avoir
les jambes et les bras cassés, sans vouloir en convenir, accourant à la
moindre plainte, toujours prête à donner un coup de main. Elle, qui, dans
salle autour de lui.
C'était un spectacle affreux. Jamais son cœur ne s'était soulevé, dans une
telle nausée de pitié et de terreur. On avait dîné depuis longtemps; des
portions, montées de la cuisine, traînaient encore sur les draps; et, jusqu'au
petit jour, il y en avait ainsi qui mangeaient, tandis que d'autres geignaient,
suppliant qu'on les retournât ou qu'on les posât sur le vase. À mesure que la
nuit s'avançait, une sorte de vague délire les envahissait toutes. Très peu
dormaient tranquilles, quelques-unes déshabillées sous les couvertures, le
plus grand nombre simplement allongées sur les lits, si difficiles à dévêtir,
qu'elles ne changeaient même pas de linge, pendant les cinq jours du
pèlerinage. Et l'encombrement de la salle, dans les demi-ténèbres, semblait
s'être aggravé: les quinze lits rangés le long des murs, les sept matelas qui
emplissaient l'allée centrale, d'autres qu'on venait d'ajouter, un entassement
de loques sans nom, parmi lequel s'écroulaient les bagages, les vieux
paniers, les caisses, les valises. On ne savait plus où mettre le pied. Deux
lanternes fumeuses éclairaient à peine ce campement de moribonds, et
l'odeur surtout devenait épouvantable, malgré les deux fenêtres
entr'ouvertes, par où n'entrait que la lourde chaleur de la nuit d'août. Des
ombres, des cris de cauchemar passaient, peuplaient cet enfer, dans l'agonie
nocturne de tant de souffrances.
Cependant, Pierre reconnut Raymonde, qui, son service fini, avait voulu
embrasser sa mère, avant de monter se coucher dans une des mansardes,
réservées aux sœurs. Madame de Jonquière, elle, prenant à cœur sa fonction
de directrice, ne fermait pas les yeux, des trois nuits. Elle avait bien un
fauteuil, pour s'y allonger; mais elle ne pouvait s'y asseoir un instant, sans
être dérangée tout de suite. Du reste, elle était vaillamment secondée par la
petite madame Désagneaux, d'un zèle si exalté, que sœur Hyacinthe lui
avait dit en souriant: «Pourquoi ne vous faites-vous pas religieuse?» Et elle
avait répondu, d'un air de surprise effarée: «Je ne peux pas, je suis mariée,
et j'adore mon mari!» Madame Volmar n'avait pas reparu. On racontait
qu'elle s'était couchée, tellement elle souffrait d'une atroce migraine; ce qui
faisait dire à madame Désagneaux qu'on ne venait pas soigner les malades,
quand on n'était pas soi-même plus solide. Pourtant, elle finissait par avoir
les jambes et les bras cassés, sans vouloir en convenir, accourant à la
moindre plainte, toujours prête à donner un coup de main. Elle, qui, dans
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son appartement, à Paris, aurait sonné un domestique plutôt que de déranger
un flambeau de place, promenait les vases et les cuvettes, vidait les bassins,
soulevait les malades, tandis que madame de Jonquière leur glissait des
oreillers derrière le dos. Mais, comme onze heures sonnaient, elle fut
foudroyée. Ayant eu l'imprudence de s'allonger un instant dans le fauteuil,
elle s'endormit sur place, sa jolie tête roulée sur une épaule, au milieu de
l'ébouriffement de ses adorables cheveux blonds. Et ni les plaintes, ni les
appels, aucun bruit ne la réveilla plus.
Doucement, madame de Jonquière était revenue dire au jeune prêtre:
—J'avais bien l'idée d'envoyer chercher monsieur Ferrand, vous savez,
l'interne qui nous accompagne: il aurait donné à la pauvre demoiselle
quelque chose pour la calmer. Seulement, il est occupé en bas, dans la salle
des ménages, près du frère Isidore. Et puis, nous ne soignons pas ici, nous
ne venons que pour remettre nos chères malades entre les mains de la sainte
Vierge.
Sœur Hyacinthe, qui passait la nuit avec la directrice, s'approcha.
—Je remonte de la salle des ménages, où j'avais promis de porter des
oranges à monsieur Sabathier, et j'ai vu monsieur Ferrand, qui a ranimé le
frère Isidore... Voulez-vous que je redescende le chercher?
Mais Pierre s'y opposa.
—Non, non, Marie va être raisonnable. Tout à l'heure, je lui lirai quelques
belles pages, et elle se reposera.
Marie resta muette encore, obstinée. L'une des deux lanternes se trouvait
là, contre le mur; et Pierre voyait très nettement sa face mince, immobile.
Puis, à droite, dans le lit suivant, il apercevait la tête d'Élise Rouquet,
profondément endormie, sans fichu, avec sa face de monstre en l'air, dont
l'horrible plaie continuait pourtant à pâlir. Et, à sa gauche, il avait madame
Vêtu, épuisée, condamnée, qui ne pouvait s'assoupir, secouée d'un continuel
frisson. Il lui dit quelques bonnes paroles. Elle le remercia, elle ajouta,
faiblement:
—Il y a eu plusieurs guérisons aujourd'hui, j'en ai été très contente.
un flambeau de place, promenait les vases et les cuvettes, vidait les bassins,
soulevait les malades, tandis que madame de Jonquière leur glissait des
oreillers derrière le dos. Mais, comme onze heures sonnaient, elle fut
foudroyée. Ayant eu l'imprudence de s'allonger un instant dans le fauteuil,
elle s'endormit sur place, sa jolie tête roulée sur une épaule, au milieu de
l'ébouriffement de ses adorables cheveux blonds. Et ni les plaintes, ni les
appels, aucun bruit ne la réveilla plus.
Doucement, madame de Jonquière était revenue dire au jeune prêtre:
—J'avais bien l'idée d'envoyer chercher monsieur Ferrand, vous savez,
l'interne qui nous accompagne: il aurait donné à la pauvre demoiselle
quelque chose pour la calmer. Seulement, il est occupé en bas, dans la salle
des ménages, près du frère Isidore. Et puis, nous ne soignons pas ici, nous
ne venons que pour remettre nos chères malades entre les mains de la sainte
Vierge.
Sœur Hyacinthe, qui passait la nuit avec la directrice, s'approcha.
—Je remonte de la salle des ménages, où j'avais promis de porter des
oranges à monsieur Sabathier, et j'ai vu monsieur Ferrand, qui a ranimé le
frère Isidore... Voulez-vous que je redescende le chercher?
Mais Pierre s'y opposa.
—Non, non, Marie va être raisonnable. Tout à l'heure, je lui lirai quelques
belles pages, et elle se reposera.
Marie resta muette encore, obstinée. L'une des deux lanternes se trouvait
là, contre le mur; et Pierre voyait très nettement sa face mince, immobile.
Puis, à droite, dans le lit suivant, il apercevait la tête d'Élise Rouquet,
profondément endormie, sans fichu, avec sa face de monstre en l'air, dont
l'horrible plaie continuait pourtant à pâlir. Et, à sa gauche, il avait madame
Vêtu, épuisée, condamnée, qui ne pouvait s'assoupir, secouée d'un continuel
frisson. Il lui dit quelques bonnes paroles. Elle le remercia, elle ajouta,
faiblement:
—Il y a eu plusieurs guérisons aujourd'hui, j'en ai été très contente.
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La Grivotte, en effet, couchée sur un matelas, au pied même du lit, ne
cessait de se relever, dans une fièvre d'activité extraordinaire, pour répéter
sa phrase à tout venant:
—Je suis guérie... Je suis guérie...
Et elle racontait qu'elle avait dévoré la moitié d'un poulet, elle qui ne
mangeait plus depuis des mois. Puis, pendant près de deux heures, elle avait
suivi à pied la procession aux flambeaux. Elle aurait dansé sûrement
jusqu'au jour, si la sainte Vierge avait donné un bal.
—Je suis guérie, oh! guérie, tout à fait guérie.
Alors, avec une sérénité enfantine, une souriante et parfaite abnégation,
madame Vêtu put dire encore:
—La sainte Vierge a eu raison de la guérir, celle-là, qui est pauvre. Ça me
fait plus de plaisir que si c'était moi, parce que j'ai ma petite boutique
d'horlogerie, et que je puis attendre... Chacune son tour, chacune son tour.
Presque toutes montraient cette charité, cet incroyable bonheur de la
guérison des autres. Elles étaient rarement jalouses, elles cédaient à une
sorte d'épidémie heureuse, à l'espoir contagieux d'être guéries, le lendemain,
si la sainte Vierge le voulait. Il ne fallait pas la mécontenter, se montrer trop
impatiente; car elle avait sûrement son idée, elle savait pourquoi elle
commençait par celle-ci plutôt que par celle-là. Aussi les malades les plus
gravement atteintes priaient-elles pour leurs voisines, dans cette fraternité
de la souffrance et de l'espoir. Chaque miracle nouveau était un gage du
miracle prochain. Leur foi renaissait toujours, inébranlable. On racontait
l'histoire d'une fille de ferme, paralytique, qui avait marché, à la Grotte,
avec une force de volonté extraordinaire; puis, à l'Hôpital, elle s'était fait
redescendre, voulant retourner aux pieds de Notre-Dame de Lourdes; mais,
dès la moitié du chemin, elle avait chancelé, haletante, livide; et, rapportée
sur un brancard, elle était morte, guérie, disaient ses voisines de salle.
Chacune son tour, la sainte Vierge n'oubliait aucune de ses filles aimées, à
moins que son dessein ne fût d'octroyer le paradis à une élue, tout de suite.
Brusquement, au moment où Pierre se penchait vers elle, pour lui offrir de
nouveau une lecture, Marie éclata en furieux sanglots. Elle avait abattu sa
tête sur l'épaule de son ami, elle disait sa colère d'une voix basse, terrible,
cessait de se relever, dans une fièvre d'activité extraordinaire, pour répéter
sa phrase à tout venant:
—Je suis guérie... Je suis guérie...
Et elle racontait qu'elle avait dévoré la moitié d'un poulet, elle qui ne
mangeait plus depuis des mois. Puis, pendant près de deux heures, elle avait
suivi à pied la procession aux flambeaux. Elle aurait dansé sûrement
jusqu'au jour, si la sainte Vierge avait donné un bal.
—Je suis guérie, oh! guérie, tout à fait guérie.
Alors, avec une sérénité enfantine, une souriante et parfaite abnégation,
madame Vêtu put dire encore:
—La sainte Vierge a eu raison de la guérir, celle-là, qui est pauvre. Ça me
fait plus de plaisir que si c'était moi, parce que j'ai ma petite boutique
d'horlogerie, et que je puis attendre... Chacune son tour, chacune son tour.
Presque toutes montraient cette charité, cet incroyable bonheur de la
guérison des autres. Elles étaient rarement jalouses, elles cédaient à une
sorte d'épidémie heureuse, à l'espoir contagieux d'être guéries, le lendemain,
si la sainte Vierge le voulait. Il ne fallait pas la mécontenter, se montrer trop
impatiente; car elle avait sûrement son idée, elle savait pourquoi elle
commençait par celle-ci plutôt que par celle-là. Aussi les malades les plus
gravement atteintes priaient-elles pour leurs voisines, dans cette fraternité
de la souffrance et de l'espoir. Chaque miracle nouveau était un gage du
miracle prochain. Leur foi renaissait toujours, inébranlable. On racontait
l'histoire d'une fille de ferme, paralytique, qui avait marché, à la Grotte,
avec une force de volonté extraordinaire; puis, à l'Hôpital, elle s'était fait
redescendre, voulant retourner aux pieds de Notre-Dame de Lourdes; mais,
dès la moitié du chemin, elle avait chancelé, haletante, livide; et, rapportée
sur un brancard, elle était morte, guérie, disaient ses voisines de salle.
Chacune son tour, la sainte Vierge n'oubliait aucune de ses filles aimées, à
moins que son dessein ne fût d'octroyer le paradis à une élue, tout de suite.
Brusquement, au moment où Pierre se penchait vers elle, pour lui offrir de
nouveau une lecture, Marie éclata en furieux sanglots. Elle avait abattu sa
tête sur l'épaule de son ami, elle disait sa colère d'une voix basse, terrible,
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au milieu des ombres vagues de l'effroyable salle. C'était, chez elle, comme
il arrivait rarement, une perte de la foi, un manque soudain de courage,
toute une révolte de l'être souffrant qui ne pouvait plus attendre. Et elle en
arrivait au sacrilège.
—Non, non, elle est méchante, elle est injuste. J'étais si certaine qu'elle
m'exaucerait aujourd'hui, et je l'avais tant priée! Jamais je ne guérirai,
maintenant que cette première journée va finir. C'était un samedi, j'étais
convaincue qu'elle me guérirait un samedi... Oh! Pierre, je ne voulais plus
parler, empêchez-moi de parler, parce que mon cœur est trop gros et que
j'en dirais trop long!
Vivement, il lui avait saisi la tête d'une étreinte fraternelle, il tâchait
d'étouffer le cri de sa rébellion.
—Marie, taisez-vous! Il ne faut pas qu'on vous entende... Vous, si pieuse!
Voulez-vous donc scandaliser toutes les âmes?
Mais elle ne pouvait se taire, malgré son effort.
—J'étoufferais, il faut que je parle... Je ne l'aime plus, je ne crois plus en
elle. Ce sont des mensonges, tout ce qu'on raconte ici: il n'y a rien, elle
n'existe même pas, puisqu'elle n'entend pas, quand on l'appelle et qu'on
pleure. Si vous saviez tout ce que je lui ai dit!... C'est fini, Pierre, je veux
m'en aller à l'instant. Emmenez-moi, emportez-moi, pour que j'achève de
mourir dans la rue, où du moins les passants auront pitié de ma souffrance.
Elle s'affaiblissait, elle était retombée sur le dos, bégayante, puérile.
—Et puis, personne ne m'aime. Mon père lui-même n'était pas là. Vous,
mon pauvre ami, vous m'aviez abandonnée. Quand j'ai vu que c'était un
autre qui me menait à la piscine, je me suis senti au cœur un grand froid.
Oui! ce froid du doute, que j'ai souvent éprouvé à Paris... Et, la chose est
certaine, c'est que j'ai douté, si elle ne m'a pas guérie. J'aurai mal prié, je ne
suis pas assez sainte...
Déjà, elle ne blasphémait plus, elle trouvait des excuses au ciel. Mais son
visage restait violent, dans cette lutte contre la puissance supérieure, tant
aimée et tant suppliée, qui ne lui avait pas obéi. Lorsque, parfois, un coup
de rage passait, et qu'il y avait de la sorte des révoltes dans les lits, des
il arrivait rarement, une perte de la foi, un manque soudain de courage,
toute une révolte de l'être souffrant qui ne pouvait plus attendre. Et elle en
arrivait au sacrilège.
—Non, non, elle est méchante, elle est injuste. J'étais si certaine qu'elle
m'exaucerait aujourd'hui, et je l'avais tant priée! Jamais je ne guérirai,
maintenant que cette première journée va finir. C'était un samedi, j'étais
convaincue qu'elle me guérirait un samedi... Oh! Pierre, je ne voulais plus
parler, empêchez-moi de parler, parce que mon cœur est trop gros et que
j'en dirais trop long!
Vivement, il lui avait saisi la tête d'une étreinte fraternelle, il tâchait
d'étouffer le cri de sa rébellion.
—Marie, taisez-vous! Il ne faut pas qu'on vous entende... Vous, si pieuse!
Voulez-vous donc scandaliser toutes les âmes?
Mais elle ne pouvait se taire, malgré son effort.
—J'étoufferais, il faut que je parle... Je ne l'aime plus, je ne crois plus en
elle. Ce sont des mensonges, tout ce qu'on raconte ici: il n'y a rien, elle
n'existe même pas, puisqu'elle n'entend pas, quand on l'appelle et qu'on
pleure. Si vous saviez tout ce que je lui ai dit!... C'est fini, Pierre, je veux
m'en aller à l'instant. Emmenez-moi, emportez-moi, pour que j'achève de
mourir dans la rue, où du moins les passants auront pitié de ma souffrance.
Elle s'affaiblissait, elle était retombée sur le dos, bégayante, puérile.
—Et puis, personne ne m'aime. Mon père lui-même n'était pas là. Vous,
mon pauvre ami, vous m'aviez abandonnée. Quand j'ai vu que c'était un
autre qui me menait à la piscine, je me suis senti au cœur un grand froid.
Oui! ce froid du doute, que j'ai souvent éprouvé à Paris... Et, la chose est
certaine, c'est que j'ai douté, si elle ne m'a pas guérie. J'aurai mal prié, je ne
suis pas assez sainte...
Déjà, elle ne blasphémait plus, elle trouvait des excuses au ciel. Mais son
visage restait violent, dans cette lutte contre la puissance supérieure, tant
aimée et tant suppliée, qui ne lui avait pas obéi. Lorsque, parfois, un coup
de rage passait, et qu'il y avait de la sorte des révoltes dans les lits, des
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désespoirs et des sanglots, des jurons même, les dames hospitalières et les
sœurs, un peu effarouchées, se contentaient de tirer les rideaux. La grâce
s'était retirée, il fallait attendre qu'elle revînt. Et tout s'apaisait, se mourait
après des heures, au milieu du grand silence lamentable.
—Calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure, répétait Pierre très
doucement à Marie, en voyant qu'une autre crise la prenait, celle du doute
de soi-même, de la crainte de n'être pas digne.
Sœur Hyacinthe s'était approchée de nouveau.
—Vous ne pourrez pas communier tout à l'heure, ma chère enfant, si vous
vous entretenez dans un état pareil... Voyons, puisque nous autorisons
monsieur l'abbé à vous faire une lecture, pourquoi n'acceptez-vous pas?
Elle eut un geste fatigué, disant qu'elle acceptait, et Pierre s'empressa de
prendre, dans la valise, au pied du lit, le petit livre à couverture bleue, où
était contée naïvement l'histoire de Bernadette. Mais, comme la nuit
précédente, pendant que le train roulait, il ne s'en tint pas au texte écourté
de la brochure, il improvisa; tandis que le raisonneur, l'analyste, au fond de
lui, ne pouvait se défendre de rétablir la vérité, refaisait humaine cette
légende dont le continuel prodige aidait à la guérison des malades. Bientôt,
de tous les matelas voisins, des femmes se soulevèrent, voulant connaître la
suite de l'histoire; car l'attente passionnée de la communion les empêchait
presque toutes de dormir.
Alors, sous la lueur pâle de la lanterne pendue au mur, au-dessus de lui,
Pierre haussa peu à peu la voix, afin d'être entendu de toute la salle.
—«Dès les premiers miracles, les persécutions commencèrent. Bernadette,
traitée de menteuse et de folle, fut menacée d'être conduite en prison.
L'abbé Peyramale, curé de Lourdes, et monseigneur Laurence, évêque de
Tarbes, ainsi que son clergé, restaient à l'écart, attendaient avec la plus
grande prudence; tandis que les autorités civiles, le préfet, le procureur
impérial, le maire, le commissaire de police, se livraient contre la religion à
des excès de zèle déplorables...»
Tout en continuant de la sorte, Pierre voyait se lever pour lui seul l'histoire
vraie, avec une force invincible. Il revenait un peu en arrière, il retrouvait
Bernadette au moment des premières apparitions, si candide, si adorable
sœurs, un peu effarouchées, se contentaient de tirer les rideaux. La grâce
s'était retirée, il fallait attendre qu'elle revînt. Et tout s'apaisait, se mourait
après des heures, au milieu du grand silence lamentable.
—Calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure, répétait Pierre très
doucement à Marie, en voyant qu'une autre crise la prenait, celle du doute
de soi-même, de la crainte de n'être pas digne.
Sœur Hyacinthe s'était approchée de nouveau.
—Vous ne pourrez pas communier tout à l'heure, ma chère enfant, si vous
vous entretenez dans un état pareil... Voyons, puisque nous autorisons
monsieur l'abbé à vous faire une lecture, pourquoi n'acceptez-vous pas?
Elle eut un geste fatigué, disant qu'elle acceptait, et Pierre s'empressa de
prendre, dans la valise, au pied du lit, le petit livre à couverture bleue, où
était contée naïvement l'histoire de Bernadette. Mais, comme la nuit
précédente, pendant que le train roulait, il ne s'en tint pas au texte écourté
de la brochure, il improvisa; tandis que le raisonneur, l'analyste, au fond de
lui, ne pouvait se défendre de rétablir la vérité, refaisait humaine cette
légende dont le continuel prodige aidait à la guérison des malades. Bientôt,
de tous les matelas voisins, des femmes se soulevèrent, voulant connaître la
suite de l'histoire; car l'attente passionnée de la communion les empêchait
presque toutes de dormir.
Alors, sous la lueur pâle de la lanterne pendue au mur, au-dessus de lui,
Pierre haussa peu à peu la voix, afin d'être entendu de toute la salle.
—«Dès les premiers miracles, les persécutions commencèrent. Bernadette,
traitée de menteuse et de folle, fut menacée d'être conduite en prison.
L'abbé Peyramale, curé de Lourdes, et monseigneur Laurence, évêque de
Tarbes, ainsi que son clergé, restaient à l'écart, attendaient avec la plus
grande prudence; tandis que les autorités civiles, le préfet, le procureur
impérial, le maire, le commissaire de police, se livraient contre la religion à
des excès de zèle déplorables...»
Tout en continuant de la sorte, Pierre voyait se lever pour lui seul l'histoire
vraie, avec une force invincible. Il revenait un peu en arrière, il retrouvait
Bernadette au moment des premières apparitions, si candide, si adorable
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d'ignorance et de bonne foi, dans sa souffrance. Et elle était la voyante, la
sainte, dont le visage, durant la crise d'extase, prenait une expression de
surhumaine beauté: le front rayonnait, les traits semblaient remonter, les
yeux se baignaient de lumière, pendant que la bouche, entr'ouverte, brûlait
d'amour. Puis, c'était une majesté de sa personne entière, des signes de croix
très nobles, très lents, qui avaient l'air d'emplir l'horizon. Les vallées
voisines, les villages, les villes, ne causaient que de Bernadette. Bien que la
Vierge ne se fût pas nommée encore, on la reconnaissait, on disait: «C'est
elle, c'est la sainte Vierge.» Le premier jour de marché, il y eut tant de
monde, que Lourdes déborda. Tous voulaient voir l'enfant bénie, l'élue de la
Reine des Anges, qui devenait si belle, lorsque les cieux s'ouvraient à ses
yeux ravis. Chaque matin, la foule augmentait, au bord du Gave; et des
milliers de personnes finissaient par s'installer là, en se bousculant pour ne
rien perdre du spectacle. Dès que Bernadette paraissait, un murmure de
ferveur courait: «Voici la sainte, la sainte, la sainte!» On se précipitait, on
baisait ses vêtements. C'était le Messie, l'éternel Messie que les peuples
attendent, dont le besoin renaît sans cesse, au travers des générations.
Toujours la même aventure recommençait: une apparition de la Vierge à une
bergère, une voix qui exhortait le monde à la pénitence, une source qui
jaillissait, des miracles qui étonnaient et ravissaient les foules accourues, de
plus en plus énormes.
Ah! ces premiers miracles de Lourdes, quelle floraison printanière de
consolation, au cœur des misérables que dévoraient la pauvreté et la
maladie! L'œil guéri du vieux Bouriette, l'enfant Bouhohorts ressuscité dans
l'eau glacée, des sourds qui entendaient, des boiteux qui marchaient, et tant
d'autres, Blaise Maumus, Bernade Soubies, Auguste Bordes, Blaisette
Soupenne, Benoite Cazeaux, sauvés des pires souffrances, devenaient les
sujets de conversations sans fin, exaltaient l'espoir de tous ceux qui
souffraient dans leur âme ou dans leur chair. Le jeudi, 4 mars, dernier jour
des quinze visites demandées par la Vierge, il y avait plus de vingt mille
personnes devant la Grotte, la montagne entière était descendue. Et cette
foule immense trouvait là ce dont elle était affamée, l'aliment du divin, le
festin du merveilleux, assez d'impossible pour contenter sa croyance à une
puissance supérieure daignant s'occuper des pauvres hommes, intervenant
d'une façon retentissante dans les lamentables affaires d'ici-bas, afin d'y
rétablir un peu de justice et de bonté. Le cri de charité céleste éclatait, la
sainte, dont le visage, durant la crise d'extase, prenait une expression de
surhumaine beauté: le front rayonnait, les traits semblaient remonter, les
yeux se baignaient de lumière, pendant que la bouche, entr'ouverte, brûlait
d'amour. Puis, c'était une majesté de sa personne entière, des signes de croix
très nobles, très lents, qui avaient l'air d'emplir l'horizon. Les vallées
voisines, les villages, les villes, ne causaient que de Bernadette. Bien que la
Vierge ne se fût pas nommée encore, on la reconnaissait, on disait: «C'est
elle, c'est la sainte Vierge.» Le premier jour de marché, il y eut tant de
monde, que Lourdes déborda. Tous voulaient voir l'enfant bénie, l'élue de la
Reine des Anges, qui devenait si belle, lorsque les cieux s'ouvraient à ses
yeux ravis. Chaque matin, la foule augmentait, au bord du Gave; et des
milliers de personnes finissaient par s'installer là, en se bousculant pour ne
rien perdre du spectacle. Dès que Bernadette paraissait, un murmure de
ferveur courait: «Voici la sainte, la sainte, la sainte!» On se précipitait, on
baisait ses vêtements. C'était le Messie, l'éternel Messie que les peuples
attendent, dont le besoin renaît sans cesse, au travers des générations.
Toujours la même aventure recommençait: une apparition de la Vierge à une
bergère, une voix qui exhortait le monde à la pénitence, une source qui
jaillissait, des miracles qui étonnaient et ravissaient les foules accourues, de
plus en plus énormes.
Ah! ces premiers miracles de Lourdes, quelle floraison printanière de
consolation, au cœur des misérables que dévoraient la pauvreté et la
maladie! L'œil guéri du vieux Bouriette, l'enfant Bouhohorts ressuscité dans
l'eau glacée, des sourds qui entendaient, des boiteux qui marchaient, et tant
d'autres, Blaise Maumus, Bernade Soubies, Auguste Bordes, Blaisette
Soupenne, Benoite Cazeaux, sauvés des pires souffrances, devenaient les
sujets de conversations sans fin, exaltaient l'espoir de tous ceux qui
souffraient dans leur âme ou dans leur chair. Le jeudi, 4 mars, dernier jour
des quinze visites demandées par la Vierge, il y avait plus de vingt mille
personnes devant la Grotte, la montagne entière était descendue. Et cette
foule immense trouvait là ce dont elle était affamée, l'aliment du divin, le
festin du merveilleux, assez d'impossible pour contenter sa croyance à une
puissance supérieure daignant s'occuper des pauvres hommes, intervenant
d'une façon retentissante dans les lamentables affaires d'ici-bas, afin d'y
rétablir un peu de justice et de bonté. Le cri de charité céleste éclatait, la
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main invisible et secourable s'étendait, pansait l'éternelle plaie humaine.
Ah! ce rêve que chaque génération refaisait à son tour, avec quelle énergie
indestructible il repoussait chez les déshérités, dès qu'il avait trouvé un
terrain favorable, préparé par les circonstances! Et, depuis des siècles peut-
être, tous les faits ne s'étaient pas réunis de la sorte, pour embraser, comme
à Lourdes, le foyer mystique de la foi.
Une religion nouvelle allait se fonder, et tout de suite les persécutions se
déclarèrent, car les religions ne poussent qu'au milieu des tourments et des
révoltes. Comme autrefois, à Jérusalem, lorsque le bruit se répandit que des
miracles fleurissaient sous les pas du Sauveur attendu, les autorités civiles
s'émurent, le procureur impérial, le juge de paix, le maire, surtout le préfet
de Tarbes. Celui-ci était justement un catholique sincère, pratiquant,
d'honorabilité absolue, mais une tête solide d'administrateur, passionné
défenseur du bon ordre, adversaire déclaré du fanatisme, d'où naissent les
émeutes et les perversions religieuses. Il y avait à Lourdes, sous ses ordres,
un commissaire de police ayant le légitime désir de prouver ses dons de
sagacité adroite. La lutte commença, ce fut ce commissaire qui, le premier
dimanche de carême, dès les premières visions, fit amener Bernadette
devant lui, pour l'interroger. Vainement, il se montra affectueux, puis
emporté, menaçant: il ne tira toujours de la fillette que les mêmes réponses.
L'histoire qu'elle contait, avec des détails lentement accrus, s'était peu à peu
fixée dans son cerveau d'enfantine, irrévocable. Et, chez cette irrégulière de
l'hystérie, ce n'était pas un mensonge, c'était la hantise inconsciente, une
volonté morte qui ne pouvait se dégager de l'hallucination première. Ah! la
triste enfant, la chère enfant, si douce, dès lors perdue à la vie, crucifiée par
l'idée fixe, dont on n'aurait pu la tirer qu'en la changeant de milieu, en la
rendant au grand air libre, dans quelque pays de plein jour et d'humaine
tendresse! Mais elle était l'élue, elle avait vu la Vierge, elle allait en souffrir
toute l'existence, et en mourir.
Pierre, qui connaissait bien Bernadette, et qui gardait à sa mémoire une
pitié fraternelle, la ferveur qu'on a pour une sainte humaine, une créature
simple, droite et charmante dans le supplice de sa foi, laissa voir son
émotion, les yeux humides, la voix tremblante. Et il y eut une interruption,
Marie qui était restée raidie jusque-là, avec sa face dure de révoltée, dénoua
ses mains, eut un vague geste pitoyable.
Ah! ce rêve que chaque génération refaisait à son tour, avec quelle énergie
indestructible il repoussait chez les déshérités, dès qu'il avait trouvé un
terrain favorable, préparé par les circonstances! Et, depuis des siècles peut-
être, tous les faits ne s'étaient pas réunis de la sorte, pour embraser, comme
à Lourdes, le foyer mystique de la foi.
Une religion nouvelle allait se fonder, et tout de suite les persécutions se
déclarèrent, car les religions ne poussent qu'au milieu des tourments et des
révoltes. Comme autrefois, à Jérusalem, lorsque le bruit se répandit que des
miracles fleurissaient sous les pas du Sauveur attendu, les autorités civiles
s'émurent, le procureur impérial, le juge de paix, le maire, surtout le préfet
de Tarbes. Celui-ci était justement un catholique sincère, pratiquant,
d'honorabilité absolue, mais une tête solide d'administrateur, passionné
défenseur du bon ordre, adversaire déclaré du fanatisme, d'où naissent les
émeutes et les perversions religieuses. Il y avait à Lourdes, sous ses ordres,
un commissaire de police ayant le légitime désir de prouver ses dons de
sagacité adroite. La lutte commença, ce fut ce commissaire qui, le premier
dimanche de carême, dès les premières visions, fit amener Bernadette
devant lui, pour l'interroger. Vainement, il se montra affectueux, puis
emporté, menaçant: il ne tira toujours de la fillette que les mêmes réponses.
L'histoire qu'elle contait, avec des détails lentement accrus, s'était peu à peu
fixée dans son cerveau d'enfantine, irrévocable. Et, chez cette irrégulière de
l'hystérie, ce n'était pas un mensonge, c'était la hantise inconsciente, une
volonté morte qui ne pouvait se dégager de l'hallucination première. Ah! la
triste enfant, la chère enfant, si douce, dès lors perdue à la vie, crucifiée par
l'idée fixe, dont on n'aurait pu la tirer qu'en la changeant de milieu, en la
rendant au grand air libre, dans quelque pays de plein jour et d'humaine
tendresse! Mais elle était l'élue, elle avait vu la Vierge, elle allait en souffrir
toute l'existence, et en mourir.
Pierre, qui connaissait bien Bernadette, et qui gardait à sa mémoire une
pitié fraternelle, la ferveur qu'on a pour une sainte humaine, une créature
simple, droite et charmante dans le supplice de sa foi, laissa voir son
émotion, les yeux humides, la voix tremblante. Et il y eut une interruption,
Marie qui était restée raidie jusque-là, avec sa face dure de révoltée, dénoua
ses mains, eut un vague geste pitoyable.
Page 175
—La pauvre petite, murmura-t-elle, toute seule contre ces magistrats, et si
innocente, si fière, si convaincue!
De tous les lits, la même sympathie souffrante montait. L'enfer de cette
salle, dans sa détresse nocturne, avec son air empesté, son entassement de
grabats douloureux, son fantômal va-et-vient d'hospitalières et de
religieuses brisées de fatigue, semblait s'éclairer d'un éclat de divine charité.
Pauvre, pauvre Bernadette! Toutes s'indignaient des persécutions qu'elle
avait endurées, pour défendre la réalité de sa vision.
Alors, Pierre, reprenant, dit ce que Bernadette eut à souffrir. Après
l'interrogatoire du commissaire de police, elle dut encore comparaître en la
chambre du Tribunal. La magistrature entière s'acharnait, voulait lui
arracher une rétractation. Mais l'entêtement de son rêve était plus fort que la
raison de toutes les autorités civiles réunies. Deux docteurs, envoyés par le
préfet, pour l'examiner, conclurent honnêtement, comme n'importe quel
médecin l'aurait fait, à des troubles nerveux, dont l'asthme était une
indication certaine, et qui pouvaient avoir déterminé des hallucinations, en
de certaines circonstances; ce qui faillit la faire interner dans un hôpital de
Tarbes. Pourtant, on n'osa l'enlever, on craignit l'exaspération populaire. Un
évêque était venu s'agenouiller devant elle. Des dames voulaient lui acheter
des grâces au poids de l'or. Des foules croissantes de fidèles l'accablaient de
visites. Elle s'était réfugiée chez les sœurs de Nevers, qui desservaient
l'Hospice de la ville; et elle y avait fait sa première communion, elle y
apprenait difficilement à lire et à écrire. Comme la sainte Vierge semblait ne
l'avoir choisie que pour le bonheur des autres, et qu'elle ne la guérissait
point elle-même de son étouffement chronique, on s'était décidé sagement à
la conduire aux eaux de Cauterets, si voisines, qui ne lui firent du reste
aucun bien. Et, dès son retour à Lourdes, le tourment des interrogatoires,
des adorations de tout un peuple, recommença, s'aggrava, lui donna de plus
en plus l'horreur du monde. C'était bien fini, d'être la gamine joueuse, la
jeune fille rêvant d'un mari, la jeune femme baisant sur les joues de gros
enfants. Elle avait vu la Vierge, elle était l'élue et la martyre. La Vierge,
disaient les croyants, ne lui avait confié trois secrets, l'armant de cette triple
armure, que pour la soutenir au milieu des épreuves.
Longtemps, le clergé s'était abstenu, plein de doute lui-même et
d'inquiétude. Le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale, était un homme rude,
innocente, si fière, si convaincue!
De tous les lits, la même sympathie souffrante montait. L'enfer de cette
salle, dans sa détresse nocturne, avec son air empesté, son entassement de
grabats douloureux, son fantômal va-et-vient d'hospitalières et de
religieuses brisées de fatigue, semblait s'éclairer d'un éclat de divine charité.
Pauvre, pauvre Bernadette! Toutes s'indignaient des persécutions qu'elle
avait endurées, pour défendre la réalité de sa vision.
Alors, Pierre, reprenant, dit ce que Bernadette eut à souffrir. Après
l'interrogatoire du commissaire de police, elle dut encore comparaître en la
chambre du Tribunal. La magistrature entière s'acharnait, voulait lui
arracher une rétractation. Mais l'entêtement de son rêve était plus fort que la
raison de toutes les autorités civiles réunies. Deux docteurs, envoyés par le
préfet, pour l'examiner, conclurent honnêtement, comme n'importe quel
médecin l'aurait fait, à des troubles nerveux, dont l'asthme était une
indication certaine, et qui pouvaient avoir déterminé des hallucinations, en
de certaines circonstances; ce qui faillit la faire interner dans un hôpital de
Tarbes. Pourtant, on n'osa l'enlever, on craignit l'exaspération populaire. Un
évêque était venu s'agenouiller devant elle. Des dames voulaient lui acheter
des grâces au poids de l'or. Des foules croissantes de fidèles l'accablaient de
visites. Elle s'était réfugiée chez les sœurs de Nevers, qui desservaient
l'Hospice de la ville; et elle y avait fait sa première communion, elle y
apprenait difficilement à lire et à écrire. Comme la sainte Vierge semblait ne
l'avoir choisie que pour le bonheur des autres, et qu'elle ne la guérissait
point elle-même de son étouffement chronique, on s'était décidé sagement à
la conduire aux eaux de Cauterets, si voisines, qui ne lui firent du reste
aucun bien. Et, dès son retour à Lourdes, le tourment des interrogatoires,
des adorations de tout un peuple, recommença, s'aggrava, lui donna de plus
en plus l'horreur du monde. C'était bien fini, d'être la gamine joueuse, la
jeune fille rêvant d'un mari, la jeune femme baisant sur les joues de gros
enfants. Elle avait vu la Vierge, elle était l'élue et la martyre. La Vierge,
disaient les croyants, ne lui avait confié trois secrets, l'armant de cette triple
armure, que pour la soutenir au milieu des épreuves.
Longtemps, le clergé s'était abstenu, plein de doute lui-même et
d'inquiétude. Le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale, était un homme rude,
Page 176
d'une infinie bonté, d'une droiture et d'une énergie admirables, quand il
croyait être dans le bon chemin. La première fois qu'il reçut la visite de
Bernadette, il accueillit, presque aussi durement que le commissaire de
police, cette enfant élevée à Bartrès, qu'on n'avait pas vue encore au
catéchisme; il refusa de croire à son histoire, lui commanda avec quelque
ironie de prier la Dame de faire avant tout fleurir l'églantier qui était à ses
pieds, ce que la Dame ne fit pas d'ailleurs; et, si, plus tard, il finit par
prendre l'enfant sous sa garde, en bon pasteur qui défend son troupeau, ce
fut lorsque les persécutions commencèrent et qu'on parla d'emprisonner
cette chétive, aux clairs yeux si francs, au récit entêté dans sa douceur
modeste. Puis, pourquoi donc aurait-il continué à nier le miracle, après en
avoir simplement douté, en curé prudent, peu désireux de mêler la religion à
une aventure louche? Les livres saints sont pleins de prodiges, tout le
dogme est basé sur le mystère. Dès lors, aux yeux d'un prêtre, rien ne
s'opposait à ce que la Vierge eût chargé cette enfant pieuse d'un message
pour lui, en lui faisant dire de bâtir une église, où les fidèles se rendraient en
procession. Et ce fut ainsi qu'il se mit à aimer et à défendre Bernadette, pour
son charme, tout en se tenant correctement à l'écart, dans l'attente de la
décision de son évêque.
Cet évêque, Mgr Laurence, semblait s'être enfermé au fond de son évêché
de Tarbes, sous de triples verrous, gardant le plus absolu silence, comme s'il
ne se passait à Lourdes aucun fait de nature à l'intéresser. Il avait donné à
son clergé des ordres sévères, et pas un prêtre ne s'était montré encore
parmi les grandes foules qui passaient les journées devant la Grotte. Il
attendait, il laissait dire au préfet, dans les circulaires administratives, que
l'autorité civile marchait d'accord avec l'autorité religieuse. Au fond, il ne
devait pas croire aux apparitions, il ne voyait là sans doute, comme les
médecins, que l'hallucination d'une fillette malade. L'aventure, qui
révolutionnait le pays, était d'assez grosse importance, pour qu'il la fît
étudier soigneusement, au jour le jour; et la façon dont il s'en désintéressa si
longtemps, prouve combien peu il admettait le prétendu miracle, n'ayant
que l'unique souci de ne pas compromettre l'Église, avec une histoire
destinée à mal finir. Mgr Laurence, très pieux, était une intelligence froide et
pratique, qui apportait un grand bon sens, dans le gouvernement de son
diocèse. À l'époque, les impatients, les ardents, le surnommèrent Saint-
Thomas, pour la persistance de son doute, jusqu'au jour où il eut la main
croyait être dans le bon chemin. La première fois qu'il reçut la visite de
Bernadette, il accueillit, presque aussi durement que le commissaire de
police, cette enfant élevée à Bartrès, qu'on n'avait pas vue encore au
catéchisme; il refusa de croire à son histoire, lui commanda avec quelque
ironie de prier la Dame de faire avant tout fleurir l'églantier qui était à ses
pieds, ce que la Dame ne fit pas d'ailleurs; et, si, plus tard, il finit par
prendre l'enfant sous sa garde, en bon pasteur qui défend son troupeau, ce
fut lorsque les persécutions commencèrent et qu'on parla d'emprisonner
cette chétive, aux clairs yeux si francs, au récit entêté dans sa douceur
modeste. Puis, pourquoi donc aurait-il continué à nier le miracle, après en
avoir simplement douté, en curé prudent, peu désireux de mêler la religion à
une aventure louche? Les livres saints sont pleins de prodiges, tout le
dogme est basé sur le mystère. Dès lors, aux yeux d'un prêtre, rien ne
s'opposait à ce que la Vierge eût chargé cette enfant pieuse d'un message
pour lui, en lui faisant dire de bâtir une église, où les fidèles se rendraient en
procession. Et ce fut ainsi qu'il se mit à aimer et à défendre Bernadette, pour
son charme, tout en se tenant correctement à l'écart, dans l'attente de la
décision de son évêque.
Cet évêque, Mgr Laurence, semblait s'être enfermé au fond de son évêché
de Tarbes, sous de triples verrous, gardant le plus absolu silence, comme s'il
ne se passait à Lourdes aucun fait de nature à l'intéresser. Il avait donné à
son clergé des ordres sévères, et pas un prêtre ne s'était montré encore
parmi les grandes foules qui passaient les journées devant la Grotte. Il
attendait, il laissait dire au préfet, dans les circulaires administratives, que
l'autorité civile marchait d'accord avec l'autorité religieuse. Au fond, il ne
devait pas croire aux apparitions, il ne voyait là sans doute, comme les
médecins, que l'hallucination d'une fillette malade. L'aventure, qui
révolutionnait le pays, était d'assez grosse importance, pour qu'il la fît
étudier soigneusement, au jour le jour; et la façon dont il s'en désintéressa si
longtemps, prouve combien peu il admettait le prétendu miracle, n'ayant
que l'unique souci de ne pas compromettre l'Église, avec une histoire
destinée à mal finir. Mgr Laurence, très pieux, était une intelligence froide et
pratique, qui apportait un grand bon sens, dans le gouvernement de son
diocèse. À l'époque, les impatients, les ardents, le surnommèrent Saint-
Thomas, pour la persistance de son doute, jusqu'au jour où il eut la main
Page 177
forcée par les faits. Il refusait d'entendre et de voir, bien résolu à ne céder
que si la religion n'avait rien à y perdre.
Mais les persécutions allaient s'accentuer. Le ministre des cultes, à Paris,
prévenu, exigeait que tout désordre cessât; et le préfet venait de faire
occuper militairement les abords de la Grotte. Déjà, le zèle des fidèles, la
reconnaissance des personnes guéries, l'avaient ornée de vases de fleurs. On
y jetait des pièces de monnaie, les cadeaux affluaient pour la sainte Vierge.
C'étaient aussi des aménagements rudimentaires, qui s'organisaient d'eux-
mêmes: des carriers avaient taillé une sorte de réservoir, afin de recevoir
l'eau miraculeuse; d'autres enlevaient les grosses pierres, traçaient un
chemin au flanc du coteau. Et ce fut devant le flot grossissant de la foule,
que le préfet, après avoir renoncé à l'arrestation de Bernadette, prit la grave
détermination de défendre l'approche de la Grotte, en la bouchant à l'aide
d'une forte palissade. Des faits fâcheux s'étaient produits, des enfants
prétendaient avoir vu le diable, les uns coupables de simulation, les autres
cédant à de véritables attaques, dans la contagion de folie qui soufflait. Mais
quelle affaire que le déménagement de la Grotte! Le commissaire trouva
seulement vers le soir une fille qui consentit à lui louer une charrette; et,
deux heures plus tard, cette fille étant tombée, se brisa net une côte. De
même, un homme qui avait prêté une hache, eut, le lendemain, le pied
écrasé par la chute d'une pierre. Au crépuscule enfin, le commissaire
emporta sous les huées les pots de fleurs, les quelques cierges qui brûlaient,
les sous et les cœurs d'argent jetés sur le sable. On serrait les poings, on le
traitait sourdement de voleur et d'assassin. Puis, il y eut les pieux de la
palissade plantés, les planches clouées, tout un travail qui fermait le
mystère, barrait l'inconnu, mettait en prison le miracle. Et les autorités
civiles eurent la naïveté de croire que c'était fini, que ces quelques planches
allaient arrêter les pauvres gens, affamés d'illusion et d'espoir.
Dès qu'elle fut proscrite, traquée par la loi comme un délit, la religion
nouvelle brûla d'une flamme inextinguible, au fond de toutes les âmes. Les
croyants venaient quand même, en plus grand nombre, s'agenouillaient à
distance, sanglotaient en face du ciel défendu. Et les malades, les pauvres
malades surtout, auxquels un arrêté barbare interdisait la guérison, se
ruaient malgré les défenses, se glissaient par les trous, franchissaient les
obstacles, dans l'unique et ardent désir de voler de l'eau. Comment! il y
avait là une eau prodigieuse qui rendait la vue aux aveugles, qui redressait
que si la religion n'avait rien à y perdre.
Mais les persécutions allaient s'accentuer. Le ministre des cultes, à Paris,
prévenu, exigeait que tout désordre cessât; et le préfet venait de faire
occuper militairement les abords de la Grotte. Déjà, le zèle des fidèles, la
reconnaissance des personnes guéries, l'avaient ornée de vases de fleurs. On
y jetait des pièces de monnaie, les cadeaux affluaient pour la sainte Vierge.
C'étaient aussi des aménagements rudimentaires, qui s'organisaient d'eux-
mêmes: des carriers avaient taillé une sorte de réservoir, afin de recevoir
l'eau miraculeuse; d'autres enlevaient les grosses pierres, traçaient un
chemin au flanc du coteau. Et ce fut devant le flot grossissant de la foule,
que le préfet, après avoir renoncé à l'arrestation de Bernadette, prit la grave
détermination de défendre l'approche de la Grotte, en la bouchant à l'aide
d'une forte palissade. Des faits fâcheux s'étaient produits, des enfants
prétendaient avoir vu le diable, les uns coupables de simulation, les autres
cédant à de véritables attaques, dans la contagion de folie qui soufflait. Mais
quelle affaire que le déménagement de la Grotte! Le commissaire trouva
seulement vers le soir une fille qui consentit à lui louer une charrette; et,
deux heures plus tard, cette fille étant tombée, se brisa net une côte. De
même, un homme qui avait prêté une hache, eut, le lendemain, le pied
écrasé par la chute d'une pierre. Au crépuscule enfin, le commissaire
emporta sous les huées les pots de fleurs, les quelques cierges qui brûlaient,
les sous et les cœurs d'argent jetés sur le sable. On serrait les poings, on le
traitait sourdement de voleur et d'assassin. Puis, il y eut les pieux de la
palissade plantés, les planches clouées, tout un travail qui fermait le
mystère, barrait l'inconnu, mettait en prison le miracle. Et les autorités
civiles eurent la naïveté de croire que c'était fini, que ces quelques planches
allaient arrêter les pauvres gens, affamés d'illusion et d'espoir.
Dès qu'elle fut proscrite, traquée par la loi comme un délit, la religion
nouvelle brûla d'une flamme inextinguible, au fond de toutes les âmes. Les
croyants venaient quand même, en plus grand nombre, s'agenouillaient à
distance, sanglotaient en face du ciel défendu. Et les malades, les pauvres
malades surtout, auxquels un arrêté barbare interdisait la guérison, se
ruaient malgré les défenses, se glissaient par les trous, franchissaient les
obstacles, dans l'unique et ardent désir de voler de l'eau. Comment! il y
avait là une eau prodigieuse qui rendait la vue aux aveugles, qui redressait
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les estropiés, qui soulageait instantanément toutes les maladies, et il s'était
trouvé des hommes en place assez cruels pour mettre cette eau sous clef,
afin qu'elle cessât de guérir le pauvre monde! Mais c'était monstrueux! un
cri d'exécration montait du petit peuple, de tous les déshérités qui avaient
besoin de merveilleux autant que de pain, pour vivre. D'après l'arrêté, des
procès-verbaux devaient être dressés aux délinquants, et ce fut ainsi qu'on
put voir, devant le tribunal, un lamentable défilé de vieilles femmes,
d'hommes éclopés, coupables d'avoir puisé à la fontaine de vie. Ils
bégayaient, suppliaient, ne comprenaient pas, quand on les frappait d'une
amende. Et, dehors, la foule grondait, une furieuse impopularité grandissait
contre ces magistrats si durs à la misère d'ici-bas, ces maîtres sans pitié qui,
après avoir pris toute la richesse, ne voulaient pas même permettre aux
pauvres le rêve de l'au-delà, la croyance qu'une puissance supérieure et
bonne s'occupait d'eux maternellement. Par un triste matin, une bande de
miséreux et de malades s'en alla trouver le maire; ils s'agenouillèrent dans la
cour, ils le conjurèrent avec des sanglots de faire rouvrir la Grotte; et ce
qu'ils disaient était si pitoyable, que tout le monde pleurait. Une mère
présentait son enfant à demi mort: est-ce qu'on le laisserait s'éteindre ainsi à
son cou, lorsqu'une source était là qui avait sauvé les enfants des autres
mères? Un aveugle montrait ses yeux troubles, un pâle garçon scrofuleux
étalait les plaies de ses jambes, une femme paralytique tâchait de joindre ses
mains tordues: voulait-on leur mort, leur refuserait-on la chance divine de
vivre, puisque la science des hommes les abandonnait? Et la détresse des
croyants était aussi grande, de ceux qui étaient convaincus qu'un coin du
ciel venait de s'ouvrir, dans la nuit de leur morne existence, et qui
s'indignaient qu'on leur enlevât cette joie de la chimère, ce suprême
soulagement à leur souffrance humaine et sociale, de croire que la sainte
Vierge était descendue leur apporter l'infinie douceur de son intervention.
Le maire n'avait pu rien promettre, et la foule s'était retirée pleurante, prête
à la rébellion, comme sous le coup d'une grande injustice, d'une cruauté
imbécile envers les petits et les simples, dont le ciel tirerait vengeance.
Pendant plusieurs mois, la lutte continua. Et ce fut un spectacle
extraordinaire que ces hommes de bon sens, le ministre, le préfet, le
commissaire de police, animés certainement des meilleures intentions, se
battant contre la foule toujours croissante des désespérés, qui ne voulaient
pas qu'on leur fermât la porte du rêve. Les autorités exigeaient l'ordre, le
trouvé des hommes en place assez cruels pour mettre cette eau sous clef,
afin qu'elle cessât de guérir le pauvre monde! Mais c'était monstrueux! un
cri d'exécration montait du petit peuple, de tous les déshérités qui avaient
besoin de merveilleux autant que de pain, pour vivre. D'après l'arrêté, des
procès-verbaux devaient être dressés aux délinquants, et ce fut ainsi qu'on
put voir, devant le tribunal, un lamentable défilé de vieilles femmes,
d'hommes éclopés, coupables d'avoir puisé à la fontaine de vie. Ils
bégayaient, suppliaient, ne comprenaient pas, quand on les frappait d'une
amende. Et, dehors, la foule grondait, une furieuse impopularité grandissait
contre ces magistrats si durs à la misère d'ici-bas, ces maîtres sans pitié qui,
après avoir pris toute la richesse, ne voulaient pas même permettre aux
pauvres le rêve de l'au-delà, la croyance qu'une puissance supérieure et
bonne s'occupait d'eux maternellement. Par un triste matin, une bande de
miséreux et de malades s'en alla trouver le maire; ils s'agenouillèrent dans la
cour, ils le conjurèrent avec des sanglots de faire rouvrir la Grotte; et ce
qu'ils disaient était si pitoyable, que tout le monde pleurait. Une mère
présentait son enfant à demi mort: est-ce qu'on le laisserait s'éteindre ainsi à
son cou, lorsqu'une source était là qui avait sauvé les enfants des autres
mères? Un aveugle montrait ses yeux troubles, un pâle garçon scrofuleux
étalait les plaies de ses jambes, une femme paralytique tâchait de joindre ses
mains tordues: voulait-on leur mort, leur refuserait-on la chance divine de
vivre, puisque la science des hommes les abandonnait? Et la détresse des
croyants était aussi grande, de ceux qui étaient convaincus qu'un coin du
ciel venait de s'ouvrir, dans la nuit de leur morne existence, et qui
s'indignaient qu'on leur enlevât cette joie de la chimère, ce suprême
soulagement à leur souffrance humaine et sociale, de croire que la sainte
Vierge était descendue leur apporter l'infinie douceur de son intervention.
Le maire n'avait pu rien promettre, et la foule s'était retirée pleurante, prête
à la rébellion, comme sous le coup d'une grande injustice, d'une cruauté
imbécile envers les petits et les simples, dont le ciel tirerait vengeance.
Pendant plusieurs mois, la lutte continua. Et ce fut un spectacle
extraordinaire que ces hommes de bon sens, le ministre, le préfet, le
commissaire de police, animés certainement des meilleures intentions, se
battant contre la foule toujours croissante des désespérés, qui ne voulaient
pas qu'on leur fermât la porte du rêve. Les autorités exigeaient l'ordre, le
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respect d'une religion sage, le triomphe de la raison; tandis que le besoin
d'être heureux emportait le peuple au désir exalté du salut, dans ce monde et
dans l'autre. Oh! ne plus souffrir, conquérir l'égalité du bonheur, ne plus
marcher que sous la protection d'une Mère juste et bonne, ne mourir que
pour se réveiller au ciel! Et c'était forcément ce désir brûlant des multitudes,
cette folie sainte de l'universelle joie, qui devait balayer la rigide et morose
conception d'une société bien réglée, où les crises épidémiques des
hallucinations religieuses sont condamnées, comme attentatoires au repos
des esprits sains.
À cette heure, la salle Sainte-Honorine elle-même se révoltait. Pierre, de
nouveau, dut interrompre un instant sa lecture, devant les exclamations
étouffées qui traitaient le commissaire de Satan et d'Hérode. La Grivotte
s'était levée sur son matelas, bégayante.
—Ah! les monstres! la bonne sainte Vierge qui m'a guérie!
Et madame Vêtu, elle aussi, reprise d'espérance, dans la sourde certitude
qu'elle allait mourir, se fâchait, à cette idée que, si le préfet l'avait emporté,
la Grotte n'existerait pas.
—Alors, il n'y aurait pas de pèlerinages, nous ne serions pas là, nous ne
guéririons pas par centaines chaque année?
Une suffocation la saisit, et il fallut que sœur Hyacinthe vînt l'asseoir sur
son séant. Madame de Jonquière profitait de l'interruption pour passer le
bassin à une jeune femme atteinte d'une maladie de la moelle. Deux autres
femmes, qui ne pouvaient rester sur leur lit, tant la chaleur était intolérable,
rôdaient à petits pas silencieux, toutes blanches dans les ombres fumeuses;
et il y avait, au bout de la salle, sortant des ténèbres, un souffle pénible qui
n'avait pas cessé, accompagnant la lecture d'un bruit de râle. Seule, étendue
sur le dos, Élise Rouquet dormait paisible, étalant sa plaie affreuse en train
de se sécher.
Il était minuit un quart, et d'un moment à l'autre l'abbé Judaine pouvait
arriver, pour la communion. La grâce rentrait au cœur de Marie, elle était
convaincue maintenant que, si la sainte Vierge avait refusé de la guérir, la
faute en était sûrement à elle, qui avait eu un doute, en descendant dans la
piscine. Et elle se repentait de sa rébellion, comme d'un crime: pourrait-elle
d'être heureux emportait le peuple au désir exalté du salut, dans ce monde et
dans l'autre. Oh! ne plus souffrir, conquérir l'égalité du bonheur, ne plus
marcher que sous la protection d'une Mère juste et bonne, ne mourir que
pour se réveiller au ciel! Et c'était forcément ce désir brûlant des multitudes,
cette folie sainte de l'universelle joie, qui devait balayer la rigide et morose
conception d'une société bien réglée, où les crises épidémiques des
hallucinations religieuses sont condamnées, comme attentatoires au repos
des esprits sains.
À cette heure, la salle Sainte-Honorine elle-même se révoltait. Pierre, de
nouveau, dut interrompre un instant sa lecture, devant les exclamations
étouffées qui traitaient le commissaire de Satan et d'Hérode. La Grivotte
s'était levée sur son matelas, bégayante.
—Ah! les monstres! la bonne sainte Vierge qui m'a guérie!
Et madame Vêtu, elle aussi, reprise d'espérance, dans la sourde certitude
qu'elle allait mourir, se fâchait, à cette idée que, si le préfet l'avait emporté,
la Grotte n'existerait pas.
—Alors, il n'y aurait pas de pèlerinages, nous ne serions pas là, nous ne
guéririons pas par centaines chaque année?
Une suffocation la saisit, et il fallut que sœur Hyacinthe vînt l'asseoir sur
son séant. Madame de Jonquière profitait de l'interruption pour passer le
bassin à une jeune femme atteinte d'une maladie de la moelle. Deux autres
femmes, qui ne pouvaient rester sur leur lit, tant la chaleur était intolérable,
rôdaient à petits pas silencieux, toutes blanches dans les ombres fumeuses;
et il y avait, au bout de la salle, sortant des ténèbres, un souffle pénible qui
n'avait pas cessé, accompagnant la lecture d'un bruit de râle. Seule, étendue
sur le dos, Élise Rouquet dormait paisible, étalant sa plaie affreuse en train
de se sécher.
Il était minuit un quart, et d'un moment à l'autre l'abbé Judaine pouvait
arriver, pour la communion. La grâce rentrait au cœur de Marie, elle était
convaincue maintenant que, si la sainte Vierge avait refusé de la guérir, la
faute en était sûrement à elle, qui avait eu un doute, en descendant dans la
piscine. Et elle se repentait de sa rébellion, comme d'un crime: pourrait-elle
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jamais être pardonnée? Sa face pâlie s'était affaissée parmi ses beaux
cheveux blonds, ses yeux s'emplissaient de larmes, elle regardait Pierre
avec une tristesse éperdue.
—Oh! mon ami, que j'ai été mauvaise! Et c'est en écoutant les crimes
d'orgueil de ce préfet et de ces magistrats que j'ai compris ma faute... Il faut
croire, mon ami, il n'y a pas de bonheur en dehors de la foi et de l'amour.
Puis, comme Pierre voulait s'arrêter là, toutes s'exclamèrent, exigèrent la
suite. Et il dut promettre d'aller jusqu'au triomphe de la Grotte.
La palissade la barrait toujours, il fallait venir de nuit, en cachette,
lorsqu'on voulait prier et emporter une bouteille de l'eau volée. Cependant,
les craintes d'émeute grandissaient, on racontait que les villages de la
montagne devaient descendre, pour délivrer Dieu. C'était la levée en masse
des humbles, une poussée si irrésistible des affamés du miracle, que le
simple bon sens, le simple bon ordre allaient être balayés comme paille. Et
ce fut Mgr Laurence, dans son évêché de Tarbes, qui dut se rendre le
premier. Toute sa réserve, tous ses doutes, se trouvaient débordés par le
mouvement populaire. Il avait pu, pendant cinq grands mois, se tenir à
l'écart, empêcher son clergé de suivre les fidèles à la Grotte, défendre
l'Église contre ce vent déchaîné de superstition. Mais à quoi bon lutter
davantage? Il sentait si grande la misère de son peuple de fidèles, qu'il se
résignait à lui donner le culte idolâtre dont il le sentait avide. Pourtant, par
un reste de prudence, il rendit simplement une ordonnance qui nommait une
commission, chargée de procéder à une enquête: c'était l'acceptation des
miracles à une échéance plus ou moins lointaine. Si Mgr Laurence était
l'homme de saine culture, de raison froide qu'on s'imagine, ne peut-on se
représenter son angoisse, le matin du jour où il signa cette ordonnance? Il
dut s'agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu souverain du monde de
lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux apparitions, il avait des
manifestations de la divinité une idée plus haute, plus intellectuelle.
Seulement, n'était-ce pas pitié et miséricorde que de faire taire les scrupules
de son intelligence, les noblesses de son culte, devant la nécessité de ce pain
du mensonge, dont la pauvre humanité a besoin pour vivre heureuse? «Ô
mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous fais descendre de la puissance
éternelle où vous êtes, si je vous rabaisse à ce jeu enfantin des miracles
inutiles. C'est vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure
cheveux blonds, ses yeux s'emplissaient de larmes, elle regardait Pierre
avec une tristesse éperdue.
—Oh! mon ami, que j'ai été mauvaise! Et c'est en écoutant les crimes
d'orgueil de ce préfet et de ces magistrats que j'ai compris ma faute... Il faut
croire, mon ami, il n'y a pas de bonheur en dehors de la foi et de l'amour.
Puis, comme Pierre voulait s'arrêter là, toutes s'exclamèrent, exigèrent la
suite. Et il dut promettre d'aller jusqu'au triomphe de la Grotte.
La palissade la barrait toujours, il fallait venir de nuit, en cachette,
lorsqu'on voulait prier et emporter une bouteille de l'eau volée. Cependant,
les craintes d'émeute grandissaient, on racontait que les villages de la
montagne devaient descendre, pour délivrer Dieu. C'était la levée en masse
des humbles, une poussée si irrésistible des affamés du miracle, que le
simple bon sens, le simple bon ordre allaient être balayés comme paille. Et
ce fut Mgr Laurence, dans son évêché de Tarbes, qui dut se rendre le
premier. Toute sa réserve, tous ses doutes, se trouvaient débordés par le
mouvement populaire. Il avait pu, pendant cinq grands mois, se tenir à
l'écart, empêcher son clergé de suivre les fidèles à la Grotte, défendre
l'Église contre ce vent déchaîné de superstition. Mais à quoi bon lutter
davantage? Il sentait si grande la misère de son peuple de fidèles, qu'il se
résignait à lui donner le culte idolâtre dont il le sentait avide. Pourtant, par
un reste de prudence, il rendit simplement une ordonnance qui nommait une
commission, chargée de procéder à une enquête: c'était l'acceptation des
miracles à une échéance plus ou moins lointaine. Si Mgr Laurence était
l'homme de saine culture, de raison froide qu'on s'imagine, ne peut-on se
représenter son angoisse, le matin du jour où il signa cette ordonnance? Il
dut s'agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu souverain du monde de
lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux apparitions, il avait des
manifestations de la divinité une idée plus haute, plus intellectuelle.
Seulement, n'était-ce pas pitié et miséricorde que de faire taire les scrupules
de son intelligence, les noblesses de son culte, devant la nécessité de ce pain
du mensonge, dont la pauvre humanité a besoin pour vivre heureuse? «Ô
mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous fais descendre de la puissance
éternelle où vous êtes, si je vous rabaisse à ce jeu enfantin des miracles
inutiles. C'est vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure
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pitoyable, où il n'y a que maladie et déraison. Mais, ô mon Dieu, ils
souffrent tant, ils ont une si grande faim de merveilleux, de contes de fée,
pour distraire leur douleur de vivre! Vous-même, s'ils étaient vos ouailles,
vous aideriez à les tromper. Que l'idée de votre divinité y perde, et qu'ils
soient consolés sur cette terre!» Et l'évêque en larmes avait ainsi fait le
sacrifice de son Dieu à sa charité frémissante de pasteur, pour le lamentable
troupeau humain.
Puis, l'empereur, le maître, à son tour, se rendit. Il était alors à Biarritz, on
le renseignait journellement sur cette affaire des apparitions, dont tous les
journaux de Paris s'occupaient; car la persécution n'aurait pas été complète,
si l'encre des journalistes voltairiens ne s'y était mêlée. Et l'empereur,
pendant que son ministre, son préfet, son commissaire de police, se
battaient pour le bon sens et pour le bon ordre, gardait ce grand silence de
rêveur éveillé, où personne n'était jamais descendu. Des pétitions arrivaient
quotidiennement; et il se taisait. Des évêques venaient l'entretenir, de grands
personnages, de grandes dames de son entourage guettaient, l'emmenaient à
l'écart; et il se taisait. Tout un combat sans trêve se livrait autour de sa
volonté, d'une part les croyants, ou simplement les têtes chimériques que
passionnait le mystère, de l'autre les incrédules, les hommes de
gouvernement, qui se défient des troubles de l'imagination; et il se taisait.
Brusquement, dans sa décision de timide, il parla. Le bruit courut qu'il
s'était décidé, devant les supplications de l'impératrice. Elle intervint sans
doute, mais il y eut surtout, chez l'empereur, un réveil de son ancien rêve
humanitaire, un retour de sa pitié réelle pour les déshérités. Comme
l'évêque, il ne voulut pas fermer aux misérables la porte de l'illusion, en
maintenant l'arrêté impopulaire du préfet qui défendait d'aller boire la vie à
la fontaine sainte. Et il envoya une dépêche, l'ordre bref d'abattre la
palissade, pour que la Grotte fût libre.
Alors, ce fut l'hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrêté, sur les
places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la
trompette. Le commissaire de police, en personne, dut procéder à
l'enlèvement de la palissade. Ensuite, on le déplaça, ainsi que le préfet. Les
populations arrivaient de toutes parts, on organisait le culte, à la Grotte. Et
un cri d'allégresse divine montait: Dieu avait vaincu. Dieu? hélas, non! mais
la misère humaine, l'éternel besoin de mensonge, cet espoir du condamné
qui s'en remet, pour son salut, aux mains d'une toute-puissance invisible,
souffrent tant, ils ont une si grande faim de merveilleux, de contes de fée,
pour distraire leur douleur de vivre! Vous-même, s'ils étaient vos ouailles,
vous aideriez à les tromper. Que l'idée de votre divinité y perde, et qu'ils
soient consolés sur cette terre!» Et l'évêque en larmes avait ainsi fait le
sacrifice de son Dieu à sa charité frémissante de pasteur, pour le lamentable
troupeau humain.
Puis, l'empereur, le maître, à son tour, se rendit. Il était alors à Biarritz, on
le renseignait journellement sur cette affaire des apparitions, dont tous les
journaux de Paris s'occupaient; car la persécution n'aurait pas été complète,
si l'encre des journalistes voltairiens ne s'y était mêlée. Et l'empereur,
pendant que son ministre, son préfet, son commissaire de police, se
battaient pour le bon sens et pour le bon ordre, gardait ce grand silence de
rêveur éveillé, où personne n'était jamais descendu. Des pétitions arrivaient
quotidiennement; et il se taisait. Des évêques venaient l'entretenir, de grands
personnages, de grandes dames de son entourage guettaient, l'emmenaient à
l'écart; et il se taisait. Tout un combat sans trêve se livrait autour de sa
volonté, d'une part les croyants, ou simplement les têtes chimériques que
passionnait le mystère, de l'autre les incrédules, les hommes de
gouvernement, qui se défient des troubles de l'imagination; et il se taisait.
Brusquement, dans sa décision de timide, il parla. Le bruit courut qu'il
s'était décidé, devant les supplications de l'impératrice. Elle intervint sans
doute, mais il y eut surtout, chez l'empereur, un réveil de son ancien rêve
humanitaire, un retour de sa pitié réelle pour les déshérités. Comme
l'évêque, il ne voulut pas fermer aux misérables la porte de l'illusion, en
maintenant l'arrêté impopulaire du préfet qui défendait d'aller boire la vie à
la fontaine sainte. Et il envoya une dépêche, l'ordre bref d'abattre la
palissade, pour que la Grotte fût libre.
Alors, ce fut l'hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrêté, sur les
places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la
trompette. Le commissaire de police, en personne, dut procéder à
l'enlèvement de la palissade. Ensuite, on le déplaça, ainsi que le préfet. Les
populations arrivaient de toutes parts, on organisait le culte, à la Grotte. Et
un cri d'allégresse divine montait: Dieu avait vaincu. Dieu? hélas, non! mais
la misère humaine, l'éternel besoin de mensonge, cet espoir du condamné
qui s'en remet, pour son salut, aux mains d'une toute-puissance invisible,
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plus forte que la nature, seule capable d'en briser les lois inexorables. Et ce
qui avait vaincu encore, c'était la pitié souveraine des conducteurs du
troupeau, l'évêque et l'empereur miséricordieux laissant aux grands enfants
malades le fétiche qui consolait les uns et qui parfois même guérissait les
autres.
Dès le milieu de novembre, la commission épiscopale vint procéder à
l'enquête dont elle était chargée. Elle interrogea Bernadette une fois de plus,
elle étudia un grand nombre de miracles. Pourtant, elle ne retint que trente
guérisons, pour que l'évidence fût absolue. Et Mgr Laurence se déclara
convaincu. Il fit preuve cependant d'une prudence dernière, il attendit trois
années encore, avant de déclarer, dans un mandement, que la sainte Vierge
était réellement apparue, à la Grotte de Massabielle, et que des miracles
nombreux s'y étaient ensuite produits. Il avait acheté de la ville de Lourdes,
au nom de l'Évêché, la Grotte, avec le vaste terrain qui l'entourait. Des
travaux s'exécutèrent, modestes d'abord, bientôt de plus en plus importants,
à mesure que l'argent affluait de toute la chrétienté. On aménageait la
Grotte, on la fermait d'une grille. Le Gave était rejeté au loin, dans un lit
nouveau, pour établir de larges approches, des gazons, des allées, des
promenades. Enfin, l'église que la sainte Vierge avait demandée, la
Basilique, commençait à sortir de terre, au sommet de la roche même.
Depuis le premier coup de pioche, le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale,
dirigeait tout, avec un zèle excessif, car la lutte avait fait de lui le croyant le
plus ardent, le plus sincère de l'œuvre. Avec sa paternité un peu rude, il
s'était mis à adorer Bernadette, il se donnait corps et âme à la réalisation des
ordres qu'il avait reçus du ciel, par la bouche de cette innocente. Et il
s'épuisait en efforts dominateurs, et il voulait que tout fût très beau, très
grand, digne de la Reine des Anges, qui avait daigné visiter ce coin de
montagnes. La première cérémonie religieuse n'eut lieu que six ans après
les apparitions, le jour où l'on installa en grande pompe, dans la Grotte, une
statue de la Vierge, à l'endroit où celle-ci était apparue. Ce matin-là, par un
temps magnifique, Lourdes s'était pavoisé, toutes les cloches sonnaient.
Cinq ans plus tard, en 1869, la première messe fut dite dans la crypte de la
Basilique, dont la flèche n'était point terminée. Les dons augmentaient sans
cesse, un fleuve d'or coulait, une ville entière allait pousser du sol. C'était la
religion nouvelle qui achevait de se fonder. Le désir de guérir guérissait, la
soif du miracle faisait le miracle. Un Dieu de pitié et d'espoir sortait de la
qui avait vaincu encore, c'était la pitié souveraine des conducteurs du
troupeau, l'évêque et l'empereur miséricordieux laissant aux grands enfants
malades le fétiche qui consolait les uns et qui parfois même guérissait les
autres.
Dès le milieu de novembre, la commission épiscopale vint procéder à
l'enquête dont elle était chargée. Elle interrogea Bernadette une fois de plus,
elle étudia un grand nombre de miracles. Pourtant, elle ne retint que trente
guérisons, pour que l'évidence fût absolue. Et Mgr Laurence se déclara
convaincu. Il fit preuve cependant d'une prudence dernière, il attendit trois
années encore, avant de déclarer, dans un mandement, que la sainte Vierge
était réellement apparue, à la Grotte de Massabielle, et que des miracles
nombreux s'y étaient ensuite produits. Il avait acheté de la ville de Lourdes,
au nom de l'Évêché, la Grotte, avec le vaste terrain qui l'entourait. Des
travaux s'exécutèrent, modestes d'abord, bientôt de plus en plus importants,
à mesure que l'argent affluait de toute la chrétienté. On aménageait la
Grotte, on la fermait d'une grille. Le Gave était rejeté au loin, dans un lit
nouveau, pour établir de larges approches, des gazons, des allées, des
promenades. Enfin, l'église que la sainte Vierge avait demandée, la
Basilique, commençait à sortir de terre, au sommet de la roche même.
Depuis le premier coup de pioche, le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale,
dirigeait tout, avec un zèle excessif, car la lutte avait fait de lui le croyant le
plus ardent, le plus sincère de l'œuvre. Avec sa paternité un peu rude, il
s'était mis à adorer Bernadette, il se donnait corps et âme à la réalisation des
ordres qu'il avait reçus du ciel, par la bouche de cette innocente. Et il
s'épuisait en efforts dominateurs, et il voulait que tout fût très beau, très
grand, digne de la Reine des Anges, qui avait daigné visiter ce coin de
montagnes. La première cérémonie religieuse n'eut lieu que six ans après
les apparitions, le jour où l'on installa en grande pompe, dans la Grotte, une
statue de la Vierge, à l'endroit où celle-ci était apparue. Ce matin-là, par un
temps magnifique, Lourdes s'était pavoisé, toutes les cloches sonnaient.
Cinq ans plus tard, en 1869, la première messe fut dite dans la crypte de la
Basilique, dont la flèche n'était point terminée. Les dons augmentaient sans
cesse, un fleuve d'or coulait, une ville entière allait pousser du sol. C'était la
religion nouvelle qui achevait de se fonder. Le désir de guérir guérissait, la
soif du miracle faisait le miracle. Un Dieu de pitié et d'espoir sortait de la
Page 183
souffrance de l'homme, de ce besoin d'illusion consolatrice, qui, à tous les
âges de l'humanité, a créé les merveilleux paradis de l'au-delà, où une toute-
puissance rend la justice et distribue l'éternel bonheur.
Aussi, les malades de la salle Sainte-Honorine ne voyaient-ils, dans la
victoire de la Grotte, que leurs espérances de guérison triomphantes. Et il y
eut, le long des lits, un frémissement de joie, lorsque Pierre, le cœur remué
par tous ces pauvres visages qui se tendaient vers lui, avides de certitude,
répéta:
—Dieu avait vaincu, et les miracles n'ont pas cessé depuis ce jour, et ce
sont les plus humbles créatures qui sont les plus soulagées.
Il posa le petit livre. L'abbé Judaine entrait, la communion allait
commencer. Mais Marie, reprise par la fièvre de la foi, les mains brûlantes,
se pencha.
—Mon ami, oh! rendez-moi le grand service d'écouter l'aveu de ma faute
et de m'absoudre. J'ai blasphémé, je suis en état de péché mortel. Si vous ne
venez à mon aide, je ne pourrai recevoir la communion, et j'ai tant besoin
d'être consolée et raffermie!
Le jeune prêtre refusait du geste. Jamais il n'avait voulu confesser cette
amie, la seule femme qu'il eût aimée et désirée, aux saines et rieuses années
de jeunesse. Mais elle insistait.
—Je vous en conjure, c'est au miracle de ma guérison que vous aiderez.
Et il céda, il reçut l'aveu de sa faute, de la révolte impie de sa souffrance
contre la Vierge, restée sourde à ses prières; puis, il lui donna l'absolution,
avec les paroles sacramentelles.
Déjà, l'abbé Judaine avait posé le ciboire sur une petite table, entre deux
flambeaux allumés, deux étoiles tristes dans la demi-obscurité de la salle.
On venait de se décider à ouvrir toutes grandes les fenêtres, tellement
l'odeur de ces corps souffrants et de ces loques entassées était devenue
insupportable; mais il n'entrait aucun air, la cour étroite, pleine de nuit,
ressemblait à un puits embrasé. Pierre s'offrit comme servant, et il récita le
Confiteor. Puis, l'aumônier, en aube, après avoir dit le Misereatur et
l'Indulgentiam, éleva le ciboire: «Voici l'Agneau de Dieu qui efface les
âges de l'humanité, a créé les merveilleux paradis de l'au-delà, où une toute-
puissance rend la justice et distribue l'éternel bonheur.
Aussi, les malades de la salle Sainte-Honorine ne voyaient-ils, dans la
victoire de la Grotte, que leurs espérances de guérison triomphantes. Et il y
eut, le long des lits, un frémissement de joie, lorsque Pierre, le cœur remué
par tous ces pauvres visages qui se tendaient vers lui, avides de certitude,
répéta:
—Dieu avait vaincu, et les miracles n'ont pas cessé depuis ce jour, et ce
sont les plus humbles créatures qui sont les plus soulagées.
Il posa le petit livre. L'abbé Judaine entrait, la communion allait
commencer. Mais Marie, reprise par la fièvre de la foi, les mains brûlantes,
se pencha.
—Mon ami, oh! rendez-moi le grand service d'écouter l'aveu de ma faute
et de m'absoudre. J'ai blasphémé, je suis en état de péché mortel. Si vous ne
venez à mon aide, je ne pourrai recevoir la communion, et j'ai tant besoin
d'être consolée et raffermie!
Le jeune prêtre refusait du geste. Jamais il n'avait voulu confesser cette
amie, la seule femme qu'il eût aimée et désirée, aux saines et rieuses années
de jeunesse. Mais elle insistait.
—Je vous en conjure, c'est au miracle de ma guérison que vous aiderez.
Et il céda, il reçut l'aveu de sa faute, de la révolte impie de sa souffrance
contre la Vierge, restée sourde à ses prières; puis, il lui donna l'absolution,
avec les paroles sacramentelles.
Déjà, l'abbé Judaine avait posé le ciboire sur une petite table, entre deux
flambeaux allumés, deux étoiles tristes dans la demi-obscurité de la salle.
On venait de se décider à ouvrir toutes grandes les fenêtres, tellement
l'odeur de ces corps souffrants et de ces loques entassées était devenue
insupportable; mais il n'entrait aucun air, la cour étroite, pleine de nuit,
ressemblait à un puits embrasé. Pierre s'offrit comme servant, et il récita le
Confiteor. Puis, l'aumônier, en aube, après avoir dit le Misereatur et
l'Indulgentiam, éleva le ciboire: «Voici l'Agneau de Dieu qui efface les
Page 184
péchés du monde.» Chacune des femmes qui attendaient impatiemment la
communion, tordues de maux, comme le moribond attend la vie d'une
potion nouvelle, lente à venir, répétait par trois fois cet acte d'humilité, à
bouche fermée: «Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez chez moi,
mais dites seulement une parole, et mon âme sera guérie.» L'abbé Judaine
avait commencé à faire le tour des lits lamentables, suivi de Pierre, tandis
que madame de Jonquière et sœur Hyacinthe les accompagnaient, chacune
un flambeau à la main. La sœur désignait celles des malades qui devaient
communier; et le prêtre se penchait, déposait l'hostie sur la langue, un peu
au hasard, en murmurant les paroles latines. Toutes se soulevaient, les yeux
grands ouverts et luisants, au milieu du désordre de l'installation trop
prompte. Il fallut pourtant en réveiller deux qui s'étaient profondément
endormies. Beaucoup geignaient sans en avoir conscience, recommençaient
à geindre après avoir reçu Dieu. Au fond de la salle, le râle de celle qu'on ne
voyait pas, continuait. Et rien n'était plus mélancolique que le petit cortège
dans les demi-ténèbres, étoilées par les deux taches jaunes des cierges.
Mais ce fut une apparition divine que le visage de Marie, rendue à l'extase.
On avait refusé la communion à la Grivotte, qui devait communier le matin
au Rosaire, affamée du pain de vie; et madame Vêtu, muette, venait de
recevoir l'hostie sur sa langue noire, dans un hoquet. Maintenant, Marie
était là, sous la lueur pâle des flambeaux, si belle parmi ses cheveux blonds,
avec ses yeux élargis, ses traits transfigurés par la foi, que tous l'admirèrent.
Elle communia éperdument, le ciel descendait visiblement en elle, dans son
pauvre corps de jeunesse, réduit à une telle misère physique. Un instant
encore, elle retint Pierre par la main.
—Oh! mon ami, elle me guérira, elle vient de me le dire... Allez vous
reposer. Moi je vais dormir d'un si bon sommeil!
Lorsqu'il se retira avec l'abbé Judaine, Pierre aperçut le petite madame
Désagneaux, dans le fauteuil où la fatigue l'avait comme foudroyée. Rien
n'avait pu la réveiller. Il était une heure et demie du matin. Et madame de
Jonquière, aidée de sœur Hyacinthe, allait toujours, retournait les malades,
les nettoyait, les pansait. Mais la salle se calmait cependant, tombait à une
lourdeur obscure plus douce, depuis que Bernadette y avait passé, avec son
charme. La petite ombre de la voyante errait à présent parmi les lits,
triomphale, ayant fait son œuvre, apportant un peu du ciel à chaque
communion, tordues de maux, comme le moribond attend la vie d'une
potion nouvelle, lente à venir, répétait par trois fois cet acte d'humilité, à
bouche fermée: «Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez chez moi,
mais dites seulement une parole, et mon âme sera guérie.» L'abbé Judaine
avait commencé à faire le tour des lits lamentables, suivi de Pierre, tandis
que madame de Jonquière et sœur Hyacinthe les accompagnaient, chacune
un flambeau à la main. La sœur désignait celles des malades qui devaient
communier; et le prêtre se penchait, déposait l'hostie sur la langue, un peu
au hasard, en murmurant les paroles latines. Toutes se soulevaient, les yeux
grands ouverts et luisants, au milieu du désordre de l'installation trop
prompte. Il fallut pourtant en réveiller deux qui s'étaient profondément
endormies. Beaucoup geignaient sans en avoir conscience, recommençaient
à geindre après avoir reçu Dieu. Au fond de la salle, le râle de celle qu'on ne
voyait pas, continuait. Et rien n'était plus mélancolique que le petit cortège
dans les demi-ténèbres, étoilées par les deux taches jaunes des cierges.
Mais ce fut une apparition divine que le visage de Marie, rendue à l'extase.
On avait refusé la communion à la Grivotte, qui devait communier le matin
au Rosaire, affamée du pain de vie; et madame Vêtu, muette, venait de
recevoir l'hostie sur sa langue noire, dans un hoquet. Maintenant, Marie
était là, sous la lueur pâle des flambeaux, si belle parmi ses cheveux blonds,
avec ses yeux élargis, ses traits transfigurés par la foi, que tous l'admirèrent.
Elle communia éperdument, le ciel descendait visiblement en elle, dans son
pauvre corps de jeunesse, réduit à une telle misère physique. Un instant
encore, elle retint Pierre par la main.
—Oh! mon ami, elle me guérira, elle vient de me le dire... Allez vous
reposer. Moi je vais dormir d'un si bon sommeil!
Lorsqu'il se retira avec l'abbé Judaine, Pierre aperçut le petite madame
Désagneaux, dans le fauteuil où la fatigue l'avait comme foudroyée. Rien
n'avait pu la réveiller. Il était une heure et demie du matin. Et madame de
Jonquière, aidée de sœur Hyacinthe, allait toujours, retournait les malades,
les nettoyait, les pansait. Mais la salle se calmait cependant, tombait à une
lourdeur obscure plus douce, depuis que Bernadette y avait passé, avec son
charme. La petite ombre de la voyante errait à présent parmi les lits,
triomphale, ayant fait son œuvre, apportant un peu du ciel à chaque
Page 185
déshéritée, à chaque désespérée de cette terre; et, pendant que toutes
glissaient au sommeil, elles la voyaient qui se penchait, elle si chétive, si
malade aussi, et qui les baisait en souriant.
glissaient au sommeil, elles la voyaient qui se penchait, elle si chétive, si
malade aussi, et qui les baisait en souriant.
Page 186
TROISIÈME JOURNÉE
I
Par ce matin de beau dimanche d'août, chaud et clair, M. de Guersaint, dès
sept heures, se trouva levé et tout vêtu, dans l'une des deux petites chambres
qu'il avait eu la bonne chance de louer, au troisième étage de l'hôtel des
Apparitions, rue de la Grotte. Il s'était couché dès onze heures, il se
réveillait très gaillard; et, tout de suite, il passa dans l'autre chambre, celle
que Pierre occupait. Mais celui-ci, rentré à deux heures du matin, le sang
brûlé par l'insomnie, ne s'était assoupi qu'au jour et dormait encore. Sa
soutane, jetée au travers d'une chaise, ses autres vêtements épars, disaient sa
fatigue et son trouble.
—Eh bien! quoi donc, paresseux? cria gaiement M. de Guersaint. Vous
n'entendez pas les cloches sonner?
Pierre s'éveilla en sursaut, surpris de se voir dans cette étroite chambre
d'hôtel, que le soleil inondait. En effet, par la fenêtre laissée ouverte, entrait
le branle joyeux des cloches, toute la ville sonnante et heureuse.
—Jamais nous n'aurons le temps d'être avant huit heures à l'Hôpital, pour
prendre Marie, car nous allons déjeuner, n'est-ce pas?
—Sans doute, commandez vivement deux tasses de chocolat. Et je me
lève, je ne serai pas long.
Quand il fut seul, Pierre, malgré la courbature dont ses membres étaient
brisés, sauta du lit, se hâta. Il avait encore la face au fond de la cuvette, se
I
Par ce matin de beau dimanche d'août, chaud et clair, M. de Guersaint, dès
sept heures, se trouva levé et tout vêtu, dans l'une des deux petites chambres
qu'il avait eu la bonne chance de louer, au troisième étage de l'hôtel des
Apparitions, rue de la Grotte. Il s'était couché dès onze heures, il se
réveillait très gaillard; et, tout de suite, il passa dans l'autre chambre, celle
que Pierre occupait. Mais celui-ci, rentré à deux heures du matin, le sang
brûlé par l'insomnie, ne s'était assoupi qu'au jour et dormait encore. Sa
soutane, jetée au travers d'une chaise, ses autres vêtements épars, disaient sa
fatigue et son trouble.
—Eh bien! quoi donc, paresseux? cria gaiement M. de Guersaint. Vous
n'entendez pas les cloches sonner?
Pierre s'éveilla en sursaut, surpris de se voir dans cette étroite chambre
d'hôtel, que le soleil inondait. En effet, par la fenêtre laissée ouverte, entrait
le branle joyeux des cloches, toute la ville sonnante et heureuse.
—Jamais nous n'aurons le temps d'être avant huit heures à l'Hôpital, pour
prendre Marie, car nous allons déjeuner, n'est-ce pas?
—Sans doute, commandez vivement deux tasses de chocolat. Et je me
lève, je ne serai pas long.
Quand il fut seul, Pierre, malgré la courbature dont ses membres étaient
brisés, sauta du lit, se hâta. Il avait encore la face au fond de la cuvette, se
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trempant d'eau froide, lorsque M. de Guersaint, qui ne pouvait rester seul,
reparut.
—C'est fait, on va nous monter ça... Ah! cet hôtel! Avez-vous vu le
propriétaire, le sieur Majesté, tout de blanc vêtu, et si digne, dans son
bureau? Il paraît qu'ils sont débordés, jamais ils n'ont eu tant de monde...
Aussi quel bruit infernal! Trois fois, ils m'ont réveillé, cette nuit. Je ne sais
pas ce qu'on peut bien faire dans la chambre voisine de la mienne: tout à
l'heure encore, il y a eu un coup dans le mur, et puis des chuchotements, et
puis des soupirs...
Il s'interrompit, pour demander:
—Vous avez bien dormi, vous?
—Mais non, répondit Pierre. J'étais écrasé de lassitude, et il m'a été
impossible de fermer les yeux. Sans doute, c'est tout ce vacarme dont vous
parlez.
À son tour, il dit les cloisons minces, la maison bondée et craquante de ce
monde qu'on y empilait. C'étaient des heurts inexplicables, des courses
brusques dans les couloirs, des pas pesants, de grosses voix qui montaient
on ne savait d'où; sans compter les gémissements des malades, les toux, les
horribles toux qui, de toutes parts, semblaient sortir des murailles.
Évidemment, d'un bout de la nuit à l'autre, des gens rentraient et
ressortaient, se levaient et se recouchaient; car il n'y avait plus d'heures, on
vivait dans le dérèglement des secousses passionnées, allant à la dévotion
comme on serait allé au plaisir.
—Et Marie, comment l'avez-vous laissée, hier soir? demanda de nouveau
M. de Guersaint.
—Beaucoup mieux, dit le prêtre. Après une terrible crise de désespoir, elle
a retrouvé tout son courage et toute sa foi.
Il y eut un silence.
—Oh! je ne suis pas inquiet, reprit le père, avec son optimisme tranquille.
Vous verrez que ça marchera très bien... Moi, je suis ravi. J'avais demandé à
la sainte Vierge sa protection pour mes affaires, vous savez, ma grande
reparut.
—C'est fait, on va nous monter ça... Ah! cet hôtel! Avez-vous vu le
propriétaire, le sieur Majesté, tout de blanc vêtu, et si digne, dans son
bureau? Il paraît qu'ils sont débordés, jamais ils n'ont eu tant de monde...
Aussi quel bruit infernal! Trois fois, ils m'ont réveillé, cette nuit. Je ne sais
pas ce qu'on peut bien faire dans la chambre voisine de la mienne: tout à
l'heure encore, il y a eu un coup dans le mur, et puis des chuchotements, et
puis des soupirs...
Il s'interrompit, pour demander:
—Vous avez bien dormi, vous?
—Mais non, répondit Pierre. J'étais écrasé de lassitude, et il m'a été
impossible de fermer les yeux. Sans doute, c'est tout ce vacarme dont vous
parlez.
À son tour, il dit les cloisons minces, la maison bondée et craquante de ce
monde qu'on y empilait. C'étaient des heurts inexplicables, des courses
brusques dans les couloirs, des pas pesants, de grosses voix qui montaient
on ne savait d'où; sans compter les gémissements des malades, les toux, les
horribles toux qui, de toutes parts, semblaient sortir des murailles.
Évidemment, d'un bout de la nuit à l'autre, des gens rentraient et
ressortaient, se levaient et se recouchaient; car il n'y avait plus d'heures, on
vivait dans le dérèglement des secousses passionnées, allant à la dévotion
comme on serait allé au plaisir.
—Et Marie, comment l'avez-vous laissée, hier soir? demanda de nouveau
M. de Guersaint.
—Beaucoup mieux, dit le prêtre. Après une terrible crise de désespoir, elle
a retrouvé tout son courage et toute sa foi.
Il y eut un silence.
—Oh! je ne suis pas inquiet, reprit le père, avec son optimisme tranquille.
Vous verrez que ça marchera très bien... Moi, je suis ravi. J'avais demandé à
la sainte Vierge sa protection pour mes affaires, vous savez, ma grande
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invention des ballons dirigeables. Eh bien, si je vous disais qu'elle m'a déjà
témoigné sa faveur! Oui, hier soir, comme je causais avec l'abbé Des
Hermoises, est-ce qu'il ne m'a pas offert de me trouver un bailleur de fonds
à Toulouse, un de ses amis immensément riche, qui s'intéresse à la
mécanique! Tout de suite, j'ai vu là le doigt de Dieu.
Et il riait de son rire d'enfant. Puis, il ajouta:
—Un homme si charmant, cet abbé Des Hermoises! Je vais me renseigner
pour savoir si nous ne pourrions pas faire ensemble l'excursion du cirque de
Gavarnie, à bon compte.
Pierre, qui voulait tout payer, l'hôtel et le reste, le poussa amicalement.
—Sans doute, ne manquez pas cette occasion de visiter les montagnes,
puisque vous le désirez tant. Votre fille sera si heureuse de vous savoir
heureux!
Mais ils furent interrompus, une servante leur apportait les deux tasses de
chocolat, avec deux petits pains, sur un plateau garni d'une serviette; et,
comme elle avait laissé la porte ouverte, on apercevait une partie du couloir,
en enfilade.
—Tiens! on fait déjà la chambre de mon voisin, remarqua M. de
Guersaint, curieux. Il est marié, n'est-ce pas?
La servante s'étonna.
—Oh! non, il est tout seul.
—Comment, tout seul! mais il n'a pas cessé de remuer, et l'on causait, l'on
soupirait chez lui, ce matin!
—Ce n'est pas possible, il est tout seul... Il vient de descendre, après avoir
donné l'ordre qu'on fasse sa chambre vivement. Et il n'y a bien qu'une pièce,
avec un grand placard, dont il a emporté la clef... Sans doute qu'il a serré là
des valeurs...
Elle s'oubliait à bavarder, en disposant les deux tasses de chocolat sur la
table.
témoigné sa faveur! Oui, hier soir, comme je causais avec l'abbé Des
Hermoises, est-ce qu'il ne m'a pas offert de me trouver un bailleur de fonds
à Toulouse, un de ses amis immensément riche, qui s'intéresse à la
mécanique! Tout de suite, j'ai vu là le doigt de Dieu.
Et il riait de son rire d'enfant. Puis, il ajouta:
—Un homme si charmant, cet abbé Des Hermoises! Je vais me renseigner
pour savoir si nous ne pourrions pas faire ensemble l'excursion du cirque de
Gavarnie, à bon compte.
Pierre, qui voulait tout payer, l'hôtel et le reste, le poussa amicalement.
—Sans doute, ne manquez pas cette occasion de visiter les montagnes,
puisque vous le désirez tant. Votre fille sera si heureuse de vous savoir
heureux!
Mais ils furent interrompus, une servante leur apportait les deux tasses de
chocolat, avec deux petits pains, sur un plateau garni d'une serviette; et,
comme elle avait laissé la porte ouverte, on apercevait une partie du couloir,
en enfilade.
—Tiens! on fait déjà la chambre de mon voisin, remarqua M. de
Guersaint, curieux. Il est marié, n'est-ce pas?
La servante s'étonna.
—Oh! non, il est tout seul.
—Comment, tout seul! mais il n'a pas cessé de remuer, et l'on causait, l'on
soupirait chez lui, ce matin!
—Ce n'est pas possible, il est tout seul... Il vient de descendre, après avoir
donné l'ordre qu'on fasse sa chambre vivement. Et il n'y a bien qu'une pièce,
avec un grand placard, dont il a emporté la clef... Sans doute qu'il a serré là
des valeurs...
Elle s'oubliait à bavarder, en disposant les deux tasses de chocolat sur la
table.
Page 189
—Oh! un monsieur si comme il faut!... L'année dernière, il avait retenu un
des petits pavillons isolés que monsieur Majesté loue, dans la ruelle voisine.
Mais, cette année, il s'y est pris trop tard, il a dû se contenter de cette
chambre, ce qui l'a désespéré vraiment... Comme il ne veut pas manger avec
tout le monde, il se fait servir chez lui, il boit du bon vin, mange de bons
morceaux.
—C'est ça, conclut gaiement M. de Guersaint, il aura trop bien dîné tout
seul, hier soir.
Pierre avait écouté.
—Et, de mon côté, à moi, est-ce qu'il n'y a pas deux dames avec un
monsieur et un enfant qui a une béquille?
—Oui, monsieur l'abbé, je les connais... La tante, madame Chaise, a pris
l'une des deux chambres; tandis que monsieur et madame Vigneron, avec
leur fils Gustave, ont dû s'entasser dans l'autre... C'est la seconde année
qu'ils viennent. Oh! des gens tout à fait bien aussi!
Pendant la nuit, Pierre avait en effet cru reconnaître la voix de M.
Vigneron, que la chaleur devait incommoder. Puis, la bonne étant lancée,
elle indiqua les autres locataires du couloir: à gauche, un prêtre, une mère
avec ses trois filles, un ménage de vieilles gens; à droite, un autre monsieur
seul, une jeune dame seule, toute une famille encore, cinq enfants en bas
âge. L'hôtel était plein jusqu'aux mansardes. Les bonnes, qui avaient
abandonné leurs chambres aux clients, dormaient toutes en tas dans la
buanderie. On avait mis, la nuit dernière, des lits de sangle sur les paliers de
chaque étage. Même un honorable ecclésiastique s'était vu forcé de coucher
sur un billard.
Quand la servante se fut enfin retirée, et que les deux hommes eurent pris
leur chocolat, M. de Guersaint s'en alla dans sa chambre se laver de
nouveau les mains, car il était très soigneux de sa personne; et Pierre, resté
seul, attiré par le clair soleil du dehors, sortit un instant sur l'étroit balcon.
Toutes les chambres du troisième étage, de ce côté de l'hôtel, se trouvaient
ainsi pourvues d'un balcon, à balustrade de bois découpé. Mais sa surprise
fut extrême. Sur un balcon voisin, celui qui correspondait à la chambre
occupée par le monsieur tout seul, il venait de voir une femme allonger la
des petits pavillons isolés que monsieur Majesté loue, dans la ruelle voisine.
Mais, cette année, il s'y est pris trop tard, il a dû se contenter de cette
chambre, ce qui l'a désespéré vraiment... Comme il ne veut pas manger avec
tout le monde, il se fait servir chez lui, il boit du bon vin, mange de bons
morceaux.
—C'est ça, conclut gaiement M. de Guersaint, il aura trop bien dîné tout
seul, hier soir.
Pierre avait écouté.
—Et, de mon côté, à moi, est-ce qu'il n'y a pas deux dames avec un
monsieur et un enfant qui a une béquille?
—Oui, monsieur l'abbé, je les connais... La tante, madame Chaise, a pris
l'une des deux chambres; tandis que monsieur et madame Vigneron, avec
leur fils Gustave, ont dû s'entasser dans l'autre... C'est la seconde année
qu'ils viennent. Oh! des gens tout à fait bien aussi!
Pendant la nuit, Pierre avait en effet cru reconnaître la voix de M.
Vigneron, que la chaleur devait incommoder. Puis, la bonne étant lancée,
elle indiqua les autres locataires du couloir: à gauche, un prêtre, une mère
avec ses trois filles, un ménage de vieilles gens; à droite, un autre monsieur
seul, une jeune dame seule, toute une famille encore, cinq enfants en bas
âge. L'hôtel était plein jusqu'aux mansardes. Les bonnes, qui avaient
abandonné leurs chambres aux clients, dormaient toutes en tas dans la
buanderie. On avait mis, la nuit dernière, des lits de sangle sur les paliers de
chaque étage. Même un honorable ecclésiastique s'était vu forcé de coucher
sur un billard.
Quand la servante se fut enfin retirée, et que les deux hommes eurent pris
leur chocolat, M. de Guersaint s'en alla dans sa chambre se laver de
nouveau les mains, car il était très soigneux de sa personne; et Pierre, resté
seul, attiré par le clair soleil du dehors, sortit un instant sur l'étroit balcon.
Toutes les chambres du troisième étage, de ce côté de l'hôtel, se trouvaient
ainsi pourvues d'un balcon, à balustrade de bois découpé. Mais sa surprise
fut extrême. Sur un balcon voisin, celui qui correspondait à la chambre
occupée par le monsieur tout seul, il venait de voir une femme allonger la
Page 190
tête, et il avait reconnu madame Volmar: c'était bien elle, son visage long,
ses traits fins et tirés, ses yeux larges, magnifiques, des brasiers où, par
moments, passait comme un voile, une moire qui semblait les éteindre. Elle
avait eu un sursaut de peur en le reconnaissant. Lui-même, très gêné, désolé
de la bouleverser ainsi, s'était retiré en hâte. Et il comprenait tout, dans une
clarté brusque: le monsieur n'ayant pu louer que cette chambre, y cachant sa
maîtresse à tous les yeux, l'enfermant dans le vaste placard pendant qu'on
faisait le ménage, la nourrissant des repas qu'on lui montait, buvant avec
elle au même verre; et les bruits de la nuit s'expliquaient, et ce seraient ainsi
pour elle trois jours d'absolu emprisonnement, d'affolée passion, au fond de
cette pièce murée. Sans doute, le ménage fini, elle s'était risquée à rouvrir le
placard de l'intérieur, à allonger la tête, afin de regarder dans la rue, si son
ami ne revenait pas. C'était donc pour ça qu'on ne l'avait pas vue à l'Hôpital,
où la petite madame Désagneaux la demandait sans cesse! Pierre, immobile,
le cœur troublé, fut envahi d'une rêverie inquiète, en songeant à cette
existence de femme qu'il connaissait, cette torture de la vie conjugale à
Paris, entre une belle-mère farouche et un mari indigne, puis ces trois seuls
jours d'entière liberté par an, cette brusque flambée d'amour, sous le
prétexte sacrilège de venir à Lourdes servir Dieu. Des larmes qu'il ne
s'expliquait même pas, des larmes montées du plus profond de son être, de
sa chasteté volontaire, lui avaient empli les yeux, dans un sentiment
d'immense tristesse.
—Eh bien! y sommes-nous? cria joyeusement M. de Guersaint, en
reparaissant, ganté, serré dans son veston de drap gris.
—Oui, oui, nous partons, dit Pierre, qui se détourna, cherchant son
chapeau, pour s'essuyer les yeux.
Et, comme ils sortaient, ils entendirent à gauche une voix grasse qu'ils
reconnurent, la voix de M. Vigneron, en train de réciter, très haut, les
prières du matin. Mais une rencontre les intéressa: ils suivaient le couloir,
lorsqu'ils se croisèrent avec un monsieur d'une quarantaine d'années, fort et
trapu, la face encadrée de favoris corrects. D'ailleurs, il gonfla le dos, il
passa si vite, qu'ils ne purent distinguer ses traits. Il portait un paquet à la
main, ficelé soigneusement. Et il glissa la clef, referma la porte, disparut
comme une ombre, sans bruit.
ses traits fins et tirés, ses yeux larges, magnifiques, des brasiers où, par
moments, passait comme un voile, une moire qui semblait les éteindre. Elle
avait eu un sursaut de peur en le reconnaissant. Lui-même, très gêné, désolé
de la bouleverser ainsi, s'était retiré en hâte. Et il comprenait tout, dans une
clarté brusque: le monsieur n'ayant pu louer que cette chambre, y cachant sa
maîtresse à tous les yeux, l'enfermant dans le vaste placard pendant qu'on
faisait le ménage, la nourrissant des repas qu'on lui montait, buvant avec
elle au même verre; et les bruits de la nuit s'expliquaient, et ce seraient ainsi
pour elle trois jours d'absolu emprisonnement, d'affolée passion, au fond de
cette pièce murée. Sans doute, le ménage fini, elle s'était risquée à rouvrir le
placard de l'intérieur, à allonger la tête, afin de regarder dans la rue, si son
ami ne revenait pas. C'était donc pour ça qu'on ne l'avait pas vue à l'Hôpital,
où la petite madame Désagneaux la demandait sans cesse! Pierre, immobile,
le cœur troublé, fut envahi d'une rêverie inquiète, en songeant à cette
existence de femme qu'il connaissait, cette torture de la vie conjugale à
Paris, entre une belle-mère farouche et un mari indigne, puis ces trois seuls
jours d'entière liberté par an, cette brusque flambée d'amour, sous le
prétexte sacrilège de venir à Lourdes servir Dieu. Des larmes qu'il ne
s'expliquait même pas, des larmes montées du plus profond de son être, de
sa chasteté volontaire, lui avaient empli les yeux, dans un sentiment
d'immense tristesse.
—Eh bien! y sommes-nous? cria joyeusement M. de Guersaint, en
reparaissant, ganté, serré dans son veston de drap gris.
—Oui, oui, nous partons, dit Pierre, qui se détourna, cherchant son
chapeau, pour s'essuyer les yeux.
Et, comme ils sortaient, ils entendirent à gauche une voix grasse qu'ils
reconnurent, la voix de M. Vigneron, en train de réciter, très haut, les
prières du matin. Mais une rencontre les intéressa: ils suivaient le couloir,
lorsqu'ils se croisèrent avec un monsieur d'une quarantaine d'années, fort et
trapu, la face encadrée de favoris corrects. D'ailleurs, il gonfla le dos, il
passa si vite, qu'ils ne purent distinguer ses traits. Il portait un paquet à la
main, ficelé soigneusement. Et il glissa la clef, referma la porte, disparut
comme une ombre, sans bruit.
Page 191
M. de Guersaint s'était retourné.
—Tiens! le monsieur seul... Il doit revenir du marché, il se rapporte des
gourmandises.
Pierre feignit de ne pas entendre, car il jugeait son compagnon trop léger
pour le mettre dans la confidence d'un secret qui n'était pas le sien. Puis,
une gêne lui venait, une sorte de terreur pudique, à l'idée de cette revanche
de la chair, qu'il savait là désormais, au milieu de la mystique exaltation
dont il se sentait enveloppé.
Ils arrivèrent à l'Hôpital, juste au moment où l'on descendait les malades
pour les conduire à la Grotte. Et ils trouvèrent Marie très gaie, ayant bien
dormi. Elle embrassa son père, le gronda, quand elle sut qu'il n'avait pas
encore décidé son excursion à Gavarnie. S'il n'y allait pas, il lui ferait
beaucoup de chagrin. D'ailleurs, elle disait, de son air reposé et souriant,
qu'elle ne serait pas guérie ce jour-là. Ensuite, elle supplia Pierre de lui
obtenir la permission de passer la nuit suivante devant la Grotte: c'était une
faveur, souhaitée ardemment de toutes, qu'on accordait avec quelque peine,
aux seules protégées. Après s'être récrié, inquiet pour sa santé d'une nuit
entière à la belle étoile, il dut lui promettre de faire la démarche, en la
voyant subitement très malheureuse. Sans doute, elle n'espérait se faire
entendre de la sainte Vierge que seule à seule, dans la paix souveraine des
ténèbres. Et, ce matin-là, à la Grotte, lorsque tous les trois y eurent entendu
une messe, elle se trouva si perdue parmi les malades, qu'elle voulut être
ramenée à l'Hôpital dès dix heures, en se plaignant d'avoir les yeux fatigués
par le grand jour.
Quand son père et le prêtre l'eurent réinstallée dans la salle Sainte-
Honorine, elle leur donna congé pour la journée entière.
—Non, ne venez pas me chercher, je ne retournerai pas à la Grotte cette
après-midi, c'est inutile... Mais, ce soir, dès neuf heures, vous serez là pour
m'emmener, n'est-ce pas, Pierre? C'est convenu, vous m'avez donné votre
parole.
Il répéta qu'il tâcherait d'obtenir la permission, qu'il s'adresserait au père
Fourcade, s'il le fallait.
—Tiens! le monsieur seul... Il doit revenir du marché, il se rapporte des
gourmandises.
Pierre feignit de ne pas entendre, car il jugeait son compagnon trop léger
pour le mettre dans la confidence d'un secret qui n'était pas le sien. Puis,
une gêne lui venait, une sorte de terreur pudique, à l'idée de cette revanche
de la chair, qu'il savait là désormais, au milieu de la mystique exaltation
dont il se sentait enveloppé.
Ils arrivèrent à l'Hôpital, juste au moment où l'on descendait les malades
pour les conduire à la Grotte. Et ils trouvèrent Marie très gaie, ayant bien
dormi. Elle embrassa son père, le gronda, quand elle sut qu'il n'avait pas
encore décidé son excursion à Gavarnie. S'il n'y allait pas, il lui ferait
beaucoup de chagrin. D'ailleurs, elle disait, de son air reposé et souriant,
qu'elle ne serait pas guérie ce jour-là. Ensuite, elle supplia Pierre de lui
obtenir la permission de passer la nuit suivante devant la Grotte: c'était une
faveur, souhaitée ardemment de toutes, qu'on accordait avec quelque peine,
aux seules protégées. Après s'être récrié, inquiet pour sa santé d'une nuit
entière à la belle étoile, il dut lui promettre de faire la démarche, en la
voyant subitement très malheureuse. Sans doute, elle n'espérait se faire
entendre de la sainte Vierge que seule à seule, dans la paix souveraine des
ténèbres. Et, ce matin-là, à la Grotte, lorsque tous les trois y eurent entendu
une messe, elle se trouva si perdue parmi les malades, qu'elle voulut être
ramenée à l'Hôpital dès dix heures, en se plaignant d'avoir les yeux fatigués
par le grand jour.
Quand son père et le prêtre l'eurent réinstallée dans la salle Sainte-
Honorine, elle leur donna congé pour la journée entière.
—Non, ne venez pas me chercher, je ne retournerai pas à la Grotte cette
après-midi, c'est inutile... Mais, ce soir, dès neuf heures, vous serez là pour
m'emmener, n'est-ce pas, Pierre? C'est convenu, vous m'avez donné votre
parole.
Il répéta qu'il tâcherait d'obtenir la permission, qu'il s'adresserait au père
Fourcade, s'il le fallait.
Page 192
—Alors, mignonne, à ce soir, dit à son tour M. de Guersaint en
l'embrassant.
Et ils la laissèrent très tranquille dans son lit, l'air absorbé, avec ses grands
yeux rêveurs et souriants, perdus au loin.
Lorsqu'ils rentrèrent à l'hôtel des Apparitions, il n'était pas dix heures et
demie. M. de Guersaint, que le beau temps ravissait, parla de déjeuner tout
de suite, pour se lancer le plus tôt possible au travers de Lourdes. Mais il
tint cependant à remonter dans sa chambre; et, comme Pierre l'avait suivi,
ils tombèrent au milieu d'un drame. La porte des Vigneron était grande
ouverte, on apercevait le petit Gustave allongé sur le canapé, qui lui servait
de lit. Il était livide, il venait d'avoir un évanouissement, qui avait fait croire
un instant au père et à la mère que c'était la fin. Madame Vigneron, affaissée
sur une chaise, restait hébétée de la peur qu'elle avait eue; tandis que, lancé
par la chambre, M. Vigneron bousculait tout, en préparant un verre d'eau
sucrée, dans lequel il versait des gouttes d'un élixir. Mais comprenait-on
cela? Un garçon encore très fort, s'évanouir de la sorte, devenir blanc
comme un poulet! Et il regardait madame Chaise, la tante, debout devant le
canapé, l'air bien portant, ce matin-là; et ses mains tremblaient davantage, à
l'idée sourde que, si cette bête de crise avait emporté son fils, l'héritage de la
tante, à cette heure, n'aurait plus été a eux. Il était hors de lui, il desserra les
dents de l'enfant, lui fit boire de force tout le verre. Pourtant, lorsqu'il
l'entendit soupirer, sa bonhomie paternelle reparut, il pleura, l'appela son
petit homme. Alors, madame Chaise s'étant approchée, Gustave la repoussa,
d'un geste de haine brusque, comme s'il avait compris la perversion
inconsciente où l'argent de cette femme jetait ses parents. Blessée, la vieille
dame s'assit à l'écart, pendant que le père et la mère, maintenant rassurés,
remerciaient la sainte Vierge de leur avoir conservé ce mignon, qui leur
souriait de son sourire fin et si triste, sachant les choses, n'ayant plus, à
quinze ans, le goût de vivre.
—Pouvons-nous vous être utiles? demanda Pierre obligeamment.
—Non, non, merci bien, messieurs, répondit M. Vigneron, qui sortit un
instant dans le couloir. Oh! nous avons eu une alerte! Songez donc, un fils
unique, et qui nous est si cher!
l'embrassant.
Et ils la laissèrent très tranquille dans son lit, l'air absorbé, avec ses grands
yeux rêveurs et souriants, perdus au loin.
Lorsqu'ils rentrèrent à l'hôtel des Apparitions, il n'était pas dix heures et
demie. M. de Guersaint, que le beau temps ravissait, parla de déjeuner tout
de suite, pour se lancer le plus tôt possible au travers de Lourdes. Mais il
tint cependant à remonter dans sa chambre; et, comme Pierre l'avait suivi,
ils tombèrent au milieu d'un drame. La porte des Vigneron était grande
ouverte, on apercevait le petit Gustave allongé sur le canapé, qui lui servait
de lit. Il était livide, il venait d'avoir un évanouissement, qui avait fait croire
un instant au père et à la mère que c'était la fin. Madame Vigneron, affaissée
sur une chaise, restait hébétée de la peur qu'elle avait eue; tandis que, lancé
par la chambre, M. Vigneron bousculait tout, en préparant un verre d'eau
sucrée, dans lequel il versait des gouttes d'un élixir. Mais comprenait-on
cela? Un garçon encore très fort, s'évanouir de la sorte, devenir blanc
comme un poulet! Et il regardait madame Chaise, la tante, debout devant le
canapé, l'air bien portant, ce matin-là; et ses mains tremblaient davantage, à
l'idée sourde que, si cette bête de crise avait emporté son fils, l'héritage de la
tante, à cette heure, n'aurait plus été a eux. Il était hors de lui, il desserra les
dents de l'enfant, lui fit boire de force tout le verre. Pourtant, lorsqu'il
l'entendit soupirer, sa bonhomie paternelle reparut, il pleura, l'appela son
petit homme. Alors, madame Chaise s'étant approchée, Gustave la repoussa,
d'un geste de haine brusque, comme s'il avait compris la perversion
inconsciente où l'argent de cette femme jetait ses parents. Blessée, la vieille
dame s'assit à l'écart, pendant que le père et la mère, maintenant rassurés,
remerciaient la sainte Vierge de leur avoir conservé ce mignon, qui leur
souriait de son sourire fin et si triste, sachant les choses, n'ayant plus, à
quinze ans, le goût de vivre.
—Pouvons-nous vous être utiles? demanda Pierre obligeamment.
—Non, non, merci bien, messieurs, répondit M. Vigneron, qui sortit un
instant dans le couloir. Oh! nous avons eu une alerte! Songez donc, un fils
unique, et qui nous est si cher!
Page 193
Autour d'eux, l'heure du déjeuner mettait en branle la maison entière.
Toutes les portes tapaient, les couloirs et l'escalier résonnaient de
continuelles cavalcades. Trois grandes filles passèrent, dans le vent de leurs
jupes. Des enfants en bas âge pleuraient, au fond d'une chambre voisine.
Puis, c'étaient de vieilles gens affolés, des prêtres éperdus, sortant de leur
caractère, soulevant leurs soutanes à pleines mains pour courir plus vite. Du
bas en haut, les planchers tremblaient, sous la charge trop lourde des gens
entassés. Et une servante, qui portait tout un déjeuner sur un grand plateau,
étant venue frapper à la porte du monsieur seul, cette porte mit longtemps à
s'ouvrir; enfin, elle s'entre-bâilla, laissa voir la chambre calme, où le
monsieur était seul, tournant le dos; et, quand la servante se retira, elle se
referma sur elle, discrètement.
—Oh! j'espère bien que c'est fini et que la sainte Vierge va le guérir,
répétait M. Vigneron, qui ne lâchait plus ses deux voisins. Nous allons
déjeuner, car je vous avoue que ça m'a creusé l'estomac, j'ai une faim
terrible.
Lorsque Pierre et M. de Guersaint descendirent, ils eurent le désagrément
de ne pas trouver le moindre bout de table libre, dans la salle à manger. La
plus extraordinaire des cohues s'entassait là, et les quelques places vides
encore étaient retenues. Un garçon leur déclara que, de dix heures à une
heure, la salle ne désemplissait pas, sous l'assaut des appétits, aiguisés par
l'air vif des montagnes. Ils durent se résigner à attendre, en priant le garçon
de les prévenir, dès qu'il y aurait deux couverts vacants. Et, ne sachant que
faire, ils allèrent se promener sous le porche de l'hôtel, béant sur la rue, où
défilait sans arrêt toute une population endimanchée.
Mais le propriétaire de l'hôtel des Apparitions, le sieur Majesté en
personne, apparut, tout vêtu de blanc; et, avec une grande politesse:
—Si ces messieurs voulaient attendre au salon?
C'était un gros homme de quarante-cinq ans, qui s'efforçait de porter
royalement son nom. Chauve, glabre, les yeux bleus et ronds dans un visage
de cire, aux trois mentons étagés, il montrait une grande dignité. Il était
venu de Nevers, avec les sœurs qui desservaient l'Orphelinat, et il avait
épousé une femme de Lourdes, petite et noire. À eux deux, en moins de dix
ans, ils avaient fait de leur hôtel une des maisons les plus cossues, les mieux
Toutes les portes tapaient, les couloirs et l'escalier résonnaient de
continuelles cavalcades. Trois grandes filles passèrent, dans le vent de leurs
jupes. Des enfants en bas âge pleuraient, au fond d'une chambre voisine.
Puis, c'étaient de vieilles gens affolés, des prêtres éperdus, sortant de leur
caractère, soulevant leurs soutanes à pleines mains pour courir plus vite. Du
bas en haut, les planchers tremblaient, sous la charge trop lourde des gens
entassés. Et une servante, qui portait tout un déjeuner sur un grand plateau,
étant venue frapper à la porte du monsieur seul, cette porte mit longtemps à
s'ouvrir; enfin, elle s'entre-bâilla, laissa voir la chambre calme, où le
monsieur était seul, tournant le dos; et, quand la servante se retira, elle se
referma sur elle, discrètement.
—Oh! j'espère bien que c'est fini et que la sainte Vierge va le guérir,
répétait M. Vigneron, qui ne lâchait plus ses deux voisins. Nous allons
déjeuner, car je vous avoue que ça m'a creusé l'estomac, j'ai une faim
terrible.
Lorsque Pierre et M. de Guersaint descendirent, ils eurent le désagrément
de ne pas trouver le moindre bout de table libre, dans la salle à manger. La
plus extraordinaire des cohues s'entassait là, et les quelques places vides
encore étaient retenues. Un garçon leur déclara que, de dix heures à une
heure, la salle ne désemplissait pas, sous l'assaut des appétits, aiguisés par
l'air vif des montagnes. Ils durent se résigner à attendre, en priant le garçon
de les prévenir, dès qu'il y aurait deux couverts vacants. Et, ne sachant que
faire, ils allèrent se promener sous le porche de l'hôtel, béant sur la rue, où
défilait sans arrêt toute une population endimanchée.
Mais le propriétaire de l'hôtel des Apparitions, le sieur Majesté en
personne, apparut, tout vêtu de blanc; et, avec une grande politesse:
—Si ces messieurs voulaient attendre au salon?
C'était un gros homme de quarante-cinq ans, qui s'efforçait de porter
royalement son nom. Chauve, glabre, les yeux bleus et ronds dans un visage
de cire, aux trois mentons étagés, il montrait une grande dignité. Il était
venu de Nevers, avec les sœurs qui desservaient l'Orphelinat, et il avait
épousé une femme de Lourdes, petite et noire. À eux deux, en moins de dix
ans, ils avaient fait de leur hôtel une des maisons les plus cossues, les mieux
Page 194
fréquentées de la ville. Depuis quelques années, il y avait joint un
commerce d'articles religieux, qui occupait, à gauche, tout un vaste
magasin, et que tenait une jeune nièce, sous la surveillance de madame
Majesté.
—Ces messieurs pourraient s'asseoir au salon? répéta l'hôtelier, que la
soutane de Pierre rendait très prévenant.
Mais tous deux préféraient marcher, attendre debout, au grand air. Et,
alors, Majesté ne les quitta pas, voulut causer un instant avec eux, comme il
le faisait d'habitude avec les clients qu'il désirait honorer. La conversation
roula d'abord sur la procession aux flambeaux du soir, qui promettait d'être
superbe, par ce temps admirable. Il y avait plus de cinquante mille étrangers
dans Lourdes, des promeneurs étaient venus de toutes les stations d'eaux
voisines; et cela expliquait l'encombrement des tables d'hôte. Peut-être la
ville allait-elle manquer de pain, comme cela était arrivé l'année
d'auparavant.
—Vous voyez la bousculade, conclut Majesté, nous ne savons où donner
de la tête. Ce n'est vraiment pas de ma faute, si l'on vous fait attendre un
peu.
À ce moment, le facteur arriva, avec un courrier considérable, un paquet
de journaux et de lettres qu'il posa sur une table, dans le bureau. Puis,
comme il avait gardé à la main une dernière lettre, il demanda:
—Vous n'avez pas ici madame Maze?
—Madame Maze, madame Maze, répéta l'hôtelier. Non, non,
certainement.
Pierre avait entendu, et il s'approcha, pour dire:
—Madame Maze, il y en a une qui doit être descendue chez les sœurs de
l'Immaculée-Conception, les Sœurs bleues, comme on les appelle ici, je
crois.
Le facteur remercia et s'en alla. Mais un sourire amer était monté aux
lèvres de Majesté.
—Les Sœurs bleues, murmura-t-il, ah! les Sœurs bleues...
commerce d'articles religieux, qui occupait, à gauche, tout un vaste
magasin, et que tenait une jeune nièce, sous la surveillance de madame
Majesté.
—Ces messieurs pourraient s'asseoir au salon? répéta l'hôtelier, que la
soutane de Pierre rendait très prévenant.
Mais tous deux préféraient marcher, attendre debout, au grand air. Et,
alors, Majesté ne les quitta pas, voulut causer un instant avec eux, comme il
le faisait d'habitude avec les clients qu'il désirait honorer. La conversation
roula d'abord sur la procession aux flambeaux du soir, qui promettait d'être
superbe, par ce temps admirable. Il y avait plus de cinquante mille étrangers
dans Lourdes, des promeneurs étaient venus de toutes les stations d'eaux
voisines; et cela expliquait l'encombrement des tables d'hôte. Peut-être la
ville allait-elle manquer de pain, comme cela était arrivé l'année
d'auparavant.
—Vous voyez la bousculade, conclut Majesté, nous ne savons où donner
de la tête. Ce n'est vraiment pas de ma faute, si l'on vous fait attendre un
peu.
À ce moment, le facteur arriva, avec un courrier considérable, un paquet
de journaux et de lettres qu'il posa sur une table, dans le bureau. Puis,
comme il avait gardé à la main une dernière lettre, il demanda:
—Vous n'avez pas ici madame Maze?
—Madame Maze, madame Maze, répéta l'hôtelier. Non, non,
certainement.
Pierre avait entendu, et il s'approcha, pour dire:
—Madame Maze, il y en a une qui doit être descendue chez les sœurs de
l'Immaculée-Conception, les Sœurs bleues, comme on les appelle ici, je
crois.
Le facteur remercia et s'en alla. Mais un sourire amer était monté aux
lèvres de Majesté.
—Les Sœurs bleues, murmura-t-il, ah! les Sœurs bleues...
Page 195
Il jeta un coup d'œil oblique sur la soutane de Pierre, puis s'arrêta net, dans
la crainte d'en trop dire. Son cœur pourtant débordait, il aurait voulu se
soulager, et ce jeune prêtre de Paris, qui avait l'air d'être d'esprit libre, ne
devait pas faire partie de la bande, comme il nommait tous les servants de la
Grotte, tous ceux qui battaient monnaie avec Notre-Dame de Lourdes. Peu à
peu, il se risqua.
—Monsieur l'abbé, je vous jure que je suis bon catholique. Ici, d'ailleurs,
nous le sommes tous. Et je pratique, je fais mes Pâques... Mais, en vérité, je
dis que des religieuses ne devraient pas tenir un hôtel. Non, non, ce n'est pas
bien!
Et il exhala sa rancune de commerçant atteint par une concurrence
déloyale. Est-ce que ces sœurs de l'Immaculée-Conception, ces Sœurs
bleues, n'auraient pas dû s'en tenir à leur vrai rôle, la fabrication des hosties,
l'entretien et le blanchissage des linges sacrés? Mais non! elles avaient
transformé leur couvent en une vaste hôtellerie, où les dames seules
trouvaient des chambres séparées, mangeaient en commun, quand elles ne
préféraient pas se faire servir à part. Tout cela était très propre, très bien
organisé, et pas cher, grâce aux mille avantages dont elles jouissaient.
Aucun hôtel de Lourdes ne travaillait autant.
—Enfin, est-ce que c'est convenable? des religieuses se mêler de vendre
de la soupe! Ajoutez que la supérieure est une maîtresse femme. Lorsqu'elle
a vu la fortune venir, elle l'a voulue pour sa maison seule, elle s'est séparée
résolument des pères de la Grotte, qui s'efforçaient de mettre la main sur
elle. Oui, monsieur l'abbé, elle est allée jusqu'à Rome, elle a eu gain de
cause, elle empoche maintenant tout l'argent des additions. Des religieuses,
des religieuses, mon Dieu! louer des chambres garnies et tenir une table
d'hôte!
Il levait les bras au ciel, il suffoquait.
—Mais, finit par objecter doucement Pierre, puisque votre maison
regorge, puisque vous n'avez plus de libre ni un lit ni une assiette, où
mettriez-vous donc les voyageurs, s'il vous en arrivait encore?
Majesté se récria vivement.
la crainte d'en trop dire. Son cœur pourtant débordait, il aurait voulu se
soulager, et ce jeune prêtre de Paris, qui avait l'air d'être d'esprit libre, ne
devait pas faire partie de la bande, comme il nommait tous les servants de la
Grotte, tous ceux qui battaient monnaie avec Notre-Dame de Lourdes. Peu à
peu, il se risqua.
—Monsieur l'abbé, je vous jure que je suis bon catholique. Ici, d'ailleurs,
nous le sommes tous. Et je pratique, je fais mes Pâques... Mais, en vérité, je
dis que des religieuses ne devraient pas tenir un hôtel. Non, non, ce n'est pas
bien!
Et il exhala sa rancune de commerçant atteint par une concurrence
déloyale. Est-ce que ces sœurs de l'Immaculée-Conception, ces Sœurs
bleues, n'auraient pas dû s'en tenir à leur vrai rôle, la fabrication des hosties,
l'entretien et le blanchissage des linges sacrés? Mais non! elles avaient
transformé leur couvent en une vaste hôtellerie, où les dames seules
trouvaient des chambres séparées, mangeaient en commun, quand elles ne
préféraient pas se faire servir à part. Tout cela était très propre, très bien
organisé, et pas cher, grâce aux mille avantages dont elles jouissaient.
Aucun hôtel de Lourdes ne travaillait autant.
—Enfin, est-ce que c'est convenable? des religieuses se mêler de vendre
de la soupe! Ajoutez que la supérieure est une maîtresse femme. Lorsqu'elle
a vu la fortune venir, elle l'a voulue pour sa maison seule, elle s'est séparée
résolument des pères de la Grotte, qui s'efforçaient de mettre la main sur
elle. Oui, monsieur l'abbé, elle est allée jusqu'à Rome, elle a eu gain de
cause, elle empoche maintenant tout l'argent des additions. Des religieuses,
des religieuses, mon Dieu! louer des chambres garnies et tenir une table
d'hôte!
Il levait les bras au ciel, il suffoquait.
—Mais, finit par objecter doucement Pierre, puisque votre maison
regorge, puisque vous n'avez plus de libre ni un lit ni une assiette, où
mettriez-vous donc les voyageurs, s'il vous en arrivait encore?
Majesté se récria vivement.
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—Ah! monsieur l'abbé, on voit bien que vous ne connaissez pas le pays.
Pendant le pèlerinage national, c'est vrai, nous travaillons tous, nous
n'avons pas à nous plaindre. Mais cela ne dure que quatre ou cinq jours; et,
dans les temps ordinaires, le courant est moins fort... Oh! moi, Dieu merci!
je suis toujours satisfait. La maison est connue, elle vient sur le même rang
que l'hôtel de la Grotte, où il s'est fait déjà deux fortunes... N'importe! c'est
vexant de voir ces Sœurs bleues écrémer la clientèle, nous prendre des
dames de la bourgeoisie qui passent à Lourdes des quinze jours, des trois
semaines; et cela aux époques tranquilles, quand il n'y a pas beaucoup de
monde: vous comprenez, n'est-ce pas? des personnes bien élevées qui
détestent le bruit, qui vont prier à la Grotte toutes seules, pendant des
journées entières, et qui payent largement, sans marchander jamais.
Madame Majesté, que Pierre et M. de Guersaint n'avaient pas aperçue,
penchée sur un registre, où elle additionnait des comptes, intervint alors de
sa voix aiguë.
—L'année dernière, messieurs, nous avons gardé une voyageuse comme
ça pendant deux mois. Elle allait à la Grotte, en revenait, y retournait,
mangeait, se couchait. Et jamais un mot, toujours un sourire content. Elle a
payé sa note sans même la regarder... Ah! des voyageuses pareilles, ça se
regrette.
Elle s'était levée, petite, maigre, très brune, toute vêtue de noir, avec un
mince col plat. Et elle fit ses offres.
—Si ces messieurs désirent emporter quelques petits souvenirs de
Lourdes, il ne faut pas qu'ils nous oublient. Nous avons à côté un magasin,
où ils trouveront un grand choix des objets les plus demandés... Les
personnes qui descendent à l'hôtel, veulent bien, d'habitude, ne pas
s'adresser autre part que chez nous.
Mais Majesté, de nouveau, hochait la tête, de son air de bon catholique
attristé par les scandales du temps.
—Certes, je ne voudrais pas manquer de respect aux révérends pères, et
pourtant, il faut bien le dire, ils sont trop gourmands... Vous avez vu la
boutique qu'ils ont installée près de la Grotte, cette boutique toujours pleine,
où l'on vend des articles de piété et des cierges. Beaucoup de prêtres
Pendant le pèlerinage national, c'est vrai, nous travaillons tous, nous
n'avons pas à nous plaindre. Mais cela ne dure que quatre ou cinq jours; et,
dans les temps ordinaires, le courant est moins fort... Oh! moi, Dieu merci!
je suis toujours satisfait. La maison est connue, elle vient sur le même rang
que l'hôtel de la Grotte, où il s'est fait déjà deux fortunes... N'importe! c'est
vexant de voir ces Sœurs bleues écrémer la clientèle, nous prendre des
dames de la bourgeoisie qui passent à Lourdes des quinze jours, des trois
semaines; et cela aux époques tranquilles, quand il n'y a pas beaucoup de
monde: vous comprenez, n'est-ce pas? des personnes bien élevées qui
détestent le bruit, qui vont prier à la Grotte toutes seules, pendant des
journées entières, et qui payent largement, sans marchander jamais.
Madame Majesté, que Pierre et M. de Guersaint n'avaient pas aperçue,
penchée sur un registre, où elle additionnait des comptes, intervint alors de
sa voix aiguë.
—L'année dernière, messieurs, nous avons gardé une voyageuse comme
ça pendant deux mois. Elle allait à la Grotte, en revenait, y retournait,
mangeait, se couchait. Et jamais un mot, toujours un sourire content. Elle a
payé sa note sans même la regarder... Ah! des voyageuses pareilles, ça se
regrette.
Elle s'était levée, petite, maigre, très brune, toute vêtue de noir, avec un
mince col plat. Et elle fit ses offres.
—Si ces messieurs désirent emporter quelques petits souvenirs de
Lourdes, il ne faut pas qu'ils nous oublient. Nous avons à côté un magasin,
où ils trouveront un grand choix des objets les plus demandés... Les
personnes qui descendent à l'hôtel, veulent bien, d'habitude, ne pas
s'adresser autre part que chez nous.
Mais Majesté, de nouveau, hochait la tête, de son air de bon catholique
attristé par les scandales du temps.
—Certes, je ne voudrais pas manquer de respect aux révérends pères, et
pourtant, il faut bien le dire, ils sont trop gourmands... Vous avez vu la
boutique qu'ils ont installée près de la Grotte, cette boutique toujours pleine,
où l'on vend des articles de piété et des cierges. Beaucoup de prêtres
Page 197
déclarent que c'est une honte et qu'il faut de nouveau chasser les vendeurs
du temple... À ce qu'on raconte aussi, les pères commanditent le grand
magasin qui est en face de chez nous, dans la rue, et qui approvisionne les
petits détaillants de la ville. Enfin, si l'on écoutait les bruits, ils auraient la
main dans tout le commerce des objets religieux, ils prélèveraient un tant
pour cent sur les millions de chapelets, de statuettes et de médailles, qui se
débitent par an à Lourdes...
Il avait baissé la voix, car ses accusations se précisaient, et il finissait par
trembler de se confier ainsi à des étrangers. La douce figure attentive de
Pierre le rassurait pourtant; et il continua, dans sa passion de concurrent
blessé, décidé à aller jusqu'au bout.
—Je veux bien qu'il y ait de l'exagération en tout ceci. Il n'en est pas
moins vrai que c'est un grand dommage pour la religion, de voir les
révérends pères tenir boutique, comme le dernier de nous... Moi, n'est-ce
pas? je ne vais pas partager l'argent de leurs messes, ni demander mon tant
pour cent sur les cadeaux qu'ils reçoivent? Alors, pourquoi se mettent-ils à
vendre de ce que je vends? Notre dernière année a été médiocre, à cause
d'eux. Nous sommes déjà trop, tout le monde trafique du bon Dieu à
Lourdes, si bien qu'on n'y trouve même plus du pain à manger et de l'eau à
boire... Ah! monsieur l'abbé, la sainte Vierge a beau être avec nous autres, il
y a des instants où les choses vont très mal!
Un voyageur le dérangea, mais il reparut, au moment où une jeune fille
venait chercher madame Majesté. C'était une fille de Lourdes, très jolie,
petite et grasse, avec de beaux cheveux noirs et une figure un peu large,
d'une gaieté claire.
—Notre nièce Appoline, reprit Majesté. Elle tient depuis deux ans notre
magasin. Elle est la fille d'un frère pauvre de ma femme, elle gardait les
troupeaux à Bartrès, lorsque, frappés de sa gentillesse, nous nous sommes
décidés à la prendre ici; et nous ne nous en repentons pas, car elle a
beaucoup de mérite, elle est devenue une très bonne vendeuse.
Ce qu'il ne disait pas, c'était que des bruits assez légers couraient sur
Appoline. On l'avait vue, avec des jeunes gens, s'égarer le soir, le long du
Gave. Mais, en effet, elle était précieuse, elle attirait la clientèle, peut-être à
cause de ses grands yeux noirs qui riaient si volontiers. L'année
du temple... À ce qu'on raconte aussi, les pères commanditent le grand
magasin qui est en face de chez nous, dans la rue, et qui approvisionne les
petits détaillants de la ville. Enfin, si l'on écoutait les bruits, ils auraient la
main dans tout le commerce des objets religieux, ils prélèveraient un tant
pour cent sur les millions de chapelets, de statuettes et de médailles, qui se
débitent par an à Lourdes...
Il avait baissé la voix, car ses accusations se précisaient, et il finissait par
trembler de se confier ainsi à des étrangers. La douce figure attentive de
Pierre le rassurait pourtant; et il continua, dans sa passion de concurrent
blessé, décidé à aller jusqu'au bout.
—Je veux bien qu'il y ait de l'exagération en tout ceci. Il n'en est pas
moins vrai que c'est un grand dommage pour la religion, de voir les
révérends pères tenir boutique, comme le dernier de nous... Moi, n'est-ce
pas? je ne vais pas partager l'argent de leurs messes, ni demander mon tant
pour cent sur les cadeaux qu'ils reçoivent? Alors, pourquoi se mettent-ils à
vendre de ce que je vends? Notre dernière année a été médiocre, à cause
d'eux. Nous sommes déjà trop, tout le monde trafique du bon Dieu à
Lourdes, si bien qu'on n'y trouve même plus du pain à manger et de l'eau à
boire... Ah! monsieur l'abbé, la sainte Vierge a beau être avec nous autres, il
y a des instants où les choses vont très mal!
Un voyageur le dérangea, mais il reparut, au moment où une jeune fille
venait chercher madame Majesté. C'était une fille de Lourdes, très jolie,
petite et grasse, avec de beaux cheveux noirs et une figure un peu large,
d'une gaieté claire.
—Notre nièce Appoline, reprit Majesté. Elle tient depuis deux ans notre
magasin. Elle est la fille d'un frère pauvre de ma femme, elle gardait les
troupeaux à Bartrès, lorsque, frappés de sa gentillesse, nous nous sommes
décidés à la prendre ici; et nous ne nous en repentons pas, car elle a
beaucoup de mérite, elle est devenue une très bonne vendeuse.
Ce qu'il ne disait pas, c'était que des bruits assez légers couraient sur
Appoline. On l'avait vue, avec des jeunes gens, s'égarer le soir, le long du
Gave. Mais, en effet, elle était précieuse, elle attirait la clientèle, peut-être à
cause de ses grands yeux noirs qui riaient si volontiers. L'année
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d'auparavant, Gérard de Peyrelongue ne quittait pas la boutique; et, seules,
ses idées de mariage l'empêchaient sans doute de revenir. Il semblait
remplacé par le galant abbé Des Hermoises, qui amenait beaucoup de
dames faire des emplettes.
—Ah! vous parlez d'Appoline, dit madame Majesté, de retour du magasin.
Messieurs, vous n'avez pas remarqué une chose, son extraordinaire
ressemblance avec Bernadette... Tenez! il y a là, au mur, une photographie
de cette dernière, quand elle avait dix-huit ans.
Pierre et M. de Guersaint s'approchèrent, tandis que Majesté s'écriait:
—Bernadette, parfaitement! c'était Appoline, mais en beaucoup moins
bien, en triste et en pauvre.
Enfin, le garçon parut et annonça qu'il avait une petite table libre. Deux
fois, M. de Guersaint était allé jeter vainement un coup d'œil dans la salle à
manger, car il brûlait du désir de déjeuner et d'être dehors, par ce beau
dimanche. Aussi s'empressa-t-il, sans écouter davantage Majesté, qui faisait
remarquer, avec un sourire aimable, que ces messieurs n'avaient pas attendu
trop longtemps. La petite table se trouvait au fond, ils durent traverser la
salle, d'un bout à l'autre.
C'était une longue salle, décorée en chêne clair, d'un jaune huileux, mais
dont les peintures s'écaillaient déjà, éclaboussées de taches. On y sentait
l'usure et la souillure rapides, sous le galop continu des gros mangeurs qui
s'y attablaient. Tout le luxe consistait en une garniture de cheminée, la
pendule reluisante d'or, flanquée des deux candélabres maigres. Il y avait
aussi des rideaux de guipure aux cinq fenêtres, ouvrant sur la rue, en plein
soleil. Des stores baissés laissaient quand même entrer des flèches ardentes.
Et, au milieu, quarante personnes étaient tassées à la table d'hôte, longue de
huit mètres, et qui pouvait, avec peine, en contenir trente; tandis que, aux
petites tables, à droite et à gauche, le long des murs, une quarantaine
d'autres convives se serraient, bousculés au passage de chacun des trois
garçons. Dès l'entrée, on restait assourdi d'un brouhaha extraordinaire, d'un
bruit de voix, de fourchettes et de vaisselle; et il semblait qu'on pénétrât
dans un four humide, le visage fouetté d'un buée chaude, chargée d'une
odeur suffocante de nourriture.
ses idées de mariage l'empêchaient sans doute de revenir. Il semblait
remplacé par le galant abbé Des Hermoises, qui amenait beaucoup de
dames faire des emplettes.
—Ah! vous parlez d'Appoline, dit madame Majesté, de retour du magasin.
Messieurs, vous n'avez pas remarqué une chose, son extraordinaire
ressemblance avec Bernadette... Tenez! il y a là, au mur, une photographie
de cette dernière, quand elle avait dix-huit ans.
Pierre et M. de Guersaint s'approchèrent, tandis que Majesté s'écriait:
—Bernadette, parfaitement! c'était Appoline, mais en beaucoup moins
bien, en triste et en pauvre.
Enfin, le garçon parut et annonça qu'il avait une petite table libre. Deux
fois, M. de Guersaint était allé jeter vainement un coup d'œil dans la salle à
manger, car il brûlait du désir de déjeuner et d'être dehors, par ce beau
dimanche. Aussi s'empressa-t-il, sans écouter davantage Majesté, qui faisait
remarquer, avec un sourire aimable, que ces messieurs n'avaient pas attendu
trop longtemps. La petite table se trouvait au fond, ils durent traverser la
salle, d'un bout à l'autre.
C'était une longue salle, décorée en chêne clair, d'un jaune huileux, mais
dont les peintures s'écaillaient déjà, éclaboussées de taches. On y sentait
l'usure et la souillure rapides, sous le galop continu des gros mangeurs qui
s'y attablaient. Tout le luxe consistait en une garniture de cheminée, la
pendule reluisante d'or, flanquée des deux candélabres maigres. Il y avait
aussi des rideaux de guipure aux cinq fenêtres, ouvrant sur la rue, en plein
soleil. Des stores baissés laissaient quand même entrer des flèches ardentes.
Et, au milieu, quarante personnes étaient tassées à la table d'hôte, longue de
huit mètres, et qui pouvait, avec peine, en contenir trente; tandis que, aux
petites tables, à droite et à gauche, le long des murs, une quarantaine
d'autres convives se serraient, bousculés au passage de chacun des trois
garçons. Dès l'entrée, on restait assourdi d'un brouhaha extraordinaire, d'un
bruit de voix, de fourchettes et de vaisselle; et il semblait qu'on pénétrât
dans un four humide, le visage fouetté d'un buée chaude, chargée d'une
odeur suffocante de nourriture.
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Pierre, d'abord, n'avait rien distingué. Puis, quand il se trouva installé à
leur petite table, une table de jardin, rentrée pour la circonstance, et où les
deux couverts se touchaient, il fut troublé, un peu écœuré même, par le
spectacle de la table d'hôte, qu'il enfilait d'un regard. Depuis une heure, on y
mangeait, deux fournées de voyageurs s'y étaient succédé, et les couverts
s'en allaient à la débandade, des taches de vin et de sauce salissaient la
nappe. On ne s'inquiétait déjà plus de la symétrie des compotiers, décorant
la table. Mais, surtout, le malaise venait de la cohue des convives, des
prêtres énormes, des jeunes filles grêles, des mamans débordantes, des
messieurs très rouges et seuls, des familles à la file, alignant des générations
d'une laideur aggravée et pitoyable. Tout ce monde suait, avalait
gloutonnement, assis de biais, les bras collés au corps, les mains
maladroites. Et, dans ces gros appétits décuplés par la fatigue, dans cette
hâte à s'emplir pour retourner plus vite à la Grotte, il y avait, au centre de la
table, un ecclésiastique corpulent qui ne se pressait pas, qui mangeait de
chaque plat avec une sage lenteur, d'un broiement digne de mâchoires,
ininterrompu.
—Fichtre! dit M. de Guersaint, il ne fait pas froid ici! Je vais quand même
manger volontiers; car, je ne sais pas, depuis que je suis à Lourdes, je me
sens toujours l'estomac dans les talons... Et vous, avez-vous faim?
—Oui, oui, je mangerai, répondit Pierre, qui avait le cœur sur les lèvres.
Le menu était copieux: du saumon, une omelette, des côtelettes à la purée
de pommes de terre, des rognons sautés, des choux-fleurs, des viandes
froides, et des tartes aux abricots; le tout trop cuit, noyé de sauce, d'une
fadeur relevée de graillon. Mais il y avait d'assez beaux fruits sur les
compotiers, des pêches superbes. Et les convives, d'ailleurs, ne semblaient
pas difficiles, sans goût, sans nausée. Une délicate jeune fille, charmante,
avec ses yeux tendres et sa peau de soie, serrée entre un vieux prêtre et un
monsieur barbu, fort sale, mangeait d'un air ravi les rognons, délavés dans
l'eau grise qui leur servait de sauce.
—Ma foi! reprit M. de Guersaint lui-même, il n'est pas mauvais, ce
saumon... Ajoutez donc un peu de sel, c'est parfait.
Et Pierre dut manger, car il fallait bien se soutenir. À une petite table, près
de la leur, il venait de reconnaître madame Vigneron et madame Chaise.
leur petite table, une table de jardin, rentrée pour la circonstance, et où les
deux couverts se touchaient, il fut troublé, un peu écœuré même, par le
spectacle de la table d'hôte, qu'il enfilait d'un regard. Depuis une heure, on y
mangeait, deux fournées de voyageurs s'y étaient succédé, et les couverts
s'en allaient à la débandade, des taches de vin et de sauce salissaient la
nappe. On ne s'inquiétait déjà plus de la symétrie des compotiers, décorant
la table. Mais, surtout, le malaise venait de la cohue des convives, des
prêtres énormes, des jeunes filles grêles, des mamans débordantes, des
messieurs très rouges et seuls, des familles à la file, alignant des générations
d'une laideur aggravée et pitoyable. Tout ce monde suait, avalait
gloutonnement, assis de biais, les bras collés au corps, les mains
maladroites. Et, dans ces gros appétits décuplés par la fatigue, dans cette
hâte à s'emplir pour retourner plus vite à la Grotte, il y avait, au centre de la
table, un ecclésiastique corpulent qui ne se pressait pas, qui mangeait de
chaque plat avec une sage lenteur, d'un broiement digne de mâchoires,
ininterrompu.
—Fichtre! dit M. de Guersaint, il ne fait pas froid ici! Je vais quand même
manger volontiers; car, je ne sais pas, depuis que je suis à Lourdes, je me
sens toujours l'estomac dans les talons... Et vous, avez-vous faim?
—Oui, oui, je mangerai, répondit Pierre, qui avait le cœur sur les lèvres.
Le menu était copieux: du saumon, une omelette, des côtelettes à la purée
de pommes de terre, des rognons sautés, des choux-fleurs, des viandes
froides, et des tartes aux abricots; le tout trop cuit, noyé de sauce, d'une
fadeur relevée de graillon. Mais il y avait d'assez beaux fruits sur les
compotiers, des pêches superbes. Et les convives, d'ailleurs, ne semblaient
pas difficiles, sans goût, sans nausée. Une délicate jeune fille, charmante,
avec ses yeux tendres et sa peau de soie, serrée entre un vieux prêtre et un
monsieur barbu, fort sale, mangeait d'un air ravi les rognons, délavés dans
l'eau grise qui leur servait de sauce.
—Ma foi! reprit M. de Guersaint lui-même, il n'est pas mauvais, ce
saumon... Ajoutez donc un peu de sel, c'est parfait.
Et Pierre dut manger, car il fallait bien se soutenir. À une petite table, près
de la leur, il venait de reconnaître madame Vigneron et madame Chaise.
Page 200
Ces dames attendaient, descendues les premières, assises face à face; et,
bientôt, M. Vigneron et son fils Gustave parurent, ce dernier pâle encore,
s'appuyant plus lourdement sur sa béquille.
—Assieds-toi près de ta tante, dit-il. Moi, je vais me mettre à côté de ta
mère.
Puis, apercevant ses deux voisins, il s'approcha.
—Oh! il est complètement remis. Je viens de le frictionner avec de l'eau
de Cologne, et tantôt il pourra prendre son bain à la piscine.
Il s'attabla, dévora. Mais quelle alerte! il en reparlait tout haut, malgré lui,
tellement la terreur de voir partir son fils avant la tante l'avait secoué. Celle-
ci racontait que, la veille, agenouillée devant la Grotte, elle s'était sentie
brusquement soulagée; et elle se flattait d'être guérie de sa maladie de cœur,
elle donnait des détails précis, que son beau-frère écoutait, avec des yeux
ronds, involontairement inquiets. Certes, il était un bon homme, il n'avait
jamais souhaité la mort de personne: seulement, une indignation lui venait,
à l'idée que la sainte Vierge pouvait guérir cette femme âgée, en oubliant
son fils, si jeune. Il en était déjà aux côtelettes, il engloutissait de la purée
de pommes de terre, à fourchette pleine, lorsqu'il crut s'apercevoir que
madame Chaise boudait son neveu.
—Gustave, dit-il tout à coup, est-ce que tu as demandé pardon à ta tante?
Le petit, étonné, ouvrit ses grands yeux clairs, dans sa face amincie.
—Oui, tu as été méchant, tu l'as repoussée, là-haut, quand elle s'est
approchée de toi.
Madame Chaise, très digne, se taisait, attendait; tandis que Gustave, qui
achevait sans faim la noix de sa côtelette coupée en petits morceaux, restait
les yeux baissés sur son assiette, s'entêtant cette fois à se refuser au triste
métier de tendresse qu'on lui imposait.
—Voyons, Gustave, sois gentil, tu sais combien ta tante est bonne et tout
ce qu'elle compte faire pour toi.
Non, non! il ne céderait pas. Il l'exécrait, en ce moment, cette femme qui
ne mourait pas assez vite, qui lui gâtait l'affection de ses parents, au point
bientôt, M. Vigneron et son fils Gustave parurent, ce dernier pâle encore,
s'appuyant plus lourdement sur sa béquille.
—Assieds-toi près de ta tante, dit-il. Moi, je vais me mettre à côté de ta
mère.
Puis, apercevant ses deux voisins, il s'approcha.
—Oh! il est complètement remis. Je viens de le frictionner avec de l'eau
de Cologne, et tantôt il pourra prendre son bain à la piscine.
Il s'attabla, dévora. Mais quelle alerte! il en reparlait tout haut, malgré lui,
tellement la terreur de voir partir son fils avant la tante l'avait secoué. Celle-
ci racontait que, la veille, agenouillée devant la Grotte, elle s'était sentie
brusquement soulagée; et elle se flattait d'être guérie de sa maladie de cœur,
elle donnait des détails précis, que son beau-frère écoutait, avec des yeux
ronds, involontairement inquiets. Certes, il était un bon homme, il n'avait
jamais souhaité la mort de personne: seulement, une indignation lui venait,
à l'idée que la sainte Vierge pouvait guérir cette femme âgée, en oubliant
son fils, si jeune. Il en était déjà aux côtelettes, il engloutissait de la purée
de pommes de terre, à fourchette pleine, lorsqu'il crut s'apercevoir que
madame Chaise boudait son neveu.
—Gustave, dit-il tout à coup, est-ce que tu as demandé pardon à ta tante?
Le petit, étonné, ouvrit ses grands yeux clairs, dans sa face amincie.
—Oui, tu as été méchant, tu l'as repoussée, là-haut, quand elle s'est
approchée de toi.
Madame Chaise, très digne, se taisait, attendait; tandis que Gustave, qui
achevait sans faim la noix de sa côtelette coupée en petits morceaux, restait
les yeux baissés sur son assiette, s'entêtant cette fois à se refuser au triste
métier de tendresse qu'on lui imposait.
—Voyons, Gustave, sois gentil, tu sais combien ta tante est bonne et tout
ce qu'elle compte faire pour toi.
Non, non! il ne céderait pas. Il l'exécrait, en ce moment, cette femme qui
ne mourait pas assez vite, qui lui gâtait l'affection de ses parents, au point
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qu'il ne savait plus, quand il les voyait s'empresser autour de lui, si c'était lui
qu'ils voulaient sauver ou bien l'héritage que son existence représentait.
Mais madame Vigneron, si digne, se joignit à son mari.
—Vraiment, Gustave, tu me fais beaucoup de peine. Demande pardon à ta
tante, si tu ne veux pas me fâcher tout à fait.
Et il céda. Pourquoi lutter? ne valait-il pas mieux que ses parents eussent
cet argent? lui-même ne mourrait-il pas à son tour, plus tard, puisque cela
arrangeait les affaires de la famille? Il savait cela, il comprenait tout, même
les choses qu'on taisait, tellement la maladie lui avait donné des oreilles
subtiles, qui entendaient les pensées.
—Ma tante, je vous demande pardon de n'avoir pas été gentil avec vous,
tout à l'heure.
Deux grosses larmes roulèrent de ses yeux, tandis qu'il souriait de son air
d'homme tendre et désabusé, ayant beaucoup vécu. Tout de suite, madame
Chaise l'embrassa, en lui disant qu'elle n'était pas fâchée; et, dès lors, la joie
de vivre des Vigneron s'étala, en toute bonhomie.
—Si les rognons ne sont pas fameux, dit M. de Guersaint à Pierre, voici
vraiment des choux-fleurs qui ont du goût.
Et, d'un bout à l'autre de la salle, la mastication formidable continuait.
Jamais Pierre n'avait vu manger à ce point, et dans une telle sueur, dans un
tel étouffement de buanderie ardente. L'odeur de la nourriture s'épaississait,
ainsi qu'une fumée. Pour s'entendre, il fallait crier, car tous les convives
causaient très haut, pendant que les garçons, ahuris, remuaient la vaisselle, à
la volée; sans compter le bruit des mâchoires, un broiement de meule qu'on
saisissait distinctement. Ce qui blessait de plus en plus le jeune prêtre,
c'était la promiscuité extraordinaire de cette table d'hôte, où les hommes, les
femmes, les jeunes filles, les ecclésiastiques se tassaient, au petit bonheur
de la rencontre, assouvissant leur faim comme une meute lâchée, qui happe
les morceaux en hâte. Les corbeilles de pain circulaient, se vidaient. Il y eut
un massacre des viandes froides, tous les débris des viandes de la veille, du
gigot, du veau, du jambon, entourés d'un éboulement de gelée claire. On
avait déjà trop mangé, et ces viandes pourtant réveillaient les appétits, dans
la pensée qu'il ne fallait laisser de rien. Le prêtre beau mangeur, au milieu
qu'ils voulaient sauver ou bien l'héritage que son existence représentait.
Mais madame Vigneron, si digne, se joignit à son mari.
—Vraiment, Gustave, tu me fais beaucoup de peine. Demande pardon à ta
tante, si tu ne veux pas me fâcher tout à fait.
Et il céda. Pourquoi lutter? ne valait-il pas mieux que ses parents eussent
cet argent? lui-même ne mourrait-il pas à son tour, plus tard, puisque cela
arrangeait les affaires de la famille? Il savait cela, il comprenait tout, même
les choses qu'on taisait, tellement la maladie lui avait donné des oreilles
subtiles, qui entendaient les pensées.
—Ma tante, je vous demande pardon de n'avoir pas été gentil avec vous,
tout à l'heure.
Deux grosses larmes roulèrent de ses yeux, tandis qu'il souriait de son air
d'homme tendre et désabusé, ayant beaucoup vécu. Tout de suite, madame
Chaise l'embrassa, en lui disant qu'elle n'était pas fâchée; et, dès lors, la joie
de vivre des Vigneron s'étala, en toute bonhomie.
—Si les rognons ne sont pas fameux, dit M. de Guersaint à Pierre, voici
vraiment des choux-fleurs qui ont du goût.
Et, d'un bout à l'autre de la salle, la mastication formidable continuait.
Jamais Pierre n'avait vu manger à ce point, et dans une telle sueur, dans un
tel étouffement de buanderie ardente. L'odeur de la nourriture s'épaississait,
ainsi qu'une fumée. Pour s'entendre, il fallait crier, car tous les convives
causaient très haut, pendant que les garçons, ahuris, remuaient la vaisselle, à
la volée; sans compter le bruit des mâchoires, un broiement de meule qu'on
saisissait distinctement. Ce qui blessait de plus en plus le jeune prêtre,
c'était la promiscuité extraordinaire de cette table d'hôte, où les hommes, les
femmes, les jeunes filles, les ecclésiastiques se tassaient, au petit bonheur
de la rencontre, assouvissant leur faim comme une meute lâchée, qui happe
les morceaux en hâte. Les corbeilles de pain circulaient, se vidaient. Il y eut
un massacre des viandes froides, tous les débris des viandes de la veille, du
gigot, du veau, du jambon, entourés d'un éboulement de gelée claire. On
avait déjà trop mangé, et ces viandes pourtant réveillaient les appétits, dans
la pensée qu'il ne fallait laisser de rien. Le prêtre beau mangeur, au milieu
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de la table, s'attardait aux fruits, en était à sa troisième pêche, des pêches
énormes, qu'il pelait lentement et avalait par tranches, avec componction.
Mais une émotion agita la salle, un garçon distribuait le courrier, dont
madame Majesté avait achevé le tri.
—Tiens! dit M. Vigneron, une lettre pour moi! C'est surprenant, je n'ai
donné mon adresse à personne.
Puis, il se souvint.
—Ah! si, ça doit être de Sauvageot, qui me remplace aux Finances.
Et, la lettre ouverte, ses mains se mirent à trembler, il eut un cri.
—Le chef est mort!
Madame Vigneron, bouleversée, ne sut pas retenir sa langue.
—Alors, tu vas être nommé!
C'était leur rêve caché, caressé: la mort du chef de bureau, pour que lui,
sous-chef depuis dix ans, pût enfin monter au grade suprême, son
maréchalat. Et sa joie était si forte, qu'il lâcha tout.
—Ah! ma bonne amie, la sainte Vierge est décidément avec moi... Ce
matin encore, je lui ai demandé mon avancement, et elle m'exauce!
Soudain, il sentit qu'il ne fallait pas triompher ainsi, en rencontrant les
yeux de madame Chaise, fixés sur les siens, et en voyant son fils Gustave
sourire. Chacun, dans la famille, faisait sûrement ses affaires, demandait à
la Vierge les grâces personnelles dont il avait besoin. Aussi se reprit-il, de
son air de brave homme:
—Je veux dire que la sainte Vierge nous aime bien tous, et qu'elle nous
renverra tous satisfaits... Ah! ce pauvre chef, ça me fait de la peine. Il va
falloir que j'envoie une carte à sa veuve.
Malgré son effort, il exultait, il ne doutait plus de voir accomplis enfin ses
plus secrets désirs, ceux mêmes qu'il ne s'avouait pas. Et les tartes aux
abricots furent fêtées, Gustave eut la permission d'en manger une petite
part.
énormes, qu'il pelait lentement et avalait par tranches, avec componction.
Mais une émotion agita la salle, un garçon distribuait le courrier, dont
madame Majesté avait achevé le tri.
—Tiens! dit M. Vigneron, une lettre pour moi! C'est surprenant, je n'ai
donné mon adresse à personne.
Puis, il se souvint.
—Ah! si, ça doit être de Sauvageot, qui me remplace aux Finances.
Et, la lettre ouverte, ses mains se mirent à trembler, il eut un cri.
—Le chef est mort!
Madame Vigneron, bouleversée, ne sut pas retenir sa langue.
—Alors, tu vas être nommé!
C'était leur rêve caché, caressé: la mort du chef de bureau, pour que lui,
sous-chef depuis dix ans, pût enfin monter au grade suprême, son
maréchalat. Et sa joie était si forte, qu'il lâcha tout.
—Ah! ma bonne amie, la sainte Vierge est décidément avec moi... Ce
matin encore, je lui ai demandé mon avancement, et elle m'exauce!
Soudain, il sentit qu'il ne fallait pas triompher ainsi, en rencontrant les
yeux de madame Chaise, fixés sur les siens, et en voyant son fils Gustave
sourire. Chacun, dans la famille, faisait sûrement ses affaires, demandait à
la Vierge les grâces personnelles dont il avait besoin. Aussi se reprit-il, de
son air de brave homme:
—Je veux dire que la sainte Vierge nous aime bien tous, et qu'elle nous
renverra tous satisfaits... Ah! ce pauvre chef, ça me fait de la peine. Il va
falloir que j'envoie une carte à sa veuve.
Malgré son effort, il exultait, il ne doutait plus de voir accomplis enfin ses
plus secrets désirs, ceux mêmes qu'il ne s'avouait pas. Et les tartes aux
abricots furent fêtées, Gustave eut la permission d'en manger une petite
part.
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—C'est surprenant, fit remarquer à Pierre M. de Guersaint qui s'était fait
servir une tasse de café, c'est surprenant qu'on ne voie pas ici plus de
malades. Ce tas de monde m'a l'air, vraiment, d'avoir un riche appétit.
Cependant, en dehors de Gustave, qui ne mangeait que des miettes comme
un petit poulet, il avait fini par découvrir un goitreux assis à la table d'hôte,
entre deux femmes, dont l'une était certainement une cancéreuse. Plus loin,
une jeune fille semblait si maigre, si pâle, qu'on devait soupçonner une
phtisique. Et, en face, il y avait une idiote, qui était entrée, soutenue par
deux parentes, et qui, les yeux vides, le visage mort, avalait maintenant sa
nourriture à la cuiller, en bavant sur sa serviette. Peut-être se trouvait-il
encore d'autres malades, noyés au milieu de ces faims bruyantes, des
malades que le voyage fouettait, qui mangeaient comme ils n'avaient pas
mangé depuis longtemps. Les tartes aux abricots, le fromage, les fruits, tout
s'engouffrait, dans la débandade du couvert, et il n'allait rester que les
taches de sauce et de vin, élargies sur la nappe.
Il était près de midi.
—Nous retournerons tout de suite à la Grotte, n'est-ce pas? dit M.
Vigneron.
On n'entendait d'ailleurs que ces mots: À la Grotte! à la Grotte! Les
bouches pleines se dépêchaient, revenaient aux prières et aux cantiques.
—Ma foi! déclara M. de Guersaint à son compagnon, puisque nous avons
l'après-midi devant nous, je vous propose de visiter un peu la ville; et je vais
m'occuper de trouver une voiture pour mon excursion à Gavarnie, puisque
ma fille le désire.
Pierre, qui suffoquait, fut heureux de quitter la salle à manger. Sous le
porche, il respira. Mais il y avait là un flot nouveau de convives, faisant
queue, attendant des places; et on se disputait les petites tables, le moindre
trou à la table d'hôte se trouvait immédiatement occupé. Pendant plus d'une
heure encore, l'assaut continuerait, le menu défilerait et s'engloutirait, au
milieu du bruit des mâchoires, de la chaleur et de la nausée croissantes.
—Ah! pardon, il faut que je remonte, dit Pierre, j'ai oublié ma bourse.
servir une tasse de café, c'est surprenant qu'on ne voie pas ici plus de
malades. Ce tas de monde m'a l'air, vraiment, d'avoir un riche appétit.
Cependant, en dehors de Gustave, qui ne mangeait que des miettes comme
un petit poulet, il avait fini par découvrir un goitreux assis à la table d'hôte,
entre deux femmes, dont l'une était certainement une cancéreuse. Plus loin,
une jeune fille semblait si maigre, si pâle, qu'on devait soupçonner une
phtisique. Et, en face, il y avait une idiote, qui était entrée, soutenue par
deux parentes, et qui, les yeux vides, le visage mort, avalait maintenant sa
nourriture à la cuiller, en bavant sur sa serviette. Peut-être se trouvait-il
encore d'autres malades, noyés au milieu de ces faims bruyantes, des
malades que le voyage fouettait, qui mangeaient comme ils n'avaient pas
mangé depuis longtemps. Les tartes aux abricots, le fromage, les fruits, tout
s'engouffrait, dans la débandade du couvert, et il n'allait rester que les
taches de sauce et de vin, élargies sur la nappe.
Il était près de midi.
—Nous retournerons tout de suite à la Grotte, n'est-ce pas? dit M.
Vigneron.
On n'entendait d'ailleurs que ces mots: À la Grotte! à la Grotte! Les
bouches pleines se dépêchaient, revenaient aux prières et aux cantiques.
—Ma foi! déclara M. de Guersaint à son compagnon, puisque nous avons
l'après-midi devant nous, je vous propose de visiter un peu la ville; et je vais
m'occuper de trouver une voiture pour mon excursion à Gavarnie, puisque
ma fille le désire.
Pierre, qui suffoquait, fut heureux de quitter la salle à manger. Sous le
porche, il respira. Mais il y avait là un flot nouveau de convives, faisant
queue, attendant des places; et on se disputait les petites tables, le moindre
trou à la table d'hôte se trouvait immédiatement occupé. Pendant plus d'une
heure encore, l'assaut continuerait, le menu défilerait et s'engloutirait, au
milieu du bruit des mâchoires, de la chaleur et de la nausée croissantes.
—Ah! pardon, il faut que je remonte, dit Pierre, j'ai oublié ma bourse.
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Et, en haut, dans le silence de l'escalier et des couloirs déserts, il entendit
un léger bruit, comme il arrivait à la porte de sa chambre. C'était, au fond de
la pièce voisine, un rire tendre, qui avait suivi le choc trop vif d'une
fourchette. Puis, il y eut, insaisissable, plutôt deviné que perçu, le frisson
d'un baiser, des lèvres se posant sur d'autres lèvres, pour les faire taire. Le
monsieur seul, lui aussi, déjeunait.
II
Dehors, Pierre et M. de Guersaint marchèrent lentement, au milieu du flot
sans cesse accru de la foule endimanchée. Le ciel était d'un bleu pur, le
soleil embrasait la ville; et il y avait dans l'air une gaieté de fête, cette joie
vive des grandes foires qui mettent au plein jour la vie de tout un peuple.
Quand ils eurent descendu le trottoir encombré de l'avenue de la Grotte, ils
se trouvèrent arrêtés au coin du plateau de la Merlasse, tellement la cohue y
refluait, parmi le continuel défilé des voitures.
—Nous ne sommes pas pressés, dit M. de Guersaint. Mon idée est de
monter à la place du Marcadal, dans la vieille ville; car la servante de l'hôtel
m'y a indiqué un coiffeur, dont le frère loue des voitures à bon compte... Ça
ne vous fait rien d'aller par là?
—Moi! s'écria Pierre. Mais où vous voudrez, je vous suis!
—Bon! et, par la même occasion, je me ferai raser.
Ils arrivaient à la place du Rosaire, devant les gazons qui s'étendent
jusqu'au Gave, lorsqu'une rencontre les arrêta de nouveau. Madame
Désagneaux et Raymonde de Jonquière étaient là, qui causaient gaiement
avec Gérard de Peyrelongue. Toutes deux avaient des robes claires, des
robes légères de plage, et leurs ombrelles de soie blanche luisaient au grand
soleil. C'était une note jolie, un coin de caquetage mondain, avec des rires
frais de jeunesse.
—Non, non! répétait madame Désagneaux, nous n'allons bien sûr pas
visiter votre popote comme ça, au moment où tous vos camarades mangent!
un léger bruit, comme il arrivait à la porte de sa chambre. C'était, au fond de
la pièce voisine, un rire tendre, qui avait suivi le choc trop vif d'une
fourchette. Puis, il y eut, insaisissable, plutôt deviné que perçu, le frisson
d'un baiser, des lèvres se posant sur d'autres lèvres, pour les faire taire. Le
monsieur seul, lui aussi, déjeunait.
II
Dehors, Pierre et M. de Guersaint marchèrent lentement, au milieu du flot
sans cesse accru de la foule endimanchée. Le ciel était d'un bleu pur, le
soleil embrasait la ville; et il y avait dans l'air une gaieté de fête, cette joie
vive des grandes foires qui mettent au plein jour la vie de tout un peuple.
Quand ils eurent descendu le trottoir encombré de l'avenue de la Grotte, ils
se trouvèrent arrêtés au coin du plateau de la Merlasse, tellement la cohue y
refluait, parmi le continuel défilé des voitures.
—Nous ne sommes pas pressés, dit M. de Guersaint. Mon idée est de
monter à la place du Marcadal, dans la vieille ville; car la servante de l'hôtel
m'y a indiqué un coiffeur, dont le frère loue des voitures à bon compte... Ça
ne vous fait rien d'aller par là?
—Moi! s'écria Pierre. Mais où vous voudrez, je vous suis!
—Bon! et, par la même occasion, je me ferai raser.
Ils arrivaient à la place du Rosaire, devant les gazons qui s'étendent
jusqu'au Gave, lorsqu'une rencontre les arrêta de nouveau. Madame
Désagneaux et Raymonde de Jonquière étaient là, qui causaient gaiement
avec Gérard de Peyrelongue. Toutes deux avaient des robes claires, des
robes légères de plage, et leurs ombrelles de soie blanche luisaient au grand
soleil. C'était une note jolie, un coin de caquetage mondain, avec des rires
frais de jeunesse.
—Non, non! répétait madame Désagneaux, nous n'allons bien sûr pas
visiter votre popote comme ça, au moment où tous vos camarades mangent!
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Gérard insistait, très galant, se tournant surtout vers Raymonde, dont la
face un peu épaisse s'éclairait, ce jour-là, d'un charme rayonnant de santé.
—Mais je vous assure, c'est très curieux à voir, vous seriez admirablement
reçues... Mademoiselle, vous pouvez vous confier à moi; et, d'ailleurs, nous
trouverions là certainement mon cousin Berthaud, qui serait enchanté de
vous faire les honneurs de notre installation.
Raymonde souriait, disait de ses yeux vifs qu'elle voulait bien. Et ce fut
alors que Pierre et M. de Guersaint s'approchèrent, pour saluer ces dames.
Tout de suite, ils furent mis au courant. On nommait «la popote» une sorte
de restaurant, de table d'hôte, que les membres de l'Hospitalité de Notre-
Dame de Salut, les brancardiers, les hospitaliers de la Grotte, des piscines et
des hôpitaux, avaient fondée, pour manger en commun, à bon marché.
Comme beaucoup d'entre eux n'étaient pas riches, l'Hospitalité se recrutant
dans toutes les classes, ils étaient parvenus, en versant chacun trois francs
par jour, à faire trois bons repas; et il leur restait même de la nourriture,
qu'ils distribuaient aux pauvres. Mais ils administraient tout eux-mêmes,
achetaient les provisions, recrutaient un cuisinier, des aides, ne reculaient
pas devant la nécessité de donner en personne un coup de main, pour la
bonne tenue du local.
—Ça doit être très intéressant! s'écria M. de Guersaint. Allons donc voir
ça, si nous ne sommes pas de trop!
La petite madame Désagneaux, dès lors, consentit.
—Ah! du moment qu'on y va en bande, je veux bien! Je craignais que ce
ne fût pas convenable.
Et, comme elle riait, tous se mirent à rire. Elle avait accepté le bras de M.
de Guersaint, tandis que Pierre marchait à sa gauche, pris de sympathie
pour cette gaie petite femme, si vivante, si charmante, avec ses cheveux
blonds ébouriffés et son teint de lait.
Derrière, Raymonde venait au bras de Gérard, qu'elle entretenait de sa
voix posée, en demoiselle très sage, sous son air de jeunesse insoucieuse.
Et, puisqu'elle tenait enfin le mari tant rêvé, elle se promettait bien de le
conquérir cette fois. Aussi le grisait-elle de son parfum de belle fille saine,
tout en l'émerveillant par son entente du ménage, de l'économie sur les
face un peu épaisse s'éclairait, ce jour-là, d'un charme rayonnant de santé.
—Mais je vous assure, c'est très curieux à voir, vous seriez admirablement
reçues... Mademoiselle, vous pouvez vous confier à moi; et, d'ailleurs, nous
trouverions là certainement mon cousin Berthaud, qui serait enchanté de
vous faire les honneurs de notre installation.
Raymonde souriait, disait de ses yeux vifs qu'elle voulait bien. Et ce fut
alors que Pierre et M. de Guersaint s'approchèrent, pour saluer ces dames.
Tout de suite, ils furent mis au courant. On nommait «la popote» une sorte
de restaurant, de table d'hôte, que les membres de l'Hospitalité de Notre-
Dame de Salut, les brancardiers, les hospitaliers de la Grotte, des piscines et
des hôpitaux, avaient fondée, pour manger en commun, à bon marché.
Comme beaucoup d'entre eux n'étaient pas riches, l'Hospitalité se recrutant
dans toutes les classes, ils étaient parvenus, en versant chacun trois francs
par jour, à faire trois bons repas; et il leur restait même de la nourriture,
qu'ils distribuaient aux pauvres. Mais ils administraient tout eux-mêmes,
achetaient les provisions, recrutaient un cuisinier, des aides, ne reculaient
pas devant la nécessité de donner en personne un coup de main, pour la
bonne tenue du local.
—Ça doit être très intéressant! s'écria M. de Guersaint. Allons donc voir
ça, si nous ne sommes pas de trop!
La petite madame Désagneaux, dès lors, consentit.
—Ah! du moment qu'on y va en bande, je veux bien! Je craignais que ce
ne fût pas convenable.
Et, comme elle riait, tous se mirent à rire. Elle avait accepté le bras de M.
de Guersaint, tandis que Pierre marchait à sa gauche, pris de sympathie
pour cette gaie petite femme, si vivante, si charmante, avec ses cheveux
blonds ébouriffés et son teint de lait.
Derrière, Raymonde venait au bras de Gérard, qu'elle entretenait de sa
voix posée, en demoiselle très sage, sous son air de jeunesse insoucieuse.
Et, puisqu'elle tenait enfin le mari tant rêvé, elle se promettait bien de le
conquérir cette fois. Aussi le grisait-elle de son parfum de belle fille saine,
tout en l'émerveillant par son entente du ménage, de l'économie sur les
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petites choses; car elle se faisait donner des explications au sujet de leurs
achats, elle lui démontrait qu'ils auraient pu réduire encore leur dépense.
—Vous devez être horriblement fatiguée? demanda M. de Guersaint à
madame Désagneaux.
Elle eut une révolte, un cri de véritable colère.
—Mais non! Imaginez-vous que la fatigue m'a terrassée dans un fauteuil,
hier, dès minuit, à l'Hôpital. Et, alors, ces dames ont eu le cœur de me
laisser dormir.
De nouveau, on se mit à rire. Mais elle restait hors d'elle.
—De façon que j'ai dormi pendant huit heures, comme une souche. Moi
qui avais juré de passer la nuit!
Le rire finissait par la gagner; et elle éclata, à belles dents blanches.
—Hein? une jolie garde-malade!... C'est cette pauvre madame de
Jonquière qui a veillé jusqu'au jour. J'ai tâché en vain de la débaucher, de
l'emmener avec nous, tout à l'heure.
Raymonde, qui avait entendu, éleva la voix.
—Oh! oui, cette pauvre maman, elle ne tenait plus sur ses jambes. Je l'ai
forcée à se mettre au lit, en lui jurant qu'elle pouvait dormir tranquille, que
tout marcherait très bien.
Et elle eut, pour Gérard, un clair regard rieur. Il crut même sentir une
pression imperceptible du bras frais et rond qu'il avait sous le sien, comme
si elle s'était montrée heureuse d'être ainsi seule avec lui, pouvant régler
ensemble, sans personne, leurs petites affaires. Cela le ravissait; et il
expliqua que, s'il n'avait pas mangé avec ses camarades, ce jour-là, c'était
qu'une famille amie, qui partait, l'avait invité, dès dix heures, au buffet de la
gare, et rendu à sa liberté, après le départ du train de onze heures trente.
—Ah! les gaillards! reprit-il. Vous les entendez?
On arrivait, on entendait en effet tout un vacarme de jeunesse, qui sortait
d'un bouquet d'arbres, sous lequel se cachait le vieux bâtiment de plâtre et
achats, elle lui démontrait qu'ils auraient pu réduire encore leur dépense.
—Vous devez être horriblement fatiguée? demanda M. de Guersaint à
madame Désagneaux.
Elle eut une révolte, un cri de véritable colère.
—Mais non! Imaginez-vous que la fatigue m'a terrassée dans un fauteuil,
hier, dès minuit, à l'Hôpital. Et, alors, ces dames ont eu le cœur de me
laisser dormir.
De nouveau, on se mit à rire. Mais elle restait hors d'elle.
—De façon que j'ai dormi pendant huit heures, comme une souche. Moi
qui avais juré de passer la nuit!
Le rire finissait par la gagner; et elle éclata, à belles dents blanches.
—Hein? une jolie garde-malade!... C'est cette pauvre madame de
Jonquière qui a veillé jusqu'au jour. J'ai tâché en vain de la débaucher, de
l'emmener avec nous, tout à l'heure.
Raymonde, qui avait entendu, éleva la voix.
—Oh! oui, cette pauvre maman, elle ne tenait plus sur ses jambes. Je l'ai
forcée à se mettre au lit, en lui jurant qu'elle pouvait dormir tranquille, que
tout marcherait très bien.
Et elle eut, pour Gérard, un clair regard rieur. Il crut même sentir une
pression imperceptible du bras frais et rond qu'il avait sous le sien, comme
si elle s'était montrée heureuse d'être ainsi seule avec lui, pouvant régler
ensemble, sans personne, leurs petites affaires. Cela le ravissait; et il
expliqua que, s'il n'avait pas mangé avec ses camarades, ce jour-là, c'était
qu'une famille amie, qui partait, l'avait invité, dès dix heures, au buffet de la
gare, et rendu à sa liberté, après le départ du train de onze heures trente.
—Ah! les gaillards! reprit-il. Vous les entendez?
On arrivait, on entendait en effet tout un vacarme de jeunesse, qui sortait
d'un bouquet d'arbres, sous lequel se cachait le vieux bâtiment de plâtre et
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de zinc, où «la popote» s'était installée. D'abord, il leur fit traverser la
cuisine, une vaste pièce, fort bien aménagée, occupée par un grand fourneau
et une vaste table, sans compter des marmites immenses; et il leur montra
que le cuisinier, un gros homme réjoui, portait lui-même la croix rouge sur
sa veste blanche, car il faisait partie du pèlerinage. Ensuite, il poussa une
porte, il les introduisit dans la salle commune.
C'était une longue salle, où un double rang de simples tables de sapin était
aligné. Il n'y avait pas d'autres meubles, rien qu'une autre table pour la
desserte, et des chaises de cabaret, au siège de paille. Mais les murs passés à
la chaux, le carreau d'un rouge luisant, tout paraissait très propre, dans ce
dénuement voulu de réfectoire monacal. Et, surtout, ce qui faisait sourire,
dès le seuil, c'était la gaieté enfantine qui régnait là, cent cinquante convives
environ, de tous les âges, en train de manger avec un bel appétit, criant,
chantant, applaudissant. Une fraternité extraordinaire les unissait, venus de
partout, de toutes les classes, de toutes les fortunes, de toutes les provinces.
Beaucoup ne se connaissaient pas, se coudoyaient chaque année pendant
trois jours, vivaient en frères, puis repartaient et s'ignoraient le reste du
temps. Rien n'était charmant comme de se retrouver dans la charité, de
mener ces trois journées communes de grande fatigue, de joie gamine aussi;
et cela tournait un peu à la partie de grands garçons lâchés ensemble, sous
un beau ciel, heureux de se dévouer et de rire. Il n'était pas jusqu'à la
frugalité de la table, à l'orgueil de s'administrer soi-même, de manger ce
qu'on avait acheté et ce qu'on avait fait cuire, qui n'ajoutât à la belle humeur
générale.
—Vous voyez, expliqua Gérard, que nous ne sommes pas tristes, malgré le
dur métier que nous faisons... L'Hospitalité compte plus de trois cents
membres, mais il n'y a guère là que cent cinquante convives, car on a dû
organiser deux tables, pour faciliter le service, à la Grotte et dans les
hôpitaux.
La vue du petit groupe de visiteurs, resté sur le seuil, semblait avoir
redoublé la joie de tous. Et Berthaud, le chef des brancardiers, qui mangeait
à un bout de table, se leva galamment pour recevoir ces dames.
—Mais ça sent très bon! s'écria madame Désagneaux, de son air
d'étourdie. Est-ce que vous ne nous invitez pas à goûter votre cuisine,
cuisine, une vaste pièce, fort bien aménagée, occupée par un grand fourneau
et une vaste table, sans compter des marmites immenses; et il leur montra
que le cuisinier, un gros homme réjoui, portait lui-même la croix rouge sur
sa veste blanche, car il faisait partie du pèlerinage. Ensuite, il poussa une
porte, il les introduisit dans la salle commune.
C'était une longue salle, où un double rang de simples tables de sapin était
aligné. Il n'y avait pas d'autres meubles, rien qu'une autre table pour la
desserte, et des chaises de cabaret, au siège de paille. Mais les murs passés à
la chaux, le carreau d'un rouge luisant, tout paraissait très propre, dans ce
dénuement voulu de réfectoire monacal. Et, surtout, ce qui faisait sourire,
dès le seuil, c'était la gaieté enfantine qui régnait là, cent cinquante convives
environ, de tous les âges, en train de manger avec un bel appétit, criant,
chantant, applaudissant. Une fraternité extraordinaire les unissait, venus de
partout, de toutes les classes, de toutes les fortunes, de toutes les provinces.
Beaucoup ne se connaissaient pas, se coudoyaient chaque année pendant
trois jours, vivaient en frères, puis repartaient et s'ignoraient le reste du
temps. Rien n'était charmant comme de se retrouver dans la charité, de
mener ces trois journées communes de grande fatigue, de joie gamine aussi;
et cela tournait un peu à la partie de grands garçons lâchés ensemble, sous
un beau ciel, heureux de se dévouer et de rire. Il n'était pas jusqu'à la
frugalité de la table, à l'orgueil de s'administrer soi-même, de manger ce
qu'on avait acheté et ce qu'on avait fait cuire, qui n'ajoutât à la belle humeur
générale.
—Vous voyez, expliqua Gérard, que nous ne sommes pas tristes, malgré le
dur métier que nous faisons... L'Hospitalité compte plus de trois cents
membres, mais il n'y a guère là que cent cinquante convives, car on a dû
organiser deux tables, pour faciliter le service, à la Grotte et dans les
hôpitaux.
