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The Project Gutenberg eBook of La femme au dix-huitième
siècle
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: La femme au dix-huitième siècle
Author: Edmond de Goncourt
Jules de Goncourt
Release date: June 29, 2014 [eBook #46142]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/46142
Credits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/American Libraries.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU
DIX-HUITIÈME SIÈCLE ***
siècle
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Author: Edmond de Goncourt
Jules de Goncourt
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DIX-HUITIÈME SIÈCLE ***
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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites
par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a
été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des
pages blanches n'ont pas été repris.
LA FEMME
AU
DIX-HUITIÈME SIÈCLE
par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a
été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des
pages blanches n'ont pas été repris.
LA FEMME
AU
DIX-HUITIÈME SIÈCLE
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BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
A 3 FR. 50 LE VOLUME
ŒUVRES DES GONCOURT
GONCOURT (Edmond de)
La Fille Élisa 1 vol.
Les Frères Zemganno 1 vol.
La Faustin 1 vol.
Chérie 1 vol.
La Maison d'un artiste au XIXe siècle 1 vol.
Les Actrices du XVIIIe siècle: Madame Saint-Huberty 1 vol.
GONCOURT (Jules de)
Lettres précédées d'une préface de H. Ceard 1 vol.
GONCOURT (Edmond et Jules de)
En 18** 1 vol.
Germinie Lacerteux 1 vol.
Madame Gervaisais 1 vol.
Renée Mauperin 1 vol.
Manette Salomon 1 vol.
Charles Demailly 1 vol.
A 3 FR. 50 LE VOLUME
ŒUVRES DES GONCOURT
GONCOURT (Edmond de)
La Fille Élisa 1 vol.
Les Frères Zemganno 1 vol.
La Faustin 1 vol.
Chérie 1 vol.
La Maison d'un artiste au XIXe siècle 1 vol.
Les Actrices du XVIIIe siècle: Madame Saint-Huberty 1 vol.
GONCOURT (Jules de)
Lettres précédées d'une préface de H. Ceard 1 vol.
GONCOURT (Edmond et Jules de)
En 18** 1 vol.
Germinie Lacerteux 1 vol.
Madame Gervaisais 1 vol.
Renée Mauperin 1 vol.
Manette Salomon 1 vol.
Charles Demailly 1 vol.
Page 6
Sœur Philomène 1 vol.
Quelques Créatures de ce temps 1 vol.
Idées et Sensations 1 vol.
La Femme au XVIIIe siècle 1 vol.
Histoire de Marie-Antoinette 1 vol.
Portraits intimes du XVIIIe siècle 1 vol.
La Du Barry 1 vol.
Madame Pompadour 1 vol.
La Duchesse de Châteauroux et ses Sœurs 1 vol.
Les Actrices du XVIIIe siècle: Sophie Arnould 1 vol.
Théâtre: Henriette Maréchal.—La Patrie en danger 1 vol.
Gavarni. L'Homme et l'Œuvre 1 vol.
Histoire de la Société française pendant la Révolution 1 vol.
Histoire de la Société française pendant le Directoire 1 vol.
L'Art du XVIIIe siècle. Trois séries; Watteau; Chardin; Boucher;
Latour; Greuze; Les Saint-Aubin; Gravelot; Cochin; Eisen;
Moreau-Debucourt; Fragonard; Prud'hon 3 vol.
Journal des Goncourt 3 vol.
Quelques Créatures de ce temps 1 vol.
Idées et Sensations 1 vol.
La Femme au XVIIIe siècle 1 vol.
Histoire de Marie-Antoinette 1 vol.
Portraits intimes du XVIIIe siècle 1 vol.
La Du Barry 1 vol.
Madame Pompadour 1 vol.
La Duchesse de Châteauroux et ses Sœurs 1 vol.
Les Actrices du XVIIIe siècle: Sophie Arnould 1 vol.
Théâtre: Henriette Maréchal.—La Patrie en danger 1 vol.
Gavarni. L'Homme et l'Œuvre 1 vol.
Histoire de la Société française pendant la Révolution 1 vol.
Histoire de la Société française pendant le Directoire 1 vol.
L'Art du XVIIIe siècle. Trois séries; Watteau; Chardin; Boucher;
Latour; Greuze; Les Saint-Aubin; Gravelot; Cochin; Eisen;
Moreau-Debucourt; Fragonard; Prud'hon 3 vol.
Journal des Goncourt 3 vol.
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LA FEMME
AU
DIX-HUITIÈME SIÈCLE
PAR
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11
1890
Tous droits réservés.
AU
DIX-HUITIÈME SIÈCLE
PAR
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11
1890
Tous droits réservés.
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A
PAUL DE SAINT-VICTOR
PAUL DE SAINT-VICTOR
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Page 11
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a porté et
l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses aspirations s'agitent,
son génie lutte dans le monde contemporain. Toutes nos origines et tous nos
caractères sont en lui: l'âge moderne est sorti de lui et date de lui. Il est une
ère humaine, il est le siècle français par excellence.
Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les
historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la
considération et la dignité de leur œuvre historique. Ils semblent qu'ils aient
craint d'être notés de légèreté en s'approchant de ce siècle dont la légèreté
n'est que la surface et le masque.
Négligé par l'histoire, le dix-huitième siècle est devenu la proie du roman et
du théâtre qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini par en
faire comme le siècle légendaire de l'Opéra Comique.
C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la fiction et de la
convention, que nous entreprenons l'œuvre dont ce volume est le
commencement.
Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce siècle
inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer de ses
apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses pensées, de sa
sécheresse jusqu'à son cœur, de sa corruption jusqu'à sa fécondité, de ses
œuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons exposer les mœurs de ce temps
qui n'a eu d'autres lois que ses mœurs. Nous voulons aller, au-dessous ou
plutôt au-dessus des faits, étudier dans toutes les choses de cette époque les
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a porté et
l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses aspirations s'agitent,
son génie lutte dans le monde contemporain. Toutes nos origines et tous nos
caractères sont en lui: l'âge moderne est sorti de lui et date de lui. Il est une
ère humaine, il est le siècle français par excellence.
Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les
historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la
considération et la dignité de leur œuvre historique. Ils semblent qu'ils aient
craint d'être notés de légèreté en s'approchant de ce siècle dont la légèreté
n'est que la surface et le masque.
Négligé par l'histoire, le dix-huitième siècle est devenu la proie du roman et
du théâtre qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini par en
faire comme le siècle légendaire de l'Opéra Comique.
C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la fiction et de la
convention, que nous entreprenons l'œuvre dont ce volume est le
commencement.
Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce siècle
inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer de ses
apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses pensées, de sa
sécheresse jusqu'à son cœur, de sa corruption jusqu'à sa fécondité, de ses
œuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons exposer les mœurs de ce temps
qui n'a eu d'autres lois que ses mœurs. Nous voulons aller, au-dessous ou
plutôt au-dessus des faits, étudier dans toutes les choses de cette époque les
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raisons de cette époque et les causes de l'humanité. Par l'analyse
psychologique, par l'observation de la vie individuelle et de la vie
collective, par l'appréciation des habitudes, des passions, des idées, des
modes morales aussi bien que des modes matérielles, nous voulons
reconstituer tout un monde disparu, de la base au sommet, du corps à l'âme.
Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du
temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons interrogé
le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous avons cherché le passé
partout où le passé respire. Nous l'avons évoqué dans ces monuments peints
et gravés, dans ces mille figurations qui rendent au regard et à la pensée la
présence de ce qui n'est plus que souvenir et poussière. Nous l'avons
poursuivi dans le papier des greffes, dans les échos des procès, dans les
mémoires judiciaires, véritables archives des passions humaines qui sont la
confession du foyer. Aux éléments usuels de l'histoire, nous avons ajouté
tous les documents nouveaux, et jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et
sociale.
Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de la Femme au Dix-
huitième siècle. Ces trois volumes seront: l'Homme, l'État, Paris; et notre
œuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une histoire qui peut-être
méritera quelque indulgence de l'avenir: l'Histoire de la société française au dix-
huitième siècle.
Edmond et Jules de Goncourt.
Paris, février 1862.
psychologique, par l'observation de la vie individuelle et de la vie
collective, par l'appréciation des habitudes, des passions, des idées, des
modes morales aussi bien que des modes matérielles, nous voulons
reconstituer tout un monde disparu, de la base au sommet, du corps à l'âme.
Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du
temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons interrogé
le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous avons cherché le passé
partout où le passé respire. Nous l'avons évoqué dans ces monuments peints
et gravés, dans ces mille figurations qui rendent au regard et à la pensée la
présence de ce qui n'est plus que souvenir et poussière. Nous l'avons
poursuivi dans le papier des greffes, dans les échos des procès, dans les
mémoires judiciaires, véritables archives des passions humaines qui sont la
confession du foyer. Aux éléments usuels de l'histoire, nous avons ajouté
tous les documents nouveaux, et jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et
sociale.
Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de la Femme au Dix-
huitième siècle. Ces trois volumes seront: l'Homme, l'État, Paris; et notre
œuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une histoire qui peut-être
méritera quelque indulgence de l'avenir: l'Histoire de la société française au dix-
huitième siècle.
Edmond et Jules de Goncourt.
Paris, février 1862.
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LA FEMME
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Page 14
I
LA NAISSANCE—LE COUVENT—LE MARIAGE
Quand au dix-huitième siècle la femme naît, elle n'est pas reçue dans la vie
par la joie d'une famille. Le foyer n'est pas en fête à sa venue; sa naissance
ne donne point au cœur des parents l'ivresse d'un triomphe: elle est une
bénédiction qu'ils acceptent comme une déception. Ce n'est point l'enfant
désiré par l'orgueil, appelé par les espérances des pères et des mères dans
cette société gouvernée par des lois saliques; ce n'est point l'héritier
prédestiné à toutes les continuations et à toutes les survivances du nom, des
charges, de la fortune d'une maison: le nouveau-né n'est rien qu'une fille, et
devant ce berceau où il n'y a que l'avenir d'une femme, le père reste froid, la
mère souffre comme une Reine qui attendait un Dauphin.
Bientôt une nourrice emportait au loin la petite fille, que la mère n'ira guère
voir chez sa nourrice qu'au temps des tableaux de Greuze et d'Aubry.
Lorsque la petite fille sortait de nourrice et revenait à la maison, elle était
remise aux mains d'une gouvernante et logée avec elle dans les
appartements du comble. La gouvernante travaillait à faire de l'enfant une
petite personne, mais doucement, avec beaucoup de flatterie et de gâterie:
dans cette petite fille qu'elle ne corrigeait guère, et à laquelle elle passait à
peu près toutes ses volontés, elle ménageait déjà une maîtresse qui, lors de
son mariage, devait lui assurer une petite fortune. Elle lui apprenait à lire et
à écrire. Elle promenait ses yeux sur les figures de la Bible de Sacy. Elle lui
montrait dans une jolie boîte d'optique la géographie en lui faisant voir le
monde, l'intérieur de Saint-Pierre, la fontaine de Trévi, le dôme de Milan
avec toutes ses petites figures, la nouvelle église de Sainte-Geneviève,
patronne de Paris, l'église Saint-Paul, le nouveau palais Sans-Souci,
l'Ermitage de l'Impératrice de Russie [1]. Elle lui mettait entre les mains
quelque Avis d'un père ou d'une mère à sa fille, quelque Traité du vrai
mérite. Elle lui recommandait encore de se tenir droite, de faire la révérence
LA NAISSANCE—LE COUVENT—LE MARIAGE
Quand au dix-huitième siècle la femme naît, elle n'est pas reçue dans la vie
par la joie d'une famille. Le foyer n'est pas en fête à sa venue; sa naissance
ne donne point au cœur des parents l'ivresse d'un triomphe: elle est une
bénédiction qu'ils acceptent comme une déception. Ce n'est point l'enfant
désiré par l'orgueil, appelé par les espérances des pères et des mères dans
cette société gouvernée par des lois saliques; ce n'est point l'héritier
prédestiné à toutes les continuations et à toutes les survivances du nom, des
charges, de la fortune d'une maison: le nouveau-né n'est rien qu'une fille, et
devant ce berceau où il n'y a que l'avenir d'une femme, le père reste froid, la
mère souffre comme une Reine qui attendait un Dauphin.
Bientôt une nourrice emportait au loin la petite fille, que la mère n'ira guère
voir chez sa nourrice qu'au temps des tableaux de Greuze et d'Aubry.
Lorsque la petite fille sortait de nourrice et revenait à la maison, elle était
remise aux mains d'une gouvernante et logée avec elle dans les
appartements du comble. La gouvernante travaillait à faire de l'enfant une
petite personne, mais doucement, avec beaucoup de flatterie et de gâterie:
dans cette petite fille qu'elle ne corrigeait guère, et à laquelle elle passait à
peu près toutes ses volontés, elle ménageait déjà une maîtresse qui, lors de
son mariage, devait lui assurer une petite fortune. Elle lui apprenait à lire et
à écrire. Elle promenait ses yeux sur les figures de la Bible de Sacy. Elle lui
montrait dans une jolie boîte d'optique la géographie en lui faisant voir le
monde, l'intérieur de Saint-Pierre, la fontaine de Trévi, le dôme de Milan
avec toutes ses petites figures, la nouvelle église de Sainte-Geneviève,
patronne de Paris, l'église Saint-Paul, le nouveau palais Sans-Souci,
l'Ermitage de l'Impératrice de Russie [1]. Elle lui mettait entre les mains
quelque Avis d'un père ou d'une mère à sa fille, quelque Traité du vrai
mérite. Elle lui recommandait encore de se tenir droite, de faire la révérence
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à tout le monde; et c'était à peu près tout ce que la gouvernante enseignait à
l'enfant.