La vue du petit groupe de visiteurs, resté sur le seuil, semblait avoir
redoublé la joie de tous. Et Berthaud, le chef des brancardiers, qui mangeait
à un bout de table, se leva galamment pour recevoir ces dames.
—Mais ça sent très bon! s'écria madame Désagneaux, de son air
d'étourdie. Est-ce que vous ne nous invitez pas à goûter votre cuisine,
Page 208
demain?
—Ah! non, pas les dames! répondit Berthaud en riant. Seulement, si ces
messieurs voulaient bien être des nôtres demain, ils nous feraient le plus
grand plaisir.
D'un coup d'œil, il avait remarqué la bonne intelligence qui régnait entre
Gérard et Raymonde; et il semblait ravi, il souhaitait beaucoup pour son
cousin ce mariage.
—N'est-ce pas le marquis de Salmon-Roquebert, demanda la jeune fille,
là-bas, entre ces deux jeunes gens, qu'on prendrait pour des garçons de
boutique?
—Ce sont, en effet, répondit Berthaud, les fils d'un petit papetier de
Tarbes... Et c'est bien le marquis, votre voisin de la rue de Lille, le
propriétaire de ce royal hôtel, un des hommes les plus riches et les plus
nobles de France... Voyez comme il se régale de notre ragoût de mouton!
Et c'était vrai. Le marquis, avec ses millions, semblait tout heureux de se
nourrir pour ses trois francs par jour, de s'attabler, démocratiquement, en
compagnie de petits bourgeois et même d'ouvriers, qui n'auraient point osé
le saluer, dans la rue. Ces convives de hasard, n'était-ce point la communion
sociale, en pleine charité? Lui, ce matin-là, avait d'autant plus faim, qu'il
avait baigné, aux piscines, une soixantaine de malades, tous les maux
abominables de la triste humanité. Et, autour de lui, il y avait, à cette table,
la réalisation de la communauté évangélique; mais elle n'existait sans doute,
si charmante et si gaie, qu'à la condition de ne durer que trois jours.
M. de Guersaint, bien qu'il sortit de déjeuner, eut la curiosité de goûter le
ragoût de mouton: il le déclara parfait. Pendant ce temps, Pierre, qui avait
aperçu le baron Suire, le directeur de l'Hospitalité, se promenant avec
quelque importance, comme s'il se fût donné la tâche d'avoir l'œil à tout,
même à la façon dont se nourrissait son personnel, se rappela brusquement
le désir ardent que Marie lui avait exprimé de passer la nuit devant la
Grotte; et il pensa que le baron pourrait prendre sur lui d'accorder la
permission demandée.
—Certainement, répondit celui-ci, devenu grave, nous tolérons cela
parfois; mais c'est toujours si délicat! Vous me certifiez bien au moins que
—Ah! non, pas les dames! répondit Berthaud en riant. Seulement, si ces
messieurs voulaient bien être des nôtres demain, ils nous feraient le plus
grand plaisir.
D'un coup d'œil, il avait remarqué la bonne intelligence qui régnait entre
Gérard et Raymonde; et il semblait ravi, il souhaitait beaucoup pour son
cousin ce mariage.
—N'est-ce pas le marquis de Salmon-Roquebert, demanda la jeune fille,
là-bas, entre ces deux jeunes gens, qu'on prendrait pour des garçons de
boutique?
—Ce sont, en effet, répondit Berthaud, les fils d'un petit papetier de
Tarbes... Et c'est bien le marquis, votre voisin de la rue de Lille, le
propriétaire de ce royal hôtel, un des hommes les plus riches et les plus
nobles de France... Voyez comme il se régale de notre ragoût de mouton!
Et c'était vrai. Le marquis, avec ses millions, semblait tout heureux de se
nourrir pour ses trois francs par jour, de s'attabler, démocratiquement, en
compagnie de petits bourgeois et même d'ouvriers, qui n'auraient point osé
le saluer, dans la rue. Ces convives de hasard, n'était-ce point la communion
sociale, en pleine charité? Lui, ce matin-là, avait d'autant plus faim, qu'il
avait baigné, aux piscines, une soixantaine de malades, tous les maux
abominables de la triste humanité. Et, autour de lui, il y avait, à cette table,
la réalisation de la communauté évangélique; mais elle n'existait sans doute,
si charmante et si gaie, qu'à la condition de ne durer que trois jours.
M. de Guersaint, bien qu'il sortit de déjeuner, eut la curiosité de goûter le
ragoût de mouton: il le déclara parfait. Pendant ce temps, Pierre, qui avait
aperçu le baron Suire, le directeur de l'Hospitalité, se promenant avec
quelque importance, comme s'il se fût donné la tâche d'avoir l'œil à tout,
même à la façon dont se nourrissait son personnel, se rappela brusquement
le désir ardent que Marie lui avait exprimé de passer la nuit devant la
Grotte; et il pensa que le baron pourrait prendre sur lui d'accorder la
permission demandée.
—Certainement, répondit celui-ci, devenu grave, nous tolérons cela
parfois; mais c'est toujours si délicat! Vous me certifiez bien au moins que
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la jeune personne n'est pas phtisique?... Allons! puisque vous dites qu'elle y
tient si fort, j'en dirai un mot au père Fourcade et je préviendrai madame de
Jonquière, pour qu'elle vous la laisse emmener.
Il était brave homme au fond, malgré son air d'homme indispensable,
accablé des responsabilités les plus lourdes. À son tour, il retint les
visiteurs, il leur donna, sur l'organisation de l'Hospitalité, des détails
complets: les prières dites en commun, les deux conseils d'administration
tenus par jour, où assistaient les chefs de service, ainsi que les pères et
certains des aumôniers. On communiait le plus souvent possible. Puis,
c'étaient des besognes compliquées, un roulement de personnel
extraordinaire, tout un monde à gouverner d'une main ferme. Il parlait en
général qui remporte chaque année une grande victoire sur l'esprit du siècle;
et il renvoya Berthaud finir de déjeuner, il voulut absolument reconduire ces
dames jusqu'à la petite cour sablée, ombragée de beaux arbres.
—Très intéressant, très intéressant! répétait madame Désagneaux. Oh!
monsieur, combien nous vous remercions de votre obligeance!
—Mais du tout, du tout, madame! C'est moi qui suis enchanté d'avoir eu
l'occasion de vous montrer mon petit peuple.
Gérard n'avait pas quitté Raymonde. M. de Guersaint et Pierre se
consultaient déjà du regard, pour se rendre enfin à la place du Marcadal,
lorsque madame Désagneaux se rappela qu'une amie l'avait chargée de lui
expédier une bouteille d'eau de Lourdes. Et elle questionna Gérard sur la
façon dont elle devait s'y prendre.
—Voulez-vous, dit-il, m'accepter encore pour guide? Et, tenez! si ces
messieurs consentent à nous suivre, je vous ferai voir d'abord le magasin où
l'on emplit les bouteilles, qui sont bouchées, mises en boîte, puis expédiées.
C'est très curieux.
Tout de suite, M. de Guersaint consentit; et les cinq se remirent en marche,
madame Désagneaux entre l'architecte et le prêtre, tandis que Raymonde et
Gérard allaient devant. La foule grandissait au brûlant soleil, la place du
Rosaire débordait d'une cohue vague et badaude, comme en un jour de
réjouissance publique.
tient si fort, j'en dirai un mot au père Fourcade et je préviendrai madame de
Jonquière, pour qu'elle vous la laisse emmener.
Il était brave homme au fond, malgré son air d'homme indispensable,
accablé des responsabilités les plus lourdes. À son tour, il retint les
visiteurs, il leur donna, sur l'organisation de l'Hospitalité, des détails
complets: les prières dites en commun, les deux conseils d'administration
tenus par jour, où assistaient les chefs de service, ainsi que les pères et
certains des aumôniers. On communiait le plus souvent possible. Puis,
c'étaient des besognes compliquées, un roulement de personnel
extraordinaire, tout un monde à gouverner d'une main ferme. Il parlait en
général qui remporte chaque année une grande victoire sur l'esprit du siècle;
et il renvoya Berthaud finir de déjeuner, il voulut absolument reconduire ces
dames jusqu'à la petite cour sablée, ombragée de beaux arbres.
—Très intéressant, très intéressant! répétait madame Désagneaux. Oh!
monsieur, combien nous vous remercions de votre obligeance!
—Mais du tout, du tout, madame! C'est moi qui suis enchanté d'avoir eu
l'occasion de vous montrer mon petit peuple.
Gérard n'avait pas quitté Raymonde. M. de Guersaint et Pierre se
consultaient déjà du regard, pour se rendre enfin à la place du Marcadal,
lorsque madame Désagneaux se rappela qu'une amie l'avait chargée de lui
expédier une bouteille d'eau de Lourdes. Et elle questionna Gérard sur la
façon dont elle devait s'y prendre.
—Voulez-vous, dit-il, m'accepter encore pour guide? Et, tenez! si ces
messieurs consentent à nous suivre, je vous ferai voir d'abord le magasin où
l'on emplit les bouteilles, qui sont bouchées, mises en boîte, puis expédiées.
C'est très curieux.
Tout de suite, M. de Guersaint consentit; et les cinq se remirent en marche,
madame Désagneaux entre l'architecte et le prêtre, tandis que Raymonde et
Gérard allaient devant. La foule grandissait au brûlant soleil, la place du
Rosaire débordait d'une cohue vague et badaude, comme en un jour de
réjouissance publique.
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D'ailleurs, l'atelier se trouvait là, à gauche, sous une des arches. C'était une
série de trois salles fort simples. Dans la première, on emplissait les
bouteilles, et de la façon la plus ordinaire du monde: un petit tonneau de
zinc, peint en vert, traîné par un homme, revenait plein de la Grotte, assez
semblable à un tonneau d'arrosage; puis, au robinet, tout bonnement, les
bouteilles de verre pâle étaient emplies, une à une, sans que l'ouvrier en
bourgeron veillât toujours à ce que l'eau ne débordât pas. Il y avait une
continuelle mare, par terre. Les bouteilles ne portaient pas d'étiquette; la
capsule de plomb, par-dessus le bouchon de beau liège, avait seule une
inscription, indiquant la provenance; et on l'enduisait d'une sorte de céruse,
pour la conservation sans doute. Ensuite, les deux autres salles servaient à
l'emballage, un véritable atelier d'emballeur, avec les établis, les outils, les
tas de copeaux. On y fabriquait surtout des boîtes d'une et de deux
bouteilles, des boîtes joliment faites, dans lesquelles les bouteilles étaient
couchées sur un lit de fines rognures. Cela ressemblait assez aux magasins
d'expédition, pour les fleurs, à Nice, et pour les fruits confits, à Grasse.
Gérard donna des explications, d'un air tranquille et satisfait.
—Vous le voyez, l'eau vient bien de la Grotte, ce qui met à néant les
plaisanteries déplacées qui circulent. Et il n'y a pas de complications, tout
est naturel, se passe au grand jour... Je vous ferai remarquer, en outre, que
les pères ne vendent pas l'eau, comme on les en accuse. Ainsi, une bouteille
pleine, achetée ici, se paye vingt centimes, le prix du verre. Si vous vous la
faites expédier, naturellement il y aura en plus l'emballage et l'expédition:
elle vous coûtera un franc soixante-dix... Vous êtes d'ailleurs libre d'emplir à
la source tous les bidons et tous les récipients qu'il vous plaira d'apporter.
Pierre songeait que, là-dessus, le bénéfice des pères ne devait pas être
gros; car ils ne gagnaient guère que sur la fabrication des boîtes et que sur
les bouteilles, qui, prises par milliers, ne leur coûtaient certainement pas
vingt centimes pièce. Mais Raymonde et madame Désagneaux, ainsi que M.
de Guersaint, à l'imagination vive, éprouvaient une grande déception devant
le petit tonneau vert, les capsules empâtées de céruse, les tas de copeaux
autour des établis. Ils devaient s'être imaginé des cérémonies, un certain rite
pour mettre en bouteilles l'eau miraculeuse, des prêtres en vêtements sacrés
donnant des bénédictions, tandis que des voix pures d'enfants de chœur
chantaient. Et Pierre finit par penser, en face de cet embouteillage et de cet
série de trois salles fort simples. Dans la première, on emplissait les
bouteilles, et de la façon la plus ordinaire du monde: un petit tonneau de
zinc, peint en vert, traîné par un homme, revenait plein de la Grotte, assez
semblable à un tonneau d'arrosage; puis, au robinet, tout bonnement, les
bouteilles de verre pâle étaient emplies, une à une, sans que l'ouvrier en
bourgeron veillât toujours à ce que l'eau ne débordât pas. Il y avait une
continuelle mare, par terre. Les bouteilles ne portaient pas d'étiquette; la
capsule de plomb, par-dessus le bouchon de beau liège, avait seule une
inscription, indiquant la provenance; et on l'enduisait d'une sorte de céruse,
pour la conservation sans doute. Ensuite, les deux autres salles servaient à
l'emballage, un véritable atelier d'emballeur, avec les établis, les outils, les
tas de copeaux. On y fabriquait surtout des boîtes d'une et de deux
bouteilles, des boîtes joliment faites, dans lesquelles les bouteilles étaient
couchées sur un lit de fines rognures. Cela ressemblait assez aux magasins
d'expédition, pour les fleurs, à Nice, et pour les fruits confits, à Grasse.
Gérard donna des explications, d'un air tranquille et satisfait.
—Vous le voyez, l'eau vient bien de la Grotte, ce qui met à néant les
plaisanteries déplacées qui circulent. Et il n'y a pas de complications, tout
est naturel, se passe au grand jour... Je vous ferai remarquer, en outre, que
les pères ne vendent pas l'eau, comme on les en accuse. Ainsi, une bouteille
pleine, achetée ici, se paye vingt centimes, le prix du verre. Si vous vous la
faites expédier, naturellement il y aura en plus l'emballage et l'expédition:
elle vous coûtera un franc soixante-dix... Vous êtes d'ailleurs libre d'emplir à
la source tous les bidons et tous les récipients qu'il vous plaira d'apporter.
Pierre songeait que, là-dessus, le bénéfice des pères ne devait pas être
gros; car ils ne gagnaient guère que sur la fabrication des boîtes et que sur
les bouteilles, qui, prises par milliers, ne leur coûtaient certainement pas
vingt centimes pièce. Mais Raymonde et madame Désagneaux, ainsi que M.
de Guersaint, à l'imagination vive, éprouvaient une grande déception devant
le petit tonneau vert, les capsules empâtées de céruse, les tas de copeaux
autour des établis. Ils devaient s'être imaginé des cérémonies, un certain rite
pour mettre en bouteilles l'eau miraculeuse, des prêtres en vêtements sacrés
donnant des bénédictions, tandis que des voix pures d'enfants de chœur
chantaient. Et Pierre finit par penser, en face de cet embouteillage et de cet
Page 211
emballage vulgaires, à la force active de la foi. Quand une de ces bouteilles
arrive très loin, dans la chambre d'un malade, qu'on la déballe et qu'il tombe
à genoux, quand il s'exalte à regarder, à boire cette eau pure, jusqu'à
provoquer la guérison de son mal, il faut vraiment un saut extraordinaire
dans la toute-puissante illusion.
—Ah! s'écria Gérard, comme tous sortaient, voulez-vous voir le magasin
des cierges, avant de monter à l'administration? C'est près d'ici.
Et il n'attendit même pas leur réponse, il les entraîna de l'autre côté de la
place du Rosaire, n'ayant au fond que le désir d'amuser Raymonde. À la
vérité, le spectacle du magasin des cierges était encore moins récréatif que
celui des ateliers d'emballage, d'où ils sortaient. C'était, sous une des arches
de droite, une sorte de caveau, de cellier profond, que des bois de charpente
divisaient en vastes cases. Au fond de ces cases, s'entassait la plus
extraordinaire provision de cierges, triés et classés par grandeur. Le trop-
plein des cierges donnés à la Grotte dormait là; et ils étaient, chaque jour, si
nombreux, que des chariots spéciaux, où les pèlerins les déposaient, près de
la grille, venaient se déverser plusieurs fois dans les cases, puis retournaient
s'emplir. Le principe était que tout cierge offert devait être brûlé, aux pieds
de la Vierge. Mais ils étaient trop, deux cents de toutes les grosseurs avaient
beau flamber jour et nuit, jamais on n'arrivait à épuiser cet effroyable
approvisionnement, dont le flot montait sans cesse. Et le bruit courait que
les pères se trouvaient forcés de revendre de la cire. Certains amis de la
Grotte avouaient eux-mêmes, avec une pointe d'orgueil, que le rendement
des cierges aurait suffi à faire marcher toute l'affaire.
La quantité seule stupéfia Raymonde et madame Désagneaux. Que de
cierges! que de cierges! Les petits surtout, ceux qui coûtaient de dix sous à
un franc, s'empilaient en nombre incalculable. Et M. de Guersaint, exigeant
des chiffres, s'était lancé dans une statistique, où il se perdit. Pierre, muet,
regardait cet amas de cire offerte pour être brûlée en plein soleil, à la gloire
de Dieu; et bien qu'il ne fût pas utilitaire, qu'il comprît le luxe des joies, des
satisfactions illusoires qui nourrissent l'homme autant que le pain, il ne
pouvait s'empêcher de songer aux aumônes qu'on aurait faites, avec l'argent
de toute cette cire, destinée à s'en aller en fumée.
arrive très loin, dans la chambre d'un malade, qu'on la déballe et qu'il tombe
à genoux, quand il s'exalte à regarder, à boire cette eau pure, jusqu'à
provoquer la guérison de son mal, il faut vraiment un saut extraordinaire
dans la toute-puissante illusion.
—Ah! s'écria Gérard, comme tous sortaient, voulez-vous voir le magasin
des cierges, avant de monter à l'administration? C'est près d'ici.
Et il n'attendit même pas leur réponse, il les entraîna de l'autre côté de la
place du Rosaire, n'ayant au fond que le désir d'amuser Raymonde. À la
vérité, le spectacle du magasin des cierges était encore moins récréatif que
celui des ateliers d'emballage, d'où ils sortaient. C'était, sous une des arches
de droite, une sorte de caveau, de cellier profond, que des bois de charpente
divisaient en vastes cases. Au fond de ces cases, s'entassait la plus
extraordinaire provision de cierges, triés et classés par grandeur. Le trop-
plein des cierges donnés à la Grotte dormait là; et ils étaient, chaque jour, si
nombreux, que des chariots spéciaux, où les pèlerins les déposaient, près de
la grille, venaient se déverser plusieurs fois dans les cases, puis retournaient
s'emplir. Le principe était que tout cierge offert devait être brûlé, aux pieds
de la Vierge. Mais ils étaient trop, deux cents de toutes les grosseurs avaient
beau flamber jour et nuit, jamais on n'arrivait à épuiser cet effroyable
approvisionnement, dont le flot montait sans cesse. Et le bruit courait que
les pères se trouvaient forcés de revendre de la cire. Certains amis de la
Grotte avouaient eux-mêmes, avec une pointe d'orgueil, que le rendement
des cierges aurait suffi à faire marcher toute l'affaire.
La quantité seule stupéfia Raymonde et madame Désagneaux. Que de
cierges! que de cierges! Les petits surtout, ceux qui coûtaient de dix sous à
un franc, s'empilaient en nombre incalculable. Et M. de Guersaint, exigeant
des chiffres, s'était lancé dans une statistique, où il se perdit. Pierre, muet,
regardait cet amas de cire offerte pour être brûlée en plein soleil, à la gloire
de Dieu; et bien qu'il ne fût pas utilitaire, qu'il comprît le luxe des joies, des
satisfactions illusoires qui nourrissent l'homme autant que le pain, il ne
pouvait s'empêcher de songer aux aumônes qu'on aurait faites, avec l'argent
de toute cette cire, destinée à s'en aller en fumée.
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—Eh bien! et ma bouteille que je dois envoyer? demanda madame
Désagneaux.
—Nous allons au bureau, répondit Gérard. C'est l'affaire de cinq minutes.
Il leur fallut retraverser la place du Rosaire et monter par l'escalier qui
conduisait à la Basilique. Le bureau se trouvait en haut, à gauche, à l'entrée
du chemin du Calvaire. Le bâtiment était tout à fait mesquin, une cahute de
plâtre, ruinée par les vents et la pluie, portant un écriteau, une simple
planche, avec ces mots: «S'adresser ici pour messes, dons, confréries.
Intentions recommandées. Envoi d'eau de Lourdes. Abonnements aux
Annales de N.-D. de Lourdes.» Et que de millions déjà avaient passé par ce
bureau misérable, qui devait dater de l'âge d'innocence, lorsqu'on jetait à
peine les fondations de la Basilique voisine!
Tous entrèrent, curieux de voir. Mais ils ne virent qu'un guichet. Madame
Désagneaux dut se baisser, pour donner l'adresse de son amie; et, quand elle
eut versé un franc soixante-dix centimes, on lui tendit un mince reçu, le
bout de papier que délivre l'employé aux bagages, dans les gares.
Dehors, Gérard reprit, en montrant un vaste bâtiment, à deux ou trois cents
mètres:
—Regardez, voici l'habitation des pères de la Grotte.
—Mais on ne les voit jamais, fit remarquer Pierre.
Le jeune homme, étonné, resta un instant sans répondre.
—On ne les voit jamais, évidemment, puisqu'ils abandonnent tout, la
Grotte et le reste, aux pères de l'Assomption, pendant le pèlerinage national.
Pierre regardait l'habitation, qui ressemblait à un château fort. Les fenêtres
restaient closes, on aurait cru la maison déserte. Tout sortait de là pourtant,
et tout y aboutissait. Et le jeune prêtre croyait entendre le muet et
formidable coup de râteau qui s'étendait sur la vallée entière, ramassant le
peuple accouru, ramenant chez les pères l'or et le sang des foules.
Mais Gérard continua, à voix basse:
Désagneaux.
—Nous allons au bureau, répondit Gérard. C'est l'affaire de cinq minutes.
Il leur fallut retraverser la place du Rosaire et monter par l'escalier qui
conduisait à la Basilique. Le bureau se trouvait en haut, à gauche, à l'entrée
du chemin du Calvaire. Le bâtiment était tout à fait mesquin, une cahute de
plâtre, ruinée par les vents et la pluie, portant un écriteau, une simple
planche, avec ces mots: «S'adresser ici pour messes, dons, confréries.
Intentions recommandées. Envoi d'eau de Lourdes. Abonnements aux
Annales de N.-D. de Lourdes.» Et que de millions déjà avaient passé par ce
bureau misérable, qui devait dater de l'âge d'innocence, lorsqu'on jetait à
peine les fondations de la Basilique voisine!
Tous entrèrent, curieux de voir. Mais ils ne virent qu'un guichet. Madame
Désagneaux dut se baisser, pour donner l'adresse de son amie; et, quand elle
eut versé un franc soixante-dix centimes, on lui tendit un mince reçu, le
bout de papier que délivre l'employé aux bagages, dans les gares.
Dehors, Gérard reprit, en montrant un vaste bâtiment, à deux ou trois cents
mètres:
—Regardez, voici l'habitation des pères de la Grotte.
—Mais on ne les voit jamais, fit remarquer Pierre.
Le jeune homme, étonné, resta un instant sans répondre.
—On ne les voit jamais, évidemment, puisqu'ils abandonnent tout, la
Grotte et le reste, aux pères de l'Assomption, pendant le pèlerinage national.
Pierre regardait l'habitation, qui ressemblait à un château fort. Les fenêtres
restaient closes, on aurait cru la maison déserte. Tout sortait de là pourtant,
et tout y aboutissait. Et le jeune prêtre croyait entendre le muet et
formidable coup de râteau qui s'étendait sur la vallée entière, ramassant le
peuple accouru, ramenant chez les pères l'or et le sang des foules.
Mais Gérard continua, à voix basse:
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—Et, tenez! vous voyez bien qu'ils se montrent. Voici justement le
révérend père directeur Capdebarthe.
Un religieux passait en effet, un paysan à peine dégrossi, au corps noueux,
avec une grosse tête, taillée comme à coups de serpe. On ne lisait rien dans
ses yeux opaques, et son visage fruste gardait une pâleur terreuse, le reflet
roux et morne de la terre. Mgr Laurence, autrefois, avait fait un choix
vraiment politique, en confiant l'organisation et l'exploitation de la Grotte à
ces missionnaires de Garaison, si tenaces et si âpres, presque tous fils de
montagnards, amants passionnés du sol.
Alors, lentement, les cinq redescendirent par le plateau de la Merlasse, le
large boulevard qui contourne la rampe de gauche et qui rejoint l'avenue de
la Grotte. Il était déjà une heure passée, mais le déjeuner continuait dans
toute la ville débordante de foule, les cinquante mille pèlerins et curieux
n'avaient pu encore s'asseoir à la file devant les tables. Pierre, qui avait
laissé, à l'hôtel, la table d'hôte pleine, qui venait de voir les hospitaliers se
serrer de si bon cœur à la table de «la popote», retrouvait des tables
nouvelles, toujours des tables. Partout, on mangeait, on mangeait. Mais ici,
au grand air, aux deux côtés de la vaste chaussée, c'était le petit peuple qui
envahissait les tables dressées sur les trottoirs, de simples planches longues,
flanquées de deux bancs, couvertes d'une étroite tente de toile. On y vendait
du bouillon, du lait, du café à deux sous la tasse. Les pains, dans de hautes
corbeilles, coûtaient également deux sous. Pendus aux bâtons qui
soutenaient la tente, se balançaient des liasses de saucissons, des jambons,
des andouilles. Quelques-uns de ces restaurateurs en plein vent faisaient
frire des pommes de terre, d'autres accommodaient de basses viandes à
l'oignon. Une fumée âcre, des odeurs violentes montaient dans le soleil,
mêlées à la poussière que soulevait le continuel piétinement des
promeneurs. Et des queues patientaient devant chacune des cantines, les
convives se succédaient sur les bancs, le long de la planche, garnie de toile
cirée, où il y avait à peine, en largeur, la place des deux bols de soupe. Tous
se hâtaient, dévoraient, dans la fringale de leur fatigue, cet appétit insatiable
que donnent les grandes secousses morales. La bête retrouvait son tour, se
gorgeait, après l'épuisement des prières infinies, l'oubli du corps au ciel des
légendes. Et c'était, par ce ciel éclatant des beaux dimanches, un véritable
champ de foire, la gloutonnerie d'un peuple en goguette, la joie de vivre,
malgré les maladies abominables et les miracles trop rares.
révérend père directeur Capdebarthe.
Un religieux passait en effet, un paysan à peine dégrossi, au corps noueux,
avec une grosse tête, taillée comme à coups de serpe. On ne lisait rien dans
ses yeux opaques, et son visage fruste gardait une pâleur terreuse, le reflet
roux et morne de la terre. Mgr Laurence, autrefois, avait fait un choix
vraiment politique, en confiant l'organisation et l'exploitation de la Grotte à
ces missionnaires de Garaison, si tenaces et si âpres, presque tous fils de
montagnards, amants passionnés du sol.
Alors, lentement, les cinq redescendirent par le plateau de la Merlasse, le
large boulevard qui contourne la rampe de gauche et qui rejoint l'avenue de
la Grotte. Il était déjà une heure passée, mais le déjeuner continuait dans
toute la ville débordante de foule, les cinquante mille pèlerins et curieux
n'avaient pu encore s'asseoir à la file devant les tables. Pierre, qui avait
laissé, à l'hôtel, la table d'hôte pleine, qui venait de voir les hospitaliers se
serrer de si bon cœur à la table de «la popote», retrouvait des tables
nouvelles, toujours des tables. Partout, on mangeait, on mangeait. Mais ici,
au grand air, aux deux côtés de la vaste chaussée, c'était le petit peuple qui
envahissait les tables dressées sur les trottoirs, de simples planches longues,
flanquées de deux bancs, couvertes d'une étroite tente de toile. On y vendait
du bouillon, du lait, du café à deux sous la tasse. Les pains, dans de hautes
corbeilles, coûtaient également deux sous. Pendus aux bâtons qui
soutenaient la tente, se balançaient des liasses de saucissons, des jambons,
des andouilles. Quelques-uns de ces restaurateurs en plein vent faisaient
frire des pommes de terre, d'autres accommodaient de basses viandes à
l'oignon. Une fumée âcre, des odeurs violentes montaient dans le soleil,
mêlées à la poussière que soulevait le continuel piétinement des
promeneurs. Et des queues patientaient devant chacune des cantines, les
convives se succédaient sur les bancs, le long de la planche, garnie de toile
cirée, où il y avait à peine, en largeur, la place des deux bols de soupe. Tous
se hâtaient, dévoraient, dans la fringale de leur fatigue, cet appétit insatiable
que donnent les grandes secousses morales. La bête retrouvait son tour, se
gorgeait, après l'épuisement des prières infinies, l'oubli du corps au ciel des
légendes. Et c'était, par ce ciel éclatant des beaux dimanches, un véritable
champ de foire, la gloutonnerie d'un peuple en goguette, la joie de vivre,
malgré les maladies abominables et les miracles trop rares.
Page 214
—Ils mangent, ils s'amusent, que voulez-vous! dit Gérard, qui devina les
réflexions de l'aimable société qu'il promenait.
—Ah! murmura Pierre, c'est bien légitime, les pauvres gens!
Lui, était vivement touché de cette revanche de la nature. Mais, quand ils
se retrouvèrent au bas du boulevard, sur le chemin de la Grotte, il fut blessé
par l'acharnement des vendeuses de cierges et de bouquets, dont les bandes
errantes assaillaient les passants, avec une rudesse de conquête. C'étaient
pour la plupart des jeunes femmes, les cheveux nus, ou la tête couverte d'un
mouchoir, qui montraient une extraordinaire effronterie; et les vieilles
n'étaient guère plus discrètes. Toutes, un paquet de cierges sous le bras,
brandissant celui qu'elles offraient, poussaient leur marchandise jusque dans
les mains des promeneurs. «Monsieur, madame, achetez-moi un cierge, ça
vous portera bonheur!» Un monsieur, entouré, secoué par trois des plus
jeunes, faillit y laisser les pans de sa redingote. Puis, l'histoire
recommençait pour les bouquets, de gros bouquets ronds, ficelés rudement,
pareils à des choux. «Un bouquet, madame, un bouquet pour la sainte
Vierge!» Si la dame s'échappait, elle entendait derrière elle de sourdes
injures. Le négoce, l'impudent négoce raccrochait ainsi les pèlerins
jusqu'aux abords de la Grotte. Non seulement il s'installait triomphant dans
toutes les boutiques, serrées les unes contre les autres, transformant chaque
rue en un bazar; mais il courait le pavé, barrait le chemin, promenait sur des
voitures à bras des chapelets, des médailles, des statuettes, des images
pieuses. De toutes parts, on achetait, on achetait presque autant qu'on
mangeait, pour rapporter un souvenir de cette kermesse sainte. Et la note
vive, la gaieté de cette âpreté commerciale, de cette bousculade des
camelots, venait encore des gamins, lâchés au travers de la foule, et qui
criaient le Journal de la Grotte. Leur mince voix aiguë entrait dans les
oreilles: «Le Journal de la Grotte! le numéro paru ce matin! deux sous, le
Journal de la Grotte!»
Au milieu des poussées continuelles, dans les remous du flot sans cesse
mouvant, la société se trouva séparée. Raymonde et Gérard restèrent en
arrière. Tous deux s'étaient mis à causer doucement, d'un air d'intimité
souriante. Il fallut que madame Désagneaux s'arrêtât, les appelât.
—Arrivez donc, nous allons nous perdre!
réflexions de l'aimable société qu'il promenait.
—Ah! murmura Pierre, c'est bien légitime, les pauvres gens!
Lui, était vivement touché de cette revanche de la nature. Mais, quand ils
se retrouvèrent au bas du boulevard, sur le chemin de la Grotte, il fut blessé
par l'acharnement des vendeuses de cierges et de bouquets, dont les bandes
errantes assaillaient les passants, avec une rudesse de conquête. C'étaient
pour la plupart des jeunes femmes, les cheveux nus, ou la tête couverte d'un
mouchoir, qui montraient une extraordinaire effronterie; et les vieilles
n'étaient guère plus discrètes. Toutes, un paquet de cierges sous le bras,
brandissant celui qu'elles offraient, poussaient leur marchandise jusque dans
les mains des promeneurs. «Monsieur, madame, achetez-moi un cierge, ça
vous portera bonheur!» Un monsieur, entouré, secoué par trois des plus
jeunes, faillit y laisser les pans de sa redingote. Puis, l'histoire
recommençait pour les bouquets, de gros bouquets ronds, ficelés rudement,
pareils à des choux. «Un bouquet, madame, un bouquet pour la sainte
Vierge!» Si la dame s'échappait, elle entendait derrière elle de sourdes
injures. Le négoce, l'impudent négoce raccrochait ainsi les pèlerins
jusqu'aux abords de la Grotte. Non seulement il s'installait triomphant dans
toutes les boutiques, serrées les unes contre les autres, transformant chaque
rue en un bazar; mais il courait le pavé, barrait le chemin, promenait sur des
voitures à bras des chapelets, des médailles, des statuettes, des images
pieuses. De toutes parts, on achetait, on achetait presque autant qu'on
mangeait, pour rapporter un souvenir de cette kermesse sainte. Et la note
vive, la gaieté de cette âpreté commerciale, de cette bousculade des
camelots, venait encore des gamins, lâchés au travers de la foule, et qui
criaient le Journal de la Grotte. Leur mince voix aiguë entrait dans les
oreilles: «Le Journal de la Grotte! le numéro paru ce matin! deux sous, le
Journal de la Grotte!»
Au milieu des poussées continuelles, dans les remous du flot sans cesse
mouvant, la société se trouva séparée. Raymonde et Gérard restèrent en
arrière. Tous deux s'étaient mis à causer doucement, d'un air d'intimité
souriante. Il fallut que madame Désagneaux s'arrêtât, les appelât.
—Arrivez donc, nous allons nous perdre!
Page 215
Comme ils se rapprochaient, Pierre entendit la jeune fille dire:
—Maman est si occupée! Parlez-lui, avant notre départ.
Et Gérard répondit:
—C'est entendu. Vous me rendez bien heureux, mademoiselle.
C'était le mariage conquis et décidé, pendant cette promenade charmante,
parmi les merveilles de Lourdes. Elle, toute seule, avait achevé de vaincre,
et lui, venait enfin de prendre une résolution, en la sentant à son bras si gaie
et si raisonnable.
Mais M. de Guersaint, les yeux en l'air, s'écria:
—Là-haut, sur ce balcon, n'est-ce pas ces gens très riches qui ont voyagé
avec nous, vous savez bien cette jeune dame malade, accompagnée de son
mari et de sa sœur?
Il parlait des Dieulafay; et, en effet, c'étaient eux, au balcon de
l'appartement qu'ils avaient loué, dans une maison neuve, dont les fenêtres
donnaient sur les pelouses du Rosaire. Ils occupaient là le premier étage,
meublé avec tout le luxe que Lourdes avait pu fournir, des tapis, des
rideaux; sans compter le personnel de domestiques envoyé à l'avance de
Paris. Et, comme il faisait beau temps, on avait roulé au plein air la malade,
allongée dans un grand fauteuil. Elle était vêtue d'un peignoir de dentelle.
Le mari, toujours en redingote correcte, se tenait debout à sa droite; tandis
que la sœur, habillée divinement, en mauve clair, s'était assise à sa gauche,
souriant et se penchant vers elle parfois, pour causer, sans recevoir de
réponse.
—Oh! raconta la petite madame Désagneaux, j'ai entendu souvent parler
de madame Jousseur, cette jeune dame en mauve. Elle est la femme d'un
diplomate, qui la délaisse, malgré sa grande beauté; et l'on a causé
beaucoup, l'année dernière, de la passion qu'elle a eue pour un jeune colonel
bien connu du monde parisien. Mais les salons catholiques affirment qu'elle
a triomphé, grâce à la religion.
Tous restaient la face en l'air, regardant.
—Maman est si occupée! Parlez-lui, avant notre départ.
Et Gérard répondit:
—C'est entendu. Vous me rendez bien heureux, mademoiselle.
C'était le mariage conquis et décidé, pendant cette promenade charmante,
parmi les merveilles de Lourdes. Elle, toute seule, avait achevé de vaincre,
et lui, venait enfin de prendre une résolution, en la sentant à son bras si gaie
et si raisonnable.
Mais M. de Guersaint, les yeux en l'air, s'écria:
—Là-haut, sur ce balcon, n'est-ce pas ces gens très riches qui ont voyagé
avec nous, vous savez bien cette jeune dame malade, accompagnée de son
mari et de sa sœur?
Il parlait des Dieulafay; et, en effet, c'étaient eux, au balcon de
l'appartement qu'ils avaient loué, dans une maison neuve, dont les fenêtres
donnaient sur les pelouses du Rosaire. Ils occupaient là le premier étage,
meublé avec tout le luxe que Lourdes avait pu fournir, des tapis, des
rideaux; sans compter le personnel de domestiques envoyé à l'avance de
Paris. Et, comme il faisait beau temps, on avait roulé au plein air la malade,
allongée dans un grand fauteuil. Elle était vêtue d'un peignoir de dentelle.
Le mari, toujours en redingote correcte, se tenait debout à sa droite; tandis
que la sœur, habillée divinement, en mauve clair, s'était assise à sa gauche,
souriant et se penchant vers elle parfois, pour causer, sans recevoir de
réponse.
—Oh! raconta la petite madame Désagneaux, j'ai entendu souvent parler
de madame Jousseur, cette jeune dame en mauve. Elle est la femme d'un
diplomate, qui la délaisse, malgré sa grande beauté; et l'on a causé
beaucoup, l'année dernière, de la passion qu'elle a eue pour un jeune colonel
bien connu du monde parisien. Mais les salons catholiques affirment qu'elle
a triomphé, grâce à la religion.
Tous restaient la face en l'air, regardant.
Page 216
—Dire, continua-t-elle, que sa sœur, la malade que vous voyez là, était
son vivant portrait. Même elle avait, dans le visage, un air de bonté et de
gaieté beaucoup plus doux... Maintenant, regardez! c'est une morte au
soleil, une chair réduite, livide et sans os, qu'on n'ose bouger de place. Ah!
la malheureuse!
Raymonde, alors, assura que madame Dieulafay, mariée depuis trois ans à
peine, avait apporté tous les bijoux de sa corbeille, pour en faire don à
Notre-Dame de Lourdes; et Gérard confirma le détail, on lui avait dit, le
matin, que les bijoux venaient d'être remis au trésor de la Basilique; sans
parler d'une lanterne d'or, enchâssée de pierreries, et d'une grosse somme
d'argent, destinée aux pauvres. Mais la sainte Vierge ne devait pas s'être
laissé toucher encore, car l'état de la malade semblait empirer plutôt.
Et, dès ce moment, Pierre ne vit plus que cette jeune femme, à ce balcon
luxueux, cette créature pitoyable dans sa grande fortune, dominant la foule
en liesse, le Lourdes en train de godailler et de rire au beau ciel du
dimanche. Les deux êtres chers qui la veillaient si tendrement, la sœur qui
avait quitté ses succès de femme adorée, le mari oublieux de sa banque,
dont les millions roulaient aux quatre coins du monde, ajoutaient par leur
correction irréprochable à la détresse du groupe qu'ils formaient, là-haut,
au-dessus de toutes les têtes, en face de l'admirable vallée. Il n'y avait plus
qu'eux, et ils étaient infiniment riches, infiniment misérables.
Mais les cinq promeneurs, qui s'attardaient au milieu de l'avenue,
manquaient d'être écrasés, à toute minute. Sans cesse des voitures
arrivaient, par les larges voies, surtout des landaus attelés à quatre, conduits
grand train et dont les grelots sonnaient joyeusement. C'étaient les touristes,
les baigneurs de Pau, de Barèges, de Cauterets, que la curiosité amenait,
ravis du beau temps, égayés par la course vive au travers des montagnes; et
ils ne devaient rester que quelques heures, ils couraient à la Grotte, à la
Basilique, en toilettes de plage, puis repartaient avec des rires, contents
d'avoir vu ça. Des familles vêtues de clair, des bandes de jeunes femmes,
aux ombrelles éclatantes, circulaient ainsi parmi la foule grise et neutre du
pèlerinage, qu'elles achevaient de changer en une cohue de fête foraine, où
le beau monde daigne venir s'amuser.
Tout d'un coup, madame Désagneaux jeta un cri.
son vivant portrait. Même elle avait, dans le visage, un air de bonté et de
gaieté beaucoup plus doux... Maintenant, regardez! c'est une morte au
soleil, une chair réduite, livide et sans os, qu'on n'ose bouger de place. Ah!
la malheureuse!
Raymonde, alors, assura que madame Dieulafay, mariée depuis trois ans à
peine, avait apporté tous les bijoux de sa corbeille, pour en faire don à
Notre-Dame de Lourdes; et Gérard confirma le détail, on lui avait dit, le
matin, que les bijoux venaient d'être remis au trésor de la Basilique; sans
parler d'une lanterne d'or, enchâssée de pierreries, et d'une grosse somme
d'argent, destinée aux pauvres. Mais la sainte Vierge ne devait pas s'être
laissé toucher encore, car l'état de la malade semblait empirer plutôt.
Et, dès ce moment, Pierre ne vit plus que cette jeune femme, à ce balcon
luxueux, cette créature pitoyable dans sa grande fortune, dominant la foule
en liesse, le Lourdes en train de godailler et de rire au beau ciel du
dimanche. Les deux êtres chers qui la veillaient si tendrement, la sœur qui
avait quitté ses succès de femme adorée, le mari oublieux de sa banque,
dont les millions roulaient aux quatre coins du monde, ajoutaient par leur
correction irréprochable à la détresse du groupe qu'ils formaient, là-haut,
au-dessus de toutes les têtes, en face de l'admirable vallée. Il n'y avait plus
qu'eux, et ils étaient infiniment riches, infiniment misérables.
Mais les cinq promeneurs, qui s'attardaient au milieu de l'avenue,
manquaient d'être écrasés, à toute minute. Sans cesse des voitures
arrivaient, par les larges voies, surtout des landaus attelés à quatre, conduits
grand train et dont les grelots sonnaient joyeusement. C'étaient les touristes,
les baigneurs de Pau, de Barèges, de Cauterets, que la curiosité amenait,
ravis du beau temps, égayés par la course vive au travers des montagnes; et
ils ne devaient rester que quelques heures, ils couraient à la Grotte, à la
Basilique, en toilettes de plage, puis repartaient avec des rires, contents
d'avoir vu ça. Des familles vêtues de clair, des bandes de jeunes femmes,
aux ombrelles éclatantes, circulaient ainsi parmi la foule grise et neutre du
pèlerinage, qu'elles achevaient de changer en une cohue de fête foraine, où
le beau monde daigne venir s'amuser.
Tout d'un coup, madame Désagneaux jeta un cri.
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—Comment! c'est toi, Berthe?
Et elle embrassa une grande brune, charmante, qui descendait d'un landau,
avec trois autres jeunes dames, très rieuses, très animées. Les voix se
croisaient, de petits cris, tout un ravissement à se rencontrer de la sorte.
—Mais, ma chère, nous sommes à Cauterets. Alors, nous avons fait la
partie de venir toutes les quatre, comme tout le monde. Et ton mari est ici
avec toi?
Madame Désagneaux se récria.
—Eh! non, il est à Trouville, tu sais bien. J'irai le rejoindre jeudi.
—Oui, oui, c'est vrai! reprit la grande brune, qui avait aussi l'air d'une
aimable étourdie. J'oubliais, tu es avec le pèlerinage... Et dis donc...
Elle baissa la voix, à cause de Raymonde, demeurée là, souriante.
—Dis donc, ce bébé en retard, l'as-tu demandé à la sainte Vierge?
Un peu rougissante, madame Désagneaux la fit taire, en lui disant à
l'oreille:
—Sans doute, depuis deux ans, et bien ennuyée, je t'assure, de ne rien voir
venir... Mais, cette fois, je crois que ça y est. Oh! ne ris pas, j'ai senti
positivement quelque chose, ce matin, quand j'ai prié à la Grotte.
Le rire pourtant la gagna, toutes s'exclamaient, s'amusaient comme des
folles. Et, immédiatement, elle s'offrit pour les piloter, promettant de leur
faire tout voir, en moins de deux heures.
—Venez donc avec nous, Raymonde. Votre mère ne s'inquiétera pas.
Il y eut des saluts échangés avec Pierre et M. de Guersaint. Gérard, lui
aussi, prit congé, serra la main de la jeune fille, d'une pression tendre, les
yeux dans les siens, comme pour s'engager de façon définitive. Puis, ces
dames s'éloignèrent, se dirigèrent vers la Grotte; et elles étaient six,
heureuses de vivre, promenant le charme délicieux de leur jeunesse.
Lorsque Gérard, à son tour, fut parti de son côté, retournant à son service,
M. de Guersaint dit à Pierre:
Et elle embrassa une grande brune, charmante, qui descendait d'un landau,
avec trois autres jeunes dames, très rieuses, très animées. Les voix se
croisaient, de petits cris, tout un ravissement à se rencontrer de la sorte.
—Mais, ma chère, nous sommes à Cauterets. Alors, nous avons fait la
partie de venir toutes les quatre, comme tout le monde. Et ton mari est ici
avec toi?
Madame Désagneaux se récria.
—Eh! non, il est à Trouville, tu sais bien. J'irai le rejoindre jeudi.
—Oui, oui, c'est vrai! reprit la grande brune, qui avait aussi l'air d'une
aimable étourdie. J'oubliais, tu es avec le pèlerinage... Et dis donc...
Elle baissa la voix, à cause de Raymonde, demeurée là, souriante.
—Dis donc, ce bébé en retard, l'as-tu demandé à la sainte Vierge?
Un peu rougissante, madame Désagneaux la fit taire, en lui disant à
l'oreille:
—Sans doute, depuis deux ans, et bien ennuyée, je t'assure, de ne rien voir
venir... Mais, cette fois, je crois que ça y est. Oh! ne ris pas, j'ai senti
positivement quelque chose, ce matin, quand j'ai prié à la Grotte.
Le rire pourtant la gagna, toutes s'exclamaient, s'amusaient comme des
folles. Et, immédiatement, elle s'offrit pour les piloter, promettant de leur
faire tout voir, en moins de deux heures.
—Venez donc avec nous, Raymonde. Votre mère ne s'inquiétera pas.
Il y eut des saluts échangés avec Pierre et M. de Guersaint. Gérard, lui
aussi, prit congé, serra la main de la jeune fille, d'une pression tendre, les
yeux dans les siens, comme pour s'engager de façon définitive. Puis, ces
dames s'éloignèrent, se dirigèrent vers la Grotte; et elles étaient six,
heureuses de vivre, promenant le charme délicieux de leur jeunesse.
Lorsque Gérard, à son tour, fut parti de son côté, retournant à son service,
M. de Guersaint dit à Pierre:
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—Et notre coiffeur de la place du Marcadal? Il faut pourtant que j'aille
chez lui... Vous m'accompagnez toujours, n'est-ce pas?
—Sans doute, où vous voudrez. Je vous suis, puisque Marie n'a pas besoin
de nous.
Ils gagnèrent le pont neuf, par les allées des vastes pelouses qui s'étendent
devant le Rosaire. Et là, ils firent encore une rencontre, celle de l'abbé Des
Hermoises, en train de guider deux jeunes dames, arrivées le matin de
Tarbes. Il marchait au milieu d'elles, de son air galant de prêtre mondain, et
il leur montrait, leur expliquait Lourdes, en leur en évitant les côtés
fâcheux, les pauvres, les malades, toute l'odeur de basse misère humaine,
qui en avait presque disparu, par cette belle journée ensoleillée.
Au premier mot de M. de Guersaint, qui lui parlait de la location de la
voiture, pour l'excursion de Gavarnie, il dut avoir peur de quitter ses jolies
promeneuses.
—Comme il vous plaira, cher monsieur. Chargez-vous de ces choses; et,
vous avez bien raison, au plus juste prix, car j'aurai avec moi deux
ecclésiastiques peu fortunés. Nous serons quatre... Ce soir, faites-moi
seulement dire l'heure du départ.
Et il rejoignit ses dames, il les emmena vers la Grotte, en suivant l'allée
ombreuse qui borde le Gave, une allée fraîche et discrète d'amoureux.
Pierre s'était tenu à l'écart, las, s'adossant au parapet du pont neuf. Et, pour
la première fois, le pullulement extraordinaire des prêtres, parmi la foule, le
frappait. Il les regarda passer, innombrables, sur le pont. Toutes les variétés
défilaient devant lui: les prêtres corrects, arrivés avec le pèlerinage, que l'on
reconnaissait à leur assurance et à leurs soutanes propres; les pauvres curés
de campagne, plus timides, mal vêtus, ayant fait des sacrifices pour venir,
marchant par les rues effarés; enfin, la nuée des ecclésiastiques libres,
tombés à Lourdes on ne savait d'où, y jouissant d'une liberté absolue, sans
qu'il fût même possible de constater s'ils disaient leur messe chaque matin.
Cette liberté devait leur paraître d'une telle douceur, que, certainement, le
plus grand nombre, comme l'abbé Des Hermoises, se trouvaient là en
vacances, délivrés de tout devoir, heureux de vivre ainsi que de simples
hommes, grâce à la cohue dans laquelle ils disparaissaient. Et, depuis le
chez lui... Vous m'accompagnez toujours, n'est-ce pas?
—Sans doute, où vous voudrez. Je vous suis, puisque Marie n'a pas besoin
de nous.
Ils gagnèrent le pont neuf, par les allées des vastes pelouses qui s'étendent
devant le Rosaire. Et là, ils firent encore une rencontre, celle de l'abbé Des
Hermoises, en train de guider deux jeunes dames, arrivées le matin de
Tarbes. Il marchait au milieu d'elles, de son air galant de prêtre mondain, et
il leur montrait, leur expliquait Lourdes, en leur en évitant les côtés
fâcheux, les pauvres, les malades, toute l'odeur de basse misère humaine,
qui en avait presque disparu, par cette belle journée ensoleillée.
Au premier mot de M. de Guersaint, qui lui parlait de la location de la
voiture, pour l'excursion de Gavarnie, il dut avoir peur de quitter ses jolies
promeneuses.
—Comme il vous plaira, cher monsieur. Chargez-vous de ces choses; et,
vous avez bien raison, au plus juste prix, car j'aurai avec moi deux
ecclésiastiques peu fortunés. Nous serons quatre... Ce soir, faites-moi
seulement dire l'heure du départ.
Et il rejoignit ses dames, il les emmena vers la Grotte, en suivant l'allée
ombreuse qui borde le Gave, une allée fraîche et discrète d'amoureux.
Pierre s'était tenu à l'écart, las, s'adossant au parapet du pont neuf. Et, pour
la première fois, le pullulement extraordinaire des prêtres, parmi la foule, le
frappait. Il les regarda passer, innombrables, sur le pont. Toutes les variétés
défilaient devant lui: les prêtres corrects, arrivés avec le pèlerinage, que l'on
reconnaissait à leur assurance et à leurs soutanes propres; les pauvres curés
de campagne, plus timides, mal vêtus, ayant fait des sacrifices pour venir,
marchant par les rues effarés; enfin, la nuée des ecclésiastiques libres,
tombés à Lourdes on ne savait d'où, y jouissant d'une liberté absolue, sans
qu'il fût même possible de constater s'ils disaient leur messe chaque matin.
Cette liberté devait leur paraître d'une telle douceur, que, certainement, le
plus grand nombre, comme l'abbé Des Hermoises, se trouvaient là en
vacances, délivrés de tout devoir, heureux de vivre ainsi que de simples
hommes, grâce à la cohue dans laquelle ils disparaissaient. Et, depuis le
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jeune vicaire soigné, sentant bon, jusqu'au vieux curé en soutane sale,
traînant des savates, l'espèce entière était représentée, les gros, les gras, les
maigres, les grands, les petits, ceux que la foi amenait, brûlant d'ardeur,
ceux qui faisaient simplement leur métier en braves gens, ceux encore qui
intriguaient, qui ne venaient là que par sage politique. Pierre restait surpris
de ce flot de prêtres passant devant lui, chacun avec sa passion particulière,
courant tous à la Grotte, comme on va à un devoir, à une croyance, à un
plaisir, à une corvée. Il en remarqua un, très petit, mince et noir, au fort
accent italien, dont les yeux luisants semblaient lever le plan de Lourdes,
pareil à ces espions qui battent le pays avant la conquête; et il en vit un
autre, énorme, à l'air paterne, soufflant d'avoir trop mangé, qui s'arrêta
devant une vieille femme malade et finit par lui glisser cent sous dans la
main.
M. de Guersaint le rejoignait.
—Nous n'avons qu'à prendre par le boulevard et par la rue Basse, dit-il.
Il le suivit, sans répondre. Lui-même venait de sentir sa soutane sur ses
épaules; et jamais il ne l'avait promenée si légère qu'au milieu de cette
bousculade du pèlerinage. Il vivait dans une sorte d'étourdissement et
d'inconscience, espérant toujours le coup de foudre de la foi, malgré le
sourd malaise qui grandissait en lui, au spectacle des choses qu'il voyait. Et
le flot croissant des prêtres ne le blessait plus, il retrouvait une fraternité
pour eux: combien, sans croire, remplissaient comme lui honnêtement leur
mission de guides et de consolateurs!
M. de Guersaint haussa la voix.
—Vous savez que ce boulevard est neuf. Ce qu'on a bâti de maisons,
depuis vingt ans, est inimaginable! Il y a là, véritablement, toute une ville
nouvelle.
Le Lapaca coulait à droite, derrière les maisons. Ils eurent la curiosité de
s'engager dans une ruelle, et ils tombèrent sur de vieilles bâtisses curieuses,
qui bordaient le mince ruisseau. Plusieurs anciens moulins alignaient leurs
roues. On leur montra celui que Mgr Laurence avait donné aux parents de
Bernadette, après les apparitions. On faisait aussi visiter là une masure, la
prétendue maison de Bernadette, celle où s'étaient installés les Soubirous,
traînant des savates, l'espèce entière était représentée, les gros, les gras, les
maigres, les grands, les petits, ceux que la foi amenait, brûlant d'ardeur,
ceux qui faisaient simplement leur métier en braves gens, ceux encore qui
intriguaient, qui ne venaient là que par sage politique. Pierre restait surpris
de ce flot de prêtres passant devant lui, chacun avec sa passion particulière,
courant tous à la Grotte, comme on va à un devoir, à une croyance, à un
plaisir, à une corvée. Il en remarqua un, très petit, mince et noir, au fort
accent italien, dont les yeux luisants semblaient lever le plan de Lourdes,
pareil à ces espions qui battent le pays avant la conquête; et il en vit un
autre, énorme, à l'air paterne, soufflant d'avoir trop mangé, qui s'arrêta
devant une vieille femme malade et finit par lui glisser cent sous dans la
main.
M. de Guersaint le rejoignait.
—Nous n'avons qu'à prendre par le boulevard et par la rue Basse, dit-il.
Il le suivit, sans répondre. Lui-même venait de sentir sa soutane sur ses
épaules; et jamais il ne l'avait promenée si légère qu'au milieu de cette
bousculade du pèlerinage. Il vivait dans une sorte d'étourdissement et
d'inconscience, espérant toujours le coup de foudre de la foi, malgré le
sourd malaise qui grandissait en lui, au spectacle des choses qu'il voyait. Et
le flot croissant des prêtres ne le blessait plus, il retrouvait une fraternité
pour eux: combien, sans croire, remplissaient comme lui honnêtement leur
mission de guides et de consolateurs!
M. de Guersaint haussa la voix.
—Vous savez que ce boulevard est neuf. Ce qu'on a bâti de maisons,
depuis vingt ans, est inimaginable! Il y a là, véritablement, toute une ville
nouvelle.
Le Lapaca coulait à droite, derrière les maisons. Ils eurent la curiosité de
s'engager dans une ruelle, et ils tombèrent sur de vieilles bâtisses curieuses,
qui bordaient le mince ruisseau. Plusieurs anciens moulins alignaient leurs
roues. On leur montra celui que Mgr Laurence avait donné aux parents de
Bernadette, après les apparitions. On faisait aussi visiter là une masure, la
prétendue maison de Bernadette, celle où s'étaient installés les Soubirous,
Page 220
en quittant la rue des Petits-Fossés, et dans laquelle la jeune fille, déjà en
pension chez les sœurs de Nevers, n'avait dû coucher que rarement. Enfin,
par la rue Basse, ils atteignirent la place du Marcadal.
C'était une longue place triangulaire, la plus animée et la plus luxueuse de
l'ancienne ville, celle où se trouvaient les cafés, les pharmaciens, les belles
boutiques. Et, entre toutes, une éclatait, peinte en vert clair, garnie de hautes
glaces, surmontée d'une large enseigne portant en lettres d'or: Cazaban,
coiffeur.
M. de Guersaint et Pierre étaient entrés. Mais il n'y avait personne dans le
salon de coiffure, ils durent attendre. Un terrible bruit de fourchettes venait
de la pièce voisine, l'ordinaire salle à manger, changée en table d'hôte, et où
déjeunaient une dizaine de personnes, bien qu'il fût deux heures déjà.
L'après-midi s'avançait, on mangeait toujours, d'un bout à l'autre de
Lourdes. Ainsi que tous les autres propriétaires de la ville, quelles que
fussent leurs opinions religieuses, Cazaban, pendant la saison des
pèlerinages, louait sa propre chambre, abandonnait sa salle à manger, pour
se réfugier à la cave, où il mangeait, dormait, s'empilait avec sa famille,
dans un trou sans air de trois mètres carrés. C'était une rage de négoce, la
population disparaissait comme celle d'une cité conquise, en livrant aux
pèlerins jusqu'aux lits des femmes et des enfants, les asseyant à leurs tables,
les faisant manger dans leurs assiettes.
—Il n'y a personne? cria M. de Guersaint.
Enfin, un petit homme parut, le type du Pyrénéen vif et noueux, à la face
longue, aux pommettes saillantes, le teint hâlé, éclaboussé de rouge. Ses
gros yeux luisants ne restaient jamais immobiles; et il y avait, dans toute sa
maigre personne, un frémissement, une exubérance continue de gestes et de
paroles.
—C'est pour monsieur, une barbe, n'est-ce pas?... Je demande pardon à
monsieur; mais mon garçon est sorti, et j'étais là, avec mes pensionnaires...
Si monsieur veut s'asseoir, je vais lui expédier ça tout de suite.
Et Cazaban, daignant opérer en personne, battait le savon, affilait le rasoir.
Il avait eu un coup d'œil inquiet sur la soutane de Pierre, qui, sans dire un
mot, s'était assis et avait ouvert un journal, dans lequel il semblait plongé.
pension chez les sœurs de Nevers, n'avait dû coucher que rarement. Enfin,
par la rue Basse, ils atteignirent la place du Marcadal.
C'était une longue place triangulaire, la plus animée et la plus luxueuse de
l'ancienne ville, celle où se trouvaient les cafés, les pharmaciens, les belles
boutiques. Et, entre toutes, une éclatait, peinte en vert clair, garnie de hautes
glaces, surmontée d'une large enseigne portant en lettres d'or: Cazaban,
coiffeur.
M. de Guersaint et Pierre étaient entrés. Mais il n'y avait personne dans le
salon de coiffure, ils durent attendre. Un terrible bruit de fourchettes venait
de la pièce voisine, l'ordinaire salle à manger, changée en table d'hôte, et où
déjeunaient une dizaine de personnes, bien qu'il fût deux heures déjà.
L'après-midi s'avançait, on mangeait toujours, d'un bout à l'autre de
Lourdes. Ainsi que tous les autres propriétaires de la ville, quelles que
fussent leurs opinions religieuses, Cazaban, pendant la saison des
pèlerinages, louait sa propre chambre, abandonnait sa salle à manger, pour
se réfugier à la cave, où il mangeait, dormait, s'empilait avec sa famille,
dans un trou sans air de trois mètres carrés. C'était une rage de négoce, la
population disparaissait comme celle d'une cité conquise, en livrant aux
pèlerins jusqu'aux lits des femmes et des enfants, les asseyant à leurs tables,
les faisant manger dans leurs assiettes.
—Il n'y a personne? cria M. de Guersaint.
Enfin, un petit homme parut, le type du Pyrénéen vif et noueux, à la face
longue, aux pommettes saillantes, le teint hâlé, éclaboussé de rouge. Ses
gros yeux luisants ne restaient jamais immobiles; et il y avait, dans toute sa
maigre personne, un frémissement, une exubérance continue de gestes et de
paroles.
—C'est pour monsieur, une barbe, n'est-ce pas?... Je demande pardon à
monsieur; mais mon garçon est sorti, et j'étais là, avec mes pensionnaires...
Si monsieur veut s'asseoir, je vais lui expédier ça tout de suite.
Et Cazaban, daignant opérer en personne, battait le savon, affilait le rasoir.
Il avait eu un coup d'œil inquiet sur la soutane de Pierre, qui, sans dire un
mot, s'était assis et avait ouvert un journal, dans lequel il semblait plongé.
Page 221
Il y eut un silence. Mais Cazaban en souffrit tout de suite; et, comme il
couvrait de savon le menton de son client:
—Imaginez-vous, monsieur, que mes pensionnaires se sont oubliés si tard
à la Grotte, qu'ils déjeunent à peine. Vous les entendez? Je restais avec eux
par politesse... Mais, n'est-ce pas? je me dois aussi à mes clients, il faut bien
contenter tout le monde.
Alors, M. de Guersaint, qui aimait également à causer, le questionna.
—Vous logez des pèlerins?
—Oh! monsieur, nous en logeons tous, répondit simplement le coiffeur.
C'est le pays qui veut ça.
—Et vous les accompagnez à la Grotte?
Du coup, Cazaban se révolta, le rasoir en l'air, très digne.
—Jamais, monsieur, jamais! Voici cinq ans que je ne suis pas descendu
dans cette ville nouvelle qu'ils bâtissent.
Il se retenait encore, il regarda de nouveau la soutane de Pierre, disparu
derrière le journal; et la vue de la croix rouge, épinglée sur le veston de M.
de Guersaint, le rendait prudent. Mais sa langue l'emporta.
—Écoutez, monsieur, toutes les opinions sont libres, je respecte la vôtre,
mais je ne donne pas dans ces fantasmagories, moi! Et je ne l'ai jamais
caché... Sous l'empire, monsieur, j'étais déjà républicain et libre penseur.
Nous n'étions pas quatre dans la ville, à cette époque. Oui! je m'en fais
gloire.
Il avait attaqué la joue gauche, il triomphait. Dès ce moment, ce fut un
déluge de paroles, intarissable. D'abord, il reprit les accusations de Majesté
contre les pères de la Grotte: le trafic sur les objets religieux, la concurrence
déloyale faite aux marchands, aux hôteliers et aux loueurs. Ah! les sœurs
bleues de l'Immaculée-Conception, il les avait aussi en grande haine, car
elles lui avaient pris deux locataires, deux vieilles dames qui passaient à
Lourdes trois semaines par an. Et l'on sentait en lui, surtout, la rancune
lentement amassée, aujourd'hui débordante, de la vieille ville contre la ville
neuve, cette ville poussée si vite, de l'autre côté du Château, cette riche cité
couvrait de savon le menton de son client:
—Imaginez-vous, monsieur, que mes pensionnaires se sont oubliés si tard
à la Grotte, qu'ils déjeunent à peine. Vous les entendez? Je restais avec eux
par politesse... Mais, n'est-ce pas? je me dois aussi à mes clients, il faut bien
contenter tout le monde.
Alors, M. de Guersaint, qui aimait également à causer, le questionna.
—Vous logez des pèlerins?
—Oh! monsieur, nous en logeons tous, répondit simplement le coiffeur.
C'est le pays qui veut ça.
—Et vous les accompagnez à la Grotte?
Du coup, Cazaban se révolta, le rasoir en l'air, très digne.
—Jamais, monsieur, jamais! Voici cinq ans que je ne suis pas descendu
dans cette ville nouvelle qu'ils bâtissent.
Il se retenait encore, il regarda de nouveau la soutane de Pierre, disparu
derrière le journal; et la vue de la croix rouge, épinglée sur le veston de M.
de Guersaint, le rendait prudent. Mais sa langue l'emporta.
—Écoutez, monsieur, toutes les opinions sont libres, je respecte la vôtre,
mais je ne donne pas dans ces fantasmagories, moi! Et je ne l'ai jamais
caché... Sous l'empire, monsieur, j'étais déjà républicain et libre penseur.
Nous n'étions pas quatre dans la ville, à cette époque. Oui! je m'en fais
gloire.
Il avait attaqué la joue gauche, il triomphait. Dès ce moment, ce fut un
déluge de paroles, intarissable. D'abord, il reprit les accusations de Majesté
contre les pères de la Grotte: le trafic sur les objets religieux, la concurrence
déloyale faite aux marchands, aux hôteliers et aux loueurs. Ah! les sœurs
bleues de l'Immaculée-Conception, il les avait aussi en grande haine, car
elles lui avaient pris deux locataires, deux vieilles dames qui passaient à
Lourdes trois semaines par an. Et l'on sentait en lui, surtout, la rancune
lentement amassée, aujourd'hui débordante, de la vieille ville contre la ville
neuve, cette ville poussée si vite, de l'autre côté du Château, cette riche cité
Page 222
aux maisons grandes comme des palais, où allait toute la vie, tout le luxe,
tout l'argent, de sorte qu'elle grandissait et s'enrichissait sans cesse, tandis
que l'aînée, l'antique ville pauvre des montagnes, achevait d'agoniser, avec
ses petites rues désertes, où l'herbe poussait. La lutte continuait pourtant, la
ville ancienne ne voulait pas mourir, tâchait de forcer au partage son ingrate
sœur cadette, en logeant des pèlerins, en ouvrant des boutiques, elle aussi;
mais les boutiques ne s'achalandaient qu'à la condition d'être près de la
Grotte, de même que les pèlerins pauvres consentaient seuls à loger au loin;
et ce combat inégal aggravait la rupture, faisait deux ennemies
irréconciliables de la ville haute et de la ville basse, qui se dévoraient
sourdement, en continuelles intrigues.
—Ah! certes, non! ce n'est pas moi qu'on verra à leur Grotte, reprit
Cazaban de son air rageur. En abusent-ils, de leur Grotte, la mettent-ils
assez à toutes les sauces! Une pareille idolâtrie, une superstition si
grossière, au dix-neuvième siècle!... Demandez-leur donc si, depuis vingt
ans, ils ont guéri un seul malade de la ville? Nous avons pourtant assez
d'estropiés dans nos rues. Au début, ce furent des gens d'ici qui
bénéficièrent des premiers miracles. Mais il paraît que, depuis longtemps,
leur eau miraculeuse a perdu toute vertu pour nous: nous sommes trop près,
il faut venir de loin, si l'on veut que ça agisse... Vrai! c'est trop bête, vous ne
me feriez pas descendre là-bas, pour cent francs!
L'immobilité de Pierre devait l'irriter. Il venait de passer à la joue droite, il
concluait furieusement contre les pères de l'Immaculée-Conception, dont
l'âpreté était l'unique cause du désaccord. Ces pères, qui se trouvaient chez
eux, puisqu'ils avaient acheté à la commune les terrains où ils voulaient
construire, ne respectaient même pas le traité signé avec la ville, car ils s'y
interdisaient formellement tout commerce, la vente de l'eau et des articles
de piété. Chaque jour, on aurait pu leur intenter des procès. Mais ils s'en
moquaient, ils se sentaient si forts, qu'ils ne laissaient plus un seul don aller
à la paroisse, et que tout l'argent récolté s'amassait, roulait en un fleuve à la
Grotte et à la Basilique.
Cazaban eut un cri ingénu.
—Encore, s'ils étaient gentils, s'ils consentaient à partager!
Puis, lorsque M. de Guersaint, qui se lavait, se fut rassis:
tout l'argent, de sorte qu'elle grandissait et s'enrichissait sans cesse, tandis
que l'aînée, l'antique ville pauvre des montagnes, achevait d'agoniser, avec
ses petites rues désertes, où l'herbe poussait. La lutte continuait pourtant, la
ville ancienne ne voulait pas mourir, tâchait de forcer au partage son ingrate
sœur cadette, en logeant des pèlerins, en ouvrant des boutiques, elle aussi;
mais les boutiques ne s'achalandaient qu'à la condition d'être près de la
Grotte, de même que les pèlerins pauvres consentaient seuls à loger au loin;
et ce combat inégal aggravait la rupture, faisait deux ennemies
irréconciliables de la ville haute et de la ville basse, qui se dévoraient
sourdement, en continuelles intrigues.
—Ah! certes, non! ce n'est pas moi qu'on verra à leur Grotte, reprit
Cazaban de son air rageur. En abusent-ils, de leur Grotte, la mettent-ils
assez à toutes les sauces! Une pareille idolâtrie, une superstition si
grossière, au dix-neuvième siècle!... Demandez-leur donc si, depuis vingt
ans, ils ont guéri un seul malade de la ville? Nous avons pourtant assez
d'estropiés dans nos rues. Au début, ce furent des gens d'ici qui
bénéficièrent des premiers miracles. Mais il paraît que, depuis longtemps,
leur eau miraculeuse a perdu toute vertu pour nous: nous sommes trop près,
il faut venir de loin, si l'on veut que ça agisse... Vrai! c'est trop bête, vous ne
me feriez pas descendre là-bas, pour cent francs!
L'immobilité de Pierre devait l'irriter. Il venait de passer à la joue droite, il
concluait furieusement contre les pères de l'Immaculée-Conception, dont
l'âpreté était l'unique cause du désaccord. Ces pères, qui se trouvaient chez
eux, puisqu'ils avaient acheté à la commune les terrains où ils voulaient
construire, ne respectaient même pas le traité signé avec la ville, car ils s'y
interdisaient formellement tout commerce, la vente de l'eau et des articles
de piété. Chaque jour, on aurait pu leur intenter des procès. Mais ils s'en
moquaient, ils se sentaient si forts, qu'ils ne laissaient plus un seul don aller
à la paroisse, et que tout l'argent récolté s'amassait, roulait en un fleuve à la
Grotte et à la Basilique.
Cazaban eut un cri ingénu.
—Encore, s'ils étaient gentils, s'ils consentaient à partager!
Puis, lorsque M. de Guersaint, qui se lavait, se fut rassis:
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—Et si je vous disais, monsieur, ce qu'ils ont fait de notre pauvre ville!
Les filles y étaient très sages, je vous assure, il y a quarante ans. Je me
souviens que, dans ma jeunesse, lorsqu'un garçon voulait rire, il n'y avait
pas ici plus de trois ou quatre dévergondées pour le satisfaire; si bien que,
les jours de foire, j'ai vu les hommes faire queue à leur porte, ma parole
d'honneur!... Ah bien! les temps sont changés, les mœurs ne sont plus les
mêmes. Maintenant, les filles du pays se livrent presque toutes à la vente
des cierges et des bouquets; et vous les avez vues raccrocher les passants,
leur mettre de force leur marchandise dans les mains. C'est une vraie honte
que des effrontées pareilles! Elles gagnent beaucoup, se donnent des
habitudes de paresse, ne font plus rien, l'hiver, en attendant le retour de la
saison des grands pèlerinages. Et je vous assure que les garçons coureurs
trouvent aujourd'hui à qui parler... Ajoutez la population flottante et louche
dont nous sommes envahis, dès les premiers beaux jours: les cochers, les
camelots, les cantiniers, tout un bas peuple nomade suant la grossièreté et le
vice; et vous aurez l'honnête nouvelle ville qu'ils nous ont faite, avec les
foules qui viennent à leur Grotte et à leur Basilique!
Pierre, très frappé, avait laissé tomber son journal. Il écoutait, il avait pour
la première fois l'intuition des deux Lourdes, l'ancien Lourdes si honnête, si
pieux dans sa tranquille solitude, le nouveau Lourdes gâté, démoralisé par
tant de millions remués, tant de richesses provoquées et accrues, par le flot
croissant d'étrangers qui traversaient la ville au galop, par la pourriture
fatale de l'entassement, la contagion des mauvais exemples. Et quel résultat,
lorsqu'on songeait à la candide Bernadette agenouillée devant la sauvage
grotte primitive, à toute la naïve foi, toute la pureté fervente des premiers
ouvriers de l'œuvre! Était-ce donc cet empoisonnement du pays par le lucre
et par l'ordure humaine qu'ils avaient voulu? Il suffisait que les peuples
vinssent, pour que la peste se déclarât.
Cazaban, en voyant que Pierre écoutait, avait eu un dernier geste de
menace, comme pour balayer toute cette superstition empoisonneuse. Puis,
silencieux, il acheva de donner un coup de peigne à M. de Guersaint.
—Voilà, monsieur!
Et ce fut alors seulement que l'architecte parla de la voiture. Le coiffeur
s'excusa d'abord, prétendit qu'il fallait aller voir son frère, au Champ
Les filles y étaient très sages, je vous assure, il y a quarante ans. Je me
souviens que, dans ma jeunesse, lorsqu'un garçon voulait rire, il n'y avait
pas ici plus de trois ou quatre dévergondées pour le satisfaire; si bien que,
les jours de foire, j'ai vu les hommes faire queue à leur porte, ma parole
d'honneur!... Ah bien! les temps sont changés, les mœurs ne sont plus les
mêmes. Maintenant, les filles du pays se livrent presque toutes à la vente
des cierges et des bouquets; et vous les avez vues raccrocher les passants,
leur mettre de force leur marchandise dans les mains. C'est une vraie honte
que des effrontées pareilles! Elles gagnent beaucoup, se donnent des
habitudes de paresse, ne font plus rien, l'hiver, en attendant le retour de la
saison des grands pèlerinages. Et je vous assure que les garçons coureurs
trouvent aujourd'hui à qui parler... Ajoutez la population flottante et louche
dont nous sommes envahis, dès les premiers beaux jours: les cochers, les
camelots, les cantiniers, tout un bas peuple nomade suant la grossièreté et le
vice; et vous aurez l'honnête nouvelle ville qu'ils nous ont faite, avec les
foules qui viennent à leur Grotte et à leur Basilique!
Pierre, très frappé, avait laissé tomber son journal. Il écoutait, il avait pour
la première fois l'intuition des deux Lourdes, l'ancien Lourdes si honnête, si
pieux dans sa tranquille solitude, le nouveau Lourdes gâté, démoralisé par
tant de millions remués, tant de richesses provoquées et accrues, par le flot
croissant d'étrangers qui traversaient la ville au galop, par la pourriture
fatale de l'entassement, la contagion des mauvais exemples. Et quel résultat,
lorsqu'on songeait à la candide Bernadette agenouillée devant la sauvage
grotte primitive, à toute la naïve foi, toute la pureté fervente des premiers
ouvriers de l'œuvre! Était-ce donc cet empoisonnement du pays par le lucre
et par l'ordure humaine qu'ils avaient voulu? Il suffisait que les peuples
vinssent, pour que la peste se déclarât.
Cazaban, en voyant que Pierre écoutait, avait eu un dernier geste de
menace, comme pour balayer toute cette superstition empoisonneuse. Puis,
silencieux, il acheva de donner un coup de peigne à M. de Guersaint.
—Voilà, monsieur!
Et ce fut alors seulement que l'architecte parla de la voiture. Le coiffeur
s'excusa d'abord, prétendit qu'il fallait aller voir son frère, au Champ
Page 224
commun. Enfin, il consentit à prendre la commande. Un landau à deux
chevaux, pour Gavarnie, coûtait cinquante francs. Mais, heureux d'avoir
tant causé, et flatté d'être traité d'honnête homme, il finit par le laisser à
quarante francs. On était quatre, cela ferait dix francs par personne. Et il fut
entendu qu'on partirait dans la nuit, vers trois heures, de façon à être de
retour le lendemain, lundi soir, d'assez bonne heure.
—La voiture sera devant l'hôtel des Apparitions à l'heure indiquée, répéta
Cazaban, de son air d'emphase. Comptez sur moi, monsieur!
Il tendit l'oreille. Les bruits de vaisselle remuée ne cessaient point, au fond
de la pièce voisine. On y mangeait toujours, dans ce branle de voracité qui
s'élargissait d'un bout de la ville à l'autre. Une voix venait de s'élever,
demandant encore du pain.
—Pardon! reprit vivement Cazaban, mes pensionnaires me réclament.
Les mains grasses du peigne, il se précipita. Comme la porte restait une
seconde ouverte, Pierre aperçut, aux murs de la salle à manger, des images
pieuses, une vue de la Grotte surtout, qui le surprirent. Sans doute, le
coiffeur ne les accrochait là que pendant les pèlerinages, pour faire plaisir à
ses hôtes.
Il était près de trois heures. Dehors, Pierre et M. de Guersaint furent
étonnés du grand bruit de cloches qui volait dans l'air. Au premier coup des
vêpres, sonné à la Basilique, la paroisse venait de répondre; et, maintenant,
c'étaient les couvents, les uns après les autres, qui se joignaient aux
sonneries croissantes. La cloche cristalline des Carmélites se mêlait à la
cloche grave de l'Immaculée-Conception, toutes les cloches joyeuses des
sœurs de Nevers et des Dominicaines tintaient à la fois. Par les beaux jours
de fête, des vols de cloches passaient ainsi du matin au soir, à pleines ailes,
sur les toitures de Lourdes. Et rien n'était plus gai que cette chanson sonore
dans le grand ciel bleu, au-dessus de cette ville gloutonne, qui avait enfin
déjeuné, promenant son heureuse digestion au soleil.
III
chevaux, pour Gavarnie, coûtait cinquante francs. Mais, heureux d'avoir
tant causé, et flatté d'être traité d'honnête homme, il finit par le laisser à
quarante francs. On était quatre, cela ferait dix francs par personne. Et il fut
entendu qu'on partirait dans la nuit, vers trois heures, de façon à être de
retour le lendemain, lundi soir, d'assez bonne heure.
—La voiture sera devant l'hôtel des Apparitions à l'heure indiquée, répéta
Cazaban, de son air d'emphase. Comptez sur moi, monsieur!
Il tendit l'oreille. Les bruits de vaisselle remuée ne cessaient point, au fond
de la pièce voisine. On y mangeait toujours, dans ce branle de voracité qui
s'élargissait d'un bout de la ville à l'autre. Une voix venait de s'élever,
demandant encore du pain.
—Pardon! reprit vivement Cazaban, mes pensionnaires me réclament.
Les mains grasses du peigne, il se précipita. Comme la porte restait une
seconde ouverte, Pierre aperçut, aux murs de la salle à manger, des images
pieuses, une vue de la Grotte surtout, qui le surprirent. Sans doute, le
coiffeur ne les accrochait là que pendant les pèlerinages, pour faire plaisir à
ses hôtes.
Il était près de trois heures. Dehors, Pierre et M. de Guersaint furent
étonnés du grand bruit de cloches qui volait dans l'air. Au premier coup des
vêpres, sonné à la Basilique, la paroisse venait de répondre; et, maintenant,
c'étaient les couvents, les uns après les autres, qui se joignaient aux
sonneries croissantes. La cloche cristalline des Carmélites se mêlait à la
cloche grave de l'Immaculée-Conception, toutes les cloches joyeuses des
sœurs de Nevers et des Dominicaines tintaient à la fois. Par les beaux jours
de fête, des vols de cloches passaient ainsi du matin au soir, à pleines ailes,
sur les toitures de Lourdes. Et rien n'était plus gai que cette chanson sonore
dans le grand ciel bleu, au-dessus de cette ville gloutonne, qui avait enfin
déjeuné, promenant son heureuse digestion au soleil.
III
Page 225
Dès la nuit tombée, Marie fut prise d'impatience, à l'Hôpital de Notre-
Dame des Douleurs, car elle savait par madame de Jonquière que le baron
Suire avait obtenu pour elle, du père Fourcade, l'autorisation de passer la
nuit devant la Grotte. À chaque minute, elle questionnait sœur Hyacinthe.
—Ma sœur, je vous en prie, est-ce qu'il n'est pas neuf heures?
—Mais non, mon enfant, il est à peine huit heures et demie... Et tenez,
voici un bon châle de laine pour vous envelopper, au lever du jour, car le
Gave est tout proche, les matinées sont fraîches, dans ce pays de
montagnes.
—Oh! ma sœur, les nuits sont si belles! et puis je dors si peu dans cette
salle! Je ne peux pas être plus mal dehors... Mon Dieu! que je suis heureuse,
quel enchantement, de passer toute la nuit avec la sainte Vierge!
La salle entière la jalousait. C'était la joie ineffable, la béatitude suprême,
toute une nuit à prier ainsi devant la Grotte. On disait que les élues voyaient
sûrement la sainte Vierge, dans la grande paix des ténèbres. Mais il fallait
de hautes protections pour obtenir une telle faveur. Les pères n'aimaient
plus guère à l'accorder, depuis que des malades étaient mortes de la sorte,
comme endormies dans leur extase.
—N'est-ce pas? mon enfant, reprit sœur Hyacinthe, demain matin, vous
communierez à la Grotte, avant qu'on vous ramène ici.
Neuf heures sonnèrent. Est-ce que Pierre, si exact, l'aurait oubliée? On lui
parlait maintenant de la procession aux flambeaux, qu'elle verrait d'un bout
à l'autre, si elle partait tout de suite. Chaque soir, les cérémonies finissaient
par une procession pareille; mais celle du dimanche était toujours la plus
belle, et l'on annonçait que la procession de ce soir-là serait d'une splendeur
extraordinaire, comme rarement on en voyait. Près de trente mille pèlerins
devaient défiler, un cierge à la main. Les merveilles nocturnes du ciel
allaient s'ouvrir, les étoiles descendraient sur la terre. Et les malades se
plaignaient, quelle tristesse d'être cloué sur un lit, de ne rien voir de ces
prodiges!
—Ma chère fille, vint dire madame de Jonquière, voici votre père et
monsieur l'abbé.
Dame des Douleurs, car elle savait par madame de Jonquière que le baron
Suire avait obtenu pour elle, du père Fourcade, l'autorisation de passer la
nuit devant la Grotte. À chaque minute, elle questionnait sœur Hyacinthe.
—Ma sœur, je vous en prie, est-ce qu'il n'est pas neuf heures?
—Mais non, mon enfant, il est à peine huit heures et demie... Et tenez,
voici un bon châle de laine pour vous envelopper, au lever du jour, car le
Gave est tout proche, les matinées sont fraîches, dans ce pays de
montagnes.
—Oh! ma sœur, les nuits sont si belles! et puis je dors si peu dans cette
salle! Je ne peux pas être plus mal dehors... Mon Dieu! que je suis heureuse,
quel enchantement, de passer toute la nuit avec la sainte Vierge!
La salle entière la jalousait. C'était la joie ineffable, la béatitude suprême,
toute une nuit à prier ainsi devant la Grotte. On disait que les élues voyaient
sûrement la sainte Vierge, dans la grande paix des ténèbres. Mais il fallait
de hautes protections pour obtenir une telle faveur. Les pères n'aimaient
plus guère à l'accorder, depuis que des malades étaient mortes de la sorte,
comme endormies dans leur extase.
—N'est-ce pas? mon enfant, reprit sœur Hyacinthe, demain matin, vous
communierez à la Grotte, avant qu'on vous ramène ici.
Neuf heures sonnèrent. Est-ce que Pierre, si exact, l'aurait oubliée? On lui
parlait maintenant de la procession aux flambeaux, qu'elle verrait d'un bout
à l'autre, si elle partait tout de suite. Chaque soir, les cérémonies finissaient
par une procession pareille; mais celle du dimanche était toujours la plus
belle, et l'on annonçait que la procession de ce soir-là serait d'une splendeur
extraordinaire, comme rarement on en voyait. Près de trente mille pèlerins
devaient défiler, un cierge à la main. Les merveilles nocturnes du ciel
allaient s'ouvrir, les étoiles descendraient sur la terre. Et les malades se
plaignaient, quelle tristesse d'être cloué sur un lit, de ne rien voir de ces
prodiges!
—Ma chère fille, vint dire madame de Jonquière, voici votre père et
monsieur l'abbé.
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Marie, radieuse, oublia son attente.
—Oh! Pierre, je vous en supplie, dépêchons-nous, dépêchons-nous!
Ils la descendirent, le prêtre s'attela au petit chariot, qui roula doucement
sous le ciel criblé d'étoiles, tandis que M. de Guersaint marchait à côté.
C'était une nuit sans lune, admirablement belle, un velours d'un bleu
sombre, piqué de diamants; et la douceur de l'air était exquise, un bain tiède
d'air pur, embaumé par l'odeur des montagnes. Beaucoup de pèlerins se
pressaient dans la rue, marchant tous vers la Grotte; mais la foule restait
discrète, un flot humain recueilli, n'ayant plus la badauderie foraine de la
journée. Et, dès le plateau de la Merlasse, les ténèbres s'élargissaient, on
entrait sous le ciel immense, dans le lac d'ombre des pelouses et des grands
arbres, d'où l'on ne voyait se dresser, à gauche, que la flèche mince et pâle
de la Basilique.
Pierre fut pris d'inquiétude devant la foule de plus en plus compacte, à
mesure qu'on avançait. Sur la place du Rosaire, déjà l'on marchait avec
peine.
—Il ne faut pas songer à nous approcher de la Grotte, dit-il en s'arrêtant.
Le mieux serait de gagner une allée, derrière l'Abri des pèlerins, et
d'attendre là.
Mais Marie désirait vivement voir le départ de la procession.
—Mon ami, de grâce, tâchez d'aller jusqu'au Gave. Je verrai de loin, je ne
demande pas à m'approcher.
Et M. de Guersaint, aussi curieux qu'elle, insista à son tour.
—Ne vous inquiétez pas, je suis là derrière, et je veille à ce que personne
ne la bouscule.
Pierre dut se remettre à tirer le chariot. Il lui fallut un quart d'heure, avant
de passer sous une des arches de la rampe de droite, tellement la foule s'y
écrasait. Ensuite, il obliqua un peu, finit par se trouver sur le quai, au bord
du Gave, où de simples spectateurs occupaient le trottoir; et il put s'avancer
encore pendant une cinquantaine de mètres, il arrêta le chariot contre le
parapet même, bien en vue de la Grotte.
—Oh! Pierre, je vous en supplie, dépêchons-nous, dépêchons-nous!
Ils la descendirent, le prêtre s'attela au petit chariot, qui roula doucement
sous le ciel criblé d'étoiles, tandis que M. de Guersaint marchait à côté.
C'était une nuit sans lune, admirablement belle, un velours d'un bleu
sombre, piqué de diamants; et la douceur de l'air était exquise, un bain tiède
d'air pur, embaumé par l'odeur des montagnes. Beaucoup de pèlerins se
pressaient dans la rue, marchant tous vers la Grotte; mais la foule restait
discrète, un flot humain recueilli, n'ayant plus la badauderie foraine de la
journée. Et, dès le plateau de la Merlasse, les ténèbres s'élargissaient, on
entrait sous le ciel immense, dans le lac d'ombre des pelouses et des grands
arbres, d'où l'on ne voyait se dresser, à gauche, que la flèche mince et pâle
de la Basilique.
Pierre fut pris d'inquiétude devant la foule de plus en plus compacte, à
mesure qu'on avançait. Sur la place du Rosaire, déjà l'on marchait avec
peine.
—Il ne faut pas songer à nous approcher de la Grotte, dit-il en s'arrêtant.
Le mieux serait de gagner une allée, derrière l'Abri des pèlerins, et
d'attendre là.
Mais Marie désirait vivement voir le départ de la procession.
—Mon ami, de grâce, tâchez d'aller jusqu'au Gave. Je verrai de loin, je ne
demande pas à m'approcher.
Et M. de Guersaint, aussi curieux qu'elle, insista à son tour.
—Ne vous inquiétez pas, je suis là derrière, et je veille à ce que personne
ne la bouscule.
Pierre dut se remettre à tirer le chariot. Il lui fallut un quart d'heure, avant
de passer sous une des arches de la rampe de droite, tellement la foule s'y
écrasait. Ensuite, il obliqua un peu, finit par se trouver sur le quai, au bord
du Gave, où de simples spectateurs occupaient le trottoir; et il put s'avancer
encore pendant une cinquantaine de mètres, il arrêta le chariot contre le
parapet même, bien en vue de la Grotte.
Page 227
—Serez-vous bien là?
—Oh! oui, merci! Seulement, il faut m'asseoir, j'en verrai davantage.
M. de Guersaint la mit sur son séant, et lui-même monta sur le banc de
pierre qui règne d'un bout à l'autre du quai. Une cohue de curieux s'y
entassaient, ainsi qu'aux soirs de feu d'artifice. Tous se grandissaient,
allongeaient le cou. Et Pierre, comme les autres, s'intéressa, bien qu'on ne
vît encore pas grand'chose.
Il devait y avoir là trente mille personnes; et du monde arrivait toujours.
Tous portaient à la main un cierge, enveloppé dans une sorte de cornet de
papier blanc, où était imprimée, en bleu, une image de Notre-Dame de
Lourdes. Mais ces cierges n'étaient pas allumés encore. On n'apercevait,
par-dessus la mer houleuse des têtes, que la Grotte braisillante, jetant une
vive lueur de forge. Un grand bourdonnement montait, des souffles
passaient, qui, seuls, donnaient la sensation des milliers d'êtres serrés,
étouffés, perdus au fond de l'ombre, refluant comme une nappe vivante,
sans cesse élargie. Il y en avait sous les arbres, au delà de la Grotte, dans
des enfoncements de ténèbres, qu'on ne soupçonnait point. Enfin, cela
commença par quelques cierges, çà et là, qui brillèrent: on aurait dit des
étincelles brusques, trouant l'obscurité, au hasard. Le nombre s'en accrut
rapidement; des îlots d'étoiles se formèrent; tandis que, sur d'autres points,
des traînées, des voies lactées coulaient, au milieu des constellations.
C'étaient les trente mille cierges qui s'allumaient un à un, de proche en
proche, éteignant la vive lueur de la Grotte, roulant d'un bout à l'autre de la
promenade les petites flammes jaunes d'un brasier immense.
—Oh! Pierre, que c'est beau! murmura Marie. On dirait la résurrection des
humbles, des petites âmes pauvres qui se réveillent et qui brillent.
—Superbe! superbe! répétait M. de Guersaint, dans un élan de satisfaction
artistique. Regardez donc, là-bas, ces deux ligues qui se coupent et qui
forment une croix.
Mais Pierre restait touché par ce que Marie venait de dire. C'était bien
cela, des flammes grêles, à peine des points lumineux, d'une modestie de
menu peuple, et dont le grand nombre faisait l'éclat, un resplendissement de
—Oh! oui, merci! Seulement, il faut m'asseoir, j'en verrai davantage.
M. de Guersaint la mit sur son séant, et lui-même monta sur le banc de
pierre qui règne d'un bout à l'autre du quai. Une cohue de curieux s'y
entassaient, ainsi qu'aux soirs de feu d'artifice. Tous se grandissaient,
allongeaient le cou. Et Pierre, comme les autres, s'intéressa, bien qu'on ne
vît encore pas grand'chose.
Il devait y avoir là trente mille personnes; et du monde arrivait toujours.
Tous portaient à la main un cierge, enveloppé dans une sorte de cornet de
papier blanc, où était imprimée, en bleu, une image de Notre-Dame de
Lourdes. Mais ces cierges n'étaient pas allumés encore. On n'apercevait,
par-dessus la mer houleuse des têtes, que la Grotte braisillante, jetant une
vive lueur de forge. Un grand bourdonnement montait, des souffles
passaient, qui, seuls, donnaient la sensation des milliers d'êtres serrés,
étouffés, perdus au fond de l'ombre, refluant comme une nappe vivante,
sans cesse élargie. Il y en avait sous les arbres, au delà de la Grotte, dans
des enfoncements de ténèbres, qu'on ne soupçonnait point. Enfin, cela
commença par quelques cierges, çà et là, qui brillèrent: on aurait dit des
étincelles brusques, trouant l'obscurité, au hasard. Le nombre s'en accrut
rapidement; des îlots d'étoiles se formèrent; tandis que, sur d'autres points,
des traînées, des voies lactées coulaient, au milieu des constellations.
C'étaient les trente mille cierges qui s'allumaient un à un, de proche en
proche, éteignant la vive lueur de la Grotte, roulant d'un bout à l'autre de la
promenade les petites flammes jaunes d'un brasier immense.
—Oh! Pierre, que c'est beau! murmura Marie. On dirait la résurrection des
humbles, des petites âmes pauvres qui se réveillent et qui brillent.
—Superbe! superbe! répétait M. de Guersaint, dans un élan de satisfaction
artistique. Regardez donc, là-bas, ces deux ligues qui se coupent et qui
forment une croix.
Mais Pierre restait touché par ce que Marie venait de dire. C'était bien
cela, des flammes grêles, à peine des points lumineux, d'une modestie de
menu peuple, et dont le grand nombre faisait l'éclat, un resplendissement de
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soleil. Il en naissait continuellement de nouvelles, plus lointaines et comme
égarées.
—Ah! murmura-t-il, celle-là qui est apparue toute seule, au loin, si
vacillante... La voyez-vous, Marie, comme elle flotte et comme elle vient
lentement se perdre dans le grand lac de feu.
On y voyait maintenant aussi clair qu'en plein jour. Les arbres, éclairés
par-dessous, étaient d'une verdure intense, pareils aux arbres peints, tels
qu'ils sont dans les décors. Des bannières, au-dessus du brasier mouvant,
demeuraient immobiles, violemment distinctes, avec leurs saints brodés et
leurs cordons de soie. Et le grand reflet montait le long du rocher, jusqu'à la
Basilique, dont la flèche, à présent, apparaissait toute blanche, sur le ciel
noir; tandis que, de l'autre côté du Gave, les coteaux s'éclairaient eux aussi,
montrant les façades claires des couvents, au milieu des feuillages sombres.
Il y eut encore un moment d'incertitude. Le lac flamboyant, dont chaque
mèche ardente était un petit flot, roulait son pétillement d'astres, semblait
près de se rompre, pour s'écouler en fleuve. Et les bannières oscillèrent, un
mouvement s'indiqua.
—Tiens! s'écria M. de Guersaint, ils ne passent donc pas par ici?
Alors, Pierre, au courant, expliqua que la procession montait d'abord par
le chemin en lacets, établi à grands frais dans le coteau boisé. Puis, elle
tournait derrière la Basilique, avant de redescendre par la rampe de droite et
de se développer au travers des jardins.
—Regardez, on voit les premiers cierges qui montent, parmi les verdures.
Ce fut un enchantement. De petites lumières tremblantes se détachaient du
vaste foyer, s'élevaient doucement, d'un vol délicat, sans qu'on pût rien
distinguer qui les tînt à la terre. Cela se mouvait comme de la poussière de
soleil, dans les ténèbres. Bientôt, il y en eut une raie oblique; puis, la raie se
replia, d'un coude brusque, et une nouvelle raie s'indiqua, qui tourna à son
tour. Enfin, tout le coteau fut sillonné d'un zigzag de flamme, pareil à ces
coups de foudre qu'on voit tomber du ciel noir, dans les images. Mais la
trace lumineuse ne s'effaçait pas, toujours les petites lumières marchaient du
même glissement doux et ralenti. Parfois, seulement, il y avait une éclipse
soudaine, la procession devait passer derrière un bouquet d'arbres. Plus loin,
égarées.
—Ah! murmura-t-il, celle-là qui est apparue toute seule, au loin, si
vacillante... La voyez-vous, Marie, comme elle flotte et comme elle vient
lentement se perdre dans le grand lac de feu.
On y voyait maintenant aussi clair qu'en plein jour. Les arbres, éclairés
par-dessous, étaient d'une verdure intense, pareils aux arbres peints, tels
qu'ils sont dans les décors. Des bannières, au-dessus du brasier mouvant,
demeuraient immobiles, violemment distinctes, avec leurs saints brodés et
leurs cordons de soie. Et le grand reflet montait le long du rocher, jusqu'à la
Basilique, dont la flèche, à présent, apparaissait toute blanche, sur le ciel
noir; tandis que, de l'autre côté du Gave, les coteaux s'éclairaient eux aussi,
montrant les façades claires des couvents, au milieu des feuillages sombres.
Il y eut encore un moment d'incertitude. Le lac flamboyant, dont chaque
mèche ardente était un petit flot, roulait son pétillement d'astres, semblait
près de se rompre, pour s'écouler en fleuve. Et les bannières oscillèrent, un
mouvement s'indiqua.
—Tiens! s'écria M. de Guersaint, ils ne passent donc pas par ici?
Alors, Pierre, au courant, expliqua que la procession montait d'abord par
le chemin en lacets, établi à grands frais dans le coteau boisé. Puis, elle
tournait derrière la Basilique, avant de redescendre par la rampe de droite et
de se développer au travers des jardins.
—Regardez, on voit les premiers cierges qui montent, parmi les verdures.
Ce fut un enchantement. De petites lumières tremblantes se détachaient du
vaste foyer, s'élevaient doucement, d'un vol délicat, sans qu'on pût rien
distinguer qui les tînt à la terre. Cela se mouvait comme de la poussière de
soleil, dans les ténèbres. Bientôt, il y en eut une raie oblique; puis, la raie se
replia, d'un coude brusque, et une nouvelle raie s'indiqua, qui tourna à son
tour. Enfin, tout le coteau fut sillonné d'un zigzag de flamme, pareil à ces
coups de foudre qu'on voit tomber du ciel noir, dans les images. Mais la
trace lumineuse ne s'effaçait pas, toujours les petites lumières marchaient du
même glissement doux et ralenti. Parfois, seulement, il y avait une éclipse
soudaine, la procession devait passer derrière un bouquet d'arbres. Plus loin,
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les cierges se rallumaient, recommençaient leur marche vers le ciel, par les
lacets compliqués, sans cesse interrompus et repris. Un moment arriva où
ils cessèrent de monter, arrivés en haut du coteau; et ils disparurent, au
dernier coude du chemin.
Des voix s'élevaient dans la foule.
—Les voilà qui tournent derrière la Basilique.
—Oh! ils en ont encore pour vingt minutes, avant de redescendre de
l'autre côté.
—Oui, madame, ils sont trente mille; et, dans une heure, les derniers
partiront à peine de la Grotte.
Dès le départ, un cantique s'était dégagé du sourd grondement de la foule.
C'était la complainte de Bernadette, les six dizaines de couplets, où la
Salutation angélique revenait au refrain, dans un rythme obsédant. Quand
on avait fini ces soixante couplets, on les recommençait. Et le bercement
reprenait sans fin: Ave, ave, ave, Maria! stupéfiant l'esprit, brisant les
membres, emportant peu à peu ces milliers d'êtres dans une sorte de songe
éveillé, en pleine vision de paradis. La nuit, lorsqu'ils dormaient, le lit en
gardait le balancement, ils les chantaient encore.
—Est-ce que nous restons là? demanda M. de Guersaint, qui se fatiguait
vite. Maintenant, c'est toujours la même chose.
Marie, que les voix écoutées dans la foule renseignaient, dit à son tour:
—Pierre, vous aviez raison, il vaudrait mieux retourner là-bas, sous les
arbres... J'ai un si grand désir de tout voir!
—Mais certainement, répondit le prêtre, nous allons chercher une place
d'où vous pourrez tout voir. Le difficile est de nous tirer d'ici, à présent.
En effet, la cohue des simples curieux les avait murés. Il fallut que Pierre
s'ouvrît un passage, avec une obstination lente, en implorant un peu de
place, pour une malade; et Marie se retournait, tâchait d'apercevoir encore,
devant la Grotte, la nappe de flammes, le lac aux petits flots étincelants,
d'où coulait à l'infini la procession, sans qu'il parût s'épuiser; tandis que M.
lacets compliqués, sans cesse interrompus et repris. Un moment arriva où
ils cessèrent de monter, arrivés en haut du coteau; et ils disparurent, au
dernier coude du chemin.
Des voix s'élevaient dans la foule.
—Les voilà qui tournent derrière la Basilique.
—Oh! ils en ont encore pour vingt minutes, avant de redescendre de
l'autre côté.
—Oui, madame, ils sont trente mille; et, dans une heure, les derniers
partiront à peine de la Grotte.
Dès le départ, un cantique s'était dégagé du sourd grondement de la foule.
C'était la complainte de Bernadette, les six dizaines de couplets, où la
Salutation angélique revenait au refrain, dans un rythme obsédant. Quand
on avait fini ces soixante couplets, on les recommençait. Et le bercement
reprenait sans fin: Ave, ave, ave, Maria! stupéfiant l'esprit, brisant les
membres, emportant peu à peu ces milliers d'êtres dans une sorte de songe
éveillé, en pleine vision de paradis. La nuit, lorsqu'ils dormaient, le lit en
gardait le balancement, ils les chantaient encore.
—Est-ce que nous restons là? demanda M. de Guersaint, qui se fatiguait
vite. Maintenant, c'est toujours la même chose.
Marie, que les voix écoutées dans la foule renseignaient, dit à son tour:
—Pierre, vous aviez raison, il vaudrait mieux retourner là-bas, sous les
arbres... J'ai un si grand désir de tout voir!
—Mais certainement, répondit le prêtre, nous allons chercher une place
d'où vous pourrez tout voir. Le difficile est de nous tirer d'ici, à présent.
En effet, la cohue des simples curieux les avait murés. Il fallut que Pierre
s'ouvrît un passage, avec une obstination lente, en implorant un peu de
place, pour une malade; et Marie se retournait, tâchait d'apercevoir encore,
devant la Grotte, la nappe de flammes, le lac aux petits flots étincelants,
d'où coulait à l'infini la procession, sans qu'il parût s'épuiser; tandis que M.
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de Guersaint fermait la marche, en protégeant le chariot contre les poussées
de la foule.
Enfin, ils se trouvèrent tous les trois à l'écart, hors du monde. C'était près
d'une des arches, dans un endroit désert, où ils purent respirer un instant. On
n'entendait plus que la complainte lointaine, à l'entêté refrain; et l'on ne
voyait que le reflet des cierges, en une sorte de nuée lumineuse, flottant du
côté de la Basilique.
—La meilleure place, déclara M. de Guersaint, ce serait de monter au
Calvaire. Une servante de l'hôtel me l'a dit encore ce matin. Il paraît que, de
là-haut, la vue est féerique.
Mais il n'y fallait pas songer. Pierre insista sur les difficultés.
—Comment voulez-vous nous hisser à cette hauteur, avec le chariot? Puis,
il faudrait redescendre, ce serait très dangereux, en pleine nuit, au milieu
des bousculades.
Marie elle-même préférait rester dans les jardins, sous les arbres, où il
faisait si doux. Et ils repartirent, débouchèrent sur l'Esplanade, en face de la
grande Vierge couronnée. Elle était illuminée, à l'aide de verres de couleur,
qui la mettaient dans une gloire de fête foraine, avec une auréole de
lampions bleus et jaunes. Malgré sa dévotion, M. de Guersaint trouva cela
d'un goût exécrable.
—Tenez! dit Marie, près de ce massif, nous serions très bien.
Elle indiquait une touffe d'arbrisseaux, à côté de l'Abri des pèlerins; et la
place, en effet, était excellente, car elle permettrait de voir descendre la
procession par la rampe de gauche, et de la suivre, jusqu'au pont neuf, le
long des pelouses, dans son double mouvement parallèle d'aller et de retour.
Puis, le voisinage du Gave donnait aux feuillages une fraîcheur exquise.
Personne n'était là, on y jouissait d'une paix infinie, dans l'ombre épaisse
des grands platanes qui bordaient l'allée.
M. de Guersaint se haussait sur la pointe des pieds, impatient de voir
reparaître les premiers cierges, au tournant de la Basilique.
de la foule.
Enfin, ils se trouvèrent tous les trois à l'écart, hors du monde. C'était près
d'une des arches, dans un endroit désert, où ils purent respirer un instant. On
n'entendait plus que la complainte lointaine, à l'entêté refrain; et l'on ne
voyait que le reflet des cierges, en une sorte de nuée lumineuse, flottant du
côté de la Basilique.
—La meilleure place, déclara M. de Guersaint, ce serait de monter au
Calvaire. Une servante de l'hôtel me l'a dit encore ce matin. Il paraît que, de
là-haut, la vue est féerique.
Mais il n'y fallait pas songer. Pierre insista sur les difficultés.
—Comment voulez-vous nous hisser à cette hauteur, avec le chariot? Puis,
il faudrait redescendre, ce serait très dangereux, en pleine nuit, au milieu
des bousculades.
Marie elle-même préférait rester dans les jardins, sous les arbres, où il
faisait si doux. Et ils repartirent, débouchèrent sur l'Esplanade, en face de la
grande Vierge couronnée. Elle était illuminée, à l'aide de verres de couleur,
qui la mettaient dans une gloire de fête foraine, avec une auréole de
lampions bleus et jaunes. Malgré sa dévotion, M. de Guersaint trouva cela
d'un goût exécrable.
—Tenez! dit Marie, près de ce massif, nous serions très bien.
Elle indiquait une touffe d'arbrisseaux, à côté de l'Abri des pèlerins; et la
place, en effet, était excellente, car elle permettrait de voir descendre la
procession par la rampe de gauche, et de la suivre, jusqu'au pont neuf, le
long des pelouses, dans son double mouvement parallèle d'aller et de retour.
Puis, le voisinage du Gave donnait aux feuillages une fraîcheur exquise.
Personne n'était là, on y jouissait d'une paix infinie, dans l'ombre épaisse
des grands platanes qui bordaient l'allée.
M. de Guersaint se haussait sur la pointe des pieds, impatient de voir
reparaître les premiers cierges, au tournant de la Basilique.
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—Rien ne se montre encore, murmurait-il. Ah! tant pis, je vais m'asseoir
un instant sur l'herbe. J'ai les jambes rompues.
Et il s'inquiéta de sa fille.
—Veux-tu que je te couvre? Il fait très frais par ici.
—Oh! non, père, je n'ai pas froid. Je suis si heureuse! Voici bien
longtemps que je n'avais respiré un si bon air... Il doit y avoir des roses, ne
sens-tu pas ce parfum délicieux?
Puis, se tournant vers Pierre:
—Mon ami, où sont-elles donc, ces roses? est-ce que vous les voyez?
Lorsque M. de Guersaint se fut assis près du chariot, Pierre eut l'idée de
chercher si quelque corbeille de rosiers ne se trouvait pas par là. Mais,
vainement, il fouilla les pelouses obscures, il ne distingua que des massifs
de plantes vertes. Et, comme, en revenant, il passait devant l'Abri des
pèlerins, la curiosité le fit entrer.
C'était une grande salle, très haute de plafond, que, des deux côtés, de
larges fenêtres éclairaient. Dallée de pierre, les murs nus, elle n'avait
d'autres meubles que des bancs, poussés au hasard, dans tous les sens. Pas
une table, pas une planche; de sorte que les pèlerins sans asile, forcés de se
réfugier là, avaient empilé leurs paniers, leurs paquets, leurs valises, dans
les embrasures des fenêtres, qui se trouvaient ainsi changées en cases à
bagages. D'ailleurs, la salle était vide, tous les pauvres gens qu'elle abritait
devaient être à la procession. Et, malgré la porte restée grande ouverte, une
odeur insupportable régnait, les murailles imprégnées de misère, les dalles
souillées, humides malgré la belle journée de soleil, trempées de crachats,
de graisse, de vin répandu. On y faisait tout, on y mangeait, on y dormait
sur les bancs, dans un entassement de chair sale et de loques.
Pierre pensa que la bonne odeur de roses ne sortait pas de là. Il achevait
pourtant le tour de la salle, que quatre lanternes fumeuses éclairaient, et
qu'il croyait absolument vide, lorsqu'il eut la surprise d'apercevoir, contre le
mur de gauche, une forme vague, une femme vêtue de noir, qui tenait sur
ses genoux un paquet blanc. Elle était toute seule dans cette solitude, elle ne
remuait pas, et elle avait les yeux grands ouverts.
un instant sur l'herbe. J'ai les jambes rompues.
Et il s'inquiéta de sa fille.
—Veux-tu que je te couvre? Il fait très frais par ici.
—Oh! non, père, je n'ai pas froid. Je suis si heureuse! Voici bien
longtemps que je n'avais respiré un si bon air... Il doit y avoir des roses, ne
sens-tu pas ce parfum délicieux?
Puis, se tournant vers Pierre:
—Mon ami, où sont-elles donc, ces roses? est-ce que vous les voyez?
Lorsque M. de Guersaint se fut assis près du chariot, Pierre eut l'idée de
chercher si quelque corbeille de rosiers ne se trouvait pas par là. Mais,
vainement, il fouilla les pelouses obscures, il ne distingua que des massifs
de plantes vertes. Et, comme, en revenant, il passait devant l'Abri des
pèlerins, la curiosité le fit entrer.
C'était une grande salle, très haute de plafond, que, des deux côtés, de
larges fenêtres éclairaient. Dallée de pierre, les murs nus, elle n'avait
d'autres meubles que des bancs, poussés au hasard, dans tous les sens. Pas
une table, pas une planche; de sorte que les pèlerins sans asile, forcés de se
réfugier là, avaient empilé leurs paniers, leurs paquets, leurs valises, dans
les embrasures des fenêtres, qui se trouvaient ainsi changées en cases à
bagages. D'ailleurs, la salle était vide, tous les pauvres gens qu'elle abritait
devaient être à la procession. Et, malgré la porte restée grande ouverte, une
odeur insupportable régnait, les murailles imprégnées de misère, les dalles
souillées, humides malgré la belle journée de soleil, trempées de crachats,
de graisse, de vin répandu. On y faisait tout, on y mangeait, on y dormait
sur les bancs, dans un entassement de chair sale et de loques.
Pierre pensa que la bonne odeur de roses ne sortait pas de là. Il achevait
pourtant le tour de la salle, que quatre lanternes fumeuses éclairaient, et
qu'il croyait absolument vide, lorsqu'il eut la surprise d'apercevoir, contre le
mur de gauche, une forme vague, une femme vêtue de noir, qui tenait sur
ses genoux un paquet blanc. Elle était toute seule dans cette solitude, elle ne
remuait pas, et elle avait les yeux grands ouverts.
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Il s'approcha, il reconnut madame Vincent, qui lui dit d'une voix basse,
brisée:
—Oui, Rose a tant souffert aujourd'hui! elle n'a fait que jeter une plainte,
depuis le petit jour... Alors, comme elle s'est endormie, voici bientôt deux
heures, je n'ose plus bouger, de peur qu'elle ne s'éveille et qu'elle ne souffre
encore.
Et elle gardait son immobilité de mère martyre, qui, pendant des mois,
avait déjà tenu sa fillette ainsi, avec l'espoir entêté de la guérir. Elle l'avait
amenée à Lourdes sur ses bras, elle l'y promenait, l'y endormait sur ses bras,
n'ayant ni une chambre, ni même un lit d'hôpital.
—La pauvre petite ne va donc pas mieux? demanda Pierre, dont le cœur
saignait.
—Non, monsieur l'abbé, non, je ne crois pas.
—Mais, reprit-il, vous êtes très mal sur ce banc. Il fallait faire des
démarches, ne pas rester ainsi dans la rue. On aurait pris votre fille quelque
part, c'est certain.
—Oh! monsieur l'abbé, à quoi bon? Elle est bien sur mes genoux. Et puis,
est-ce qu'on m'aurait permis d'être toujours comme ça, avec elle!... Non,
non! j'aime mieux l'avoir sur moi, il me semble que ça finira par la sauver.
Deux grosses larmes coulaient sur sa face immobile. Elle continua, de sa
voix étouffée:
—Je ne suis pas sans argent. J'avais trente sous en partant de Paris, et il
m'en reste encore dix... Du pain me suffit, et elle, la pauvre mignonne, ne
peut même plus boire du lait... J'ai bien de quoi aller jusqu'au départ, et si
elle guérit, oh! nous serons riches, riches, riches!
Elle s'était penchée, elle regardait, à la lumière vacillante de la lanterne
voisine, le blanc visage de Rose, dont un petit souffle entr'ouvrait les lèvres.
—Voyez donc comme elle dort!... N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que la
sainte Vierge aura pitié et qu'elle la guérira? Nous n'avons plus qu'un jour,
mais je ne veux pas désespérer; et je vais prier encore toute la nuit, sans
bouger de cette place... C'est pour demain, il faut vivre jusqu'à demain.
brisée:
—Oui, Rose a tant souffert aujourd'hui! elle n'a fait que jeter une plainte,
depuis le petit jour... Alors, comme elle s'est endormie, voici bientôt deux
heures, je n'ose plus bouger, de peur qu'elle ne s'éveille et qu'elle ne souffre
encore.
Et elle gardait son immobilité de mère martyre, qui, pendant des mois,
avait déjà tenu sa fillette ainsi, avec l'espoir entêté de la guérir. Elle l'avait
amenée à Lourdes sur ses bras, elle l'y promenait, l'y endormait sur ses bras,
n'ayant ni une chambre, ni même un lit d'hôpital.
—La pauvre petite ne va donc pas mieux? demanda Pierre, dont le cœur
saignait.
—Non, monsieur l'abbé, non, je ne crois pas.
—Mais, reprit-il, vous êtes très mal sur ce banc. Il fallait faire des
démarches, ne pas rester ainsi dans la rue. On aurait pris votre fille quelque
part, c'est certain.
—Oh! monsieur l'abbé, à quoi bon? Elle est bien sur mes genoux. Et puis,
est-ce qu'on m'aurait permis d'être toujours comme ça, avec elle!... Non,
non! j'aime mieux l'avoir sur moi, il me semble que ça finira par la sauver.
Deux grosses larmes coulaient sur sa face immobile. Elle continua, de sa
voix étouffée:
—Je ne suis pas sans argent. J'avais trente sous en partant de Paris, et il
m'en reste encore dix... Du pain me suffit, et elle, la pauvre mignonne, ne
peut même plus boire du lait... J'ai bien de quoi aller jusqu'au départ, et si
elle guérit, oh! nous serons riches, riches, riches!
Elle s'était penchée, elle regardait, à la lumière vacillante de la lanterne
voisine, le blanc visage de Rose, dont un petit souffle entr'ouvrait les lèvres.
—Voyez donc comme elle dort!... N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que la
sainte Vierge aura pitié et qu'elle la guérira? Nous n'avons plus qu'un jour,
mais je ne veux pas désespérer; et je vais prier encore toute la nuit, sans
bouger de cette place... C'est pour demain, il faut vivre jusqu'à demain.
Page 233
Une infinie pitié envahissait Pierre, qui s'en alla, craignant de pleurer, lui
aussi.
—Oui, oui, ma pauvre femme, espérez.
Et il la laissa au fond de la vaste salle déserte et nauséabonde, parmi la
débandade des bancs, immobilisée dans sa passion douloureuse de mère, au
point de retenir son souffle, de crainte que le tumulte de sa poitrine ne
réveillât la petite malade. Crucifiée, elle priait, la bouche close, ardemment.
Lorsque Pierre revint près de Marie, elle lui demanda vivement:
—Eh bien! ces roses?... Est-ce qu'il y en a par ici?
Il ne voulut pas l'attrister, en racontant ce qu'il venait de voir.
—Non, j'ai fouillé les pelouses, il n'y a pas de roses.
—C'est singulier, reprit-elle, songeuse. Ce parfum est à la fois si doux et si
pénétrant... Vous le sentez, n'est-ce pas? En ce moment, tenez! il est d'une
force extraordinaire, comme si toutes les roses du paradis fleurissaient dans
la nuit, aux alentours.
Mais une exclamation de son père l'interrompit. M. de Guersaint s'était
remis debout, en voyant des points lumineux paraître en haut des rampes, à
gauche de la Basilique.
—Enfin, les voilà!
En effet, c'était la tête de la procession qui se montrait. Tout de suite, les
points lumineux pullulèrent, s'allongèrent en une double ligne oscillante.
Les ténèbres noyaient tout, cela semblait se produire très haut, sortir des
profondeurs noires de l'inconnu. Et, en même temps, le chant, la complainte
obsédante recommençait; mais elle restait si lointaine, si légère, qu'elle
paraissait n'être encore que le petit bruissement de la rafale prochaine, dans
les arbres.
—Je l'avais bien dit, murmurait M. de Guersaint, il faudrait être au
Calvaire, pour tout voir.
aussi.
—Oui, oui, ma pauvre femme, espérez.
Et il la laissa au fond de la vaste salle déserte et nauséabonde, parmi la
débandade des bancs, immobilisée dans sa passion douloureuse de mère, au
point de retenir son souffle, de crainte que le tumulte de sa poitrine ne
réveillât la petite malade. Crucifiée, elle priait, la bouche close, ardemment.
Lorsque Pierre revint près de Marie, elle lui demanda vivement:
—Eh bien! ces roses?... Est-ce qu'il y en a par ici?
Il ne voulut pas l'attrister, en racontant ce qu'il venait de voir.
—Non, j'ai fouillé les pelouses, il n'y a pas de roses.
—C'est singulier, reprit-elle, songeuse. Ce parfum est à la fois si doux et si
pénétrant... Vous le sentez, n'est-ce pas? En ce moment, tenez! il est d'une
force extraordinaire, comme si toutes les roses du paradis fleurissaient dans
la nuit, aux alentours.
Mais une exclamation de son père l'interrompit. M. de Guersaint s'était
remis debout, en voyant des points lumineux paraître en haut des rampes, à
gauche de la Basilique.
—Enfin, les voilà!
En effet, c'était la tête de la procession qui se montrait. Tout de suite, les
points lumineux pullulèrent, s'allongèrent en une double ligne oscillante.
Les ténèbres noyaient tout, cela semblait se produire très haut, sortir des
profondeurs noires de l'inconnu. Et, en même temps, le chant, la complainte
obsédante recommençait; mais elle restait si lointaine, si légère, qu'elle
paraissait n'être encore que le petit bruissement de la rafale prochaine, dans
les arbres.
—Je l'avais bien dit, murmurait M. de Guersaint, il faudrait être au
Calvaire, pour tout voir.
Page 234
Il revenait à son idée première, avec son obstination d'enfant, se plaignant
qu'on eût choisi la plus mauvaise des places.
—Mais, papa, finit par dire Marie, pourquoi n'y montes-tu pas, au
Calvaire? Il est encore temps... Pierre restera avec moi.
Et elle ajouta, avec un rire triste:
—Va, personne ne m'enlèvera.
Il refusait, puis il céda tout d'un coup, incapable de résister à l'impulsion
d'un désir. Il dut se hâter, traverser vivement les pelouses.
—Ne bougez pas, attendez-moi sous ces arbres. Je vous raconterai ce que
j'aurai vu de là-haut.
Pierre et Marie restèrent seuls, dans ce coin d'obscure solitude, où
s'exhalait le parfum des roses, sans qu'il y eût une seule rose aux alentours.
Et ils ne parlèrent pas, ils regardèrent la procession qui descendait, d'un
glissement doux et continu.
C'était comme une double haie d'étoiles tremblantes, qui, surgissant du
coin gauche de la Basilique, suivait maintenant la rampe monumentale,
dont elle dessinait la rondeur. À cette distance, on continuait à ne pas voir
les pèlerins qui portaient les cierges, et il n'y avait là que des feux en
voyage, disciplinés, traçant dans l'ombre des lignes correctes. Les
monuments eux-mêmes, sous la nuit bleue, restaient vagues, à peine
indiqués par un épaississement des ténèbres. Mais, peu à peu, à mesure que
grandissait le nombre des cierges, des lignes architecturales s'éclairaient, les
arêtes élancées de la Basilique, les arches cyclopéennes des rampes, la
façade lourde et écrasée du Rosaire. Avec ce fleuve ininterrompu de vives
étincelles qui coulait, coulait sans hâte, de l'air obstiné du flot débordé que
rien ne barre, arrivait comme une aurore, une nuée lumineuse naissante et
envahissante, qui allait finir par baigner tout l'horizon de sa gloire.
—Voyez donc, voyez donc, Pierre! répétait Marie, prise d'une joie
enfantine. Ça ne cesse pas, il y en a toujours!
Et, en effet, là-haut, l'apparition brusque des petites clartés continuait avec
une régularité mécanique, comme si quelque céleste source inépuisable eût
qu'on eût choisi la plus mauvaise des places.
—Mais, papa, finit par dire Marie, pourquoi n'y montes-tu pas, au
Calvaire? Il est encore temps... Pierre restera avec moi.
Et elle ajouta, avec un rire triste:
—Va, personne ne m'enlèvera.
Il refusait, puis il céda tout d'un coup, incapable de résister à l'impulsion
d'un désir. Il dut se hâter, traverser vivement les pelouses.
—Ne bougez pas, attendez-moi sous ces arbres. Je vous raconterai ce que
j'aurai vu de là-haut.
Pierre et Marie restèrent seuls, dans ce coin d'obscure solitude, où
s'exhalait le parfum des roses, sans qu'il y eût une seule rose aux alentours.
Et ils ne parlèrent pas, ils regardèrent la procession qui descendait, d'un
glissement doux et continu.
C'était comme une double haie d'étoiles tremblantes, qui, surgissant du
coin gauche de la Basilique, suivait maintenant la rampe monumentale,
dont elle dessinait la rondeur. À cette distance, on continuait à ne pas voir
les pèlerins qui portaient les cierges, et il n'y avait là que des feux en
voyage, disciplinés, traçant dans l'ombre des lignes correctes. Les
monuments eux-mêmes, sous la nuit bleue, restaient vagues, à peine
indiqués par un épaississement des ténèbres. Mais, peu à peu, à mesure que
grandissait le nombre des cierges, des lignes architecturales s'éclairaient, les
arêtes élancées de la Basilique, les arches cyclopéennes des rampes, la
façade lourde et écrasée du Rosaire. Avec ce fleuve ininterrompu de vives
étincelles qui coulait, coulait sans hâte, de l'air obstiné du flot débordé que
rien ne barre, arrivait comme une aurore, une nuée lumineuse naissante et
envahissante, qui allait finir par baigner tout l'horizon de sa gloire.
—Voyez donc, voyez donc, Pierre! répétait Marie, prise d'une joie
enfantine. Ça ne cesse pas, il y en a toujours!
Et, en effet, là-haut, l'apparition brusque des petites clartés continuait avec
une régularité mécanique, comme si quelque céleste source inépuisable eût
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ainsi déversé cette poussière de soleil. La tête de la procession venait
d'atteindre les jardins, à la hauteur de la Vierge couronnée; de sorte que la
double ligne de flammes ne dessinait encore que la courbe des toitures du
Rosaire et celle de la grande rampe d'accès. Mais l'approche de la multitude
se faisait sentir dans une agitation de l'air, un souffle vivant, venu de loin; et
surtout les voix grossissaient, la complainte de Bernadette s'enflait, avec
une clameur de marée montante qui roulait le refrain: «Ave, ave, ave,
Maria», dans un bercement rythmique, de plus en plus haut.
—Ah! ce refrain, murmura Pierre, il vous entre dans la peau. Il me semble
que tout mon corps finit par le chanter.
De nouveau, Marie eut son léger rire d'enfant.
—C'est vrai, il me suit partout, je l'entendais en dormant, l'autre nuit. Et,
ce soir, il me reprend, il me berce au-dessus de terre.
Elle s'interrompit pour dire:
—Les voilà de l'autre côté de la pelouse, en face de nous.
La procession, alors, suivit la longue allée droite; puis, après avoir tourné
à la Croix des Bretons, autour de la pelouse, elle redescendit par l'autre allée
droite. Il fallut plus d'un quart d'heure pour exécuter ce mouvement. Et, à
présent, la double ligne dessinait deux longs traits de flammes parallèles,
que surmontait une figure de soleil triomphal. Mais le continuel
émerveillement, c'était la marche ininterrompue de ce serpent de feu, dont
les anneaux d'or rampaient si doucement sur la terre noire, s'allongeaient,
s'allongeaient, sans que jamais l'immense corps déployé parût finir.
Plusieurs fois, des poussées devaient s'être produites, les lignes
fléchissaient, comme près de se rompre; et l'ordre s'était rétabli, le
glissement avait repris, d'une régularité lente. Au ciel, il semblait y avoir
moins d'étoiles. Une voie lactée était tombée de là-haut, roulant son
poudroiement de mondes, et qui continuait sur la terre la ronde des astres.
Une clarté bleue ruisselait, il n'y avait plus que du ciel, les monuments et les
arbres prenaient une apparence de rêve, dans la lueur mystérieuse des
milliers de cierges, dont le nombre croissait toujours.
Marie eut un soupir étouffé d'admiration; et elle ne trouvait pas de
phrases, elle répétait:
d'atteindre les jardins, à la hauteur de la Vierge couronnée; de sorte que la
double ligne de flammes ne dessinait encore que la courbe des toitures du
Rosaire et celle de la grande rampe d'accès. Mais l'approche de la multitude
se faisait sentir dans une agitation de l'air, un souffle vivant, venu de loin; et
surtout les voix grossissaient, la complainte de Bernadette s'enflait, avec
une clameur de marée montante qui roulait le refrain: «Ave, ave, ave,
Maria», dans un bercement rythmique, de plus en plus haut.
—Ah! ce refrain, murmura Pierre, il vous entre dans la peau. Il me semble
que tout mon corps finit par le chanter.
De nouveau, Marie eut son léger rire d'enfant.
—C'est vrai, il me suit partout, je l'entendais en dormant, l'autre nuit. Et,
ce soir, il me reprend, il me berce au-dessus de terre.
Elle s'interrompit pour dire:
—Les voilà de l'autre côté de la pelouse, en face de nous.
La procession, alors, suivit la longue allée droite; puis, après avoir tourné
à la Croix des Bretons, autour de la pelouse, elle redescendit par l'autre allée
droite. Il fallut plus d'un quart d'heure pour exécuter ce mouvement. Et, à
présent, la double ligne dessinait deux longs traits de flammes parallèles,
que surmontait une figure de soleil triomphal. Mais le continuel
émerveillement, c'était la marche ininterrompue de ce serpent de feu, dont
les anneaux d'or rampaient si doucement sur la terre noire, s'allongeaient,
s'allongeaient, sans que jamais l'immense corps déployé parût finir.
Plusieurs fois, des poussées devaient s'être produites, les lignes
fléchissaient, comme près de se rompre; et l'ordre s'était rétabli, le
glissement avait repris, d'une régularité lente. Au ciel, il semblait y avoir
moins d'étoiles. Une voie lactée était tombée de là-haut, roulant son
poudroiement de mondes, et qui continuait sur la terre la ronde des astres.
Une clarté bleue ruisselait, il n'y avait plus que du ciel, les monuments et les
arbres prenaient une apparence de rêve, dans la lueur mystérieuse des
milliers de cierges, dont le nombre croissait toujours.
Marie eut un soupir étouffé d'admiration; et elle ne trouvait pas de
phrases, elle répétait:
Page 236
—Que c'est beau, mon Dieu, que c'est beau!... Voyez donc, Pierre, que
c'est beau!
Mais, depuis que la procession défilait à quelques pas d'eux, elle n'était
plus seulement une marche rythmée d'étoiles que nulle main ne portait.
Dans la nuée lumineuse, maintenant, ils distinguaient les corps, ils
reconnaissaient par moments, au passage, les pèlerins qui tenaient les
cierges. D'abord, ce fut la Grivotte, qui avait voulu être de la cérémonie,
malgré l'heure tardive, exagérant sa guérison, répétant qu'elle ne s'était
jamais mieux portée; et elle gardait son allure exaltée et dansante, sous la
nuit fraîche qui lui donnait un frisson. Puis, les Vigneron parurent, le père
en tête, avec son cierge qu'il portait très haut, suivi de madame Vigneron et
de madame Chaise, traînant leurs jambes lasses; tandis que le petit Gustave,
exténué, tapait le sable de sa béquille, la main droite couverte de gouttes de
cire. Tous les malades valides étaient là, Élise Rouquet, entre autres, qui
passa comme une apparition de damnée, avec sa face nue et rouge.
Beaucoup riaient, la petite miraculée de l'année précédente, Sophie
Couteau, s'oubliait, jouait avec son cierge comme avec un bâton. Des têtes,
des têtes toujours se succédaient, des femmes surtout, bassement
communes, parfois d'une expression superbe, qu'on entrevoyait une seconde
et qui se noyaient, sous l'éclairage fantastique. Et cela ne finissait pas, et il
en venait d'autres sans cesse, et ils remarquèrent encore une petite ombre
noire très discrète, madame Maze, qu'ils n'auraient point reconnue, si elle
n'avait levé un instant sa face pâle, inondée de larmes.
—Regardez, expliqua Pierre à Marie, voici les premières lumières de la
procession qui arrivent sur la place du Rosaire, et je suis bien certain que la
moitié des pèlerins est encore devant la Grotte.
Marie avait levé les yeux. Là-haut, en effet, du coin gauche de la
Basilique, elle vit d'autres lumières surgir, régulières et sans relâche, dans
cette sorte de mouvement mécanique, qui semblait devoir ne jamais
s'arrêter.
—Ah! dit-elle, que d'âmes en peine! Chacune de ces petites flammes,
n'est-ce pas? est une âme qui souffre et qui se délivre.
Pierre devait se pencher, afin de l'entendre, car le cantique, la complainte
de Bernadette, les étourdissait, depuis que le flot passait si près d'eux. Les
c'est beau!
Mais, depuis que la procession défilait à quelques pas d'eux, elle n'était
plus seulement une marche rythmée d'étoiles que nulle main ne portait.
Dans la nuée lumineuse, maintenant, ils distinguaient les corps, ils
reconnaissaient par moments, au passage, les pèlerins qui tenaient les
cierges. D'abord, ce fut la Grivotte, qui avait voulu être de la cérémonie,
malgré l'heure tardive, exagérant sa guérison, répétant qu'elle ne s'était
jamais mieux portée; et elle gardait son allure exaltée et dansante, sous la
nuit fraîche qui lui donnait un frisson. Puis, les Vigneron parurent, le père
en tête, avec son cierge qu'il portait très haut, suivi de madame Vigneron et
de madame Chaise, traînant leurs jambes lasses; tandis que le petit Gustave,
exténué, tapait le sable de sa béquille, la main droite couverte de gouttes de
cire. Tous les malades valides étaient là, Élise Rouquet, entre autres, qui
passa comme une apparition de damnée, avec sa face nue et rouge.
Beaucoup riaient, la petite miraculée de l'année précédente, Sophie
Couteau, s'oubliait, jouait avec son cierge comme avec un bâton. Des têtes,
des têtes toujours se succédaient, des femmes surtout, bassement
communes, parfois d'une expression superbe, qu'on entrevoyait une seconde
et qui se noyaient, sous l'éclairage fantastique. Et cela ne finissait pas, et il
en venait d'autres sans cesse, et ils remarquèrent encore une petite ombre
noire très discrète, madame Maze, qu'ils n'auraient point reconnue, si elle
n'avait levé un instant sa face pâle, inondée de larmes.
—Regardez, expliqua Pierre à Marie, voici les premières lumières de la
procession qui arrivent sur la place du Rosaire, et je suis bien certain que la
moitié des pèlerins est encore devant la Grotte.
Marie avait levé les yeux. Là-haut, en effet, du coin gauche de la
Basilique, elle vit d'autres lumières surgir, régulières et sans relâche, dans
cette sorte de mouvement mécanique, qui semblait devoir ne jamais
s'arrêter.
—Ah! dit-elle, que d'âmes en peine! Chacune de ces petites flammes,
n'est-ce pas? est une âme qui souffre et qui se délivre.
Pierre devait se pencher, afin de l'entendre, car le cantique, la complainte
de Bernadette, les étourdissait, depuis que le flot passait si près d'eux. Les
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voix éclataient dans un vertige grandissant, les couplets s'étaient peu à peu
mêlés, chaque tronçon de la procession chantait le sien, d'une voix de
possédés qui ne s'entendaient plus eux-mêmes. C'était une immense
clameur indistincte, la clameur éperdue d'une foule que l'ardeur de sa foi
achevait de griser. Et, quand même, le refrain, l'Ave, ave, ave, Maria!
revenait, dominait, avec son rythme d'obsession frénétique.
Brusquement, Pierre et Marie furent étonnés de revoir M. de Guersaint.
—Ah! mes enfants, je n'ai pas voulu m'attarder là-haut, je viens de couper
la procession à deux reprises, pour passer... Mais quel spectacle! C'est à
coup sûr la première très belle chose à laquelle j'assiste, depuis que je suis
ici.
Et il se mit à leur décrire la procession, vue des hauteurs du Calvaire.
—Imaginez, mes enfants, un autre ciel, en bas, reflétant celui d'en haut,
mais un ciel qu'une seule constellation, géante, tient tout entier. Ce
fourmillement d'astres a l'air perdu, très loin, dans des profondeurs
obscures; et la coulée de feu représente un ostensoir, oui! un véritable
ostensoir, dont le pied serait dessiné par les rampes, la tige par les deux
allées parallèles, l'hostie par la pelouse ronde qui les couronne. C'est un
ostensoir d'or brûlant, qui flambe au fond des ténèbres, avec un perpétuel
scintillement d'étoiles en marche. Il n'y a que lui, il est gigantesque et
souverain... En vérité, je n'ai jamais rien vu de si extraordinaire!
Il agitait les bras, il était hors de lui, débordant d'une émotion d'artiste.
—Petit père, dit Marie tendrement, puisque te voilà, tu devrais bien aller
te coucher. Il est près de onze heures, et tu sais que tu dois partir à trois
heures du matin.
Elle ajouta, pour le décider:
—Cela me cause tant de plaisir, que tu fasses cette excursion!...
Seulement, sois de retour de bonne heure, demain soir, parce que tu verras,
tu verras...
Et elle n'osa pas affirmer la certitude qu'elle avait de guérir.
mêlés, chaque tronçon de la procession chantait le sien, d'une voix de
possédés qui ne s'entendaient plus eux-mêmes. C'était une immense
clameur indistincte, la clameur éperdue d'une foule que l'ardeur de sa foi
achevait de griser. Et, quand même, le refrain, l'Ave, ave, ave, Maria!
revenait, dominait, avec son rythme d'obsession frénétique.
Brusquement, Pierre et Marie furent étonnés de revoir M. de Guersaint.
—Ah! mes enfants, je n'ai pas voulu m'attarder là-haut, je viens de couper
la procession à deux reprises, pour passer... Mais quel spectacle! C'est à
coup sûr la première très belle chose à laquelle j'assiste, depuis que je suis
ici.
Et il se mit à leur décrire la procession, vue des hauteurs du Calvaire.
—Imaginez, mes enfants, un autre ciel, en bas, reflétant celui d'en haut,
mais un ciel qu'une seule constellation, géante, tient tout entier. Ce
fourmillement d'astres a l'air perdu, très loin, dans des profondeurs
obscures; et la coulée de feu représente un ostensoir, oui! un véritable
ostensoir, dont le pied serait dessiné par les rampes, la tige par les deux
allées parallèles, l'hostie par la pelouse ronde qui les couronne. C'est un
ostensoir d'or brûlant, qui flambe au fond des ténèbres, avec un perpétuel
scintillement d'étoiles en marche. Il n'y a que lui, il est gigantesque et
souverain... En vérité, je n'ai jamais rien vu de si extraordinaire!
Il agitait les bras, il était hors de lui, débordant d'une émotion d'artiste.
—Petit père, dit Marie tendrement, puisque te voilà, tu devrais bien aller
te coucher. Il est près de onze heures, et tu sais que tu dois partir à trois
heures du matin.
Elle ajouta, pour le décider:
—Cela me cause tant de plaisir, que tu fasses cette excursion!...
Seulement, sois de retour de bonne heure, demain soir, parce que tu verras,
tu verras...
Et elle n'osa pas affirmer la certitude qu'elle avait de guérir.
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—Tu as raison, je vais aller me mettre au lit, dit M. de Guersaint, calmé.
Puisque Pierre est avec toi, je n'ai pas d'inquiétude.
—Mais, s'écria-t-elle, je ne veux pas que Pierre passe la nuit. Quand il
m'aura conduite à la Grotte, tout à l'heure, il te rejoindra... Moi, je n'aurai
plus besoin de personne, le premier brancardier venu me ramènera bien à
l'Hôpital, demain matin.
Pierre se taisait. Puis, simplement:
—Non, non, Marie, je reste... Je passerai, comme vous, la nuit à la Grotte.
Elle ouvrit la bouche, pour insister, pour se fâcher. Mais il avait dit cela si
doucement, elle venait d'y sentir une soif si douloureuse de bonheur, qu'elle
garda le silence, remuée jusqu'au fond de l'âme.
—Enfin, mes enfants, reprit le père, arrangez-vous, je sais que vous êtes
très raisonnables tous les deux. Et bonne nuit, n'ayez aucun souci de moi.
Il embrassa longuement sa fille, serra les deux mains du jeune prêtre; puis,
il s'en alla, se perdit dans les rangs pressés de la procession, qu'il dut
traverser de nouveau.
Alors, ils furent seuls, dans leur coin d'ombre et de solitude, sous les
grands arbres, elle toujours assise au fond de son chariot, lui agenouillé
parmi les herbes, appuyé du coude à l'une des roues. Et ce fut adorable,
pendant que le défilé des cierges continuait, et qu'ils se massaient tous en
tournoyant sur la place du Rosaire. Ce qui le ravissait, c'était que rien ne
semblait rester, au-dessus de Lourdes, des godailles de la journée. On aurait
dit qu'un vent purificateur était venu des montagnes, qui avait balayé l'odeur
des fortes nourritures, les joies goulues du dimanche, toute cette poussière
brûlante et empestée de fête foraine, flottant sur la ville. Il n'y avait plus
qu'un ciel immense, aux étoiles pures; et la fraîcheur du Gave était
délicieuse, et les souffles errants apportaient des parfums de fleurs
sauvages. L'infini du mystère se perdait dans la paix souveraine de la nuit, il
ne demeurait de la matière lourde que ces petites flammes des cierges,
comparées par sa compagne à des âmes souffrantes, en train de se délivrer.
Cela était d'un repos exquis et d'un espoir sans limite. Depuis qu'il se
trouvait là, les souvenirs blessants de l'après-midi, les appétits voraces, la
simonie impudente, la vieille ville gâtée et prostituée, s'en allaient peu à
Puisque Pierre est avec toi, je n'ai pas d'inquiétude.
—Mais, s'écria-t-elle, je ne veux pas que Pierre passe la nuit. Quand il
m'aura conduite à la Grotte, tout à l'heure, il te rejoindra... Moi, je n'aurai
plus besoin de personne, le premier brancardier venu me ramènera bien à
l'Hôpital, demain matin.
Pierre se taisait. Puis, simplement:
—Non, non, Marie, je reste... Je passerai, comme vous, la nuit à la Grotte.
Elle ouvrit la bouche, pour insister, pour se fâcher. Mais il avait dit cela si
doucement, elle venait d'y sentir une soif si douloureuse de bonheur, qu'elle
garda le silence, remuée jusqu'au fond de l'âme.
—Enfin, mes enfants, reprit le père, arrangez-vous, je sais que vous êtes
très raisonnables tous les deux. Et bonne nuit, n'ayez aucun souci de moi.
Il embrassa longuement sa fille, serra les deux mains du jeune prêtre; puis,
il s'en alla, se perdit dans les rangs pressés de la procession, qu'il dut
traverser de nouveau.
Alors, ils furent seuls, dans leur coin d'ombre et de solitude, sous les
grands arbres, elle toujours assise au fond de son chariot, lui agenouillé
parmi les herbes, appuyé du coude à l'une des roues. Et ce fut adorable,
pendant que le défilé des cierges continuait, et qu'ils se massaient tous en
tournoyant sur la place du Rosaire. Ce qui le ravissait, c'était que rien ne
semblait rester, au-dessus de Lourdes, des godailles de la journée. On aurait
dit qu'un vent purificateur était venu des montagnes, qui avait balayé l'odeur
des fortes nourritures, les joies goulues du dimanche, toute cette poussière
brûlante et empestée de fête foraine, flottant sur la ville. Il n'y avait plus
qu'un ciel immense, aux étoiles pures; et la fraîcheur du Gave était
délicieuse, et les souffles errants apportaient des parfums de fleurs
sauvages. L'infini du mystère se perdait dans la paix souveraine de la nuit, il
ne demeurait de la matière lourde que ces petites flammes des cierges,
comparées par sa compagne à des âmes souffrantes, en train de se délivrer.
Cela était d'un repos exquis et d'un espoir sans limite. Depuis qu'il se
trouvait là, les souvenirs blessants de l'après-midi, les appétits voraces, la
simonie impudente, la vieille ville gâtée et prostituée, s'en allaient peu à
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peu, pour ne le laisser qu'à ce rafraîchissement divin, à cette nuit si belle, où
tout son être se baignait comme dans une eau de résurrection.
Marie, elle aussi, pénétrée d'une infinie douceur, murmura:
—Ah! comme Blanche serait heureuse de voir toutes ces merveilles!
Elle songeait à sa sœur, restée à Paris, dans le tracas de son dur métier
d'institutrice courant le cachet. Et ce simple mot, cette sœur dont elle n'avait
pas parlé depuis son arrivée à Lourdes, et qui surgissait là, inattendue,
venait de suffire pour évoquer tout le passé.
Marie et Pierre, sans parler, revécurent leur enfance, les jeux d'autrefois,
dans les deux jardins mitoyens qu'une haie vive séparait. Ensuite, ce fut la
séparation, le jour où il entra au séminaire et où elle le baisa sur les joues,
avec des larmes brûlantes, en jurant de ne l'oublier jamais. Des années
passaient, et ils se retrouvaient éternellement séparés, lui prêtre, elle clouée
par la maladie, n'ayant plus l'espoir d'être femme. C'était toute leur histoire,
une tendresse ardente qui s'était longtemps ignorée, puis une rupture totale,
comme s'ils fussent morts, bien qu'ils vécussent l'un près de l'autre. Ils
revoyaient, maintenant, le logement pauvre, où la sœur aînée, avec ses
leçons, tâchait de mettre un peu de bien-être, ce logement pauvre d'où l'on
était parti, pour venir à Lourdes, après tant de combats, tant de discussions,
ses doutes à lui, sa foi passionnée à elle, qui avait vaincu. Et cela était
vraiment délicieux, de se retrouver ainsi ensemble, tout seuls, dans ce coin
de ténèbres, par cette admirable nuit, où il y avait, sur la terre, autant
d'étoiles qu'au ciel.
Marie, jusque-là, avait gardé une petite âme d'enfant, une âme blanche,
comme disait son père, la meilleure et la plus pure. Frappée par le mal dès
l'âge de treize ans, elle n'avait plus vieilli. Aujourd'hui, à vingt-trois ans, elle
avait treize ans toujours, restée enfantine, repliée sur elle-même, toute à la
catastrophe qui l'anéantissait. Cela se voyait à ses yeux vides, à son
expression d'absence, à son air de continuelle hantise, dans l'incapacité où
elle était de vouloir autre chose. Et aucune âme de femme n'était plus
simple, arrêtée en son développement, demeurée l'âme d'une grande fille
sage, chez qui la passion à son éveil se contente de gros baisers sur les
joues. Elle n'avait eu d'autre roman que l'adieu en larmes fait à son ami, et
cela suffisait depuis dix années pour lui emplir le cœur. Pendant les
tout son être se baignait comme dans une eau de résurrection.
Marie, elle aussi, pénétrée d'une infinie douceur, murmura:
—Ah! comme Blanche serait heureuse de voir toutes ces merveilles!
Elle songeait à sa sœur, restée à Paris, dans le tracas de son dur métier
d'institutrice courant le cachet. Et ce simple mot, cette sœur dont elle n'avait
pas parlé depuis son arrivée à Lourdes, et qui surgissait là, inattendue,
venait de suffire pour évoquer tout le passé.
Marie et Pierre, sans parler, revécurent leur enfance, les jeux d'autrefois,
dans les deux jardins mitoyens qu'une haie vive séparait. Ensuite, ce fut la
séparation, le jour où il entra au séminaire et où elle le baisa sur les joues,
avec des larmes brûlantes, en jurant de ne l'oublier jamais. Des années
passaient, et ils se retrouvaient éternellement séparés, lui prêtre, elle clouée
par la maladie, n'ayant plus l'espoir d'être femme. C'était toute leur histoire,
une tendresse ardente qui s'était longtemps ignorée, puis une rupture totale,
comme s'ils fussent morts, bien qu'ils vécussent l'un près de l'autre. Ils
revoyaient, maintenant, le logement pauvre, où la sœur aînée, avec ses
leçons, tâchait de mettre un peu de bien-être, ce logement pauvre d'où l'on
était parti, pour venir à Lourdes, après tant de combats, tant de discussions,
ses doutes à lui, sa foi passionnée à elle, qui avait vaincu. Et cela était
vraiment délicieux, de se retrouver ainsi ensemble, tout seuls, dans ce coin
de ténèbres, par cette admirable nuit, où il y avait, sur la terre, autant
d'étoiles qu'au ciel.
Marie, jusque-là, avait gardé une petite âme d'enfant, une âme blanche,
comme disait son père, la meilleure et la plus pure. Frappée par le mal dès
l'âge de treize ans, elle n'avait plus vieilli. Aujourd'hui, à vingt-trois ans, elle
avait treize ans toujours, restée enfantine, repliée sur elle-même, toute à la
catastrophe qui l'anéantissait. Cela se voyait à ses yeux vides, à son
expression d'absence, à son air de continuelle hantise, dans l'incapacité où
elle était de vouloir autre chose. Et aucune âme de femme n'était plus
simple, arrêtée en son développement, demeurée l'âme d'une grande fille
sage, chez qui la passion à son éveil se contente de gros baisers sur les
joues. Elle n'avait eu d'autre roman que l'adieu en larmes fait à son ami, et
cela suffisait depuis dix années pour lui emplir le cœur. Pendant les
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interminables jours qu'elle avait passés sur sa couche de misère, elle n'était
jamais allée au delà de ce rêve, que, si elle s'était bien portée, lui sans doute
ne se serait pas fait prêtre, pour vivre avec elle. Jamais elle ne lisait de
roman. Les livres pieux qu'on lui permettait l'entretenaient dans l'exaltation
d'un amour surhumain. Même les bruits du dehors venaient expirer à la
porte de la chambre où elle vivait cloîtrée; et, autrefois, quand on la
promenait d'un bout de la France à l'autre, de ville d'eaux en ville d'eaux,
elle traversait les foules en somnambule, qui ne voit et n'entend rien,
possédée par l'idée fixe de sa déchéance, du lien qui nouait son sexe. De là,
cette pureté et cet enfantillage, cette adorable fille de souffrance, grandie
dans sa triste chair, tout en ne gardant au cœur que l'éveil lointain, l'amour
ignoré de ses treize ans.
La main de Marie, au milieu des ténèbres, chercha celle de Pierre; et,
quand elle l'eut rencontrée, qui venait au-devant de la sienne, elle la serra
longuement. Ah! quelle joie! Jamais ils n'avaient goûté une joie si pure et si
parfaite, à être ainsi ensemble, loin du monde, dans ce charme souverain de
l'ombre et du mystère. Autour d'eux, il n'y avait plus que la ronde des
étoiles. Les chants berceurs étaient comme le vertige même, si ailé, qui les
emportait. Et elle savait bien qu'elle serait guérie le lendemain, quand elle
aurait passé une nuit d'ivresse devant la Grotte: c'était une absolue
conviction, elle se ferait entendre de la sainte Vierge, elle la fléchirait, du
moment qu'elle serait seule, face à face, à l'implorer. Et elle comprenait bien
ce que Pierre voulait dire, tout à l'heure, lorsqu'il avait exprimé le désir de
passer, lui aussi, devant la Grotte, la nuit entière. N'était-ce pas qu'il était
résolu à tenter un suprême effort de croyance, qu'il allait s'agenouiller
comme un petit enfant, en suppliant la Mère toute-puissante de lui rendre la
foi perdue? Maintenant encore, sans qu'ils eussent besoin de parler
davantage, leurs mains unies se répétaient ces choses. Ils se promettaient de
prier l'un pour l'autre, ils s'oubliaient jusqu'à se perdre l'un dans l'autre, avec
un si ardent désir de leur guérison, de leur bonheur mutuel, qu'ils touchèrent
là un instant le fond de l'amour qui se donne et qui s'immole. Ce fut une
jouissance divine.
—Ah! murmura Pierre, cette nuit bleue, cet infini d'ombre qui emporte la
laideur des gens et des choses, cette paix immense et fraîche, où je voudrais
endormir mon doute...
jamais allée au delà de ce rêve, que, si elle s'était bien portée, lui sans doute
ne se serait pas fait prêtre, pour vivre avec elle. Jamais elle ne lisait de
roman. Les livres pieux qu'on lui permettait l'entretenaient dans l'exaltation
d'un amour surhumain. Même les bruits du dehors venaient expirer à la
porte de la chambre où elle vivait cloîtrée; et, autrefois, quand on la
promenait d'un bout de la France à l'autre, de ville d'eaux en ville d'eaux,
elle traversait les foules en somnambule, qui ne voit et n'entend rien,
possédée par l'idée fixe de sa déchéance, du lien qui nouait son sexe. De là,
cette pureté et cet enfantillage, cette adorable fille de souffrance, grandie
dans sa triste chair, tout en ne gardant au cœur que l'éveil lointain, l'amour
ignoré de ses treize ans.
La main de Marie, au milieu des ténèbres, chercha celle de Pierre; et,
quand elle l'eut rencontrée, qui venait au-devant de la sienne, elle la serra
longuement. Ah! quelle joie! Jamais ils n'avaient goûté une joie si pure et si
parfaite, à être ainsi ensemble, loin du monde, dans ce charme souverain de
l'ombre et du mystère. Autour d'eux, il n'y avait plus que la ronde des
étoiles. Les chants berceurs étaient comme le vertige même, si ailé, qui les
emportait. Et elle savait bien qu'elle serait guérie le lendemain, quand elle
aurait passé une nuit d'ivresse devant la Grotte: c'était une absolue
conviction, elle se ferait entendre de la sainte Vierge, elle la fléchirait, du
moment qu'elle serait seule, face à face, à l'implorer. Et elle comprenait bien
ce que Pierre voulait dire, tout à l'heure, lorsqu'il avait exprimé le désir de
passer, lui aussi, devant la Grotte, la nuit entière. N'était-ce pas qu'il était
résolu à tenter un suprême effort de croyance, qu'il allait s'agenouiller
comme un petit enfant, en suppliant la Mère toute-puissante de lui rendre la
foi perdue? Maintenant encore, sans qu'ils eussent besoin de parler
davantage, leurs mains unies se répétaient ces choses. Ils se promettaient de
prier l'un pour l'autre, ils s'oubliaient jusqu'à se perdre l'un dans l'autre, avec
un si ardent désir de leur guérison, de leur bonheur mutuel, qu'ils touchèrent
là un instant le fond de l'amour qui se donne et qui s'immole. Ce fut une
jouissance divine.
—Ah! murmura Pierre, cette nuit bleue, cet infini d'ombre qui emporte la
laideur des gens et des choses, cette paix immense et fraîche, où je voudrais
endormir mon doute...
Page 241
Sa voix s'éteignait. Marie, à son tour, dit très bas:
—Et les roses, ce parfum des roses... Ne les sentez-vous pas, mon ami?
Où sont-elles donc, que vous ne les avez pas vues?
—Oui, oui, je les sens, mais il n'y a pas de roses. Je les aurais vues
certainement, car je les ai bien cherchées.
—Comment pouvez-vous dire qu'il n'y a pas de roses, quand elles
embaument l'air autour de nous, et que nous baignons dans leur parfum?
Tenez! à certaines minutes, ce parfum est si puissant, que je me sens
défaillir de joie, à le respirer!... Elles sont là, certainement, innombrables,
sous nos pieds.
—Non, je vous le jure, j'ai regardé partout, il n'y a pas de roses. Ou bien il
faut qu'elles soient invisibles, qu'elles soient cette herbe même que nous
foulons, ces grands arbres qui nous entourent, que leur odeur sorte de la
terre, et du torrent voisin, et des bois, et des montagnes.
Ils se turent un instant. Puis, elle reprit de la même voix très basse:
—Comme elles sentent bon, Pierre! Il me semble que nos deux mains
unies sont là ainsi qu'un bouquet.
—Oui, elles sentent adorablement bon; et c'est de vous, Marie, que l'odeur
monte à présent, comme si les roses fleurissaient de vos cheveux.
Et ils ne parlèrent plus. La procession défilait toujours, des étincelles vives
apparaissaient toujours au tournant de la Basilique, jaillissant de l'obscurité,
comme d'une source inépuisable. L'immense coulée des petites flammes en
marche, dans son double circuit, rayait l'ombre d'un ruban de braise. Mais,
surtout, le spectacle était sur la place du Rosaire, où la tête de la procession,
continuant son évolution lente, se repliait sur elle-même, en un cercle de
plus en plus étroit, une sorte de tournoiement obstiné, qui achevait
d'étourdir les pèlerins, brisés de fatigue, et d'exaspérer leurs chants. Bientôt,
la ronde ne fut plus qu'une masse brûlante, un noyau de nébuleuse, autour
duquel venait s'enrouler le ruban de braise, dont le bout semblait ne devoir
jamais finir; et le noyau s'élargissait, il y eut une mare, puis un lac. Toute la
vaste place du Rosaire se changeait en une mer incendiée roulant ses petits
flots étincelants, dans le vertige de ce tourbillon sans fin. Un reflet d'aurore
—Et les roses, ce parfum des roses... Ne les sentez-vous pas, mon ami?
Où sont-elles donc, que vous ne les avez pas vues?
—Oui, oui, je les sens, mais il n'y a pas de roses. Je les aurais vues
certainement, car je les ai bien cherchées.
—Comment pouvez-vous dire qu'il n'y a pas de roses, quand elles
embaument l'air autour de nous, et que nous baignons dans leur parfum?
Tenez! à certaines minutes, ce parfum est si puissant, que je me sens
défaillir de joie, à le respirer!... Elles sont là, certainement, innombrables,
sous nos pieds.
—Non, je vous le jure, j'ai regardé partout, il n'y a pas de roses. Ou bien il
faut qu'elles soient invisibles, qu'elles soient cette herbe même que nous
foulons, ces grands arbres qui nous entourent, que leur odeur sorte de la
terre, et du torrent voisin, et des bois, et des montagnes.
Ils se turent un instant. Puis, elle reprit de la même voix très basse:
—Comme elles sentent bon, Pierre! Il me semble que nos deux mains
unies sont là ainsi qu'un bouquet.
—Oui, elles sentent adorablement bon; et c'est de vous, Marie, que l'odeur
monte à présent, comme si les roses fleurissaient de vos cheveux.
Et ils ne parlèrent plus. La procession défilait toujours, des étincelles vives
apparaissaient toujours au tournant de la Basilique, jaillissant de l'obscurité,
comme d'une source inépuisable. L'immense coulée des petites flammes en
marche, dans son double circuit, rayait l'ombre d'un ruban de braise. Mais,
surtout, le spectacle était sur la place du Rosaire, où la tête de la procession,
continuant son évolution lente, se repliait sur elle-même, en un cercle de
plus en plus étroit, une sorte de tournoiement obstiné, qui achevait
d'étourdir les pèlerins, brisés de fatigue, et d'exaspérer leurs chants. Bientôt,
la ronde ne fut plus qu'une masse brûlante, un noyau de nébuleuse, autour
duquel venait s'enrouler le ruban de braise, dont le bout semblait ne devoir
jamais finir; et le noyau s'élargissait, il y eut une mare, puis un lac. Toute la
vaste place du Rosaire se changeait en une mer incendiée roulant ses petits
flots étincelants, dans le vertige de ce tourbillon sans fin. Un reflet d'aurore
Page 242
blanchissait la Basilique. Le reste de l'horizon tombait à une obscurité
profonde. On ne voyait, à l'écart, que quelques cierges perdus cheminer
seuls, ainsi que des lucioles cherchant leur route, à l'aide de leur petite
lanterne. Sur le mont du Calvaire, pourtant, une queue vagabonde de la
procession devait être montée, car des étoiles voyageaient aussi là-haut, en
plein ciel. Enfin, un moment arriva où les derniers cierges parurent, firent le
tour des pelouses, coulèrent et se noyèrent dans la mer de flammes. Trente
mille cierges y brûlaient, tournant toujours, attisant leur braisillement, sous
le grand ciel calme, où pâlissaient les astres. Une nuée lumineuse s'envolait
avec le cantique, dont l'obsession n'avait pas cessé. Et le grondement des
voix, les Ave, ave, ave, Maria! étaient comme le crépitement même de ces
cœurs de feu, qui se consumaient en prières, pour guérir les corps et sauver
les âmes.
Un à un, les cierges venaient de s'éteindre, la nuit retombait souveraine,
très noire et très douce, lorsque Pierre et Marie s'aperçurent qu'ils étaient
encore là, cachés sous le mystère des arbres, la main dans la main. Au loin,
par les rues obscures de Lourdes, il n'y avait plus que des pèlerins égarés,
demandant la route, pour retrouver leur lit. Des frôlements traversaient
l'ombre, tout ce qui rôde et s'endort, à la fin des jours de fête. Et eux
s'oubliaient, ne bougeaient toujours pas, délicieusement heureux, dans
l'odeur des roses invisibles.
IV
Pierre roula le chariot de Marie devant la Grotte, et il l'installa le plus près
possible de la grille. Il était minuit passé, une centaine de personnes se
trouvaient encore là, quelques-unes assises sur les bancs, la plupart
agenouillées, comme anéanties dans la prière. Du dehors, la Grotte
flamboyait, braisillante de cierges, pareille à une chapelle ardente, sans
qu'on pût y distinguer autre chose que cette poussière d'étoiles, d'où
émergeait, dans sa niche, la statue de la Vierge, d'une blancheur de rêve. Les
verdures tombantes prenaient un éclat d'émeraude, le millier de béquilles
qui tapissaient la voûte ressemblaient à un inextricable lacis de bois mort,
profonde. On ne voyait, à l'écart, que quelques cierges perdus cheminer
seuls, ainsi que des lucioles cherchant leur route, à l'aide de leur petite
lanterne. Sur le mont du Calvaire, pourtant, une queue vagabonde de la
procession devait être montée, car des étoiles voyageaient aussi là-haut, en
plein ciel. Enfin, un moment arriva où les derniers cierges parurent, firent le
tour des pelouses, coulèrent et se noyèrent dans la mer de flammes. Trente
mille cierges y brûlaient, tournant toujours, attisant leur braisillement, sous
le grand ciel calme, où pâlissaient les astres. Une nuée lumineuse s'envolait
avec le cantique, dont l'obsession n'avait pas cessé. Et le grondement des
voix, les Ave, ave, ave, Maria! étaient comme le crépitement même de ces
cœurs de feu, qui se consumaient en prières, pour guérir les corps et sauver
les âmes.
Un à un, les cierges venaient de s'éteindre, la nuit retombait souveraine,
très noire et très douce, lorsque Pierre et Marie s'aperçurent qu'ils étaient
encore là, cachés sous le mystère des arbres, la main dans la main. Au loin,
par les rues obscures de Lourdes, il n'y avait plus que des pèlerins égarés,
demandant la route, pour retrouver leur lit. Des frôlements traversaient
l'ombre, tout ce qui rôde et s'endort, à la fin des jours de fête. Et eux
s'oubliaient, ne bougeaient toujours pas, délicieusement heureux, dans
l'odeur des roses invisibles.
IV
Pierre roula le chariot de Marie devant la Grotte, et il l'installa le plus près
possible de la grille. Il était minuit passé, une centaine de personnes se
trouvaient encore là, quelques-unes assises sur les bancs, la plupart
agenouillées, comme anéanties dans la prière. Du dehors, la Grotte
flamboyait, braisillante de cierges, pareille à une chapelle ardente, sans
qu'on pût y distinguer autre chose que cette poussière d'étoiles, d'où
émergeait, dans sa niche, la statue de la Vierge, d'une blancheur de rêve. Les
verdures tombantes prenaient un éclat d'émeraude, le millier de béquilles
qui tapissaient la voûte ressemblaient à un inextricable lacis de bois mort,
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près de refleurir. Et la nuit était rendue plus noire par un si vif éclat, les
alentours se noyaient d'une ombre épaissie, où rien n'était plus, ni les murs,
ni les arbres; tandis que, seule, montait la voix grondante et continue du
Gave, sous le grand ciel ténébreux, alourdi d'une pesanteur d'orage.
—Êtes-vous bien, Marie? demanda doucement Pierre. N'avez-vous pas
froid?
Elle avait eu un frisson. Mais ce n'était que le petit vent de l'au-delà, qui
lui semblait souffler de la Grotte.
—Non, non, je suis si bien! Mettez seulement le châle sur mes genoux...
Et merci, Pierre, ne vous inquiétez pas de moi, je n'ai plus besoin de
personne, puisque me voici avec elle...
Sa voix défaillait, elle tombait déjà à l'extase, les mains jointes, les yeux
levés vers la statue blanche, dans une transfiguration béate de tout son
pauvre visage dévasté.
Pierre, pourtant, resta quelques minutes encore. Il aurait voulu
l'envelopper dans le châle, car il voyait trembler ses petites mains
amaigries. Mais il craignit de la contrarier, il se contenta de la border
comme une enfant; pendant que, les coudes aux deux bords du chariot, à
demi soulevée, elle ne le voyait plus.
Un banc était là, et il venait de s'y asseoir, pour se recueillir lui-même,
lorsque ses regards tombèrent sur une femme, agenouillée dans l'ombre.
Vêtue de noir, elle était si discrète, si effacée, qu'il ne l'avait pas aperçue
d'abord, tellement elle se confondait avec les ténèbres. Puis, il devina
madame Maze. L'idée de la lettre qu'elle avait reçue, dans la journée, lui
revint. Et elle l'apitoya, il sentit son abandon, à cette solitaire, qui n'avait
pas de plaie physique à guérir, qui demandait seulement à la sainte Vierge
de soulager le mal de son cœur, en convertissant son mari infidèle. La lettre
devait être quelque réponse dure, car, la face baissée, elle semblait ne plus
être, d'une humilité de pauvre créature battue. Elle ne s'oubliait volontiers là
que la nuit, si heureuse de se perdre, de pouvoir pendant des heures pleurer,
souffrir son martyre, implorer le retour des tendresses disparues, sans que
personne soupçonnât son douloureux secret. Ses lèvres ne remuaient même
alentours se noyaient d'une ombre épaissie, où rien n'était plus, ni les murs,
ni les arbres; tandis que, seule, montait la voix grondante et continue du
Gave, sous le grand ciel ténébreux, alourdi d'une pesanteur d'orage.
—Êtes-vous bien, Marie? demanda doucement Pierre. N'avez-vous pas
froid?
Elle avait eu un frisson. Mais ce n'était que le petit vent de l'au-delà, qui
lui semblait souffler de la Grotte.
—Non, non, je suis si bien! Mettez seulement le châle sur mes genoux...
Et merci, Pierre, ne vous inquiétez pas de moi, je n'ai plus besoin de
personne, puisque me voici avec elle...
Sa voix défaillait, elle tombait déjà à l'extase, les mains jointes, les yeux
levés vers la statue blanche, dans une transfiguration béate de tout son
pauvre visage dévasté.
Pierre, pourtant, resta quelques minutes encore. Il aurait voulu
l'envelopper dans le châle, car il voyait trembler ses petites mains
amaigries. Mais il craignit de la contrarier, il se contenta de la border
comme une enfant; pendant que, les coudes aux deux bords du chariot, à
demi soulevée, elle ne le voyait plus.
Un banc était là, et il venait de s'y asseoir, pour se recueillir lui-même,
lorsque ses regards tombèrent sur une femme, agenouillée dans l'ombre.
Vêtue de noir, elle était si discrète, si effacée, qu'il ne l'avait pas aperçue
d'abord, tellement elle se confondait avec les ténèbres. Puis, il devina
madame Maze. L'idée de la lettre qu'elle avait reçue, dans la journée, lui
revint. Et elle l'apitoya, il sentit son abandon, à cette solitaire, qui n'avait
pas de plaie physique à guérir, qui demandait seulement à la sainte Vierge
de soulager le mal de son cœur, en convertissant son mari infidèle. La lettre
devait être quelque réponse dure, car, la face baissée, elle semblait ne plus
être, d'une humilité de pauvre créature battue. Elle ne s'oubliait volontiers là
que la nuit, si heureuse de se perdre, de pouvoir pendant des heures pleurer,
souffrir son martyre, implorer le retour des tendresses disparues, sans que
personne soupçonnât son douloureux secret. Ses lèvres ne remuaient même
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pas, c'était son cœur meurtri qui priait, qui réclamait éperdument sa part
d'amour et de bonheur.
Ah! cette soif inextinguible du bonheur qui les amenait tous là, ces blessés
du corps et de l'âme, Pierre la sentait aussi qui lui séchait la gorge, dans
l'ardent besoin de se satisfaire! Il aurait voulu se jeter à genoux, demander
l'aide divine, avec la foi humble de cette femme. Mais ses membres étaient
comme liés, il ne trouvait pas les paroles nécessaires. Et ce fut un
soulagement pour lui, lorsqu'une main le toucha doucement à l'épaule.
—Monsieur l'abbé, venez donc avec moi, si vous ne connaissez pas la
Grotte. Je vous y installerai, on y est si bien, à cette heure-ci!
Il leva la tête, reconnut le baron Suire, directeur de l'Hospitalité de Notre-
Dame de Salut. Sans doute, cet homme bienveillant et simple l'avait pris en
affection. Il accepta, le suivit dans la Grotte, qui était absolument vide.
Même, le baron referma derrière eux la grille, dont il avait une clef.
—Voyez-vous, monsieur l'abbé, c'est l'heure où l'on est vraiment bien.
Moi, lorsque je viens passer quelques jours à Lourdes, il est rare que je me
couche avant le jour, parce que j'ai l'habitude de finir ici ma nuit... Il n'y a
plus personne, on y est tout seul, et, n'est-ce pas? comme c'est aimable,
comme on se sent chez la sainte Vierge!
Il souriait d'un air de bonhomie, il faisait les honneurs de la Grotte, en
vieil habitué, un peu affaibli par l'âge, plein d'une véritable tendresse pour
ce coin charmant. Du reste, malgré sa grande dévotion, il n'y était point
gêné, il y causait, il y donnait des explications, avec la familiarité d'un
homme qui se savait l'ami du ciel.
—Ah! vous regardez les cierges... Il y en a près de deux cents qui brûlent
à la fois, nuit et jour, et cela finit tout de même par chauffer... L'hiver, on a
chaud.
Pierre, en effet, étouffait un peu, dans l'odeur tiède de la cire. Ébloui par la
clarté vive où il entrait, il regardait la grande herse centrale, en forme de
pyramide, toute hérissée de petits cierges, pareille à un if flamboyant,
constellé d'étoiles. Dans le fond, une herse droite, au ras du sol, maintenait
les gros cierges, qui s'alignaient, d'inégale hauteur, ainsi que des tuyaux
d'orgues, certains de la grosseur de la cuisse. Et d'autres herses encore,
d'amour et de bonheur.
Ah! cette soif inextinguible du bonheur qui les amenait tous là, ces blessés
du corps et de l'âme, Pierre la sentait aussi qui lui séchait la gorge, dans
l'ardent besoin de se satisfaire! Il aurait voulu se jeter à genoux, demander
l'aide divine, avec la foi humble de cette femme. Mais ses membres étaient
comme liés, il ne trouvait pas les paroles nécessaires. Et ce fut un
soulagement pour lui, lorsqu'une main le toucha doucement à l'épaule.
—Monsieur l'abbé, venez donc avec moi, si vous ne connaissez pas la
Grotte. Je vous y installerai, on y est si bien, à cette heure-ci!
Il leva la tête, reconnut le baron Suire, directeur de l'Hospitalité de Notre-
Dame de Salut. Sans doute, cet homme bienveillant et simple l'avait pris en
affection. Il accepta, le suivit dans la Grotte, qui était absolument vide.
Même, le baron referma derrière eux la grille, dont il avait une clef.
—Voyez-vous, monsieur l'abbé, c'est l'heure où l'on est vraiment bien.
Moi, lorsque je viens passer quelques jours à Lourdes, il est rare que je me
couche avant le jour, parce que j'ai l'habitude de finir ici ma nuit... Il n'y a
plus personne, on y est tout seul, et, n'est-ce pas? comme c'est aimable,
comme on se sent chez la sainte Vierge!
Il souriait d'un air de bonhomie, il faisait les honneurs de la Grotte, en
vieil habitué, un peu affaibli par l'âge, plein d'une véritable tendresse pour
ce coin charmant. Du reste, malgré sa grande dévotion, il n'y était point
gêné, il y causait, il y donnait des explications, avec la familiarité d'un
homme qui se savait l'ami du ciel.
—Ah! vous regardez les cierges... Il y en a près de deux cents qui brûlent
à la fois, nuit et jour, et cela finit tout de même par chauffer... L'hiver, on a
chaud.
Pierre, en effet, étouffait un peu, dans l'odeur tiède de la cire. Ébloui par la
clarté vive où il entrait, il regardait la grande herse centrale, en forme de
pyramide, toute hérissée de petits cierges, pareille à un if flamboyant,
constellé d'étoiles. Dans le fond, une herse droite, au ras du sol, maintenait
les gros cierges, qui s'alignaient, d'inégale hauteur, ainsi que des tuyaux
d'orgues, certains de la grosseur de la cuisse. Et d'autres herses encore,
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semblables à de lourds candélabres, étaient posées çà et là, sur les saillies
du rocher. La voûte de la Grotte s'abaissait vers la gauche, la pierre y était
comme cuite et noircie par ces éternelles flammes, qui la chauffaient depuis
des années. Continuellement, la cire pleuvait en une imperceptible tombée
de neige; les plateaux des herses en ruisselaient, blancs d'une poussière sans
cesse épaissie; toute la roche en était enduite et grasse au toucher; et le sol
surtout s'en trouvait tellement recouvert, que des accidents s'étaient
produits, et qu'il avait fallu étaler des sortes de paillassons, pour éviter les
chutes.
—Voyez-vous ces gros-là, continuait obligeamment le baron Suire, ce sont
les plus chers, on les paye soixante francs, et ils mettent un mois à brûler...
Les tout petits, qui coûtent cinq sous, ne durent que trois heures... Oh! nous
ne les économisons pas, nous n'en manquons jamais. Tenez! voici encore
deux paniers qu'on n'a pas eu le temps de porter au magasin.
Ensuite, il détailla le mobilier: un orgue-harmonium, recouvert d'une
housse; un corps de buffet, à larges tiroirs, où l'on serrait les vêtements
sacrés; des bancs et des chaises, réservés au petit public privilégié qu'on
admettait là, pendant les cérémonies; et enfin un très bel autel roulant,
recouvert de plaques d'argent gravé, don d'une grande dame, que l'on ne
risquait d'ailleurs que pendant les pèlerinages riches, de crainte que
l'humidité ne l'abîmât.
Pierre était gêné par ce bavardage d'homme complaisant. Son émotion
religieuse y perdait de son charme. En entrant, malgré son manque de foi, il
avait éprouvé un trouble, une sorte de vacillement d'âme, comme si le
mystère allait lui être révélé. Cela était à la fois anxieux et délicieux. Et il
voyait des choses qui le touchaient infiniment, des bouquets en tas déposés
aux pieds de la Vierge, des ex-voto enfantins, des petits souliers fanés, un
petit corselet de fer, une béquille de poupée, pareille à un joujou. En bas de
l'ogive naturelle où l'apparition s'était produite, à l'endroit où les pèlerins
frottaient les chapelets et les médailles qu'ils voulaient consacrer, la roche
se trouvait usée et polie. Des millions de lèvres ardentes s'étaient posées là,
avec une telle force d'amour, que la pierre s'était calcinée, veinée de noir,
d'un brillant de marbre.
du rocher. La voûte de la Grotte s'abaissait vers la gauche, la pierre y était
comme cuite et noircie par ces éternelles flammes, qui la chauffaient depuis
des années. Continuellement, la cire pleuvait en une imperceptible tombée
de neige; les plateaux des herses en ruisselaient, blancs d'une poussière sans
cesse épaissie; toute la roche en était enduite et grasse au toucher; et le sol
surtout s'en trouvait tellement recouvert, que des accidents s'étaient
produits, et qu'il avait fallu étaler des sortes de paillassons, pour éviter les
chutes.
—Voyez-vous ces gros-là, continuait obligeamment le baron Suire, ce sont
les plus chers, on les paye soixante francs, et ils mettent un mois à brûler...
Les tout petits, qui coûtent cinq sous, ne durent que trois heures... Oh! nous
ne les économisons pas, nous n'en manquons jamais. Tenez! voici encore
deux paniers qu'on n'a pas eu le temps de porter au magasin.
Ensuite, il détailla le mobilier: un orgue-harmonium, recouvert d'une
housse; un corps de buffet, à larges tiroirs, où l'on serrait les vêtements
sacrés; des bancs et des chaises, réservés au petit public privilégié qu'on
admettait là, pendant les cérémonies; et enfin un très bel autel roulant,
recouvert de plaques d'argent gravé, don d'une grande dame, que l'on ne
risquait d'ailleurs que pendant les pèlerinages riches, de crainte que
l'humidité ne l'abîmât.
Pierre était gêné par ce bavardage d'homme complaisant. Son émotion
religieuse y perdait de son charme. En entrant, malgré son manque de foi, il
avait éprouvé un trouble, une sorte de vacillement d'âme, comme si le
mystère allait lui être révélé. Cela était à la fois anxieux et délicieux. Et il
voyait des choses qui le touchaient infiniment, des bouquets en tas déposés
aux pieds de la Vierge, des ex-voto enfantins, des petits souliers fanés, un
petit corselet de fer, une béquille de poupée, pareille à un joujou. En bas de
l'ogive naturelle où l'apparition s'était produite, à l'endroit où les pèlerins
frottaient les chapelets et les médailles qu'ils voulaient consacrer, la roche
se trouvait usée et polie. Des millions de lèvres ardentes s'étaient posées là,
avec une telle force d'amour, que la pierre s'était calcinée, veinée de noir,
d'un brillant de marbre.
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Mais il s'arrêta, au fond, devant un creux, dans lequel était un amas
considérable de lettres, de papiers de toutes sortes.
—Ah! j'oubliais! reprit vivement le baron Suire, voici le plus intéressant.
Ce sont les lettres que, journellement, des fidèles jettent dans la Grotte, à
travers la grille. Nous les ramassons, nous les mettons là; et, l'hiver, c'est
moi qui m'amuse à les trier... Vous comprenez, on ne peut les brûler sans les
ouvrir, car elles contiennent souvent de l'argent, des pièces de dix sous, des
pièces de vingt sous, et surtout des timbres-poste.
Il remuait les lettres, en prenait quelques-unes au hasard, montrait les
suscriptions, les décachetait pour les lire. Presque toutes étaient de pauvres
lettres d'illettrés, dont les adresses: À Notre-Dame de Lourdes, étalaient de
grosses écritures irrégulières. Beaucoup contenaient des demandes ou des
remerciements, en phrases incorrectes, d'une terrible orthographe; et rien
n'était plus touchant parfois que la nature de ces demandes, un petit frère à
sauver, un procès à gagner, un amant à conserver, un mariage à conclure.
D'autres lettres se fâchaient, querellaient la sainte Vierge, qui n'avait pas eu
la politesse de répondre à une première lettre, en comblant les vœux du
signataire. Puis, il y en avait d'autres encore, d'écriture plus fine, de phrases
soignées, des confessions, des prières brûlantes, des âmes de femme
écrivant à la Reine du Ciel ce qu'elles n'osaient dire à un prêtre, dans
l'ombre du confessionnal. Enfin, une enveloppe, la dernière ouverte,
contenait simplement une photographie: une fillette envoyait son portrait à
Notre-Dame de Lourdes, avec cette dédicace: «À ma bonne Mère». C'était,
en somme, chaque jour, le courrier d'une Reine très puissante, qui recevait
des suppliques et des confidences, et qui devait répondre en grâces, en
bienfaits de toutes sortes. Les pièces de dix sous, les pièces de vingt sous
étaient, naïvement, un simple témoignage d'amour, pour la fléchir; et, quant
aux timbres-poste, ils ne devaient être qu'une commodité, facilitant l'envoi
d'argent; à moins qu'ils ne fussent une pure innocence, comme dans la lettre
d'une paysanne, qui avait ajouté un post-scriptum, pour dire qu'elle ajoutait
un timbre et qu'elle attendait la réponse.
—Je vous assure, conclut le baron, il y en a de très gentilles, de moins
bêtes qu'on ne croirait... Pendant trois ans, j'ai trouvé les lettres très
intéressantes d'une dame qui ne faisait rien, sans le raconter à la sainte
Vierge. C'était une dame mariée, et elle éprouvait la plus dangereuse
considérable de lettres, de papiers de toutes sortes.
—Ah! j'oubliais! reprit vivement le baron Suire, voici le plus intéressant.
Ce sont les lettres que, journellement, des fidèles jettent dans la Grotte, à
travers la grille. Nous les ramassons, nous les mettons là; et, l'hiver, c'est
moi qui m'amuse à les trier... Vous comprenez, on ne peut les brûler sans les
ouvrir, car elles contiennent souvent de l'argent, des pièces de dix sous, des
pièces de vingt sous, et surtout des timbres-poste.
Il remuait les lettres, en prenait quelques-unes au hasard, montrait les
suscriptions, les décachetait pour les lire. Presque toutes étaient de pauvres
lettres d'illettrés, dont les adresses: À Notre-Dame de Lourdes, étalaient de
grosses écritures irrégulières. Beaucoup contenaient des demandes ou des
remerciements, en phrases incorrectes, d'une terrible orthographe; et rien
n'était plus touchant parfois que la nature de ces demandes, un petit frère à
sauver, un procès à gagner, un amant à conserver, un mariage à conclure.
D'autres lettres se fâchaient, querellaient la sainte Vierge, qui n'avait pas eu
la politesse de répondre à une première lettre, en comblant les vœux du
signataire. Puis, il y en avait d'autres encore, d'écriture plus fine, de phrases
soignées, des confessions, des prières brûlantes, des âmes de femme
écrivant à la Reine du Ciel ce qu'elles n'osaient dire à un prêtre, dans
l'ombre du confessionnal. Enfin, une enveloppe, la dernière ouverte,
contenait simplement une photographie: une fillette envoyait son portrait à
Notre-Dame de Lourdes, avec cette dédicace: «À ma bonne Mère». C'était,
en somme, chaque jour, le courrier d'une Reine très puissante, qui recevait
des suppliques et des confidences, et qui devait répondre en grâces, en
bienfaits de toutes sortes. Les pièces de dix sous, les pièces de vingt sous
étaient, naïvement, un simple témoignage d'amour, pour la fléchir; et, quant
aux timbres-poste, ils ne devaient être qu'une commodité, facilitant l'envoi
d'argent; à moins qu'ils ne fussent une pure innocence, comme dans la lettre
d'une paysanne, qui avait ajouté un post-scriptum, pour dire qu'elle ajoutait
un timbre et qu'elle attendait la réponse.
—Je vous assure, conclut le baron, il y en a de très gentilles, de moins
bêtes qu'on ne croirait... Pendant trois ans, j'ai trouvé les lettres très
intéressantes d'une dame qui ne faisait rien, sans le raconter à la sainte
Vierge. C'était une dame mariée, et elle éprouvait la plus dangereuse
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passion pour un ami de son mari... Eh bien! monsieur l'abbé, elle a
triomphé, la sainte Vierge lui a répondu, en lui envoyant l'armure de sa
chasteté, la force toute divine de résister à son cœur...
Il s'interrompit, pour dire:
—Mais venez donc vous asseoir ici, monsieur l'abbé. Vous verrez comme
on est bien!