Les tableaux du dix-huitième siècle nous représenteront cette enfant, la
petite fille, ce commencement de la femme du temps, la tête chargée d'un
bourrelet tout empanaché de plumes ou couverte d'un petit bonnet orné d'un
ruban, fleuri d'une fleur sur le côté. Les petites filles portent un de ces
grands tabliers de tulle transparents, à bouquets brodés, que traverse le bleu
ou le rose d'une robe de soie. Elles ont des hochets magnifiques, des grelots
d'argent, d'or, en corail, en cristaux à facettes; elles sont entourées de
joujoux fastueux, de poupées de bois aux joues furieusement fardées,
souvent plus grandes qu'elles et qu'elles ont peine à tenir dans leurs petits
bras [2]. Parfois, au milieu d'un parc à la française, on les aperçoit se traînant
entre elles sur le sable d'une allée dans des petits chariots roulants, modelés
sur la rocaille des conques de Vénus qui passent à travers les tableaux de
Boucher [3]. Elles ne se font voir qu'enrubannées, pomponnées, toutes
chargées de dentelles d'argent, de bouquets, de nœuds: leur toilette est la
miniature du luxe et des robes superbes de leurs mères. A peine leur laisse-
t-on, le matin, ce petit négligé appelé habit de marmotte ou de Savoyarde,
ce joli juste de taffetas brun avec un jupon court de même étoffe, garni de
deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et cette jolie
coiffure si simple faite d'un fichu de gaze noué sous le menton [4]: charmante
toilette où l'enfance est si à l'aise, où sa fraîcheur est si bien accompagnée,
où sa grâce a tant de liberté. Mais ce n'est point ainsi que les petites filles
plaisent aux parents: il les leur faut habillées et gracieusées au goût de ce
siècle qui, sitôt qu'elles marchent, les enferme dans un corps de baleine,
dans une robe d'apparat, et leur donne un maître à danser, un maître à
marcher. Et voici, dans une gravure de Canot, la petite personne en position,
qui arrondit les bras et pince du bout des doigts les deux côtés de sa jupe
bouffante, d'un air sérieux, d'un air de dame, tandis que le maître répète:
«Allez donc en mesure... Soutenez... Allez donc... Tournez-la... Trop tard...
Les bras morts... La tête droite... Tournez donc, Mademoiselle... La tête un
peu plus soutenue... Coulez le pas... Plus de hardiesse dans le regard [5].»
Faire jouer la dame à la petite fille, la première éducation du dix-huitième
siècle ne tend qu'à cela. Elle corrige dans l'enfant tout ce qui est vivacité,
mouvement naturel, enfance; elle réprime son caractère comme elle
contient son corps. Elle la pousse de tous ses efforts en avant de son âge.
l'enfant.
Les tableaux du dix-huitième siècle nous représenteront cette enfant, la
petite fille, ce commencement de la femme du temps, la tête chargée d'un
bourrelet tout empanaché de plumes ou couverte d'un petit bonnet orné d'un
ruban, fleuri d'une fleur sur le côté. Les petites filles portent un de ces
grands tabliers de tulle transparents, à bouquets brodés, que traverse le bleu
ou le rose d'une robe de soie. Elles ont des hochets magnifiques, des grelots
d'argent, d'or, en corail, en cristaux à facettes; elles sont entourées de
joujoux fastueux, de poupées de bois aux joues furieusement fardées,
souvent plus grandes qu'elles et qu'elles ont peine à tenir dans leurs petits
bras [2]. Parfois, au milieu d'un parc à la française, on les aperçoit se traînant
entre elles sur le sable d'une allée dans des petits chariots roulants, modelés
sur la rocaille des conques de Vénus qui passent à travers les tableaux de
Boucher [3]. Elles ne se font voir qu'enrubannées, pomponnées, toutes
chargées de dentelles d'argent, de bouquets, de nœuds: leur toilette est la
miniature du luxe et des robes superbes de leurs mères. A peine leur laisse-
t-on, le matin, ce petit négligé appelé habit de marmotte ou de Savoyarde,
ce joli juste de taffetas brun avec un jupon court de même étoffe, garni de
deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et cette jolie
coiffure si simple faite d'un fichu de gaze noué sous le menton [4]: charmante
toilette où l'enfance est si à l'aise, où sa fraîcheur est si bien accompagnée,
où sa grâce a tant de liberté. Mais ce n'est point ainsi que les petites filles
plaisent aux parents: il les leur faut habillées et gracieusées au goût de ce
siècle qui, sitôt qu'elles marchent, les enferme dans un corps de baleine,
dans une robe d'apparat, et leur donne un maître à danser, un maître à
marcher. Et voici, dans une gravure de Canot, la petite personne en position,
qui arrondit les bras et pince du bout des doigts les deux côtés de sa jupe
bouffante, d'un air sérieux, d'un air de dame, tandis que le maître répète:
«Allez donc en mesure... Soutenez... Allez donc... Tournez-la... Trop tard...
Les bras morts... La tête droite... Tournez donc, Mademoiselle... La tête un
peu plus soutenue... Coulez le pas... Plus de hardiesse dans le regard [5].»
Faire jouer la dame à la petite fille, la première éducation du dix-huitième
siècle ne tend qu'à cela. Elle corrige dans l'enfant tout ce qui est vivacité,
mouvement naturel, enfance; elle réprime son caractère comme elle
contient son corps. Elle la pousse de tous ses efforts en avant de son âge.
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Envoie-t-on la petite fille promener aux Tuileries, on lui recommande,
comme si son panier ne devait pas empêcher ses enfantines folies, de ne pas
sauter, de se promener d'un air grave. Est-elle marraine, a-t-elle ce bonheur,
une des grandes ambitions de l'enfance du temps, le premier rôle qu'on lui
fait jouer dans la société, on la voit monter en voiture comme une femme,
des plumes dans les cheveux, le fil de perle au cou, le bouquet à l'épaule
gauche. La mène-t-on à un bal d'enfants: car il faut presque dès le berceau
habituer la femme au monde pour lequel elle vivra, au plaisir qui sera sa
vie: on lui place sur la tête un énorme coussin appelé toqué, sur lequel
s'échafaude à grand renfort d'épingles et de faux cheveux un monstrueux
hérisson, couronné d'un lourd chapeau; on lui met un corps neuf, un lourd
panier rempli de crin et cerclé de fer; on la pare d'un habit tout couvert de
guirlandes, et on la conduit au bal en lui disant: «Prenez garde d'ôter votre
rouge, de vous décoiffer, de chiffonner votre habit, et divertissez-vous
bien [6].»
Ainsi se forment ces petites filles maniérées qui jugent d'une mode,
décident d'un habit, se mêlent de bon air; enfants jolis à croquer et tout au
parfait, ne pouvant souffrir une dame sans odeurs et sans mouches [7].