Pierre alla se mettre près de lui, sur le banc, à gauche, à l'endroit où le
rocher s'abaissait. Il y avait là, en effet, un coin de délicieux repos. Et ni l'un
ni l'autre ne parlait plus, un profond silence régnait, lorsqu'il entendit,
derrière son dos, un murmure indistinct, une légère voix de cristal, qui
semblait venir de l'invisible. Il eut un mouvement, que le baron Suire
comprit.
—C'est la source que vous entendez. Elle est dans le sol, derrière ce
grillage... Voulez-vous la voir?
Et, sans attendre que Pierre acceptât, il s'était déjà baissé, pour ouvrir un
des panneaux qui la protégeait, en faisant observer que, si on la fermait
ainsi, c'était de crainte que les libres penseurs ne vinssent jeter du poison
dedans. Cette imagination extraordinaire stupéfia un instant le prêtre; mais
il finit par la mettre au compte du baron, qui avait en vérité beaucoup
d'enfance.
Cependant, celui-ci se battait en vain avec le cadenas à lettres, qui ne
voulait pas céder.
—C'est singulier, murmurait-il, le mot est Rome, et je suis bien certain
qu'on ne l'a pas changé... L'humidité pourrit tout. Nous sommes obligés de
remplacer, au bout de deux ans, les béquilles, là-haut, qui tombent en
poussière... Apportez-moi donc un cierge.
Lorsque Pierre l'eut éclairé, avec un cierge, qu'il avait pris à une des
herses, il réussit enfin à ouvrir le cadenas de cuivre, mangé de vert-de-gris.
Et le panneau grillagé tourna, et la source apparut. C'était, dans une faille de
la roche, sur un fond de graviers boueux, une eau lente, qui sortait limpide,
sans bouillonnement; mais elle paraissait venir sur une assez large étendue.
Le baron expliquait que, pour la conduire aux fontaines, on l'avait canalisée
triomphé, la sainte Vierge lui a répondu, en lui envoyant l'armure de sa
chasteté, la force toute divine de résister à son cœur...
Il s'interrompit, pour dire:
—Mais venez donc vous asseoir ici, monsieur l'abbé. Vous verrez comme
on est bien!
Pierre alla se mettre près de lui, sur le banc, à gauche, à l'endroit où le
rocher s'abaissait. Il y avait là, en effet, un coin de délicieux repos. Et ni l'un
ni l'autre ne parlait plus, un profond silence régnait, lorsqu'il entendit,
derrière son dos, un murmure indistinct, une légère voix de cristal, qui
semblait venir de l'invisible. Il eut un mouvement, que le baron Suire
comprit.
—C'est la source que vous entendez. Elle est dans le sol, derrière ce
grillage... Voulez-vous la voir?
Et, sans attendre que Pierre acceptât, il s'était déjà baissé, pour ouvrir un
des panneaux qui la protégeait, en faisant observer que, si on la fermait
ainsi, c'était de crainte que les libres penseurs ne vinssent jeter du poison
dedans. Cette imagination extraordinaire stupéfia un instant le prêtre; mais
il finit par la mettre au compte du baron, qui avait en vérité beaucoup
d'enfance.
Cependant, celui-ci se battait en vain avec le cadenas à lettres, qui ne
voulait pas céder.
—C'est singulier, murmurait-il, le mot est Rome, et je suis bien certain
qu'on ne l'a pas changé... L'humidité pourrit tout. Nous sommes obligés de
remplacer, au bout de deux ans, les béquilles, là-haut, qui tombent en
poussière... Apportez-moi donc un cierge.
Lorsque Pierre l'eut éclairé, avec un cierge, qu'il avait pris à une des
herses, il réussit enfin à ouvrir le cadenas de cuivre, mangé de vert-de-gris.
Et le panneau grillagé tourna, et la source apparut. C'était, dans une faille de
la roche, sur un fond de graviers boueux, une eau lente, qui sortait limpide,
sans bouillonnement; mais elle paraissait venir sur une assez large étendue.
Le baron expliquait que, pour la conduire aux fontaines, on l'avait canalisée
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dans des tuyaux recouverts de ciment. Même il avouait que, derrière les
piscines, on avait dû creuser un réservoir, afin d'amasser l'eau pendant la
nuit, car le faible débit de la source n'aurait pas suffi aux besoins
journaliers.
—Voulez-vous la goûter? offrit-il brusquement. Elle est encore meilleure,
ici, à sa sortie de terre.
Pierre ne répondait pas, regardait cette eau tranquille, cette eau innocente,
qui se moirait de reflets d'or, sous la lumière vacillante du cierge. Des
gouttes de cire tombaient, l'animaient d'un frémissement. Et il songeait à
tout ce qu'elle apportait de mystère, du flanc lointain des montagnes.
—Buvez-en donc un verre!
Le baron avait rempli, en le plongeant, un verre qui se trouvait toujours là;
et le prêtre dut le vider. C'était de la bonne eau pure, de cette eau
transparente et fraîche qui ruisselle de tous les hauts plateaux des Pyrénées.
Le cadenas remis, tous deux reprirent leur place sur le banc de chêne.
Derrière lui, par moments, Pierre continuait à entendre la source, avec son
petit gazouillement d'oiseau caché. Et, maintenant, le baron lui parlait de la
Grotte, par toutes les saisons, par tous les temps, dans un bavardage
attendri, plein de détails puérils.
L'été, ce n'était que la saison brutale, les foules foraines des grands
pèlerinages, la ferveur bruyante des milliers de pèlerins accourus, priant et
criant à la fois. Mais, dès l'automne, tombaient les pluies, les pluies
diluviennes qui battaient le seuil de la Grotte, pendant de longs jours; et,
alors, venaient les pèlerinages lointains, des Indiens, des Malais, jusqu'à des
Chinois, de petites troupes silencieuses et extatiques qui s'agenouillaient
dans la boue, sur un signe des Missionnaires. En France, de toutes les
anciennes provinces, la Bretagne envoyait les pèlerins les plus dévots, des
paroisses entières où les hommes étaient aussi nombreux que les femmes, et
dont la bonne tenue pieuse, la foi simple et décente étaient faites pour
édifier le monde. Puis, c'était l'hiver, décembre avec ses froids terribles, ses
épaisses tombées de neige barrant les montagnes. Des familles prenaient
alors leurs quartiers au fond des hôtels déserts, des fidèles se rendaient
quand même chaque matin à la Grotte, tous les amants du silence, désireux
piscines, on avait dû creuser un réservoir, afin d'amasser l'eau pendant la
nuit, car le faible débit de la source n'aurait pas suffi aux besoins
journaliers.
—Voulez-vous la goûter? offrit-il brusquement. Elle est encore meilleure,
ici, à sa sortie de terre.
Pierre ne répondait pas, regardait cette eau tranquille, cette eau innocente,
qui se moirait de reflets d'or, sous la lumière vacillante du cierge. Des
gouttes de cire tombaient, l'animaient d'un frémissement. Et il songeait à
tout ce qu'elle apportait de mystère, du flanc lointain des montagnes.
—Buvez-en donc un verre!
Le baron avait rempli, en le plongeant, un verre qui se trouvait toujours là;
et le prêtre dut le vider. C'était de la bonne eau pure, de cette eau
transparente et fraîche qui ruisselle de tous les hauts plateaux des Pyrénées.
Le cadenas remis, tous deux reprirent leur place sur le banc de chêne.
Derrière lui, par moments, Pierre continuait à entendre la source, avec son
petit gazouillement d'oiseau caché. Et, maintenant, le baron lui parlait de la
Grotte, par toutes les saisons, par tous les temps, dans un bavardage
attendri, plein de détails puérils.
L'été, ce n'était que la saison brutale, les foules foraines des grands
pèlerinages, la ferveur bruyante des milliers de pèlerins accourus, priant et
criant à la fois. Mais, dès l'automne, tombaient les pluies, les pluies
diluviennes qui battaient le seuil de la Grotte, pendant de longs jours; et,
alors, venaient les pèlerinages lointains, des Indiens, des Malais, jusqu'à des
Chinois, de petites troupes silencieuses et extatiques qui s'agenouillaient
dans la boue, sur un signe des Missionnaires. En France, de toutes les
anciennes provinces, la Bretagne envoyait les pèlerins les plus dévots, des
paroisses entières où les hommes étaient aussi nombreux que les femmes, et
dont la bonne tenue pieuse, la foi simple et décente étaient faites pour
édifier le monde. Puis, c'était l'hiver, décembre avec ses froids terribles, ses
épaisses tombées de neige barrant les montagnes. Des familles prenaient
alors leurs quartiers au fond des hôtels déserts, des fidèles se rendaient
quand même chaque matin à la Grotte, tous les amants du silence, désireux
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de parler à la Vierge, dans la tendre intimité de la solitude. Il en était ainsi
quelques-uns que personne ne connaissait, qui se montraient dès qu'ils
étaient les seuls à se prosterner et à aimer, comme des amants jaloux, puis
qui repartaient, effarouchés, à la première menace de foule. Et quelle
douceur, par un mauvais temps d'hiver! Par la pluie, par le vent, par la
neige, la Grotte gardait son flamboiement. Même, durant les nuits d'enragée
tempête, lorsque pas une âme n'était là, elle incendiait les ténèbres vides,
elle brûlait comme un brasier d'amour que rien ne pouvait éteindre. Le
baron racontait que, pendant les grandes neiges de l'hiver précédent, il y
était venu passer des après-midi entières, à cette place, sur ce banc où il
était assis. Il y régnait une chaleur douce, bien qu'elle fût tournée au nord et
que jamais le soleil n'y pénétrât. Sans doute la roche continuellement
chauffée par les cierges expliquait cette bonne tiédeur; mais ne pouvait-on
croire, en outre, à un bienfait charmant de la Vierge, qui faisait régner là un
avril éternel? Aussi les petits oiseaux ne s'y trompaient pas, tous les pinsons
du voisinage, quand la neige glaçait leurs pattes, s'y réfugiaient, voletaient
dans le lierre, autour de la statue sainte. Et c'était, enfin, le réveil du
printemps, le Gave roulant avec un fracas de tonnerre les neiges fondues,
les arbres reverdissant sous la poussée de la sève, tandis que les foules de
retour envahissaient bruyamment la Grotte étincelante, dont elles chassaient
les petits oiseaux du ciel.
—Oui, oui, répétait le baron Suire, d'une voix ralentie, j'ai passé ici, tout
seul, des journées d'hiver adorables... Je ne voyais qu'une femme, qui
s'agenouillait là, contre la grille, pour ne pas mettre ses genoux dans la
neige. Elle était très jeune, vingt-cinq ans peut-être, et très jolie, une brune
avec des yeux bleus magnifiques. Elle ne disait rien, elle ne paraissait
même pas prier, elle restait ainsi pendant des heures, d'un air infiniment
triste... Je ne sais qui elle était, jamais je ne l'ai revue.
Il cessa de parler; et, deux minutes plus tard, comme Pierre le regardait,
étonné de son silence, il s'aperçut qu'il s'était endormi. Les mains jointes sur
le ventre, le menton contre la poitrine, il dormait avec un vague sourire,
d'un bon sommeil d'enfant. Sans doute, quand il disait qu'il passait la nuit
là, il voulait dire qu'il venait y faire un premier somme de vieil homme
heureux, visité par les anges.
quelques-uns que personne ne connaissait, qui se montraient dès qu'ils
étaient les seuls à se prosterner et à aimer, comme des amants jaloux, puis
qui repartaient, effarouchés, à la première menace de foule. Et quelle
douceur, par un mauvais temps d'hiver! Par la pluie, par le vent, par la
neige, la Grotte gardait son flamboiement. Même, durant les nuits d'enragée
tempête, lorsque pas une âme n'était là, elle incendiait les ténèbres vides,
elle brûlait comme un brasier d'amour que rien ne pouvait éteindre. Le
baron racontait que, pendant les grandes neiges de l'hiver précédent, il y
était venu passer des après-midi entières, à cette place, sur ce banc où il
était assis. Il y régnait une chaleur douce, bien qu'elle fût tournée au nord et
que jamais le soleil n'y pénétrât. Sans doute la roche continuellement
chauffée par les cierges expliquait cette bonne tiédeur; mais ne pouvait-on
croire, en outre, à un bienfait charmant de la Vierge, qui faisait régner là un
avril éternel? Aussi les petits oiseaux ne s'y trompaient pas, tous les pinsons
du voisinage, quand la neige glaçait leurs pattes, s'y réfugiaient, voletaient
dans le lierre, autour de la statue sainte. Et c'était, enfin, le réveil du
printemps, le Gave roulant avec un fracas de tonnerre les neiges fondues,
les arbres reverdissant sous la poussée de la sève, tandis que les foules de
retour envahissaient bruyamment la Grotte étincelante, dont elles chassaient
les petits oiseaux du ciel.
—Oui, oui, répétait le baron Suire, d'une voix ralentie, j'ai passé ici, tout
seul, des journées d'hiver adorables... Je ne voyais qu'une femme, qui
s'agenouillait là, contre la grille, pour ne pas mettre ses genoux dans la
neige. Elle était très jeune, vingt-cinq ans peut-être, et très jolie, une brune
avec des yeux bleus magnifiques. Elle ne disait rien, elle ne paraissait
même pas prier, elle restait ainsi pendant des heures, d'un air infiniment
triste... Je ne sais qui elle était, jamais je ne l'ai revue.
Il cessa de parler; et, deux minutes plus tard, comme Pierre le regardait,
étonné de son silence, il s'aperçut qu'il s'était endormi. Les mains jointes sur
le ventre, le menton contre la poitrine, il dormait avec un vague sourire,
d'un bon sommeil d'enfant. Sans doute, quand il disait qu'il passait la nuit
là, il voulait dire qu'il venait y faire un premier somme de vieil homme
heureux, visité par les anges.
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Et Pierre, alors, goûta la charmante solitude. C'était bien vrai, cette
douceur qui pénétrait l'âme, dans ce coin de roche. Elle était faite de l'odeur
un peu étouffante de la cire, de l'éblouissement d'extase où l'on tombait, au
milieu de la splendeur des cierges. Il ne distinguait plus nettement ni les
béquilles de la voûte, ni les ex-voto pendus aux parois, ni l'autel d'argent
gravé, ni l'orgue-harmonium dans sa housse. Une ivresse lente le prenait, un
anéantissement croissant de tout son être. Et il avait surtout la sensation
divine d'être loin du monde vivant, au fond de l'incroyable et du surhumain,
comme si la simple grille de fer fût devenue la barrière même de l'infini.
Un petit bruit, à la gauche de Pierre, l'inquiéta. C'était la source qui
coulait, coulait toujours, avec son gazouillement d'oiseau. Ah! qu'il aurait
voulu tomber à genoux, et croire au miracle, et avoir la certitude têtue que
cette eau divine n'avait jailli de la roche que pour la guérison de l'humanité
souffrante! N'était-il pas venu pour se prosterner, pour implorer la Vierge de
lui rendre la foi des petits enfants? Pourquoi donc ne priait-il pas, ne la
suppliait-il pas de lui faire le souverain cadeau de la grâce? Il étouffait
davantage, les cierges l'éblouissaient jusqu'au vertige. Et cette pensée le
saisit que, depuis deux jours, dans la grande liberté dont les prêtres
jouissaient à Lourdes, il avait négligé de dire sa messe. Il était en état de
péché, peut-être était-ce ce poids qui lui écrasait le cœur. Cela devint, en lui,
une telle souffrance, qu'il dut se lever et s'en aller. Il se contenta de
repousser doucement la grille, laissant le baron Suire endormi sur le banc.
Dans son chariot, Marie n'avait pas bougé, soulevée à demi sur les coudes,
la face extasiée, levée vers la Vierge.
—Marie, êtes-vous bien? n'avez-vous pas froid?
Elle ne répondit point. Il lui tâta les mains, les trouva tièdes et douces,
agitées pourtant d'un petit tremblement.
—Ce n'est pas le froid qui vous fait trembler, n'est-ce pas, Marie?
Et elle dit alors, d'une voix légère comme un souffle:
—Non, non! laissez-moi, je suis si heureuse! Je vais la voir, je le sens...
Ah! quelles délices!
douceur qui pénétrait l'âme, dans ce coin de roche. Elle était faite de l'odeur
un peu étouffante de la cire, de l'éblouissement d'extase où l'on tombait, au
milieu de la splendeur des cierges. Il ne distinguait plus nettement ni les
béquilles de la voûte, ni les ex-voto pendus aux parois, ni l'autel d'argent
gravé, ni l'orgue-harmonium dans sa housse. Une ivresse lente le prenait, un
anéantissement croissant de tout son être. Et il avait surtout la sensation
divine d'être loin du monde vivant, au fond de l'incroyable et du surhumain,
comme si la simple grille de fer fût devenue la barrière même de l'infini.
Un petit bruit, à la gauche de Pierre, l'inquiéta. C'était la source qui
coulait, coulait toujours, avec son gazouillement d'oiseau. Ah! qu'il aurait
voulu tomber à genoux, et croire au miracle, et avoir la certitude têtue que
cette eau divine n'avait jailli de la roche que pour la guérison de l'humanité
souffrante! N'était-il pas venu pour se prosterner, pour implorer la Vierge de
lui rendre la foi des petits enfants? Pourquoi donc ne priait-il pas, ne la
suppliait-il pas de lui faire le souverain cadeau de la grâce? Il étouffait
davantage, les cierges l'éblouissaient jusqu'au vertige. Et cette pensée le
saisit que, depuis deux jours, dans la grande liberté dont les prêtres
jouissaient à Lourdes, il avait négligé de dire sa messe. Il était en état de
péché, peut-être était-ce ce poids qui lui écrasait le cœur. Cela devint, en lui,
une telle souffrance, qu'il dut se lever et s'en aller. Il se contenta de
repousser doucement la grille, laissant le baron Suire endormi sur le banc.
Dans son chariot, Marie n'avait pas bougé, soulevée à demi sur les coudes,
la face extasiée, levée vers la Vierge.
—Marie, êtes-vous bien? n'avez-vous pas froid?
Elle ne répondit point. Il lui tâta les mains, les trouva tièdes et douces,
agitées pourtant d'un petit tremblement.
—Ce n'est pas le froid qui vous fait trembler, n'est-ce pas, Marie?
Et elle dit alors, d'une voix légère comme un souffle:
—Non, non! laissez-moi, je suis si heureuse! Je vais la voir, je le sens...
Ah! quelles délices!
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Alors, il remonta un peu le châle, et il s'éloigna, en pleine nuit, saisi d'un
trouble inexprimable. Au sortir des clartés vives de la Grotte, c'était une nuit
d'encre, un néant de ténèbres, dans lequel il roulait au hasard. Puis, ses yeux
s'habituèrent, il se retrouva près du Gave, il en suivit le bord, une allée
ombragée de grands arbres, où l'obscurité fraîche recommençait. Cela le
soulageait maintenant, cette ombre, cette fraîcheur si calmantes. Et il
n'éprouvait plus qu'une surprise, celle de ne s'être pas agenouillé, de n'avoir
pas prié, comme Marie priait elle-même, avec tout l'abandon de son âme.
Quel était donc l'obstacle en lui? D'où venait l'irrésistible révolte qui
l'empêchait de se laisser glisser à la foi, même lorsque son être surmené,
obsédé, souhaitait l'abandon? Il entendait bien que sa raison seule protestait;
et il se trouvait dans une heure où il aurait voulu la tuer, cette raison vorace
qui mangeait sa vie, qui l'empêchait d'être heureux, du bonheur des
ignorants et des simples. Peut-être, s'il avait vu un miracle, aurait-il eu la
volonté de croire. Par exemple, si Marie s'était levée tout d'un coup et avait
marché devant lui, ne se serait-il pas prosterné, vaincu enfin? Cette image
qu'il se faisait de Marie sauvée, de Marie guérie, l'émotionna à un tel point,
qu'il s'arrêta, les bras tremblants et levés vers le ciel criblé d'étoiles. Ah!
grand Dieu! quelle belle nuit profonde et mystérieuse, embaumée et légère,
et quelle joie pleuvait, dans cet espoir de l'éternelle santé revenue, de
l'éternel amour, renaissant à l'infini, comme le printemps! Puis, il marcha
encore, suivit l'allée jusqu'au bout. Mais ses doutes recommençaient: quand
on exige un miracle pour croire, c'est qu'on est incapable de croire. Dieu n'a
pas à faire la preuve de son existence. Il était aussi repris de malaise, à la
pensée que, tant qu'il n'aurait pas fait son devoir de prêtre, en disant sa
messe, Dieu ne l'écouterait point. Pourquoi n'allait-il pas tout de suite à
l'église du Rosaire, dont les autels, de minuit à midi, restaient à la
disposition des prêtres de passage? Et il redescendit par une autre allée, se
retrouva sous les arbres, dans le coin de feuillages, d'où il avait vu, avec
Marie, passer la procession aux flambeaux. Plus une clarté, une mer
d'ombre, sans bornes.
Là, Pierre eut une nouvelle défaillance; et il entra machinalement à l'Abri
des pèlerins, comme s'il avait voulu gagner du temps. La porte restait
grande ouverte, sans aérer suffisamment la vaste salle, pleine de monde.
Dès les premiers pas, il fut frappé au visage par la lourde chaleur des corps
entassés, par l'odeur épaisse et gâtée des haleines et des transpirations. Les
trouble inexprimable. Au sortir des clartés vives de la Grotte, c'était une nuit
d'encre, un néant de ténèbres, dans lequel il roulait au hasard. Puis, ses yeux
s'habituèrent, il se retrouva près du Gave, il en suivit le bord, une allée
ombragée de grands arbres, où l'obscurité fraîche recommençait. Cela le
soulageait maintenant, cette ombre, cette fraîcheur si calmantes. Et il
n'éprouvait plus qu'une surprise, celle de ne s'être pas agenouillé, de n'avoir
pas prié, comme Marie priait elle-même, avec tout l'abandon de son âme.
Quel était donc l'obstacle en lui? D'où venait l'irrésistible révolte qui
l'empêchait de se laisser glisser à la foi, même lorsque son être surmené,
obsédé, souhaitait l'abandon? Il entendait bien que sa raison seule protestait;
et il se trouvait dans une heure où il aurait voulu la tuer, cette raison vorace
qui mangeait sa vie, qui l'empêchait d'être heureux, du bonheur des
ignorants et des simples. Peut-être, s'il avait vu un miracle, aurait-il eu la
volonté de croire. Par exemple, si Marie s'était levée tout d'un coup et avait
marché devant lui, ne se serait-il pas prosterné, vaincu enfin? Cette image
qu'il se faisait de Marie sauvée, de Marie guérie, l'émotionna à un tel point,
qu'il s'arrêta, les bras tremblants et levés vers le ciel criblé d'étoiles. Ah!
grand Dieu! quelle belle nuit profonde et mystérieuse, embaumée et légère,
et quelle joie pleuvait, dans cet espoir de l'éternelle santé revenue, de
l'éternel amour, renaissant à l'infini, comme le printemps! Puis, il marcha
encore, suivit l'allée jusqu'au bout. Mais ses doutes recommençaient: quand
on exige un miracle pour croire, c'est qu'on est incapable de croire. Dieu n'a
pas à faire la preuve de son existence. Il était aussi repris de malaise, à la
pensée que, tant qu'il n'aurait pas fait son devoir de prêtre, en disant sa
messe, Dieu ne l'écouterait point. Pourquoi n'allait-il pas tout de suite à
l'église du Rosaire, dont les autels, de minuit à midi, restaient à la
disposition des prêtres de passage? Et il redescendit par une autre allée, se
retrouva sous les arbres, dans le coin de feuillages, d'où il avait vu, avec
Marie, passer la procession aux flambeaux. Plus une clarté, une mer
d'ombre, sans bornes.
Là, Pierre eut une nouvelle défaillance; et il entra machinalement à l'Abri
des pèlerins, comme s'il avait voulu gagner du temps. La porte restait
grande ouverte, sans aérer suffisamment la vaste salle, pleine de monde.
Dès les premiers pas, il fut frappé au visage par la lourde chaleur des corps
entassés, par l'odeur épaisse et gâtée des haleines et des transpirations. Les
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lanternes fumeuses éclairaient si mal, qu'il dut prendre garde de ne pas
marcher sur des membres épars; car l'encombrement était extraordinaire,
beaucoup de gens qui n'avaient pu trouver de place sur les bancs, s'étaient
allongés sur les dalles humides, souillées de crachats et de détritus, depuis
le matin. Et il y avait là une promiscuité sans nom, des hommes, des
femmes, des prêtres, couchés pêle-mêle, roulés au hasard, culbutés dans le
coup de fatigue qui les terrassait, la bouche ouverte, anéantis. Un grand
nombre ronflaient assis, le dos à la muraille, la tête ballante sur la poitrine.
D'autres étaient tombés, les jambes se mêlaient, une jeune fille gisait en
travers d'un vieux curé de campagne, dont le calme sommeil d'enfant riait
aux anges. C'était l'étable, les pauvres de la route entrés et fêtant le logis de
hasard, tous ceux qui n'avaient pas de chez eux, par ce beau soir de fête, et
qui étaient venus s'échouer là, fraternellement endormis aux bras les uns des
autres. Quelques-uns pourtant ne trouvaient pas de repos, dans l'excitation
de leur fièvre, se retournaient, se relevaient pour achever les provisions de
leur panier. On en apercevait d'immobiles, les yeux grands ouverts, fixés sur
l'ombre. Parmi les ronflements, des cris de rêve, des plaintes de souffrance
éclataient. Et une grande pitié, une sourde pitié d'angoisse montait de ce
troupeau de misérables, écroulés en tas, dans le dégoût de leurs guenilles,
tandis que, sans doute, leurs petites âmes blanches voyageaient ailleurs, au
pays bleu de leur rêve mystique.
Pierre se retirait, le cœur soulevé, lorsqu'un gémissement faible et continu
l'arrêta. Il avait reconnu, à la même place, dans la même position, madame
Vincent, qui berçait la petite Rose sur ses genoux.
—Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous entendez, elle s'est réveillée
voici bientôt une heure, et depuis ce moment elle crie... Je vous jure bien
pourtant que je n'ai pas remué un doigt, tant ça me rendait heureuse de la
regarder dormir.
Le prêtre s'était penché, examinant la petite, qui n'avait pas même la force
de rouvrir les paupières. Sa plainte sortait de sa bouche comme son souffle
même; et elle était si blanche, qu'il frémit, car il sentit venir la mort.
—Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire? continua la mère martyrisée, à
bout de force. Ça ne peut pas continuer comme ça, je ne peux plus
l'entendre crier... Si vous saviez tout ce que je lui dis: «Mon bijou, mon
marcher sur des membres épars; car l'encombrement était extraordinaire,
beaucoup de gens qui n'avaient pu trouver de place sur les bancs, s'étaient
allongés sur les dalles humides, souillées de crachats et de détritus, depuis
le matin. Et il y avait là une promiscuité sans nom, des hommes, des
femmes, des prêtres, couchés pêle-mêle, roulés au hasard, culbutés dans le
coup de fatigue qui les terrassait, la bouche ouverte, anéantis. Un grand
nombre ronflaient assis, le dos à la muraille, la tête ballante sur la poitrine.
D'autres étaient tombés, les jambes se mêlaient, une jeune fille gisait en
travers d'un vieux curé de campagne, dont le calme sommeil d'enfant riait
aux anges. C'était l'étable, les pauvres de la route entrés et fêtant le logis de
hasard, tous ceux qui n'avaient pas de chez eux, par ce beau soir de fête, et
qui étaient venus s'échouer là, fraternellement endormis aux bras les uns des
autres. Quelques-uns pourtant ne trouvaient pas de repos, dans l'excitation
de leur fièvre, se retournaient, se relevaient pour achever les provisions de
leur panier. On en apercevait d'immobiles, les yeux grands ouverts, fixés sur
l'ombre. Parmi les ronflements, des cris de rêve, des plaintes de souffrance
éclataient. Et une grande pitié, une sourde pitié d'angoisse montait de ce
troupeau de misérables, écroulés en tas, dans le dégoût de leurs guenilles,
tandis que, sans doute, leurs petites âmes blanches voyageaient ailleurs, au
pays bleu de leur rêve mystique.
Pierre se retirait, le cœur soulevé, lorsqu'un gémissement faible et continu
l'arrêta. Il avait reconnu, à la même place, dans la même position, madame
Vincent, qui berçait la petite Rose sur ses genoux.
—Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous entendez, elle s'est réveillée
voici bientôt une heure, et depuis ce moment elle crie... Je vous jure bien
pourtant que je n'ai pas remué un doigt, tant ça me rendait heureuse de la
regarder dormir.
Le prêtre s'était penché, examinant la petite, qui n'avait pas même la force
de rouvrir les paupières. Sa plainte sortait de sa bouche comme son souffle
même; et elle était si blanche, qu'il frémit, car il sentit venir la mort.
—Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire? continua la mère martyrisée, à
bout de force. Ça ne peut pas continuer comme ça, je ne peux plus
l'entendre crier... Si vous saviez tout ce que je lui dis: «Mon bijou, mon
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trésor, mon ange, je t'en supplie, ne crie plus, sois mignonne, la sainte
Vierge va te guérir!» Et elle crie toujours...
Elle sanglotait, ses grosses larmes tombaient sur le visage de l'enfant, dont
le râle ne cessait pas.
—S'il faisait jour, je serais déjà partie de cette salle, d'autant plus qu'elle
incommode le monde. Il y a là une vieille dame qui s'est déjà fâchée... Mais
j'ai peur qu'il ne fasse froid; et puis, où aller, dans la nuit?... Ah! sainte
Vierge, sainte Vierge, prenez pitié de nous!
Pierre, gagné par les larmes, mit un baiser sur les petits cheveux blonds de
Rose; et il se sauva, pour ne pas éclater en sanglots avec cette mère
douloureuse, et il se rendit droit au Rosaire, comme décidé à vaincre la
mort.
Il avait déjà vu le Rosaire au plein jour, et elle lui avait déplu, cette église
que l'architecte, gêné par l'emplacement, acculé au roc, avait dû faire ronde
et trop basse, avec sa grande coupole soutenue par des piliers carrés. Le pis
était que, malgré son style byzantin archaïque, elle manquait de sentiment
religieux, sans mystère ni recueillement aucun, pareille à une halle au blé
toute neuve, que la coupole et les larges portes vitrées éclairaient d'un jour
cru. Elle n'était point finie d'ailleurs, l'ornementation manquait, les pans de
mur nu où s'adossaient les autels n'avaient d'autre décoration que des roses
en papier de couleur et de maigres ex-voto; et cela achevait de lui donner un
air de vaste salle de passage, au sol dallé, qui, par les temps de pluie, se
trempait, comme le carreau d'une salle de chemin de fer. Le maître autel
provisoire était en bois peint. Des rangées de bancs, innombrables,
emplissaient la rotonde centrale, des bancs de refuge public, où l'on pouvait
venir s'asseoir à toute heure, car nuit et jour le Rosaire restait grand ouvert à
la foule des pèlerins. De même que l'Abri, c'était l'étable, où Dieu recevait
ses pauvres.
Et Pierre, en entrant, retrouva cette sensation de halle commune que la rue
traverse. Mais le jour trop vif n'inondait plus les murs blafards, les cierges
qui brûlaient sur tous les autels étoilaient seulement les ombres vagues,
endormies sous les voûtes. Il y avait eu, à minuit, une grand'messe
solennelle, célébrée avec une pompe extraordinaire, dans l'éclat des
lumières, des chants, des vêtements d'or, des encensoirs balancés et
Vierge va te guérir!» Et elle crie toujours...
Elle sanglotait, ses grosses larmes tombaient sur le visage de l'enfant, dont
le râle ne cessait pas.
—S'il faisait jour, je serais déjà partie de cette salle, d'autant plus qu'elle
incommode le monde. Il y a là une vieille dame qui s'est déjà fâchée... Mais
j'ai peur qu'il ne fasse froid; et puis, où aller, dans la nuit?... Ah! sainte
Vierge, sainte Vierge, prenez pitié de nous!
Pierre, gagné par les larmes, mit un baiser sur les petits cheveux blonds de
Rose; et il se sauva, pour ne pas éclater en sanglots avec cette mère
douloureuse, et il se rendit droit au Rosaire, comme décidé à vaincre la
mort.
Il avait déjà vu le Rosaire au plein jour, et elle lui avait déplu, cette église
que l'architecte, gêné par l'emplacement, acculé au roc, avait dû faire ronde
et trop basse, avec sa grande coupole soutenue par des piliers carrés. Le pis
était que, malgré son style byzantin archaïque, elle manquait de sentiment
religieux, sans mystère ni recueillement aucun, pareille à une halle au blé
toute neuve, que la coupole et les larges portes vitrées éclairaient d'un jour
cru. Elle n'était point finie d'ailleurs, l'ornementation manquait, les pans de
mur nu où s'adossaient les autels n'avaient d'autre décoration que des roses
en papier de couleur et de maigres ex-voto; et cela achevait de lui donner un
air de vaste salle de passage, au sol dallé, qui, par les temps de pluie, se
trempait, comme le carreau d'une salle de chemin de fer. Le maître autel
provisoire était en bois peint. Des rangées de bancs, innombrables,
emplissaient la rotonde centrale, des bancs de refuge public, où l'on pouvait
venir s'asseoir à toute heure, car nuit et jour le Rosaire restait grand ouvert à
la foule des pèlerins. De même que l'Abri, c'était l'étable, où Dieu recevait
ses pauvres.
Et Pierre, en entrant, retrouva cette sensation de halle commune que la rue
traverse. Mais le jour trop vif n'inondait plus les murs blafards, les cierges
qui brûlaient sur tous les autels étoilaient seulement les ombres vagues,
endormies sous les voûtes. Il y avait eu, à minuit, une grand'messe
solennelle, célébrée avec une pompe extraordinaire, dans l'éclat des
lumières, des chants, des vêtements d'or, des encensoirs balancés et
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fumants; et, de ce flamboiement glorieux, il n'était resté, à chacun des
quinze autels du pourtour, que les cierges réglementaires, nécessaires à la
célébration des messes. Dès minuit, les messes commençaient, ne cessaient
plus jusqu'à midi. Rien qu'au Rosaire, il s'en disait près de quatre cents,
pendant ces douze heures. Pour Lourdes entier, où l'on comptait une
cinquantaine d'autels, le nombre des messes dites montait à plus de deux
mille par jour. Et l'affluence des prêtres était si grande, que beaucoup
remplissaient difficilement leur devoir, devaient faire queue durant des
heures, avant de trouver un autel libre. Cette nuit-là, ce qui étonna Pierre, ce
fut de voir, dans les demi-ténèbres, les autels assiégés, des files de prêtres
qui attendaient patiemment leur tour, en bas des marches, pendant que
l'officiant dépêchait les phrases latines, avec de grands signes de croix; et la
fatigue était si écrasante, que la plupart s'asseyaient par terre, que certains
s'endormaient sur les marches, en tas et vaincus, comptant que le bedeau les
réveillerait.
Un instant, il se promena, indécis. Allait-il attendre comme les autres?
Mais le spectacle le retenait. À tous les autels, à toutes les messes, un flot
de pèlerins se pressaient, communiaient en hâte, avec une sorte de ferveur
vorace. Les ciboires se remplissaient, se vidaient sans cesse, les mains des
prêtres se fatiguaient à distribuer le pain de vie; et il s'étonnait de nouveau,
jamais il n'avait vu un coin de terre arrosé à ce point du sang divin, et d'où
la foi s'exhalât en un tel envolement des âmes. C'était comme un retour aux
temps héroïques de l'Église, lorsque les peuples s'agenouillaient sous le
même vent de crédulité, dans l'épouvante de leur ignorance, qui s'en
remettait, pour leur bonheur, aux mains du Dieu tout-puissant. Il pouvait se
croire transporté à huit ou neuf siècles en arrière, aux époques de grande
dévotion publique, quand on pensait la fin du monde prochaine. La foule
des simples, toute la cohue qui avait assistée à la grand'messe, était restée
sur les bancs, à l'aise chez Dieu comme chez elle. Beaucoup n'avaient pas
d'asile. L'église n'était-elle pas leur maison, le refuge où jour et nuit la
consolation les attendait? Ceux qui ne savaient où coucher, qui n'avaient
même pas trouvé une place à l'Abri, entraient au Rosaire, finissaient par se
caser sur un banc, ou bien s'allongeaient sur les dalles. Et d'autres, que leur
lit attendait, s'oubliaient pour la joie de passer une nuit entière dans ce logis
céleste, si pleine de beaux rêves. Jusqu'au jour, l'amas, la promiscuité
étaient extraordinaires: toutes les rangées de bancs garnies, des dormeurs
quinze autels du pourtour, que les cierges réglementaires, nécessaires à la
célébration des messes. Dès minuit, les messes commençaient, ne cessaient
plus jusqu'à midi. Rien qu'au Rosaire, il s'en disait près de quatre cents,
pendant ces douze heures. Pour Lourdes entier, où l'on comptait une
cinquantaine d'autels, le nombre des messes dites montait à plus de deux
mille par jour. Et l'affluence des prêtres était si grande, que beaucoup
remplissaient difficilement leur devoir, devaient faire queue durant des
heures, avant de trouver un autel libre. Cette nuit-là, ce qui étonna Pierre, ce
fut de voir, dans les demi-ténèbres, les autels assiégés, des files de prêtres
qui attendaient patiemment leur tour, en bas des marches, pendant que
l'officiant dépêchait les phrases latines, avec de grands signes de croix; et la
fatigue était si écrasante, que la plupart s'asseyaient par terre, que certains
s'endormaient sur les marches, en tas et vaincus, comptant que le bedeau les
réveillerait.
Un instant, il se promena, indécis. Allait-il attendre comme les autres?
Mais le spectacle le retenait. À tous les autels, à toutes les messes, un flot
de pèlerins se pressaient, communiaient en hâte, avec une sorte de ferveur
vorace. Les ciboires se remplissaient, se vidaient sans cesse, les mains des
prêtres se fatiguaient à distribuer le pain de vie; et il s'étonnait de nouveau,
jamais il n'avait vu un coin de terre arrosé à ce point du sang divin, et d'où
la foi s'exhalât en un tel envolement des âmes. C'était comme un retour aux
temps héroïques de l'Église, lorsque les peuples s'agenouillaient sous le
même vent de crédulité, dans l'épouvante de leur ignorance, qui s'en
remettait, pour leur bonheur, aux mains du Dieu tout-puissant. Il pouvait se
croire transporté à huit ou neuf siècles en arrière, aux époques de grande
dévotion publique, quand on pensait la fin du monde prochaine. La foule
des simples, toute la cohue qui avait assistée à la grand'messe, était restée
sur les bancs, à l'aise chez Dieu comme chez elle. Beaucoup n'avaient pas
d'asile. L'église n'était-elle pas leur maison, le refuge où jour et nuit la
consolation les attendait? Ceux qui ne savaient où coucher, qui n'avaient
même pas trouvé une place à l'Abri, entraient au Rosaire, finissaient par se
caser sur un banc, ou bien s'allongeaient sur les dalles. Et d'autres, que leur
lit attendait, s'oubliaient pour la joie de passer une nuit entière dans ce logis
céleste, si pleine de beaux rêves. Jusqu'au jour, l'amas, la promiscuité
étaient extraordinaires: toutes les rangées de bancs garnies, des dormeurs
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épars dans tous les coins, derrière tous les piliers; des hommes, des femmes,
des enfants, adossés les uns aux autres, la tête tombée sur l'épaule du voisin,
mêlant leurs haleines, avec une tranquille inconscience; la débâcle d'une
sainte assistance que le sommeil a foudroyée, une église transformée en une
hospitalité de hasard, la porte grande ouverte à la belle nuit d'août, laissant
pénétrer tous les passants des ténèbres, les bons et les mauvais, les las et les
perdus. Et, de partout, à chacun des quinze autels, les sonnettes de
l'élévation tintaient sans relâche; et, du pêle-mêle des dormeurs, à chaque
instant, se levaient des bandes de fidèles qui allaient communier, puis qui
revenaient se perdre parmi le troupeau sans nom et sans gardien, roulé dans
la demi-obscurité comme dans la décence d'un voile.
Pierre continuait à errer, d'un air d'indécision inquiète, au travers de ces
groupes vagues, lorsqu'un vieux prêtre, assis sur la marche d'un autel,
l'appela d'un signe. Depuis deux heures, il attendait là, et à l'instant où son
tour venait enfin, il se sentait pris d'une faiblesse telle, que, par crainte de ne
pouvoir achever sa messe, il préférait céder sa place. Sans doute la vue de
Pierre perdu, torturé dans l'ombre, l'avait touché. Il lui indiqua la sacristie,
attendit encore jusqu'à ce qu'il revînt avec la chasuble et le calice, puis
s'endormit profondément sur un des bancs voisins. Pierre alors dit sa messe,
comme il la disait à Paris, en honnête homme qui remplit son devoir
professionnel. Il gardait l'apparence extérieure d'une foi sincère. Mais rien
ne le toucha, ne lui fondit le cœur, de ce qu'il croyait pouvoir attendre des
deux jours de fièvre qu'il venait de passer, du milieu extraordinaire et
bouleversant où il vivait depuis la veille. Il espérait, au moment de la
communion, lorsque le divin mystère s'accomplit, qu'une grande
commotion allait le terrasser, qu'il serait baigné de la grâce, devant le ciel
ouvert, face à face avec Dieu; et rien ne se produisit, son cœur glacé ne
battit même pas, il prononça jusqu'au bout les paroles habituelles, fit les
gestes réglementaires, avec la correction machinale du métier. Malgré son
effort de ferveur, une seule idée revenait, obstinée, celle que la sacristie était
bien trop petite, pour un nombre si énorme de messes. Comment les
sacristains pouvaient-ils arriver à fournir les vêtements sacrés et les linges?
Cela le confondait, occupait son esprit avec une persistance imbécile.
Puis, étonné, Pierre se retrouva dehors. De nouveau, il marcha dans la
nuit, une nuit qui lui parut plus noire, plus muette, d'un vide immense. La
ville était morte, pas une lumière ne luisait. Il ne restait que le grondement
des enfants, adossés les uns aux autres, la tête tombée sur l'épaule du voisin,
mêlant leurs haleines, avec une tranquille inconscience; la débâcle d'une
sainte assistance que le sommeil a foudroyée, une église transformée en une
hospitalité de hasard, la porte grande ouverte à la belle nuit d'août, laissant
pénétrer tous les passants des ténèbres, les bons et les mauvais, les las et les
perdus. Et, de partout, à chacun des quinze autels, les sonnettes de
l'élévation tintaient sans relâche; et, du pêle-mêle des dormeurs, à chaque
instant, se levaient des bandes de fidèles qui allaient communier, puis qui
revenaient se perdre parmi le troupeau sans nom et sans gardien, roulé dans
la demi-obscurité comme dans la décence d'un voile.
Pierre continuait à errer, d'un air d'indécision inquiète, au travers de ces
groupes vagues, lorsqu'un vieux prêtre, assis sur la marche d'un autel,
l'appela d'un signe. Depuis deux heures, il attendait là, et à l'instant où son
tour venait enfin, il se sentait pris d'une faiblesse telle, que, par crainte de ne
pouvoir achever sa messe, il préférait céder sa place. Sans doute la vue de
Pierre perdu, torturé dans l'ombre, l'avait touché. Il lui indiqua la sacristie,
attendit encore jusqu'à ce qu'il revînt avec la chasuble et le calice, puis
s'endormit profondément sur un des bancs voisins. Pierre alors dit sa messe,
comme il la disait à Paris, en honnête homme qui remplit son devoir
professionnel. Il gardait l'apparence extérieure d'une foi sincère. Mais rien
ne le toucha, ne lui fondit le cœur, de ce qu'il croyait pouvoir attendre des
deux jours de fièvre qu'il venait de passer, du milieu extraordinaire et
bouleversant où il vivait depuis la veille. Il espérait, au moment de la
communion, lorsque le divin mystère s'accomplit, qu'une grande
commotion allait le terrasser, qu'il serait baigné de la grâce, devant le ciel
ouvert, face à face avec Dieu; et rien ne se produisit, son cœur glacé ne
battit même pas, il prononça jusqu'au bout les paroles habituelles, fit les
gestes réglementaires, avec la correction machinale du métier. Malgré son
effort de ferveur, une seule idée revenait, obstinée, celle que la sacristie était
bien trop petite, pour un nombre si énorme de messes. Comment les
sacristains pouvaient-ils arriver à fournir les vêtements sacrés et les linges?
Cela le confondait, occupait son esprit avec une persistance imbécile.
Puis, étonné, Pierre se retrouva dehors. De nouveau, il marcha dans la
nuit, une nuit qui lui parut plus noire, plus muette, d'un vide immense. La
ville était morte, pas une lumière ne luisait. Il ne restait que le grondement
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du Gave, que ses oreilles accoutumées cessaient d'entendre. Et, tout d'un
coup, la Grotte flamba devant lui, incendia les ténèbres de son perpétuel
brasier, brûlant tel qu'un amour inextinguible. Il y était revenu
inconsciemment, ramené sans doute par la pensée de Marie. Trois heures
allaient sonner, les bancs se vidaient, il n'y avait plus là qu'une vingtaine de
personnes, des formes noires et perdues, des agenouillements vagues, des
extases ensommeillées, tombées à un engourdissement divin. On aurait dit
que la nuit, en s'avançant, eût épaissi les ombres, reculé la Grotte dans un
lointain de rêve. Tout sombrait au fond d'une lassitude délicieuse, il ne
venait plus que du sommeil de l'immense campagne obscure; tandis que la
voix des eaux invisibles était comme le souffle même de ce pur sommeil, où
souriait la sainte Vierge toute blanche, auréolée de cierges. Et, parmi les
quelques femmes évanouies, madame Maze était toujours à genoux, les
mains jointes, la tête basse, si effacée, qu'elle paraissait fondue dans son
ardente supplication.
Mais, tout de suite, Pierre s'était approché de Marie. Il grelottait, il
s'imaginait qu'elle devait être glacée, à l'approche du matin.
—Je vous en conjure, Marie, couvrez-vous! Voulez-vous donc souffrir
davantage?
Et il remonta le châle qui avait glissé, il s'efforça de le lui nouer au
menton.
—Vous avez froid, Marie. Vos mains sont glacées.
Elle ne répondait pas, elle avait la même attitude que deux heures plus tôt,
lorsqu'il s'en était allé. Les coudes appuyés aux bords du chariot, elle se
soulevait à demi, dans le même élan vers la sainte Vierge, la face
transfigurée, rayonnante d'une joie céleste. Ses lèvres remuaient, sans qu'il
en sortît aucun son. Peut-être continuait-elle un entretien mystérieux, au
pays de l'enchantement, dans le songe tout éveillé qu'elle faisait, depuis
qu'elle se trouvait là. Et il lui parla encore, et elle ne lui répondit toujours
pas. Puis, d'elle-même, elle murmura enfin, d'une voix lointaine:
—Oh! Pierre, que je suis heureuse!... Je l'ai vue, je l'ai priée pour vous, et
elle m'a souri, elle m'a fait un petit signe de la tête, pour me dire qu'elle
m'entendait et qu'elle m'exauçait... Et elle ne m'a pas parlé, Pierre, mais j'ai
coup, la Grotte flamba devant lui, incendia les ténèbres de son perpétuel
brasier, brûlant tel qu'un amour inextinguible. Il y était revenu
inconsciemment, ramené sans doute par la pensée de Marie. Trois heures
allaient sonner, les bancs se vidaient, il n'y avait plus là qu'une vingtaine de
personnes, des formes noires et perdues, des agenouillements vagues, des
extases ensommeillées, tombées à un engourdissement divin. On aurait dit
que la nuit, en s'avançant, eût épaissi les ombres, reculé la Grotte dans un
lointain de rêve. Tout sombrait au fond d'une lassitude délicieuse, il ne
venait plus que du sommeil de l'immense campagne obscure; tandis que la
voix des eaux invisibles était comme le souffle même de ce pur sommeil, où
souriait la sainte Vierge toute blanche, auréolée de cierges. Et, parmi les
quelques femmes évanouies, madame Maze était toujours à genoux, les
mains jointes, la tête basse, si effacée, qu'elle paraissait fondue dans son
ardente supplication.
Mais, tout de suite, Pierre s'était approché de Marie. Il grelottait, il
s'imaginait qu'elle devait être glacée, à l'approche du matin.
—Je vous en conjure, Marie, couvrez-vous! Voulez-vous donc souffrir
davantage?
Et il remonta le châle qui avait glissé, il s'efforça de le lui nouer au
menton.
—Vous avez froid, Marie. Vos mains sont glacées.
Elle ne répondait pas, elle avait la même attitude que deux heures plus tôt,
lorsqu'il s'en était allé. Les coudes appuyés aux bords du chariot, elle se
soulevait à demi, dans le même élan vers la sainte Vierge, la face
transfigurée, rayonnante d'une joie céleste. Ses lèvres remuaient, sans qu'il
en sortît aucun son. Peut-être continuait-elle un entretien mystérieux, au
pays de l'enchantement, dans le songe tout éveillé qu'elle faisait, depuis
qu'elle se trouvait là. Et il lui parla encore, et elle ne lui répondit toujours
pas. Puis, d'elle-même, elle murmura enfin, d'une voix lointaine:
—Oh! Pierre, que je suis heureuse!... Je l'ai vue, je l'ai priée pour vous, et
elle m'a souri, elle m'a fait un petit signe de la tête, pour me dire qu'elle
m'entendait et qu'elle m'exauçait... Et elle ne m'a pas parlé, Pierre, mais j'ai
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compris ce qu'elle me disait. C'est aujourd'hui, à quatre heures du soir, que
je serai guérie, lorsque le Saint-Sacrement passera.
Il l'écoutait, bouleversé. Avait-elle dormi, les yeux ouverts? N'était-ce pas
en rêve qu'elle avait vu la sainte Vierge de marbre incliner la tête et sourire?
Il fut pris d'un grand frisson, à cette pensée que cette pure enfant avait prié
pour lui. Et il marcha jusqu'à la grille, il tomba sur les deux genoux, en
bégayant: «Ô Marie! ô Marie!» sans savoir si ce cri de son cœur s'adressait
à la Vierge ou à l'amie adorée de son enfance. Puis, il resta là, anéanti,
attendant la grâce.
Des minutes interminables s'écoulèrent. Cette fois, c'était l'effort
surhumain, l'attente du miracle qu'il était venu chercher pour lui-même, la
brusque révélation, le coup de foudre emportant son doute, le rendant à la
foi des simples, rajeuni et triomphant. Il s'abandonnait, il aurait voulu
qu'une force souveraine ravageât son être et le transformât. Mais, comme
tout à l'heure, pendant sa messe, il n'entendait en lui qu'un silence sans
bornes, il ne sentait qu'un vide sans fond. Rien n'intervenait, son cœur
désespéré semblait cesser de battre. Et il avait beau s'efforcer de prier, de
fixer éperdument sa pensée sur cette Vierge puissante, si douce aux pauvres
hommes: malgré tout, sa pensée s'échappait, était reconquise par le monde
extérieur, s'occupait de détails puérils. De l'autre côté de la grille, dans la
Grotte, il venait de revoir le baron Suire endormi, continuant son heureux
somme, les mains jointes sur le ventre. D'autres choses encore
l'intéressaient, les bouquets aux pieds de la Vierge, les lettres jetées là,
comme à la poste du ciel, la délicate dentelle de cire qui demeurait debout
autour de la flamme des gros cierges et qui l'entourait, pareille à une riche
orfèvrerie d'argent découpé. Ensuite, sans lien apparent, il rêva à son
enfance, la figure de son frère Guillaume s'évoqua, très distincte. Depuis la
mort de leur mère, il ne l'avait pas revu. Il savait seulement qu'il vivait très
à l'écart, s'occupant de science au fond de la petite maison où il s'était
comme cloîtré, avec une maîtresse et deux grands chiens; et il n'aurait plus
eu de ses nouvelles, s'il n'avait lu dernièrement son nom dans un journal, à
propos d'un attentat révolutionnaire. On le disait pris passionnément par des
études sur les matières explosibles, fréquentant les chefs des partis les plus
avancés. Pourquoi donc lui apparaissait-il ainsi, dans ce lieu d'extase, au
milieu de la lumière mystique des cierges, et tel qu'il l'avait connu autrefois,
si bon, si tendre frère, avec une révolte de charité pour toutes les
je serai guérie, lorsque le Saint-Sacrement passera.
Il l'écoutait, bouleversé. Avait-elle dormi, les yeux ouverts? N'était-ce pas
en rêve qu'elle avait vu la sainte Vierge de marbre incliner la tête et sourire?
Il fut pris d'un grand frisson, à cette pensée que cette pure enfant avait prié
pour lui. Et il marcha jusqu'à la grille, il tomba sur les deux genoux, en
bégayant: «Ô Marie! ô Marie!» sans savoir si ce cri de son cœur s'adressait
à la Vierge ou à l'amie adorée de son enfance. Puis, il resta là, anéanti,
attendant la grâce.
Des minutes interminables s'écoulèrent. Cette fois, c'était l'effort
surhumain, l'attente du miracle qu'il était venu chercher pour lui-même, la
brusque révélation, le coup de foudre emportant son doute, le rendant à la
foi des simples, rajeuni et triomphant. Il s'abandonnait, il aurait voulu
qu'une force souveraine ravageât son être et le transformât. Mais, comme
tout à l'heure, pendant sa messe, il n'entendait en lui qu'un silence sans
bornes, il ne sentait qu'un vide sans fond. Rien n'intervenait, son cœur
désespéré semblait cesser de battre. Et il avait beau s'efforcer de prier, de
fixer éperdument sa pensée sur cette Vierge puissante, si douce aux pauvres
hommes: malgré tout, sa pensée s'échappait, était reconquise par le monde
extérieur, s'occupait de détails puérils. De l'autre côté de la grille, dans la
Grotte, il venait de revoir le baron Suire endormi, continuant son heureux
somme, les mains jointes sur le ventre. D'autres choses encore
l'intéressaient, les bouquets aux pieds de la Vierge, les lettres jetées là,
comme à la poste du ciel, la délicate dentelle de cire qui demeurait debout
autour de la flamme des gros cierges et qui l'entourait, pareille à une riche
orfèvrerie d'argent découpé. Ensuite, sans lien apparent, il rêva à son
enfance, la figure de son frère Guillaume s'évoqua, très distincte. Depuis la
mort de leur mère, il ne l'avait pas revu. Il savait seulement qu'il vivait très
à l'écart, s'occupant de science au fond de la petite maison où il s'était
comme cloîtré, avec une maîtresse et deux grands chiens; et il n'aurait plus
eu de ses nouvelles, s'il n'avait lu dernièrement son nom dans un journal, à
propos d'un attentat révolutionnaire. On le disait pris passionnément par des
études sur les matières explosibles, fréquentant les chefs des partis les plus
avancés. Pourquoi donc lui apparaissait-il ainsi, dans ce lieu d'extase, au
milieu de la lumière mystique des cierges, et tel qu'il l'avait connu autrefois,
si bon, si tendre frère, avec une révolte de charité pour toutes les
Page 258
souffrances? Il en fut hanté un instant, plein du regret douloureux de cette
bonne fraternité perdue. Puis, sans transition encore, il eut un retour sur lui-
même, il comprit qu'il s'entêterait là pendant des heures, sans que la foi
revînt. Pourtant, il sentait une sorte de tremblement monter en lui, un
dernier espoir, l'idée que, si la sainte Vierge faisait le grand miracle de
guérir Marie, il croirait sans doute. C'était comme un dernier délai qu'il se
donnait, un rendez-vous avec la foi, le jour même, à quatre heures du soir,
lorsque passerait le Saint-Sacrement, ainsi qu'elle l'avait dit. Tout de suite,
son angoisse cessa, il resta agenouillé, brisé de fatigue, envahi d'une
somnolence invincible.
Les heures passaient, la Grotte projetait toujours dans la nuit son
resplendissement de chapelle ardente, dont le reflet allait, jusque sur les
coteaux voisins, blanchir les façades des couvents. Mais Pierre la vit pâlir
peu à peu, et il s'étonna, s'éveilla, avec un petit frisson glacé: c'était le jour
qui naissait, dans un ciel trouble, brouillé de grands nuages livides. Il
comprit qu'un de ces orages, si brusques dans les pays de montagnes,
montait rapidement du midi. Déjà, la foudre lointaine grondait, tandis que
des souffles de vent balayaient les routes. Peut-être lui aussi avait-il dormi,
car il ne retrouva plus le baron Suire, qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu
s'éloigner. Il restait à peine dix personnes devant la Grotte, parmi lesquelles
il reconnut encore madame Maze, la face entre les mains. Mais, quand elle
remarqua qu'il faisait grand jour et qu'on la voyait, elle se leva, disparut par
l'étroit sentier qui conduisait au couvent des Sœurs bleues.
Inquiet, Pierre vint dire à Marie qu'il ne fallait pas rester là davantage, si
elle ne voulait pas courir le risque d'être trempée.
—Je vais vous reconduire à l'Hôpital.
Elle refusa, elle supplia.
—Non, non! j'attends la messe, j'ai promis de communier ici... Ne vous
inquiétez pas de moi, rentrez vite à l'hôtel vous coucher, je vous en conjure.
Vous savez bien que des voitures fermées viennent chercher les malades,
quand il pleut.
Dès lors, elle s'obstina, pendant que lui-même répétait qu'il ne voulait pas
se coucher. Une messe, en effet, était dite de très grand matin, à la Grotte,
bonne fraternité perdue. Puis, sans transition encore, il eut un retour sur lui-
même, il comprit qu'il s'entêterait là pendant des heures, sans que la foi
revînt. Pourtant, il sentait une sorte de tremblement monter en lui, un
dernier espoir, l'idée que, si la sainte Vierge faisait le grand miracle de
guérir Marie, il croirait sans doute. C'était comme un dernier délai qu'il se
donnait, un rendez-vous avec la foi, le jour même, à quatre heures du soir,
lorsque passerait le Saint-Sacrement, ainsi qu'elle l'avait dit. Tout de suite,
son angoisse cessa, il resta agenouillé, brisé de fatigue, envahi d'une
somnolence invincible.
Les heures passaient, la Grotte projetait toujours dans la nuit son
resplendissement de chapelle ardente, dont le reflet allait, jusque sur les
coteaux voisins, blanchir les façades des couvents. Mais Pierre la vit pâlir
peu à peu, et il s'étonna, s'éveilla, avec un petit frisson glacé: c'était le jour
qui naissait, dans un ciel trouble, brouillé de grands nuages livides. Il
comprit qu'un de ces orages, si brusques dans les pays de montagnes,
montait rapidement du midi. Déjà, la foudre lointaine grondait, tandis que
des souffles de vent balayaient les routes. Peut-être lui aussi avait-il dormi,
car il ne retrouva plus le baron Suire, qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu
s'éloigner. Il restait à peine dix personnes devant la Grotte, parmi lesquelles
il reconnut encore madame Maze, la face entre les mains. Mais, quand elle
remarqua qu'il faisait grand jour et qu'on la voyait, elle se leva, disparut par
l'étroit sentier qui conduisait au couvent des Sœurs bleues.
Inquiet, Pierre vint dire à Marie qu'il ne fallait pas rester là davantage, si
elle ne voulait pas courir le risque d'être trempée.
—Je vais vous reconduire à l'Hôpital.
Elle refusa, elle supplia.
—Non, non! j'attends la messe, j'ai promis de communier ici... Ne vous
inquiétez pas de moi, rentrez vite à l'hôtel vous coucher, je vous en conjure.
Vous savez bien que des voitures fermées viennent chercher les malades,
quand il pleut.
Dès lors, elle s'obstina, pendant que lui-même répétait qu'il ne voulait pas
se coucher. Une messe, en effet, était dite de très grand matin, à la Grotte,
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où c'était une joie divine, pour les pèlerins, que de pouvoir ainsi
communier, après une longue nuit d'extase, dans la gloire du soleil levant.
Et, comme de larges gouttes commençaient à tomber, un prêtre parut en
chasuble, accompagné de deux clercs, dont l'un tenait au-dessus de
l'officiant, afin de protéger le calice, un parapluie de soie blanche, brodée
d'or, grand ouvert.
Pierre, qui avait poussé le chariot contre la grille, pour abriter Marie sous
l'auvent de la roche, où s'étaient également réfugiés les quelques assistants,
venait de regarder la jeune fille recevoir l'hostie avec une ferveur brûlante,
lorsque son attention fut attirée par un spectacle pitoyable, dont son cœur
resta bouleversé.
Sous la pluie diluvienne, drue et lourde, il venait d'apercevoir madame
Vincent, les deux bras tendus, offrant à la sainte Vierge sa petite Rose, dont
elle portait toujours le cher et douloureux fardeau. N'ayant pu rester à
l'Abri, où des réclamations s'élevaient contre le continuel gémissement de la
fillette, elle l'avait emportée dans la nuit noire, elle avait battu les ténèbres
pendant plus de deux heures, éperdue, folle, avec cette triste chair de sa
chair qu'elle serrait sur sa poitrine, sans pouvoir la soulager. Elle ignorait
quelle route elle avait suivie, sous quels arbres elle s'était égarée, toute à sa
révolte contre l'injuste souffrance qui frappait si durement un petit être si
faible, si pur, incapable encore d'avoir péché. N'était-ce pas une
abomination, ces tenailles de la maladie torturant sans relâche, depuis des
semaines, ce pauvre être, dont elle ne savait comment apaiser le cri? Elle la
promenait, la berçait au travers des chemins, d'une course furieuse, dans
l'espoir entêté qu'elle finirait par l'endormir, qu'elle ferait taire ce cri qui lui
arrachait le cœur. Et, brusquement, exténuée, agonisant de l'agonie de sa
fille, elle venait de déboucher devant la Grotte, aux pieds de la Vierge du
miracle, qui pardonnait et guérissait.
—Ô Vierge, Mère admirable, guérissez-la!... Ô Vierge, Mère de la divine
grâce, guérissez-la!
Elle était tombée à genoux, elle tendait toujours sa fille expirante sur ses
deux bras frémissants, dans une exaltation de désir et d'espérance, qui la
soulevait toute. Et la pluie, qu'elle ne sentait pas sur ses talons, battait
derrière elle, d'un roulement de torrent débordé; tandis que de violents
communier, après une longue nuit d'extase, dans la gloire du soleil levant.
Et, comme de larges gouttes commençaient à tomber, un prêtre parut en
chasuble, accompagné de deux clercs, dont l'un tenait au-dessus de
l'officiant, afin de protéger le calice, un parapluie de soie blanche, brodée
d'or, grand ouvert.
Pierre, qui avait poussé le chariot contre la grille, pour abriter Marie sous
l'auvent de la roche, où s'étaient également réfugiés les quelques assistants,
venait de regarder la jeune fille recevoir l'hostie avec une ferveur brûlante,
lorsque son attention fut attirée par un spectacle pitoyable, dont son cœur
resta bouleversé.
Sous la pluie diluvienne, drue et lourde, il venait d'apercevoir madame
Vincent, les deux bras tendus, offrant à la sainte Vierge sa petite Rose, dont
elle portait toujours le cher et douloureux fardeau. N'ayant pu rester à
l'Abri, où des réclamations s'élevaient contre le continuel gémissement de la
fillette, elle l'avait emportée dans la nuit noire, elle avait battu les ténèbres
pendant plus de deux heures, éperdue, folle, avec cette triste chair de sa
chair qu'elle serrait sur sa poitrine, sans pouvoir la soulager. Elle ignorait
quelle route elle avait suivie, sous quels arbres elle s'était égarée, toute à sa
révolte contre l'injuste souffrance qui frappait si durement un petit être si
faible, si pur, incapable encore d'avoir péché. N'était-ce pas une
abomination, ces tenailles de la maladie torturant sans relâche, depuis des
semaines, ce pauvre être, dont elle ne savait comment apaiser le cri? Elle la
promenait, la berçait au travers des chemins, d'une course furieuse, dans
l'espoir entêté qu'elle finirait par l'endormir, qu'elle ferait taire ce cri qui lui
arrachait le cœur. Et, brusquement, exténuée, agonisant de l'agonie de sa
fille, elle venait de déboucher devant la Grotte, aux pieds de la Vierge du
miracle, qui pardonnait et guérissait.
—Ô Vierge, Mère admirable, guérissez-la!... Ô Vierge, Mère de la divine
grâce, guérissez-la!
Elle était tombée à genoux, elle tendait toujours sa fille expirante sur ses
deux bras frémissants, dans une exaltation de désir et d'espérance, qui la
soulevait toute. Et la pluie, qu'elle ne sentait pas sur ses talons, battait
derrière elle, d'un roulement de torrent débordé; tandis que de violents
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coups de tonnerre ébranlaient les montagnes. Un moment, elle crut qu'elle
était exaucée, Rose venait d'avoir une légère secousse, comme visitée par
l'archange, les yeux ouverts, la bouche ouverte, toute blanche; et elle avait
eu un dernier petit souffle, elle ne criait plus.
—Ô Vierge, Mère du Sauveur, guérissez-la!... Ô Vierge, Mère toute-
puissante, guérissez-la!
Mais elle sentit son enfant plus légère encore sur ses bras tendus. Et,
maintenant, elle s'effrayait de ne plus l'entendre se plaindre, de la voir si
blanche, avec ses yeux ouverts, sa bouche ouverte, sans un souffle.
Pourquoi ne souriait-elle pas, si elle était guérie? Tout d'un coup, il y eut un
grand cri déchirant, le cri de la mère, dominant la foudre, dans l'orage qui
redoublait. Sa fille était morte. Et elle se leva toute droite, elle tourna le dos
à cette Vierge sourde, qui laissait mourir les enfants; et elle repartit comme
une folle, sous l'averse battante, allant devant elle sans savoir où, emportant
et berçant toujours le pauvre petit corps, qu'elle gardait sur les bras depuis
tant de jours et tant de nuits. Le tonnerre tomba, dut fendre un des arbres
voisins, d'un coup de cognée géant, dans un grand craquement de branches
tordues et brisées.
Pierre s'était élancé à la suite de madame Vincent, pour la guider et la
secourir. Mais il ne put la suivre, il la perdit tout de suite derrière le rideau
trouble de la pluie; et, quand il revint, la messe s'achevait, l'eau tombait
moins violemment, l'officiant finit par s'en aller sous le parapluie de soie
blanche, brodé d'or; pendant qu'une sorte d'omnibus attendait les quelques
malades, pour les reconduire à l'Hôpital.
Marie serra les deux mains de Pierre.
—Oh! que je suis heureuse!... Ne venez pas me chercher avant trois
heures, cette après-midi.
Resté seul, sous la pluie qui continuait plus fine et entêtée, Pierre entra
dans la Grotte, alla s'asseoir sur le banc, près de la source. Il ne voulait pas
se coucher, le sommeil l'inquiétait, malgré sa lassitude, dans la surexcitation
nerveuse où il était depuis la veille. La mort de la petite Rose venait encore
de l'enfiévrer davantage, il ne pouvait chasser l'idée de cette mère crucifiée,
errant par les chemins boueux, avec le corps de son enfant. Quelles étaient
était exaucée, Rose venait d'avoir une légère secousse, comme visitée par
l'archange, les yeux ouverts, la bouche ouverte, toute blanche; et elle avait
eu un dernier petit souffle, elle ne criait plus.
—Ô Vierge, Mère du Sauveur, guérissez-la!... Ô Vierge, Mère toute-
puissante, guérissez-la!
Mais elle sentit son enfant plus légère encore sur ses bras tendus. Et,
maintenant, elle s'effrayait de ne plus l'entendre se plaindre, de la voir si
blanche, avec ses yeux ouverts, sa bouche ouverte, sans un souffle.
Pourquoi ne souriait-elle pas, si elle était guérie? Tout d'un coup, il y eut un
grand cri déchirant, le cri de la mère, dominant la foudre, dans l'orage qui
redoublait. Sa fille était morte. Et elle se leva toute droite, elle tourna le dos
à cette Vierge sourde, qui laissait mourir les enfants; et elle repartit comme
une folle, sous l'averse battante, allant devant elle sans savoir où, emportant
et berçant toujours le pauvre petit corps, qu'elle gardait sur les bras depuis
tant de jours et tant de nuits. Le tonnerre tomba, dut fendre un des arbres
voisins, d'un coup de cognée géant, dans un grand craquement de branches
tordues et brisées.
Pierre s'était élancé à la suite de madame Vincent, pour la guider et la
secourir. Mais il ne put la suivre, il la perdit tout de suite derrière le rideau
trouble de la pluie; et, quand il revint, la messe s'achevait, l'eau tombait
moins violemment, l'officiant finit par s'en aller sous le parapluie de soie
blanche, brodé d'or; pendant qu'une sorte d'omnibus attendait les quelques
malades, pour les reconduire à l'Hôpital.
Marie serra les deux mains de Pierre.
—Oh! que je suis heureuse!... Ne venez pas me chercher avant trois
heures, cette après-midi.
Resté seul, sous la pluie qui continuait plus fine et entêtée, Pierre entra
dans la Grotte, alla s'asseoir sur le banc, près de la source. Il ne voulait pas
se coucher, le sommeil l'inquiétait, malgré sa lassitude, dans la surexcitation
nerveuse où il était depuis la veille. La mort de la petite Rose venait encore
de l'enfiévrer davantage, il ne pouvait chasser l'idée de cette mère crucifiée,
errant par les chemins boueux, avec le corps de son enfant. Quelles étaient
Page 261
donc les raisons qui décidaient la Vierge? Cela le stupéfiait qu'elle pût
choisir, il aurait voulu savoir comment son cœur de Mère divine pouvait se
résoudre à ne guérir que dix malades sur cent, ce dix pour cent de miracles
dont le docteur Bonamy avait établi la statistique. Lui, déjà, la veille, s'était
demandé, s'il avait eu le pouvoir d'en sauver dix, lesquels il aurait élus.
Pouvoir terrible, choix redoutable, dont il ne se serait pas senti le courage!
Pourquoi celui-ci, pourquoi pas celui-là? Où était la justice, où était la
bonté? Être la puissance infinie et les guérir tous, n'était-ce pas le cri qui
sortait des cœurs? Et la Vierge lui apparaissait cruelle, mal renseignée, aussi
dure et indifférente que l'impassible nature, distribuant la vie et la mort
comme au hasard, selon des lois ignorées de l'homme.
La pluie cessait, Pierre était là depuis deux heures, lorsqu'il se sentit les
pieds mouillés. Il regarda, il fut très surpris: c'était la source qui débordait, à
travers les grillages des panneaux. Déjà, le sol de la Grotte se trouvait
inondé, une nappe coulait au dehors, sous les bancs, jusqu'au parapet du
Gave. Les derniers orages avaient gonflé les eaux d'alentour. Et il songeait
que la source, toute miraculeuse qu'elle fût, était soumise aux lois des autres
sources, car elle communiquait sûrement avec des réservoirs naturels, où les
eaux de pluie pénétraient et s'amassaient. Il s'en alla, pour ne pas avoir les
chevilles trempées.
V
Pierre marcha, dans un besoin d'air pur, la tête si lourde, qu'il s'était
découvert, pour rafraîchir son front brûlant. Malgré la fatigue de cette
terrible nuit de veille, il ne songeait point à dormir, tenu debout par la
révolte de tout son être, qui ne se calmait pas. Huit heures sonnaient, et il
allait au hasard sous le glorieux soleil matinal, resplendissant dans un ciel
sans tache, que l'orage semblait avoir lavé des poussières du dimanche.
Mais, brusquement, il leva la tête, avec l'inquiétude de savoir où il était; et
il s'étonna, car il avait fait déjà du chemin, il se trouvait en bas de la gare,
près de l'Hospice municipal. Il hésitait, à la bifurcation de deux routes, ne
sachant laquelle prendre, lorsqu'une main amie se posa sur son épaule.
choisir, il aurait voulu savoir comment son cœur de Mère divine pouvait se
résoudre à ne guérir que dix malades sur cent, ce dix pour cent de miracles
dont le docteur Bonamy avait établi la statistique. Lui, déjà, la veille, s'était
demandé, s'il avait eu le pouvoir d'en sauver dix, lesquels il aurait élus.
Pouvoir terrible, choix redoutable, dont il ne se serait pas senti le courage!
Pourquoi celui-ci, pourquoi pas celui-là? Où était la justice, où était la
bonté? Être la puissance infinie et les guérir tous, n'était-ce pas le cri qui
sortait des cœurs? Et la Vierge lui apparaissait cruelle, mal renseignée, aussi
dure et indifférente que l'impassible nature, distribuant la vie et la mort
comme au hasard, selon des lois ignorées de l'homme.
La pluie cessait, Pierre était là depuis deux heures, lorsqu'il se sentit les
pieds mouillés. Il regarda, il fut très surpris: c'était la source qui débordait, à
travers les grillages des panneaux. Déjà, le sol de la Grotte se trouvait
inondé, une nappe coulait au dehors, sous les bancs, jusqu'au parapet du
Gave. Les derniers orages avaient gonflé les eaux d'alentour. Et il songeait
que la source, toute miraculeuse qu'elle fût, était soumise aux lois des autres
sources, car elle communiquait sûrement avec des réservoirs naturels, où les
eaux de pluie pénétraient et s'amassaient. Il s'en alla, pour ne pas avoir les
chevilles trempées.
V
Pierre marcha, dans un besoin d'air pur, la tête si lourde, qu'il s'était
découvert, pour rafraîchir son front brûlant. Malgré la fatigue de cette
terrible nuit de veille, il ne songeait point à dormir, tenu debout par la
révolte de tout son être, qui ne se calmait pas. Huit heures sonnaient, et il
allait au hasard sous le glorieux soleil matinal, resplendissant dans un ciel
sans tache, que l'orage semblait avoir lavé des poussières du dimanche.
Mais, brusquement, il leva la tête, avec l'inquiétude de savoir où il était; et
il s'étonna, car il avait fait déjà du chemin, il se trouvait en bas de la gare,
près de l'Hospice municipal. Il hésitait, à la bifurcation de deux routes, ne
sachant laquelle prendre, lorsqu'une main amie se posa sur son épaule.
Page 262
—Où donc allez-vous, à cette heure?
C'était le docteur Chassaigne, redressant sa haute taille, serré dans sa
redingote, tout vêtu de noir.
—Êtes-vous donc perdu, avez-vous besoin de quelque renseignement?
—Non, non, merci, répondit Pierre troublé. J'ai passé la nuit à la Grotte,
avec cette jeune malade qui m'est chère, et je me suis senti le cœur brouillé
d'un tel malaise, que je me promène pour me remettre, avant de rentrer me
coucher un instant à l'hôtel.
Le docteur continuait à le regarder, lisait clairement en lui son affreuse
lutte, son désespoir de ne pouvoir s'endormir dans la foi, toute la souffrance
de son effort inutile.
—Ah! mon pauvre enfant! murmura-t-il.
Puis, paternellement:
—Eh bien! puisque vous vous promenez, voulez-vous que nous nous
promenions ensemble? Je descendais justement de ce côté, au bord du
Gave... Venez donc, et vous verrez, au retour, quel horizon merveilleux!
Lui, chaque matin, marchait ainsi pendant deux heures, toujours seul,
fatiguant son deuil. Il allait d'abord, dès son lever, s'agenouiller au cimetière
sur la tombe de sa femme et de sa fille, qu'il garnissait de fleurs, en toutes
saisons. Et il battait ensuite les chemins, emportait ses larmes, ne rentrait
déjeuner que brisé de fatigue.
D'un geste, Pierre avait accepté. Tous deux descendirent la route en pente,
côte à côte, sans une parole. Longtemps, ils se turent. Ce matin-là, le
docteur paraissait plus accablé que de coutume, comme si la causerie avec
ses chères mortes lui eût fait saigner le cœur davantage. Dans son visage
pâle, encadré de cheveux blancs, son nez d'aigle s'abaissait, tandis que des
larmes noyaient encore ses yeux. Et il faisait si bon, si doux, au grand
soleil, par cette admirable matinée! Maintenant, la route suivait le bord du
Gave, sur la rive droite, de l'autre côté de la ville nouvelle. On apercevait
les jardins, les rampes, la Basilique. Puis, ce fut la Grotte qui apparut, en
face, avec le braisillement continu de ses cierges, que le grand jour pâlissait.
C'était le docteur Chassaigne, redressant sa haute taille, serré dans sa
redingote, tout vêtu de noir.
—Êtes-vous donc perdu, avez-vous besoin de quelque renseignement?
—Non, non, merci, répondit Pierre troublé. J'ai passé la nuit à la Grotte,
avec cette jeune malade qui m'est chère, et je me suis senti le cœur brouillé
d'un tel malaise, que je me promène pour me remettre, avant de rentrer me
coucher un instant à l'hôtel.
Le docteur continuait à le regarder, lisait clairement en lui son affreuse
lutte, son désespoir de ne pouvoir s'endormir dans la foi, toute la souffrance
de son effort inutile.
—Ah! mon pauvre enfant! murmura-t-il.
Puis, paternellement:
—Eh bien! puisque vous vous promenez, voulez-vous que nous nous
promenions ensemble? Je descendais justement de ce côté, au bord du
Gave... Venez donc, et vous verrez, au retour, quel horizon merveilleux!
Lui, chaque matin, marchait ainsi pendant deux heures, toujours seul,
fatiguant son deuil. Il allait d'abord, dès son lever, s'agenouiller au cimetière
sur la tombe de sa femme et de sa fille, qu'il garnissait de fleurs, en toutes
saisons. Et il battait ensuite les chemins, emportait ses larmes, ne rentrait
déjeuner que brisé de fatigue.
D'un geste, Pierre avait accepté. Tous deux descendirent la route en pente,
côte à côte, sans une parole. Longtemps, ils se turent. Ce matin-là, le
docteur paraissait plus accablé que de coutume, comme si la causerie avec
ses chères mortes lui eût fait saigner le cœur davantage. Dans son visage
pâle, encadré de cheveux blancs, son nez d'aigle s'abaissait, tandis que des
larmes noyaient encore ses yeux. Et il faisait si bon, si doux, au grand
soleil, par cette admirable matinée! Maintenant, la route suivait le bord du
Gave, sur la rive droite, de l'autre côté de la ville nouvelle. On apercevait
les jardins, les rampes, la Basilique. Puis, ce fut la Grotte qui apparut, en
face, avec le braisillement continu de ses cierges, que le grand jour pâlissait.
Page 263
Le docteur Chassaigne, qui avait tourné la tête, fit un signe de croix.
Pierre ne comprit pas d'abord. Puis, quand il eut vu la Grotte à son tour, il
regarda avec surprise son vieil ami, il retomba à son étonnement de l'avant-
veille, devant cet homme de science, athée et matérialiste, que la douleur
avait foudroyé et qui croyait à présent, pour l'unique joie de revoir dans une
autre vie ses chères mortes tant pleurées. Le cœur avait emporté la raison,
l'homme vieux et seul ne vivait plus que de l'illusion de revivre, au paradis,
où l'on se retrouve. Et le malaise du jeune prêtre en fut accru. Devrait-il
donc attendre de vieillir et d'endurer une souffrance égale, pour trouver
enfin un refuge dans la foi?
Ils continuèrent à marcher, à s'éloigner de la ville, le long du Gave. Ils
étaient comme bercés par ces eaux claires, roulant sur des cailloux, entre
des berges plantées d'arbres. Et ils se taisaient toujours, allant d'un pas égal,
perdu chacun dans sa tristesse.
—Et Bernadette, demanda tout d'un coup Pierre, l'avez-vous connue?
Le docteur leva le front.
—Bernadette... Oui, oui, je l'ai vue une fois, plus tard.
Il retomba un instant dans son silence, puis il causa.
—Vous comprenez, en 1858, au moment des apparitions, j'avais trente
ans, j'étais à Paris, jeune médecin, ennemi de tout surnaturel, et je ne
songeais guère à revenir dans mes montagnes, pour voir une hallucinée...
Mais, cinq ou six ans plus tard, vers 1864, j'ai passé par ici, et j'ai eu la
curiosité de rendre une visite à Bernadette, qui était encore à l'Hospice, chez
les sœurs de Nevers.
Pierre se rappela que son désir de compléter son enquête sur Bernadette,
était une des raisons de son voyage à Lourdes. Et qui savait si la grâce ne
lui viendrait pas de l'humble et adorable fille, le jour où il serait convaincu
de la mission de pardon divin qu'elle avait remplie sur la terre? Il lui
suffirait peut-être de la mieux connaître, de se persuader qu'elle était bien la
sainte et l'élue.
—Parlez-moi d'elle, je vous en prie. Dites-moi tout ce que vous savez.
Pierre ne comprit pas d'abord. Puis, quand il eut vu la Grotte à son tour, il
regarda avec surprise son vieil ami, il retomba à son étonnement de l'avant-
veille, devant cet homme de science, athée et matérialiste, que la douleur
avait foudroyé et qui croyait à présent, pour l'unique joie de revoir dans une
autre vie ses chères mortes tant pleurées. Le cœur avait emporté la raison,
l'homme vieux et seul ne vivait plus que de l'illusion de revivre, au paradis,
où l'on se retrouve. Et le malaise du jeune prêtre en fut accru. Devrait-il
donc attendre de vieillir et d'endurer une souffrance égale, pour trouver
enfin un refuge dans la foi?
Ils continuèrent à marcher, à s'éloigner de la ville, le long du Gave. Ils
étaient comme bercés par ces eaux claires, roulant sur des cailloux, entre
des berges plantées d'arbres. Et ils se taisaient toujours, allant d'un pas égal,
perdu chacun dans sa tristesse.
—Et Bernadette, demanda tout d'un coup Pierre, l'avez-vous connue?
Le docteur leva le front.
—Bernadette... Oui, oui, je l'ai vue une fois, plus tard.
Il retomba un instant dans son silence, puis il causa.
—Vous comprenez, en 1858, au moment des apparitions, j'avais trente
ans, j'étais à Paris, jeune médecin, ennemi de tout surnaturel, et je ne
songeais guère à revenir dans mes montagnes, pour voir une hallucinée...
Mais, cinq ou six ans plus tard, vers 1864, j'ai passé par ici, et j'ai eu la
curiosité de rendre une visite à Bernadette, qui était encore à l'Hospice, chez
les sœurs de Nevers.
Pierre se rappela que son désir de compléter son enquête sur Bernadette,
était une des raisons de son voyage à Lourdes. Et qui savait si la grâce ne
lui viendrait pas de l'humble et adorable fille, le jour où il serait convaincu
de la mission de pardon divin qu'elle avait remplie sur la terre? Il lui
suffirait peut-être de la mieux connaître, de se persuader qu'elle était bien la
sainte et l'élue.
—Parlez-moi d'elle, je vous en prie. Dites-moi tout ce que vous savez.
Page 264
Un faible sourire monta aux lèvres du docteur. Il comprenait, il aurait
voulu calmer cette âme de prêtre, torturée par le doute.
—Oh! bien volontiers, mon pauvre enfant. Je serais si heureux de vous
aider à faire la lumière en vous!... Vous avez raison d'aimer Bernadette, cela
peut vous sauver; car j'ai réfléchi, depuis ces choses déjà anciennes, et je
déclare que je n'ai jamais rencontré de créature si bonne et si charmante.
Alors, au rythme lent de leur marche, par la belle route, ensoleillée, et
dans la fraîcheur exquise du matin, le docteur conta sa visite à Bernadette,
en 1864. Elle venait d'avoir vingt ans, il y avait six ans déjà que les
apparitions s'étaient produites; et elle le surprit par son air simple et
raisonnable, sa modestie parfaite. Les sœurs de Nevers, qui lui avaient
appris à lire, la gardaient avec elles à l'Hospice, pour la défendre contre la
curiosité publique. Elle s'y occupait, les aidait dans des besognes infimes,
était d'ailleurs si souvent malade, qu'elle passait des semaines au lit. Ce qui
le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux admirables, d'une pureté
d'enfance, ingénus et francs. Le reste du visage s'était un peu gâté, le teint
se brouillait, les traits avaient grossi; et, à la voir, elle n'était guère qu'une
fille de service comme les autres, petite, effacée et chétive. Sa dévotion
restait vive, mais elle ne lui avait pas paru l'extatique, l'exaltée qu'on aurait
pu croire; au contraire, elle montrait plutôt un esprit positif, sans envolée
aucune, ayant toujours à la main un petit travail, un tricot, une broderie. En
un mot, elle était dans la voie commune, elle ne ressemblait en rien aux
grandes passionnées du Christ. Jamais plus elle n'avait eu de visions, et
jamais, d'elle-même, elle ne causait des dix-huit apparitions, qui avaient
décidé de sa vie. Il fallait qu'on l'interrogeât, qu'on lui posât une question
précise. Brièvement, elle répondait, tâchait ensuite de rompre l'entretien,
n'aimant pas à parler de ces choses. Lorsqu'on voulait pousser plus avant,
qu'on lui demandait la nature des trois secrets dont elle avait reçu la divine
confidence, elle se taisait, détournait les yeux. Et il était impossible de la
mettre en contradiction avec elle-même, toujours les détails qu'elle donnait
demeuraient conformes à sa version première, elle semblait en être venue à
répéter strictement les mêmes mots, avec les mêmes sons de voix.
—Je l'ai tenue pendant toute une après-midi, continua le docteur, et elle
n'a pas varié d'une syllabe. C'était déconcertant... Je jure bien qu'elle ne
mentait pas, qu'elle n'a jamais menti, incapable de mensonge.
voulu calmer cette âme de prêtre, torturée par le doute.
—Oh! bien volontiers, mon pauvre enfant. Je serais si heureux de vous
aider à faire la lumière en vous!... Vous avez raison d'aimer Bernadette, cela
peut vous sauver; car j'ai réfléchi, depuis ces choses déjà anciennes, et je
déclare que je n'ai jamais rencontré de créature si bonne et si charmante.
Alors, au rythme lent de leur marche, par la belle route, ensoleillée, et
dans la fraîcheur exquise du matin, le docteur conta sa visite à Bernadette,
en 1864. Elle venait d'avoir vingt ans, il y avait six ans déjà que les
apparitions s'étaient produites; et elle le surprit par son air simple et
raisonnable, sa modestie parfaite. Les sœurs de Nevers, qui lui avaient
appris à lire, la gardaient avec elles à l'Hospice, pour la défendre contre la
curiosité publique. Elle s'y occupait, les aidait dans des besognes infimes,
était d'ailleurs si souvent malade, qu'elle passait des semaines au lit. Ce qui
le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux admirables, d'une pureté
d'enfance, ingénus et francs. Le reste du visage s'était un peu gâté, le teint
se brouillait, les traits avaient grossi; et, à la voir, elle n'était guère qu'une
fille de service comme les autres, petite, effacée et chétive. Sa dévotion
restait vive, mais elle ne lui avait pas paru l'extatique, l'exaltée qu'on aurait
pu croire; au contraire, elle montrait plutôt un esprit positif, sans envolée
aucune, ayant toujours à la main un petit travail, un tricot, une broderie. En
un mot, elle était dans la voie commune, elle ne ressemblait en rien aux
grandes passionnées du Christ. Jamais plus elle n'avait eu de visions, et
jamais, d'elle-même, elle ne causait des dix-huit apparitions, qui avaient
décidé de sa vie. Il fallait qu'on l'interrogeât, qu'on lui posât une question
précise. Brièvement, elle répondait, tâchait ensuite de rompre l'entretien,
n'aimant pas à parler de ces choses. Lorsqu'on voulait pousser plus avant,
qu'on lui demandait la nature des trois secrets dont elle avait reçu la divine
confidence, elle se taisait, détournait les yeux. Et il était impossible de la
mettre en contradiction avec elle-même, toujours les détails qu'elle donnait
demeuraient conformes à sa version première, elle semblait en être venue à
répéter strictement les mêmes mots, avec les mêmes sons de voix.
—Je l'ai tenue pendant toute une après-midi, continua le docteur, et elle
n'a pas varié d'une syllabe. C'était déconcertant... Je jure bien qu'elle ne
mentait pas, qu'elle n'a jamais menti, incapable de mensonge.
Page 265
Pierre osa discuter.
—Mais, docteur, ne croyez-vous pas à une maladie possible de la volonté?
N'est-il pas acquis, aujourd'hui, que certaines dégénérées, les enfantines,
frappées d'un rêve, d'une hallucination, d'une imagination quelconque, ne
peuvent s'en dégager, surtout lorsqu'elles sont maintenues dans le milieu où
le phénomène s'est produit?... Bernadette cloîtrée, Bernadette ne vivant
qu'avec son idée fixe, s'y entêtait naturellement.
Le docteur retrouva son faible sourire, et avec un grand geste vague:
—Ah! mon enfant, vous m'en demandez trop long! Vous savez que je ne
suis plus qu'un pauvre vieil homme, très peu fier de sa science, et qui n'a
plus la prétention de rien expliquer... Oui, je connais le fameux exemple de
clinique, la jeune fille qui se laissait mourir de faim chez ses parents, en se
croyant atteinte d'une grave maladie de l'estomac, et qui mangea, lorsqu'on
l'eut déplacée... Seulement, que voulez-vous? ce n'est qu'un fait, et il y a
tant d'autres faits contradictoires!
Un instant, ils se turent. On n'entendait, sur la route, que le bruit cadencé
de leurs pas. Puis, le docteur reprit:
—D'ailleurs, il est bien vrai que Bernadette fuyait le monde, n'était
heureuse que dans son petit coin de solitude. On ne lui a jamais connu une
amie intime, une tendresse humaine particulière. Elle était également douce
et bonne envers tous, ne montrait d'affection vive que pour les enfants... Et,
comme le médecin, quand même, n'est pas mort complètement en moi, vous
avouerai-je que je me suis parfois inquiété de savoir si elle était restée
vierge d'esprit, ainsi qu'elle l'a été sûrement de corps? C'est fort possible,
car remarquez qu'elle était d'un tempérament lent et chétif, malade presque
toujours; sans parler du milieu innocent où elle a grandi, Bartrès d'abord, le
couvent ensuite. Pourtant, un doute m'est venu, lorsque j'ai appris le tendre
intérêt qu'elle portait à l'Orphelinat, bâti par les sœurs de Nevers sur cette
route même. On y reçoit les petites filles pauvres, on les y sauve des périls
de la rue. Et, si elle le voulait très grand, pouvant contenir toutes les brebis
en danger, n'était-ce pas qu'elle se souvenait d'avoir battu les chemins pieds
nus, tremblante encore à l'idée de ce qu'elle aurait pu devenir, sans le
secours de la sainte Vierge?
—Mais, docteur, ne croyez-vous pas à une maladie possible de la volonté?
N'est-il pas acquis, aujourd'hui, que certaines dégénérées, les enfantines,
frappées d'un rêve, d'une hallucination, d'une imagination quelconque, ne
peuvent s'en dégager, surtout lorsqu'elles sont maintenues dans le milieu où
le phénomène s'est produit?... Bernadette cloîtrée, Bernadette ne vivant
qu'avec son idée fixe, s'y entêtait naturellement.
Le docteur retrouva son faible sourire, et avec un grand geste vague:
—Ah! mon enfant, vous m'en demandez trop long! Vous savez que je ne
suis plus qu'un pauvre vieil homme, très peu fier de sa science, et qui n'a
plus la prétention de rien expliquer... Oui, je connais le fameux exemple de
clinique, la jeune fille qui se laissait mourir de faim chez ses parents, en se
croyant atteinte d'une grave maladie de l'estomac, et qui mangea, lorsqu'on
l'eut déplacée... Seulement, que voulez-vous? ce n'est qu'un fait, et il y a
tant d'autres faits contradictoires!
Un instant, ils se turent. On n'entendait, sur la route, que le bruit cadencé
de leurs pas. Puis, le docteur reprit:
—D'ailleurs, il est bien vrai que Bernadette fuyait le monde, n'était
heureuse que dans son petit coin de solitude. On ne lui a jamais connu une
amie intime, une tendresse humaine particulière. Elle était également douce
et bonne envers tous, ne montrait d'affection vive que pour les enfants... Et,
comme le médecin, quand même, n'est pas mort complètement en moi, vous
avouerai-je que je me suis parfois inquiété de savoir si elle était restée
vierge d'esprit, ainsi qu'elle l'a été sûrement de corps? C'est fort possible,
car remarquez qu'elle était d'un tempérament lent et chétif, malade presque
toujours; sans parler du milieu innocent où elle a grandi, Bartrès d'abord, le
couvent ensuite. Pourtant, un doute m'est venu, lorsque j'ai appris le tendre
intérêt qu'elle portait à l'Orphelinat, bâti par les sœurs de Nevers sur cette
route même. On y reçoit les petites filles pauvres, on les y sauve des périls
de la rue. Et, si elle le voulait très grand, pouvant contenir toutes les brebis
en danger, n'était-ce pas qu'elle se souvenait d'avoir battu les chemins pieds
nus, tremblante encore à l'idée de ce qu'elle aurait pu devenir, sans le
secours de la sainte Vierge?
Page 266
Il continua, il dit les foules accourues, qui venaient contempler et vénérer
Bernadette. C'était, pour elle, une fatigue considérable. Pas une journée ne
se passait sans qu'un flot de visiteurs se présentât. Il en débarquait de tous
les points de la France, de l'étranger même; et il fallait bien écarter les
simples curieux, on n'admettait près d'elle que les vrais fidèles, les membres
du clergé, les gens de marque, qu'on ne pouvait décemment laisser à la
porte. Une religieuse était toujours présente, pour la protéger contre les
indiscrétions trop vives, car les questions pleuvaient, on l'épuisait à lui faire
raconter son histoire. Des grandes dames se jetaient à genoux, baisaient sa
robe, auraient voulu en emporter un lambeau, comme une relique. Elle
devait défendre son chapelet, que toutes, exaltées, la suppliaient de leur
vendre, très cher. Une marquise tenta de le conquérir, en lui en donnant un
autre qu'elle avait apporté, à la croix d'or, aux grains de perles fines.
Beaucoup espéraient qu'elle consentirait à faire devant elles un miracle; et
on lui amenait des enfants à toucher, on la consultait sur des maladies, on
tâchait d'acheter son influence certaine sur la sainte Vierge. De grosses
sommes lui furent offertes, on l'aurait comblée de présents royaux, au
moindre signe, si elle avait témoigné le désir d'être une reine, ornée de
pierreries et couronnée d'or. Les humbles restaient à genoux sur le seuil, les
grands de la terre se pressaient à son entour, se seraient fait gloire de lui
servir d'escorte. Même on raconta qu'il y en eut un, le plus beau et le plus
riche des princes, qui vint, par un clair soleil d'avril, la demander en
mariage.
—Mais, interrompit Pierre, ce qui m'a toujours frappé et déplu, c'est ce
départ de Lourdes, à vingt-deux ans, c'est cette disparition brusque, cet
emprisonnement dans le couvent de Saint-Gildard, à Nevers, d'où elle n'est
jamais ressortie... Cela ne donnait-il pas prise aux bruits de folie qui ont
faussement couru? Ne s'exposait-on pas à ce qu'on supposât qu'on
l'enfermait, qu'on la faisait disparaître, par crainte d'une indiscrétion de sa
part, d'une parole naïve qui aurait livré le secret d'une longue supercherie?...
Et, pour dire le mot brutal, vous l'avouerai-je, moi-même je crois encore
qu'on l'a escamotée.
Le docteur Chassaigne hocha la tête doucement.
—Non, non, en toute cette affaire, il n'y a jamais eu d'histoire arrêtée à
l'avance, de gros mélodrame réglé dans l'ombre, joué ensuite par des acteurs
Bernadette. C'était, pour elle, une fatigue considérable. Pas une journée ne
se passait sans qu'un flot de visiteurs se présentât. Il en débarquait de tous
les points de la France, de l'étranger même; et il fallait bien écarter les
simples curieux, on n'admettait près d'elle que les vrais fidèles, les membres
du clergé, les gens de marque, qu'on ne pouvait décemment laisser à la
porte. Une religieuse était toujours présente, pour la protéger contre les
indiscrétions trop vives, car les questions pleuvaient, on l'épuisait à lui faire
raconter son histoire. Des grandes dames se jetaient à genoux, baisaient sa
robe, auraient voulu en emporter un lambeau, comme une relique. Elle
devait défendre son chapelet, que toutes, exaltées, la suppliaient de leur
vendre, très cher. Une marquise tenta de le conquérir, en lui en donnant un
autre qu'elle avait apporté, à la croix d'or, aux grains de perles fines.
Beaucoup espéraient qu'elle consentirait à faire devant elles un miracle; et
on lui amenait des enfants à toucher, on la consultait sur des maladies, on
tâchait d'acheter son influence certaine sur la sainte Vierge. De grosses
sommes lui furent offertes, on l'aurait comblée de présents royaux, au
moindre signe, si elle avait témoigné le désir d'être une reine, ornée de
pierreries et couronnée d'or. Les humbles restaient à genoux sur le seuil, les
grands de la terre se pressaient à son entour, se seraient fait gloire de lui
servir d'escorte. Même on raconta qu'il y en eut un, le plus beau et le plus
riche des princes, qui vint, par un clair soleil d'avril, la demander en
mariage.
—Mais, interrompit Pierre, ce qui m'a toujours frappé et déplu, c'est ce
départ de Lourdes, à vingt-deux ans, c'est cette disparition brusque, cet
emprisonnement dans le couvent de Saint-Gildard, à Nevers, d'où elle n'est
jamais ressortie... Cela ne donnait-il pas prise aux bruits de folie qui ont
faussement couru? Ne s'exposait-on pas à ce qu'on supposât qu'on
l'enfermait, qu'on la faisait disparaître, par crainte d'une indiscrétion de sa
part, d'une parole naïve qui aurait livré le secret d'une longue supercherie?...
Et, pour dire le mot brutal, vous l'avouerai-je, moi-même je crois encore
qu'on l'a escamotée.
Le docteur Chassaigne hocha la tête doucement.
—Non, non, en toute cette affaire, il n'y a jamais eu d'histoire arrêtée à
l'avance, de gros mélodrame réglé dans l'ombre, joué ensuite par des acteurs
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plus ou moins conscients. Les choses se sont produites d'elles-mêmes, par
la seule force des faits; et elles ont toujours été très complexes, d'une
analyse fort délicate... Ainsi, il est certain que Bernadette fut la première à
désirer quitter Lourdes. Les continuelles visites la fatiguaient, elle était mal
à l'aise au milieu de ces adorations bruyantes. Elle ne souhaitait qu'un coin
d'ombre où elle pût vivre en paix, et son désintéressement, parfois, devenait
si farouche, qu'elle jetait par terre l'argent qu'on lui remettait, dans le but
pieux d'une messe à dire ou simplement d'un cierge à faire brûler. Jamais
elle n'accepta rien pour elle, ni pour sa famille, qui resta pauvre. Avec une
telle fierté, une telle simplicité naturelle, si désireuse d'effacement, on
comprend très bien qu'elle ait voulu disparaître, se cloîtrer à l'écart, afin de
se préparer à une bonne mort... Son œuvre était faite, cet extraordinaire
mouvement qu'elle avait mis en branle, sans trop savoir pourquoi ni
comment; et elle n'était vraiment plus utile, d'autres allaient conduire
l'affaire et assurer le triomphe de la Grotte.
—Mettons qu'elle soit partie d'elle-même, dit Pierre. Mais quel
soulagement pour les gens dont vous parlez, ceux qui, dès lors, ont été les
seuls maîtres, sous la pluie des millions tombant du monde entier!
—Ah! certes, je ne prétends pas qu'on l'ait retenue! s'écria le docteur.
Franchement, je crois même qu'on l'a un peu poussée. Elle finissait par être
embarrassante; non pas qu'on redoutât de sa part des confidences fâcheuses;
mais songez qu'elle n'était guère décorative, timide à l'excès, très souvent
alitée. Et puis, si peu de place qu'elle tînt à Lourdes, si obéissante qu'elle se
montrât, elle était une puissance, elle attirait les foules, ce qui faisait d'elle
comme une concurrence à la Grotte. Pour que la Grotte restât seule,
resplendissante dans sa gloire, il était bon que Bernadette s'effaçât, ne fût
plus qu'une légende... Telles furent sans doute les raisons qui déterminèrent
l'évêque de Tarbes, Mgr Laurence, à hâter le départ. On eut seulement le tort
de dire qu'il s'agissait de l'arracher aux entreprises du monde, comme si l'on
eût redouté qu'elle pût commettre le péché d'orgueil, en s'abandonnant à la
vanité de cette renommée sainte dont la chrétienté entière retentissait. Et
cela était lui faire une grave injure, car elle était incapable d'orgueil, comme
de mensonge, jamais il n'y a eu d'enfant plus simple ni plus modeste.
Il se passionnait, s'exaltait. Brusquement, il se calma, eut de nouveau son
pâle sourire.
la seule force des faits; et elles ont toujours été très complexes, d'une
analyse fort délicate... Ainsi, il est certain que Bernadette fut la première à
désirer quitter Lourdes. Les continuelles visites la fatiguaient, elle était mal
à l'aise au milieu de ces adorations bruyantes. Elle ne souhaitait qu'un coin
d'ombre où elle pût vivre en paix, et son désintéressement, parfois, devenait
si farouche, qu'elle jetait par terre l'argent qu'on lui remettait, dans le but
pieux d'une messe à dire ou simplement d'un cierge à faire brûler. Jamais
elle n'accepta rien pour elle, ni pour sa famille, qui resta pauvre. Avec une
telle fierté, une telle simplicité naturelle, si désireuse d'effacement, on
comprend très bien qu'elle ait voulu disparaître, se cloîtrer à l'écart, afin de
se préparer à une bonne mort... Son œuvre était faite, cet extraordinaire
mouvement qu'elle avait mis en branle, sans trop savoir pourquoi ni
comment; et elle n'était vraiment plus utile, d'autres allaient conduire
l'affaire et assurer le triomphe de la Grotte.
—Mettons qu'elle soit partie d'elle-même, dit Pierre. Mais quel
soulagement pour les gens dont vous parlez, ceux qui, dès lors, ont été les
seuls maîtres, sous la pluie des millions tombant du monde entier!
—Ah! certes, je ne prétends pas qu'on l'ait retenue! s'écria le docteur.
Franchement, je crois même qu'on l'a un peu poussée. Elle finissait par être
embarrassante; non pas qu'on redoutât de sa part des confidences fâcheuses;
mais songez qu'elle n'était guère décorative, timide à l'excès, très souvent
alitée. Et puis, si peu de place qu'elle tînt à Lourdes, si obéissante qu'elle se
montrât, elle était une puissance, elle attirait les foules, ce qui faisait d'elle
comme une concurrence à la Grotte. Pour que la Grotte restât seule,
resplendissante dans sa gloire, il était bon que Bernadette s'effaçât, ne fût
plus qu'une légende... Telles furent sans doute les raisons qui déterminèrent
l'évêque de Tarbes, Mgr Laurence, à hâter le départ. On eut seulement le tort
de dire qu'il s'agissait de l'arracher aux entreprises du monde, comme si l'on
eût redouté qu'elle pût commettre le péché d'orgueil, en s'abandonnant à la
vanité de cette renommée sainte dont la chrétienté entière retentissait. Et
cela était lui faire une grave injure, car elle était incapable d'orgueil, comme
de mensonge, jamais il n'y a eu d'enfant plus simple ni plus modeste.
Il se passionnait, s'exaltait. Brusquement, il se calma, eut de nouveau son
pâle sourire.
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—C'est vrai, je l'aime; plus j'ai songé à elle, plus je l'ai aimée... Mais
voyez-vous, Pierre, il ne faut pas que vous me jugiez complètement abêti
par la croyance. Si je fais aujourd'hui la part de l'au-delà, si j'ai le besoin de
croire à une autre vie meilleure et plus juste, je sais qu'il reste les hommes
en ce bas monde; et, même lorsqu'ils portent le froc ou la soutane, leur
besogne y est parfois abominable.
Il y eut encore un silence. Chacun rêvait de son côté. Et il reprit:
—Je veux vous dire une imagination qui m'a hanté souvent... Admettez
que Bernadette ne fût pas cette enfant simple et farouche, donnez-lui un
esprit d'intrigue et de domination, faites d'elle une conquérante, une
directrice de peuples; et tâchez d'évoquer ce qui se serait passé alors...
Évidemment, la Grotte serait à elle, la Basilique serait à elle. Nous la
verrions trôner dans les cérémonies, sous un dais, avec une mitre d'or. Ce
serait elle qui distribuerait les miracles, dont la petite main conduirait les
foules au ciel, d'un geste souverain. Elle rayonnerait, étant la sainte, l'élue,
celle qui seule a contemplé la divinité face à face. Et, en somme, rien ne
paraîtrait plus juste, elle serait au succès après avoir été à la peine, elle
jouirait glorieusement de son œuvre... Tandis que, vous le voyez, elle est
frustrée, dévalisée. Les moissons merveilleuses qu'elle a semées, ce sont
d'autres qui les coupent. Pendant les douze années qu'elle a vécu à Saint-
Gildard, agenouillée dans l'ombre, il y avait ici des victorieux, des prêtres
en habits d'or, chantant des actions de grâce, bénissant des églises et des
monuments, bâtis à coups de millions. Elle seule a manqué au triomphe de
la foi nouvelle dont elle a été l'ouvrière... Vous dites qu'elle a rêvé. Ah! quel
beau rêve qui a remué tout un monde, et dont elle, la chère créature, ne s'est
éveillée jamais!
Ils s'arrêtèrent, ils s'assirent un instant sur une roche, au bord de la route,
avant de revenir vers la ville. Devant eux, le Gave, profond à cet endroit,
roulait des eaux bleues, moirées de reflets sombres; tandis que, plus loin,
coulant largement sur un lit de gros cailloux, il n'était plus qu'une écume,
une mousse blanche, d'une légèreté de neige. Un air frais descendait des
montagnes, dans la pluie d'or du soleil.
Pierre n'avait trouvé qu'un nouveau sujet de révolte, en écoutant cette
histoire de Bernadette, exploitée et supprimée; et, les yeux à terre, il
voyez-vous, Pierre, il ne faut pas que vous me jugiez complètement abêti
par la croyance. Si je fais aujourd'hui la part de l'au-delà, si j'ai le besoin de
croire à une autre vie meilleure et plus juste, je sais qu'il reste les hommes
en ce bas monde; et, même lorsqu'ils portent le froc ou la soutane, leur
besogne y est parfois abominable.
Il y eut encore un silence. Chacun rêvait de son côté. Et il reprit:
—Je veux vous dire une imagination qui m'a hanté souvent... Admettez
que Bernadette ne fût pas cette enfant simple et farouche, donnez-lui un
esprit d'intrigue et de domination, faites d'elle une conquérante, une
directrice de peuples; et tâchez d'évoquer ce qui se serait passé alors...
Évidemment, la Grotte serait à elle, la Basilique serait à elle. Nous la
verrions trôner dans les cérémonies, sous un dais, avec une mitre d'or. Ce
serait elle qui distribuerait les miracles, dont la petite main conduirait les
foules au ciel, d'un geste souverain. Elle rayonnerait, étant la sainte, l'élue,
celle qui seule a contemplé la divinité face à face. Et, en somme, rien ne
paraîtrait plus juste, elle serait au succès après avoir été à la peine, elle
jouirait glorieusement de son œuvre... Tandis que, vous le voyez, elle est
frustrée, dévalisée. Les moissons merveilleuses qu'elle a semées, ce sont
d'autres qui les coupent. Pendant les douze années qu'elle a vécu à Saint-
Gildard, agenouillée dans l'ombre, il y avait ici des victorieux, des prêtres
en habits d'or, chantant des actions de grâce, bénissant des églises et des
monuments, bâtis à coups de millions. Elle seule a manqué au triomphe de
la foi nouvelle dont elle a été l'ouvrière... Vous dites qu'elle a rêvé. Ah! quel
beau rêve qui a remué tout un monde, et dont elle, la chère créature, ne s'est
éveillée jamais!
Ils s'arrêtèrent, ils s'assirent un instant sur une roche, au bord de la route,
avant de revenir vers la ville. Devant eux, le Gave, profond à cet endroit,
roulait des eaux bleues, moirées de reflets sombres; tandis que, plus loin,
coulant largement sur un lit de gros cailloux, il n'était plus qu'une écume,
une mousse blanche, d'une légèreté de neige. Un air frais descendait des
montagnes, dans la pluie d'or du soleil.
Pierre n'avait trouvé qu'un nouveau sujet de révolte, en écoutant cette
histoire de Bernadette, exploitée et supprimée; et, les yeux à terre, il
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songeait à l'injuste nature, à cette loi qui veut que le fort mange le faible.
Puis, relevant la tête:
—Et l'abbé Peyramale, vous l'avez connu aussi?
Les yeux du docteur se rallumèrent, il répondit vivement:
—Certes! un homme droit et fort, un saint, un apôtre! Il a été, avec
Bernadette, le grand ouvrier de Notre-Dame de Lourdes. Comme elle, il en
a souffert affreusement, et comme elle il en est mort... On ne sait rien, on ne
comprend rien au drame qui s'est passé ici, si l'on ne connaît pas cette
histoire.
Longuement, alors, il la conta. L'abbé Peyramale était curé de Lourdes, au
moment des apparitions. C'était un homme grand, aux fortes épaules, à la
puissante tête léonine, un enfant du pays d'une intelligence vive, très
honnête, très bon, mais violent parfois et dominateur. Il semblait fait pour la
lutte, ennemi de toute exagération dévote, remplissant son ministère en
esprit large. Aussi se méfia-t-il d'abord: il refusa de croire aux récits de
Bernadette, la questionna, exigea des preuves. Ce fut plus tard seulement,
lorsque le vent de la foi devint irrésistible, bouleversant les plus rebelles,
emportant les foules, qu'il finit par s'incliner; et encore fut-il surtout conquis
par son amour des humbles et des opprimés, le jour où il vit Bernadette
menacée d'être conduite en prison: les autorités civiles persécutaient une de
ses ouailles, son cœur de pasteur s'éveilla, il mit à la défendre son ardente
passion de la justice. Puis, le charme de l'enfant avait opéré sur lui, il la
sentait si ingénue, si véridique, qu'il se prit à croire aveuglément en elle, à
l'aimer, comme tout le monde l'aimait. Pourquoi écarter le miracle, quand il
est partout dans les livres saints? Ce n'était pas à un ministre de la religion,
si prudent fût-il, qu'il appartenait de faire l'esprit fort, lorsque des
populations entières s'agenouillaient et que l'Église semblait à la veille d'un
nouveau et grand triomphe. Sans compter que le conducteur d'hommes qui
était en lui, le remueur de foules et le bâtisseur, avait enfin trouvé sa voie, le
vaste champ où il pourrait agir, la grande cause à laquelle il se donnerait
tout entier, avec sa fougue et son besoin de victoire.
Dès ce moment, l'abbé Peyramale n'eut plus qu'une pensée, exécuter les
ordres que la Vierge avait chargé Bernadette de lui transmettre. Il veilla à
Puis, relevant la tête:
—Et l'abbé Peyramale, vous l'avez connu aussi?
Les yeux du docteur se rallumèrent, il répondit vivement:
—Certes! un homme droit et fort, un saint, un apôtre! Il a été, avec
Bernadette, le grand ouvrier de Notre-Dame de Lourdes. Comme elle, il en
a souffert affreusement, et comme elle il en est mort... On ne sait rien, on ne
comprend rien au drame qui s'est passé ici, si l'on ne connaît pas cette
histoire.
Longuement, alors, il la conta. L'abbé Peyramale était curé de Lourdes, au
moment des apparitions. C'était un homme grand, aux fortes épaules, à la
puissante tête léonine, un enfant du pays d'une intelligence vive, très
honnête, très bon, mais violent parfois et dominateur. Il semblait fait pour la
lutte, ennemi de toute exagération dévote, remplissant son ministère en
esprit large. Aussi se méfia-t-il d'abord: il refusa de croire aux récits de
Bernadette, la questionna, exigea des preuves. Ce fut plus tard seulement,
lorsque le vent de la foi devint irrésistible, bouleversant les plus rebelles,
emportant les foules, qu'il finit par s'incliner; et encore fut-il surtout conquis
par son amour des humbles et des opprimés, le jour où il vit Bernadette
menacée d'être conduite en prison: les autorités civiles persécutaient une de
ses ouailles, son cœur de pasteur s'éveilla, il mit à la défendre son ardente
passion de la justice. Puis, le charme de l'enfant avait opéré sur lui, il la
sentait si ingénue, si véridique, qu'il se prit à croire aveuglément en elle, à
l'aimer, comme tout le monde l'aimait. Pourquoi écarter le miracle, quand il
est partout dans les livres saints? Ce n'était pas à un ministre de la religion,
si prudent fût-il, qu'il appartenait de faire l'esprit fort, lorsque des
populations entières s'agenouillaient et que l'Église semblait à la veille d'un
nouveau et grand triomphe. Sans compter que le conducteur d'hommes qui
était en lui, le remueur de foules et le bâtisseur, avait enfin trouvé sa voie, le
vaste champ où il pourrait agir, la grande cause à laquelle il se donnerait
tout entier, avec sa fougue et son besoin de victoire.
Dès ce moment, l'abbé Peyramale n'eut plus qu'une pensée, exécuter les
ordres que la Vierge avait chargé Bernadette de lui transmettre. Il veilla à
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l'aménagement de la Grotte: une grille fut posée, on canalisa l'eau de la
source, on fit des travaux de terrassement pour dégager les abords. Mais,
surtout, la Vierge avait demandé qu'on construisît une chapelle; et lui voulut
une église, toute une basilique triomphale. Il voyait grand, bousculant les
architectes, exigeant d'eux des palais dignes de la Reine du ciel, plein d'une
sereine confiance dans l'aide enthousiaste de la chrétienté entière.
D'ailleurs, les dons affluaient, l'or pleuvait des diocèses les plus lointains,
une pluie d'or qui devait grandir et ne jamais cesser. Ce furent alors ses
années heureuses, on le rencontrait à chaque heure parmi les ouvriers, qu'il
activait en brave homme aimant à rire, toujours sur le point de prendre lui-
même le pic et la truelle, dans sa hâte à voir se réaliser son rêve. Mais les
temps d'épreuves allaient venir, il tomba malade, il était en grand danger de
mort, le 4 avril 1864, lorsque la première procession partit de son église
paroissiale pour se rendre à la Grotte, une procession de soixante mille
pèlerins, qui se déroulait au milieu d'un concours de foule immense.
Le jour où l'abbé Peyramale, sauvé une première fois de la mort, se releva,
il était dépossédé. Déjà, pour le suppléer dans sa lourde tâche, l'évêque, Mgr
Laurence, lui avait donné un aide, un de ses anciens secrétaires, le père
Sempé, dont il avait fait le directeur des missionnaires de Garaison, une
maison fondée par lui. Le père Sempé était un petit homme maigre et fin,
d'une apparence désintéressée, très humble, brûlé au fond de toutes les soifs
de l'ambition. D'abord, il s'était tenu à son rang, servant le curé de Lourdes
en subordonné fidèle, s'occupant de tout pour le soulager, se mettant au
courant de tout, dans le désir de se rendre indispensable. Immédiatement, il
dut comprendre quelle riche ferme allait devenir la Grotte, quel revenu
colossal on en pourrait tirer, avec un peu d'adresse. Il ne quittait plus
l'évêché, il s'était emparé de l'évêque, très froid, très pratique, qui avait de
grands besoins d'aumônes. Et ce fut ainsi qu'il réussit, lorsque l'abbé
Peyramale tomba malade, à faire définitivement séparer de la cure de
Lourdes le domaine entier de la Grotte, qu'il fut chargé d'administrer, à la
tête de quelques pères de l'Immaculée-Conception, dont l'évêque le nomma
supérieur.
La lutte bientôt commença, une de ces luttes sourdes, acharnées,
mortelles, comme il y en a sous la discipline ecclésiastique. Une cause de
rupture était là, un champ de bataille où l'on allait se battre à coups de
millions: la construction d'une nouvelle église paroissiale, plus grande et
source, on fit des travaux de terrassement pour dégager les abords. Mais,
surtout, la Vierge avait demandé qu'on construisît une chapelle; et lui voulut
une église, toute une basilique triomphale. Il voyait grand, bousculant les
architectes, exigeant d'eux des palais dignes de la Reine du ciel, plein d'une
sereine confiance dans l'aide enthousiaste de la chrétienté entière.
D'ailleurs, les dons affluaient, l'or pleuvait des diocèses les plus lointains,
une pluie d'or qui devait grandir et ne jamais cesser. Ce furent alors ses
années heureuses, on le rencontrait à chaque heure parmi les ouvriers, qu'il
activait en brave homme aimant à rire, toujours sur le point de prendre lui-
même le pic et la truelle, dans sa hâte à voir se réaliser son rêve. Mais les
temps d'épreuves allaient venir, il tomba malade, il était en grand danger de
mort, le 4 avril 1864, lorsque la première procession partit de son église
paroissiale pour se rendre à la Grotte, une procession de soixante mille
pèlerins, qui se déroulait au milieu d'un concours de foule immense.
Le jour où l'abbé Peyramale, sauvé une première fois de la mort, se releva,
il était dépossédé. Déjà, pour le suppléer dans sa lourde tâche, l'évêque, Mgr
Laurence, lui avait donné un aide, un de ses anciens secrétaires, le père
Sempé, dont il avait fait le directeur des missionnaires de Garaison, une
maison fondée par lui. Le père Sempé était un petit homme maigre et fin,
d'une apparence désintéressée, très humble, brûlé au fond de toutes les soifs
de l'ambition. D'abord, il s'était tenu à son rang, servant le curé de Lourdes
en subordonné fidèle, s'occupant de tout pour le soulager, se mettant au
courant de tout, dans le désir de se rendre indispensable. Immédiatement, il
dut comprendre quelle riche ferme allait devenir la Grotte, quel revenu
colossal on en pourrait tirer, avec un peu d'adresse. Il ne quittait plus
l'évêché, il s'était emparé de l'évêque, très froid, très pratique, qui avait de
grands besoins d'aumônes. Et ce fut ainsi qu'il réussit, lorsque l'abbé
Peyramale tomba malade, à faire définitivement séparer de la cure de
Lourdes le domaine entier de la Grotte, qu'il fut chargé d'administrer, à la
tête de quelques pères de l'Immaculée-Conception, dont l'évêque le nomma
supérieur.
La lutte bientôt commença, une de ces luttes sourdes, acharnées,
mortelles, comme il y en a sous la discipline ecclésiastique. Une cause de
rupture était là, un champ de bataille où l'on allait se battre à coups de
millions: la construction d'une nouvelle église paroissiale, plus grande et
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plus digne que la vieille église existante, dont l'insuffisance était reconnue,
depuis l'affluence sans cesse accrue des fidèles. C'était, d'ailleurs, une idée
ancienne de l'abbé Peyramale, qui voulait être le strict exécuteur des ordres
de la Vierge. Elle avait dit, en parlant de la Grotte: «On y viendra en
procession.» Et il avait toujours vu les pèlerins partir en procession de la
ville, où ils devaient rentrer de même le soir, comme, du reste, cela s'était
fait d'abord. Il fallait donc un centre, un point de ralliement, et il rêvait une
église magnifique, une cathédrale aux proportions géantes, pouvant contenir
tout un peuple. Avec son tempérament de constructeur, d'ouvrier passionné
du ciel, il la voyait déjà monter du sol, dresser au grand soleil son clocher,
bourdonnant de cloches. C'était aussi sa maison qu'il voulait bâtir, son acte
de foi et d'adoration, le temple dont il serait le pontife, où il triompherait
avec le doux souvenir de Bernadette, en face de l'œuvre dont on l'avait
dépossédé. Naturellement, dans la profonde amertume qu'il en ressentait,
cette nouvelle église paroissiale était un peu une revanche, sa part de gloire
à lui, une façon encore d'occuper son activité militante, la fièvre qui le
consumait, depuis que, le cœur meurtri, il avait même cessé de descendre à
la Grotte.
Au début, ce fut de nouveau une flambée d'enthousiasme. L'ancienne ville
qui se sentait mise à l'écart, fit cause commune avec son curé, devant la
menace de voir tout l'argent, toute la vie aller à la cité nouvelle, poussant de
terre, autour de la Basilique. Le conseil municipal vota une somme de cent
mille francs, qui, fâcheusement, ne devait être versée que lorsque l'église
serait couverte. Déjà, l'abbé Peyramale avait accepté les plans de
l'architecte, un projet qu'il avait voulu grandiose, et traité avec un
entrepreneur de Chartres, lequel s'engageait à finir l'église en trois ou quatre
ans, si les versements promis se faisaient avec régularité. Les dons allaient
sûrement continuer à pleuvoir de partout, l'abbé se lançait dans cette grosse
affaire sans inquiétude, débordant d'une vaillance insoucieuse, comptant
bien que le ciel ne l'abandonnerait pas en route. Il se crut même certain de
l'appui du nouvel évêque, Mgr Jourdan, qui, après avoir bénit la première
pierre, prononça une allocution, où il reconnut la nécessité et le mérite de
l'œuvre. Et il semblait que le père Sempé, avec son humilité habituelle, se
fût incliné, acceptant cette concurrence désastreuse, qui devait le forcer à
partager; car il affectait de se donner entièrement à l'administration de la
depuis l'affluence sans cesse accrue des fidèles. C'était, d'ailleurs, une idée
ancienne de l'abbé Peyramale, qui voulait être le strict exécuteur des ordres
de la Vierge. Elle avait dit, en parlant de la Grotte: «On y viendra en
procession.» Et il avait toujours vu les pèlerins partir en procession de la
ville, où ils devaient rentrer de même le soir, comme, du reste, cela s'était
fait d'abord. Il fallait donc un centre, un point de ralliement, et il rêvait une
église magnifique, une cathédrale aux proportions géantes, pouvant contenir
tout un peuple. Avec son tempérament de constructeur, d'ouvrier passionné
du ciel, il la voyait déjà monter du sol, dresser au grand soleil son clocher,
bourdonnant de cloches. C'était aussi sa maison qu'il voulait bâtir, son acte
de foi et d'adoration, le temple dont il serait le pontife, où il triompherait
avec le doux souvenir de Bernadette, en face de l'œuvre dont on l'avait
dépossédé. Naturellement, dans la profonde amertume qu'il en ressentait,
cette nouvelle église paroissiale était un peu une revanche, sa part de gloire
à lui, une façon encore d'occuper son activité militante, la fièvre qui le
consumait, depuis que, le cœur meurtri, il avait même cessé de descendre à
la Grotte.
Au début, ce fut de nouveau une flambée d'enthousiasme. L'ancienne ville
qui se sentait mise à l'écart, fit cause commune avec son curé, devant la
menace de voir tout l'argent, toute la vie aller à la cité nouvelle, poussant de
terre, autour de la Basilique. Le conseil municipal vota une somme de cent
mille francs, qui, fâcheusement, ne devait être versée que lorsque l'église
serait couverte. Déjà, l'abbé Peyramale avait accepté les plans de
l'architecte, un projet qu'il avait voulu grandiose, et traité avec un
entrepreneur de Chartres, lequel s'engageait à finir l'église en trois ou quatre
ans, si les versements promis se faisaient avec régularité. Les dons allaient
sûrement continuer à pleuvoir de partout, l'abbé se lançait dans cette grosse
affaire sans inquiétude, débordant d'une vaillance insoucieuse, comptant
bien que le ciel ne l'abandonnerait pas en route. Il se crut même certain de
l'appui du nouvel évêque, Mgr Jourdan, qui, après avoir bénit la première
pierre, prononça une allocution, où il reconnut la nécessité et le mérite de
l'œuvre. Et il semblait que le père Sempé, avec son humilité habituelle, se
fût incliné, acceptant cette concurrence désastreuse, qui devait le forcer à
partager; car il affectait de se donner entièrement à l'administration de la
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Grotte, il avait même laissé mettre, dans la Basilique, un tronc pour la
nouvelle église paroissiale en construction.
Puis, la lutte sourde, la lutte enragée recommença. L'abbé Peyramale, qui
était un détestable administrateur, exultait en voyant son église grandir
rapidement. Les travaux étaient menés bon train, il ne demandait rien autre
chose, toujours convaincu que la sainte Vierge payerait. Ce fut, chez lui,
une stupeur, lorsqu'il s'aperçut enfin que les aumônes se tarissaient, que
l'argent des fidèles ne lui arrivait plus, comme si quelqu'un, dans l'ombre,
en avait détourné la source. Et le jour vint où il lui fut impossible de faire
les payements promis. Il y avait eu là tout un étranglement savant, dont il ne
se rendit compte que plus tard. De nouveau, le père Sempé devait avoir
ramené sur la Grotte la faveur exclusive de l'évêque. On parla même de
circulaires confidentielles distribuées dans les diocèses, pour que les envois
d'argent ne fussent plus adressés à la paroisse. La Grotte vorace, la Grotte
insatiable voulait tout, dévorait tout; et les choses allèrent à ce point, que
des billets de cinq cents francs mis dans le tronc, à la Basilique, furent
gardés: on dépouillait le tronc, on volait la paroisse. Mais le curé, dans sa
passion pour l'église grandissante, qui était sa fille, résistait avec violence,
aurait donné son sang. Il avait d'abord traité au nom de la fabrique; puis,
quand il ne sut comment payer, il traita en son nom personnel. Sa vie n'était
plus que là, il s'épuisa en efforts héroïques. Sur les quatre cent mille francs
promis, il n'avait pu en donner que deux cent mille; et le conseil municipal
s'entêtait à ne pas verser les cent mille francs votés, avant que l'église fût
couverte. C'était aller contre les intérêts évidents de la ville. Le père Sempé,
à ce qu'on racontait, agissait secrètement auprès de l'entrepreneur.
Brusquement, il triompha, les travaux furent arrêtés.
Dès lors, ce fut l'agonie. Le curé Peyramale, ce montagnard aux épaules
larges, à la face léonine, frappé au cœur, chancela et s'abattit, ainsi qu'un
chêne foudroyé. Il s'alita, il ne se releva plus. Des histoires couraient, on
disait que le père Sempé avait tâché de s'introduire à la cure, sous un pieux
prétexte, pour être certain que son adversaire redouté était bien blessé
mortellement; et on ajoutait qu'on avait dû le chasser de cette chambre
douloureuse, où sa présence était un scandale. Puis, quand le curé fut mort,
abreuvé d'amertume, vaincu, on put voir le père Sempé triomphant aux
obsèques, dont on n'avait point osé l'écarter. On prétendit qu'il y afficha une
joie abominable, le visage rayonnant de son triomphe. Enfin, il était donc
nouvelle église paroissiale en construction.
Puis, la lutte sourde, la lutte enragée recommença. L'abbé Peyramale, qui
était un détestable administrateur, exultait en voyant son église grandir
rapidement. Les travaux étaient menés bon train, il ne demandait rien autre
chose, toujours convaincu que la sainte Vierge payerait. Ce fut, chez lui,
une stupeur, lorsqu'il s'aperçut enfin que les aumônes se tarissaient, que
l'argent des fidèles ne lui arrivait plus, comme si quelqu'un, dans l'ombre,
en avait détourné la source. Et le jour vint où il lui fut impossible de faire
les payements promis. Il y avait eu là tout un étranglement savant, dont il ne
se rendit compte que plus tard. De nouveau, le père Sempé devait avoir
ramené sur la Grotte la faveur exclusive de l'évêque. On parla même de
circulaires confidentielles distribuées dans les diocèses, pour que les envois
d'argent ne fussent plus adressés à la paroisse. La Grotte vorace, la Grotte
insatiable voulait tout, dévorait tout; et les choses allèrent à ce point, que
des billets de cinq cents francs mis dans le tronc, à la Basilique, furent
gardés: on dépouillait le tronc, on volait la paroisse. Mais le curé, dans sa
passion pour l'église grandissante, qui était sa fille, résistait avec violence,
aurait donné son sang. Il avait d'abord traité au nom de la fabrique; puis,
quand il ne sut comment payer, il traita en son nom personnel. Sa vie n'était
plus que là, il s'épuisa en efforts héroïques. Sur les quatre cent mille francs
promis, il n'avait pu en donner que deux cent mille; et le conseil municipal
s'entêtait à ne pas verser les cent mille francs votés, avant que l'église fût
couverte. C'était aller contre les intérêts évidents de la ville. Le père Sempé,
à ce qu'on racontait, agissait secrètement auprès de l'entrepreneur.
Brusquement, il triompha, les travaux furent arrêtés.
Dès lors, ce fut l'agonie. Le curé Peyramale, ce montagnard aux épaules
larges, à la face léonine, frappé au cœur, chancela et s'abattit, ainsi qu'un
chêne foudroyé. Il s'alita, il ne se releva plus. Des histoires couraient, on
disait que le père Sempé avait tâché de s'introduire à la cure, sous un pieux
prétexte, pour être certain que son adversaire redouté était bien blessé
mortellement; et on ajoutait qu'on avait dû le chasser de cette chambre
douloureuse, où sa présence était un scandale. Puis, quand le curé fut mort,
abreuvé d'amertume, vaincu, on put voir le père Sempé triomphant aux
obsèques, dont on n'avait point osé l'écarter. On prétendit qu'il y afficha une
joie abominable, le visage rayonnant de son triomphe. Enfin, il était donc
Page 273
débarrassé du seul homme qui lui faisait obstacle, dont il craignait la
légitime autorité! Il ne serait plus forcé de partager avec personne,
maintenant que les deux ouvriers de Notre-Dame de Lourdes se trouvaient
supprimés, Bernadette au couvent, l'abbé Peyramale dans la terre. La Grotte
n'était plus qu'à lui, les aumônes ne viendraient plus qu'à lui, il emploierait à
son gré le budget de huit cent mille francs environ, dont il disposait chaque
année. Il achèverait les travaux gigantesques qui feraient de la Basilique
tout un monde se suffisant à lui-même, il aiderait à l'éclat de la ville
nouvelle pour isoler davantage l'ancienne ville, la reléguer derrière son
rocher, ainsi qu'une paroisse infime, noyée dans la splendeur de sa voisine
toute-puissante. C'était la royauté définitive, tout l'argent et toute la
domination.
Pourtant, la nouvelle église paroissiale, bien que les travaux fussent
abandonnés et qu'elle dormît dans son enclos de planches, était plus d'à
moitié construite, jusqu'aux voûtes des bas côtés. Et il restait là une menace,
si quelque jour la ville tentait de la finir. Il fallait achever de la tuer, elle
aussi, en faire une ruine irréparable. Le sourd travail continua donc, une
merveille de cruauté, de destruction lente. D'abord, le nouveau curé, une
simple créature, fut conquis, à ce point qu'il ne décachetait même plus les
envois d'argent adressés à la paroisse: toutes les lettres chargées étaient
portées directement chez les pères. Ensuite, on critiqua l'emplacement
choisi pour la nouvelle église, on fit rédiger, par l'architecte diocésain, un
rapport qui déclarait l'église ancienne très solide et suffisant aux besoins du
culte. Mais, surtout, on pesa sur l'évêque, on dut lui représenter le côté
fâcheux des difficultés d'argent survenues avec l'entrepreneur. Ce
Peyramale n'était plus qu'un homme violent, entêté, une sorte de fou dont le
zèle indiscipliné avait failli compromettre la religion. Et l'évêque, oubliant
qu'il avait bénit la première pierre, lança une lettre pour mettre l'église en
interdit, avec défense d'y célébrer tout service religieux, ce qui fut le coup
suprême. Des procès interminables s'étaient engagés, l'entrepreneur qui
n'avait reçu que deux cent mille francs sur les cinq cent mille francs de
travaux exécutés, venait d'attaquer l'héritier du curé, la fabrique et la ville,
cette dernière se refusant toujours à verser les cent mille francs votés par
elle. D'abord, le Conseil de Préfecture se déclara incompétent; puis, le
Conseil d'État lui ayant renvoyé l'affaire, il condamna la ville à donner les
cent mille francs et l'héritier à terminer l'église, tout en mettant la fabrique
légitime autorité! Il ne serait plus forcé de partager avec personne,
maintenant que les deux ouvriers de Notre-Dame de Lourdes se trouvaient
supprimés, Bernadette au couvent, l'abbé Peyramale dans la terre. La Grotte
n'était plus qu'à lui, les aumônes ne viendraient plus qu'à lui, il emploierait à
son gré le budget de huit cent mille francs environ, dont il disposait chaque
année. Il achèverait les travaux gigantesques qui feraient de la Basilique
tout un monde se suffisant à lui-même, il aiderait à l'éclat de la ville
nouvelle pour isoler davantage l'ancienne ville, la reléguer derrière son
rocher, ainsi qu'une paroisse infime, noyée dans la splendeur de sa voisine
toute-puissante. C'était la royauté définitive, tout l'argent et toute la
domination.
Pourtant, la nouvelle église paroissiale, bien que les travaux fussent
abandonnés et qu'elle dormît dans son enclos de planches, était plus d'à
moitié construite, jusqu'aux voûtes des bas côtés. Et il restait là une menace,
si quelque jour la ville tentait de la finir. Il fallait achever de la tuer, elle
aussi, en faire une ruine irréparable. Le sourd travail continua donc, une
merveille de cruauté, de destruction lente. D'abord, le nouveau curé, une
simple créature, fut conquis, à ce point qu'il ne décachetait même plus les
envois d'argent adressés à la paroisse: toutes les lettres chargées étaient
portées directement chez les pères. Ensuite, on critiqua l'emplacement
choisi pour la nouvelle église, on fit rédiger, par l'architecte diocésain, un
rapport qui déclarait l'église ancienne très solide et suffisant aux besoins du
culte. Mais, surtout, on pesa sur l'évêque, on dut lui représenter le côté
fâcheux des difficultés d'argent survenues avec l'entrepreneur. Ce
Peyramale n'était plus qu'un homme violent, entêté, une sorte de fou dont le
zèle indiscipliné avait failli compromettre la religion. Et l'évêque, oubliant
qu'il avait bénit la première pierre, lança une lettre pour mettre l'église en
interdit, avec défense d'y célébrer tout service religieux, ce qui fut le coup
suprême. Des procès interminables s'étaient engagés, l'entrepreneur qui
n'avait reçu que deux cent mille francs sur les cinq cent mille francs de
travaux exécutés, venait d'attaquer l'héritier du curé, la fabrique et la ville,
cette dernière se refusant toujours à verser les cent mille francs votés par
elle. D'abord, le Conseil de Préfecture se déclara incompétent; puis, le
Conseil d'État lui ayant renvoyé l'affaire, il condamna la ville à donner les
cent mille francs et l'héritier à terminer l'église, tout en mettant la fabrique
Page 274
hors de cause. Mais il y eut un nouveau pourvoi devant le Conseil d'État,
qui cassa l'arrêt; et, cette fois, retenant l'affaire, il condamna la fabrique, ou
à son défaut l'héritier, à payer l'entrepreneur. Ni l'une ni l'autre n'était
solvable, la situation en resta là. Ces procès avaient duré quinze années. La
ville s'étant résignée à donner ses cent mille francs, on ne devait plus à
l'entrepreneur que deux cent mille francs. Seulement, les frais de toutes
sortes, les intérêts accumulés avaient grossi cette somme à un tel point,
qu'elle atteignait désormais le chiffre de six cent mille francs; et, comme,
d'autre part, on estimait à quatre cent mille francs l'argent nécessaire à
l'achèvement de l'église, c'était donc un million qu'il fallait pour en sauver
la jeune ruine d'une destruction certaine. Dès ce jour, les pères de la Grotte
purent dormir tranquilles: ils l'avaient assassinée, l'église à son tour était
morte.
Les cloches de la Basilique sonnèrent à toute volée, le père Sempé régna
victorieux, au sortir de cette lutte gigantesque, cette guerre au couteau, où
l'on avait tué des pierres, après avoir tué un homme, dans l'ombre discrète
des sacristies. Et le vieux Lourdes, têtu et inintelligent, porta durement la
peine de ne pas avoir mieux soutenu son curé, qui était mort à la peine, pour
l'amour de sa paroisse; car, dès lors, la ville nouvelle ne cessa de grandir et
de prospérer, aux dépens de l'ancienne ville. Tout l'argent allait à la
première, les pères de la Grotte battaient monnaie, commanditaient des
hôtelleries et des boutiques de cierges, vendaient l'eau de la source, bien
qu'il leur fût défendu de se livrer à aucun négoce, d'après une clause
formelle de leur contrat avec la commune. Le pays entier se pourrissait, le
triomphe de la Grotte avait amené une telle rage de lucre, une fièvre si
brûlante de posséder et de jouir, que, sous la pluie battante des millions, une
perversion extraordinaire s'aggravait de jour en jour, changeait en
Gomorrhe et en Sodome le Bethléem de Bernadette. Le père Sempé venait
d'achever le triomphe de Dieu, dans l'abomination humaine, au milieu du
désastre des âmes. Des constructions géantes poussaient du sol, cinq ou six
millions étaient déjà dépensés, on avait sacrifié tout à cette volonté absolue
de tenir la paroisse à l'écart, afin de garder la proie entière. Les rampes
colossales, si coûteuses, n'étaient là que pour éluder le vœu de la Vierge,
demandant qu'on vînt à la Grotte en procession. Ce n'était pas y aller en
procession que de descendre de la Basilique par la rampe de gauche, puis
d'y remonter par la rampe de droite: c'était tourner sur place. Mais les pères
qui cassa l'arrêt; et, cette fois, retenant l'affaire, il condamna la fabrique, ou
à son défaut l'héritier, à payer l'entrepreneur. Ni l'une ni l'autre n'était
solvable, la situation en resta là. Ces procès avaient duré quinze années. La
ville s'étant résignée à donner ses cent mille francs, on ne devait plus à
l'entrepreneur que deux cent mille francs. Seulement, les frais de toutes
sortes, les intérêts accumulés avaient grossi cette somme à un tel point,
qu'elle atteignait désormais le chiffre de six cent mille francs; et, comme,
d'autre part, on estimait à quatre cent mille francs l'argent nécessaire à
l'achèvement de l'église, c'était donc un million qu'il fallait pour en sauver
la jeune ruine d'une destruction certaine. Dès ce jour, les pères de la Grotte
purent dormir tranquilles: ils l'avaient assassinée, l'église à son tour était
morte.
Les cloches de la Basilique sonnèrent à toute volée, le père Sempé régna
victorieux, au sortir de cette lutte gigantesque, cette guerre au couteau, où
l'on avait tué des pierres, après avoir tué un homme, dans l'ombre discrète
des sacristies. Et le vieux Lourdes, têtu et inintelligent, porta durement la
peine de ne pas avoir mieux soutenu son curé, qui était mort à la peine, pour
l'amour de sa paroisse; car, dès lors, la ville nouvelle ne cessa de grandir et
de prospérer, aux dépens de l'ancienne ville. Tout l'argent allait à la
première, les pères de la Grotte battaient monnaie, commanditaient des
hôtelleries et des boutiques de cierges, vendaient l'eau de la source, bien
qu'il leur fût défendu de se livrer à aucun négoce, d'après une clause
formelle de leur contrat avec la commune. Le pays entier se pourrissait, le
triomphe de la Grotte avait amené une telle rage de lucre, une fièvre si
brûlante de posséder et de jouir, que, sous la pluie battante des millions, une
perversion extraordinaire s'aggravait de jour en jour, changeait en
Gomorrhe et en Sodome le Bethléem de Bernadette. Le père Sempé venait
d'achever le triomphe de Dieu, dans l'abomination humaine, au milieu du
désastre des âmes. Des constructions géantes poussaient du sol, cinq ou six
millions étaient déjà dépensés, on avait sacrifié tout à cette volonté absolue
de tenir la paroisse à l'écart, afin de garder la proie entière. Les rampes
colossales, si coûteuses, n'étaient là que pour éluder le vœu de la Vierge,
demandant qu'on vînt à la Grotte en procession. Ce n'était pas y aller en
procession que de descendre de la Basilique par la rampe de gauche, puis
d'y remonter par la rampe de droite: c'était tourner sur place. Mais les pères
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avaient réussi à ce qu'on partît de chez eux pour revenir chez eux, de façon
à être les uniques propriétaires, les fermiers magnifiques engrangeant toute
la moisson. Le curé Peyramale était enterré dans la crypte de son église,
inachevée et en ruine; et Bernadette avait longtemps agonisé au loin, au
fond d'un couvent, où elle dormait aussi à cette heure, sous la dalle d'une
chapelle.
Un grand silence tomba, lorsque le docteur Chassaigne eut terminé ce
long récit. Puis, il se leva péniblement.
—Mon cher enfant, il va être dix heures, et je veux que vous vous
reposiez un peu... Retournons.
Pierre, silencieux, le suivit. Ils revinrent vers la ville, d'un pas plus rapide.
—Ah! oui, reprit le docteur, il y a eu là de grandes iniquités et de grandes
douleurs. Que voulez-vous! l'homme gâte les œuvres les plus belles... Et
vous ne pouvez vous imaginer encore l'affreuse tristesse des choses que je
viens de vous conter. Il faut voir, il faut toucher du doigt... Désirez-vous que
je vous fasse visiter, ce soir, la chambre de Bernadette et l'église inachevée
du curé Peyramale?
—Certes, très volontiers!
—Eh bien! après la procession de quatre heures, je vous retrouverai
devant la Basilique, vous viendrez avec moi.
Et ils ne parlèrent plus, perdus chacun dans sa rêverie.
Sur leur droite maintenant, le Gave coulait dans une gorge profonde, une
sorte d'entaille où il s'engouffrait, comme disparu, parmi des arbustes. Mais,
parfois, on en revoyait une coulée claire, pareille à de l'argent mat. Plus
loin, après un brusque détour, on le retrouvait élargi au travers d'une plaine,
s'étalant en nappes vives qui devaient changer souvent de lit, car le sol de
sable et de cailloux était raviné de toutes parts. Le soleil commençait à être
brûlant, déjà haut dans le vaste ciel dont le bleu limpide se fonçait, d'un
bord à l'autre de l'immense cirque des montagnes.
Ce fut à ce détour de la route que Lourdes reparut, lointain encore, aux
yeux de Pierre et du docteur Chassaigne. Sous la splendide matinée, la ville
à être les uniques propriétaires, les fermiers magnifiques engrangeant toute
la moisson. Le curé Peyramale était enterré dans la crypte de son église,
inachevée et en ruine; et Bernadette avait longtemps agonisé au loin, au
fond d'un couvent, où elle dormait aussi à cette heure, sous la dalle d'une
chapelle.
Un grand silence tomba, lorsque le docteur Chassaigne eut terminé ce
long récit. Puis, il se leva péniblement.
—Mon cher enfant, il va être dix heures, et je veux que vous vous
reposiez un peu... Retournons.
Pierre, silencieux, le suivit. Ils revinrent vers la ville, d'un pas plus rapide.
—Ah! oui, reprit le docteur, il y a eu là de grandes iniquités et de grandes
douleurs. Que voulez-vous! l'homme gâte les œuvres les plus belles... Et
vous ne pouvez vous imaginer encore l'affreuse tristesse des choses que je
viens de vous conter. Il faut voir, il faut toucher du doigt... Désirez-vous que
je vous fasse visiter, ce soir, la chambre de Bernadette et l'église inachevée
du curé Peyramale?
—Certes, très volontiers!
—Eh bien! après la procession de quatre heures, je vous retrouverai
devant la Basilique, vous viendrez avec moi.
Et ils ne parlèrent plus, perdus chacun dans sa rêverie.
Sur leur droite maintenant, le Gave coulait dans une gorge profonde, une
sorte d'entaille où il s'engouffrait, comme disparu, parmi des arbustes. Mais,
parfois, on en revoyait une coulée claire, pareille à de l'argent mat. Plus
loin, après un brusque détour, on le retrouvait élargi au travers d'une plaine,
s'étalant en nappes vives qui devaient changer souvent de lit, car le sol de
sable et de cailloux était raviné de toutes parts. Le soleil commençait à être
brûlant, déjà haut dans le vaste ciel dont le bleu limpide se fonçait, d'un
bord à l'autre de l'immense cirque des montagnes.
Ce fut à ce détour de la route que Lourdes reparut, lointain encore, aux
yeux de Pierre et du docteur Chassaigne. Sous la splendide matinée, la ville
Page 276
blanchissait à l'horizon, dans une poussière volante d'or et de pourpre, avec
ses maisons, ses monuments de plus en plus distincts, à chaque pas qui les
en rapprochait. Et le docteur, sans parler, finit par montrer à son compagnon
cette ville grandissante, d'un geste large et triste, comme pour la prendre à
témoin des histoires qu'il avait dites. C'était l'exemple, s'évoquant dans
l'éclatante lumière du jour.
Déjà, l'on apercevait le braisillement de la Grotte, affaibli à cette heure,
parmi les verdures. Puis, les travaux gigantesques s'étendaient, le quai en
pierres de taille, tout le long du Gave, dont on avait dû détourner le cours, le
pont neuf qui reliait les nouveaux jardins au boulevard récemment ouvert,
et les rampes colossales, et l'église massive du Rosaire, et la Basilique
élancée, d'une grâce fière, dominant tout. Aux alentours, on ne voyait de la
ville neuve, à cette distance, qu'un pullulement de façades blanches, qu'un
miroitement d'ardoises neuves, les grands couvents, les grands hôtels, la cité
riche poussée comme par miracle de l'antique sol pauvre; tandis que,
derrière la masse rocheuse où se profilaient les murs croulants du Château,
apparaissaient, confuses et perdues, les toitures humbles de l'ancienne ville,
un pêle-mêle de petits toits mangés par l'âge, serrés peureusement les uns
contre les autres. Et, comme fond à cette évocation de la vie d'hier et
d'aujourd'hui, sous la gloire de l'éternel soleil, le petit Gers et le grand Gers
montaient, barraient l'horizon de leurs flancs nus, que les rayons obliques
sabraient de jaune et de rose.
Le docteur Chassaigne voulut accompagner Pierre jusqu'à l'hôtel des
Apparitions; et là seulement il le quitta, en lui rappelant le rendez-vous qu'il
lui avait donné pour le soir. Il n'était pas onze heures encore. Pierre, que la
fatigue, tout d'un coup, venait d'anéantir, s'efforça de manger, avant de se
mettre au lit; car il sentait bien que le besoin était pour beaucoup dans sa
défaillance. Il trouva heureusement une place libre à la table d'hôte, mangea
en dormant, les yeux ouverts, sans savoir ce qu'on lui servait; puis, il monta
et se jeta sur son lit, après avoir eu le soin de dire à la servante de le
réveiller à trois heures.
Mais, dès qu'il fut allongé, la fièvre où il était l'empêcha d'abord de fermer
les yeux. Une paire de gants, oubliée dans la chambre voisine, lui avait
rappelé M. de Guersaint, parti avant le jour pour Gavarnie, et qui devait
n'être de retour que le soir. Quel heureux don que l'insouciance! Lui,
ses maisons, ses monuments de plus en plus distincts, à chaque pas qui les
en rapprochait. Et le docteur, sans parler, finit par montrer à son compagnon
cette ville grandissante, d'un geste large et triste, comme pour la prendre à
témoin des histoires qu'il avait dites. C'était l'exemple, s'évoquant dans
l'éclatante lumière du jour.
Déjà, l'on apercevait le braisillement de la Grotte, affaibli à cette heure,
parmi les verdures. Puis, les travaux gigantesques s'étendaient, le quai en
pierres de taille, tout le long du Gave, dont on avait dû détourner le cours, le
pont neuf qui reliait les nouveaux jardins au boulevard récemment ouvert,
et les rampes colossales, et l'église massive du Rosaire, et la Basilique
élancée, d'une grâce fière, dominant tout. Aux alentours, on ne voyait de la
ville neuve, à cette distance, qu'un pullulement de façades blanches, qu'un
miroitement d'ardoises neuves, les grands couvents, les grands hôtels, la cité
riche poussée comme par miracle de l'antique sol pauvre; tandis que,
derrière la masse rocheuse où se profilaient les murs croulants du Château,
apparaissaient, confuses et perdues, les toitures humbles de l'ancienne ville,
un pêle-mêle de petits toits mangés par l'âge, serrés peureusement les uns
contre les autres. Et, comme fond à cette évocation de la vie d'hier et
d'aujourd'hui, sous la gloire de l'éternel soleil, le petit Gers et le grand Gers
montaient, barraient l'horizon de leurs flancs nus, que les rayons obliques
sabraient de jaune et de rose.
Le docteur Chassaigne voulut accompagner Pierre jusqu'à l'hôtel des
Apparitions; et là seulement il le quitta, en lui rappelant le rendez-vous qu'il
lui avait donné pour le soir. Il n'était pas onze heures encore. Pierre, que la
fatigue, tout d'un coup, venait d'anéantir, s'efforça de manger, avant de se
mettre au lit; car il sentait bien que le besoin était pour beaucoup dans sa
défaillance. Il trouva heureusement une place libre à la table d'hôte, mangea
en dormant, les yeux ouverts, sans savoir ce qu'on lui servait; puis, il monta
et se jeta sur son lit, après avoir eu le soin de dire à la servante de le
réveiller à trois heures.
Mais, dès qu'il fut allongé, la fièvre où il était l'empêcha d'abord de fermer
les yeux. Une paire de gants, oubliée dans la chambre voisine, lui avait
rappelé M. de Guersaint, parti avant le jour pour Gavarnie, et qui devait
n'être de retour que le soir. Quel heureux don que l'insouciance! Lui,
Page 277
maintenant, les membres morts de lassitude, l'esprit éperdu, était triste à
mourir. Tout semblait tourner contre sa bonne volonté à reconquérir la foi
de son enfance. L'aventure tragique du curé Peyramale venait encore
d'aggraver la révolte que lui avait laissée l'histoire de Bernadette, élue et
martyre. La vérité qu'il était venu chercher à Lourdes, au lieu de lui rendre
la foi, allait-elle donc aboutir à une haine plus grande de l'ignorance et de la
crédulité, à cette amère certitude que l'homme est seul en ce monde, avec sa
raison?
Enfin, il s'endormit. Mais des images continuaient à flotter dans son
pénible sommeil. C'était Lourdes gâté par l'argent, devenu un lieu
d'abomination et de perdition, transformé en un vaste bazar, où tout se
vendait, les messes et les âmes. C'était le curé Peyramale mort et couché au
milieu des ruines de son église, parmi les orties que l'ingratitude avait
semées. Et il ne se calma, il ne goûta la douceur du néant que lorsqu'une
dernière vision, pâle et pitoyable, se fut effacée, celle de Bernadette à
Nevers, agenouillée dans un coin d'ombre, rêvant à son œuvre, là-bas,
qu'elle ne devait jamais voir.
mourir. Tout semblait tourner contre sa bonne volonté à reconquérir la foi
de son enfance. L'aventure tragique du curé Peyramale venait encore
d'aggraver la révolte que lui avait laissée l'histoire de Bernadette, élue et
martyre. La vérité qu'il était venu chercher à Lourdes, au lieu de lui rendre
la foi, allait-elle donc aboutir à une haine plus grande de l'ignorance et de la
crédulité, à cette amère certitude que l'homme est seul en ce monde, avec sa
raison?
Enfin, il s'endormit. Mais des images continuaient à flotter dans son
pénible sommeil. C'était Lourdes gâté par l'argent, devenu un lieu
d'abomination et de perdition, transformé en un vaste bazar, où tout se
vendait, les messes et les âmes. C'était le curé Peyramale mort et couché au
milieu des ruines de son église, parmi les orties que l'ingratitude avait
semées. Et il ne se calma, il ne goûta la douceur du néant que lorsqu'une
dernière vision, pâle et pitoyable, se fut effacée, celle de Bernadette à
Nevers, agenouillée dans un coin d'ombre, rêvant à son œuvre, là-bas,
qu'elle ne devait jamais voir.
Page 278
QUATRIÈME JOURNÉE
I
À l'hôpital de Notre-Dame des Douleurs, ce matin-là, Marie était restée
assise sur son lit, le dos appuyé contre des oreillers. Ayant passé la nuit
entière à la Grotte, elle avait refusé de s'y laisser conduire. Et, comme
madame de Jonquière s'était approchée pour relever un des oreillers qui
glissait, elle lui demanda:
—Quel jour sommes-nous donc, madame?
—Lundi, ma chère enfant.
—Ah! c'est vrai. On ne sait plus comment on vit n'est-ce pas?... Et puis, je
suis si heureuse! C'est aujourd'hui que la sainte Vierge va me guérir.
Elle souriait divinement, d'un air de rêveuse éveillée, les yeux perdus, si
absente, si absorbée dans l'idée fixe, qu'elle ne voyait, au loin, que la
certitude de son espoir. Et la salle Sainte-Honorine venait de se vider autour
d'elle, toutes les malades étaient parties à la Grotte, il ne restait là, dans le lit
voisin, que madame Vêtu, agonisante. Mais elle ne l'apercevait même pas,
elle était ravie de la paix brusque qui s'était faite. On avait ouvert une des
fenêtres sur la cour, le soleil de la radieuse matinée entrait en un large
rayon, dont la poussière d'or, précisément, dansait sur son drap, baignant ses
mains pâles. Cela était si bon, cette salle lugubre la nuit, avec son
entassement de grabats douloureux, sa puanteur, ses gémissements de
cauchemar, tout d'un coup ensoleillée ainsi, et rafraîchie par l'air matinal, et
tombée à une telle douceur de silence!
I
À l'hôpital de Notre-Dame des Douleurs, ce matin-là, Marie était restée
assise sur son lit, le dos appuyé contre des oreillers. Ayant passé la nuit
entière à la Grotte, elle avait refusé de s'y laisser conduire. Et, comme
madame de Jonquière s'était approchée pour relever un des oreillers qui
glissait, elle lui demanda:
—Quel jour sommes-nous donc, madame?
—Lundi, ma chère enfant.
—Ah! c'est vrai. On ne sait plus comment on vit n'est-ce pas?... Et puis, je
suis si heureuse! C'est aujourd'hui que la sainte Vierge va me guérir.
Elle souriait divinement, d'un air de rêveuse éveillée, les yeux perdus, si
absente, si absorbée dans l'idée fixe, qu'elle ne voyait, au loin, que la
certitude de son espoir. Et la salle Sainte-Honorine venait de se vider autour
d'elle, toutes les malades étaient parties à la Grotte, il ne restait là, dans le lit
voisin, que madame Vêtu, agonisante. Mais elle ne l'apercevait même pas,
elle était ravie de la paix brusque qui s'était faite. On avait ouvert une des
fenêtres sur la cour, le soleil de la radieuse matinée entrait en un large
rayon, dont la poussière d'or, précisément, dansait sur son drap, baignant ses
mains pâles. Cela était si bon, cette salle lugubre la nuit, avec son
entassement de grabats douloureux, sa puanteur, ses gémissements de
cauchemar, tout d'un coup ensoleillée ainsi, et rafraîchie par l'air matinal, et
tombée à une telle douceur de silence!
Page 279
—Pourquoi n'essayez-vous pas de dormir un peu? reprit maternellement
madame de Jonquière. Vous devez être brisée, de toute une nuit de veille.
Marie parut surprise, si légère, si envolée, qu'elle ne sentait plus ses
membres.
—Mais je ne suis pas fatiguée du tout, je n'ai pas sommeil... Dormir, oh!
non, cela serait trop triste, je ne saurais plus que je vais être guérie.
Cela fit rire la directrice.
—Alors, pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'on vous menât à la Grotte?
Vous allez vous ennuyer dans ce lit, toute seule.
—Je ne suis pas seule, madame, je suis avec elle.
Elle joignait les mains, en son extase, tandis que s'évoquait sa vision.
—Vous savez que, cette nuit, je l'ai vue qui inclinait la tête, en me
souriant... J'ai bien compris, j'ai bien entendu sa voix, sans qu'elle ouvrît les
lèvres. À quatre heures, lorsque passera le Saint-Sacrement, je serai guérie.
Madame de Jonquière voulut la calmer, un peu inquiète de cette sorte de
somnambulisme où elle la voyait. Mais la malade répétait:
—Non, non, je ne suis pas plus mal, j'attends... Seulement, vous
comprenez, madame, je n'ai pas besoin d'aller ce matin à la Grotte, puisque
le rendez-vous qu'elle m'a donné est pour quatre heures.
Et elle ajouta plus bas:
—À trois heures et demie, Pierre viendra me chercher... À quatre heures,
je serai guérie.
Le soleil, lentement, montait le long de ses bras nus, si transparents, d'une
délicatesse maladive; tandis que ses admirables cheveux blonds, glissés sur
ses épaules, semblaient un ruissellement même de l'astre, qui l'enveloppait
toute. Un chant d'oiseau vint de la cour, le silence frissonnant de la salle en
fut égayé. Quelque enfant, qu'on ne voyait pas, devait jouer par là, car des
rires légers par moments s'élevaient aussi, dans l'air tiède, d'une tranquillité
délicieuse.
madame de Jonquière. Vous devez être brisée, de toute une nuit de veille.
Marie parut surprise, si légère, si envolée, qu'elle ne sentait plus ses
membres.
—Mais je ne suis pas fatiguée du tout, je n'ai pas sommeil... Dormir, oh!
non, cela serait trop triste, je ne saurais plus que je vais être guérie.
Cela fit rire la directrice.
—Alors, pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'on vous menât à la Grotte?
Vous allez vous ennuyer dans ce lit, toute seule.
—Je ne suis pas seule, madame, je suis avec elle.
Elle joignait les mains, en son extase, tandis que s'évoquait sa vision.
—Vous savez que, cette nuit, je l'ai vue qui inclinait la tête, en me
souriant... J'ai bien compris, j'ai bien entendu sa voix, sans qu'elle ouvrît les
lèvres. À quatre heures, lorsque passera le Saint-Sacrement, je serai guérie.
Madame de Jonquière voulut la calmer, un peu inquiète de cette sorte de
somnambulisme où elle la voyait. Mais la malade répétait:
—Non, non, je ne suis pas plus mal, j'attends... Seulement, vous
comprenez, madame, je n'ai pas besoin d'aller ce matin à la Grotte, puisque
le rendez-vous qu'elle m'a donné est pour quatre heures.
Et elle ajouta plus bas:
—À trois heures et demie, Pierre viendra me chercher... À quatre heures,
je serai guérie.
Le soleil, lentement, montait le long de ses bras nus, si transparents, d'une
délicatesse maladive; tandis que ses admirables cheveux blonds, glissés sur
ses épaules, semblaient un ruissellement même de l'astre, qui l'enveloppait
toute. Un chant d'oiseau vint de la cour, le silence frissonnant de la salle en
fut égayé. Quelque enfant, qu'on ne voyait pas, devait jouer par là, car des
rires légers par moments s'élevaient aussi, dans l'air tiède, d'une tranquillité
délicieuse.
Page 280
—Allons, conclut madame de Jonquière, ne dormez pas, puisque vous
n'avez pas sommeil. Seulement, restez bien sage, ça vous reposera tout de
même.
Mais, dans le lit voisin, madame Vêtu se mourait. On n'avait point osé la
mener à la Grotte, par crainte de la voir passer en route. Depuis un instant,
elle avait les yeux fermés, et sœur Hyacinthe qui l'examinait, appela d'un
geste madame Désagneaux, pour lui dire sa mauvaise impression. Toutes les
deux, maintenant, penchées au-dessus de la moribonde, l'épiaient avec une
inquiétude croissante. Le masque avait jauni encore, couleur de boue; les
orbites s'étaient creusées, les lèvres semblaient s'amincir; et le râle surtout,
le râle commençait, un souffle lent et pestilentiel, empoisonné par le cancer
qui achevait de dévorer l'estomac. Brusquement, elle souleva les paupières,
elle s'effraya, en apercevant ces deux visages penchés sur le sien. Est-ce que
sa mort était prochaine, qu'on la regardait ainsi? Une tristesse immense
parut dans ses yeux, un regret désespéré de la vie. Cela n'allait pas jusqu'à la
révolte violente, car elle n'avait plus la force de se débattre; mais quel
affreux sort, quitter sa boutique, quitter ses habitudes, son mari, pour venir
mourir si loin! braver le supplice abominable d'un tel voyage, prier le jour,
prier la nuit, et ne pas être exaucée, et mourir, lorsque d'autres guérissaient!
Elle ne put que bégayer:
—Ah! que je souffre, ah! que je souffre... Je vous en supplie, faites
quelque chose, faites au moins que je ne souffre plus.
La petite madame Désagneaux, avec son joli visage de lait, noyé dans
l'ébouriffement de ses cheveux blonds, était bouleversée. Elle n'avait pas
l'habitude des agonies, elle aurait donné la moitié de son cœur, comme elle
le disait, pour sauver cette pauvre femme. Et elle se releva, elle prit à partie
sœur Hyacinthe, touchée aux larmes elle aussi, mais résignée déjà au salut
par une bonne mort. Est-ce que vraiment il n'y avait rien à faire? est-ce
qu'on ne pouvait pas tenter quelque chose, ainsi que la mourante le
demandait? Le matin même, deux heures plus tôt, l'abbé Judaine était venu
l'administrer, en lui donnant la communion. Elle avait le secours du ciel,
c'était le seul sur lequel elle pût compter, puisque, depuis longtemps, elle
n'attendait plus rien des hommes.
—Non, non! il faut nous remuer, s'écria madame Désagneaux.
n'avez pas sommeil. Seulement, restez bien sage, ça vous reposera tout de
même.
Mais, dans le lit voisin, madame Vêtu se mourait. On n'avait point osé la
mener à la Grotte, par crainte de la voir passer en route. Depuis un instant,
elle avait les yeux fermés, et sœur Hyacinthe qui l'examinait, appela d'un
geste madame Désagneaux, pour lui dire sa mauvaise impression. Toutes les
deux, maintenant, penchées au-dessus de la moribonde, l'épiaient avec une
inquiétude croissante. Le masque avait jauni encore, couleur de boue; les
orbites s'étaient creusées, les lèvres semblaient s'amincir; et le râle surtout,
le râle commençait, un souffle lent et pestilentiel, empoisonné par le cancer
qui achevait de dévorer l'estomac. Brusquement, elle souleva les paupières,
elle s'effraya, en apercevant ces deux visages penchés sur le sien. Est-ce que
sa mort était prochaine, qu'on la regardait ainsi? Une tristesse immense
parut dans ses yeux, un regret désespéré de la vie. Cela n'allait pas jusqu'à la
révolte violente, car elle n'avait plus la force de se débattre; mais quel
affreux sort, quitter sa boutique, quitter ses habitudes, son mari, pour venir
mourir si loin! braver le supplice abominable d'un tel voyage, prier le jour,
prier la nuit, et ne pas être exaucée, et mourir, lorsque d'autres guérissaient!
Elle ne put que bégayer:
—Ah! que je souffre, ah! que je souffre... Je vous en supplie, faites
quelque chose, faites au moins que je ne souffre plus.
La petite madame Désagneaux, avec son joli visage de lait, noyé dans
l'ébouriffement de ses cheveux blonds, était bouleversée. Elle n'avait pas
l'habitude des agonies, elle aurait donné la moitié de son cœur, comme elle
le disait, pour sauver cette pauvre femme. Et elle se releva, elle prit à partie
sœur Hyacinthe, touchée aux larmes elle aussi, mais résignée déjà au salut
par une bonne mort. Est-ce que vraiment il n'y avait rien à faire? est-ce
qu'on ne pouvait pas tenter quelque chose, ainsi que la mourante le
demandait? Le matin même, deux heures plus tôt, l'abbé Judaine était venu
l'administrer, en lui donnant la communion. Elle avait le secours du ciel,
c'était le seul sur lequel elle pût compter, puisque, depuis longtemps, elle
n'attendait plus rien des hommes.
—Non, non! il faut nous remuer, s'écria madame Désagneaux.
Page 281
Et elle alla chercher madame de Jonquière, près du lit de Marie.
—Entendez-vous, madame, cette malheureuse qui souffre? Sœur
Hyacinthe prétend qu'elle n'en a plus que pour quelques heures. Mais nous
ne pouvons la laisser gémir ainsi... Il y a des choses pour calmer. Ce jeune
médecin qui est ici, pourquoi ne pas le faire venir?
—Certainement, répondit la directrice. Tout de suite!
On ne pensait jamais au médecin, dans les salles. L'idée n'en venait à ces
dames qu'au moment des crises terribles, lorsqu'une de leurs malades hurlait
de douleur.
Sœur Hyacinthe elle-même, étonnée de n'avoir pas songé à Ferrand,
qu'elle savait dans une pièce voisine, demanda:
—Voulez-vous, madame, que j'aille chercher monsieur Ferrand?
—Mais sans doute! ramenez-le vite.
Et, lorsque la sœur fut partie, madame de Jonquière se fit aider par
madame Désagneaux, pour relever un peu la tête de la moribonde, pensant
que cela la soulagerait. Ces dames se trouvaient justement seules, ce matin-
là, toutes les autres dames hospitalières étant allées à leurs affaires ou à
leurs dévotions. Au fond de la grande salle vide, d'une paix si douce, où le
soleil mettait son tiède frisson, on n'entendait toujours, par moments, que
les rires légers de l'enfant qu'on ne voyait pas.
—Est-ce que c'est Sophie qui fait tout ce bruit? dit soudain la directrice,
un peu énervée, dans le gros ennui de la catastrophe qu'elle prévoyait.
Elle marcha vivement, alla jusqu'au bout de la salle; et c'était en effet
Sophie Couteau, la petite miraculée de l'année précédente, assise par terre,
derrière un lit, qui, malgré ses quatorze ans, s'amusait à faire une poupée
avec des chiffons. Elle lui parlait, elle était si heureuse, si perdue dans son
jeu, qu'elle en riait d'aise.
—Tenez-vous droite, mademoiselle! Dansez un peu la polka, pour voir!
Une! deux! dansez, tournez, embrassez celle que vous voudrez!
Mais madame de Jonquière arrivait.
—Entendez-vous, madame, cette malheureuse qui souffre? Sœur
Hyacinthe prétend qu'elle n'en a plus que pour quelques heures. Mais nous
ne pouvons la laisser gémir ainsi... Il y a des choses pour calmer. Ce jeune
médecin qui est ici, pourquoi ne pas le faire venir?
—Certainement, répondit la directrice. Tout de suite!
On ne pensait jamais au médecin, dans les salles. L'idée n'en venait à ces
dames qu'au moment des crises terribles, lorsqu'une de leurs malades hurlait
de douleur.
Sœur Hyacinthe elle-même, étonnée de n'avoir pas songé à Ferrand,
qu'elle savait dans une pièce voisine, demanda:
—Voulez-vous, madame, que j'aille chercher monsieur Ferrand?
—Mais sans doute! ramenez-le vite.
Et, lorsque la sœur fut partie, madame de Jonquière se fit aider par
madame Désagneaux, pour relever un peu la tête de la moribonde, pensant
que cela la soulagerait. Ces dames se trouvaient justement seules, ce matin-
là, toutes les autres dames hospitalières étant allées à leurs affaires ou à
leurs dévotions. Au fond de la grande salle vide, d'une paix si douce, où le
soleil mettait son tiède frisson, on n'entendait toujours, par moments, que
les rires légers de l'enfant qu'on ne voyait pas.
—Est-ce que c'est Sophie qui fait tout ce bruit? dit soudain la directrice,
un peu énervée, dans le gros ennui de la catastrophe qu'elle prévoyait.
Elle marcha vivement, alla jusqu'au bout de la salle; et c'était en effet
Sophie Couteau, la petite miraculée de l'année précédente, assise par terre,
derrière un lit, qui, malgré ses quatorze ans, s'amusait à faire une poupée
avec des chiffons. Elle lui parlait, elle était si heureuse, si perdue dans son
jeu, qu'elle en riait d'aise.
—Tenez-vous droite, mademoiselle! Dansez un peu la polka, pour voir!
Une! deux! dansez, tournez, embrassez celle que vous voudrez!
Mais madame de Jonquière arrivait.
Page 282
—Ma petite fille, nous avons là une de nos malades qui souffre beaucoup
et qui est au plus mal... Il ne faut pas rire si fort.
—Ah! madame, je ne savais pas.
Elle s'était relevée, elle gardait sa poupée à la main, devenue très sérieuse.
—Madame, est-ce qu'elle va mourir?
—J'en ai peur, ma pauvre enfant.
Alors, Sophie ne souffla plus. Elle avait suivi la directrice, elle s'était
assise sur un lit voisin; et, de ses grands yeux, avec une curiosité ardente,
sans peur aucune, elle regardait madame Vêtu agoniser. Nerveuse, madame
Désagneaux s'impatientait de ne pas voir le médecin venir; tandis que
Marie, extasiée, ensoleillée, semblait rester étrangère à tout ce qui se passait
autour d'elle, dans l'attente ravie du miracle.
Sœur Hyacinthe n'avait pas trouvé Ferrand, dans la petite pièce où il se
tenait d'habitude, près de la lingerie; et elle le cherchait par toute la maison.
Depuis deux jours, le jeune médecin s'effarait de plus en plus, au milieu de
ce singulier hôpital, où l'on ne réclamait jamais son aide que pour des
agonies. La petite boîte de pharmacie qu'il avait apportée, se trouvait même
inutile; car il ne fallait pas songer à instituer un traitement quelconque,
puisque les malades n'étaient pas là pour se soigner, mais simplement pour
guérir, dans le coup de foudre d'un prodige; aussi ne distribuait-il guère que
des pilules d'opium, qui endormaient les trop grosses souffrances. Il avait eu
la stupeur d'assister à une tournée du docteur Bonamy, au travers des salles.
C'était une simple promenade, le médecin venait en curieux, ne s'intéressait
pas aux malades, qu'il n'examinait ni n'interrogeait. Il se préoccupait
uniquement des prétendues guérisons, s'arrêtait devant les femmes qu'il
reconnaissait pour les avoir vues à son bureau, où les miracles étaient
constatés. Une d'entre elles avait trois maladies; et la sainte Vierge, jusque-
là, n'avait daigné en guérir qu'une; mais on avait bon espoir pour les deux
autres. Parfois, une malheureuse, guérie la veille, questionnée sur son état,
répondait que les douleurs étaient revenues, ce qui n'entamait point la
sérénité du docteur, toujours conciliant, s'en remettant au ciel pour achever
ce que le ciel avait commencé. Quand il y avait un commencement de santé
meilleure, n'était-ce pas déjà bien beau? Aussi était-ce son mot habituel: il y
et qui est au plus mal... Il ne faut pas rire si fort.
—Ah! madame, je ne savais pas.
Elle s'était relevée, elle gardait sa poupée à la main, devenue très sérieuse.
—Madame, est-ce qu'elle va mourir?
—J'en ai peur, ma pauvre enfant.
Alors, Sophie ne souffla plus. Elle avait suivi la directrice, elle s'était
assise sur un lit voisin; et, de ses grands yeux, avec une curiosité ardente,
sans peur aucune, elle regardait madame Vêtu agoniser. Nerveuse, madame
Désagneaux s'impatientait de ne pas voir le médecin venir; tandis que
Marie, extasiée, ensoleillée, semblait rester étrangère à tout ce qui se passait
autour d'elle, dans l'attente ravie du miracle.
Sœur Hyacinthe n'avait pas trouvé Ferrand, dans la petite pièce où il se
tenait d'habitude, près de la lingerie; et elle le cherchait par toute la maison.
Depuis deux jours, le jeune médecin s'effarait de plus en plus, au milieu de
ce singulier hôpital, où l'on ne réclamait jamais son aide que pour des
agonies. La petite boîte de pharmacie qu'il avait apportée, se trouvait même
inutile; car il ne fallait pas songer à instituer un traitement quelconque,
puisque les malades n'étaient pas là pour se soigner, mais simplement pour
guérir, dans le coup de foudre d'un prodige; aussi ne distribuait-il guère que
des pilules d'opium, qui endormaient les trop grosses souffrances. Il avait eu
la stupeur d'assister à une tournée du docteur Bonamy, au travers des salles.
C'était une simple promenade, le médecin venait en curieux, ne s'intéressait
pas aux malades, qu'il n'examinait ni n'interrogeait. Il se préoccupait
uniquement des prétendues guérisons, s'arrêtait devant les femmes qu'il
reconnaissait pour les avoir vues à son bureau, où les miracles étaient
constatés. Une d'entre elles avait trois maladies; et la sainte Vierge, jusque-
là, n'avait daigné en guérir qu'une; mais on avait bon espoir pour les deux
autres. Parfois, une malheureuse, guérie la veille, questionnée sur son état,
répondait que les douleurs étaient revenues, ce qui n'entamait point la
sérénité du docteur, toujours conciliant, s'en remettant au ciel pour achever
ce que le ciel avait commencé. Quand il y avait un commencement de santé
meilleure, n'était-ce pas déjà bien beau? Aussi était-ce son mot habituel: il y
Page 283
a un commencement, patientez! Mais ce qu'il redoutait surtout, c'étaient les
obsessions des dames directrices, qui toutes auraient voulu le retenir, pour
lui montrer des sujets extraordinaires. Chacune avait la vanité de compter,
dans son service, les maladies les plus graves, des cas exceptionnels,
affreux; de sorte qu'elle brûlait de les faire constater, afin d'en triompher
ensuite. Celle-ci l'arrêtait par le bras, lui affirmait qu'elle croyait bien avoir
une lèpre. Celle-là le suppliait, lui parlait d'une jeune fille dont les reins
étaient couverts d'écailles de poisson. Une troisième chuchotait à son
oreille, lui donnait des détails épouvantables sur une dame mariée, du
meilleur monde. Il s'échappait, refusait d'en visiter une seule, finissait par
promettre de revenir, plus tard, quand il aurait le temps. Comme il le disait,
si l'on avait écouté ces dames, la journée se serait passée à donner des
consultations inutiles. Puis, tout d'un coup, il s'arrêtait devant une
miraculée, appelait Ferrand d'un signe, en s'écriant: «Ah! voici une guérison
intéressante!» Et Ferrand, ahuri, devait l'entendre reconstituer la maladie,
qui avait totalement disparu, à la première immersion dans la piscine.
Enfin, l'abbé Judaine qu'elle rencontra, apprit à sœur Hyacinthe qu'on
venait d'appeler le jeune médecin à la salle des ménages. C'était la
quatrième fois qu'il y descendait, pour le frère Isidore, dont les tortures ne
cessaient pas. Il ne pouvait que le bourrer d'opium. Dans son martyre, le
frère demandait seulement à être calmé un peu, afin de trouver la force de
se rendre, l'après-midi encore, à la Grotte, où il n'avait pu aller le matin.
Mais la douleur augmentait, il perdit connaissance.
Lorsque la sœur entra, elle trouva le médecin assis au chevet du
missionnaire.
—Monsieur Ferrand, montez vite avec moi à la salle Sainte-Honorine, où
nous avons une malade en train de mourir.
Il lui avait souri, il ne la voyait jamais sans être égayé et réconforté.
—Je vais avec vous, ma sœur. Mais une minute, n'est-ce pas? Je voudrais
ranimer ce malheureux.
Elle prit patience, elle se rendit utile. La salle des ménages, au rez-de-
chaussée, était elle aussi tout ensoleillée, baignée d'air par ses trois grandes
fenêtres, qui donnaient sur un étroit jardin. Seul avec le frère Isidore, M.
obsessions des dames directrices, qui toutes auraient voulu le retenir, pour
lui montrer des sujets extraordinaires. Chacune avait la vanité de compter,
dans son service, les maladies les plus graves, des cas exceptionnels,
affreux; de sorte qu'elle brûlait de les faire constater, afin d'en triompher
ensuite. Celle-ci l'arrêtait par le bras, lui affirmait qu'elle croyait bien avoir
une lèpre. Celle-là le suppliait, lui parlait d'une jeune fille dont les reins
étaient couverts d'écailles de poisson. Une troisième chuchotait à son
oreille, lui donnait des détails épouvantables sur une dame mariée, du
meilleur monde. Il s'échappait, refusait d'en visiter une seule, finissait par
promettre de revenir, plus tard, quand il aurait le temps. Comme il le disait,
si l'on avait écouté ces dames, la journée se serait passée à donner des
consultations inutiles. Puis, tout d'un coup, il s'arrêtait devant une
miraculée, appelait Ferrand d'un signe, en s'écriant: «Ah! voici une guérison
intéressante!» Et Ferrand, ahuri, devait l'entendre reconstituer la maladie,
qui avait totalement disparu, à la première immersion dans la piscine.
Enfin, l'abbé Judaine qu'elle rencontra, apprit à sœur Hyacinthe qu'on
venait d'appeler le jeune médecin à la salle des ménages. C'était la
quatrième fois qu'il y descendait, pour le frère Isidore, dont les tortures ne
cessaient pas. Il ne pouvait que le bourrer d'opium. Dans son martyre, le
frère demandait seulement à être calmé un peu, afin de trouver la force de
se rendre, l'après-midi encore, à la Grotte, où il n'avait pu aller le matin.
Mais la douleur augmentait, il perdit connaissance.
Lorsque la sœur entra, elle trouva le médecin assis au chevet du
missionnaire.
—Monsieur Ferrand, montez vite avec moi à la salle Sainte-Honorine, où
nous avons une malade en train de mourir.
Il lui avait souri, il ne la voyait jamais sans être égayé et réconforté.
—Je vais avec vous, ma sœur. Mais une minute, n'est-ce pas? Je voudrais
ranimer ce malheureux.
Elle prit patience, elle se rendit utile. La salle des ménages, au rez-de-
chaussée, était elle aussi tout ensoleillée, baignée d'air par ses trois grandes
fenêtres, qui donnaient sur un étroit jardin. Seul avec le frère Isidore, M.
Page 284
Sabathier était resté au lit, ce matin-là, pour se reposer un peu, pendant que
madame Sabathier, profitant de l'occasion, allait faire quelques achats, des
médailles et des images, destinées à des cadeaux. Béatement assis sur son
séant, le dos appuyé contre des coussins, il roulait entre ses doigts les grains
d'un chapelet; mais il ne priait plus, il continuait par une sorte de distraction
machinale, les yeux sur son voisin, dont il suivait la crise avec un intérêt
douloureux.
—Ah! ma sœur, dit-il à sœur Hyacinthe, qui s'était approchée, ce pauvre
frère, il m'emplit d'admiration. Hier, j'ai douté un instant de la sainte Vierge,
en voyant qu'elle ne daignait pas m'entendre, depuis sept ans que je viens
ici; et c'est l'exemple de ce martyr, si résigné dans sa torture, qui m'a fait
honte de mon peu de foi... Vous ne vous doutez pas de ce qu'il souffre, et il
faut le voir devant la Grotte, avec ses yeux brûlants d'une espérance
sublime!... C'est vraiment très beau. Je ne connais, au Louvre, qu'un tableau
d'un maître italien inconnu, où il y ait une tête de moine divinisée par une
foi pareille.
L'intellectuel reparaissait, l'ancien universitaire nourri de littérature et
d'art, chez ce foudroyé de la vie, qui avait voulu se faire hospitaliser, n'être
plus qu'un pauvre, pour toucher le ciel. Il eut un retour sur lui-même, il
ajouta, dans la ténacité de son espoir, que l'inutilité de sept voyages à
Lourdes n'avait pu abattre:
—Enfin, j'ai encore l'après-midi, puisque nous ne partons que demain.
L'eau est bien froide, mais je me ferai tremper une dernière fois; et, depuis
ce matin, je prie, je demande pardon de ma révolte d'hier... N'est-ce pas? ma
sœur, il suffit à la sainte Vierge d'une seconde, quand elle veut bien guérir
un de ses enfants... Que sa volonté soit faite et que son nom soit béni!
Il s'était remis à dire les Ave et les Pater, en roulant les grains du chapelet
d'une main plus lente, tandis que ses paupières se fermaient à demi, dans sa
face molle, où revenait une expression d'enfance, depuis tant d'années qu'il
était comme retranché du monde.
Mais Ferrand avait appelé d'un signe Marthe, la sœur du frère Isidore. Elle
était là, debout au pied du lit, les bras ballants, regardant le moribond
qu'elle adorait, sans une larme, avec sa résignation de pauvre fille, à la
cervelle étroite. Elle n'était qu'un chien dévoué, elle avait suivi son frère,
madame Sabathier, profitant de l'occasion, allait faire quelques achats, des
médailles et des images, destinées à des cadeaux. Béatement assis sur son
séant, le dos appuyé contre des coussins, il roulait entre ses doigts les grains
d'un chapelet; mais il ne priait plus, il continuait par une sorte de distraction
machinale, les yeux sur son voisin, dont il suivait la crise avec un intérêt
douloureux.
—Ah! ma sœur, dit-il à sœur Hyacinthe, qui s'était approchée, ce pauvre
frère, il m'emplit d'admiration. Hier, j'ai douté un instant de la sainte Vierge,
en voyant qu'elle ne daignait pas m'entendre, depuis sept ans que je viens
ici; et c'est l'exemple de ce martyr, si résigné dans sa torture, qui m'a fait
honte de mon peu de foi... Vous ne vous doutez pas de ce qu'il souffre, et il
faut le voir devant la Grotte, avec ses yeux brûlants d'une espérance
sublime!... C'est vraiment très beau. Je ne connais, au Louvre, qu'un tableau
d'un maître italien inconnu, où il y ait une tête de moine divinisée par une
foi pareille.
L'intellectuel reparaissait, l'ancien universitaire nourri de littérature et
d'art, chez ce foudroyé de la vie, qui avait voulu se faire hospitaliser, n'être
plus qu'un pauvre, pour toucher le ciel. Il eut un retour sur lui-même, il
ajouta, dans la ténacité de son espoir, que l'inutilité de sept voyages à
Lourdes n'avait pu abattre:
—Enfin, j'ai encore l'après-midi, puisque nous ne partons que demain.
L'eau est bien froide, mais je me ferai tremper une dernière fois; et, depuis
ce matin, je prie, je demande pardon de ma révolte d'hier... N'est-ce pas? ma
sœur, il suffit à la sainte Vierge d'une seconde, quand elle veut bien guérir
un de ses enfants... Que sa volonté soit faite et que son nom soit béni!
Il s'était remis à dire les Ave et les Pater, en roulant les grains du chapelet
d'une main plus lente, tandis que ses paupières se fermaient à demi, dans sa
face molle, où revenait une expression d'enfance, depuis tant d'années qu'il
était comme retranché du monde.
Mais Ferrand avait appelé d'un signe Marthe, la sœur du frère Isidore. Elle
était là, debout au pied du lit, les bras ballants, regardant le moribond
qu'elle adorait, sans une larme, avec sa résignation de pauvre fille, à la
cervelle étroite. Elle n'était qu'un chien dévoué, elle avait suivi son frère,
Page 285
dépensant ses quatre sous d'économies, ne servant à rien qu'à le voir
souffrir. Aussi, quand le médecin lui dit de prendre dans ses bras le malade
et de le soulever un peu, fut-elle bien heureuse d'être enfin utile à quelque
chose. Sa face épaisse et morne, tachée de rousseurs, s'éclaira.
—Tenez-le, pendant que je vais tâcher de lui faire prendre ceci.
Elle le souleva, et Ferrand parvint, avec une petite cuiller, à introduire,
entre ses dents serrées, quelques gouttes de liquide. Presque aussitôt le
malade rouvrit les yeux, soupira profondément. Il était plus calme, l'opium
faisait son effet, endormait la douleur qu'il sentait dans son flanc droit,
comme un fer rouge. Mais il restait si faible, que, lorsqu'il voulut parler, on
dut approcher l'oreille de sa bouche, pour entendre.
D'un petit geste de la main, il avait prié Ferrand de se pencher.
—Monsieur, vous êtes le médecin, n'est-ce pas? Donnez-moi des forces
pour que j'aille encore à la Grotte, cette après-midi... Je suis certain que, si
je puis y aller, la sainte Vierge me guérira.
—Mais, certainement, vous irez, répondit le jeune homme. Est-ce que
vous ne vous sentez pas beaucoup mieux?
—Oh! beaucoup mieux, non!... Je sais très bien ce que j'ai, parce que j'ai
vu mourir plusieurs de nos frères, là-bas, au Sénégal. Quand le foie est pris,
et que l'abcès se fait jour au dehors, c'est fini. Les sueurs arrivent, la fièvre,
le délire... Mais la sainte Vierge touchera le mal de son petit doigt, et il sera
guéri. Oh! je vous en supplie tous, qu'on me porte à la Grotte, même si je
n'ai plus ma connaissance!
Sœur Hyacinthe, elle aussi, était venue se pencher.
—Soyez sans crainte, mon cher frère. Vous irez à la Grotte après le
déjeuner, et nous prierons tous pour vous.
Enfin, elle put emmener Ferrand, désespérée de ces retards, très inquiète
de madame Vêtu. Cependant, le sort du frère l'apitoyait; et, tout en montant,
elle questionnait le médecin, lui demandait s'il n'y avait vraiment plus
d'espérance. Celui-ci eut un geste d'absolue condamnation. C'était folie que
de venir à Lourdes dans un état pareil.
souffrir. Aussi, quand le médecin lui dit de prendre dans ses bras le malade
et de le soulever un peu, fut-elle bien heureuse d'être enfin utile à quelque
chose. Sa face épaisse et morne, tachée de rousseurs, s'éclaira.
—Tenez-le, pendant que je vais tâcher de lui faire prendre ceci.
Elle le souleva, et Ferrand parvint, avec une petite cuiller, à introduire,
entre ses dents serrées, quelques gouttes de liquide. Presque aussitôt le
malade rouvrit les yeux, soupira profondément. Il était plus calme, l'opium
faisait son effet, endormait la douleur qu'il sentait dans son flanc droit,
comme un fer rouge. Mais il restait si faible, que, lorsqu'il voulut parler, on
dut approcher l'oreille de sa bouche, pour entendre.
D'un petit geste de la main, il avait prié Ferrand de se pencher.
—Monsieur, vous êtes le médecin, n'est-ce pas? Donnez-moi des forces
pour que j'aille encore à la Grotte, cette après-midi... Je suis certain que, si
je puis y aller, la sainte Vierge me guérira.
—Mais, certainement, vous irez, répondit le jeune homme. Est-ce que
vous ne vous sentez pas beaucoup mieux?
—Oh! beaucoup mieux, non!... Je sais très bien ce que j'ai, parce que j'ai
vu mourir plusieurs de nos frères, là-bas, au Sénégal. Quand le foie est pris,
et que l'abcès se fait jour au dehors, c'est fini. Les sueurs arrivent, la fièvre,
le délire... Mais la sainte Vierge touchera le mal de son petit doigt, et il sera
guéri. Oh! je vous en supplie tous, qu'on me porte à la Grotte, même si je
n'ai plus ma connaissance!
Sœur Hyacinthe, elle aussi, était venue se pencher.
—Soyez sans crainte, mon cher frère. Vous irez à la Grotte après le
déjeuner, et nous prierons tous pour vous.
Enfin, elle put emmener Ferrand, désespérée de ces retards, très inquiète
de madame Vêtu. Cependant, le sort du frère l'apitoyait; et, tout en montant,
elle questionnait le médecin, lui demandait s'il n'y avait vraiment plus
d'espérance. Celui-ci eut un geste d'absolue condamnation. C'était folie que
de venir à Lourdes dans un état pareil.
Page 286
Il se reprit, avec un sourire.
—Je vous demande pardon, ma sœur. Vous savez que j'ai le malheur de ne
pas croire.
Mais elle sourit à son tour, indulgente, en amie qui tolère les imperfections
de ceux qu'elle aime.
—Oh! ça ne fait rien, je vous connais, vous êtes quand même un brave
garçon... Et puis, nous voyons tant de monde, nous allons chez de tels
païens, que nous aurions fort à faire, de nous scandaliser.
En haut, dans la salle Sainte-Honorine, ils trouvèrent madame Vêtu
gémissant toujours, en proie à des souffrances intolérables. Près du lit,
madame de Jonquière et madame Désagneaux étaient restées, pâlissantes,
bouleversées d'entendre ce cri de mort qui ne cessait plus. Et, lorsqu'elles
eurent questionné Ferrand, à voix basse, il répondit simplement d'un léger
haussement d'épaules: c'était une femme perdue, il n'y avait plus là qu'une
question d'heures, de minutes peut-être. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de
la stupéfier, elle aussi, pour lui faciliter l'atroce agonie qu'il prévoyait. Elle
le regardait, elle gardait encore sa connaissance, très obéissante d'ailleurs,
ne refusant aucun médicament. Comme les autres, elle n'avait plus qu'un
ardent désir, celui de retourner à la Grotte.
Elle le balbutia, d'une voix d'enfant qui tremble de n'être pas écoutée.
—À la Grotte, n'est-ce pas? à la Grotte...
—On va vous y porter tout à l'heure, je vous le promets, dit sœur
Hyacinthe. Seulement, il faut être sage. Tâchez de dormir un peu, pour
prendre des forces.
La malade parut s'assoupir, et madame de Jonquière crut pouvoir
emmener madame Désagneaux à l'autre bout de la salle, où elles se mirent à
compter du linge, toute une comptabilité dans laquelle elles ne se
retrouvaient pas, des serviettes ayant disparu. Sophie n'avait pas bougé,
assise sur le lit d'en face. Elle venait de poser sa poupée sur ses genoux,
attendant que la dame mourût, puisqu'on lui avait dit qu'elle allait mourir.
—Je vous demande pardon, ma sœur. Vous savez que j'ai le malheur de ne
pas croire.
Mais elle sourit à son tour, indulgente, en amie qui tolère les imperfections
de ceux qu'elle aime.
—Oh! ça ne fait rien, je vous connais, vous êtes quand même un brave
garçon... Et puis, nous voyons tant de monde, nous allons chez de tels
païens, que nous aurions fort à faire, de nous scandaliser.
En haut, dans la salle Sainte-Honorine, ils trouvèrent madame Vêtu
gémissant toujours, en proie à des souffrances intolérables. Près du lit,
madame de Jonquière et madame Désagneaux étaient restées, pâlissantes,
bouleversées d'entendre ce cri de mort qui ne cessait plus. Et, lorsqu'elles
eurent questionné Ferrand, à voix basse, il répondit simplement d'un léger
haussement d'épaules: c'était une femme perdue, il n'y avait plus là qu'une
question d'heures, de minutes peut-être. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de
la stupéfier, elle aussi, pour lui faciliter l'atroce agonie qu'il prévoyait. Elle
le regardait, elle gardait encore sa connaissance, très obéissante d'ailleurs,
ne refusant aucun médicament. Comme les autres, elle n'avait plus qu'un
ardent désir, celui de retourner à la Grotte.
Elle le balbutia, d'une voix d'enfant qui tremble de n'être pas écoutée.
—À la Grotte, n'est-ce pas? à la Grotte...
—On va vous y porter tout à l'heure, je vous le promets, dit sœur
Hyacinthe. Seulement, il faut être sage. Tâchez de dormir un peu, pour
prendre des forces.
La malade parut s'assoupir, et madame de Jonquière crut pouvoir
emmener madame Désagneaux à l'autre bout de la salle, où elles se mirent à
compter du linge, toute une comptabilité dans laquelle elles ne se
retrouvaient pas, des serviettes ayant disparu. Sophie n'avait pas bougé,
assise sur le lit d'en face. Elle venait de poser sa poupée sur ses genoux,
attendant que la dame mourût, puisqu'on lui avait dit qu'elle allait mourir.
Page 287
D'ailleurs, sœur Hyacinthe était demeurée près de la mourante; et, ne
voulant pas perdre son temps, elle avait pris une aiguille et du fil, pour
raccommoder le corsage d'une de ses malades, que l'usure faisait craquer
aux manches.
—Vous restez un moment avec nous, n'est-ce pas? demanda-t-elle à
Ferrand.
Celui-ci continuait à étudier madame Vêtu.
—Oui, oui... Elle peut être emportée d'une minute à l'autre. Je crains une
hémorragie.
Puis, ayant aperçu Marie dans le lit voisin, baissant la voix:
—Comment va-t-elle? A-t-elle éprouvé un soulagement?
—Non, pas encore. Ah! la chère enfant, nous faisons tous pour elle des
vœux bien sincères! Si jeune, si charmante et si affligée!... Regardez-la
donc en ce moment. Est-elle jolie! On dirait une sainte, dans tout ce soleil,
avec ses grands yeux d'extase et sa chevelure d'or, qui luit pareille à une
auréole.
Ferrand, intéressé, l'examina un instant. Elle le surprenait par son air
d'absence, son insouciance de tout ce qui l'entourait, l'ardente foi, l'ardente
joie intérieure qui la repliaient sur elle-même.
—Elle guérira, murmura-t-il, comme s'il eût porté tout bas un pronostic.
Elle guérira.
Puis, il se rapprocha de sœur Hyacinthe, qui s'était assise dans l'embrasure
de la haute fenêtre, grande ouverte à l'air tiède de la cour. Le soleil
commençait à tourner, ne glissait plus qu'en une étroite barre d'or sur la
coiffe blanche et la guimpe blanche. Et lui demeura debout devant elle, à la
regarder coudre, adossé contre la barre d'appui.
—Vous savez, ma sœur, que ce voyage à Lourdes, dont j'ai accepté la
corvée pour rendre service à un ami, va être un des rares bonheurs de mon
existence.
Elle ne comprit pas, demanda naïvement:
voulant pas perdre son temps, elle avait pris une aiguille et du fil, pour
raccommoder le corsage d'une de ses malades, que l'usure faisait craquer
aux manches.
—Vous restez un moment avec nous, n'est-ce pas? demanda-t-elle à
Ferrand.
Celui-ci continuait à étudier madame Vêtu.
—Oui, oui... Elle peut être emportée d'une minute à l'autre. Je crains une
hémorragie.
Puis, ayant aperçu Marie dans le lit voisin, baissant la voix:
—Comment va-t-elle? A-t-elle éprouvé un soulagement?
—Non, pas encore. Ah! la chère enfant, nous faisons tous pour elle des
vœux bien sincères! Si jeune, si charmante et si affligée!... Regardez-la
donc en ce moment. Est-elle jolie! On dirait une sainte, dans tout ce soleil,
avec ses grands yeux d'extase et sa chevelure d'or, qui luit pareille à une
auréole.
Ferrand, intéressé, l'examina un instant. Elle le surprenait par son air
d'absence, son insouciance de tout ce qui l'entourait, l'ardente foi, l'ardente
joie intérieure qui la repliaient sur elle-même.
—Elle guérira, murmura-t-il, comme s'il eût porté tout bas un pronostic.
Elle guérira.
Puis, il se rapprocha de sœur Hyacinthe, qui s'était assise dans l'embrasure
de la haute fenêtre, grande ouverte à l'air tiède de la cour. Le soleil
commençait à tourner, ne glissait plus qu'en une étroite barre d'or sur la
coiffe blanche et la guimpe blanche. Et lui demeura debout devant elle, à la
regarder coudre, adossé contre la barre d'appui.
—Vous savez, ma sœur, que ce voyage à Lourdes, dont j'ai accepté la
corvée pour rendre service à un ami, va être un des rares bonheurs de mon
existence.
Elle ne comprit pas, demanda naïvement:
Page 288
—Comment ça?
—Mais parce que je vous ai retrouvée, parce que je suis ici avec vous, à
vous aider un peu dans vos œuvres admirables. Et si vous saviez comme je
vous ai de la reconnaissance, comme je vous aime, comme je vous vénère!
Elle leva la tête pour le regarder en face, elle se mit à plaisanter, sans
embarras aucun. Elle était délicieuse, avec son teint de lis candide, sa
bouche petite et gaie, ses adorables yeux bleus qui souriaient toujours. Et on
la sentait si fine, si souple, sans plus de poitrine qu'une fillette, toute
poussée en innocence et en dévouement.
—Vous m'aimez tant que ça! pourquoi donc?
—Pourquoi je vous aime?... Vous êtes la créature la meilleure, la plus
consolante, la plus fraternelle. Vous êtes, jusqu'ici, dans ma vie, le souvenir
le plus profond, le plus doux, celui que j'évoque, lorsque j'ai besoin d'être
soutenu et encouragé... Vous ne vous souvenez donc pas du mois que nous
avons passé tous les deux, dans ma pauvre chambre, lorsque j'ai été si
malade, et que vous m'avez si affectueusement soigné?
—Mais si, mais si!... Même, je n'ai jamais eu de malade si gentil que vous.
Tout ce que je vous donnais, vous le preniez; et, quand je vous bordais,
après vous avoir changé de linge, vous ne bougiez pas plus qu'un enfant.
Et elle continuait à le regarder, avec son rire ingénu. Il était très beau, très
robuste, le nez un peu fort, les yeux superbes, la bouche rouge, sous les
moustaches noires, dans tout l'éclat de sa virile jeunesse. Mais elle semblait
simplement heureuse de le voir ainsi devant elle, touché aux larmes.
—Ah! ma sœur, je serais mort sans vous. C'est de vous avoir qui m'a
guéri.
Alors, tandis qu'ils se regardaient avec cette gaieté attendrie, le mois
adorable s'évoqua. Ils n'entendaient plus le râle de madame Vêtu, ils ne
voyaient plus la salle encombrée de lits, pareille, dans son désordre, à une
ambulance improvisée, après une catastrophe publique. C'était en haut d'une
maison noire qu'ils se retrouvaient, dans une mansarde étroite du vieux
Paris, où l'air et le jour ne leur arrivaient que par une petite fenêtre, ouverte
sur un océan de toitures. Et quel charme d'être seuls, lui terrassé par la
—Mais parce que je vous ai retrouvée, parce que je suis ici avec vous, à
vous aider un peu dans vos œuvres admirables. Et si vous saviez comme je
vous ai de la reconnaissance, comme je vous aime, comme je vous vénère!
Elle leva la tête pour le regarder en face, elle se mit à plaisanter, sans
embarras aucun. Elle était délicieuse, avec son teint de lis candide, sa
bouche petite et gaie, ses adorables yeux bleus qui souriaient toujours. Et on
la sentait si fine, si souple, sans plus de poitrine qu'une fillette, toute
poussée en innocence et en dévouement.
—Vous m'aimez tant que ça! pourquoi donc?
—Pourquoi je vous aime?... Vous êtes la créature la meilleure, la plus
consolante, la plus fraternelle. Vous êtes, jusqu'ici, dans ma vie, le souvenir
le plus profond, le plus doux, celui que j'évoque, lorsque j'ai besoin d'être
soutenu et encouragé... Vous ne vous souvenez donc pas du mois que nous
avons passé tous les deux, dans ma pauvre chambre, lorsque j'ai été si
malade, et que vous m'avez si affectueusement soigné?
—Mais si, mais si!... Même, je n'ai jamais eu de malade si gentil que vous.
Tout ce que je vous donnais, vous le preniez; et, quand je vous bordais,
après vous avoir changé de linge, vous ne bougiez pas plus qu'un enfant.
Et elle continuait à le regarder, avec son rire ingénu. Il était très beau, très
robuste, le nez un peu fort, les yeux superbes, la bouche rouge, sous les
moustaches noires, dans tout l'éclat de sa virile jeunesse. Mais elle semblait
simplement heureuse de le voir ainsi devant elle, touché aux larmes.
—Ah! ma sœur, je serais mort sans vous. C'est de vous avoir qui m'a
guéri.
Alors, tandis qu'ils se regardaient avec cette gaieté attendrie, le mois
adorable s'évoqua. Ils n'entendaient plus le râle de madame Vêtu, ils ne
voyaient plus la salle encombrée de lits, pareille, dans son désordre, à une
ambulance improvisée, après une catastrophe publique. C'était en haut d'une
maison noire qu'ils se retrouvaient, dans une mansarde étroite du vieux
Paris, où l'air et le jour ne leur arrivaient que par une petite fenêtre, ouverte
sur un océan de toitures. Et quel charme d'être seuls, lui terrassé par la
Page 289
fièvre, elle tombée là comme un bon ange, venue tranquillement de son
couvent, en camarade qui ne redoutait rien! Elle soignait ainsi les femmes,
les enfants, les hommes, au petit bonheur de la rencontre, parfaitement
heureuse, pourvu qu'elle se remuât et qu'elle soulageât quelque souffrance,
sans que jamais l'idée même de son sexe apparût en elle. Lui, non plus, ne
semblait pas s'être douté qu'elle pouvait être une femme, si ce n'était qu'elle
avait les mains très douces, la voix caressante, l'approche bienfaisante; et il
émanait d'elle, pourtant, toute la tendresse de la mère, toute l'affection de la
sœur. Pendant trois semaines, ainsi qu'elle le disait, elle l'avait soigné
comme un enfant, le levant et le couchant, lui rendant les soins intimes,
sans gêne, sans répugnance, sauvés tous les deux par la pureté sainte de la
souffrance et de la charité. Cela se passait au-dessus de la vie. Puis, quand
la convalescence était venue, quelle bonne intimité, quels rires de vieux
amis! Elle le veillait encore, le grondait, lui donnait des tapes sur les bras,
lorsqu'il s'obstinait à les tenir hors de la couverture. Il la regardait faire de
petits savonnages dans la cuvette, lui laver une chemise, pour lui éviter les
cinq sous du blanchissage. Jamais personne ne montait, ils étaient seuls, à
mille lieues du monde, ravis de cette solitude, où s'égayait si fraternellement
leur jeunesse.
—Vous souvenez-vous, ma sœur, du matin où j'ai marché pour la première
fois? Vous m'avez levé, vous m'avez soutenu, pendant que je trébuchais,
maladroit, ne sachant plus me servir de mes jambes... Cela nous faisait rire.
—Oui, oui, vous étiez sauvé, j'étais bien contente.
—Et le jour où vous m'avez apporté des cerises... Je nous vois encore, moi
contre mes oreillers, vous assise au bord du lit, avec les cerises entre nous
deux, dans un grand papier blanc. Je n'avais pas voulu y toucher, si vous
n'en mangiez pas avec moi... Alors, chacun son tour, nous en avons pris
une; et le papier s'est vidé, et elles étaient très bonnes.
—Oui, oui, très bonnes... C'était comme pour le sirop de groseilles: vous
ne vous décidiez à en prendre, que lorsque j'en prenais moi-même.
Ils riaient plus haut, ces souvenirs les enchantaient. Mais un soupir
douloureux de madame Vêtu les ramena à l'heure présente. Il se pencha,
jeta un coup d'œil sur la malade, qui n'avait pas bougé. La salle gardait sa
couvent, en camarade qui ne redoutait rien! Elle soignait ainsi les femmes,
les enfants, les hommes, au petit bonheur de la rencontre, parfaitement
heureuse, pourvu qu'elle se remuât et qu'elle soulageât quelque souffrance,
sans que jamais l'idée même de son sexe apparût en elle. Lui, non plus, ne
semblait pas s'être douté qu'elle pouvait être une femme, si ce n'était qu'elle
avait les mains très douces, la voix caressante, l'approche bienfaisante; et il
émanait d'elle, pourtant, toute la tendresse de la mère, toute l'affection de la
sœur. Pendant trois semaines, ainsi qu'elle le disait, elle l'avait soigné
comme un enfant, le levant et le couchant, lui rendant les soins intimes,
sans gêne, sans répugnance, sauvés tous les deux par la pureté sainte de la
souffrance et de la charité. Cela se passait au-dessus de la vie. Puis, quand
la convalescence était venue, quelle bonne intimité, quels rires de vieux
amis! Elle le veillait encore, le grondait, lui donnait des tapes sur les bras,
lorsqu'il s'obstinait à les tenir hors de la couverture. Il la regardait faire de
petits savonnages dans la cuvette, lui laver une chemise, pour lui éviter les
cinq sous du blanchissage. Jamais personne ne montait, ils étaient seuls, à
mille lieues du monde, ravis de cette solitude, où s'égayait si fraternellement
leur jeunesse.
—Vous souvenez-vous, ma sœur, du matin où j'ai marché pour la première
fois? Vous m'avez levé, vous m'avez soutenu, pendant que je trébuchais,
maladroit, ne sachant plus me servir de mes jambes... Cela nous faisait rire.
—Oui, oui, vous étiez sauvé, j'étais bien contente.
—Et le jour où vous m'avez apporté des cerises... Je nous vois encore, moi
contre mes oreillers, vous assise au bord du lit, avec les cerises entre nous
deux, dans un grand papier blanc. Je n'avais pas voulu y toucher, si vous
n'en mangiez pas avec moi... Alors, chacun son tour, nous en avons pris
une; et le papier s'est vidé, et elles étaient très bonnes.
—Oui, oui, très bonnes... C'était comme pour le sirop de groseilles: vous
ne vous décidiez à en prendre, que lorsque j'en prenais moi-même.
Ils riaient plus haut, ces souvenirs les enchantaient. Mais un soupir
douloureux de madame Vêtu les ramena à l'heure présente. Il se pencha,
jeta un coup d'œil sur la malade, qui n'avait pas bougé. La salle gardait sa
Page 290
grande paix frissonnante, troublée seulement par la voix claire de madame
Désagneaux, en train de compter le linge.
Étouffé d'émotion, il reprit, plus bas:
—Ah! ma sœur, je puis vivre cent ans, je puis connaître toutes les joies,
toutes les tendresses, jamais je n'aimerai une autre femme comme je vous
aime!
Alors, sœur Hyacinthe, sans confusion pourtant, baissa la tête, se remit à
coudre. Une imperceptible rougeur avait teinté de rose son teint de lis.
—Moi aussi, monsieur Ferrand, je vous aime bien... Seulement, il ne faut
pas me rendre orgueilleuse. J'ai fait pour vous ce que je fais pour tant
d'autres. C'est mon métier, à moi, vous savez. Et, là dedans, il n'y a eu
qu'une chose d'agréable, c'est que le bon Dieu vous a guéri.
De nouveau, ils furent interrompus. La Grivotte et Élise Rouquet
revenaient de la Grotte, avant les autres. Tout de suite, la Grivotte
s'accroupit sur son matelas, par terre, au pied du lit de madame Vêtu; et elle
tira de sa poche un morceau de pain, qu'elle se mit à dévorer. Ferrand,
depuis la veille, s'était intéressé à cette phtisique, qui traversait une si
curieuse période d'agitation, prise d'un appétit exagéré, d'un besoin fébrile
de mouvement. Mais, à cette minute, le cas d'Élise Rouquet le frappa
davantage encore; car il devenait certain maintenant que le lupus, dont la
plaie lui mangeait la face, s'était amendé. Elle continuait les lotions à la
fontaine miraculeuse, elle sortait justement du bureau des constatations, où
le docteur Bonamy avait triomphé. Surpris, Ferrand s'avança, examina cette
plaie, pâlie déjà, un peu séchée, qui était loin d'être guérie, mais où
commençait tout un travail sourd de guérison. Et le cas lui parut si curieux,
qu'il se promit de prendre quelques notes pour un de ses anciens maîtres de
l'École, en train d'étudier l'origine nerveuse de certaines maladies de la
peau, que détermine un trouble de la nutrition.
—Vous n'avez pas senti de picotements? demanda-t-il.
—Non, non, monsieur. Je me lave et je dis mon chapelet de toute mon
âme, voilà tout!
Désagneaux, en train de compter le linge.
Étouffé d'émotion, il reprit, plus bas:
—Ah! ma sœur, je puis vivre cent ans, je puis connaître toutes les joies,
toutes les tendresses, jamais je n'aimerai une autre femme comme je vous
aime!
Alors, sœur Hyacinthe, sans confusion pourtant, baissa la tête, se remit à
coudre. Une imperceptible rougeur avait teinté de rose son teint de lis.
—Moi aussi, monsieur Ferrand, je vous aime bien... Seulement, il ne faut
pas me rendre orgueilleuse. J'ai fait pour vous ce que je fais pour tant
d'autres. C'est mon métier, à moi, vous savez. Et, là dedans, il n'y a eu
qu'une chose d'agréable, c'est que le bon Dieu vous a guéri.
De nouveau, ils furent interrompus. La Grivotte et Élise Rouquet
revenaient de la Grotte, avant les autres. Tout de suite, la Grivotte
s'accroupit sur son matelas, par terre, au pied du lit de madame Vêtu; et elle
tira de sa poche un morceau de pain, qu'elle se mit à dévorer. Ferrand,
depuis la veille, s'était intéressé à cette phtisique, qui traversait une si
curieuse période d'agitation, prise d'un appétit exagéré, d'un besoin fébrile
de mouvement. Mais, à cette minute, le cas d'Élise Rouquet le frappa
davantage encore; car il devenait certain maintenant que le lupus, dont la
plaie lui mangeait la face, s'était amendé. Elle continuait les lotions à la
fontaine miraculeuse, elle sortait justement du bureau des constatations, où
le docteur Bonamy avait triomphé. Surpris, Ferrand s'avança, examina cette
plaie, pâlie déjà, un peu séchée, qui était loin d'être guérie, mais où
commençait tout un travail sourd de guérison. Et le cas lui parut si curieux,
qu'il se promit de prendre quelques notes pour un de ses anciens maîtres de
l'École, en train d'étudier l'origine nerveuse de certaines maladies de la
peau, que détermine un trouble de la nutrition.
—Vous n'avez pas senti de picotements? demanda-t-il.
—Non, non, monsieur. Je me lave et je dis mon chapelet de toute mon
âme, voilà tout!
Page 291
La Grivotte, vaniteuse et jalouse, qui depuis la veille triomphait au milieu
des foules, appela le médecin.
—Moi, monsieur, je suis guérie, guérie, guérie complètement!
Il eut un geste amical, en refusant de l'examiner.
—Je sais, ma fille. Vous n'avez plus rien du tout.
Mais, à ce moment, sœur Hyacinthe le rappela. Elle venait de lâcher sa
couture, en voyant madame Vêtu se soulever, dans une nausée atroce.
Malgré sa hâte, elle n'eut pas le temps d'arriver avec la cuvette: la malade
avait rendu encore un flot de déjections noires, pareilles à de la suie; et,
cette fois, du sang s'y trouvait mêlé, des filets de sang violâtre. C'était
l'hémorragie, la fin prochaine que Ferrand redoutait.
—Prévenez madame la directrice, dit-il à demi-voix, en s'installant, pour
rester lui-même près du lit.
Sœur Hyacinthe courut chercher madame de Jonquière. Le linge était
compté, et elle la trouva en grande conversation avec sa fille Raymonde, à
l'écart, pendant que madame Désagneaux se lavait les mains.
Raymonde venait de s'échapper un instant du réfectoire, où elle se trouvait
de service. C'était, pour elle, la corvée la plus rude: cette longue salle
étroite, avec ses deux rangées de tables graisseuses, son odeur écœurante de
graillon et de misère, lui retournait le cœur. Et elle était montée très vite,
profitant de la demi-heure qui lui restait, avant la rentrée des malades.
Essoufflée, très rose, les yeux luisants, elle se jeta au cou de sa mère.
—Ah! maman, quel bonheur!... C'est fait!
Étonnée, la tête pleine et bourdonnante de la direction de sa salle, madame
de Jonquière ne comprenait pas.
—Quoi donc, mon enfant?
Alors, Raymonde baissa la voix; et, rougissante un peu:
—Mon mariage!
des foules, appela le médecin.
—Moi, monsieur, je suis guérie, guérie, guérie complètement!
Il eut un geste amical, en refusant de l'examiner.
—Je sais, ma fille. Vous n'avez plus rien du tout.
Mais, à ce moment, sœur Hyacinthe le rappela. Elle venait de lâcher sa
couture, en voyant madame Vêtu se soulever, dans une nausée atroce.
Malgré sa hâte, elle n'eut pas le temps d'arriver avec la cuvette: la malade
avait rendu encore un flot de déjections noires, pareilles à de la suie; et,
cette fois, du sang s'y trouvait mêlé, des filets de sang violâtre. C'était
l'hémorragie, la fin prochaine que Ferrand redoutait.
—Prévenez madame la directrice, dit-il à demi-voix, en s'installant, pour
rester lui-même près du lit.
Sœur Hyacinthe courut chercher madame de Jonquière. Le linge était
compté, et elle la trouva en grande conversation avec sa fille Raymonde, à
l'écart, pendant que madame Désagneaux se lavait les mains.
Raymonde venait de s'échapper un instant du réfectoire, où elle se trouvait
de service. C'était, pour elle, la corvée la plus rude: cette longue salle
étroite, avec ses deux rangées de tables graisseuses, son odeur écœurante de
graillon et de misère, lui retournait le cœur. Et elle était montée très vite,
profitant de la demi-heure qui lui restait, avant la rentrée des malades.
Essoufflée, très rose, les yeux luisants, elle se jeta au cou de sa mère.
—Ah! maman, quel bonheur!... C'est fait!
Étonnée, la tête pleine et bourdonnante de la direction de sa salle, madame
de Jonquière ne comprenait pas.
—Quoi donc, mon enfant?
Alors, Raymonde baissa la voix; et, rougissante un peu:
—Mon mariage!
Page 292
Ce fut le tour de la mère à se réjouir. Une satisfaction vive éclata sur son
gras visage de femme mûre, belle et agréable encore. Tout de suite, elle
avait revu leur petit logement de la rue Vaneau, où, depuis la mort de son
mari, elle élevait si étroitement sa fille, avec les quelques milliers de francs
qu'il lui laissait. Le mariage, c'était la vie recommencée, les salons rouverts,
la belle situation d'autrefois reconquise.
—Ah! mon enfant, que je suis contente!
Mais une gêne, brusquement, l'embarrasse. Dieu lui était témoin que,
depuis trois ans, elle venait à Lourdes par un besoin de charité, pour la seule
grande joie de soigner ses chers malades. Peut-être, dans son dévouement,
si elle avait fait son examen de conscience, eût-elle trouvé aussi un peu de
sa nature autoritaire, qui lui rendait très doux l'exercice du commandement.
Et l'espoir de trouver un mari pour sa fille, parmi les jeunes gens de son
monde qui pullulaient à la Grotte, ne serait sincèrement arrivé qu'en dernier.
Elle y pensait bien, simplement comme à une chose possible, dont elle ne
parlait pas.
Cependant, le bonheur lui arracha un aveu.
—Ah! mon enfant, la réussite ne m'étonne pas, je l'avais demandée ce
matin à la sainte Vierge.
Puis, elle voulut une certitude, elle se fit donner des détails. Raymonde ne
lui avait pas encore conté sa longue promenade de la veille, au bras de
Gérard, désireuse de ne lui parler de ces choses que triomphante, certaine
d'avoir conquis enfin un mari. Et c'était fait, comme elle le criait si
gaiement: le matin même, elle avait revu à la Grotte le jeune homme, qui
s'était engagé d'une façon formelle. Certainement, M. Berthaud ferait la
demande pour son cousin, avant leur départ de Lourdes.
—Allons, déclara madame de Jonquière qui se remettait de son scrupule,
souriante, ravie au fond, j'espère que tu seras heureuse, puisque tu es si
raisonnable et que tu n'as pas besoin de moi pour mener à bien tes affaires...
Embrasse-moi!
Ce fut alors que sœur Hyacinthe arriva, pour dire la mort imminente de
madame Vêtu. Déjà, Raymonde s'en était allée en courant. Et madame
Désagneaux, qui s'essuyait les mains, se fâchait contre ces dames auxiliaires
gras visage de femme mûre, belle et agréable encore. Tout de suite, elle
avait revu leur petit logement de la rue Vaneau, où, depuis la mort de son
mari, elle élevait si étroitement sa fille, avec les quelques milliers de francs
qu'il lui laissait. Le mariage, c'était la vie recommencée, les salons rouverts,
la belle situation d'autrefois reconquise.
—Ah! mon enfant, que je suis contente!
Mais une gêne, brusquement, l'embarrasse. Dieu lui était témoin que,
depuis trois ans, elle venait à Lourdes par un besoin de charité, pour la seule
grande joie de soigner ses chers malades. Peut-être, dans son dévouement,
si elle avait fait son examen de conscience, eût-elle trouvé aussi un peu de
sa nature autoritaire, qui lui rendait très doux l'exercice du commandement.
Et l'espoir de trouver un mari pour sa fille, parmi les jeunes gens de son
monde qui pullulaient à la Grotte, ne serait sincèrement arrivé qu'en dernier.
Elle y pensait bien, simplement comme à une chose possible, dont elle ne
parlait pas.
Cependant, le bonheur lui arracha un aveu.
—Ah! mon enfant, la réussite ne m'étonne pas, je l'avais demandée ce
matin à la sainte Vierge.
Puis, elle voulut une certitude, elle se fit donner des détails. Raymonde ne
lui avait pas encore conté sa longue promenade de la veille, au bras de
Gérard, désireuse de ne lui parler de ces choses que triomphante, certaine
d'avoir conquis enfin un mari. Et c'était fait, comme elle le criait si
gaiement: le matin même, elle avait revu à la Grotte le jeune homme, qui
s'était engagé d'une façon formelle. Certainement, M. Berthaud ferait la
demande pour son cousin, avant leur départ de Lourdes.
—Allons, déclara madame de Jonquière qui se remettait de son scrupule,
souriante, ravie au fond, j'espère que tu seras heureuse, puisque tu es si
raisonnable et que tu n'as pas besoin de moi pour mener à bien tes affaires...
Embrasse-moi!
Ce fut alors que sœur Hyacinthe arriva, pour dire la mort imminente de
madame Vêtu. Déjà, Raymonde s'en était allée en courant. Et madame
Désagneaux, qui s'essuyait les mains, se fâchait contre ces dames auxiliaires
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qui avaient toutes disparu, précisément le matin où l'on aurait eu besoin
d'elles.
—Ainsi, ajouta-t-elle, madame Volmar... Je vous demande un peu où elle a
pu passer! On ne l'a pas vue une heure seulement, depuis que nous sommes
ici.
—Laissez donc madame Volmar tranquille! répondit madame de
Jonquière avec quelque impatience. Je vous ai dit qu'elle était malade.
D'ailleurs, toutes deux coururent auprès de madame Vêtu. Ferrand,
debout, attendait; et sœur Hyacinthe lui ayant demandé s'il n'y avait rien à
faire, il répondit non, d'un signe de tête. La mourante, comme soulagée par
son premier vomissement, était restée inerte, les yeux fermés. Mais, une
seconde fois, la nausée affreuse revint, elle vomit un nouveau flot de
déjections noires, mêlées à du sang violâtre. Puis, elle eut encore un
moment de calme, elle ouvrit les yeux, aperçut la Grivotte, qui mangeait
goulûment son pain, par terre, sur le matelas. Et se sentant mourir:
—Elle est guérie, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
La Grivotte l'entendit, s'exalta.
—Oh! oui, madame, guérie, guérie, guérie tout à fait!
Un instant, madame Vêtu parut en proie à une tristesse abominable, à la
révolte de l'être qui ne veut pas finir, quand les autres continuent à vivre.
Mais déjà elle se résignait. On l'entendit qui ajoutait très bas:
—Ce sont les jeunes qui doivent rester.
Et ses yeux qui restaient grands ouverts, faisaient le tour, semblaient dire
adieu à tout ce monde, qu'elle était surprise de trouver là. Elle s'efforça de
sourire, en rencontrant le regard d'avide curiosité que la petite Sophie
Couteau continuait à fixer sur elle: cette enfant si gentille était venue
l'embrasser, le matin même, dans son lit. Élise Rouquet, ne s'occupant plus
de personne, avait pris son miroir, s'était absorbée dans la contemplation de
sa face, qu'elle croyait voir s'embellir à vue d'œil, depuis que la plaie
séchait. Mais ce fut surtout le spectacle de Marie, si charmante dans son
extase, qui parut ravir la mourante. Elle la regarda longuement, ramenée
d'elles.
—Ainsi, ajouta-t-elle, madame Volmar... Je vous demande un peu où elle a
pu passer! On ne l'a pas vue une heure seulement, depuis que nous sommes
ici.
—Laissez donc madame Volmar tranquille! répondit madame de
Jonquière avec quelque impatience. Je vous ai dit qu'elle était malade.
D'ailleurs, toutes deux coururent auprès de madame Vêtu. Ferrand,
debout, attendait; et sœur Hyacinthe lui ayant demandé s'il n'y avait rien à
faire, il répondit non, d'un signe de tête. La mourante, comme soulagée par
son premier vomissement, était restée inerte, les yeux fermés. Mais, une
seconde fois, la nausée affreuse revint, elle vomit un nouveau flot de
déjections noires, mêlées à du sang violâtre. Puis, elle eut encore un
moment de calme, elle ouvrit les yeux, aperçut la Grivotte, qui mangeait
goulûment son pain, par terre, sur le matelas. Et se sentant mourir:
—Elle est guérie, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
La Grivotte l'entendit, s'exalta.
—Oh! oui, madame, guérie, guérie, guérie tout à fait!
Un instant, madame Vêtu parut en proie à une tristesse abominable, à la
révolte de l'être qui ne veut pas finir, quand les autres continuent à vivre.
Mais déjà elle se résignait. On l'entendit qui ajoutait très bas:
—Ce sont les jeunes qui doivent rester.
Et ses yeux qui restaient grands ouverts, faisaient le tour, semblaient dire
adieu à tout ce monde, qu'elle était surprise de trouver là. Elle s'efforça de
sourire, en rencontrant le regard d'avide curiosité que la petite Sophie
Couteau continuait à fixer sur elle: cette enfant si gentille était venue
l'embrasser, le matin même, dans son lit. Élise Rouquet, ne s'occupant plus
de personne, avait pris son miroir, s'était absorbée dans la contemplation de
sa face, qu'elle croyait voir s'embellir à vue d'œil, depuis que la plaie
séchait. Mais ce fut surtout le spectacle de Marie, si charmante dans son
extase, qui parut ravir la mourante. Elle la regarda longuement, ramenée
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toujours à elle, comme à une vision de lumière et de joie. Peut-être croyait-
elle déjà apercevoir les saintes du paradis, dans la gloire du soleil.
Brusquement, les vomissements recommencèrent; et, désormais, il n'y
avait plus que du sang, ce sang gâté, d'une couleur vineuse. Le flot en était
si fort, qu'il éclaboussait le drap, souillait tout le lit. Vainement, madame de
Jonquière et madame Désagneaux apportaient des serviettes, l'une et l'autre
très pâles, les jambes défaillantes. Et Ferrand, dans son impuissance, s'était
reculé jusqu'à la fenêtre, à la place où il venait d'avoir une si délicieuse
émotion; tandis que, d'un mouvement instinctif, dont elle n'avait sûrement
pas conscience, sœur Hyacinthe, elle aussi, était revenue à cette fenêtre
heureuse, comme pour se serrer contre lui.
—Mon Dieu! répéta-t-elle, vous ne pouvez donc rien?
—Non, rien! Elle va s'éteindre ainsi, pareille à une lampe qui se vide.
Maintenant, épuisée, avec un filet rouge qui lui coulait encore de la
bouche, madame Vêtu regardait fixement madame de Jonquière, en remuant
les lèvres. La directrice se pencha, entendit des phrases lentes.
—C'est pour mon mari, madame... La boutique est rue Mouffetard, oh!
toute petite, pas loin des Gobelins... Il est horloger, il n'a pas pu me suivre,
naturellement, à cause de la clientèle; et il va être bien embarrassé, quand il
verra que je ne reviens pas... Oui, je nettoyais les bijoux, je faisais les
courses...
La voix s'affaiblissait, les mots s'espaçaient dans un râle.
—Alors, madame, c'est pour vous prier de lui écrire, parce que, moi, je ne
l'ai pas fait, et que c'est fini... Dites-lui que mon corps reste à Lourdes, ça
ferait trop de frais... Et qu'il se remarie, il faut ça dans le commerce... La
cousine, dites-lui la cousine...
Il n'y eut plus qu'un murmure confus. La faiblesse était trop grande, le
souffle s'arrêtait. Pourtant, les yeux demeuraient ouverts et vivants encore,
dans la face jaune, d'une pâleur de cire. Et ces yeux semblaient s'attacher
désespérément au passé, à tout ce qui allait ne plus être, la petite boutique
d'horlogerie au fond d'un quartier populeux, le train uniforme et doux du
ménage avec un mari travailleur, toujours penché sur des montres, les
elle déjà apercevoir les saintes du paradis, dans la gloire du soleil.
Brusquement, les vomissements recommencèrent; et, désormais, il n'y
avait plus que du sang, ce sang gâté, d'une couleur vineuse. Le flot en était
si fort, qu'il éclaboussait le drap, souillait tout le lit. Vainement, madame de
Jonquière et madame Désagneaux apportaient des serviettes, l'une et l'autre
très pâles, les jambes défaillantes. Et Ferrand, dans son impuissance, s'était
reculé jusqu'à la fenêtre, à la place où il venait d'avoir une si délicieuse
émotion; tandis que, d'un mouvement instinctif, dont elle n'avait sûrement
pas conscience, sœur Hyacinthe, elle aussi, était revenue à cette fenêtre
heureuse, comme pour se serrer contre lui.
—Mon Dieu! répéta-t-elle, vous ne pouvez donc rien?
—Non, rien! Elle va s'éteindre ainsi, pareille à une lampe qui se vide.
Maintenant, épuisée, avec un filet rouge qui lui coulait encore de la
bouche, madame Vêtu regardait fixement madame de Jonquière, en remuant
les lèvres. La directrice se pencha, entendit des phrases lentes.
—C'est pour mon mari, madame... La boutique est rue Mouffetard, oh!
toute petite, pas loin des Gobelins... Il est horloger, il n'a pas pu me suivre,
naturellement, à cause de la clientèle; et il va être bien embarrassé, quand il
verra que je ne reviens pas... Oui, je nettoyais les bijoux, je faisais les
courses...
La voix s'affaiblissait, les mots s'espaçaient dans un râle.
—Alors, madame, c'est pour vous prier de lui écrire, parce que, moi, je ne
l'ai pas fait, et que c'est fini... Dites-lui que mon corps reste à Lourdes, ça
ferait trop de frais... Et qu'il se remarie, il faut ça dans le commerce... La
cousine, dites-lui la cousine...
Il n'y eut plus qu'un murmure confus. La faiblesse était trop grande, le
souffle s'arrêtait. Pourtant, les yeux demeuraient ouverts et vivants encore,
dans la face jaune, d'une pâleur de cire. Et ces yeux semblaient s'attacher
désespérément au passé, à tout ce qui allait ne plus être, la petite boutique
d'horlogerie au fond d'un quartier populeux, le train uniforme et doux du
ménage avec un mari travailleur, toujours penché sur des montres, les
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grands plaisirs du dimanche, qui étaient de voir, aux fortifications, partir des
cerfs-volants. Puis, les yeux élargis cherchèrent en vain dans l'affreuse nuit
qui montait.
Une dernière fois, madame de Jonquière s'était penchée, en voyant de
nouveau les lèvres remuer. Ce ne fut plus qu'un léger frisson de l'air, une
voix de l'au-delà qui balbutiait, lointaine, avec une désolation immense.
—Elle ne m'a pas guérie.
Et madame Vêtu expira, très doucement.
Comme si elle n'attendait que cela, la petite Sophie Couteau, satisfaite,
sauta du lit, retourna jouer avec sa poupée, au bout de la salle. Ni la
Grivotte, occupée à finir son pain, ni Élise Rouquet, tout entière à son
miroir, ne s'aperçurent de la catastrophe. Mais, dans le souffle froid qui
passait, aux chuchotements éperdus de madame de Jonquière et de madame
Désagneaux, à qui manquait l'habitude de la mort, Marie parut s'éveiller,
sortit du ravissement d'attente, où la jetait l'oraison continue de tout son
être, sans paroles, bouche close. Et, quand elle eut compris, un apitoiement
fraternel de compagne de douleur, certaine de sa guérison, la mit en larmes.
—Ah! la pauvre femme, morte si loin, si seule, à l'heure de renaître!
Ferrand, remué profondément, lui aussi, malgré l'indifférence
professionnelle, s'était avancé pour constater la mort; et ce fut sur un signe
de lui, que sœur Hyacinthe rejeta le drap, couvrant la face de la morte, car il
ne fallait pas songer à enlever le corps en ce moment. Les malades
revenaient par bandes de la Grotte, la salle si calme, si ensoleillée,
s'emplissait de son tumulte habituel de misère et de souffrance, des toux
profondes, des jambes traînantes, l'odeur fade, le pitoyable étalage de toutes
les infirmités humaines.
II
cerfs-volants. Puis, les yeux élargis cherchèrent en vain dans l'affreuse nuit
qui montait.
Une dernière fois, madame de Jonquière s'était penchée, en voyant de
nouveau les lèvres remuer. Ce ne fut plus qu'un léger frisson de l'air, une
voix de l'au-delà qui balbutiait, lointaine, avec une désolation immense.
—Elle ne m'a pas guérie.
Et madame Vêtu expira, très doucement.
Comme si elle n'attendait que cela, la petite Sophie Couteau, satisfaite,
sauta du lit, retourna jouer avec sa poupée, au bout de la salle. Ni la
Grivotte, occupée à finir son pain, ni Élise Rouquet, tout entière à son
miroir, ne s'aperçurent de la catastrophe. Mais, dans le souffle froid qui
passait, aux chuchotements éperdus de madame de Jonquière et de madame
Désagneaux, à qui manquait l'habitude de la mort, Marie parut s'éveiller,
sortit du ravissement d'attente, où la jetait l'oraison continue de tout son
être, sans paroles, bouche close. Et, quand elle eut compris, un apitoiement
fraternel de compagne de douleur, certaine de sa guérison, la mit en larmes.
—Ah! la pauvre femme, morte si loin, si seule, à l'heure de renaître!
Ferrand, remué profondément, lui aussi, malgré l'indifférence
professionnelle, s'était avancé pour constater la mort; et ce fut sur un signe
de lui, que sœur Hyacinthe rejeta le drap, couvrant la face de la morte, car il
ne fallait pas songer à enlever le corps en ce moment. Les malades
revenaient par bandes de la Grotte, la salle si calme, si ensoleillée,
s'emplissait de son tumulte habituel de misère et de souffrance, des toux
profondes, des jambes traînantes, l'odeur fade, le pitoyable étalage de toutes
les infirmités humaines.
II
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Ce jour-là, le lundi, l'affluence fut énorme à la Grotte. C'était le dernier
jour que le pèlerinage national devait passer à Lourdes; et le père Fourcade,
dans son instruction du matin, avait dit qu'il fallait faire un suprême effort
d'amour et de foi, pour obtenir du ciel tout ce qu'il voudrait bien donner de
grâces, de guérisons prodigieuses. Aussi, dès deux heures de l'après-midi,
vingt mille pèlerins étaient là, fiévreux, agités des plus ardents espoirs. De
minute en minute, le flot croissait toujours, à tel point que le baron Suire,
effrayé, sortit de la Grotte, pour répéter à Berthaud:
—Mon ami, nous allons être débordés, c'est certain... Doublez vos
équipes, rapprochez vos hommes.
L'Hospitalité de Notre-Dame de Salut se trouvait seule chargée du bon
ordre, car il n'y avait là ni gardiens ni policiers d'aucune sorte; et c'était
pourquoi le président de l'association s'inquiétait ainsi. Mais Berthaud, dans
les circonstances graves, était un chef écouté, d'une énergie rassurante.
—Soyez sans crainte, je réponds de tout... Je ne bougerai pas d'ici, tant
que la procession de quatre heures n'aura pas défilé.
Cependant, il appela Gérard d'un signe.
—Donne à tes hommes la consigne la plus sévère. Qu'ils laissent passer
les seules personnes munies d'une carte... Et rapproche-les, dis-leur de tenir
la corde fortement.
Là-bas, sous les lierres qui drapaient le roc, la Grotte s'ouvrait, avec
l'éternel braisillement de ses cierges. De loin, elle apparaissait un peu
écrasée, irrégulière, bien étroite et modeste pour le souffle d'infini qui en
sortait, pâlissant et courbant toutes les têtes. La statue de la Vierge n'était
plus qu'une tache blanche, qui semblait mouvante, dans le frisson de l'air,
chauffé par les petites flammes jaunes. Il fallait se hausser, on distinguait
mal, derrière la grille, l'autel d'argent, l'orgue-harmonium tiré de sa housse,
le tas des bouquets jetés, les ex-voto bariolant les parois fumeuses. Et la
journée était admirable, jamais encore un ciel plus pur ne s'était élargi au-
dessus de l'immense foule, la douceur de la brise surtout paraissait
délicieuse, après l'orage de la nuit, qui avait fait tomber la chaleur trop
pesante des deux premiers jours.
jour que le pèlerinage national devait passer à Lourdes; et le père Fourcade,
dans son instruction du matin, avait dit qu'il fallait faire un suprême effort
d'amour et de foi, pour obtenir du ciel tout ce qu'il voudrait bien donner de
grâces, de guérisons prodigieuses. Aussi, dès deux heures de l'après-midi,
vingt mille pèlerins étaient là, fiévreux, agités des plus ardents espoirs. De
minute en minute, le flot croissait toujours, à tel point que le baron Suire,
effrayé, sortit de la Grotte, pour répéter à Berthaud:
—Mon ami, nous allons être débordés, c'est certain... Doublez vos
équipes, rapprochez vos hommes.
L'Hospitalité de Notre-Dame de Salut se trouvait seule chargée du bon
ordre, car il n'y avait là ni gardiens ni policiers d'aucune sorte; et c'était
pourquoi le président de l'association s'inquiétait ainsi. Mais Berthaud, dans
les circonstances graves, était un chef écouté, d'une énergie rassurante.
—Soyez sans crainte, je réponds de tout... Je ne bougerai pas d'ici, tant
que la procession de quatre heures n'aura pas défilé.
Cependant, il appela Gérard d'un signe.
—Donne à tes hommes la consigne la plus sévère. Qu'ils laissent passer
les seules personnes munies d'une carte... Et rapproche-les, dis-leur de tenir
la corde fortement.
Là-bas, sous les lierres qui drapaient le roc, la Grotte s'ouvrait, avec
l'éternel braisillement de ses cierges. De loin, elle apparaissait un peu
écrasée, irrégulière, bien étroite et modeste pour le souffle d'infini qui en
sortait, pâlissant et courbant toutes les têtes. La statue de la Vierge n'était
plus qu'une tache blanche, qui semblait mouvante, dans le frisson de l'air,
chauffé par les petites flammes jaunes. Il fallait se hausser, on distinguait
mal, derrière la grille, l'autel d'argent, l'orgue-harmonium tiré de sa housse,
le tas des bouquets jetés, les ex-voto bariolant les parois fumeuses. Et la
journée était admirable, jamais encore un ciel plus pur ne s'était élargi au-
dessus de l'immense foule, la douceur de la brise surtout paraissait
délicieuse, après l'orage de la nuit, qui avait fait tomber la chaleur trop
pesante des deux premiers jours.
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Gérard dut jouer des coudes pour répéter les ordres. Des poussées se
produisaient déjà.
—Encore deux hommes ici! Mettez-vous quatre, s'il le faut, et tendez bien
la corde!
C'était instinctif, invincible: les vingt mille personnes qui étaient là, se
trouvaient comme attirées par la Grotte, allaient à elle, par une irrésistible
attraction, où une brûlante curiosité se mêlait à la soif du mystère. Tous les
yeux convergeaient, toutes les bouches, toutes les mains, tous les corps
étaient emportés vers le flamboiement pâle des cierges, vers la tache
blanche, mouvante de la Vierge de marbre. Et, pour que le large espace
réservé aux malades, devant la grille, ne fût pas envahi par la cohue
croissante, il avait fallu l'entourer d'une grosse corde, que les brancardiers
tenaient des deux mains, à des intervalles de deux ou trois mètres. Ceux-ci
avaient l'ordre de ne laisser passer que les malades, portant la carte qui les
hospitalisait, ou bien les quelques personnes munies d'une autorisation
spéciale. Ils se contentaient de soulever la corde, puis la tendaient de
nouveau derrière les élus, sans écouter aucune supplication. Même ils se
montraient un peu rudes, glissant au plaisir d'user de cette autorité, dont ils
étaient investis pour un jour. À la vérité, on les bousculait fort, et ils
devaient se soutenir les uns les autres, résister de toute la solidité de leurs
reins, pour ne pas être emportés.
Alors, pendant que les bancs, devant la Grotte, et le vaste espace réservé
se remplissaient de malades, de petites voitures, de brancards, la foule, la
foule immense roula aux alentours. Elle partait de la place du Rosaire, elle
se perdait au fond de la promenade, le long du Gave; et, sur toute la
longueur, le trottoir était noir de monde, une vague humaine si dense, que la
circulation s'y trouvait arrêtée. Sur le parapet, une ligne interminable de
femmes assises, quelques-unes même debout, afin de mieux voir, faisaient
miroiter au soleil la soie de leurs ombrelles, des soies claires, d'une gaieté
de fête. On avait voulu conserver une allée libre, pour amener les malades;
mais, continuellement, elle était envahie, obstruée, de sorte que les voitures
et les brancards restaient en chemin, noyés, perdus, jusqu'à ce qu'un
brancardier les dégageât. C'était, cependant, un grand piétinement de
troupeau docile, une foule d'une innocence, d'une douceur d'agneaux, dont
on n'avait à combattre que l'involontaire poussée, l'aveugle masse roulant
produisaient déjà.
—Encore deux hommes ici! Mettez-vous quatre, s'il le faut, et tendez bien
la corde!
C'était instinctif, invincible: les vingt mille personnes qui étaient là, se
trouvaient comme attirées par la Grotte, allaient à elle, par une irrésistible
attraction, où une brûlante curiosité se mêlait à la soif du mystère. Tous les
yeux convergeaient, toutes les bouches, toutes les mains, tous les corps
étaient emportés vers le flamboiement pâle des cierges, vers la tache
blanche, mouvante de la Vierge de marbre. Et, pour que le large espace
réservé aux malades, devant la grille, ne fût pas envahi par la cohue
croissante, il avait fallu l'entourer d'une grosse corde, que les brancardiers
tenaient des deux mains, à des intervalles de deux ou trois mètres. Ceux-ci
avaient l'ordre de ne laisser passer que les malades, portant la carte qui les
hospitalisait, ou bien les quelques personnes munies d'une autorisation
spéciale. Ils se contentaient de soulever la corde, puis la tendaient de
nouveau derrière les élus, sans écouter aucune supplication. Même ils se
montraient un peu rudes, glissant au plaisir d'user de cette autorité, dont ils
étaient investis pour un jour. À la vérité, on les bousculait fort, et ils
devaient se soutenir les uns les autres, résister de toute la solidité de leurs
reins, pour ne pas être emportés.
Alors, pendant que les bancs, devant la Grotte, et le vaste espace réservé
se remplissaient de malades, de petites voitures, de brancards, la foule, la
foule immense roula aux alentours. Elle partait de la place du Rosaire, elle
se perdait au fond de la promenade, le long du Gave; et, sur toute la
longueur, le trottoir était noir de monde, une vague humaine si dense, que la
circulation s'y trouvait arrêtée. Sur le parapet, une ligne interminable de
femmes assises, quelques-unes même debout, afin de mieux voir, faisaient
miroiter au soleil la soie de leurs ombrelles, des soies claires, d'une gaieté
de fête. On avait voulu conserver une allée libre, pour amener les malades;
mais, continuellement, elle était envahie, obstruée, de sorte que les voitures
et les brancards restaient en chemin, noyés, perdus, jusqu'à ce qu'un
brancardier les dégageât. C'était, cependant, un grand piétinement de
troupeau docile, une foule d'une innocence, d'une douceur d'agneaux, dont
on n'avait à combattre que l'involontaire poussée, l'aveugle masse roulant
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vers la clarté des cierges. Jamais aucun accident n'était arrivé, malgré
l'excitation qui peu à peu montait et la jetait au délire déréglé de la foi.
Mais, de nouveau, le baron Suire se fraya un passage.
—Berthaud! Berthaud! veillez donc à ce que le défilé soit plus lent!... Il y
a des femmes et des enfants qu'on étouffe.
Cette fois, Berthaud eut un geste d'impatience.
—Ah! dame, je ne puis pas être partout... Fermez la grille un instant, s'il le
faut.
Il s'agissait du défilé qu'on organisait dans la Grotte, pendant l'après-midi
entière. On laissait entrer les fidèles par la porte de gauche, et ils sortaient
par la porte de droite.
—Fermer la grille! s'écria le baron. Mais ce sera pis, tous viendront s'y
écraser!
Justement, Gérard était là, qui s'oubliait à causer un instant avec
Raymonde, debout de l'autre côté de la corde, tenant un bol de lait qu'elle
portait à une vieille femme paralytique. Et Berthaud commanda au jeune
homme de poster deux brancardiers à la porte d'entrée de la grille, avec la
consigne de ne plus laisser passer les pèlerins que dix par dix. Puis, quand
Gérard eut exécuté cet ordre, et qu'il revint, il retrouva Berthaud avec
Raymonde, riant, plaisantant. Elle s'éloigna, les deux cousins la regardèrent,
pendant qu'elle faisait boire la paralytique.
—Elle est charmante, et c'est décidé, tu l'épouses, n'est-ce pas?
—Je ferai ce soir ma demande à la mère. Je compte que tu
m'accompagneras.
—Mais sans doute... Tu sais ce que je t'ai dit. Rien n'est plus raisonnable.
L'oncle te casera avant six mois.
Une poussée les sépara. Berthaud alla s'assurer par lui-même, à la Grotte,
si le défilé, maintenant, s'opérait avec méthode, sans bousculade. C'était,
pendant des heures, le même flot ininterrompu de femmes, d'hommes,
d'enfants, tous ceux qui voulaient, tous ceux qui passaient, venus du monde
l'excitation qui peu à peu montait et la jetait au délire déréglé de la foi.
Mais, de nouveau, le baron Suire se fraya un passage.
—Berthaud! Berthaud! veillez donc à ce que le défilé soit plus lent!... Il y
a des femmes et des enfants qu'on étouffe.
Cette fois, Berthaud eut un geste d'impatience.
—Ah! dame, je ne puis pas être partout... Fermez la grille un instant, s'il le
faut.
Il s'agissait du défilé qu'on organisait dans la Grotte, pendant l'après-midi
entière. On laissait entrer les fidèles par la porte de gauche, et ils sortaient
par la porte de droite.
—Fermer la grille! s'écria le baron. Mais ce sera pis, tous viendront s'y
écraser!
Justement, Gérard était là, qui s'oubliait à causer un instant avec
Raymonde, debout de l'autre côté de la corde, tenant un bol de lait qu'elle
portait à une vieille femme paralytique. Et Berthaud commanda au jeune
homme de poster deux brancardiers à la porte d'entrée de la grille, avec la
consigne de ne plus laisser passer les pèlerins que dix par dix. Puis, quand
Gérard eut exécuté cet ordre, et qu'il revint, il retrouva Berthaud avec
Raymonde, riant, plaisantant. Elle s'éloigna, les deux cousins la regardèrent,
pendant qu'elle faisait boire la paralytique.
—Elle est charmante, et c'est décidé, tu l'épouses, n'est-ce pas?
—Je ferai ce soir ma demande à la mère. Je compte que tu
m'accompagneras.
—Mais sans doute... Tu sais ce que je t'ai dit. Rien n'est plus raisonnable.
L'oncle te casera avant six mois.
Une poussée les sépara. Berthaud alla s'assurer par lui-même, à la Grotte,
si le défilé, maintenant, s'opérait avec méthode, sans bousculade. C'était,
pendant des heures, le même flot ininterrompu de femmes, d'hommes,
d'enfants, tous ceux qui voulaient, tous ceux qui passaient, venus du monde
Page 299
entier. Aussi les classes se trouvaient-elles singulièrement mêlées, des
mendiants en loques à côté de bourgeois cossus, des paysannes, des dames
bien mises, des servantes en cheveux, des fillettes pieds nus, des fillettes
pommadées, le front ceint d'un ruban. L'entrée était libre, le mystère
s'ouvrait pour tous, aux incroyants comme aux fidèles, à ceux que l'unique
curiosité poussait comme à ceux qui pénétraient là, le cœur défaillant
d'amour. Et il fallait les voir, tous presque aussi émus, dans l'odeur tiède de
la cire, un peu étouffés par cet air lourd de tabernacle qui s'amassait sous la
roche, regardant à leurs pieds, par crainte de glisser sur les grilles de fonte.
Beaucoup restaient ahuris, ne s'inclinaient même pas, examinaient les
choses, avec la sourde inquiétude des indifférents égarés dans l'inconnu
redoutable d'un sanctuaire. Mais les dévots se signaient, jetaient parfois des
lettres, déposaient des cierges et des bouquets, baisaient le roc, au-dessous
de la Vierge, ou bien frottaient à cette place des chapelets, des médailles, les
menus objets de piété, que ce contact suffisait à bénir. Et le défilé
continuait, continuait sans fin, pendant des jours, pendant des mois, depuis
des années; et il semblait que toute la terre vînt passer là, au fond de ce coin
de rocher, toutes les misères et toutes les souffrances humaines à la file,
dans cette sorte de ronde hypnotisée et contagieuse, en quête du bonheur.
Lorsque Berthaud eut constaté que les choses, partout, s'organisaient le
mieux du monde, il se promena en simple spectateur, surveillant ses
hommes. Son inquiétude unique restait la procession du Saint-Sacrement,
pendant laquelle une telle frénésie se déclarait, que des accidents étaient
toujours à craindre. Cette dernière journée s'annonçait fervente, par le
frisson de foi exaltée qu'il sentait déjà monter de la foule. L'entraînement
s'achevait, la fièvre du voyage, l'obsession des mêmes cantiques répétés
sans fin, la hantise entêtée des mêmes exercices religieux, et toujours les
conversations sur les miracles, et toujours l'idée fixée sur le flamboiement
divin de la Grotte. Beaucoup ne dormaient pas depuis trois nuits, en
arrivaient à un état de veille hallucinée, marchant dans un rêve qui
s'exaspérait. Aucun repos ne leur était laissé, les continuelles prières étaient
comme un fouet cinglant leurs âmes. Jamais les appels à la sainte Vierge ne
cessaient, des prêtres se succédaient dans la chaire, criant la douleur
universelle, dirigeant les supplications désespérées de la foule, pendant tout
le temps que les malades demeuraient là, devant la pâle statue de marbre,
qui souriait, les mains jointes, les yeux au ciel.
mendiants en loques à côté de bourgeois cossus, des paysannes, des dames
bien mises, des servantes en cheveux, des fillettes pieds nus, des fillettes
pommadées, le front ceint d'un ruban. L'entrée était libre, le mystère
s'ouvrait pour tous, aux incroyants comme aux fidèles, à ceux que l'unique
curiosité poussait comme à ceux qui pénétraient là, le cœur défaillant
d'amour. Et il fallait les voir, tous presque aussi émus, dans l'odeur tiède de
la cire, un peu étouffés par cet air lourd de tabernacle qui s'amassait sous la
roche, regardant à leurs pieds, par crainte de glisser sur les grilles de fonte.
Beaucoup restaient ahuris, ne s'inclinaient même pas, examinaient les
choses, avec la sourde inquiétude des indifférents égarés dans l'inconnu
redoutable d'un sanctuaire. Mais les dévots se signaient, jetaient parfois des
lettres, déposaient des cierges et des bouquets, baisaient le roc, au-dessous
de la Vierge, ou bien frottaient à cette place des chapelets, des médailles, les
menus objets de piété, que ce contact suffisait à bénir. Et le défilé
continuait, continuait sans fin, pendant des jours, pendant des mois, depuis
des années; et il semblait que toute la terre vînt passer là, au fond de ce coin
de rocher, toutes les misères et toutes les souffrances humaines à la file,
dans cette sorte de ronde hypnotisée et contagieuse, en quête du bonheur.
Lorsque Berthaud eut constaté que les choses, partout, s'organisaient le
mieux du monde, il se promena en simple spectateur, surveillant ses
hommes. Son inquiétude unique restait la procession du Saint-Sacrement,
pendant laquelle une telle frénésie se déclarait, que des accidents étaient
toujours à craindre. Cette dernière journée s'annonçait fervente, par le
frisson de foi exaltée qu'il sentait déjà monter de la foule. L'entraînement
s'achevait, la fièvre du voyage, l'obsession des mêmes cantiques répétés
sans fin, la hantise entêtée des mêmes exercices religieux, et toujours les
conversations sur les miracles, et toujours l'idée fixée sur le flamboiement
divin de la Grotte. Beaucoup ne dormaient pas depuis trois nuits, en
arrivaient à un état de veille hallucinée, marchant dans un rêve qui
s'exaspérait. Aucun repos ne leur était laissé, les continuelles prières étaient
comme un fouet cinglant leurs âmes. Jamais les appels à la sainte Vierge ne
cessaient, des prêtres se succédaient dans la chaire, criant la douleur
universelle, dirigeant les supplications désespérées de la foule, pendant tout
le temps que les malades demeuraient là, devant la pâle statue de marbre,
qui souriait, les mains jointes, les yeux au ciel.
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À ce moment, la chaire de pierre blanche, à droite de la Grotte, contre le
roc, se trouvait occupée par un prêtre de Toulouse, que Berthaud connaissait
et qu'il écouta un instant, d'un air approbateur. C'était un gros homme, à la
parole grasse, célèbre par ses succès oratoires. D'ailleurs, toute l'éloquence
consistait ici en des poumons solides, en une façon violente de lancer la
phrase, le cri, que la foule entière devait répéter; car ce n'était guère qu'une
vocifération, coupée d'Ave et de Pater.
Le prêtre, qui venait d'achever le chapelet, tâcha de se grandir sur ses
courtes jambes, jeta le premier appel des litanies qu'il inventait, qu'il
conduisait à sa guise, selon l'inspiration dont il était possédé.
—Marie, nous vous aimons!
Et la foule répéta, d'un souffle plus bas, confus et brisé:
—Marie, nous vous aimons!
Dès lors, cela ne s'arrêta plus. La voix du prêtre sonnait à toute volée, la
voix de la foule reprenait, dans un balbutiement de douleur:
—Marie, vous êtes notre seul espoir!
—Marie, vous êtes notre seul espoir!
—Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!
—Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!
—Vierge puissante, sauvez nos malades!
—Vierge puissante, sauvez nos malades!
Souvent, lorsque son imagination restait à court, ou lorsqu'il voulait
enfoncer davantage un cri, jusqu'à trois fois il le répétait; tandis que la
foule, docile, le répétait également trois fois, frémissante sous l'énervement
de cette lamentation obstinée, qui augmentait sa fièvre.
Les litanies continuèrent, et Berthaud retourna vers la Grotte. Ceux qui
défilaient à l'intérieur, avaient, en faisant face aux malades, un spectacle
extraordinaire. Tout le vaste espace, entre les cordes, était empli par les
mille à douze cents malades que le pèlerinage national avait amenés; et
roc, se trouvait occupée par un prêtre de Toulouse, que Berthaud connaissait
et qu'il écouta un instant, d'un air approbateur. C'était un gros homme, à la
parole grasse, célèbre par ses succès oratoires. D'ailleurs, toute l'éloquence
consistait ici en des poumons solides, en une façon violente de lancer la
phrase, le cri, que la foule entière devait répéter; car ce n'était guère qu'une
vocifération, coupée d'Ave et de Pater.
Le prêtre, qui venait d'achever le chapelet, tâcha de se grandir sur ses
courtes jambes, jeta le premier appel des litanies qu'il inventait, qu'il
conduisait à sa guise, selon l'inspiration dont il était possédé.
—Marie, nous vous aimons!
Et la foule répéta, d'un souffle plus bas, confus et brisé:
—Marie, nous vous aimons!
Dès lors, cela ne s'arrêta plus. La voix du prêtre sonnait à toute volée, la
voix de la foule reprenait, dans un balbutiement de douleur:
—Marie, vous êtes notre seul espoir!
—Marie, vous êtes notre seul espoir!
—Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!
—Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!
—Vierge puissante, sauvez nos malades!
—Vierge puissante, sauvez nos malades!
Souvent, lorsque son imagination restait à court, ou lorsqu'il voulait
enfoncer davantage un cri, jusqu'à trois fois il le répétait; tandis que la
foule, docile, le répétait également trois fois, frémissante sous l'énervement
de cette lamentation obstinée, qui augmentait sa fièvre.
Les litanies continuèrent, et Berthaud retourna vers la Grotte. Ceux qui
défilaient à l'intérieur, avaient, en faisant face aux malades, un spectacle
extraordinaire. Tout le vaste espace, entre les cordes, était empli par les
mille à douze cents malades que le pèlerinage national avait amenés; et
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c'était, sous le grand ciel pur, dans la journée radieuse, le plus navrant pêle-
mêle qu'on pût voir. Les trois hôpitaux avaient vidé là leurs salles
d'épouvante. Au plus loin, d'abord, sur les bancs, on venait d'entasser les
valides, ceux qui pouvaient encore se tenir assis. Beaucoup étaient pourtant
calés avec des coussins; d'autres s'épaulaient entre eux, les forts soutenaient
les faibles. Puis, en avant, devant la Grotte même, les grands malades
restaient allongés, les dalles disparaissaient sous ce pitoyable flot, une mare
d'horreur élargie et stagnante. Il s'était produit un enchevêtrement de
voitures, de brancards, de matelas, inexprimable. Certains, dans des
chariots, des gouttières, des sortes de cercueils, se soulevaient, dominaient;
tandis que les plus nombreux, au ras de terre, semblaient couchés sur le sol.
Il y en avait de vêtus, étendus simplement sur les toiles à carreaux des
matelas. On avait apporté les autres avec leur literie, on ne voyait que leur
tête et leurs mains pâles, en dehors des draps. Peu de ces grabats étaient
propres. Seuls, quelques oreillers éblouissants de blancheur, ornés d'une
broderie par une coquetterie dernière, éclataient parmi la misère crasseuse
des autres, un déballage de loques, des couvertures fripées, des linges
éclaboussés de souillures. Cela poussé, serré, empilé au petit bonheur de
l'arrivée, des femmes, des hommes, des enfants, des prêtres, les gens
déshabillés avec les gens vêtus, sous le plein jour aveuglant.
Et toutes les maladies y étaient, l'affreux défilé qui, deux fois par jour,
sortait des hôpitaux pour traverser Lourdes épouvanté. Des têtes mangées
par l'eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et des bouches dont
l'éléphantiasis avait fait des groins informes. Puis, des hydropiques,
gonflées comme des outres, des rhumatisantes aux mains tordues, aux pieds
enflés, pareils à des sacs bourrés de chiffons, une hydrocéphale dont le
crâne énorme, trop lourd, se renversait en arrière. Puis, des phtisiques,
tremblant la fièvre, épuisées de dysenterie, la peau livide, d'une maigreur de
squelette. Puis, les difformités des contractures, les tailles déjetées, les bras
retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés,
immobilisés en des postures de pantins tragiques. Puis, de tristes filles
rachitiques étalant leur teint de cire, leur nuque frêle, rongée d'humeurs
froides; des femmes jaunes, hébétées, dans la stupeur douloureuse des
misérables que le cancer dévore; d'autres blémissantes, n'osant bouger,
redoutant le choc des tumeurs, dont la pesante angoisse les étouffait. Sur les
bancs, des sourdes ahuries n'entendaient rien, chantaient quand même; des
mêle qu'on pût voir. Les trois hôpitaux avaient vidé là leurs salles
d'épouvante. Au plus loin, d'abord, sur les bancs, on venait d'entasser les
valides, ceux qui pouvaient encore se tenir assis. Beaucoup étaient pourtant
calés avec des coussins; d'autres s'épaulaient entre eux, les forts soutenaient
les faibles. Puis, en avant, devant la Grotte même, les grands malades
restaient allongés, les dalles disparaissaient sous ce pitoyable flot, une mare
d'horreur élargie et stagnante. Il s'était produit un enchevêtrement de
voitures, de brancards, de matelas, inexprimable. Certains, dans des
chariots, des gouttières, des sortes de cercueils, se soulevaient, dominaient;
tandis que les plus nombreux, au ras de terre, semblaient couchés sur le sol.
Il y en avait de vêtus, étendus simplement sur les toiles à carreaux des
matelas. On avait apporté les autres avec leur literie, on ne voyait que leur
tête et leurs mains pâles, en dehors des draps. Peu de ces grabats étaient
propres. Seuls, quelques oreillers éblouissants de blancheur, ornés d'une
broderie par une coquetterie dernière, éclataient parmi la misère crasseuse
des autres, un déballage de loques, des couvertures fripées, des linges
éclaboussés de souillures. Cela poussé, serré, empilé au petit bonheur de
l'arrivée, des femmes, des hommes, des enfants, des prêtres, les gens
déshabillés avec les gens vêtus, sous le plein jour aveuglant.
Et toutes les maladies y étaient, l'affreux défilé qui, deux fois par jour,
sortait des hôpitaux pour traverser Lourdes épouvanté. Des têtes mangées
par l'eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et des bouches dont
l'éléphantiasis avait fait des groins informes. Puis, des hydropiques,
gonflées comme des outres, des rhumatisantes aux mains tordues, aux pieds
enflés, pareils à des sacs bourrés de chiffons, une hydrocéphale dont le
crâne énorme, trop lourd, se renversait en arrière. Puis, des phtisiques,
tremblant la fièvre, épuisées de dysenterie, la peau livide, d'une maigreur de
squelette. Puis, les difformités des contractures, les tailles déjetées, les bras
retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés,
immobilisés en des postures de pantins tragiques. Puis, de tristes filles
rachitiques étalant leur teint de cire, leur nuque frêle, rongée d'humeurs
froides; des femmes jaunes, hébétées, dans la stupeur douloureuse des
misérables que le cancer dévore; d'autres blémissantes, n'osant bouger,
redoutant le choc des tumeurs, dont la pesante angoisse les étouffait. Sur les
bancs, des sourdes ahuries n'entendaient rien, chantaient quand même; des
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aveugles, la tête haute et droite, restaient, pendant des heures, tournées vers
la statue de la Vierge, qu'elles ne pouvaient voir. Et il y avait encore la folle,
frappée d'imbécillité, le nez emporté par quelque chancre, qui riait d'un rire
terrifiant, avec sa bouche vide et noire; et il y avait l'épileptique qu'une
récente crise avait laissée d'une pâleur de mort, l'écume aux coins des
lèvres.
Mais la maladie, la souffrance n'importaient plus, depuis que tous étaient
là, assis ou couchés, les yeux fixés sur la Grotte. Les pauvres visages
décharnés, couleur de terre, se transfiguraient, se mettaient à brûler d'espoir.
Des mains ankylosées se joignaient, des paupières trop lourdes trouvaient la
force de se soulever, des voix éteintes se ranimaient, aux appels du prêtre.
D'abord, ce n'étaient que des balbutiements indistincts, pareils à des petits
souffles de vent qui se levaient, épars au-dessus de la foule. Ensuite, le cri
montait, s'étendait, gagnait la foule elle-même, d'un bout à l'autre de
l'immense place.
—Marie conçue sans péché, priez pour nous! criait le prêtre de sa voix
tonnante.
Et les malades, et les pèlerins répétaient de plus en plus haut:
—Marie conçue sans péché, priez pour nous!
Ensuite, cela se dévidait, s'accélérait encore.
—Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds!
—Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds!
—Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guéris!
—Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guéris!
Cependant, du côté de la chaire, M. Sabathier se trouvait au second rang.
Il s'était fait amener de bonne heure, voulant choisir sa place, en vieil
habitué qui connaissait les bons coins. Puis, il lui semblait qu'il y avait un
intérêt capital à être le plus près possible, sous les yeux mêmes de la Vierge,
comme si elle avait eu besoin de voir ses fidèles, pour ne pas les oublier.
Depuis les sept années qu'il venait, il ne nourrissait d'ailleurs que cet espoir:
se faire remarquer d'elle un jour, la toucher enfin, obtenir sa guérison, sinon
la statue de la Vierge, qu'elles ne pouvaient voir. Et il y avait encore la folle,
frappée d'imbécillité, le nez emporté par quelque chancre, qui riait d'un rire
terrifiant, avec sa bouche vide et noire; et il y avait l'épileptique qu'une
récente crise avait laissée d'une pâleur de mort, l'écume aux coins des
lèvres.
Mais la maladie, la souffrance n'importaient plus, depuis que tous étaient
là, assis ou couchés, les yeux fixés sur la Grotte. Les pauvres visages
décharnés, couleur de terre, se transfiguraient, se mettaient à brûler d'espoir.
Des mains ankylosées se joignaient, des paupières trop lourdes trouvaient la
force de se soulever, des voix éteintes se ranimaient, aux appels du prêtre.
D'abord, ce n'étaient que des balbutiements indistincts, pareils à des petits
souffles de vent qui se levaient, épars au-dessus de la foule. Ensuite, le cri
montait, s'étendait, gagnait la foule elle-même, d'un bout à l'autre de
l'immense place.
—Marie conçue sans péché, priez pour nous! criait le prêtre de sa voix
tonnante.
Et les malades, et les pèlerins répétaient de plus en plus haut:
—Marie conçue sans péché, priez pour nous!
Ensuite, cela se dévidait, s'accélérait encore.
—Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds!
—Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds!
—Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guéris!
—Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guéris!
Cependant, du côté de la chaire, M. Sabathier se trouvait au second rang.
Il s'était fait amener de bonne heure, voulant choisir sa place, en vieil
habitué qui connaissait les bons coins. Puis, il lui semblait qu'il y avait un
intérêt capital à être le plus près possible, sous les yeux mêmes de la Vierge,
comme si elle avait eu besoin de voir ses fidèles, pour ne pas les oublier.
Depuis les sept années qu'il venait, il ne nourrissait d'ailleurs que cet espoir:
se faire remarquer d'elle un jour, la toucher enfin, obtenir sa guérison, sinon
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au choix, du moins à l'ancienneté. Cela ne lui demandait que de la patience,
sans que la solidité de sa foi en fût ébranlée le moins du monde. Seulement,
en pauvre homme résigné, un peu las d'être ajourné toujours, il se permettait
parfois des distractions. Il avait obtenu de garder près de lui sa femme,
assise sur un pliant, et il aimait à causer, à lui faire part de ses réflexions.
—Chère amie, relève-moi un peu... Je glisse, je suis très mal.
Il était vêtu, en pantalon et en veston de grosse laine, assis sur son
matelas, le dos appuyé contre une chaise renversée.
—Es-tu mieux? demanda madame Sabathier.
—Oui, oui...
Puis, s'intéressant au frère Isidore, qu'on avait fini par amener quand
même, et qui occupait un matelas voisin, couché, le drap au menton, les
mains seules dehors, jointes sur la couverture:
—Ah! le pauvre homme... C'est bien imprudent, mais la sainte Vierge est
si puissante, quand elle veut bien!
Il reprenait son chapelet, lorsqu'il s'interrompit de nouveau, en apercevant
madame Maze qui venait de se glisser dans l'enceinte réservée, si mince, si
discrète, qu'elle avait sans doute passé par-dessous les cordes, sans qu'on la
remarquât. Elle s'était assise à l'extrémité d'un banc, elle n'y tenait pas plus
de place qu'une fillette, bien sage, immobile. Et sa face longue aux traits
lassés, ses trente-deux ans de blonde flétrie, fanée avant l'âge, respiraient
une tristesse sans bornes, un abandon infini.
—Alors, reprit tout bas M. Sabathier, en s'adressant à sa femme, avec un
petit signe du menton, c'est pour la conversion de son mari qu'elle prie,
cette dame... Tu t'es rencontrée avec elle, ce matin, dans une boutique.
—Oui, oui, répondit madame Sabathier. Et puis, j'ai causé d'elle avec une
autre dame qui la connaît... Son mari est voyageur de commerce. Il la quitte
pendant des six mois, s'en va avec des créatures. Oh! un garçon très gai, très
gentil, qui ne la laisse pas manquer d'argent. Seulement, elle l'adore, elle ne
peut se faire à son abandon et vient demander à la sainte Vierge de le lui
sans que la solidité de sa foi en fût ébranlée le moins du monde. Seulement,
en pauvre homme résigné, un peu las d'être ajourné toujours, il se permettait
parfois des distractions. Il avait obtenu de garder près de lui sa femme,
assise sur un pliant, et il aimait à causer, à lui faire part de ses réflexions.
—Chère amie, relève-moi un peu... Je glisse, je suis très mal.
Il était vêtu, en pantalon et en veston de grosse laine, assis sur son
matelas, le dos appuyé contre une chaise renversée.
—Es-tu mieux? demanda madame Sabathier.
—Oui, oui...
Puis, s'intéressant au frère Isidore, qu'on avait fini par amener quand
même, et qui occupait un matelas voisin, couché, le drap au menton, les
mains seules dehors, jointes sur la couverture:
—Ah! le pauvre homme... C'est bien imprudent, mais la sainte Vierge est
si puissante, quand elle veut bien!
Il reprenait son chapelet, lorsqu'il s'interrompit de nouveau, en apercevant
madame Maze qui venait de se glisser dans l'enceinte réservée, si mince, si
discrète, qu'elle avait sans doute passé par-dessous les cordes, sans qu'on la
remarquât. Elle s'était assise à l'extrémité d'un banc, elle n'y tenait pas plus
de place qu'une fillette, bien sage, immobile. Et sa face longue aux traits
lassés, ses trente-deux ans de blonde flétrie, fanée avant l'âge, respiraient
une tristesse sans bornes, un abandon infini.
—Alors, reprit tout bas M. Sabathier, en s'adressant à sa femme, avec un
petit signe du menton, c'est pour la conversion de son mari qu'elle prie,
cette dame... Tu t'es rencontrée avec elle, ce matin, dans une boutique.
—Oui, oui, répondit madame Sabathier. Et puis, j'ai causé d'elle avec une
autre dame qui la connaît... Son mari est voyageur de commerce. Il la quitte
pendant des six mois, s'en va avec des créatures. Oh! un garçon très gai, très
gentil, qui ne la laisse pas manquer d'argent. Seulement, elle l'adore, elle ne
peut se faire à son abandon et vient demander à la sainte Vierge de le lui
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rendre... En ce moment, paraît-il, il est justement à Luchon avec deux
dames, les deux sœurs...
D'un geste, M. Sabathier interrompit sa femme. Il regardait la Grotte, il
redevenait l'intellectuel, l'ancien professeur que les questions d'art avaient
passionné autrefois.
—Vois-tu, ils ont gâté la Grotte, en voulant trop la faire belle. Je suis
certain qu'elle était beaucoup mieux, dans sa sauvagerie d'autrefois. Elle a
perdu de son caractère... Et quelle affreuse boutique ils ont collée là, à
gauche!
Mais il eut le brusque remords de sa distraction. Pendant ce temps-là, la
sainte Vierge ne distinguait-elle pas un de ses voisins, plus fervent, d'une
meilleure tenue que lui? Inquiet, il retomba dans sa modestie, dans sa
patience, l'œil éteint et sans pensée, attendant le bon plaisir du ciel.
D'ailleurs, l'éclat d'une voix nouvelle le ramenait à cet anéantissement, à
cette mort du raisonneur lettré qu'il avait jadis été. C'était un autre
prédicateur qui venait de monter en chaire, un capucin cette fois, et dont le
cri guttural, répété avec insistance, secouait la foule d'un frisson.
—Sainte Vierge des vierges, soyez bénie!
—Sainte Vierge des vierges, soyez bénie!
—Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants!
—Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants!
—Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies
sécheront!
—Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies
sécheront!
Occupant le bout du premier banc, au bord de l'allée centrale qui
s'encombrait, la famille Vigneron avait réussi à se caser. Ils étaient tous là:
le petit Gustave, assis et affaissé, sa béquille entre les jambes; la mère, à
côté de lui, suivant les prières en bourgeoise correcte; la tante, madame
dames, les deux sœurs...
D'un geste, M. Sabathier interrompit sa femme. Il regardait la Grotte, il
redevenait l'intellectuel, l'ancien professeur que les questions d'art avaient
passionné autrefois.
—Vois-tu, ils ont gâté la Grotte, en voulant trop la faire belle. Je suis
certain qu'elle était beaucoup mieux, dans sa sauvagerie d'autrefois. Elle a
perdu de son caractère... Et quelle affreuse boutique ils ont collée là, à
gauche!
Mais il eut le brusque remords de sa distraction. Pendant ce temps-là, la
sainte Vierge ne distinguait-elle pas un de ses voisins, plus fervent, d'une
meilleure tenue que lui? Inquiet, il retomba dans sa modestie, dans sa
patience, l'œil éteint et sans pensée, attendant le bon plaisir du ciel.
D'ailleurs, l'éclat d'une voix nouvelle le ramenait à cet anéantissement, à
cette mort du raisonneur lettré qu'il avait jadis été. C'était un autre
prédicateur qui venait de monter en chaire, un capucin cette fois, et dont le
cri guttural, répété avec insistance, secouait la foule d'un frisson.
—Sainte Vierge des vierges, soyez bénie!
—Sainte Vierge des vierges, soyez bénie!
—Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants!
—Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants!
—Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies
sécheront!
—Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies
sécheront!
Occupant le bout du premier banc, au bord de l'allée centrale qui
s'encombrait, la famille Vigneron avait réussi à se caser. Ils étaient tous là:
le petit Gustave, assis et affaissé, sa béquille entre les jambes; la mère, à
côté de lui, suivant les prières en bourgeoise correcte; la tante, madame
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Chaise, de l'autre côté, gênée par la foule, suffoquée; et M. Vigneron,
silencieux, qui examinait depuis un moment cette dernière avec attention.
—Qu'avez-vous donc, ma chère? Est-ce que vous vous trouvez mal?
Elle respirait avec peine.
—Mais je ne sais pas... Je ne sens plus mes membres, et l'air me manque
tout à fait.
À l'instant, il venait de songer que cette agitation, ces fièvres, ces
bousculades d'un pèlerinage ne devaient guère être bonnes pour une
maladie de cœur. Certes, il ne souhaitait la mort de personne, il n'avait
jamais demandé à la sainte Vierge une chose pareille. Si, déjà, elle avait
exaucé son vœu d'avancement, grâce à la mort subite de son chef, c'était
que celui-ci, certainement, devait être condamné, dans les desseins du ciel.
Et, de même, si madame Chaise mourait la première, en laissant sa fortune
à Gustave, il n'aurait qu'à s'incliner devant la volonté de Dieu, qui veut
d'ordinaire que les gens âgés partent avant les jeunes. Son espoir,
inconsciemment, n'en fut pas moins si vif, qu'il ne put s'empêcher
d'échanger un regard avec sa femme, envahie par la même pensée
involontaire.
—Gustave, recule-toi, s'écria-t-il. Tu gênes ta tante.
Et, comme Raymonde passait:
—Mademoiselle, vous n'auriez pas un verre d'eau? Nous avons là une de
nos parentes qui perd connaissance.
Mais madame Chaise refusa du geste. Elle se remettait, elle reprit haleine
avec effort.
—Non, rien, merci... Me voilà mieux... Ah! j'ai bien cru que, cette fois,
j'étouffais!
La peur la laissait tremblante, avec des yeux hagards, dans sa face blême.
Elle joignit de nouveau les mains, elle supplia la sainte Vierge de la sauver
des autres crises, de la guérir; tandis que les Vigneron, l'homme et la
femme, braves gens, retombaient au vœu sourd de bonheur qu'ils venaient
faire à Lourdes: une vieillesse heureuse, bien méritée par vingt ans
silencieux, qui examinait depuis un moment cette dernière avec attention.
—Qu'avez-vous donc, ma chère? Est-ce que vous vous trouvez mal?
Elle respirait avec peine.
—Mais je ne sais pas... Je ne sens plus mes membres, et l'air me manque
tout à fait.
À l'instant, il venait de songer que cette agitation, ces fièvres, ces
bousculades d'un pèlerinage ne devaient guère être bonnes pour une
maladie de cœur. Certes, il ne souhaitait la mort de personne, il n'avait
jamais demandé à la sainte Vierge une chose pareille. Si, déjà, elle avait
exaucé son vœu d'avancement, grâce à la mort subite de son chef, c'était
que celui-ci, certainement, devait être condamné, dans les desseins du ciel.
Et, de même, si madame Chaise mourait la première, en laissant sa fortune
à Gustave, il n'aurait qu'à s'incliner devant la volonté de Dieu, qui veut
d'ordinaire que les gens âgés partent avant les jeunes. Son espoir,
inconsciemment, n'en fut pas moins si vif, qu'il ne put s'empêcher
d'échanger un regard avec sa femme, envahie par la même pensée
involontaire.
—Gustave, recule-toi, s'écria-t-il. Tu gênes ta tante.
Et, comme Raymonde passait:
—Mademoiselle, vous n'auriez pas un verre d'eau? Nous avons là une de
nos parentes qui perd connaissance.
Mais madame Chaise refusa du geste. Elle se remettait, elle reprit haleine
avec effort.
—Non, rien, merci... Me voilà mieux... Ah! j'ai bien cru que, cette fois,
j'étouffais!
La peur la laissait tremblante, avec des yeux hagards, dans sa face blême.
Elle joignit de nouveau les mains, elle supplia la sainte Vierge de la sauver
des autres crises, de la guérir; tandis que les Vigneron, l'homme et la
femme, braves gens, retombaient au vœu sourd de bonheur qu'ils venaient
faire à Lourdes: une vieillesse heureuse, bien méritée par vingt ans
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d'honnêteté, une fortune solide qu'ils iraient sur le tard manger à la
campagne, en cultivant les fleurs. Le petit Gustave, qui avait tout vu, tout
remarqué, de ses yeux vifs, avec son intelligence affinée par la souffrance,
ne priait pas, souriait au vide, de son sourire perdu et énigmatique. À quoi
bon prier? il savait que la sainte Vierge ne le guérirait pas, et qu'il mourrait.
Mais M. Vigneron ne pouvait rester longtemps sans s'occuper de ses
voisins. Au milieu de l'allée centrale, encombrée, on avait déposé madame
Dieulafay, venue en retard; et il s'émerveillait de ce luxe, de cette sorte de
cercueil capitonné de soie blanche, où la jeune femme gisait, vêtue elle-
même d'un peignoir rose, garni de valenciennes. Le mari, en redingote, et la
sœur, en toilette noire, d'une simple et merveilleuse élégance, restaient
debout; tandis que l'abbé Judaine, agenouillé près de la malade, achevait
une fervente prière.
Lorsque le prêtre se releva, M. Vigneron lui fit une petite place sur le
banc, à côté de lui. Il se permit ensuite de l'interroger.
—Eh bien! monsieur le curé, cette pauvre jeune femme éprouve-t-elle un
peu de mieux?
L'abbé Judaine eut un geste d'infinie tristesse.
—Hélas! non... J'étais plein d'un si grand espoir! C'est moi qui ai décidé la
famille à venir. La sainte Vierge m'avait fait, il y a deux ans, une grâce
tellement extraordinaire en guérissant mes pauvres yeux perdus, que je
comptais obtenir d'elle encore une faveur...
Enfin, je ne veux pas désespérer. Nous avons jusqu'à demain.
M. Vigneron examinait ce visage de femme, dont on retrouvait l'ovale pur,
les yeux admirables, maintenant anéanti, couleur de plomb, pareil au
masque de la mort, parmi les dentelles.
—C'est vraiment bien triste, murmura-t-il.
—Et si vous l'aviez vue, l'été dernier! reprit le prêtre. Ils ont leur château à
Saligny, ma paroisse, et je dînais souvent chez eux... Je ne puis regarder
sans tristesse sa sœur aînée, madame Jousseur, cette dame en noir qui est là;
car elle lui ressemble beaucoup, et la malade était plus jolie encore, une des
campagne, en cultivant les fleurs. Le petit Gustave, qui avait tout vu, tout
remarqué, de ses yeux vifs, avec son intelligence affinée par la souffrance,
ne priait pas, souriait au vide, de son sourire perdu et énigmatique. À quoi
bon prier? il savait que la sainte Vierge ne le guérirait pas, et qu'il mourrait.
Mais M. Vigneron ne pouvait rester longtemps sans s'occuper de ses
voisins. Au milieu de l'allée centrale, encombrée, on avait déposé madame
Dieulafay, venue en retard; et il s'émerveillait de ce luxe, de cette sorte de
cercueil capitonné de soie blanche, où la jeune femme gisait, vêtue elle-
même d'un peignoir rose, garni de valenciennes. Le mari, en redingote, et la
sœur, en toilette noire, d'une simple et merveilleuse élégance, restaient
debout; tandis que l'abbé Judaine, agenouillé près de la malade, achevait
une fervente prière.
Lorsque le prêtre se releva, M. Vigneron lui fit une petite place sur le
banc, à côté de lui. Il se permit ensuite de l'interroger.
—Eh bien! monsieur le curé, cette pauvre jeune femme éprouve-t-elle un
peu de mieux?
L'abbé Judaine eut un geste d'infinie tristesse.
—Hélas! non... J'étais plein d'un si grand espoir! C'est moi qui ai décidé la
famille à venir. La sainte Vierge m'avait fait, il y a deux ans, une grâce
tellement extraordinaire en guérissant mes pauvres yeux perdus, que je
comptais obtenir d'elle encore une faveur...
Enfin, je ne veux pas désespérer. Nous avons jusqu'à demain.
M. Vigneron examinait ce visage de femme, dont on retrouvait l'ovale pur,
les yeux admirables, maintenant anéanti, couleur de plomb, pareil au
masque de la mort, parmi les dentelles.
—C'est vraiment bien triste, murmura-t-il.
—Et si vous l'aviez vue, l'été dernier! reprit le prêtre. Ils ont leur château à
Saligny, ma paroisse, et je dînais souvent chez eux... Je ne puis regarder
sans tristesse sa sœur aînée, madame Jousseur, cette dame en noir qui est là;
car elle lui ressemble beaucoup, et la malade était plus jolie encore, une des
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beautés de Paris. Comparez, voyez cet éclat, cette grâce souveraine, à côté
de cette pauvre créature pitoyable... Cela serre le cœur, quelle leçon
affreuse!
Il se tut un instant. Le saint homme qu'il était si naturellement, sans
passions aucunes, sans intelligence vive qui le dérangeât dans sa foi,
montrait une admiration naïve pour la beauté, la richesse, la puissance, qu'il
n'avait jamais enviées. Cependant, il osa exprimer un doute, un scrupule qui
troublait sa sérénité habituelle.
—Moi, j'aurais voulu qu'elle vînt ici plus simplement, sans tout cet
appareil de luxe, parce que la sainte Vierge préfère les humbles... Mais je
comprends très bien qu'il y a des nécessités sociales. Et puis, son mari et sa
sœur l'aiment tant! Songez qu'ils se sont résignés à quitter, lui ses affaires,
elle ses plaisirs, si bouleversés à l'idée de la perdre, qu'ils ont toujours ces
yeux humides, cet air éperdu que vous leur voyez. Aussi faut-il les excuser
de lui donner la joie d'être belle jusqu'à la dernière heure.
D'un hochement de tête, M. Vigneron approuvait. Ah! ce n'étaient pas les
gens riches qui avaient le plus de chance, à la Grotte! Des servantes, des
paysannes, des pauvresses guérissaient, lorsque les dames s'en retournaient
avec leurs maladies, sans soulagement, en dépit de leurs cadeaux et des gros
cierges qu'elles faisaient brûler. Et, malgré lui, il regarda madame Chaise,
qui, remise, se reposait d'un air béat.
Mais un souffle courut dans la foule, et l'abbé Judaine dit encore:
—Voici le père Massias qui monte en chaire. C'est un saint, écoutez-le.
On le connaissait, il ne pouvait paraître, sans que toutes les âmes fussent
agitées d'une soudaine espérance, car on racontait que sa grande ferveur
aidait aux miracles. Il passait pour avoir une voix de tendresse et de force,
aimée de la Vierge.
Toutes les têtes s'étaient levées, l'émotion grandit encore, lorsqu'on
aperçut le père Fourcade, venu jusqu'au pied de la chaire, en s'appuyant sur
l'épaule de son frère bien-aimé, préféré entre tous; et il restait là, afin de
l'entendre lui aussi. Son pied goutteux le faisait souffrir davantage depuis le
matin, il lui fallait un grand courage pour demeurer ainsi debout, souriant.
de cette pauvre créature pitoyable... Cela serre le cœur, quelle leçon
affreuse!
Il se tut un instant. Le saint homme qu'il était si naturellement, sans
passions aucunes, sans intelligence vive qui le dérangeât dans sa foi,
montrait une admiration naïve pour la beauté, la richesse, la puissance, qu'il
n'avait jamais enviées. Cependant, il osa exprimer un doute, un scrupule qui
troublait sa sérénité habituelle.
—Moi, j'aurais voulu qu'elle vînt ici plus simplement, sans tout cet
appareil de luxe, parce que la sainte Vierge préfère les humbles... Mais je
comprends très bien qu'il y a des nécessités sociales. Et puis, son mari et sa
sœur l'aiment tant! Songez qu'ils se sont résignés à quitter, lui ses affaires,
elle ses plaisirs, si bouleversés à l'idée de la perdre, qu'ils ont toujours ces
yeux humides, cet air éperdu que vous leur voyez. Aussi faut-il les excuser
de lui donner la joie d'être belle jusqu'à la dernière heure.
D'un hochement de tête, M. Vigneron approuvait. Ah! ce n'étaient pas les
gens riches qui avaient le plus de chance, à la Grotte! Des servantes, des
paysannes, des pauvresses guérissaient, lorsque les dames s'en retournaient
avec leurs maladies, sans soulagement, en dépit de leurs cadeaux et des gros
cierges qu'elles faisaient brûler. Et, malgré lui, il regarda madame Chaise,
qui, remise, se reposait d'un air béat.
Mais un souffle courut dans la foule, et l'abbé Judaine dit encore:
—Voici le père Massias qui monte en chaire. C'est un saint, écoutez-le.
On le connaissait, il ne pouvait paraître, sans que toutes les âmes fussent
agitées d'une soudaine espérance, car on racontait que sa grande ferveur
aidait aux miracles. Il passait pour avoir une voix de tendresse et de force,
aimée de la Vierge.
Toutes les têtes s'étaient levées, l'émotion grandit encore, lorsqu'on
aperçut le père Fourcade, venu jusqu'au pied de la chaire, en s'appuyant sur
l'épaule de son frère bien-aimé, préféré entre tous; et il restait là, afin de
l'entendre lui aussi. Son pied goutteux le faisait souffrir davantage depuis le
matin, il lui fallait un grand courage pour demeurer ainsi debout, souriant.
Page 308
L'exaltation croissante de la foule le rendait heureux, il prévoyait des
prodiges, des guérisons éclatantes, à la gloire de Marie et de Jésus.
Dans la chaire, le père Massias ne parla pas tout de suite. Il semblait très
grand, maigre et pâle, avec une face d'ascète, que sa barbe décolorée
allongeait encore. Ses yeux étincelaient, sa grande bouche éloquente se
gonflait passionnément.
—Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!
Et la foule, emportée, répéta, dans une fièvre qui augmentait de minute en
minute:
—Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!
Il ouvrait les bras, il lançait son cri de flamme, comme s'il l'eût arraché de
son cœur embrasé.
—Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir!
—Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir!
—Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais
dites seulement une parole, et je serai guéri!
—Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais
dites seulement une parole, et je serai guéri!
Marthe, la sœur du frère Isidore, s'était mise à causer tout bas avec
madame Sabathier, près de qui elle venait enfin de s'asseoir. Toutes deux
avaient fait connaissance à l'Hôpital; et, dans le rapprochement de tant de
souffrance, la servante disait familièrement à la bourgeoise combien elle
était inquiète de son frère; car, elle le voyait bien, il n'avait plus qu'un
souffle. La sainte Vierge pouvait se dépêcher, si elle voulait le guérir. C'était
déjà un miracle qu'on l'eût amené vivant, jusqu'à la Grotte.
Dans sa résignation de pauvre créature simple, elle ne pleurait pas. Mais
elle avait le cœur si gros, que ses rares paroles s'étouffaient. Puis, un flot du
passé lui revint; et, la bouche empâtée de ses longs silences, elle soulagea
son cœur.
prodiges, des guérisons éclatantes, à la gloire de Marie et de Jésus.
Dans la chaire, le père Massias ne parla pas tout de suite. Il semblait très
grand, maigre et pâle, avec une face d'ascète, que sa barbe décolorée
allongeait encore. Ses yeux étincelaient, sa grande bouche éloquente se
gonflait passionnément.
—Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!
Et la foule, emportée, répéta, dans une fièvre qui augmentait de minute en
minute:
—Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!
Il ouvrait les bras, il lançait son cri de flamme, comme s'il l'eût arraché de
son cœur embrasé.
—Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir!
—Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir!
—Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais
dites seulement une parole, et je serai guéri!
—Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais
dites seulement une parole, et je serai guéri!
Marthe, la sœur du frère Isidore, s'était mise à causer tout bas avec
madame Sabathier, près de qui elle venait enfin de s'asseoir. Toutes deux
avaient fait connaissance à l'Hôpital; et, dans le rapprochement de tant de
souffrance, la servante disait familièrement à la bourgeoise combien elle
était inquiète de son frère; car, elle le voyait bien, il n'avait plus qu'un
souffle. La sainte Vierge pouvait se dépêcher, si elle voulait le guérir. C'était
déjà un miracle qu'on l'eût amené vivant, jusqu'à la Grotte.
Dans sa résignation de pauvre créature simple, elle ne pleurait pas. Mais
elle avait le cœur si gros, que ses rares paroles s'étouffaient. Puis, un flot du
passé lui revint; et, la bouche empâtée de ses longs silences, elle soulagea
son cœur.
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—Nous étions quatorze à la maison, à Saint-Jacut, près de Vannes... Lui,
tout grand qu'il était, a toujours été chétif; et c'est pour ça qu'il est resté avec
notre curé, lequel a fini par le mettre dans les Écoles chrétiennes... Les aînés
ont pris le bien, et moi, j'ai préféré entrer en condition. Oui, c'est une dame
qui m'a ramenée avec elle à Paris, voici cinq ans déjà... Ah! que de peine
dans la vie! Tout le monde a tant de peine!
—Vous avez bien raison, ma fille, répondit madame Sabathier, en
regardant son mari, qui répétait avec dévotion chaque phrase du père
Massias.
—Alors, continua Marthe, voilà que j'ai su, le mois dernier, qu'Isidore,
revenu des pays chauds, où il était en mission, avait rapporté de là-bas une
mauvaise maladie... Alors, quand j'ai couru le voir, il m'a dit qu'il allait
mourir, s'il ne partait pas pour Lourdes, mais que ça lui était impossible de
faire le voyage, parce qu'il n'avait personne pour l'accompagner... Alors,
j'avais quatre-vingts francs d'économies, et j'ai quitté ma place, et nous
sommes partis ensemble... Voyez-vous, madame, si je l'aime bien, c'est que,
lorsque j'étais petite, il m'apportait des groseilles de la cure, tandis que mes
autres frères me battaient.
Elle retomba dans son silence, le visage gonflé de chagrin, sans que les
larmes pussent couler de ses tristes yeux brûlés par les veilles. Et elle ne
bégaya plus que des mots sans suite.
—Regardez-le donc, madame... Ça fait pitié... Ah! mon Dieu, ses pauvres
joues, son pauvre menton, sa pauvre figure...
C'était, en effet, un spectacle lamentable. Madame Sabathier avait le cœur
retourné, à voir le frère Isidore si jaune, si terreux, glacé d'une sueur
d'agonie. Il ne montrait toujours hors du drap que ses mains jointes et son
visage encadré de cheveux rares; mais, si les mains de cire semblaient
mortes, si la longue face douloureuse n'avait plus un trait qui remuât, les
yeux vivaient encore, des yeux d'amour inextinguible, dont la flamme
suffisait à éclairer tout son visage expirant de Christ en croix. Et jamais le
contraste ne s'était accusé si nettement, entre le front bas, l'air borné, bestial
du paysan, et la splendeur divine qui sortait de ce pauvre masque humain,
dévasté, sanctifié par la souffrance, devenu sublime à l'heure dernière, dans
tout grand qu'il était, a toujours été chétif; et c'est pour ça qu'il est resté avec
notre curé, lequel a fini par le mettre dans les Écoles chrétiennes... Les aînés
ont pris le bien, et moi, j'ai préféré entrer en condition. Oui, c'est une dame
qui m'a ramenée avec elle à Paris, voici cinq ans déjà... Ah! que de peine
dans la vie! Tout le monde a tant de peine!
—Vous avez bien raison, ma fille, répondit madame Sabathier, en
regardant son mari, qui répétait avec dévotion chaque phrase du père
Massias.
—Alors, continua Marthe, voilà que j'ai su, le mois dernier, qu'Isidore,
revenu des pays chauds, où il était en mission, avait rapporté de là-bas une
mauvaise maladie... Alors, quand j'ai couru le voir, il m'a dit qu'il allait
mourir, s'il ne partait pas pour Lourdes, mais que ça lui était impossible de
faire le voyage, parce qu'il n'avait personne pour l'accompagner... Alors,
j'avais quatre-vingts francs d'économies, et j'ai quitté ma place, et nous
sommes partis ensemble... Voyez-vous, madame, si je l'aime bien, c'est que,
lorsque j'étais petite, il m'apportait des groseilles de la cure, tandis que mes
autres frères me battaient.
Elle retomba dans son silence, le visage gonflé de chagrin, sans que les
larmes pussent couler de ses tristes yeux brûlés par les veilles. Et elle ne
bégaya plus que des mots sans suite.
—Regardez-le donc, madame... Ça fait pitié... Ah! mon Dieu, ses pauvres
joues, son pauvre menton, sa pauvre figure...
C'était, en effet, un spectacle lamentable. Madame Sabathier avait le cœur
retourné, à voir le frère Isidore si jaune, si terreux, glacé d'une sueur
d'agonie. Il ne montrait toujours hors du drap que ses mains jointes et son
visage encadré de cheveux rares; mais, si les mains de cire semblaient
mortes, si la longue face douloureuse n'avait plus un trait qui remuât, les
yeux vivaient encore, des yeux d'amour inextinguible, dont la flamme
suffisait à éclairer tout son visage expirant de Christ en croix. Et jamais le
contraste ne s'était accusé si nettement, entre le front bas, l'air borné, bestial
du paysan, et la splendeur divine qui sortait de ce pauvre masque humain,
dévasté, sanctifié par la souffrance, devenu sublime à l'heure dernière, dans
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le flamboiement passionné de la foi. La chair s'était comme fondue, il n'était
plus même un souffle, il n'était qu'un regard, une lumière.
Depuis qu'on l'avait déposé là, le frère Isidore ne quittait pas des yeux la
statue de la Vierge. Rien d'autre n'existait autour de lui. Il ne voyait pas la
foule énorme, il n'entendait même pas les cris éperdus des prêtres, les cris
incessants qui secouaient cette foule frémissante. Ses yeux seuls lui
restaient, ses yeux brûlants d'une infinie tendresse, et ils s'étaient fixés sur la
Vierge, pour ne jamais plus s'en détourner. Ils la buvaient jusqu'à la mort,
dans une volonté dernière de disparaître, de s'éteindre en elle. Un instant, la
bouche s'entr'ouvrit, une expression de béatitude céleste détendit le visage.
Puis, rien ne bougea plus, les yeux demeuraient grands ouverts, obstinément
fixés sur la statue blanche.
Quelques secondes s'écoulèrent. Marthe avait senti un souffle froid, qui lui
glaçait la racine des cheveux.
—Dites donc, madame, regardez!
Anxieuse, madame Sabathier feignit de ne pas comprendre.
—Quoi donc? ma fille.
—Mon frère, regardez!.. Il ne bouge plus. Il a ouvert la bouche, et puis il
n'a plus bougé.
Alors, toutes deux frémirent, dans la certitude qu'il était mort. Il venait de
passer, sans un râle, sans un souffle, comme si la vie s'en fût allée dans son
regard, par ses grands yeux d'amour, dévorants de passion. Il avait expiré en
regardant la Vierge, et rien n'était d'une douceur comparable, et il continuait
à la regarder de ses yeux morts, avec d'ineffables délices.
—Tâchez de lui fermer les yeux, murmura madame Sabathier. Nous
saurons bien.
Marthe s'était levée; et, se penchant, pour qu'on ne la vît pas, elle s'efforça
de fermer les yeux, d'un doigt qui tremblait. Mais, chaque fois, les yeux se
rouvraient, regardaient de nouveau la Vierge, obstinément. Il était mort, et
elle dut les laisser grands ouverts, noyés d'une extase sans fin.
—Ah! c'est fini, c'est bien fini, madame! bégaya-t-elle.
plus même un souffle, il n'était qu'un regard, une lumière.
Depuis qu'on l'avait déposé là, le frère Isidore ne quittait pas des yeux la
statue de la Vierge. Rien d'autre n'existait autour de lui. Il ne voyait pas la
foule énorme, il n'entendait même pas les cris éperdus des prêtres, les cris
incessants qui secouaient cette foule frémissante. Ses yeux seuls lui
restaient, ses yeux brûlants d'une infinie tendresse, et ils s'étaient fixés sur la
Vierge, pour ne jamais plus s'en détourner. Ils la buvaient jusqu'à la mort,
dans une volonté dernière de disparaître, de s'éteindre en elle. Un instant, la
bouche s'entr'ouvrit, une expression de béatitude céleste détendit le visage.
Puis, rien ne bougea plus, les yeux demeuraient grands ouverts, obstinément
fixés sur la statue blanche.
Quelques secondes s'écoulèrent. Marthe avait senti un souffle froid, qui lui
glaçait la racine des cheveux.
—Dites donc, madame, regardez!
Anxieuse, madame Sabathier feignit de ne pas comprendre.
—Quoi donc? ma fille.
—Mon frère, regardez!.. Il ne bouge plus. Il a ouvert la bouche, et puis il
n'a plus bougé.
Alors, toutes deux frémirent, dans la certitude qu'il était mort. Il venait de
passer, sans un râle, sans un souffle, comme si la vie s'en fût allée dans son
regard, par ses grands yeux d'amour, dévorants de passion. Il avait expiré en
regardant la Vierge, et rien n'était d'une douceur comparable, et il continuait
à la regarder de ses yeux morts, avec d'ineffables délices.
—Tâchez de lui fermer les yeux, murmura madame Sabathier. Nous
saurons bien.
Marthe s'était levée; et, se penchant, pour qu'on ne la vît pas, elle s'efforça
de fermer les yeux, d'un doigt qui tremblait. Mais, chaque fois, les yeux se
rouvraient, regardaient de nouveau la Vierge, obstinément. Il était mort, et
elle dut les laisser grands ouverts, noyés d'une extase sans fin.
—Ah! c'est fini, c'est bien fini, madame! bégaya-t-elle.
Page 311
Deux larmes crevèrent de ses paupières lourdes, coulèrent sur ses joues;
tandis que madame Sabathier lui saisissait la main, pour la faire taire. Des
chuchotements avaient couru, une inquiétude déjà se propageait. Mais quel
parti prendre? Au milieu d'une telle cohue, pendant les prières, on ne
pouvait emporter ce corps, sans courir le risque de produire un effet
désastreux. Le mieux était de le laisser là, en attendant un moment
favorable. Il ne scandalisait personne, il ne semblait pas plus mort que dix
minutes auparavant, et tout le monde pouvait croire que ses yeux de flamme
vivaient toujours, dans leur ardent appel à la divine tendresse de la sainte
Vierge.
Seules, parmi l'entourage, quelques personnes savaient. Effaré, M.
Sabathier avait questionné sa femme d'un petit signe; et, renseigné par une
muette et longue affirmation, il s'était remis sans révolte à prier, pâlissant
devant la mystérieuse toute-puissance qui envoyait la mort, lorsqu'on lui
demandait la vie. Les Vigneron, extraordinairement intéressés, se
penchaient, chuchotaient, comme à la suite d'un accident de la rue, un de
ces faits divers que le père, à Paris, rapportait parfois de son bureau et qui
occupaient toute la soirée. Madame Jousseur s'était tournée, avait murmuré
un simple mot à l'oreille de M. Dieulafay; puis, ils étaient retombés l'un et
l'autre dans la contemplation navrée de leur chère malade; tandis que l'abbé
Judaine, averti par M. Vigneron, s'agenouillait, disait à voix basse, très ému,
les prières des morts. N'était-ce point un saint, ce missionnaire, revenu des
pays meurtriers avec sa blessure mortelle au flanc, pour mourir là, sous le
regard souriant de la sainte Vierge? Et madame Maze était prise du goût de
la mort, résolue à supplier le ciel de la supprimer ainsi, discrètement, s'il ne
l'exauçait pas en lui rendant son mari.
Mais le cri du père Massias monta encore, éclata avec une force de
désespérance terrible, dans un déchirement de sanglot.
—Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi!
Et la foule sanglota après lui.
—Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi!
Puis, coup sur coup, les appels s'entêtèrent à crier de plus en plus haut la
misère exaspérée du monde.
tandis que madame Sabathier lui saisissait la main, pour la faire taire. Des
chuchotements avaient couru, une inquiétude déjà se propageait. Mais quel
parti prendre? Au milieu d'une telle cohue, pendant les prières, on ne
pouvait emporter ce corps, sans courir le risque de produire un effet
désastreux. Le mieux était de le laisser là, en attendant un moment
favorable. Il ne scandalisait personne, il ne semblait pas plus mort que dix
minutes auparavant, et tout le monde pouvait croire que ses yeux de flamme
vivaient toujours, dans leur ardent appel à la divine tendresse de la sainte
Vierge.
Seules, parmi l'entourage, quelques personnes savaient. Effaré, M.
Sabathier avait questionné sa femme d'un petit signe; et, renseigné par une
muette et longue affirmation, il s'était remis sans révolte à prier, pâlissant
devant la mystérieuse toute-puissance qui envoyait la mort, lorsqu'on lui
demandait la vie. Les Vigneron, extraordinairement intéressés, se
penchaient, chuchotaient, comme à la suite d'un accident de la rue, un de
ces faits divers que le père, à Paris, rapportait parfois de son bureau et qui
occupaient toute la soirée. Madame Jousseur s'était tournée, avait murmuré
un simple mot à l'oreille de M. Dieulafay; puis, ils étaient retombés l'un et
l'autre dans la contemplation navrée de leur chère malade; tandis que l'abbé
Judaine, averti par M. Vigneron, s'agenouillait, disait à voix basse, très ému,
les prières des morts. N'était-ce point un saint, ce missionnaire, revenu des
pays meurtriers avec sa blessure mortelle au flanc, pour mourir là, sous le
regard souriant de la sainte Vierge? Et madame Maze était prise du goût de
la mort, résolue à supplier le ciel de la supprimer ainsi, discrètement, s'il ne
l'exauçait pas en lui rendant son mari.
Mais le cri du père Massias monta encore, éclata avec une force de
désespérance terrible, dans un déchirement de sanglot.
—Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi!
Et la foule sanglota après lui.
—Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi!
Puis, coup sur coup, les appels s'entêtèrent à crier de plus en plus haut la
misère exaspérée du monde.
Page 312
—Jésus, fils de David, ayez pitié de vos enfants malades!
—Jésus, fils de David, ayez pitié de vos enfants malades!
—Jésus, fils de David, venez, guérissez-les, et qu'ils vivent!
—Jésus, fils de David; venez, guérissez-les, et qu'ils vivent!
C'était du délire. Le père Fourcade, au pied de la chaire, gagné par
l'extraordinaire passion qui débordait des cœurs, avait levé les bras, criant
lui aussi de sa voix de foudre, pour violenter le ciel. Et l'exaltation croissait
toujours, sous ce vent du désir, dont le souffle courbait la foule, de proche
en proche, jusqu'aux jeunes dames simplement curieuses, assises là-bas sur
le parapet du Gave, blêmissantes, sous leurs ombrelles. La misérable
humanité clamait du fond de son abîme de souffrance, et la clameur passait
en un frisson sur toutes les nuques, et il n'y avait plus là qu'un peuple
agonisant, se refusant à la mort, voulant forcer Dieu à décréter l'éternelle
vie. Ah! la vie, la vie! tous ces malheureux, tous ces moribonds accourus de
si loin, parmi tant d'obstacles, ils ne voulaient qu'elle, ils ne réclamaient
qu'elle, dans un besoin désordonné de la vivre encore, de la vivre toujours!
Oh! Seigneur, quelle que soit notre misère, quel que soit notre tourment de
vivre, guérissez-nous, faites que nous recommencions à vivre, pour souffrir
de nouveau ce que nous avons souffert. Si malheureux que nous soyons,
nous voulons être. Ce n'est pas le ciel que nous vous demandons, c'est la
terre, c'est de la quitter le plus tard possible, c'est de ne la quitter jamais, si
votre pouvoir daignait aller jusque-là. Et même, lorsque nous n'implorons
plus une guérison physique, mais une faveur morale, c'est encore le bonheur
que nous vous demandons, le bonheur dont la soif unique nous brûle. Oh!
Seigneur, faites que nous soyons heureux et bien portants, laissez-nous
vivre, laissez-nous vivre!
Ce cri fou, le cri du furieux désir de la vie, jeté par le père Massias, se
brisait, sortait en larmes de toutes les poitrines.
—Oh! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!
—Oh! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!
Deux fois, Berthaud avait dû se précipiter, pour empêcher que les cordes
ne fussent rompues, sous les poussées inconscientes de la foule. Désespéré,
—Jésus, fils de David, ayez pitié de vos enfants malades!
—Jésus, fils de David, venez, guérissez-les, et qu'ils vivent!
—Jésus, fils de David; venez, guérissez-les, et qu'ils vivent!
C'était du délire. Le père Fourcade, au pied de la chaire, gagné par
l'extraordinaire passion qui débordait des cœurs, avait levé les bras, criant
lui aussi de sa voix de foudre, pour violenter le ciel. Et l'exaltation croissait
toujours, sous ce vent du désir, dont le souffle courbait la foule, de proche
en proche, jusqu'aux jeunes dames simplement curieuses, assises là-bas sur
le parapet du Gave, blêmissantes, sous leurs ombrelles. La misérable
humanité clamait du fond de son abîme de souffrance, et la clameur passait
en un frisson sur toutes les nuques, et il n'y avait plus là qu'un peuple
agonisant, se refusant à la mort, voulant forcer Dieu à décréter l'éternelle
vie. Ah! la vie, la vie! tous ces malheureux, tous ces moribonds accourus de
si loin, parmi tant d'obstacles, ils ne voulaient qu'elle, ils ne réclamaient
qu'elle, dans un besoin désordonné de la vivre encore, de la vivre toujours!
Oh! Seigneur, quelle que soit notre misère, quel que soit notre tourment de
vivre, guérissez-nous, faites que nous recommencions à vivre, pour souffrir
de nouveau ce que nous avons souffert. Si malheureux que nous soyons,
nous voulons être. Ce n'est pas le ciel que nous vous demandons, c'est la
terre, c'est de la quitter le plus tard possible, c'est de ne la quitter jamais, si
votre pouvoir daignait aller jusque-là. Et même, lorsque nous n'implorons
plus une guérison physique, mais une faveur morale, c'est encore le bonheur
que nous vous demandons, le bonheur dont la soif unique nous brûle. Oh!
Seigneur, faites que nous soyons heureux et bien portants, laissez-nous
vivre, laissez-nous vivre!
Ce cri fou, le cri du furieux désir de la vie, jeté par le père Massias, se
brisait, sortait en larmes de toutes les poitrines.
—Oh! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!
—Oh! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!
Deux fois, Berthaud avait dû se précipiter, pour empêcher que les cordes
ne fussent rompues, sous les poussées inconscientes de la foule. Désespéré,
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submergé, le baron Suire faisait des gestes, suppliant qu'on vînt à son
secours; car la Grotte se trouvait envahie, le défilé n'était plus qu'un
piétinement de troupeau, se ruant à sa passion. Vainement, Gérard quitta de
nouveau Raymonde, alla se poster lui-même à la porte d'entrée de la grille,
afin de rétablir la consigne, dix personnes par dix personnes. Il fut bousculé,
balayé à l'écart. Tout le peuple enfiévré, exalté, entrait, passait comme un
torrent dans le flamboiement des cierges, jetait des bouquets et des lettres à
la sainte Vierge, baisait la roche, que des millions de bouches enflammées
avaient polie. C'était la foi déchaînée, la grande force, que rien n'arrêtait
plus.
Et Gérard, alors, écrasé contre la grille, entendit deux paysannes, que le
défilé charriait, s'exclamer sur le spectacle des malades, gisant devant elles.
L'une venait d'être frappée par la face si pâle du frère Isidore, avec ses
grands yeux, démesurément ouverts, fixés sur la statue de la Vierge. Elle se
signa, elle murmura, envahie d'une admiration dévote:
—Oh! vois donc celui-là, comme il prie de tout son cœur, et comme il
regarde Notre-Dame de Lourdes!
L'autre paysanne répondit:
—Bien sûr qu'elle va le guérir, il est trop beau!
Dans l'acte d'amour et de foi qu'il continuait du fond de son néant, le mort,
avec la fixité infinie de son regard, touchait tous les cœurs, faisait
l'édification profonde de ce peuple, dont le défilé ne cessait pas.
III
C'était le bon abbé Judaine qui devait porter le Saint-Sacrement à la
procession de quatre heures. Depuis que la sainte Vierge l'avait guéri d'une
maladie d'yeux, miracle dont les journaux catholiques retentissaient encore,
il était une des gloires de Lourdes; et on l'y mettait à la première place, on
l'y honorait par toutes sortes de prévenances.
secours; car la Grotte se trouvait envahie, le défilé n'était plus qu'un
piétinement de troupeau, se ruant à sa passion. Vainement, Gérard quitta de
nouveau Raymonde, alla se poster lui-même à la porte d'entrée de la grille,
afin de rétablir la consigne, dix personnes par dix personnes. Il fut bousculé,
balayé à l'écart. Tout le peuple enfiévré, exalté, entrait, passait comme un
torrent dans le flamboiement des cierges, jetait des bouquets et des lettres à
la sainte Vierge, baisait la roche, que des millions de bouches enflammées
avaient polie. C'était la foi déchaînée, la grande force, que rien n'arrêtait
plus.
Et Gérard, alors, écrasé contre la grille, entendit deux paysannes, que le
défilé charriait, s'exclamer sur le spectacle des malades, gisant devant elles.
L'une venait d'être frappée par la face si pâle du frère Isidore, avec ses
grands yeux, démesurément ouverts, fixés sur la statue de la Vierge. Elle se
signa, elle murmura, envahie d'une admiration dévote:
—Oh! vois donc celui-là, comme il prie de tout son cœur, et comme il
regarde Notre-Dame de Lourdes!
L'autre paysanne répondit:
—Bien sûr qu'elle va le guérir, il est trop beau!
Dans l'acte d'amour et de foi qu'il continuait du fond de son néant, le mort,
avec la fixité infinie de son regard, touchait tous les cœurs, faisait
l'édification profonde de ce peuple, dont le défilé ne cessait pas.
III
C'était le bon abbé Judaine qui devait porter le Saint-Sacrement à la
procession de quatre heures. Depuis que la sainte Vierge l'avait guéri d'une
maladie d'yeux, miracle dont les journaux catholiques retentissaient encore,
il était une des gloires de Lourdes; et on l'y mettait à la première place, on
l'y honorait par toutes sortes de prévenances.
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À trois heures et demie, il se leva, voulut quitter la Grotte. Mais
l'affluence extraordinaire de la foule l'effraya, il craignit d'être en retard, s'il
ne parvenait pas à se dégager. Heureusement, une aide lui vint.
—Monsieur le curé, expliqua Berthaud, n'essayez point de passer par le
Rosaire, vous resteriez en chemin. Le mieux est de monter par les lacets...
Et tenez! suivez-moi, je marche devant vous.
Il joua des coudes, fendit le flot compact, ouvrant un chemin au prêtre, qui
se confondait en remerciements.
—Vous êtes trop aimable... C'est de ma faute. Je me suis oublié... Mais,
bon Dieu! comment allons-nous faire tout à l'heure pour passer, avec la
procession?
Cette procession restait l'inquiétude de Berthaud. Les jours ordinaires, elle
déterminait sur son passage une crise folle d'exaltation, qui le forçait à
prendre des mesures spéciales. Qu'allait-il arriver, au travers de cette foule
entassée de trente mille personnes, fouettée d'une telle fièvre de foi, déjà
prête à la divine frénésie? Aussi, très raisonnable, profita-t-il de l'occasion
pour faire les recommandations les plus sages.
—Ah! monsieur le curé, je vous en prie, dites bien à ces messieurs du
clergé de ne pas laisser d'espace entre eux, de marcher sans hâte, les uns
dans les autres... Et surtout qu'on tienne les bannières solidement, pour
qu'elles ne soient pas chavirées... Quant à vous, monsieur le curé, veillez à
ce que les hommes du dais soient vigoureux, et serrez le linge autour du
nœud de l'ostensoir, n'ayez pas peur de le porter à deux mains, de toute
votre force.
Un peu effrayé par ces recommandations, le prêtre remerciait toujours.
—Sans doute, sans doute, vous êtes bien aimable... Ah! monsieur, que de
reconnaissance je vous ai, pour m'avoir aidé à sortir de tout ce monde!
Et, dégagé enfin, il se hâta de gagner la Basilique par l'étroit chemin en
lacets qui monte au travers du coteau; tandis que son compagnon se
replongeait dans la cohue, pour aller reprendre son poste de surveillance.
l'affluence extraordinaire de la foule l'effraya, il craignit d'être en retard, s'il
ne parvenait pas à se dégager. Heureusement, une aide lui vint.
—Monsieur le curé, expliqua Berthaud, n'essayez point de passer par le
Rosaire, vous resteriez en chemin. Le mieux est de monter par les lacets...
Et tenez! suivez-moi, je marche devant vous.
Il joua des coudes, fendit le flot compact, ouvrant un chemin au prêtre, qui
se confondait en remerciements.
—Vous êtes trop aimable... C'est de ma faute. Je me suis oublié... Mais,
bon Dieu! comment allons-nous faire tout à l'heure pour passer, avec la
procession?
Cette procession restait l'inquiétude de Berthaud. Les jours ordinaires, elle
déterminait sur son passage une crise folle d'exaltation, qui le forçait à
prendre des mesures spéciales. Qu'allait-il arriver, au travers de cette foule
entassée de trente mille personnes, fouettée d'une telle fièvre de foi, déjà
prête à la divine frénésie? Aussi, très raisonnable, profita-t-il de l'occasion
pour faire les recommandations les plus sages.
—Ah! monsieur le curé, je vous en prie, dites bien à ces messieurs du
clergé de ne pas laisser d'espace entre eux, de marcher sans hâte, les uns
dans les autres... Et surtout qu'on tienne les bannières solidement, pour
qu'elles ne soient pas chavirées... Quant à vous, monsieur le curé, veillez à
ce que les hommes du dais soient vigoureux, et serrez le linge autour du
nœud de l'ostensoir, n'ayez pas peur de le porter à deux mains, de toute
votre force.
Un peu effrayé par ces recommandations, le prêtre remerciait toujours.
—Sans doute, sans doute, vous êtes bien aimable... Ah! monsieur, que de
reconnaissance je vous ai, pour m'avoir aidé à sortir de tout ce monde!
Et, dégagé enfin, il se hâta de gagner la Basilique par l'étroit chemin en
lacets qui monte au travers du coteau; tandis que son compagnon se
replongeait dans la cohue, pour aller reprendre son poste de surveillance.
Page 315
Au même moment, Pierre, qui amenait Marie dans son chariot, se heurtait,
de l'autre côté, du côté de la place du Rosaire, contre le mur impénétrable
de la foule. À trois heures, la servante de l'hôtel l'avait réveillé, pour qu'il
allât prendre la jeune fille à l'Hôpital. Rien ne pressait, ils avaient
grandement le temps d'arriver à la Grotte, avant la procession. Mais cette
foule immense, ce mur résistant qu'il ne savait par où percer, commençait à
lui causer quelque inquiétude. Jamais il ne passerait avec la petite voiture
qu'il traînait, si les gens n'y mettaient pas un peu de complaisance.
—Allons, mesdames, allons, je vous en prie!... Vous voyez bien, c'est pour
une malade!
Les dames ne bougeaient pas, hypnotisées par la vue de la Grotte
braisillante au loin, se haussant sur la pointe des pieds afin de ne rien perdre
du spectacle. D'ailleurs, la clameur des litanies était si forte, à ce moment-
là, qu'on n'entendait même pas les supplications du jeune prêtre.
—Monsieur, écartez-vous, laissez-moi passer... Un peu de place pour une
malade, voyons, écoutez-moi donc!
Et les hommes, pas plus que les femmes, ne consentaient à bouger, hors
d'eux-mêmes, dans un ravissement aveugle et sourd.
Marie, du reste, souriait avec sérénité, comme ignorante de l'obstacle,
certaine que rien au monde ne l'empêcherait d'aller à la guérison. Pourtant,
lorsque Pierre eut trouvé une fissure et se fut engagé dans le flot mouvant,
la situation s'aggrava. De toutes parts, la houle battait le frêle chariot,
menaçait par moments de le submerger. À chaque pas, il fallait s'arrêter,
attendre, recommencer à supplier les gens. Pierre n'avait jamais eu une
sensation si anxieuse de la foule. Elle était sans menace, d'une innocence et
d'une passivité de troupeau; mais il y trouvait un frisson troublant, un
souffle particulier qui le bouleversait. Et, malgré son amour des humbles, la
laideur des visages, les faces communes et suantes, les haleines gâtées, les
vieux vêtements sentant le pauvre, le faisaient souffrir jusqu'à la nausée.
—Voyons, mesdames, voyons, messieurs, il s'agit d'une malade... Un peu
de place, je vous en prie!
Le chariot, noyé, ballotté dans cette vaste mer, continuait à s'avancer par
saccades, mettant des minutes à conquérir quelques mètres de terrain. Un
de l'autre côté, du côté de la place du Rosaire, contre le mur impénétrable
de la foule. À trois heures, la servante de l'hôtel l'avait réveillé, pour qu'il
allât prendre la jeune fille à l'Hôpital. Rien ne pressait, ils avaient
grandement le temps d'arriver à la Grotte, avant la procession. Mais cette
foule immense, ce mur résistant qu'il ne savait par où percer, commençait à
lui causer quelque inquiétude. Jamais il ne passerait avec la petite voiture
qu'il traînait, si les gens n'y mettaient pas un peu de complaisance.
—Allons, mesdames, allons, je vous en prie!... Vous voyez bien, c'est pour
une malade!
Les dames ne bougeaient pas, hypnotisées par la vue de la Grotte
braisillante au loin, se haussant sur la pointe des pieds afin de ne rien perdre
du spectacle. D'ailleurs, la clameur des litanies était si forte, à ce moment-
là, qu'on n'entendait même pas les supplications du jeune prêtre.
—Monsieur, écartez-vous, laissez-moi passer... Un peu de place pour une
malade, voyons, écoutez-moi donc!
Et les hommes, pas plus que les femmes, ne consentaient à bouger, hors
d'eux-mêmes, dans un ravissement aveugle et sourd.
Marie, du reste, souriait avec sérénité, comme ignorante de l'obstacle,
certaine que rien au monde ne l'empêcherait d'aller à la guérison. Pourtant,
lorsque Pierre eut trouvé une fissure et se fut engagé dans le flot mouvant,
la situation s'aggrava. De toutes parts, la houle battait le frêle chariot,
menaçait par moments de le submerger. À chaque pas, il fallait s'arrêter,
attendre, recommencer à supplier les gens. Pierre n'avait jamais eu une
sensation si anxieuse de la foule. Elle était sans menace, d'une innocence et
d'une passivité de troupeau; mais il y trouvait un frisson troublant, un
souffle particulier qui le bouleversait. Et, malgré son amour des humbles, la
laideur des visages, les faces communes et suantes, les haleines gâtées, les
vieux vêtements sentant le pauvre, le faisaient souffrir jusqu'à la nausée.
—Voyons, mesdames, voyons, messieurs, il s'agit d'une malade... Un peu
de place, je vous en prie!
Le chariot, noyé, ballotté dans cette vaste mer, continuait à s'avancer par
saccades, mettant des minutes à conquérir quelques mètres de terrain. Un
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instant, on put le croire englouti, rien ne surnageait. Puis, il reparut, arriva à
la hauteur des piscines. Une tendre sympathie finissait par se faire pour
cette jeune fille malade, si ravagée de souffrance, si belle encore. Quand les
gens avaient dû céder sous la poussée têtue du prêtre, ils se retournaient; et
ils n'osaient se fâcher, ils s'attendrissaient devant ce maigre visage de
douleur qui resplendissait dans l'auréole des beaux cheveux blonds. Des
mots de pitié et d'admiration circulaient. Ah! la pauvre enfant! n'était-ce pas
une cruauté d'être infirme, à cet âge? Que la sainte Vierge lui fût clémente!
D'autres s'étonnaient, frappés de l'extase où ils la voyaient, de ses yeux si
clairs, ouverts sur l'au-delà de son espoir. Elle voyait le ciel, elle serait
guérie sûrement. C'était comme un sillage d'émerveillement, de fraternelle
charité, que laissait le petit chariot, au travers du flot qu'il fendait avec tant
de peine.
Pierre, cependant, se désespérait, et il était à bout de forces, lorsque des
brancardiers vinrent à son aide, en s'efforçant de rétablir, pour la procession,
un passage, que Berthaud leur avait donné l'ordre de protéger avec des
cordes, tenues de deux mètres en deux mètres. Dès lors, il traîna Marie
assez librement, il la fit entrer enfin dans l'enceinte réservée, où ils
s'arrêtèrent en face de la Grotte, à gauche. On ne pouvait s'y mouvoir,
l'entassement semblait y croître de minute en minute. Et ce qu'il garda de la
traversée si pénible qu'il venait de faire, les membres brisés, ce fut le
sentiment d'un concours de peuple prodigieux, comme s'il s'était trouvé au
centre d'un océan, dont il entendait sans relâche les vagues déferler autour
de lui.
Depuis l'Hôpital, Marie n'avait pas ouvert les lèvres. Il comprit qu'elle
désirait lui parler, il se pencha.
—Et mon père, demanda-t-elle, est-il là? N'est-il pas revenu de son
excursion?
Il dut lui répondre que M. de Guersaint n'était pas de retour, qu'il s'était
sans doute attardé malgré lui. Alors, elle se contenta d'ajouter, avec son
sourire:
—Ah! pauvre père, va-t-il être content, lorsqu'il me retrouvera guérie!
la hauteur des piscines. Une tendre sympathie finissait par se faire pour
cette jeune fille malade, si ravagée de souffrance, si belle encore. Quand les
gens avaient dû céder sous la poussée têtue du prêtre, ils se retournaient; et
ils n'osaient se fâcher, ils s'attendrissaient devant ce maigre visage de
douleur qui resplendissait dans l'auréole des beaux cheveux blonds. Des
mots de pitié et d'admiration circulaient. Ah! la pauvre enfant! n'était-ce pas
une cruauté d'être infirme, à cet âge? Que la sainte Vierge lui fût clémente!
D'autres s'étonnaient, frappés de l'extase où ils la voyaient, de ses yeux si
clairs, ouverts sur l'au-delà de son espoir. Elle voyait le ciel, elle serait
guérie sûrement. C'était comme un sillage d'émerveillement, de fraternelle
charité, que laissait le petit chariot, au travers du flot qu'il fendait avec tant
de peine.
Pierre, cependant, se désespérait, et il était à bout de forces, lorsque des
brancardiers vinrent à son aide, en s'efforçant de rétablir, pour la procession,
un passage, que Berthaud leur avait donné l'ordre de protéger avec des
cordes, tenues de deux mètres en deux mètres. Dès lors, il traîna Marie
assez librement, il la fit entrer enfin dans l'enceinte réservée, où ils
s'arrêtèrent en face de la Grotte, à gauche. On ne pouvait s'y mouvoir,
l'entassement semblait y croître de minute en minute. Et ce qu'il garda de la
traversée si pénible qu'il venait de faire, les membres brisés, ce fut le
sentiment d'un concours de peuple prodigieux, comme s'il s'était trouvé au
centre d'un océan, dont il entendait sans relâche les vagues déferler autour
de lui.
Depuis l'Hôpital, Marie n'avait pas ouvert les lèvres. Il comprit qu'elle
désirait lui parler, il se pencha.
—Et mon père, demanda-t-elle, est-il là? N'est-il pas revenu de son
excursion?
Il dut lui répondre que M. de Guersaint n'était pas de retour, qu'il s'était
sans doute attardé malgré lui. Alors, elle se contenta d'ajouter, avec son
sourire:
—Ah! pauvre père, va-t-il être content, lorsqu'il me retrouvera guérie!
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Pierre la regardait, plein d'une admiration émue. Il ne se souvenait pas de
l'avoir vue si adorable, dans la destruction lente de la maladie. Ses cheveux,
seuls respectés, la vêtaient d'or. Sa tête réduite, affinée, avait pris une
expression de rêve, les yeux perdus dans la hantise de sa souffrance, les
traits immobilisés, comme si elle eût dormi au fond d'une pensée fixe, en
attendant que la secousse du bonheur attendu l'éveillât. Elle était absente
d'elle-même, elle allait y rentrer, quand Dieu le voudrait. Et cette enfantine
délicieuse, petite fille à vingt-trois ans, restée toujours à la minute où un
accident l'avait frappée dans son sexe, l'attardant, l'empêchant d'être femme,
était enfin prête à recevoir la visite de l'ange, le choc miraculeux qui devait
la tirer de son engourdissement et la remettre debout. Son extase du matin
continuait, ses mains s'étaient jointes, un élancement de tout son être l'avait
ravie à la terre, dès qu'elle avait aperçu l'image de la sainte Vierge. Elle
priait, elle s'offrait divinement.
Ce fut pour Pierre une heure de grand trouble. Il sentit que le drame de sa
vie de prêtre allait se jouer, que s'il ne retrouvait pas la foi dans cette crise,
jamais elle ne lui reviendrait. Et il était sans mauvaises pensées, sans
résistance, souhaitant avec ferveur, lui aussi, d'être tous deux guéris
ensemble. Oh! être convaincu par sa guérison à elle, croire ensemble, être
sauvés ensemble! Il voulut prier comme elle, ardemment. Mais, malgré lui,
la foule le préoccupait, cette foule sans bornes, où il avait tant de peine à se
noyer, à disparaître, à n'être plus que la feuille de la forêt, perdue dans le
frisson de toutes les feuilles. Il ne pouvait s'empêcher de l'analyser, de la
juger. Il la savait entraînée, suggestionnée depuis quatre jours: la fièvre du
long voyage, l'excitation des paysages nouveaux, les journées vécues devant
la splendeur de la Grotte, les nuits sans sommeil, la douleur exaspérée,
affamée d'illusion. Puis, c'était encore l'obsession de la prière, ces cantiques,
ces litanies qui la secouaient sans relâche. Un autre prêtre avait succédé au
père Massias, et il l'entendait, celui-là, un petit abbé maigre et noir, jeter les
appels à la Vierge et à Jésus, d'une voix cinglante, pareils à des coups de
fouet; tandis que le père Massias et le père Fourcade, demeurés au pied de
la chaire, dirigeaient les cris de la foule, dont la lamentation montait plus
haute, sous le soleil limpide. L'exaltation avait encore grandi, c'était l'heure
où les violences faites au ciel déterminaient les miracles.
Tout d'un coup, une paralytique venait de se lever, de marcher vers la
Grotte, en tenant sa béquille en l'air; et cette béquille toute droite au-dessus
l'avoir vue si adorable, dans la destruction lente de la maladie. Ses cheveux,
seuls respectés, la vêtaient d'or. Sa tête réduite, affinée, avait pris une
expression de rêve, les yeux perdus dans la hantise de sa souffrance, les
traits immobilisés, comme si elle eût dormi au fond d'une pensée fixe, en
attendant que la secousse du bonheur attendu l'éveillât. Elle était absente
d'elle-même, elle allait y rentrer, quand Dieu le voudrait. Et cette enfantine
délicieuse, petite fille à vingt-trois ans, restée toujours à la minute où un
accident l'avait frappée dans son sexe, l'attardant, l'empêchant d'être femme,
était enfin prête à recevoir la visite de l'ange, le choc miraculeux qui devait
la tirer de son engourdissement et la remettre debout. Son extase du matin
continuait, ses mains s'étaient jointes, un élancement de tout son être l'avait
ravie à la terre, dès qu'elle avait aperçu l'image de la sainte Vierge. Elle
priait, elle s'offrait divinement.
Ce fut pour Pierre une heure de grand trouble. Il sentit que le drame de sa
vie de prêtre allait se jouer, que s'il ne retrouvait pas la foi dans cette crise,
jamais elle ne lui reviendrait. Et il était sans mauvaises pensées, sans
résistance, souhaitant avec ferveur, lui aussi, d'être tous deux guéris
ensemble. Oh! être convaincu par sa guérison à elle, croire ensemble, être
sauvés ensemble! Il voulut prier comme elle, ardemment. Mais, malgré lui,
la foule le préoccupait, cette foule sans bornes, où il avait tant de peine à se
noyer, à disparaître, à n'être plus que la feuille de la forêt, perdue dans le
frisson de toutes les feuilles. Il ne pouvait s'empêcher de l'analyser, de la
juger. Il la savait entraînée, suggestionnée depuis quatre jours: la fièvre du
long voyage, l'excitation des paysages nouveaux, les journées vécues devant
la splendeur de la Grotte, les nuits sans sommeil, la douleur exaspérée,
affamée d'illusion. Puis, c'était encore l'obsession de la prière, ces cantiques,
ces litanies qui la secouaient sans relâche. Un autre prêtre avait succédé au
père Massias, et il l'entendait, celui-là, un petit abbé maigre et noir, jeter les
appels à la Vierge et à Jésus, d'une voix cinglante, pareils à des coups de
fouet; tandis que le père Massias et le père Fourcade, demeurés au pied de
la chaire, dirigeaient les cris de la foule, dont la lamentation montait plus
haute, sous le soleil limpide. L'exaltation avait encore grandi, c'était l'heure
où les violences faites au ciel déterminaient les miracles.
Tout d'un coup, une paralytique venait de se lever, de marcher vers la
Grotte, en tenant sa béquille en l'air; et cette béquille toute droite au-dessus
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des têtes houleuses, agitée comme un drapeau, arrachait aux fidèles des
acclamations. On guettait les prodiges, on les attendait, avec la certitude
qu'ils se produiraient, innombrables, éclatants. Des yeux croyaient les voir,
des voix fébriles les signalaient. Encore une qui était guérie! encore une
autre! encore une autre! Une sourde qui entendait, une muette qui parlait,
une phtisique qui ressuscitait! Comment, une phtisique? Mais certainement,
cela était quotidien! Il n'y avait plus de surprise possible, on aurait constaté
sans étonner personne qu'une jambe coupée repoussait. Le miracle devenait
l'état même de nature, la chose habituelle, banale à force d'être commune.
Pour ces imaginations surchauffées, les histoires incroyables paraissaient
toutes simples, dans la logique de ce qu'elles attendaient de la sainte Vierge.
Et il fallait entendre les récits qui circulaient, les affirmations tranquilles,
les absolues certitudes, lorsqu'une malade délirante criait qu'elle était
guérie. Encore une autre! encore une autre! Parfois, pourtant, une voix
désolée s'élevait: «Ah! elle est guérie, celle-là, elle a de la chance!»
Déjà, au bureau des constatations, Pierre avait souffert de cette crédulité
du milieu. Mais, ici, cela dépassait tout, il s'exaspérait des extravagances
qu'il entendait, et si paisiblement dites, avec des sourires clairs d'enfant.
Aussi tâchait-il de s'absorber, de n'écouter rien. «Mon Dieu! faites donc que
ma raison s'anéantisse, que je ne veuille plus comprendre, que j'accepte
l'irréel et l'impossible.» Pendant un instant, il se croyait mort à l'examen, il
se laissait emporter par le cri de supplication: «Seigneur, guérissez nos
malades!... Seigneur, guérissez nos malades!» Il le répétait de toute sa
charité, il joignait les mains, regardait la statue de la Vierge fixement,
jusqu'au vertige, jusqu'à s'imaginer qu'elle bougeait. Pourquoi donc ne
redeviendrait-il pas enfant comme les autres, puisque le bonheur était dans
l'ignorance et dans le mensonge? La contagion finirait bien par agir, il ne
serait plus que le grain de sable parmi les grains de sable, humble parmi les
humbles sous la meule, sans s'inquiéter des forces qui les écrasaient. Et,
juste à cette seconde, lorsqu'il espérait avoir tué le vieil homme en lui, s'être
anéanti avec sa volonté et son intelligence, le sourd travail de la pensée
recommençait au fond de son crâne, incessant, invincible. Peu à peu, malgré
son effort, il retournait à son enquête, il doutait, il cherchait. Ainsi, quelle
était donc la force inconnue qui se dégageait de cette foule, un fluide vital
assez puissant pour déterminer les quelques guérisons qui, réellement, se
produisaient? Il y avait là un phénomène qu'aucun savant physiologiste
acclamations. On guettait les prodiges, on les attendait, avec la certitude
qu'ils se produiraient, innombrables, éclatants. Des yeux croyaient les voir,
des voix fébriles les signalaient. Encore une qui était guérie! encore une
autre! encore une autre! Une sourde qui entendait, une muette qui parlait,
une phtisique qui ressuscitait! Comment, une phtisique? Mais certainement,
cela était quotidien! Il n'y avait plus de surprise possible, on aurait constaté
sans étonner personne qu'une jambe coupée repoussait. Le miracle devenait
l'état même de nature, la chose habituelle, banale à force d'être commune.
Pour ces imaginations surchauffées, les histoires incroyables paraissaient
toutes simples, dans la logique de ce qu'elles attendaient de la sainte Vierge.
Et il fallait entendre les récits qui circulaient, les affirmations tranquilles,
les absolues certitudes, lorsqu'une malade délirante criait qu'elle était
guérie. Encore une autre! encore une autre! Parfois, pourtant, une voix
désolée s'élevait: «Ah! elle est guérie, celle-là, elle a de la chance!»
Déjà, au bureau des constatations, Pierre avait souffert de cette crédulité
du milieu. Mais, ici, cela dépassait tout, il s'exaspérait des extravagances
qu'il entendait, et si paisiblement dites, avec des sourires clairs d'enfant.
Aussi tâchait-il de s'absorber, de n'écouter rien. «Mon Dieu! faites donc que
ma raison s'anéantisse, que je ne veuille plus comprendre, que j'accepte
l'irréel et l'impossible.» Pendant un instant, il se croyait mort à l'examen, il
se laissait emporter par le cri de supplication: «Seigneur, guérissez nos
malades!... Seigneur, guérissez nos malades!» Il le répétait de toute sa
charité, il joignait les mains, regardait la statue de la Vierge fixement,
jusqu'au vertige, jusqu'à s'imaginer qu'elle bougeait. Pourquoi donc ne
redeviendrait-il pas enfant comme les autres, puisque le bonheur était dans
l'ignorance et dans le mensonge? La contagion finirait bien par agir, il ne
serait plus que le grain de sable parmi les grains de sable, humble parmi les
humbles sous la meule, sans s'inquiéter des forces qui les écrasaient. Et,
juste à cette seconde, lorsqu'il espérait avoir tué le vieil homme en lui, s'être
anéanti avec sa volonté et son intelligence, le sourd travail de la pensée
recommençait au fond de son crâne, incessant, invincible. Peu à peu, malgré
son effort, il retournait à son enquête, il doutait, il cherchait. Ainsi, quelle
était donc la force inconnue qui se dégageait de cette foule, un fluide vital
assez puissant pour déterminer les quelques guérisons qui, réellement, se
produisaient? Il y avait là un phénomène qu'aucun savant physiologiste
Page 319
n'avait encore étudié. Fallait-il croire qu'une foule n'était plus qu'un être,
pouvant décupler sur lui-même la puissance de l'auto-suggestion? Pouvait-
on admettre que, dans certaines circonstances d'exaltation extrême, une
foule devînt un agent de souveraine volonté, forçant la matière à obéir?
Cela aurait expliqué comment les coups de guérison subite frappaient, au
sein même de la foule, les sujets les plus sincèrement exaltés. Tous les
souffles se réunissaient en un souffle, et la force qui agissait était une force
de consolation, d'espoir et de vie.
Cette pensée de charité humaine émotionna Pierre. Un moment encore, il
put se ressaisir, il demanda la guérison de tous, très touché par cette
croyance qu'il travaillait ainsi, un peu pour sa part, à la guérison de Marie.
Mais, brusquement, sans qu'il sût par quelle liaison d'idées, un souvenir lui
revint, celui de la consultation qu'il avait exigée sur le cas de la jeune fille,
avant le départ pour Lourdes. La scène se précisait, d'une netteté
extraordinaire, il revoyait la chambre avec son papier gris, à fleurs bleues, il
entendait les trois médecins discuter et conclure. Les deux qui avaient
donné des certificats, diagnostiquant une paralysie de la moelle, parlaient
avec la lenteur sage de praticiens connus, estimés, d'une honorabilité
parfaite; tandis qu'il avait encore dans l'oreille la voix vive et chaude de son
petit-cousin Beauclair, le troisième médecin, un jeune homme d'une vaste et
hardie intelligence, que ses confrères traitaient froidement, en esprit
aventureux. Et Pierre était surpris de retrouver dans sa mémoire, à cette
minute suprême, des choses qu'il ne savait pas y être, par ce phénomène
singulier qui fait parfois que des paroles, à peine écoutées, mal entendues,
emmagasinées comme malgré soi, se réveillent, éclatent, s'imposent, après
de longs oublis. Il lui semblait que l'approche même du miracle évoquât les
conditions dans lesquelles Beauclair lui avait annoncé qu'il s'accomplirait.
Vainement, Pierre s'efforça de chasser ce souvenir, en priant avec un
redoublement de ferveur. Les images renaissaient, les paroles anciennes
retentissaient, lui emplissaient les oreilles d'un éclat de trompette. C'était
maintenant dans la salle à manger, où Beauclair et lui s'étaient enfermés,
après le départ des deux autres. Et Beauclair faisait l'historique de la
maladie: la chute de cheval, sur les pieds, à quatorze ans; la luxation de
l'organe, culbuté, renversé de côté; les ligaments déchirés sans doute, et dès
lors la pesanteur dans le bas-ventre et dans les reins, la faiblesse des jambes
allant jusqu'à la paralysie; puis, la lente réparation des désordres, l'organe se
pouvant décupler sur lui-même la puissance de l'auto-suggestion? Pouvait-
on admettre que, dans certaines circonstances d'exaltation extrême, une
foule devînt un agent de souveraine volonté, forçant la matière à obéir?
Cela aurait expliqué comment les coups de guérison subite frappaient, au
sein même de la foule, les sujets les plus sincèrement exaltés. Tous les
souffles se réunissaient en un souffle, et la force qui agissait était une force
de consolation, d'espoir et de vie.
Cette pensée de charité humaine émotionna Pierre. Un moment encore, il
put se ressaisir, il demanda la guérison de tous, très touché par cette
croyance qu'il travaillait ainsi, un peu pour sa part, à la guérison de Marie.
Mais, brusquement, sans qu'il sût par quelle liaison d'idées, un souvenir lui
revint, celui de la consultation qu'il avait exigée sur le cas de la jeune fille,
avant le départ pour Lourdes. La scène se précisait, d'une netteté
extraordinaire, il revoyait la chambre avec son papier gris, à fleurs bleues, il
entendait les trois médecins discuter et conclure. Les deux qui avaient
donné des certificats, diagnostiquant une paralysie de la moelle, parlaient
avec la lenteur sage de praticiens connus, estimés, d'une honorabilité
parfaite; tandis qu'il avait encore dans l'oreille la voix vive et chaude de son
petit-cousin Beauclair, le troisième médecin, un jeune homme d'une vaste et
hardie intelligence, que ses confrères traitaient froidement, en esprit
aventureux. Et Pierre était surpris de retrouver dans sa mémoire, à cette
minute suprême, des choses qu'il ne savait pas y être, par ce phénomène
singulier qui fait parfois que des paroles, à peine écoutées, mal entendues,
emmagasinées comme malgré soi, se réveillent, éclatent, s'imposent, après
de longs oublis. Il lui semblait que l'approche même du miracle évoquât les
conditions dans lesquelles Beauclair lui avait annoncé qu'il s'accomplirait.
Vainement, Pierre s'efforça de chasser ce souvenir, en priant avec un
redoublement de ferveur. Les images renaissaient, les paroles anciennes
retentissaient, lui emplissaient les oreilles d'un éclat de trompette. C'était
maintenant dans la salle à manger, où Beauclair et lui s'étaient enfermés,
après le départ des deux autres. Et Beauclair faisait l'historique de la
maladie: la chute de cheval, sur les pieds, à quatorze ans; la luxation de
l'organe, culbuté, renversé de côté; les ligaments déchirés sans doute, et dès
lors la pesanteur dans le bas-ventre et dans les reins, la faiblesse des jambes
allant jusqu'à la paralysie; puis, la lente réparation des désordres, l'organe se
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remettant en place de lui-même, les ligaments se cicatrisant, sans que les
phénomènes douloureux pussent cesser, chez cette grande enfant nerveuse
dont le cerveau, frappé de l'accident, ne parvenait pas à s'en distraire,
l'attention localisée sur le point où elle souffrait, immobilisée, incapable
d'acquérir des notions nouvelles; de sorte que, même après la guérison, la
souffrance avait persisté, un état névropathique, un épuisement nerveux
consécutif, sans doute aggravé par des accidents de nutrition, mal connus
encore. Aussi Beauclair expliquait-il aisément les diagnostics contraires et
faux des nombreux médecins qui l'avaient soignée, sans se permettre la
visite indispensable, marchant dès lors à tâtons, les uns croyant à une
tumeur, les autres, les plus nombreux, convaincus d'une lésion de la moelle.
Lui seul, après s'être enquis de l'hérédité de la malade, venait de soupçonner
le simple état d'auto-suggestion où elle se maintenait obstinément, sous
l'ébranlement, la violence première de la douleur; et il donnait ses raisons,
le champ visuel rétréci, les yeux fixes, le visage absorbé, distrait, la nature
surtout de la souffrance qui avait quitté l'organe pour se porter vers l'ovaire
gauche, où elle se manifestait par un poids écrasant, intolérable, qui parfois
remontait jusqu'à la gorge, en affreuses crises d'étouffement. Une volonté
brusque de se dégager de la notion fausse de son mal, une volonté de se
lever, de respirer librement, de ne plus souffrir, pouvait seule la remettre
debout, guérie, transfigurée, sous le coup de fouet d'une grande exaltation.
Une dernière fois, Pierre tenta de ne plus voir, de ne plus entendre, car il
sentait que c'était en lui la ruine irréparable du miracle. Et, malgré ses
efforts, malgré l'ardeur qu'il mettait à crier: «Jésus, fils de David, guérissez
nos malades!» il voyait, il entendait toujours Beauclair lui dire, de son air
calme et souriant, comment le miracle s'accomplirait, en coup de foudre, à
la seconde de l'extrême émotion, sous la circonstance décisive qui
achèverait de délier les muscles. Dans un transport éperdu de joie, la
malade se lèverait et marcherait, les jambes brusquement légères, soulagées
de la pesanteur qui les faisait de plomb depuis si longtemps, comme si cette
pesanteur se fût fondue, eût coulé en terre. Mais surtout le poids qui écrasait
le ventre, qui montait, ravageait la poitrine, étranglait la gorge, s'en irait,
cette fois-là, en une envolée prodigieuse, en un souffle de tempête
emportant avec lui tout le mal. N'était-ce point ainsi, au moyen âge, que les
possédées rendaient par la bouche le diable, dont leur chair vierge avait
longuement subi la torture? Et Beauclair avait ajouté que Marie serait
phénomènes douloureux pussent cesser, chez cette grande enfant nerveuse
dont le cerveau, frappé de l'accident, ne parvenait pas à s'en distraire,
l'attention localisée sur le point où elle souffrait, immobilisée, incapable
d'acquérir des notions nouvelles; de sorte que, même après la guérison, la
souffrance avait persisté, un état névropathique, un épuisement nerveux
consécutif, sans doute aggravé par des accidents de nutrition, mal connus
encore. Aussi Beauclair expliquait-il aisément les diagnostics contraires et
faux des nombreux médecins qui l'avaient soignée, sans se permettre la
visite indispensable, marchant dès lors à tâtons, les uns croyant à une
tumeur, les autres, les plus nombreux, convaincus d'une lésion de la moelle.
Lui seul, après s'être enquis de l'hérédité de la malade, venait de soupçonner
le simple état d'auto-suggestion où elle se maintenait obstinément, sous
l'ébranlement, la violence première de la douleur; et il donnait ses raisons,
le champ visuel rétréci, les yeux fixes, le visage absorbé, distrait, la nature
surtout de la souffrance qui avait quitté l'organe pour se porter vers l'ovaire
gauche, où elle se manifestait par un poids écrasant, intolérable, qui parfois
remontait jusqu'à la gorge, en affreuses crises d'étouffement. Une volonté
brusque de se dégager de la notion fausse de son mal, une volonté de se
lever, de respirer librement, de ne plus souffrir, pouvait seule la remettre
debout, guérie, transfigurée, sous le coup de fouet d'une grande exaltation.
Une dernière fois, Pierre tenta de ne plus voir, de ne plus entendre, car il
sentait que c'était en lui la ruine irréparable du miracle. Et, malgré ses
efforts, malgré l'ardeur qu'il mettait à crier: «Jésus, fils de David, guérissez
nos malades!» il voyait, il entendait toujours Beauclair lui dire, de son air
calme et souriant, comment le miracle s'accomplirait, en coup de foudre, à
la seconde de l'extrême émotion, sous la circonstance décisive qui
achèverait de délier les muscles. Dans un transport éperdu de joie, la
malade se lèverait et marcherait, les jambes brusquement légères, soulagées
de la pesanteur qui les faisait de plomb depuis si longtemps, comme si cette
pesanteur se fût fondue, eût coulé en terre. Mais surtout le poids qui écrasait
le ventre, qui montait, ravageait la poitrine, étranglait la gorge, s'en irait,
cette fois-là, en une envolée prodigieuse, en un souffle de tempête
emportant avec lui tout le mal. N'était-ce point ainsi, au moyen âge, que les
possédées rendaient par la bouche le diable, dont leur chair vierge avait
longuement subi la torture? Et Beauclair avait ajouté que Marie serait
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femme enfin, que le sang de la maternité jaillirait, dans ce sursaut
d'hosanna, ce réveil d'un corps resté enfant, attardé et brisé par un si long
rêve de souffrance, tout d'un coup rendu à une santé éclatante, les yeux
vivants, la face radieuse.
Pierre regarda Marie, et son trouble grandit encore, à la voir si misérable,
dans son chariot, si éperdument implorante, élancée toute vers Notre-Dame
de Lourdes, qui donnait la vie. Ah! qu'elle fût donc sauvée, au prix même de
sa damnation, à lui! Mais elle était trop malade, la science mentait comme
la foi, il ne pouvait croire que cette enfant, aux jambes mortes depuis tant
d'années, allait revivre. Et, dans le doute désordonné où il tombait, son cœur
saignant clama plus haut, répéta sans fin avec la foule délirante:
—Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!... Seigneur, fils de
David, guérissez nos malades!
À ce moment, un tumulte courut, agita les têtes. Des gens frémissaient,
des faces se tournaient, se haussaient. C'était la procession de quatre heures,
un peu en retard ce jour-là, dont la croix débouchait, sous une arche de la
rampe monumentale. Il y eut une acclamation telle, une poussée instinctive
si violente, que Berthaud, avec de grands gestes, commanda aux
brancardiers de refouler le monde, en tirant fortement sur les cordes. Ceux-
ci, débordés un instant, durent se rejeter en arrière, les poings meurtris; et
ils finirent par élargir un peu le passage réservé, où la procession put dès
lors s'engager lentement. En tête, s'avançait un suisse superbe, bleu et
argent, que suivait la croix processionnelle, une haute croix, d'un
rayonnement d'étoile. Puis, venaient les délégations des différents
pèlerinages, avec leurs bannières, des étendards de velours et de satin,
brodés de métal et de soies vives, ornés de figures peintes, portant des noms
de villes: Versailles, Reims, Orléans, Poitiers, Toulouse. Une, toute blanche,
d'une richesse magnifique, étalait en lettres rouges cette inscription: Œuvre
des Cercles catholiques d'ouvriers. Ensuite, le clergé commençait, deux ou
trois cents prêtres en simple soutane, une centaine en surplis, une
cinquantaine revêtus de chasubles d'or, pareils à des astres. Tous portaient
des cierges allumés, tous chantaient le Laudate Sion Salvatorem, à voix
pleine. Et le dais arrivait royalement, de soie pourpre, galonné d'or, tenu par
quatre prêtres, qu'on avait visiblement choisis parmi les plus vigoureux.
Dessous, entre deux autres prêtres qui l'assistaient, l'abbé Judaine tenait le
d'hosanna, ce réveil d'un corps resté enfant, attardé et brisé par un si long
rêve de souffrance, tout d'un coup rendu à une santé éclatante, les yeux
vivants, la face radieuse.
Pierre regarda Marie, et son trouble grandit encore, à la voir si misérable,
dans son chariot, si éperdument implorante, élancée toute vers Notre-Dame
de Lourdes, qui donnait la vie. Ah! qu'elle fût donc sauvée, au prix même de
sa damnation, à lui! Mais elle était trop malade, la science mentait comme
la foi, il ne pouvait croire que cette enfant, aux jambes mortes depuis tant
d'années, allait revivre. Et, dans le doute désordonné où il tombait, son cœur
saignant clama plus haut, répéta sans fin avec la foule délirante:
—Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!... Seigneur, fils de
David, guérissez nos malades!
À ce moment, un tumulte courut, agita les têtes. Des gens frémissaient,
des faces se tournaient, se haussaient. C'était la procession de quatre heures,
un peu en retard ce jour-là, dont la croix débouchait, sous une arche de la
rampe monumentale. Il y eut une acclamation telle, une poussée instinctive
si violente, que Berthaud, avec de grands gestes, commanda aux
brancardiers de refouler le monde, en tirant fortement sur les cordes. Ceux-
ci, débordés un instant, durent se rejeter en arrière, les poings meurtris; et
ils finirent par élargir un peu le passage réservé, où la procession put dès
lors s'engager lentement. En tête, s'avançait un suisse superbe, bleu et
argent, que suivait la croix processionnelle, une haute croix, d'un
rayonnement d'étoile. Puis, venaient les délégations des différents
pèlerinages, avec leurs bannières, des étendards de velours et de satin,
brodés de métal et de soies vives, ornés de figures peintes, portant des noms
de villes: Versailles, Reims, Orléans, Poitiers, Toulouse. Une, toute blanche,
d'une richesse magnifique, étalait en lettres rouges cette inscription: Œuvre
des Cercles catholiques d'ouvriers. Ensuite, le clergé commençait, deux ou
trois cents prêtres en simple soutane, une centaine en surplis, une
cinquantaine revêtus de chasubles d'or, pareils à des astres. Tous portaient
des cierges allumés, tous chantaient le Laudate Sion Salvatorem, à voix
pleine. Et le dais arrivait royalement, de soie pourpre, galonné d'or, tenu par
quatre prêtres, qu'on avait visiblement choisis parmi les plus vigoureux.
Dessous, entre deux autres prêtres qui l'assistaient, l'abbé Judaine tenait le
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Saint-Sacrement, de ses dix doigts fortement serrés, comme le lui avait
recommandé Berthaud; et les regards un peu inquiets qu'il jetait à droite et à
gauche, sur la foule envahissante, montraient le souci où il était de conduire
à bon port ce lourd et divin ostensoir, dont il avait déjà les poignets rompus.
Quand le soleil oblique le frappait de face, on aurait dit un autre soleil. Des
enfants de chœur balançaient des encensoirs, dans l'aveuglante poussière de
clarté qui faisait de toute la procession une splendeur. Enfin, derrière, il n'y
avait plus qu'un flot confus de pèlerins, un piétinement de troupeau, des
fidèles et des curieux enflammés qui se ruaient, bouchant le sillage de leur
vague roulante.
Depuis un instant, le père Massias était remonté dans la chaire; et, cette
fois, il avait imaginé un autre exercice. Après les cris brûlants de foi,
d'espérance et d'amour qu'il jetait, il commandait tout à coup l'absolu
silence, pour que chacun, les lèvres closes, pût en secret parler à Dieu,
pendant deux ou trois minutes. Ce silence instantané, au milieu de la vaste
foule, ces minutes de vœux muets, où toutes les âmes ouvraient leur
mystère, étaient d'une grandeur saisissante, extraordinaire. La solennité en
devenait redoutable, on y entendait passer le vol du désir, l'immense désir
de vie. Puis, le père Massias invitait les malades seuls à parler, à supplier
Dieu de leur accorder ce qu'ils réclamaient de sa toute-puissance. Alors,
c'était une lamentation pitoyable, des centaines de voix chevrotantes et
cassées qui s'élevaient, dans un concert de larmes. «Seigneur Jésus, si vous
le voulez, vous pouvez me guérir!... Seigneur Jésus, ayez pitié de votre
enfant, qui se meurt d'amour!... Seigneur Jésus, faites que je voie, faites que
j'entende, faites que je marche!» Une voix aiguë de petite fille, d'une
légèreté et d'une vivacité de flûte, dominait le sanglot universel, répétait au
loin: «Sauvez les autres, sauvez les autres, Seigneur Jésus!» Des larmes
coulaient de tous les yeux, ces supplications bouleversaient les cœurs,
jetaient les plus durs à la folie de la charité, dans un sublime désordre qui
leur aurait fait ouvrir à deux mains leur poitrine, pour donner au prochain
leur santé et leur jeunesse. Et le père Massias, sans laisser tomber cet
enthousiasme, reprenait ses cris, en fouettait de nouveau la foule délirante;
pendant que le père Fourcade, sur une des marches de la chaire, sanglotait
lui aussi, levant vers le ciel sa face ruisselante, pour commander à Dieu de
descendre.
recommandé Berthaud; et les regards un peu inquiets qu'il jetait à droite et à
gauche, sur la foule envahissante, montraient le souci où il était de conduire
à bon port ce lourd et divin ostensoir, dont il avait déjà les poignets rompus.
Quand le soleil oblique le frappait de face, on aurait dit un autre soleil. Des
enfants de chœur balançaient des encensoirs, dans l'aveuglante poussière de
clarté qui faisait de toute la procession une splendeur. Enfin, derrière, il n'y
avait plus qu'un flot confus de pèlerins, un piétinement de troupeau, des
fidèles et des curieux enflammés qui se ruaient, bouchant le sillage de leur
vague roulante.
Depuis un instant, le père Massias était remonté dans la chaire; et, cette
fois, il avait imaginé un autre exercice. Après les cris brûlants de foi,
d'espérance et d'amour qu'il jetait, il commandait tout à coup l'absolu
silence, pour que chacun, les lèvres closes, pût en secret parler à Dieu,
pendant deux ou trois minutes. Ce silence instantané, au milieu de la vaste
foule, ces minutes de vœux muets, où toutes les âmes ouvraient leur
mystère, étaient d'une grandeur saisissante, extraordinaire. La solennité en
devenait redoutable, on y entendait passer le vol du désir, l'immense désir
de vie. Puis, le père Massias invitait les malades seuls à parler, à supplier
Dieu de leur accorder ce qu'ils réclamaient de sa toute-puissance. Alors,
c'était une lamentation pitoyable, des centaines de voix chevrotantes et
cassées qui s'élevaient, dans un concert de larmes. «Seigneur Jésus, si vous
le voulez, vous pouvez me guérir!... Seigneur Jésus, ayez pitié de votre
enfant, qui se meurt d'amour!... Seigneur Jésus, faites que je voie, faites que
j'entende, faites que je marche!» Une voix aiguë de petite fille, d'une
légèreté et d'une vivacité de flûte, dominait le sanglot universel, répétait au
loin: «Sauvez les autres, sauvez les autres, Seigneur Jésus!» Des larmes
coulaient de tous les yeux, ces supplications bouleversaient les cœurs,
jetaient les plus durs à la folie de la charité, dans un sublime désordre qui
leur aurait fait ouvrir à deux mains leur poitrine, pour donner au prochain
leur santé et leur jeunesse. Et le père Massias, sans laisser tomber cet
enthousiasme, reprenait ses cris, en fouettait de nouveau la foule délirante;
pendant que le père Fourcade, sur une des marches de la chaire, sanglotait
lui aussi, levant vers le ciel sa face ruisselante, pour commander à Dieu de
descendre.
Page 323
Mais la procession arrivait, les délégations, les prêtres s'étaient rangés à
droite et à gauche; et, quand le dais entra dans l'enceinte réservée aux
malades, devant la Grotte, quand ceux-ci aperçurent Jésus-Hostie, le Saint-
Sacrement luisant comme un soleil, aux mains de l'abbé Judaine, il n'y eut
plus de direction possible, les voix se confondirent, un vertige emporta
toutes les volontés. Les cris, les appels, les prières se brisaient dans des
gémissements. Des corps se soulevaient de leur grabat de misère, des bras
tremblants se tendaient, des mains crispées semblaient vouloir arrêter le
miracle au passage. «Seigneur Jésus, sauvez-nous, nous périssons!...
Seigneur Jésus, nous vous adorons, guérissez-nous!... Seigneur Jésus, vous
êtes le Christ, le fils du Dieu vivant, guérissez-nous!» Trois fois, les voix
désespérées, exaspérées, jetèrent la suprême lamentation, dans une clameur
qui trouait le ciel; et les larmes redoublaient, inondaient les visages
brûlants, que transfigurait le désir. Un moment, la frénésie devint telle,
l'élan instinctif vers le Saint-Sacrement parut si irrésistible, que Berthaud fit
faire la chaîne aux brancardiers qui se trouvaient là. C'était la manœuvre de
protection extrême, une haie de brancardiers se formait à droite et à gauche
du dais, chacun d'eux nouant fortement un bras au cou de son voisin, de
façon à construire une sorte de mur vivant. Il n'y avait plus de fissure, rien
ne pouvait passer. Mais ces barrières humaines n'en fléchissaient pas moins
sous la pression des malheureux affamés de vie, voulant toucher, voulant
baiser Jésus; et elles oscillaient, se trouvaient rabattues contre le dais
qu'elles défendaient, et le dais lui-même, sous la continuelle menace d'être
emporté, roulait parmi la foule, ainsi qu'une barque sainte en péril de
naufrage.
Alors, au plus fort de cette folie sacrée, dans les supplications et dans les
sanglots, comme dans un orage, lorsque le ciel s'ouvre et que la foudre
tombe, des miracles éclatèrent. Une paralytique se leva, jeta ses béquilles. Il
y eut un cri perçant, une femme apparut, debout sur son matelas,
enveloppée d'une couverture blanche, ainsi que d'un suaire; et l'on disait que
c'était une phtisique à demi morte, ressuscitée. Coup sur coup, la grâce
retentit deux fois encore: une aveugle qui aperçut la Grotte soudainement,
dans une flamme; une muette qui tomba sur les deux genoux, en remerciant
la sainte Vierge, à voix haute et claire. Et toutes se prosternaient de même
aux pieds de Notre-Dame de Lourdes, éperdues de joie et de
reconnaissance.
droite et à gauche; et, quand le dais entra dans l'enceinte réservée aux
malades, devant la Grotte, quand ceux-ci aperçurent Jésus-Hostie, le Saint-
Sacrement luisant comme un soleil, aux mains de l'abbé Judaine, il n'y eut
plus de direction possible, les voix se confondirent, un vertige emporta
toutes les volontés. Les cris, les appels, les prières se brisaient dans des
gémissements. Des corps se soulevaient de leur grabat de misère, des bras
tremblants se tendaient, des mains crispées semblaient vouloir arrêter le
miracle au passage. «Seigneur Jésus, sauvez-nous, nous périssons!...
Seigneur Jésus, nous vous adorons, guérissez-nous!... Seigneur Jésus, vous
êtes le Christ, le fils du Dieu vivant, guérissez-nous!» Trois fois, les voix
désespérées, exaspérées, jetèrent la suprême lamentation, dans une clameur
qui trouait le ciel; et les larmes redoublaient, inondaient les visages
brûlants, que transfigurait le désir. Un moment, la frénésie devint telle,
l'élan instinctif vers le Saint-Sacrement parut si irrésistible, que Berthaud fit
faire la chaîne aux brancardiers qui se trouvaient là. C'était la manœuvre de
protection extrême, une haie de brancardiers se formait à droite et à gauche
du dais, chacun d'eux nouant fortement un bras au cou de son voisin, de
façon à construire une sorte de mur vivant. Il n'y avait plus de fissure, rien
ne pouvait passer. Mais ces barrières humaines n'en fléchissaient pas moins
sous la pression des malheureux affamés de vie, voulant toucher, voulant
baiser Jésus; et elles oscillaient, se trouvaient rabattues contre le dais
qu'elles défendaient, et le dais lui-même, sous la continuelle menace d'être
emporté, roulait parmi la foule, ainsi qu'une barque sainte en péril de
naufrage.
Alors, au plus fort de cette folie sacrée, dans les supplications et dans les
sanglots, comme dans un orage, lorsque le ciel s'ouvre et que la foudre
tombe, des miracles éclatèrent. Une paralytique se leva, jeta ses béquilles. Il
y eut un cri perçant, une femme apparut, debout sur son matelas,
enveloppée d'une couverture blanche, ainsi que d'un suaire; et l'on disait que
c'était une phtisique à demi morte, ressuscitée. Coup sur coup, la grâce
retentit deux fois encore: une aveugle qui aperçut la Grotte soudainement,
dans une flamme; une muette qui tomba sur les deux genoux, en remerciant
la sainte Vierge, à voix haute et claire. Et toutes se prosternaient de même
aux pieds de Notre-Dame de Lourdes, éperdues de joie et de
reconnaissance.
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Mais Pierre n'avait pas quitté Marie des yeux, et ce qu'il voyait le
bouleversait d'attendrissement. Les yeux de la malade, vides encore,
s'étaient élargis, tandis que son pauvre visage blême, au masque lourd, se
contractait, comme si elle eût affreusement souffert. Elle ne parlait pas, se
croyant reprise par le mal sans doute, désespérée. Puis, tout d'un coup,
lorsque le Saint-Sacrement passa et qu'elle en regarda l'astre flamboyer au
soleil, elle eut un éblouissement, elle crut être frappée d'un éclair. Ses yeux
s'étaient rallumés à cet éclat, ils retrouvaient enfin leur flamme de vie, ils
brillaient pareils à des étoiles. Son visage, sous le flot de sève, s'animait, se
colorait, rayonnait d'un rire d'allégresse et de santé. Et il la vit se lever
brusquement, se tenir toute droite dans son chariot, chancelante, bégayante,
ne trouvant que ce mot de caresse:
—Oh! mon ami... oh! mon ami...
Vivement, il s'était approché, pour la soutenir. Mais elle l'écarta d'un geste,
elle se raffermissait, si touchante, si belle, dans sa robe de petite laine noire,
avec les pantoufles qu'elle gardait toujours, élancée et mince, nimbée d'or
par son admirable chevelure blonde, qu'une simple dentelle recouvrait. Tout
son corps de vierge restait en proie à des secousses profondes, comme si
une puissante fermentation l'avait régénéré. D'abord, ce furent les jambes
qui se délivrèrent des chaînes qui les nouaient. Puis, tandis qu'elle sentait
jaillir d'elle la source de sang, la vie de la femme, de l'épouse et de la mère,
elle eut une dernière angoisse, un poids énorme qui lui remontait du ventre
dans la gorge. Seulement, cette fois, il ne s'arrêta pas, ne l'étouffa pas, il
jaillit de sa bouche ouverte, il s'envola en un cri de sublime joie.
—Je suis guérie!... Je suis guérie!