Des petits appartements où la gouvernante gardait la petite fille, la petite
fille ne descendait guère chez sa mère qu'un moment, le matin à onze
heures, quand entraient dans la chambre aux volets à demi fermés les
familiers et les chiens. «Comme vous êtes mise!—disait la mère à sa fille
qui lui souhaitait le bonjour.—Qu'avez-vous? Vous avez bien mauvais
visage aujourd'hui. Allez mettre du rouge: non, n'en mettez pas, vous ne
sortirez pas aujourd'hui.» Puis, se tournant vers une visite qui arrivait:
«Comme je l'aime, cette enfant! Viens, baise-moi, ma petite. Mais tu es bien
sale; vas te nettoyer les dents... Ne me fais donc pas tes questions, à
l'ordinaire; tu es réellement insupportable.—Ah! Madame, quelle tendre
mère! disait la personne en visite.—Que voulez-vous! répondait la mère, je
suis folle de cette enfant [8]...»
Point d'autre société, d'autre communion entre la mère et la petite fille que
cette entrevue banale et de convenance, commencée et finie le plus souvent
par un baiser de la petite fille embrassant sa mère sous le menton pour ne
pas déranger son rouge. L'on ne trouve point trace, pendant de longues
années, d'une éducation maternelle, de ce premier enseignement où les
comme si son panier ne devait pas empêcher ses enfantines folies, de ne pas
sauter, de se promener d'un air grave. Est-elle marraine, a-t-elle ce bonheur,
une des grandes ambitions de l'enfance du temps, le premier rôle qu'on lui
fait jouer dans la société, on la voit monter en voiture comme une femme,
des plumes dans les cheveux, le fil de perle au cou, le bouquet à l'épaule
gauche. La mène-t-on à un bal d'enfants: car il faut presque dès le berceau
habituer la femme au monde pour lequel elle vivra, au plaisir qui sera sa
vie: on lui place sur la tête un énorme coussin appelé toqué, sur lequel
s'échafaude à grand renfort d'épingles et de faux cheveux un monstrueux
hérisson, couronné d'un lourd chapeau; on lui met un corps neuf, un lourd
panier rempli de crin et cerclé de fer; on la pare d'un habit tout couvert de
guirlandes, et on la conduit au bal en lui disant: «Prenez garde d'ôter votre
rouge, de vous décoiffer, de chiffonner votre habit, et divertissez-vous
bien [6].»
Ainsi se forment ces petites filles maniérées qui jugent d'une mode,
décident d'un habit, se mêlent de bon air; enfants jolis à croquer et tout au
parfait, ne pouvant souffrir une dame sans odeurs et sans mouches [7].
Des petits appartements où la gouvernante gardait la petite fille, la petite
fille ne descendait guère chez sa mère qu'un moment, le matin à onze
heures, quand entraient dans la chambre aux volets à demi fermés les
familiers et les chiens. «Comme vous êtes mise!—disait la mère à sa fille
qui lui souhaitait le bonjour.—Qu'avez-vous? Vous avez bien mauvais
visage aujourd'hui. Allez mettre du rouge: non, n'en mettez pas, vous ne
sortirez pas aujourd'hui.» Puis, se tournant vers une visite qui arrivait:
«Comme je l'aime, cette enfant! Viens, baise-moi, ma petite. Mais tu es bien
sale; vas te nettoyer les dents... Ne me fais donc pas tes questions, à
l'ordinaire; tu es réellement insupportable.—Ah! Madame, quelle tendre
mère! disait la personne en visite.—Que voulez-vous! répondait la mère, je
suis folle de cette enfant [8]...»
Point d'autre société, d'autre communion entre la mère et la petite fille que
cette entrevue banale et de convenance, commencée et finie le plus souvent
par un baiser de la petite fille embrassant sa mère sous le menton pour ne
pas déranger son rouge. L'on ne trouve point trace, pendant de longues
années, d'une éducation maternelle, de ce premier enseignement où les
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baisers se mêlent aux leçons, où les réponses rient aux demandes qui
bégayent. L'âme des enfants ne croît pas sur les genoux des mères. Les
mères ignorent ces liens de caresse qui renouent une seconde fois l'enfant à
celle qui l'a porté, et font grandir pour la vieillesse d'une mère l'amitié d'une
fille. La maternité d'alors ne connaît point les douceurs familières qui
donnent aux enfants une tendresse confiante. Elle garde une physionomie
sévère, dure, grondeuse, dont elle se montre jalouse; elle croit de son rôle et
de son devoir de conserver avec l'enfant la dignité d'une sorte
d'indifférence. Aussi la mère apparaît-elle à la petite fille comme l'image
d'un pouvoir presque redoutable, d'une autorité qu'elle craint d'approcher.
La timidité prend l'enfant; ses tendresses effarouchées rentrent en elle-
même, son cœur se ferme. La peur vient où ne doit être que le respect. Et
les symptômes de cette peur apparaissent, à mesure que l'enfant avance en
âge, si forts et si marqués, que les parents finissent par s'en apercevoir, par
en souffrir, par s'en effrayer. Il arrive que la mère, le père lui-même, étonnés
et troublés de recueillir ce qu'ils ont semé, mandent à leur fille de travailler
à effacer le tremblement qu'elle met dans son amour filial. «Le
tremblement», je trouve ce mot terrible sur l'attitude des filles dans une
lettre d'un père à sa fille [9].
La petite fille avait à peu près appris le peu que lui avait montré sa
gouvernante. Elle savait bien lire et le catéchisme. Elle avait reçu les leçons
du maître à danser. Un maître à chanter lui avait enseigné quelques
rondeaux. Dès sept ans on lui avait mis les mains sur le clavecin [10].
L'éducation de la maison était finie: la petite fille était envoyée au couvent.
Le couvent,—il ne faut point s'arrêter à ce mot, ni à l'idée de ce mot, si l'on
veut avoir, de ce que le couvent était réellement au dix-huitième siècle, la
notion juste et le sentiment historique. Essayons donc, au moment où la
jeune fille franchit sa porte, de peindre cette école et cette patrie de la
jeunesse de la femme du temps. Retrouvons-en, s'il se peut, le caractère, les
habitudes, l'atmosphère, cet air de cloître traversé à tout moment par le vent
du monde, le souffle des choses du temps. Cherchons-en l'âme, comme on
cherche le génie d'un lieu, dans ces murs sévères où l'on ouvre des fenêtres,
où l'on pose des balcons, où l'on construit des cheminées, où l'on fait des
plafonds pour cacher les grosses poutres, où l'on place des corniches, des
chambranles, des portes à deux battants, des lambris bronzés [11]; où la
sculpture, la dorure et la serrurerie la plus fine jettent sur le passé le luxe et
bégayent. L'âme des enfants ne croît pas sur les genoux des mères. Les
mères ignorent ces liens de caresse qui renouent une seconde fois l'enfant à
celle qui l'a porté, et font grandir pour la vieillesse d'une mère l'amitié d'une
fille. La maternité d'alors ne connaît point les douceurs familières qui
donnent aux enfants une tendresse confiante. Elle garde une physionomie
sévère, dure, grondeuse, dont elle se montre jalouse; elle croit de son rôle et
de son devoir de conserver avec l'enfant la dignité d'une sorte
d'indifférence. Aussi la mère apparaît-elle à la petite fille comme l'image
d'un pouvoir presque redoutable, d'une autorité qu'elle craint d'approcher.