Alors, ce fut un spectacle extraordinaire. La couverture gisait à ses pieds,
elle triomphait, elle avait une face éclatante et superbe. Et son cri de
guérison venait de retentir avec une telle ivresse, que la foule entière en
restait éperdue. Il n'y avait plus qu'elle, on ne voyait qu'elle, debout,
grandie, si radieuse, si divine.
—Je suis guérie!... Je suis guérie!
Pierre, dans la commotion violente qu'il avait reçue au cœur, s'était mis à
pleurer. De nouveau, les larmes ruisselaient de tous les yeux. Au milieu des
bouleversait d'attendrissement. Les yeux de la malade, vides encore,
s'étaient élargis, tandis que son pauvre visage blême, au masque lourd, se
contractait, comme si elle eût affreusement souffert. Elle ne parlait pas, se
croyant reprise par le mal sans doute, désespérée. Puis, tout d'un coup,
lorsque le Saint-Sacrement passa et qu'elle en regarda l'astre flamboyer au
soleil, elle eut un éblouissement, elle crut être frappée d'un éclair. Ses yeux
s'étaient rallumés à cet éclat, ils retrouvaient enfin leur flamme de vie, ils
brillaient pareils à des étoiles. Son visage, sous le flot de sève, s'animait, se
colorait, rayonnait d'un rire d'allégresse et de santé. Et il la vit se lever
brusquement, se tenir toute droite dans son chariot, chancelante, bégayante,
ne trouvant que ce mot de caresse:
—Oh! mon ami... oh! mon ami...
Vivement, il s'était approché, pour la soutenir. Mais elle l'écarta d'un geste,
elle se raffermissait, si touchante, si belle, dans sa robe de petite laine noire,
avec les pantoufles qu'elle gardait toujours, élancée et mince, nimbée d'or
par son admirable chevelure blonde, qu'une simple dentelle recouvrait. Tout
son corps de vierge restait en proie à des secousses profondes, comme si
une puissante fermentation l'avait régénéré. D'abord, ce furent les jambes
qui se délivrèrent des chaînes qui les nouaient. Puis, tandis qu'elle sentait
jaillir d'elle la source de sang, la vie de la femme, de l'épouse et de la mère,
elle eut une dernière angoisse, un poids énorme qui lui remontait du ventre
dans la gorge. Seulement, cette fois, il ne s'arrêta pas, ne l'étouffa pas, il
jaillit de sa bouche ouverte, il s'envola en un cri de sublime joie.
—Je suis guérie!... Je suis guérie!
Alors, ce fut un spectacle extraordinaire. La couverture gisait à ses pieds,
elle triomphait, elle avait une face éclatante et superbe. Et son cri de
guérison venait de retentir avec une telle ivresse, que la foule entière en
restait éperdue. Il n'y avait plus qu'elle, on ne voyait qu'elle, debout,
grandie, si radieuse, si divine.
—Je suis guérie!... Je suis guérie!
Pierre, dans la commotion violente qu'il avait reçue au cœur, s'était mis à
pleurer. De nouveau, les larmes ruisselaient de tous les yeux. Au milieu des
Page 325
exclamations, des gratitudes, des louanges, un frénétique enthousiasme
gagnait de proche en proche, soulevait d'une émotion croissante les milliers
de pèlerins qui s'écrasaient pour voir. Des applaudissements se
déchaînèrent, une furie d'applaudissements dont le tonnerre roula d'un bout
à l'autre de la vallée.
Le père Fourcade agitait les bras, le père Massias put enfin, du haut de la
chaire, se faire entendre.
—Dieu nous a visités, mes chers frères, mes chères sœurs... Magnificat
anima mea Dominum...
Et toutes les voix, les milliers de voix entonnèrent le chant d'adoration et
de reconnaissance. La procession se trouvait arrêtée, l'abbé Judaine avait pu
gagner la Grotte, avec l'ostensoir mais il patientait là, avant de donner la
bénédiction. En dehors de la grille, le dais l'attendait, entouré des prêtres en
surplis et en chasubles, d'un éclat de neige et d'or, aux rayons du couchant.
Cependant, Marie s'était agenouillée, sanglotante; et, tout le temps que le
chant dura, un acte brûlant de foi et d'amour monta de son être. Mais la
foule voulait la voir marcher, des femmes heureuses l'appelaient, un groupe
l'entoura, qui l'enleva presque, la poussa vers le bureau des constatations,
pour que le miracle fût prouvé, éclatant comme la lumière du soleil. Son
chariot fut oublié, Pierre la suivit, tandis que, balbutiante, hésitante, avec
une maladresse adorable, elle qui depuis sept ans ne se servait plus de ses
jambes, s'avançait de l'air inquiet et ravi du petit enfant qui fait ses premiers
pas; et cela était si attendrissant, si délicieux, qu'il ne songeait plus qu'à
l'immense bonheur de la voir renaître à sa jeunesse. Ah! chère amie
d'enfance, chère tendresse lointaine, elle serait donc enfin la femme de
beauté et de charme, que la jeune fille autrefois promettait, lorsque, dans le
petit jardin de Neuilly, elle était jolie si gaiement, sous les grands arbres
criblés de soleil!
La foule continuait furieusement à l'acclamer, une vague énorme refluait,
l'accompagnait; et tous l'attendirent, stationnèrent avec fièvre devant la
porte, lorsqu'elle fut entrée dans le bureau, où Pierre seul fut admis avec
elle.
gagnait de proche en proche, soulevait d'une émotion croissante les milliers
de pèlerins qui s'écrasaient pour voir. Des applaudissements se
déchaînèrent, une furie d'applaudissements dont le tonnerre roula d'un bout
à l'autre de la vallée.
Le père Fourcade agitait les bras, le père Massias put enfin, du haut de la
chaire, se faire entendre.
—Dieu nous a visités, mes chers frères, mes chères sœurs... Magnificat
anima mea Dominum...
Et toutes les voix, les milliers de voix entonnèrent le chant d'adoration et
de reconnaissance. La procession se trouvait arrêtée, l'abbé Judaine avait pu
gagner la Grotte, avec l'ostensoir mais il patientait là, avant de donner la
bénédiction. En dehors de la grille, le dais l'attendait, entouré des prêtres en
surplis et en chasubles, d'un éclat de neige et d'or, aux rayons du couchant.
Cependant, Marie s'était agenouillée, sanglotante; et, tout le temps que le
chant dura, un acte brûlant de foi et d'amour monta de son être. Mais la
foule voulait la voir marcher, des femmes heureuses l'appelaient, un groupe
l'entoura, qui l'enleva presque, la poussa vers le bureau des constatations,
pour que le miracle fût prouvé, éclatant comme la lumière du soleil. Son
chariot fut oublié, Pierre la suivit, tandis que, balbutiante, hésitante, avec
une maladresse adorable, elle qui depuis sept ans ne se servait plus de ses
jambes, s'avançait de l'air inquiet et ravi du petit enfant qui fait ses premiers
pas; et cela était si attendrissant, si délicieux, qu'il ne songeait plus qu'à
l'immense bonheur de la voir renaître à sa jeunesse. Ah! chère amie
d'enfance, chère tendresse lointaine, elle serait donc enfin la femme de
beauté et de charme, que la jeune fille autrefois promettait, lorsque, dans le
petit jardin de Neuilly, elle était jolie si gaiement, sous les grands arbres
criblés de soleil!
La foule continuait furieusement à l'acclamer, une vague énorme refluait,
l'accompagnait; et tous l'attendirent, stationnèrent avec fièvre devant la
porte, lorsqu'elle fut entrée dans le bureau, où Pierre seul fut admis avec
elle.
Page 326
Cette après-midi-là, il y avait peu de monde au bureau des constatations.
La petite salle carrée, dont les murs de bois brûlaient, avec son mobilier
rudimentaire, ses chaises de paille et ses deux tables d'inégale hauteur,
n'était occupée, en dehors du personnel accoutumé, que par cinq ou six
médecins, assis et silencieux. Devant les tables, le chef de service des
piscines et deux jeunes abbés tenaient les registres, feuilletaient les dossiers;
tandis que le père Dargelès, à l'un des bouts, écrivait une note pour son
journal. Et, justement, le docteur Bonamy était en train d'examiner le lupus
d'Élise Rouquet, qui, pour la troisième fois, venait faire constater la
cicatrisation croissante de sa plaie.
—Enfin, messieurs, s'écriait le docteur, avez-vous jamais vu un lupus
s'amender de la sorte, si rapidement?... Je sais bien qu'un nouvel ouvrage a
paru sur la foi qui guérit, où il est dit que certaines plaies peuvent être
d'origine nerveuse. Seulement, rien n'est moins prouvé, dans le cas du
lupus, et je défie qu'une commission de médecins s'assemble et s'entende
pour expliquer, par les voies ordinaires, la guérison de mademoiselle...
Il s'interrompit, il se tourna vers le père Dargelès.
—Vous avez bien noté, mon père, que la suppuration a disparu
complètement et que la peau reprend sa couleur naturelle?
Mais il n'attendit pas la réponse, Marie entrait, suivie de Pierre; et, tout de
suite, il devina le coup de fortune qui lui arrivait, au rayonnement dont
resplendissait la miraculée. Elle était admirable, faite pour entraîner et
convertir les foules. Vivement, il renvoya Élise Rouquet, demanda le nom
de la nouvelle venue, réclama le dossier à l'un des jeunes prêtres. Puis,
comme elle chancelait, il voulut la faire asseoir dans le fauteuil.
—Oh! non, oh! non, s'écria-t-elle. Je suis si heureuse de me servir de mes
jambes!
Pierre, d'un regard, avait cherché le docteur Chassaigne, désolé de ne pas
le trouver là. Il se tint à l'écart, il attendit, pendant qu'on fouillait les tiroirs
en désordre, sans pouvoir mettre la main sur le dossier.
—Voyons, répétait le docteur Bonamy, Marie de Guersaint, Marie de
Guersaint... J'ai vu ce nom à coup sûr.
La petite salle carrée, dont les murs de bois brûlaient, avec son mobilier
rudimentaire, ses chaises de paille et ses deux tables d'inégale hauteur,
n'était occupée, en dehors du personnel accoutumé, que par cinq ou six
médecins, assis et silencieux. Devant les tables, le chef de service des
piscines et deux jeunes abbés tenaient les registres, feuilletaient les dossiers;
tandis que le père Dargelès, à l'un des bouts, écrivait une note pour son
journal. Et, justement, le docteur Bonamy était en train d'examiner le lupus
d'Élise Rouquet, qui, pour la troisième fois, venait faire constater la
cicatrisation croissante de sa plaie.
—Enfin, messieurs, s'écriait le docteur, avez-vous jamais vu un lupus
s'amender de la sorte, si rapidement?... Je sais bien qu'un nouvel ouvrage a
paru sur la foi qui guérit, où il est dit que certaines plaies peuvent être
d'origine nerveuse. Seulement, rien n'est moins prouvé, dans le cas du
lupus, et je défie qu'une commission de médecins s'assemble et s'entende
pour expliquer, par les voies ordinaires, la guérison de mademoiselle...
Il s'interrompit, il se tourna vers le père Dargelès.
—Vous avez bien noté, mon père, que la suppuration a disparu
complètement et que la peau reprend sa couleur naturelle?
Mais il n'attendit pas la réponse, Marie entrait, suivie de Pierre; et, tout de
suite, il devina le coup de fortune qui lui arrivait, au rayonnement dont
resplendissait la miraculée. Elle était admirable, faite pour entraîner et
convertir les foules. Vivement, il renvoya Élise Rouquet, demanda le nom
de la nouvelle venue, réclama le dossier à l'un des jeunes prêtres. Puis,
comme elle chancelait, il voulut la faire asseoir dans le fauteuil.
—Oh! non, oh! non, s'écria-t-elle. Je suis si heureuse de me servir de mes
jambes!
Pierre, d'un regard, avait cherché le docteur Chassaigne, désolé de ne pas
le trouver là. Il se tint à l'écart, il attendit, pendant qu'on fouillait les tiroirs
en désordre, sans pouvoir mettre la main sur le dossier.
—Voyons, répétait le docteur Bonamy, Marie de Guersaint, Marie de
Guersaint... J'ai vu ce nom à coup sûr.
Page 327
Enfin, Raboin découvrit le dossier, classé à une fausse lettre alphabétique;
et, quand le docteur eut pris connaissance des certificats qu'il contenait, il se
passionna.
—Voici qui est très intéressant, messieurs. Je vous prie d'écouter avec
attention... Mademoiselle, que vous voyez là, debout, était atteinte d'une
très grave lésion de la moelle. Et, si l'on avait le moindre doute, ces deux
certificats suffiraient à convaincre les plus incrédules, car ils sont signés par
deux médecins de la Faculté de Paris, dont les noms sont bien connus de
tous nos confrères.
Il fit passer les certificats aux médecins présents, qui les lurent avec de
légers hochements de tête. Cela était indéniable, les signataires avaient la
réputation de praticiens honnêtes et habiles.
—Eh bien! messieurs, si le diagnostic n'est pas contesté, et ne peut pas
l'être, quand une malade nous apporte des documents de cette valeur, nous
allons voir maintenant les modifications qui se sont produites dans l'état de
mademoiselle.
Mais, avant de l'interroger, il se tourna vers Pierre.
—Monsieur l'abbé, vous êtes venu de Paris avec mademoiselle de
Guersaint, je crois. Est-ce que vous aviez pris l'avis des médecins, avant le
départ?
Le prêtre sentit un frémissement, dans sa grande joie.
—J'ai assisté à la consultation, monsieur.
Et la scène, de nouveau, s'évoquait. Il revit les deux docteurs graves et
raisonnables, il revit Beauclair qui souriait, pendant que ses confrères
rédigeaient leurs certificats conformes. Allait-il donc mettre ceux-ci à néant,
faire connaître l'autre diagnostic, celui qui permettait d'expliquer
scientifiquement la guérison? Le miracle était prédit, ruiné à l'avance.
—Vous le remarquerez, messieurs, reprit le docteur Bonamy, la présence
de monsieur l'abbé apporte à ces preuves une nouvelle force... Maintenant,
mademoiselle va nous dire bien exactement ce qu'elle a ressenti.
et, quand le docteur eut pris connaissance des certificats qu'il contenait, il se
passionna.
—Voici qui est très intéressant, messieurs. Je vous prie d'écouter avec
attention... Mademoiselle, que vous voyez là, debout, était atteinte d'une
très grave lésion de la moelle. Et, si l'on avait le moindre doute, ces deux
certificats suffiraient à convaincre les plus incrédules, car ils sont signés par
deux médecins de la Faculté de Paris, dont les noms sont bien connus de
tous nos confrères.
Il fit passer les certificats aux médecins présents, qui les lurent avec de
légers hochements de tête. Cela était indéniable, les signataires avaient la
réputation de praticiens honnêtes et habiles.
—Eh bien! messieurs, si le diagnostic n'est pas contesté, et ne peut pas
l'être, quand une malade nous apporte des documents de cette valeur, nous
allons voir maintenant les modifications qui se sont produites dans l'état de
mademoiselle.
Mais, avant de l'interroger, il se tourna vers Pierre.
—Monsieur l'abbé, vous êtes venu de Paris avec mademoiselle de
Guersaint, je crois. Est-ce que vous aviez pris l'avis des médecins, avant le
départ?
Le prêtre sentit un frémissement, dans sa grande joie.
—J'ai assisté à la consultation, monsieur.
Et la scène, de nouveau, s'évoquait. Il revit les deux docteurs graves et
raisonnables, il revit Beauclair qui souriait, pendant que ses confrères
rédigeaient leurs certificats conformes. Allait-il donc mettre ceux-ci à néant,
faire connaître l'autre diagnostic, celui qui permettait d'expliquer
scientifiquement la guérison? Le miracle était prédit, ruiné à l'avance.
—Vous le remarquerez, messieurs, reprit le docteur Bonamy, la présence
de monsieur l'abbé apporte à ces preuves une nouvelle force... Maintenant,
mademoiselle va nous dire bien exactement ce qu'elle a ressenti.
Page 328
Il s'était penché sur l'épaule du père Dargelès, il lui recommandait de ne
pas oublier de donner à Pierre un rôle de témoin, dans la narration.
—Mon Dieu! messieurs, comment vous dire? s'écria Marie de sa voix
haletante, brisée de bonheur. Depuis hier, j'étais certaine d'être guérie. Et,
pourtant, tout à l'heure encore, quand des fourmillements m'ont prise dans
les jambes, j'ai eu peur que ce ne fût une nouvelle crise, j'ai douté un
instant... Alors, les fourmillements se sont arrêtés. Puis, ils ont recommencé,
dès que je suis retombée en prière... Oh! je priais, je priais de toute mon
âme! J'ai fini par m'abandonner comme une enfant. «Sainte Vierge, Notre-
Dame de Lourdes, faites de moi ce que vous voudrez...» Les fourmillements
ne cessaient plus, il m'a semblé que mon sang bouillonnait, une voix me
criait: «Lève-toi! lève-toi!» Et j'ai senti le miracle, dans un grand
craquement de tous mes os, de toute ma chair, comme si j'étais frappée de la
foudre.
Pierre, très pâle, l'écoutait. Beauclair le lui avait bien dit que la guérison
viendrait en coup de foudre, lorsque, sous l'influence de l'imagination
puissamment surexcitée, il se produirait en elle un réveil soudain de la
volonté, depuis si longtemps endormie.
—Ce sont d'abord les jambes que la sainte Vierge a délivrées, continua-t-
elle. J'ai eu la sensation très nette que les liens de fer qui les nouaient
glissaient le long de ma peau, comme des chaînes brisées... Puis, le poids
qui m'étouffait toujours, là, dans le flanc gauche, a remonté; et j'ai cru que
j'allais mourir, tellement il me ravageait. Mais il a dépassé ma poitrine, il a
dépassé ma gorge, et je l'ai eu dans la bouche, et je l'ai craché violemment...
C'était fini, je n'avais plus mon mal, il s'était envolé.
Elle avait fait le geste lourd de l'oiseau de nuit qui bat des ailes, et elle se
tut, en souriant à Pierre, bouleversé. Tout cela, Beauclair l'avait dit à
l'avance, en se servant presque des mêmes mots, des mêmes images. De
point en point, le pronostic se réalisait, il n'y avait plus là que des
phénomènes prévus et naturels.
Les yeux ronds, Raboin avait suivi le récit, avec la passion d'un dévot
borné, que hante l'idée de l'enfer.
pas oublier de donner à Pierre un rôle de témoin, dans la narration.
—Mon Dieu! messieurs, comment vous dire? s'écria Marie de sa voix
haletante, brisée de bonheur. Depuis hier, j'étais certaine d'être guérie. Et,
pourtant, tout à l'heure encore, quand des fourmillements m'ont prise dans
les jambes, j'ai eu peur que ce ne fût une nouvelle crise, j'ai douté un
instant... Alors, les fourmillements se sont arrêtés. Puis, ils ont recommencé,
dès que je suis retombée en prière... Oh! je priais, je priais de toute mon
âme! J'ai fini par m'abandonner comme une enfant. «Sainte Vierge, Notre-
Dame de Lourdes, faites de moi ce que vous voudrez...» Les fourmillements
ne cessaient plus, il m'a semblé que mon sang bouillonnait, une voix me
criait: «Lève-toi! lève-toi!» Et j'ai senti le miracle, dans un grand
craquement de tous mes os, de toute ma chair, comme si j'étais frappée de la
foudre.
Pierre, très pâle, l'écoutait. Beauclair le lui avait bien dit que la guérison
viendrait en coup de foudre, lorsque, sous l'influence de l'imagination
puissamment surexcitée, il se produirait en elle un réveil soudain de la
volonté, depuis si longtemps endormie.
—Ce sont d'abord les jambes que la sainte Vierge a délivrées, continua-t-
elle. J'ai eu la sensation très nette que les liens de fer qui les nouaient
glissaient le long de ma peau, comme des chaînes brisées... Puis, le poids
qui m'étouffait toujours, là, dans le flanc gauche, a remonté; et j'ai cru que
j'allais mourir, tellement il me ravageait. Mais il a dépassé ma poitrine, il a
dépassé ma gorge, et je l'ai eu dans la bouche, et je l'ai craché violemment...
C'était fini, je n'avais plus mon mal, il s'était envolé.
Elle avait fait le geste lourd de l'oiseau de nuit qui bat des ailes, et elle se
tut, en souriant à Pierre, bouleversé. Tout cela, Beauclair l'avait dit à
l'avance, en se servant presque des mêmes mots, des mêmes images. De
point en point, le pronostic se réalisait, il n'y avait plus là que des
phénomènes prévus et naturels.
Les yeux ronds, Raboin avait suivi le récit, avec la passion d'un dévot
borné, que hante l'idée de l'enfer.
Page 329
—C'est le diable, cria-t-il, c'est le diable qu'elle a craché! Mais le docteur
Bonamy, plus sage, le fit taire. Et, se tournant vers les médecins:
—Messieurs, vous savez que nous évitons toujours ici de prononcer le
grand mot de miracle. Seulement, voici un fait, je suis curieux de savoir
comment vous l'expliqueriez par les voies naturelles... Depuis sept ans,
mademoiselle était frappée d'une paralysie grave, due évidemment à une
lésion de la moelle. Et cela ne saurait être nié, les certificats sont là,
indiscutables. Elle ne marchait plus, elle ne pouvait plus faire un
mouvement sans jeter une plainte, elle en était arrivée à l'épuisement
extrême, qui précède de peu les terminaisons fâcheuses... Tout d'un coup, la
voici qui se lève, qui marche, qui rit et rayonne. La paralysie a
complètement disparu, il ne reste aucune douleur, elle se porte aussi bien
que vous et moi... Voyons, messieurs, examinez-la, dites-moi ce qui s'est
passé.
Il triomphait. Aucun des médecins ne prit la parole. Deux, sans doute des
catholiques pratiquants, avaient approuvé, d'un branle énergique de la tête.
Les autres demeuraient immobiles, l'air gêné, peu soucieux de se mettre
dans cette histoire. Pourtant, un petit maigre, dont les yeux luisaient derrière
les verres de son binocle, finit par se lever, pour voir Marie de plus près. Il
lui prit une main, regarda ses pupilles, sembla se préoccuper simplement de
l'air de transfiguration où elle baignait. Puis, d'une façon très courtoise, sans
vouloir même discuter, il retourna s'asseoir.
—Le cas échappe à la science, voilà tout ce que je constate, conclut
victorieusement le docteur Bonamy. J'ajoute que nous n'avons pas ici de
convalescence, la santé se refait d'un coup, pleine et entière... Voyez
mademoiselle. Le regard brille, le teint est rosé, la physionomie a retrouvé
sa gaieté vivante. Sans doute, la réparation des tissus va se continuer avec
quelque lenteur; mais déjà l'on peut dire que mademoiselle vient de
renaître... N'est-ce pas, monsieur l'abbé, vous qui la voyiez souvent, vous ne
la reconnaissez plus?
Pierre balbutia:
—C'est vrai, c'est vrai...
Bonamy, plus sage, le fit taire. Et, se tournant vers les médecins:
—Messieurs, vous savez que nous évitons toujours ici de prononcer le
grand mot de miracle. Seulement, voici un fait, je suis curieux de savoir
comment vous l'expliqueriez par les voies naturelles... Depuis sept ans,
mademoiselle était frappée d'une paralysie grave, due évidemment à une
lésion de la moelle. Et cela ne saurait être nié, les certificats sont là,
indiscutables. Elle ne marchait plus, elle ne pouvait plus faire un
mouvement sans jeter une plainte, elle en était arrivée à l'épuisement
extrême, qui précède de peu les terminaisons fâcheuses... Tout d'un coup, la
voici qui se lève, qui marche, qui rit et rayonne. La paralysie a
complètement disparu, il ne reste aucune douleur, elle se porte aussi bien
que vous et moi... Voyons, messieurs, examinez-la, dites-moi ce qui s'est
passé.
Il triomphait. Aucun des médecins ne prit la parole. Deux, sans doute des
catholiques pratiquants, avaient approuvé, d'un branle énergique de la tête.
Les autres demeuraient immobiles, l'air gêné, peu soucieux de se mettre
dans cette histoire. Pourtant, un petit maigre, dont les yeux luisaient derrière
les verres de son binocle, finit par se lever, pour voir Marie de plus près. Il
lui prit une main, regarda ses pupilles, sembla se préoccuper simplement de
l'air de transfiguration où elle baignait. Puis, d'une façon très courtoise, sans
vouloir même discuter, il retourna s'asseoir.
—Le cas échappe à la science, voilà tout ce que je constate, conclut
victorieusement le docteur Bonamy. J'ajoute que nous n'avons pas ici de
convalescence, la santé se refait d'un coup, pleine et entière... Voyez
mademoiselle. Le regard brille, le teint est rosé, la physionomie a retrouvé
sa gaieté vivante. Sans doute, la réparation des tissus va se continuer avec
quelque lenteur; mais déjà l'on peut dire que mademoiselle vient de
renaître... N'est-ce pas, monsieur l'abbé, vous qui la voyiez souvent, vous ne
la reconnaissez plus?
Pierre balbutia:
—C'est vrai, c'est vrai...
Page 330
Et, en effet, elle lui apparaissait déjà forte, les joues remplies et fraîches,
d'une allégresse florissante. Mais, encore une fois, Beauclair l'avait prévu,
ce sursaut d'hosanna, ce redressement et ce resplendissement de tout ce
corps brisé, quand la vie rentrerait en lui, avec la volonté de guérir et d'être
heureuse.
De nouveau, le docteur Bonamy s'était penché sur l'épaule du père
Dargelès, qui achevait d'écrire sa note, une sorte de petit procès-verbal
complet. Tous deux échangèrent quelques mots à demi-voix. Ils se
consultaient, et le docteur finit par reprendre:
—Monsieur l'abbé, vous avez assisté à ces merveilles, vous ne refuserez
pas de signer le récit exact que vient de rédiger le révérend père pour le
Journal de la Grotte.
Lui, signer cette page d'erreur et de mensonge! Une révolte le souleva, il
fut sur le point de crier la vérité. Mais il sentit le poids de sa soutane à ses
épaules; et, surtout, la joie divine de Marie lui emplissait le cœur. Il restait
pénétré d'un bonheur si grand, à la voir sauvée! Depuis qu'on ne
l'interrogeait plus, elle était venue s'appuyer sur son bras, elle continuait de
lui sourire avec des yeux d'ivresse.
—Ô mon ami, dit-elle très bas, remerciez la sainte Vierge. Elle a été si
bonne, me voilà maintenant si bien portante, si belle, si jeune!... Et que mon
père, mon pauvre père va être content!
Alors, Pierre signa. Tout croulait en lui, mais il suffisait qu'elle fût sauvée,
il aurait cru être sacrilège en touchant à la foi de cette enfant, la grande foi
pure qui l'avait guérie.
Dehors, lorsque Marie reparut, les acclamations recommencèrent, la foule
battit des mains. Il semblait que, maintenant, le miracle fût officiel.
Pourtant, des personnes charitables, craignant qu'elle ne se fatiguât et
qu'elle n'eût besoin de son chariot, abandonné par elle devant la Grotte,
l'avaient amené jusqu'au bureau des constatations. Quand elle le retrouva,
elle eut une émotion profonde. Ah! ce chariot, où elle avait vécu tant
d'années, ce cercueil roulant dans lequel elle s'imaginait parfois être
enterrée vive, que de larmes, que de désespoirs, que de journées mauvaises
il avait vus! Et, tout d'un coup, l'idée lui vint que, puisqu'il avait si
d'une allégresse florissante. Mais, encore une fois, Beauclair l'avait prévu,
ce sursaut d'hosanna, ce redressement et ce resplendissement de tout ce
corps brisé, quand la vie rentrerait en lui, avec la volonté de guérir et d'être
heureuse.
De nouveau, le docteur Bonamy s'était penché sur l'épaule du père
Dargelès, qui achevait d'écrire sa note, une sorte de petit procès-verbal
complet. Tous deux échangèrent quelques mots à demi-voix. Ils se
consultaient, et le docteur finit par reprendre:
—Monsieur l'abbé, vous avez assisté à ces merveilles, vous ne refuserez
pas de signer le récit exact que vient de rédiger le révérend père pour le
Journal de la Grotte.
Lui, signer cette page d'erreur et de mensonge! Une révolte le souleva, il
fut sur le point de crier la vérité. Mais il sentit le poids de sa soutane à ses
épaules; et, surtout, la joie divine de Marie lui emplissait le cœur. Il restait
pénétré d'un bonheur si grand, à la voir sauvée! Depuis qu'on ne
l'interrogeait plus, elle était venue s'appuyer sur son bras, elle continuait de
lui sourire avec des yeux d'ivresse.
—Ô mon ami, dit-elle très bas, remerciez la sainte Vierge. Elle a été si
bonne, me voilà maintenant si bien portante, si belle, si jeune!... Et que mon
père, mon pauvre père va être content!
Alors, Pierre signa. Tout croulait en lui, mais il suffisait qu'elle fût sauvée,
il aurait cru être sacrilège en touchant à la foi de cette enfant, la grande foi
pure qui l'avait guérie.
Dehors, lorsque Marie reparut, les acclamations recommencèrent, la foule
battit des mains. Il semblait que, maintenant, le miracle fût officiel.
Pourtant, des personnes charitables, craignant qu'elle ne se fatiguât et
qu'elle n'eût besoin de son chariot, abandonné par elle devant la Grotte,
l'avaient amené jusqu'au bureau des constatations. Quand elle le retrouva,
elle eut une émotion profonde. Ah! ce chariot, où elle avait vécu tant
d'années, ce cercueil roulant dans lequel elle s'imaginait parfois être
enterrée vive, que de larmes, que de désespoirs, que de journées mauvaises
il avait vus! Et, tout d'un coup, l'idée lui vint que, puisqu'il avait si
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longtemps été à la peine, il devait être, lui aussi, au triomphe. Ce fut une
inspiration brusque, comme une sainte folie, qui lui fit saisir le timon.
À ce moment, la procession passait, revenant de la Grotte, où l'abbé
Judaine avait donné la bénédiction. Et Marie, traînant son chariot, se plaça
derrière le dais. Et, en pantoufles, la tête couverte d'une dentelle, elle
marcha ainsi, la poitrine frémissante, la face haute, illuminée et superbe,
traînant toujours le chariot de misère, le cercueil roulant où elle avait
agonisé. Et la foule qui l'acclamait, la foule frénétique la suivit.
IV
Pierre avait suivi Marie, et il se trouvait derrière le dais, avec elle, comme
emporté dans le vent de gloire qui lui faisait traîner triomphalement son
chariot. Mais de telles poussées revenaient à chaque minute, en tempête,
qu'il serait tombé sûrement, si une main rude ne l'avait maintenu.
—N'ayez pas peur, donnez-moi le bras. Autrement, vous ne pourrez rester
debout.
Il se tourna, il fut surpris de reconnaître le père Massias, qui avait laissé le
père Fourcade dans la chaire, pour accompagner le dais. Une extraordinaire
fièvre le soutenait, le jetait en avant, d'une solidité de roc, les yeux pareils à
des tisons, la face exaltée, couverte de sueur.
—Prenez donc garde! donnez-moi le bras.
Une nouvelle vague humaine avait failli les balayer. Et Pierre s'abandonna
à ce terrible homme, qu'il se souvenait d'avoir eu pour condisciple au
séminaire. Quelle singulière rencontre, et comme il aurait voulu posséder
cette foi violente, cette folie de la foi qui le faisait haleter ainsi, la gorge
pleine de sanglots, continuant à clamer l'ardente supplication:
—Seigneur Jésus, guérissez nos malades!... Seigneur Jésus, guérissez nos
malades!
inspiration brusque, comme une sainte folie, qui lui fit saisir le timon.
À ce moment, la procession passait, revenant de la Grotte, où l'abbé
Judaine avait donné la bénédiction. Et Marie, traînant son chariot, se plaça
derrière le dais. Et, en pantoufles, la tête couverte d'une dentelle, elle
marcha ainsi, la poitrine frémissante, la face haute, illuminée et superbe,
traînant toujours le chariot de misère, le cercueil roulant où elle avait
agonisé. Et la foule qui l'acclamait, la foule frénétique la suivit.
IV
Pierre avait suivi Marie, et il se trouvait derrière le dais, avec elle, comme
emporté dans le vent de gloire qui lui faisait traîner triomphalement son
chariot. Mais de telles poussées revenaient à chaque minute, en tempête,
qu'il serait tombé sûrement, si une main rude ne l'avait maintenu.
—N'ayez pas peur, donnez-moi le bras. Autrement, vous ne pourrez rester
debout.
Il se tourna, il fut surpris de reconnaître le père Massias, qui avait laissé le
père Fourcade dans la chaire, pour accompagner le dais. Une extraordinaire
fièvre le soutenait, le jetait en avant, d'une solidité de roc, les yeux pareils à
des tisons, la face exaltée, couverte de sueur.
—Prenez donc garde! donnez-moi le bras.
Une nouvelle vague humaine avait failli les balayer. Et Pierre s'abandonna
à ce terrible homme, qu'il se souvenait d'avoir eu pour condisciple au
séminaire. Quelle singulière rencontre, et comme il aurait voulu posséder
cette foi violente, cette folie de la foi qui le faisait haleter ainsi, la gorge
pleine de sanglots, continuant à clamer l'ardente supplication:
—Seigneur Jésus, guérissez nos malades!... Seigneur Jésus, guérissez nos
malades!
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Derrière le dais, le cri ne cessait pas, il y avait toujours là un vociférateur,
chargé de ne pas laisser en paix la trop lente bonté divine. C'était, parfois,
une voix grosse, éplorée; d'autres fois, elle était aiguë, déchirante. Celle du
père, impérieuse, finissait par se briser d'émotion.
—Seigneur Jésus, guérissez nos malades!... Seigneur Jésus, guérissez nos
malades!
Le bruit de la guérison foudroyante de Marie, de ce miracle dont l'éclat
allait emplir la chrétienté, s'était répandu déjà d'un bout à l'autre de
Lourdes; et de là venait ce vertige accru de la foule, cette crise de
contagieux délire qui la faisait se ruer vers le Saint-Sacrement, tournoyante,
dans un flux déchaîné de marée haute. Chacun cédait à l'inconsciente
passion de le voir, de le toucher, d'être guéri, d'être heureux. Dieu passait, et
il n'y avait pas que les malades à brûler du désir de vivre, tous étaient
ravagés par le besoin du bonheur, qui les soulevait, le cœur saignant et
ouvert, les mains avides.
Aussi Berthaud, qui redoutait l'excès de cet amour, avait-il voulu
accompagner ses hommes. Il les commandait, il veillait à ce que la double
chaîne des brancardiers, aux deux côtés du dais, ne fût pas rompue.
—Serrez vos rangs, encore, encore! et les bras solidement noués!
Ces jeunes gens, choisis parmi les plus vigoureux, avaient fort à faire. Le
mur qu'ils bâtissaient ainsi, épaule contre épaule, les bras liés à la taille et
au cou, pliait à chaque instant, sous les assauts involontaires. Personne ne
croyait pousser, et c'étaient de continuels remous, des ondes profondes qui
venaient de loin et qui menaçaient de tout engloutir.
Lorsque le dais se trouva au milieu de la place du Rosaire, l'abbé Judaine
crut bien qu'il n'irait pas plus loin. Dans le vaste espace, il s'était formé
plusieurs courants contraires, tourbillonnant, l'assaillant de toutes parts. Il
dut s'arrêter, sous le dais balancé, flagellé comme une voile au large, par un
brusque coup de vent. Il tenait le Saint-Sacrement très haut, de ses deux
mains engourdies, avec la peur qu'une poussée dernière ne le renversât; car
il sentait bien que l'ostensoir d'or, rayonnant de soleil, était la passion de
tout ce peuple, le Dieu qu'on exigeait pour le baiser, pour se perdre en lui,
chargé de ne pas laisser en paix la trop lente bonté divine. C'était, parfois,
une voix grosse, éplorée; d'autres fois, elle était aiguë, déchirante. Celle du
père, impérieuse, finissait par se briser d'émotion.
—Seigneur Jésus, guérissez nos malades!... Seigneur Jésus, guérissez nos
malades!
Le bruit de la guérison foudroyante de Marie, de ce miracle dont l'éclat
allait emplir la chrétienté, s'était répandu déjà d'un bout à l'autre de
Lourdes; et de là venait ce vertige accru de la foule, cette crise de
contagieux délire qui la faisait se ruer vers le Saint-Sacrement, tournoyante,
dans un flux déchaîné de marée haute. Chacun cédait à l'inconsciente
passion de le voir, de le toucher, d'être guéri, d'être heureux. Dieu passait, et
il n'y avait pas que les malades à brûler du désir de vivre, tous étaient
ravagés par le besoin du bonheur, qui les soulevait, le cœur saignant et
ouvert, les mains avides.
Aussi Berthaud, qui redoutait l'excès de cet amour, avait-il voulu
accompagner ses hommes. Il les commandait, il veillait à ce que la double
chaîne des brancardiers, aux deux côtés du dais, ne fût pas rompue.
—Serrez vos rangs, encore, encore! et les bras solidement noués!
Ces jeunes gens, choisis parmi les plus vigoureux, avaient fort à faire. Le
mur qu'ils bâtissaient ainsi, épaule contre épaule, les bras liés à la taille et
au cou, pliait à chaque instant, sous les assauts involontaires. Personne ne
croyait pousser, et c'étaient de continuels remous, des ondes profondes qui
venaient de loin et qui menaçaient de tout engloutir.
Lorsque le dais se trouva au milieu de la place du Rosaire, l'abbé Judaine
crut bien qu'il n'irait pas plus loin. Dans le vaste espace, il s'était formé
plusieurs courants contraires, tourbillonnant, l'assaillant de toutes parts. Il
dut s'arrêter, sous le dais balancé, flagellé comme une voile au large, par un
brusque coup de vent. Il tenait le Saint-Sacrement très haut, de ses deux
mains engourdies, avec la peur qu'une poussée dernière ne le renversât; car
il sentait bien que l'ostensoir d'or, rayonnant de soleil, était la passion de
tout ce peuple, le Dieu qu'on exigeait pour le baiser, pour se perdre en lui,
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quitte à l'anéantir. Alors, immobilisé, il tourna vers Berthaud des regards
inquiets.
—Ne laissez passer personne! criait celui-ci aux brancardiers, personne!
l'ordre est formel, entendez-vous!
Mais des voix suppliantes s'élevaient, des misérables sanglotaient, les bras
tendus, les lèvres tendues, avec le désir fou qu'on les laissât s'approcher et
s'agenouiller aux pieds du prêtre. Quelle grâce, d'être jeté à terre, d'être
foulé, piétiné par toute la procession! Un infirme montrait sa main
desséchée, convaincu qu'elle allait refleurir au bout de son bras, si on lui
permettait de toucher l'ostensoir. Une muette poussait de ses fortes épaules,
rageusement, pour délier sa langue dans un baiser. D'autres, d'autres encore
criaient, imploraient, finissaient par serrer les poings, contre les cruels qui
refusaient la guérison aux souffrances de leur corps, aux misères de leur
âme. La consigne était absolue, on redoutait les accidents les plus graves.
—Personne, personne! répétait Berthaud, ne laissez passer personne!
Cependant, il y avait là une femme, dont la vue touchait tous les cœurs.
Misérablement vêtue, elle était nu-tête, le visage en larmes, et elle tenait sur
les bras un petit garçon d'une dizaine d'années, dont les deux jambes,
paralysées et molles, pendaient. C'était un poids trop lourd pour sa
faiblesse; mais elle ne paraissait pas le sentir. Elle avait apporté son garçon,
elle conjurait les brancardiers, avec un entêtement sourd, dont ni les paroles
ni les bousculades ne triomphaient.
D'un signe, enfin, l'abbé Judaine, très ému, l'appela. Obéissant à cette pitié
de l'officiant, malgré le danger d'ouvrir une brèche, deux des brancardiers
s'écartèrent; et la femme se précipita, avec son fardeau, s'abattit devant le
prêtre. Celui-ci, un instant, posa le pied du Saint-Sacrement sur la tête du
petit garçon. La mère elle-même y colla ses lèvres avides. Puis, comme on
se remettait en marche, elle voulut rester derrière le dais, elle suivit la
procession, les cheveux au vent, haletante, chancelante sous le poids trop
lourd qui lui cassait les épaules.
À grand'peine, on acheva de traverser ainsi la place du Rosaire. Et la
montée alors commença, la montée glorieuse par la rampe monumentale;
tandis que, très haut, au bord du ciel, la Basilique dressait sa flèche mince,
inquiets.
—Ne laissez passer personne! criait celui-ci aux brancardiers, personne!
l'ordre est formel, entendez-vous!
Mais des voix suppliantes s'élevaient, des misérables sanglotaient, les bras
tendus, les lèvres tendues, avec le désir fou qu'on les laissât s'approcher et
s'agenouiller aux pieds du prêtre. Quelle grâce, d'être jeté à terre, d'être
foulé, piétiné par toute la procession! Un infirme montrait sa main
desséchée, convaincu qu'elle allait refleurir au bout de son bras, si on lui
permettait de toucher l'ostensoir. Une muette poussait de ses fortes épaules,
rageusement, pour délier sa langue dans un baiser. D'autres, d'autres encore
criaient, imploraient, finissaient par serrer les poings, contre les cruels qui
refusaient la guérison aux souffrances de leur corps, aux misères de leur
âme. La consigne était absolue, on redoutait les accidents les plus graves.
—Personne, personne! répétait Berthaud, ne laissez passer personne!
Cependant, il y avait là une femme, dont la vue touchait tous les cœurs.
Misérablement vêtue, elle était nu-tête, le visage en larmes, et elle tenait sur
les bras un petit garçon d'une dizaine d'années, dont les deux jambes,
paralysées et molles, pendaient. C'était un poids trop lourd pour sa
faiblesse; mais elle ne paraissait pas le sentir. Elle avait apporté son garçon,
elle conjurait les brancardiers, avec un entêtement sourd, dont ni les paroles
ni les bousculades ne triomphaient.
D'un signe, enfin, l'abbé Judaine, très ému, l'appela. Obéissant à cette pitié
de l'officiant, malgré le danger d'ouvrir une brèche, deux des brancardiers
s'écartèrent; et la femme se précipita, avec son fardeau, s'abattit devant le
prêtre. Celui-ci, un instant, posa le pied du Saint-Sacrement sur la tête du
petit garçon. La mère elle-même y colla ses lèvres avides. Puis, comme on
se remettait en marche, elle voulut rester derrière le dais, elle suivit la
procession, les cheveux au vent, haletante, chancelante sous le poids trop
lourd qui lui cassait les épaules.
À grand'peine, on acheva de traverser ainsi la place du Rosaire. Et la
montée alors commença, la montée glorieuse par la rampe monumentale;
tandis que, très haut, au bord du ciel, la Basilique dressait sa flèche mince,
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d'où s'envolait un carillon de cloches, sonnant le triomphe de Notre-Dame
de Lourdes. C'était, maintenant, vers cette apothéose que le dais lentement
s'élevait, vers cette porte haute du sanctuaire, qui semblait ouverte sur
l'infini, au-dessus de la foule immense, dont la mer, en bas, par les places et
par les avenues, continuait à gronder. Déjà, le suisse magnifique, bleu et
argent, arrivait avec la croix processionnelle à la hauteur de la coupole du
Rosaire, sur la vaste esplanade des toitures. Les délégations du pèlerinage
s'y déroulaient, les bannières de soie et de velours, aux couleurs vives,
flottaient dans l'incendie du couchant. Puis, le clergé resplendissait, les
prêtres en surplis de neige, les prêtres en chasubles d'or, pareils à un défilé
d'astres. Et les encensoirs se balançaient, et le dais montait toujours, sans
qu'on distinguât les porteurs, comme si une force mystérieuse, des anges
invisibles l'eussent emporté, dans cette ascension de gloire, vers la porte du
ciel grande ouverte.
Des chants avaient éclaté, les voix ne réclamaient plus la guérison des
malades, à présent qu'on s'était dégagé de la foule. Le miracle s'était
produit, on le célébrait à pleine gorge, dans le branle des cloches, dans la
gaieté vibrante de l'air.
—Magnificat anima mea Dominum...
C'était le cantique de gratitude, déjà chanté à la Grotte, qui, de nouveau,
sortait des cœurs.
—Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo...
Et cette montée rayonnante, cette ascension par les rampes colossales,
vers la Basilique de lumière, Marie la faisait avec un débordement de
croissante allégresse. À mesure qu'elle s'élevait, il lui semblait qu'elle
devenait plus forte, plus solide sur ses jambes ressuscitées, mortes si
longtemps. Ce chariot qu'elle traînait victorieusement, c'était comme la
dépouille de son mal, l'enfer d'où la sainte Vierge l'avait tirée; et, bien que le
timon lui en meurtrît les mains, elle voulait le mener là-haut avec elle, pour
le jeter aux pieds de Dieu. Aucun obstacle ne l'arrêtait, elle riait au milieu
de grosses larmes, la poitrine haute, l'allure guerrière. Dans sa course, une
de ses pantoufles s'était détachée, tandis que la dentelle avait glissé de ses
cheveux sur ses épaules. Mais elle marchait quand même, elle allait
toujours, casquée de son admirable chevelure blonde, la face éclatante, dans
de Lourdes. C'était, maintenant, vers cette apothéose que le dais lentement
s'élevait, vers cette porte haute du sanctuaire, qui semblait ouverte sur
l'infini, au-dessus de la foule immense, dont la mer, en bas, par les places et
par les avenues, continuait à gronder. Déjà, le suisse magnifique, bleu et
argent, arrivait avec la croix processionnelle à la hauteur de la coupole du
Rosaire, sur la vaste esplanade des toitures. Les délégations du pèlerinage
s'y déroulaient, les bannières de soie et de velours, aux couleurs vives,
flottaient dans l'incendie du couchant. Puis, le clergé resplendissait, les
prêtres en surplis de neige, les prêtres en chasubles d'or, pareils à un défilé
d'astres. Et les encensoirs se balançaient, et le dais montait toujours, sans
qu'on distinguât les porteurs, comme si une force mystérieuse, des anges
invisibles l'eussent emporté, dans cette ascension de gloire, vers la porte du
ciel grande ouverte.
Des chants avaient éclaté, les voix ne réclamaient plus la guérison des
malades, à présent qu'on s'était dégagé de la foule. Le miracle s'était
produit, on le célébrait à pleine gorge, dans le branle des cloches, dans la
gaieté vibrante de l'air.
—Magnificat anima mea Dominum...
C'était le cantique de gratitude, déjà chanté à la Grotte, qui, de nouveau,
sortait des cœurs.
—Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo...
Et cette montée rayonnante, cette ascension par les rampes colossales,
vers la Basilique de lumière, Marie la faisait avec un débordement de
croissante allégresse. À mesure qu'elle s'élevait, il lui semblait qu'elle
devenait plus forte, plus solide sur ses jambes ressuscitées, mortes si
longtemps. Ce chariot qu'elle traînait victorieusement, c'était comme la
dépouille de son mal, l'enfer d'où la sainte Vierge l'avait tirée; et, bien que le
timon lui en meurtrît les mains, elle voulait le mener là-haut avec elle, pour
le jeter aux pieds de Dieu. Aucun obstacle ne l'arrêtait, elle riait au milieu
de grosses larmes, la poitrine haute, l'allure guerrière. Dans sa course, une
de ses pantoufles s'était détachée, tandis que la dentelle avait glissé de ses
cheveux sur ses épaules. Mais elle marchait quand même, elle allait
toujours, casquée de son admirable chevelure blonde, la face éclatante, dans
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un tel réveil de volonté et de force, qu'on entendait, derrière elle, le lourd
chariot bondir en gravissant la pente rude des dalles, ainsi qu'un petit
chariot d'enfant.
Pierre, près de Marie, restait au bras du père Massias, qui ne l'avait point
lâché. Il était incapable de réfléchir, perdu dans cette émotion énorme. La
voix de son compagnon, sonore, l'assourdissait.
—Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles...
De l'autre côté, à sa droite, Berthaud suivait aussi le dais, rassuré
maintenant. Il avait donné l'ordre à ses brancardiers de cesser la chaîne, il
considérait d'un air ravi cette mer humaine, que venait de traverser la
procession. Plus on montait le long des rampes, et plus la place du Rosaire,
les avenues, les allées des jardins s'élargissaient en dessous, se
développaient aux regards, noires de monde. C'était tout un peuple à vol
d'oiseau, une fourmilière de plus en plus étalée et lointaine.
—Regardez donc! finit-il par dire à Pierre. Est-ce grand! est-ce beau!...
Allons, l'année ne sera pas mauvaise.
Lui, pour qui Lourdes était surtout un foyer de propagande, où il
contentait ses rancunes politiques, se réjouissait des pèlerinages nombreux,
qu'il croyait être désagréables au gouvernement. Ah! si l'on avait pu amener
les ouvriers des villes, créer une démocratie catholique!
—L'année dernière, continua-t-il, on est à peine arrivé à deux cent mille
pèlerins. Cette année, j'espère qu'on dépassera ce chiffre.
Et, de son air gai de bon vivant, malgré sa passion de sectaire:
—Ma foi, tout à l'heure, quand on s'écrasait, j'étais content... Je me disais:
Ça marche, ça marche!
Mais Pierre n'écoutait pas, était frappé par la grandeur du spectacle. Cette
foule qui s'étendait davantage à mesure qu'il s'élevait au-dessus d'elle, cette
vallée magnifique qui se creusait sous lui, qui s'agrandissait sans cesse,
déroulant l'horizon fastueux des montagnes, l'emplissaient d'une admiration
frémissante. Son trouble en était accru, il chercha le regard de Marie, il lui
indiqua le cirque immense d'un geste large. Et ce geste la trompa, elle ne vit
chariot bondir en gravissant la pente rude des dalles, ainsi qu'un petit
chariot d'enfant.
Pierre, près de Marie, restait au bras du père Massias, qui ne l'avait point
lâché. Il était incapable de réfléchir, perdu dans cette émotion énorme. La
voix de son compagnon, sonore, l'assourdissait.
—Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles...
De l'autre côté, à sa droite, Berthaud suivait aussi le dais, rassuré
maintenant. Il avait donné l'ordre à ses brancardiers de cesser la chaîne, il
considérait d'un air ravi cette mer humaine, que venait de traverser la
procession. Plus on montait le long des rampes, et plus la place du Rosaire,
les avenues, les allées des jardins s'élargissaient en dessous, se
développaient aux regards, noires de monde. C'était tout un peuple à vol
d'oiseau, une fourmilière de plus en plus étalée et lointaine.
—Regardez donc! finit-il par dire à Pierre. Est-ce grand! est-ce beau!...
Allons, l'année ne sera pas mauvaise.
Lui, pour qui Lourdes était surtout un foyer de propagande, où il
contentait ses rancunes politiques, se réjouissait des pèlerinages nombreux,
qu'il croyait être désagréables au gouvernement. Ah! si l'on avait pu amener
les ouvriers des villes, créer une démocratie catholique!
—L'année dernière, continua-t-il, on est à peine arrivé à deux cent mille
pèlerins. Cette année, j'espère qu'on dépassera ce chiffre.
Et, de son air gai de bon vivant, malgré sa passion de sectaire:
—Ma foi, tout à l'heure, quand on s'écrasait, j'étais content... Je me disais:
Ça marche, ça marche!
Mais Pierre n'écoutait pas, était frappé par la grandeur du spectacle. Cette
foule qui s'étendait davantage à mesure qu'il s'élevait au-dessus d'elle, cette
vallée magnifique qui se creusait sous lui, qui s'agrandissait sans cesse,
déroulant l'horizon fastueux des montagnes, l'emplissaient d'une admiration
frémissante. Son trouble en était accru, il chercha le regard de Marie, il lui
indiqua le cirque immense d'un geste large. Et ce geste la trompa, elle ne vit
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pas la matérialité du spectacle, dans l'exaltation toute spirituelle où elle se
trouvait; elle crut qu'il prenait la terre à témoin des faveurs prodigieuses
dont la sainte Vierge venait de les combler tous les deux; car elle s'imaginait
qu'il avait eu sa part du miracle, que dans le coup de grâce qui l'avait mise
debout, la chair guérie, lui, si voisin d'elle, cœur à cœur, s'était senti
enveloppé, soulevé par la même force divine, l'âme sauvée du doute,
reconquise par la foi. Comment aurait-il pu assister à son extraordinaire
guérison, sans être convaincu? Elle avait tant prié, d'ailleurs, la nuit
précédente, devant la Grotte! Elle l'apercevait, à travers l'excès de sa joie,
transfiguré lui aussi, pleurant et riant, rendu à Dieu. Et cela fouettait sa
fièvre heureuse, elle traînait son chariot d'une main qui ne se lassait pas, elle
aurait voulu le traîner pendant des lieues, des lieues encore, toujours plus
haut, jusqu'à des sommets inaccessibles, jusque dans l'éblouissement du
paradis, comme si elle eût porté leur double croix sur cette montée
retentissante, son propre rachat et le rachat de son ami.
—Oh! Pierre, Pierre, balbutia-t-elle, que cela est bon d'avoir eu ce grand
bonheur ensemble, ensemble! Je le lui avais si ardemment demandé, et elle
a bien voulu, et elle vous a sauvé en me sauvant!... Oui, j'ai senti votre âme
qui se fondait dans mon âme. Dites-moi que nos mutuelles prières ont été
exaucées, que j'ai obtenu votre salut comme vous avez obtenu le mien!
Il comprit son erreur, il frémit.
—Si vous saviez, continua-t-elle, quel serait mon mortel chagrin, de
monter ainsi toute seule dans la clarté. Oh! être élue sans vous, m'en aller
là-haut sans vous! Mais, avec vous, Pierre, c'est un ravissement... Sauvés
ensemble, heureux à jamais! Je me sens des forces pour être heureuse, oh!
des forces à soulever le monde!
Et il dut pourtant lui répondre, il mentit, révolté à l'idée de gâter, de ternir
cette grande félicité si pure.
—Oui, oui! soyez heureuse, Marie, car je suis bien heureux moi-même, et
toutes nos peines sont rachetées.
Mais il se fit en son être une déchirure profonde, comme si, brusquement,
il avait senti qu'un brutal coup de hache les séparait l'un de l'autre. Jusque-
là, dans leurs souffrances communes, elle était demeurée la petite amie
trouvait; elle crut qu'il prenait la terre à témoin des faveurs prodigieuses
dont la sainte Vierge venait de les combler tous les deux; car elle s'imaginait
qu'il avait eu sa part du miracle, que dans le coup de grâce qui l'avait mise
debout, la chair guérie, lui, si voisin d'elle, cœur à cœur, s'était senti
enveloppé, soulevé par la même force divine, l'âme sauvée du doute,
reconquise par la foi. Comment aurait-il pu assister à son extraordinaire
guérison, sans être convaincu? Elle avait tant prié, d'ailleurs, la nuit
précédente, devant la Grotte! Elle l'apercevait, à travers l'excès de sa joie,
transfiguré lui aussi, pleurant et riant, rendu à Dieu. Et cela fouettait sa
fièvre heureuse, elle traînait son chariot d'une main qui ne se lassait pas, elle
aurait voulu le traîner pendant des lieues, des lieues encore, toujours plus
haut, jusqu'à des sommets inaccessibles, jusque dans l'éblouissement du
paradis, comme si elle eût porté leur double croix sur cette montée
retentissante, son propre rachat et le rachat de son ami.
—Oh! Pierre, Pierre, balbutia-t-elle, que cela est bon d'avoir eu ce grand
bonheur ensemble, ensemble! Je le lui avais si ardemment demandé, et elle
a bien voulu, et elle vous a sauvé en me sauvant!... Oui, j'ai senti votre âme
qui se fondait dans mon âme. Dites-moi que nos mutuelles prières ont été
exaucées, que j'ai obtenu votre salut comme vous avez obtenu le mien!
Il comprit son erreur, il frémit.
—Si vous saviez, continua-t-elle, quel serait mon mortel chagrin, de
monter ainsi toute seule dans la clarté. Oh! être élue sans vous, m'en aller
là-haut sans vous! Mais, avec vous, Pierre, c'est un ravissement... Sauvés
ensemble, heureux à jamais! Je me sens des forces pour être heureuse, oh!
des forces à soulever le monde!
Et il dut pourtant lui répondre, il mentit, révolté à l'idée de gâter, de ternir
cette grande félicité si pure.
—Oui, oui! soyez heureuse, Marie, car je suis bien heureux moi-même, et
toutes nos peines sont rachetées.
Mais il se fit en son être une déchirure profonde, comme si, brusquement,
il avait senti qu'un brutal coup de hache les séparait l'un de l'autre. Jusque-
là, dans leurs souffrances communes, elle était demeurée la petite amie
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d'enfance, la première femme ingénument désirée, qu'il savait toujours
sienne, puisqu'elle ne pouvait être à personne. Et elle était guérie, et il
restait seul, dans son enfer, à se dire qu'elle ne serait jamais plus à lui. Cette
pensée soudaine le bouleversa tellement, qu'il détourna les yeux, désespéré
de souffrir ainsi du bonheur prodigieux dont elle exultait.
Le chant continuait, le père Massias, sans rien entendre, sans rien voir,
tout à la brûlante gratitude envers Dieu, lançait le dernier verset d'une voix
tonnante:
—Sicut locutus est ad patres nostros, Abraham et semini ejus in sæcula.
Encore cette rampe à gravir, encore un effort à faire sur cette montée rude,
aux larges dalles glissantes! Et la procession s'élevait encore, et l'ascension
s'achevait, en pleine lumière vive. Il y avait là un dernier détour, les roues
du chariot sonnèrent contre la bordure de granit. Toujours plus haut,
toujours plus haut! Il roulait plus haut, il débouchait au bord du ciel.
Alors, tout d'un coup, le dais apparut au sommet des rampes géantes,
devant la porte de la Basilique, sur le balcon de pierre qui dominait
l'étendue. L'abbé Judaine s'avança, tenant à deux mains, en l'air, le Saint-
Sacrement. Près de lui, Marie avait hissé le chariot, le cœur battant de la
course, la face enflammée, dans l'or dénoué de ses cheveux. Puis, derrière,
tout le clergé s'était rangé, les surplis neigeux, les chasubles éclatantes;
tandis que les bannières flottaient, ainsi que des drapeaux, pavoisant la
blancheur des balustrades. Et il y eut une minute solennelle.
De là-haut, rien n'était plus grand. D'abord, en bas, c'était la foule, la mer
humaine au flot sombre, à la houle sans cesse mouvante, immobilisée un
instant, où l'on ne distinguait que les petites taches pâles des visages, levés
vers la Basilique, dans l'attente de la bénédiction; et aussi loin que le regard
s'étendait, de la place du Rosaire au Gave, par les allées, par les avenues,
par les carrefours, jusqu'à la vieille ville lointaine, les petits visages pâles se
multipliaient, innombrables, sans fin, tous béants, les yeux fixés sur
l'auguste seuil, où le ciel allait s'ouvrir. Puis, l'immense amphithéâtre de
coteaux, de collines et de montagnes surgissait, montait de toutes parts, des
cimes à l'infini, qui se perdaient dans l'air bleu. Au nord, au delà du torrent,
sur les premières pentes, parmi les arbres, les nombreux couvents, les
Carmélites, les Assomptionnistes, les Dominicaines, les Sœurs de Nevers,
sienne, puisqu'elle ne pouvait être à personne. Et elle était guérie, et il
restait seul, dans son enfer, à se dire qu'elle ne serait jamais plus à lui. Cette
pensée soudaine le bouleversa tellement, qu'il détourna les yeux, désespéré
de souffrir ainsi du bonheur prodigieux dont elle exultait.
Le chant continuait, le père Massias, sans rien entendre, sans rien voir,
tout à la brûlante gratitude envers Dieu, lançait le dernier verset d'une voix
tonnante:
—Sicut locutus est ad patres nostros, Abraham et semini ejus in sæcula.
Encore cette rampe à gravir, encore un effort à faire sur cette montée rude,
aux larges dalles glissantes! Et la procession s'élevait encore, et l'ascension
s'achevait, en pleine lumière vive. Il y avait là un dernier détour, les roues
du chariot sonnèrent contre la bordure de granit. Toujours plus haut,
toujours plus haut! Il roulait plus haut, il débouchait au bord du ciel.
Alors, tout d'un coup, le dais apparut au sommet des rampes géantes,
devant la porte de la Basilique, sur le balcon de pierre qui dominait
l'étendue. L'abbé Judaine s'avança, tenant à deux mains, en l'air, le Saint-
Sacrement. Près de lui, Marie avait hissé le chariot, le cœur battant de la
course, la face enflammée, dans l'or dénoué de ses cheveux. Puis, derrière,
tout le clergé s'était rangé, les surplis neigeux, les chasubles éclatantes;
tandis que les bannières flottaient, ainsi que des drapeaux, pavoisant la
blancheur des balustrades. Et il y eut une minute solennelle.
De là-haut, rien n'était plus grand. D'abord, en bas, c'était la foule, la mer
humaine au flot sombre, à la houle sans cesse mouvante, immobilisée un
instant, où l'on ne distinguait que les petites taches pâles des visages, levés
vers la Basilique, dans l'attente de la bénédiction; et aussi loin que le regard
s'étendait, de la place du Rosaire au Gave, par les allées, par les avenues,
par les carrefours, jusqu'à la vieille ville lointaine, les petits visages pâles se
multipliaient, innombrables, sans fin, tous béants, les yeux fixés sur
l'auguste seuil, où le ciel allait s'ouvrir. Puis, l'immense amphithéâtre de
coteaux, de collines et de montagnes surgissait, montait de toutes parts, des
cimes à l'infini, qui se perdaient dans l'air bleu. Au nord, au delà du torrent,
sur les premières pentes, parmi les arbres, les nombreux couvents, les
Carmélites, les Assomptionnistes, les Dominicaines, les Sœurs de Nevers,
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se doraient d'un reflet rose, sous l'incendie du couchant. Des masses boisées
s'étageaient ensuite, gagnaient les hauteurs du Buala, que dépassait la serre
de Julos, dominée elle-même par le Miramont. Au sud, s'ouvraient d'autres
vallées profondes, des gorges étroites entre des entassements de rocs géants,
dont la base trempait déjà dans des mares d'ombre bleuâtre, lorsque les
sommets étincelaient de l'adieu souriant du soleil. De ce côté, les collines de
Visens étaient de pourpre, un promontoire de corail qui barrait le lac
dormant de l'éther, d'une transparence de saphir. Mais à l'est, en face,
l'horizon s'élargissait encore, au carrefour même des sept vallées. Le
Château, qui les avait gardées autrefois, restait debout sur le rocher que
baignait le Gave, avec son donjon, ses hautes murailles, son profil noir
d'antique forteresse farouche. En deçà, la ville nouvelle était toute gaie au
milieu de ses jardins, un pullulement de façades blanches, les grands hôtels,
les maisons garnies, les beaux magasins, dont les vitres s'allumaient,
pareilles à des braises; pendant que, derrière le Château, le vieux Lourdes
étalait confusément ses toitures décolorées dans un poudroiement de
lumière rousse. À cette heure tardive, le petit Gers et le grand Gers, les deux
croupes énormes de roche nue, tachetée d'herbe rase, derrière lesquelles
descendait royalement l'astre à son déclin, n'étaient plus qu'un fond neutre,
violâtre, deux rideaux sévères tirés au bord de l'horizon.
Et l'abbé Judaine, en face de cette immensité, éleva de ses deux mains,
plus haut, plus haut encore, le Saint-Sacrement. Il le promena lentement
d'un bout de l'horizon à l'autre, il lui fit décrire un grand signe de croix, en
plein ciel. À gauche, il salua les couvents, les hauteurs du Buala, la serre de
Julos, le Miramont; à droite, il salua les grands blocs foudroyés des vallées
obscures, les collines empourprées de Visens; en face, il salua les deux
villes, le Château baigné par le Gave, le petit Gers et le grand Gers, déjà
ensommeillés; et il salua les bois, les torrents, les monts, les chaînes
indéterminées des pics lointains, la terre entière, par delà l'horizon visible.
Paix à la terre, espérance et consolation aux hommes! En bas, la foule avait
frémi, sous ce grand signe de croix qui l'enveloppait toute. Il sembla qu'un
souffle divin passait, roulant la houle des petits visages pâles, aussi
nombreux que les flots d'un océan. Une rumeur d'adoration monta, toutes
les bouches ouvertes clamèrent la gloire de Dieu, lorsque l'ostensoir, que le
soleil couchant frappait en plein, apparut de nouveau comme un autre soleil,
s'étageaient ensuite, gagnaient les hauteurs du Buala, que dépassait la serre
de Julos, dominée elle-même par le Miramont. Au sud, s'ouvraient d'autres
vallées profondes, des gorges étroites entre des entassements de rocs géants,
dont la base trempait déjà dans des mares d'ombre bleuâtre, lorsque les
sommets étincelaient de l'adieu souriant du soleil. De ce côté, les collines de
Visens étaient de pourpre, un promontoire de corail qui barrait le lac
dormant de l'éther, d'une transparence de saphir. Mais à l'est, en face,
l'horizon s'élargissait encore, au carrefour même des sept vallées. Le
Château, qui les avait gardées autrefois, restait debout sur le rocher que
baignait le Gave, avec son donjon, ses hautes murailles, son profil noir
d'antique forteresse farouche. En deçà, la ville nouvelle était toute gaie au
milieu de ses jardins, un pullulement de façades blanches, les grands hôtels,
les maisons garnies, les beaux magasins, dont les vitres s'allumaient,
pareilles à des braises; pendant que, derrière le Château, le vieux Lourdes
étalait confusément ses toitures décolorées dans un poudroiement de
lumière rousse. À cette heure tardive, le petit Gers et le grand Gers, les deux
croupes énormes de roche nue, tachetée d'herbe rase, derrière lesquelles
descendait royalement l'astre à son déclin, n'étaient plus qu'un fond neutre,
violâtre, deux rideaux sévères tirés au bord de l'horizon.
Et l'abbé Judaine, en face de cette immensité, éleva de ses deux mains,
plus haut, plus haut encore, le Saint-Sacrement. Il le promena lentement
d'un bout de l'horizon à l'autre, il lui fit décrire un grand signe de croix, en
plein ciel. À gauche, il salua les couvents, les hauteurs du Buala, la serre de
Julos, le Miramont; à droite, il salua les grands blocs foudroyés des vallées
obscures, les collines empourprées de Visens; en face, il salua les deux
villes, le Château baigné par le Gave, le petit Gers et le grand Gers, déjà
ensommeillés; et il salua les bois, les torrents, les monts, les chaînes
indéterminées des pics lointains, la terre entière, par delà l'horizon visible.
Paix à la terre, espérance et consolation aux hommes! En bas, la foule avait
frémi, sous ce grand signe de croix qui l'enveloppait toute. Il sembla qu'un
souffle divin passait, roulant la houle des petits visages pâles, aussi
nombreux que les flots d'un océan. Une rumeur d'adoration monta, toutes
les bouches ouvertes clamèrent la gloire de Dieu, lorsque l'ostensoir, que le
soleil couchant frappait en plein, apparut de nouveau comme un autre soleil,
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un pur soleil d'or traçant le signe de la croix en traits de flamme, au seuil de
l'infini.
Déjà, les bannières, le clergé, l'abbé Judaine sous le dais, rentraient dans la
Basilique, lorsque Marie, au moment où elle y pénétrait, elle aussi, sans
lâcher le timon de son chariot, fut arrêtée un instant par deux dames, qui
l'embrassèrent en pleurant. C'étaient madame de Jonquière et sa fille
Raymonde, montées là pour assister à la bénédiction, et qui avaient appris
le miracle.
—Ah! chère enfant, quelle joie! répétait la dame hospitalière, et combien
je suis fière de vous avoir dans ma salle! C'est, pour nous toutes, une faveur
si précieuse, que la sainte Vierge vous ait choisie.
La jeune fille avait gardé entre les siennes une main de la miraculée.
—Me permettez-vous de vous appeler mon amie, mademoiselle? Je vous
plaignais tant, j'ai tant de plaisir à vous voir marcher, si forte, si belle
déjà!... Laissez-moi vous embrasser encore. Ça me portera bonheur.
Marie balbutiait de ravissement.
—Merci, merci bien, de tout mon cœur... Je suis si heureuse, si heureuse!
—Oh! nous ne vous quittons plus! reprit madame de Jonquière. Tu
entends, Raymonde? suivons-la, allons nous agenouiller avec elle. Et c'est
nous qui la ramènerons, après la cérémonie.
En effet, ces dames se joignirent au cortège, marchèrent à côté de Pierre et
du père Massias, derrière le dais, jusqu'au milieu du chœur, entre les
rangées de chaises, déjà occupées par les délégations. Seules, les bannières
furent admises, aux deux côtés du maître autel. Et Marie aussi s'avança, ne
s'arrêta qu'en bas des marches, avec son chariot, dont les fortes roues
sonnaient sur les dalles. Elle l'avait amené où la sainte folie de son désir
rêvait de le monter, lui si douloureux et si pauvre, dans la splendeur de la
maison de Dieu, pour qu'il y fût la preuve du miracle. Dès l'entrée, les
orgues avaient éclaté en un chant triomphal, une acclamation tonitruante de
peuple heureux, d'où se dégagea bientôt une céleste voix d'ange, d'une
allégresse aiguë, pure comme le cristal. L'abbé Judaine venait de poser le
Saint-Sacrement sur l'autel, la foule achevait d'emplir la nef, chacun prenait
l'infini.
Déjà, les bannières, le clergé, l'abbé Judaine sous le dais, rentraient dans la
Basilique, lorsque Marie, au moment où elle y pénétrait, elle aussi, sans
lâcher le timon de son chariot, fut arrêtée un instant par deux dames, qui
l'embrassèrent en pleurant. C'étaient madame de Jonquière et sa fille
Raymonde, montées là pour assister à la bénédiction, et qui avaient appris
le miracle.
—Ah! chère enfant, quelle joie! répétait la dame hospitalière, et combien
je suis fière de vous avoir dans ma salle! C'est, pour nous toutes, une faveur
si précieuse, que la sainte Vierge vous ait choisie.
La jeune fille avait gardé entre les siennes une main de la miraculée.
—Me permettez-vous de vous appeler mon amie, mademoiselle? Je vous
plaignais tant, j'ai tant de plaisir à vous voir marcher, si forte, si belle
déjà!... Laissez-moi vous embrasser encore. Ça me portera bonheur.
Marie balbutiait de ravissement.
—Merci, merci bien, de tout mon cœur... Je suis si heureuse, si heureuse!
—Oh! nous ne vous quittons plus! reprit madame de Jonquière. Tu
entends, Raymonde? suivons-la, allons nous agenouiller avec elle. Et c'est
nous qui la ramènerons, après la cérémonie.
En effet, ces dames se joignirent au cortège, marchèrent à côté de Pierre et
du père Massias, derrière le dais, jusqu'au milieu du chœur, entre les
rangées de chaises, déjà occupées par les délégations. Seules, les bannières
furent admises, aux deux côtés du maître autel. Et Marie aussi s'avança, ne
s'arrêta qu'en bas des marches, avec son chariot, dont les fortes roues
sonnaient sur les dalles. Elle l'avait amené où la sainte folie de son désir
rêvait de le monter, lui si douloureux et si pauvre, dans la splendeur de la
maison de Dieu, pour qu'il y fût la preuve du miracle. Dès l'entrée, les
orgues avaient éclaté en un chant triomphal, une acclamation tonitruante de
peuple heureux, d'où se dégagea bientôt une céleste voix d'ange, d'une
allégresse aiguë, pure comme le cristal. L'abbé Judaine venait de poser le
Saint-Sacrement sur l'autel, la foule achevait d'emplir la nef, chacun prenait
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sa place, se tassait, en attendant que la cérémonie commençât. Tout de suite,
Marie était tombée à genoux, entre madame de Jonquière et Raymonde,
dont les yeux restaient humides d'attendrissement; pendant que le père
Massias, à bout de force, après la crise d'extraordinaire tension nerveuse qui
le soulevait depuis la Grotte, sanglotait, effondré à terre, la face dans les
mains. Derrière, Pierre et Berthaud demeuraient debout, ce dernier toujours
en surveillance, l'œil aux aguets, veillant au bon ordre, même au milieu des
plus fortes émotions.
Alors, dans son trouble, étourdi par le chant des orgues, Pierre leva la tête,
regarda l'intérieur de la Basilique. C'était une nef étroite, haute, bariolée de
couleurs vives, que des baies nombreuses inondaient de lumière. Les bas
côtés existaient à peine, se trouvaient réduits à un simple couloir filant entre
les faisceaux des piliers et les chapelles latérales; ce qui semblait augmenter
encore l'élancement de la nef, cet envolement de la pierre en lignes minces,
d'une gracilité enfantine. Une grille toute dorée, transparente comme une
dentelle, fermait le chœur, où le maître autel, de marbre blanc, couvert de
sculptures, avait une somptuosité de candeur virginale. Mais ce qui
étonnait, c'était l'extraordinaire ornementation dont l'amas transformait
l'église entière en un étalage débordant de broderies et de joailleries, des
bannières, des ex-voto innombrables, tout un fleuve de dons, de cadeaux,
qui avait coulé et s'était amassé sur les murs, tout un ruissellement d'or,
d'argent, de velours, de soie, qui la tapissait du haut en bas. Elle était le
sanctuaire sans cesse embrasé de la reconnaissance, elle chantait par ses
mille richesses un continuel cantique de foi et de gratitude.
Les bannières, surtout, foisonnaient, se multipliaient comme les feuilles
des arbres, sans nombre. Une trentaine étaient suspendues à la voûte. En
haut, garnissant tout le pourtour du triforium, d'autres faisaient tableau,
encadrées dans des colonnettes. Elles s'étalaient le long des murailles, elles
flottaient au fond des chapelles, elles entouraient le chœur d'un ciel de soie,
de satin et de velours. On en comptait des centaines, le regard se fatiguait à
les admirer. Beaucoup étaient célèbres, d'un travail si habile, que de grandes
brodeuses se dérangeaient pour les voir: celle de Notre-Dame de
Fourvières, aux armes de la ville de Lyon; celle de l'Alsace, en velours noir,
brodé d'or; celle de la Lorraine, où l'on remarquait une Vierge couvrant
deux enfants de son manteau; celle de la Bretagne, bleue et blanche, où
saignait un Sacré-Cœur au sein d'une gloire. Tous les empires, tous les
Marie était tombée à genoux, entre madame de Jonquière et Raymonde,
dont les yeux restaient humides d'attendrissement; pendant que le père
Massias, à bout de force, après la crise d'extraordinaire tension nerveuse qui
le soulevait depuis la Grotte, sanglotait, effondré à terre, la face dans les
mains. Derrière, Pierre et Berthaud demeuraient debout, ce dernier toujours
en surveillance, l'œil aux aguets, veillant au bon ordre, même au milieu des
plus fortes émotions.
Alors, dans son trouble, étourdi par le chant des orgues, Pierre leva la tête,
regarda l'intérieur de la Basilique. C'était une nef étroite, haute, bariolée de
couleurs vives, que des baies nombreuses inondaient de lumière. Les bas
côtés existaient à peine, se trouvaient réduits à un simple couloir filant entre
les faisceaux des piliers et les chapelles latérales; ce qui semblait augmenter
encore l'élancement de la nef, cet envolement de la pierre en lignes minces,
d'une gracilité enfantine. Une grille toute dorée, transparente comme une
dentelle, fermait le chœur, où le maître autel, de marbre blanc, couvert de
sculptures, avait une somptuosité de candeur virginale. Mais ce qui
étonnait, c'était l'extraordinaire ornementation dont l'amas transformait
l'église entière en un étalage débordant de broderies et de joailleries, des
bannières, des ex-voto innombrables, tout un fleuve de dons, de cadeaux,
qui avait coulé et s'était amassé sur les murs, tout un ruissellement d'or,
d'argent, de velours, de soie, qui la tapissait du haut en bas. Elle était le
sanctuaire sans cesse embrasé de la reconnaissance, elle chantait par ses
mille richesses un continuel cantique de foi et de gratitude.
Les bannières, surtout, foisonnaient, se multipliaient comme les feuilles
des arbres, sans nombre. Une trentaine étaient suspendues à la voûte. En
haut, garnissant tout le pourtour du triforium, d'autres faisaient tableau,
encadrées dans des colonnettes. Elles s'étalaient le long des murailles, elles
flottaient au fond des chapelles, elles entouraient le chœur d'un ciel de soie,
de satin et de velours. On en comptait des centaines, le regard se fatiguait à
les admirer. Beaucoup étaient célèbres, d'un travail si habile, que de grandes
brodeuses se dérangeaient pour les voir: celle de Notre-Dame de
Fourvières, aux armes de la ville de Lyon; celle de l'Alsace, en velours noir,
brodé d'or; celle de la Lorraine, où l'on remarquait une Vierge couvrant
deux enfants de son manteau; celle de la Bretagne, bleue et blanche, où
saignait un Sacré-Cœur au sein d'une gloire. Tous les empires, tous les
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royaumes de la terre se trouvaient représentés. Les pays les plus lointains, le
Canada, le Brésil, le Chili, Haïti, avaient là leur drapeau, dont ils étaient
venus dévotement faire hommage à la Reine du ciel.
Puis, après les bannières, il y avait encore une merveille, les milliers et les
milliers de cœurs d'or et d'argent, accrochés partout, luisant aux murs
comme les étoiles au firmament. Ils dessinaient des roses mystiques, ils
traçaient des festons, des guirlandes, qui montaient le long des piliers,
entouraient les fenêtres, constellaient les chapelles profondes. Au-dessous
du triforium, on avait eu l'idée ingénieuse d'écrire, en lettres hautes, à l'aide
de ces cœurs, les diverses paroles que la sainte Vierge avait adressées à
Bernadette; et une longue frise se déroulait ainsi, autour de la nef, qui faisait
la joie des âmes enfantines, très occupées à en épeler les mots. C'était un
pullulement, un braisillement de cœurs prodigieux, dont le nombre infini
accablait, quand on songeait à toutes les mains tremblantes de
reconnaissance, qui les avaient donnés. D'ailleurs, beaucoup d'autres ex-
voto, et des plus imprévus, entraient aussi dans la décoration. On voyait,
encadrés sous verre, des bouquets de mariées, des croix d'honneur, des
bijoux, des photographies, des chapelets, jusqu'à des éperons. Et il y avait
des épaulettes d'officier, ainsi que des épées, parmi lesquelles un superbe
sabre, laissé là en souvenir d'une conversion miraculeuse.
Mais ce n'était point assez, d'autres richesses, des richesses de toutes
sortes rayonnaient de toutes parts: des statues de marbre, des diadèmes
enrichis de diamants, un tapis merveilleux, dessiné à Blois, brodé par les
Dames de la France entière, une palme d'or, ornée d'émaux, envoyée par le
Souverain Pontife. Les lampes qui descendaient des voûtes étaient
également des cadeaux, quelques-unes d'or massif, du travail le plus délicat.
Elles ne se comptaient plus, elles étoilaient la nef, comme des astres
précieux. Devant le tabernacle, il y en avait une, offerte par l'Irlande, un
chef-d'œuvre de ciselure. D'autres, celle de Valence, celle de Lille, celle de
Macao, envoyée celle-ci du fond de la Chine, étaient de véritables joyaux,
étincelants de pierreries. Et quel resplendissement, lorsque les vingt lustres
du chœur étaient allumés, lorsque les centaines de lampes, les centaines de
cierges brûlaient à la fois, aux grandes cérémonies du soir! Alors, l'église
entière s'embrasait, toutes ces petites flammes de chapelle ardente se
reflétaient en mille feux dans les milliers de cœurs d'or et d'argent. C'était
un brasier extraordinaire, les murs ruisselaient de flammèches vives, on
Canada, le Brésil, le Chili, Haïti, avaient là leur drapeau, dont ils étaient
venus dévotement faire hommage à la Reine du ciel.
Puis, après les bannières, il y avait encore une merveille, les milliers et les
milliers de cœurs d'or et d'argent, accrochés partout, luisant aux murs
comme les étoiles au firmament. Ils dessinaient des roses mystiques, ils
traçaient des festons, des guirlandes, qui montaient le long des piliers,
entouraient les fenêtres, constellaient les chapelles profondes. Au-dessous
du triforium, on avait eu l'idée ingénieuse d'écrire, en lettres hautes, à l'aide
de ces cœurs, les diverses paroles que la sainte Vierge avait adressées à
Bernadette; et une longue frise se déroulait ainsi, autour de la nef, qui faisait
la joie des âmes enfantines, très occupées à en épeler les mots. C'était un
pullulement, un braisillement de cœurs prodigieux, dont le nombre infini
accablait, quand on songeait à toutes les mains tremblantes de
reconnaissance, qui les avaient donnés. D'ailleurs, beaucoup d'autres ex-
voto, et des plus imprévus, entraient aussi dans la décoration. On voyait,
encadrés sous verre, des bouquets de mariées, des croix d'honneur, des
bijoux, des photographies, des chapelets, jusqu'à des éperons. Et il y avait
des épaulettes d'officier, ainsi que des épées, parmi lesquelles un superbe
sabre, laissé là en souvenir d'une conversion miraculeuse.
Mais ce n'était point assez, d'autres richesses, des richesses de toutes
sortes rayonnaient de toutes parts: des statues de marbre, des diadèmes
enrichis de diamants, un tapis merveilleux, dessiné à Blois, brodé par les
Dames de la France entière, une palme d'or, ornée d'émaux, envoyée par le
Souverain Pontife. Les lampes qui descendaient des voûtes étaient
également des cadeaux, quelques-unes d'or massif, du travail le plus délicat.
Elles ne se comptaient plus, elles étoilaient la nef, comme des astres
précieux. Devant le tabernacle, il y en avait une, offerte par l'Irlande, un
chef-d'œuvre de ciselure. D'autres, celle de Valence, celle de Lille, celle de
Macao, envoyée celle-ci du fond de la Chine, étaient de véritables joyaux,
étincelants de pierreries. Et quel resplendissement, lorsque les vingt lustres
du chœur étaient allumés, lorsque les centaines de lampes, les centaines de
cierges brûlaient à la fois, aux grandes cérémonies du soir! Alors, l'église
entière s'embrasait, toutes ces petites flammes de chapelle ardente se
reflétaient en mille feux dans les milliers de cœurs d'or et d'argent. C'était
un brasier extraordinaire, les murs ruisselaient de flammèches vives, on
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entrait dans la gloire aveuglante du paradis; tandis que les bannières sans
nombre déroulaient de tous côtés leur soie, leur satin et leur velours, brodés
de Cœurs saignants, de Saints victorieux, de Vierges dont le bon sourire
enfantait des miracles.
Ah! cette Basilique, que de cérémonies déjà y avaient développé leur
pompe! Jamais le culte, jamais la prière et les chants n'y cessaient. D'un
bout de l'année à l'autre, l'encens fumait, les orgues grondaient, les foules
agenouillées priaient de toute leur âme. C'étaient les messes continuelles,
c'étaient les vêpres, et les prônes, et les bénédictions, et les exercices
journellement recommencés, et les fêtes célébrées avec une magnificence
sans égale. Les moindres anniversaires devenaient des prétextes à solennités
fastueuses. Chaque pèlerinage devait avoir sa part d'éblouissement. Ces
souffrants et ces humbles venus de si loin, il fallait bien les renvoyer
consolés, ravis, emportant la vision du paradis entr'ouvert. Ils avaient vu le
luxe de Dieu, ils en garderaient l'éternelle extase. Au fond de pauvres
chambres nues, en face de grabats douloureux, dans la chrétienté entière, la
Basilique s'évoquait avec son flamboiement de richesses, comme un rêve de
promesse et de compensation, comme la fortune même, le trésor de la vie
future, où les pauvres entreraient certainement un jour, après leur longue
misère d'ici-bas.
Et Pierre n'avait aucune joie, regardait ces splendeurs sans consolation ni
espérance. Son malaise affreux augmentait, il faisait noir en lui, un de ces
noirs de tempête, lorsque les idées et les sentiments soufflent et hurlent.
Depuis que Marie s'était levée de son chariot, criant qu'elle était guérie,
depuis qu'elle marchait, si forte, si vivante, il sentait monter en lui une
immense désolation. Cependant, il l'aimait en frère passionné, il avait
éprouvé un bonheur sans bornes, à voir qu'elle ne souffrait plus. Pourquoi
donc agonisait-il ainsi de sa félicité, à elle? Il ne pouvait plus la regarder,
maintenant, agenouillée, rayonnante au milieu de ses larmes, d'une beauté
reconquise et grandie, sans que son pauvre cœur saignât, comme sous une
mortelle blessure. Il voulait rester pourtant, il détournait les yeux, tâchait de
s'intéresser au père Massias, toujours secoué de sanglots sur les dalles, et
dont il enviait l'anéantissement, dans la dévorante illusion de l'amour divin.
Un instant même, il questionna Berthaud, parut admirer une bannière, sur
laquelle il demanda des explications.
nombre déroulaient de tous côtés leur soie, leur satin et leur velours, brodés
de Cœurs saignants, de Saints victorieux, de Vierges dont le bon sourire
enfantait des miracles.
Ah! cette Basilique, que de cérémonies déjà y avaient développé leur
pompe! Jamais le culte, jamais la prière et les chants n'y cessaient. D'un
bout de l'année à l'autre, l'encens fumait, les orgues grondaient, les foules
agenouillées priaient de toute leur âme. C'étaient les messes continuelles,
c'étaient les vêpres, et les prônes, et les bénédictions, et les exercices
journellement recommencés, et les fêtes célébrées avec une magnificence
sans égale. Les moindres anniversaires devenaient des prétextes à solennités
fastueuses. Chaque pèlerinage devait avoir sa part d'éblouissement. Ces
souffrants et ces humbles venus de si loin, il fallait bien les renvoyer
consolés, ravis, emportant la vision du paradis entr'ouvert. Ils avaient vu le
luxe de Dieu, ils en garderaient l'éternelle extase. Au fond de pauvres
chambres nues, en face de grabats douloureux, dans la chrétienté entière, la
Basilique s'évoquait avec son flamboiement de richesses, comme un rêve de
promesse et de compensation, comme la fortune même, le trésor de la vie
future, où les pauvres entreraient certainement un jour, après leur longue
misère d'ici-bas.
Et Pierre n'avait aucune joie, regardait ces splendeurs sans consolation ni
espérance. Son malaise affreux augmentait, il faisait noir en lui, un de ces
noirs de tempête, lorsque les idées et les sentiments soufflent et hurlent.
Depuis que Marie s'était levée de son chariot, criant qu'elle était guérie,
depuis qu'elle marchait, si forte, si vivante, il sentait monter en lui une
immense désolation. Cependant, il l'aimait en frère passionné, il avait
éprouvé un bonheur sans bornes, à voir qu'elle ne souffrait plus. Pourquoi
donc agonisait-il ainsi de sa félicité, à elle? Il ne pouvait plus la regarder,
maintenant, agenouillée, rayonnante au milieu de ses larmes, d'une beauté
reconquise et grandie, sans que son pauvre cœur saignât, comme sous une
mortelle blessure. Il voulait rester pourtant, il détournait les yeux, tâchait de
s'intéresser au père Massias, toujours secoué de sanglots sur les dalles, et
dont il enviait l'anéantissement, dans la dévorante illusion de l'amour divin.
Un instant même, il questionna Berthaud, parut admirer une bannière, sur
laquelle il demanda des explications.
Page 343
—Laquelle? cette bannière de dentelle, là-bas?
—Oui, à gauche.
—C'est une bannière offerte par le Puy. Les armoiries sont celles du Puy et
de Lourdes, liées par le Rosaire... La dentelle en est si fine, qu'elle tiendrait
dans le creux de la main.
Mais l'abbé Judaine s'avançait, la cérémonie allait commencer. Les orgues
de nouveau grondèrent, un cantique fut chanté, pendant que, sur l'autel, le
Saint-Sacrement était comme l'astre-roi, parmi le scintillement des cœurs
d'or et d'argent, aussi nombreux que les étoiles. Et Pierre n'eut pas la force
de rester davantage. Puisque Marie avait avec elle madame de Jonquière et
Raymonde, qui l'accompagneraient, il pouvait s'en aller, disparaître en un
coin d'ombre, où il pleurerait enfin. D'un mot, il s'excusa, prétexta son
rendez-vous avec le docteur Chassaigne. Puis, il eut une crainte encore,
celle de ne savoir comment sortir, tellement le flot pressé des fidèles barrait
la porte. Une inspiration lui vint, il traversa la sacristie, descendit dans la
Crypte, par l'étroit escalier intérieur.
Brusquement, ce fut un silence profond, une ombre sépulcrale, succédant
aux voix d'allégresse, au prodigieux éclat de là-haut. La Crypte, taillée dans
le roc, était faite de deux couloirs étroits, séparés par le massif portant la
nef, et qui conduisaient, sous l'abside, à une chapelle souterraine, que de
petites lampes éclairaient nuit et jour. Une forêt obscure de piliers s'entre-
croisait, il régnait là une mystique terreur, dans les demi-ténèbres, où
frissonnait le mystère. Les murs restaient nus, c'était la pierre même du
tombeau, au fond duquel tout homme doit dormir son dernier sommeil. Le
long des couloirs, contre les parois que recouvraient du haut en bas les
plaques de marbre des ex-voto, on ne voyait qu'une double rangée de
confessionnaux; car l'on confessait dans cette paix morte de la terre, il y
avait des prêtres parlant toutes les langues, pour remettre leurs fautes aux
pécheurs venus là, des quatre coins du monde.
À cette heure, pendant que la foule s'écrasait en haut, la Crypte se trouvait
absolument déserte, pas une âme n'y mettait son petit frémissement; et
Pierre, dans ce grand silence, dans cette ombre, dans cette fraîcheur de la
tombe, s'abattit sur les deux genoux. Ce n'était point par un besoin de prière
et d'adoration, c'était que tout son être défaillait, sous la tourmente morale
—Oui, à gauche.
—C'est une bannière offerte par le Puy. Les armoiries sont celles du Puy et
de Lourdes, liées par le Rosaire... La dentelle en est si fine, qu'elle tiendrait
dans le creux de la main.
Mais l'abbé Judaine s'avançait, la cérémonie allait commencer. Les orgues
de nouveau grondèrent, un cantique fut chanté, pendant que, sur l'autel, le
Saint-Sacrement était comme l'astre-roi, parmi le scintillement des cœurs
d'or et d'argent, aussi nombreux que les étoiles. Et Pierre n'eut pas la force
de rester davantage. Puisque Marie avait avec elle madame de Jonquière et
Raymonde, qui l'accompagneraient, il pouvait s'en aller, disparaître en un
coin d'ombre, où il pleurerait enfin. D'un mot, il s'excusa, prétexta son
rendez-vous avec le docteur Chassaigne. Puis, il eut une crainte encore,
celle de ne savoir comment sortir, tellement le flot pressé des fidèles barrait
la porte. Une inspiration lui vint, il traversa la sacristie, descendit dans la
Crypte, par l'étroit escalier intérieur.
Brusquement, ce fut un silence profond, une ombre sépulcrale, succédant
aux voix d'allégresse, au prodigieux éclat de là-haut. La Crypte, taillée dans
le roc, était faite de deux couloirs étroits, séparés par le massif portant la
nef, et qui conduisaient, sous l'abside, à une chapelle souterraine, que de
petites lampes éclairaient nuit et jour. Une forêt obscure de piliers s'entre-
croisait, il régnait là une mystique terreur, dans les demi-ténèbres, où
frissonnait le mystère. Les murs restaient nus, c'était la pierre même du
tombeau, au fond duquel tout homme doit dormir son dernier sommeil. Le
long des couloirs, contre les parois que recouvraient du haut en bas les
plaques de marbre des ex-voto, on ne voyait qu'une double rangée de
confessionnaux; car l'on confessait dans cette paix morte de la terre, il y
avait des prêtres parlant toutes les langues, pour remettre leurs fautes aux
pécheurs venus là, des quatre coins du monde.
À cette heure, pendant que la foule s'écrasait en haut, la Crypte se trouvait
absolument déserte, pas une âme n'y mettait son petit frémissement; et
Pierre, dans ce grand silence, dans cette ombre, dans cette fraîcheur de la
tombe, s'abattit sur les deux genoux. Ce n'était point par un besoin de prière
et d'adoration, c'était que tout son être défaillait, sous la tourmente morale
Page 344
qui venait de le briser. Il avait la soif torturante de voir clair en lui. Ah! que
ne pouvait-il s'enfoncer plus profondément encore dans le néant des choses,
réfléchir, comprendre, se calmer enfin!
Et il vécut une agonie affreuse. Il tâchait de recommencer les minutes,
depuis que Marie, tout d'un coup soulevée de sa couche de misère, avait jeté
son cri de résurrection. Pourquoi donc, malgré sa joie fraternelle à la revoir
debout, avait-il dès lors éprouvé un atroce malaise, comme si le plus mortel
malheur le frappait? Était-il donc jaloux de la grâce divine? Souffrait-il de
ce que la Vierge, en la guérissant, l'avait oublié, lui dont l'âme était si
malade? Il se souvenait du dernier délai qu'il s'était donné, du rendez-vous
suprême qu'il avait fixé à la foi, au moment où le Saint-Sacrement passerait,
si Marie était guérie; et elle était guérie, et il ne croyait toujours pas, et
désormais il n'avait plus d'espérance, car il ne croirait jamais plus. Là
saignait la plaie vive. Cela éclatait avec une cruauté, une certitude
aveuglante: elle était sauvée, il était perdu. Ce prétendu miracle qui la
réveillait à la vie, venait d'achever en lui la ruine de toute croyance au
surnaturel. Ce qu'il avait rêvé un instant de chercher encore et de retrouver
peut-être à Lourdes, la foi naïve, la foi heureuse du petit enfant, n'était plus
possible, ne refleurirait pas, après cet écroulement du prodige, cette
guérison que Beauclair lui avait annoncée, qui s'était réalisée ensuite de
point en point. Jaloux, oh! non, mais dévasté, mortellement triste, de rester
ainsi tout seul, dans le désert glacé de son intelligence, à regretter l'illusion,
le mensonge, le divin amour des simples d'esprit, dont son cœur n'était plus
capable.
Un flot d'amertume étouffa Pierre, des larmes jaillirent de ses yeux. Il
avait glissé sur les dalles, anéanti d'angoisse. Et il se rappela cette délicieuse
histoire, depuis le jour où Marie, qui avait deviné la torture de son doute,
s'était passionnée pour sa conversion, lui prenant la main dans l'ombre, la
gardant entre les siennes, en balbutiant qu'elle prierait pour lui, oh! de toute
son âme. Elle s'oubliait, elle suppliait la sainte Vierge de sauver son ami
plutôt qu'elle, si elle n'avait qu'une grâce à obtenir de son divin Fils. Puis, ce
fut un autre souvenir, les heures adorables qu'ils avaient passées ensemble
sous l'épaisse nuit des arbres, pendant le défilé de la procession aux
flambeaux. Là encore, ils avaient prié l'un pour l'autre, ils s'étaient perdus
l'un dans l'autre, avec un si ardent désir de leur bonheur mutuel, qu'ils
avaient touché un instant le fond de l'amour qui se donne et qui s'immole.
ne pouvait-il s'enfoncer plus profondément encore dans le néant des choses,
réfléchir, comprendre, se calmer enfin!
Et il vécut une agonie affreuse. Il tâchait de recommencer les minutes,
depuis que Marie, tout d'un coup soulevée de sa couche de misère, avait jeté
son cri de résurrection. Pourquoi donc, malgré sa joie fraternelle à la revoir
debout, avait-il dès lors éprouvé un atroce malaise, comme si le plus mortel
malheur le frappait? Était-il donc jaloux de la grâce divine? Souffrait-il de
ce que la Vierge, en la guérissant, l'avait oublié, lui dont l'âme était si
malade? Il se souvenait du dernier délai qu'il s'était donné, du rendez-vous
suprême qu'il avait fixé à la foi, au moment où le Saint-Sacrement passerait,
si Marie était guérie; et elle était guérie, et il ne croyait toujours pas, et
désormais il n'avait plus d'espérance, car il ne croirait jamais plus. Là
saignait la plaie vive. Cela éclatait avec une cruauté, une certitude
aveuglante: elle était sauvée, il était perdu. Ce prétendu miracle qui la
réveillait à la vie, venait d'achever en lui la ruine de toute croyance au
surnaturel. Ce qu'il avait rêvé un instant de chercher encore et de retrouver
peut-être à Lourdes, la foi naïve, la foi heureuse du petit enfant, n'était plus
possible, ne refleurirait pas, après cet écroulement du prodige, cette
guérison que Beauclair lui avait annoncée, qui s'était réalisée ensuite de
point en point. Jaloux, oh! non, mais dévasté, mortellement triste, de rester
ainsi tout seul, dans le désert glacé de son intelligence, à regretter l'illusion,
le mensonge, le divin amour des simples d'esprit, dont son cœur n'était plus
capable.
Un flot d'amertume étouffa Pierre, des larmes jaillirent de ses yeux. Il
avait glissé sur les dalles, anéanti d'angoisse. Et il se rappela cette délicieuse
histoire, depuis le jour où Marie, qui avait deviné la torture de son doute,
s'était passionnée pour sa conversion, lui prenant la main dans l'ombre, la
gardant entre les siennes, en balbutiant qu'elle prierait pour lui, oh! de toute
son âme. Elle s'oubliait, elle suppliait la sainte Vierge de sauver son ami
plutôt qu'elle, si elle n'avait qu'une grâce à obtenir de son divin Fils. Puis, ce
fut un autre souvenir, les heures adorables qu'ils avaient passées ensemble
sous l'épaisse nuit des arbres, pendant le défilé de la procession aux
flambeaux. Là encore, ils avaient prié l'un pour l'autre, ils s'étaient perdus
l'un dans l'autre, avec un si ardent désir de leur bonheur mutuel, qu'ils
avaient touché un instant le fond de l'amour qui se donne et qui s'immole.
Page 345
Et leur longue tendresse trempée de larmes, la pure idylle de leur souffrance
aboutissait à cette brutale séparation, elle sauvée, radieuse au milieu des
chants de la Basilique triomphante, lui perdu, sanglotant de misère, écrasé
au fond des ténèbres de la Crypte, dans une solitude glacée de tombe.
C'était comme s'il venait de la perdre une seconde fois, pour toujours.
Brusquement, Pierre sentit le coup de couteau que cette pensée lui donnait
en plein cœur. Il comprit enfin son mal, ce fut une clarté subite qui éclaira la
crise terrible où il se débattait. Une première fois, il avait perdu Marie, le
jour où il s'était fait prêtre, en se disant qu'il pouvait bien n'être plus un
homme, puisqu'elle-même ne serait jamais femme, frappée dans son sexe
d'une maladie incurable. Et voilà qu'elle était guérie, qu'elle redevenait
femme, voilà qu'il l'avait tout d'un coup revue très forte, très belle, et
vivante, et désirable, et féconde! Lui était mort, ne pouvait redevenir un
homme. Jamais plus il ne soulèverait la pierre tombale qui écrasait, qui
scellait sa chair. Elle s'échappait seule, elle le laissait dans la terre froide.
C'était le vaste monde qui se rouvrait devant elle, le bonheur souriant,
l'amour qui rit sur les routes ensoleillées, un mari, des enfants sans doute.
Tandis que lui, comme enseveli jusqu'aux épaules, ne gardait de libre que
son cerveau, pour souffrir davantage. Elle était encore à lui, lorsqu'elle
n'était à aucun autre, et il n'agonisait si abominablement, depuis une heure,
que de cet arrachement définitif, qui la séparait de lui, cette fois, à jamais.
Alors, une rage secoua Pierre. Il fut tenté de remonter, de crier la vérité à
Marie. Le miracle, mensonge! la bonté secourable d'un Dieu tout-puissant,
illusion pure! La nature seule avait agi, la vie encore une fois venait de
vaincre. Et il aurait donné des preuves, il lui aurait montré la vie unique
souveraine, refaisant de la santé avec toutes les souffrances d'ici-bas. Puis,
ils seraient partis ensemble, ils seraient allés très loin, très loin, pour être
heureux. Mais une terreur soudaine l'envahissait. Eh quoi? toucher à cette
petite âme blanche, tuer en elle la croyance, l'emplir de ces ruines de la foi,
dont lui-même était ravagé! Cela lui apparut soudain comme un odieux
sacrilège. Ensuite, il se serait fait horreur, il aurait cru l'avoir assassinée, s'il
se reconnaissait un jour incapable de lui rendre un bonheur égal. Peut-être
ne le croirait-elle pas. D'ailleurs, épouserait-elle jamais un prêtre parjure,
elle qui garderait l'inoubliable douceur d'avoir été guérie dans l'extase? Tout
cela lui apparut fou, monstrueux, salissant. Déjà, sa révolte s'apaisait, il ne
aboutissait à cette brutale séparation, elle sauvée, radieuse au milieu des
chants de la Basilique triomphante, lui perdu, sanglotant de misère, écrasé
au fond des ténèbres de la Crypte, dans une solitude glacée de tombe.
C'était comme s'il venait de la perdre une seconde fois, pour toujours.
Brusquement, Pierre sentit le coup de couteau que cette pensée lui donnait
en plein cœur. Il comprit enfin son mal, ce fut une clarté subite qui éclaira la
crise terrible où il se débattait. Une première fois, il avait perdu Marie, le
jour où il s'était fait prêtre, en se disant qu'il pouvait bien n'être plus un
homme, puisqu'elle-même ne serait jamais femme, frappée dans son sexe
d'une maladie incurable. Et voilà qu'elle était guérie, qu'elle redevenait
femme, voilà qu'il l'avait tout d'un coup revue très forte, très belle, et
vivante, et désirable, et féconde! Lui était mort, ne pouvait redevenir un
homme. Jamais plus il ne soulèverait la pierre tombale qui écrasait, qui
scellait sa chair. Elle s'échappait seule, elle le laissait dans la terre froide.
C'était le vaste monde qui se rouvrait devant elle, le bonheur souriant,
l'amour qui rit sur les routes ensoleillées, un mari, des enfants sans doute.
Tandis que lui, comme enseveli jusqu'aux épaules, ne gardait de libre que
son cerveau, pour souffrir davantage. Elle était encore à lui, lorsqu'elle
n'était à aucun autre, et il n'agonisait si abominablement, depuis une heure,
que de cet arrachement définitif, qui la séparait de lui, cette fois, à jamais.
Alors, une rage secoua Pierre. Il fut tenté de remonter, de crier la vérité à
Marie. Le miracle, mensonge! la bonté secourable d'un Dieu tout-puissant,
illusion pure! La nature seule avait agi, la vie encore une fois venait de
vaincre. Et il aurait donné des preuves, il lui aurait montré la vie unique
souveraine, refaisant de la santé avec toutes les souffrances d'ici-bas. Puis,
ils seraient partis ensemble, ils seraient allés très loin, très loin, pour être
heureux. Mais une terreur soudaine l'envahissait. Eh quoi? toucher à cette
petite âme blanche, tuer en elle la croyance, l'emplir de ces ruines de la foi,
dont lui-même était ravagé! Cela lui apparut soudain comme un odieux
sacrilège. Ensuite, il se serait fait horreur, il aurait cru l'avoir assassinée, s'il
se reconnaissait un jour incapable de lui rendre un bonheur égal. Peut-être
ne le croirait-elle pas. D'ailleurs, épouserait-elle jamais un prêtre parjure,
elle qui garderait l'inoubliable douceur d'avoir été guérie dans l'extase? Tout
cela lui apparut fou, monstrueux, salissant. Déjà, sa révolte s'apaisait, il ne
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gardait qu'une infinie lassitude, une sensation brûlante de plaie
inguérissable, son pauvre cœur meurtri et arraché.
Puis, dans son abandon, dans le vide où il roulait, une lutte suprême
l'angoissa. Qu'allait-il faire? Il aurait voulu fuir, ne plus revoir Marie,
devenu lâche devant la souffrance. Car il comprenait bien qu'il lui faudrait
mentir maintenant, puisqu'elle le croyait sauvé avec elle, converti, guéri de
son âme, comme elle était guérie de son corps. Elle lui en avait dit sa joie,
en traînant son chariot par les rampes colossales. Oh! avoir eu ce grand
bonheur ensemble, ensemble! avoir senti leurs âmes se fondre l'une dans
l'autre! Et il avait menti déjà, il serait obligé de mentir toujours, pour ne pas
lui gâter cette belle illusion si pure. Il laissa s'éteindre les derniers
battements de ses veines, il jura d'avoir la sublime charité de feindre la paix,
le ravissement du salut. Il la voulait complètement heureuse, sans un regret,
sans un doute, en pleine sérénité de la foi, convaincue que la sainte Vierge
avait consenti à leur union toute mystique. Qu'importait sa torture, à lui!
Plus tard peut-être, il se reprendrait. Au milieu de la solitude désolée de son
intelligence, n'était-ce pas un peu de joie qui le soutiendrait, toute cette joie
dont il allait lui laisser le mensonge consolateur?
Des minutes encore s'écoulèrent, et Pierre anéanti restait sur les dalles, à
calmer sa fièvre. Il ne pensait plus, il n'existait plus, dans l'accablement de
tout l'être qui suit les grandes crises. Mais il crut entendre un bruit de pas, il
se releva péniblement, il affecta de lire les ex-voto, les inscriptions gravées
sur les plaques de marbre, le long des murs. D'ailleurs, il s'était trompé,
personne n'était là; et il n'en continua pas moins sa lecture, d'abord
machinalement, cherchant une distraction, ensuite gagné peu à peu par une
émotion nouvelle.
C'était inimaginable. La foi, l'adoration, la gratitude s'étalaient sur ces
plaques de marbre, gravées en lettres d'or, par centaines, par milliers
d'exemplaires. Il y en avait d'ingénus qui prêtaient à sourire. Un colonel
avait fait sculpter son pied, avec ces mots: «Vous me l'avez conservé, faites
qu'il vous serve.» Plus loin, on lisait: «Que sa protection s'étende sur la
verrerie!» Ou c'était encore l'étrangeté des demandes que l'on devinait, à
l'innocente franchise des remerciements: «À Marie Immaculée, un père de
famille, santé rendue, procès gagné, avancement obtenu.» Mais cela se
perdait dans le concert des cris brûlants qui montaient. Le cri des amants:
inguérissable, son pauvre cœur meurtri et arraché.
Puis, dans son abandon, dans le vide où il roulait, une lutte suprême
l'angoissa. Qu'allait-il faire? Il aurait voulu fuir, ne plus revoir Marie,
devenu lâche devant la souffrance. Car il comprenait bien qu'il lui faudrait
mentir maintenant, puisqu'elle le croyait sauvé avec elle, converti, guéri de
son âme, comme elle était guérie de son corps. Elle lui en avait dit sa joie,
en traînant son chariot par les rampes colossales. Oh! avoir eu ce grand
bonheur ensemble, ensemble! avoir senti leurs âmes se fondre l'une dans
l'autre! Et il avait menti déjà, il serait obligé de mentir toujours, pour ne pas
lui gâter cette belle illusion si pure. Il laissa s'éteindre les derniers
battements de ses veines, il jura d'avoir la sublime charité de feindre la paix,
le ravissement du salut. Il la voulait complètement heureuse, sans un regret,
sans un doute, en pleine sérénité de la foi, convaincue que la sainte Vierge
avait consenti à leur union toute mystique. Qu'importait sa torture, à lui!
Plus tard peut-être, il se reprendrait. Au milieu de la solitude désolée de son
intelligence, n'était-ce pas un peu de joie qui le soutiendrait, toute cette joie
dont il allait lui laisser le mensonge consolateur?
Des minutes encore s'écoulèrent, et Pierre anéanti restait sur les dalles, à
calmer sa fièvre. Il ne pensait plus, il n'existait plus, dans l'accablement de
tout l'être qui suit les grandes crises. Mais il crut entendre un bruit de pas, il
se releva péniblement, il affecta de lire les ex-voto, les inscriptions gravées
sur les plaques de marbre, le long des murs. D'ailleurs, il s'était trompé,
personne n'était là; et il n'en continua pas moins sa lecture, d'abord
machinalement, cherchant une distraction, ensuite gagné peu à peu par une
émotion nouvelle.
C'était inimaginable. La foi, l'adoration, la gratitude s'étalaient sur ces
plaques de marbre, gravées en lettres d'or, par centaines, par milliers
d'exemplaires. Il y en avait d'ingénus qui prêtaient à sourire. Un colonel
avait fait sculpter son pied, avec ces mots: «Vous me l'avez conservé, faites
qu'il vous serve.» Plus loin, on lisait: «Que sa protection s'étende sur la
verrerie!» Ou c'était encore l'étrangeté des demandes que l'on devinait, à
l'innocente franchise des remerciements: «À Marie Immaculée, un père de
famille, santé rendue, procès gagné, avancement obtenu.» Mais cela se
perdait dans le concert des cris brûlants qui montaient. Le cri des amants:
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«Paul et Anna demandent la bénédiction de Notre-Dame de Lourdes sur
leur union.» Le cri des mères: «Reconnaissance à Marie, trois fois elle m'a
guéri mon enfant.—Reconnaissance pour la naissance de Marie-Antoinette,
que je lui confie, ainsi que les miens et moi.—P. D. âgé de trois ans, a été
conservé à l'amour des siens.» Le cri des épouses, le cri des malades
soulagés, le cri des âmes rendues au bonheur: «Protégez mon mari, faites
que mon mari se porte bien.—J'étais infirme des deux jambes, je suis
guérie.—Nous sommes venus et nous espérons.—J'ai prié, j'ai pleuré, et elle
m'a exaucée.» Et des cris encore, des cris d'une discrétion ardente faisaient
rêver de longs romans: «Vous nous avez unis, protégez-nous.—À Marie,
pour le plus grand des bienfaits.» Et toujours les mêmes cris, les mêmes
mots revenaient, avec une ferveur passionnée: gratitude, reconnaissance,
hommage, actions de grâce, remerciements. Ah! ces centaines, ces milliers
de cris, à jamais fixés dans le marbre, qui, du fond de la Crypte, clamaient à
la Vierge l'éternelle dévotion des misérables humains qu'elle avait secourus!
Pierre ne se lassait pas de lire, la bouche amère, envahi d'une désolation
croissante. Lui seul n'avait donc à attendre aucun secours? Lorsque tant
d'êtres souffrants étaient exaucés, lui seul n'avait pas su se faire entendre?
Et il songeait maintenant à l'extraordinaire quantité des prières qui devaient
être dites à Lourdes, d'un bout de l'année à l'autre. Il tâchait d'en évaluer le
nombre: les journées vécues devant la Grotte, les nuits passées dans l'église
du Rosaire, et les cérémonies à la Basilique, et les processions sous le soleil
et sous les étoiles. C'était incalculable, cette continuelle supplication de
toutes les secondes. La volonté des fidèles était d'en fatiguer les oreilles de
Dieu, de lui arracher des grâces, des pardons, par la masse même, la masse
énorme des prières. Les prêtres disaient qu'il fallait donner à Dieu les
expiations exigées par les péchés de la France, et que lorsque la somme de
ces expiations serait assez forte, la France cesserait d'être frappée. Quelle
croyance dure à la nécessité du châtiment! Quelle féroce imagination du
pessimisme le plus noir! Comme la vie devait être mauvaise, pour qu'une
pareille imploration, un tel cri de misère, physique et morale, montât vers le
ciel!
Mais, au milieu de cette tristesse sans bornes, Pierre sentit une pitié
profonde le gagner. Ah! cette humanité misérable, elle le bouleversait,
réduite à cet excès de malheur, si nue, si faible, si abandonnée, qu'elle
renonçait à sa raison, pour ne plus mettre le bonheur possible que dans
leur union.» Le cri des mères: «Reconnaissance à Marie, trois fois elle m'a
guéri mon enfant.—Reconnaissance pour la naissance de Marie-Antoinette,
que je lui confie, ainsi que les miens et moi.—P. D. âgé de trois ans, a été
conservé à l'amour des siens.» Le cri des épouses, le cri des malades
soulagés, le cri des âmes rendues au bonheur: «Protégez mon mari, faites
que mon mari se porte bien.—J'étais infirme des deux jambes, je suis
guérie.—Nous sommes venus et nous espérons.—J'ai prié, j'ai pleuré, et elle
m'a exaucée.» Et des cris encore, des cris d'une discrétion ardente faisaient
rêver de longs romans: «Vous nous avez unis, protégez-nous.—À Marie,
pour le plus grand des bienfaits.» Et toujours les mêmes cris, les mêmes
mots revenaient, avec une ferveur passionnée: gratitude, reconnaissance,
hommage, actions de grâce, remerciements. Ah! ces centaines, ces milliers
de cris, à jamais fixés dans le marbre, qui, du fond de la Crypte, clamaient à
la Vierge l'éternelle dévotion des misérables humains qu'elle avait secourus!
Pierre ne se lassait pas de lire, la bouche amère, envahi d'une désolation
croissante. Lui seul n'avait donc à attendre aucun secours? Lorsque tant
d'êtres souffrants étaient exaucés, lui seul n'avait pas su se faire entendre?
Et il songeait maintenant à l'extraordinaire quantité des prières qui devaient
être dites à Lourdes, d'un bout de l'année à l'autre. Il tâchait d'en évaluer le
nombre: les journées vécues devant la Grotte, les nuits passées dans l'église
du Rosaire, et les cérémonies à la Basilique, et les processions sous le soleil
et sous les étoiles. C'était incalculable, cette continuelle supplication de
toutes les secondes. La volonté des fidèles était d'en fatiguer les oreilles de
Dieu, de lui arracher des grâces, des pardons, par la masse même, la masse
énorme des prières. Les prêtres disaient qu'il fallait donner à Dieu les
expiations exigées par les péchés de la France, et que lorsque la somme de
ces expiations serait assez forte, la France cesserait d'être frappée. Quelle
croyance dure à la nécessité du châtiment! Quelle féroce imagination du
pessimisme le plus noir! Comme la vie devait être mauvaise, pour qu'une
pareille imploration, un tel cri de misère, physique et morale, montât vers le
ciel!
Mais, au milieu de cette tristesse sans bornes, Pierre sentit une pitié
profonde le gagner. Ah! cette humanité misérable, elle le bouleversait,
réduite à cet excès de malheur, si nue, si faible, si abandonnée, qu'elle
renonçait à sa raison, pour ne plus mettre le bonheur possible que dans
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l'ivresse hallucinée du rêve. Des larmes de nouveau emplirent ses yeux, il
pleurait sur lui-même, sur les autres, sur tous les pauvres êtres torturés, qui
ont le besoin de stupéfier leur mal, de l'endormir, afin d'échapper aux
réalités de ce monde. Il lui semblait encore entendre la foule entassée,
agenouillée devant la Grotte, jetant au ciel la supplication enflammée de sa
prière, des foules de vingt et trente mille âmes d'où montait une ferveur de
désir qu'on voyait fumer sous le soleil, comme un encens. Puis, en dessous
de la Crypte même, dans l'église du Rosaire, s'embrasait une autre
exaltation de la foi, les nuits entières passées au paradis de l'extase, les
délices muettes des communions, les ardents appels sans paroles, où toute la
créature se consume, brûle et s'envole. Puis, comme si les cris jetés devant
la Grotte, comme si l'adoration perpétuelle au Rosaire ne devaient pas
suffire, cette clameur d'ardente requête recommençait autour de lui, sur les
murs de la Crypte; mais, là, elle s'éternisait dans le marbre, elle ne cesserait
plus de crier la souffrance humaine, jusqu'au lointain des âges; c'était le
marbre, c'étaient les murs qui priaient, envahis du frisson d'universelle pitié
qui gagnait jusqu'aux pierres. Et, enfin, les prières montaient plus haut,
toujours plus haut, s'élançaient de la Basilique rayonnante, bourdonnante
au-dessus de lui, pleine en ce moment d'un peuple frénétique, dont il croyait
sentir, au travers des dalles de la nef, le souffle énorme éclatant en un
cantique d'espoir. Il finissait par être emporté, comme s'il s'était trouvé au
milieu du frémissement même de ce flot immense de prières, qui, parti de la
poussière du sol, gravissait les étages des églises superposées, s'élargissait
de tabernacle en tabernacle, apitoyait les murailles au point qu'elles
sanglotaient, elles aussi, et que le cri suprême de misère allait percer le ciel,
avec l'aiguille blanche, la haute croix dorée, au bout de la flèche. Ô Dieu
tout-puissant, ô Divinité, Force secourable, qui que tu sois, prends en pitié
les pauvres hommes, fais cesser la souffrance humaine!
Soudainement, Pierre fut ébloui. Il avait suivi le couloir de gauche, il
débouchait au plein jour, en haut des rampes. Et, tout de suite, deux bras
tendres le saisirent, l'enveloppèrent. C'était le docteur Chassaigne, dont il
oubliait le rendez-vous, qui l'attendait là, pour le mener visiter la chambre
de Bernadette et l'église du curé Peyramale.
—Oh! mon enfant, quelle joie doit être la vôtre!... Je viens d'apprendre la
grande nouvelle, la grâce extraordinaire dont Notre-Dame de Lourdes a
pleurait sur lui-même, sur les autres, sur tous les pauvres êtres torturés, qui
ont le besoin de stupéfier leur mal, de l'endormir, afin d'échapper aux
réalités de ce monde. Il lui semblait encore entendre la foule entassée,
agenouillée devant la Grotte, jetant au ciel la supplication enflammée de sa
prière, des foules de vingt et trente mille âmes d'où montait une ferveur de
désir qu'on voyait fumer sous le soleil, comme un encens. Puis, en dessous
de la Crypte même, dans l'église du Rosaire, s'embrasait une autre
exaltation de la foi, les nuits entières passées au paradis de l'extase, les
délices muettes des communions, les ardents appels sans paroles, où toute la
créature se consume, brûle et s'envole. Puis, comme si les cris jetés devant
la Grotte, comme si l'adoration perpétuelle au Rosaire ne devaient pas
suffire, cette clameur d'ardente requête recommençait autour de lui, sur les
murs de la Crypte; mais, là, elle s'éternisait dans le marbre, elle ne cesserait
plus de crier la souffrance humaine, jusqu'au lointain des âges; c'était le
marbre, c'étaient les murs qui priaient, envahis du frisson d'universelle pitié
qui gagnait jusqu'aux pierres. Et, enfin, les prières montaient plus haut,
toujours plus haut, s'élançaient de la Basilique rayonnante, bourdonnante
au-dessus de lui, pleine en ce moment d'un peuple frénétique, dont il croyait
sentir, au travers des dalles de la nef, le souffle énorme éclatant en un
cantique d'espoir. Il finissait par être emporté, comme s'il s'était trouvé au
milieu du frémissement même de ce flot immense de prières, qui, parti de la
poussière du sol, gravissait les étages des églises superposées, s'élargissait
de tabernacle en tabernacle, apitoyait les murailles au point qu'elles
sanglotaient, elles aussi, et que le cri suprême de misère allait percer le ciel,
avec l'aiguille blanche, la haute croix dorée, au bout de la flèche. Ô Dieu
tout-puissant, ô Divinité, Force secourable, qui que tu sois, prends en pitié
les pauvres hommes, fais cesser la souffrance humaine!
Soudainement, Pierre fut ébloui. Il avait suivi le couloir de gauche, il
débouchait au plein jour, en haut des rampes. Et, tout de suite, deux bras
tendres le saisirent, l'enveloppèrent. C'était le docteur Chassaigne, dont il
oubliait le rendez-vous, qui l'attendait là, pour le mener visiter la chambre
de Bernadette et l'église du curé Peyramale.
—Oh! mon enfant, quelle joie doit être la vôtre!... Je viens d'apprendre la
grande nouvelle, la grâce extraordinaire dont Notre-Dame de Lourdes a
Page 349
comblé votre amie... Souvenez-vous de ce que je vous disais, avant-hier!
Maintenant, je suis tranquille, vous-même êtes sauvé.
Le prêtre, très pâle, eut une dernière amertume. Mais il put sourire, il
répondit avec douceur:
—Oui, nous sommes sauvés, je suis bien heureux.
C'était le mensonge qui commençait, la divine illusion qu'il voulait donner
aux autres, par charité.
Et Pierre eut encore un spectacle. La grand'porte de la Basilique était
ouverte à deux battants, la nappe rouge du soleil enfilait la nef d'un bout à
l'autre. Tout flambait dans un faste d'incendie, la grille dorée du chœur, les
ex-voto d'or et d'argent, les lampes enrichies de pierreries, les bannières aux
broderies de lumière, les encensoirs balancés, pareils à des joyaux qui
volaient. Là-bas, au fond de cette splendeur brûlante, parmi les surplis de
neige et les chasubles d'or, il reconnaissait Marie, avec ses cheveux
dénoués, des cheveux d'or aussi, dont le flot la vêtait d'un manteau d'or. Et
les orgues éclataient en un chant royal, et le peuple délirant acclamait Dieu,
et l'abbé Judaine qui venait de reprendre sur l'autel le Saint-Sacrement, le
présentait une dernière fois, très grand, très haut, resplendissant comme une
gloire, dans ce ruissellement d'or de la Basilique, dont toutes les cloches, à
la volée, sonnaient le prodigieux triomphe.
V
Tout de suite, comme ils descendaient les rampes, le docteur Chassaigne
dit à Pierre:
—Vous venez de voir le triomphe, je vais vous montrer maintenant deux
grandes injustices.
Et il le mena, rue des Petits-Fossés, visiter la chambre de Bernadette, cette
chambre basse et obscure, d'où elle était sortie, le jour où la sainte Vierge
lui apparut.
Maintenant, je suis tranquille, vous-même êtes sauvé.
Le prêtre, très pâle, eut une dernière amertume. Mais il put sourire, il
répondit avec douceur:
—Oui, nous sommes sauvés, je suis bien heureux.
C'était le mensonge qui commençait, la divine illusion qu'il voulait donner
aux autres, par charité.
Et Pierre eut encore un spectacle. La grand'porte de la Basilique était
ouverte à deux battants, la nappe rouge du soleil enfilait la nef d'un bout à
l'autre. Tout flambait dans un faste d'incendie, la grille dorée du chœur, les
ex-voto d'or et d'argent, les lampes enrichies de pierreries, les bannières aux
broderies de lumière, les encensoirs balancés, pareils à des joyaux qui
volaient. Là-bas, au fond de cette splendeur brûlante, parmi les surplis de
neige et les chasubles d'or, il reconnaissait Marie, avec ses cheveux
dénoués, des cheveux d'or aussi, dont le flot la vêtait d'un manteau d'or. Et
les orgues éclataient en un chant royal, et le peuple délirant acclamait Dieu,
et l'abbé Judaine qui venait de reprendre sur l'autel le Saint-Sacrement, le
présentait une dernière fois, très grand, très haut, resplendissant comme une
gloire, dans ce ruissellement d'or de la Basilique, dont toutes les cloches, à
la volée, sonnaient le prodigieux triomphe.
V
Tout de suite, comme ils descendaient les rampes, le docteur Chassaigne
dit à Pierre:
—Vous venez de voir le triomphe, je vais vous montrer maintenant deux
grandes injustices.
Et il le mena, rue des Petits-Fossés, visiter la chambre de Bernadette, cette
chambre basse et obscure, d'où elle était sortie, le jour où la sainte Vierge
lui apparut.
Page 350
La rue des Petits-Fossés part de l'ancienne rue du Bois, aujourd'hui rue de
la Grotte, et va couper la rue du Tribunal. C'est une ruelle tortueuse,
légèrement en pente, d'une grande tristesse. Les passants y sont rares, elle
n'est bordée que de longs murs, de maisons misérables, de façades mornes,
où pas une fenêtre ne s'ouvre. Un arbre, dans une cour, en est toute la
gaieté.
—Nous y sommes, dit le docteur.
La rue, à cet endroit, s'étranglait, très resserrée, et la maison se trouvait en
face d'une haute muraille grise, la muraille nue d'une grange. Tous deux,
levant la tête, regardaient la petite maison qui semblait morte, avec ses
croisées étroites, son crépi grossier, violâtre, d'une laideur honteuse de
pauvre. En bas, l'allée s'enfonçait toute noire, une mince grille ancienne
seule la fermait; et il y avait une marche à monter, que le ruisseau, par les
orages, baignait.
Le docteur reprit:
—Entrez, mon ami, entrez. Vous n'avez qu'à pousser la grille.
L'allée était profonde, Pierre suivait de la main le mur humide, par crainte
de quelque faux pas. Il lui semblait descendre dans une cave, en pleine
obscurité, avec la sensation, sous lui, d'un sol glissant, toujours trempé
d'eau. Puis, au bout, sur une nouvelle indication du docteur, il tourna à
droite.
—Baissez-vous, car vous pourriez vous cogner, la porte est basse... Là,
nous y sommes.
Comme celle de la rue, cette porte de la chambre était grande ouverte,
dans une insouciance d'abandon. Et Pierre, qui s'était arrêté au milieu de la
pièce, hésitant, les yeux emplis de la vive clarté du dehors, ne distinguait
absolument rien, tombé là en pleine nuit. Une fraîcheur glacée, pareille à la
sensation d'un linge mouillé, l'avait saisi aux épaules.
Mais, peu à peu, ses yeux s'habituèrent. Les deux fenêtres, de grandeur
inégale, prenaient jour sur une étroite cour intérieure, où ne descendait
qu'une lumière verdâtre, comme au fond d'un puits; et, pour lire dans la
chambre, en plein midi, il aurait fallu une chandelle. Cette chambre, grande
la Grotte, et va couper la rue du Tribunal. C'est une ruelle tortueuse,
légèrement en pente, d'une grande tristesse. Les passants y sont rares, elle
n'est bordée que de longs murs, de maisons misérables, de façades mornes,
où pas une fenêtre ne s'ouvre. Un arbre, dans une cour, en est toute la
gaieté.
—Nous y sommes, dit le docteur.
La rue, à cet endroit, s'étranglait, très resserrée, et la maison se trouvait en
face d'une haute muraille grise, la muraille nue d'une grange. Tous deux,
levant la tête, regardaient la petite maison qui semblait morte, avec ses
croisées étroites, son crépi grossier, violâtre, d'une laideur honteuse de
pauvre. En bas, l'allée s'enfonçait toute noire, une mince grille ancienne
seule la fermait; et il y avait une marche à monter, que le ruisseau, par les
orages, baignait.
Le docteur reprit:
—Entrez, mon ami, entrez. Vous n'avez qu'à pousser la grille.
L'allée était profonde, Pierre suivait de la main le mur humide, par crainte
de quelque faux pas. Il lui semblait descendre dans une cave, en pleine
obscurité, avec la sensation, sous lui, d'un sol glissant, toujours trempé
d'eau. Puis, au bout, sur une nouvelle indication du docteur, il tourna à
droite.
—Baissez-vous, car vous pourriez vous cogner, la porte est basse... Là,
nous y sommes.
Comme celle de la rue, cette porte de la chambre était grande ouverte,
dans une insouciance d'abandon. Et Pierre, qui s'était arrêté au milieu de la
pièce, hésitant, les yeux emplis de la vive clarté du dehors, ne distinguait
absolument rien, tombé là en pleine nuit. Une fraîcheur glacée, pareille à la
sensation d'un linge mouillé, l'avait saisi aux épaules.
Mais, peu à peu, ses yeux s'habituèrent. Les deux fenêtres, de grandeur
inégale, prenaient jour sur une étroite cour intérieure, où ne descendait
qu'une lumière verdâtre, comme au fond d'un puits; et, pour lire dans la
chambre, en plein midi, il aurait fallu une chandelle. Cette chambre, grande
Page 351
de quatre mètres sur trois mètres cinquante environ, était dallée de grosses
pierres raboteuses; tandis que la maîtresse poutre et les solives du plafond,
apparentes, avaient noirci à la longue, d'un ton sale de suie. En face de la
porte, se trouvait la cheminée, une pauvre cheminée de plâtre, dont une
vieille planche vermoulue formait la tablette. Un évier était là, entre la
cheminée et l'une des fenêtres. Les murs, dont un ancien badigeon s'en allait
par écailles, tachés d'humidité, couturés de cicatrices, tournaient, comme le
plafond, à une saleté noire. Et il n'y avait plus de meubles, la pièce
paraissait abandonnée, on n'y entrevoyait que des objets confus et
extraordinaires, méconnaissables dans l'ombre lourde qui en noyait les
coins.
Après un silence, le docteur parla.
—Oui, c'est la chambre, tout est parti d'ici... Rien n'a été changé, seuls les
meubles n'y sont plus. J'ai essayé de les replacer, les lits se trouvaient
sûrement contre ce mur, en face des fenêtres; les trois lits au moins, car les
Soubirous étaient sept, le père, la mère, deux garçons, trois filles... Songez-
vous à cela! trois lits emplissant cette pièce! et sept personnes vivant dans
ces quelques mètres carrés! et ce tas de monde enterré vif, sans air, sans
lumière, presque sans pain! Quelle misère basse, quelle humilité de pauvres
êtres pitoyables!
Mais il fut interrompu. Une ombre, que Pierre prit d'abord pour une vieille
femme, entra. C'était un prêtre, le vicaire de la paroisse, qui justement
occupait aujourd'hui la maison. Il connaissait le docteur.
—J'ai entendu votre voix, monsieur Chassaigne, et je suis descendu...
Alors, voilà que vous faites encore visiter la chambre?
—En effet, monsieur l'abbé, je me suis permis... Cela ne vous dérange
pas?
—Oh! du tout, du tout!... Venez tant qu'il vous plaira, amenez du monde.
Il riait d'un air engageant, il salua Pierre, qui, étonné de sa tranquille
insouciance, lui demanda:
—Pourtant, les gens qui viennent doivent parfois vous importuner?
pierres raboteuses; tandis que la maîtresse poutre et les solives du plafond,
apparentes, avaient noirci à la longue, d'un ton sale de suie. En face de la
porte, se trouvait la cheminée, une pauvre cheminée de plâtre, dont une
vieille planche vermoulue formait la tablette. Un évier était là, entre la
cheminée et l'une des fenêtres. Les murs, dont un ancien badigeon s'en allait
par écailles, tachés d'humidité, couturés de cicatrices, tournaient, comme le
plafond, à une saleté noire. Et il n'y avait plus de meubles, la pièce
paraissait abandonnée, on n'y entrevoyait que des objets confus et
extraordinaires, méconnaissables dans l'ombre lourde qui en noyait les
coins.
Après un silence, le docteur parla.
—Oui, c'est la chambre, tout est parti d'ici... Rien n'a été changé, seuls les
meubles n'y sont plus. J'ai essayé de les replacer, les lits se trouvaient
sûrement contre ce mur, en face des fenêtres; les trois lits au moins, car les
Soubirous étaient sept, le père, la mère, deux garçons, trois filles... Songez-
vous à cela! trois lits emplissant cette pièce! et sept personnes vivant dans
ces quelques mètres carrés! et ce tas de monde enterré vif, sans air, sans
lumière, presque sans pain! Quelle misère basse, quelle humilité de pauvres
êtres pitoyables!
Mais il fut interrompu. Une ombre, que Pierre prit d'abord pour une vieille
femme, entra. C'était un prêtre, le vicaire de la paroisse, qui justement
occupait aujourd'hui la maison. Il connaissait le docteur.
—J'ai entendu votre voix, monsieur Chassaigne, et je suis descendu...
Alors, voilà que vous faites encore visiter la chambre?
—En effet, monsieur l'abbé, je me suis permis... Cela ne vous dérange
pas?
—Oh! du tout, du tout!... Venez tant qu'il vous plaira, amenez du monde.
Il riait d'un air engageant, il salua Pierre, qui, étonné de sa tranquille
insouciance, lui demanda:
—Pourtant, les gens qui viennent doivent parfois vous importuner?
Page 352
À son tour, le vicaire parut surpris.
—Ma foi, non! il ne vient personne... Vous comprenez, ce n'est guère
connu, ici. Tout le monde reste là-bas, à la Grotte... Je laisse la porte
ouverte, pour qu'on ne me tracasse pas. Mais des journées se passent, sans
que j'entende seulement le petit bruit d'une souris.
Les yeux de Pierre, de plus en plus, s'accoutumaient à l'obscurité; et, dans
les objets vagues, inquiétants, qui emplissaient les coins, il finissait par
reconnaître de vieux tonneaux, des débris de cages à poule, des outils
cassés, toutes les loques qu'on balaye, qu'on jette au fond des caves. Puis,
pendues aux solives, il aperçut des provisions, un panier à salade plein
d'œufs, des liasses de gros oignons roses.
—Et, à ce que je vois, reprit-il, avec un léger frémissement, vous avez cru
devoir utiliser la chambre?
Le vicaire commençait à être gêné.
—Sans doute, c'est cela même... Que voulez-vous! la maison est petite, j'ai
si peu de place! Et puis, vous n'avez pas idée comme cette pièce est humide,
il est radicalement impossible de l'habiter... Alors, mon Dieu! petit à petit,
tout cela s'y est entassé de soi-même, sans qu'on l'ait voulu.
—Une pièce de débarras, conclut Pierre.
—Oh! non, pourtant!... Une pièce inoccupée, et ma foi, oui! si vous y
tenez, une pièce de débarras!
Sa gêne augmentait, mêlée d'un peu de honte. Le docteur Chassaigne
restait silencieux, n'intervenait pas; mais il souriait, il était visiblement ravi
de la révolte de son compagnon contre l'ingratitude humaine.
Celui-ci, ne pouvant se maîtriser, continua:
—Vraiment, monsieur le vicaire, excusez-moi si j'insiste. Mais songez
donc que vous devez tout à Bernadette, que sans elle Lourdes serait encore
une des villes les plus ignorées de France... Et, en vérité, il me semble que
la reconnaissance de la paroisse aurait dû transformer cette misérable
chambre en une chapelle...
—Ma foi, non! il ne vient personne... Vous comprenez, ce n'est guère
connu, ici. Tout le monde reste là-bas, à la Grotte... Je laisse la porte
ouverte, pour qu'on ne me tracasse pas. Mais des journées se passent, sans
que j'entende seulement le petit bruit d'une souris.
Les yeux de Pierre, de plus en plus, s'accoutumaient à l'obscurité; et, dans
les objets vagues, inquiétants, qui emplissaient les coins, il finissait par
reconnaître de vieux tonneaux, des débris de cages à poule, des outils
cassés, toutes les loques qu'on balaye, qu'on jette au fond des caves. Puis,
pendues aux solives, il aperçut des provisions, un panier à salade plein
d'œufs, des liasses de gros oignons roses.
—Et, à ce que je vois, reprit-il, avec un léger frémissement, vous avez cru
devoir utiliser la chambre?
Le vicaire commençait à être gêné.
—Sans doute, c'est cela même... Que voulez-vous! la maison est petite, j'ai
si peu de place! Et puis, vous n'avez pas idée comme cette pièce est humide,
il est radicalement impossible de l'habiter... Alors, mon Dieu! petit à petit,
tout cela s'y est entassé de soi-même, sans qu'on l'ait voulu.
—Une pièce de débarras, conclut Pierre.
—Oh! non, pourtant!... Une pièce inoccupée, et ma foi, oui! si vous y
tenez, une pièce de débarras!
Sa gêne augmentait, mêlée d'un peu de honte. Le docteur Chassaigne
restait silencieux, n'intervenait pas; mais il souriait, il était visiblement ravi
de la révolte de son compagnon contre l'ingratitude humaine.
Celui-ci, ne pouvant se maîtriser, continua:
—Vraiment, monsieur le vicaire, excusez-moi si j'insiste. Mais songez
donc que vous devez tout à Bernadette, que sans elle Lourdes serait encore
une des villes les plus ignorées de France... Et, en vérité, il me semble que
la reconnaissance de la paroisse aurait dû transformer cette misérable
chambre en une chapelle...
Page 353
—Oh! une chapelle! interrompit le vicaire, il ne s'agit que d'une créature,
l'Église ne saurait lui rendre un culte.
—Eh bien! ne disons pas une chapelle, disons qu'il devrait y avoir ici des
lumières, des fleurs, des gerbes de roses, toujours renouvelées par la piété
des habitants et des pèlerins... Enfin, je voudrais un peu de tendresse, un
souvenir ému, une image de Bernadette, quelque chose qui témoignât
délicatement de la place qu'elle doit occuper dans tous les cœurs... C'est
monstrueux, cet oubli, cet abandon, la saleté où l'on a laissé tomber cette
pièce!
Du coup, le vicaire, un pauvre homme inconscient et inquiet, se rangea de
son avis.
—Au fond, vous avez mille fois raison. Mais je n'ai aucun pouvoir, je ne
puis rien, moi!... Le jour où l'on viendrait me demander la pièce pour
l'arranger, je la donnerais tout de même, j'enlèverais mes tonneaux, bien que
je ne sache vraiment pas où les mettre... Seulement, je le répète, ça ne
dépend pas de moi, je ne puis rien, rien du tout!
Et, sous le prétexte qu'il avait à sortir, il se hâta de prendre congé, il se
sauva, en disant de nouveau au docteur Chassaigne:
—Restez, restez tant qu'il vous plaira. Vous ne me gênez jamais.
Lorsqu'il se retrouva seul avec Pierre, le docteur lui saisit les mains,
débordant d'une effusion heureuse.
—Ah! mon cher enfant, que vous venez de me faire plaisir! Comme vous
lui avez bien dit ce qui bouillonne dans mon cœur depuis longtemps!... J'ai
eu, moi, cette idée, d'apporter ici chaque matin des roses. J'aurais fait
simplement nettoyer la pièce, je me serais contenté de mettre sur la
cheminée deux grosses gerbes de roses; car vous savez que j'ai voué à
Bernadette une infinie tendresse, et il me semblait que ces roses seraient ici
la floraison même, l'éclat et le parfum de sa mémoire... Seulement,
seulement...
Il eut un geste désespéré.
l'Église ne saurait lui rendre un culte.
—Eh bien! ne disons pas une chapelle, disons qu'il devrait y avoir ici des
lumières, des fleurs, des gerbes de roses, toujours renouvelées par la piété
des habitants et des pèlerins... Enfin, je voudrais un peu de tendresse, un
souvenir ému, une image de Bernadette, quelque chose qui témoignât
délicatement de la place qu'elle doit occuper dans tous les cœurs... C'est
monstrueux, cet oubli, cet abandon, la saleté où l'on a laissé tomber cette
pièce!
Du coup, le vicaire, un pauvre homme inconscient et inquiet, se rangea de
son avis.
—Au fond, vous avez mille fois raison. Mais je n'ai aucun pouvoir, je ne
puis rien, moi!... Le jour où l'on viendrait me demander la pièce pour
l'arranger, je la donnerais tout de même, j'enlèverais mes tonneaux, bien que
je ne sache vraiment pas où les mettre... Seulement, je le répète, ça ne
dépend pas de moi, je ne puis rien, rien du tout!
Et, sous le prétexte qu'il avait à sortir, il se hâta de prendre congé, il se
sauva, en disant de nouveau au docteur Chassaigne:
—Restez, restez tant qu'il vous plaira. Vous ne me gênez jamais.
Lorsqu'il se retrouva seul avec Pierre, le docteur lui saisit les mains,
débordant d'une effusion heureuse.
—Ah! mon cher enfant, que vous venez de me faire plaisir! Comme vous
lui avez bien dit ce qui bouillonne dans mon cœur depuis longtemps!... J'ai
eu, moi, cette idée, d'apporter ici chaque matin des roses. J'aurais fait
simplement nettoyer la pièce, je me serais contenté de mettre sur la
cheminée deux grosses gerbes de roses; car vous savez que j'ai voué à
Bernadette une infinie tendresse, et il me semblait que ces roses seraient ici
la floraison même, l'éclat et le parfum de sa mémoire... Seulement,
seulement...
Il eut un geste désespéré.
Page 354
—Le courage m'a manqué toujours... Oui, je dis le courage, personne
n'ayant osé encore se déclarer ouvertement contre les pères de la Grotte...
On hésite, on recule devant un scandale religieux. Songez au tapage
déplorable que cela soulèverait; et ceux qui s'indignent comme moi, en sont
réduits à se taire, à mieux aimer faire le silence.
Et il ajouta, il conclut:
—C'est une grande tristesse, mon cher enfant, que l'ingratitude et la
rapacité des hommes. Chaque fois que je viens ici, dans cette misère noire,
j'ai le cœur si gros, que je ne peux retenir mes larmes.
Puis, il cessa de parler, ni l'un ni l'autre ne prononça plus un mot, envahis
tous deux par la mélancolie poignante qui se dégageait de la pièce. Les
ténèbres les baignaient, l'humidité leur donnait un frisson, au milieu du
délabrement des murs, de la poussière des vieilles loques entassées. Et l'idée
leur était revenue que, sans Bernadette, rien n'aurait existé des prodiges qui
avaient fait de Lourdes une ville unique au monde. C'était à sa voix que la
source miraculeuse avait jailli, que la Grotte s'était ouverte, flamboyante de
cierges. Des travaux immenses s'exécutaient, des églises nouvelles
poussaient du sol, des rampes colossales menaient jusqu'à Dieu, toute une
cité neuve se bâtissait comme par prodige, avec ses jardins, ses
promenades, ses quais, ses ponts, ses boutiques, ses hôtels. Et les peuples
les plus lointains de la terre accouraient en foule, et la pluie des millions
tombait si drue, si abondante, que la jeune cité semblait devoir grandir
indéfiniment, emplir toute la vallée, d'un bout à l'autre des montagnes. Si
l'on supprimait Bernadette, plus rien n'existait, l'extraordinaire aventure
rentrait dans le néant, le vieux Lourdes inconnu dormait encore son
sommeil séculaire, au pied du Château. Bernadette était l'ouvrière unique, la
créatrice, et cette chambre d'où elle était partie, le jour où elle avait vu la
Vierge, ce berceau même du miracle, de la merveilleuse fortune future, se
trouvait dédaigné, laissé en proie à la vermine, bon seulement à faire une
pièce de débarras, où l'on serrait les oignons et les tonneaux vides.
Alors, l'opposition, dans l'esprit de Pierre, s'évoqua avec une intensité
telle, qu'il revit le triomphe auquel il venait d'assister, l'exaltation de la
Grotte et de la Basilique, tandis que Marie, traînant son chariot, montait
derrière le Saint-Sacrement, au milieu des clameurs de la foule. Mais,
n'ayant osé encore se déclarer ouvertement contre les pères de la Grotte...
On hésite, on recule devant un scandale religieux. Songez au tapage
déplorable que cela soulèverait; et ceux qui s'indignent comme moi, en sont
réduits à se taire, à mieux aimer faire le silence.
Et il ajouta, il conclut:
—C'est une grande tristesse, mon cher enfant, que l'ingratitude et la
rapacité des hommes. Chaque fois que je viens ici, dans cette misère noire,
j'ai le cœur si gros, que je ne peux retenir mes larmes.
Puis, il cessa de parler, ni l'un ni l'autre ne prononça plus un mot, envahis
tous deux par la mélancolie poignante qui se dégageait de la pièce. Les
ténèbres les baignaient, l'humidité leur donnait un frisson, au milieu du
délabrement des murs, de la poussière des vieilles loques entassées. Et l'idée
leur était revenue que, sans Bernadette, rien n'aurait existé des prodiges qui
avaient fait de Lourdes une ville unique au monde. C'était à sa voix que la
source miraculeuse avait jailli, que la Grotte s'était ouverte, flamboyante de
cierges. Des travaux immenses s'exécutaient, des églises nouvelles
poussaient du sol, des rampes colossales menaient jusqu'à Dieu, toute une
cité neuve se bâtissait comme par prodige, avec ses jardins, ses
promenades, ses quais, ses ponts, ses boutiques, ses hôtels. Et les peuples
les plus lointains de la terre accouraient en foule, et la pluie des millions
tombait si drue, si abondante, que la jeune cité semblait devoir grandir
indéfiniment, emplir toute la vallée, d'un bout à l'autre des montagnes. Si
l'on supprimait Bernadette, plus rien n'existait, l'extraordinaire aventure
rentrait dans le néant, le vieux Lourdes inconnu dormait encore son
sommeil séculaire, au pied du Château. Bernadette était l'ouvrière unique, la
créatrice, et cette chambre d'où elle était partie, le jour où elle avait vu la
Vierge, ce berceau même du miracle, de la merveilleuse fortune future, se
trouvait dédaigné, laissé en proie à la vermine, bon seulement à faire une
pièce de débarras, où l'on serrait les oignons et les tonneaux vides.
Alors, l'opposition, dans l'esprit de Pierre, s'évoqua avec une intensité
telle, qu'il revit le triomphe auquel il venait d'assister, l'exaltation de la
Grotte et de la Basilique, tandis que Marie, traînant son chariot, montait
derrière le Saint-Sacrement, au milieu des clameurs de la foule. Mais,
Page 355
surtout, la Grotte rayonnait; non plus l'ancien creux de roche sauvage,
devant lequel l'enfant s'était agenouillée autrefois, sur le bord désert du
torrent; mais la chapelle arrangée, enrichie, la chapelle ardente, où les
nations défilaient. Tout le bruit, toute la clarté, toute l'adoration, tout l'argent
éclataient là-bas, en une splendeur de continuelle victoire. Ici, au berceau,
dans ce trou glacé et sombre, pas une âme, pas un cierge, pas un chant, pas
une fleur. Personne ne venait, personne ne s'agenouillait ni ne priait. Seuls,
quelques visiteurs tendres avaient, pour emporter un souvenir, émietté sous
leurs doigts la planche à demi pourrie qui servait de tablette à la cheminée.
Le clergé ignorait ce lieu de misère, où les processions auraient dû se
rendre, comme à une station de gloire. C'était là que l'enfant pauvre avait
commencé son rêve, par une nuit froide, couchée entre ses deux sœurs,
prise d'un accès de son mal, pendant que toute la famille dormait
lourdement; c'était de là qu'elle était partie, emportant ce rêve inconscient,
qui allait renaître en elle sous le plein jour, pour fleurir si joliment en une
vision de légende. Et personne ne refaisait le chemin, la crèche était
oubliée, on laissait aux ténèbres cette crèche où avait germé la petite
semence si humble, qui poussait aujourd'hui, là-bas, en des moissons
prodigieuses, que récoltaient les ouvriers de la dernière heure, au milieu de
la pompe souveraine des cérémonies.
Pierre, que la grande émotion humaine de toute cette histoire attendrissait
aux larmes, reprit enfin à demi-voix, résumant en un mot ses pensées:
—C'est Bethléem.
—Oui, dit le docteur Chassaigne à son tour, c'est le logis misérable, l'asile
de rencontre, où naissent les religions nouvelles de la souffrance et de la
pitié... Et, parfois, je me demande si tout ne va pas mieux ainsi, s'il n'est pas
préférable que cette chambre reste dans cette indigence et dans cet abandon.
Il me semble que Bernadette n'a rien à y perdre, car je l'aime davantage,
lorsque je viens ici passer une heure.
Il se tut de nouveau, puis il eut un geste de révolte.
—Non, non! je ne peux pardonner, l'ingratitude me jette hors de moi... Je
vous l'ai dit, je suis convaincu que Bernadette est allée se cloîtrer librement
à Nevers. Mais, si personne ne l'a fait disparaître, quel soulagement pour
ceux qu'elle commençait à gêner, ici!... Et ce sont les mêmes hommes, si
devant lequel l'enfant s'était agenouillée autrefois, sur le bord désert du
torrent; mais la chapelle arrangée, enrichie, la chapelle ardente, où les
nations défilaient. Tout le bruit, toute la clarté, toute l'adoration, tout l'argent
éclataient là-bas, en une splendeur de continuelle victoire. Ici, au berceau,
dans ce trou glacé et sombre, pas une âme, pas un cierge, pas un chant, pas
une fleur. Personne ne venait, personne ne s'agenouillait ni ne priait. Seuls,
quelques visiteurs tendres avaient, pour emporter un souvenir, émietté sous
leurs doigts la planche à demi pourrie qui servait de tablette à la cheminée.
Le clergé ignorait ce lieu de misère, où les processions auraient dû se
rendre, comme à une station de gloire. C'était là que l'enfant pauvre avait
commencé son rêve, par une nuit froide, couchée entre ses deux sœurs,
prise d'un accès de son mal, pendant que toute la famille dormait
lourdement; c'était de là qu'elle était partie, emportant ce rêve inconscient,
qui allait renaître en elle sous le plein jour, pour fleurir si joliment en une
vision de légende. Et personne ne refaisait le chemin, la crèche était
oubliée, on laissait aux ténèbres cette crèche où avait germé la petite
semence si humble, qui poussait aujourd'hui, là-bas, en des moissons
prodigieuses, que récoltaient les ouvriers de la dernière heure, au milieu de
la pompe souveraine des cérémonies.
Pierre, que la grande émotion humaine de toute cette histoire attendrissait
aux larmes, reprit enfin à demi-voix, résumant en un mot ses pensées:
—C'est Bethléem.
—Oui, dit le docteur Chassaigne à son tour, c'est le logis misérable, l'asile
de rencontre, où naissent les religions nouvelles de la souffrance et de la
pitié... Et, parfois, je me demande si tout ne va pas mieux ainsi, s'il n'est pas
préférable que cette chambre reste dans cette indigence et dans cet abandon.
Il me semble que Bernadette n'a rien à y perdre, car je l'aime davantage,
lorsque je viens ici passer une heure.
Il se tut de nouveau, puis il eut un geste de révolte.
—Non, non! je ne peux pardonner, l'ingratitude me jette hors de moi... Je
vous l'ai dit, je suis convaincu que Bernadette est allée se cloîtrer librement
à Nevers. Mais, si personne ne l'a fait disparaître, quel soulagement pour
ceux qu'elle commençait à gêner, ici!... Et ce sont les mêmes hommes, si
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désireux d'être les maîtres absolus, qui aujourd'hui s'efforcent par tous les
moyens de faire le silence sur sa mémoire... Ah! mon cher enfant, si je vous
disais tout!
Peu à peu, il parla, il se soulagea. Cette Bernadette, dont les pères de la
Grotte exploitaient l'œuvre si âprement, ils la redoutaient plus encore morte
que vivante. Tant qu'elle avait vécu, leur grande terreur était sûrement
qu'elle ne revînt à Lourdes partager la proie; et son humilité seule les
rassurait, car elle n'était point une dominatrice, elle-même avait choisi
l'ombre de renoncement où elle devait s'éteindre. Mais, à présent, ils
tremblaient davantage, à l'idée qu'une volonté autre que la leur pouvait
ramener les reliques de la voyante. Dès le lendemain de la mort, cette idée
était bien venue au conseil municipal: la ville voulait élever un tombeau, on
parlait d'ouvrir une souscription. Nettement, les sœurs de Nevers se
refusèrent à livrer le corps, qui leur appartenait, disaient-elles. Derrière les
sœurs, tout le monde avait alors senti les pères, très inquiets, qui agissaient,
qui s'opposaient secrètement à ce retour de cendres vénérées, dans
lesquelles ils flairaient une concurrence possible à la Grotte elle-même.
Imaginait-on cette chose menaçante? une tombe monumentale au cimetière,
les pèlerins s'y rendant en procession, les malades allant baiser
fiévreusement le marbre, des miracles s'y produisant au milieu d'une sainte
ferveur! C'était la concurrence certaine, désastreuse, le déplacement de la
dévotion et du prodige. Et la grande, l'unique peur revenait toujours, celle
d'avoir à partager, de voir l'argent se porter ailleurs, si la ville, instruite
maintenant, savait tirer parti du tombeau.
On prêtait même aux pères un projet plein d'une astuce profonde. Ils
auraient eu l'idée secrète de réserver pour eux le corps de Bernadette, que
les sœurs de Nevers se seraient simplement engagées à leur garder, dans la
paix de leur chapelle. Seulement, ils attendaient, ils ne voulaient le ramener
que le jour où l'affluence des pèlerins commencerait à décroître. À quoi
bon, maintenant, ce retour solennel, puisque les foules accouraient sans
cesse plus nombreuses; tandis que, lorsque l'extraordinaire succès de Notre-
Dame de Lourdes déclinerait, comme toutes les choses de ce monde, on
devinait quel réveil de la foi pourrait être la cérémonie solennelle et
retentissante, dans laquelle la chrétienté verrait les reliques de l'élue
reprendre possession de la terre sacrée où elle avait fait pousser tant de
moyens de faire le silence sur sa mémoire... Ah! mon cher enfant, si je vous
disais tout!
Peu à peu, il parla, il se soulagea. Cette Bernadette, dont les pères de la
Grotte exploitaient l'œuvre si âprement, ils la redoutaient plus encore morte
que vivante. Tant qu'elle avait vécu, leur grande terreur était sûrement
qu'elle ne revînt à Lourdes partager la proie; et son humilité seule les
rassurait, car elle n'était point une dominatrice, elle-même avait choisi
l'ombre de renoncement où elle devait s'éteindre. Mais, à présent, ils
tremblaient davantage, à l'idée qu'une volonté autre que la leur pouvait
ramener les reliques de la voyante. Dès le lendemain de la mort, cette idée
était bien venue au conseil municipal: la ville voulait élever un tombeau, on
parlait d'ouvrir une souscription. Nettement, les sœurs de Nevers se
refusèrent à livrer le corps, qui leur appartenait, disaient-elles. Derrière les
sœurs, tout le monde avait alors senti les pères, très inquiets, qui agissaient,
qui s'opposaient secrètement à ce retour de cendres vénérées, dans
lesquelles ils flairaient une concurrence possible à la Grotte elle-même.
Imaginait-on cette chose menaçante? une tombe monumentale au cimetière,
les pèlerins s'y rendant en procession, les malades allant baiser
fiévreusement le marbre, des miracles s'y produisant au milieu d'une sainte
ferveur! C'était la concurrence certaine, désastreuse, le déplacement de la
dévotion et du prodige. Et la grande, l'unique peur revenait toujours, celle
d'avoir à partager, de voir l'argent se porter ailleurs, si la ville, instruite
maintenant, savait tirer parti du tombeau.
On prêtait même aux pères un projet plein d'une astuce profonde. Ils
auraient eu l'idée secrète de réserver pour eux le corps de Bernadette, que
les sœurs de Nevers se seraient simplement engagées à leur garder, dans la
paix de leur chapelle. Seulement, ils attendaient, ils ne voulaient le ramener
que le jour où l'affluence des pèlerins commencerait à décroître. À quoi
bon, maintenant, ce retour solennel, puisque les foules accouraient sans
cesse plus nombreuses; tandis que, lorsque l'extraordinaire succès de Notre-
Dame de Lourdes déclinerait, comme toutes les choses de ce monde, on
devinait quel réveil de la foi pourrait être la cérémonie solennelle et
retentissante, dans laquelle la chrétienté verrait les reliques de l'élue
reprendre possession de la terre sacrée où elle avait fait pousser tant de
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merveilles. Et les miracles recommenceraient, sur le marbre de son
tombeau, devant la Grotte ou dans le chœur de la Basilique.
—Vous pouvez chercher, continua le docteur Chassaigne, vous ne
trouverez pas à Lourdes, officiellement, une seule image de Bernadette. On
vend son portrait, mais il n'est nulle part, dans aucun sanctuaire... C'est
l'oubli systématique, c'est le même sentiment de sourde inquiétude qui a fait
le silence et l'abandon, dans cette triste chambre où nous sommes. De même
qu'on a peur d'un culte possible sur sa tombe, on a peur que les foules ne
viennent s'agenouiller ici, le jour où deux cierges brûleraient, où deux
bouquets de roses fleuriraient cette cheminée. Et si une paralytique se levait
en criant qu'elle est guérie, quel scandale, quel trouble dans les âmes des
bons commerçants de la Grotte, qui verraient leur monopole compromis
gravement!... Ils sont les maîtres, ils entendent rester les maîtres, ils ne
veulent rien lâcher de la ferme magnifique qu'ils ont conquise et qu'ils
exploitent. Mais ils tremblent pourtant, oui! ils tremblent devant la mémoire
des ouvriers de la première heure, de cette petite fille qui est une si grande
morte, dont l'héritage énorme les brûle de convoitise, à un tel point,
qu'après l'avoir envoyée vivre à Nevers, ils n'osent même pas ramener son
corps, laissé en prison sous la dalle d'un couvent!
Ah! cette destinée pitoyable de pauvre être retranché des vivants, dont le
cadavre à son tour était frappé d'exil! Et comme Pierre la plaignait, cette
créature de misère qui semblait n'avoir été choisie que pour souffrir, dans sa
vie et dans sa mort! Même en admettant qu'une volonté unique, persistante,
ne l'eût pas fait disparaître, puis gardée jusque dans la tombe, quelle étrange
suite de circonstances, comme il semblait que quelqu'un, inquiet du pouvoir
immense qu'elle pouvait prendre, se fût toujours jalousement efforcé de la
tenir à l'écart! Elle restait à ses yeux l'élue, la martyre; et, s'il ne pouvait
plus croire, si l'histoire de cette malheureuse suffisait pour achever de ruiner
en lui la croyance, elle ne l'en bouleversait pas moins dans toute sa
fraternité, en lui révélant une religion nouvelle, la seule dont son cœur fût
encore plein, la religion de la vie, de la douleur humaine.
Le docteur Chassaigne, justement, avant de quitter la chambre, s'écriait:
—Et c'est ici qu'il faut croire, mon cher enfant. Voyez-vous ce trou obscur,
songez-vous à la Grotte resplendissante, à la Basilique triomphante, à toute
tombeau, devant la Grotte ou dans le chœur de la Basilique.
—Vous pouvez chercher, continua le docteur Chassaigne, vous ne
trouverez pas à Lourdes, officiellement, une seule image de Bernadette. On
vend son portrait, mais il n'est nulle part, dans aucun sanctuaire... C'est
l'oubli systématique, c'est le même sentiment de sourde inquiétude qui a fait
le silence et l'abandon, dans cette triste chambre où nous sommes. De même
qu'on a peur d'un culte possible sur sa tombe, on a peur que les foules ne
viennent s'agenouiller ici, le jour où deux cierges brûleraient, où deux
bouquets de roses fleuriraient cette cheminée. Et si une paralytique se levait
en criant qu'elle est guérie, quel scandale, quel trouble dans les âmes des
bons commerçants de la Grotte, qui verraient leur monopole compromis
gravement!... Ils sont les maîtres, ils entendent rester les maîtres, ils ne
veulent rien lâcher de la ferme magnifique qu'ils ont conquise et qu'ils
exploitent. Mais ils tremblent pourtant, oui! ils tremblent devant la mémoire
des ouvriers de la première heure, de cette petite fille qui est une si grande
morte, dont l'héritage énorme les brûle de convoitise, à un tel point,
qu'après l'avoir envoyée vivre à Nevers, ils n'osent même pas ramener son
corps, laissé en prison sous la dalle d'un couvent!
Ah! cette destinée pitoyable de pauvre être retranché des vivants, dont le
cadavre à son tour était frappé d'exil! Et comme Pierre la plaignait, cette
créature de misère qui semblait n'avoir été choisie que pour souffrir, dans sa
vie et dans sa mort! Même en admettant qu'une volonté unique, persistante,
ne l'eût pas fait disparaître, puis gardée jusque dans la tombe, quelle étrange
suite de circonstances, comme il semblait que quelqu'un, inquiet du pouvoir
immense qu'elle pouvait prendre, se fût toujours jalousement efforcé de la
tenir à l'écart! Elle restait à ses yeux l'élue, la martyre; et, s'il ne pouvait
plus croire, si l'histoire de cette malheureuse suffisait pour achever de ruiner
en lui la croyance, elle ne l'en bouleversait pas moins dans toute sa
fraternité, en lui révélant une religion nouvelle, la seule dont son cœur fût
encore plein, la religion de la vie, de la douleur humaine.
Le docteur Chassaigne, justement, avant de quitter la chambre, s'écriait:
—Et c'est ici qu'il faut croire, mon cher enfant. Voyez-vous ce trou obscur,
songez-vous à la Grotte resplendissante, à la Basilique triomphante, à toute
Page 358
la ville bâtie, à ce monde créé, à ces foules accourues! Mais si Bernadette
n'était qu'une halluciné, une folle, est-ce que l'aventure ne serait pas plus
étonnante, plus inexplicable encore? Comment! le rêve d'une folle aurait
suffi pour remuer ainsi les nations!... Non, non! un souffle divin a passé, qui
seul peut expliquer le prodige.
Vivement, Pierre allait répondre. Oui! c'était vrai, un souffle avait passé, le
sanglot de la douleur, le désir inextinguible vers l'infini de l'espoir. Si le
rêve d'une enfant souffrante avait suffi pour amener les peuples, pour faire
pleuvoir les millions et pousser du sol une cité nouvelle, n'était-ce pas que
ce rêve venait apaiser un peu la faim des pauvres hommes, l'insatiable
besoin qu'ils ont d'être trompés et consolés? Elle avait rouvert l'inconnu,
sans doute à un moment social et historique favorable; et les foules s'y
étaient précipitées. Oh! se réfugier dans le mystère, quand la réalité est si
dure, s'en remettre au miracle, puisque la nature cruelle semble une longue
injustice! Mais on a beau organiser l'inconnu, le réduire en dogmes, en faire
des religions révélées, il n'y a toujours au fond que cet appel de la
souffrance, ce cri de la vie, exigeant la santé, la joie, le bonheur fraternel,
jusqu'à l'accepter dans un autre monde, s'il ne peut être sur cette terre. À
quoi bon croire aux dogmes? Ne suffit-il pas de pleurer et d'aimer?
Et Pierre, cependant, ne discuta point. Il retint la réponse qui lui montait
aux lèvres, convaincu d'ailleurs que l'éternel besoin du surnaturel ferait
vivre chez l'homme douloureux l'éternelle foi. Le miracle, qu'on ne pouvait
constater, devait être un pain nécessaire à la désespérance humaine. Puis, ne
s'était-il pas juré, charitablement, de ne plus affliger personne de son doute?
—Quel prodige, n'est-ce pas? insista le docteur.
—Certes! finit-il par dire. Tout le drame humain s'est joué, toutes les
forces inconnues ont agi, dans cette pauvre chambre, si humide et si noire.
Silencieux, ils restèrent quelques minutes encore. Ils refirent le tour des
murs, levèrent les yeux vers le plafond enfumé, jetèrent un dernier coup
d'œil vers l'étroite cour verdâtre. C'était en vérité navrant, cette indigence
tombée aux toiles d'araignée, cette saleté des vieux tonneaux, des outils hors
d'usage, des débris de toutes sortes, qui se pourrissaient dans les coins, en
tas. Et, sans ajouter une parole, lentement ils s'en allèrent enfin, la gorge
serrée de tristesse.
n'était qu'une halluciné, une folle, est-ce que l'aventure ne serait pas plus
étonnante, plus inexplicable encore? Comment! le rêve d'une folle aurait
suffi pour remuer ainsi les nations!... Non, non! un souffle divin a passé, qui
seul peut expliquer le prodige.
Vivement, Pierre allait répondre. Oui! c'était vrai, un souffle avait passé, le
sanglot de la douleur, le désir inextinguible vers l'infini de l'espoir. Si le
rêve d'une enfant souffrante avait suffi pour amener les peuples, pour faire
pleuvoir les millions et pousser du sol une cité nouvelle, n'était-ce pas que
ce rêve venait apaiser un peu la faim des pauvres hommes, l'insatiable
besoin qu'ils ont d'être trompés et consolés? Elle avait rouvert l'inconnu,
sans doute à un moment social et historique favorable; et les foules s'y
étaient précipitées. Oh! se réfugier dans le mystère, quand la réalité est si
dure, s'en remettre au miracle, puisque la nature cruelle semble une longue
injustice! Mais on a beau organiser l'inconnu, le réduire en dogmes, en faire
des religions révélées, il n'y a toujours au fond que cet appel de la
souffrance, ce cri de la vie, exigeant la santé, la joie, le bonheur fraternel,
jusqu'à l'accepter dans un autre monde, s'il ne peut être sur cette terre. À
quoi bon croire aux dogmes? Ne suffit-il pas de pleurer et d'aimer?
Et Pierre, cependant, ne discuta point. Il retint la réponse qui lui montait
aux lèvres, convaincu d'ailleurs que l'éternel besoin du surnaturel ferait
vivre chez l'homme douloureux l'éternelle foi. Le miracle, qu'on ne pouvait
constater, devait être un pain nécessaire à la désespérance humaine. Puis, ne
s'était-il pas juré, charitablement, de ne plus affliger personne de son doute?
—Quel prodige, n'est-ce pas? insista le docteur.
—Certes! finit-il par dire. Tout le drame humain s'est joué, toutes les
forces inconnues ont agi, dans cette pauvre chambre, si humide et si noire.
Silencieux, ils restèrent quelques minutes encore. Ils refirent le tour des
murs, levèrent les yeux vers le plafond enfumé, jetèrent un dernier coup
d'œil vers l'étroite cour verdâtre. C'était en vérité navrant, cette indigence
tombée aux toiles d'araignée, cette saleté des vieux tonneaux, des outils hors
d'usage, des débris de toutes sortes, qui se pourrissaient dans les coins, en
tas. Et, sans ajouter une parole, lentement ils s'en allèrent enfin, la gorge
serrée de tristesse.
Page 359
Dans la rue seulement, le docteur Chassaigne parut se réveiller. Il eut un
petit frisson, il pressa le pas, en disant:
—Ce n'est pas fini, mon cher enfant, suivez-moi... Nous allons voir,
maintenant, l'autre grande iniquité.
C'était de l'abbé Peyramale et de son église qu'il parlait. Ils traversèrent la
place du Porche, tournèrent dans la rue Saint-Pierre; quelques minutes
devaient suffire. Mais la conversation était retombée sur les pères de la
Grotte, sur la guerre terrible, sans merci, faite par le père Sempé à l'ancien
curé de Lourdes. Celui-ci, vaincu, en était mort, dans une affreuse
amertume; et, après l'avoir ainsi tué de chagrin, on avait achevé de tuer son
église, qu'il laissait inachevée, sans toiture, ouverte au vent et à la pluie.
Cette église monumentale, de quel rêve glorieux elle avait empli les
dernières années de son existence! Depuis qu'on l'avait dépossédé de la
Grotte, chassé de cette œuvre de Notre-Dame de Lourdes dont il était, avec
Bernadette, le premier ouvrier, son église devenait sa revanche, sa
protestation, sa part de gloire à lui, la maison de Dieu où il triompherait en
habits sacrés, d'où il emmènerait d'interminables processions, pour réaliser
le vœu formel de la sainte Vierge. L'homme d'autorité et de domination qui
était au fond de son être, le pasteur de foules, le constructeur de temples,
goûtait une impatiente joie à hâter les travaux, avec une imprévoyance
d'homme passionné qui ne s'inquiétait pas de la dette, se laissait voler par
les entrepreneurs, pourvu qu'il y eût toujours un peuple d'ouvriers sur les
échafaudages. Et il la voyait grandir, son église, et il la voyait finie, par un
beau matin d'été, toute neuve dans le soleil levant.
Ah! cette vision sans cesse évoquée, elle lui donnait le courage de la lutte,
au milieu du meurtre sourd dont il se sentait enveloppé. Son église,
dominant la vaste place, se dressait enfin dans sa majesté colossale. Il l'avait
voulue de style roman, très grande, très simple, la nef longue de quatre-
vingt-dix mètres, la flèche haute de cent quarante. Elle resplendissait au
clair soleil, débarrassée la veille du dernier échafaudage, encore toute
fraîche de jeunesse, avec ses larges assises de pierre, montées par rangs
égaux. Et, en pensée, il tournait autour d'elle, ravi de sa nudité, de sa
chasteté de vierge enfant, d'une candeur géante, sans une sculpture, sans un
ornement qui l'aurait inutilement chargée. Les toitures de la nef, du transept
et de l'abside régnaient à la même hauteur, au-dessus de l'entablement, fait
petit frisson, il pressa le pas, en disant:
—Ce n'est pas fini, mon cher enfant, suivez-moi... Nous allons voir,
maintenant, l'autre grande iniquité.
C'était de l'abbé Peyramale et de son église qu'il parlait. Ils traversèrent la
place du Porche, tournèrent dans la rue Saint-Pierre; quelques minutes
devaient suffire. Mais la conversation était retombée sur les pères de la
Grotte, sur la guerre terrible, sans merci, faite par le père Sempé à l'ancien
curé de Lourdes. Celui-ci, vaincu, en était mort, dans une affreuse
amertume; et, après l'avoir ainsi tué de chagrin, on avait achevé de tuer son
église, qu'il laissait inachevée, sans toiture, ouverte au vent et à la pluie.
Cette église monumentale, de quel rêve glorieux elle avait empli les
dernières années de son existence! Depuis qu'on l'avait dépossédé de la
Grotte, chassé de cette œuvre de Notre-Dame de Lourdes dont il était, avec
Bernadette, le premier ouvrier, son église devenait sa revanche, sa
protestation, sa part de gloire à lui, la maison de Dieu où il triompherait en
habits sacrés, d'où il emmènerait d'interminables processions, pour réaliser
le vœu formel de la sainte Vierge. L'homme d'autorité et de domination qui
était au fond de son être, le pasteur de foules, le constructeur de temples,
goûtait une impatiente joie à hâter les travaux, avec une imprévoyance
d'homme passionné qui ne s'inquiétait pas de la dette, se laissait voler par
les entrepreneurs, pourvu qu'il y eût toujours un peuple d'ouvriers sur les
échafaudages. Et il la voyait grandir, son église, et il la voyait finie, par un
beau matin d'été, toute neuve dans le soleil levant.
Ah! cette vision sans cesse évoquée, elle lui donnait le courage de la lutte,
au milieu du meurtre sourd dont il se sentait enveloppé. Son église,
dominant la vaste place, se dressait enfin dans sa majesté colossale. Il l'avait
voulue de style roman, très grande, très simple, la nef longue de quatre-
vingt-dix mètres, la flèche haute de cent quarante. Elle resplendissait au
clair soleil, débarrassée la veille du dernier échafaudage, encore toute
fraîche de jeunesse, avec ses larges assises de pierre, montées par rangs
égaux. Et, en pensée, il tournait autour d'elle, ravi de sa nudité, de sa
chasteté de vierge enfant, d'une candeur géante, sans une sculpture, sans un
ornement qui l'aurait inutilement chargée. Les toitures de la nef, du transept
et de l'abside régnaient à la même hauteur, au-dessus de l'entablement, fait
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de moulures sévères. De même, les baies des bas côtés et de la nef n'avaient
d'autre décoration que des archivoltes moulurées, continuant les pieds-
droits. Il s'arrêtait devant les grandes verrières du transept, dont les rosaces
étincelaient; il faisait le tour, en passant derrière l'abside ronde, contre
laquelle le bâtiment de la sacristie alignait deux étages de petites fenêtres; et
il revenait, et il ne pouvait se lasser devant cette royale ordonnance, ces
grandes lignes qui se découpaient sur le bleu, ces toits superposés, cette
masse énorme dont la solidité défiait les siècles. Mais, lorsqu'il fermait les
yeux, il évoquait surtout la façade, le clocher, dans un ravissement
d'orgueil: en bas, le porche à trois travées, la travée de droite et la travée de
gauche, dont les toitures de pierre formaient terrasse, tandis que le clocher,
naissant de la travée centrale, s'élançait au milieu, d'un jet puissant. Là
aussi, les colonnes engagées dans les pieds-droits supportaient des
archivoltes simplement moulurées. Contre le pignon, à la pointe d'un
pinacle, une statue de Notre-Dame de Lourdes se trouvait sous un dais,
entre les deux baies hautes de la nef. Au-dessus, d'autres baies s'ouvraient
encore, que garnissaient les abat-son, fraîchement peints. Les contreforts
partaient du sol, aux quatre angles, s'amincissaient en montant, d'une
légèreté forte, jusqu'à la flèche, une hardie flèche de pierre, flanquée de
quatre clochetons, ornée également de pinacles, envolée et perdue en plein
ciel. Et il lui semblait que c'était son âme de prêtre fervent qui avait grandi,
qui s'était élancée avec cette flèche, pour témoigner de sa foi au travers des
âges, là-haut, tout près de Dieu.
D'autres fois, une vision l'enchantait davantage encore. Il croyait voir
l'intérieur de son église, le jour de la première messe solennelle qu'il y
célébrerait. Les vitraux jetaient des feux comme des pierreries, les douze
chapelles des bas côtés rayonnaient de cierges. Et il était au maître autel de
marbre et d'or, et les quatorze colonnes de la nef, en marbre des Pyrénées
d'un seul bloc, dons magnifiques venus des quatre coins de la chrétienté, se
dressaient, supportant la voûte, que les voix grondantes des orgues
emplissaient d'un chant d'allégresse. Un peuple de fidèles se pressait là,
agenouillé sur les dalles, en face du chœur entouré d'une grille légère ainsi
qu'une dentelle, revêtu d'une admirable boiserie sculptée. La chaire à
prêcher, royal cadeau d'une grande dame, était une merveille d'art, fouillée
en plein chêne. Les fonts baptismaux avaient été taillés dans la pierre dure
par un artiste de grand talent. Des tableaux de maître ornaient les murailles,
d'autre décoration que des archivoltes moulurées, continuant les pieds-
droits. Il s'arrêtait devant les grandes verrières du transept, dont les rosaces
étincelaient; il faisait le tour, en passant derrière l'abside ronde, contre
laquelle le bâtiment de la sacristie alignait deux étages de petites fenêtres; et
il revenait, et il ne pouvait se lasser devant cette royale ordonnance, ces
grandes lignes qui se découpaient sur le bleu, ces toits superposés, cette
masse énorme dont la solidité défiait les siècles. Mais, lorsqu'il fermait les
yeux, il évoquait surtout la façade, le clocher, dans un ravissement
d'orgueil: en bas, le porche à trois travées, la travée de droite et la travée de
gauche, dont les toitures de pierre formaient terrasse, tandis que le clocher,
naissant de la travée centrale, s'élançait au milieu, d'un jet puissant. Là
aussi, les colonnes engagées dans les pieds-droits supportaient des
archivoltes simplement moulurées. Contre le pignon, à la pointe d'un
pinacle, une statue de Notre-Dame de Lourdes se trouvait sous un dais,
entre les deux baies hautes de la nef. Au-dessus, d'autres baies s'ouvraient
encore, que garnissaient les abat-son, fraîchement peints. Les contreforts
partaient du sol, aux quatre angles, s'amincissaient en montant, d'une
légèreté forte, jusqu'à la flèche, une hardie flèche de pierre, flanquée de
quatre clochetons, ornée également de pinacles, envolée et perdue en plein
ciel. Et il lui semblait que c'était son âme de prêtre fervent qui avait grandi,
qui s'était élancée avec cette flèche, pour témoigner de sa foi au travers des
âges, là-haut, tout près de Dieu.
D'autres fois, une vision l'enchantait davantage encore. Il croyait voir
l'intérieur de son église, le jour de la première messe solennelle qu'il y
célébrerait. Les vitraux jetaient des feux comme des pierreries, les douze
chapelles des bas côtés rayonnaient de cierges. Et il était au maître autel de
marbre et d'or, et les quatorze colonnes de la nef, en marbre des Pyrénées
d'un seul bloc, dons magnifiques venus des quatre coins de la chrétienté, se
dressaient, supportant la voûte, que les voix grondantes des orgues
emplissaient d'un chant d'allégresse. Un peuple de fidèles se pressait là,
agenouillé sur les dalles, en face du chœur entouré d'une grille légère ainsi
qu'une dentelle, revêtu d'une admirable boiserie sculptée. La chaire à
prêcher, royal cadeau d'une grande dame, était une merveille d'art, fouillée
en plein chêne. Les fonts baptismaux avaient été taillés dans la pierre dure
par un artiste de grand talent. Des tableaux de maître ornaient les murailles,
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des croix, des ciboires, des ostensoirs précieux, des vêtements sacrés,
pareils à des soleils, s'entassaient au fond des armoires de la sacristie. Et
quel rêve d'être le pontife d'un tel temple, d'y régner après l'avoir bâti avec
passion, d'y bénir les foules accourues de toute la terre, pendant que les
sonneries volantes du clocher iraient dire à la Grotte et à la Basilique
qu'elles avaient là-bas, dans le vieux Lourdes, une rivale, une sœur
victorieuse, chez laquelle Dieu triomphait aussi!
Après avoir suivi un instant la rue Saint-Pierre, le docteur Chassaigne et
son compagnon tournèrent dans la petite rue de Langelle.
—Nous arrivons, dit le docteur.
Mais Pierre regardait, ne voyait pas d'église. Il n'y avait là que des
masures misérables, tout un quartier de faubourg pauvre, obstrué de
constructions lépreuses. Enfin, il aperçut, au fond d'une impasse, un pan de
la vieille palissade, à demi pourrie, qui entourait encore le vaste terrain
carré, compris entre les rues Saint-Pierre, de Bagnères, de Langelle et des
Jardins.
—Il faut tourner à gauche, reprit le docteur, qui s'était engagé dans un
couloir étroit, parmi des décombres. Nous y voilà!
Et la ruine, brusquement, apparut, au milieu des laideurs et des misères
qui la masquaient.
Toute la puissante carcasse de la nef et des bas côtés, du transept et de
l'abside, était debout. Les murs, partout, s'élevaient jusqu'à la naissance des
voûtes. On pénétrait là comme dans une église véritable, on pouvait s'y
promener à l'aise, en reconnaître les parties accoutumées. Seulement,
lorsqu'on levait les yeux, on voyait le ciel: les toitures manquaient, la pluie
tombait, le vent soufflait librement. Depuis quinze ans bientôt, les travaux
étaient abandonnés, les choses restaient dans l'état où le dernier maçon les
avait laissées. Ce qui frappait d'abord, c'étaient les dix piliers de la nef, les
quatre piliers du chœur, ces piliers magnifiques en marbre des Pyrénées
d'un seul bloc, qu'on avait recouverts d'une chemise de planches, pour les
protéger contre tout dégât. Les bases et les chapiteaux, encore bruts,
attendaient les sculpteurs. Et ces colonnes isolées, ainsi vêtues de bois,
avaient une grande tristesse. Puis, une mélancolie montait de l'enceinte
pareils à des soleils, s'entassaient au fond des armoires de la sacristie. Et
quel rêve d'être le pontife d'un tel temple, d'y régner après l'avoir bâti avec
passion, d'y bénir les foules accourues de toute la terre, pendant que les
sonneries volantes du clocher iraient dire à la Grotte et à la Basilique
qu'elles avaient là-bas, dans le vieux Lourdes, une rivale, une sœur
victorieuse, chez laquelle Dieu triomphait aussi!
Après avoir suivi un instant la rue Saint-Pierre, le docteur Chassaigne et
son compagnon tournèrent dans la petite rue de Langelle.
—Nous arrivons, dit le docteur.
Mais Pierre regardait, ne voyait pas d'église. Il n'y avait là que des
masures misérables, tout un quartier de faubourg pauvre, obstrué de
constructions lépreuses. Enfin, il aperçut, au fond d'une impasse, un pan de
la vieille palissade, à demi pourrie, qui entourait encore le vaste terrain
carré, compris entre les rues Saint-Pierre, de Bagnères, de Langelle et des
Jardins.
—Il faut tourner à gauche, reprit le docteur, qui s'était engagé dans un
couloir étroit, parmi des décombres. Nous y voilà!
Et la ruine, brusquement, apparut, au milieu des laideurs et des misères
qui la masquaient.