La timidité prend l'enfant; ses tendresses effarouchées rentrent en elle-
même, son cœur se ferme. La peur vient où ne doit être que le respect. Et
les symptômes de cette peur apparaissent, à mesure que l'enfant avance en
âge, si forts et si marqués, que les parents finissent par s'en apercevoir, par
en souffrir, par s'en effrayer. Il arrive que la mère, le père lui-même, étonnés
et troublés de recueillir ce qu'ils ont semé, mandent à leur fille de travailler
à effacer le tremblement qu'elle met dans son amour filial. «Le
tremblement», je trouve ce mot terrible sur l'attitude des filles dans une
lettre d'un père à sa fille [9].
La petite fille avait à peu près appris le peu que lui avait montré sa
gouvernante. Elle savait bien lire et le catéchisme. Elle avait reçu les leçons
du maître à danser. Un maître à chanter lui avait enseigné quelques
rondeaux. Dès sept ans on lui avait mis les mains sur le clavecin [10].
L'éducation de la maison était finie: la petite fille était envoyée au couvent.
Le couvent,—il ne faut point s'arrêter à ce mot, ni à l'idée de ce mot, si l'on
veut avoir, de ce que le couvent était réellement au dix-huitième siècle, la
notion juste et le sentiment historique. Essayons donc, au moment où la
jeune fille franchit sa porte, de peindre cette école et cette patrie de la
jeunesse de la femme du temps. Retrouvons-en, s'il se peut, le caractère, les
habitudes, l'atmosphère, cet air de cloître traversé à tout moment par le vent
du monde, le souffle des choses du temps. Cherchons-en l'âme, comme on
cherche le génie d'un lieu, dans ces murs sévères où l'on ouvre des fenêtres,
où l'on pose des balcons, où l'on construit des cheminées, où l'on fait des
plafonds pour cacher les grosses poutres, où l'on place des corniches, des
chambranles, des portes à deux battants, des lambris bronzés [11]; où la
sculpture, la dorure et la serrurerie la plus fine jettent sur le passé le luxe et
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le goût du siècle: image du couvent même, de ces retraites religieuses
auxquelles l'abbaye de Chelles semble avoir laissé l'héritage de plaisirs, de
musique, de modes et d'arts futiles, de mondanités bruyantes et charmantes
dont l'abbesse avait rempli son couvent [12].
Le couvent alors est d'un grand usage. Il répond à toutes sortes de besoins
sociaux. Il garantit les convenances en beaucoup de cas. Il n'est pas
seulement la maison du salut: il a mille utilités d'un ordre plus humain. Il
est, dans un grand nombre de situations l'hôtel garni et l'asile décent de la
femme. La veuve qui veut acquitter les dettes de son mari s'y retire, comme
la duchesse de Choiseul [13]; la mère qui veut refaire la fortune de ses enfants
y vient économiser, comme la marquise de Créqui [14]. Le couvent est refuge
et lieu de dépôt. Il tient cloîtrée la petite Émilie que la jalousie de Fimarcon
enlève de l'Opéra [15]; il tient renfermées les maîtresses des princes qui vont
se marier [16]. Les femmes séparées de leurs maris viennent y vivre. Le
couvent reçoit les femmes qui veulent, comme Mme du Deffand et Mme
Doublet, un grand appartement, du bon marché et du calme. Il a encore des
logements pour des retraites, pour des séjours de dévotion, où s'établissent,
à certaines époques de l'année, des grandes dames, des princesses élevées
dans la maison; retour d'habitude et de recueillement aux lieux, aux
souvenirs, au Dieu de leur jeunesse, qui inspireront à Laclos la belle scène
de Mme de Tourvel mourant dans cette chambre qui fut la chambre de son
enfance.
Tout ce monde, toute cette vie du monde, envahissant le couvent, avaient
apporté bien du changement à l'austérité de ses mœurs. La parole inscrite au
fronton des Nouvelles Catholiques, Vincit mundum fides nostra, n'était plus
guère qu'une lettre morte: le monde avait pris pied dans le cloître. Il est vrai
que toutes ces locataires, qui étaient comme un abrégé de la société et de
ses aventures, habitaient d'ordinaire des corps de bâtiment séparés du
couvent. Mais de leur logis au couvent même il y avait trop peu de distance
pour qu'il n'y eût point d'écho et de communication. Les sœurs converses,
chargées des travaux à l'intérieur et à l'extérieur de la maison apportaient les
choses du dehors au couvent pénétré par les bruits du siècle et les entendant
jusque dans cette voix de Sophie Arnould chantant aux ténèbres de
Panthémont. Les sorties fréquentes des pensionnaires ramenaient comme
des lueurs et des éclairs de la société. Le monde entrait encore au couvent
par ces jeunes pensionnaires mariées à douze ou treize ans, et qu'on y
auxquelles l'abbaye de Chelles semble avoir laissé l'héritage de plaisirs, de
musique, de modes et d'arts futiles, de mondanités bruyantes et charmantes
dont l'abbesse avait rempli son couvent [12].
Le couvent alors est d'un grand usage. Il répond à toutes sortes de besoins
sociaux. Il garantit les convenances en beaucoup de cas. Il n'est pas
seulement la maison du salut: il a mille utilités d'un ordre plus humain. Il
est, dans un grand nombre de situations l'hôtel garni et l'asile décent de la
femme. La veuve qui veut acquitter les dettes de son mari s'y retire, comme
la duchesse de Choiseul [13]; la mère qui veut refaire la fortune de ses enfants
y vient économiser, comme la marquise de Créqui [14]. Le couvent est refuge
et lieu de dépôt. Il tient cloîtrée la petite Émilie que la jalousie de Fimarcon
enlève de l'Opéra [15]; il tient renfermées les maîtresses des princes qui vont
se marier [16]. Les femmes séparées de leurs maris viennent y vivre. Le
couvent reçoit les femmes qui veulent, comme Mme du Deffand et Mme
Doublet, un grand appartement, du bon marché et du calme. Il a encore des
logements pour des retraites, pour des séjours de dévotion, où s'établissent,
à certaines époques de l'année, des grandes dames, des princesses élevées
dans la maison; retour d'habitude et de recueillement aux lieux, aux
souvenirs, au Dieu de leur jeunesse, qui inspireront à Laclos la belle scène
de Mme de Tourvel mourant dans cette chambre qui fut la chambre de son
enfance.