Toute la puissante carcasse de la nef et des bas côtés, du transept et de
l'abside, était debout. Les murs, partout, s'élevaient jusqu'à la naissance des
voûtes. On pénétrait là comme dans une église véritable, on pouvait s'y
promener à l'aise, en reconnaître les parties accoutumées. Seulement,
lorsqu'on levait les yeux, on voyait le ciel: les toitures manquaient, la pluie
tombait, le vent soufflait librement. Depuis quinze ans bientôt, les travaux
étaient abandonnés, les choses restaient dans l'état où le dernier maçon les
avait laissées. Ce qui frappait d'abord, c'étaient les dix piliers de la nef, les
quatre piliers du chœur, ces piliers magnifiques en marbre des Pyrénées
d'un seul bloc, qu'on avait recouverts d'une chemise de planches, pour les
protéger contre tout dégât. Les bases et les chapiteaux, encore bruts,
attendaient les sculpteurs. Et ces colonnes isolées, ainsi vêtues de bois,
avaient une grande tristesse. Puis, une mélancolie montait de l'enceinte
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béante, de l'herbe qui envahissait le sol ravagé, bossué, des bas côtés et de
la nef, une herbe drue de cimetière, au travers de laquelle les femmes du
voisinage avaient fini par tracer des sentiers. Elles entraient y étendre leurs
lessives. Tout un blanchissage de pauvre, des draps épais, des chemises en
loques, des langes d'enfant, achevaient justement d'y sécher, aux derniers
rayons du soleil qui se glissaient là, par les larges baies vides.
Lentement, sans parler, Pierre et le docteur Chassaigne firent le tour, à
l'intérieur. Les dix chapelles des bas côtés formaient des sortes de
compartiments, pleins de gravats et de débris. On avait cimenté le sol du
chœur, sans doute pour protéger la crypte des infiltrations, en dessous;
malheureusement, les voûtes devaient se tasser, il existait là une dépression
que l'orage de la nuit précédente avait transformée en un petit lac. Du reste,
c'étaient ces parties du transept et de l'abside qui avaient le moins souffert.
Pas une pierre ne bougeait; les grandes rosaces centrales, au-dessus du
triforium, semblaient attendre leurs verrières; tandis que des madriers,
oubliés en haut des murs de l'abside, auraient pu faire croire qu'on allait
commencer à la couvrir, le lendemain. Mais, quand ils furent revenus sur
leurs pas, et qu'ils sortirent, pour voir la façade, la détresse lamentable de
cette jeune ruine se montra. De ce côté, on avait beaucoup moins poussé les
travaux, le porche à triple travée était seul construit; et quinze années
d'abandon avaient suffi aux hivers pour en ronger les sculptures, les
colonnettes, les archivoltes, dans un travail de destruction vraiment
singulier, comme si la pierre, entamée profondément, détruite, s'était fondue
sous des larmes. Le cœur se serrait, à la vue de cette destruction qui
s'attaquait à l'œuvre, avant même qu'elle fût finie. Ne pas être encore, et
déjà s'émietter ainsi sous le ciel! s'immobiliser dans sa croissance de
colosse géant, pour semer l'herbe de décombres!
Ils rentrèrent dans la nef, ils y retrouvèrent l'affreuse tristesse de cet
assassinat d'un monument. Le vaste terrain vague, à l'intérieur, était obstrué
par les débris des échafaudages, qu'il avait fallu abattre, pourris à moitié,
dans la crainte que leur chute n'écrasât le monde; et c'étaient partout, au
milieu des herbes hautes, des plats-bords, des boulins, des cintres, mêlés à
des paquets de vieilles cordes, que l'humidité achevait de manger. Il y avait
aussi la carcasse efflanquée d'un treuil, se dressant comme une potence. Des
manches de pelle, des morceaux cassés de brouettes, traînaient encore
parmi des matériaux oubliés, des tas de briques verdâtres, tachées de
la nef, une herbe drue de cimetière, au travers de laquelle les femmes du
voisinage avaient fini par tracer des sentiers. Elles entraient y étendre leurs
lessives. Tout un blanchissage de pauvre, des draps épais, des chemises en
loques, des langes d'enfant, achevaient justement d'y sécher, aux derniers
rayons du soleil qui se glissaient là, par les larges baies vides.
Lentement, sans parler, Pierre et le docteur Chassaigne firent le tour, à
l'intérieur. Les dix chapelles des bas côtés formaient des sortes de
compartiments, pleins de gravats et de débris. On avait cimenté le sol du
chœur, sans doute pour protéger la crypte des infiltrations, en dessous;
malheureusement, les voûtes devaient se tasser, il existait là une dépression
que l'orage de la nuit précédente avait transformée en un petit lac. Du reste,
c'étaient ces parties du transept et de l'abside qui avaient le moins souffert.
Pas une pierre ne bougeait; les grandes rosaces centrales, au-dessus du
triforium, semblaient attendre leurs verrières; tandis que des madriers,
oubliés en haut des murs de l'abside, auraient pu faire croire qu'on allait
commencer à la couvrir, le lendemain. Mais, quand ils furent revenus sur
leurs pas, et qu'ils sortirent, pour voir la façade, la détresse lamentable de
cette jeune ruine se montra. De ce côté, on avait beaucoup moins poussé les
travaux, le porche à triple travée était seul construit; et quinze années
d'abandon avaient suffi aux hivers pour en ronger les sculptures, les
colonnettes, les archivoltes, dans un travail de destruction vraiment
singulier, comme si la pierre, entamée profondément, détruite, s'était fondue
sous des larmes. Le cœur se serrait, à la vue de cette destruction qui
s'attaquait à l'œuvre, avant même qu'elle fût finie. Ne pas être encore, et
déjà s'émietter ainsi sous le ciel! s'immobiliser dans sa croissance de
colosse géant, pour semer l'herbe de décombres!
Ils rentrèrent dans la nef, ils y retrouvèrent l'affreuse tristesse de cet
assassinat d'un monument. Le vaste terrain vague, à l'intérieur, était obstrué
par les débris des échafaudages, qu'il avait fallu abattre, pourris à moitié,
dans la crainte que leur chute n'écrasât le monde; et c'étaient partout, au
milieu des herbes hautes, des plats-bords, des boulins, des cintres, mêlés à
des paquets de vieilles cordes, que l'humidité achevait de manger. Il y avait
aussi la carcasse efflanquée d'un treuil, se dressant comme une potence. Des
manches de pelle, des morceaux cassés de brouettes, traînaient encore
parmi des matériaux oubliés, des tas de briques verdâtres, tachées de
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mousse, où fleurissaient des liserons. Sous les nappes d'orties, on revoyait,
par places, les rails du petit chemin de fer, installé pour les charrois, et dont
un wagonnet renversé gisait dans un coin. Mais la grande mélancolie de
cette mort des choses était surtout la locomobile, restée sous le toit du
hangar qui l'abritait. Depuis quinze ans, elle était là, refroidie, morte. Le
hangar avait fini par s'effondrer sur elle, de larges trous laissaient la pluie la
tremper, à chaque averse. Un bout de la courroie de transmission qui
actionnait le treuil, pendait, semblait la lier, pareil à un fil d'araignée géant.
Et ses aciers, ses cuivres se pourrissaient eux aussi, comme rouilles de
lichens, recouverts d'une végétation de vieillesse, dont les plaques jaunâtres
faisaient d'elle une sorte de machine très ancienne, herbue, que les hivers
avaient décharnée. Cette machine morte, cette machine froide, au foyer
éteint, à la chaudière muette, c'était l'âme même du travail qui s'en était
allée, dans la vaine attente du grand cœur charitable, dont la venue, à
travers les églantiers et les ronces, devait réveiller l'Église-au-Bois-dormant
de son lourd sommeil de ruine.
Le docteur Chassaigne, enfin, parla.
—Ah! dit-il, quand on pense que cinquante mille francs auraient suffi pour
empêcher un tel désastre! avec cinquante mille francs, on pouvait couvrir, le
gros œuvre était sauvé, et l'on avait tout le temps d'attendre... Mais ils
voulaient tuer l'œuvre, comme ils avaient tué l'homme.
D'un geste, il désigna, là-bas, les pères de la Grotte, qu'il évitait de
nommer.
—Et dire qu'ils ont des recettes annuelles de neuf cent mille francs! Ils
préfèrent envoyer des cadeaux à Rome, pour entretenir des amitiés
puissantes.
Malgré lui, il repartait en campagne contre les adversaires du curé
Peyramale. Toute cette histoire le hantait d'une sainte colère de justice. En
face de la ruine lamentable, il reprenait les faits, le curé enthousiaste se
lançant dans la construction de son église, s'endettant, se laissant voler,
tandis que le père Sempé aux aguets profitait de chacune de ses fautes, le
discréditait près de l'évêque, finissait par tarir les aumônes et par faire
arrêter les travaux. Puis, après la mort du vaincu, venaient les procès
interminables, quinze années de procès qui avaient donné aux hivers le
par places, les rails du petit chemin de fer, installé pour les charrois, et dont
un wagonnet renversé gisait dans un coin. Mais la grande mélancolie de
cette mort des choses était surtout la locomobile, restée sous le toit du
hangar qui l'abritait. Depuis quinze ans, elle était là, refroidie, morte. Le
hangar avait fini par s'effondrer sur elle, de larges trous laissaient la pluie la
tremper, à chaque averse. Un bout de la courroie de transmission qui
actionnait le treuil, pendait, semblait la lier, pareil à un fil d'araignée géant.
Et ses aciers, ses cuivres se pourrissaient eux aussi, comme rouilles de
lichens, recouverts d'une végétation de vieillesse, dont les plaques jaunâtres
faisaient d'elle une sorte de machine très ancienne, herbue, que les hivers
avaient décharnée. Cette machine morte, cette machine froide, au foyer
éteint, à la chaudière muette, c'était l'âme même du travail qui s'en était
allée, dans la vaine attente du grand cœur charitable, dont la venue, à
travers les églantiers et les ronces, devait réveiller l'Église-au-Bois-dormant
de son lourd sommeil de ruine.
Le docteur Chassaigne, enfin, parla.
—Ah! dit-il, quand on pense que cinquante mille francs auraient suffi pour
empêcher un tel désastre! avec cinquante mille francs, on pouvait couvrir, le
gros œuvre était sauvé, et l'on avait tout le temps d'attendre... Mais ils
voulaient tuer l'œuvre, comme ils avaient tué l'homme.
D'un geste, il désigna, là-bas, les pères de la Grotte, qu'il évitait de
nommer.
—Et dire qu'ils ont des recettes annuelles de neuf cent mille francs! Ils
préfèrent envoyer des cadeaux à Rome, pour entretenir des amitiés
puissantes.
Malgré lui, il repartait en campagne contre les adversaires du curé
Peyramale. Toute cette histoire le hantait d'une sainte colère de justice. En
face de la ruine lamentable, il reprenait les faits, le curé enthousiaste se
lançant dans la construction de son église, s'endettant, se laissant voler,
tandis que le père Sempé aux aguets profitait de chacune de ses fautes, le
discréditait près de l'évêque, finissait par tarir les aumônes et par faire
arrêter les travaux. Puis, après la mort du vaincu, venaient les procès
interminables, quinze années de procès qui avaient donné aux hivers le
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temps de manger l'œuvre. Maintenant, elle était dans un si pitoyable état, la
dette montait à un chiffre si gros, que tout paraissait bien fini. La mort lente,
la mort des pierres s'achevait. Sous son hangar effondré, la locomobile allait
tomber en loques, battue par la pluie, rongée par la mousse.
—Je le sais bien, ils chantent victoire, il n'y a plus qu'eux. C'était ce qu'ils
désiraient, être les maîtres absolus, garder pour eux seuls toute la puissance,
tout l'argent... Si je vous disais que leur terreur de la concurrence les a
poussés jusqu'à écarter de Lourdes les ordres religieux qui ont tenté d'y
venir. Des jésuites, des dominicains, des bénédictins, des capucins, des
carmes ont fait des demandes; toujours, les pères de la Grotte sont parvenus
à les évincer. Ils ne tolèrent que les ordres de femmes, ils ne veulent qu'un
troupeau... Et la ville leur appartient, et ils y tiennent boutique, ils y vendent
Dieu, en gros et en détail!
À pas lents, il était revenu au milieu de la nef, parmi les décombres. D'un
grand geste, il montra la dévastation qui l'entourait.
—Voyez cette tristesse, cette misère affreuse... Là-bas, le Rosaire et la
Basilique leur ont coûté plus de trois millions.
Pierre, alors, comme dans la noire et froide chambre de Bernadette, vit se
dresser la Basilique, radieuse en son triomphe. Ce n'était point ici que se
réalisait le rêve du curé Peyramale, officiant, bénissant les foules à genoux,
pendant que les orgues grondaient d'allégresse. La Basilique, là-bas,
s'évoquait, toute sonnante de la volée des cloches, toute clamante de la joie
surhumaine d'un miracle, toute braisillante de flammes, avec ses bannières,
ses lampes, ses cœurs d'argent et d'or, son clergé vêtu d'or, son ostensoir
pareil à un astre d'or. Elle flambait dans le soleil couchant, elle touchait le
ciel de sa flèche, dans l'envolement des milliards de prières dont ses murs
frémissaient. Ici, l'église morte avant de naître, l'église interdite par un
mandement de l'évêque, tombait en poudre, ouverte aux quatre vents.
Chaque orage emportait un peu des pierres, de grosses mouches
bourdonnaient seules dans les orties qui avaient envahi la nef; et il n'y avait
d'autres dévotes que les femmes du voisinage, venant retourner leur pauvre
linge, étendu sur l'herbe. Au milieu du morne silence, une voix sourde
semblait sangloter, la voix des colonnes de marbre peut-être, pleurant leur
luxe inutile, sous leur chemise de planches. Parfois, des oiseaux traversaient
dette montait à un chiffre si gros, que tout paraissait bien fini. La mort lente,
la mort des pierres s'achevait. Sous son hangar effondré, la locomobile allait
tomber en loques, battue par la pluie, rongée par la mousse.
—Je le sais bien, ils chantent victoire, il n'y a plus qu'eux. C'était ce qu'ils
désiraient, être les maîtres absolus, garder pour eux seuls toute la puissance,
tout l'argent... Si je vous disais que leur terreur de la concurrence les a
poussés jusqu'à écarter de Lourdes les ordres religieux qui ont tenté d'y
venir. Des jésuites, des dominicains, des bénédictins, des capucins, des
carmes ont fait des demandes; toujours, les pères de la Grotte sont parvenus
à les évincer. Ils ne tolèrent que les ordres de femmes, ils ne veulent qu'un
troupeau... Et la ville leur appartient, et ils y tiennent boutique, ils y vendent
Dieu, en gros et en détail!
À pas lents, il était revenu au milieu de la nef, parmi les décombres. D'un
grand geste, il montra la dévastation qui l'entourait.
—Voyez cette tristesse, cette misère affreuse... Là-bas, le Rosaire et la
Basilique leur ont coûté plus de trois millions.
Pierre, alors, comme dans la noire et froide chambre de Bernadette, vit se
dresser la Basilique, radieuse en son triomphe. Ce n'était point ici que se
réalisait le rêve du curé Peyramale, officiant, bénissant les foules à genoux,
pendant que les orgues grondaient d'allégresse. La Basilique, là-bas,
s'évoquait, toute sonnante de la volée des cloches, toute clamante de la joie
surhumaine d'un miracle, toute braisillante de flammes, avec ses bannières,
ses lampes, ses cœurs d'argent et d'or, son clergé vêtu d'or, son ostensoir
pareil à un astre d'or. Elle flambait dans le soleil couchant, elle touchait le
ciel de sa flèche, dans l'envolement des milliards de prières dont ses murs
frémissaient. Ici, l'église morte avant de naître, l'église interdite par un
mandement de l'évêque, tombait en poudre, ouverte aux quatre vents.
Chaque orage emportait un peu des pierres, de grosses mouches
bourdonnaient seules dans les orties qui avaient envahi la nef; et il n'y avait
d'autres dévotes que les femmes du voisinage, venant retourner leur pauvre
linge, étendu sur l'herbe. Au milieu du morne silence, une voix sourde
semblait sangloter, la voix des colonnes de marbre peut-être, pleurant leur
luxe inutile, sous leur chemise de planches. Parfois, des oiseaux traversaient
Page 365
l'abside déserte, en jetant un petit cri. Des bandes de rats énormes, réfugiés
sous les pièces des échafaudages abattus, se mordaient, bondissaient hors de
leurs trous, dans un galop d'effroi. Et rien n'était d'une angoisse plus
désespérée que cette ruine voulue, ne face de sa triomphante rivale, la
Basilique rayonnante d'or.
De nouveau, le docteur Chassaigne dit simplement:
—Venez.
Ils sortirent de l'église, ils longèrent le bas côté de gauche, arrivèrent
devant une porte, faite grossièrement de quelques planches clouées; et,
quand ils eurent descendu un escalier de bois à demi rompu, dont les
marches branlaient sous leurs pieds, ils se trouvèrent dans la crypte.
C'était une salle basse, aux voûtes écrasées, qui reproduisait exactement
les dispositions du chœur. Les colonnes trapues, laissées à l'état brut,
attendaient elles aussi leurs sculptures. Des matériaux traînaient, des bois
achevaient de pourrir sur la terre battue, toute la vaste salle restait blanche
de plâtre, dans le fruste abandon des bâtisses qu'on ne finit pas. Au fond,
trois baies, autrefois vitrées, et dont il ne restait plus un carreau, éclairaient
d'un grand jour froid la nudité désolée des murs.
Et, là, au milieu, dormait le corps du curé Peyramale. Des amis fervents
avaient eu l'idée touchante de l'ensevelir ainsi dans la crypte de son église
inachevée. Sur une large marche, le tombeau était tout en marbre. Les
inscriptions, en lettres d'or, disaient la pensée des souscripteurs, le cri de
vérité et de réparation qui sortait du monument. On lisait sur la face: «De
pieuses oboles venues de tout l'univers ont élevé ce tombeau à la mémoire
bénie du grand serviteur de Notre-Dame de Lourdes.» On lisait à droite ces
mots d'un bref de Pie IX: «Vous vous êtes dévoué tout entier à édifier un
temple à la Mère de Dieu.» On lisait à gauche cette parole de l'Évangile:
«Heureux ceux qui souffrent de persécution pour la justice.» N'était-ce
point la plainte véridique, l'espoir légitime du vaincu, qui avait combattu si
longtemps, dans l'unique désir d'exécuter strictement les ordres de la Vierge,
que Bernadette lui avait transmis? Elle se trouvait là, Notre-Dame de
Lourdes, une statuette mince, placée au-dessus de l'inscription funéraire,
contre la grande muraille nue, que décoraient seulement quelques
couronnes de perles, pendues à des clous. Et, devant le tombeau, cinq ou six
sous les pièces des échafaudages abattus, se mordaient, bondissaient hors de
leurs trous, dans un galop d'effroi. Et rien n'était d'une angoisse plus
désespérée que cette ruine voulue, ne face de sa triomphante rivale, la
Basilique rayonnante d'or.
De nouveau, le docteur Chassaigne dit simplement:
—Venez.
Ils sortirent de l'église, ils longèrent le bas côté de gauche, arrivèrent
devant une porte, faite grossièrement de quelques planches clouées; et,
quand ils eurent descendu un escalier de bois à demi rompu, dont les
marches branlaient sous leurs pieds, ils se trouvèrent dans la crypte.
C'était une salle basse, aux voûtes écrasées, qui reproduisait exactement
les dispositions du chœur. Les colonnes trapues, laissées à l'état brut,
attendaient elles aussi leurs sculptures. Des matériaux traînaient, des bois
achevaient de pourrir sur la terre battue, toute la vaste salle restait blanche
de plâtre, dans le fruste abandon des bâtisses qu'on ne finit pas. Au fond,
trois baies, autrefois vitrées, et dont il ne restait plus un carreau, éclairaient
d'un grand jour froid la nudité désolée des murs.
Et, là, au milieu, dormait le corps du curé Peyramale. Des amis fervents
avaient eu l'idée touchante de l'ensevelir ainsi dans la crypte de son église
inachevée. Sur une large marche, le tombeau était tout en marbre. Les
inscriptions, en lettres d'or, disaient la pensée des souscripteurs, le cri de
vérité et de réparation qui sortait du monument. On lisait sur la face: «De
pieuses oboles venues de tout l'univers ont élevé ce tombeau à la mémoire
bénie du grand serviteur de Notre-Dame de Lourdes.» On lisait à droite ces
mots d'un bref de Pie IX: «Vous vous êtes dévoué tout entier à édifier un
temple à la Mère de Dieu.» On lisait à gauche cette parole de l'Évangile:
«Heureux ceux qui souffrent de persécution pour la justice.» N'était-ce
point la plainte véridique, l'espoir légitime du vaincu, qui avait combattu si
longtemps, dans l'unique désir d'exécuter strictement les ordres de la Vierge,
que Bernadette lui avait transmis? Elle se trouvait là, Notre-Dame de
Lourdes, une statuette mince, placée au-dessus de l'inscription funéraire,
contre la grande muraille nue, que décoraient seulement quelques
couronnes de perles, pendues à des clous. Et, devant le tombeau, cinq ou six
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bancs étaient alignés, comme devant la Grotte, pour les fidèles qui voulaient
s'asseoir.
Mais, d'un nouveau geste de pitié émue, le docteur Chassaigne,
silencieusement, avait montré à Pierre une tache énorme d'humidité qui
verdissait le mur du fond. Pierre se rappela le petit lac qu'il avait remarqué
en haut, sur le ciment disjoint du chœur, un amas d'eau considérable laissé
par l'orage de la nuit précédente. Évidemment, des infiltrations se
produisaient, une source véritable coulait en bas, envahissait la crypte, par
les temps de forte pluie. Tous deux eurent le cœur serré, lorsqu'ils
s'aperçurent que l'eau suivait la voûte par minces filets et retombait en
grosses gouttes régulières, cadencées, sur le tombeau.
Le docteur ne put retenir un gémissement.
—Il pleut maintenant, il pleut sur lui!
Pierre demeurait immobile, dans une sorte de terreur sacrée. Sous cette
eau qui tombait, sous les coups de vent qui devaient entrer l'hiver, par les
carreaux brisés des fenêtres, ce mort lui apparut lamentable et tragique. Il
prenait une grandeur farouche, tout seul dans son riche tombeau de marbre,
au milieu des gravats, au fond des ruines croulantes de son église. Il en était
le gardien solitaire, le mort endormi et rêveur qui en gardait les espaces
vides, ouverts à tous les oiseaux de nuit. Il y était la protestation muette,
obstinée, éternelle, et il y était l'attente. Couché dans sa bière, ayant
l'éternité pour prendre patience, il y attendait sans lassitude les ouvriers qui
reviendraient peut-être, par un beau matin d'avril. S'ils mettaient dix ans, il
serait là, et s'ils mettaient un siècle, il serait là encore. Il attendait que les
échafaudages pourris, là-haut, parmi l'herbe de la nef, fussent ressuscités
ainsi que des morts, dans un prodige, de nouveau debout le long des murs.
Il attendait que la locomobile, sous la mousse, tout d'un coup brûlante,
retrouvât son haleine, pour monter les charpentes de la toiture. Son œuvre
aimée, la géante construction croulait sur sa tête, et les mains jointes, les
yeux clos, il en gardait les décombres, il attendait.
À demi-voix, le docteur acheva la cruelle histoire, comment après avoir
persécuté le curé Peyramale et son œuvre, on persécutait son tombeau.
Anciennement, un buste du curé était là, des mains dévotes entretenaient
devant lui la petite flamme d'une lampe. Mais une femme étant tombée la
s'asseoir.
Mais, d'un nouveau geste de pitié émue, le docteur Chassaigne,
silencieusement, avait montré à Pierre une tache énorme d'humidité qui
verdissait le mur du fond. Pierre se rappela le petit lac qu'il avait remarqué
en haut, sur le ciment disjoint du chœur, un amas d'eau considérable laissé
par l'orage de la nuit précédente. Évidemment, des infiltrations se
produisaient, une source véritable coulait en bas, envahissait la crypte, par
les temps de forte pluie. Tous deux eurent le cœur serré, lorsqu'ils
s'aperçurent que l'eau suivait la voûte par minces filets et retombait en
grosses gouttes régulières, cadencées, sur le tombeau.
Le docteur ne put retenir un gémissement.
—Il pleut maintenant, il pleut sur lui!
Pierre demeurait immobile, dans une sorte de terreur sacrée. Sous cette
eau qui tombait, sous les coups de vent qui devaient entrer l'hiver, par les
carreaux brisés des fenêtres, ce mort lui apparut lamentable et tragique. Il
prenait une grandeur farouche, tout seul dans son riche tombeau de marbre,
au milieu des gravats, au fond des ruines croulantes de son église. Il en était
le gardien solitaire, le mort endormi et rêveur qui en gardait les espaces
vides, ouverts à tous les oiseaux de nuit. Il y était la protestation muette,
obstinée, éternelle, et il y était l'attente. Couché dans sa bière, ayant
l'éternité pour prendre patience, il y attendait sans lassitude les ouvriers qui
reviendraient peut-être, par un beau matin d'avril. S'ils mettaient dix ans, il
serait là, et s'ils mettaient un siècle, il serait là encore. Il attendait que les
échafaudages pourris, là-haut, parmi l'herbe de la nef, fussent ressuscités
ainsi que des morts, dans un prodige, de nouveau debout le long des murs.
Il attendait que la locomobile, sous la mousse, tout d'un coup brûlante,
retrouvât son haleine, pour monter les charpentes de la toiture. Son œuvre
aimée, la géante construction croulait sur sa tête, et les mains jointes, les
yeux clos, il en gardait les décombres, il attendait.
À demi-voix, le docteur acheva la cruelle histoire, comment après avoir
persécuté le curé Peyramale et son œuvre, on persécutait son tombeau.
Anciennement, un buste du curé était là, des mains dévotes entretenaient
devant lui la petite flamme d'une lampe. Mais une femme étant tombée la
Page 367
face contre terre, en disant qu'elle voyait l'âme du défunt, les pères de la
Grotte s'émurent. Est-ce que des miracles allaient se produire? Déjà des
malades passaient les journées entières, assis sur les bancs, devant le
tombeau. D'autres s'agenouillaient, baisaient le marbre, imploraient leur
guérison. Et ce fut une terreur: s'ils guérissaient, si la Grotte avait un
concurrent dans ce martyr, couché tout seul, au milieu des vieux outils
laissés par les maçons! L'évêque de Tarbes, prévenu, travaillé, publia le
mandement qui interdisait l'église, en défendant tout culte, tout pèlerinage
et procession au tombeau de l'ancien curé de Lourdes. Comme pour
Bernadette, son souvenir était proscrit, son image ne se trouvait
officiellement nulle part. De même qu'ils s'étaient acharnés contre l'homme
vivant, les pères s'acharnaient contre la mémoire du grand mort. Ils le
poursuivaient jusque dans la tombe. Eux seuls, aujourd'hui encore,
empêchaient que les travaux de l'église ne fussent repris, créant de
continuels obstacles, refusant de partager leur riche moisson d'aumônes. Et
ils attendaient que la pluie des hivers tombât, achevât l'œuvre de
destruction, que la voûte, les murs, toute la construction géante croulât sur
le tombeau de marbre, sur le corps du vaincu, et qu'il fût enseveli, et qu'il
fût broyé!
—Ah! murmura le docteur, moi qui l'ai connu si vaillant, si enthousiaste
des nobles besognes! Maintenant, vous le voyez, il pleut, il pleut sur lui!
Péniblement, il se mit à genoux, il s'apaisa dans une longue prière.
Pierre, qui ne pouvait prier, restait debout. Une humanité émue débordait
de son cœur. Il écoutait les pesantes gouttes de la voûte s'écraser une à une
sur le tombeau, dans un rythme lent, qui semblait compter les secondes de
l'éternité, au milieu du profond silence. Et il songeait à l'éternelle misère de
ce monde, à cette élection de la souffrance frappant toujours les meilleurs.
Les deux grands ouvriers de Notre-Dame de Lourdes, Bernadette, le curé
Peyramale, revivaient devant lui, ainsi que des victimes pitoyables,
torturées pendant leur vie, exilées après leur mort. Certes, cela aurait achevé
de tuer en lui la foi; car la Bernadette qu'il venait de trouver, au bout de son
enquête, n'était qu'une sœur humaine, chargée de toutes les douleurs. Mais
il n'en gardait pas moins pour elle un culte de fraternelle tendresse, et deux
larmes lentes roulèrent sur ses joues.
Grotte s'émurent. Est-ce que des miracles allaient se produire? Déjà des
malades passaient les journées entières, assis sur les bancs, devant le
tombeau. D'autres s'agenouillaient, baisaient le marbre, imploraient leur
guérison. Et ce fut une terreur: s'ils guérissaient, si la Grotte avait un
concurrent dans ce martyr, couché tout seul, au milieu des vieux outils
laissés par les maçons! L'évêque de Tarbes, prévenu, travaillé, publia le
mandement qui interdisait l'église, en défendant tout culte, tout pèlerinage
et procession au tombeau de l'ancien curé de Lourdes. Comme pour
Bernadette, son souvenir était proscrit, son image ne se trouvait
officiellement nulle part. De même qu'ils s'étaient acharnés contre l'homme
vivant, les pères s'acharnaient contre la mémoire du grand mort. Ils le
poursuivaient jusque dans la tombe. Eux seuls, aujourd'hui encore,
empêchaient que les travaux de l'église ne fussent repris, créant de
continuels obstacles, refusant de partager leur riche moisson d'aumônes. Et
ils attendaient que la pluie des hivers tombât, achevât l'œuvre de
destruction, que la voûte, les murs, toute la construction géante croulât sur
le tombeau de marbre, sur le corps du vaincu, et qu'il fût enseveli, et qu'il
fût broyé!
—Ah! murmura le docteur, moi qui l'ai connu si vaillant, si enthousiaste
des nobles besognes! Maintenant, vous le voyez, il pleut, il pleut sur lui!
Péniblement, il se mit à genoux, il s'apaisa dans une longue prière.
Pierre, qui ne pouvait prier, restait debout. Une humanité émue débordait
de son cœur. Il écoutait les pesantes gouttes de la voûte s'écraser une à une
sur le tombeau, dans un rythme lent, qui semblait compter les secondes de
l'éternité, au milieu du profond silence. Et il songeait à l'éternelle misère de
ce monde, à cette élection de la souffrance frappant toujours les meilleurs.
Les deux grands ouvriers de Notre-Dame de Lourdes, Bernadette, le curé
Peyramale, revivaient devant lui, ainsi que des victimes pitoyables,
torturées pendant leur vie, exilées après leur mort. Certes, cela aurait achevé
de tuer en lui la foi; car la Bernadette qu'il venait de trouver, au bout de son
enquête, n'était qu'une sœur humaine, chargée de toutes les douleurs. Mais
il n'en gardait pas moins pour elle un culte de fraternelle tendresse, et deux
larmes lentes roulèrent sur ses joues.
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CINQUIÈME JOURNÉE
I
Cette nuit-là, à l'hôtel des Apparitions, Pierre, de nouveau, ne put fermer
l'œil. Après être passé par l'Hôpital, pour prendre des nouvelles de Marie,
qui dormait d'un profond sommeil d'enfant, délicieux et réparateur, depuis
son retour de la procession, il s'était couché lui-même, inquiet de n'avoir pas
vu reparaître M. de Guersaint. Il l'attendait au plus tard pour le dîner, un
accident sans doute l'avait retenu à Gavarnie; et il songeait au tourment de
la jeune fille, si son père n'allait pas l'embrasser, dès le lendemain matin.
Avec cet homme si aimablement distrait, à la cervelle d'oiseau, toutes les
suppositions, toutes les craintes étaient possibles.
Peut-être cette inquiétude avait-elle d'abord suffi à tenir Pierre éveillé,
malgré sa grande fatigue. Mais, ensuite, le tapage nocturne, dans l'hôtel,
avait vraiment pris des proportions intolérables. Le lendemain mardi était le
jour du départ, le dernier jour que le pèlerinage national devait passer à
Lourdes, et sans doute les pèlerins profitaient goulûment des heures,
revenaient de la Grotte, y retournaient en pleine nuit, tâchaient de violenter
le ciel par leur agitation, sans besoin aucun de repos. Les portes battaient,
les planchers tremblaient, la maison entière vibrait comme sous le galop
désordonné d'une foule. Jamais encore les murs n'avaient résonné de toux si
opiniâtres, de si grosses voix indistinctes. Et Pierre, gagné par l'insomnie, se
retournait en sursaut, se relevait, avec la continuelle idée que ce devait être
M. de Guersaint qui rentrait. Pendant quelques minutes, il tendait
fiévreusement l'oreille, il n'entendait que les rumeurs extraordinaires du
couloir, où il ne distinguait rien de précis. Était-ce, à gauche, le prêtre, la
mère et ses trois filles, le ménage de vieilles gens, qui se battaient avec les
I
Cette nuit-là, à l'hôtel des Apparitions, Pierre, de nouveau, ne put fermer
l'œil. Après être passé par l'Hôpital, pour prendre des nouvelles de Marie,
qui dormait d'un profond sommeil d'enfant, délicieux et réparateur, depuis
son retour de la procession, il s'était couché lui-même, inquiet de n'avoir pas
vu reparaître M. de Guersaint. Il l'attendait au plus tard pour le dîner, un
accident sans doute l'avait retenu à Gavarnie; et il songeait au tourment de
la jeune fille, si son père n'allait pas l'embrasser, dès le lendemain matin.
Avec cet homme si aimablement distrait, à la cervelle d'oiseau, toutes les
suppositions, toutes les craintes étaient possibles.
Peut-être cette inquiétude avait-elle d'abord suffi à tenir Pierre éveillé,
malgré sa grande fatigue. Mais, ensuite, le tapage nocturne, dans l'hôtel,
avait vraiment pris des proportions intolérables. Le lendemain mardi était le
jour du départ, le dernier jour que le pèlerinage national devait passer à
Lourdes, et sans doute les pèlerins profitaient goulûment des heures,
revenaient de la Grotte, y retournaient en pleine nuit, tâchaient de violenter
le ciel par leur agitation, sans besoin aucun de repos. Les portes battaient,
les planchers tremblaient, la maison entière vibrait comme sous le galop
désordonné d'une foule. Jamais encore les murs n'avaient résonné de toux si
opiniâtres, de si grosses voix indistinctes. Et Pierre, gagné par l'insomnie, se
retournait en sursaut, se relevait, avec la continuelle idée que ce devait être
M. de Guersaint qui rentrait. Pendant quelques minutes, il tendait
fiévreusement l'oreille, il n'entendait que les rumeurs extraordinaires du
couloir, où il ne distinguait rien de précis. Était-ce, à gauche, le prêtre, la
mère et ses trois filles, le ménage de vieilles gens, qui se battaient avec les
Page 369
meubles? ou était-ce plutôt, à droite, l'autre famille si nombreuse, l'autre
monsieur seul, la jeune dame seule, que d'incompréhensibles événements
jetaient dans les aventures? Un instant, il sauta de son lit, il voulut visiter la
chambre vide de son compagnon absent, certain qu'il s'y passait des choses
violentes. Mais il eut beau écouter, il ne saisit plus, derrière la cloison
mince, que le murmure tendre de deux voix, d'une légèreté de caresse. Le
brusque souvenir de madame Volmar lui revint, et il retourna se coucher,
frissonnant.
Enfin, Pierre, au grand jour, s'endormait, lorsque des coups rudes, frappés
dans sa porte, le firent sursauter. Cette fois, il ne se trompait pas, une forte
voix criait, étranglée par l'angoisse:
—Monsieur l'abbé! monsieur l'abbé! de grâce, éveillez-vous!
C'était décidément M. de Guersaint qu'on rapportait mort, pour le moins.
Effaré, il courut ouvrir, en chemise, et se trouva devant M. Vigneron, son
voisin.
—Oh! de grâce, monsieur l'abbé, habillez-vous vite! On a besoin de votre
saint ministère.
Alors, il raconta qu'il venait de se lever pour regarder l'heure à sa montre,
posée sur la cheminée, quand il avait entendu des soupirs atroces sortir de la
chambre voisine, où était couchée madame Chaise. Elle avait laissé la porte
de communication ouverte, par gentillesse, afin d'être davantage avec eux.
Naturellement, il s'était précipité, poussant les persiennes, donnant du jour
et de l'air.
—Et quel spectacle, monsieur l'abbé! Notre pauvre tante sur son lit, à
moitié violette déjà, la bouche béante sans pouvoir reprendre haleine, les
mains égarées, crispées parmi les draps... Vous comprenez, c'est sa maladie
de cœur... Venez, venez vite, monsieur l'abbé, pour l'assister, je vous en
supplie!
Pierre, étourdi, ne retrouvait ni son pantalon, ni sa soutane.
—Sans doute, sans doute, je vais avec vous. Mais je ne puis l'administrer,
je n'ai pas ce qu'il faut.
monsieur seul, la jeune dame seule, que d'incompréhensibles événements
jetaient dans les aventures? Un instant, il sauta de son lit, il voulut visiter la
chambre vide de son compagnon absent, certain qu'il s'y passait des choses
violentes. Mais il eut beau écouter, il ne saisit plus, derrière la cloison
mince, que le murmure tendre de deux voix, d'une légèreté de caresse. Le
brusque souvenir de madame Volmar lui revint, et il retourna se coucher,
frissonnant.
Enfin, Pierre, au grand jour, s'endormait, lorsque des coups rudes, frappés
dans sa porte, le firent sursauter. Cette fois, il ne se trompait pas, une forte
voix criait, étranglée par l'angoisse:
—Monsieur l'abbé! monsieur l'abbé! de grâce, éveillez-vous!
C'était décidément M. de Guersaint qu'on rapportait mort, pour le moins.
Effaré, il courut ouvrir, en chemise, et se trouva devant M. Vigneron, son
voisin.
—Oh! de grâce, monsieur l'abbé, habillez-vous vite! On a besoin de votre
saint ministère.
Alors, il raconta qu'il venait de se lever pour regarder l'heure à sa montre,
posée sur la cheminée, quand il avait entendu des soupirs atroces sortir de la
chambre voisine, où était couchée madame Chaise. Elle avait laissé la porte
de communication ouverte, par gentillesse, afin d'être davantage avec eux.
Naturellement, il s'était précipité, poussant les persiennes, donnant du jour
et de l'air.
—Et quel spectacle, monsieur l'abbé! Notre pauvre tante sur son lit, à
moitié violette déjà, la bouche béante sans pouvoir reprendre haleine, les
mains égarées, crispées parmi les draps... Vous comprenez, c'est sa maladie
de cœur... Venez, venez vite, monsieur l'abbé, pour l'assister, je vous en
supplie!
Pierre, étourdi, ne retrouvait ni son pantalon, ni sa soutane.
—Sans doute, sans doute, je vais avec vous. Mais je ne puis l'administrer,
je n'ai pas ce qu'il faut.
Page 370
M. Vigneron l'aidait à se vêtir, s'accroupissait, en quête des pantoufles.
—Ça ne fait rien, votre vue seule l'aidera à passer, si Dieu nous réserve
cette affliction... Tenez! chaussez-vous d'abord, et suivez-moi, oh! tout de
suite, tout de suite!
Il repartit en coup de vent, s'engouffra dans la chambre voisine. Toutes les
portes étaient restées grandes ouvertes. Le jeune prêtre, qui le suivait, ne
remarqua dans la première pièce, obstruée d'un incroyable désordre, que le
petit Gustave, demi-nu, assis sur le canapé où il couchait, immobile, très
pâle, oublié et grelottant, au milieu de ce drame de la mort brutale. Des
valises éventrées barraient le passage, des restes de charcuterie salissaient la
table, le lit du père et de la mère semblait ravagé par la catastrophe, les
couvertures tirées, jetées à terre. Et, tout de suite, dans la seconde chambre,
il aperçut la mère, vêtue en hâte d'un vieux peignoir jaune, debout, l'air
terrifié.
—Eh bien, mon amie? eh bien, mon amie? répéta M. Vigneron, bégayant.
D'un geste, sans répondre, madame Vigneron montra madame Chaise, qui
ne bougeait plus, la tête retombée sur l'oreiller, les mains retournées et
raidies. La face était bleue, la bouche bâillait, comme dans le dernier souffle
énorme qui s'en était échappé.
Pierre s'était penché. Puis, à demi-voix:
—Elle est morte.
Morte! ce mot retentit dans la chambre, mieux tenue, où régnait un lourd
silence. Et les deux époux se regardèrent, stupéfaits, éperdus. C'était donc
fini? La tante mourait avant Gustave, le petit héritait des cinq cent mille
francs. Que de fois ils avaient fait ce rêve, dont la brusque réalisation les
hébétait! Que de fois ils avaient désespéré, en craignant que le pauvre
enfant ne partît avant elle! Morte, mon Dieu! est-ce que c'était leur faute?
est-ce qu'ils avaient réellement demandé cela à la sainte Vierge? Elle se
montrait si bonne pour eux, qu'ils tremblaient de n'avoir pu exprimer un
souhait sans être exaucés. Déjà, dans la mort du chef de bureau, subitement
emporté pour leur laisser la place, ils avaient reconnu le doigt si puissant de
Notre-Dame de Lourdes. Est-ce qu'elle venait de les combler de nouveau,
en écoutant jusqu'aux songeries inconscientes de leur désir? Pourtant, ils
—Ça ne fait rien, votre vue seule l'aidera à passer, si Dieu nous réserve
cette affliction... Tenez! chaussez-vous d'abord, et suivez-moi, oh! tout de
suite, tout de suite!
Il repartit en coup de vent, s'engouffra dans la chambre voisine. Toutes les
portes étaient restées grandes ouvertes. Le jeune prêtre, qui le suivait, ne
remarqua dans la première pièce, obstruée d'un incroyable désordre, que le
petit Gustave, demi-nu, assis sur le canapé où il couchait, immobile, très
pâle, oublié et grelottant, au milieu de ce drame de la mort brutale. Des
valises éventrées barraient le passage, des restes de charcuterie salissaient la
table, le lit du père et de la mère semblait ravagé par la catastrophe, les
couvertures tirées, jetées à terre. Et, tout de suite, dans la seconde chambre,
il aperçut la mère, vêtue en hâte d'un vieux peignoir jaune, debout, l'air
terrifié.
—Eh bien, mon amie? eh bien, mon amie? répéta M. Vigneron, bégayant.
D'un geste, sans répondre, madame Vigneron montra madame Chaise, qui
ne bougeait plus, la tête retombée sur l'oreiller, les mains retournées et
raidies. La face était bleue, la bouche bâillait, comme dans le dernier souffle
énorme qui s'en était échappé.
Pierre s'était penché. Puis, à demi-voix:
—Elle est morte.
Morte! ce mot retentit dans la chambre, mieux tenue, où régnait un lourd
silence. Et les deux époux se regardèrent, stupéfaits, éperdus. C'était donc
fini? La tante mourait avant Gustave, le petit héritait des cinq cent mille
francs. Que de fois ils avaient fait ce rêve, dont la brusque réalisation les
hébétait! Que de fois ils avaient désespéré, en craignant que le pauvre
enfant ne partît avant elle! Morte, mon Dieu! est-ce que c'était leur faute?
est-ce qu'ils avaient réellement demandé cela à la sainte Vierge? Elle se
montrait si bonne pour eux, qu'ils tremblaient de n'avoir pu exprimer un
souhait sans être exaucés. Déjà, dans la mort du chef de bureau, subitement
emporté pour leur laisser la place, ils avaient reconnu le doigt si puissant de
Notre-Dame de Lourdes. Est-ce qu'elle venait de les combler de nouveau,
en écoutant jusqu'aux songeries inconscientes de leur désir? Pourtant, ils
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n'avaient jamais voulu la mort de personne, ils étaient de braves gens,
incapables d'une action mauvaise, aimant bien leur famille, pratiquant, se
confessant, communiant comme tout le monde, sans ostentation. Quand ils
pensaient à ces cinq cent mille francs, à leur fils qui pouvait s'en aller le
premier, à l'ennui qu'ils auraient de voir un autre neveu, moins digne, hériter
de cette fortune, tout cela était si discret au fond d'eux, si naïf, si naturel en
somme! Et ils y avaient certainement pensé devant la Grotte, mais la sainte
Vierge n'était-elle pas la suprême sagesse, ne savait-elle pas mieux que
nous-mêmes ce qu'elle devait faire pour le bonheur des vivants et des
morts?
Alors, très sincèrement, madame Vigneron éclata en sanglots, pleurant sa
sœur qu'elle adorait.
—Ah! monsieur l'abbé, je l'ai vue s'éteindre, elle a passé sous mes yeux.
Quel malheur que vous ne soyez pas venu plus tôt, pour recevoir son âme!...
Elle est morte sans prêtre, votre présence l'aurait tant consolée!
Les paupières lourdes de larmes, cédant aussi à l'attendrissement, M.
Vigneron consola sa femme.
—Ta sœur était une sainte, elle a communié encore hier matin, et tu peux
être sans inquiétude, son âme est allée droit au ciel... Sans doute, si
monsieur l'abbé était arrivé à temps, cela lui aurait fait plaisir de le voir...
Que veux-tu? la mort a été la plus prompte. J'ai couru tout de suite, nous
n'aurons eu, jusqu'au bout, aucun reproche à nous faire...
Et, se tournant vers le prêtre:
—Monsieur l'abbé, c'est sa piété trop grande qui a pour sûr hâté la crise.
Hier, à la Grotte, elle avait eu déjà un étouffement, dont la violence était
significative. Et, malgré sa fatigue, elle s'est ensuite obstinée à suivre la
procession... Je pensais bien qu'elle n'irait pas loin. Seulement, c'était si
délicat, on n'osait rien lui dire, dans la crainte de l'effrayer.
Doucement, Pierre s'agenouilla, récita les prières d'usage, avec cette
émotion humaine qui lui tenait lieu de croyance, devant l'éternelle vie,
l'éternelle mort, si pitoyables. Puis, il demeura un instant à genoux, il
entendit les voix chuchotantes du ménage.
incapables d'une action mauvaise, aimant bien leur famille, pratiquant, se
confessant, communiant comme tout le monde, sans ostentation. Quand ils
pensaient à ces cinq cent mille francs, à leur fils qui pouvait s'en aller le
premier, à l'ennui qu'ils auraient de voir un autre neveu, moins digne, hériter
de cette fortune, tout cela était si discret au fond d'eux, si naïf, si naturel en
somme! Et ils y avaient certainement pensé devant la Grotte, mais la sainte
Vierge n'était-elle pas la suprême sagesse, ne savait-elle pas mieux que
nous-mêmes ce qu'elle devait faire pour le bonheur des vivants et des
morts?
Alors, très sincèrement, madame Vigneron éclata en sanglots, pleurant sa
sœur qu'elle adorait.
—Ah! monsieur l'abbé, je l'ai vue s'éteindre, elle a passé sous mes yeux.
Quel malheur que vous ne soyez pas venu plus tôt, pour recevoir son âme!...
Elle est morte sans prêtre, votre présence l'aurait tant consolée!
Les paupières lourdes de larmes, cédant aussi à l'attendrissement, M.
Vigneron consola sa femme.
—Ta sœur était une sainte, elle a communié encore hier matin, et tu peux
être sans inquiétude, son âme est allée droit au ciel... Sans doute, si
monsieur l'abbé était arrivé à temps, cela lui aurait fait plaisir de le voir...
Que veux-tu? la mort a été la plus prompte. J'ai couru tout de suite, nous
n'aurons eu, jusqu'au bout, aucun reproche à nous faire...
Et, se tournant vers le prêtre:
—Monsieur l'abbé, c'est sa piété trop grande qui a pour sûr hâté la crise.
Hier, à la Grotte, elle avait eu déjà un étouffement, dont la violence était
significative. Et, malgré sa fatigue, elle s'est ensuite obstinée à suivre la
procession... Je pensais bien qu'elle n'irait pas loin. Seulement, c'était si
délicat, on n'osait rien lui dire, dans la crainte de l'effrayer.
Doucement, Pierre s'agenouilla, récita les prières d'usage, avec cette
émotion humaine qui lui tenait lieu de croyance, devant l'éternelle vie,
l'éternelle mort, si pitoyables. Puis, il demeura un instant à genoux, il
entendit les voix chuchotantes du ménage.
Page 372
Le petit Gustave, oublié sur son lit, dans le désordre de la chambre
voisine, avait dû être pris d'impatience. Il pleurait, il criait.
—Maman! maman! maman!
Enfin, madame Vigneron alla le calmer. Et elle eut l'idée de l'apporter
entre ses bras, pour qu'il embrassât une dernière fois sa pauvre tante.
D'abord, il se débattit, refusant, pleurant plus fort. Si bien que M. Vigneron
fut forcé d'intervenir en lui faisant honte. Comment! lui qui n'avait peur de
rien! qui montrait, devant le mal, du courage autant qu'un homme! Et sa
pauvre tante toujours si aimable, dont la dernière pensée avait dû être
certainement pour lui!
—Donne-le-moi, dit-il à sa femme, il va être raisonnable.
Gustave finit par s'abandonner au cou de son père. Il arriva en chemise,
grelottant, montrant la nudité de son misérable petit corps, que rongeait la
scrofule. Loin de le guérir, il semblait que l'eau miraculeuse de la piscine
eût avivé la plaie de ses reins; tandis que sa maigre jambe pendait inerte,
pareille à un bâton desséché.
—Embrasse-la, reprit M. Vigneron.
L'enfant se pencha, baisa sa tante sur le front. Ce n'était pas la mort qui
l'inquiétait et le faisait se révolter. Depuis qu'il était là, il regardait la morte
d'un air de tranquillité curieuse. Il ne l'aimait pas, il avait souffert d'elle trop
longtemps. C'étaient, chez lui, des idées, des sentiments de grande
personne, dont le poids l'avait étouffé, à mesure qu'elles se développaient et
s'aiguisaient, avec son mal. Il sentait bien qu'il était trop petit, que les
enfants ne doivent pas comprendre les choses qui se passent au fond des
gens.
Son père, s'étant assis à l'écart, le garda sur ses genoux, pendant que la
mère refermait la fenêtre et allumait les bougies des deux flambeaux de la
cheminée.
—Ah! mon pauvre mignon, murmura-t-il dans le besoin qu'il avait de
parler, c'est une perte cruelle pour nous tous. Voilà notre voyage gâté
complètement, car c'était notre dernier jour, on part cette après-midi... Et la
sainte Vierge justement qui se montrait si bonne...
voisine, avait dû être pris d'impatience. Il pleurait, il criait.
—Maman! maman! maman!
Enfin, madame Vigneron alla le calmer. Et elle eut l'idée de l'apporter
entre ses bras, pour qu'il embrassât une dernière fois sa pauvre tante.
D'abord, il se débattit, refusant, pleurant plus fort. Si bien que M. Vigneron
fut forcé d'intervenir en lui faisant honte. Comment! lui qui n'avait peur de
rien! qui montrait, devant le mal, du courage autant qu'un homme! Et sa
pauvre tante toujours si aimable, dont la dernière pensée avait dû être
certainement pour lui!
—Donne-le-moi, dit-il à sa femme, il va être raisonnable.
Gustave finit par s'abandonner au cou de son père. Il arriva en chemise,
grelottant, montrant la nudité de son misérable petit corps, que rongeait la
scrofule. Loin de le guérir, il semblait que l'eau miraculeuse de la piscine
eût avivé la plaie de ses reins; tandis que sa maigre jambe pendait inerte,
pareille à un bâton desséché.
—Embrasse-la, reprit M. Vigneron.
L'enfant se pencha, baisa sa tante sur le front. Ce n'était pas la mort qui
l'inquiétait et le faisait se révolter. Depuis qu'il était là, il regardait la morte
d'un air de tranquillité curieuse. Il ne l'aimait pas, il avait souffert d'elle trop
longtemps. C'étaient, chez lui, des idées, des sentiments de grande
personne, dont le poids l'avait étouffé, à mesure qu'elles se développaient et
s'aiguisaient, avec son mal. Il sentait bien qu'il était trop petit, que les
enfants ne doivent pas comprendre les choses qui se passent au fond des
gens.
Son père, s'étant assis à l'écart, le garda sur ses genoux, pendant que la
mère refermait la fenêtre et allumait les bougies des deux flambeaux de la
cheminée.
—Ah! mon pauvre mignon, murmura-t-il dans le besoin qu'il avait de
parler, c'est une perte cruelle pour nous tous. Voilà notre voyage gâté
complètement, car c'était notre dernier jour, on part cette après-midi... Et la
sainte Vierge justement qui se montrait si bonne...
Page 373
Mais, devant le regard étonné de son fils, un regard d'infinie tristesse et de
reproche, il se hâta de reprendre:
—Oui, sans doute, je sais qu'elle ne t'a pas guéri encore tout à fait.
Seulement, il ne faut jamais désespérer de sa bienveillance... Elle nous aime
trop, elle nous comble trop de ses grâces, elle finira sûrement par le guérir,
puisque, maintenant, elle n'a plus que cette grande faveur à nous accorder.
Madame Vigneron, qui avait entendu, s'approcha.
—Comme nous aurions été heureux de rentrer à Paris bien portants tous
les trois! Jamais rien n'est complet.
—Dis donc! fit remarquer brusquement M. Vigneron, je ne vais pas
pouvoir partir avec vous, cette après-midi, à cause des formalités... Pourvu
que mon billet de retour reste valable jusqu'à demain!
Tous deux se remettaient de l'affreuse secousse, soulagés, malgré
l'affection qu'ils avaient pour madame Chaise; et ils l'oubliaient déjà, ils
n'éprouvaient plus que la hâte de quitter Lourdes, comme si le but principal
du voyage se trouvait rempli. Une joie décente, inavouée, les inondait.
—Puis, à Paris, j'aurai tant à courir! continua-t-il. Moi qui n'aspire plus
qu'au repos!... Ça ne fait rien, je resterai mes trois ans au ministère, jusqu'à
ma retraite, maintenant surtout que je suis certain de la retraite de chef de
bureau... Seulement, après, oh! après, je compte bien jouir un peu de la vie.
Puisque cet argent nous arrive, je vais acheter, dans mon pays, le domaine
des Billottes, cette terre superbe dont j'ai toujours rêvé. Et je vous réponds
que je ne me ferai pas de mauvais sang, au milieu de mes chevaux, de mes
chiens et de mes fleurs!
Le petit Gustave était resté sur ses genoux, frissonnant de tout son pauvre
corps d'insecte avorté, dans sa chemise retroussée à demi, qui laissait voir
sa maigreur d'enfant mourant. Lorsqu'il s'aperçut que son père ne le sentait
même plus là, tout à son rêve d'existence riche, enfin réalisable, il eut un de
ses sourires énigmatiques, d'une mélancolie aiguisée de malice.
—Eh bien! père, et moi?
reproche, il se hâta de reprendre:
—Oui, sans doute, je sais qu'elle ne t'a pas guéri encore tout à fait.
Seulement, il ne faut jamais désespérer de sa bienveillance... Elle nous aime
trop, elle nous comble trop de ses grâces, elle finira sûrement par le guérir,
puisque, maintenant, elle n'a plus que cette grande faveur à nous accorder.
Madame Vigneron, qui avait entendu, s'approcha.
—Comme nous aurions été heureux de rentrer à Paris bien portants tous
les trois! Jamais rien n'est complet.
—Dis donc! fit remarquer brusquement M. Vigneron, je ne vais pas
pouvoir partir avec vous, cette après-midi, à cause des formalités... Pourvu
que mon billet de retour reste valable jusqu'à demain!
Tous deux se remettaient de l'affreuse secousse, soulagés, malgré
l'affection qu'ils avaient pour madame Chaise; et ils l'oubliaient déjà, ils
n'éprouvaient plus que la hâte de quitter Lourdes, comme si le but principal
du voyage se trouvait rempli. Une joie décente, inavouée, les inondait.
—Puis, à Paris, j'aurai tant à courir! continua-t-il. Moi qui n'aspire plus
qu'au repos!... Ça ne fait rien, je resterai mes trois ans au ministère, jusqu'à
ma retraite, maintenant surtout que je suis certain de la retraite de chef de
bureau... Seulement, après, oh! après, je compte bien jouir un peu de la vie.
Puisque cet argent nous arrive, je vais acheter, dans mon pays, le domaine
des Billottes, cette terre superbe dont j'ai toujours rêvé. Et je vous réponds
que je ne me ferai pas de mauvais sang, au milieu de mes chevaux, de mes
chiens et de mes fleurs!
Le petit Gustave était resté sur ses genoux, frissonnant de tout son pauvre
corps d'insecte avorté, dans sa chemise retroussée à demi, qui laissait voir
sa maigreur d'enfant mourant. Lorsqu'il s'aperçut que son père ne le sentait
même plus là, tout à son rêve d'existence riche, enfin réalisable, il eut un de
ses sourires énigmatiques, d'une mélancolie aiguisée de malice.
—Eh bien! père, et moi?
Page 374
M. Vigneron, réveillé comme en sursaut, s'agita, parut d'abord ne pas
comprendre.
—Toi, mon petit?... Toi, tu seras avec nous, parbleu!
Mais Gustave continuait à le regarder fixement, profondément, sans cesser
de sourire, de ses lèvres fines, si navrées.
—Oh! crois-tu?
—Certainement, je le crois!... Tu seras avec nous, ce sera très gentil d'être
avec nous...
Gêné, balbutiant, M. Vigneron, qui ne trouvait pas les mots convenables,
demeura glacé, lorsque son fils haussa ses maigres épaules, d'un air de
philosophique dédain.
—Oh! non!... Moi, je serai mort.
Et le père, terrifié, lut tout d'un coup dans le regard profond de l'enfant, un
regard d'homme très vieux, très savant en toutes matières, qui connaissait
les abominations de la vie pour les avoir souffertes. Surtout, ce qui l'effarait,
c'était la soudaine certitude que cet enfant l'avait toujours pénétré lui-même
jusqu'au fond de l'âme, au delà de ce qu'il n'osait s'avouer. Il se rappelait,
dès le berceau, les yeux du petit malade fixés sur les siens, ces yeux que la
souffrance rendait si aigus, qu'elle douait sans doute d'une force de
divination extraordinaire, fouillant les pensées inconscientes, dans
l'obscurité des crânes. Et, par un singulier contre-coup, les choses qu'il ne
s'était jamais dites, il les retrouvait toutes à cette heure dans les yeux de son
enfant, il les voyait, les lisait malgré lui. L'histoire de sa longue cupidité se
déroulait, sa colère d'avoir un fils si chétif, son angoisse à l'idée que la
fortune de madame Chaise reposait sur une existence si fragile, son âpre
souhait qu'elle se hâtât de mourir, pour que le petit fût encore là, de façon à
lui assurer l'héritage. C'était simplement une question de jours, ce duel à qui
partirait le premier. Puis, au bout, c'était quand même la mort, le petit à son
tour s'en allait, lui seul empochait l'argent, vieillissait longtemps dans
l'allégresse. Et ces choses affreuses sortaient si nettes des yeux fins,
mélancoliques et souriants du pauvre être condamné, s'échangeaient entre
eux avec une telle clarté d'évidence, qu'un instant il sembla au père et au fils
qu'ils se les criaient à voix très haute.
comprendre.
—Toi, mon petit?... Toi, tu seras avec nous, parbleu!
Mais Gustave continuait à le regarder fixement, profondément, sans cesser
de sourire, de ses lèvres fines, si navrées.
—Oh! crois-tu?
—Certainement, je le crois!... Tu seras avec nous, ce sera très gentil d'être
avec nous...
Gêné, balbutiant, M. Vigneron, qui ne trouvait pas les mots convenables,
demeura glacé, lorsque son fils haussa ses maigres épaules, d'un air de
philosophique dédain.
—Oh! non!... Moi, je serai mort.
Et le père, terrifié, lut tout d'un coup dans le regard profond de l'enfant, un
regard d'homme très vieux, très savant en toutes matières, qui connaissait
les abominations de la vie pour les avoir souffertes. Surtout, ce qui l'effarait,
c'était la soudaine certitude que cet enfant l'avait toujours pénétré lui-même
jusqu'au fond de l'âme, au delà de ce qu'il n'osait s'avouer. Il se rappelait,
dès le berceau, les yeux du petit malade fixés sur les siens, ces yeux que la
souffrance rendait si aigus, qu'elle douait sans doute d'une force de
divination extraordinaire, fouillant les pensées inconscientes, dans
l'obscurité des crânes. Et, par un singulier contre-coup, les choses qu'il ne
s'était jamais dites, il les retrouvait toutes à cette heure dans les yeux de son
enfant, il les voyait, les lisait malgré lui. L'histoire de sa longue cupidité se
déroulait, sa colère d'avoir un fils si chétif, son angoisse à l'idée que la
fortune de madame Chaise reposait sur une existence si fragile, son âpre
souhait qu'elle se hâtât de mourir, pour que le petit fût encore là, de façon à
lui assurer l'héritage. C'était simplement une question de jours, ce duel à qui
partirait le premier. Puis, au bout, c'était quand même la mort, le petit à son
tour s'en allait, lui seul empochait l'argent, vieillissait longtemps dans
l'allégresse. Et ces choses affreuses sortaient si nettes des yeux fins,
mélancoliques et souriants du pauvre être condamné, s'échangeaient entre
eux avec une telle clarté d'évidence, qu'un instant il sembla au père et au fils
qu'ils se les criaient à voix très haute.
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Mais M. Vigneron se débattit, tourna la tête, protesta violemment.
—Comment! tu seras mort?... En voilà des idées! C'est absurde, des idées
pareilles!
Madame Vigneron s'était remise à sangloter.
—Méchant enfant, peux-tu nous causer une telle peine, au moment où
nous pleurons une perte si cruelle déjà!
Il fallut que Gustave les embrassât, en leur promettant de vivre, de faire
cela pour eux. Cependant, il n'avait pas cessé de sourire, sachant bien que le
mensonge était nécessaire, quand on voulait ne pas trop s'attrister, résigné
d'ailleurs à laisser après lui ses parents heureux, puisque la sainte Vierge
elle-même ne pouvait lui donner, en ce monde, le petit coin de bonheur pour
lequel toute créature aurait dû naître.
Sa mère alla le recoucher, et Pierre enfin se releva, au moment où M.
Vigneron achevait de disposer la chambre d'une façon convenable.
—Vous m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abbé, dit-il en accompagnant
le jeune prêtre jusqu'à la porte. Je n'ai pas la tête bien à moi... Enfin, c'est un
mauvais quart d'heure à passer. Il faudra tout de même que je m'en tire.
Dans le corridor, Pierre s'arrêta une minute, écoutant un bruit qui montait
de l'escalier. Il avait songé encore à M. de Guersaint, il croyait reconnaître
sa voix. Puis, comme il restait là, immobile, un événement se produisit, qui
lui causa une gêne atroce. Avec une lenteur prudente, la porte de la
chambre, occupée par le monsieur tout seul, venait de s'ouvrir; et une dame
vêtue de noir était sortie, si légère, que, dans l'entre-bâillement, on avait eu
à peine le temps de distinguer le monsieur, debout, les doigts sur les lèvres.
Mais, quand la dame se retourna, elle se trouva soudain face à face avec
Pierre. Cela fut si net, si brutal, qu'ils ne purent se détourner, en feignant de
ne pas s'être reconnus.
C'était madame Volmar. Après les trois jours et les trois nuits qu'elle venait
de passer là, au fond de cette chambre d'amour, dans une claustration
absolue, elle s'en échappait de grand matin, avec un arrachement de tout son
être. Six heures n'étaient pas sonnées, elle espérait n'être vue de personne,
s'évanouir par les couloirs et l'escalier vides, d'une légèreté d'ombre; et elle
—Comment! tu seras mort?... En voilà des idées! C'est absurde, des idées
pareilles!
Madame Vigneron s'était remise à sangloter.
—Méchant enfant, peux-tu nous causer une telle peine, au moment où
nous pleurons une perte si cruelle déjà!
Il fallut que Gustave les embrassât, en leur promettant de vivre, de faire
cela pour eux. Cependant, il n'avait pas cessé de sourire, sachant bien que le
mensonge était nécessaire, quand on voulait ne pas trop s'attrister, résigné
d'ailleurs à laisser après lui ses parents heureux, puisque la sainte Vierge
elle-même ne pouvait lui donner, en ce monde, le petit coin de bonheur pour
lequel toute créature aurait dû naître.
Sa mère alla le recoucher, et Pierre enfin se releva, au moment où M.
Vigneron achevait de disposer la chambre d'une façon convenable.
—Vous m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abbé, dit-il en accompagnant
le jeune prêtre jusqu'à la porte. Je n'ai pas la tête bien à moi... Enfin, c'est un
mauvais quart d'heure à passer. Il faudra tout de même que je m'en tire.
Dans le corridor, Pierre s'arrêta une minute, écoutant un bruit qui montait
de l'escalier. Il avait songé encore à M. de Guersaint, il croyait reconnaître
sa voix. Puis, comme il restait là, immobile, un événement se produisit, qui
lui causa une gêne atroce. Avec une lenteur prudente, la porte de la
chambre, occupée par le monsieur tout seul, venait de s'ouvrir; et une dame
vêtue de noir était sortie, si légère, que, dans l'entre-bâillement, on avait eu
à peine le temps de distinguer le monsieur, debout, les doigts sur les lèvres.
Mais, quand la dame se retourna, elle se trouva soudain face à face avec
Pierre. Cela fut si net, si brutal, qu'ils ne purent se détourner, en feignant de
ne pas s'être reconnus.
C'était madame Volmar. Après les trois jours et les trois nuits qu'elle venait
de passer là, au fond de cette chambre d'amour, dans une claustration
absolue, elle s'en échappait de grand matin, avec un arrachement de tout son
être. Six heures n'étaient pas sonnées, elle espérait n'être vue de personne,
s'évanouir par les couloirs et l'escalier vides, d'une légèreté d'ombre; et elle
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avait le désir aussi de se montrer un peu à l'Hôpital, d'y passer cette matinée
dernière, pour justifier sa présence à Lourdes. Quand elle aperçut Pierre,
elle fut prise d'un tremblement, elle bégaya d'abord:
—Oh! monsieur l'abbé, monsieur l'abbé...
Puis, en remarquant que le prêtre avait laissé sa porte grande ouverte, elle
parut céder à la fièvre qui la brûlait, à un besoin de parler de cette flamme,
de s'expliquer, de s'innocenter. Le sang au visage, elle passa la première,
elle entra dans la chambre, où il dut la suivre, fort troublé de l'aventure. Et,
comme il laissait la porte ouverte encore, ce fut elle qui, d'un signe, le pria
de la fermer, voulant se confier à lui.
—Oh! monsieur l'abbé, je vous en supplie, ne me jugez pas trop mal!
Il eut un geste, pour dire qu'il ne se permettait pas de porter un jugement
sur elle.
—Si, si, je sais bien que vous connaissez mon malheur... À Paris, vous
m'avez aperçue une fois, derrière la Trinité, avec une personne. Et, l'autre
jour, ici, vous m'avez reconnue, sur le balcon. N'est-ce pas? vous vous
doutiez que je vivais là, près de vous, cachée avec cette personne, dans cette
chambre... Seulement, si vous saviez, si vous saviez!
Ses lèvres frémissaient, des larmes montaient à ses paupières. Il la
regardait, et il restait surpris de l'extraordinaire beauté qui transfigurait son
visage. Cette femme, toujours en noir, très simple, sans un bijou, lui
apparaissait dans un éclat de sa passion, hors de l'ombre où elle s'effaçait,
s'éteignait d'habitude. Elle qui n'était point jolie au premier aspect, trop
brune, trop mince, les traits tirés, la bouche grande, le nez long, prenait, à
mesure qu'il l'examinait, un charme troublant, une puissance de conquête
irrésistible. Ses yeux surtout, ses larges yeux magnifiques, dont elle cachait
d'ordinaire le brasier sous un voile d'indifférence, brûlaient comme des
torches, aux heures où elle s'abandonnait toute. Il comprit qu'on l'adorât,
qu'on pût la désirer à en mourir.
—Si vous saviez, monsieur l'abbé, si je vous racontais ce que j'ai
souffert!... Ce sont des choses que vous avez soupçonnées sans doute,
puisque vous connaissez ma belle-mère et mon mari. Les rares fois que
vous êtes venu chez nous, vous n'êtes pas sans avoir compris les
dernière, pour justifier sa présence à Lourdes. Quand elle aperçut Pierre,
elle fut prise d'un tremblement, elle bégaya d'abord:
—Oh! monsieur l'abbé, monsieur l'abbé...
Puis, en remarquant que le prêtre avait laissé sa porte grande ouverte, elle
parut céder à la fièvre qui la brûlait, à un besoin de parler de cette flamme,
de s'expliquer, de s'innocenter. Le sang au visage, elle passa la première,
elle entra dans la chambre, où il dut la suivre, fort troublé de l'aventure. Et,
comme il laissait la porte ouverte encore, ce fut elle qui, d'un signe, le pria
de la fermer, voulant se confier à lui.
—Oh! monsieur l'abbé, je vous en supplie, ne me jugez pas trop mal!
Il eut un geste, pour dire qu'il ne se permettait pas de porter un jugement
sur elle.
—Si, si, je sais bien que vous connaissez mon malheur... À Paris, vous
m'avez aperçue une fois, derrière la Trinité, avec une personne. Et, l'autre
jour, ici, vous m'avez reconnue, sur le balcon. N'est-ce pas? vous vous
doutiez que je vivais là, près de vous, cachée avec cette personne, dans cette
chambre... Seulement, si vous saviez, si vous saviez!
Ses lèvres frémissaient, des larmes montaient à ses paupières. Il la
regardait, et il restait surpris de l'extraordinaire beauté qui transfigurait son
visage. Cette femme, toujours en noir, très simple, sans un bijou, lui
apparaissait dans un éclat de sa passion, hors de l'ombre où elle s'effaçait,
s'éteignait d'habitude. Elle qui n'était point jolie au premier aspect, trop
brune, trop mince, les traits tirés, la bouche grande, le nez long, prenait, à
mesure qu'il l'examinait, un charme troublant, une puissance de conquête
irrésistible. Ses yeux surtout, ses larges yeux magnifiques, dont elle cachait
d'ordinaire le brasier sous un voile d'indifférence, brûlaient comme des
torches, aux heures où elle s'abandonnait toute. Il comprit qu'on l'adorât,
qu'on pût la désirer à en mourir.
—Si vous saviez, monsieur l'abbé, si je vous racontais ce que j'ai
souffert!... Ce sont des choses que vous avez soupçonnées sans doute,
puisque vous connaissez ma belle-mère et mon mari. Les rares fois que
vous êtes venu chez nous, vous n'êtes pas sans avoir compris les
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abominations qui s'y passaient, malgré mon air d'être toujours contente,
dans mon petit coin de silence et d'effacement... Mais vivre ainsi dix ans,
mais ne jamais être, ne jamais aimer, ne jamais être aimée, non, non, je n'ai
pas pu!
Alors, elle conta la douloureuse histoire, son mariage avec le marchand de
diamants, désastreux dans son apparent coup de fortune, sa belle-mère une
âme dure de bourreau et de geôlier, son mari un monstre de laideur
physique, de vilenie morale. On l'emprisonnait, on ne la laissait pas même
se mettre seule à une fenêtre. On l'avait battue, on s'était acharné contre ses
goûts, ses envies, ses faiblesses de femme. Elle savait qu'au dehors son mari
entretenait des filles; et, si elle souriait à un parent, si elle avait une fleur au
corsage, en un jour rare de gaieté, il arrachait la fleur, entrait dans des rages
jalouses, lui brisait les poignets, avec d'affreuses menaces. Pendant des
années, elle avait vécu dans cet enfer, espérant quand même, ayant en elle
un tel flot de vie, un si ardent besoin de tendresse, qu'elle attendait le
bonheur, croyant toujours le voir entrer, au moindre souffle.
—Monsieur l'abbé, je vous jure que je n'ai pas pu ne pas faire ce que j'ai
fait. J'étais trop malheureuse, tout mon être brûlait de se donner... Quand
mon ami, la première fois, m'a dit qu'il m'aimait, j'ai laissé tomber ma tête
sur son épaule; et c'était fini, j'étais sa chose pour toujours. Il faut
comprendre ces délices, être aimée, ne trouver chez son ami que des gestes
de caresse, des paroles de douceur, la continuelle préoccupation de se
montrer prévenant et aimable; et savoir qu'il pense à vous, qu'il y a quelque
part un cœur où vous vivez; et n'être que vous deux, n'être plus qu'un,
s'oublier dans une étreinte où tout se fond, les corps et les âmes!... Ah! si
c'est un crime, monsieur l'abbé, je ne puis en avoir le remords. Je ne dis
même pas qu'on m'y a poussée, je dis que je l'ai commis aussi naturellement
que je respire, parce qu'il était nécessaire à ma vie.
Elle avait porté la main à ses lèvres, comme pour donner un baiser au
monde. Et Pierre se sentit bouleversé, devant cette amoureuse, qui était la
passion, l'éternel désir. Puis, une immense pitié commença à naître en lui.
—Pauvre femme! murmura-t-il.
—Ce n'est pas au prêtre que je me confesse, reprit-elle c'est à l'homme que
je parle, à un homme dont je serais heureuse d'être comprise... Non, je ne
dans mon petit coin de silence et d'effacement... Mais vivre ainsi dix ans,
mais ne jamais être, ne jamais aimer, ne jamais être aimée, non, non, je n'ai
pas pu!
Alors, elle conta la douloureuse histoire, son mariage avec le marchand de
diamants, désastreux dans son apparent coup de fortune, sa belle-mère une
âme dure de bourreau et de geôlier, son mari un monstre de laideur
physique, de vilenie morale. On l'emprisonnait, on ne la laissait pas même
se mettre seule à une fenêtre. On l'avait battue, on s'était acharné contre ses
goûts, ses envies, ses faiblesses de femme. Elle savait qu'au dehors son mari
entretenait des filles; et, si elle souriait à un parent, si elle avait une fleur au
corsage, en un jour rare de gaieté, il arrachait la fleur, entrait dans des rages
jalouses, lui brisait les poignets, avec d'affreuses menaces. Pendant des
années, elle avait vécu dans cet enfer, espérant quand même, ayant en elle
un tel flot de vie, un si ardent besoin de tendresse, qu'elle attendait le
bonheur, croyant toujours le voir entrer, au moindre souffle.
—Monsieur l'abbé, je vous jure que je n'ai pas pu ne pas faire ce que j'ai
fait. J'étais trop malheureuse, tout mon être brûlait de se donner... Quand
mon ami, la première fois, m'a dit qu'il m'aimait, j'ai laissé tomber ma tête
sur son épaule; et c'était fini, j'étais sa chose pour toujours. Il faut
comprendre ces délices, être aimée, ne trouver chez son ami que des gestes
de caresse, des paroles de douceur, la continuelle préoccupation de se
montrer prévenant et aimable; et savoir qu'il pense à vous, qu'il y a quelque
part un cœur où vous vivez; et n'être que vous deux, n'être plus qu'un,
s'oublier dans une étreinte où tout se fond, les corps et les âmes!... Ah! si
c'est un crime, monsieur l'abbé, je ne puis en avoir le remords. Je ne dis
même pas qu'on m'y a poussée, je dis que je l'ai commis aussi naturellement
que je respire, parce qu'il était nécessaire à ma vie.
Elle avait porté la main à ses lèvres, comme pour donner un baiser au
monde. Et Pierre se sentit bouleversé, devant cette amoureuse, qui était la
passion, l'éternel désir. Puis, une immense pitié commença à naître en lui.
—Pauvre femme! murmura-t-il.
—Ce n'est pas au prêtre que je me confesse, reprit-elle c'est à l'homme que
je parle, à un homme dont je serais heureuse d'être comprise... Non, je ne
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suis pas une croyante, la religion ne m'a pas suffi. On prétend que des
femmes s'y contentent, qu'elles y trouvent une protection solide contre la
faute. Moi, j'ai toujours eu froid dans les églises, j'y meurs de néant... Et je
sais bien que cela est mal, de feindre la religion, de paraître la mêler aux
choses de mon cœur. Mais, que voulez-vous? on m'y force. Si vous m'avez
rencontrée, à Paris, derrière la Trinité, c'est que cette église est le seul
endroit où l'on me laisse aller seule; et, si vous me trouvez ici, à Lourdes,
c'est que, de toute l'année, je n'ai que ces trois jours de liberté absolue,
d'absolu bonheur.
Un frisson la reprenait, des larmes chaudes coulèrent sur ses joues.
—Ah! ces trois jours, ces trois jours! vous ne pouvez pas savoir avec
quelle ardeur je les attends, avec quelle flamme je les vis, avec quelle rage
j'en emporte le souvenir!
Tout s'évoquait, devant la longue chasteté de Pierre. Ces trois jours, ces
trois nuits, si âprement désirés, si goulûment vécus, il se les imaginait, au
fond de cette chambre d'hôtel, les fenêtres et la porte closes, dans
l'ignorance où les bonnes elles-mêmes se trouvaient qu'une femme fût
enfermée là. L'étreinte sans fin, le continuel baiser, un don de tout l'être, un
oubli du monde, un anéantissement dans l'inextinguible amour! Il n'y avait
plus de lieu, il n'y avait plus de temps, rien ne restait que la hâte de
s'appartenir, de s'appartenir encore. Et quel déchirement, à l'heure de la
séparation! C'était de cette cruauté qu'elle tremblait, c'était dans la douleur
d'avoir quitté son paradis qu'elle s'oubliait, elle si muette, jusqu'à crier son
mal. Se prendre une dernière fois aux bras l'un de l'autre, vouloir se
confondre pour demeurer l'un dans l'autre, et s'arracher comme si la moitié
de votre chair s'en allait, et se dire que de longs jours, que de longues nuits
se passeraient, sans qu'on pût même se voir!
Pierre, le cœur éperdu à l'évocation de ce tourment de de la chair, répéta:
—Pauvre femme!
—Et, monsieur l'abbé, continua-t-elle, songez à l'enfer dans lequel je vais
rentrer. Pendant des semaines, pendant des mois, mon ciel se ferme, je vis
mon martyre, sans une plainte... C'est fini encore une fois d'être heureuse,
en voilà pour un an. Grand Dieu! trois pauvres jours, trois pauvres nuits par
femmes s'y contentent, qu'elles y trouvent une protection solide contre la
faute. Moi, j'ai toujours eu froid dans les églises, j'y meurs de néant... Et je
sais bien que cela est mal, de feindre la religion, de paraître la mêler aux
choses de mon cœur. Mais, que voulez-vous? on m'y force. Si vous m'avez
rencontrée, à Paris, derrière la Trinité, c'est que cette église est le seul
endroit où l'on me laisse aller seule; et, si vous me trouvez ici, à Lourdes,
c'est que, de toute l'année, je n'ai que ces trois jours de liberté absolue,
d'absolu bonheur.
Un frisson la reprenait, des larmes chaudes coulèrent sur ses joues.
—Ah! ces trois jours, ces trois jours! vous ne pouvez pas savoir avec
quelle ardeur je les attends, avec quelle flamme je les vis, avec quelle rage
j'en emporte le souvenir!
Tout s'évoquait, devant la longue chasteté de Pierre. Ces trois jours, ces
trois nuits, si âprement désirés, si goulûment vécus, il se les imaginait, au
fond de cette chambre d'hôtel, les fenêtres et la porte closes, dans
l'ignorance où les bonnes elles-mêmes se trouvaient qu'une femme fût
enfermée là. L'étreinte sans fin, le continuel baiser, un don de tout l'être, un
oubli du monde, un anéantissement dans l'inextinguible amour! Il n'y avait
plus de lieu, il n'y avait plus de temps, rien ne restait que la hâte de
s'appartenir, de s'appartenir encore. Et quel déchirement, à l'heure de la
séparation! C'était de cette cruauté qu'elle tremblait, c'était dans la douleur
d'avoir quitté son paradis qu'elle s'oubliait, elle si muette, jusqu'à crier son
mal. Se prendre une dernière fois aux bras l'un de l'autre, vouloir se
confondre pour demeurer l'un dans l'autre, et s'arracher comme si la moitié
de votre chair s'en allait, et se dire que de longs jours, que de longues nuits
se passeraient, sans qu'on pût même se voir!
Pierre, le cœur éperdu à l'évocation de ce tourment de de la chair, répéta:
—Pauvre femme!
—Et, monsieur l'abbé, continua-t-elle, songez à l'enfer dans lequel je vais
rentrer. Pendant des semaines, pendant des mois, mon ciel se ferme, je vis
mon martyre, sans une plainte... C'est fini encore une fois d'être heureuse,
en voilà pour un an. Grand Dieu! trois pauvres jours, trois pauvres nuits par
Page 379
an, n'est-ce pas à devenir folle, de ma violence à en jouir et de ma patience
à attendre qu'ils reviennent?... Je suis si malheureuse, monsieur l'abbé, ne
croyez-vous pas tout de même que je suis une honnête femme?
Il était profondément ému par ce grand élan, par cette fougue de passion et
de douleur sincères. Il sentait là le souffle de l'universel désir, une flamme
souveraine qui purifiait tout. Sa pitié déborda, il fut le pardon.
—Madame, je vous plains et je vous respecte infiniment.
Alors, elle ne parla plus, elle le regarda de ses grands yeux, obscurcis de
larmes. Puis, d'une brusque étreinte, elle lui saisit les deux mains, les tint
serrées entre ses doigts brûlants. Et elle partit, elle disparut au fond du
couloir, avec sa légèreté d'ombre.
Mais, lorsqu'elle ne fut plus là, Pierre souffrit davantage de sa présence. Il
ouvrit toute large la fenêtre, pour chasser l'odeur d'amour qu'elle avait
laissée. Déjà, le dimanche, quand il s'était aperçu qu'une femme vivait
cachée dans la chambre voisine, il avait eu cette terreur pudique, en se
disant qu'elle était la revanche de la chair, au milieu de l'exaltation mystique
de Lourdes l'immaculée. Et, maintenant, cette épouvante revenait, il
comprenait la toute-puissance, l'invincible volonté de la vie qui veut être.
L'amour était plus fort que la foi, peut-être n'y avait-il de divin que la
possession. S'aimer, s'appartenir malgré tout, faire de la vie, continuer la
vie, n'était-ce pas l'unique but de la nature, en dehors des polices sociales et
religieuses? Un instant, il eut conscience de l'abîme: sa chasteté était son
dernier soutien, la dignité même de son existence manquée de prêtre
incroyant. Il comprenait qu'après avoir cédé à sa raison, s'il cédait à sa chair,
il serait perdu. Tout son orgueil de pureté, toute sa force, qu'il avait mise
dans son honnêteté professionnelle, lui revint; et il se jura de nouveau de
n'être pas un homme, puisqu'il s'était volontairement retranché du nombre
des hommes.
Sept heures sonnèrent. Pierre ne se recoucha pas, se lava à grande eau,
heureux de cette eau fraîche qui achevait de calmer sa fièvre. Comme il
finissait de s'habiller, la pensée de M. de Guersaint se réveilla en lui,
anxieuse, à un bruit de pas qu'il entendit dans le corridor. On s'arrêta devant
sa porte, on frappa; et il alla ouvrir, soulagé.
à attendre qu'ils reviennent?... Je suis si malheureuse, monsieur l'abbé, ne
croyez-vous pas tout de même que je suis une honnête femme?
Il était profondément ému par ce grand élan, par cette fougue de passion et
de douleur sincères. Il sentait là le souffle de l'universel désir, une flamme
souveraine qui purifiait tout. Sa pitié déborda, il fut le pardon.
—Madame, je vous plains et je vous respecte infiniment.
Alors, elle ne parla plus, elle le regarda de ses grands yeux, obscurcis de
larmes. Puis, d'une brusque étreinte, elle lui saisit les deux mains, les tint
serrées entre ses doigts brûlants. Et elle partit, elle disparut au fond du
couloir, avec sa légèreté d'ombre.
Mais, lorsqu'elle ne fut plus là, Pierre souffrit davantage de sa présence. Il
ouvrit toute large la fenêtre, pour chasser l'odeur d'amour qu'elle avait
laissée. Déjà, le dimanche, quand il s'était aperçu qu'une femme vivait
cachée dans la chambre voisine, il avait eu cette terreur pudique, en se
disant qu'elle était la revanche de la chair, au milieu de l'exaltation mystique
de Lourdes l'immaculée. Et, maintenant, cette épouvante revenait, il
comprenait la toute-puissance, l'invincible volonté de la vie qui veut être.
L'amour était plus fort que la foi, peut-être n'y avait-il de divin que la
possession. S'aimer, s'appartenir malgré tout, faire de la vie, continuer la
vie, n'était-ce pas l'unique but de la nature, en dehors des polices sociales et
religieuses? Un instant, il eut conscience de l'abîme: sa chasteté était son
dernier soutien, la dignité même de son existence manquée de prêtre
incroyant. Il comprenait qu'après avoir cédé à sa raison, s'il cédait à sa chair,
il serait perdu. Tout son orgueil de pureté, toute sa force, qu'il avait mise
dans son honnêteté professionnelle, lui revint; et il se jura de nouveau de
n'être pas un homme, puisqu'il s'était volontairement retranché du nombre
des hommes.
Sept heures sonnèrent. Pierre ne se recoucha pas, se lava à grande eau,
heureux de cette eau fraîche qui achevait de calmer sa fièvre. Comme il
finissait de s'habiller, la pensée de M. de Guersaint se réveilla en lui,
anxieuse, à un bruit de pas qu'il entendit dans le corridor. On s'arrêta devant
sa porte, on frappa; et il alla ouvrir, soulagé.
Page 380
Mais il eut un cri de vive surprise.
—Comment, c'est vous! Comment, vous voilà déjà levée, à courir les rues,
à monter voir les gens!
Marie était debout sur le seuil, souriante. Derrière elle, sœur Hyacinthe,
qui l'accompagnait, souriait aussi de ses jolis yeux candides.
—Ah! mon ami, dit la jeune fille, je n'ai pas pu rester couchée. Dès que
j'ai vu le soleil, j'ai sauté du lit, tant j'avais besoin de marcher, de courir, de
sauter comme une enfant... Et j'ai tant fait, j'ai tant supplié, que ma sœur a
été assez aimable pour sortir avec moi... Je crois bien que je m'en serais
allée par la fenêtre, si l'on avait fermé la porte.
Pierre les avait fait entrer, et une émotion indicible le serrait à la gorge, en
l'entendant plaisanter si gaiement, en la regardant se mouvoir à l'aise, si
vive, si gracieuse. Elle, mon Dieu! elle qu'il avait vue pendant des années,
les jambes mortes, la face couleur de plomb! Depuis qu'il l'avait quittée, la
veille, dans la Basilique, elle s'était épanouie en jeunesse et en beauté. Une
nuit venait de suffire pour qu'il retrouvât, grandie, la chère créature de
tendresse, l'enfant superbe, éclatante, embrassée si follement autrefois,
derrière la haie en fleur, sous les arbres criblés de soleil.
—Comme vous voilà grande, comme vous voilà belle, Marie! ne put-il
s'empêcher de dire.
Sœur Hyacinthe, alors, intervint.
—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que la sainte Vierge a bien fait les
choses? Quand elle s'en mêle, vous voyez, on sort de ses mains fraîche
comme une rose et sentant bon.
—Ah! reprit la jeune fille, je suis si heureuse, je me sens toute forte, toute
saine, toute blanche, comme si je venais de naître!
Et cela fut délicieux pour Pierre. Il lui sembla que ce qui restait encore là
de l'haleine éparse de madame Volmar, se dissipait, était purifié. Marie
emplissait la chambre de sa candeur, du parfum et de l'éclat de sa jeunesse
innocente. Et, cependant, cette joie de la beauté pure, de la vie qui
refleurissait, n'allait pas pour lui sans une grande tristesse. Au fond, la
—Comment, c'est vous! Comment, vous voilà déjà levée, à courir les rues,
à monter voir les gens!
Marie était debout sur le seuil, souriante. Derrière elle, sœur Hyacinthe,
qui l'accompagnait, souriait aussi de ses jolis yeux candides.
—Ah! mon ami, dit la jeune fille, je n'ai pas pu rester couchée. Dès que
j'ai vu le soleil, j'ai sauté du lit, tant j'avais besoin de marcher, de courir, de
sauter comme une enfant... Et j'ai tant fait, j'ai tant supplié, que ma sœur a
été assez aimable pour sortir avec moi... Je crois bien que je m'en serais
allée par la fenêtre, si l'on avait fermé la porte.
Pierre les avait fait entrer, et une émotion indicible le serrait à la gorge, en
l'entendant plaisanter si gaiement, en la regardant se mouvoir à l'aise, si
vive, si gracieuse. Elle, mon Dieu! elle qu'il avait vue pendant des années,
les jambes mortes, la face couleur de plomb! Depuis qu'il l'avait quittée, la
veille, dans la Basilique, elle s'était épanouie en jeunesse et en beauté. Une
nuit venait de suffire pour qu'il retrouvât, grandie, la chère créature de
tendresse, l'enfant superbe, éclatante, embrassée si follement autrefois,
derrière la haie en fleur, sous les arbres criblés de soleil.
—Comme vous voilà grande, comme vous voilà belle, Marie! ne put-il
s'empêcher de dire.
Sœur Hyacinthe, alors, intervint.
—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que la sainte Vierge a bien fait les
choses? Quand elle s'en mêle, vous voyez, on sort de ses mains fraîche
comme une rose et sentant bon.
—Ah! reprit la jeune fille, je suis si heureuse, je me sens toute forte, toute
saine, toute blanche, comme si je venais de naître!
Et cela fut délicieux pour Pierre. Il lui sembla que ce qui restait encore là
de l'haleine éparse de madame Volmar, se dissipait, était purifié. Marie
emplissait la chambre de sa candeur, du parfum et de l'éclat de sa jeunesse
innocente. Et, cependant, cette joie de la beauté pure, de la vie qui
refleurissait, n'allait pas pour lui sans une grande tristesse. Au fond, la
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révolte qu'il avait eue dans la Crypte, la blessure de son existence manquée
devait laisser son cœur à jamais saignant. Tant de grâce ressuscitée, toute la
femme adorée qui renaissait en sa fleur! et jamais il ne connaîtrait la
possession, il était hors du monde, au sépulcre. Mais il ne sanglotait plus, il
goûtait une mélancolie sans bornes, un néant immense, à se dire qu'il était
mort, que cette aube de femme se levait sur la tombe où dormait sa virilité.
C'était le renoncement, accepté, voulu, dans la grandeur désolée des
existences hors nature.
Comme l'autre, la passionnée, Marie avait pris les mains de Pierre. Mais
ses petites mains, à elle, étaient si douces, si fraîches, si calmantes! Elle le
regardait, confuse un peu, avec une grosse envie qu'elle n'osait formuler.
Puis, bravement:
—Pierre, voulez-vous m'embrasser? ça me rendrait bien contente.
Il frémit, le cœur broyé dans une dernière torture. Ah! les baisers
d'autrefois, les baisers dont il avait toujours gardé le goût aux lèvres! jamais
plus il ne l'avait embrassée, et c'était une sœur, aujourd'hui, qui sautait à son
cou. Elle le baisa bruyamment sur la joue gauche, sur la joue droite, tendant
les siennes, exigeant qu'il lui rendît son compte. Deux fois, à son tour, il la
baisa.
—Moi aussi, je vous le jure, Marie, je suis content, bien content.
Et, brisé d'émotion, à bout de courage, pénétré en même temps de douceur
et d'amertume, il éclata en sanglots, il pleura entre ses mains jointes, comme
un enfant qui veut cacher ses larmes.
—Voyons, voyons, ne nous attendrissons pas trop, reprit gaiement sœur
Hyacinthe. Monsieur l'abbé serait trop fier, s'il croyait que nous ne sommes
venus que pour lui... Monsieur de Guersaint est là, n'est-ce pas?
Marie eut un cri de profonde tendresse.
—Ah! mon cher père! c'est encore lui qui va être le plus content!
Pierre, alors, dut raconter que M. de Guersaint n'était pas rentré de son
excursion à Gavarnie. Son inquiétude croissante perçait, bien qu'il s'efforçât
d'expliquer le retard, inventant des obstacles, des complications imprévues.
devait laisser son cœur à jamais saignant. Tant de grâce ressuscitée, toute la
femme adorée qui renaissait en sa fleur! et jamais il ne connaîtrait la
possession, il était hors du monde, au sépulcre. Mais il ne sanglotait plus, il
goûtait une mélancolie sans bornes, un néant immense, à se dire qu'il était
mort, que cette aube de femme se levait sur la tombe où dormait sa virilité.
C'était le renoncement, accepté, voulu, dans la grandeur désolée des
existences hors nature.
Comme l'autre, la passionnée, Marie avait pris les mains de Pierre. Mais
ses petites mains, à elle, étaient si douces, si fraîches, si calmantes! Elle le
regardait, confuse un peu, avec une grosse envie qu'elle n'osait formuler.
Puis, bravement:
—Pierre, voulez-vous m'embrasser? ça me rendrait bien contente.
Il frémit, le cœur broyé dans une dernière torture. Ah! les baisers
d'autrefois, les baisers dont il avait toujours gardé le goût aux lèvres! jamais
plus il ne l'avait embrassée, et c'était une sœur, aujourd'hui, qui sautait à son
cou. Elle le baisa bruyamment sur la joue gauche, sur la joue droite, tendant
les siennes, exigeant qu'il lui rendît son compte. Deux fois, à son tour, il la
baisa.
—Moi aussi, je vous le jure, Marie, je suis content, bien content.
Et, brisé d'émotion, à bout de courage, pénétré en même temps de douceur
et d'amertume, il éclata en sanglots, il pleura entre ses mains jointes, comme
un enfant qui veut cacher ses larmes.
—Voyons, voyons, ne nous attendrissons pas trop, reprit gaiement sœur
Hyacinthe. Monsieur l'abbé serait trop fier, s'il croyait que nous ne sommes
venus que pour lui... Monsieur de Guersaint est là, n'est-ce pas?
Marie eut un cri de profonde tendresse.
—Ah! mon cher père! c'est encore lui qui va être le plus content!
Pierre, alors, dut raconter que M. de Guersaint n'était pas rentré de son
excursion à Gavarnie. Son inquiétude croissante perçait, bien qu'il s'efforçât
d'expliquer le retard, inventant des obstacles, des complications imprévues.
Page 382
La jeune fille, d'ailleurs, ne s'effrayait guère, se remettait à rire, en disant
que jamais son père n'avait pu être exact. Elle avait pourtant une impatience
si grande qu'il la vît marcher, qu'il la retrouvât debout, ressuscitée, dans sa
jeunesse refleurie!
Sœur Hyacinthe, qui était allée se pencher au balcon, revint dans la
chambre.
—Le voici!... Il est en bas, il descend de voiture.
—Ah! vous ne savez pas, s'écria Marie, avec une vivacité joueuse
d'écolière, il faut lui faire une surprise... Oui, il faut nous cacher; et, quand
il sera là, nous nous montrerons tout d'un coup.
Déjà, elle entraînait sœur Hyacinthe dans la chambre voisine.
M. de Guersaint, presque aussitôt, entra en coup de vent, par la porte du
couloir que Pierre s'était hâté d'ouvrir; et, lui serrant la main:
—Enfin, me voilà!... Hein? mon ami, vous n'avez plus su que penser,
depuis hier quatre heures que vous devez m'attendre! Mais vous n'imaginez
pas les aventures d'abord, une roue de notre landau qui s'est rompue, en
arrivant à Gavarnie; puis, hier soir, comme nous avions fini par repartir tout
de même, un orage épouvantable qui nous a retenus la nuit entière à Saint-
Sauveur... Je n'a pas fermé l'œil.
Il s'interrompit.
—Et vous, ça va bien?
—Je n'ai pas pu dormir non plus, dit le prêtre, tellement ils ont fait du
bruit, dans cet hôtel.
Mais déjà M. de Guersaint repartait.
—N'importe, c'est délicieux. On ne peut pas s'imaginer, il faudra que je
vous raconte... J'étais avec trois ecclésiastiques charmants. L'abbé Des
Hermoises est à coup sur l'homme le plus agréable que j'aie connu... Oh!
nous avons ri, nous avons ri!
De nouveau, il s'arrêta.
que jamais son père n'avait pu être exact. Elle avait pourtant une impatience
si grande qu'il la vît marcher, qu'il la retrouvât debout, ressuscitée, dans sa
jeunesse refleurie!
Sœur Hyacinthe, qui était allée se pencher au balcon, revint dans la
chambre.
—Le voici!... Il est en bas, il descend de voiture.
—Ah! vous ne savez pas, s'écria Marie, avec une vivacité joueuse
d'écolière, il faut lui faire une surprise... Oui, il faut nous cacher; et, quand
il sera là, nous nous montrerons tout d'un coup.
Déjà, elle entraînait sœur Hyacinthe dans la chambre voisine.
M. de Guersaint, presque aussitôt, entra en coup de vent, par la porte du
couloir que Pierre s'était hâté d'ouvrir; et, lui serrant la main:
—Enfin, me voilà!... Hein? mon ami, vous n'avez plus su que penser,
depuis hier quatre heures que vous devez m'attendre! Mais vous n'imaginez
pas les aventures d'abord, une roue de notre landau qui s'est rompue, en
arrivant à Gavarnie; puis, hier soir, comme nous avions fini par repartir tout
de même, un orage épouvantable qui nous a retenus la nuit entière à Saint-
Sauveur... Je n'a pas fermé l'œil.
Il s'interrompit.
—Et vous, ça va bien?
—Je n'ai pas pu dormir non plus, dit le prêtre, tellement ils ont fait du
bruit, dans cet hôtel.
Mais déjà M. de Guersaint repartait.
—N'importe, c'est délicieux. On ne peut pas s'imaginer, il faudra que je
vous raconte... J'étais avec trois ecclésiastiques charmants. L'abbé Des
Hermoises est à coup sur l'homme le plus agréable que j'aie connu... Oh!
nous avons ri, nous avons ri!
De nouveau, il s'arrêta.
Page 383
—Et ma fille?
Alors, derrière lui, il y eut un rire clair. Il se retourna, il resta béant. Marie
était là, et elle marchait, elle avait un visage de gaieté ravie, de santé
resplendissante. Jamais il n'avait douté du miracle, il n'en était pas surpris le
moins du monde, car il revenait avec la conviction que tout finirait très
bien, qu'il la retrouverait sûrement guérie. Mais ce qui le retournait jusqu'au
fond des entrailles, c'était ce spectacle prodigieux qu'il n'avait pas prévu: sa
fille si belle, si divine dans sa petite robe noire! sa fille qui n'avait pas
même apporté de chapeau, une dentelle simplement nouée sur son
admirable chevelure blonde! sa fille vivante, florissante, triomphante,
pareille à toutes les filles de tous les pères qu'il enviait depuis tant d'années!
—Ô mon enfant, ô mon enfant...
Et, comme elle s'était élancée entre ses bras, il l'étreignit, ils tombèrent
ensemble à genoux. Et tout fut emporté, tout rayonna dans une effusion de
foi et d'amour. Cet homme distrait, à la cervelle d'oiseau, qui s'endormait au
lieu d'accompagner sa fille à la Grotte, qui partait pour Gavarnie le jour où
la Vierge devait la guérir, déborda d'une telle tendresse paternelle, d'une
croyance de chrétien si exaltée par la reconnaissance, qu'il en devint un
moment sublime.
—Ô Jésus, ô Marie, que je vous remercie de m'avoir rendu mon enfant!...
Ô mon enfant, nous n'aurons jamais assez de souffle, jamais assez d'âme,
pour remercier Marie et Jésus du grand bonheur qu'il me donne... Ô mon
enfant, qu'ils ont ressuscitée, ô mon enfant, qu'ils ont refaite si belle, prends
mon cœur, pour le leur offrir avec le tien... Je suis à toi, je suis à eux,
éternellement, ô mon enfant chérie, ô mon enfant adorée...
À genoux devant la fenêtre ouverte, tous deux, les yeux levés, regardaient
ardemment le ciel. La fille avait appuyé la tête à l'épaule du père; tandis que
lui la tenait d'un bras à la taille. Ils ne faisaient qu'un, des larmes lentes se
mirent à ruisseler sur leurs visages extasiés, souriant d'une félicité
surhumaine; tandis qu'ils ne bégayaient plus ensemble que des paroles
désordonnées de gratitude.
—Ô Jésus, merci! ô sainte Mère de Jésus, merci!... Nous vous aimons,
nous vous adorons... Vous avez rajeuni le meilleur sang de nos veines, il est
Alors, derrière lui, il y eut un rire clair. Il se retourna, il resta béant. Marie
était là, et elle marchait, elle avait un visage de gaieté ravie, de santé
resplendissante. Jamais il n'avait douté du miracle, il n'en était pas surpris le
moins du monde, car il revenait avec la conviction que tout finirait très
bien, qu'il la retrouverait sûrement guérie. Mais ce qui le retournait jusqu'au
fond des entrailles, c'était ce spectacle prodigieux qu'il n'avait pas prévu: sa
fille si belle, si divine dans sa petite robe noire! sa fille qui n'avait pas
même apporté de chapeau, une dentelle simplement nouée sur son
admirable chevelure blonde! sa fille vivante, florissante, triomphante,
pareille à toutes les filles de tous les pères qu'il enviait depuis tant d'années!
—Ô mon enfant, ô mon enfant...
Et, comme elle s'était élancée entre ses bras, il l'étreignit, ils tombèrent
ensemble à genoux. Et tout fut emporté, tout rayonna dans une effusion de
foi et d'amour. Cet homme distrait, à la cervelle d'oiseau, qui s'endormait au
lieu d'accompagner sa fille à la Grotte, qui partait pour Gavarnie le jour où
la Vierge devait la guérir, déborda d'une telle tendresse paternelle, d'une
croyance de chrétien si exaltée par la reconnaissance, qu'il en devint un
moment sublime.
—Ô Jésus, ô Marie, que je vous remercie de m'avoir rendu mon enfant!...
Ô mon enfant, nous n'aurons jamais assez de souffle, jamais assez d'âme,
pour remercier Marie et Jésus du grand bonheur qu'il me donne... Ô mon
enfant, qu'ils ont ressuscitée, ô mon enfant, qu'ils ont refaite si belle, prends
mon cœur, pour le leur offrir avec le tien... Je suis à toi, je suis à eux,
éternellement, ô mon enfant chérie, ô mon enfant adorée...
À genoux devant la fenêtre ouverte, tous deux, les yeux levés, regardaient
ardemment le ciel. La fille avait appuyé la tête à l'épaule du père; tandis que
lui la tenait d'un bras à la taille. Ils ne faisaient qu'un, des larmes lentes se
mirent à ruisseler sur leurs visages extasiés, souriant d'une félicité
surhumaine; tandis qu'ils ne bégayaient plus ensemble que des paroles
désordonnées de gratitude.
—Ô Jésus, merci! ô sainte Mère de Jésus, merci!... Nous vous aimons,
nous vous adorons... Vous avez rajeuni le meilleur sang de nos veines, il est
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à vous, il brûle pour vous... Ô Mère toute-puissante, ô divin Fils bien-aimé,
c'est une fille et c'est un père qui vous bénissent, qui s'anéantissent de joie à
vos pieds...
Cet embrassement de ces deux êtres, heureux après tant de jours noirs, ces
bégayements de leur bonheur comme trempé de souffrance encore, toute
cette scène était si touchante, que Pierre, de nouveau, fut gagné par les
larmes. Mais c'étaient des larmes douces à présent, qui apaisaient son cœur.
Ah! la triste humanité! que cela était bon, de la voir un peu consolée et
ravie! et qu'importait, si ses grandes félicités de quelques secondes lui
venaient de l'éternelle illusion! L'humanité entière, l'humanité pitoyable,
sauvée par l'amour, n'était-elle pas chez ce pauvre homme, tout d'un coup
sublime, parce qu'il retrouvait sa fille ressuscitée?
Debout, un peu à l'écart, sœur Hyacinthe pleurait également, le cœur très
gros, gros d'une émotion humaine qu'elle n'avait jamais ressentie, elle qui
ne s'était connu d'autres parents que le bon Dieu et la sainte Vierge. Un
silence régna dans cette chambre frissonnante d'une telle fraternité trempée
de pleurs. Et ce fut elle qui parla la première, lorsque le père et la fille,
brisés d'attendrissement, se relevèrent enfin.
—Maintenant, mademoiselle, il faut vite, vite nous dépêcher, pour rentrer
à l'Hôpital.
Mais tous se récrièrent. M. de Guersaint voulait garder sa fille avec lui, et
Marie avait des yeux ardents de désir, une envie de vivre, de marcher, de
courir le vaste monde.
—Oh! non, non! dit le père. Je ne vous la rends pas... Nous allons prendre
un bol de lait, car je meurs de faim; puis, nous sortirons, nous nous
promènerons, oui, oui, tous les deux! Elle à mon bras, comme une petite
femme!
Sœur Hyacinthe riait de nouveau.
—Eh bien! je vous la laisse, je dirai à ces dames que vous me l'avez
volée... Mais moi, je me sauve. Vous ne vous doutez pas de la besogne que
nous avons, à l'Hôpital, si nous voulons être prêtes pour le départ: toutes
nos malades, tout notre matériel, enfin une vraie bousculade!
c'est une fille et c'est un père qui vous bénissent, qui s'anéantissent de joie à
vos pieds...
Cet embrassement de ces deux êtres, heureux après tant de jours noirs, ces
bégayements de leur bonheur comme trempé de souffrance encore, toute
cette scène était si touchante, que Pierre, de nouveau, fut gagné par les
larmes. Mais c'étaient des larmes douces à présent, qui apaisaient son cœur.
Ah! la triste humanité! que cela était bon, de la voir un peu consolée et
ravie! et qu'importait, si ses grandes félicités de quelques secondes lui
venaient de l'éternelle illusion! L'humanité entière, l'humanité pitoyable,
sauvée par l'amour, n'était-elle pas chez ce pauvre homme, tout d'un coup
sublime, parce qu'il retrouvait sa fille ressuscitée?
Debout, un peu à l'écart, sœur Hyacinthe pleurait également, le cœur très
gros, gros d'une émotion humaine qu'elle n'avait jamais ressentie, elle qui
ne s'était connu d'autres parents que le bon Dieu et la sainte Vierge. Un
silence régna dans cette chambre frissonnante d'une telle fraternité trempée
de pleurs. Et ce fut elle qui parla la première, lorsque le père et la fille,
brisés d'attendrissement, se relevèrent enfin.
—Maintenant, mademoiselle, il faut vite, vite nous dépêcher, pour rentrer
à l'Hôpital.
Mais tous se récrièrent. M. de Guersaint voulait garder sa fille avec lui, et
Marie avait des yeux ardents de désir, une envie de vivre, de marcher, de
courir le vaste monde.
—Oh! non, non! dit le père. Je ne vous la rends pas... Nous allons prendre
un bol de lait, car je meurs de faim; puis, nous sortirons, nous nous
promènerons, oui, oui, tous les deux! Elle à mon bras, comme une petite
femme!
Sœur Hyacinthe riait de nouveau.
—Eh bien! je vous la laisse, je dirai à ces dames que vous me l'avez
volée... Mais moi, je me sauve. Vous ne vous doutez pas de la besogne que
nous avons, à l'Hôpital, si nous voulons être prêtes pour le départ: toutes
nos malades, tout notre matériel, enfin une vraie bousculade!
Page 385
—Alors, demanda M. de Guersaint qui retombait dans ses distractions,
c'est bien mardi aujourd'hui, nous partons ce soir?
—Certainement, n'allez pas oublier!... Le train blanc part à trois heures
quarante... Et, si vous étiez raisonnable, vous nous ramèneriez
mademoiselle de bonne heure, pour qu'elle se repose un peu.
Marie accompagna la sœur jusqu'à la porte.
—Soyez tranquille, je serai bien sage. Puis, je veux retourner à la Grotte,
pour remercier encore la sainte Vierge.
Lorsqu'ils se trouvèrent tous les trois seuls, dans la petite chambre baignée
de soleil, ce fut délicieux. Pierre avait appelé la servante pour qu'elle
apportât du lait, du chocolat, des gâteaux, toutes les bonnes choses
imaginables. Et, bien que Marie eût mangé déjà, elle mangea encore, tant
elle dévorait depuis la veille. Ils avaient roulé le guéridon devant la fenêtre,
ils firent un festin, à l'air vif des montagnes, pendant que les cent cloches de
Lourdes sonnaient à la volée la gloire de cette journée radieuse. Ils
s'exclamaient, ils riaient, la jeune fille racontait à son père le miracle, avec
des détails cent fois répétés, et comment elle avait laissé son chariot à la
Basilique, et comment elle venait de dormir douze heures, sans remuer un
doigt. Puis, M. de Guersaint voulut aussi conter son excursion; mais il
s'embrouillait, y mêlait le miracle. En somme, ce cirque de Gavarnie, c'était
quelque chose de colossal. Seulement, de loin, on perdait le sentiment des
proportions, ça semblait petit. Les trois marches gigantesques, couvertes de
neige, l'arête supérieure qui découpait sur le ciel le profil d'une forteresse
cyclopéenne, au donjon rasé, aux courtines déchiquetées, la grande cascade,
dont le jet sans fin semblait si lent, lorsque en réalité il devait tomber avec
une violence de tonnerre, toute cette immensité, ces forêts à droite et à
gauche, ces torrents, ces écroulements de montagnes, avaient l'air de tenir
dans le creux de la main, quand on les regardait de la halle du village. Et ce
qui l'avait le plus frappé, ce dont il reparlait sans cesse, c'étaient les étranges
figures que dessinait la neige, restée là-haut parmi les rocs, entre autres un
crucifix immense, une croix blanche de plusieurs milliers de mètres, qu'on
aurait dite jetée en travers du cirque, d'un bout à l'autre.
Il s'interrompit pour dire:
c'est bien mardi aujourd'hui, nous partons ce soir?
—Certainement, n'allez pas oublier!... Le train blanc part à trois heures
quarante... Et, si vous étiez raisonnable, vous nous ramèneriez
mademoiselle de bonne heure, pour qu'elle se repose un peu.
Marie accompagna la sœur jusqu'à la porte.
—Soyez tranquille, je serai bien sage. Puis, je veux retourner à la Grotte,
pour remercier encore la sainte Vierge.
Lorsqu'ils se trouvèrent tous les trois seuls, dans la petite chambre baignée
de soleil, ce fut délicieux. Pierre avait appelé la servante pour qu'elle
apportât du lait, du chocolat, des gâteaux, toutes les bonnes choses
imaginables. Et, bien que Marie eût mangé déjà, elle mangea encore, tant
elle dévorait depuis la veille. Ils avaient roulé le guéridon devant la fenêtre,
ils firent un festin, à l'air vif des montagnes, pendant que les cent cloches de
Lourdes sonnaient à la volée la gloire de cette journée radieuse. Ils
s'exclamaient, ils riaient, la jeune fille racontait à son père le miracle, avec
des détails cent fois répétés, et comment elle avait laissé son chariot à la
Basilique, et comment elle venait de dormir douze heures, sans remuer un
doigt. Puis, M. de Guersaint voulut aussi conter son excursion; mais il
s'embrouillait, y mêlait le miracle. En somme, ce cirque de Gavarnie, c'était
quelque chose de colossal. Seulement, de loin, on perdait le sentiment des
proportions, ça semblait petit. Les trois marches gigantesques, couvertes de
neige, l'arête supérieure qui découpait sur le ciel le profil d'une forteresse
cyclopéenne, au donjon rasé, aux courtines déchiquetées, la grande cascade,
dont le jet sans fin semblait si lent, lorsque en réalité il devait tomber avec
une violence de tonnerre, toute cette immensité, ces forêts à droite et à
gauche, ces torrents, ces écroulements de montagnes, avaient l'air de tenir
dans le creux de la main, quand on les regardait de la halle du village. Et ce
qui l'avait le plus frappé, ce dont il reparlait sans cesse, c'étaient les étranges
figures que dessinait la neige, restée là-haut parmi les rocs, entre autres un
crucifix immense, une croix blanche de plusieurs milliers de mètres, qu'on
aurait dite jetée en travers du cirque, d'un bout à l'autre.
Il s'interrompit pour dire:
Page 386
—À propos, que se passe-t-il, chez nos voisins? En montant tout à l'heure,
j'ai rencontré monsieur Vigneron qui courait comme un fou; et, par la porte
entr'ouverte de leur chambre, il m'a semblé apercevoir madame Vigneron
très rouge... Est-ce que leur fils Gustave a eu encore une crise?
Pierre avait oublié madame Chaise, la morte qui dormait là, de l'autre côté
de la cloison. Il crut sentir un petit souffle froid.
—Non, non, l'enfant va bien...
Et il ne continua pas, il préféra se taire. À quoi bon gâter cette heure si
heureuse de résurrection, de jeunesse reconquise, en y mêlant l'image de la
mort? Mais, pour lui, dès cette minute, il ne cessa plus de penser à ce
voisinage du néant; et il songeait aussi à l'autre chambre, celle où le
monsieur seul étouffait des sanglots, les lèvres collées sur une paire de
gants, qu'il avait volée à son amie. Tout l'hôtel revenait, avec ses toux, ses
soupirs, ses voix indistinctes, les continuels battements de ses portes, les
chambres craquantes sous l'entassement des voyageurs, les corridors
balayés par le vol des jupes, par le galop des familles qui s'effaraient
maintenant, dans la hâte du départ.
—Parole d'honneur! tu vas te faire du mal, s'écria M. de Guersaint en
riant, quand il vit que sa fille reprenait une brioche.
Marie s'égaya, elle aussi. Puis, avec deux larmes soudaines dans les yeux:
—Ah! que je suis contente! et que j'ai de peine, quand je songe que tout le
monde n'est pas content comme moi!
II
Il était huit heures, Marie ne tenait plus d'impatience dans la chambre,
retournant sans cesse à la fenêtre, comme si, d'une haleine, elle allait boire
tout le libre espace, tout le vaste ciel. Ah! courir par les rues, par les places,
aller partout, ailleurs encore, aussi loin que son désir la mènerait! et montrer
aussi combien elle était forte, avoir cette vanité de faire des lieues devant le
j'ai rencontré monsieur Vigneron qui courait comme un fou; et, par la porte
entr'ouverte de leur chambre, il m'a semblé apercevoir madame Vigneron
très rouge... Est-ce que leur fils Gustave a eu encore une crise?
Pierre avait oublié madame Chaise, la morte qui dormait là, de l'autre côté
de la cloison. Il crut sentir un petit souffle froid.
—Non, non, l'enfant va bien...
Et il ne continua pas, il préféra se taire. À quoi bon gâter cette heure si
heureuse de résurrection, de jeunesse reconquise, en y mêlant l'image de la
mort? Mais, pour lui, dès cette minute, il ne cessa plus de penser à ce
voisinage du néant; et il songeait aussi à l'autre chambre, celle où le
monsieur seul étouffait des sanglots, les lèvres collées sur une paire de
gants, qu'il avait volée à son amie. Tout l'hôtel revenait, avec ses toux, ses
soupirs, ses voix indistinctes, les continuels battements de ses portes, les
chambres craquantes sous l'entassement des voyageurs, les corridors
balayés par le vol des jupes, par le galop des familles qui s'effaraient
maintenant, dans la hâte du départ.
—Parole d'honneur! tu vas te faire du mal, s'écria M. de Guersaint en
riant, quand il vit que sa fille reprenait une brioche.
Marie s'égaya, elle aussi. Puis, avec deux larmes soudaines dans les yeux:
—Ah! que je suis contente! et que j'ai de peine, quand je songe que tout le
monde n'est pas content comme moi!
II
Il était huit heures, Marie ne tenait plus d'impatience dans la chambre,
retournant sans cesse à la fenêtre, comme si, d'une haleine, elle allait boire
tout le libre espace, tout le vaste ciel. Ah! courir par les rues, par les places,
aller partout, ailleurs encore, aussi loin que son désir la mènerait! et montrer
aussi combien elle était forte, avoir cette vanité de faire des lieues devant le
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monde, maintenant que la sainte Vierge l'avait guérie! C'était une poussée,
un envolement de son être entier, de son sang, de son cœur, irrésistible.
Mais, au moment du départ, elle décida que sa première visite, avec son
père, devait être pour la Grotte, où tous deux avaient à remercier Notre-
Dame de Lourdes. Ensuite, on serait libre, on aurait deux grandes heures
devant soi, on se promènerait où l'on voudrait, avant qu'elle rentrât déjeuner
et faire son petit paquet à l'Hôpital.
—Voyons, y sommes-nous? répéta M. de Guersaint. Partons-nous?
Pierre prenait son chapeau, tous les trois descendirent, parlant très haut,
riant dans l'escalier, d'une gaieté d'écoliers qui entrent en vacances. Et ils
gagnaient déjà la rue, lorsque, sous le porche, madame Majesté se précipita.
Elle devait guetter leur sortie.
—Ah! mademoiselle, ah! messieurs, permettez que je vous félicite... Nous
avons su la grâce extraordinaire qui vous a été faite, nous sommes si
heureux, si flattés, lorsque la sainte Vierge veut bien distinguer quelqu'un de
notre clientèle!
Son visage sec et dur se fondait d'amabilité, elle regardait la miraculée
avec des yeux de caresse. Puis, elle appela vivement son mari qui passait.
—Regarde donc, mon ami! c'est mademoiselle, c'est mademoiselle...
Le visage glabre de Majesté, bouffi de graisse jaune, prit une expression
de joie et de reconnaissance.
—En vérité, mademoiselle, je ne puis pas vous dire combien nous sommes
honorés... Nous n'oublierons jamais que monsieur votre père est descendu
chez nous. Cela fait déjà bien des envieux.
Et madame Majesté, pendant ce temps, arrêtait les autres voyageurs qui
sortaient, appelait du geste les familles déjà installées dans la salle à
manger, aurait fait entrer la rue, si on lui en eût laissé le loisir, pour montrer
qu'elle avait là, chez elle, le miracle dont Lourdes tout entier s'émerveillait
depuis la veille. Du monde finissait par s'amasser, un attroupement se faisait
peu à peu, pendant qu'elle chuchotait à l'oreille de chacun:
—Regardez, c'est elle, la jeune personne, vous savez, la jeune personne...
un envolement de son être entier, de son sang, de son cœur, irrésistible.
Mais, au moment du départ, elle décida que sa première visite, avec son
père, devait être pour la Grotte, où tous deux avaient à remercier Notre-
Dame de Lourdes. Ensuite, on serait libre, on aurait deux grandes heures
devant soi, on se promènerait où l'on voudrait, avant qu'elle rentrât déjeuner
et faire son petit paquet à l'Hôpital.
—Voyons, y sommes-nous? répéta M. de Guersaint. Partons-nous?
Pierre prenait son chapeau, tous les trois descendirent, parlant très haut,
riant dans l'escalier, d'une gaieté d'écoliers qui entrent en vacances. Et ils
gagnaient déjà la rue, lorsque, sous le porche, madame Majesté se précipita.
Elle devait guetter leur sortie.
—Ah! mademoiselle, ah! messieurs, permettez que je vous félicite... Nous
avons su la grâce extraordinaire qui vous a été faite, nous sommes si
heureux, si flattés, lorsque la sainte Vierge veut bien distinguer quelqu'un de
notre clientèle!
Son visage sec et dur se fondait d'amabilité, elle regardait la miraculée
avec des yeux de caresse. Puis, elle appela vivement son mari qui passait.
—Regarde donc, mon ami! c'est mademoiselle, c'est mademoiselle...
Le visage glabre de Majesté, bouffi de graisse jaune, prit une expression
de joie et de reconnaissance.
—En vérité, mademoiselle, je ne puis pas vous dire combien nous sommes
honorés... Nous n'oublierons jamais que monsieur votre père est descendu
chez nous. Cela fait déjà bien des envieux.
Et madame Majesté, pendant ce temps, arrêtait les autres voyageurs qui
sortaient, appelait du geste les familles déjà installées dans la salle à
manger, aurait fait entrer la rue, si on lui en eût laissé le loisir, pour montrer
qu'elle avait là, chez elle, le miracle dont Lourdes tout entier s'émerveillait
depuis la veille. Du monde finissait par s'amasser, un attroupement se faisait
peu à peu, pendant qu'elle chuchotait à l'oreille de chacun:
—Regardez, c'est elle, la jeune personne, vous savez, la jeune personne...
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Tout d'un coup, elle s'écria:
—Je vais chercher Appoline au magasin, il faut qu'Appoline voie
mademoiselle.
Mais, alors, d'un air digne, Majesté la retint.
—Non, laisse Appoline, elle a déjà trois dames à servir... Mademoiselle et
ces messieurs ne quitteront certainement pas Lourdes sans faire quelques
achats. Les petits souvenirs qu'on emporte sont si agréables à regarder, plus
tard! Et nos clients veulent bien ne jamais rien acheter autre part que chez
nous, dans le magasin que nous avons joint à l'hôtel.
—J'ai déjà fait mes offres de service, appuya madame Majesté. Je les
renouvelle, Appoline sera si heureuse de montrer à mademoiselle ce que
nous avons de plus joli, et dans des conditions de bon marché vraiment
incroyables! Oh! des choses ravissantes, ravissantes!
Marie commençait à s'impatienter d'être ainsi retenue, et Pierre souffrait
de la curiosité éveillée, grandissante autour d'eux. Quant à M. de Guersaint,
il jouissait délicieusement de cette popularité, de ce triomphe de sa fille. Il
promit de revenir.
—Certainement, nous achèterons quelques petits bibelots. Des souvenirs
pour nous, des cadeaux à faire... Mais plus tard, quand nous rentrerons.
Enfin, ils s'échappèrent, ils descendirent l'avenue de la Grotte. Le temps
était de nouveau superbe, après les orages des deux nuits précédentes.
Rafraîchi, l'air matinal sentait bon, sous la gaieté épandue du clair soleil.
Une foule se hâtait déjà sur les trottoirs, affairée, contente de vivre. Et quel
ravissement pour Marie, à qui tout semblait nouveau, charmant,
inappréciable! Le matin, elle avait dû accepter que Raymonde lui prêtât une
paire de bottines, car elle s'était bien gardée d'en mettre une dans sa valise,
par superstition, craignant de se porter malheur. Les bottines lui allaient à
ravir, elle écoutait avec une joie d'enfant les petits talons taper
gaillardement sur les dalles. Elle ne se souvenait pas d'avoir vu des maisons
si blanches, des arbres si verts, des passants si joyeux. Tous les sens, chez
elle, semblaient en fête, d'une délicatesse merveilleuse: elle entendait des
musiques, sentait des parfums lointains, elle goûtait l'air avec gourmandise,
ainsi qu'un fruit suave. Mais, surtout, ce qu'elle trouvait de très gentil, de
—Je vais chercher Appoline au magasin, il faut qu'Appoline voie
mademoiselle.
Mais, alors, d'un air digne, Majesté la retint.
—Non, laisse Appoline, elle a déjà trois dames à servir... Mademoiselle et
ces messieurs ne quitteront certainement pas Lourdes sans faire quelques
achats. Les petits souvenirs qu'on emporte sont si agréables à regarder, plus
tard! Et nos clients veulent bien ne jamais rien acheter autre part que chez
nous, dans le magasin que nous avons joint à l'hôtel.
—J'ai déjà fait mes offres de service, appuya madame Majesté. Je les
renouvelle, Appoline sera si heureuse de montrer à mademoiselle ce que
nous avons de plus joli, et dans des conditions de bon marché vraiment
incroyables! Oh! des choses ravissantes, ravissantes!
Marie commençait à s'impatienter d'être ainsi retenue, et Pierre souffrait
de la curiosité éveillée, grandissante autour d'eux. Quant à M. de Guersaint,
il jouissait délicieusement de cette popularité, de ce triomphe de sa fille. Il
promit de revenir.
—Certainement, nous achèterons quelques petits bibelots. Des souvenirs
pour nous, des cadeaux à faire... Mais plus tard, quand nous rentrerons.
Enfin, ils s'échappèrent, ils descendirent l'avenue de la Grotte. Le temps
était de nouveau superbe, après les orages des deux nuits précédentes.
Rafraîchi, l'air matinal sentait bon, sous la gaieté épandue du clair soleil.
Une foule se hâtait déjà sur les trottoirs, affairée, contente de vivre. Et quel
ravissement pour Marie, à qui tout semblait nouveau, charmant,
inappréciable! Le matin, elle avait dû accepter que Raymonde lui prêtât une
paire de bottines, car elle s'était bien gardée d'en mettre une dans sa valise,
par superstition, craignant de se porter malheur. Les bottines lui allaient à
ravir, elle écoutait avec une joie d'enfant les petits talons taper
gaillardement sur les dalles. Elle ne se souvenait pas d'avoir vu des maisons
si blanches, des arbres si verts, des passants si joyeux. Tous les sens, chez
elle, semblaient en fête, d'une délicatesse merveilleuse: elle entendait des
musiques, sentait des parfums lointains, elle goûtait l'air avec gourmandise,
ainsi qu'un fruit suave. Mais, surtout, ce qu'elle trouvait de très gentil, de
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délicieux, c'était de se promener de la sorte au bras de son père. Jamais
encore cela ne lui était arrivé, elle en faisait le rêve depuis des années
comme d'un de ces grands bonheurs impossibles dont on occupe sa
souffrance. Le rêve se réalisait, son cœur battait d'allégresse. Elle se serrait
contre son père, elle s'efforçait de marcher bien droite, bien belle, pour lui
faire honneur. Et lui était très fier, heureux autant qu'elle, la montrant,
l'affichant, débordant de la joie de la sentir à lui, son sang, sa chair, sa fille,
désormais rayonnante de jeunesse et de santé.
Comme tous trois traversaient le plateau de la Merlasse, déjà barré par la
bande des marchandes de cierges et de bouquets, lancées à la poursuite des
pèlerins, M. de Guersaint s'écria:
—Nous n'allons bien sûr pas arriver à la Grotte les mains vides!
Pierre, qui marchait de l'autre côté de Marie, gagné par la gaieté rieuse où
il la voyait, s'arrêta. Tout de suite, ils furent entourés, envahis, par une nuée
de marchandes, dont les mains rapaces leur poussaient la marchandise
jusque dans la figure. «Ma belle demoiselle! mes bons messieurs! achetez-
moi, achetez-moi, à moi, à moi!» Et il fallut se débattre, se dégager. M. de
Guersaint finit par acheter le plus gros bouquet, un bouquet de marguerites
blanches, pommé et dur comme un chou, à une très belle fille grasse et
blonde, vingt ans au plus, si peu vêtue dans son effronterie, qu'on sentait la
rondeur libre de sa gorge sous sa camisole à demi dégrafée. Le bouquet
n'était d'ailleurs que de vingt sous, il se fâcha pour le payer sur sa petite
bourse, un peu interloqué des manières de la grande fille, pensant tout bas
qu'elle faisait sûrement un autre commerce, celle-là, quand la sainte Vierge
chômait. Alors, Pierre paya de son côté les trois cierges que Marie avait pris
à une vieille femme, des cierges de deux francs, fort raisonnables, ainsi
qu'elle disait. La vieille femme, une figure anguleuse, au nez de proie, aux
yeux de lucre, se répandait en remerciements mielleux. «Que Notre-Dame
de Lourdes vous bénisse, ma belle demoiselle! qu'elle vous guérisse de vos
maladies, vous et les vôtres!» Et cela les égaya de nouveau, ils repartirent
en riant tous les trois, amusés comme des enfants par l'idée que c'était une
chose faite, ce vœu de la brave femme.
À la Grotte, Marie voulut défiler immédiatement, pour donner elle-même
le bouquet et les cierges, avant même de s'agenouiller. Il n'y avait pas
encore cela ne lui était arrivé, elle en faisait le rêve depuis des années
comme d'un de ces grands bonheurs impossibles dont on occupe sa
souffrance. Le rêve se réalisait, son cœur battait d'allégresse. Elle se serrait
contre son père, elle s'efforçait de marcher bien droite, bien belle, pour lui
faire honneur. Et lui était très fier, heureux autant qu'elle, la montrant,
l'affichant, débordant de la joie de la sentir à lui, son sang, sa chair, sa fille,
désormais rayonnante de jeunesse et de santé.
Comme tous trois traversaient le plateau de la Merlasse, déjà barré par la
bande des marchandes de cierges et de bouquets, lancées à la poursuite des
pèlerins, M. de Guersaint s'écria:
—Nous n'allons bien sûr pas arriver à la Grotte les mains vides!
Pierre, qui marchait de l'autre côté de Marie, gagné par la gaieté rieuse où
il la voyait, s'arrêta. Tout de suite, ils furent entourés, envahis, par une nuée
de marchandes, dont les mains rapaces leur poussaient la marchandise
jusque dans la figure. «Ma belle demoiselle! mes bons messieurs! achetez-
moi, achetez-moi, à moi, à moi!» Et il fallut se débattre, se dégager. M. de
Guersaint finit par acheter le plus gros bouquet, un bouquet de marguerites
blanches, pommé et dur comme un chou, à une très belle fille grasse et
blonde, vingt ans au plus, si peu vêtue dans son effronterie, qu'on sentait la
rondeur libre de sa gorge sous sa camisole à demi dégrafée. Le bouquet
n'était d'ailleurs que de vingt sous, il se fâcha pour le payer sur sa petite
bourse, un peu interloqué des manières de la grande fille, pensant tout bas
qu'elle faisait sûrement un autre commerce, celle-là, quand la sainte Vierge
chômait. Alors, Pierre paya de son côté les trois cierges que Marie avait pris
à une vieille femme, des cierges de deux francs, fort raisonnables, ainsi
qu'elle disait. La vieille femme, une figure anguleuse, au nez de proie, aux
yeux de lucre, se répandait en remerciements mielleux. «Que Notre-Dame
de Lourdes vous bénisse, ma belle demoiselle! qu'elle vous guérisse de vos
maladies, vous et les vôtres!» Et cela les égaya de nouveau, ils repartirent
en riant tous les trois, amusés comme des enfants par l'idée que c'était une
chose faite, ce vœu de la brave femme.
À la Grotte, Marie voulut défiler immédiatement, pour donner elle-même
le bouquet et les cierges, avant même de s'agenouiller. Il n'y avait pas
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encore grand monde, ils se mirent à la queue, passèrent au bout de trois ou
quatre minutes. Et de quels regards extasiés elle examina tout, l'autel
d'argent gravé, l'orgue-harmonium, les ex-voto, les herses ruisselantes de
cire, flambantes dans le plein jour! Cette Grotte qu'elle n'avait encore vue
que de loin, de son chariot de misère, elle y entrait, elle y respirait, comme
au paradis même, baignée dans une tiédeur et une bonne odeur, dont elle
étouffait un peu, divinement. Quand elle eut déposé les cierges, au fond du
grand panier, et qu'elle se fut grandie, pour accrocher le bouquet à une lance
de la grille, elle baisa longuement le roc, en dessous de la sainte Vierge, à
cette place que des millions de lèvres déjà avaient polie. Et ce fut, donné à
cette pierre, un baiser d'amour où elle mit la flamme de la reconnaissance,
un baiser où son cœur se fondait.
Dehors, ensuite, Marie se prosterna, s'anéantit dans un acte de
remerciement sans fin. Son père s'était également agenouillé, près d'elle,
mêlant à la sienne la ferveur de sa gratitude. Mais il ne pouvait faire
longtemps la même chose, il devint peu à peu inquiet, finit par se pencher à
l'oreille de sa fille, pour lui dire qu'il avait une course, dont il ne s'était plus
souvenu tout à l'heure. Sûrement, le mieux était qu'elle restât là, en prière, à
l'attendre. Pendant qu'elle achèverait ses dévotions, lui se dépêcherait,
s'acquitterait de sa corvée; et l'on se promènerait après, à l'aise, où l'on
voudrait. Elle ne le comprenait, ne l'entendait seulement pas. Elle se
contenta de hocher la tête, promettant de ne pas bouger, reprise par une telle
foi attendrie, que ses yeux se mouillaient de larmes, fixés sur la statue
blanche de la Vierge.
Quand M. de Guersaint eut rejoint Pierre, resté un peu à l'écart, il
s'expliqua.
—Mon cher, c'est un cas de conscience, j'ai fait à notre cocher de
Gavarnie la promesse formelle de voir son patron, pour lui dire les vraies
causes du retard. Vous savez, le coiffeur de la place du Marcadal... Et puis,
il faut que je me fasse raser, moi!
Pierre, inquiet, dut céder devant le serment qu'on serait de retour dans un
quart d'heure. Seulement, comme la course lui semblait longue, il s'entêta
de son côté à prendre une voiture, qui stationnait au bas du plateau de la
Merlasse. C'était une sorte de cabriolet verdâtre, dont le cocher, un gros
quatre minutes. Et de quels regards extasiés elle examina tout, l'autel
d'argent gravé, l'orgue-harmonium, les ex-voto, les herses ruisselantes de
cire, flambantes dans le plein jour! Cette Grotte qu'elle n'avait encore vue
que de loin, de son chariot de misère, elle y entrait, elle y respirait, comme
au paradis même, baignée dans une tiédeur et une bonne odeur, dont elle
étouffait un peu, divinement. Quand elle eut déposé les cierges, au fond du
grand panier, et qu'elle se fut grandie, pour accrocher le bouquet à une lance
de la grille, elle baisa longuement le roc, en dessous de la sainte Vierge, à
cette place que des millions de lèvres déjà avaient polie. Et ce fut, donné à
cette pierre, un baiser d'amour où elle mit la flamme de la reconnaissance,
un baiser où son cœur se fondait.
Dehors, ensuite, Marie se prosterna, s'anéantit dans un acte de
remerciement sans fin. Son père s'était également agenouillé, près d'elle,
mêlant à la sienne la ferveur de sa gratitude. Mais il ne pouvait faire
longtemps la même chose, il devint peu à peu inquiet, finit par se pencher à
l'oreille de sa fille, pour lui dire qu'il avait une course, dont il ne s'était plus
souvenu tout à l'heure. Sûrement, le mieux était qu'elle restât là, en prière, à
l'attendre. Pendant qu'elle achèverait ses dévotions, lui se dépêcherait,
s'acquitterait de sa corvée; et l'on se promènerait après, à l'aise, où l'on
voudrait. Elle ne le comprenait, ne l'entendait seulement pas. Elle se
contenta de hocher la tête, promettant de ne pas bouger, reprise par une telle
foi attendrie, que ses yeux se mouillaient de larmes, fixés sur la statue
blanche de la Vierge.
Quand M. de Guersaint eut rejoint Pierre, resté un peu à l'écart, il
s'expliqua.
—Mon cher, c'est un cas de conscience, j'ai fait à notre cocher de
Gavarnie la promesse formelle de voir son patron, pour lui dire les vraies
causes du retard. Vous savez, le coiffeur de la place du Marcadal... Et puis,
il faut que je me fasse raser, moi!
Pierre, inquiet, dut céder devant le serment qu'on serait de retour dans un
quart d'heure. Seulement, comme la course lui semblait longue, il s'entêta
de son côté à prendre une voiture, qui stationnait au bas du plateau de la
Merlasse. C'était une sorte de cabriolet verdâtre, dont le cocher, un gros
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garçon d'une trentaine d'années, coiffé d'un béret, fumait une cigarette.
Assis de biais sur le siège, les genoux écartés, il conduisait avec un sans-
façon tranquille d'homme bien nourri, maître de la rue.
—Nous vous gardons, dit Pierre en descendant, lorsqu'ils furent arrivés
place du Marcadal.
—Bien, bien, monsieur l'abbé! Je vous attends.
Et, laissant son maigre cheval au grand soleil, il alla rire avec une forte
servante, échevelée, dépoitraillée, qui lavait un chien dans le bassin de la
fontaine voisine.
Cazaban était justement sur le seuil de sa boutique, dont les hautes glaces
et la claire couleur verte égayaient la place morne, déserte en semaine.
Quand la besogne ne pressait pas, il aimait à triompher ainsi, entre ses deux
vitrines, que des pots de pommade et des flacons de parfumerie décoraient
de nuances vives.
Tout de suite, il reconnut ces messieurs.
—Très flatté, très honoré... Veuillez entrer, je vous prie.
Puis, dès les premiers mots que M. de Guersaint voulut lui dire, pour
excuser l'homme qui l'avait conduit à Gavarnie, il se montra bienveillant.
Sans doute, ce n'était pas de sa faute, à cet homme, il n'avait pas le pouvoir
d'empêcher les roues de se rompre, ni les orages de tomber. Du moment que
les voyageurs ne se plaignaient pas, tout allait pour le mieux.
—Oh! s'écria M. de Guersaint, un pays admirable, inoubliable!
—Eh bien! monsieur, puisque notre pays vous plaît, vous reviendrez nous
voir, et nous n'en demandons pas davantage.
Ensuite, il s'empressa, lorsque l'architecte s'assit sur un des fauteuils,
demandant à être rasé. Son garçon était encore absent, en course pour les
pèlerins qu'il hébergeait, toute une famille qui emportait une caisse de
chapelets, de saintes Vierges de plâtre, de gravures sous verre. On entendait
venir du premier étage des piétinements éperdus, des voix violentes, une
bousculade de gens que l'approche du départ affolait, au milieu d'un
écroulement d'achats à emballer. Dans la salle à manger voisine, dont la
Assis de biais sur le siège, les genoux écartés, il conduisait avec un sans-
façon tranquille d'homme bien nourri, maître de la rue.
—Nous vous gardons, dit Pierre en descendant, lorsqu'ils furent arrivés
place du Marcadal.
—Bien, bien, monsieur l'abbé! Je vous attends.
Et, laissant son maigre cheval au grand soleil, il alla rire avec une forte
servante, échevelée, dépoitraillée, qui lavait un chien dans le bassin de la
fontaine voisine.
Cazaban était justement sur le seuil de sa boutique, dont les hautes glaces
et la claire couleur verte égayaient la place morne, déserte en semaine.
Quand la besogne ne pressait pas, il aimait à triompher ainsi, entre ses deux
vitrines, que des pots de pommade et des flacons de parfumerie décoraient
de nuances vives.
Tout de suite, il reconnut ces messieurs.
—Très flatté, très honoré... Veuillez entrer, je vous prie.
Puis, dès les premiers mots que M. de Guersaint voulut lui dire, pour
excuser l'homme qui l'avait conduit à Gavarnie, il se montra bienveillant.
Sans doute, ce n'était pas de sa faute, à cet homme, il n'avait pas le pouvoir
d'empêcher les roues de se rompre, ni les orages de tomber. Du moment que
les voyageurs ne se plaignaient pas, tout allait pour le mieux.
—Oh! s'écria M. de Guersaint, un pays admirable, inoubliable!
—Eh bien! monsieur, puisque notre pays vous plaît, vous reviendrez nous
voir, et nous n'en demandons pas davantage.
Ensuite, il s'empressa, lorsque l'architecte s'assit sur un des fauteuils,
demandant à être rasé. Son garçon était encore absent, en course pour les
pèlerins qu'il hébergeait, toute une famille qui emportait une caisse de
chapelets, de saintes Vierges de plâtre, de gravures sous verre. On entendait
venir du premier étage des piétinements éperdus, des voix violentes, une
bousculade de gens que l'approche du départ affolait, au milieu d'un
écroulement d'achats à emballer. Dans la salle à manger voisine, dont la
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porte était restée ouverte, deux enfants égouttaient les tasses de chocolat,
traînant parmi la débandade du couvert. Et c'était la maison entière louée,
livrée, les dernières heures de cette invasion de l'étranger, qui forçait le
coiffeur et sa femme à se réfugier dans le sous-sol, une cave étroite où ils
couchaient sur un lit de sangle.
Tandis que Cazaban lui frottait les joues de mousse savonneuse, M. de
Guersaint le questionna.
—Eh bien! êtes-vous content de la saison?
—Certainement, monsieur, je n'ai pas à me plaindre. Vous entendez, mes
voyageurs partent aujourd'hui; mais j'en attends d'autres demain matin, à
peine le temps de donner un coup de balai... Ce sera de même jusqu'en
octobre.
Puis, comme Pierre demeurait debout, allant et venant par la boutique,
regardant les murs d'un air d'impatience, il se tourna poliment.
—Asseyez-vous donc, monsieur l'abbé, prenez un journal... Ça ne sera pas
long.
D'un geste, le prêtre ayant remercié, en refusant de s'asseoir, le coiffeur
reprit, dans sa continuelle démangeaison de parler:
—Oh! moi, ça marche toujours, ma maison est connue pour la propreté
des lits et pour la bonté de la cuisine... Seulement, la ville n'est pas contente,
ah! non! Je puis même dire que je n'y ai jamais vu un pareil
mécontentement.
Il se tut une minute, rasa la joue gauche; et, s'interrompant de nouveau, il
déclara soudain, dans un cri que la vérité lui arrachait:
—Monsieur, les pères de la Grotte jouent avec le feu, voilà tout ce que j'ai
à dire.
Dès lors, la bonde était lâchée, il parla, il parla, il parla encore. Ses gros
yeux roulaient dans sa face longue, aux pommettes saillantes, au teint hâlé,
éclaboussé de rouge; pendant que tout son petit corps nerveux tressautait,
secoué par son exubérance de paroles et de gestes. Il revenait à son acte
d'accusation, il disait les griefs sans nombre que l'ancienne ville avait contre
traînant parmi la débandade du couvert. Et c'était la maison entière louée,
livrée, les dernières heures de cette invasion de l'étranger, qui forçait le
coiffeur et sa femme à se réfugier dans le sous-sol, une cave étroite où ils
couchaient sur un lit de sangle.
Tandis que Cazaban lui frottait les joues de mousse savonneuse, M. de
Guersaint le questionna.
—Eh bien! êtes-vous content de la saison?
—Certainement, monsieur, je n'ai pas à me plaindre. Vous entendez, mes
voyageurs partent aujourd'hui; mais j'en attends d'autres demain matin, à
peine le temps de donner un coup de balai... Ce sera de même jusqu'en
octobre.
Puis, comme Pierre demeurait debout, allant et venant par la boutique,
regardant les murs d'un air d'impatience, il se tourna poliment.
—Asseyez-vous donc, monsieur l'abbé, prenez un journal... Ça ne sera pas
long.
D'un geste, le prêtre ayant remercié, en refusant de s'asseoir, le coiffeur
reprit, dans sa continuelle démangeaison de parler:
—Oh! moi, ça marche toujours, ma maison est connue pour la propreté
des lits et pour la bonté de la cuisine... Seulement, la ville n'est pas contente,
ah! non! Je puis même dire que je n'y ai jamais vu un pareil
mécontentement.
Il se tut une minute, rasa la joue gauche; et, s'interrompant de nouveau, il
déclara soudain, dans un cri que la vérité lui arrachait:
—Monsieur, les pères de la Grotte jouent avec le feu, voilà tout ce que j'ai
à dire.
Dès lors, la bonde était lâchée, il parla, il parla, il parla encore. Ses gros
yeux roulaient dans sa face longue, aux pommettes saillantes, au teint hâlé,
éclaboussé de rouge; pendant que tout son petit corps nerveux tressautait,
secoué par son exubérance de paroles et de gestes. Il revenait à son acte
d'accusation, il disait les griefs sans nombre que l'ancienne ville avait contre
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les pères. Les hôteliers s'y plaignaient, les marchands d'objets religieux n'y
faisaient pas la moitié des recettes qu'ils auraient dû réaliser; enfin, la ville
nouvelle accaparait les pèlerins et l'argent, il n'y avait plus du gain possible
que pour les maisons garnies, les hôtels, les magasins ouverts dans les
environs de la Grotte. C'était la lutte sans merci, l'hostilité meurtrière
grandissant de jour en jour, la vieille cité perdant un peu de sa vie à chaque
saison, destinée sûrement à disparaître, à être étouffée, assassinée par la cité
jeune. Ah! leur sale Grotte! il se serait plutôt fait couper les pieds que de les
y mettre. N'était-ce pas écœurant, la boutique de bibelots qu'ils avaient
collée à côté? Une vraie honte, dont un évêque s'était montré si indigné,
qu'il en avait, disait-on, écrit au pape! Lui, qui se flattait d'être un libre
penseur et un républicain de l'avant-veille, qui déjà sous l'empire votait pour
les candidats de l'opposition, avait bien le droit de déclarer qu'il n'y croyait
pas, à leur sale Grotte, et qu'il s'en fichait!
—Tenez! monsieur, je vais vous raconter un fait. Mon frère est du conseil
municipal, c'est par lui que je sais la chose... Il faut vous dire d'abord que
nous avons maintenant un conseil municipal républicain, qui s'afflige
beaucoup de la démoralisation de la ville. Le soir, on ne peut plus sortir,
sans rencontrer des filles dans les rues, vous savez, ces marchandes de
cierges. Elles se perdent avec les cochers que la saison nous amène, une
population louche et flottante, venue on ne sait d'où... Et il faut aussi que je
vous explique la situation des pères vis-à-vis de la ville. Quand ils lui ont
acheté les terrains de la Grotte, ils ont signé un acte par lequel ils s'y
interdisaient formellement tout commerce. Or, ils y ont ouvert une boutique,
au mépris de leur signature. N'est-ce pas là une concurrence déloyale,
indigne de gens honnêtes?... Aussi le nouveau conseil s'est-il décidé à leur
envoyer une délégation pour exiger d'eux le respect du traité, en leur
enjoignant d'avoir à fermer leur boutique immédiatement. Savez-vous,
monsieur, ce qu'ils ont répondu?... Oh! ce qu'ils ont répondu vingt fois, ce
qu'ils répondent toujours, quand on leur rappelle leurs engagements: «C'est
bien, nous consentons à les tenir, mais nous sommes les maîtres chez nous,
et nous fermons la Grotte.»
Il s'était soulevé, son rasoir en l'air, et il répéta, en scandant les mots, les
yeux arrondis par cette énormité:
—«Nous fermons la Grotte.»
faisaient pas la moitié des recettes qu'ils auraient dû réaliser; enfin, la ville
nouvelle accaparait les pèlerins et l'argent, il n'y avait plus du gain possible
que pour les maisons garnies, les hôtels, les magasins ouverts dans les
environs de la Grotte. C'était la lutte sans merci, l'hostilité meurtrière
grandissant de jour en jour, la vieille cité perdant un peu de sa vie à chaque
saison, destinée sûrement à disparaître, à être étouffée, assassinée par la cité
jeune. Ah! leur sale Grotte! il se serait plutôt fait couper les pieds que de les
y mettre. N'était-ce pas écœurant, la boutique de bibelots qu'ils avaient
collée à côté? Une vraie honte, dont un évêque s'était montré si indigné,
qu'il en avait, disait-on, écrit au pape! Lui, qui se flattait d'être un libre
penseur et un républicain de l'avant-veille, qui déjà sous l'empire votait pour
les candidats de l'opposition, avait bien le droit de déclarer qu'il n'y croyait
pas, à leur sale Grotte, et qu'il s'en fichait!
—Tenez! monsieur, je vais vous raconter un fait. Mon frère est du conseil
municipal, c'est par lui que je sais la chose... Il faut vous dire d'abord que
nous avons maintenant un conseil municipal républicain, qui s'afflige
beaucoup de la démoralisation de la ville. Le soir, on ne peut plus sortir,
sans rencontrer des filles dans les rues, vous savez, ces marchandes de
cierges. Elles se perdent avec les cochers que la saison nous amène, une
population louche et flottante, venue on ne sait d'où... Et il faut aussi que je
vous explique la situation des pères vis-à-vis de la ville. Quand ils lui ont
acheté les terrains de la Grotte, ils ont signé un acte par lequel ils s'y
interdisaient formellement tout commerce. Or, ils y ont ouvert une boutique,
au mépris de leur signature. N'est-ce pas là une concurrence déloyale,
indigne de gens honnêtes?... Aussi le nouveau conseil s'est-il décidé à leur
envoyer une délégation pour exiger d'eux le respect du traité, en leur
enjoignant d'avoir à fermer leur boutique immédiatement. Savez-vous,
monsieur, ce qu'ils ont répondu?... Oh! ce qu'ils ont répondu vingt fois, ce
qu'ils répondent toujours, quand on leur rappelle leurs engagements: «C'est
bien, nous consentons à les tenir, mais nous sommes les maîtres chez nous,
et nous fermons la Grotte.»
Il s'était soulevé, son rasoir en l'air, et il répéta, en scandant les mots, les
yeux arrondis par cette énormité:
—«Nous fermons la Grotte.»
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Pierre, qui continuait sa promenade lente, s'arrêta brusquement, lui dit
dans la face:
—Eh bien! le conseil municipal n'avait qu'à répondre: «Fermez-la!»
Du coup, Cazaban faillit suffoquer, le sang au visage, hors de lui. Il
bégayait:
—Fermer la Grotte!... Fermer la Grotte!
—Mais certainement! Puisqu'elle vous irrite et vous écœure, cette Grotte!
Puisqu'elle est une cause continuelle de guerre, d'injustice, de corruption!
Ce serait fini, on n'en entendrait plus parler... En vérité, il y aurait là une
solution excellente, et si l'on avait quelque pouvoir, on vous rendrait
service, en forçant les pères à exécuter leur menace.
À mesure que Pierre parlait, Cazaban perdait de sa colère. Il devint très
calme, un peu pâle. Et, au fond de ses gros yeux, le prêtre voyait grandir
une inquiétude. N'était-il pas allé trop loin, dans sa passion contre les pères?
Beaucoup d'ecclésiastiques ne les aimaient pas, peut-être ce jeune prêtre ne
se trouvait-il à Lourdes que pour mener une campagne contre eux. Alors,
qui pouvait savoir? C'était la fermeture possible de la Grotte, plus tard. On
ne vivait que d'elle. Si la vieille ville criait, par rage de ne ramasser que les
miettes, elle était heureuse encore de cette aubaine; et les libres penseurs
eux-mêmes, qui battaient monnaie avec les pèlerins, comme tout le monde,
se taisaient, mal à l'aise, effrayés, dès qu'on était trop de leur avis sur les
côtés fâcheux du nouveau Lourdes. Il fallait être prudent.
Cazaban revint à M. de Guersaint. Il se mit à raser l'autre joue, en
murmurant d'un air détaché:
—Oh! moi, ce que j'en dis, de leur Grotte, ce n'est pas qu'elle me gêne, au
fond. Et puis, il faut bien que tout le monde vive.
Dans la salle à manger, les enfants venaient de casser un des bols, au
milieu de cris assourdissants. Et Pierre remarquait de nouveau les gravures
de sainteté, la sainte Vierge de plâtre, dont le coiffeur avait décoré la pièce,
pour être agréable à ses locataires. Une voix cria, du premier étage, que la
malle était fermée et que le garçon serait bien gentil de la ficeler, quand il
rentrerait.
dans la face:
—Eh bien! le conseil municipal n'avait qu'à répondre: «Fermez-la!»
Du coup, Cazaban faillit suffoquer, le sang au visage, hors de lui. Il
bégayait:
—Fermer la Grotte!... Fermer la Grotte!
—Mais certainement! Puisqu'elle vous irrite et vous écœure, cette Grotte!
Puisqu'elle est une cause continuelle de guerre, d'injustice, de corruption!
Ce serait fini, on n'en entendrait plus parler... En vérité, il y aurait là une
solution excellente, et si l'on avait quelque pouvoir, on vous rendrait
service, en forçant les pères à exécuter leur menace.
À mesure que Pierre parlait, Cazaban perdait de sa colère. Il devint très
calme, un peu pâle. Et, au fond de ses gros yeux, le prêtre voyait grandir
une inquiétude. N'était-il pas allé trop loin, dans sa passion contre les pères?
Beaucoup d'ecclésiastiques ne les aimaient pas, peut-être ce jeune prêtre ne
se trouvait-il à Lourdes que pour mener une campagne contre eux. Alors,
qui pouvait savoir? C'était la fermeture possible de la Grotte, plus tard. On
ne vivait que d'elle. Si la vieille ville criait, par rage de ne ramasser que les
miettes, elle était heureuse encore de cette aubaine; et les libres penseurs
eux-mêmes, qui battaient monnaie avec les pèlerins, comme tout le monde,
se taisaient, mal à l'aise, effrayés, dès qu'on était trop de leur avis sur les
côtés fâcheux du nouveau Lourdes. Il fallait être prudent.
Cazaban revint à M. de Guersaint. Il se mit à raser l'autre joue, en
murmurant d'un air détaché:
—Oh! moi, ce que j'en dis, de leur Grotte, ce n'est pas qu'elle me gêne, au
fond. Et puis, il faut bien que tout le monde vive.
Dans la salle à manger, les enfants venaient de casser un des bols, au
milieu de cris assourdissants. Et Pierre remarquait de nouveau les gravures
de sainteté, la sainte Vierge de plâtre, dont le coiffeur avait décoré la pièce,
pour être agréable à ses locataires. Une voix cria, du premier étage, que la
malle était fermée et que le garçon serait bien gentil de la ficeler, quand il
rentrerait.
Page 395
Mais Cazaban, devant ces deux messieurs qu'il ne connaissait point en
somme, restait méfiant, gêné, la cervelle hantée d'hypothèses inquiétantes.
Cela le désespérait de les laisser partir ainsi, sans savoir rien d'eux, après
s'être compromis lui-même. Si encore il avait pu rattraper ses paroles trop
vives contre les pères! Aussi, lorsque M. de Guersaint se leva pour se laver
le menton, céda-t-il à son besoin de renouer l'entretien.
—Avez-vous entendu parler du miracle d'hier? La ville en est bouleversée,
plus de vingt personnes me l'ont raconté déjà... Oui, il paraît qu'ils ont
obtenu un miracle extraordinaire, une jeune demoiselle paralytique qui s'est
levée et qui a traîné son chariot jusque dans le chœur de la Basilique.
M. de Guersaint, en train de se rasseoir après s'être essuyé, eut un rire
complaisant.
—Cette jeune demoiselle est ma fille.
Alors, sous ce brusque coup de lumière heureuse, Cazaban rayonna.
Rassuré, il acheva de donner un coup de peigne magistral, au milieu de
l'exubérance de gestes et de paroles qui lui revenait.
—Ah! monsieur, je vous félicite, je suis flatté de vous avoir eu entre les
mains... Du moment que mademoiselle votre fille est guérie, n'est-ce pas?
cela suffit à votre cœur de père.
Et il trouva aussi pour Pierre un mot aimable. Puis, lorsqu'il se décida à les
laisser partir, il regarda le prêtre d'un air pénétré, il dit en homme de bon
sens, désireux de conclure sur les miracles:
—Il y en a, monsieur l'abbé, d'heureux pour tout le monde. De temps à
autre, il nous en faut un de cette qualité.
Dehors, M. de Guersaint dut aller chercher le cocher, qui continuait à rire
avec la servante, dont le chien, trempé d'eau, se secouait au soleil. En cinq
minutes, d'ailleurs, la voiture les ramena en bas du plateau de la Merlasse.
La course leur avait pris une grande demi-heure; et Pierre voulut garder la
voiture, dans l'idée de montrer la ville à Marie, sans la fatiguer trop.
Pendant que le père courait à la Grotte, pour y reprendre sa fille, il attendit
là, sous les arbres.
somme, restait méfiant, gêné, la cervelle hantée d'hypothèses inquiétantes.
Cela le désespérait de les laisser partir ainsi, sans savoir rien d'eux, après
s'être compromis lui-même. Si encore il avait pu rattraper ses paroles trop
vives contre les pères! Aussi, lorsque M. de Guersaint se leva pour se laver
le menton, céda-t-il à son besoin de renouer l'entretien.
—Avez-vous entendu parler du miracle d'hier? La ville en est bouleversée,
plus de vingt personnes me l'ont raconté déjà... Oui, il paraît qu'ils ont
obtenu un miracle extraordinaire, une jeune demoiselle paralytique qui s'est
levée et qui a traîné son chariot jusque dans le chœur de la Basilique.
M. de Guersaint, en train de se rasseoir après s'être essuyé, eut un rire
complaisant.
—Cette jeune demoiselle est ma fille.
Alors, sous ce brusque coup de lumière heureuse, Cazaban rayonna.
Rassuré, il acheva de donner un coup de peigne magistral, au milieu de
l'exubérance de gestes et de paroles qui lui revenait.
—Ah! monsieur, je vous félicite, je suis flatté de vous avoir eu entre les
mains... Du moment que mademoiselle votre fille est guérie, n'est-ce pas?
cela suffit à votre cœur de père.
Et il trouva aussi pour Pierre un mot aimable. Puis, lorsqu'il se décida à les
laisser partir, il regarda le prêtre d'un air pénétré, il dit en homme de bon
sens, désireux de conclure sur les miracles:
—Il y en a, monsieur l'abbé, d'heureux pour tout le monde. De temps à
autre, il nous en faut un de cette qualité.
Dehors, M. de Guersaint dut aller chercher le cocher, qui continuait à rire
avec la servante, dont le chien, trempé d'eau, se secouait au soleil. En cinq
minutes, d'ailleurs, la voiture les ramena en bas du plateau de la Merlasse.
La course leur avait pris une grande demi-heure; et Pierre voulut garder la
voiture, dans l'idée de montrer la ville à Marie, sans la fatiguer trop.
Pendant que le père courait à la Grotte, pour y reprendre sa fille, il attendit
là, sous les arbres.
Page 396
Tout de suite, le cocher lia conversation avec le prêtre. Il avait allumé une
autre cigarette, il se montrait très familier. Lui, était d'un village des
environs de Toulouse, et il ne se plaignait pas, il gagnait de grasses
journées, à Lourdes. On y mangeait bien, on s'y amusait, c'était ce qu'on
pouvait appeler un bon pays. Il disait ces choses avec un abandon d'homme
que ses scrupules religieux ne gênaient pas, sans oublier pourtant le respect
qu'il devait à un ecclésiastique.
Enfin, du haut de son siège, à demi couché, l'une de ses jambes pendantes,
il laissa lentement tomber cette parole:
—Ah! oui, monsieur l'abbé, Lourdes a bien pris, mais le tout est de savoir
si ça continuera longtemps.
Pierre, très frappé du mot, en sondait l'involontaire profondeur, lorsque M.
de Guersaint reparut, ramenant Marie. Il l'avait trouvée agenouillée à la
même place, dans le même acte de foi et de remerciement, aux pieds de la
sainte Vierge; et il semblait qu'elle eût emporté dans ses yeux tout le
flamboiement de la Grotte, tellement ils luisaient de la divine joie de sa
guérison. Jamais elle ne consentit à garder la voiture. Non, non! elle
préférait marcher, peu lui importait de voir la ville, pourvu que, pendant une
heure encore, elle marchât au bras de son père, par les jardins, par les rues,
par les places, où l'on voudrait! Et, quand Pierre eut payé le cocher, ce fut
elle qui s'engagea dans une allée du jardin de l'Esplanade, ravie de se
promener ainsi à petits pas, le long des gazons fleuris de corbeilles, sous les
grands arbres. Cela était si doux, si frais, toutes ces herbes, toutes ces
feuilles, ces allées ombreuses, solitaires, d'où l'on entendait l'éternel
ruissellement du Gave! Puis, elle désira retourner dans les rues, parmi la
foule, pour y retrouver l'agitation, le bruit, la vie, dont le besoin débordait
de son être.
Rue Saint-Joseph, en apercevant le Panorama, où l'on voyait l'ancienne
Grotte, avec Bernadette agenouillée, le jour du miracle du cierge, Pierre eut
l'idée d'entrer. Marie en fut heureuse, comme une enfant; et M. de Guersaint
lui-même témoigna la plus innocente joie, surtout lorsqu'il remarqua que,
parmi la fournée des pèlerins qui s'engouffraient avec eux au fond du
couloir obscur, plusieurs venaient de reconnaître, en sa fille, la jeune
miraculée de la veille, déjà glorieuse, dont le nom volait de bouche en
autre cigarette, il se montrait très familier. Lui, était d'un village des
environs de Toulouse, et il ne se plaignait pas, il gagnait de grasses
journées, à Lourdes. On y mangeait bien, on s'y amusait, c'était ce qu'on
pouvait appeler un bon pays. Il disait ces choses avec un abandon d'homme
que ses scrupules religieux ne gênaient pas, sans oublier pourtant le respect
qu'il devait à un ecclésiastique.
Enfin, du haut de son siège, à demi couché, l'une de ses jambes pendantes,
il laissa lentement tomber cette parole:
—Ah! oui, monsieur l'abbé, Lourdes a bien pris, mais le tout est de savoir
si ça continuera longtemps.
Pierre, très frappé du mot, en sondait l'involontaire profondeur, lorsque M.
de Guersaint reparut, ramenant Marie. Il l'avait trouvée agenouillée à la
même place, dans le même acte de foi et de remerciement, aux pieds de la
sainte Vierge; et il semblait qu'elle eût emporté dans ses yeux tout le
flamboiement de la Grotte, tellement ils luisaient de la divine joie de sa
guérison. Jamais elle ne consentit à garder la voiture. Non, non! elle
préférait marcher, peu lui importait de voir la ville, pourvu que, pendant une
heure encore, elle marchât au bras de son père, par les jardins, par les rues,
par les places, où l'on voudrait! Et, quand Pierre eut payé le cocher, ce fut
elle qui s'engagea dans une allée du jardin de l'Esplanade, ravie de se
promener ainsi à petits pas, le long des gazons fleuris de corbeilles, sous les
grands arbres. Cela était si doux, si frais, toutes ces herbes, toutes ces
feuilles, ces allées ombreuses, solitaires, d'où l'on entendait l'éternel
ruissellement du Gave! Puis, elle désira retourner dans les rues, parmi la
foule, pour y retrouver l'agitation, le bruit, la vie, dont le besoin débordait
de son être.
Rue Saint-Joseph, en apercevant le Panorama, où l'on voyait l'ancienne
Grotte, avec Bernadette agenouillée, le jour du miracle du cierge, Pierre eut
l'idée d'entrer. Marie en fut heureuse, comme une enfant; et M. de Guersaint
lui-même témoigna la plus innocente joie, surtout lorsqu'il remarqua que,
parmi la fournée des pèlerins qui s'engouffraient avec eux au fond du
couloir obscur, plusieurs venaient de reconnaître, en sa fille, la jeune
miraculée de la veille, déjà glorieuse, dont le nom volait de bouche en
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bouche. En haut, sur l'estrade ronde, quand on déboucha dans la lumière
diffuse que tamisait un velum, il y eut une sorte d'ovation autour de Marie,
des chuchotements tendres, des regards béats, un ravissement d'extase à la
voir, à la suivre, à la toucher. Maintenant, c'était la gloire, elle serait aimée
ainsi, partout où elle irait. Et il fallut, pour qu'on l'oubliât un peu, que
l'employé chargé des explications se mît à la tête de la petite troupe des
visiteurs, faisant le tour, racontant l'épisode que représentait l'immense toile
circulaire, de cent vingt-six mètres de longueur. Il s'agissait de la dix-
septième apparition de la sainte Vierge à Bernadette, le jour où, agenouillée
devant la Grotte, elle avait par mégarde, pendant la vision, laissé la main
sur la flamme de son cierge, sans la brûler; et tout l'ancien paysage de la
Grotte primitive se trouvait rétabli, toute la scène était reconstituée, avec les
personnages historiques, le médecin en train de constater le miracle, sa
montre à la main, le maire, le commissaire de police, le procureur impérial,
dont l'employé disait les noms, au milieu de l'ébahissement du public qui le
suivait.
Alors, par une inconsciente liaison d'idées, Pierre se rappela le mot que le
cocher venait de lui dire: «Lourdes a bien pris, mais le tout est de savoir si
ça durera longtemps.» En effet, là était la question. Que de sanctuaires
vénérés avaient ainsi été bâtis déjà, à la voix d'enfants innocentes, élues
entre toutes, auxquelles la sainte Vierge s'était montrée! Toujours la même
histoire recommençait: une apparition, une bergère qu'on persécutait, qu'on
traitait de menteuse, puis une sourde poussée de la misère humaine affamée
d'illusion, et alors la propagande, le triomphe du sanctuaire rayonnant
comme un phare, et ensuite le déclin, l'oubli, quand un autre sanctuaire
naissait ailleurs du rêve extasié d'une autre voyante. Il semblait que le
pouvoir de l'illusion s'usait, qu'il fallait, au travers des siècles, la déplacer, la
remettre dans de nouveaux décors, dans une nouvelle aventure, pour en
renouveler la puissance. La Salette avait détrôné les antiques Vierges de
bois ou de pierre qui guérissaient, Lourdes venait de détrôner la Salette, en
attendant d'être détrônée elle-même par la Notre-Dame de demain, celle
dont le doux visage consolateur se montrera à une pure enfant encore à
naître. Seulement, si Lourdes avait eu une fortune si rapide, si prodigieuse,
il la devait sûrement à la petite âme sincère, au charme délicieux de
Bernadette. Ici, aucune supercherie, aucun mensonge, la seule floraison de
la souffrance, une chétive fillette malade qui apportait au peuple des
diffuse que tamisait un velum, il y eut une sorte d'ovation autour de Marie,
des chuchotements tendres, des regards béats, un ravissement d'extase à la
voir, à la suivre, à la toucher. Maintenant, c'était la gloire, elle serait aimée
ainsi, partout où elle irait. Et il fallut, pour qu'on l'oubliât un peu, que
l'employé chargé des explications se mît à la tête de la petite troupe des
visiteurs, faisant le tour, racontant l'épisode que représentait l'immense toile
circulaire, de cent vingt-six mètres de longueur. Il s'agissait de la dix-
septième apparition de la sainte Vierge à Bernadette, le jour où, agenouillée
devant la Grotte, elle avait par mégarde, pendant la vision, laissé la main
sur la flamme de son cierge, sans la brûler; et tout l'ancien paysage de la
Grotte primitive se trouvait rétabli, toute la scène était reconstituée, avec les
personnages historiques, le médecin en train de constater le miracle, sa
montre à la main, le maire, le commissaire de police, le procureur impérial,
dont l'employé disait les noms, au milieu de l'ébahissement du public qui le
suivait.
Alors, par une inconsciente liaison d'idées, Pierre se rappela le mot que le
cocher venait de lui dire: «Lourdes a bien pris, mais le tout est de savoir si
ça durera longtemps.» En effet, là était la question. Que de sanctuaires
vénérés avaient ainsi été bâtis déjà, à la voix d'enfants innocentes, élues
entre toutes, auxquelles la sainte Vierge s'était montrée! Toujours la même
histoire recommençait: une apparition, une bergère qu'on persécutait, qu'on
traitait de menteuse, puis une sourde poussée de la misère humaine affamée
d'illusion, et alors la propagande, le triomphe du sanctuaire rayonnant
comme un phare, et ensuite le déclin, l'oubli, quand un autre sanctuaire
naissait ailleurs du rêve extasié d'une autre voyante. Il semblait que le
pouvoir de l'illusion s'usait, qu'il fallait, au travers des siècles, la déplacer, la
remettre dans de nouveaux décors, dans une nouvelle aventure, pour en
renouveler la puissance. La Salette avait détrôné les antiques Vierges de
bois ou de pierre qui guérissaient, Lourdes venait de détrôner la Salette, en
attendant d'être détrônée elle-même par la Notre-Dame de demain, celle
dont le doux visage consolateur se montrera à une pure enfant encore à
naître. Seulement, si Lourdes avait eu une fortune si rapide, si prodigieuse,
il la devait sûrement à la petite âme sincère, au charme délicieux de
Bernadette. Ici, aucune supercherie, aucun mensonge, la seule floraison de
la souffrance, une chétive fillette malade qui apportait au peuple des
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souffrants son rêve de justice, d'égalité dans le miracle. Elle n'était que
l'éternel espoir, l'éternelle consolation. En outre, toutes les circonstances
historiques et sociales paraissaient s'être rencontrées pour exaspérer le
besoin de cette envolée mystique, à la fin d'un terrible siècle d'enquête
positive; et c'était pourquoi Lourdes sans doute durerait longtemps encore,
dans son triomphe, avant de n'être plus qu'une légende, une de ces religions
mortes, au puissant parfum évaporé.
Ah! cet ancien Lourdes, cette ville de paix et de croyance, le seul berceau
possible où la légende pouvait naître, comme Pierre le reconstituait
aisément, en faisant le tour de la vaste toile du Panorama! Cette toile disait
tout, constituait la meilleure leçon de choses qu'on pût voir. Les explications
monotones de l'employé ne s'entendaient pas, le paysage parlait lui-même.
D'abord, c'était la Grotte, le trou de roche au bord du Gave, un lieu sauvage
de rêverie, des pentes buissonneuses, des écroulements de pierres, sans un
chemin frayé; et rien encore, pas d'embellissements, pas de quai
monumental, pas d'allées de jardin anglais serpentant parmi des arbustes
taillés à la serpe, pas de Grotte arrangée, déformée, fermée d'une grille,
surtout pas de boutique d'objets religieux, cette boutique de simonie qui
était le scandale des âmes pieuses. La Vierge n'avait pu choisir au désert un
coin plus charmant pour se montrer à l'élue de son cœur, la fillette pauvre,
promenant là le songe de ses nuits pénibles, en ramassant du bois mort.
Puis, c'était, de l'autre côté du Gave, derrière le rocher du Château, le vieux
Lourdes confiant et endormi. Un autre âge s'évoquait, une petite ville, avec
ses rues étroites, pavées de cailloux, ses maisons noires, aux encadrements
de marbre, son antique église à demi espagnole, pleine d'anciennes
sculptures, peuplée de visions d'or et de chairs peintes. Deux fois par jour, il
n'y avait que les diligences de Bagnères et de Cauterets qui traversaient à
gué le Lapaca, pour monter ensuite la raide chaussée de la rue Basse.
L'esprit du siècle n'avait pas soufflé sur ces toits paisibles, qui abritaient une
population attardée, restée enfant, toute serrée dans le lien étroit d'une forte
discipline religieuse. Aucune débauche, un lent commerce séculaire
suffisant à la vie quotidienne, une vie pauvre dont la rudesse sauvegardait
les mœurs. Et jamais Pierre n'avait mieux compris comment Bernadette, née
de cette terre de foi et d'honnêteté, y avait fleuri telle qu'une rose naturelle,
éclose sur les églantiers du chemin.
l'éternel espoir, l'éternelle consolation. En outre, toutes les circonstances
historiques et sociales paraissaient s'être rencontrées pour exaspérer le
besoin de cette envolée mystique, à la fin d'un terrible siècle d'enquête
positive; et c'était pourquoi Lourdes sans doute durerait longtemps encore,
dans son triomphe, avant de n'être plus qu'une légende, une de ces religions
mortes, au puissant parfum évaporé.
Ah! cet ancien Lourdes, cette ville de paix et de croyance, le seul berceau
possible où la légende pouvait naître, comme Pierre le reconstituait
aisément, en faisant le tour de la vaste toile du Panorama! Cette toile disait
tout, constituait la meilleure leçon de choses qu'on pût voir. Les explications
monotones de l'employé ne s'entendaient pas, le paysage parlait lui-même.
D'abord, c'était la Grotte, le trou de roche au bord du Gave, un lieu sauvage
de rêverie, des pentes buissonneuses, des écroulements de pierres, sans un
chemin frayé; et rien encore, pas d'embellissements, pas de quai
monumental, pas d'allées de jardin anglais serpentant parmi des arbustes
taillés à la serpe, pas de Grotte arrangée, déformée, fermée d'une grille,
surtout pas de boutique d'objets religieux, cette boutique de simonie qui
était le scandale des âmes pieuses. La Vierge n'avait pu choisir au désert un
coin plus charmant pour se montrer à l'élue de son cœur, la fillette pauvre,
promenant là le songe de ses nuits pénibles, en ramassant du bois mort.
Puis, c'était, de l'autre côté du Gave, derrière le rocher du Château, le vieux
Lourdes confiant et endormi. Un autre âge s'évoquait, une petite ville, avec
ses rues étroites, pavées de cailloux, ses maisons noires, aux encadrements
de marbre, son antique église à demi espagnole, pleine d'anciennes
sculptures, peuplée de visions d'or et de chairs peintes. Deux fois par jour, il
n'y avait que les diligences de Bagnères et de Cauterets qui traversaient à
gué le Lapaca, pour monter ensuite la raide chaussée de la rue Basse.
L'esprit du siècle n'avait pas soufflé sur ces toits paisibles, qui abritaient une
population attardée, restée enfant, toute serrée dans le lien étroit d'une forte
discipline religieuse. Aucune débauche, un lent commerce séculaire
suffisant à la vie quotidienne, une vie pauvre dont la rudesse sauvegardait
les mœurs. Et jamais Pierre n'avait mieux compris comment Bernadette, née
de cette terre de foi et d'honnêteté, y avait fleuri telle qu'une rose naturelle,
éclose sur les églantiers du chemin.
Page 399
—C'est tout de même curieux, déclara M. de Guersaint, quand on se
retrouva dans la rue. Je ne suis pas fâché d'avoir vu ça.
Marie également riait d'aise.
—Père, n'est-ce pas? on dirait qu'on y est. Par moments, il semble que les
personnages vont bouger... Et comme elle est charmante, Bernadette, à
genoux, en extase, pendant que la flamme du cierge lèche ses doigts, sans
laisser de brûlure.
—Voyons, reprit l'architecte, nous n'avons plus qu'une heure, il faudrait
pourtant songer à faire nos emplettes, si nous désirons acheter quelque
chose... Voulez-vous que nous fassions le tour des boutiques? Nous avons
bien promis à Majesté de lui donner la préférence; seulement, ça ne nous
empêche pas de nous renseigner un peu... Hein? Pierre, qu'en dites-vous?
—Mais certainement, comme vous voudrez, répondit le prêtre. D'ailleurs,
cela nous promènera.
Et il suivit la jeune fille et son père, qui revinrent sur le plateau de la
Merlasse. Depuis qu'il était sorti du Panorama, il éprouvait une sensation
singulière de dépaysement. C'était comme si, tout d'un coup, on l'avait
transporté d'une ville dans une autre, à des siècles de distance. Il quittait la
solitude, la paix endormie de l'ancien Lourdes, augmentée encore par la
lumière morte du velum, pour tomber brusquement dans le Lourdes
nouveau, éclatant de lumière, bruyant de foule. Dix heures venaient de
sonner, l'animation était extraordinaire sur les trottoirs, tout un peuple qui,
avant le déjeuner, se hâtait de finir ses achats, pour ne plus songer ensuite
qu'au départ. Les milliers de pèlerins du pèlerinage national, en une
bousculade dernière, ruisselaient par les rues, assiégeaient les boutiques. On
aurait dit les cris, les coups de coude, les galops brusques d'une foire qui
s'achève, au milieu du roulement ininterrompu des voitures. Beaucoup se
munissaient de provisions de route, dévalisaient les échoppes en plein air,
où l'on vendait des pains, du saucisson, du jambon. On achetait des fruits,
on achetait du vin, les paniers se remplissaient de bouteilles, de papiers
gras, jusqu'à en éclater. Un marchand ambulant qui promenait des fromages
sur une petite voiture, voyait sa marchandise enlevée, comme balayée par le
vent. Mais, surtout, la foule achetait des objets religieux; et d'autres
marchands ambulants, dont les petites voitures étaient chargées de statuettes
retrouva dans la rue. Je ne suis pas fâché d'avoir vu ça.
Marie également riait d'aise.
—Père, n'est-ce pas? on dirait qu'on y est. Par moments, il semble que les
personnages vont bouger... Et comme elle est charmante, Bernadette, à
genoux, en extase, pendant que la flamme du cierge lèche ses doigts, sans
laisser de brûlure.
—Voyons, reprit l'architecte, nous n'avons plus qu'une heure, il faudrait
pourtant songer à faire nos emplettes, si nous désirons acheter quelque
chose... Voulez-vous que nous fassions le tour des boutiques? Nous avons
bien promis à Majesté de lui donner la préférence; seulement, ça ne nous
empêche pas de nous renseigner un peu... Hein? Pierre, qu'en dites-vous?
—Mais certainement, comme vous voudrez, répondit le prêtre. D'ailleurs,
cela nous promènera.
Et il suivit la jeune fille et son père, qui revinrent sur le plateau de la
Merlasse. Depuis qu'il était sorti du Panorama, il éprouvait une sensation
singulière de dépaysement. C'était comme si, tout d'un coup, on l'avait
transporté d'une ville dans une autre, à des siècles de distance. Il quittait la
solitude, la paix endormie de l'ancien Lourdes, augmentée encore par la
lumière morte du velum, pour tomber brusquement dans le Lourdes
nouveau, éclatant de lumière, bruyant de foule. Dix heures venaient de
sonner, l'animation était extraordinaire sur les trottoirs, tout un peuple qui,
avant le déjeuner, se hâtait de finir ses achats, pour ne plus songer ensuite
qu'au départ. Les milliers de pèlerins du pèlerinage national, en une
bousculade dernière, ruisselaient par les rues, assiégeaient les boutiques. On
aurait dit les cris, les coups de coude, les galops brusques d'une foire qui
s'achève, au milieu du roulement ininterrompu des voitures. Beaucoup se
munissaient de provisions de route, dévalisaient les échoppes en plein air,
où l'on vendait des pains, du saucisson, du jambon. On achetait des fruits,
on achetait du vin, les paniers se remplissaient de bouteilles, de papiers
gras, jusqu'à en éclater. Un marchand ambulant qui promenait des fromages
sur une petite voiture, voyait sa marchandise enlevée, comme balayée par le
vent. Mais, surtout, la foule achetait des objets religieux; et d'autres
marchands ambulants, dont les petites voitures étaient chargées de statuettes
Page 400
et de gravures pieuses, réalisaient des affaires d'or. La clientèle des
boutiques faisait queue sur la chaussée, les femmes étaient enveloppées de
chapelets immenses, avaient des saintes Vierges sous les bras, emportaient
des bidons pour les remplir à la fontaine miraculeuse. Ces bidons, d'un à dix
litres, les uns sans image, les autres peinturlurés d'une Notre-Dame de
Lourdes en bleu, ajoutaient une gaieté à la cohue, avec leur éclat de
ferblanterie neuve, leur clair tintement de casserole, portés à la main,
pendus en sautoir. Et la fièvre du négoce, le plaisir de dépenser son argent,
de repartir les poches bourrées de photographies et de médailles, allumait
les visages d'un air de fête, changeait cette foule épanouie en une foule de
kermesse, aux appétits débordants et satisfaits.
Sur le plateau de la Merlasse, M. de Guersaint fut tenté un instant d'entrer
dans une des boutiques les plus belles et les plus achalandées, dont
l'enseigne portait en lettres hautes ces mots: Soubirous, frère de Bernadette.
—Hein? si nous faisions nos emplettes là? Ce serait plus local, nos petits
souvenirs auraient un intérêt de plus.
Puis, il passa, en répétant qu'il fallait tout voir d'abord.
Pierre avait regardé la boutique du frère de Bernadette, avec un serrement
de cœur. Cela le chagrinait, le frère vendant la sainte Vierge que la sœur
avait vue. Mais il fallait bien vivre, et il croyait savoir que la famille de la
voyante, à côté de la Basilique triomphale dans son resplendissement d'or,
ne faisait pas fortune, tellement la concurrence était terrible. Si les pèlerins
laissaient à Lourdes des millions, les marchands d'articles de sainteté y
étaient plus de deux cents, sans compter les hôteliers et les logeurs qui
prenaient la grosse part; de sorte que les gains, si âprement disputés,
finissaient par être assez médiocres. Le long du plateau, à droite et à gauche
du frère de Bernadette, d'autres boutiques s'ouvraient, une file
ininterrompue de boutiques, serrées les unes contre les autres, qui
occupaient les cases du baraquement de bois, une sorte de galerie construite
par la ville, et dont elle tirait une soixantaine de mille francs. C'étaient de
véritables bazars, des étalages ouverts, empiétant sur le trottoir, raccrochant
le monde au passage. Sur près de trois cents mètres, il n'y avait pas d'autre
commerce: un fleuve de chapelets, de médailles, de statuettes, coulant sans
fin au travers des vitrines. Et les enseignes affichaient en lettres énormes
boutiques faisait queue sur la chaussée, les femmes étaient enveloppées de
chapelets immenses, avaient des saintes Vierges sous les bras, emportaient
des bidons pour les remplir à la fontaine miraculeuse. Ces bidons, d'un à dix
litres, les uns sans image, les autres peinturlurés d'une Notre-Dame de
Lourdes en bleu, ajoutaient une gaieté à la cohue, avec leur éclat de
ferblanterie neuve, leur clair tintement de casserole, portés à la main,
pendus en sautoir. Et la fièvre du négoce, le plaisir de dépenser son argent,
de repartir les poches bourrées de photographies et de médailles, allumait
les visages d'un air de fête, changeait cette foule épanouie en une foule de
kermesse, aux appétits débordants et satisfaits.