Tout ce monde, toute cette vie du monde, envahissant le couvent, avaient
apporté bien du changement à l'austérité de ses mœurs. La parole inscrite au
fronton des Nouvelles Catholiques, Vincit mundum fides nostra, n'était plus
guère qu'une lettre morte: le monde avait pris pied dans le cloître. Il est vrai
que toutes ces locataires, qui étaient comme un abrégé de la société et de
ses aventures, habitaient d'ordinaire des corps de bâtiment séparés du
couvent. Mais de leur logis au couvent même il y avait trop peu de distance
pour qu'il n'y eût point d'écho et de communication. Les sœurs converses,
chargées des travaux à l'intérieur et à l'extérieur de la maison apportaient les
choses du dehors au couvent pénétré par les bruits du siècle et les entendant
jusque dans cette voix de Sophie Arnould chantant aux ténèbres de
Panthémont. Les sorties fréquentes des pensionnaires ramenaient comme
des lueurs et des éclairs de la société. Le monde entrait encore au couvent
par ces jeunes pensionnaires mariées à douze ou treize ans, et qu'on y
Page 19
remettait pour les y retenir jusqu'à l'âge de la nubilité [17]. Le parloir même,
où le poëte Fuzelier était admis à réciter ses vers [18], avait perdu de sa
difficulté d'abord; il n'était plus rigoureusement, religieusement fermé: les
nouvelles de la cour et de la ville y trouvaient accès. Ce qui se faisait à
Versailles, ce qui se passait à Paris y avaient un contre-coup. Tout y
frappait, tout s'y glissait. La clôture n'arrêtait rien des pensées du monde, ni
les ambitions, ni les insomnies, ni les rêves, ni les fièvres d'avenir; il en
empêchait à peine l'expérience: qu'on se rappelle ces projets de Mlle de
Nesle, devenue Mme de Vintimille, ce plan médité, dessiné, résolu, d'enlever
le Roi à Mme de Mailly, toute cette grande intrigue imaginée, raisonnée,
calculée par une petite fille dans une cour de couvent d'où elle jugeait la
cour, pesait Louis XV, montrait Versailles à sa fortune [19]! Quelle preuve
encore du peu d'isolement moral et spirituel de cette vie cloîtrée? Une
preuve bien singulière: un livre, les Confidences d'une jolie femme, qu'une
jeune fille pourra écrire au sortir de Panthémont. Prise en amitié par cette
Mlle de Rohan qui fut plus tard la belle comtesse de Brionne, Mlle d'Albert
puisera dans les nouvelles apportées à la jeune Rohan, dans les confidences
de sa protectrice, dans tout ce qu'elle entendra autour d'elle au couvent, une
connaissance si vraie, si particulière des mœurs de la société, de Versailles
et de Paris, que son livre aura l'air d'avoir été décrit d'après nature; et les
gens qu'elle aura peints ne se trouveront-ils point assez ressemblants pour la
faire enfermer quelques mois à la Bastille [20]?
N'y a-t-il point pourtant tout au fond des couvents une lamentation sourde
de cœurs brisés, un gémissement d'âmes prisonnières, la torture et le
désespoir des «vœux forcés»? Les romans ont appelé la pitié sur ces jeunes
filles sacrifiées par une famille à la fortune de leurs frères, entourées,
circonvenues, assiégées par les sœurs dès l'âge de quatorze ans, et
contraintes d'entrer en religion à l'accomplissement de leurs seize ans. Mais
les romans ne sont pas l'histoire, et il faut essayer de mettre la vérité où l'on
a mis la passion. Sans doute la constitution de l'ancienne société, pareille à
la loi de nature, uniquement intéressée à la conservation de la famille, à la
continuation de la race, peu soucieuse de l'individu, autorisait de grands
abus et de grandes injustices contre les droits, contre la personne même de
la femme. Il y eut, on ne peut le nier, des cas d'oppression et des exemples
de sacrifice. Des jeunes filles nées pour une autre vie que la vie de couvent,
appelées hors du cloître par l'élan de tous leurs goûts et de toute leur âme,
où le poëte Fuzelier était admis à réciter ses vers [18], avait perdu de sa
difficulté d'abord; il n'était plus rigoureusement, religieusement fermé: les
nouvelles de la cour et de la ville y trouvaient accès. Ce qui se faisait à
Versailles, ce qui se passait à Paris y avaient un contre-coup. Tout y
frappait, tout s'y glissait. La clôture n'arrêtait rien des pensées du monde, ni
les ambitions, ni les insomnies, ni les rêves, ni les fièvres d'avenir; il en
empêchait à peine l'expérience: qu'on se rappelle ces projets de Mlle de
Nesle, devenue Mme de Vintimille, ce plan médité, dessiné, résolu, d'enlever
le Roi à Mme de Mailly, toute cette grande intrigue imaginée, raisonnée,
calculée par une petite fille dans une cour de couvent d'où elle jugeait la
cour, pesait Louis XV, montrait Versailles à sa fortune [19]! Quelle preuve
encore du peu d'isolement moral et spirituel de cette vie cloîtrée? Une
preuve bien singulière: un livre, les Confidences d'une jolie femme, qu'une
jeune fille pourra écrire au sortir de Panthémont. Prise en amitié par cette
Mlle de Rohan qui fut plus tard la belle comtesse de Brionne, Mlle d'Albert
puisera dans les nouvelles apportées à la jeune Rohan, dans les confidences
de sa protectrice, dans tout ce qu'elle entendra autour d'elle au couvent, une
connaissance si vraie, si particulière des mœurs de la société, de Versailles
et de Paris, que son livre aura l'air d'avoir été décrit d'après nature; et les
gens qu'elle aura peints ne se trouveront-ils point assez ressemblants pour la
faire enfermer quelques mois à la Bastille [20]?
N'y a-t-il point pourtant tout au fond des couvents une lamentation sourde
de cœurs brisés, un gémissement d'âmes prisonnières, la torture et le
désespoir des «vœux forcés»? Les romans ont appelé la pitié sur ces jeunes
filles sacrifiées par une famille à la fortune de leurs frères, entourées,
circonvenues, assiégées par les sœurs dès l'âge de quatorze ans, et
contraintes d'entrer en religion à l'accomplissement de leurs seize ans. Mais
les romans ne sont pas l'histoire, et il faut essayer de mettre la vérité où l'on
a mis la passion. Sans doute la constitution de l'ancienne société, pareille à
la loi de nature, uniquement intéressée à la conservation de la famille, à la
continuation de la race, peu soucieuse de l'individu, autorisait de grands
abus et de grandes injustices contre les droits, contre la personne même de
la femme. Il y eut, on ne peut le nier, des cas d'oppression et des exemples
de sacrifice. Des jeunes filles nées pour une autre vie que la vie de couvent,
appelées hors du cloître par l'élan de tous leurs goûts et de toute leur âme,
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des jeunes filles dont le cœur aurait voulu battre dans le cœur d'un mari,
dans le cœur d'un enfant, refoulées, rejetées au cloître par une famille sans
pitié, par une mère sans entrailles, vécurent, pleurant dans une cellule sur
leur rêve évanoui. Mais ces vœux forcés sont singulièrement exceptionnels:
ils sont en contradiction avec les habitudes générales, la conscience et les
mœurs du dix-huitième siècle. Ne voyons-nous pas dans les Mémoires du
temps des jeunes filles résister très-nettement à l'ordre formel de leurs
parents qui veulent imposer le voile, et triompher de leur volonté? D'ailleurs
la dureté de la paternité et de la maternité, dureté d'habitude et de rôle plutôt
que de fond et d'âme, diminue à chaque jour du siècle. Et quand la Harpe lit
dans tous les salons de Paris sa Mélanie, inspirée, disent ses amis, par le
suicide d'une pensionnaire de l'Assomption [21], la religieuse par force n'est
plus qu'un personnage de théâtre; les vœux forcés ne sont plus qu'un thème
dramatique.