Sur le plateau de la Merlasse, M. de Guersaint fut tenté un instant d'entrer
dans une des boutiques les plus belles et les plus achalandées, dont
l'enseigne portait en lettres hautes ces mots: Soubirous, frère de Bernadette.
—Hein? si nous faisions nos emplettes là? Ce serait plus local, nos petits
souvenirs auraient un intérêt de plus.
Puis, il passa, en répétant qu'il fallait tout voir d'abord.
Pierre avait regardé la boutique du frère de Bernadette, avec un serrement
de cœur. Cela le chagrinait, le frère vendant la sainte Vierge que la sœur
avait vue. Mais il fallait bien vivre, et il croyait savoir que la famille de la
voyante, à côté de la Basilique triomphale dans son resplendissement d'or,
ne faisait pas fortune, tellement la concurrence était terrible. Si les pèlerins
laissaient à Lourdes des millions, les marchands d'articles de sainteté y
étaient plus de deux cents, sans compter les hôteliers et les logeurs qui
prenaient la grosse part; de sorte que les gains, si âprement disputés,
finissaient par être assez médiocres. Le long du plateau, à droite et à gauche
du frère de Bernadette, d'autres boutiques s'ouvraient, une file
ininterrompue de boutiques, serrées les unes contre les autres, qui
occupaient les cases du baraquement de bois, une sorte de galerie construite
par la ville, et dont elle tirait une soixantaine de mille francs. C'étaient de
véritables bazars, des étalages ouverts, empiétant sur le trottoir, raccrochant
le monde au passage. Sur près de trois cents mètres, il n'y avait pas d'autre
commerce: un fleuve de chapelets, de médailles, de statuettes, coulant sans
fin au travers des vitrines. Et les enseignes affichaient en lettres énormes
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des noms vénérés, saint Roch, saint Joseph, Jérusalem, la Vierge
Immaculée, le Sacré-Cœur de Marie, tout ce que le paradis contenait de
mieux pour toucher et attirer la clientèle.
—Ma foi, déclara M. de Guersaint, je crois bien que c'est partout la même
chose. Entrons n'importe où.
Il en avait assez, cette file interminable d'étalages lui cassait les jambes.
—Puisque tu as promis d'acheter là-bas, dit Marie qui ne se lassait point,
le mieux est d'y retourner.
—C'est cela, retournons chez Majesté.
Mais les boutiques recommencèrent avenue de la Grotte. Aux deux bords,
elles se pressaient de nouveau; et il s'y mêlait des bijoutiers, des marchands
de nouveautés, des marchands de parapluies tenant l'article religieux; même
il y avait là un confiseur qui vendait des boîtes de pastilles à l'eau de
Lourdes, dont le couvercle portait une image de la Vierge. Les vitrines d'un
photographe débordaient de vues de la Grotte et de la Basilique, de portraits
d'évêques, de révérends pères de tous les ordres, mêlés aux sites célèbres
des montagnes voisines. Une librairie étalait les dernières publications
catholiques, des volumes aux titres dévots, parmi les nombreux ouvrages
publiés sur Lourdes depuis vingt ans, quelques-uns avec un succès
prodigieux, dont le retentissement durait encore. Dans cette grande voie
populeuse, la foule coulait en un flot élargi, les bidons sonnaient, c'était une
joie de vie intense, au clair soleil qui enfilait la chaussée d'un bout à l'autre.
Et les statuettes, les médailles, les chapelets ne semblaient devoir cesser
jamais, un étalage continuait l'autre étalage, des kilomètres allaient ainsi
s'étendre, dévidant les rues de la ville entière, occupée par le même bazar
vendant les mêmes articles.
Devant l'hôtel des Apparitions, M. de Guersaint eut une hésitation encore.
—Alors, c'est bien décidé, nous faisons nos emplettes là?
—Mais certainement, dit Marie. Vois donc comme la boutique est belle!
Et elle entra la première dans le magasin, un des plus vastes de la rue en
effet, et qui occupait le rez-de-chaussée de l'hôtel, à gauche. M. de
Immaculée, le Sacré-Cœur de Marie, tout ce que le paradis contenait de
mieux pour toucher et attirer la clientèle.
—Ma foi, déclara M. de Guersaint, je crois bien que c'est partout la même
chose. Entrons n'importe où.
Il en avait assez, cette file interminable d'étalages lui cassait les jambes.
—Puisque tu as promis d'acheter là-bas, dit Marie qui ne se lassait point,
le mieux est d'y retourner.
—C'est cela, retournons chez Majesté.
Mais les boutiques recommencèrent avenue de la Grotte. Aux deux bords,
elles se pressaient de nouveau; et il s'y mêlait des bijoutiers, des marchands
de nouveautés, des marchands de parapluies tenant l'article religieux; même
il y avait là un confiseur qui vendait des boîtes de pastilles à l'eau de
Lourdes, dont le couvercle portait une image de la Vierge. Les vitrines d'un
photographe débordaient de vues de la Grotte et de la Basilique, de portraits
d'évêques, de révérends pères de tous les ordres, mêlés aux sites célèbres
des montagnes voisines. Une librairie étalait les dernières publications
catholiques, des volumes aux titres dévots, parmi les nombreux ouvrages
publiés sur Lourdes depuis vingt ans, quelques-uns avec un succès
prodigieux, dont le retentissement durait encore. Dans cette grande voie
populeuse, la foule coulait en un flot élargi, les bidons sonnaient, c'était une
joie de vie intense, au clair soleil qui enfilait la chaussée d'un bout à l'autre.
Et les statuettes, les médailles, les chapelets ne semblaient devoir cesser
jamais, un étalage continuait l'autre étalage, des kilomètres allaient ainsi
s'étendre, dévidant les rues de la ville entière, occupée par le même bazar
vendant les mêmes articles.
Devant l'hôtel des Apparitions, M. de Guersaint eut une hésitation encore.
—Alors, c'est bien décidé, nous faisons nos emplettes là?
—Mais certainement, dit Marie. Vois donc comme la boutique est belle!
Et elle entra la première dans le magasin, un des plus vastes de la rue en
effet, et qui occupait le rez-de-chaussée de l'hôtel, à gauche. M. de
Page 402
Guersaint et Pierre la suivirent.
Appoline, la nièce des Majesté, chargée de la vente, se trouvait debout sur
un escabeau, en train de prendre des bénitiers dans une vitrine haute, pour
les montrer à un jeune homme, un brancardier élégant, porteur d'admirables
guêtres jaunes. Elle riait d'un roucoulement de tourterelle, charmante, avec
d'épais cheveux noirs, des yeux superbes dans une face un peu carrée, au
front droit, aux joues larges, aux fortes lèvres rouges. Et Pierre vit très
nettement la main du jeune homme au bord de la jupe, chatouillant le bas
d'une jambe qui semblait s'être offerte là volontiers. Ce ne fut d'ailleurs que
la vision d'une seconde. Déjà la jeune fille était lestement sautée à terre, en
demandant:
—Alors, vous ne croyez pas que ce modèle de bénitier conviendrait à
madame votre tante?
—Non, non! répondit le brancardier en s'en allant. Procurez-vous l'autre
modèle. Je ne pars que demain, je reviendrai.
Lorsque Appoline sut que Marie était la miraculée dont madame Majesté
parlait depuis la veille, elle montra beaucoup d'empressement. Elle la
regardait avec son gai sourire, où il y avait une pointe de surprise,
d'incrédulité discrète, comme la sourde moquerie d'une belle fille, folle de
son corps, en présence d'une virginité si enfantine et attardée. Mais la
vendeuse adroite qu'elle était se répandit en paroles aimables.
—Ah! mademoiselle, je serai si heureuse de vous vendre! c'est tellement
beau, votre miracle!... Voyez, tout le magasin est à vous. Nous avons le plus
grand choix.
Marie était gênée.
—Je vous remercie, vous êtes bien aimable... Nous ne venons vous
acheter que des petites choses.
—Si vous le permettez, dit M. de Guersaint, nous allons faire notre choix
nous-mêmes.
—Eh bien! c'est cela, choisissez, monsieur. Ensuite, nous verrons.
Appoline, la nièce des Majesté, chargée de la vente, se trouvait debout sur
un escabeau, en train de prendre des bénitiers dans une vitrine haute, pour
les montrer à un jeune homme, un brancardier élégant, porteur d'admirables
guêtres jaunes. Elle riait d'un roucoulement de tourterelle, charmante, avec
d'épais cheveux noirs, des yeux superbes dans une face un peu carrée, au
front droit, aux joues larges, aux fortes lèvres rouges. Et Pierre vit très
nettement la main du jeune homme au bord de la jupe, chatouillant le bas
d'une jambe qui semblait s'être offerte là volontiers. Ce ne fut d'ailleurs que
la vision d'une seconde. Déjà la jeune fille était lestement sautée à terre, en
demandant:
—Alors, vous ne croyez pas que ce modèle de bénitier conviendrait à
madame votre tante?
—Non, non! répondit le brancardier en s'en allant. Procurez-vous l'autre
modèle. Je ne pars que demain, je reviendrai.
Lorsque Appoline sut que Marie était la miraculée dont madame Majesté
parlait depuis la veille, elle montra beaucoup d'empressement. Elle la
regardait avec son gai sourire, où il y avait une pointe de surprise,
d'incrédulité discrète, comme la sourde moquerie d'une belle fille, folle de
son corps, en présence d'une virginité si enfantine et attardée. Mais la
vendeuse adroite qu'elle était se répandit en paroles aimables.
—Ah! mademoiselle, je serai si heureuse de vous vendre! c'est tellement
beau, votre miracle!... Voyez, tout le magasin est à vous. Nous avons le plus
grand choix.
Marie était gênée.
—Je vous remercie, vous êtes bien aimable... Nous ne venons vous
acheter que des petites choses.
—Si vous le permettez, dit M. de Guersaint, nous allons faire notre choix
nous-mêmes.
—Eh bien! c'est cela, choisissez, monsieur. Ensuite, nous verrons.
Page 403
Et, comme d'autres clients entraient, Appoline les oublia, reprit son métier
de jolie vendeuse, avec des mots de caresse, des gestes de séduction, surtout
pour les hommes, qu'elle ne laissait partir que les poches pleines d'achats.
Il restait deux francs à M. de Guersaint sur le louis que Blanche, sa fille
aînée, lui avait glissé, au départ, comme argent de poche. Aussi n'osait-il
trop se lancer dans son choix. Mais Pierre déclara qu'on lui causerai
beaucoup de peine, si on ne lui permettait pas d'offrir à ses amis les
quelques objets qu'ils emporteraient de Lourdes. Dès lors, il fut convenu
qu'on choisirait d'abord un cadeau pour Blanche, puis que Marie et son père
prendraient chacun le souvenir qui lui plairait le mieux.
—Ne nous pressons pas, répétait M. de Guersaint très égayé. Voyons,
Marie, cherche bien... Qu'est-ce qui ferait le plus de plaisir à Blanche?
Tous les trois regardaient, furetaient, fouillaient. Seulement, leur
indécision augmentait à mesure qu'ils passaient d'un objet à un autre. Le
vaste magasin, avec ses comptoirs, ses vitrines, ses cases, qui le garnissaient
du haut en bas, était une mer aux flots sans nombre, en débordement de tous
les articles religieux imaginables. Il y avait les chapelets, des liasses de
chapelets pendus le long des murs, des tas de chapelets dans les tiroirs,
depuis les humbles chapelets à vingt sous la douzaine, jusqu'aux chapelets
de bois odorant, d'agate, de lapis, chaînés d'or ou d'argent; et certains,
immenses, faits pour ceindre à double tour le cou et la taille, montraient des
grains travaillés, gros comme des noix, espacés par des têtes de mort. Il y
avait les médailles, une pluie de médailles, des médailles à pleines boîtes,
de toutes les grandeurs, de toutes les matières, les plus humbles et les plus
précieuses, portant des inscriptions diverses, représentant la Basilique, la
Grotte, l'Immaculée-Conception, gravées, repoussées, émaillées, soignées
ou fabriquées à la grosse, selon les bourses. Il y avait les saintes Vierges, les
petites, les grandes, en zinc, en bois, en ivoire, en plâtre surtout, les unes
d'une blancheur nue, les autres peintes de couleurs vives, reproduisant à
l'infini la description faite par Bernadette, le visage aimable et souriant, le
voile très long, l'écharpe bleue, les roses d'or sur les pieds, mais avec des
modifications légères pour chaque modèle, de façon à garantir la propriété
de l'éditeur. Et c'était un autre flot d'articles religieux, les cent variétés de
scapulaires, les mille clichés de l'imagerie dévote, des gravures fines, des
chromolithographies violentes, que noyait un pullulement de petites images
de jolie vendeuse, avec des mots de caresse, des gestes de séduction, surtout
pour les hommes, qu'elle ne laissait partir que les poches pleines d'achats.
Il restait deux francs à M. de Guersaint sur le louis que Blanche, sa fille
aînée, lui avait glissé, au départ, comme argent de poche. Aussi n'osait-il
trop se lancer dans son choix. Mais Pierre déclara qu'on lui causerai
beaucoup de peine, si on ne lui permettait pas d'offrir à ses amis les
quelques objets qu'ils emporteraient de Lourdes. Dès lors, il fut convenu
qu'on choisirait d'abord un cadeau pour Blanche, puis que Marie et son père
prendraient chacun le souvenir qui lui plairait le mieux.
—Ne nous pressons pas, répétait M. de Guersaint très égayé. Voyons,
Marie, cherche bien... Qu'est-ce qui ferait le plus de plaisir à Blanche?
Tous les trois regardaient, furetaient, fouillaient. Seulement, leur
indécision augmentait à mesure qu'ils passaient d'un objet à un autre. Le
vaste magasin, avec ses comptoirs, ses vitrines, ses cases, qui le garnissaient
du haut en bas, était une mer aux flots sans nombre, en débordement de tous
les articles religieux imaginables. Il y avait les chapelets, des liasses de
chapelets pendus le long des murs, des tas de chapelets dans les tiroirs,
depuis les humbles chapelets à vingt sous la douzaine, jusqu'aux chapelets
de bois odorant, d'agate, de lapis, chaînés d'or ou d'argent; et certains,
immenses, faits pour ceindre à double tour le cou et la taille, montraient des
grains travaillés, gros comme des noix, espacés par des têtes de mort. Il y
avait les médailles, une pluie de médailles, des médailles à pleines boîtes,
de toutes les grandeurs, de toutes les matières, les plus humbles et les plus
précieuses, portant des inscriptions diverses, représentant la Basilique, la
Grotte, l'Immaculée-Conception, gravées, repoussées, émaillées, soignées
ou fabriquées à la grosse, selon les bourses. Il y avait les saintes Vierges, les
petites, les grandes, en zinc, en bois, en ivoire, en plâtre surtout, les unes
d'une blancheur nue, les autres peintes de couleurs vives, reproduisant à
l'infini la description faite par Bernadette, le visage aimable et souriant, le
voile très long, l'écharpe bleue, les roses d'or sur les pieds, mais avec des
modifications légères pour chaque modèle, de façon à garantir la propriété
de l'éditeur. Et c'était un autre flot d'articles religieux, les cent variétés de
scapulaires, les mille clichés de l'imagerie dévote, des gravures fines, des
chromolithographies violentes, que noyait un pullulement de petites images
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coloriées, dorées, vernies, fleuries de bouquets, ornées de dentelles. Et
c'était aussi de la bijouterie, des bagues, des broches, des bracelets, chargés
d'étoiles et de croix, décorés de figures saintes. Et c'était enfin l'article Paris
qui dominait, qui submergeait le reste: des porte crayons, des porte-
monnaie, des porte-cigares, des presse-papiers, des couteaux à papier,
jusqu'à des tabatières, des objets innombrables sur lesquels revenaient sans
cesse la Basilique, la Grotte, la sainte Vierge, reproduites de toutes les
façons, par tous les procédés connus. Dans une case à cinquante centimes
l'article, s'entassait un pêle-mêle de ronds de serviette, de coquetiers et de
pipes de bois, où l'apparition de Notre-Dame de Lourdes était sculptée,
rayonnante.
Peu à peu, M. de Guersaint s'était dégoûté, envahi d'une tristesse, d'un
agacement d'homme qui se piquait d'être un artiste.
—Mais c'est affreux, c'est affreux, tout cela! répétait-il à chaque nouvel
article qu'il examinait.
Il se soulagea, en rappelant à Pierre la tentative ruineuse qu'il avait faite
pour rénover l'imagerie religieuse. Les débris de sa fortune y étaient restés,
ce qui le rendait plus sévère encore, devant les pauvres choses dont le
magasin débordait. Avait-on jamais vu des objets d'une laideur si sotte, si
prétentieuse, si compliquée? La vulgarité de l'idée, la niaiserie de
l'expression le disputaient à l'habileté banale de la facture. Cela tenait de la
gravure de mode, du couvercle de boîte à bonbons, des poupées de cire qui
tournent chez les coiffeurs: un art faussement joli, péniblement enfantin,
sans humanité réelle, sans accent, sans sincérité aucune. Et l'architecte,
lancé, ne s'arrêta plus, dit aussi son dégoût des constructions du nouveau
Lourdes, le pitoyable enlaidissement de la Grotte, la monstruosité colossale
des rampes, les désastreuses disproportions de l'église du Rosaire et de la
Basilique, celle-là trop lourde, pareille à une halle au blé, celle-ci d'une
maigreur de bâtisse anémique, sans style et bâtarde.
—Ah! vraiment, finit-il par conclure, il faut bien aimer le bon Dieu, pour
avoir le courage de venir l'adorer au milieu de pareilles horreurs! Ils ont tout
raté, ils ont tout gâché, comme à plaisir, sans qu'un seul ait eu la minute
d'émotion, de naïveté vraie, de foi sincère, qui enfante les chefs-d'œuvre.
Tous des malins, tous des copistes, pas un n'a donné sa chair et son âme. Et
c'était aussi de la bijouterie, des bagues, des broches, des bracelets, chargés
d'étoiles et de croix, décorés de figures saintes. Et c'était enfin l'article Paris
qui dominait, qui submergeait le reste: des porte crayons, des porte-
monnaie, des porte-cigares, des presse-papiers, des couteaux à papier,
jusqu'à des tabatières, des objets innombrables sur lesquels revenaient sans
cesse la Basilique, la Grotte, la sainte Vierge, reproduites de toutes les
façons, par tous les procédés connus. Dans une case à cinquante centimes
l'article, s'entassait un pêle-mêle de ronds de serviette, de coquetiers et de
pipes de bois, où l'apparition de Notre-Dame de Lourdes était sculptée,
rayonnante.
Peu à peu, M. de Guersaint s'était dégoûté, envahi d'une tristesse, d'un
agacement d'homme qui se piquait d'être un artiste.
—Mais c'est affreux, c'est affreux, tout cela! répétait-il à chaque nouvel
article qu'il examinait.
Il se soulagea, en rappelant à Pierre la tentative ruineuse qu'il avait faite
pour rénover l'imagerie religieuse. Les débris de sa fortune y étaient restés,
ce qui le rendait plus sévère encore, devant les pauvres choses dont le
magasin débordait. Avait-on jamais vu des objets d'une laideur si sotte, si
prétentieuse, si compliquée? La vulgarité de l'idée, la niaiserie de
l'expression le disputaient à l'habileté banale de la facture. Cela tenait de la
gravure de mode, du couvercle de boîte à bonbons, des poupées de cire qui
tournent chez les coiffeurs: un art faussement joli, péniblement enfantin,
sans humanité réelle, sans accent, sans sincérité aucune. Et l'architecte,
lancé, ne s'arrêta plus, dit aussi son dégoût des constructions du nouveau
Lourdes, le pitoyable enlaidissement de la Grotte, la monstruosité colossale
des rampes, les désastreuses disproportions de l'église du Rosaire et de la
Basilique, celle-là trop lourde, pareille à une halle au blé, celle-ci d'une
maigreur de bâtisse anémique, sans style et bâtarde.
—Ah! vraiment, finit-il par conclure, il faut bien aimer le bon Dieu, pour
avoir le courage de venir l'adorer au milieu de pareilles horreurs! Ils ont tout
raté, ils ont tout gâché, comme à plaisir, sans qu'un seul ait eu la minute
d'émotion, de naïveté vraie, de foi sincère, qui enfante les chefs-d'œuvre.
Tous des malins, tous des copistes, pas un n'a donné sa chair et son âme. Et
Page 405
que faut-il donc pour les inspirer, s'ils n'ont rien fait pousser de grand, sur
cette terre du miracle!
Pierre ne répondit pas. Mais il était singulièrement frappé par ces
réflexions, il s'expliquait enfin la cause d'un malaise qu'il éprouvait depuis
son arrivée à Lourdes. Ce malaise venait du désaccord entre le milieu tout
moderne et la foi des siècles passés, dont on essayait la résurrection. Il
évoquait les vieilles cathédrales où frissonnait cette foi des peuples, il
revoyait les anciens objets du culte, l'imagerie, l'orfèvrerie, les saints de
pierre et de bois, d'une force, d'une beauté d'expression admirables. C'était
qu'en ces temps lointains, les ouvriers croyaient, donnaient leur chair,
donnaient leur âme, dans toute la naïveté de leur émotion, comme disait M.
de Guersaint. Et, aujourd'hui, les architectes bâtissaient les églises avec la
science tranquille qu'ils mettaient à bâtir les maisons à cinq étages, de
même que les objets religieux, les chapelets, les médailles, les statuettes,
étaient fabriqués à la grosse, dans les quartiers populeux de Paris, par des
ouvriers noceurs qui ne pratiquaient même pas. Aussi quelle bimbeloterie,
quelle quincaillerie de pacotille, d'un joli à faire pleurer, d'une
sentimentalité niaise à soulever le cœur! Lourdes en était inondé, ravagé,
enlaidi, au point d'incommoder les personnes de goût un peu délicat,
égarées dans ses rues. Tout cela, brutalement, jurait avec la résurrection
tentée, avec les légendes, les cérémonies, les processions des âges morts; et
Pierre, tout d'un coup, pensa que la condamnation historique et sociale de
Lourdes était là, que la foi est morte à jamais chez un peuple, quand il ne la
met plus dans les églises qu'il construit, ni dans les chapelets qu'il fabrique.
Marie avait continué à fouiller les étalages avec une impatience d'enfant,
hésitant, ne trouvant rien qui lui parût digne du grand rêve d'extase qu'elle
allait garder en elle.
—Père, l'heure s'avance, il faut que tu me reconduises à l'Hôpital... Et,
pour en finir, vois-tu, je donnerai à Blanche cette médaille, avec cette
chaîne d'argent. C'est encore ce qu'il y a de plus simple et de plus joli. Elle
la portera, ça lui fera un petit bijou... Moi, je prends cette statuette de Notre-
Dame de Lourdes, le petit modèle, qui est assez gentiment peint. Je la
mettrai dans ma chambre, je l'entourerai de fleurs fraîches... N'est-ce pas?
ce sera très bien.
cette terre du miracle!
Pierre ne répondit pas. Mais il était singulièrement frappé par ces
réflexions, il s'expliquait enfin la cause d'un malaise qu'il éprouvait depuis
son arrivée à Lourdes. Ce malaise venait du désaccord entre le milieu tout
moderne et la foi des siècles passés, dont on essayait la résurrection. Il
évoquait les vieilles cathédrales où frissonnait cette foi des peuples, il
revoyait les anciens objets du culte, l'imagerie, l'orfèvrerie, les saints de
pierre et de bois, d'une force, d'une beauté d'expression admirables. C'était
qu'en ces temps lointains, les ouvriers croyaient, donnaient leur chair,
donnaient leur âme, dans toute la naïveté de leur émotion, comme disait M.
de Guersaint. Et, aujourd'hui, les architectes bâtissaient les églises avec la
science tranquille qu'ils mettaient à bâtir les maisons à cinq étages, de
même que les objets religieux, les chapelets, les médailles, les statuettes,
étaient fabriqués à la grosse, dans les quartiers populeux de Paris, par des
ouvriers noceurs qui ne pratiquaient même pas. Aussi quelle bimbeloterie,
quelle quincaillerie de pacotille, d'un joli à faire pleurer, d'une
sentimentalité niaise à soulever le cœur! Lourdes en était inondé, ravagé,
enlaidi, au point d'incommoder les personnes de goût un peu délicat,
égarées dans ses rues. Tout cela, brutalement, jurait avec la résurrection
tentée, avec les légendes, les cérémonies, les processions des âges morts; et
Pierre, tout d'un coup, pensa que la condamnation historique et sociale de
Lourdes était là, que la foi est morte à jamais chez un peuple, quand il ne la
met plus dans les églises qu'il construit, ni dans les chapelets qu'il fabrique.
Marie avait continué à fouiller les étalages avec une impatience d'enfant,
hésitant, ne trouvant rien qui lui parût digne du grand rêve d'extase qu'elle
allait garder en elle.
—Père, l'heure s'avance, il faut que tu me reconduises à l'Hôpital... Et,
pour en finir, vois-tu, je donnerai à Blanche cette médaille, avec cette
chaîne d'argent. C'est encore ce qu'il y a de plus simple et de plus joli. Elle
la portera, ça lui fera un petit bijou... Moi, je prends cette statuette de Notre-
Dame de Lourdes, le petit modèle, qui est assez gentiment peint. Je la
mettrai dans ma chambre, je l'entourerai de fleurs fraîches... N'est-ce pas?
ce sera très bien.
Page 406
M. de Guersaint l'approuva. Puis, revenant à son propre choix:
—Mon Dieu! mon Dieu! que je suis embarrassé!
Il examinait des porte-plume en ivoire, terminés par des boules pareilles à
des pois, dans lesquelles se trouvaient des photographies microscopiques.
Et, comme il appliquait l'œil à un des minces trous, pour voir, il eut un cri
d'émerveillement.
—Tiens! le cirque de Gavarnie!... Ah! c'est prodigieux, tout y est bien,
comment le colosse peut-il tenir là dedans?... Ma foi, je prends ce porte-
plume, moi. Il est drôle, il me rappellera mon excursion.
Pierre avait simplement choisi un portrait de Bernadette, la grande
photographie qui la représente à genoux, en robe noire, un foulard noué sur
les cheveux, la seule, dit-on, qu'on ait faite d'après nature. Il se hâtait de
payer, tous trois partaient, lorsque madame Majesté entra, se récria, voulut
absolument faire un petit cadeau à Marie, en disant que ça porterait bonheur
à sa maison.
—Mademoiselle, je vous en prie, prenez un scapulaire, tenez! parmi ceux-
ci. La sainte Vierge, qui vous a élue, me le payera en bonne chance.
Elle haussait la voix, elle faisait tant, que les acheteurs, dont la boutique se
trouvait pleine, s'intéressèrent, regardèrent dès lors la jeune fille avec des
yeux avides. C'était la popularité qui recommençait autour d'elle, qui finit
même par gagner la rue, lorsque l'hôtelière alla sur le seuil de la boutique,
faisant des signes aux marchands d'en face, ameutant le voisinage.
—Partons-nous? répétait Marie, de plus en plus gênée.
Mais son père la retint encore, en voyant un prêtre qui entrait.
—Ah! monsieur l'abbé Des Hermoises!
C'était en effet le bel abbé, en soutane fine, sentant bon, le visage frais,
d'une gaieté tendre. Il n'avait pas vu son compagnon de la veille, il s'était
vivement approché d'Appoline, la prenant à l'écart.
Et Pierre l'entendit qui disait à demi-voix:
—Mon Dieu! mon Dieu! que je suis embarrassé!
Il examinait des porte-plume en ivoire, terminés par des boules pareilles à
des pois, dans lesquelles se trouvaient des photographies microscopiques.
Et, comme il appliquait l'œil à un des minces trous, pour voir, il eut un cri
d'émerveillement.
—Tiens! le cirque de Gavarnie!... Ah! c'est prodigieux, tout y est bien,
comment le colosse peut-il tenir là dedans?... Ma foi, je prends ce porte-
plume, moi. Il est drôle, il me rappellera mon excursion.
Pierre avait simplement choisi un portrait de Bernadette, la grande
photographie qui la représente à genoux, en robe noire, un foulard noué sur
les cheveux, la seule, dit-on, qu'on ait faite d'après nature. Il se hâtait de
payer, tous trois partaient, lorsque madame Majesté entra, se récria, voulut
absolument faire un petit cadeau à Marie, en disant que ça porterait bonheur
à sa maison.
—Mademoiselle, je vous en prie, prenez un scapulaire, tenez! parmi ceux-
ci. La sainte Vierge, qui vous a élue, me le payera en bonne chance.
Elle haussait la voix, elle faisait tant, que les acheteurs, dont la boutique se
trouvait pleine, s'intéressèrent, regardèrent dès lors la jeune fille avec des
yeux avides. C'était la popularité qui recommençait autour d'elle, qui finit
même par gagner la rue, lorsque l'hôtelière alla sur le seuil de la boutique,
faisant des signes aux marchands d'en face, ameutant le voisinage.
—Partons-nous? répétait Marie, de plus en plus gênée.
Mais son père la retint encore, en voyant un prêtre qui entrait.
—Ah! monsieur l'abbé Des Hermoises!
C'était en effet le bel abbé, en soutane fine, sentant bon, le visage frais,
d'une gaieté tendre. Il n'avait pas vu son compagnon de la veille, il s'était
vivement approché d'Appoline, la prenant à l'écart.
Et Pierre l'entendit qui disait à demi-voix:
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—Pourquoi ne m'avez-vous pas apporté mes trois douzaines de chapelets,
ce matin?
Appoline s'était remise à rire de son roucoulement de tourterelle, en le
regardant en dessous, avec malice, sans répondre.
—C'est pour mes petites pénitentes de Toulouse, je voulais les mettre au
fond de ma malle, et vous m'aviez offert de m'aider à serrer mon linge.
Elle riait toujours, elle l'excitait du coin de ses jolis yeux.
—Maintenant, je ne partirai que demain. Apportez-les-moi ce soir, n'est-ce
pas? quand vous serez libre... C'est au bout de la rue, chez la Duchêne, la
chambre meublée du rez-de-chaussée... Soyez gentille, venez vous-même.
Du bout de ses lèvres rouges, elle dit enfin en plaisantant, sans qu'il pût
savoir si elle tiendrait sa promesse:
—Certainement, monsieur l'abbé, j'irai.
Ils furent interrompus, M. de Guersaint s'était avancé pour serrer la main
au prêtre. Tout de suite, ils reparlèrent du cirque de Gavarnie: une partie
délicieuse, des heures charmantes qu'ils n'oublieraient jamais. Puis, ils
s'égayèrent sur le compte de leurs deux compagnons, des ecclésiastiques
peu fortunés, des braves gens dont les naïvetés les avaient amusés
énormément. L'architecte finit par rappeler à son nouvel ami qu'il avait bien
voulu lui promettre d'intéresser un personnage de Toulouse, dix fois
millionnaire, à ses études sur la direction des ballons.
—Une première avance de cent mille francs suffirait, dit-il.
—Comptez sur moi, déclara l'abbé Des Hermoises. Vous n'aurez pas prié
la sainte Vierge en vain.
Mais Pierre, qui avait gardé à la main le portrait de Bernadette, venait
d'être frappé de l'extraordinaire ressemblance d'Appoline avec la voyante.
C'était la même face un peu massive, la même bouche trop forte, les mêmes
yeux magnifiques; et il se souvint que madame Majesté lui avait déjà
signalé cette ressemblance singulière, d'autant plus qu'Appoline avait eu la
même enfance pauvre, à Bartrès, avant que sa tante la prît chez elle, pour
l'aider à tenir la boutique. Bernadette! Appoline! Quel étrange
ce matin?
Appoline s'était remise à rire de son roucoulement de tourterelle, en le
regardant en dessous, avec malice, sans répondre.
—C'est pour mes petites pénitentes de Toulouse, je voulais les mettre au
fond de ma malle, et vous m'aviez offert de m'aider à serrer mon linge.
Elle riait toujours, elle l'excitait du coin de ses jolis yeux.
—Maintenant, je ne partirai que demain. Apportez-les-moi ce soir, n'est-ce
pas? quand vous serez libre... C'est au bout de la rue, chez la Duchêne, la
chambre meublée du rez-de-chaussée... Soyez gentille, venez vous-même.
Du bout de ses lèvres rouges, elle dit enfin en plaisantant, sans qu'il pût
savoir si elle tiendrait sa promesse:
—Certainement, monsieur l'abbé, j'irai.
Ils furent interrompus, M. de Guersaint s'était avancé pour serrer la main
au prêtre. Tout de suite, ils reparlèrent du cirque de Gavarnie: une partie
délicieuse, des heures charmantes qu'ils n'oublieraient jamais. Puis, ils
s'égayèrent sur le compte de leurs deux compagnons, des ecclésiastiques
peu fortunés, des braves gens dont les naïvetés les avaient amusés
énormément. L'architecte finit par rappeler à son nouvel ami qu'il avait bien
voulu lui promettre d'intéresser un personnage de Toulouse, dix fois
millionnaire, à ses études sur la direction des ballons.
—Une première avance de cent mille francs suffirait, dit-il.
—Comptez sur moi, déclara l'abbé Des Hermoises. Vous n'aurez pas prié
la sainte Vierge en vain.
Mais Pierre, qui avait gardé à la main le portrait de Bernadette, venait
d'être frappé de l'extraordinaire ressemblance d'Appoline avec la voyante.
C'était la même face un peu massive, la même bouche trop forte, les mêmes
yeux magnifiques; et il se souvint que madame Majesté lui avait déjà
signalé cette ressemblance singulière, d'autant plus qu'Appoline avait eu la
même enfance pauvre, à Bartrès, avant que sa tante la prît chez elle, pour
l'aider à tenir la boutique. Bernadette! Appoline! Quel étrange
Page 408
rapprochement, quelle réincarnation inattendue, à trente années de distance!
Et, tout d'un coup, avec cette Appoline si galamment rieuse, qui acceptait
des rendez-vous, sur laquelle couraient les bruits les plus aimables, le
nouveau Lourdes se dressa devant ses yeux: les cochers, les marchandes de
cierges, les loueuses de chambres raccrochant le client à la gare, les cent
maisons meublées aux petits logements discrets, la cohue des prêtres libres,
des hospitalières passionnées, des simples passants venus là pour satisfaire
leurs appétits. Puis, il y avait la rage du négoce déchaînée par la pluie des
millions, la ville entière livrée au lucre, les boutiques changeant les rues en
bazars, se dévorant entre elles, les hôtels vivant goulûment des pèlerins,
jusqu'aux Sœurs bleues qui tenaient table d'hôte, jusqu'aux pères de la
Grotte qui battaient monnaie avec leur Dieu! Quelle aventure triste et
effrayante, la vision d'une Bernadette si pure passionnant les foules, les
faisant se ruer à l'illusion du bonheur, amenant un fleuve d'or, et dès ce jour
pourrissant tout! Il avait suffi que la superstition soufflât, que de l'humanité
s'entassât, que de l'argent fût apporté, pour que cet honnête coin de terre se
corrompît à jamais. Où le lis candide fleurissait autrefois, poussait
maintenant la rose charnelle, dans le nouveau terreau de cupidité et de
jouissance. Sodome était née de Bethléem, depuis qu'une enfant innocente
avait vu la Vierge.
—Hein? que vous ai-je dit? s'écria madame Majesté, en s'apercevant que
Pierre comparait sa nièce au portrait. Appoline, c'est Bernadette tout craché.
La jeune fille s'approcha, avec son aimable sourire, flattée d'abord de la
comparaison.
—Voyons, voyons! dit l'abbé Des Hermoises, d'un air de vif intérêt.
Il prit la photographie, compara à son tour, s'émerveilla.
—C'est prodigieux, les mêmes traits... Je n'avais pas remarqué encore, je
suis ravi en vérité...
—Pourtant, finit par déclarer Appoline, je crois bien qu'elle avait le nez
plus gros.
L'abbé, alors, eut un cri d'irrésistible admiration.
Et, tout d'un coup, avec cette Appoline si galamment rieuse, qui acceptait
des rendez-vous, sur laquelle couraient les bruits les plus aimables, le
nouveau Lourdes se dressa devant ses yeux: les cochers, les marchandes de
cierges, les loueuses de chambres raccrochant le client à la gare, les cent
maisons meublées aux petits logements discrets, la cohue des prêtres libres,
des hospitalières passionnées, des simples passants venus là pour satisfaire
leurs appétits. Puis, il y avait la rage du négoce déchaînée par la pluie des
millions, la ville entière livrée au lucre, les boutiques changeant les rues en
bazars, se dévorant entre elles, les hôtels vivant goulûment des pèlerins,
jusqu'aux Sœurs bleues qui tenaient table d'hôte, jusqu'aux pères de la
Grotte qui battaient monnaie avec leur Dieu! Quelle aventure triste et
effrayante, la vision d'une Bernadette si pure passionnant les foules, les
faisant se ruer à l'illusion du bonheur, amenant un fleuve d'or, et dès ce jour
pourrissant tout! Il avait suffi que la superstition soufflât, que de l'humanité
s'entassât, que de l'argent fût apporté, pour que cet honnête coin de terre se
corrompît à jamais. Où le lis candide fleurissait autrefois, poussait
maintenant la rose charnelle, dans le nouveau terreau de cupidité et de
jouissance. Sodome était née de Bethléem, depuis qu'une enfant innocente
avait vu la Vierge.
—Hein? que vous ai-je dit? s'écria madame Majesté, en s'apercevant que
Pierre comparait sa nièce au portrait. Appoline, c'est Bernadette tout craché.
La jeune fille s'approcha, avec son aimable sourire, flattée d'abord de la
comparaison.
—Voyons, voyons! dit l'abbé Des Hermoises, d'un air de vif intérêt.
Il prit la photographie, compara à son tour, s'émerveilla.
—C'est prodigieux, les mêmes traits... Je n'avais pas remarqué encore, je
suis ravi en vérité...
—Pourtant, finit par déclarer Appoline, je crois bien qu'elle avait le nez
plus gros.
L'abbé, alors, eut un cri d'irrésistible admiration.
Page 409
—Oh! vous êtes plus jolie, beaucoup plus jolie, c'est évident... Mais ça ne
fait rien, on vous prendrait pour les deux sœurs.
Pierre ne put s'empêcher de rire, tant il trouva le mot singulier. Ah! la
pauvre Bernadette était bien morte, et elle n'avait pas de sœur. Elle n'aurait
pu renaître, elle n'était plus possible, dans ce pays de cohue et de passion
qu'elle avait fait.
Marie, enfin, partit au bras de son père, et il fut entendu qu'ils iraient tous
deux la prendre à l'Hôpital, pour se rendre ensemble à la gare. Dans la rue,
plus de cinquante personnes l'attendaient, comme en extase. On la salua, on
la suivit, une femme fit toucher la robe de la miraculée à son enfant infirme,
qu'elle rapportait de la Grotte.
III
Dès deux heures et demie, le train blanc, qui allait quitter Lourdes à trois
heures quarante, se trouva en gare, le long du deuxième quai. Il avait
attendu trois jours, sur une voie de garage, tout formé, tel qu'il était arrivé
de Paris; et, depuis qu'on venait de l'amener là, des drapeaux blancs
flottaient sur les wagons de tête et de queue, pour l'indiquer aux pèlerins,
dont l'embarquement d'ordinaire était très long et fort laborieux. Les
quatorze trains du pèlerinage national, d'ailleurs, devaient repartir ce jour-
là. À dix heures du matin, le train vert était parti, puis le train rose, puis le
train jaune; et, après le train blanc, les autres, l'orangé, le gris, le bleu
suivraient. C'était encore, pour le personnel de la gare, une journée terrible,
un tumulte, une bousculade, qui affolaient les employés.
Mais le départ du train blanc était toujours le vif intérêt, la grosse émotion
de la journée, car il emportait les grands malades qu'il avait apportés, et
parmi lesquels se trouvaient naturellement les bien-aimés de la sainte
Vierge, les élus du miracle. Aussi une foule se pressait-elle sous la
marquise, obstruant le vaste promenoir couvert, long d'une centaine de
mètres. Tous les bancs étaient occupés, encombrés de pèlerins et de paquets,
qui attendaient déjà. À l'un des bouts, on avait pris d'assaut les petites tables
fait rien, on vous prendrait pour les deux sœurs.
Pierre ne put s'empêcher de rire, tant il trouva le mot singulier. Ah! la
pauvre Bernadette était bien morte, et elle n'avait pas de sœur. Elle n'aurait
pu renaître, elle n'était plus possible, dans ce pays de cohue et de passion
qu'elle avait fait.
Marie, enfin, partit au bras de son père, et il fut entendu qu'ils iraient tous
deux la prendre à l'Hôpital, pour se rendre ensemble à la gare. Dans la rue,
plus de cinquante personnes l'attendaient, comme en extase. On la salua, on
la suivit, une femme fit toucher la robe de la miraculée à son enfant infirme,
qu'elle rapportait de la Grotte.
III
Dès deux heures et demie, le train blanc, qui allait quitter Lourdes à trois
heures quarante, se trouva en gare, le long du deuxième quai. Il avait
attendu trois jours, sur une voie de garage, tout formé, tel qu'il était arrivé
de Paris; et, depuis qu'on venait de l'amener là, des drapeaux blancs
flottaient sur les wagons de tête et de queue, pour l'indiquer aux pèlerins,
dont l'embarquement d'ordinaire était très long et fort laborieux. Les
quatorze trains du pèlerinage national, d'ailleurs, devaient repartir ce jour-
là. À dix heures du matin, le train vert était parti, puis le train rose, puis le
train jaune; et, après le train blanc, les autres, l'orangé, le gris, le bleu
suivraient. C'était encore, pour le personnel de la gare, une journée terrible,
un tumulte, une bousculade, qui affolaient les employés.
Mais le départ du train blanc était toujours le vif intérêt, la grosse émotion
de la journée, car il emportait les grands malades qu'il avait apportés, et
parmi lesquels se trouvaient naturellement les bien-aimés de la sainte
Vierge, les élus du miracle. Aussi une foule se pressait-elle sous la
marquise, obstruant le vaste promenoir couvert, long d'une centaine de
mètres. Tous les bancs étaient occupés, encombrés de pèlerins et de paquets,
qui attendaient déjà. À l'un des bouts, on avait pris d'assaut les petites tables
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du buffet, des hommes buvaient de la bière, des femmes se faisaient servir
de la limonade gazeuse; tandis que, devant la porte des Messageries, à
l'autre bout, des brancardiers maintenaient le passage libre, pour assurer le
rapide transport des malades, qu'on allait amener. Et c'était, le long du large
trottoir, une incessante promenade, un va-et-vient continu de pauvres gens
effarés, de prêtres courant, se prodiguant, de messieurs en redingote,
curieux et paisibles, tout un entassement de cohue, la plus mêlée, la plus
bariolée qui se fût jamais coudoyée dans une gare.
À trois heures, le baron Suire se désespéra, plein d'inquiétude, parce que
les chevaux manquaient, un grand arrivage inattendu de touristes ayant loué
les voitures pour Barèges, Cauterets, Gavarnie. Enfin, il se précipita vers
Berthaud et Gérard qui accouraient après avoir battu la ville; mais tout
marchait à merveille, affirmaient-ils: ils avaient raccolé les chevaux
nécessaires, le transport des malades s'opérerait en d'excellentes conditions.
Déjà, dans la cour, des équipes de brancardiers, avec leurs brancards et leurs
petites voitures, guettaient les fourgons, les tapissières, les véhicules de
toutes sortes, recrutés pour le déménagement de l'Hôpital. Une réserve de
matelas et de coussins s'entassait au pied d'un bec de gaz. Et, comme les
premiers malades arrivaient, le baron Suire perdit de nouveau la tête, tandis
que Berthaud et Gérard se hâtaient de gagner le quai d'embarquement. Ils
surveillaient, ils donnaient des ordres, au milieu de la bousculade
croissante.
Alors, sur ce quai, le père Fourcade qui se promenait le long du train, au
bras du père Massias, s'arrêta, en voyant venir le docteur Bonamy.
—Ah! docteur, je suis heureux... Le père Massias, qui va partir, me parlait
encore à l'instant de la faveur extraordinaire dont la sainte Vierge a comblé
cette jeune fille si intéressante, mademoiselle Marie de Guersaint. Voilà des
années qu'un miracle si éclatant n'avait eu lieu. C'est une insigne fortune
pour nous tous, c'est une bénédiction qui doit féconder le fruit de nos
efforts... Toute la chrétienté en sera illuminée, réconfortée, enrichie.
Il rayonnait d'aise, et le docteur, immédiatement, exulta lui aussi, avec sa
face rasée, aux gros traits paisibles, aux yeux las d'habitude.
—C'est prodigieux, prodigieux, mon révérend père! J'écrirai une brochure,
jamais guérison ne s'est produite par les voies surnaturelles d'une façon plus
de la limonade gazeuse; tandis que, devant la porte des Messageries, à
l'autre bout, des brancardiers maintenaient le passage libre, pour assurer le
rapide transport des malades, qu'on allait amener. Et c'était, le long du large
trottoir, une incessante promenade, un va-et-vient continu de pauvres gens
effarés, de prêtres courant, se prodiguant, de messieurs en redingote,
curieux et paisibles, tout un entassement de cohue, la plus mêlée, la plus
bariolée qui se fût jamais coudoyée dans une gare.
À trois heures, le baron Suire se désespéra, plein d'inquiétude, parce que
les chevaux manquaient, un grand arrivage inattendu de touristes ayant loué
les voitures pour Barèges, Cauterets, Gavarnie. Enfin, il se précipita vers
Berthaud et Gérard qui accouraient après avoir battu la ville; mais tout
marchait à merveille, affirmaient-ils: ils avaient raccolé les chevaux
nécessaires, le transport des malades s'opérerait en d'excellentes conditions.
Déjà, dans la cour, des équipes de brancardiers, avec leurs brancards et leurs
petites voitures, guettaient les fourgons, les tapissières, les véhicules de
toutes sortes, recrutés pour le déménagement de l'Hôpital. Une réserve de
matelas et de coussins s'entassait au pied d'un bec de gaz. Et, comme les
premiers malades arrivaient, le baron Suire perdit de nouveau la tête, tandis
que Berthaud et Gérard se hâtaient de gagner le quai d'embarquement. Ils
surveillaient, ils donnaient des ordres, au milieu de la bousculade
croissante.
Alors, sur ce quai, le père Fourcade qui se promenait le long du train, au
bras du père Massias, s'arrêta, en voyant venir le docteur Bonamy.
—Ah! docteur, je suis heureux... Le père Massias, qui va partir, me parlait
encore à l'instant de la faveur extraordinaire dont la sainte Vierge a comblé
cette jeune fille si intéressante, mademoiselle Marie de Guersaint. Voilà des
années qu'un miracle si éclatant n'avait eu lieu. C'est une insigne fortune
pour nous tous, c'est une bénédiction qui doit féconder le fruit de nos
efforts... Toute la chrétienté en sera illuminée, réconfortée, enrichie.
Il rayonnait d'aise, et le docteur, immédiatement, exulta lui aussi, avec sa
face rasée, aux gros traits paisibles, aux yeux las d'habitude.
—C'est prodigieux, prodigieux, mon révérend père! J'écrirai une brochure,
jamais guérison ne s'est produite par les voies surnaturelles d'une façon plus
Page 411
authentique... Oh! quel tapage cela va faire!
Puis, comme tous les trois s'étaient remis à marcher, il s'aperçut que le
père Fourcade traînait la jambe davantage, en s'appuyant fortement au bras
de son compagnon.
—Est-ce que votre accès de goutte s'est aggravé, mon révérend père?
demanda-t-il. Vous paraissez beaucoup souffrir.
—Oh! ne m'en parlez pas, je n'ai pu fermer l'œil de la nuit. Est-ce
ennuyeux, cette crise qui m'a pris, le jour de mon arrivée ici? Elle aurait
bien dû attendre... Mais il n'y a rien à faire, n'en parlons pas. Je suis trop
content des résultats de cette année.
—Ah! oui, oui! dit à son tour le père Massias, d'une voix tremblante de
ferveur, nous pouvons être fiers, nous pouvons nous en aller le cœur
débordant d'enthousiasme et de reconnaissance. En dehors de cette jeune
fille, que d'autres prodiges! Les miracles ne se comptent plus, des sourdes et
des muettes guéries, des faces rongées de plaies redevenues lisses comme la
main, des phtisiques moribondes qui mangent, qui dansent, ressuscitées! Ce
n'est plus un train de malades, c'est un train de résurrection, un train de
gloire que j'emmène avec moi!
Il avait cessé de voir les malades autour de lui, il s'en allait en plein
triomphe divin, dans l'aveuglement de sa foi. Et tous les trois continuèrent
leur lente promenade, le long des wagons dont les compartiments
commençaient à se remplir, souriant aux pèlerins qui les saluaient, s'arrêtant
de nouveau parfois pour dire une bonne parole à quelque triste femme qui
passait, pâle et grelottante, sur un brancard. Ils déclaraient qu'elle avait bien
meilleure mine, qu'elle s'en tirerait sûrement.
Mais le chef de gare, très affairé, passa, en criant d'une voix aiguë:
—N'encombrez pas le quai! n'encombrez pas le quai!
Puis, comme Berthaud lui faisait observer qu'il fallait pourtant poser les
brancards, avant de monter les malades, il se fâcha.
—Voyons, est-ce raisonnable? Regardez, là-bas, la petite voiture qui est
restée en travers de cette voie... J'attends dans quelques minutes le train de
Puis, comme tous les trois s'étaient remis à marcher, il s'aperçut que le
père Fourcade traînait la jambe davantage, en s'appuyant fortement au bras
de son compagnon.
—Est-ce que votre accès de goutte s'est aggravé, mon révérend père?
demanda-t-il. Vous paraissez beaucoup souffrir.
—Oh! ne m'en parlez pas, je n'ai pu fermer l'œil de la nuit. Est-ce
ennuyeux, cette crise qui m'a pris, le jour de mon arrivée ici? Elle aurait
bien dû attendre... Mais il n'y a rien à faire, n'en parlons pas. Je suis trop
content des résultats de cette année.
—Ah! oui, oui! dit à son tour le père Massias, d'une voix tremblante de
ferveur, nous pouvons être fiers, nous pouvons nous en aller le cœur
débordant d'enthousiasme et de reconnaissance. En dehors de cette jeune
fille, que d'autres prodiges! Les miracles ne se comptent plus, des sourdes et
des muettes guéries, des faces rongées de plaies redevenues lisses comme la
main, des phtisiques moribondes qui mangent, qui dansent, ressuscitées! Ce
n'est plus un train de malades, c'est un train de résurrection, un train de
gloire que j'emmène avec moi!
Il avait cessé de voir les malades autour de lui, il s'en allait en plein
triomphe divin, dans l'aveuglement de sa foi. Et tous les trois continuèrent
leur lente promenade, le long des wagons dont les compartiments
commençaient à se remplir, souriant aux pèlerins qui les saluaient, s'arrêtant
de nouveau parfois pour dire une bonne parole à quelque triste femme qui
passait, pâle et grelottante, sur un brancard. Ils déclaraient qu'elle avait bien
meilleure mine, qu'elle s'en tirerait sûrement.
Mais le chef de gare, très affairé, passa, en criant d'une voix aiguë:
—N'encombrez pas le quai! n'encombrez pas le quai!
Puis, comme Berthaud lui faisait observer qu'il fallait pourtant poser les
brancards, avant de monter les malades, il se fâcha.
—Voyons, est-ce raisonnable? Regardez, là-bas, la petite voiture qui est
restée en travers de cette voie... J'attends dans quelques minutes le train de
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Toulouse. Voulez-vous donc qu'on vous écrase votre monde?
Et il repartit en courant, pour poster des hommes d'équipe, qui écarteraient
des voies le troupeau effaré des pèlerins, piétinant au hasard. Beaucoup, des
vieux, des simples, ne reconnaissaient même pas la couleur de leur train; et
c'était pourquoi tous portaient au cou une carte de couleur appareillée, afin
qu'on les dirigeât, qu'on les embarquât, comme du bétail marqué et parqué.
Mais quelle alerte continue, ces quatorze départs de trains supplémentaires,
sans que la circulation des trains habituels s'arrêtât!
Pierre, sa valise à la main, arriva, eut déjà de la peine à gagner le quai. Il
était seul, Marie avait témoigné l'ardent désir de s'agenouiller une fois
encore à la Grotte, pour que, jusqu'aux minutes dernières, son âme brûlât de
reconnaissance, devant la sainte Vierge; et il avait laissé M. de Guersaint l'y
conduire, pendant que lui réglait à l'hôtel. D'ailleurs, il leur avait fait
promettre de prendre ensuite une voiture, ils allaient être sûrement là avant
un quart d'heure. En les attendant, sa première idée fut de chercher leur
wagon et de s'y débarrasser de sa valise. Mais ce n'était pas une besogne
facile, il ne le reconnut enfin qu'à la pancarte qui s'y balançait depuis trois
jours, sous le soleil et les orages, un carré de papier fort, portant les noms
de madame de Jonquière, de sœur Hyacinthe et de sœur Claire des Anges.
C'était bien lui: il revoyait en souvenir les compartiments pleins de ses
compagnons de route; des coussins marquaient déjà le coin de M.
Sabathier; et il retrouvait même, sur la banquette où Marie avait tant
souffert, une entaille laissée dans le bois par une ferrure du chariot. Puis,
lorsqu'il eut posé sa valise à sa place, il resta sur le quai, patientant,
regardant, un peu surpris de ne pas apercevoir le docteur Chassaigne, qui lui
avait promis de venir l'embrasser, au départ.
Maintenant que Marie était debout, Pierre avait abandonné ses bretelles de
brancardier, et il ne portait plus sur sa soutane que la croix rouge des
pèlerins. Cette gare, entrevue seulement sous le petit jour livide, dans
l'angoisse du terrible matin de l'arrivée, le surprenait par ses vastes trottoirs,
ses larges dégagements, sa gaieté claire. On ne voyait pas les montagnes;
mais, de l'autre côté, en face des salles d'attente, montaient des coteaux
verdoyants, d'un charme délicieux. Et, cette après-midi-là, le temps était
d'une infinie douceur, un fin duvet de nuages avait voilé le soleil, dans un
ciel d'une blancheur de lait, d'où ne tombait qu'une grande lumière diffuse,
Et il repartit en courant, pour poster des hommes d'équipe, qui écarteraient
des voies le troupeau effaré des pèlerins, piétinant au hasard. Beaucoup, des
vieux, des simples, ne reconnaissaient même pas la couleur de leur train; et
c'était pourquoi tous portaient au cou une carte de couleur appareillée, afin
qu'on les dirigeât, qu'on les embarquât, comme du bétail marqué et parqué.
Mais quelle alerte continue, ces quatorze départs de trains supplémentaires,
sans que la circulation des trains habituels s'arrêtât!
Pierre, sa valise à la main, arriva, eut déjà de la peine à gagner le quai. Il
était seul, Marie avait témoigné l'ardent désir de s'agenouiller une fois
encore à la Grotte, pour que, jusqu'aux minutes dernières, son âme brûlât de
reconnaissance, devant la sainte Vierge; et il avait laissé M. de Guersaint l'y
conduire, pendant que lui réglait à l'hôtel. D'ailleurs, il leur avait fait
promettre de prendre ensuite une voiture, ils allaient être sûrement là avant
un quart d'heure. En les attendant, sa première idée fut de chercher leur
wagon et de s'y débarrasser de sa valise. Mais ce n'était pas une besogne
facile, il ne le reconnut enfin qu'à la pancarte qui s'y balançait depuis trois
jours, sous le soleil et les orages, un carré de papier fort, portant les noms
de madame de Jonquière, de sœur Hyacinthe et de sœur Claire des Anges.
C'était bien lui: il revoyait en souvenir les compartiments pleins de ses
compagnons de route; des coussins marquaient déjà le coin de M.
Sabathier; et il retrouvait même, sur la banquette où Marie avait tant
souffert, une entaille laissée dans le bois par une ferrure du chariot. Puis,
lorsqu'il eut posé sa valise à sa place, il resta sur le quai, patientant,
regardant, un peu surpris de ne pas apercevoir le docteur Chassaigne, qui lui
avait promis de venir l'embrasser, au départ.
Maintenant que Marie était debout, Pierre avait abandonné ses bretelles de
brancardier, et il ne portait plus sur sa soutane que la croix rouge des
pèlerins. Cette gare, entrevue seulement sous le petit jour livide, dans
l'angoisse du terrible matin de l'arrivée, le surprenait par ses vastes trottoirs,
ses larges dégagements, sa gaieté claire. On ne voyait pas les montagnes;
mais, de l'autre côté, en face des salles d'attente, montaient des coteaux
verdoyants, d'un charme délicieux. Et, cette après-midi-là, le temps était
d'une infinie douceur, un fin duvet de nuages avait voilé le soleil, dans un
ciel d'une blancheur de lait, d'où ne tombait qu'une grande lumière diffuse,
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comme une poussière nacrée de perles. Un temps de demoiselle, ainsi que
disent les bonnes gens.
Trois heures venaient de sonner, et Pierre regardait la grande horloge,
lorsqu'il vit arriver madame Désagneaux et madame Volmar, que suivaient
madame de Jonquière et sa fille. Ces dames, qu'un landau amenait de
l'Hôpital, cherchèrent, elles aussi, leur wagon tout de suite. Ce fut
Raymonde qui reconnut le compartiment de première classe, dans lequel
elle était venue.
—Maman, maman! par ici, le voilà!... Reste un peu avec nous, tu as le
temps d'aller t'installer avec tes malades, puisqu'ils ne sont pas là encore.
Et Pierre, alors, se retrouva en face de madame Volmar. Leurs regards se
rencontrèrent. Mais il ne la reconnaissait pas, elle eut à peine un léger
battement de cils. C'était de nouveau la femme vêtue de noir, lente,
indolente, d'une modestie effacée, heureuse de disparaître. Le brasier de ses
larges yeux était mort, se ravivant par instants d'une étincelle sous leur voile
d'indifférence, une moire d'ombre qui semblait les éteindre.
—Oh! une migraine atroce! répétait-elle à madame Désagneaux. Vous
voyez, je n'ai pas encore ma pauvre tête à moi... C'est le voyage qui me
donne ça. Tous les ans, je suis sûre de mon affaire.
Plus vive, plus rose, plus ébouriffée que jamais, l'autre s'agitait.
—Ma chère, pour le moment, j'en ai autant à votre service. Oui, ça m'a
prise ce matin, une névralgie à tout casser... Seulement...
Elle se pencha, poursuivit à voix basse:
—Seulement, je crois que ça y est. Oui! ce bébé, que je désire tant, qui ne
veut pas pousser... J'ai supplié la sainte Vierge, et j'ai été malade, oh!
malade, à mon réveil! Enfin, tous les signes!... Voyez-vous la tête de mon
mari, qui m'attend à Trouville! Sera-t-il heureux!
Très sérieuse, madame Volmar écoutait. Puis, de son air tranquille:
—Eh bien! moi, ma chère, je connais une personne qui ne voulait plus
avoir d'enfants... Elle est venue ici, elle n'en a plus fait.
disent les bonnes gens.
Trois heures venaient de sonner, et Pierre regardait la grande horloge,
lorsqu'il vit arriver madame Désagneaux et madame Volmar, que suivaient
madame de Jonquière et sa fille. Ces dames, qu'un landau amenait de
l'Hôpital, cherchèrent, elles aussi, leur wagon tout de suite. Ce fut
Raymonde qui reconnut le compartiment de première classe, dans lequel
elle était venue.
—Maman, maman! par ici, le voilà!... Reste un peu avec nous, tu as le
temps d'aller t'installer avec tes malades, puisqu'ils ne sont pas là encore.
Et Pierre, alors, se retrouva en face de madame Volmar. Leurs regards se
rencontrèrent. Mais il ne la reconnaissait pas, elle eut à peine un léger
battement de cils. C'était de nouveau la femme vêtue de noir, lente,
indolente, d'une modestie effacée, heureuse de disparaître. Le brasier de ses
larges yeux était mort, se ravivant par instants d'une étincelle sous leur voile
d'indifférence, une moire d'ombre qui semblait les éteindre.
—Oh! une migraine atroce! répétait-elle à madame Désagneaux. Vous
voyez, je n'ai pas encore ma pauvre tête à moi... C'est le voyage qui me
donne ça. Tous les ans, je suis sûre de mon affaire.
Plus vive, plus rose, plus ébouriffée que jamais, l'autre s'agitait.
—Ma chère, pour le moment, j'en ai autant à votre service. Oui, ça m'a
prise ce matin, une névralgie à tout casser... Seulement...
Elle se pencha, poursuivit à voix basse:
—Seulement, je crois que ça y est. Oui! ce bébé, que je désire tant, qui ne
veut pas pousser... J'ai supplié la sainte Vierge, et j'ai été malade, oh!
malade, à mon réveil! Enfin, tous les signes!... Voyez-vous la tête de mon
mari, qui m'attend à Trouville! Sera-t-il heureux!
Très sérieuse, madame Volmar écoutait. Puis, de son air tranquille:
—Eh bien! moi, ma chère, je connais une personne qui ne voulait plus
avoir d'enfants... Elle est venue ici, elle n'en a plus fait.
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Mais Gérard et Berthaud, ayant aperçu ces dames, se hâtèrent d'accourir.
Le matin, à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, les deux hommes
s'étaient présentés, et madame de Jonquière les avait reçus dans un petit
bureau, voisin de la lingerie. Là, très correctement, en s'excusant avec une
bonhomie souriante de cette démarche un peu bousculée, Berthaud avait
demandé la main de mademoiselle Raymonde pour son cousin Gérard. Tout
de suite, on s'était senti à l'aise, la mère avait eu un attendrissement, en
disant que Lourdes porterait bonheur au jeune ménage. De sorte que le
mariage se trouva ainsi conclu en quelques paroles, au milieu de la
satisfaction générale. Même on prit rendez-vous, le quinze septembre, au
château de Berneville, près de Caen, une propriété de l'oncle, le diplomate,
que Berthaud connaissait et chez lequel il promit de mener Gérard. Puis,
Raymonde, appelée, avait rougi de plaisir, en mettant ses deux petites mains
dans celles de son fiancé.
Ce dernier s'empressait, demandait à la jeune fille:
—Voulez-vous des oreillers pour la nuit? Ne vous gênez pas, je puis vous
en donner, ainsi qu'à ces dames qui vous accompagnent.
Raymonde refusa gaiement.
—Non, non! nous ne sommes pas si douillettes. Il faut réserver ça aux
pauvres malades.
D'ailleurs, ces dames parlaient toutes à la fois. Madame de Jonquière
déclarait qu'elle était si fatiguée, si fatiguée, qu'elle ne se sentait plus vivre;
et elle se montrait pourtant bien heureuse, ses regards riaient en couvant sa
fille et le jeune homme, pendant qu'ils causaient ensemble. Mais Berthaud
ne pouvait rester là, son service le réclamait, ainsi que Gérard. Tous deux
prirent congé, après avoir rappelé le rendez-vous. N'est-ce pas, le quinze
septembre, au château de Berneville? Oui, oui, c'était chose entendue! Et il
y eut encore des rires, des poignées de main, tandis que les yeux, des yeux
de caresse et de ravissement, achevaient ce qu'on n'osait dire tout haut, au
milieu de cette foule.
—Comment! s'écria la petite madame Désagneaux, vous allez le quinze à
Berneville. Mais si nous restons à Trouville jusqu'au vingt, comme mon
mari le désire, nous irons vous voir!
Le matin, à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, les deux hommes
s'étaient présentés, et madame de Jonquière les avait reçus dans un petit
bureau, voisin de la lingerie. Là, très correctement, en s'excusant avec une
bonhomie souriante de cette démarche un peu bousculée, Berthaud avait
demandé la main de mademoiselle Raymonde pour son cousin Gérard. Tout
de suite, on s'était senti à l'aise, la mère avait eu un attendrissement, en
disant que Lourdes porterait bonheur au jeune ménage. De sorte que le
mariage se trouva ainsi conclu en quelques paroles, au milieu de la
satisfaction générale. Même on prit rendez-vous, le quinze septembre, au
château de Berneville, près de Caen, une propriété de l'oncle, le diplomate,
que Berthaud connaissait et chez lequel il promit de mener Gérard. Puis,
Raymonde, appelée, avait rougi de plaisir, en mettant ses deux petites mains
dans celles de son fiancé.
Ce dernier s'empressait, demandait à la jeune fille:
—Voulez-vous des oreillers pour la nuit? Ne vous gênez pas, je puis vous
en donner, ainsi qu'à ces dames qui vous accompagnent.
Raymonde refusa gaiement.
—Non, non! nous ne sommes pas si douillettes. Il faut réserver ça aux
pauvres malades.
D'ailleurs, ces dames parlaient toutes à la fois. Madame de Jonquière
déclarait qu'elle était si fatiguée, si fatiguée, qu'elle ne se sentait plus vivre;
et elle se montrait pourtant bien heureuse, ses regards riaient en couvant sa
fille et le jeune homme, pendant qu'ils causaient ensemble. Mais Berthaud
ne pouvait rester là, son service le réclamait, ainsi que Gérard. Tous deux
prirent congé, après avoir rappelé le rendez-vous. N'est-ce pas, le quinze
septembre, au château de Berneville? Oui, oui, c'était chose entendue! Et il
y eut encore des rires, des poignées de main, tandis que les yeux, des yeux
de caresse et de ravissement, achevaient ce qu'on n'osait dire tout haut, au
milieu de cette foule.
—Comment! s'écria la petite madame Désagneaux, vous allez le quinze à
Berneville. Mais si nous restons à Trouville jusqu'au vingt, comme mon
mari le désire, nous irons vous voir!
Page 415
Et elle se tourna vers madame Volmar, silencieuse.
—Venez donc aussi, vous. Ce serait si drôle de se retrouver toutes là-bas!
La jeune femme eut un geste lent, en répondant de son air d'indifférence
lasse:
—Oh! moi, c'est fini, le plaisir. Je rentre.
Ses yeux, de nouveau, se rencontrèrent avec ceux de Pierre, qui était resté
près de ces dames; et il crut la voir se troubler une seconde, tandis qu'une
expression d'indicible souffrance passait sur sa face morte.
Les sœurs de l'Assomption arrivaient, ces dames les rejoignirent devant le
fourgon de la cantine. Ferrand, venu en voiture avec les religieuses, y monta
d'abord, puis aida sœur Saint-François à franchir le haut marchepied; et il
resta debout, au seuil de ce fourgon, transformé en cuisine, où se trouvaient
les provisions pour le voyage, du pain, du bouillon, du lait, du chocolat;
pendant que sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges, demeurées sur le
trottoir, lui passaient sa petite pharmacie, ainsi que d'autres paquets, de
menus bagages.
—Vous avez bien tout? lui demanda sœur Hyacinthe. Bon! maintenant,
vous n'avez qu'à vous coucher dans votre coin et à dormir, puisque vous
vous plaignez qu'on ne vous utilise pas.
Ferrand se mit à rire doucement.
—Ma sœur, je vais aider sœur Saint-François... J'allumerai le fourneau à
pétrole, je laverai les tasses, je porterai les portions aux heures d'arrêt,
marquées sur le tableau qui est là... Et, tout de même, si vous avez besoin
de médecin, vous viendrez me chercher.
Sœur Hyacinthe s'était aussi mise à rire.
—Mais nous n'avons plus besoin de médecin, puisque toutes nos malades
sont guéries!
Et, les yeux dans les siens, de son air calme et fraternel:
—Adieu, monsieur Ferrand.
—Venez donc aussi, vous. Ce serait si drôle de se retrouver toutes là-bas!
La jeune femme eut un geste lent, en répondant de son air d'indifférence
lasse:
—Oh! moi, c'est fini, le plaisir. Je rentre.
Ses yeux, de nouveau, se rencontrèrent avec ceux de Pierre, qui était resté
près de ces dames; et il crut la voir se troubler une seconde, tandis qu'une
expression d'indicible souffrance passait sur sa face morte.
Les sœurs de l'Assomption arrivaient, ces dames les rejoignirent devant le
fourgon de la cantine. Ferrand, venu en voiture avec les religieuses, y monta
d'abord, puis aida sœur Saint-François à franchir le haut marchepied; et il
resta debout, au seuil de ce fourgon, transformé en cuisine, où se trouvaient
les provisions pour le voyage, du pain, du bouillon, du lait, du chocolat;
pendant que sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges, demeurées sur le
trottoir, lui passaient sa petite pharmacie, ainsi que d'autres paquets, de
menus bagages.
—Vous avez bien tout? lui demanda sœur Hyacinthe. Bon! maintenant,
vous n'avez qu'à vous coucher dans votre coin et à dormir, puisque vous
vous plaignez qu'on ne vous utilise pas.
Ferrand se mit à rire doucement.
—Ma sœur, je vais aider sœur Saint-François... J'allumerai le fourneau à
pétrole, je laverai les tasses, je porterai les portions aux heures d'arrêt,
marquées sur le tableau qui est là... Et, tout de même, si vous avez besoin
de médecin, vous viendrez me chercher.
Sœur Hyacinthe s'était aussi mise à rire.
—Mais nous n'avons plus besoin de médecin, puisque toutes nos malades
sont guéries!
Et, les yeux dans les siens, de son air calme et fraternel:
—Adieu, monsieur Ferrand.
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Il sourit encore, tandis qu'une émotion infinie mouillait ses yeux. Le son
tremblé de sa voix dit l'inoubliable voyage, la joie de l'avoir revue, le
souvenir d'éternelle et divine tendresse qu'il emportait.
—Adieu, ma sœur.
Madame de Jonquière parlait d'aller à son wagon avec sœur Claire des
Anges et sœur Hyacinthe. Mais celle-ci lui assura que rien ne pressait,
puisqu'on amenait à peine les malades. Elle la quitta, emmena l'autre sœur,
promit de veiller à tout; et même elle voulut absolument la débarrasser de
son petit sac, en lui disant qu'elle le retrouverait à sa place. De sorte que ces
dames continuèrent à se promener, à causer gaiement entre elles, sur le
large trottoir, où il faisait si doux.
Cependant, Pierre, qui, les yeux sur la grande horloge, regardait marcher
les minutes, commençait à être surpris de ne pas voir Marie arriver avec son
père. Pourvu que M. de Guersaint ne se perdît pas en route! Et il guettait,
lorsqu'il aperçut M. Vigneron exaspéré, poussant furieusement devant lui sa
femme et le petit Gustave.
—Oh! monsieur l'abbé, je vous en prie, dites-moi où est notre wagon,
aidez-moi à y fourrer mes bagages et cet enfant... Je perds la tête, ils m'ont
jeté hors de mon caractère...
Puis, devant le compartiment de seconde classe, il éclata, saisissant les
mains du prêtre, au moment où celui-ci allait monter le petit malade.
—Vous imaginez-vous cela! ils veulent que je parte, ils m'ont répondu
que, si j'attendais à demain, mon billet de retour ne serait plus valable!... J'ai
eu beau leur conter l'accident. N'est-ce pas? ce n'est déjà pas si drôle de
rester avec cette morte, pour la veiller, la mettre en bière, l'emmener
demain, dans les délais voulus... Eh bien! ils prétendent que ça ne les
regarde pas, qu'ils font déjà d'assez grosses réductions sur les billets de
pèlerinage, sans entrer dans les histoires des gens qui meurent.
Madame Vigneron, tremblante, l'écoutait, pendant que Gustave, oublié,
chancelant de fatigue sur sa béquille, levait sa pauvre face d'agonisant
curieux.
tremblé de sa voix dit l'inoubliable voyage, la joie de l'avoir revue, le
souvenir d'éternelle et divine tendresse qu'il emportait.
—Adieu, ma sœur.
Madame de Jonquière parlait d'aller à son wagon avec sœur Claire des
Anges et sœur Hyacinthe. Mais celle-ci lui assura que rien ne pressait,
puisqu'on amenait à peine les malades. Elle la quitta, emmena l'autre sœur,
promit de veiller à tout; et même elle voulut absolument la débarrasser de
son petit sac, en lui disant qu'elle le retrouverait à sa place. De sorte que ces
dames continuèrent à se promener, à causer gaiement entre elles, sur le
large trottoir, où il faisait si doux.
Cependant, Pierre, qui, les yeux sur la grande horloge, regardait marcher
les minutes, commençait à être surpris de ne pas voir Marie arriver avec son
père. Pourvu que M. de Guersaint ne se perdît pas en route! Et il guettait,
lorsqu'il aperçut M. Vigneron exaspéré, poussant furieusement devant lui sa
femme et le petit Gustave.
—Oh! monsieur l'abbé, je vous en prie, dites-moi où est notre wagon,
aidez-moi à y fourrer mes bagages et cet enfant... Je perds la tête, ils m'ont
jeté hors de mon caractère...
Puis, devant le compartiment de seconde classe, il éclata, saisissant les
mains du prêtre, au moment où celui-ci allait monter le petit malade.
—Vous imaginez-vous cela! ils veulent que je parte, ils m'ont répondu
que, si j'attendais à demain, mon billet de retour ne serait plus valable!... J'ai
eu beau leur conter l'accident. N'est-ce pas? ce n'est déjà pas si drôle de
rester avec cette morte, pour la veiller, la mettre en bière, l'emmener
demain, dans les délais voulus... Eh bien! ils prétendent que ça ne les
regarde pas, qu'ils font déjà d'assez grosses réductions sur les billets de
pèlerinage, sans entrer dans les histoires des gens qui meurent.
Madame Vigneron, tremblante, l'écoutait, pendant que Gustave, oublié,
chancelant de fatigue sur sa béquille, levait sa pauvre face d'agonisant
curieux.
Page 417
—Enfin, je le leur ai crié sur tous les tons, il y a cas de force majeure...
Que veulent-ils que je fasse de ce corps? Je ne puis pas le prendre sous mon
bras et le leur apporter aujourd'hui comme bagage. Je suis donc bien forcé
de rester... Non! ce qu'il y a des gens bêtes et méchants!
—Est-ce que vous avez parlé au chef de gare? demanda Pierre.
—Ah! oui, le chef de gare! Il est par là, dans la bousculade. On n'a jamais
pu me le trouver. Comment voulez-vous que les choses se fassent
proprement, au milieu d'une pétaudière pareille?... Mais il faut que je le
déterre, il faut que je lui dise ma façon de penser!
Et, avisant sa femme figée, immobile:
—Qu'est-ce que tu fais là? Monte donc, pour qu'on te passe les bagages et
le petit.
Alors, ce fut un engouffrement, il la poussa, il lui jeta des paquets,
pendant que le prêtre soulevait Gustave dans ses bras. Le pauvre être, d'une
légèreté d'oiseau, semblait avoir maigri encore, dévoré de plaies, si
douloureux, qu'il eut un faible cri.
—Oh! mon mignon! est-ce que je t'ai fait du mal?
—Non, non! monsieur l'abbé, on m'a remué beaucoup, je suis très fatigué,
ce soir.
Il souriait, de son air fin et si triste. Il s'enfonça dans son coin, ferma les
yeux, achevé par ce mortel voyage.
—Vous comprenez, reprit M. Vigneron, ça ne m'amuse guère de me
morfondre ici, tandis que ma femme et mon fils vont rentrer à Paris sans
moi. Il le faut bien, la vie n'est plus tenable à l'hôtel; et, d'ailleurs, me
voyez-vous forcé de repayer trois places, s'ils ne veulent pas entendre
raison... Avec ça, ma femme n'a pas beaucoup de tête. Jamais elle ne saura
se débrouiller.
Alors, dans un dernier essoufflement, il accabla madame Vigneron des
observations les plus minutieuses, et ce qu'elle devait faire pendant le
voyage, et de quelle façon elle rentrerait dans leur appartement, et comment
Que veulent-ils que je fasse de ce corps? Je ne puis pas le prendre sous mon
bras et le leur apporter aujourd'hui comme bagage. Je suis donc bien forcé
de rester... Non! ce qu'il y a des gens bêtes et méchants!
—Est-ce que vous avez parlé au chef de gare? demanda Pierre.
—Ah! oui, le chef de gare! Il est par là, dans la bousculade. On n'a jamais
pu me le trouver. Comment voulez-vous que les choses se fassent
proprement, au milieu d'une pétaudière pareille?... Mais il faut que je le
déterre, il faut que je lui dise ma façon de penser!
Et, avisant sa femme figée, immobile:
—Qu'est-ce que tu fais là? Monte donc, pour qu'on te passe les bagages et
le petit.
Alors, ce fut un engouffrement, il la poussa, il lui jeta des paquets,
pendant que le prêtre soulevait Gustave dans ses bras. Le pauvre être, d'une
légèreté d'oiseau, semblait avoir maigri encore, dévoré de plaies, si
douloureux, qu'il eut un faible cri.
—Oh! mon mignon! est-ce que je t'ai fait du mal?
—Non, non! monsieur l'abbé, on m'a remué beaucoup, je suis très fatigué,
ce soir.
Il souriait, de son air fin et si triste. Il s'enfonça dans son coin, ferma les
yeux, achevé par ce mortel voyage.
—Vous comprenez, reprit M. Vigneron, ça ne m'amuse guère de me
morfondre ici, tandis que ma femme et mon fils vont rentrer à Paris sans
moi. Il le faut bien, la vie n'est plus tenable à l'hôtel; et, d'ailleurs, me
voyez-vous forcé de repayer trois places, s'ils ne veulent pas entendre
raison... Avec ça, ma femme n'a pas beaucoup de tête. Jamais elle ne saura
se débrouiller.
Alors, dans un dernier essoufflement, il accabla madame Vigneron des
observations les plus minutieuses, et ce qu'elle devait faire pendant le
voyage, et de quelle façon elle rentrerait dans leur appartement, et comment
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elle soignerait Gustave, s'il avait une crise. Docile, un peu effarée, elle
répondait à chaque phrase:
—Oui, oui, mon ami... Sans doute, mon ami...
Mais il fut repris d'une brusque colère.
—Définitivement, oui ou non, sera-t-il valable, mon billet de retour? Je
veux le savoir pourtant... Il faut qu'on me le trouve, ce chef de gare!
Il se lançait de nouveau parmi la foule, lorsqu'il aperçut, sur le quai, restée
à terre, la béquille de Gustave. Ce fut un désastre, qui lui fit lever les bras
au ciel, pour prendre Dieu à témoin que jamais il ne sortirait de tant de
complications. Et il la jeta à sa femme, il s'éloigna, éperdu, en criant:
—Tiens! tu oublies tout!
Maintenant, les malades affluaient; et, ainsi qu'à l'arrivée, dans la
bousculade, c'était un charriage sans fin, le long des trottoirs, au travers des
voies. Tous les maux abominables, toutes les plaies, toutes les difformités
défilaient une fois encore, sans que la gravité ni le nombre en parussent
moindres, comme si les quelques guérisons fussent l'humble clarté
inappréciable au milieu du deuil immense. On les remportait tels qu'on les
avait apportés. Les petites voitures, chargées de vieilles femmes impotentes,
avec leurs cabas à leurs pieds, sonnaient sur les rails. Les brancards, où
gisaient des corps ballonnés, des faces pâles aux yeux luisants, se
balançaient, parmi les poussées de la cohue. C'était une hâte folle, sans
raison, une confusion inexprimable, des demandes, des appels, des courses
brusques, le tournoiement sur place d'un troupeau qui ne trouve plus la
porte de la bergerie. Et les brancardiers finissaient par perdre la tête, ne
sachant quel chemin suivre, devant les cris d'alerte des hommes d'équipe,
qui, chaque fois, épouvantaient les gens, les égaraient d'angoisse.
—Attention! attention, là-bas!... Dépêchez-vous donc! Non, non, ne
traversez plus!... Le train de Toulouse! le train de Toulouse!
Pierre, revenu sur ses pas, aperçut encore ces dames, madame de
Jonquière et les autres, qui continuaient à causer gaiement. Près d'elles, il
écouta Berthaud que le père Fourcade avait arrêté, pour le féliciter du bon
ordre, pendant tout le pèlerinage. L'ancien magistrat s'inclinait, flatté.
répondait à chaque phrase:
—Oui, oui, mon ami... Sans doute, mon ami...
Mais il fut repris d'une brusque colère.
—Définitivement, oui ou non, sera-t-il valable, mon billet de retour? Je
veux le savoir pourtant... Il faut qu'on me le trouve, ce chef de gare!
Il se lançait de nouveau parmi la foule, lorsqu'il aperçut, sur le quai, restée
à terre, la béquille de Gustave. Ce fut un désastre, qui lui fit lever les bras
au ciel, pour prendre Dieu à témoin que jamais il ne sortirait de tant de
complications. Et il la jeta à sa femme, il s'éloigna, éperdu, en criant:
—Tiens! tu oublies tout!
Maintenant, les malades affluaient; et, ainsi qu'à l'arrivée, dans la
bousculade, c'était un charriage sans fin, le long des trottoirs, au travers des
voies. Tous les maux abominables, toutes les plaies, toutes les difformités
défilaient une fois encore, sans que la gravité ni le nombre en parussent
moindres, comme si les quelques guérisons fussent l'humble clarté
inappréciable au milieu du deuil immense. On les remportait tels qu'on les
avait apportés. Les petites voitures, chargées de vieilles femmes impotentes,
avec leurs cabas à leurs pieds, sonnaient sur les rails. Les brancards, où
gisaient des corps ballonnés, des faces pâles aux yeux luisants, se
balançaient, parmi les poussées de la cohue. C'était une hâte folle, sans
raison, une confusion inexprimable, des demandes, des appels, des courses
brusques, le tournoiement sur place d'un troupeau qui ne trouve plus la
porte de la bergerie. Et les brancardiers finissaient par perdre la tête, ne
sachant quel chemin suivre, devant les cris d'alerte des hommes d'équipe,
qui, chaque fois, épouvantaient les gens, les égaraient d'angoisse.
—Attention! attention, là-bas!... Dépêchez-vous donc! Non, non, ne
traversez plus!... Le train de Toulouse! le train de Toulouse!
Pierre, revenu sur ses pas, aperçut encore ces dames, madame de
Jonquière et les autres, qui continuaient à causer gaiement. Près d'elles, il
écouta Berthaud que le père Fourcade avait arrêté, pour le féliciter du bon
ordre, pendant tout le pèlerinage. L'ancien magistrat s'inclinait, flatté.
Page 419
—N'est-ce pas? mon révérend père, c'est une leçon donnée à leur
république. On se tue, à Paris, quand des foules pareilles célèbrent quelque
date sanglante de leur exécrable histoire... Qu'ils viennent donc ici
s'instruire!
La pensée d'être désagréable au gouvernement qui l'avait forcé de se
démettre, le ravissait. Il n'était jamais si heureux, à Lourdes, qu'au milieu
des grandes affluences de fidèles, lorsque des femmes manquaient d'être
écrasées. Pourtant, il ne paraissait pas satisfait du résultat de la propagande
politique qu'il y venait faire chaque année, pendant trois jours. Des
impatiences le prenaient, ça ne marchait pas assez vite. Quand donc Notre-
Dame de Lourdes ramènerait-elle la monarchie?
—Voyez-vous, mon révérend père, l'unique moyen, le vrai triomphe, ce
serait d'amener ici en masse les ouvriers des villes. Moi, je ne vais plus
songer, je ne vais plus m'employer qu'à cela. Ah! si l'on pouvait créer une
démocratie catholique!
Le père Fourcade était devenu très grave. Ses beaux yeux d'intelligence
s'emplirent de rêve, se perdirent au loin. Que de fois il avait donné pour but
à ses efforts la création de ce nouveau peuple! Mais n'y fallait-il pas le
souffle d'un autre Messie?
—Oui, oui, murmura-t-il, une démocratie catholique, ah! l'histoire de
l'humanité recommencerait!
Le père Massias l'interrompit passionnément, en disant que toutes les
nations de la terre finiraient par venir; tandis que le docteur Bonamy, qui
sentait poindre déjà un léger refroidissement dans la ferveur des pèlerins,
hochait la tête, était d'avis que les fidèles de la Grotte devaient redoubler de
zèle. Lui, mettait surtout le succès dans la plus grande publicité possible,
donnée aux miracles. Et il affectait de rayonner, il riait complaisamment, en
montrant le défilé tumultueux des malades.
—Voyez-les donc! Est-ce qu'ils ne partent pas avec une mine meilleure?
Beaucoup n'ont pas l'air guéri, qui emportent le germe de la guérison,
soyez-en sûrs!... Ah! les braves gens! ils font plus que nous tous pour la
gloire de Notre-Dame de Lourdes.
république. On se tue, à Paris, quand des foules pareilles célèbrent quelque
date sanglante de leur exécrable histoire... Qu'ils viennent donc ici
s'instruire!
La pensée d'être désagréable au gouvernement qui l'avait forcé de se
démettre, le ravissait. Il n'était jamais si heureux, à Lourdes, qu'au milieu
des grandes affluences de fidèles, lorsque des femmes manquaient d'être
écrasées. Pourtant, il ne paraissait pas satisfait du résultat de la propagande
politique qu'il y venait faire chaque année, pendant trois jours. Des
impatiences le prenaient, ça ne marchait pas assez vite. Quand donc Notre-
Dame de Lourdes ramènerait-elle la monarchie?
—Voyez-vous, mon révérend père, l'unique moyen, le vrai triomphe, ce
serait d'amener ici en masse les ouvriers des villes. Moi, je ne vais plus
songer, je ne vais plus m'employer qu'à cela. Ah! si l'on pouvait créer une
démocratie catholique!
Le père Fourcade était devenu très grave. Ses beaux yeux d'intelligence
s'emplirent de rêve, se perdirent au loin. Que de fois il avait donné pour but
à ses efforts la création de ce nouveau peuple! Mais n'y fallait-il pas le
souffle d'un autre Messie?
—Oui, oui, murmura-t-il, une démocratie catholique, ah! l'histoire de
l'humanité recommencerait!
Le père Massias l'interrompit passionnément, en disant que toutes les
nations de la terre finiraient par venir; tandis que le docteur Bonamy, qui
sentait poindre déjà un léger refroidissement dans la ferveur des pèlerins,
hochait la tête, était d'avis que les fidèles de la Grotte devaient redoubler de
zèle. Lui, mettait surtout le succès dans la plus grande publicité possible,
donnée aux miracles. Et il affectait de rayonner, il riait complaisamment, en
montrant le défilé tumultueux des malades.
—Voyez-les donc! Est-ce qu'ils ne partent pas avec une mine meilleure?
Beaucoup n'ont pas l'air guéri, qui emportent le germe de la guérison,
soyez-en sûrs!... Ah! les braves gens! ils font plus que nous tous pour la
gloire de Notre-Dame de Lourdes.
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Mais il dut se taire. Madame Dieulafay passait devant eux, dans sa caisse
capitonnée de soie. Et on la déposa devant la portière du wagon de première
classe, où une femme de chambre, déjà, rangeait les bagages. Une pitié
serrait les cœurs, la misérable femme ne paraissait pas s'être éveillée de son
anéantissement, pendant les trois jours vécus à Lourdes. Telle qu'ils
l'avaient descendue au milieu de son luxe, le matin de l'arrivée, telle les
brancardiers allaient la remonter, vêtue de dentelle, couverte de bijoux, avec
sa face morte et imbécile de momie, qui se liquéfiait; et on aurait dit même
qu'elle s'était réduite encore, qu'on la remportait diminuée, de plus en plus
rapetissée à la taille d'une enfant, dans cet horrible mal qui, après avoir
détruit les os, achevait de fondre la guenille molle des muscles. Son mari et
sa sœur inconsolables, les yeux rougis, écrasés par la perte de leur dernier
espoir, la suivaient avec l'abbé Judaine, comme on suit un corps au
cimetière.
—Non, non! pas tout de suite! dit le prêtre aux porteurs, en les empêchant
de la monter. Elle a le temps de rouler là dedans. Qu'elle garde au moins sur
elle la douceur de ce beau ciel, jusqu'à la dernière minute!
Puis, voyant Pierre près de lui, il l'emmena à quelques pas, reprit, la voix
brisée de chagrin:
—Ah! je suis navré... Ce matin encore, j'espérais. Je l'ai fait porter à la
Grotte, j'ai dit ma messe pour elle, je suis revenu prier jusqu'à onze heures.
Et rien, la sainte Vierge ne m'a pas entendu... Moi qu'elle a guéri, moi un
pauvre vieil homme inutile, je n'ai pu obtenir d'elle la guérison de cette
femme si belle, si jeune, si riche, dont la vie devrait être une continuelle
fête!... Certes, la sainte Vierge sait mieux que nous autres ce qu'elle doit
faire, et je m'incline, je bénis son nom. Mais, en vérité, mon âme est pleine
d'une tristesse affreuse.
Il ne disait pas tout, il n'avouait pas la pensée qui le bouleversait ainsi,
dans sa simplicité de brave homme enfant, que jamais n'avaient visité la
passion ni le doute. C'était que ces pauvres gens qui pleuraient, le mari, la
sœur, avaient trop de millions; c'était qu'ils avaient apporté de trop beaux
cadeaux, qu'ils avaient donné trop d'argent à la Basilique. On n'achète pas le
miracle, les richesses de ce monde nuisent plutôt, devant Dieu. Sûrement, la
sainte Vierge n'était restée sourde pour eux, ne leur avait montré un cœur
capitonnée de soie. Et on la déposa devant la portière du wagon de première
classe, où une femme de chambre, déjà, rangeait les bagages. Une pitié
serrait les cœurs, la misérable femme ne paraissait pas s'être éveillée de son
anéantissement, pendant les trois jours vécus à Lourdes. Telle qu'ils
l'avaient descendue au milieu de son luxe, le matin de l'arrivée, telle les
brancardiers allaient la remonter, vêtue de dentelle, couverte de bijoux, avec
sa face morte et imbécile de momie, qui se liquéfiait; et on aurait dit même
qu'elle s'était réduite encore, qu'on la remportait diminuée, de plus en plus
rapetissée à la taille d'une enfant, dans cet horrible mal qui, après avoir
détruit les os, achevait de fondre la guenille molle des muscles. Son mari et
sa sœur inconsolables, les yeux rougis, écrasés par la perte de leur dernier
espoir, la suivaient avec l'abbé Judaine, comme on suit un corps au
cimetière.
—Non, non! pas tout de suite! dit le prêtre aux porteurs, en les empêchant
de la monter. Elle a le temps de rouler là dedans. Qu'elle garde au moins sur
elle la douceur de ce beau ciel, jusqu'à la dernière minute!
Puis, voyant Pierre près de lui, il l'emmena à quelques pas, reprit, la voix
brisée de chagrin:
—Ah! je suis navré... Ce matin encore, j'espérais. Je l'ai fait porter à la
Grotte, j'ai dit ma messe pour elle, je suis revenu prier jusqu'à onze heures.
Et rien, la sainte Vierge ne m'a pas entendu... Moi qu'elle a guéri, moi un
pauvre vieil homme inutile, je n'ai pu obtenir d'elle la guérison de cette
femme si belle, si jeune, si riche, dont la vie devrait être une continuelle
fête!... Certes, la sainte Vierge sait mieux que nous autres ce qu'elle doit
faire, et je m'incline, je bénis son nom. Mais, en vérité, mon âme est pleine
d'une tristesse affreuse.
Il ne disait pas tout, il n'avouait pas la pensée qui le bouleversait ainsi,
dans sa simplicité de brave homme enfant, que jamais n'avaient visité la
passion ni le doute. C'était que ces pauvres gens qui pleuraient, le mari, la
sœur, avaient trop de millions; c'était qu'ils avaient apporté de trop beaux
cadeaux, qu'ils avaient donné trop d'argent à la Basilique. On n'achète pas le
miracle, les richesses de ce monde nuisent plutôt, devant Dieu. Sûrement, la
sainte Vierge n'était restée sourde pour eux, ne leur avait montré un cœur
Page 421
froid et sévère, que pour mieux écouter la voix faible des misérables venus
à elle les mains vides, riches de leur seul amour, les comblant ceux-là de sa
grâce, les inondant de sa tendresse brûlante de Mère divine. Et ces pauvres
riches inexaucés, cette sœur, ce mari si malheureux près du triste corps
qu'ils remportaient, ils se sentaient eux-mêmes des parias, au milieu de la
foule des humbles consolés ou guéris, ils semblaient embarrassés de leur
luxe, ils se reculaient, pris de gêne et de malaise, avec la honte de voir que
Notre-Dame de Lourdes avait soulagé des mendiantes, tandis qu'elle était
restée dédaigneuse, sans un regard, pour la belle et puissante dame,
agonisant dans ses dentelles.
Pierre eut l'idée brusque qu'il avait pu ne pas voir M. de Guersaint et
Marie arriver, et que peut-être ils étaient déjà au wagon. Il y retourna, il n'y
aperçut toujours que sa valise, sur la banquette. Sœur Hyacinthe et sœur
Claire des Anges commençaient à s'y installer, en attendant leurs malades;
et, comme Gérard amenait M. Sabathier dans une petite voiture, Pierre
donna un coup de main pour le monter, rude besogne qui les mit en nage.
L'ancien professeur, l'air abattu, très calme et résigné pourtant, se tassa
aussitôt, reprit possession de son coin.
—Merci, messieurs... Enfin, ça y est, ce n'est pas malheureux! Maintenant,
on n'aura plus qu'à me déballer, à Paris.
Madame Sabathier, après lui avoir enveloppé les jambes dans une
couverture, redescendit, resta debout près de la portière ouverte du wagon.
Et elle causait avec Pierre, lorsqu'elle s'interrompit pour dire:
—Tiens! voilà madame Maze qui vient reprendre sa place... Elle m'a fait
des confidences, l'autre jour. Une petite femme bien malheureuse!
Obligeamment, elle l'interpella, lui offrit de veiller sur ses affaires. Mais la
nouvelle venue se récriait, riait, s'agitait d'un air fou.
—Non, non! je ne pars pas.
—Comment! vous ne partez pas?
—Non, non! je ne pars pas... C'est-à-dire, je pars, mais pas avec vous, pas
avec vous!
à elle les mains vides, riches de leur seul amour, les comblant ceux-là de sa
grâce, les inondant de sa tendresse brûlante de Mère divine. Et ces pauvres
riches inexaucés, cette sœur, ce mari si malheureux près du triste corps
qu'ils remportaient, ils se sentaient eux-mêmes des parias, au milieu de la
foule des humbles consolés ou guéris, ils semblaient embarrassés de leur
luxe, ils se reculaient, pris de gêne et de malaise, avec la honte de voir que
Notre-Dame de Lourdes avait soulagé des mendiantes, tandis qu'elle était
restée dédaigneuse, sans un regard, pour la belle et puissante dame,
agonisant dans ses dentelles.
Pierre eut l'idée brusque qu'il avait pu ne pas voir M. de Guersaint et
Marie arriver, et que peut-être ils étaient déjà au wagon. Il y retourna, il n'y
aperçut toujours que sa valise, sur la banquette. Sœur Hyacinthe et sœur
Claire des Anges commençaient à s'y installer, en attendant leurs malades;
et, comme Gérard amenait M. Sabathier dans une petite voiture, Pierre
donna un coup de main pour le monter, rude besogne qui les mit en nage.
L'ancien professeur, l'air abattu, très calme et résigné pourtant, se tassa
aussitôt, reprit possession de son coin.
—Merci, messieurs... Enfin, ça y est, ce n'est pas malheureux! Maintenant,
on n'aura plus qu'à me déballer, à Paris.
Madame Sabathier, après lui avoir enveloppé les jambes dans une
couverture, redescendit, resta debout près de la portière ouverte du wagon.
Et elle causait avec Pierre, lorsqu'elle s'interrompit pour dire:
—Tiens! voilà madame Maze qui vient reprendre sa place... Elle m'a fait
des confidences, l'autre jour. Une petite femme bien malheureuse!
Obligeamment, elle l'interpella, lui offrit de veiller sur ses affaires. Mais la
nouvelle venue se récriait, riait, s'agitait d'un air fou.
—Non, non! je ne pars pas.
—Comment! vous ne partez pas?
—Non, non! je ne pars pas... C'est-à-dire, je pars, mais pas avec vous, pas
avec vous!
Page 422
Et elle était si extraordinaire, si ensoleillée, que tous les deux avaient
peine à la reconnaître. Son visage de blonde fanée avant l'âge rayonnait, elle
semblait rajeunie de dix ans, tout à coup tirée de l'infinie tristesse de son
abandon.
Elle eut un cri, une joie qui débordait.
—Je pars avec lui... Oui, il est venu me chercher, il m'emmène... Oui, oui,
nous partons à Luchon, ensemble, ensemble!
Puis, indiquant d'un regard extasié un gros garçon brun, l'air gai, la lèvre
en fleur, en train d'acheter des journaux:
—Tenez! le voilà, mon mari, ce bel homme qui rit là-bas avec la
marchande... Il est tombé chez moi, ce matin, et il m'enlève, nous prenons le
train de Toulouse, dans deux minutes... Ah! chère madame, vous à qui j'ai
dit mes peines, vous comprenez mon bonheur, n'est-ce pas?
Mais elle ne pouvait se taire, elle reparla de l'affreuse lettre qu'elle avait
reçue le dimanche, une lettre où il lui signifiait que, si elle profitait de son
séjour à Lourdes, pour le relancer à Luchon, il lui refuserait sa porte. Un
homme épousé par amour! un homme qui la négligeait depuis dix ans, qui
profitait de ses continuels déplacements de voyageur de commerce pour
promener des créatures d'un bout de la France à l'autre! Cette fois, c'était
fini, elle avait demandé au ciel de la faire mourir; car elle n'ignorait pas que
l'infidèle était en ce moment même à Luchon avec deux dames, les deux
sœurs, ses maîtresses. Et que s'était-il donc passé, mon Dieu? Un coup de
foudre, certainement! Les deux dames avaient dû recevoir un avertissement
d'en haut, la brusque conscience de leur péché, un rêve peut-être où elles
s'étaient vues en enfer. Sans explication, un soir, elles s'étaient sauvées de
l'hôtel, elles l'avaient planté là; tandis que lui, qui ne pouvait vivre seul,
s'était senti puni à un tel point, qu'il avait eu l'idée soudaine d'aller chercher
sa femme, pour la ramener, la garder huit jours. Il ne le disait pas, mais la
grâce l'avait sûrement frappé, elle le trouvait trop gentil pour ne pas croire à
un vrai commencement de conversion.
—Ah! quelle reconnaissance j'ai à la sainte Vierge! continua-t-elle. Elle
seule a dû agir, et je l'ai bien compris, hier soir. Il m'a semblé qu'elle me
faisait un petit signe, juste au moment où mon mari prenait la décision de
peine à la reconnaître. Son visage de blonde fanée avant l'âge rayonnait, elle
semblait rajeunie de dix ans, tout à coup tirée de l'infinie tristesse de son
abandon.
Elle eut un cri, une joie qui débordait.
—Je pars avec lui... Oui, il est venu me chercher, il m'emmène... Oui, oui,
nous partons à Luchon, ensemble, ensemble!
Puis, indiquant d'un regard extasié un gros garçon brun, l'air gai, la lèvre
en fleur, en train d'acheter des journaux:
—Tenez! le voilà, mon mari, ce bel homme qui rit là-bas avec la
marchande... Il est tombé chez moi, ce matin, et il m'enlève, nous prenons le
train de Toulouse, dans deux minutes... Ah! chère madame, vous à qui j'ai
dit mes peines, vous comprenez mon bonheur, n'est-ce pas?
Mais elle ne pouvait se taire, elle reparla de l'affreuse lettre qu'elle avait
reçue le dimanche, une lettre où il lui signifiait que, si elle profitait de son
séjour à Lourdes, pour le relancer à Luchon, il lui refuserait sa porte. Un
homme épousé par amour! un homme qui la négligeait depuis dix ans, qui
profitait de ses continuels déplacements de voyageur de commerce pour
promener des créatures d'un bout de la France à l'autre! Cette fois, c'était
fini, elle avait demandé au ciel de la faire mourir; car elle n'ignorait pas que
l'infidèle était en ce moment même à Luchon avec deux dames, les deux
sœurs, ses maîtresses. Et que s'était-il donc passé, mon Dieu? Un coup de
foudre, certainement! Les deux dames avaient dû recevoir un avertissement
d'en haut, la brusque conscience de leur péché, un rêve peut-être où elles
s'étaient vues en enfer. Sans explication, un soir, elles s'étaient sauvées de
l'hôtel, elles l'avaient planté là; tandis que lui, qui ne pouvait vivre seul,
s'était senti puni à un tel point, qu'il avait eu l'idée soudaine d'aller chercher
sa femme, pour la ramener, la garder huit jours. Il ne le disait pas, mais la
grâce l'avait sûrement frappé, elle le trouvait trop gentil pour ne pas croire à
un vrai commencement de conversion.
—Ah! quelle reconnaissance j'ai à la sainte Vierge! continua-t-elle. Elle
seule a dû agir, et je l'ai bien compris, hier soir. Il m'a semblé qu'elle me
faisait un petit signe, juste au moment où mon mari prenait la décision de
Page 423
venir me chercher. Je lui ai demandé l'heure exacte, ça concorde
parfaitement... Voyez-vous, il n'y a pas eu de plus grand miracle, les autres
me font sourire, ces jambes remises, ces plaies disparues. Ah! que Notre-
Dame de Lourdes soit bénie, elle qui a guéri mon cœur!
Le gros garçon brun se retournait, et elle s'élança pour le rejoindre, elle en
oublia de faire ses adieux. Cette aubaine inespérée d'amour, ce regain tardif
de lune de miel, toute une semaine passée à Luchon avec l'homme tant
regretté, la rendait réellement folle de joie. Lui, bon prince, après l'avoir
reprise dans une heure de dépit et de solitude, finissait par s'attendrir, amusé
de l'aventure, en la trouvant beaucoup mieux qu'il n'aurait cru.
À ce moment, dans le flot croissant des malades qu'on apportait, le train
de Toulouse arriva enfin. Ce fut un redoublement de tumulte, une confusion
extraordinaire. Des sonneries tintaient, des signaux manœuvraient. On vit le
chef de gare qui accourait, qui criait de tous ses poumons:
—Attention là-bas!... Déblayez donc la voie!
Et il fallut qu'un employé se précipitât pour pousser hors des rails une
petite voiture oubliée là, avec une vieille femme dedans. Une bande effarée
de pèlerins traversa encore, à trente mètres de la locomotive, qui s'avançait,
lente, grondante, fumante. D'autres, perdant la tête, allaient retourner sous
les roues, si les hommes d'équipe ne les avaient saisis brutalement par les
épaules. Enfin, le train s'arrêta, sans avoir écrasé personne, au milieu des
matelas, des oreillers, des coussins qui traînaient, des groupes ahuris qui
continuaient à tournoyer. Et les portières s'ouvrirent, un flot de voyageurs
descendit, tandis qu'un autre flot montait, dans un double courant contraire,
d'une obstination qui acheva de mettre le tumulte à son comble. Aux
fenêtres des portières fermées, des têtes avaient paru, d'abord curieuses,
puis frappées de stupeur devant l'étonnant spectacle, deux têtes de jeunes
filles surtout, adorablement jolies, dont les grands yeux candides finirent
par exprimer la plus douloureuse pitié.
Mais madame Maze était montée dans un wagon, suivie de son mari, si
heureuse, si légère, qu'elle avait vingt ans, comme au soir déjà lointain de
son voyage de noce. Et les portières furent refermées, la locomotive lâcha
un grand coup de sifflet, puis s'ébranla, repartit lentement, lourdement,
parfaitement... Voyez-vous, il n'y a pas eu de plus grand miracle, les autres
me font sourire, ces jambes remises, ces plaies disparues. Ah! que Notre-
Dame de Lourdes soit bénie, elle qui a guéri mon cœur!
Le gros garçon brun se retournait, et elle s'élança pour le rejoindre, elle en
oublia de faire ses adieux. Cette aubaine inespérée d'amour, ce regain tardif
de lune de miel, toute une semaine passée à Luchon avec l'homme tant
regretté, la rendait réellement folle de joie. Lui, bon prince, après l'avoir
reprise dans une heure de dépit et de solitude, finissait par s'attendrir, amusé
de l'aventure, en la trouvant beaucoup mieux qu'il n'aurait cru.
À ce moment, dans le flot croissant des malades qu'on apportait, le train
de Toulouse arriva enfin. Ce fut un redoublement de tumulte, une confusion
extraordinaire. Des sonneries tintaient, des signaux manœuvraient. On vit le
chef de gare qui accourait, qui criait de tous ses poumons:
—Attention là-bas!... Déblayez donc la voie!
Et il fallut qu'un employé se précipitât pour pousser hors des rails une
petite voiture oubliée là, avec une vieille femme dedans. Une bande effarée
de pèlerins traversa encore, à trente mètres de la locomotive, qui s'avançait,
lente, grondante, fumante. D'autres, perdant la tête, allaient retourner sous
les roues, si les hommes d'équipe ne les avaient saisis brutalement par les
épaules. Enfin, le train s'arrêta, sans avoir écrasé personne, au milieu des
matelas, des oreillers, des coussins qui traînaient, des groupes ahuris qui
continuaient à tournoyer. Et les portières s'ouvrirent, un flot de voyageurs
descendit, tandis qu'un autre flot montait, dans un double courant contraire,
d'une obstination qui acheva de mettre le tumulte à son comble. Aux
fenêtres des portières fermées, des têtes avaient paru, d'abord curieuses,
puis frappées de stupeur devant l'étonnant spectacle, deux têtes de jeunes
filles surtout, adorablement jolies, dont les grands yeux candides finirent
par exprimer la plus douloureuse pitié.
Mais madame Maze était montée dans un wagon, suivie de son mari, si
heureuse, si légère, qu'elle avait vingt ans, comme au soir déjà lointain de
son voyage de noce. Et les portières furent refermées, la locomotive lâcha
un grand coup de sifflet, puis s'ébranla, repartit lentement, lourdement,
Page 424
parmi la cohue qui, derrière le train, reflua sur les voies en un dégorgement
d'écluse lâchée, de nouveau envahissante.
—Barrez donc le quai! criait le chef de gare à ses hommes. Et veillez,
quand on amènera la machine!
Au milieu de cette alerte, les pèlerins et les malades en retard venaient
d'arriver. La Grivotte passa, avec ses yeux de fièvre, son excitation
dansante, suivie d'Élise Rouquet et de Sophie Couteau, très gaies,
essoufflées d'avoir couru. Toutes trois se hâtèrent de gagner le wagon, où
sœur Hyacinthe les gronda. Elles avaient failli rester à la Grotte, où parfois
des pèlerins s'oubliaient, ne pouvant s'en arracher, implorant, remerciant
encore la sainte Vierge, lorsque le train les attendait à la gare.
Tout d'un coup, Pierre, inquiet lui aussi, ne sachant plus que penser,
aperçut M. de Guersaint et Marie, tranquillement arrêtés sous la marquise,
en train de causer avec l'abbé Judaine. Il courut les rejoindre, il dit son
impatience.
—Qu'avez-vous donc fait? Je commençais à perdre espoir.
—Comment, ce que nous avons fait? répondit M. de Guersaint étonné,
l'air paisible. Mais nous étions à la Grotte, vous le savez bien... Un prêtre se
trouvait là, qui prêchait d'une façon remarquable. Nous y serions encore, si
je ne m'étais pas rappelé que nous partions... Et nous avons même pris une
voiture, comme nous vous l'avions promis...
Il s'interrompit, pour regarder la grande horloge.
—Rien ne presse, que diable! Le train ne partira pas avant un quart
d'heure.
C'était vrai, et Marie eut un sourire de joie divine.
—Oh! Pierre, si vous saviez quel bonheur j'emporte de cette dernière
visite à la sainte Vierge! Je l'ai vue qui me souriait, je l'ai sentie qui me
donnait la force de vivre... Vraiment, ce sont des adieux délicieux, et il ne
faut pas nous gronder, Pierre!
Lui-même s'était mis à sourire, un peu gêné de son énervement anxieux.
Avait-il donc un si vif désir d'être loin de Lourdes? Craignait-il que Marie,
d'écluse lâchée, de nouveau envahissante.
—Barrez donc le quai! criait le chef de gare à ses hommes. Et veillez,
quand on amènera la machine!
Au milieu de cette alerte, les pèlerins et les malades en retard venaient
d'arriver. La Grivotte passa, avec ses yeux de fièvre, son excitation
dansante, suivie d'Élise Rouquet et de Sophie Couteau, très gaies,
essoufflées d'avoir couru. Toutes trois se hâtèrent de gagner le wagon, où
sœur Hyacinthe les gronda. Elles avaient failli rester à la Grotte, où parfois
des pèlerins s'oubliaient, ne pouvant s'en arracher, implorant, remerciant
encore la sainte Vierge, lorsque le train les attendait à la gare.
Tout d'un coup, Pierre, inquiet lui aussi, ne sachant plus que penser,
aperçut M. de Guersaint et Marie, tranquillement arrêtés sous la marquise,
en train de causer avec l'abbé Judaine. Il courut les rejoindre, il dit son
impatience.
—Qu'avez-vous donc fait? Je commençais à perdre espoir.
—Comment, ce que nous avons fait? répondit M. de Guersaint étonné,
l'air paisible. Mais nous étions à la Grotte, vous le savez bien... Un prêtre se
trouvait là, qui prêchait d'une façon remarquable. Nous y serions encore, si
je ne m'étais pas rappelé que nous partions... Et nous avons même pris une
voiture, comme nous vous l'avions promis...
Il s'interrompit, pour regarder la grande horloge.
—Rien ne presse, que diable! Le train ne partira pas avant un quart
d'heure.
C'était vrai, et Marie eut un sourire de joie divine.
—Oh! Pierre, si vous saviez quel bonheur j'emporte de cette dernière
visite à la sainte Vierge! Je l'ai vue qui me souriait, je l'ai sentie qui me
donnait la force de vivre... Vraiment, ce sont des adieux délicieux, et il ne
faut pas nous gronder, Pierre!
Lui-même s'était mis à sourire, un peu gêné de son énervement anxieux.
Avait-il donc un si vif désir d'être loin de Lourdes? Craignait-il que Marie,
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gardée par la Grotte, ne revînt plus? Maintenant qu'elle était là, il s'étonnait,
il se sentait très calme.
Comme il leur conseillait pourtant d'aller s'installer dans le wagon, il
reconnut le docteur Chassaigne, qui accourait vers eux.
—Ah! mon bon docteur, je vous attendais. Cela m'aurait fait un si gros
chagrin, de ne pas vous embrasser avant de partir!
Mais le vieux médecin, tremblant d'émotion, l'interrompit.
—Oui, oui, je me suis attardé... Il y a dix minutes, imaginez-vous, en
arrivant ici, je causais là-bas avec le Commandeur, vous savez cet original.
Il ricanait de voir vos malades reprendre le train, comme il disait, pour
rentrer mourir chez eux, ce qu'ils auraient dû commencer par faire. Et voilà,
subitement, qu'il est tombé devant moi, foudroyé... C'était sa troisième
attaque de paralysie, celle qu'il attendait...
—Oh! mon Dieu! murmura l'abbé Judaine qui avait entendu, il
blasphémait, le ciel l'a puni!
M. de Guersaint et Marie écoutaient très intéressés, très émus.
—Je l'ai fait porter là, sous un coin de hangar, continua le docteur. C'est
bien fini, je ne puis rien, il sera mort avant un quart d'heure sans doute...
Alors, j'ai songé à un prêtre, je me suis hâté de courir...
Et, se tournant:
—Monsieur le curé, vous qui le connaissiez, venez donc avec moi. On ne
peut pas laisser un chrétien s'en aller ainsi. Peut-être va-t-il s'attendrir,
reconnaître son erreur, se réconcilier avec Dieu.
Vivement, l'abbé Judaine le suivit; et, derrière eux, M. de Guersaint
emmena Marie et Pierre, se passionnant à l'idée de ce drame. Tous les cinq
arrivèrent sous le hangar des messageries, à vingt pas de la foule, qui
grondait, sans que personne soupçonnât qu'un homme était si voisin, en
train d'agoniser.
Là, dans un coin de solitude, entre deux tas de sacs d'avoine, le
Commandeur gisait sur un matelas de l'Hospitalité, qu'on avait pris à la
il se sentait très calme.
Comme il leur conseillait pourtant d'aller s'installer dans le wagon, il
reconnut le docteur Chassaigne, qui accourait vers eux.
—Ah! mon bon docteur, je vous attendais. Cela m'aurait fait un si gros
chagrin, de ne pas vous embrasser avant de partir!
Mais le vieux médecin, tremblant d'émotion, l'interrompit.
—Oui, oui, je me suis attardé... Il y a dix minutes, imaginez-vous, en
arrivant ici, je causais là-bas avec le Commandeur, vous savez cet original.
Il ricanait de voir vos malades reprendre le train, comme il disait, pour
rentrer mourir chez eux, ce qu'ils auraient dû commencer par faire. Et voilà,
subitement, qu'il est tombé devant moi, foudroyé... C'était sa troisième
attaque de paralysie, celle qu'il attendait...
—Oh! mon Dieu! murmura l'abbé Judaine qui avait entendu, il
blasphémait, le ciel l'a puni!
M. de Guersaint et Marie écoutaient très intéressés, très émus.
—Je l'ai fait porter là, sous un coin de hangar, continua le docteur. C'est
bien fini, je ne puis rien, il sera mort avant un quart d'heure sans doute...
Alors, j'ai songé à un prêtre, je me suis hâté de courir...
Et, se tournant:
—Monsieur le curé, vous qui le connaissiez, venez donc avec moi. On ne
peut pas laisser un chrétien s'en aller ainsi. Peut-être va-t-il s'attendrir,
reconnaître son erreur, se réconcilier avec Dieu.
Vivement, l'abbé Judaine le suivit; et, derrière eux, M. de Guersaint
emmena Marie et Pierre, se passionnant à l'idée de ce drame. Tous les cinq
arrivèrent sous le hangar des messageries, à vingt pas de la foule, qui
grondait, sans que personne soupçonnât qu'un homme était si voisin, en
train d'agoniser.
Là, dans un coin de solitude, entre deux tas de sacs d'avoine, le
Commandeur gisait sur un matelas de l'Hospitalité, qu'on avait pris à la
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réserve. Il était vêtu de son éternelle redingote, la boutonnière garnie de son
large ruban rouge; et quelqu'un, ayant eu la précaution de ramasser sa canne
à pomme d'argent, l'avait soigneusement posée près du matelas, par terre.
Tout de suite, l'abbé Judaine s'était penché.
—Mon pauvre ami, vous nous reconnaissez, vous nous entendez, n'est-ce
pas?
Le Commandeur ne paraissait plus avoir que les yeux de vivants; mais ils
vivaient, ils luisaient encore avec une flamme d'énergie obstinée. En
frappant cette fois le côté droit, l'attaque devait avoir aboli la parole.
Pourtant, il bégayait quelques mots, il parvint à faire comprendre qu'il
voulait finir là, sans qu'on le bougeât, sans qu'on l'ennuyât davantage.
N'ayant aucun parent à Lourdes, où personne ne savait rien de son passé ni
de sa famille, y vivant depuis trois années de son petit emploi à la gare, l'air
parfaitement heureux, il voyait enfin son ardent désir, son désir unique se
réaliser, celui de s'en aller, de tomber à l'éternel sommeil, au néant
réparateur. Et ses yeux, en effet, disaient toute sa grande joie.
—Avez-vous quelque vœu à exprimer? reprit l'abbé Judaine. Ne pouvons-
nous pas vous être utiles en quelque chose?
Non, non! ses yeux répondaient qu'il était bien, qu'il était content. Depuis
trois années déjà, il ne s'était pas levé un matin, sans espérer qu'il coucherait
le soir au cimetière. Quand le soleil brillait, il avait coutume de dire d'un air
d'envie: «Ah! quel beau jour pour partir!» Et elle était la bien reçue, la mort
qui venait le délivrer de cette exécrable existence.
Le docteur Chassaigne, amèrement, répéta tout bas au vieux prêtre, qui le
suppliait de tenter quelque chose:
—Je ne puis rien, la science est impuissante... Il est condamné.
Mais, à ce moment, une vieille femme, une pèlerine de quatre-vingts ans,
égarée, ne sachant où elle allait, entra sous le hangar. Elle se traînait sur une
canne, bancale et bossue, revenue à la taille d'une enfant, affligée de tous
les maux de l'extrême vieillesse; et elle emportait, pendu en sautoir, un
bidon plein d'eau de Lourdes, pour prolonger cette vieillesse encore, dans
l'effroyable état de ruine où elle était. Un instant, son imbécillité sénile
large ruban rouge; et quelqu'un, ayant eu la précaution de ramasser sa canne
à pomme d'argent, l'avait soigneusement posée près du matelas, par terre.
Tout de suite, l'abbé Judaine s'était penché.
—Mon pauvre ami, vous nous reconnaissez, vous nous entendez, n'est-ce
pas?
Le Commandeur ne paraissait plus avoir que les yeux de vivants; mais ils
vivaient, ils luisaient encore avec une flamme d'énergie obstinée. En
frappant cette fois le côté droit, l'attaque devait avoir aboli la parole.
Pourtant, il bégayait quelques mots, il parvint à faire comprendre qu'il
voulait finir là, sans qu'on le bougeât, sans qu'on l'ennuyât davantage.
N'ayant aucun parent à Lourdes, où personne ne savait rien de son passé ni
de sa famille, y vivant depuis trois années de son petit emploi à la gare, l'air
parfaitement heureux, il voyait enfin son ardent désir, son désir unique se
réaliser, celui de s'en aller, de tomber à l'éternel sommeil, au néant
réparateur. Et ses yeux, en effet, disaient toute sa grande joie.
—Avez-vous quelque vœu à exprimer? reprit l'abbé Judaine. Ne pouvons-
nous pas vous être utiles en quelque chose?
Non, non! ses yeux répondaient qu'il était bien, qu'il était content. Depuis
trois années déjà, il ne s'était pas levé un matin, sans espérer qu'il coucherait
le soir au cimetière. Quand le soleil brillait, il avait coutume de dire d'un air
d'envie: «Ah! quel beau jour pour partir!» Et elle était la bien reçue, la mort
qui venait le délivrer de cette exécrable existence.
Le docteur Chassaigne, amèrement, répéta tout bas au vieux prêtre, qui le
suppliait de tenter quelque chose:
—Je ne puis rien, la science est impuissante... Il est condamné.
Mais, à ce moment, une vieille femme, une pèlerine de quatre-vingts ans,
égarée, ne sachant où elle allait, entra sous le hangar. Elle se traînait sur une
canne, bancale et bossue, revenue à la taille d'une enfant, affligée de tous
les maux de l'extrême vieillesse; et elle emportait, pendu en sautoir, un
bidon plein d'eau de Lourdes, pour prolonger cette vieillesse encore, dans
l'effroyable état de ruine où elle était. Un instant, son imbécillité sénile
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s'effara. Elle regarda cet homme étendu, raidi, qui se mourait. Puis, une
bonté d'aïeule reparut au fond de ses yeux troubles, une fraternité de
créature très vieille et très souffrante la fit s'approcher davantage. Et, de ses
mains agitées d'un continuel tremblement, elle prit son bidon, elle le tendit à
l'homme.
Ce fut, pour l'abbé Judaine, une clarté brusque, comme une inspiration
d'en haut. Lui, qui avait tant prié pour la guérison de madame Dieulafay, et
que la sainte Vierge n'avait pas écouté, se sentit embrasé d'une foi nouvelle,
convaincu que, si le Commandeur buvait, il serait guéri. Il tomba sur les
genoux, au bord du matelas.
—Ô mon frère, c'est Dieu qui vous envoie cette femme... Réconciliez-
vous avec Dieu, buvez et priez, pendant que nous-mêmes allons implorer de
toute notre âme la miséricorde divine... Dieu voudra vous prouver sa
puissance, Dieu va faire le grand miracle de vous remettre debout, pour que
vous passiez encore de longues années sur cette terre, à l'aimer et à le
glorifier.
Non, non! les yeux étincelants du Commandeur criaient non! Lui être
aussi lâche que ces troupeaux de pèlerins, venus de si loin, à travers tant de
fatigues, pour se traîner par terre et sangloter, en suppliant le ciel de les
laisser vivre un mois, une année, dix années encore! C'était si bon, c'était si
simple de mourir tranquillement dans son lit! On se tourne contre le mur, et
l'on meurt.
—Buvez, ô mon frère, je vous en conjure... C'est la vie que vous allez
boire, la force, la santé; et c'est aussi la joie de vivre... Buvez pour redevenir
jeune, pour recommencer une existence pieuse! buvez pour chanter les
louanges de la divine Mère qui aura sauvé votre corps et votre âme!... Elle
me parle, votre résurrection est certaine.
Non, non! les yeux refusaient, repoussaient la vie avec une obstination
croissante; et il s'y mêlait maintenant une sourde crainte du miracle. Le
Commandeur ne croyait pas, haussait depuis trois ans les épaules devant
leurs prétendues guérisons. Mais savait-on jamais, dans ce drôle de monde?
Il arrivait parfois des choses tellement extraordinaires! Et si, par hasard,
leur eau avait eu réellement une vertu surnaturelle, et si, de force, ils lui en
faisaient boire, ce serait terrible de revivre, de recommencer son temps de
bonté d'aïeule reparut au fond de ses yeux troubles, une fraternité de
créature très vieille et très souffrante la fit s'approcher davantage. Et, de ses
mains agitées d'un continuel tremblement, elle prit son bidon, elle le tendit à
l'homme.
Ce fut, pour l'abbé Judaine, une clarté brusque, comme une inspiration
d'en haut. Lui, qui avait tant prié pour la guérison de madame Dieulafay, et
que la sainte Vierge n'avait pas écouté, se sentit embrasé d'une foi nouvelle,
convaincu que, si le Commandeur buvait, il serait guéri. Il tomba sur les
genoux, au bord du matelas.
—Ô mon frère, c'est Dieu qui vous envoie cette femme... Réconciliez-
vous avec Dieu, buvez et priez, pendant que nous-mêmes allons implorer de
toute notre âme la miséricorde divine... Dieu voudra vous prouver sa
puissance, Dieu va faire le grand miracle de vous remettre debout, pour que
vous passiez encore de longues années sur cette terre, à l'aimer et à le
glorifier.
Non, non! les yeux étincelants du Commandeur criaient non! Lui être
aussi lâche que ces troupeaux de pèlerins, venus de si loin, à travers tant de
fatigues, pour se traîner par terre et sangloter, en suppliant le ciel de les
laisser vivre un mois, une année, dix années encore! C'était si bon, c'était si
simple de mourir tranquillement dans son lit! On se tourne contre le mur, et
l'on meurt.
—Buvez, ô mon frère, je vous en conjure... C'est la vie que vous allez
boire, la force, la santé; et c'est aussi la joie de vivre... Buvez pour redevenir
jeune, pour recommencer une existence pieuse! buvez pour chanter les
louanges de la divine Mère qui aura sauvé votre corps et votre âme!... Elle
me parle, votre résurrection est certaine.
Non, non! les yeux refusaient, repoussaient la vie avec une obstination
croissante; et il s'y mêlait maintenant une sourde crainte du miracle. Le
Commandeur ne croyait pas, haussait depuis trois ans les épaules devant
leurs prétendues guérisons. Mais savait-on jamais, dans ce drôle de monde?
Il arrivait parfois des choses tellement extraordinaires! Et si, par hasard,
leur eau avait eu réellement une vertu surnaturelle, et si, de force, ils lui en
faisaient boire, ce serait terrible de revivre, de recommencer son temps de
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bagne, l'abomination que Lazare, l'élu pitoyable du grand miracle, avait
soufferte deux fois! Non, non! il ne voulait pas boire, il ne voulait pas tenter
l'affreuse chance de la résurrection.
—Buvez, buvez, mon frère, répétait le vieux prêtre, gagné par les larmes,
ne vous endurcissez pas dans votre refus des grâces célestes!
Et l'on vit alors cette chose terrible, cet homme à demi mort déjà se
soulever, secouer les liens étouffants de la paralysie, dégager pour une
seconde sa langue nouée, bégayant, grondant d'une voix rauque:
—Non, non, non!
Il fallut que Pierre emmenât, remît dans son chemin la vieille pèlerine
hébétée. Elle n'avait pas compris ce refus de l'eau qu'elle emportait comme
un trésor inestimable, le cadeau même de l'éternité de Dieu aux pauvres
gens qui ne veulent pas mourir. Bancale, bossue, traînant sur sa canne le
triste reste de ses quatre-vingts ans, elle disparut parmi la foule piétinante,
dévorée de la passion d'être, avide de grand air, de soleil et de bruit.
Marie et son père venaient de frémir devant cet appétit de la mort, cette
faim goulue du néant, que montrait le Commandeur. Ah! dormir, dormir
sans rêve, dans l'infini des ténèbres, éternellement, rien ne pouvait être si
doux au monde! Ce n'était point l'espoir d'une autre vie meilleure, le désir
d'être heureux enfin, dans un paradis d'égalité et de justice; c'était le seul
besoin de la nuit noire, du sommeil sans fin, la joie de ne plus être, à jamais.
Et le docteur Chassaigne avait eu un frisson, car lui aussi ne nourrissait
qu'une pensée, la félicité de la minute où il partirait. Mais, par delà cette
existence, ses chères mortes, sa femme et sa fille l'attendaient au rendez-
vous de la vie éternelle, et quel froid de glace, s'il s'était dit un seul moment
qu'il ne les y retrouverait pas!
Péniblement, l'abbé Judaine se releva. Il avait cru remarquer que le
Commandeur fixait à présent ses yeux vifs sur Marie. Désolé de ses
supplications inutiles, il voulut lui montrer un exemple de cette bonté de
Dieu, qu'il repoussait.
—Vous la reconnaissez, n'est-ce pas? Oui, c'est la jeune fille qui est
arrivée samedi, si malade, paralysée des deux jambes. Et vous la voyez à
cette heure, si bien portante, si forte, si belle... Le ciel lui a fait grâce, la
soufferte deux fois! Non, non! il ne voulait pas boire, il ne voulait pas tenter
l'affreuse chance de la résurrection.
—Buvez, buvez, mon frère, répétait le vieux prêtre, gagné par les larmes,
ne vous endurcissez pas dans votre refus des grâces célestes!
Et l'on vit alors cette chose terrible, cet homme à demi mort déjà se
soulever, secouer les liens étouffants de la paralysie, dégager pour une
seconde sa langue nouée, bégayant, grondant d'une voix rauque:
—Non, non, non!
Il fallut que Pierre emmenât, remît dans son chemin la vieille pèlerine
hébétée. Elle n'avait pas compris ce refus de l'eau qu'elle emportait comme
un trésor inestimable, le cadeau même de l'éternité de Dieu aux pauvres
gens qui ne veulent pas mourir. Bancale, bossue, traînant sur sa canne le
triste reste de ses quatre-vingts ans, elle disparut parmi la foule piétinante,
dévorée de la passion d'être, avide de grand air, de soleil et de bruit.
Marie et son père venaient de frémir devant cet appétit de la mort, cette
faim goulue du néant, que montrait le Commandeur. Ah! dormir, dormir
sans rêve, dans l'infini des ténèbres, éternellement, rien ne pouvait être si
doux au monde! Ce n'était point l'espoir d'une autre vie meilleure, le désir
d'être heureux enfin, dans un paradis d'égalité et de justice; c'était le seul
besoin de la nuit noire, du sommeil sans fin, la joie de ne plus être, à jamais.
Et le docteur Chassaigne avait eu un frisson, car lui aussi ne nourrissait
qu'une pensée, la félicité de la minute où il partirait. Mais, par delà cette
existence, ses chères mortes, sa femme et sa fille l'attendaient au rendez-
vous de la vie éternelle, et quel froid de glace, s'il s'était dit un seul moment
qu'il ne les y retrouverait pas!
Péniblement, l'abbé Judaine se releva. Il avait cru remarquer que le
Commandeur fixait à présent ses yeux vifs sur Marie. Désolé de ses
supplications inutiles, il voulut lui montrer un exemple de cette bonté de
Dieu, qu'il repoussait.
—Vous la reconnaissez, n'est-ce pas? Oui, c'est la jeune fille qui est
arrivée samedi, si malade, paralysée des deux jambes. Et vous la voyez à
cette heure, si bien portante, si forte, si belle... Le ciel lui a fait grâce, la
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voilà qui renaît à sa jeunesse, à la longue vie qu'elle est née pour vivre...
N'avez-vous aucun regret à la regarder? La voudriez-vous donc morte aussi,
cette enfant, et lui auriez-vous conseillé de ne pas boire?
Le Commandeur ne pouvait répondre; mais ses yeux ne quittaient plus le
jeune visage de Marie, où se lisait un si grand bonheur de la résurrection,
une si vaste espérance aux lendemains sans nombre; et des larmes parurent,
grossirent sous ses paupières; roulèrent le long de ses joues déjà froides. Il
pleurait certainement sur elle, il songeait à l'autre miracle qu'il avait
souhaité pour elle, si elle guérissait, celui d'être heureuse. C'était
l'attendrissement d'un vieil homme, connaissant la misère de ce monde,
s'apitoyant sur toutes les douleurs qui attendaient cette créature. Ah! la triste
femme, que de fois peut-être regretterait-elle de n'être pas morte à ses vingt
ans!
Puis, les yeux du Commandeur s'obscurcirent, comme si ces larmes de
pitié dernière les avaient fondus. C'était la fin, le coma arrivait,
l'intelligence s'en allait avec le souffle. Il se tourna, et il mourut.
Tout de suite, le docteur Chassaigne écarta Marie.
—Le train part, dépêchez-vous, dépêchez-vous!
En effet, une volée de cloche leur arrivait distinctement, au milieu du
tumulte grandi de la foule. Et le docteur, ayant chargé deux brancardiers de
veiller le corps, qu'on enlèverait plus tard, quand le train ne serait plus là,
voulut accompagner ses amis jusqu'à leur wagon.
Tous se hâtaient. L'abbé Judaine, désespéré, les avait rejoints, après avoir
dit une courte prière pour le repos de cette âme révoltée. Mais, comme
Marie, suivie de Pierre et de M. de Guersaint, courait le long du quai, elle
fut arrêtée encore par le docteur Bonamy, qui triompha en la présentant au
père Fourcade.
—Mon révérend père, voici mademoiselle de Guersaint, la jeune fille qui
a été guérie si miraculeusement hier lundi.
Le père eut un sourire rayonnant de général auquel on rappelle sa victoire
la plus décisive.
N'avez-vous aucun regret à la regarder? La voudriez-vous donc morte aussi,
cette enfant, et lui auriez-vous conseillé de ne pas boire?
Le Commandeur ne pouvait répondre; mais ses yeux ne quittaient plus le
jeune visage de Marie, où se lisait un si grand bonheur de la résurrection,
une si vaste espérance aux lendemains sans nombre; et des larmes parurent,
grossirent sous ses paupières; roulèrent le long de ses joues déjà froides. Il
pleurait certainement sur elle, il songeait à l'autre miracle qu'il avait
souhaité pour elle, si elle guérissait, celui d'être heureuse. C'était
l'attendrissement d'un vieil homme, connaissant la misère de ce monde,
s'apitoyant sur toutes les douleurs qui attendaient cette créature. Ah! la triste
femme, que de fois peut-être regretterait-elle de n'être pas morte à ses vingt
ans!
Puis, les yeux du Commandeur s'obscurcirent, comme si ces larmes de
pitié dernière les avaient fondus. C'était la fin, le coma arrivait,
l'intelligence s'en allait avec le souffle. Il se tourna, et il mourut.
Tout de suite, le docteur Chassaigne écarta Marie.
—Le train part, dépêchez-vous, dépêchez-vous!
En effet, une volée de cloche leur arrivait distinctement, au milieu du
tumulte grandi de la foule. Et le docteur, ayant chargé deux brancardiers de
veiller le corps, qu'on enlèverait plus tard, quand le train ne serait plus là,
voulut accompagner ses amis jusqu'à leur wagon.
Tous se hâtaient. L'abbé Judaine, désespéré, les avait rejoints, après avoir
dit une courte prière pour le repos de cette âme révoltée. Mais, comme
Marie, suivie de Pierre et de M. de Guersaint, courait le long du quai, elle
fut arrêtée encore par le docteur Bonamy, qui triompha en la présentant au
père Fourcade.
—Mon révérend père, voici mademoiselle de Guersaint, la jeune fille qui
a été guérie si miraculeusement hier lundi.
Le père eut un sourire rayonnant de général auquel on rappelle sa victoire
la plus décisive.
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—Je sais, je sais, j'étais là... Ma chère fille, Dieu vous a bénie entre toutes,
allez et faites adorer son nom.
Puis, il félicita M. de Guersaint, dont l'orgueil paternel jouissait
divinement. C'était l'ovation qui recommençait, ce concert de paroles
tendres, de regards émerveillés, qui avaient suivi la jeune fille, le matin, au
travers des rues de Lourdes, et qui, de nouveau, l'entouraient, à la dernière
minute du départ. La cloche avait beau sonner encore, un cercle de pèlerins
ravis s'était formé, il semblait qu'elle emportât dans sa personne la gloire du
pèlerinage, le triomphe de la religion, désormais retentissant aux quatre
coins de la terre.
Et Pierre, à ce moment, fut ému, en remarquant le groupe douloureux que
formaient, près de là, M. Dieulafay et madame Jousseur. Leurs regards
s'étaient fixés sur Marie, ils s'étonnaient comme les autres de la résurrection
extraordinaire de cette jeune fille, si belle, qu'ils avaient vue inerte, maigrie,
la face terreuse. Pourquoi donc cette enfant? Pourquoi pas la jeune femme,
la chère femme qu'ils remportaient mourante? Leur confusion, leur honte
semblait avoir grandi; et ils se reculaient, dans leur malaise de parias trop
riches; et ce fut un soulagement pour eux, lorsque, trois brancardiers ayant à
grand'peine monté madame Dieulafay dans le compartiment de première
classe, ils purent y disparaître à leur tour, en compagnie de l'abbé Judaine.
Mais déjà les employés criaient: «En voiture! en voiture!» Le père
Massias, chargé de la direction pieuse du train, avait repris sa place, laissant
sur le trottoir le père Fourcade, appuyé à l'épaule du docteur Bonamy.
Vivement, Gérard et Berthaud saluèrent encore ces dames, pendant que
Raymonde montait rejoindre madame Désagneaux et madame Volmar,
installées dans leur coin; et madame de Jonquière, enfin, courut à son
wagon, où elle arriva en même temps que les Guersaint. On se bousculait, il
y avait des cris, des courses effarées, d'un bout à l'autre du train
interminable, auquel on venait d'attacher la locomotive, une machine toute
en cuivre, luisante comme un astre.
Pierre faisait passer Marie devant lui, lorsque M. Vigneron, qui revenait au
galop, lui cria:
—Il est valable! il est valable!
allez et faites adorer son nom.
Puis, il félicita M. de Guersaint, dont l'orgueil paternel jouissait
divinement. C'était l'ovation qui recommençait, ce concert de paroles
tendres, de regards émerveillés, qui avaient suivi la jeune fille, le matin, au
travers des rues de Lourdes, et qui, de nouveau, l'entouraient, à la dernière
minute du départ. La cloche avait beau sonner encore, un cercle de pèlerins
ravis s'était formé, il semblait qu'elle emportât dans sa personne la gloire du
pèlerinage, le triomphe de la religion, désormais retentissant aux quatre
coins de la terre.
Et Pierre, à ce moment, fut ému, en remarquant le groupe douloureux que
formaient, près de là, M. Dieulafay et madame Jousseur. Leurs regards
s'étaient fixés sur Marie, ils s'étonnaient comme les autres de la résurrection
extraordinaire de cette jeune fille, si belle, qu'ils avaient vue inerte, maigrie,
la face terreuse. Pourquoi donc cette enfant? Pourquoi pas la jeune femme,
la chère femme qu'ils remportaient mourante? Leur confusion, leur honte
semblait avoir grandi; et ils se reculaient, dans leur malaise de parias trop
riches; et ce fut un soulagement pour eux, lorsque, trois brancardiers ayant à
grand'peine monté madame Dieulafay dans le compartiment de première
classe, ils purent y disparaître à leur tour, en compagnie de l'abbé Judaine.
Mais déjà les employés criaient: «En voiture! en voiture!» Le père
Massias, chargé de la direction pieuse du train, avait repris sa place, laissant
sur le trottoir le père Fourcade, appuyé à l'épaule du docteur Bonamy.
Vivement, Gérard et Berthaud saluèrent encore ces dames, pendant que
Raymonde montait rejoindre madame Désagneaux et madame Volmar,
installées dans leur coin; et madame de Jonquière, enfin, courut à son
wagon, où elle arriva en même temps que les Guersaint. On se bousculait, il
y avait des cris, des courses effarées, d'un bout à l'autre du train
interminable, auquel on venait d'attacher la locomotive, une machine toute
en cuivre, luisante comme un astre.
Pierre faisait passer Marie devant lui, lorsque M. Vigneron, qui revenait au
galop, lui cria:
—Il est valable! il est valable!
Page 431
Très rouge, il montrait, il agitait son billet. Et il galopa jusqu'au
compartiment où se trouvaient sa femme et son fils, pour leur annoncer la
bonne nouvelle.
Quand Marie et son père furent installés, Pierre resta une minute encore
sur le quai, avec le docteur Chassaigne, qui l'embrassa paternellement. Il
voulait lui faire promettre de revenir à Paris, de se reprendre un peu à
l'existence. Mais le vieux médecin hochait la tête.
—Non, non, mon cher enfant, je reste... Elles sont ici, elles me gardent.
Il parlait de ses chères mortes. Puis, doucement, très attendri:
—Adieu!
—Pas adieu, mon bon docteur, au revoir!
—Si, si, adieu... Le Commandeur avait raison, voyez-vous. Il n'y a rien
d'aussi bon que de mourir, mais pour revivre.
Le baron Suire donnait l'ordre d'enlever les drapeaux blancs, en tête et en
queue du train. Plus impérieux, les cris des employés continuaient: «En
voiture! en voiture!» Et c'était la bousculade suprême, le flot des attardés
s'affolant, arrivant en nage, hors d'haleine. Dans le wagon, madame de
Jonquière et sœur Hyacinthe comptaient leur monde. La Grivotte, Élise
Rouquet, Sophie Couteau étaient bien là. Madame Sabathier s'était assise à
sa place, en face de son mari, qui, les yeux à demi clos, attendait
patiemment le départ.
Mais une voix demanda:
—Et madame Vincent, elle ne repart donc pas avec nous?
Sœur Hyacinthe, qui se penchait, échangeant encore un sourire avec
Ferrand, debout au seuil du fourgon, s'écria:
—La voici!
Madame Vincent traversait les voies, accourait, la dernière, essoufflée,
hagarde. Et, tout de suite, d'un coup d'œil involontaire, Pierre regarda ses
bras. Ils étaient vides.
compartiment où se trouvaient sa femme et son fils, pour leur annoncer la
bonne nouvelle.
Quand Marie et son père furent installés, Pierre resta une minute encore
sur le quai, avec le docteur Chassaigne, qui l'embrassa paternellement. Il
voulait lui faire promettre de revenir à Paris, de se reprendre un peu à
l'existence. Mais le vieux médecin hochait la tête.
—Non, non, mon cher enfant, je reste... Elles sont ici, elles me gardent.
Il parlait de ses chères mortes. Puis, doucement, très attendri:
—Adieu!
—Pas adieu, mon bon docteur, au revoir!
—Si, si, adieu... Le Commandeur avait raison, voyez-vous. Il n'y a rien
d'aussi bon que de mourir, mais pour revivre.
Le baron Suire donnait l'ordre d'enlever les drapeaux blancs, en tête et en
queue du train. Plus impérieux, les cris des employés continuaient: «En
voiture! en voiture!» Et c'était la bousculade suprême, le flot des attardés
s'affolant, arrivant en nage, hors d'haleine. Dans le wagon, madame de
Jonquière et sœur Hyacinthe comptaient leur monde. La Grivotte, Élise
Rouquet, Sophie Couteau étaient bien là. Madame Sabathier s'était assise à
sa place, en face de son mari, qui, les yeux à demi clos, attendait
patiemment le départ.
Mais une voix demanda:
—Et madame Vincent, elle ne repart donc pas avec nous?
Sœur Hyacinthe, qui se penchait, échangeant encore un sourire avec
Ferrand, debout au seuil du fourgon, s'écria:
—La voici!
Madame Vincent traversait les voies, accourait, la dernière, essoufflée,
hagarde. Et, tout de suite, d'un coup d'œil involontaire, Pierre regarda ses
bras. Ils étaient vides.
Page 432
Toutes les portières se refermaient maintenant, claquaient les unes après
les autres. Les wagons étaient pleins, il n'y avait plus que le signal à donner.
Soufflante, fumante, la machine jeta un premier coup de sifflet, d'une
allégresse aiguë; et, à cette minute, le soleil, voilé jusque-là, dissipa la nuée
légère, fit resplendir le train, avec cette machine toute en or, qui semblait
partir pour le paradis des légendes. C'était un départ d'une gaieté enfantine,
divine, sans amertume aucune. Tous les malades semblaient guéris. On
avait beau les emporter tels qu'on les avait apportés, ils partaient soulagés,
heureux, pour une heure au moins. Et pas la moindre jalousie ne gâtait leur
fraternité, ceux qui n'étaient pas guéris s'égayaient, triomphaient avec la
guérison des autres. Leur tour viendrait sûrement, le miracle d'hier leur était
la formelle promesse du miracle de demain. Au bout de ces trois journées
de supplications ardentes, la fièvre du désir continuait, la foi des oubliés
demeurait aussi vive, dans la certitude que la sainte Vierge les avait
simplement remis à plus tard, pour le salut de leur âme. En eux tous, chez
tous ces misérables affamés de vie, brûlaient l'inextinguible amour,
l'invincible espérance. Aussi était-ce, débordant des wagons pleins, un
dernier éclat de joie, une turbulence d'extraordinaire bonheur, des rires, des
cris. «À l'année prochaine! nous reviendrons, nous reviendrons!» Et les
petites sœurs de l'Assomption, si gaies, tapèrent dans leurs mains, et le
chant de reconnaissance, le Magnificat, chanté par les huit cents pèlerins,
s'éleva.
—Magnificat anima mea Dominum...
Alors, le chef de gare, enfin rassuré, les bras ballants, fit donner le signal.
De nouveau, la machine siffla, puis s'ébranla, roula dans l'éclatant soleil,
comme dans une gloire. Sur le quai, le père Fourcade était resté, appuyé à
l'épaule du docteur Bonamy, souffrant beaucoup de sa jambe, saluant quand
même d'un sourire le départ de ses chers enfants; tandis que Berthaud,
Gérard, le baron Suire formaient un autre groupe, et que, près d'eux, le
docteur Chassaigne et M. Vigneron agitaient leur mouchoir. Aux portières
des wagons qui fuyaient, des têtes se penchaient joyeuses, des mouchoirs
volaient aussi, dans le vent de la course. Madame Vigneron forçait le petit
Gustave à montrer sa figure pâle. Longtemps, on put suivre la main potelée
de Raymonde envoyant des saluts. Et Marie demeura la dernière, à regarder
Lourdes décroître parmi les verdures.
les autres. Les wagons étaient pleins, il n'y avait plus que le signal à donner.
Soufflante, fumante, la machine jeta un premier coup de sifflet, d'une
allégresse aiguë; et, à cette minute, le soleil, voilé jusque-là, dissipa la nuée
légère, fit resplendir le train, avec cette machine toute en or, qui semblait
partir pour le paradis des légendes. C'était un départ d'une gaieté enfantine,
divine, sans amertume aucune. Tous les malades semblaient guéris. On
avait beau les emporter tels qu'on les avait apportés, ils partaient soulagés,
heureux, pour une heure au moins. Et pas la moindre jalousie ne gâtait leur
fraternité, ceux qui n'étaient pas guéris s'égayaient, triomphaient avec la
guérison des autres. Leur tour viendrait sûrement, le miracle d'hier leur était
la formelle promesse du miracle de demain. Au bout de ces trois journées
de supplications ardentes, la fièvre du désir continuait, la foi des oubliés
demeurait aussi vive, dans la certitude que la sainte Vierge les avait
simplement remis à plus tard, pour le salut de leur âme. En eux tous, chez
tous ces misérables affamés de vie, brûlaient l'inextinguible amour,
l'invincible espérance. Aussi était-ce, débordant des wagons pleins, un
dernier éclat de joie, une turbulence d'extraordinaire bonheur, des rires, des
cris. «À l'année prochaine! nous reviendrons, nous reviendrons!» Et les
petites sœurs de l'Assomption, si gaies, tapèrent dans leurs mains, et le
chant de reconnaissance, le Magnificat, chanté par les huit cents pèlerins,
s'éleva.
—Magnificat anima mea Dominum...
Alors, le chef de gare, enfin rassuré, les bras ballants, fit donner le signal.
De nouveau, la machine siffla, puis s'ébranla, roula dans l'éclatant soleil,
comme dans une gloire. Sur le quai, le père Fourcade était resté, appuyé à
l'épaule du docteur Bonamy, souffrant beaucoup de sa jambe, saluant quand
même d'un sourire le départ de ses chers enfants; tandis que Berthaud,
Gérard, le baron Suire formaient un autre groupe, et que, près d'eux, le
docteur Chassaigne et M. Vigneron agitaient leur mouchoir. Aux portières
des wagons qui fuyaient, des têtes se penchaient joyeuses, des mouchoirs
volaient aussi, dans le vent de la course. Madame Vigneron forçait le petit
Gustave à montrer sa figure pâle. Longtemps, on put suivre la main potelée
de Raymonde envoyant des saluts. Et Marie demeura la dernière, à regarder
Lourdes décroître parmi les verdures.
Page 433
Triomphal, au travers de la campagne claire, le train disparut,
resplendissant, grondant, chantant à pleine voix.
—Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo.
IV
De nouveau, vers Paris, en route pour le retour, le train blanc roulait. Et,
dans le wagon de troisième classe, où le Magnificat, à toute volée des voix
aiguës, couvrait le grondement des roues, c'était la même chambrée, la
même salle d'hôpital mouvante et commune, qu'on enfilait d'un regard par-
dessus les cloisons basses, en son désordre, en son pêle-mêle d'ambulance
improvisée. À demi cachés sous la banquette, les vases, les bassins, les
balais, les éponges traînaient. Un peu partout, s'empilaient les colis, le
pitoyable amas de pauvres choses usées, dont l'encombrement
recommençait en l'air, des paquets, des paniers, des sacs, pendus aux
patères de cuivre, où ils se balançaient sans repos. Les mêmes sœurs de
l'Assomption, les mêmes dames hospitalières étaient là, avec leurs malades,
parmi l'entassement des pèlerins valides, souffrant déjà de la chaleur
accablante, de l'insupportable odeur. Et il y avait toujours, au fond, le
compartiment entier de femmes, les dix pèlerines serrées les unes contre les
autres, des jeunes, des vieilles, toutes de la même laideur triste, qui
chantaient violemment, sur un ton lamentable et faux.
—À quelle heure serons-nous donc à Paris? demanda M. de Guersaint à
Pierre.
—Demain, vers deux heures de l'après-midi, je crois, répondit le prêtre.
Depuis le départ, Marie regardait ce dernier d'un air d'inquiète
préoccupation, comme hantée par un brusque chagrin qu'elle ne disait pas.
Elle retrouva pourtant son sourire de belle santé reconquise.
—Vingt-deux heures de voyage, ah! ce sera moins long et moins dur que
pour venir!
resplendissant, grondant, chantant à pleine voix.
—Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo.
IV
De nouveau, vers Paris, en route pour le retour, le train blanc roulait. Et,
dans le wagon de troisième classe, où le Magnificat, à toute volée des voix
aiguës, couvrait le grondement des roues, c'était la même chambrée, la
même salle d'hôpital mouvante et commune, qu'on enfilait d'un regard par-
dessus les cloisons basses, en son désordre, en son pêle-mêle d'ambulance
improvisée. À demi cachés sous la banquette, les vases, les bassins, les
balais, les éponges traînaient. Un peu partout, s'empilaient les colis, le
pitoyable amas de pauvres choses usées, dont l'encombrement
recommençait en l'air, des paquets, des paniers, des sacs, pendus aux
patères de cuivre, où ils se balançaient sans repos. Les mêmes sœurs de
l'Assomption, les mêmes dames hospitalières étaient là, avec leurs malades,
parmi l'entassement des pèlerins valides, souffrant déjà de la chaleur
accablante, de l'insupportable odeur. Et il y avait toujours, au fond, le
compartiment entier de femmes, les dix pèlerines serrées les unes contre les
autres, des jeunes, des vieilles, toutes de la même laideur triste, qui
chantaient violemment, sur un ton lamentable et faux.
—À quelle heure serons-nous donc à Paris? demanda M. de Guersaint à
Pierre.
—Demain, vers deux heures de l'après-midi, je crois, répondit le prêtre.
Depuis le départ, Marie regardait ce dernier d'un air d'inquiète
préoccupation, comme hantée par un brusque chagrin qu'elle ne disait pas.
Elle retrouva pourtant son sourire de belle santé reconquise.
—Vingt-deux heures de voyage, ah! ce sera moins long et moins dur que
pour venir!
Page 434
—Et puis, reprit son père, nous avons semé du monde là-bas, nous
sommes très à l'aise.
En effet, l'absence de madame Maze laissait un coin libre, au bout de la
banquette, que Marie, assise maintenant, n'encombrait plus de son chariot;
et l'on avait même fait passer la petite Sophie dans le compartiment voisin,
où ne se trouvait plus le frère Isidore, ni sa sœur Marthe, restée en service à
Lourdes, disait-on, chez une dame pieuse. De l'autre côté, madame de
Jonquière et sœur Hyacinthe bénéficiaient également d'une place, celle de
madame Vêtu. Elles avaient d'ailleurs eu l'idée de se débarrasser aussi
d'Élise Rouquet, en l'installant avec Sophie, de façon à ne garder que le
ménage Sabathier et la Grivotte. Grâce à cette organisation nouvelle, on
étouffait moins, on pourrait peut-être dormir un peu.
Le dernier verset du Magnificat venait d'être chanté, ces dames achevèrent
de s'installer le plus confortablement possible, en faisant leur petit ménage.
Il fallut surtout caser les brocs de zinc, pleins d'eau, qui gênaient leurs
jambes. On avait tiré les stores de toutes les portières de gauche, car le
soleil oblique frappait le train, entrait en nappes ardentes. Mais les derniers
orages devaient avoir abattu la poussière, et la nuit serait certainement
fraîche. Puis, la souffrance était moindre, la mort avait emporté les plus
malades, il ne restait là que des maux stupéfiés, engourdis de fatigue,
glissant à une torpeur lente. Bientôt allait se produire la réaction
d'anéantissement dont les grandes secousses morales sont toujours suivies.
Les âmes avaient donné leur effort, les miracles étaient faits, et la détente
commençait, dans l'hébétude d'un soulagement profond.
Jusqu'à Tarbes, on fut ainsi très occupé, chacun s'arrangea, reprit
possession de sa place. Et, comme on quittait cette station, sœur Hyacinthe
se leva, tapa dans ses mains.
—Mes enfants, il ne faut pas oublier la sainte Vierge, qui a été si bonne...
Commençons le rosaire.
Tout le wagon dit avec elle le premier chapelet, les cinq mystères joyeux,
l'Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Purification et Jésus retrouvé.
Puis, on entonna le cantique: «Contemplons le céleste archange...», d'une
voix si haute, que les paysans, dans les cultures, levaient la tête, regardaient
passer ce train qui chantait.
sommes très à l'aise.
En effet, l'absence de madame Maze laissait un coin libre, au bout de la
banquette, que Marie, assise maintenant, n'encombrait plus de son chariot;
et l'on avait même fait passer la petite Sophie dans le compartiment voisin,
où ne se trouvait plus le frère Isidore, ni sa sœur Marthe, restée en service à
Lourdes, disait-on, chez une dame pieuse. De l'autre côté, madame de
Jonquière et sœur Hyacinthe bénéficiaient également d'une place, celle de
madame Vêtu. Elles avaient d'ailleurs eu l'idée de se débarrasser aussi
d'Élise Rouquet, en l'installant avec Sophie, de façon à ne garder que le
ménage Sabathier et la Grivotte. Grâce à cette organisation nouvelle, on
étouffait moins, on pourrait peut-être dormir un peu.
Le dernier verset du Magnificat venait d'être chanté, ces dames achevèrent
de s'installer le plus confortablement possible, en faisant leur petit ménage.
Il fallut surtout caser les brocs de zinc, pleins d'eau, qui gênaient leurs
jambes. On avait tiré les stores de toutes les portières de gauche, car le
soleil oblique frappait le train, entrait en nappes ardentes. Mais les derniers
orages devaient avoir abattu la poussière, et la nuit serait certainement
fraîche. Puis, la souffrance était moindre, la mort avait emporté les plus
malades, il ne restait là que des maux stupéfiés, engourdis de fatigue,
glissant à une torpeur lente. Bientôt allait se produire la réaction
d'anéantissement dont les grandes secousses morales sont toujours suivies.
Les âmes avaient donné leur effort, les miracles étaient faits, et la détente
commençait, dans l'hébétude d'un soulagement profond.
Jusqu'à Tarbes, on fut ainsi très occupé, chacun s'arrangea, reprit
possession de sa place. Et, comme on quittait cette station, sœur Hyacinthe
se leva, tapa dans ses mains.
—Mes enfants, il ne faut pas oublier la sainte Vierge, qui a été si bonne...
Commençons le rosaire.
Tout le wagon dit avec elle le premier chapelet, les cinq mystères joyeux,
l'Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Purification et Jésus retrouvé.
Puis, on entonna le cantique: «Contemplons le céleste archange...», d'une
voix si haute, que les paysans, dans les cultures, levaient la tête, regardaient
passer ce train qui chantait.
Page 435
Marie admirait, au dehors, la campagne vaste, le ciel immense, peu à peu
entièrement dégagé de sa brume de chaleur, devenu d'un bleu éclatant.
C'était la fin délicieuse d'un beau jour. Et ses regards se reportaient,
s'attachaient sur Pierre avec cette muette tristesse qui les avait voilés déjà,
lorsque, devant elle, éclatèrent de furieux sanglots. Le cantique était fini,
madame Vincent criait, bégayait des paroles confuses, étranglées par les
larmes.
—Ah! ma pauvre petite... Ah! mon bijou, mon trésor, ma vie...
Elle était, jusque-là, restée dans son coin, s'enfonçant, disparaissant.
Farouche, elle n'avait pas dit un mot, les lèvres serrées, les paupières closes,
comme pour s'isoler davantage, au fond de son abominable douleur. Mais,
ayant rouvert les yeux, elle venait d'apercevoir la bretelle de cuir qui
pendait près de la portière; et la vue de cette bretelle que son enfant avait
touchée, avec laquelle son enfant avait joué, la bouleversait d'un désespoir,
dont la frénésie emportait toute sa volonté de silence.
—Ah! ma pauvre petite Rose... Sa petite main avait pris ça, et elle tournait
ça, elle regardait ça, et c'est bien sûr son dernier joujou... Ah! nous étions là
toutes les deux, elle vivait encore, je l'avais encore sur mes genoux, dans
mes bras. C'était encore si bon, si bon!... Et je ne l'ai plus, et je ne l'aurai
jamais plus, ma pauvre petite Rose, ma pauvre petite Rose!
Égarée, sanglotante, elle regardait ses genoux vides, ses bras vides, dont
elle ne savait plus que faire. Elle y avait si longtemps bercé, si longtemps
porté sa fille, que, maintenant, c'était comme une amputation dans son être,
une fonction de moins, qui la laissait diminuée, inoccupée, affolée de les
sentir inutiles. Et ses bras, ses genoux la gênaient.
Pierre et Marie, très émus, s'étaient empressés, cherchant de bonnes
paroles, tâchant de consoler la misérable mère. Peu à peu, par les phrases
décousues qui se mêlaient à ses larmes, ils surent le calvaire qu'elle venait
de monter, depuis la mort de sa fille. La veille au matin, lorsqu'elle l'avait
emportée morte dans ses bras, sous l'orage, elle devait avoir longtemps
marché de la sorte, aveugle, sourde, battue par la pluie torrentielle. Elle ne
se souvenait plus des places qu'elle avait traversées, des rues qu'elle avait
suivies, au travers de ce Lourdes infâme, de ce Lourdes tueur d'enfants,
qu'elle maudissait.
entièrement dégagé de sa brume de chaleur, devenu d'un bleu éclatant.
C'était la fin délicieuse d'un beau jour. Et ses regards se reportaient,
s'attachaient sur Pierre avec cette muette tristesse qui les avait voilés déjà,
lorsque, devant elle, éclatèrent de furieux sanglots. Le cantique était fini,
madame Vincent criait, bégayait des paroles confuses, étranglées par les
larmes.
—Ah! ma pauvre petite... Ah! mon bijou, mon trésor, ma vie...
Elle était, jusque-là, restée dans son coin, s'enfonçant, disparaissant.
Farouche, elle n'avait pas dit un mot, les lèvres serrées, les paupières closes,
comme pour s'isoler davantage, au fond de son abominable douleur. Mais,
ayant rouvert les yeux, elle venait d'apercevoir la bretelle de cuir qui
pendait près de la portière; et la vue de cette bretelle que son enfant avait
touchée, avec laquelle son enfant avait joué, la bouleversait d'un désespoir,
dont la frénésie emportait toute sa volonté de silence.
—Ah! ma pauvre petite Rose... Sa petite main avait pris ça, et elle tournait
ça, elle regardait ça, et c'est bien sûr son dernier joujou... Ah! nous étions là
toutes les deux, elle vivait encore, je l'avais encore sur mes genoux, dans
mes bras. C'était encore si bon, si bon!... Et je ne l'ai plus, et je ne l'aurai
jamais plus, ma pauvre petite Rose, ma pauvre petite Rose!
Égarée, sanglotante, elle regardait ses genoux vides, ses bras vides, dont
elle ne savait plus que faire. Elle y avait si longtemps bercé, si longtemps
porté sa fille, que, maintenant, c'était comme une amputation dans son être,
une fonction de moins, qui la laissait diminuée, inoccupée, affolée de les
sentir inutiles. Et ses bras, ses genoux la gênaient.
Pierre et Marie, très émus, s'étaient empressés, cherchant de bonnes
paroles, tâchant de consoler la misérable mère. Peu à peu, par les phrases
décousues qui se mêlaient à ses larmes, ils surent le calvaire qu'elle venait
de monter, depuis la mort de sa fille. La veille au matin, lorsqu'elle l'avait
emportée morte dans ses bras, sous l'orage, elle devait avoir longtemps
marché de la sorte, aveugle, sourde, battue par la pluie torrentielle. Elle ne
se souvenait plus des places qu'elle avait traversées, des rues qu'elle avait
suivies, au travers de ce Lourdes infâme, de ce Lourdes tueur d'enfants,
qu'elle maudissait.
Page 436
—Ah! je ne sais plus, je ne sais plus... Oui, des gens m'ont recueillie, ont
eu pitié de moi, des gens que je ne connais pas, qui habitent quelque part...
Ah! je ne sais plus, quelque part, là-haut, très loin, à l'autre bout de la ville...
Mais sûrement ce sont des gens très pauvres, parce que je me revois dans
une chambre pauvre, avec ma chère petite, toute froide, qu'ils avaient
couchée sur leur lit...
À ce souvenir, une nouvelle crise de sanglots la secoua, l'étouffa.
—Non, non! je ne voulais pas me séparer de son cher petit corps, en le
laissant dans cette ville abominable... Et, je ne peux pas dire au juste, mais
ça doit être les pauvres gens qui m'ont conduite. Nous avons fait des
courses, oh! des courses, nous avons vu tous ces messieurs du pèlerinage et
du chemin de fer... Je leur répétais: «Qu'est-ce que ça vous fait? Permettez-
moi de la ramener à Paris dans mes bras. Je l'ai apportée comme ça vivante,
je puis bien la remporter morte. Personne ne s'apercevra de rien, on croira
qu'elle dort...» Et tout ce monde, toutes ces autorités ont crié, m'ont
renvoyée, comme si je leur demandais des choses vilaines. Alors, j'ai fini
par leur dire des sottises. N'est-ce pas? quand on fait tant d'histoires, quand
on amène tant de malades à l'agonie, on devrait bien se charger de ramener
les morts... Et, à la gare, savez-vous ce qu'ils ont fini par me demander?
trois cents francs! oui, il paraît que c'est le prix. Seigneur! trois cents francs,
à moi qui suis venue avec trente sous dans ma poche et qui n'en ai plus que
cinq! Je ne les gagne pas en six mois de couture. Ils auraient dû me
demander ma vie, je l'aurais donnée si volontiers... Trois cents francs! trois
cents francs pour ce pauvre petit corps d'oiseau que j'aurais été si consolée
d'emporter sur mes genoux!
Puis, elle ne balbutia plus que des plaintes sourdes.
—Ah! si vous saviez tout ce que les pauvres gens m'ont dit de raisonnable,
pour me décider à partir!... Une ouvrière comme moi, que son travail
attendait, devait retourner à Paris; et puis, je n'avais pas le moyen de perdre
mon billet de retour, il me fallait reprendre le train à trois heures quarante...
Ils ont dit aussi qu'on est bien forcé d'accepter les choses, quand on n'est pas
riche. Il n'y a que les riches, n'est-ce pas? qui gardent leurs morts, qui font
de leurs morts ce qu'ils veulent... Et je ne me rappelle plus, je ne me
rappelle plus encore une fois! Je ne savais même pas l'heure, jamais je
eu pitié de moi, des gens que je ne connais pas, qui habitent quelque part...
Ah! je ne sais plus, quelque part, là-haut, très loin, à l'autre bout de la ville...
Mais sûrement ce sont des gens très pauvres, parce que je me revois dans
une chambre pauvre, avec ma chère petite, toute froide, qu'ils avaient
couchée sur leur lit...
À ce souvenir, une nouvelle crise de sanglots la secoua, l'étouffa.
—Non, non! je ne voulais pas me séparer de son cher petit corps, en le
laissant dans cette ville abominable... Et, je ne peux pas dire au juste, mais
ça doit être les pauvres gens qui m'ont conduite. Nous avons fait des
courses, oh! des courses, nous avons vu tous ces messieurs du pèlerinage et
du chemin de fer... Je leur répétais: «Qu'est-ce que ça vous fait? Permettez-
moi de la ramener à Paris dans mes bras. Je l'ai apportée comme ça vivante,
je puis bien la remporter morte. Personne ne s'apercevra de rien, on croira
qu'elle dort...» Et tout ce monde, toutes ces autorités ont crié, m'ont
renvoyée, comme si je leur demandais des choses vilaines. Alors, j'ai fini
par leur dire des sottises. N'est-ce pas? quand on fait tant d'histoires, quand
on amène tant de malades à l'agonie, on devrait bien se charger de ramener
les morts... Et, à la gare, savez-vous ce qu'ils ont fini par me demander?
trois cents francs! oui, il paraît que c'est le prix. Seigneur! trois cents francs,
à moi qui suis venue avec trente sous dans ma poche et qui n'en ai plus que
cinq! Je ne les gagne pas en six mois de couture. Ils auraient dû me
demander ma vie, je l'aurais donnée si volontiers... Trois cents francs! trois
cents francs pour ce pauvre petit corps d'oiseau que j'aurais été si consolée
d'emporter sur mes genoux!
Puis, elle ne balbutia plus que des plaintes sourdes.
—Ah! si vous saviez tout ce que les pauvres gens m'ont dit de raisonnable,
pour me décider à partir!... Une ouvrière comme moi, que son travail
attendait, devait retourner à Paris; et puis, je n'avais pas le moyen de perdre
mon billet de retour, il me fallait reprendre le train à trois heures quarante...
Ils ont dit aussi qu'on est bien forcé d'accepter les choses, quand on n'est pas
riche. Il n'y a que les riches, n'est-ce pas? qui gardent leurs morts, qui font
de leurs morts ce qu'ils veulent... Et je ne me rappelle plus, je ne me
rappelle plus encore une fois! Je ne savais même pas l'heure, jamais je
Page 437
n'aurais été capable de retrouver la gare. Après l'enterrement, là-bas, dans
un endroit où il y avait deux arbres, ce sont ces pauvres gens qui ont dû
m'emmener de là, à moitié folle, qui m'ont conduite et poussée dans le
wagon, juste au moment où le train partait... Mais quel arrachement, comme
si mon cœur était resté sous la terre! et c'est affreux, cela, c'est affreux, mon
Dieu!
—Pauvre femme! murmura Marie. Ayez du courage, demandez à la sainte
Vierge le secours qu'elle ne refuse jamais aux affligés.
Alors, une rage la secoua.
—Ce n'est pas vrai! la sainte Vierge se moque bien de moi, la sainte
Vierge est une menteuse!... Pourquoi m'a-t-elle trompée? Jamais je ne serais
allée à Lourdes, si je n'avais entendu cette voix dans une église. Ma fillette
vivrait encore, peut-être les médecins me la sauveraient-ils... Moi qui pour
rien au monde n'aurais mis les pieds chez les curés! Ah! que j'avais raison!
Il n'y a pas de sainte Vierge! il n'y a pas de bon Dieu!
Et elle continua, sans résignation, sans illusion ni espérance, celle-là,
blasphémant avec sa furieuse grossièreté de peuple, clamant la souffrance
de sa chair si rudement, que sœur Hyacinthe dut intervenir.
—Malheureuse, taisez-vous! C'est le bon Dieu qui vous punit en faisant
saigner votre plaie.
La scène avait duré longtemps, et comme on passait à toute vapeur devant
Riscle, elle tapa de nouveau dans ses mains, donnant le signal pour qu'on
chantât le Laudate, laudate Mariam.
—Allons, allons, mes enfants, toutes ensemble et de tout votre cœur.
Au ciel et sur terre,
Que toutes les voix
Pour vous, ô ma Mère,
Chantent à la fois.
Laudate, laudate, laudate Mariam.
La voix couverte par ce cantique d'amour, madame Vincent ne sanglotait
plus qu'entre ses deux mains, à bout de révolte, sans force, d'une faiblesse
un endroit où il y avait deux arbres, ce sont ces pauvres gens qui ont dû
m'emmener de là, à moitié folle, qui m'ont conduite et poussée dans le
wagon, juste au moment où le train partait... Mais quel arrachement, comme
si mon cœur était resté sous la terre! et c'est affreux, cela, c'est affreux, mon
Dieu!
—Pauvre femme! murmura Marie. Ayez du courage, demandez à la sainte
Vierge le secours qu'elle ne refuse jamais aux affligés.
Alors, une rage la secoua.
—Ce n'est pas vrai! la sainte Vierge se moque bien de moi, la sainte
Vierge est une menteuse!... Pourquoi m'a-t-elle trompée? Jamais je ne serais
allée à Lourdes, si je n'avais entendu cette voix dans une église. Ma fillette
vivrait encore, peut-être les médecins me la sauveraient-ils... Moi qui pour
rien au monde n'aurais mis les pieds chez les curés! Ah! que j'avais raison!
Il n'y a pas de sainte Vierge! il n'y a pas de bon Dieu!
Et elle continua, sans résignation, sans illusion ni espérance, celle-là,
blasphémant avec sa furieuse grossièreté de peuple, clamant la souffrance
de sa chair si rudement, que sœur Hyacinthe dut intervenir.
—Malheureuse, taisez-vous! C'est le bon Dieu qui vous punit en faisant
saigner votre plaie.
La scène avait duré longtemps, et comme on passait à toute vapeur devant
Riscle, elle tapa de nouveau dans ses mains, donnant le signal pour qu'on
chantât le Laudate, laudate Mariam.
—Allons, allons, mes enfants, toutes ensemble et de tout votre cœur.
Au ciel et sur terre,
Que toutes les voix
Pour vous, ô ma Mère,
Chantent à la fois.
Laudate, laudate, laudate Mariam.
La voix couverte par ce cantique d'amour, madame Vincent ne sanglotait
plus qu'entre ses deux mains, à bout de révolte, sans force, d'une faiblesse
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balbutiante de pauvre femme hébétée de douleur et de lassitude.
Dans le wagon, après le cantique, la fatigue se fit aussi sentir pour toutes.
Il n'y avait guère que sœur Hyacinthe, si vive, et sœur Claire des Anges,
douce, sérieuse et menue, qui fussent comme au départ de Paris, comme
pendant le séjour à Lourdes, d'une sérénité professionnelle accoutumée à
tout, victorieuse de tout, dans la gaieté claire de leur guimpe et de leur
cornette blanches. Madame de Jonquière, qui n'avait presque pas dormi
depuis cinq jours, faisait des efforts pour tenir ouverts ses pauvres yeux,
ravie du voyage cependant, rentrant avec la grande joie au cœur d'avoir
marié sa fille et de ramener avec elle le plus beau miracle, une miraculée
dont tout le monde parlait. Elle se promettait bien de dormir cette nuit-là,
malgré les durs cahots, reprise pourtant d'une sourde crainte au sujet de la
Grivotte, qui lui paraissait singulière, excitée, hagarde, avec des yeux
troubles, des joues enfiévrées de taches violâtres. À dix reprises, elle avait
voulu la faire tenir tranquille, sans obtenir d'elle qu'elle ne remuât plus, les
mains jointes, les paupières closes. Heureusement, les autres malades ne lui
donnaient aucune inquiétude, toutes soulagées ou si lasses, qu'elles
sommeillaient déjà. Élise Rouquet s'était acheté un miroir de poche, un
grand miroir rond, dans lequel elle ne se lassait pas de se regarder, se
trouvant belle, constatant de minute en minute les progrès de sa guérison,
avec une coquetterie qui lui faisait pincer les lèvres, essayer des sourires,
maintenant que sa face de monstre redevenait humaine. Quant à Sophie
Couteau, elle jouait gentiment, elle s'était déchaussée d'elle-même en
voyant que personne ne demandait à examiner son pied, elle répétait que
bien sûr elle devait avoir un caillou dans son bas; et, comme on ne faisait
toujours aucune attention à ce petit pied visité par la sainte Vierge, elle le
gardait entre ses mains, le caressait, semblait ravie de le toucher et de faire
joujou avec.
M. de Guersaint s'était mis debout, accoudé à la cloison, regardant M.
Sabathier.
—Oh! père, père, dit soudain Marie, vois donc cette entaille dans le bois!
C'est la ferrure de mon chariot qui a fait ça!
Ce vestige retrouvé la rendit si heureuse, qu'un instant elle oublia le secret
chagrin qu'elle semblait vouloir taire. De même que madame Vincent avait
Dans le wagon, après le cantique, la fatigue se fit aussi sentir pour toutes.
Il n'y avait guère que sœur Hyacinthe, si vive, et sœur Claire des Anges,
douce, sérieuse et menue, qui fussent comme au départ de Paris, comme
pendant le séjour à Lourdes, d'une sérénité professionnelle accoutumée à
tout, victorieuse de tout, dans la gaieté claire de leur guimpe et de leur
cornette blanches. Madame de Jonquière, qui n'avait presque pas dormi
depuis cinq jours, faisait des efforts pour tenir ouverts ses pauvres yeux,
ravie du voyage cependant, rentrant avec la grande joie au cœur d'avoir
marié sa fille et de ramener avec elle le plus beau miracle, une miraculée
dont tout le monde parlait. Elle se promettait bien de dormir cette nuit-là,
malgré les durs cahots, reprise pourtant d'une sourde crainte au sujet de la
Grivotte, qui lui paraissait singulière, excitée, hagarde, avec des yeux
troubles, des joues enfiévrées de taches violâtres. À dix reprises, elle avait
voulu la faire tenir tranquille, sans obtenir d'elle qu'elle ne remuât plus, les
mains jointes, les paupières closes. Heureusement, les autres malades ne lui
donnaient aucune inquiétude, toutes soulagées ou si lasses, qu'elles
sommeillaient déjà. Élise Rouquet s'était acheté un miroir de poche, un
grand miroir rond, dans lequel elle ne se lassait pas de se regarder, se
trouvant belle, constatant de minute en minute les progrès de sa guérison,
avec une coquetterie qui lui faisait pincer les lèvres, essayer des sourires,
maintenant que sa face de monstre redevenait humaine. Quant à Sophie
Couteau, elle jouait gentiment, elle s'était déchaussée d'elle-même en
voyant que personne ne demandait à examiner son pied, elle répétait que
bien sûr elle devait avoir un caillou dans son bas; et, comme on ne faisait
toujours aucune attention à ce petit pied visité par la sainte Vierge, elle le
gardait entre ses mains, le caressait, semblait ravie de le toucher et de faire
joujou avec.
M. de Guersaint s'était mis debout, accoudé à la cloison, regardant M.
Sabathier.
—Oh! père, père, dit soudain Marie, vois donc cette entaille dans le bois!
C'est la ferrure de mon chariot qui a fait ça!
Ce vestige retrouvé la rendit si heureuse, qu'un instant elle oublia le secret
chagrin qu'elle semblait vouloir taire. De même que madame Vincent avait
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sangloté en apercevant la bretelle de cuir, touchée par sa fillette, elle,
brusquement, éclatait de joie, à la vue de cette écorchure qui lui rappelait
son long martyre, à cette place, toute cette abomination disparue, évanouie
comme un cauchemar.
—Dire qu'il y a quatre jours à peine! J'étais couchée là, je ne pouvais pas
bouger, et maintenant, maintenant je vais, je viens, je suis si à l'aise, mon
Dieu!
Pierre et M. de Guersaint lui souriaient. Puis, M. Sabathier, qui avait
entendu, dit lentement:
—C'est bien vrai, on laisse un peu de soi dans les choses, de ses
souffrances, de ses espérances, et quand on les retrouve, elles vous parlent,
elles vous redisent ces choses, qui vous attristent ou vous égayent.
De son air résigné, il était resté silencieux dans son coin, depuis le départ
de Lourdes; et sa femme elle-même, quand elle lui enveloppait les jambes,
en lui demandant s'il souffrait, n'en tirait que des hochements de tête. Il ne
souffrait pas, mais il était envahi d'un accablement invincible.
—Ainsi, moi, tenez! continua-t-il, pendant le long voyage, en venant, je
m'étais distrait à compter les frises, au plafond, là-haut. Il y en avait treize,
de la lampe à la portière. Je viens de les recompter, et il y en a toujours
treize, naturellement... C'est comme ce bouton de cuivre, à côté de moi.
Vous ne vous imaginez pas les rêves que j'ai faits, en le regardant briller,
pendant la nuit où monsieur l'abbé nous a lu l'histoire de Bernadette. Oui, je
me voyais guéri, je faisais à Rome le voyage dont je parle depuis vingt ans,
je marchais, je courais le monde; enfin, des rêves fous et délicieux... Et
puis, voilà que nous retournons à Paris, il y a là-haut treize frises, le bouton
brille, tout ça me dit que je me trouve de nouveau sur cette banquette avec
mes jambes mortes... Allons, c'est entendu, je suis et je resterai une pauvre
vieille bête finie.
Deux grosses larmes parurent dans ses yeux, il devait traverser une heure
d'amertume affreuse. Mais il releva sa grosse tête carrée, à la mâchoire de
patiente obstination.
—C'était la septième année que j'allais à Lourdes, et la sainte Vierge ne
m'a pas écouté. N'importe, ça ne m'empêchera pas d'y retourner l'année
brusquement, éclatait de joie, à la vue de cette écorchure qui lui rappelait
son long martyre, à cette place, toute cette abomination disparue, évanouie
comme un cauchemar.
—Dire qu'il y a quatre jours à peine! J'étais couchée là, je ne pouvais pas
bouger, et maintenant, maintenant je vais, je viens, je suis si à l'aise, mon
Dieu!
Pierre et M. de Guersaint lui souriaient. Puis, M. Sabathier, qui avait
entendu, dit lentement:
—C'est bien vrai, on laisse un peu de soi dans les choses, de ses
souffrances, de ses espérances, et quand on les retrouve, elles vous parlent,
elles vous redisent ces choses, qui vous attristent ou vous égayent.
De son air résigné, il était resté silencieux dans son coin, depuis le départ
de Lourdes; et sa femme elle-même, quand elle lui enveloppait les jambes,
en lui demandant s'il souffrait, n'en tirait que des hochements de tête. Il ne
souffrait pas, mais il était envahi d'un accablement invincible.
—Ainsi, moi, tenez! continua-t-il, pendant le long voyage, en venant, je
m'étais distrait à compter les frises, au plafond, là-haut. Il y en avait treize,
de la lampe à la portière. Je viens de les recompter, et il y en a toujours
treize, naturellement... C'est comme ce bouton de cuivre, à côté de moi.
Vous ne vous imaginez pas les rêves que j'ai faits, en le regardant briller,
pendant la nuit où monsieur l'abbé nous a lu l'histoire de Bernadette. Oui, je
me voyais guéri, je faisais à Rome le voyage dont je parle depuis vingt ans,
je marchais, je courais le monde; enfin, des rêves fous et délicieux... Et
puis, voilà que nous retournons à Paris, il y a là-haut treize frises, le bouton
brille, tout ça me dit que je me trouve de nouveau sur cette banquette avec
mes jambes mortes... Allons, c'est entendu, je suis et je resterai une pauvre
vieille bête finie.
Deux grosses larmes parurent dans ses yeux, il devait traverser une heure
d'amertume affreuse. Mais il releva sa grosse tête carrée, à la mâchoire de
patiente obstination.
—C'était la septième année que j'allais à Lourdes, et la sainte Vierge ne
m'a pas écouté. N'importe, ça ne m'empêchera pas d'y retourner l'année
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prochaine. Peut-être daignera-t-elle enfin m'entendre.
Lui, ne se révoltait pas. Et Pierre, en causant, resta stupéfait de la crédulité
persistante, vivace, repoussant quand même, dans ce cerveau cultivé
d'intellectuel. De quel ardent désir de guérison et de vie étaient faits ce refus
de l'évidence, cette volonté d'aveuglement? Il s'entêtait à être sauvé, en
dehors de toutes les probabilités naturelles, quand l'expérience du miracle
avait elle-même échoué tant de fois; et il en était à expliquer son nouvel
échec, des distractions qu'il avait eues devant la Grotte, une contrition sans
doute insuffisante, toutes sortes de petits péchés qui devaient avoir
mécontenté la sainte Vierge. Il se promettait déjà, l'année prochaine, de faire
une neuvaine quelque part, avant de se rendre à Lourdes.
—À propos, reprit-il, vous savez la chance qu'a eue mon remplaçant, oui!
vous vous rappelez, ce tuberculeux pour lequel j'ai donné les cinquante
francs du voyage, en me faisant hospitaliser... Eh bien! il a été radicalement
guéri.
—En vérité, un tuberculeux! s'écria M. de Guersaint.
—Parfaitement, monsieur, guéri comme avec la main!... Je l'avais vu si
bas, si jaune, si efflanqué, et il est venu me rendre visite à l'Hôpital, tout
ragaillardi. Ma foi, je lui ai donné cent sous.