Lorsqu'on écarte les déclamations philosophiques et les traditions
romanesques, le couvent apparaît bien plutôt comme un asile que comme
une prison. Il est avant tout le refuge de toutes les existences brisées, le
refuge presque obligé des femmes maltraitées par la petite vérole, une
maladie à peu près oubliée aujourd'hui, mais qui défigurait alors le quart des
femmes. La société par tous ses conseils, la famille par toutes ses
exhortations, poussait vers l'ombre d'un couvent la jeune personne à
laquelle arrivait ce malheur. La mère même, par dévouement, consentait à
se détacher de cette malheureuse enfant que la laideur retranchait de la
société et qui finissait par baisser la tête sans révolte sous l'impitoyable
principe du temps: «Une femme laide est un être qui n'a point de rang dans
la nature, ni de place dans le monde [22].» Deux cent mille laiderons, comme
dit le prince de Ligne, mettaient ainsi leur amour-propre à couvert, et
consolaient leur orgueil avec les ambitions de la vie de couvent, avec les
honneurs et les prérogatives d'une abbaye.
Il est d'autres vœux plus propres au siècle et que l'on y rencontre plus
souvent, engagements légers, presque de mode, et qui semblent seulement
mettre dans la toilette d'une femme les couleurs de la vie religieuse. Un
certain nombre de jeunes personnes de la noblesse se rattachaient à des
ordres qui, sans exiger d'elles la prononciation d'aucuns vœux solennels ou
simples, leur permettaient de vivre dans le monde et d'en porter l'habit, leur
donnaient quelquefois un titre, toujours quelque attribut honorifique.
dans le cœur d'un enfant, refoulées, rejetées au cloître par une famille sans
pitié, par une mère sans entrailles, vécurent, pleurant dans une cellule sur
leur rêve évanoui. Mais ces vœux forcés sont singulièrement exceptionnels:
ils sont en contradiction avec les habitudes générales, la conscience et les
mœurs du dix-huitième siècle. Ne voyons-nous pas dans les Mémoires du
temps des jeunes filles résister très-nettement à l'ordre formel de leurs
parents qui veulent imposer le voile, et triompher de leur volonté? D'ailleurs
la dureté de la paternité et de la maternité, dureté d'habitude et de rôle plutôt
que de fond et d'âme, diminue à chaque jour du siècle. Et quand la Harpe lit
dans tous les salons de Paris sa Mélanie, inspirée, disent ses amis, par le
suicide d'une pensionnaire de l'Assomption [21], la religieuse par force n'est
plus qu'un personnage de théâtre; les vœux forcés ne sont plus qu'un thème
dramatique.
Lorsqu'on écarte les déclamations philosophiques et les traditions
romanesques, le couvent apparaît bien plutôt comme un asile que comme
une prison. Il est avant tout le refuge de toutes les existences brisées, le
refuge presque obligé des femmes maltraitées par la petite vérole, une
maladie à peu près oubliée aujourd'hui, mais qui défigurait alors le quart des
femmes. La société par tous ses conseils, la famille par toutes ses
exhortations, poussait vers l'ombre d'un couvent la jeune personne à
laquelle arrivait ce malheur. La mère même, par dévouement, consentait à
se détacher de cette malheureuse enfant que la laideur retranchait de la
société et qui finissait par baisser la tête sans révolte sous l'impitoyable
principe du temps: «Une femme laide est un être qui n'a point de rang dans
la nature, ni de place dans le monde [22].» Deux cent mille laiderons, comme
dit le prince de Ligne, mettaient ainsi leur amour-propre à couvert, et
consolaient leur orgueil avec les ambitions de la vie de couvent, avec les
honneurs et les prérogatives d'une abbaye.
Il est d'autres vœux plus propres au siècle et que l'on y rencontre plus
souvent, engagements légers, presque de mode, et qui semblent seulement
mettre dans la toilette d'une femme les couleurs de la vie religieuse. Un
certain nombre de jeunes personnes de la noblesse se rattachaient à des
ordres qui, sans exiger d'elles la prononciation d'aucuns vœux solennels ou
simples, leur permettaient de vivre dans le monde et d'en porter l'habit, leur
donnaient quelquefois un titre, toujours quelque attribut honorifique.
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C'étaient les chanoinesses, dont le chapitre le plus fameux, celui de
Remiremont en Alsace, avait pour destination de recevoir le sang le plus pur
des maisons souveraines, les noms les plus illustres du monde chrétien.
Dans cette association des chanoinesses, divisées en dames nièces et en
dames tantes, qui avaient prononcé leurs vœux et qui étaient forcées de
résider au chapitre deux ans sur trois, la jeune personne, une fois admise,
gagnait des relations, des protections, des amitiés, un patronage; et comme
l'usage de chaque tante était de s'apprébender ou de s'anniécer une nièce,
chaque nièce pouvait espérer l'héritage des meubles d'une tante, de ses
bijoux, de sa petite maison, de sa prébende [23]. Mme de Genlis nous a
raconté sa réception au chapitre noble d'Alix de Lyon, lorsqu'elle était toute
enfant. Elle se peint en habit blanc, au milieu de toutes les chanoinesses,
habillées à la façon du monde, avec des robes de soie noire sur des paniers,
et de grandes manches d'hermine. Son Credo récité aux pieds du prêtre, le
prêtre lui coupe une mèche de cheveux, et lui attache un petit morceau
d'étoffe blanc et noir, long comme le doigt, et qu'on appelait un mari. Puis il
lui passe au cou et à la taille une croix émaillée pendue à un cordon rouge et
une ceinture faite d'un large ruban noir moiré. Et la voilà ainsi parée, toute
fière, gonflée dans sa vanité de petite fille de sept ans quand on l'appelle du
titre des chanoinesses: Madame ou Comtesse [24].