Pierre dut réprimer un sourire, car il savait l'histoire, il la tenait du docteur
Chassaigne. Le miraculé en question était un simulateur, qu'on avait fini par
reconnaître au bureau médical des constatations. Ce devait être au moins la
troisième année qu'il s'y présentait, une première fois pour une paralysie, la
seconde pour une tumeur, toutes deux guéries de même complètement.
Chaque fois, il se faisait promener, héberger, nourrir, et il ne partait que
comblé d'aumônes. Ancien infirmier des hôpitaux, il se grimait, se
transformait, se donnait la tête de son mal, avec un art si extraordinaire,
qu'il avait fallu un hasard pour que le docteur Bonamy se rendît compte de
la supercherie. D'ailleurs, tout de suite les pères avaient exigé le silence sur
l'aventure. À quoi bon livrer ce scandale aux plaisanteries des journaux?
Quand ils découvraient de la sorte des escroqueries au miracle, ils se
contentaient de faire disparaître les coupables. Les simulateurs étaient, du
reste, assez rares, malgré les joyeuses histoires répandues sur Lourdes par
Lui, ne se révoltait pas. Et Pierre, en causant, resta stupéfait de la crédulité
persistante, vivace, repoussant quand même, dans ce cerveau cultivé
d'intellectuel. De quel ardent désir de guérison et de vie étaient faits ce refus
de l'évidence, cette volonté d'aveuglement? Il s'entêtait à être sauvé, en
dehors de toutes les probabilités naturelles, quand l'expérience du miracle
avait elle-même échoué tant de fois; et il en était à expliquer son nouvel
échec, des distractions qu'il avait eues devant la Grotte, une contrition sans
doute insuffisante, toutes sortes de petits péchés qui devaient avoir
mécontenté la sainte Vierge. Il se promettait déjà, l'année prochaine, de faire
une neuvaine quelque part, avant de se rendre à Lourdes.
—À propos, reprit-il, vous savez la chance qu'a eue mon remplaçant, oui!
vous vous rappelez, ce tuberculeux pour lequel j'ai donné les cinquante
francs du voyage, en me faisant hospitaliser... Eh bien! il a été radicalement
guéri.
—En vérité, un tuberculeux! s'écria M. de Guersaint.
—Parfaitement, monsieur, guéri comme avec la main!... Je l'avais vu si
bas, si jaune, si efflanqué, et il est venu me rendre visite à l'Hôpital, tout
ragaillardi. Ma foi, je lui ai donné cent sous.
Pierre dut réprimer un sourire, car il savait l'histoire, il la tenait du docteur
Chassaigne. Le miraculé en question était un simulateur, qu'on avait fini par
reconnaître au bureau médical des constatations. Ce devait être au moins la
troisième année qu'il s'y présentait, une première fois pour une paralysie, la
seconde pour une tumeur, toutes deux guéries de même complètement.
Chaque fois, il se faisait promener, héberger, nourrir, et il ne partait que
comblé d'aumônes. Ancien infirmier des hôpitaux, il se grimait, se
transformait, se donnait la tête de son mal, avec un art si extraordinaire,
qu'il avait fallu un hasard pour que le docteur Bonamy se rendît compte de
la supercherie. D'ailleurs, tout de suite les pères avaient exigé le silence sur
l'aventure. À quoi bon livrer ce scandale aux plaisanteries des journaux?
Quand ils découvraient de la sorte des escroqueries au miracle, ils se
contentaient de faire disparaître les coupables. Les simulateurs étaient, du
reste, assez rares, malgré les joyeuses histoires répandues sur Lourdes par
Page 441
les esprits voltairiens. Hélas! en dehors de la foi, la bêtise et l'ignorance
suffisaient.
M. Sabathier était très remué par cette idée que le ciel avait guéri cet
homme venu à ses frais, tandis que lui rentrait impotent, réduit au même
état lamentable. Il soupira, il ne put s'empêcher de conclure, avec une pointe
d'envie, dans sa résignation:
—Enfin, que voulez-vous? la sainte Vierge doit bien savoir ce qu'elle fait.
Ce n'est ni vous ni moi, n'est-ce pas? qui irons lui demander compte de ses
actions... Quand il lui plaira de jeter sur moi un regard, elle me trouvera
toujours à ses pieds.
À Mont-de-Marsan, après l'Angélus, sœur Hyacinthe fit dire le second
chapelet, les cinq mystères douloureux: Jésus au Jardin des Oliviers, Jésus
flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus portant sa croix, Jésus mourant sur
la croix. Et l'on dîna ensuite dans le wagon, car il n'y avait pas d'arrêt avant
Bordeaux, où l'on devait arriver seulement à onze heures du soir. Tous les
paniers des pèlerins étaient bourrés de provisions, sans compter le lait, le
bouillon, le chocolat, les fruits que sœur Saint-François avait envoyés de la
cantine. Puis, des partages fraternels se faisaient: on mangeait sur ses
genoux, on voisinait, chaque compartiment n'était plus qu'une tablée de
hasard, une dînette où chacun apportait son écot. Et l'on avait fini, on
remballait le reste du pain et les papiers gras, lorsqu'on passa devant
Morcenx.
—Mes enfants, dit sœur Hyacinthe en se levant, la prière du soir!
Alors, il y eut un bourdonnement confus, des Pater, des Ave, un examen
de conscience, un acte de contrition, un abandon de soi-même à Dieu, à la
sainte Vierge et aux saints, tout un remerciement de l'heureuse journée, que
termina une prière pour les vivants et pour les fidèles trépassés.
—À dix heures, quand nous serons à Lamothe, reprit la religieuse, je vous
préviens que je ferai faire le silence. Mais je crois que vous allez être bien
sages et qu'on n'aura pas besoin de vous bercer.
Cela fit rire. Il était huit heures et demie, une nuit lente avait submergé la
campagne. Seuls, les coteaux gardaient l'adieu vague du crépuscule, tandis
que la nappe épaissie des ténèbres noyait les terres basses. Le train, à toute
suffisaient.
M. Sabathier était très remué par cette idée que le ciel avait guéri cet
homme venu à ses frais, tandis que lui rentrait impotent, réduit au même
état lamentable. Il soupira, il ne put s'empêcher de conclure, avec une pointe
d'envie, dans sa résignation:
—Enfin, que voulez-vous? la sainte Vierge doit bien savoir ce qu'elle fait.
Ce n'est ni vous ni moi, n'est-ce pas? qui irons lui demander compte de ses
actions... Quand il lui plaira de jeter sur moi un regard, elle me trouvera
toujours à ses pieds.
À Mont-de-Marsan, après l'Angélus, sœur Hyacinthe fit dire le second
chapelet, les cinq mystères douloureux: Jésus au Jardin des Oliviers, Jésus
flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus portant sa croix, Jésus mourant sur
la croix. Et l'on dîna ensuite dans le wagon, car il n'y avait pas d'arrêt avant
Bordeaux, où l'on devait arriver seulement à onze heures du soir. Tous les
paniers des pèlerins étaient bourrés de provisions, sans compter le lait, le
bouillon, le chocolat, les fruits que sœur Saint-François avait envoyés de la
cantine. Puis, des partages fraternels se faisaient: on mangeait sur ses
genoux, on voisinait, chaque compartiment n'était plus qu'une tablée de
hasard, une dînette où chacun apportait son écot. Et l'on avait fini, on
remballait le reste du pain et les papiers gras, lorsqu'on passa devant
Morcenx.
—Mes enfants, dit sœur Hyacinthe en se levant, la prière du soir!
Alors, il y eut un bourdonnement confus, des Pater, des Ave, un examen
de conscience, un acte de contrition, un abandon de soi-même à Dieu, à la
sainte Vierge et aux saints, tout un remerciement de l'heureuse journée, que
termina une prière pour les vivants et pour les fidèles trépassés.
—À dix heures, quand nous serons à Lamothe, reprit la religieuse, je vous
préviens que je ferai faire le silence. Mais je crois que vous allez être bien
sages et qu'on n'aura pas besoin de vous bercer.
Cela fit rire. Il était huit heures et demie, une nuit lente avait submergé la
campagne. Seuls, les coteaux gardaient l'adieu vague du crépuscule, tandis
que la nappe épaissie des ténèbres noyait les terres basses. Le train, à toute
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vapeur, déboucha dans une immense plaine; et il n'y eut plus que cette mer
d'ombre où il roulait sans fin, sous un ciel d'un bleu noir, criblé d'étoiles.
Depuis un instant, Pierre s'étonnait des allures de la Grivotte. Pendant que
les pèlerins et les malades s'assoupissaient déjà, affaissés parmi les bagages,
que balançaient les continuelles secousses, elle s'était levée toute droite, elle
se cramponnait à la cloison, dans une angoisse brusque. Et, sous la lampe,
dont la pâle lueur jaune dansait, elle apparaissait comme amaigrie de
nouveau, la face livide et torturée.
—Madame, prenez garde, elle va tomber! cria le prêtre à madame de
Jonquière, qui, les paupières closes, cédait au sommeil.
Celle-ci se hâta. Mais sœur Hyacinthe s'était retournée d'un mouvement
plus vif. Et elle reçut dans les bras la Grivotte, qu'un furieux accès de toux
abattait sur la banquette. Pendant cinq minutes, la misérable étouffa,
secouée d'une telle quinte que son pauvre corps en craquait. Puis, des filets
rouges coulèrent, elle cracha le sang à pleine gorge.
—Mon Dieu! mon Dieu! ça la reprend! répétait madame de Jonquière
désespérée. Et je m'en doutais, je n'étais pas tranquille, à la voir si
singulière... Attendez, je vais m'asseoir près d'elle.
La religieuse n'y consentit pas.
—Non, non, madame, dormez un peu, je veillerai... Vous n'avez pas
l'habitude, vous finiriez par vous rendre malade, vous aussi.
Et elle s'installa, elle garda contre son épaule la tête de la Grivotte, dont
elle essuyait les lèvres sanglantes. La crise se calma, mais la faiblesse
revenait si grande, que la malheureuse eut à peine la force de bégayer:
—Oh! ce n'est rien, ce n'est rien du tout... Je suis guérie, je suis guérie,
guérie complètement!
Pierre restait bouleversé. Cette foudroyante rechute avait glacé le wagon.
Beaucoup se soulevaient, regardaient avec terreur. Puis, tous se
renfoncèrent dans leur coin, personne ne parla, personne ne bougea plus. Et
Pierre songeait à l'étonnant cas médical offert par cette fille, les forces
rétablies là-bas, le gros appétit, les longues courses, le visage rayonnant, les
d'ombre où il roulait sans fin, sous un ciel d'un bleu noir, criblé d'étoiles.
Depuis un instant, Pierre s'étonnait des allures de la Grivotte. Pendant que
les pèlerins et les malades s'assoupissaient déjà, affaissés parmi les bagages,
que balançaient les continuelles secousses, elle s'était levée toute droite, elle
se cramponnait à la cloison, dans une angoisse brusque. Et, sous la lampe,
dont la pâle lueur jaune dansait, elle apparaissait comme amaigrie de
nouveau, la face livide et torturée.
—Madame, prenez garde, elle va tomber! cria le prêtre à madame de
Jonquière, qui, les paupières closes, cédait au sommeil.
Celle-ci se hâta. Mais sœur Hyacinthe s'était retournée d'un mouvement
plus vif. Et elle reçut dans les bras la Grivotte, qu'un furieux accès de toux
abattait sur la banquette. Pendant cinq minutes, la misérable étouffa,
secouée d'une telle quinte que son pauvre corps en craquait. Puis, des filets
rouges coulèrent, elle cracha le sang à pleine gorge.
—Mon Dieu! mon Dieu! ça la reprend! répétait madame de Jonquière
désespérée. Et je m'en doutais, je n'étais pas tranquille, à la voir si
singulière... Attendez, je vais m'asseoir près d'elle.
La religieuse n'y consentit pas.
—Non, non, madame, dormez un peu, je veillerai... Vous n'avez pas
l'habitude, vous finiriez par vous rendre malade, vous aussi.
Et elle s'installa, elle garda contre son épaule la tête de la Grivotte, dont
elle essuyait les lèvres sanglantes. La crise se calma, mais la faiblesse
revenait si grande, que la malheureuse eut à peine la force de bégayer:
—Oh! ce n'est rien, ce n'est rien du tout... Je suis guérie, je suis guérie,
guérie complètement!
Pierre restait bouleversé. Cette foudroyante rechute avait glacé le wagon.
Beaucoup se soulevaient, regardaient avec terreur. Puis, tous se
renfoncèrent dans leur coin, personne ne parla, personne ne bougea plus. Et
Pierre songeait à l'étonnant cas médical offert par cette fille, les forces
rétablies là-bas, le gros appétit, les longues courses, le visage rayonnant, les
Page 443
membres dansants, puis ce sang craché, cette toux, cette face plombée
d'agonisante, le brutal retour de la maladie, quand même victorieuse. Était-
ce donc une phtisie particulière, compliquée d'une névrose? Était-ce même
quelque autre maladie, un mal inconnu qui faisait tranquillement son œuvre,
au milieu des diagnostics contradictoires? La mer des ignorances et des
erreurs commençait, ces ténèbres où se débat encore la science humaine. Et
il revoyait le docteur Chassaigne hausser les épaules de dédain, tandis que
le docteur Bonamy, plein de sérénité, continuait tranquillement sa besogne
des constatations, dans l'absolue certitude que personne ne lui prouverait
l'impossibilité de ses miracles, pas plus qu'il n'aurait pu en démontrer la
possibilité lui-même.
—Oh! je n'ai pas peur, bégayait toujours la Grivotte, ils me l'ont bien tous
dit là-bas, je suis guérie, guérie complètement!
Le wagon roulait, roulait dans la nuit noire. Chacun prenait ses
dispositions, s'allongeait pour dormir plus à l'aise. On força madame
Vincent à s'étendre sur la banquette, on lui donna un oreiller, où elle pût
reposer sa pauvre tête endolorie; et, devenue d'une docilité d'enfant,
hébétée, elle sommeillait dans une torpeur de cauchemar, avec de grosses
larmes silencieuses qui continuaient à couler de ses yeux clos. Élise
Rouquet, elle aussi, ayant toute une banquette à elle, s'apprêtait à s'y
coucher; mais, la face toujours dans son miroir, elle faisait auparavant une
grande toilette de nuit, se nouait sur la tête le fichu noir qui lui avait servi à
cacher sa plaie, regardait si elle était belle ainsi, avec sa lèvre désenflée. Et,
de nouveau, Pierre s'étonnait de cette plaie en voie de guérison, sinon
guérie, de ce visage de monstre qu'on pouvait maintenant regarder sans
horreur. La mer des incertitudes recommençait. N'était-ce même pas un vrai
lupus? n'était-ce qu'une sorte inconnue d'ulcère, d'origine hystérique? Ou
bien fallait-il admettre que certains lupus mal étudiés, provenant de la
mauvaise nutrition de la peau, pouvaient être amendés par une grande
secousse morale? C'était un miracle, à moins que, dans trois semaines, dans
trois mois ou dans trois ans, il ne reparût, comme la phtisie de la Grivotte.
Il était dix heures, tout le wagon s'ensommeillait, quand on quitta
Lamothe. Sœur Hyacinthe, qui avait gardé sur ses genoux la tête de la
Grivotte assoupie, ne put se lever; et elle se contenta de dire, pour la forme,
d'une voix légère, qui se perdit dans le grondement des roues:
d'agonisante, le brutal retour de la maladie, quand même victorieuse. Était-
ce donc une phtisie particulière, compliquée d'une névrose? Était-ce même
quelque autre maladie, un mal inconnu qui faisait tranquillement son œuvre,
au milieu des diagnostics contradictoires? La mer des ignorances et des
erreurs commençait, ces ténèbres où se débat encore la science humaine. Et
il revoyait le docteur Chassaigne hausser les épaules de dédain, tandis que
le docteur Bonamy, plein de sérénité, continuait tranquillement sa besogne
des constatations, dans l'absolue certitude que personne ne lui prouverait
l'impossibilité de ses miracles, pas plus qu'il n'aurait pu en démontrer la
possibilité lui-même.
—Oh! je n'ai pas peur, bégayait toujours la Grivotte, ils me l'ont bien tous
dit là-bas, je suis guérie, guérie complètement!
Le wagon roulait, roulait dans la nuit noire. Chacun prenait ses
dispositions, s'allongeait pour dormir plus à l'aise. On força madame
Vincent à s'étendre sur la banquette, on lui donna un oreiller, où elle pût
reposer sa pauvre tête endolorie; et, devenue d'une docilité d'enfant,
hébétée, elle sommeillait dans une torpeur de cauchemar, avec de grosses
larmes silencieuses qui continuaient à couler de ses yeux clos. Élise
Rouquet, elle aussi, ayant toute une banquette à elle, s'apprêtait à s'y
coucher; mais, la face toujours dans son miroir, elle faisait auparavant une
grande toilette de nuit, se nouait sur la tête le fichu noir qui lui avait servi à
cacher sa plaie, regardait si elle était belle ainsi, avec sa lèvre désenflée. Et,
de nouveau, Pierre s'étonnait de cette plaie en voie de guérison, sinon
guérie, de ce visage de monstre qu'on pouvait maintenant regarder sans
horreur. La mer des incertitudes recommençait. N'était-ce même pas un vrai
lupus? n'était-ce qu'une sorte inconnue d'ulcère, d'origine hystérique? Ou
bien fallait-il admettre que certains lupus mal étudiés, provenant de la
mauvaise nutrition de la peau, pouvaient être amendés par une grande
secousse morale? C'était un miracle, à moins que, dans trois semaines, dans
trois mois ou dans trois ans, il ne reparût, comme la phtisie de la Grivotte.
Il était dix heures, tout le wagon s'ensommeillait, quand on quitta
Lamothe. Sœur Hyacinthe, qui avait gardé sur ses genoux la tête de la
Grivotte assoupie, ne put se lever; et elle se contenta de dire, pour la forme,
d'une voix légère, qui se perdit dans le grondement des roues:
Page 444
—Le silence, le silence, mes enfants!
Mais quelque chose continua de remuer, au fond d'un compartiment
voisin, un bruit qui l'agaçait et qu'elle finit par comprendre.
—Sophie, qu'est-ce que vous avez donc à donner des coups de pied dans
la banquette? Il faut dormir, mon enfant.
—Je ne donne pas de coups de pied, ma sœur. C'est une clef qui roulait
sous mon soulier.
—Comment, une clef? Passez-la-moi.
Elle l'examina: une très pauvre, une très vieille clef, noirâtre, amincie et
polie par l'usage, dont l'anneau, ressoudé, gardait la cicatrice. Tout le monde
s'était fouillé, personne n'avait perdu de clef.
—J'ai trouvé ça dans le coin, reprit Sophie. Ça doit être à l'homme.
—Quel homme? demanda la religieuse.
—Mais l'homme qui est mort là.
On l'avait déjà oublié. Sœur Hyacinthe se rappela: oui, oui, c'était
sûrement à l'homme, car elle avait entendu tomber quelque chose, pendant
qu'elle lui épongeait le front. Et elle retournait la clef, elle continuait à la
regarder, dans sa laideur de pauvre clef lamentable, de clef désormais
inutile, qui n'ouvrirait jamais plus la serrure inconnue, quelque part, au fond
du vaste monde. Un instant, elle voulut la mettre dans sa poche, par une
sorte de pitié pour ce petit morceau de fer si humble, si mystérieux, tout ce
qui restait de l'homme. Puis, la pensée dévote lui vint qu'il ne fallait
s'attacher à rien sur cette terre; et, par la glace baissée à demi, elle lança la
clef, qui alla tomber dans la nuit noire.
—Sophie, il ne faut plus jouer, il faut dormir, reprit-elle. Allons, allons,
mes enfants, le silence!
Ce fut seulement après le court arrêt à Bordeaux, vers onze heures et
demie, que le sommeil reprit et accabla le wagon entier. Madame de
Jonquière n'avait pu lutter davantage, la tête contre le bois de la cloison, la
face heureuse dans sa fatigue. Les Sabathier dormaient de même, sans un
Mais quelque chose continua de remuer, au fond d'un compartiment
voisin, un bruit qui l'agaçait et qu'elle finit par comprendre.
—Sophie, qu'est-ce que vous avez donc à donner des coups de pied dans
la banquette? Il faut dormir, mon enfant.
—Je ne donne pas de coups de pied, ma sœur. C'est une clef qui roulait
sous mon soulier.
—Comment, une clef? Passez-la-moi.
Elle l'examina: une très pauvre, une très vieille clef, noirâtre, amincie et
polie par l'usage, dont l'anneau, ressoudé, gardait la cicatrice. Tout le monde
s'était fouillé, personne n'avait perdu de clef.
—J'ai trouvé ça dans le coin, reprit Sophie. Ça doit être à l'homme.
—Quel homme? demanda la religieuse.
—Mais l'homme qui est mort là.
On l'avait déjà oublié. Sœur Hyacinthe se rappela: oui, oui, c'était
sûrement à l'homme, car elle avait entendu tomber quelque chose, pendant
qu'elle lui épongeait le front. Et elle retournait la clef, elle continuait à la
regarder, dans sa laideur de pauvre clef lamentable, de clef désormais
inutile, qui n'ouvrirait jamais plus la serrure inconnue, quelque part, au fond
du vaste monde. Un instant, elle voulut la mettre dans sa poche, par une
sorte de pitié pour ce petit morceau de fer si humble, si mystérieux, tout ce
qui restait de l'homme. Puis, la pensée dévote lui vint qu'il ne fallait
s'attacher à rien sur cette terre; et, par la glace baissée à demi, elle lança la
clef, qui alla tomber dans la nuit noire.
—Sophie, il ne faut plus jouer, il faut dormir, reprit-elle. Allons, allons,
mes enfants, le silence!
Ce fut seulement après le court arrêt à Bordeaux, vers onze heures et
demie, que le sommeil reprit et accabla le wagon entier. Madame de
Jonquière n'avait pu lutter davantage, la tête contre le bois de la cloison, la
face heureuse dans sa fatigue. Les Sabathier dormaient de même, sans un
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souffle; tandis que pas un bruit non plus ne venait de l'autre compartiment,
celui que Sophie Couteau et Élise Rouquet occupaient, allongées face à face
sur les banquettes. De temps à autre, une plainte sourde s'élevait, un cri
étranglé de douleur ou d'épouvante, qui s'échappait des lèvres de madame
Vincent assoupie, torturée de mauvais rêves. Et il ne restait guère que sœur
Hyacinthe les yeux grands ouverts, très préoccupée de l'état de la Grivotte,
immobile maintenant, comme assommée, respirant avec effort, d'un râle
continu. D'un bout à l'autre de ce dortoir mouvant, secoué par la trépidation
du train lancé à toute vapeur, les pèlerins et les malades s'abandonnaient,
des membres pendaient, des têtes roulaient, sous la pâle lueur dansante des
lampes. Au fond, dans le compartiment des dix pèlerines, c'était un pêle-
mêle lamentable de pauvres figures laides, les vieilles, les jeunes, que le
sommeil semblait avoir foudroyées à la fin d'un cantique, la bouche ouverte.
Et une grande pitié montait de ces tristes gens, las, écrasés par cinq journées
d'espoirs fous, d'extases infinies, qui allaient, le lendemain, se réveiller à la
dure réalité de l'existence.
Alors, Pierre se sentit comme seul avec Marie. Elle n'avait pas voulu
s'allonger sur la banquette, disant qu'elle était restée trop longtemps
couchée, pendant sept ans; et lui, pour donner de l'aise à M. de Guersaint,
qui, depuis Bordeaux, avait repris son profond sommeil d'enfant, était venu
s'asseoir près d'elle. La clarté de la lampe la gênait, il tira l'écran, ils se
trouvèrent dans l'ombre, une ombre transparente, infiniment douce. À ce
moment, le train devait rouler en plaine, il glissait dans la nuit, comme en
un vol sans fin, avec un bruit d'ailes énorme et régulier. Par la glace qu'ils
avaient baissée, une fraîcheur exquise venait des champs noirs, des champs
insondables, où ne luisait même pas la petite lueur perdue d'un village. Un
instant, il s'était tourné vers elle, il avait vu qu'elle tenait ses yeux fermés.
Mais il devinait qu'elle ne dormait pas, goûtant ce grand calme, dans ce
grondement de foudre, dans cette fuite à toute vapeur au fond des ténèbres;
et, comme elle, il ferma les paupières, il rêva longuement.
Une fois encore, le passé s'évoquait, la petite maison de Neuilly, le baiser
qu'ils avaient échangé près de la haie en fleur, sous les arbres criblés de
soleil. Comme cela était loin déjà, et quel parfum en avait gardé sa vie
entière! Ensuite, l'amertume lui revenait du jour où il s'était fait prêtre.
Jamais elle ne devait être femme, il avait consenti à n'être plus un homme,
et ce serait leur éternel malheur, puisque la nature ironique allait refaire
celui que Sophie Couteau et Élise Rouquet occupaient, allongées face à face
sur les banquettes. De temps à autre, une plainte sourde s'élevait, un cri
étranglé de douleur ou d'épouvante, qui s'échappait des lèvres de madame
Vincent assoupie, torturée de mauvais rêves. Et il ne restait guère que sœur
Hyacinthe les yeux grands ouverts, très préoccupée de l'état de la Grivotte,
immobile maintenant, comme assommée, respirant avec effort, d'un râle
continu. D'un bout à l'autre de ce dortoir mouvant, secoué par la trépidation
du train lancé à toute vapeur, les pèlerins et les malades s'abandonnaient,
des membres pendaient, des têtes roulaient, sous la pâle lueur dansante des
lampes. Au fond, dans le compartiment des dix pèlerines, c'était un pêle-
mêle lamentable de pauvres figures laides, les vieilles, les jeunes, que le
sommeil semblait avoir foudroyées à la fin d'un cantique, la bouche ouverte.
Et une grande pitié montait de ces tristes gens, las, écrasés par cinq journées
d'espoirs fous, d'extases infinies, qui allaient, le lendemain, se réveiller à la
dure réalité de l'existence.
Alors, Pierre se sentit comme seul avec Marie. Elle n'avait pas voulu
s'allonger sur la banquette, disant qu'elle était restée trop longtemps
couchée, pendant sept ans; et lui, pour donner de l'aise à M. de Guersaint,
qui, depuis Bordeaux, avait repris son profond sommeil d'enfant, était venu
s'asseoir près d'elle. La clarté de la lampe la gênait, il tira l'écran, ils se
trouvèrent dans l'ombre, une ombre transparente, infiniment douce. À ce
moment, le train devait rouler en plaine, il glissait dans la nuit, comme en
un vol sans fin, avec un bruit d'ailes énorme et régulier. Par la glace qu'ils
avaient baissée, une fraîcheur exquise venait des champs noirs, des champs
insondables, où ne luisait même pas la petite lueur perdue d'un village. Un
instant, il s'était tourné vers elle, il avait vu qu'elle tenait ses yeux fermés.
Mais il devinait qu'elle ne dormait pas, goûtant ce grand calme, dans ce
grondement de foudre, dans cette fuite à toute vapeur au fond des ténèbres;
et, comme elle, il ferma les paupières, il rêva longuement.
Une fois encore, le passé s'évoquait, la petite maison de Neuilly, le baiser
qu'ils avaient échangé près de la haie en fleur, sous les arbres criblés de
soleil. Comme cela était loin déjà, et quel parfum en avait gardé sa vie
entière! Ensuite, l'amertume lui revenait du jour où il s'était fait prêtre.
Jamais elle ne devait être femme, il avait consenti à n'être plus un homme,
et ce serait leur éternel malheur, puisque la nature ironique allait refaire
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d'elle une épouse et une mère. Encore s'il avait conservé la foi, il y aurait
trouvé l'éternelle consolation. Mais, vainement, il avait tout tenté pour la
reconquérir: son voyage à Lourdes, ses efforts devant la Grotte, son espoir,
un instant, qu'il finirait par croire, si Marie était miraculeusement guérie;
puis la ruine totale, irrémédiable, lorsque la guérison annoncée s'était
scientifiquement produite. Et leur idylle si pure et si douloureuse, la longue
histoire de leur tendresse trempée de larmes, se déroulait aussi. Elle-même,
ayant pénétré son triste secret, n'était venue à Lourdes que pour demander
au ciel le miracle de sa conversion. Pendant la procession aux flambeaux,
lorsqu'ils étaient restés seuls sous les arbres, dans le parfum des roses
invisibles, ils avaient prié l'un pour l'autre, perdus l'un dans l'autre, avec
l'ardent désir de leur mutuel bonheur. Devant la Grotte encore, elle avait
supplié la sainte Vierge de l'oublier, elle, et de le sauver, lui, si elle ne
pouvait obtenir qu'une grâce de son divin Fils. Puis, guérie, hors d'elle,
soulevée d'amour et de reconnaissance, emportée par les rampes avec son
chariot, jusqu'à la Basilique, elle s'était crue exaucée, elle lui avait crié sa
joie d'être tous les deux sauvés ensemble, ensemble! Ah! ce mensonge, ce
mensonge d'affection et de charité, l'erreur où il la laissait depuis ce
moment, de quel poids il lui écrasait le cœur! C'était la dalle pesante qui,
maintenant, le murait au fond de son sépulcre volontaire. Il se rappelait
l'affreuse crise dont il avait faillir mourir, dans l'ombre de la Crypte, ses
sanglots, sa brutale révolte d'abord, son besoin de la garder pour lui seul, de
la posséder, puisqu'il la savait sienne, toute cette passion grondante de sa
virilité réveillée, qui peu à peu, ensuite, s'était rendormie, noyée sous le
ruissellement de ses pleurs; et, pour ne pas détruire en elle la divine illusion,
cédant à une fraternelle pitié, il avait fait cet héroïque serment de lui mentir,
dont il agonisait.
Pierre, dans sa rêverie, frémit alors. Aurait-il la force de le tenir toujours,
ce serment? À la gare, lorsqu'il l'attendait, ne venait-il pas de surprendre en
son cœur une impatience, un besoin jaloux de quitter ce Lourdes trop aimé,
avec le vague espoir qu'elle redeviendrait à lui, au loin? S'il n'avait pas été
prêtre pourtant, il l'aurait épousée. Quel ravissement, quelle existence de
félicité adorable, se donner tout à elle, la prendre toute, revivre dans le cher
enfant qui naîtrait! Il n'y avait sûrement de divin que la possession, la vie
qui se complète et qui enfante. Et son rêve dévia, il se vit marié, cela
l'emplit d'une joie si vive, qu'il se demanda pourquoi ce rêve était
trouvé l'éternelle consolation. Mais, vainement, il avait tout tenté pour la
reconquérir: son voyage à Lourdes, ses efforts devant la Grotte, son espoir,
un instant, qu'il finirait par croire, si Marie était miraculeusement guérie;
puis la ruine totale, irrémédiable, lorsque la guérison annoncée s'était
scientifiquement produite. Et leur idylle si pure et si douloureuse, la longue
histoire de leur tendresse trempée de larmes, se déroulait aussi. Elle-même,
ayant pénétré son triste secret, n'était venue à Lourdes que pour demander
au ciel le miracle de sa conversion. Pendant la procession aux flambeaux,
lorsqu'ils étaient restés seuls sous les arbres, dans le parfum des roses
invisibles, ils avaient prié l'un pour l'autre, perdus l'un dans l'autre, avec
l'ardent désir de leur mutuel bonheur. Devant la Grotte encore, elle avait
supplié la sainte Vierge de l'oublier, elle, et de le sauver, lui, si elle ne
pouvait obtenir qu'une grâce de son divin Fils. Puis, guérie, hors d'elle,
soulevée d'amour et de reconnaissance, emportée par les rampes avec son
chariot, jusqu'à la Basilique, elle s'était crue exaucée, elle lui avait crié sa
joie d'être tous les deux sauvés ensemble, ensemble! Ah! ce mensonge, ce
mensonge d'affection et de charité, l'erreur où il la laissait depuis ce
moment, de quel poids il lui écrasait le cœur! C'était la dalle pesante qui,
maintenant, le murait au fond de son sépulcre volontaire. Il se rappelait
l'affreuse crise dont il avait faillir mourir, dans l'ombre de la Crypte, ses
sanglots, sa brutale révolte d'abord, son besoin de la garder pour lui seul, de
la posséder, puisqu'il la savait sienne, toute cette passion grondante de sa
virilité réveillée, qui peu à peu, ensuite, s'était rendormie, noyée sous le
ruissellement de ses pleurs; et, pour ne pas détruire en elle la divine illusion,
cédant à une fraternelle pitié, il avait fait cet héroïque serment de lui mentir,
dont il agonisait.
Pierre, dans sa rêverie, frémit alors. Aurait-il la force de le tenir toujours,
ce serment? À la gare, lorsqu'il l'attendait, ne venait-il pas de surprendre en
son cœur une impatience, un besoin jaloux de quitter ce Lourdes trop aimé,
avec le vague espoir qu'elle redeviendrait à lui, au loin? S'il n'avait pas été
prêtre pourtant, il l'aurait épousée. Quel ravissement, quelle existence de
félicité adorable, se donner tout à elle, la prendre toute, revivre dans le cher
enfant qui naîtrait! Il n'y avait sûrement de divin que la possession, la vie
qui se complète et qui enfante. Et son rêve dévia, il se vit marié, cela
l'emplit d'une joie si vive, qu'il se demanda pourquoi ce rêve était
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irréalisable. Elle avait l'ignorance d'une fillette de dix ans, il l'instruirait, il
lui referait une âme. Cette guérison qu'elle croyait devoir à la sainte Vierge,
elle comprendrait qu'elle lui venait de la Mère unique, de l'impassible et
sereine nature. Mais, à mesure qu'il arrangeait ainsi les choses, une sorte de
terreur sacrée grandissait en lui, remontant de son éducation religieuse.
Grand Dieu! ce bonheur humain dont il la voulait combler, savait-il s'il
vaudrait jamais la sainte ignorance, l'enfantine naïveté où elle vivait? Quels
reproches plus tard, si elle n'était pas heureuse! Puis, quel drame de
conscience, jeter la soutane, épouser cette miraculée d'hier, dévaster assez
sa foi pour l'amener au consentement de ce sacrilège! Et, cependant, là était
la bravoure, là était la raison, la vie, le vrai homme, la vraie femme, l'union
nécessaire et grande. Pourquoi donc, mon Dieu! n'osait-il pas? Une horrible
tristesse égarait sa songerie, il n'entendait plus que son pauvre cœur souffrir.
Le train roulait avec son énorme battement d'ailes, il n'y avait toujours
d'éveillée que sœur Hyacinthe, dans le sommeil accablé du wagon; et, à ce
moment, Marie, se penchant vers Pierre, lui dit doucement:
—C'est singulier, mon ami, je tombe de sommeil, et je ne puis dormir.
Puis, avec un léger rire:
—J'ai Paris dans la tête.
—Comment, Paris?
—Oui, oui, je songe qu'il m'attend, que je vais y rentrer... Ah! ce Paris
dont je ne connais rien, il va falloir y vivre!
Ce fut pour Pierre une angoisse. Il l'avait bien prévu, elle ne pouvait plus
être à lui, elle serait aux autres. Paris allait la lui prendre, si Lourdes la lui
rendait. Et il s'imaginait cette ignorante faisant fatalement son éducation de
femme. La petite âme toute blanche, restée candide, chez la grande fille de
vingt-trois ans, l'âme que la maladie avait mise à l'écart, loin de la vie, loin
des romans même, serait bien vite mûre, maintenant qu'elle reprenait son
libre vol. Il voyait la jeune fille rieuse, bien portante, courant partout,
regardant, apprenant, rencontrant un jour le mari qui achèverait de
l'instruire.
—Alors, vous vous promettez de vous amuser, à Paris?
lui referait une âme. Cette guérison qu'elle croyait devoir à la sainte Vierge,
elle comprendrait qu'elle lui venait de la Mère unique, de l'impassible et
sereine nature. Mais, à mesure qu'il arrangeait ainsi les choses, une sorte de
terreur sacrée grandissait en lui, remontant de son éducation religieuse.
Grand Dieu! ce bonheur humain dont il la voulait combler, savait-il s'il
vaudrait jamais la sainte ignorance, l'enfantine naïveté où elle vivait? Quels
reproches plus tard, si elle n'était pas heureuse! Puis, quel drame de
conscience, jeter la soutane, épouser cette miraculée d'hier, dévaster assez
sa foi pour l'amener au consentement de ce sacrilège! Et, cependant, là était
la bravoure, là était la raison, la vie, le vrai homme, la vraie femme, l'union
nécessaire et grande. Pourquoi donc, mon Dieu! n'osait-il pas? Une horrible
tristesse égarait sa songerie, il n'entendait plus que son pauvre cœur souffrir.
Le train roulait avec son énorme battement d'ailes, il n'y avait toujours
d'éveillée que sœur Hyacinthe, dans le sommeil accablé du wagon; et, à ce
moment, Marie, se penchant vers Pierre, lui dit doucement:
—C'est singulier, mon ami, je tombe de sommeil, et je ne puis dormir.
Puis, avec un léger rire:
—J'ai Paris dans la tête.
—Comment, Paris?
—Oui, oui, je songe qu'il m'attend, que je vais y rentrer... Ah! ce Paris
dont je ne connais rien, il va falloir y vivre!
Ce fut pour Pierre une angoisse. Il l'avait bien prévu, elle ne pouvait plus
être à lui, elle serait aux autres. Paris allait la lui prendre, si Lourdes la lui
rendait. Et il s'imaginait cette ignorante faisant fatalement son éducation de
femme. La petite âme toute blanche, restée candide, chez la grande fille de
vingt-trois ans, l'âme que la maladie avait mise à l'écart, loin de la vie, loin
des romans même, serait bien vite mûre, maintenant qu'elle reprenait son
libre vol. Il voyait la jeune fille rieuse, bien portante, courant partout,
regardant, apprenant, rencontrant un jour le mari qui achèverait de
l'instruire.
—Alors, vous vous promettez de vous amuser, à Paris?
Page 448
—Moi! mon ami, oh! que dites-vous là?... Est-ce que nous sommes assez
riches pour nous amuser!... Non, je songeais à ma pauvre sœur Blanche, je
me demandais ce que j'allais pouvoir faire, à Paris, afin de la soulager un
peu. Elle est si bonne, elle se donne tant de mal, je ne veux pas qu'elle
continue à gagner seule tout l'argent.
Et, après un nouveau silence, comme lui-même se taisait, très ému:
—Autrefois, avant de souffrir trop, je peignais assez bien la miniature.
Vous vous souvenez, j'avais fait un portrait de papa très ressemblant, que
tout le monde trouvait très joli... Vous m'aiderez, n'est-ce pas? Vous me
chercherez des portraits.
Puis, elle parla de cette vie nouvelle qu'elle allait mener. Elle voulait
arranger sa chambre, la faire tendre d'une cretonne à petites fleurs bleues,
sur ses premières économies. Blanche lui avait parlé des grands magasins,
où l'on achetait tout à bon compte. Ce serait si amusant, de sortir avec
Blanche, de galoper un peu, elle qui ne connaissait rien, qui n'avait jamais
rien vu, clouée dans un lit depuis son enfance. Et Pierre, calmé un instant,
souffrait de nouveau, en sentant chez elle cette envie brûlante de vivre, cette
ardeur à tout voir, tout connaître, tout goûter. C'était enfin l'éveil de la
femme qu'elle devait devenir, qu'il avait autrefois devinée, adorée dans
l'enfant, une chère créature de gaieté et de passion, avec sa bouche fleurie,
ses yeux d'étoiles, son teint de lait, ses cheveux d'or, toute resplendissante
de la joie d'être.
—Oh! je travaillerai, je travaillerai! et puis, vous avez raison, Pierre, je
m'amuserai aussi, parce que ce n'est point un mal, n'est-ce pas? que d'être
joyeuse.
—Non, non, sûrement, Marie.
—Le dimanche, nous irons à la campagne, oh! très loin, dans les bois, où
il y aura de beaux arbres... Nous irons également au théâtre, si papa nous y
mène. On m'a dit qu'il y a beaucoup de pièces qu'on peut entendre... Mais ce
n'est pas tout ça, d'ailleurs. Pourvu que je sorte, que j'aille dans les rues, que
je voie des choses, je serai si heureuse, je rentrerai si gaie!... C'est si bon de
vivre, n'est-ce pas, Pierre?
—Oui, oui, Marie, c'est très bon.
riches pour nous amuser!... Non, je songeais à ma pauvre sœur Blanche, je
me demandais ce que j'allais pouvoir faire, à Paris, afin de la soulager un
peu. Elle est si bonne, elle se donne tant de mal, je ne veux pas qu'elle
continue à gagner seule tout l'argent.
Et, après un nouveau silence, comme lui-même se taisait, très ému:
—Autrefois, avant de souffrir trop, je peignais assez bien la miniature.
Vous vous souvenez, j'avais fait un portrait de papa très ressemblant, que
tout le monde trouvait très joli... Vous m'aiderez, n'est-ce pas? Vous me
chercherez des portraits.
Puis, elle parla de cette vie nouvelle qu'elle allait mener. Elle voulait
arranger sa chambre, la faire tendre d'une cretonne à petites fleurs bleues,
sur ses premières économies. Blanche lui avait parlé des grands magasins,
où l'on achetait tout à bon compte. Ce serait si amusant, de sortir avec
Blanche, de galoper un peu, elle qui ne connaissait rien, qui n'avait jamais
rien vu, clouée dans un lit depuis son enfance. Et Pierre, calmé un instant,
souffrait de nouveau, en sentant chez elle cette envie brûlante de vivre, cette
ardeur à tout voir, tout connaître, tout goûter. C'était enfin l'éveil de la
femme qu'elle devait devenir, qu'il avait autrefois devinée, adorée dans
l'enfant, une chère créature de gaieté et de passion, avec sa bouche fleurie,
ses yeux d'étoiles, son teint de lait, ses cheveux d'or, toute resplendissante
de la joie d'être.
—Oh! je travaillerai, je travaillerai! et puis, vous avez raison, Pierre, je
m'amuserai aussi, parce que ce n'est point un mal, n'est-ce pas? que d'être
joyeuse.
—Non, non, sûrement, Marie.
—Le dimanche, nous irons à la campagne, oh! très loin, dans les bois, où
il y aura de beaux arbres... Nous irons également au théâtre, si papa nous y
mène. On m'a dit qu'il y a beaucoup de pièces qu'on peut entendre... Mais ce
n'est pas tout ça, d'ailleurs. Pourvu que je sorte, que j'aille dans les rues, que
je voie des choses, je serai si heureuse, je rentrerai si gaie!... C'est si bon de
vivre, n'est-ce pas, Pierre?
—Oui, oui, Marie, c'est très bon.
Page 449
Un petit froid de mort l'envahissait, il agonisait du regret de n'être plus un
homme. Pourquoi donc, puisqu'elle le tentait ainsi, avec sa candeur irritante,
ne lui disait-il pas la vérité qui le ravageait? Il l'aurait prise, il l'aurait
conquise. Jamais débat plus affreux ne s'était livré dans son cœur et dans sa
volonté. Un moment, il fut sur le point de prononcer les mots irréparables.
Mais, déjà, elle reprenait de sa voix d'enfant joueuse:
—Oh! voyez donc ce pauvre papa, est-il content de dormir si fort!
En effet, sur la banquette, en face d'eux, M. de Guersaint dormait d'un air
béat, comme dans son lit, sans paraître avoir conscience des continuelles
secousses. Ce roulis, ce tangage monotones semblaient du reste n'être plus
que le bercement qui alourdissait le sommeil du wagon entier. C'était
l'abandon complet, l'anéantissement des corps, au milieu du désordre des
bagages, écroulés eux aussi, comme assoupis sous la lueur fumeuse des
lampes. Et le grondement rythmé des roues ne cessait pas, dans l'inconnu
des ténèbres où le train roulait toujours. Parfois seulement, devant une gare,
sous un pont, le vent de la course s'engouffrait, une tempête soufflait
brusquement. Puis, le grondement berceur recommençait, uniforme, à
l'infini.
Marie prit doucement la main de Pierre. Ils étaient si perdus, si seuls,
parmi tout ce monde anéanti, dans cette grande paix grondante du train
lancé au travers de la nuit noire. Une tristesse, la tristesse qu'elle avait
jusque là cachée, venait de reparaître, noyant d'ombre ses grands yeux
bleus.
—Mon bon Pierre, vous viendrez souvent avec nous, n'est-ce pas?
Il avait tressailli, en sentant sa petite main serrer la sienne. Son cœur était
sur ses lèvres, il se décidait à parler. Pourtant, il se retint encore, il balbutia:
—Marie, je ne suis pas toujours libre, un prêtre ne peut aller partout.
—Un prêtre, répéta-t-elle, oui, oui, un prêtre, je comprends...
Alors, ce fut elle qui parla, qui confessa le secret mortel dont son cœur
étouffait depuis le départ. Elle se pencha encore, reprit à voix plus basse:
homme. Pourquoi donc, puisqu'elle le tentait ainsi, avec sa candeur irritante,
ne lui disait-il pas la vérité qui le ravageait? Il l'aurait prise, il l'aurait
conquise. Jamais débat plus affreux ne s'était livré dans son cœur et dans sa
volonté. Un moment, il fut sur le point de prononcer les mots irréparables.
Mais, déjà, elle reprenait de sa voix d'enfant joueuse:
—Oh! voyez donc ce pauvre papa, est-il content de dormir si fort!
En effet, sur la banquette, en face d'eux, M. de Guersaint dormait d'un air
béat, comme dans son lit, sans paraître avoir conscience des continuelles
secousses. Ce roulis, ce tangage monotones semblaient du reste n'être plus
que le bercement qui alourdissait le sommeil du wagon entier. C'était
l'abandon complet, l'anéantissement des corps, au milieu du désordre des
bagages, écroulés eux aussi, comme assoupis sous la lueur fumeuse des
lampes. Et le grondement rythmé des roues ne cessait pas, dans l'inconnu
des ténèbres où le train roulait toujours. Parfois seulement, devant une gare,
sous un pont, le vent de la course s'engouffrait, une tempête soufflait
brusquement. Puis, le grondement berceur recommençait, uniforme, à
l'infini.
Marie prit doucement la main de Pierre. Ils étaient si perdus, si seuls,
parmi tout ce monde anéanti, dans cette grande paix grondante du train
lancé au travers de la nuit noire. Une tristesse, la tristesse qu'elle avait
jusque là cachée, venait de reparaître, noyant d'ombre ses grands yeux
bleus.
—Mon bon Pierre, vous viendrez souvent avec nous, n'est-ce pas?
Il avait tressailli, en sentant sa petite main serrer la sienne. Son cœur était
sur ses lèvres, il se décidait à parler. Pourtant, il se retint encore, il balbutia:
—Marie, je ne suis pas toujours libre, un prêtre ne peut aller partout.
—Un prêtre, répéta-t-elle, oui, oui, un prêtre, je comprends...
Alors, ce fut elle qui parla, qui confessa le secret mortel dont son cœur
étouffait depuis le départ. Elle se pencha encore, reprit à voix plus basse:
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—Écoutez, mon bon Pierre, je suis affreusement triste. J'ai l'air d'être
contente, mais la mort est dans mon âme... Vous m'avez menti, hier.
Il s'effara, il ne comprit pas d'abord.
—Je vous ai menti, comment?
Une sorte de honte la retenait, elle hésita encore, au moment de descendre
dans ce mystère d'une conscience qui n'était pas la sienne. Puis, en amie, en
sœur:
—Oui, vous m'avez laissé croire que vous étiez sauvé avec moi, et ce
n'était pas vrai, Pierre, vous n'avez pas retrouvé la foi perdue.
Grand Dieu! elle savait. Ce fut pour lui une désolation, une telle
catastrophe, qu'il en oublia son tourment. D'abord, il voulut s'entêter dans
son mensonge de fraternelle charité.
—Mais je vous assure, Marie! D'où peut vous venir une idée si vilaine?
—Oh! mon ami, taisez-vous, par pitié! Ça me ferait trop de peine, si vous
me mentiez davantage... Tenez! c'est là-bas, à la gare, au moment de partir,
quand le malheureux homme a été mort. Le bon abbé Judaine s'est
agenouillé, a dit des prières pour le repos de cette âme révoltée. Et j'ai tout
senti, j'ai tout compris, lorsque j'ai vu que vous ne vous mettiez pas à
genoux, que la prière ne montait pas également à vos lèvres.
—En vérité, Marie, je vous assure...
—Non, non, vous n'avez pas prié pour le mort, vous ne croyez plus... Et
puis, c'est autre chose aussi, c'est tout ce que je devine, tout ce qui me vient
de vous, un désespoir que vous ne pouvez cacher, une mélancolie de vos
pauvres yeux, dès qu'ils rencontrent les miens... La sainte Vierge ne m'a pas
exaucée, ne vous a pas rendu la foi, et je suis bien malheureuse!
Elle pleurait, une larme chaude tomba sur la main du prêtre, qu'elle tenait
toujours. Cela le bouleversa, il cessa de lutter, avouant, laissant à son tour
couler ses larmes, tandis qu'il bégayait à voix très basse:
—Oh! Marie, je suis bien malheureux aussi, oh! bien malheureux!
contente, mais la mort est dans mon âme... Vous m'avez menti, hier.
Il s'effara, il ne comprit pas d'abord.
—Je vous ai menti, comment?
Une sorte de honte la retenait, elle hésita encore, au moment de descendre
dans ce mystère d'une conscience qui n'était pas la sienne. Puis, en amie, en
sœur:
—Oui, vous m'avez laissé croire que vous étiez sauvé avec moi, et ce
n'était pas vrai, Pierre, vous n'avez pas retrouvé la foi perdue.
Grand Dieu! elle savait. Ce fut pour lui une désolation, une telle
catastrophe, qu'il en oublia son tourment. D'abord, il voulut s'entêter dans
son mensonge de fraternelle charité.
—Mais je vous assure, Marie! D'où peut vous venir une idée si vilaine?
—Oh! mon ami, taisez-vous, par pitié! Ça me ferait trop de peine, si vous
me mentiez davantage... Tenez! c'est là-bas, à la gare, au moment de partir,
quand le malheureux homme a été mort. Le bon abbé Judaine s'est
agenouillé, a dit des prières pour le repos de cette âme révoltée. Et j'ai tout
senti, j'ai tout compris, lorsque j'ai vu que vous ne vous mettiez pas à
genoux, que la prière ne montait pas également à vos lèvres.
—En vérité, Marie, je vous assure...
—Non, non, vous n'avez pas prié pour le mort, vous ne croyez plus... Et
puis, c'est autre chose aussi, c'est tout ce que je devine, tout ce qui me vient
de vous, un désespoir que vous ne pouvez cacher, une mélancolie de vos
pauvres yeux, dès qu'ils rencontrent les miens... La sainte Vierge ne m'a pas
exaucée, ne vous a pas rendu la foi, et je suis bien malheureuse!
Elle pleurait, une larme chaude tomba sur la main du prêtre, qu'elle tenait
toujours. Cela le bouleversa, il cessa de lutter, avouant, laissant à son tour
couler ses larmes, tandis qu'il bégayait à voix très basse:
—Oh! Marie, je suis bien malheureux aussi, oh! bien malheureux!
Page 451
Un instant, ils se turent, dans leur cruel chagrin de sentir entre eux l'abîme
de leurs croyances. Ils ne seraient jamais plus étroitement l'un à l'autre, ils
se désespéraient surtout de leur impuissance à se rapprocher, définitive
désormais, puisque le ciel lui-même avait refusé de renouer le lien. Côte à
côte, ils pleuraient sur leur séparation.
—Moi, reprit-elle douloureusement, moi qui avais tant prié pour votre
conversion, moi qui étais si heureuse!... Il m'avait semblé que votre âme se
fondait dans mon âme, et cela était si délicieux d'avoir été sauvés ensemble,
ensemble! Je me sentais des forces pour vivre, oh! des forces à soulever le
monde.
Il ne répondait pas, ses pleurs continuaient à couler sans fin.
—Et dire, reprit-elle, que j'ai été guérie seule, que j'ai eu ce grand bonheur
sans vous! C'est de vous voir si abandonné, si désolé, qui me déchire le
cœur, lorsque, moi, je suis comblée de grâce et de joie... Ah! que la sainte
Vierge a été sévère! Pourquoi n'a-t-elle pas guéri votre âme, en même temps
qu'elle guérissait mon corps?
L'occasion dernière se présentait, il aurait dû parler, faire enfin chez cette
innocente la clarté de la raison, lui expliquer le miracle, pour que la vie,
après avoir accompli en elle son œuvre de santé, achevât son triomphe en
les jetant aux bras l'un de l'autre. Lui aussi était guéri, l'intelligence saine
désormais, et ce n'était point d'avoir perdu la foi, c'était de la perdre elle-
même qu'il pleurait. Mais une invincible pitié l'envahissait, dans son grand
chagrin. Non, non! il ne troublerait pas cette âme, il ne lui enlèverait pas sa
croyance, qui, peut-être un jour, serait son unique soutien, au milieu des
douleurs de ce monde. On ne peut demander encore ni aux enfants ni aux
femmes l'héroïsme amer de la raison. Il n'en avait pas la force, il pensait
même n'en avoir pas le droit. Cela lui aurait paru un viol, un meurtre
abominable. Et il ne parla point, ses larmes coulèrent plus brûlantes, dans
cette immolation de son amour, le sacrifice désespéré de son bonheur à lui,
pour qu'elle restât candide, ignorante et joyeuse.
—Oh! Marie, que je suis malheureux! Il n'y a pas sur les routes, il n'y a
pas dans les bagnes de malheureux qui soient plus malheureux que moi!...
Oh! Marie, si vous saviez, si vous saviez comme je suis malheureux!
de leurs croyances. Ils ne seraient jamais plus étroitement l'un à l'autre, ils
se désespéraient surtout de leur impuissance à se rapprocher, définitive
désormais, puisque le ciel lui-même avait refusé de renouer le lien. Côte à
côte, ils pleuraient sur leur séparation.
—Moi, reprit-elle douloureusement, moi qui avais tant prié pour votre
conversion, moi qui étais si heureuse!... Il m'avait semblé que votre âme se
fondait dans mon âme, et cela était si délicieux d'avoir été sauvés ensemble,
ensemble! Je me sentais des forces pour vivre, oh! des forces à soulever le
monde.
Il ne répondait pas, ses pleurs continuaient à couler sans fin.
—Et dire, reprit-elle, que j'ai été guérie seule, que j'ai eu ce grand bonheur
sans vous! C'est de vous voir si abandonné, si désolé, qui me déchire le
cœur, lorsque, moi, je suis comblée de grâce et de joie... Ah! que la sainte
Vierge a été sévère! Pourquoi n'a-t-elle pas guéri votre âme, en même temps
qu'elle guérissait mon corps?
L'occasion dernière se présentait, il aurait dû parler, faire enfin chez cette
innocente la clarté de la raison, lui expliquer le miracle, pour que la vie,
après avoir accompli en elle son œuvre de santé, achevât son triomphe en
les jetant aux bras l'un de l'autre. Lui aussi était guéri, l'intelligence saine
désormais, et ce n'était point d'avoir perdu la foi, c'était de la perdre elle-
même qu'il pleurait. Mais une invincible pitié l'envahissait, dans son grand
chagrin. Non, non! il ne troublerait pas cette âme, il ne lui enlèverait pas sa
croyance, qui, peut-être un jour, serait son unique soutien, au milieu des
douleurs de ce monde. On ne peut demander encore ni aux enfants ni aux
femmes l'héroïsme amer de la raison. Il n'en avait pas la force, il pensait
même n'en avoir pas le droit. Cela lui aurait paru un viol, un meurtre
abominable. Et il ne parla point, ses larmes coulèrent plus brûlantes, dans
cette immolation de son amour, le sacrifice désespéré de son bonheur à lui,
pour qu'elle restât candide, ignorante et joyeuse.
—Oh! Marie, que je suis malheureux! Il n'y a pas sur les routes, il n'y a
pas dans les bagnes de malheureux qui soient plus malheureux que moi!...
Oh! Marie, si vous saviez, si vous saviez comme je suis malheureux!
Page 452
Elle fut éperdue, elle le saisit entre ses bras tremblants, voulut le consoler
d'une fraternelle étreinte. À ce moment, la femme qui s'éveillait en elle
devina tout, sanglota elle aussi de toutes les volontés humaines et divines
qui les séparaient. Elle n'avait jamais encore songé à ces choses, elle
entrevoyait soudain la vie avec ses passions, ses luttes, ses souffrances; et
elle cherchait ce qu'elle allait dire pour apaiser un peu ce cœur saignant, et
elle balbutiait très bas, navrée de ne rien trouver d'assez doux:
—Je sais, je sais...
Puis, elle trouva; et, comme si ce qu'elle avait à dire ne pouvait être
entendu que des anges, elle s'inquiéta, elle regarda autour d'elle, dans le
wagon. Mais il semblait que le sommeil s'y fût alourdi encore. Son père
dormait toujours, avec son innocence de grand enfant. Pas un des pèlerins,
pas un des malades n'avait bougé, dans le rude bercement qui les emportait.
Sœur Hyacinthe elle-même, cédant à l'écrasante fatigue, venait de fermer
les paupières, après avoir, à son tour, tiré l'écran, sur la lampe de son
compartiment. Il n'y avait plus là qu'une ombre vague, des corps indistincts
parmi des objets sans nom, à peine des apparences, qu'un souffle de
tempête, une fuite furieuse charriait sans fin au fond des ténèbres. Et elle se
méfia aussi de cette campagne noire, dont l'inconnu défilait aux deux côtés
du train, sans qu'on pût même savoir quelles forêts, quelles rivières, quelles
collines on traversait. Tout à l'heure, des étincelles vives avaient paru, peut-
être des forges lointaines, des lampes tristes de travailleurs ou de malades;
mais, de nouveau, la nuit coulait profonde, la mer obscure, infinie, innomée,
où l'on était toujours plus loin, ailleurs et nulle part.
Marie, alors, prise d'une pudique confusion, rougissante au milieu de ses
pleurs, mit ses lèvres à l'oreille de Pierre.
—Écoutez, mon ami... Il y a un grand secret entre la sainte Vierge et moi.
Je lui avais juré de ne le dire à personne. Mais vous êtes trop malheureux,
vous souffrez trop, et elle me pardonnera, je vais vous le confier.
Puis, dans un souffle:
—Pendant la nuit d'amour, vous savez, la nuit d'extase brûlante que j'ai
passée devant la Grotte, je me suis engagée par un vœu, j'ai promis à la
d'une fraternelle étreinte. À ce moment, la femme qui s'éveillait en elle
devina tout, sanglota elle aussi de toutes les volontés humaines et divines
qui les séparaient. Elle n'avait jamais encore songé à ces choses, elle
entrevoyait soudain la vie avec ses passions, ses luttes, ses souffrances; et
elle cherchait ce qu'elle allait dire pour apaiser un peu ce cœur saignant, et
elle balbutiait très bas, navrée de ne rien trouver d'assez doux:
—Je sais, je sais...
Puis, elle trouva; et, comme si ce qu'elle avait à dire ne pouvait être
entendu que des anges, elle s'inquiéta, elle regarda autour d'elle, dans le
wagon. Mais il semblait que le sommeil s'y fût alourdi encore. Son père
dormait toujours, avec son innocence de grand enfant. Pas un des pèlerins,
pas un des malades n'avait bougé, dans le rude bercement qui les emportait.
Sœur Hyacinthe elle-même, cédant à l'écrasante fatigue, venait de fermer
les paupières, après avoir, à son tour, tiré l'écran, sur la lampe de son
compartiment. Il n'y avait plus là qu'une ombre vague, des corps indistincts
parmi des objets sans nom, à peine des apparences, qu'un souffle de
tempête, une fuite furieuse charriait sans fin au fond des ténèbres. Et elle se
méfia aussi de cette campagne noire, dont l'inconnu défilait aux deux côtés
du train, sans qu'on pût même savoir quelles forêts, quelles rivières, quelles
collines on traversait. Tout à l'heure, des étincelles vives avaient paru, peut-
être des forges lointaines, des lampes tristes de travailleurs ou de malades;
mais, de nouveau, la nuit coulait profonde, la mer obscure, infinie, innomée,
où l'on était toujours plus loin, ailleurs et nulle part.
Marie, alors, prise d'une pudique confusion, rougissante au milieu de ses
pleurs, mit ses lèvres à l'oreille de Pierre.
—Écoutez, mon ami... Il y a un grand secret entre la sainte Vierge et moi.
Je lui avais juré de ne le dire à personne. Mais vous êtes trop malheureux,
vous souffrez trop, et elle me pardonnera, je vais vous le confier.
Puis, dans un souffle:
—Pendant la nuit d'amour, vous savez, la nuit d'extase brûlante que j'ai
passée devant la Grotte, je me suis engagée par un vœu, j'ai promis à la
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sainte Vierge de lui faire le don de ma virginité, si elle me guérissait... Elle
m'a guérie, et jamais, vous entendez, Pierre! jamais je n'épouserai personne.
Ah! quelle douceur inespérée! il crut qu'une rosée tombait sur son pauvre
cœur meurtri. Ce fut un charme divin, un soulagement délicieux. Si elle
n'était à aucun autre, elle serait donc un peu à lui toujours. Comme elle
avait compris son mal, et ce qu'il fallait dire, pour lui rendre l'existence
possible encore!
Il voulut, à son tour, trouver des paroles heureuses, la remercier, promettre
que, lui aussi, ne serait jamais qu'à elle, l'aimerait sans fin, ainsi qu'il
l'aimait depuis l'enfance, en chère créature dont l'unique baiser, autrefois,
avait suffi pour parfumer toute sa vie. Mais elle le fit taire, inquiète déjà,
craignant de gâter cette minute si pure.
—Non, non! mon ami, ne disons rien de plus. Ce serait mal peut-être... Je
suis très lasse, je vais dormir tranquille maintenant.
Et elle resta la tête contre son épaule, elle s'endormit tout de suite, en sœur
confiante. Lui, un instant, se tint éveillé, dans ce douloureux bonheur du
renoncement qu'ils venaient de goûter ensemble. Cette fois, c'était bien fini,
le sacrifice était consommé. Il vivrait solitaire, en dehors de la vie des
autres hommes. Jamais il ne connaîtrait la femme, jamais un être vivant ne
naîtrait de lui. Il n'avait plus que l'orgueil consolateur de ce suicide accepté,
voulu, dans la grandeur désolée des existences hors nature.
Mais la fatigue l'accabla lui-même, ses paupières se fermèrent, il
s'endormit à son tour. Puis, sa tête glissa, sa joue vint toucher la joue de son
amie, qui dormait très douce, le front contre son épaule. Alors, leurs
chevelures se mêlèrent. Elle avait ses cheveux d'or, ses cheveux royaux
dénoués à demi; et il en eut la face baignée, il rêva dans l'odeur de ses
cheveux. Sans doute, le même songe de béatitude les visitait à la fois, car
leurs figures tendres avaient pris la même expression de ravissement, ils
riaient tous les deux aux anges. C'était l'abandon chaste et passionné,
l'innocence de ce sommeil de hasard, qui les mettait ainsi aux bras l'un de
l'autre, les membres joints, les lèvres tièdes et rapprochées, confondant les
haleines, comme des enfants nus couchés dans le même berceau. Et telle fut
la nuit de leurs noces, la consommation du mariage spirituel où ils devaient
vivre, un anéantissement délicieux de lassitude, à peine un rêve fuyant de
m'a guérie, et jamais, vous entendez, Pierre! jamais je n'épouserai personne.
Ah! quelle douceur inespérée! il crut qu'une rosée tombait sur son pauvre
cœur meurtri. Ce fut un charme divin, un soulagement délicieux. Si elle
n'était à aucun autre, elle serait donc un peu à lui toujours. Comme elle
avait compris son mal, et ce qu'il fallait dire, pour lui rendre l'existence
possible encore!
Il voulut, à son tour, trouver des paroles heureuses, la remercier, promettre
que, lui aussi, ne serait jamais qu'à elle, l'aimerait sans fin, ainsi qu'il
l'aimait depuis l'enfance, en chère créature dont l'unique baiser, autrefois,
avait suffi pour parfumer toute sa vie. Mais elle le fit taire, inquiète déjà,
craignant de gâter cette minute si pure.
—Non, non! mon ami, ne disons rien de plus. Ce serait mal peut-être... Je
suis très lasse, je vais dormir tranquille maintenant.
Et elle resta la tête contre son épaule, elle s'endormit tout de suite, en sœur
confiante. Lui, un instant, se tint éveillé, dans ce douloureux bonheur du
renoncement qu'ils venaient de goûter ensemble. Cette fois, c'était bien fini,
le sacrifice était consommé. Il vivrait solitaire, en dehors de la vie des
autres hommes. Jamais il ne connaîtrait la femme, jamais un être vivant ne
naîtrait de lui. Il n'avait plus que l'orgueil consolateur de ce suicide accepté,
voulu, dans la grandeur désolée des existences hors nature.
Mais la fatigue l'accabla lui-même, ses paupières se fermèrent, il
s'endormit à son tour. Puis, sa tête glissa, sa joue vint toucher la joue de son
amie, qui dormait très douce, le front contre son épaule. Alors, leurs
chevelures se mêlèrent. Elle avait ses cheveux d'or, ses cheveux royaux
dénoués à demi; et il en eut la face baignée, il rêva dans l'odeur de ses
cheveux. Sans doute, le même songe de béatitude les visitait à la fois, car
leurs figures tendres avaient pris la même expression de ravissement, ils
riaient tous les deux aux anges. C'était l'abandon chaste et passionné,
l'innocence de ce sommeil de hasard, qui les mettait ainsi aux bras l'un de
l'autre, les membres joints, les lèvres tièdes et rapprochées, confondant les
haleines, comme des enfants nus couchés dans le même berceau. Et telle fut
la nuit de leurs noces, la consommation du mariage spirituel où ils devaient
vivre, un anéantissement délicieux de lassitude, à peine un rêve fuyant de
Page 454
possession mystique, au milieu de ce wagon de misère et de souffrance, qui
roulait, roulait toujours dans la nuit noire. Des heures, des heures coulèrent,
les roues grondaient, les bagages se balançaient aux patères; tandis que, des
corps entassés, écrasés, ne montait que la fatigue énorme, la grande
courbature physique du pays des miracles, au retour du surmenage des
âmes.
À cinq heures, enfin, comme le soleil se levait, il y eut un réveil brusque,
l'entrée retentissante dans une grande gare, des appels d'employés, des
portières qui s'ouvraient, du monde qui se bousculait. On était à Poitiers, et
tout le wagon se trouva debout, au milieu d'un bruit de voix, d'exclamations
et de rires.
C'était la petite Sophie Couteau qui descendait là et qui faisait ses adieux.
Elle embrassa toutes ces dames, elle passa même par-dessus la cloison, pour
aller prendre congé de sœur Claire des Anges, que personne n'avait revue
depuis la veille, disparue dans son coin, menue et silencieuse, avec ses yeux
de mystère. Puis, l'enfant revint, prit son petit paquet, se montra gentille
surtout pour sœur Hyacinthe et pour madame de Jonquière.
—Au revoir, ma sœur! au revoir, madame!... Je vous remercie de toutes
vos bontés.
—Il faudra revenir l'année prochaine, mon enfant.
—Oh! ma sœur, je n'y manquerai pas! C'est mon devoir.
—Et, chère petite, conduisez-vous bien, portez-vous bien, pour que la
sainte Vierge soit fière de vous.
—Bien sûr, madame, elle a été si bonne, ça m'amuse tant de retourner la
voir!
Quand elle fut sur le quai, tous les pèlerins du wagon se penchèrent, la
suivirent avec des visages heureux, des saluts, des cris.
—À l'année prochaine! à l'année prochaine!
—Oui, oui, merci bien! À l'année prochaine!
roulait, roulait toujours dans la nuit noire. Des heures, des heures coulèrent,
les roues grondaient, les bagages se balançaient aux patères; tandis que, des
corps entassés, écrasés, ne montait que la fatigue énorme, la grande
courbature physique du pays des miracles, au retour du surmenage des
âmes.
À cinq heures, enfin, comme le soleil se levait, il y eut un réveil brusque,
l'entrée retentissante dans une grande gare, des appels d'employés, des
portières qui s'ouvraient, du monde qui se bousculait. On était à Poitiers, et
tout le wagon se trouva debout, au milieu d'un bruit de voix, d'exclamations
et de rires.
C'était la petite Sophie Couteau qui descendait là et qui faisait ses adieux.
Elle embrassa toutes ces dames, elle passa même par-dessus la cloison, pour
aller prendre congé de sœur Claire des Anges, que personne n'avait revue
depuis la veille, disparue dans son coin, menue et silencieuse, avec ses yeux
de mystère. Puis, l'enfant revint, prit son petit paquet, se montra gentille
surtout pour sœur Hyacinthe et pour madame de Jonquière.
—Au revoir, ma sœur! au revoir, madame!... Je vous remercie de toutes
vos bontés.
—Il faudra revenir l'année prochaine, mon enfant.
—Oh! ma sœur, je n'y manquerai pas! C'est mon devoir.
—Et, chère petite, conduisez-vous bien, portez-vous bien, pour que la
sainte Vierge soit fière de vous.
—Bien sûr, madame, elle a été si bonne, ça m'amuse tant de retourner la
voir!
Quand elle fut sur le quai, tous les pèlerins du wagon se penchèrent, la
suivirent avec des visages heureux, des saluts, des cris.
—À l'année prochaine! à l'année prochaine!
—Oui, oui, merci bien! À l'année prochaine!
Page 455
On ne devait dire la prière du matin qu'à Châtellerault. Après l'arrêt à
Poitiers, lorsque, de nouveau, le train roula, dans le petit frisson frais du
matin, M. de Guersaint déclara de son air gai qu'il avait supérieurement
dormi, malgré la dureté de la banquette. Madame de Jonquière, elle aussi,
se félicitait de ce bon repos dont elle avait tant besoin, un peu confuse
pourtant d'avoir laissé sœur Hyacinthe veiller seule sur la Grivotte, qui
maintenant grelottait d'une fièvre intense, reprise de son horrible toux. Les
autres pèlerines faisaient un bout de toilette, les dix femmes du fond
rattachaient leurs fichus, renouaient les brides de leurs bonnets, avec une
sorte d'inquiétude pudique, dans leur laideur pauvre et triste. Attentive, le
visage sur son miroir, Élise Rouquet n'en finissait pas de s'examiner le nez,
la bouche, les joues, s'admirant, se buvant, trouvant qu'elle redevenait
décidément très bien.
Et ce fut alors que Pierre et Marie eurent encore une grande pitié, en
regardant madame Vincent que rien n'avait pu tirer de la torpeur où elle
était, ni l'arrêt tumultueux à Poitiers, ni le bruit des voix depuis qu'on roulait
de nouveau. Anéantie sur la banquette, elle n'avait pas rouvert les yeux, elle
sommeillait toujours, tourmentée de rêves atroces. Et, tandis que de grosses
larmes continuaient à couler de ses paupières closes, elle venait de saisir
l'oreiller qu'on l'avait forcée de prendre, elle le serrait sur sa poitrine,
étroitement, dans quelque cauchemar de sa maternité souffrante. Ses
pauvres bras de mère si longtemps chargés de sa fillette moribonde, ses bras
inoccupés, vides à jamais, avaient trouvé ce coussin, dans son sommeil, et
ils s'y étaient noués comme sur un fantôme, d'une étreinte aveugle.
Mais M. Sabathier avait le réveil joyeux. Pendant que madame Sabathier
remontait la couverture, en enveloppait soigneusement ses jambes mortes, il
se mit à causer, l'œil brillant, rendu à la grâce de l'illusion. Il disait qu'il
avait rêvé de Lourdes, que la sainte Vierge s'était penchée vers lui, avec un
sourire de bienveillante promesse. Et, devant madame Vincent, cette mère
dont elle avait laissé mourir la fille, devant la Grivotte, la misérable femme
guérie par elle, retombée si rudement à son mal mortel, il se réjouissait, il
répétait à M. de Guersaint, d'un air d'absolue certitude:
—Oh! monsieur, je vais rentrer chez moi bien tranquille... L'année
prochaine, je serai guéri... Oui, oui! comme le criait tout à l'heure cette
chère mignonne: à l'année prochaine! à l'année prochaine!
Poitiers, lorsque, de nouveau, le train roula, dans le petit frisson frais du
matin, M. de Guersaint déclara de son air gai qu'il avait supérieurement
dormi, malgré la dureté de la banquette. Madame de Jonquière, elle aussi,
se félicitait de ce bon repos dont elle avait tant besoin, un peu confuse
pourtant d'avoir laissé sœur Hyacinthe veiller seule sur la Grivotte, qui
maintenant grelottait d'une fièvre intense, reprise de son horrible toux. Les
autres pèlerines faisaient un bout de toilette, les dix femmes du fond
rattachaient leurs fichus, renouaient les brides de leurs bonnets, avec une
sorte d'inquiétude pudique, dans leur laideur pauvre et triste. Attentive, le
visage sur son miroir, Élise Rouquet n'en finissait pas de s'examiner le nez,
la bouche, les joues, s'admirant, se buvant, trouvant qu'elle redevenait
décidément très bien.
Et ce fut alors que Pierre et Marie eurent encore une grande pitié, en
regardant madame Vincent que rien n'avait pu tirer de la torpeur où elle
était, ni l'arrêt tumultueux à Poitiers, ni le bruit des voix depuis qu'on roulait
de nouveau. Anéantie sur la banquette, elle n'avait pas rouvert les yeux, elle
sommeillait toujours, tourmentée de rêves atroces. Et, tandis que de grosses
larmes continuaient à couler de ses paupières closes, elle venait de saisir
l'oreiller qu'on l'avait forcée de prendre, elle le serrait sur sa poitrine,
étroitement, dans quelque cauchemar de sa maternité souffrante. Ses
pauvres bras de mère si longtemps chargés de sa fillette moribonde, ses bras
inoccupés, vides à jamais, avaient trouvé ce coussin, dans son sommeil, et
ils s'y étaient noués comme sur un fantôme, d'une étreinte aveugle.
Mais M. Sabathier avait le réveil joyeux. Pendant que madame Sabathier
remontait la couverture, en enveloppait soigneusement ses jambes mortes, il
se mit à causer, l'œil brillant, rendu à la grâce de l'illusion. Il disait qu'il
avait rêvé de Lourdes, que la sainte Vierge s'était penchée vers lui, avec un
sourire de bienveillante promesse. Et, devant madame Vincent, cette mère
dont elle avait laissé mourir la fille, devant la Grivotte, la misérable femme
guérie par elle, retombée si rudement à son mal mortel, il se réjouissait, il
répétait à M. de Guersaint, d'un air d'absolue certitude:
—Oh! monsieur, je vais rentrer chez moi bien tranquille... L'année
prochaine, je serai guéri... Oui, oui! comme le criait tout à l'heure cette
chère mignonne: à l'année prochaine! à l'année prochaine!
Page 456
C'était l'illusion indestructible, victorieuse même de la certitude, l'éternelle
espérance qui ne voulait pas mourir, qui repoussait plus vivace, après
chaque défaite, sur les ruines de tout.
À Châtellerault, sœur Hyacinthe fit dire la prière du matin, le Pater et
l'Ave, le Credo, un appel à Dieu pour lui demander le bonheur d'une journée
glorieuse. Ô mon Dieu! donnez-moi assez de force pour éviter tout le mal
pour pratiquer tout le bien, pour souffrir toutes le peines!
V
Et le voyage continua, le train roula, roula toujours. À Sainte-Maure, on
dit les prières de la messe, et l'on chanta le Credo, à Saint-Pierre-des-Corps.
Mais les exercices de piété n'étaient plus si goûtés, le zèle se ralentissait un
peu, dans la fatigue croissante de ce retour, après une si longue exaltation
des âmes. Aussi sœur Hyacinthe comprit-elle qu'une lecture serait une
récréation heureuse, pour tous ces pauvres gens surmenés; et elle promit
qu'elle permettrait à monsieur l'abbé de leur lire la fin de la vie de
Bernadette, dont il leur avait déjà, à deux reprises, conté de si merveilleux
épisodes. Mais on attendrait les Aubrais, on aurait près de deux heures des
Aubrais à Étampes, tout le temps nécessaire d'achever l'histoire sans être
dérangé.
Les stations, alors, se succédèrent de nouveau, dans la répétition
monotone de ce qu'on avait fait en allant à Lourdes, au travers des mêmes
plaines. On recommença le rosaire à Amboise, on dit le premier chapelet,
les cinq mystères joyeux; puis, après avoir chanté à Blois le cantique
«Bénis, ô tendre Mère», on récita à Beaugency le deuxième chapelet, les
cinq mystères douloureux. Le soleil, dès le matin, s'était voilé d'un fin duvet
de nuages, la campagne fuyait très douce et un peu triste, dans son continuel
mouvement d'éventail. Aux deux bords de la voie, sous la lumière grise, les
arbres, les maisons disparaissaient avec une légèreté vague de rêve; tandis
que les coteaux, au loin, noyés de brume, s'en allaient plus lents, d'un
balancement apaisé de houle. Entre Beaugency et les Aubrais, le train parut
espérance qui ne voulait pas mourir, qui repoussait plus vivace, après
chaque défaite, sur les ruines de tout.
À Châtellerault, sœur Hyacinthe fit dire la prière du matin, le Pater et
l'Ave, le Credo, un appel à Dieu pour lui demander le bonheur d'une journée
glorieuse. Ô mon Dieu! donnez-moi assez de force pour éviter tout le mal
pour pratiquer tout le bien, pour souffrir toutes le peines!
V
Et le voyage continua, le train roula, roula toujours. À Sainte-Maure, on
dit les prières de la messe, et l'on chanta le Credo, à Saint-Pierre-des-Corps.
Mais les exercices de piété n'étaient plus si goûtés, le zèle se ralentissait un
peu, dans la fatigue croissante de ce retour, après une si longue exaltation
des âmes. Aussi sœur Hyacinthe comprit-elle qu'une lecture serait une
récréation heureuse, pour tous ces pauvres gens surmenés; et elle promit
qu'elle permettrait à monsieur l'abbé de leur lire la fin de la vie de
Bernadette, dont il leur avait déjà, à deux reprises, conté de si merveilleux
épisodes. Mais on attendrait les Aubrais, on aurait près de deux heures des
Aubrais à Étampes, tout le temps nécessaire d'achever l'histoire sans être
dérangé.
Les stations, alors, se succédèrent de nouveau, dans la répétition
monotone de ce qu'on avait fait en allant à Lourdes, au travers des mêmes
plaines. On recommença le rosaire à Amboise, on dit le premier chapelet,
les cinq mystères joyeux; puis, après avoir chanté à Blois le cantique
«Bénis, ô tendre Mère», on récita à Beaugency le deuxième chapelet, les
cinq mystères douloureux. Le soleil, dès le matin, s'était voilé d'un fin duvet
de nuages, la campagne fuyait très douce et un peu triste, dans son continuel
mouvement d'éventail. Aux deux bords de la voie, sous la lumière grise, les
arbres, les maisons disparaissaient avec une légèreté vague de rêve; tandis
que les coteaux, au loin, noyés de brume, s'en allaient plus lents, d'un
balancement apaisé de houle. Entre Beaugency et les Aubrais, le train parut
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diminuer sa vitesse, roulant sans fin, avec le grondement rythmique, entêté
des roues, que les pèlerins étourdis n'entendaient même plus.
Enfin, dès qu'on eut quitté les Aubrais, on se mit à déjeuner dans le
wagon. Il était midi moins un quart. Et, quand on eut dit l'Angélus, les trois
Ave répétés trois fois, Pierre tira, de la valise de Marie, le petit livre dont la
couverture bleue était ornée d'une naïve image de Notre-Dame de Lourdes.
Sœur Hyacinthe avait tapé dans ses mains, pour obtenir le silence. Le prêtre
put alors commencer sa lecture, de sa belle voix pénétrante, au milieu du
réveil de tous, de la curiosité de ces grands enfants que ce conte prodigieux
passionnait. Maintenant, c'était le séjour à Nevers, et c'était la mort de
Bernadette. Mais, comme il avait fait les deux premières fois, il cessa vite
de s'en tenir au texte du petit livre, il y mêla des récits charmants, ce qu'il
savait, ce qu'il devinait; et, pour lui encore, s'évoquait l'histoire vraie,
l'humaine, la pitoyable, celle que personne n'avait contée et qui lui
bouleversait le cœur.
Ce fut le 8 juillet 1866 que Bernadette quitta Lourdes. Elle partait pour se
cloîtrer, à Nevers, au couvent de Saint-Gildard, la maison mère des Sœurs
qui desservaient l'Hospice, où elle avait appris à lire, où elle vivait depuis
huit ans. Elle avait alors vingt-deux ans, il y avait huit ans déjà que la sainte
Vierge lui était apparue. Et ses adieux à la Grotte, à la Basilique, à toute la
ville qu'elle aimait, furent trempés de larmes. Mais elle ne pouvait plus y
vivre, dans la persécution continuelle de la curiosité publique, des visites,
des hommages, des adorations. Sa santé débile finissait par en souffrir
cruellement. Une humilité sincère, un amour timide de l'ombre et du silence
avaient fini par lui donner l'ardent désir de disparaître, d'aller cacher au
fond de ténèbres ignorées sa gloire retentissante d'élue, que le monde ne
voulait pas laisser en paix; et elle ne rêvait que de simplicité d'esprit, que de
vie tranquille, commune, donnée à la prière et aux menues occupations
quotidiennes. Ce départ fut ainsi un soulagement pour elle et pour la Grotte,
qu'elle commençait à gêner, avec sa trop grande innocence et ses maux trop
lourds.
À Nevers, Saint-Gildard aurait dû être un paradis. Elle y trouva de l'air, du
soleil, de vastes pièces, un grand jardin planté de beaux arbres. Et elle n'y
goûta point cependant la paix, l'oubli total du monde au désert lointain.
Vingt jours à peine après son arrivée, elle avait pris le saint habit, sous le
des roues, que les pèlerins étourdis n'entendaient même plus.
Enfin, dès qu'on eut quitté les Aubrais, on se mit à déjeuner dans le
wagon. Il était midi moins un quart. Et, quand on eut dit l'Angélus, les trois
Ave répétés trois fois, Pierre tira, de la valise de Marie, le petit livre dont la
couverture bleue était ornée d'une naïve image de Notre-Dame de Lourdes.
Sœur Hyacinthe avait tapé dans ses mains, pour obtenir le silence. Le prêtre
put alors commencer sa lecture, de sa belle voix pénétrante, au milieu du
réveil de tous, de la curiosité de ces grands enfants que ce conte prodigieux
passionnait. Maintenant, c'était le séjour à Nevers, et c'était la mort de
Bernadette. Mais, comme il avait fait les deux premières fois, il cessa vite
de s'en tenir au texte du petit livre, il y mêla des récits charmants, ce qu'il
savait, ce qu'il devinait; et, pour lui encore, s'évoquait l'histoire vraie,
l'humaine, la pitoyable, celle que personne n'avait contée et qui lui
bouleversait le cœur.
Ce fut le 8 juillet 1866 que Bernadette quitta Lourdes. Elle partait pour se
cloîtrer, à Nevers, au couvent de Saint-Gildard, la maison mère des Sœurs
qui desservaient l'Hospice, où elle avait appris à lire, où elle vivait depuis
huit ans. Elle avait alors vingt-deux ans, il y avait huit ans déjà que la sainte
Vierge lui était apparue. Et ses adieux à la Grotte, à la Basilique, à toute la
ville qu'elle aimait, furent trempés de larmes. Mais elle ne pouvait plus y
vivre, dans la persécution continuelle de la curiosité publique, des visites,
des hommages, des adorations. Sa santé débile finissait par en souffrir
cruellement. Une humilité sincère, un amour timide de l'ombre et du silence
avaient fini par lui donner l'ardent désir de disparaître, d'aller cacher au
fond de ténèbres ignorées sa gloire retentissante d'élue, que le monde ne
voulait pas laisser en paix; et elle ne rêvait que de simplicité d'esprit, que de
vie tranquille, commune, donnée à la prière et aux menues occupations
quotidiennes. Ce départ fut ainsi un soulagement pour elle et pour la Grotte,
qu'elle commençait à gêner, avec sa trop grande innocence et ses maux trop
lourds.
À Nevers, Saint-Gildard aurait dû être un paradis. Elle y trouva de l'air, du
soleil, de vastes pièces, un grand jardin planté de beaux arbres. Et elle n'y
goûta point cependant la paix, l'oubli total du monde au désert lointain.
Vingt jours à peine après son arrivée, elle avait pris le saint habit, sous le
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nom de sœur Marie-Bernard, ne s'engageant encore que par des vœux
partiels. Et quand même, le monde l'avait accompagnée, la persécution de la
foule autour d'elle recommença. On la poursuivait jusque dans le cloître
d'un inextinguible besoin de tirer des grâces de sa personne sainte. Ah! la
voir, la toucher, se porter bonheur en la contemplant, en frottant à son insu
quelque médaille contre sa robe! C'était la crédule passion pour le fétiche,
des fidèles se ruant, traquant ce pauvre être devenu bon Dieu, voulant
chacun en emporter sa part d'espoir et de divine illusion. Elle en pleurait de
lassitude, de révolte impatiente, répétant: «Qu'ont-ils donc à me tourmenter
ainsi? qu'ai-je de plus que les autres?» À la longue, une réelle douleur la
prenait à être de la sorte «la bête curieuse», ainsi qu'elle avait fini par se
nommer, avec un triste sourire de souffrance. Elle se défendait bien le plus
qu'elle pouvait, refusant de voir personne. On la défendait aussi, et très
étroitement dans certaines circonstances, ne la montrant qu'aux visiteurs
autorisés par l'évêque. Les portes du couvent restaient closes, les
ecclésiastiques presque seuls forçaient la consigne. Mais c'était trop encore
pour son désir de solitude, elle dut souvent s'entêter, faire renvoyer des
prêtres, brisée à l'avance de toujours raconter la même aventure, de subir
éternellement les mêmes questions. Elle en était outrée, blessée pour la
sainte Vierge elle-même. Mais parfois elle devait céder, monseigneur en
personne amenait de grands personnages, des dignitaires, des prélats; et elle
se montrait alors de son air grave, elle répondait avec politesse, le plus
brièvement possible, elle n'était à l'aise que lorsqu'on la laissait retourner
dans son coin d'ombre. Jamais la divinité n'avait pesé davantage à une
créature. Un jour, comme on lui demandait si elle n'était pas fière de ces
continuelles visites de son évêque, elle répondit doucement: «Monseigneur
ne vient pas me voir, il vient me faire voir.» Des princes de l'Église, de
grands catholiques de combat voulurent la voir, s'attendrirent, sanglotèrent
devant elle; et, dans son horreur d'être en spectacle, dans l'ennui qu'ils
causaient à sa simplicité, elle les quittait sans avoir compris, très lasse et
très triste.
Cependant, elle s'était fait sa vie à Saint-Gildard, elle y menait une
existence monotone, installée maintenant dans des habitudes qui lui
devenaient chères. Elle était si chétive, si fréquemment malade, qu'on
l'employait à l'infirmerie. En dehors des quelques soins qu'elle y donnait,
elle travaillait, elle avait fini par être une assez habile ouvrière, brodant
partiels. Et quand même, le monde l'avait accompagnée, la persécution de la
foule autour d'elle recommença. On la poursuivait jusque dans le cloître
d'un inextinguible besoin de tirer des grâces de sa personne sainte. Ah! la
voir, la toucher, se porter bonheur en la contemplant, en frottant à son insu
quelque médaille contre sa robe! C'était la crédule passion pour le fétiche,
des fidèles se ruant, traquant ce pauvre être devenu bon Dieu, voulant
chacun en emporter sa part d'espoir et de divine illusion. Elle en pleurait de
lassitude, de révolte impatiente, répétant: «Qu'ont-ils donc à me tourmenter
ainsi? qu'ai-je de plus que les autres?» À la longue, une réelle douleur la
prenait à être de la sorte «la bête curieuse», ainsi qu'elle avait fini par se
nommer, avec un triste sourire de souffrance. Elle se défendait bien le plus
qu'elle pouvait, refusant de voir personne. On la défendait aussi, et très
étroitement dans certaines circonstances, ne la montrant qu'aux visiteurs
autorisés par l'évêque. Les portes du couvent restaient closes, les
ecclésiastiques presque seuls forçaient la consigne. Mais c'était trop encore
pour son désir de solitude, elle dut souvent s'entêter, faire renvoyer des
prêtres, brisée à l'avance de toujours raconter la même aventure, de subir
éternellement les mêmes questions. Elle en était outrée, blessée pour la
sainte Vierge elle-même. Mais parfois elle devait céder, monseigneur en
personne amenait de grands personnages, des dignitaires, des prélats; et elle
se montrait alors de son air grave, elle répondait avec politesse, le plus
brièvement possible, elle n'était à l'aise que lorsqu'on la laissait retourner
dans son coin d'ombre. Jamais la divinité n'avait pesé davantage à une
créature. Un jour, comme on lui demandait si elle n'était pas fière de ces
continuelles visites de son évêque, elle répondit doucement: «Monseigneur
ne vient pas me voir, il vient me faire voir.» Des princes de l'Église, de
grands catholiques de combat voulurent la voir, s'attendrirent, sanglotèrent
devant elle; et, dans son horreur d'être en spectacle, dans l'ennui qu'ils
causaient à sa simplicité, elle les quittait sans avoir compris, très lasse et
très triste.
Cependant, elle s'était fait sa vie à Saint-Gildard, elle y menait une
existence monotone, installée maintenant dans des habitudes qui lui
devenaient chères. Elle était si chétive, si fréquemment malade, qu'on
l'employait à l'infirmerie. En dehors des quelques soins qu'elle y donnait,
elle travaillait, elle avait fini par être une assez habile ouvrière, brodant
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finement des aubes, des devants d'autel. Mais, souvent, toute force venait à
lui manquer, elle ne pouvait même se livrer à ses légers travaux. Lorsqu'elle
n'était pas au lit, elle passait de longues journées dans un fauteuil, n'ayant
plus que la distraction de dire son rosaire ou de faire de pieuses lectures.
Depuis qu'elle savait lire, les livres l'intéressaient, les belles histoires de
conversion, les belles légendes où passaient les saints et les saintes, les
beaux et effroyables drames aussi où l'on voyait le diable bafoué, replongé
dans son enfer. Seulement, sa grande tendresse, son émerveillement
continuel restait la Bible, ce Nouveau Testament prodigieux, dont le
perpétuel miracle ne la lassait jamais. Elle se souvenait de la Bible de
Bartrès, de ce vieux livre jauni, depuis cent ans dans la famille; elle revoyait
son père nourricier, à chaque veillée, piquer une épingle au hasard, puis
commencer la lecture en haut de la page de droite; et, en ce temps-là, elle
les connaissait déjà si bien, ces contes admirables, qu'elle aurait pu
continuer par cœur, après n'importe quelle phrase. Maintenant qu'elle les
lisait elle-même, elle y trouvait une éternelle surprise, un ravissement
toujours nouveau. Le récit de la Passion surtout la bouleversait, comme un
événement extraordinaire et tragique, arrivé la veille. Elle sanglotait de
pitié, tout son pauvre corps de souffrance en gardait un frisson pendant des
heures. Peut-être, dans ses larmes, y avait-il l'inconsciente douleur de sa
passion à elle, le désolé calvaire qu'elle montait, elle aussi, depuis sa
jeunesse.
Quand elle ne souffrait pas, qu'elle pouvait s'occuper à l'infirmerie,
Bernadette allait, venait, emplissait la maison de sa vive gaieté d'enfant.
Jusqu'à sa mort, elle demeura l'innocente, l'enfantine, qui aimait à rire, à
sauter, à jouer. Elle était très petite, la plus petite de la communauté, ce qui
la faisait toujours traiter un peu en gamine par ses compagnes. Le visage
s'allongeait, se creusait, perdait l'éclat de la jeunesse; mais les yeux
gardaient leur pure et divine clarté, les beaux yeux de visionnaire, où,
comme dans un ciel limpide, passait le vol des rêves. En vieillissant, en
souffrant, elle devenait un peu âpre et violente, son caractère se gâtait,
inquiet, rude parfois; et c'étaient de petites imperfections, dont elle avait,
après les crises, de mortels remords. Elle s'humiliait, se croyait damnée,
demandait pardon à tout le monde. Mais, le plus souvent, quelle bonne fille
du bon Dieu! Elle était vive, alerte, trouvait des réparties, des réflexions
excitant le rire, avait une grâce à elle, qui la faisait adorer. Malgré sa grande
lui manquer, elle ne pouvait même se livrer à ses légers travaux. Lorsqu'elle
n'était pas au lit, elle passait de longues journées dans un fauteuil, n'ayant
plus que la distraction de dire son rosaire ou de faire de pieuses lectures.
Depuis qu'elle savait lire, les livres l'intéressaient, les belles histoires de
conversion, les belles légendes où passaient les saints et les saintes, les
beaux et effroyables drames aussi où l'on voyait le diable bafoué, replongé
dans son enfer. Seulement, sa grande tendresse, son émerveillement
continuel restait la Bible, ce Nouveau Testament prodigieux, dont le
perpétuel miracle ne la lassait jamais. Elle se souvenait de la Bible de
Bartrès, de ce vieux livre jauni, depuis cent ans dans la famille; elle revoyait
son père nourricier, à chaque veillée, piquer une épingle au hasard, puis
commencer la lecture en haut de la page de droite; et, en ce temps-là, elle
les connaissait déjà si bien, ces contes admirables, qu'elle aurait pu
continuer par cœur, après n'importe quelle phrase. Maintenant qu'elle les
lisait elle-même, elle y trouvait une éternelle surprise, un ravissement
toujours nouveau. Le récit de la Passion surtout la bouleversait, comme un
événement extraordinaire et tragique, arrivé la veille. Elle sanglotait de
pitié, tout son pauvre corps de souffrance en gardait un frisson pendant des
heures. Peut-être, dans ses larmes, y avait-il l'inconsciente douleur de sa
passion à elle, le désolé calvaire qu'elle montait, elle aussi, depuis sa
jeunesse.
Quand elle ne souffrait pas, qu'elle pouvait s'occuper à l'infirmerie,
Bernadette allait, venait, emplissait la maison de sa vive gaieté d'enfant.
Jusqu'à sa mort, elle demeura l'innocente, l'enfantine, qui aimait à rire, à
sauter, à jouer. Elle était très petite, la plus petite de la communauté, ce qui
la faisait toujours traiter un peu en gamine par ses compagnes. Le visage
s'allongeait, se creusait, perdait l'éclat de la jeunesse; mais les yeux
gardaient leur pure et divine clarté, les beaux yeux de visionnaire, où,
comme dans un ciel limpide, passait le vol des rêves. En vieillissant, en
souffrant, elle devenait un peu âpre et violente, son caractère se gâtait,
inquiet, rude parfois; et c'étaient de petites imperfections, dont elle avait,
après les crises, de mortels remords. Elle s'humiliait, se croyait damnée,
demandait pardon à tout le monde. Mais, le plus souvent, quelle bonne fille
du bon Dieu! Elle était vive, alerte, trouvait des réparties, des réflexions
excitant le rire, avait une grâce à elle, qui la faisait adorer. Malgré sa grande
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dévotion, bien qu'elle passât des journées en prière, elle n'affichait pas une
religion revêche, sans outrance de zèle pour les autres, tolérante et
pitoyable. Aucune sainte fille, en somme, n'était plus femme, avec des traits
propres, une personnalité bien nette, charmante dans sa puérilité même. Et
ce don de l'enfance qu'elle conservait, cette innocence simple de l'enfant
qu'elle était restée, faisait encore que les enfants la chérissaient, en
reconnaissant toujours en elle une des leurs: tous couraient à elle, sautaient
sur ses genoux, lui prenaient le cou entre leurs petits bras; et le jardin
retentissait alors de parties folles, de courses, de cris; et ce n'était pas elle
qui courait le moins, qui criait le moins, si heureuse de redevenir une fillette
pauvre, ignorée, comme aux jours lointains de Bartrès! Plus tard, on raconta
qu'une mère avait amené au couvent son enfant paralytique, pour que la
sainte le touchât et le guérît. Elle sanglota si fort, que la supérieure finit par
consentir à la tentative. Mais, comme Bernadette se révoltait, indignée,
quand on lui demandait des miracles, on ne la prévint pas, on l'appela
seulement pour porter à l'infirmerie l'enfant malade. Et elle porta l'enfant, et
quand elle le posa par terre, l'enfant marcha. Il était guéri.
Ah! que de fois Bartrès, et son enfance libre, derrière ses agneaux, et les
années vécues par les collines, par les grandes herbes, par les bois touffus,
durent revivre en elle, aux heures où elle rêvait, lasse d'avoir prié pour les
pécheurs! Nul ne descendit alors dans son âme, nul ne peut dire si
d'involontaires regrets ne firent pas saigner son cœur meurtri. Elle eut, un
jour, une parole que ses historiens rapportent, dans le but de rendre sa
passion plus touchante. Cloîtrée loin de ses montagnes, clouée sur un lit de
douleur, elle s'écriait: «Il me semble que j'étais faite pour vivre, pour agir,
pour toujours remuer, et le Seigneur me veut immobile.» Quelle parole
révélatrice, d'un témoignage terrible, d'une tristesse immense! Pourquoi
donc le Seigneur la voulait-il immobile, cette chère créature de gaieté et de
grâce? Ne l'aurait-elle pas honoré autant, en vivant la vie libre, la vie saine,
qu'elle était née pour vivre? Et, au lieu de prier pour les pécheurs, sa
continuelle et vaine occupation, n'aurait-elle pas travaillé davantage à
accroître le bonheur du monde et le sien, si elle avait donné sa part d'amour
au mari qui l'attendait, aux enfants qui seraient nés de sa chair? Certains
soirs, dit-on, elle si gaie, si agissante, tombait à un grand accablement. Elle
devenait sombre, se repliait sur elle-même, comme anéantie par l'excès de
religion revêche, sans outrance de zèle pour les autres, tolérante et
pitoyable. Aucune sainte fille, en somme, n'était plus femme, avec des traits
propres, une personnalité bien nette, charmante dans sa puérilité même. Et
ce don de l'enfance qu'elle conservait, cette innocence simple de l'enfant
qu'elle était restée, faisait encore que les enfants la chérissaient, en
reconnaissant toujours en elle une des leurs: tous couraient à elle, sautaient
sur ses genoux, lui prenaient le cou entre leurs petits bras; et le jardin
retentissait alors de parties folles, de courses, de cris; et ce n'était pas elle
qui courait le moins, qui criait le moins, si heureuse de redevenir une fillette
pauvre, ignorée, comme aux jours lointains de Bartrès! Plus tard, on raconta
qu'une mère avait amené au couvent son enfant paralytique, pour que la
sainte le touchât et le guérît. Elle sanglota si fort, que la supérieure finit par
consentir à la tentative. Mais, comme Bernadette se révoltait, indignée,
quand on lui demandait des miracles, on ne la prévint pas, on l'appela
seulement pour porter à l'infirmerie l'enfant malade. Et elle porta l'enfant, et
quand elle le posa par terre, l'enfant marcha. Il était guéri.
Ah! que de fois Bartrès, et son enfance libre, derrière ses agneaux, et les
années vécues par les collines, par les grandes herbes, par les bois touffus,
durent revivre en elle, aux heures où elle rêvait, lasse d'avoir prié pour les
pécheurs! Nul ne descendit alors dans son âme, nul ne peut dire si
d'involontaires regrets ne firent pas saigner son cœur meurtri. Elle eut, un
jour, une parole que ses historiens rapportent, dans le but de rendre sa
passion plus touchante. Cloîtrée loin de ses montagnes, clouée sur un lit de
douleur, elle s'écriait: «Il me semble que j'étais faite pour vivre, pour agir,
pour toujours remuer, et le Seigneur me veut immobile.» Quelle parole
révélatrice, d'un témoignage terrible, d'une tristesse immense! Pourquoi
donc le Seigneur la voulait-il immobile, cette chère créature de gaieté et de
grâce? Ne l'aurait-elle pas honoré autant, en vivant la vie libre, la vie saine,
qu'elle était née pour vivre? Et, au lieu de prier pour les pécheurs, sa
continuelle et vaine occupation, n'aurait-elle pas travaillé davantage à
accroître le bonheur du monde et le sien, si elle avait donné sa part d'amour
au mari qui l'attendait, aux enfants qui seraient nés de sa chair? Certains
soirs, dit-on, elle si gaie, si agissante, tombait à un grand accablement. Elle
devenait sombre, se repliait sur elle-même, comme anéantie par l'excès de
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la douleur. Sans doute, le calice finissait par être trop amer, elle entrait en
agonie, à l'idée du continuel renoncement de son existence.
À Saint-Gildard, Bernadette songeait-elle souvent à Lourdes? Que savait-
elle du triomphe de la Grotte, des prodiges qui, journellement,
transformaient cette terre du miracle? La question ne fut jamais résolue
nettement. On avait défendu à ses compagnes de l'entretenir de ces choses,
on l'entourait d'un absolu et continuel silence. Elle-même n'aimait point à en
parler, se taisait sur le passé mystérieux, ne semblait aucunement désireuse
de connaître le présent, si triomphal qu'il pût être. Mais, pourtant, son cœur
n'y volait-il pas, en imagination, à ce pays enchanté de son enfance, où
vivaient les siens, où tous les liens de sa vie s'étaient noués, où elle avait
laissé le rêve le plus extraordinaire qu'une créature eût jamais fait?
Sûrement, elle refit souvent en pensée le beau voyage de ses souvenirs, elle
dut connaître, en gros, tous les grands événements de Lourdes. Ce qui la
terrifiait, c'était de s'y rendre en personne, et elle s'y refusa toujours, sachant
bien qu'elle ne pouvait y passer inaperçue, reculant devant les foules dont
l'adoration l'y attendait. Quelle gloire, s'il y avait eu en elle une volontaire,
une ambitieuse, une dominatrice! Elle serait retournée au lieu saint de ses
visions, elle y aurait fait des miracles, prêtresse, papesse, d'une infaillibilité,
d'une souveraineté d'élue et d'amie de la sainte Vierge. Les pères n'en eurent
jamais sérieusement la crainte, bien que l'ordre formel fût de la retrancher
du monde, pour son salut. Ils étaient tranquilles, ils la connaissaient, si
douce, si humble, dans sa terreur d'être divine, dans son ignorance de la
colossale machine qu'elle avait mise en branle, et dont l'exploitation l'aurait
fait reculer d'épouvante, si elle avait compris. Non, non! ce n'était plus à
elle, ce pays de foule, de violence et de négoce. Elle y aurait trop souffert,
dépaysée, étourdie, honteuse. Et, lorsque des pèlerins qui s'y rendaient, lui
demandaient avec un sourire: «Voulez-vous venir avec nous?» elle avait un
léger frisson, puis elle se hâtait de répondre: «Non, non! mais comme je le
voudrais, si j'étais petit oiseau!»
Sa rêverie seule fut ce petit oiseau voyageur, au vol rapide, aux ailes
muettes, qui, continuellement, faisait son pèlerinage à la Grotte. Elle qui
n'était point allée à Lourdes, ni pour la mort de son père, ni pour celle de sa
mère, devait y vivre continuellement en songe. Elle aimait les siens
cependant, elle se préoccupait d'assurer du travail à sa famille restée pauvre,
elle avait voulu recevoir son frère aîné, tombé à Nevers pour se plaindre, et
agonie, à l'idée du continuel renoncement de son existence.
À Saint-Gildard, Bernadette songeait-elle souvent à Lourdes? Que savait-
elle du triomphe de la Grotte, des prodiges qui, journellement,
transformaient cette terre du miracle? La question ne fut jamais résolue
nettement. On avait défendu à ses compagnes de l'entretenir de ces choses,
on l'entourait d'un absolu et continuel silence. Elle-même n'aimait point à en
parler, se taisait sur le passé mystérieux, ne semblait aucunement désireuse
de connaître le présent, si triomphal qu'il pût être. Mais, pourtant, son cœur
n'y volait-il pas, en imagination, à ce pays enchanté de son enfance, où
vivaient les siens, où tous les liens de sa vie s'étaient noués, où elle avait
laissé le rêve le plus extraordinaire qu'une créature eût jamais fait?
Sûrement, elle refit souvent en pensée le beau voyage de ses souvenirs, elle
dut connaître, en gros, tous les grands événements de Lourdes. Ce qui la
terrifiait, c'était de s'y rendre en personne, et elle s'y refusa toujours, sachant
bien qu'elle ne pouvait y passer inaperçue, reculant devant les foules dont
l'adoration l'y attendait. Quelle gloire, s'il y avait eu en elle une volontaire,
une ambitieuse, une dominatrice! Elle serait retournée au lieu saint de ses
visions, elle y aurait fait des miracles, prêtresse, papesse, d'une infaillibilité,
d'une souveraineté d'élue et d'amie de la sainte Vierge. Les pères n'en eurent
jamais sérieusement la crainte, bien que l'ordre formel fût de la retrancher
du monde, pour son salut. Ils étaient tranquilles, ils la connaissaient, si
douce, si humble, dans sa terreur d'être divine, dans son ignorance de la
colossale machine qu'elle avait mise en branle, et dont l'exploitation l'aurait
fait reculer d'épouvante, si elle avait compris. Non, non! ce n'était plus à
elle, ce pays de foule, de violence et de négoce. Elle y aurait trop souffert,
dépaysée, étourdie, honteuse. Et, lorsque des pèlerins qui s'y rendaient, lui
demandaient avec un sourire: «Voulez-vous venir avec nous?» elle avait un
léger frisson, puis elle se hâtait de répondre: «Non, non! mais comme je le
voudrais, si j'étais petit oiseau!»
Sa rêverie seule fut ce petit oiseau voyageur, au vol rapide, aux ailes
muettes, qui, continuellement, faisait son pèlerinage à la Grotte. Elle qui
n'était point allée à Lourdes, ni pour la mort de son père, ni pour celle de sa
mère, devait y vivre continuellement en songe. Elle aimait les siens
cependant, elle se préoccupait d'assurer du travail à sa famille restée pauvre,
elle avait voulu recevoir son frère aîné, tombé à Nevers pour se plaindre, et
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qu'on laissait à la porte du couvent. Mais il la trouva lasse et résignée, elle
ne le questionna même pas sur le nouveau Lourdes, comme si cette ville
grandissante lui eût fait peur. L'année du Couronnement de la Vierge, un
prêtre qu'elle avait chargé de prier à son intention, devant la Grotte, revint
lui conter les inoubliables merveilles de la cérémonie, les cent mille
pèlerins accourus, les trente-cinq évêques, vêtus d'or, dans la Basilique
rayonnante. Elle frémissait, elle avait son léger frisson de désir et
d'inquiétude. Et, quand le prêtre s'écria: «Ah! si vous aviez vu cette
splendeur!» elle répondit: «Moi! j'étais bien mieux ici, à mon infirmerie,
dans mon petit coin.» On lui avait volé sa gloire, son œuvre resplendissait
dans un continuel hosanna, et elle ne goûtait de joie qu'au fond de l'oubli, de
cette ombre du cloître, où l'oubliaient les opulents fermiers de la Grotte. Les
solennités retentissantes n'étaient point les occasions de ses mystérieux
voyages, le petit oiseau de son âme ne volait tout seul, là-bas, que les jours
de solitude, aux heures paisibles, lorsque personne n'y pouvait troubler ses
dévotions. C'était devant la sauvage Grotte primitive qu'elle retournait
s'agenouiller, parmi les buissons d'églantiers, aux temps où le Gave n'était
pas encore muré d'un quai monumental. Puis, c'était la vieille ville qu'elle
visitait au déclin du jour, dans la fraîcheur odorante des montagnes, la
vieille église peinte et dorée, à demi espagnole, où elle avait fait sa première
communion, le vieil Hospice, d'une si tiède souffrance, où elle s'était
pendant huit ans habituée à la retraite, toute cette vieille cité pauvre et
innocente, dont chaque pavé éveillait d'anciennes tendresses au fond de sa
mémoire.
Et Bernadette ne poussait-elle jamais jusqu'à Bartrès le pèlerinage de ses
rêves? Il faut croire que, parfois, dans son fauteuil de malade, lorsqu'elle
laissait glisser quelque livre pieux de ses mains lasses, et qu'elle fermait les
paupières, Bartrès apparaissait, éclairait la nuit de ses yeux. L'antique petite
église romane, avec sa nef couleur du ciel, avec ses retables saignants, était
là, au milieu des tombes de l'étroit cimetière. Ensuite, elle se retrouvait dans
la maison des Lagües, dans la vaste pièce de gauche, où il y avait du feu, où
l'on contait l'hiver de si belles histoires, pendant que la grosse horloge
battait gravement l'heure. Ensuite, toute la campagne s'étendait, des prairies
sans fin, des châtaigniers géants sous lesquels on était perdu, des plateaux
déserts d'où l'on découvrait les montagnes lointaines, le pic du Midi, le pic
de Viscos, légers et roses comme des songes, envolés en plein paradis des
ne le questionna même pas sur le nouveau Lourdes, comme si cette ville
grandissante lui eût fait peur. L'année du Couronnement de la Vierge, un
prêtre qu'elle avait chargé de prier à son intention, devant la Grotte, revint
lui conter les inoubliables merveilles de la cérémonie, les cent mille
pèlerins accourus, les trente-cinq évêques, vêtus d'or, dans la Basilique
rayonnante. Elle frémissait, elle avait son léger frisson de désir et
d'inquiétude. Et, quand le prêtre s'écria: «Ah! si vous aviez vu cette
splendeur!» elle répondit: «Moi! j'étais bien mieux ici, à mon infirmerie,
dans mon petit coin.» On lui avait volé sa gloire, son œuvre resplendissait
dans un continuel hosanna, et elle ne goûtait de joie qu'au fond de l'oubli, de
cette ombre du cloître, où l'oubliaient les opulents fermiers de la Grotte. Les
solennités retentissantes n'étaient point les occasions de ses mystérieux
voyages, le petit oiseau de son âme ne volait tout seul, là-bas, que les jours
de solitude, aux heures paisibles, lorsque personne n'y pouvait troubler ses
dévotions. C'était devant la sauvage Grotte primitive qu'elle retournait
s'agenouiller, parmi les buissons d'églantiers, aux temps où le Gave n'était
pas encore muré d'un quai monumental. Puis, c'était la vieille ville qu'elle
visitait au déclin du jour, dans la fraîcheur odorante des montagnes, la
vieille église peinte et dorée, à demi espagnole, où elle avait fait sa première
communion, le vieil Hospice, d'une si tiède souffrance, où elle s'était
pendant huit ans habituée à la retraite, toute cette vieille cité pauvre et
innocente, dont chaque pavé éveillait d'anciennes tendresses au fond de sa
mémoire.
Et Bernadette ne poussait-elle jamais jusqu'à Bartrès le pèlerinage de ses
rêves? Il faut croire que, parfois, dans son fauteuil de malade, lorsqu'elle
laissait glisser quelque livre pieux de ses mains lasses, et qu'elle fermait les
paupières, Bartrès apparaissait, éclairait la nuit de ses yeux. L'antique petite
église romane, avec sa nef couleur du ciel, avec ses retables saignants, était
là, au milieu des tombes de l'étroit cimetière. Ensuite, elle se retrouvait dans
la maison des Lagües, dans la vaste pièce de gauche, où il y avait du feu, où
l'on contait l'hiver de si belles histoires, pendant que la grosse horloge
battait gravement l'heure. Ensuite, toute la campagne s'étendait, des prairies
sans fin, des châtaigniers géants sous lesquels on était perdu, des plateaux
déserts d'où l'on découvrait les montagnes lointaines, le pic du Midi, le pic
de Viscos, légers et roses comme des songes, envolés en plein paradis des
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légendes. Ensuite, ensuite, c'était sa jeunesse libre, galopant où il lui
plaisait, au grand air, c'étaient ses treize ans solitaires et rêveurs, promenant
par la vaste nature leur joie de vivre. Et, à cette heure, peut-être, ne se
revoyait-elle pas, le long des ruisseaux, au travers des buissons d'aubépine,
lâchée dans les hautes herbes, par un chaud soleil de juin? ne s'y revoyait-
elle pas grandie, avec un amoureux de son âge qu'elle aurait aimé, dans
toute la simplicité et la tendresse de son cœur? Ah! redevenir jeune, être
libre encore, inconnue, heureuse, et aimer de nouveau, aimer autrement! La
vision passait confuse, un mari qui l'adorait, des enfants qui poussaient
gaiement autour d'elle, l'existence de tout le monde, les joies et les tristesses
que ses parents avaient connues, que ses enfants auraient dû connaître à leur
tour. Et tout s'effaçait peu à peu, et elle se retrouvait dans son fauteuil de
douleur, emprisonnée entre quatre murs froids, n'ayant plus que le violent
désir d'une mort prompte, puisqu'il n'y avait pas eu, pour elle, de place au
pauvre bonheur commun de cette terre.
Les maux de Bernadette augmentaient chaque année. C'était enfin la
passion qui commençait, la passion de ce nouveau Messie enfant, venu pour
le soulagement des misérables, chargé d'annoncer aux hommes la religion
de divine justice, l'égalité devant les miracles, bafouant les lois de
l'impassible nature. Elle ne se levait plus que pour se traîner de chaise en
chaise, pendant quelques jours; et elle retombait, elle était forcée de
reprendre le lit. Ses souffrances devenaient épouvantables. Son hérédité
nerveuse, son asthme, aggravé par le cloître, avait dû dégénérer en phtisie.
Elle toussait affreusement, des quintes qui déchiraient sa poitrine en feu, qui
la laissaient à demi morte. Pour comble de misère, une carie des os du
genou droit s'était déclarée, un mal rongeur dont les élancements lui
arrachaient des cris. Son pauvre corps, sous les continuels pansements,
n'offrait plus qu'une plaie vive, sans cesse irritée par la chaleur du lit, ce
continuel séjour entre les draps dont le frottement finissait par lui user la
peau. Tous la prenaient en pitié, les témoins de son martyre disaient qu'on
ne pouvait souffrir ni plus ni mieux. Elle essayait de l'eau de Lourdes, qui
ne lui apportait aucun soulagement. Seigneur, roi tout-puissant, pourquoi
donc la guérison des autres et pas la sienne? Pour sauver son âme? mais
alors vous ne sauvez donc pas les âmes des autres? Quel choix inexplicable,
quelle nécessité absurde des tortures de ce pauvre être, dans l'évolution
éternelle des mondes! Elle sanglotait, elle répétait, pour s'encourager: «Le
plaisait, au grand air, c'étaient ses treize ans solitaires et rêveurs, promenant
par la vaste nature leur joie de vivre. Et, à cette heure, peut-être, ne se
revoyait-elle pas, le long des ruisseaux, au travers des buissons d'aubépine,
lâchée dans les hautes herbes, par un chaud soleil de juin? ne s'y revoyait-
elle pas grandie, avec un amoureux de son âge qu'elle aurait aimé, dans
toute la simplicité et la tendresse de son cœur? Ah! redevenir jeune, être
libre encore, inconnue, heureuse, et aimer de nouveau, aimer autrement! La
vision passait confuse, un mari qui l'adorait, des enfants qui poussaient
gaiement autour d'elle, l'existence de tout le monde, les joies et les tristesses
que ses parents avaient connues, que ses enfants auraient dû connaître à leur
tour. Et tout s'effaçait peu à peu, et elle se retrouvait dans son fauteuil de
douleur, emprisonnée entre quatre murs froids, n'ayant plus que le violent
désir d'une mort prompte, puisqu'il n'y avait pas eu, pour elle, de place au
pauvre bonheur commun de cette terre.
Les maux de Bernadette augmentaient chaque année. C'était enfin la
passion qui commençait, la passion de ce nouveau Messie enfant, venu pour
le soulagement des misérables, chargé d'annoncer aux hommes la religion
de divine justice, l'égalité devant les miracles, bafouant les lois de
l'impassible nature. Elle ne se levait plus que pour se traîner de chaise en
chaise, pendant quelques jours; et elle retombait, elle était forcée de
reprendre le lit. Ses souffrances devenaient épouvantables. Son hérédité
nerveuse, son asthme, aggravé par le cloître, avait dû dégénérer en phtisie.
Elle toussait affreusement, des quintes qui déchiraient sa poitrine en feu, qui
la laissaient à demi morte. Pour comble de misère, une carie des os du
genou droit s'était déclarée, un mal rongeur dont les élancements lui
arrachaient des cris. Son pauvre corps, sous les continuels pansements,
n'offrait plus qu'une plaie vive, sans cesse irritée par la chaleur du lit, ce
continuel séjour entre les draps dont le frottement finissait par lui user la
peau. Tous la prenaient en pitié, les témoins de son martyre disaient qu'on
ne pouvait souffrir ni plus ni mieux. Elle essayait de l'eau de Lourdes, qui
ne lui apportait aucun soulagement. Seigneur, roi tout-puissant, pourquoi
donc la guérison des autres et pas la sienne? Pour sauver son âme? mais
alors vous ne sauvez donc pas les âmes des autres? Quel choix inexplicable,
quelle nécessité absurde des tortures de ce pauvre être, dans l'évolution
éternelle des mondes! Elle sanglotait, elle répétait, pour s'encourager: «Le
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ciel est au bout, mais que le bout est long à venir!» C'était toujours l'idée
que la souffrance est le creuset, qu'il faut souffrir sur la terre pour triompher
ailleurs, que souffrir est indispensable, enviable et béni. N'est-ce pas un
blasphème, ô Seigneur? n'avez-vous fait ni la jeunesse ni la joie? voulez-
vous donc que vos créatures ne jouissent ni de votre soleil, ni de votre
nature en fête, ni des tendresses humaines dont vous avez fleuri leur chair?
Elle craignait la révolte qui l'enrageait parfois, elle voulait aussi se raidir
contre le mal dont criait son corps, et elle se crucifiait en pensée, elle
étendait ses bras en croix pour s'unir à Jésus, les membres contre ses
membres, la bouche contre sa bouche, ruisselante de sang comme lui,
abreuvée comme lui d'amertume. Jésus était mort en trois heures, son
agonie était encore plus longue, à elle qui renouvelait la rédemption par la
souffrance, qui mourait aussi pour apporter la vie aux autres. Lorsque ses os
craquaient d'angoisse, elle poussait des plaintes souvent, puis elle se les
reprochait aussitôt. «Oh! que je souffre, oh! que je souffre! mais je suis si
heureuse de souffrir!» Il n'est pas de parole plus effroyable, d'un
pessimisme plus noir. Heureuse de souffrir, ô Seigneur! et pourquoi, et dans
quel but ignoré et imbécile? À quoi bon cette inutile cruauté, cette
révoltante glorification de la souffrance, lorsqu'il ne monte de l'humanité
entière qu'un désir éperdu de santé et de bonheur?
que la souffrance est le creuset, qu'il faut souffrir sur la terre pour triompher
ailleurs, que souffrir est indispensable, enviable et béni. N'est-ce pas un
blasphème, ô Seigneur? n'avez-vous fait ni la jeunesse ni la joie? voulez-
vous donc que vos créatures ne jouissent ni de votre soleil, ni de votre
nature en fête, ni des tendresses humaines dont vous avez fleuri leur chair?
Elle craignait la révolte qui l'enrageait parfois, elle voulait aussi se raidir
contre le mal dont criait son corps, et elle se crucifiait en pensée, elle
étendait ses bras en croix pour s'unir à Jésus, les membres contre ses
membres, la bouche contre sa bouche, ruisselante de sang comme lui,
abreuvée comme lui d'amertume. Jésus était mort en trois heures, son
agonie était encore plus longue, à elle qui renouvelait la rédemption par la
souffrance, qui mourait aussi pour apporter la vie aux autres. Lorsque ses os
craquaient d'angoisse, elle poussait des plaintes souvent, puis elle se les
reprochait aussitôt. «Oh! que je souffre, oh! que je souffre! mais je suis si
heureuse de souffrir!» Il n'est pas de parole plus effroyable, d'un
pessimisme plus noir. Heureuse de souffrir, ô Seigneur! et pourquoi, et dans
quel but ignoré et imbécile? À quoi bon cette inutile cruauté, cette
révoltante glorification de la souffrance, lorsqu'il ne monte de l'humanité
entière qu'un désir éperdu de santé et de bonheur?
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Au milieu de son affreux supplice, sœur Marie-Bernard prononça ses
vœux perpétuels, le 22 septembre 1878. Il y avait vingt ans que la sainte
Vierge lui était apparue, la visitant comme l'Ange l'avait visitée elle-même,
la choisissant comme elle-même avait été choisie, parmi les plus humbles et
les plus candides, pour cacher en elle le secret du roi Jésus. C'était
l'explication mystique de l'élection de la souffrance, la raison d'être de cette
créature séparée si durement des autres, accablée de maux, devenue le
pitoyable champ de toutes les afflictions humaines. Elle était le jardin fermé
qui plaît tant aux regards de l'Époux, il l'avait choisie, puis ensevelie dans la
mort de sa vie cachée. Aussi, lorsque la misérable chancelait sous le poids
de sa croix, ses compagnes lui disaient-elles: «L'oubliez-vous donc? la
sainte Vierge vous a promis que vous seriez heureuse, non pas dans ce
monde, mais dans l'autre.» Elle répondait, ranimée, en se frappant le front:
«L'oublier, non, non! c'est là!» Elle ne retrouvait des forces que dans cette
illusion d'un paradis de gloire, où elle entrerait, escortée par les séraphins,
bienheureuse éternellement. Les trois secrets personnels que la sainte Vierge
lui avait confiés, pour l'armer contre le mal, devaient être des promesses de
beauté, de félicité, d'immortalité au ciel. Quelle monstrueuse duperie, s'il n'y
avait eu que la nuit de la terre au delà du tombeau, si la sainte Vierge de son
rêve ne s'était pas trouvée au rendez-vous, parmi les prodigieuses
récompenses promises! Mais Bernadette n'avait pas un doute, elle acceptait
volontiers toutes les petites commissions que ses compagnes, naïvement, lui
donnaient pour le ciel: «Sœur Marie-Bernard, vous direz ceci, vous direz
cela au bon Dieu... Sœur Marie-Bernard, vous embrasserez mon frère, si
vous le rencontrez au paradis... Sœur Marie-Bernard, vous me garderez une
petite place près de vous, pour quand je mourrai.» Et elle répondait à
chacune, complaisante: «N'ayez aucune crainte, votre commission sera
faite.» Ah! toute-puissante illusion, repos délicieux, force toujours rajeunie
et consolatrice!
Et ce fut l'agonie, ce fut la mort. Le vendredi 28 mars 1879, on crut qu'elle
ne passerait pas la nuit. Elle avait un appétit désespéré de la tombe, pour ne
plus souffrir, pour ressusciter au ciel. Aussi se refusait-elle obstinément à
recevoir l'extrême-onction, disant que, deux fois déjà, l'extrême-onction
l'avait guérie. Elle voulait que Dieu, enfin, la laissât mourir, car c'était trop,
Dieu n'aurait pas été sage en exigeant d'elle de la douleur encore. Pourtant,
elle finit par consentir à être administrée, et son agonie en fut prolongée
vœux perpétuels, le 22 septembre 1878. Il y avait vingt ans que la sainte
Vierge lui était apparue, la visitant comme l'Ange l'avait visitée elle-même,
la choisissant comme elle-même avait été choisie, parmi les plus humbles et
les plus candides, pour cacher en elle le secret du roi Jésus. C'était
l'explication mystique de l'élection de la souffrance, la raison d'être de cette
créature séparée si durement des autres, accablée de maux, devenue le
pitoyable champ de toutes les afflictions humaines. Elle était le jardin fermé
qui plaît tant aux regards de l'Époux, il l'avait choisie, puis ensevelie dans la
mort de sa vie cachée. Aussi, lorsque la misérable chancelait sous le poids
de sa croix, ses compagnes lui disaient-elles: «L'oubliez-vous donc? la
sainte Vierge vous a promis que vous seriez heureuse, non pas dans ce
monde, mais dans l'autre.» Elle répondait, ranimée, en se frappant le front:
«L'oublier, non, non! c'est là!» Elle ne retrouvait des forces que dans cette
illusion d'un paradis de gloire, où elle entrerait, escortée par les séraphins,
bienheureuse éternellement. Les trois secrets personnels que la sainte Vierge
lui avait confiés, pour l'armer contre le mal, devaient être des promesses de
beauté, de félicité, d'immortalité au ciel. Quelle monstrueuse duperie, s'il n'y
avait eu que la nuit de la terre au delà du tombeau, si la sainte Vierge de son
rêve ne s'était pas trouvée au rendez-vous, parmi les prodigieuses
récompenses promises! Mais Bernadette n'avait pas un doute, elle acceptait
volontiers toutes les petites commissions que ses compagnes, naïvement, lui
donnaient pour le ciel: «Sœur Marie-Bernard, vous direz ceci, vous direz
cela au bon Dieu... Sœur Marie-Bernard, vous embrasserez mon frère, si
vous le rencontrez au paradis... Sœur Marie-Bernard, vous me garderez une
petite place près de vous, pour quand je mourrai.» Et elle répondait à
chacune, complaisante: «N'ayez aucune crainte, votre commission sera
faite.» Ah! toute-puissante illusion, repos délicieux, force toujours rajeunie
et consolatrice!
Et ce fut l'agonie, ce fut la mort. Le vendredi 28 mars 1879, on crut qu'elle
ne passerait pas la nuit. Elle avait un appétit désespéré de la tombe, pour ne
plus souffrir, pour ressusciter au ciel. Aussi se refusait-elle obstinément à
recevoir l'extrême-onction, disant que, deux fois déjà, l'extrême-onction
l'avait guérie. Elle voulait que Dieu, enfin, la laissât mourir, car c'était trop,
Dieu n'aurait pas été sage en exigeant d'elle de la douleur encore. Pourtant,
elle finit par consentir à être administrée, et son agonie en fut prolongée
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près de trois semaines. Le prêtre qui l'assistait lui répétait souvent: «Ma
fille, il faut faire le sacrifice de sa vie.» Un jour, impatientée, elle lui
répondit vivement: «Mais, mon père, ce n'est pas un sacrifice.» Parole
terrible aussi, celle-là, dégoût de l'être, mépris furieux de l'existence, fin
immédiate de l'humanité, si elle avait le pouvoir de se supprimer d'un geste.
Il est vrai que la pauvre fille n'avait rien à regretter: on lui avait fait tout
mettre en dehors de la vie, sa santé, sa joie, son amour, pour qu'elle la
quittât comme on quitte un linge en lambeaux, usé et sali. Et elle avait
raison, elle condamnait sa vie inutile, sa vie cruelle, lorsqu'elle disait: «Ma
passion ne finira qu'à ma mort et durera pour moi jusqu'à mon entrée dans
l'éternité.» Et cette idée de sa passion la poursuivait, l'attachait plus
étroitement sur la croix avec son divin Maître. Elle s'était fait donner un
grand crucifix, elle le pressait violemment sur sa triste poitrine de vierge, en
criant qu'elle aurait voulu l'enfoncer dans sa gorge, et qu'il y restât. Vers la
fin, ses forces l'abandonnèrent, elle ne pouvait plus le tenir de ses mains
tremblantes. «Qu'on l'attache à moi, qu'on le serre bien fort, pour que je le
sente jusqu'à mon dernier souffle!» C'était le seul homme que sa virginité
devait connaître, le seul baiser sanglant donné à sa maternité inutile, déviée
et pervertie. Les religieuses prirent des cordes, les passèrent sous ses reins
douloureux, en entourèrent ses misérables flancs inféconds, attachèrent le
crucifix sur sa gorge, si rudement, qu'il y entra.
Enfin, la mort eut pitié. Le lundi de Pâques, elle fut prise d'un grand
frisson. Des hallucinations la troublaient, elle grelottait de peur, elle voyait
le démon ricaner, rôder autour d'elle. «Va-t'en, va-t'en, Satan! ne me touche
pas, ne m'emporte pas!» Elle racontait ensuite, dans son délire, que le diable
avait voulu se jeter sur elle, qu'elle avait senti sa bouche lui souffler toutes
les flammes de l'enfer. Le diable dans cette vie si pure, dans cette âme sans
péché, pourquoi donc, ô Seigneur! et encore un coup, pourquoi cette
souffrance sans pardon, exaspérée jusqu'au bout, pourquoi cette fin de
cauchemar, cette mort troublée d'imaginations affreuses, après une si belle
vie de candeur, de pureté et d'innocence? Ne pouvait-elle s'endormir
sereine, dans la paix de son âme chaste? Sans doute, tant qu'elle avait un
souffle, il fallait lui laisser la haine et la peur de la vie, qui est le diable.
C'était la vie qui la menaçait, c'était la vie qu'elle chassait, de même qu'elle
avait nié la vie en réservant à l'Époux céleste sa virginité torturée, clouée sur
la croix. Ce dogme de l'Immaculée Conception, que son rêve de fillette
souffrante était venu consolider, souffletait la femme, épouse et mère.
fille, il faut faire le sacrifice de sa vie.» Un jour, impatientée, elle lui
répondit vivement: «Mais, mon père, ce n'est pas un sacrifice.» Parole
terrible aussi, celle-là, dégoût de l'être, mépris furieux de l'existence, fin
immédiate de l'humanité, si elle avait le pouvoir de se supprimer d'un geste.
Il est vrai que la pauvre fille n'avait rien à regretter: on lui avait fait tout
mettre en dehors de la vie, sa santé, sa joie, son amour, pour qu'elle la
quittât comme on quitte un linge en lambeaux, usé et sali. Et elle avait
raison, elle condamnait sa vie inutile, sa vie cruelle, lorsqu'elle disait: «Ma
passion ne finira qu'à ma mort et durera pour moi jusqu'à mon entrée dans
l'éternité.» Et cette idée de sa passion la poursuivait, l'attachait plus
étroitement sur la croix avec son divin Maître. Elle s'était fait donner un
grand crucifix, elle le pressait violemment sur sa triste poitrine de vierge, en
criant qu'elle aurait voulu l'enfoncer dans sa gorge, et qu'il y restât. Vers la
fin, ses forces l'abandonnèrent, elle ne pouvait plus le tenir de ses mains
tremblantes. «Qu'on l'attache à moi, qu'on le serre bien fort, pour que je le
sente jusqu'à mon dernier souffle!» C'était le seul homme que sa virginité
devait connaître, le seul baiser sanglant donné à sa maternité inutile, déviée
et pervertie. Les religieuses prirent des cordes, les passèrent sous ses reins
douloureux, en entourèrent ses misérables flancs inféconds, attachèrent le
crucifix sur sa gorge, si rudement, qu'il y entra.
Enfin, la mort eut pitié. Le lundi de Pâques, elle fut prise d'un grand
frisson. Des hallucinations la troublaient, elle grelottait de peur, elle voyait
le démon ricaner, rôder autour d'elle. «Va-t'en, va-t'en, Satan! ne me touche
pas, ne m'emporte pas!» Elle racontait ensuite, dans son délire, que le diable
avait voulu se jeter sur elle, qu'elle avait senti sa bouche lui souffler toutes
les flammes de l'enfer. Le diable dans cette vie si pure, dans cette âme sans
péché, pourquoi donc, ô Seigneur! et encore un coup, pourquoi cette
souffrance sans pardon, exaspérée jusqu'au bout, pourquoi cette fin de
cauchemar, cette mort troublée d'imaginations affreuses, après une si belle
vie de candeur, de pureté et d'innocence? Ne pouvait-elle s'endormir
sereine, dans la paix de son âme chaste? Sans doute, tant qu'elle avait un
souffle, il fallait lui laisser la haine et la peur de la vie, qui est le diable.
C'était la vie qui la menaçait, c'était la vie qu'elle chassait, de même qu'elle
avait nié la vie en réservant à l'Époux céleste sa virginité torturée, clouée sur
la croix. Ce dogme de l'Immaculée Conception, que son rêve de fillette
souffrante était venu consolider, souffletait la femme, épouse et mère.
Page 467
Décréter que la femme n'est digne d'un culte qu'à la condition d'être vierge,
en imaginer une qui reste vierge en devenant mère, qui elle-même est née
sans tache, n'est-ce pas la nature bafouée, la vie condamnée, la femme niée,
jetée à la perversion, elle qui n'est grande que fécondée, perpétuant la vie?
«Va-t'en, va-t'en, Satan! laisse-moi mourir stérile.» Et elle chassait le soleil
de la salle, et elle chassait l'air libre entrant par la fenêtre, l'air embaumé
d'une odeur de fleurs, chargé des germes errants qui charrient l'amour à
travers le vaste monde.
Le mercredi de Pâques, le 16 avril, l'agonie dernière commença. On
raconte que, le matin de ce jour, une compagne de Bernadette, une
religieuse atteinte d'une maladie mortelle, couchée à l'infirmerie, dans un lit
voisin, fut subitement guérie, après avoir bu un verre d'eau de Lourdes.
Mais elle, privilégiée, en avait bu inutilement. Dieu lui faisait enfin l'insigne
faveur de combler ses vœux, en l'endormant du bon sommeil de la terre, où
l'on ne souffre plus. Elle demanda pardon à tout le monde. Sa passion était
consommée, elle avait, comme le Sauveur, les clous et la couronne d'épines,
les membres flagellés, le flanc ouvert. Comme lui, elle leva les yeux au ciel,
elle étendit les bras en croix, en jetant un grand cri: «Mon Dieu!» Et,
comme lui, vers trois heures, elle dit: «J'ai soif.» Elle trempa les lèvres dans
le verre, elle pencha la tête, et mourut.
Ainsi mourut, très glorieuse et très sainte, la voyante de Lourdes,
Bernadette Soubirous, sœur Marie-Bernard, des Sœurs de la charité de
Nevers. Son corps resta exposé pendant trois jours, et des foules énormes
défilèrent, tout un peuple accouru, l'interminable queue des dévots affamés
d'espoir qui frottaient à la robe de la morte des médailles, des chapelets, des
images, des livres de messe, pour tirer d'elle encore une grâce, un fétiche
portant bonheur. Même dans la mort on ne pouvait la laisser à son rêve de
solitude, la cohue des misérables de ce monde se ruait, buvait l'illusion
autour de son cercueil. Et l'on remarqua que son œil gauche était resté
obstinément ouvert, l'œil qui, pendant les apparitions, se trouvait du côté de
la sainte Vierge. Un dernier miracle émerveilla le couvent, le corps ne
changea pas, on l'ensevelit au troisième jour, souple, tiède, les lèvres roses,
la peau très blanche, comme rajeuni et sentant bon. Aujourd'hui, Bernadette
Soubirous, la grande exilée de Lourdes, pendant que la Grotte resplendit en
son triomphe, dort obscurément son dernier sommeil à Saint-Gildard, sous
en imaginer une qui reste vierge en devenant mère, qui elle-même est née
sans tache, n'est-ce pas la nature bafouée, la vie condamnée, la femme niée,
jetée à la perversion, elle qui n'est grande que fécondée, perpétuant la vie?
«Va-t'en, va-t'en, Satan! laisse-moi mourir stérile.» Et elle chassait le soleil
de la salle, et elle chassait l'air libre entrant par la fenêtre, l'air embaumé
d'une odeur de fleurs, chargé des germes errants qui charrient l'amour à
travers le vaste monde.
Le mercredi de Pâques, le 16 avril, l'agonie dernière commença. On
raconte que, le matin de ce jour, une compagne de Bernadette, une
religieuse atteinte d'une maladie mortelle, couchée à l'infirmerie, dans un lit
voisin, fut subitement guérie, après avoir bu un verre d'eau de Lourdes.
Mais elle, privilégiée, en avait bu inutilement. Dieu lui faisait enfin l'insigne
faveur de combler ses vœux, en l'endormant du bon sommeil de la terre, où
l'on ne souffre plus. Elle demanda pardon à tout le monde. Sa passion était
consommée, elle avait, comme le Sauveur, les clous et la couronne d'épines,
les membres flagellés, le flanc ouvert. Comme lui, elle leva les yeux au ciel,
elle étendit les bras en croix, en jetant un grand cri: «Mon Dieu!» Et,
comme lui, vers trois heures, elle dit: «J'ai soif.» Elle trempa les lèvres dans
le verre, elle pencha la tête, et mourut.
Ainsi mourut, très glorieuse et très sainte, la voyante de Lourdes,
Bernadette Soubirous, sœur Marie-Bernard, des Sœurs de la charité de
Nevers. Son corps resta exposé pendant trois jours, et des foules énormes
défilèrent, tout un peuple accouru, l'interminable queue des dévots affamés
d'espoir qui frottaient à la robe de la morte des médailles, des chapelets, des
images, des livres de messe, pour tirer d'elle encore une grâce, un fétiche
portant bonheur. Même dans la mort on ne pouvait la laisser à son rêve de
solitude, la cohue des misérables de ce monde se ruait, buvait l'illusion
autour de son cercueil. Et l'on remarqua que son œil gauche était resté
obstinément ouvert, l'œil qui, pendant les apparitions, se trouvait du côté de
la sainte Vierge. Un dernier miracle émerveilla le couvent, le corps ne
changea pas, on l'ensevelit au troisième jour, souple, tiède, les lèvres roses,
la peau très blanche, comme rajeuni et sentant bon. Aujourd'hui, Bernadette
Soubirous, la grande exilée de Lourdes, pendant que la Grotte resplendit en
son triomphe, dort obscurément son dernier sommeil à Saint-Gildard, sous
Page 468
la dalle d'une petite chapelle, dans l'ombre et dans le silence des vieux
arbres du jardin.
Pierre cessa de parler, le beau conte merveilleux était fini. Et tout le wagon
l'écoutait encore, dans le saisissement passionné de cette fin si tragique et si
touchante. Des larmes tendres coulaient des yeux de Marie, tandis que les
autres, Élise Rouquet, la Grivotte elle-même, un peu calmée, joignaient les
mains, priaient celle qui était chez le bon Dieu, d'intercéder pour
l'achèvement de leur guérison. M. Sabathier fit un grand signe de croix, puis
mangea le gâteau que sa femme lui avait acheté à Poitiers. Au milieu de
l'histoire, M. de Guersaint, que les choses tristes incommodaient, s'était
rendormi. Et il n'y avait que madame Vincent, la face enfoncée dans
l'oreiller, qui n'eût pas bougé, comme sourde et aveugle, ne voulant plus rien
voir ni rien entendre.
Mais le train roulait, roulait toujours. Madame de Jonquière, la tête au
dehors, annonça qu'on approchait d'Étampes. Et, quand on eut quitté cette
station, sœur Hyacinthe donna le signal, on récita le troisième chapelet, les
cinq mystères glorieux, la Résurrection de Notre-Seigneur, l'Ascension de
Notre-Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l'Assomption de la Très Sainte
Vierge, le Couronnement de la Très Sainte Vierge. Ensuite, on chanta le
cantique: «Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours...»
Pierre, alors, tomba dans une profonde rêverie. Ses regards s'étaient portés
sur la campagne, ensoleillée maintenant, dont la continuelle fuite semblait
bercer ses pensées. Le grondement des roues l'étourdissait, il finissait par ne
plus distinguer nettement les horizons familiers de cette grande banlieue,
qu'il avait connue autrefois. Encore Brétigny, encore Juvisy, et ce serait
Paris enfin, dans une heure et demie à peine. C'était donc fini, ce grand
voyage! elles étaient donc faites, cette enquête tant désirée, cette expérience
tentée si passionnément! Il avait voulu se donner une certitude, étudier sur
place le cas de Bernadette, voir si la grâce ne lui reviendrait pas dans un
coup de foudre, en lui rendant la foi. Et, maintenant, il était fixé, Bernadette
avait rêvé dans le continuel tourment de sa chair, et lui-même ne croirait
jamais plus. Cela s'imposait avec la brutalité d'un fait: la foi naïve de
l'enfant qui s'agenouille et qui prie, la primitive foi des peuples jeunes,
courbé sous la terreur sacrée de leur ignorance, était morte. Des milliers de
pèlerins avaient beau se rendre chaque année à Lourdes, les peuples
arbres du jardin.
Pierre cessa de parler, le beau conte merveilleux était fini. Et tout le wagon
l'écoutait encore, dans le saisissement passionné de cette fin si tragique et si
touchante. Des larmes tendres coulaient des yeux de Marie, tandis que les
autres, Élise Rouquet, la Grivotte elle-même, un peu calmée, joignaient les
mains, priaient celle qui était chez le bon Dieu, d'intercéder pour
l'achèvement de leur guérison. M. Sabathier fit un grand signe de croix, puis
mangea le gâteau que sa femme lui avait acheté à Poitiers. Au milieu de
l'histoire, M. de Guersaint, que les choses tristes incommodaient, s'était
rendormi. Et il n'y avait que madame Vincent, la face enfoncée dans
l'oreiller, qui n'eût pas bougé, comme sourde et aveugle, ne voulant plus rien
voir ni rien entendre.
Mais le train roulait, roulait toujours. Madame de Jonquière, la tête au
dehors, annonça qu'on approchait d'Étampes. Et, quand on eut quitté cette
station, sœur Hyacinthe donna le signal, on récita le troisième chapelet, les
cinq mystères glorieux, la Résurrection de Notre-Seigneur, l'Ascension de
Notre-Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l'Assomption de la Très Sainte
Vierge, le Couronnement de la Très Sainte Vierge. Ensuite, on chanta le
cantique: «Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours...»
Pierre, alors, tomba dans une profonde rêverie. Ses regards s'étaient portés
sur la campagne, ensoleillée maintenant, dont la continuelle fuite semblait
bercer ses pensées. Le grondement des roues l'étourdissait, il finissait par ne
plus distinguer nettement les horizons familiers de cette grande banlieue,
qu'il avait connue autrefois. Encore Brétigny, encore Juvisy, et ce serait
Paris enfin, dans une heure et demie à peine. C'était donc fini, ce grand
voyage! elles étaient donc faites, cette enquête tant désirée, cette expérience
tentée si passionnément! Il avait voulu se donner une certitude, étudier sur
place le cas de Bernadette, voir si la grâce ne lui reviendrait pas dans un
coup de foudre, en lui rendant la foi. Et, maintenant, il était fixé, Bernadette
avait rêvé dans le continuel tourment de sa chair, et lui-même ne croirait
jamais plus. Cela s'imposait avec la brutalité d'un fait: la foi naïve de
l'enfant qui s'agenouille et qui prie, la primitive foi des peuples jeunes,
courbé sous la terreur sacrée de leur ignorance, était morte. Des milliers de
pèlerins avaient beau se rendre chaque année à Lourdes, les peuples
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n'étaient plus avec eux, la tentative de cette résurrection de la foi totale, de
la foi des siècles morts, sans révolte ni examen, devait échouer fatalement.
L'histoire ne retourne pas en arrière, l'humanité ne peut revenir à l'enfance,
les temps sont trop changés, trop de souffles nouveaux ont semé de
nouvelles moissons, pour que les hommes d'aujourd'hui repoussent tels que
les hommes d'autrefois. C'était décisif, Lourdes n'était qu'un accident
explicable, dont la violence de réaction apportait même une preuve de
l'agonie suprême où se débattait la croyance, sous l'antique forme du
catholicisme. Jamais plus la nation entière ne se prosternerait, comme
l'ancienne nation croyante, dans les cathédrales du douzième siècle, pareille
à un troupeau docile sous les mains du Maître. S'entêter en aveugle à
vouloir cela, ce serait se briser contre l'impossible et courir peut-être aux
grandes catastrophes morales.
Et, de son voyage, il ne restait déjà plus à Pierre qu'une immense pitié. Ah!
son cœur en débordait, son pauvre cœur en revenait meurtri. Il se rappelait
les paroles du bon abbé Judaine; et il avait vu ces milliers de misérables
prier, sangloter, supplier Dieu de prendre leur torture en miséricorde; et il
avait sangloté avec eux, il gardait en lui, comme une plaie vive, la fraternité
lamentable de tous leurs maux. Aussi ne pouvait-il songer à ces pauvres
gens sans brûler du désir de les soulager. Si la foi des simples ne suffisait
plus, si l'on courait le risque de s'égarer en voulant retourner en arrière,
allait-il donc falloir fermer la Grotte, prêcher un autre effort, une autre
patience? Mais sa pitié se révoltait. Non, non! ce serait un crime que de
fermer le rêve de leur ciel à ces souffrants du corps et de l'âme, dont
l'unique apaisement était de s'agenouiller, là-bas, dans la splendeur des
cierges, dans l'entêtement berceur des cantiques. Lui-même n'avait pas
commis le meurtre de détromper Marie, il s'était immolé pour lui laisser la
joie de sa chimère, le divin soutien d'avoir été guérie par la Vierge. Où était
donc l'homme dur qui aurait eu la cruauté d'empêcher les humbles de croire,
de tuer en eux la consolation du surnaturel, l'espoir que Dieu s'occupait
d'eux, qu'il leur réservait une vie meilleure dans son paradis? L'humanité
entière pleurait, éperdue d'angoisse, pareille à une malade désespérée,
condamnée, que seul pouvait sauver le miracle. Il la sentait si malheureuse,
il frémissait d'une fraternelle tendresse devant ce christianisme pitoyable,
l'humilité, l'ignorance, la pauvreté avec ses haillons, la maladie avec ses
plaies et son odeur fétide, tout ce bas petit peuple des souffrants, à l'hôpital,
au couvent, dans les bouges, et la vermine, et la saleté, et la laideur, et
la foi des siècles morts, sans révolte ni examen, devait échouer fatalement.
L'histoire ne retourne pas en arrière, l'humanité ne peut revenir à l'enfance,
les temps sont trop changés, trop de souffles nouveaux ont semé de
nouvelles moissons, pour que les hommes d'aujourd'hui repoussent tels que
les hommes d'autrefois. C'était décisif, Lourdes n'était qu'un accident
explicable, dont la violence de réaction apportait même une preuve de
l'agonie suprême où se débattait la croyance, sous l'antique forme du
catholicisme. Jamais plus la nation entière ne se prosternerait, comme
l'ancienne nation croyante, dans les cathédrales du douzième siècle, pareille
à un troupeau docile sous les mains du Maître. S'entêter en aveugle à
vouloir cela, ce serait se briser contre l'impossible et courir peut-être aux
grandes catastrophes morales.
Et, de son voyage, il ne restait déjà plus à Pierre qu'une immense pitié. Ah!
son cœur en débordait, son pauvre cœur en revenait meurtri. Il se rappelait
les paroles du bon abbé Judaine; et il avait vu ces milliers de misérables
prier, sangloter, supplier Dieu de prendre leur torture en miséricorde; et il
avait sangloté avec eux, il gardait en lui, comme une plaie vive, la fraternité
lamentable de tous leurs maux. Aussi ne pouvait-il songer à ces pauvres
gens sans brûler du désir de les soulager. Si la foi des simples ne suffisait
plus, si l'on courait le risque de s'égarer en voulant retourner en arrière,
allait-il donc falloir fermer la Grotte, prêcher un autre effort, une autre
patience? Mais sa pitié se révoltait. Non, non! ce serait un crime que de
fermer le rêve de leur ciel à ces souffrants du corps et de l'âme, dont
l'unique apaisement était de s'agenouiller, là-bas, dans la splendeur des
cierges, dans l'entêtement berceur des cantiques. Lui-même n'avait pas
commis le meurtre de détromper Marie, il s'était immolé pour lui laisser la
joie de sa chimère, le divin soutien d'avoir été guérie par la Vierge. Où était
donc l'homme dur qui aurait eu la cruauté d'empêcher les humbles de croire,
de tuer en eux la consolation du surnaturel, l'espoir que Dieu s'occupait
d'eux, qu'il leur réservait une vie meilleure dans son paradis? L'humanité
entière pleurait, éperdue d'angoisse, pareille à une malade désespérée,
condamnée, que seul pouvait sauver le miracle. Il la sentait si malheureuse,
il frémissait d'une fraternelle tendresse devant ce christianisme pitoyable,
l'humilité, l'ignorance, la pauvreté avec ses haillons, la maladie avec ses
plaies et son odeur fétide, tout ce bas petit peuple des souffrants, à l'hôpital,
au couvent, dans les bouges, et la vermine, et la saleté, et la laideur, et
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l'imbécillité des faces, une immense protestation contre la santé, contre la
vie, contre la nature, au nom triomphal de la justice, de l'égalité et de la
bonté. Non, non! il ne fallait désespérer personne, il fallait tolérer Lourdes,
ainsi qu'on tolère le mensonge qui aide à vivre. Et, comme il l'avait dit dans
la chambre de Bernadette, elle restait la martyre, elle lui révélait la seule
religion dont son cœur fût encore plein, la religion de la souffrance
humaine. Ah! être bon, panser tous les maux, endormir la douleur dans un
rêve, mentir même pour que personne ne souffre plus!
À toute vapeur on traversa un village, et Pierre aperçut confusément une
église, au milieu de grands pommiers. Tous les pèlerins du wagon se
signèrent. Mais lui, maintenant, était envahi d'une inquiétude, des scrupules
rendaient sa rêverie anxieuse. Cette religion de la souffrance humaine, ce
rachat par la souffrance, n'était-ce pas encore un leurre, une aggravation
continue de la douleur et de la misère? Il est lâche et dangereux de laisser
vivre la superstition. La tolérer, l'accepter, c'est recommencer éternellement
les siècles mauvais. Elle affaiblit, elle abêtit, les tares dévotes que l'hérédité
lègue font des générations humiliées et craintives, des peuples dégénérés et
dociles, toute une proie aisée aux puissants de ce monde. On exploite les
peuples, on les vole, on les mange, quand ils ont mis l'effort de leur volonté
dans la seule conquête de l'autre vie. Dès lors ne vaudrait-il pas mieux avoir
tout de suite l'audace d'opérer l'humanité brutalement, en fermant les
Grottes miraculeuses où elle va sangloter, et de lui rendre ainsi le courage
de vivre la vie réelle, même dans les larmes? Et c'était comme la prière, ce
flot de prières incessantes qui montait de Lourdes, dont la supplication sans
fin l'avait baigné et attendri: n'était-ce autre chose qu'un bercement puéril,
un abâtardissement de toutes les énergies? La volonté s'y endormait, l'être
s'y dissolvait, y prenait la vie, l'action en dégoût. À quoi bon vouloir, à quoi
bon agir, lorsqu'on s'en remet totalement au caprice d'une toute-puissance
inconnue? D'autre part, quelle étrange chose que ce désir fou de prodiges, ce
besoin de pousser Dieu à transgresser les lois de la nature qu'il a établies lui-
même, dans son infinie sagesse! Il y avait évidemment là péril et déraison, il
n'aurait fallu développer, chez l'homme et surtout chez l'enfant, que
l'habitude de l'effort personnel et le courage de la vérité, au risque d'y perdre
l'illusion, la divine consolatrice.
Alors, toute une grande clarté monta, éblouit Pierre. Il était la raison, il
protestait contre la glorification de l'absurde et la déchéance du sens
vie, contre la nature, au nom triomphal de la justice, de l'égalité et de la
bonté. Non, non! il ne fallait désespérer personne, il fallait tolérer Lourdes,
ainsi qu'on tolère le mensonge qui aide à vivre. Et, comme il l'avait dit dans
la chambre de Bernadette, elle restait la martyre, elle lui révélait la seule
religion dont son cœur fût encore plein, la religion de la souffrance
humaine. Ah! être bon, panser tous les maux, endormir la douleur dans un
rêve, mentir même pour que personne ne souffre plus!
À toute vapeur on traversa un village, et Pierre aperçut confusément une
église, au milieu de grands pommiers. Tous les pèlerins du wagon se
signèrent. Mais lui, maintenant, était envahi d'une inquiétude, des scrupules
rendaient sa rêverie anxieuse. Cette religion de la souffrance humaine, ce
rachat par la souffrance, n'était-ce pas encore un leurre, une aggravation
continue de la douleur et de la misère? Il est lâche et dangereux de laisser
vivre la superstition. La tolérer, l'accepter, c'est recommencer éternellement
les siècles mauvais. Elle affaiblit, elle abêtit, les tares dévotes que l'hérédité
lègue font des générations humiliées et craintives, des peuples dégénérés et
dociles, toute une proie aisée aux puissants de ce monde. On exploite les
peuples, on les vole, on les mange, quand ils ont mis l'effort de leur volonté
dans la seule conquête de l'autre vie. Dès lors ne vaudrait-il pas mieux avoir
tout de suite l'audace d'opérer l'humanité brutalement, en fermant les
Grottes miraculeuses où elle va sangloter, et de lui rendre ainsi le courage
de vivre la vie réelle, même dans les larmes? Et c'était comme la prière, ce
flot de prières incessantes qui montait de Lourdes, dont la supplication sans
fin l'avait baigné et attendri: n'était-ce autre chose qu'un bercement puéril,
un abâtardissement de toutes les énergies? La volonté s'y endormait, l'être
s'y dissolvait, y prenait la vie, l'action en dégoût. À quoi bon vouloir, à quoi
bon agir, lorsqu'on s'en remet totalement au caprice d'une toute-puissance
inconnue? D'autre part, quelle étrange chose que ce désir fou de prodiges, ce
besoin de pousser Dieu à transgresser les lois de la nature qu'il a établies lui-
même, dans son infinie sagesse! Il y avait évidemment là péril et déraison, il
n'aurait fallu développer, chez l'homme et surtout chez l'enfant, que
l'habitude de l'effort personnel et le courage de la vérité, au risque d'y perdre
l'illusion, la divine consolatrice.
Alors, toute une grande clarté monta, éblouit Pierre. Il était la raison, il
protestait contre la glorification de l'absurde et la déchéance du sens
Page 471
commun. Ah! la raison, il souffrait par elle, il n'était heureux que par elle.
Comme il l'avait dit au docteur Chassaigne, il ne brûlait que de l'envie de la
contenter toujours davantage, quitte à y laisser le bonheur. C'était elle, il le
comprenait bien maintenant, c'était elle dont la continuelle révolte, à la
Grotte, à la Basilique, dans Lourdes entier, l'avait empêché de croire. Il
n'avait pu la tuer, s'humilier et s'anéantir, ainsi que son vieil ami, le grand
vieillard foudroyé, à la sénilité douloureuse, redevenu enfant dans le
désastre de son cœur. Elle était sa maîtresse souveraine, elle le tenait debout,
même au milieu des obscurités et des avortements de la science. Quand il ne
s'expliquait pas une chose, elle lui soufflait: «Il y a certainement une
explication naturelle qui m'échappe.» Il répétait qu'on ne saurait avoir
sainement un idéal, en dehors de la marche à l'inconnu pour le connaître, de
la victoire lente de la raison, au travers des misères du corps et de
l'intelligence. Lui, prêtre, était capable de ravager sa vie pour tenir son
serment, dans le combat de sa double hérédité, son père tout cerveau, sa
mère toute foi. Il avait eu la force de mater la chair, de renoncer à la femme,
mais il sentait bien que son père l'emportait définitivement, car le sacrifice
de sa raison lui était désormais impossible: il n'y renoncerait pas, il ne la
materait pas. Non, non! la souffrance humaine elle-même, la souffrance
sacrée des pauvres ne devait pas être un obstacle, une nécessité d'ignorance
et de folie. La raison avant tout, il n'y avait de salut que dans la raison. Si,
baigné de larmes, amolli par tant de maux, il avait dit à Lourdes qu'il
suffisait de pleurer et d'aimer, il s'était trompé dangereusement. La pitié
n'était qu'un expédient commode. Il fallait vivre, il fallait agir, il fallait que
la raison combattît la souffrance, à moins qu'on ne voulût l'éterniser.
Mais, de nouveau, dans la fuite rapide de la campagne, une église apparut,
cette fois au bord du ciel, sur une colline, quelque chapelle votive, que
surmontait une haute statue de la sainte Vierge. Et, une fois de plus, tous les
pèlerins firent le signe de la croix. Et la rêverie de Pierre s'égara encore, un
autre flot de réflexions le rendit à son angoisse. Quel était donc cet
impérieux besoin d'au-delà qui torturait l'humanité souffrante? D'où venait-
il? Pourquoi voulait-on de l'égalité, de la justice, lorsque ces choses
semblaient absentes de l'impassible nature? L'homme les avait mises dans
l'inconnu du mystère, dans le surnaturel des paradis religieux, et là il
contentait son ardente soif. Toujours la soif inextinguible du bonheur l'avait
brûlé, toujours elle le brûlerait. Si les pères de la Grotte faisaient de si
glorieuses affaires, c'était qu'ils vendaient du divin. Cette soif du divin, que
Comme il l'avait dit au docteur Chassaigne, il ne brûlait que de l'envie de la
contenter toujours davantage, quitte à y laisser le bonheur. C'était elle, il le
comprenait bien maintenant, c'était elle dont la continuelle révolte, à la
Grotte, à la Basilique, dans Lourdes entier, l'avait empêché de croire. Il
n'avait pu la tuer, s'humilier et s'anéantir, ainsi que son vieil ami, le grand
vieillard foudroyé, à la sénilité douloureuse, redevenu enfant dans le
désastre de son cœur. Elle était sa maîtresse souveraine, elle le tenait debout,
même au milieu des obscurités et des avortements de la science. Quand il ne
s'expliquait pas une chose, elle lui soufflait: «Il y a certainement une
explication naturelle qui m'échappe.» Il répétait qu'on ne saurait avoir
sainement un idéal, en dehors de la marche à l'inconnu pour le connaître, de
la victoire lente de la raison, au travers des misères du corps et de
l'intelligence. Lui, prêtre, était capable de ravager sa vie pour tenir son
serment, dans le combat de sa double hérédité, son père tout cerveau, sa
mère toute foi. Il avait eu la force de mater la chair, de renoncer à la femme,
mais il sentait bien que son père l'emportait définitivement, car le sacrifice
de sa raison lui était désormais impossible: il n'y renoncerait pas, il ne la
materait pas. Non, non! la souffrance humaine elle-même, la souffrance
sacrée des pauvres ne devait pas être un obstacle, une nécessité d'ignorance
et de folie. La raison avant tout, il n'y avait de salut que dans la raison. Si,
baigné de larmes, amolli par tant de maux, il avait dit à Lourdes qu'il
suffisait de pleurer et d'aimer, il s'était trompé dangereusement. La pitié
n'était qu'un expédient commode. Il fallait vivre, il fallait agir, il fallait que
la raison combattît la souffrance, à moins qu'on ne voulût l'éterniser.
Mais, de nouveau, dans la fuite rapide de la campagne, une église apparut,
cette fois au bord du ciel, sur une colline, quelque chapelle votive, que
surmontait une haute statue de la sainte Vierge. Et, une fois de plus, tous les
pèlerins firent le signe de la croix. Et la rêverie de Pierre s'égara encore, un
autre flot de réflexions le rendit à son angoisse. Quel était donc cet
impérieux besoin d'au-delà qui torturait l'humanité souffrante? D'où venait-
il? Pourquoi voulait-on de l'égalité, de la justice, lorsque ces choses
semblaient absentes de l'impassible nature? L'homme les avait mises dans
l'inconnu du mystère, dans le surnaturel des paradis religieux, et là il
contentait son ardente soif. Toujours la soif inextinguible du bonheur l'avait
brûlé, toujours elle le brûlerait. Si les pères de la Grotte faisaient de si
glorieuses affaires, c'était qu'ils vendaient du divin. Cette soif du divin, que
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rien n'a pu étancher au travers des siècles, semblait renaître avec une
violence nouvelle, au bout de notre siècle de science. Lourdes était
l'exemple éclatant, indéniable, que jamais peut-être l'homme ne pourrait se
passer du rêve d'un Dieu souverain, rétablissant l'égalité, refaisant du
bonheur, à coups de miracles. Quand l'homme a touché le fond du malheur
de vivre, il en revient à l'illusion divine; et l'origine de toutes les religions
est là, l'homme faible et nu n'ayant pas la force de vivre sa misère terrestre
sans l'éternel mensonge d'un paradis. Aujourd'hui l'expérience était faite,
rien que la science ne semblait pouvoir suffire, et on allait être forcé de
laisser une porte ouverte sur le mystère.
Brusquement, le mot sonna dans le crâne de Pierre profondément absorbé.
Une religion nouvelle! Cette porte qu'il fallait laisser ouverte sur le mystère,
c'était en somme une religion nouvelle. Opérer brutalement l'humanité de
son rêve, lui enlever de force le merveilleux dont elle a besoin autant que de
pain pour vivre, ce serait la tuer peut-être. Aurait-elle jamais le courage
philosophique de la vie telle qu'elle est, vécue pour elle-même, sans l'idée
future des peines et des récompenses? Il semblait bien que des siècles
passeraient avant qu'une société assez sage pût vivre honnêtement, sans la
police morale d'un culte quelconque, sans la consolation d'une égalité et
d'une justice surhumaines. Oui! une religion nouvelle, cela éclatait, cela
retentissait en lui, comme le cri même des peuples, le besoin avide et
désespéré de l'âme moderne. La consolation, l'espoir que le catholicisme
avait apportés au monde semblait épuisé, après dix-huit siècles d'histoire,
tant de larmes, tant de sang, tant d'agitations vaines et barbares. C'était une
illusion qui s'en allait, et il fallait au moins changer d'illusion. Si, jadis, on
s'était jeté dans le paradis chrétien, cela venait de ce qu'il s'ouvrait alors
comme la jeune espérance. Une religion nouvelle, une espérance nouvelle,
un paradis nouveau, oui! le monde en avait soif, dans le malaise où il se
débattait. Et le père Fourcade le sentait bien, il ne voulait pas dire autre
chose, lorsqu'il s'inquiétait, suppliant qu'on amenât à Lourdes le peuple des
grandes villes, la masse profonde du petit peuple qui fait la nation. Cent
mille, deux cent mille pèlerins par an, à Lourdes, ce n'était encore que le
grain de sable. Il aurait fallu le peuple, le peuple tout entier. Mais le peuple
a déserté les églises à jamais, il ne met même plus son âme dans les saintes
Vierges qu'il fabrique, rien désormais ne saurait lui rendre la foi perdue.
Une démocratie catholique, ah! l'histoire recommencerait. Seulement, était-
ce possible, cette création d'un nouveau peuple chrétien? et n'aurait-il pas
violence nouvelle, au bout de notre siècle de science. Lourdes était
l'exemple éclatant, indéniable, que jamais peut-être l'homme ne pourrait se
passer du rêve d'un Dieu souverain, rétablissant l'égalité, refaisant du
bonheur, à coups de miracles. Quand l'homme a touché le fond du malheur
de vivre, il en revient à l'illusion divine; et l'origine de toutes les religions
est là, l'homme faible et nu n'ayant pas la force de vivre sa misère terrestre
sans l'éternel mensonge d'un paradis. Aujourd'hui l'expérience était faite,
rien que la science ne semblait pouvoir suffire, et on allait être forcé de
laisser une porte ouverte sur le mystère.
Brusquement, le mot sonna dans le crâne de Pierre profondément absorbé.
Une religion nouvelle! Cette porte qu'il fallait laisser ouverte sur le mystère,
c'était en somme une religion nouvelle. Opérer brutalement l'humanité de
son rêve, lui enlever de force le merveilleux dont elle a besoin autant que de
pain pour vivre, ce serait la tuer peut-être. Aurait-elle jamais le courage
philosophique de la vie telle qu'elle est, vécue pour elle-même, sans l'idée
future des peines et des récompenses? Il semblait bien que des siècles
passeraient avant qu'une société assez sage pût vivre honnêtement, sans la
police morale d'un culte quelconque, sans la consolation d'une égalité et
d'une justice surhumaines. Oui! une religion nouvelle, cela éclatait, cela
retentissait en lui, comme le cri même des peuples, le besoin avide et
désespéré de l'âme moderne. La consolation, l'espoir que le catholicisme
avait apportés au monde semblait épuisé, après dix-huit siècles d'histoire,
tant de larmes, tant de sang, tant d'agitations vaines et barbares. C'était une
illusion qui s'en allait, et il fallait au moins changer d'illusion. Si, jadis, on
s'était jeté dans le paradis chrétien, cela venait de ce qu'il s'ouvrait alors
comme la jeune espérance. Une religion nouvelle, une espérance nouvelle,
un paradis nouveau, oui! le monde en avait soif, dans le malaise où il se
débattait. Et le père Fourcade le sentait bien, il ne voulait pas dire autre
chose, lorsqu'il s'inquiétait, suppliant qu'on amenât à Lourdes le peuple des
grandes villes, la masse profonde du petit peuple qui fait la nation. Cent
mille, deux cent mille pèlerins par an, à Lourdes, ce n'était encore que le
grain de sable. Il aurait fallu le peuple, le peuple tout entier. Mais le peuple
a déserté les églises à jamais, il ne met même plus son âme dans les saintes
Vierges qu'il fabrique, rien désormais ne saurait lui rendre la foi perdue.
Une démocratie catholique, ah! l'histoire recommencerait. Seulement, était-
ce possible, cette création d'un nouveau peuple chrétien? et n'aurait-il pas
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fallu la venue d'un nouveau Sauveur, le souffle prodigieux d'un autre
Messie?
Cela sonnait toujours, grandissait comme une volée de cloche, dans la
songerie de Pierre. Une religion nouvelle! une religion nouvelle! Il la
faudrait sans doute plus près de la vie, faisant à la terre une part plus large,
s'accommodant des vérités conquises. Et surtout une religion qui ne fût pas
un appétit de la mort, Bernadette ne vivant que pour mourir, le docteur
Chassaigne aspirant à la tombe comme à l'unique bonheur, tout cet abandon
spiritualiste était une désorganisation continue de la volonté de vivre. Au
bout, il y avait la haine de la vie, le dégoût et la paralysie de l'action. Toute
religion, il est vrai, n'est qu'une promesse d'immortalité, un embellissement
de l'au-delà, le jardin enchanté du lendemain de la mort. Une religion
nouvelle pourrait-elle jamais mettre sur la terre ce jardin de l'éternel
bonheur? Où donc était la formule, où donc était le dogme qui comblerait
l'espoir des hommes d'aujourd'hui? Quelle croyance semer pour qu'elle
poussât en une moisson de force et de paix? Comment féconder le doute
universel pour qu'il accouchât d'une nouvelle foi, et quelle sorte d'illusion,
quel mensonge divin pouvait germer encore dans la terre contemporaine,
ravagée de toutes parts, défoncée par un siècle de science?
À ce moment, sans transition apparente, sur le fond trouble de ses pensées,
Pierre vit s'évoquer la figure de son frère Guillaume. Il n'en fut pas surpris
pourtant, un lien secret devait l'amener. Comme ils s'étaient aimés autrefois,
et quel bon frère, ce grand frère si droit et si doux! Désormais, la rupture
était complète, il ne le revoyait plus, depuis qu'il s'était cloîtré dans ses
études de chimiste, habitant en sauvage une petite maison de faubourg, avec
une maîtresse et deux grands chiens. Puis, sa rêverie tourna encore, il
songea à ce procès dans lequel on avait prononcé le nom de Guillaume,
soupçonné d'avoir des amitiés compromettantes parmi les révolutionnaires
les plus violents. On racontait qu'à la suite de longues recherches, il venait
de découvrir la formule d'un explosif terrible, dont une livre seulement
aurait fait sauter une cathédrale. Et Pierre, maintenant, songeait à ces
anarchistes qui voulaient renouveler et sauver le monde en le détruisant. Ce
n'étaient que des rêveurs, et des rêveurs atroces, mais des rêveurs comme les
innocents pèlerins, dont il avait vu le troupeau extatique agenouillé devant
la Grotte. Si les anarchistes, les socialistes extrêmes demandaient
violemment l'égalité dans la richesse, la mise en commun des jouissances de
Messie?
Cela sonnait toujours, grandissait comme une volée de cloche, dans la
songerie de Pierre. Une religion nouvelle! une religion nouvelle! Il la
faudrait sans doute plus près de la vie, faisant à la terre une part plus large,
s'accommodant des vérités conquises. Et surtout une religion qui ne fût pas
un appétit de la mort, Bernadette ne vivant que pour mourir, le docteur
Chassaigne aspirant à la tombe comme à l'unique bonheur, tout cet abandon
spiritualiste était une désorganisation continue de la volonté de vivre. Au
bout, il y avait la haine de la vie, le dégoût et la paralysie de l'action. Toute
religion, il est vrai, n'est qu'une promesse d'immortalité, un embellissement
de l'au-delà, le jardin enchanté du lendemain de la mort. Une religion
nouvelle pourrait-elle jamais mettre sur la terre ce jardin de l'éternel
bonheur? Où donc était la formule, où donc était le dogme qui comblerait
l'espoir des hommes d'aujourd'hui? Quelle croyance semer pour qu'elle
poussât en une moisson de force et de paix? Comment féconder le doute
universel pour qu'il accouchât d'une nouvelle foi, et quelle sorte d'illusion,
quel mensonge divin pouvait germer encore dans la terre contemporaine,
ravagée de toutes parts, défoncée par un siècle de science?
À ce moment, sans transition apparente, sur le fond trouble de ses pensées,
Pierre vit s'évoquer la figure de son frère Guillaume. Il n'en fut pas surpris
pourtant, un lien secret devait l'amener. Comme ils s'étaient aimés autrefois,
et quel bon frère, ce grand frère si droit et si doux! Désormais, la rupture
était complète, il ne le revoyait plus, depuis qu'il s'était cloîtré dans ses
études de chimiste, habitant en sauvage une petite maison de faubourg, avec
une maîtresse et deux grands chiens. Puis, sa rêverie tourna encore, il
songea à ce procès dans lequel on avait prononcé le nom de Guillaume,
soupçonné d'avoir des amitiés compromettantes parmi les révolutionnaires
les plus violents. On racontait qu'à la suite de longues recherches, il venait
de découvrir la formule d'un explosif terrible, dont une livre seulement
aurait fait sauter une cathédrale. Et Pierre, maintenant, songeait à ces
anarchistes qui voulaient renouveler et sauver le monde en le détruisant. Ce
n'étaient que des rêveurs, et des rêveurs atroces, mais des rêveurs comme les
innocents pèlerins, dont il avait vu le troupeau extatique agenouillé devant
la Grotte. Si les anarchistes, les socialistes extrêmes demandaient
violemment l'égalité dans la richesse, la mise en commun des jouissances de
Page 474
ce monde, les pèlerins réclamaient avec des larmes l'égalité dans la santé, le
partage équitable de la paix morale et physique. Ceux-ci comptaient sur le
miracle, les autres s'adressaient à l'action brutale. Au fond, c'était le même
rêve exaspéré de fraternité et de justice, l'éternel besoin du bonheur, plus de
pauvres, plus de malades, tous heureux. Anciennement, les premiers
chrétiens n'ont-ils pas été des révolutionnaires redoutables pour le monde
païen, qu'ils menaçaient, et qu'ils ont en effet détruit? Eux qu'on a
persécutés, qu'on a tâché d'exterminer, sont aujourd'hui inoffensifs, parce
qu'ils sont devenus le passé. L'avenir effrayant, c'est toujours l'homme qui
rêve la société future, c'est aujourd'hui l'affolé de rénovation sociale qui fait
le grand rêve noir de tout purifier par la flamme des incendies. Cela était
monstrueux. Qui savait pourtant? là était peut-être le monde rajeuni de
demain.
Et, perdu, incertain, Pierre, dans son horreur de la violence, faisait cause
commune avec la vieille société qui se défendait, sans pouvoir dire d'où
viendrait le Messie de douceur, aux mains duquel il aurait voulu remettre la
pauvre humanité malade. Une religion nouvelle, oui! une religion nouvelle.
Mais il n'est pas facile d'en inventer une, il ne savait comment conclure,
entre l'antique foi qui était morte et la jeune foi de demain encore à naître.
Lui, désolé, n'était sûr que de tenir son serment, prêtre sans croyance
veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son
métier, dans la tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer à sa raison, comme
il avait renoncé à sa chair. Et il attendrait.
Mais le train roula parmi de grands parcs, la locomotive siffla longuement,
toute une fanfare d'allégresse, qui tira Pierre de ses réflexions. Autour de lui,
le wagon s'émotionnait, s'agitait. On venait de quitter Juvisy, c'était Paris
enfin, dans une demi-heure à peine. Et chacun rangeait ses affaires, les
Sabathier refaisaient leurs petits paquets, Élise Rouquet donnait un dernier
coup d'œil à son miroir. Un instant, madame de Jonquière s'inquiéta de la
Grivotte, décida de la faire conduire directement à un hôpital, dans l'état
pitoyable où elle était; tandis que Marie tâchait de tirer madame Vincent de
la torpeur dont elle semblait ne pas vouloir sortir. Il fallut réveiller M. de
Guersaint, qui avait fait un bout de sieste. Et, sœur Hyacinthe ayant tapé
dans ses mains, tout la wagon entonna le Te Deum, le cantique d'actions de
grâces: «Te Deum laudamus, te Dominum confitemur...» Les voix montaient
au milieu d'une ferveur dernière, toutes ces âmes brûlantes remerciaient
partage équitable de la paix morale et physique. Ceux-ci comptaient sur le
miracle, les autres s'adressaient à l'action brutale. Au fond, c'était le même
rêve exaspéré de fraternité et de justice, l'éternel besoin du bonheur, plus de
pauvres, plus de malades, tous heureux. Anciennement, les premiers
chrétiens n'ont-ils pas été des révolutionnaires redoutables pour le monde
païen, qu'ils menaçaient, et qu'ils ont en effet détruit? Eux qu'on a
persécutés, qu'on a tâché d'exterminer, sont aujourd'hui inoffensifs, parce
qu'ils sont devenus le passé. L'avenir effrayant, c'est toujours l'homme qui
rêve la société future, c'est aujourd'hui l'affolé de rénovation sociale qui fait
le grand rêve noir de tout purifier par la flamme des incendies. Cela était
monstrueux. Qui savait pourtant? là était peut-être le monde rajeuni de
demain.
Et, perdu, incertain, Pierre, dans son horreur de la violence, faisait cause
commune avec la vieille société qui se défendait, sans pouvoir dire d'où
viendrait le Messie de douceur, aux mains duquel il aurait voulu remettre la
pauvre humanité malade. Une religion nouvelle, oui! une religion nouvelle.
Mais il n'est pas facile d'en inventer une, il ne savait comment conclure,
entre l'antique foi qui était morte et la jeune foi de demain encore à naître.
Lui, désolé, n'était sûr que de tenir son serment, prêtre sans croyance
veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son
métier, dans la tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer à sa raison, comme
il avait renoncé à sa chair. Et il attendrait.
Mais le train roula parmi de grands parcs, la locomotive siffla longuement,
toute une fanfare d'allégresse, qui tira Pierre de ses réflexions. Autour de lui,
le wagon s'émotionnait, s'agitait. On venait de quitter Juvisy, c'était Paris
enfin, dans une demi-heure à peine. Et chacun rangeait ses affaires, les
Sabathier refaisaient leurs petits paquets, Élise Rouquet donnait un dernier
coup d'œil à son miroir. Un instant, madame de Jonquière s'inquiéta de la
Grivotte, décida de la faire conduire directement à un hôpital, dans l'état
pitoyable où elle était; tandis que Marie tâchait de tirer madame Vincent de
la torpeur dont elle semblait ne pas vouloir sortir. Il fallut réveiller M. de
Guersaint, qui avait fait un bout de sieste. Et, sœur Hyacinthe ayant tapé
dans ses mains, tout la wagon entonna le Te Deum, le cantique d'actions de
grâces: «Te Deum laudamus, te Dominum confitemur...» Les voix montaient
au milieu d'une ferveur dernière, toutes ces âmes brûlantes remerciaient
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Dieu de l'admirable voyage, des faveurs merveilleuses dont il les avait
comblées et dont il les comblerait encore.
Les fortifications. Dans le grand ciel pur, d'une sérénité chaude, le soleil
de deux heures descendait lentement. Au-dessus de Paris immense, des
fumées lointaines, des fumées rousses s'élevaient en nuées légères, une
haleine épaisse et volante de colosse au travail. C'était Paris dans sa forge,
Paris avec ses passions, ses combats, son tonnerre toujours grondant, sa vie
ardente toujours en enfantement de la vie de demain. Et le train blanc, le
train lamentable de toutes les misères et de toutes les douleurs, y rentrait à
grande vitesse, en sonnant plus haut la fanfare déchirante de ses coups de
sifflet. Les cinq cents pèlerins, les trois cents malades allaient s'y perdre et
retomber sur le dur pavé de leur existence, au sortir du rêve prodigieux
qu'ils venaient de faire, jusqu'au jour où le besoin consolateur d'un rêve
nouveau les forcerait à recommencer l'éternel pèlerinage du mystère et de
l'oubli.
Ah! tristes hommes, pauvre humanité malade, affamée d'illusion, qui, dans
la lassitude de ce siècle finissant, éperdue et meurtrie d'avoir acquis
goulûment trop de science, se croit abandonnée des médecins de l'âme et du
corps, en grand danger de succomber au mal incurable, et retourne en
arrière, et demande le miracle de sa guérison aux Lourdes mystiques d'un
passé mort à jamais! Là-bas, Bernadette, le nouveau Messie de la
souffrance, si touchante dans sa réalité humaine, est la leçon terrible,
l'holocauste retranché du monde, la victime condamnée à l'abandon, à la
solitude et à la mort, frappée de la déchéance de n'avoir pas été femme, ni
épouse ni mère, parce qu'elle avait vu la sainte Vierge.
FIN
————
14673.—Imprimeries réunies, rue Mignon, 2, Paris.
comblées et dont il les comblerait encore.
Les fortifications. Dans le grand ciel pur, d'une sérénité chaude, le soleil
de deux heures descendait lentement. Au-dessus de Paris immense, des
fumées lointaines, des fumées rousses s'élevaient en nuées légères, une
haleine épaisse et volante de colosse au travail. C'était Paris dans sa forge,
Paris avec ses passions, ses combats, son tonnerre toujours grondant, sa vie
ardente toujours en enfantement de la vie de demain. Et le train blanc, le
train lamentable de toutes les misères et de toutes les douleurs, y rentrait à
grande vitesse, en sonnant plus haut la fanfare déchirante de ses coups de
sifflet. Les cinq cents pèlerins, les trois cents malades allaient s'y perdre et
retomber sur le dur pavé de leur existence, au sortir du rêve prodigieux
qu'ils venaient de faire, jusqu'au jour où le besoin consolateur d'un rêve
nouveau les forcerait à recommencer l'éternel pèlerinage du mystère et de
l'oubli.
Ah! tristes hommes, pauvre humanité malade, affamée d'illusion, qui, dans
la lassitude de ce siècle finissant, éperdue et meurtrie d'avoir acquis
goulûment trop de science, se croit abandonnée des médecins de l'âme et du
corps, en grand danger de succomber au mal incurable, et retourne en
arrière, et demande le miracle de sa guérison aux Lourdes mystiques d'un
passé mort à jamais! Là-bas, Bernadette, le nouveau Messie de la
souffrance, si touchante dans sa réalité humaine, est la leçon terrible,
l'holocauste retranché du monde, la victime condamnée à l'abandon, à la
solitude et à la mort, frappée de la déchéance de n'avoir pas été femme, ni
épouse ni mère, parce qu'elle avait vu la sainte Vierge.
FIN
————
14673.—Imprimeries réunies, rue Mignon, 2, Paris.
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alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg
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Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of electronic
works in formats readable by the widest variety of computers including
obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the
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efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance
they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring
that the Project Gutenberg collection will remain freely available for
generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation was created to provide a secure and permanent future for
Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations
can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)
(3) educational corporation organized under the laws of the state of
Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service.
The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541.
Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax
deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s
laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website and
official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of increasing the
number of public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine-readable form accessible by the widest array of equipment
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including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not
received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including
checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
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charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
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received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
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not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
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with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
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electronic works
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eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
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copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in
compliance with any particular paper edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including how
to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email
newsletter to hear about new eBooks.
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