On le voit: il faut qu'à chaque pas l'historien dégage des préjugés,
redemande aux faits, restitue à l'histoire l'aspect véritable, le caractère, la
destination, les habitudes, les mœurs des communautés religieuses. Le
roman a tout dénaturé, tout travesti: après avoir peuplé par des vœux forcés
le couvent du dix-huitième siècle, ce couvent dont les transfuges sont
accueillies et gardées par l'archevêque de Paris lui-même, le roman le
remplit de scandales. Ce ne sont qu'histoires, ce ne sont qu'estampes où l'on
voit une chaise de poste en arrêt la nuit au pied d'un jardin de couvent, ou
bien une pensionnaire descendant une échelle au bas de laquelle l'attend
l'amant, tandis que la femme de chambre est encore là-haut, à cheval sur la
crête du mur. Intrigues filées au parloir, amoureux déguisés en
commissionnaires, remises de lettres en cachette, corruptions de sœurs
converses qui ouvrent la grille, enlèvements de jeunes filles au milieu d'une
prise d'habit à travers une foule tenue en respect par des pistolets,—ce sont
les coups de théâtre ordinaires, les scènes qui se pressent dans ces pages à la
Casanova. Il semble voir mise en action la morale de Bussy disant «qu'il
Remiremont en Alsace, avait pour destination de recevoir le sang le plus pur
des maisons souveraines, les noms les plus illustres du monde chrétien.
Dans cette association des chanoinesses, divisées en dames nièces et en
dames tantes, qui avaient prononcé leurs vœux et qui étaient forcées de
résider au chapitre deux ans sur trois, la jeune personne, une fois admise,
gagnait des relations, des protections, des amitiés, un patronage; et comme
l'usage de chaque tante était de s'apprébender ou de s'anniécer une nièce,
chaque nièce pouvait espérer l'héritage des meubles d'une tante, de ses
bijoux, de sa petite maison, de sa prébende [23]. Mme de Genlis nous a
raconté sa réception au chapitre noble d'Alix de Lyon, lorsqu'elle était toute
enfant. Elle se peint en habit blanc, au milieu de toutes les chanoinesses,
habillées à la façon du monde, avec des robes de soie noire sur des paniers,
et de grandes manches d'hermine. Son Credo récité aux pieds du prêtre, le
prêtre lui coupe une mèche de cheveux, et lui attache un petit morceau
d'étoffe blanc et noir, long comme le doigt, et qu'on appelait un mari. Puis il
lui passe au cou et à la taille une croix émaillée pendue à un cordon rouge et
une ceinture faite d'un large ruban noir moiré. Et la voilà ainsi parée, toute
fière, gonflée dans sa vanité de petite fille de sept ans quand on l'appelle du
titre des chanoinesses: Madame ou Comtesse [24].
On le voit: il faut qu'à chaque pas l'historien dégage des préjugés,
redemande aux faits, restitue à l'histoire l'aspect véritable, le caractère, la
destination, les habitudes, les mœurs des communautés religieuses. Le
roman a tout dénaturé, tout travesti: après avoir peuplé par des vœux forcés
le couvent du dix-huitième siècle, ce couvent dont les transfuges sont
accueillies et gardées par l'archevêque de Paris lui-même, le roman le
remplit de scandales. Ce ne sont qu'histoires, ce ne sont qu'estampes où l'on
voit une chaise de poste en arrêt la nuit au pied d'un jardin de couvent, ou
bien une pensionnaire descendant une échelle au bas de laquelle l'attend
l'amant, tandis que la femme de chambre est encore là-haut, à cheval sur la
crête du mur. Intrigues filées au parloir, amoureux déguisés en
commissionnaires, remises de lettres en cachette, corruptions de sœurs
converses qui ouvrent la grille, enlèvements de jeunes filles au milieu d'une
prise d'habit à travers une foule tenue en respect par des pistolets,—ce sont
les coups de théâtre ordinaires, les scènes qui se pressent dans ces pages à la
Casanova. Il semble voir mise en action la morale de Bussy disant «qu'il
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fallait toujours enlever; qu'on avait d'abord la fille, puis l'amitié des parents,
et qu'après leur mort on avait encore leurs biens.»
Rien de plus faux, rien de plus contraire à la réalité des choses que ce point
de vue: on compte au dix-huitième siècle les scandales des pensionnaires de
couvent, et la liste n'a que quelques noms. Dans ce temps, où la femme
mariée a si peu de défense, la faute d'une jeune fille, et surtout d'une jeune
fille bien née, est d'une rareté extraordinaire: elle n'est pas dans les mœurs;
Rousseau en fait la remarque, et il n'est pas seul à la faire. Puis l'enlèvement
n'était pas un jeu: loin de là; et ses conséquences avaient de quoi faire pâlir
et faiblir les plus amoureux, les plus fous, les plus braves. N'était-ce pas un
épouvantail pour les agréables les plus décidés que le terrible exemple de
M. de la Roche-Courbon, condamné à avoir la tête tranchée après avoir
enlevé en 1737 Mlle de Moras du couvent de Notre-Dame de la
Consolation? Sa mère mourait de chagrin, et lui-même en fuite, chassé de
Sardaigne où il s'était réfugié près de son parent, M. de Sennecterre,
ambassadeur de France, finissait misérablement [25].
Le grand couvent du dix-huitième siècle, après le couvent de
Fontevrault [26], la maison d'éducation ordinaire des Filles de France, est le
couvent de Panthémont, le couvent princier de la rue de Grenelle où
s'élèvent les princesses, où la plus haute noblesse met ses filles, espérant
pour elles, de la camaraderie, de l'amitié commencée au couvent avec une
altesse, quelque faveur, quelque grâce, quelque place de dame auprès de la
princesse future. C'est ainsi que Mme de Barbantane plaçait sa fille auprès
de Mme la duchesse de Bourbon pour qu'au sortir du couvent elle devînt
dame d'honneur de la duchesse [27]. Après ce couvent, qui est le monde, la
cour elle-même en raccourci, et où la jeune fille, avec sa gouvernante et sa
femme de chambre, mène une vie et reçoit une éducation particulières, vient
un autre couvent affectionné par la noblesse, et peuplé de pensionnaires à
grand nom: le couvent de la Présentation [28]. Autour et au-dessous de ces
deux grandes maisons se rangent toutes les autres maisons religieuses
recevant des pensionnaires, abbayes, communautés, couvents, répandus
dans tout Paris, et dont chacun semble avoir sa spécialité et sa clientèle,
l'habitude de recevoir les filles d'un quartier de la capitale ou d'un ordre de
l'État [29]. Prenons l'exemple des dames de Sainte-Marie de la rue Saint-
Jacques: la haute magistrature et la grande finance semblent avoir fait choix
pour leurs enfants de cette maison, moins relevée que Panthémont ou la
et qu'après leur mort on avait encore leurs biens.»
Rien de plus faux, rien de plus contraire à la réalité des choses que ce point
de vue: on compte au dix-huitième siècle les scandales des pensionnaires de
couvent, et la liste n'a que quelques noms. Dans ce temps, où la femme
mariée a si peu de défense, la faute d'une jeune fille, et surtout d'une jeune
fille bien née, est d'une rareté extraordinaire: elle n'est pas dans les mœurs;
Rousseau en fait la remarque, et il n'est pas seul à la faire. Puis l'enlèvement
n'était pas un jeu: loin de là; et ses conséquences avaient de quoi faire pâlir
et faiblir les plus amoureux, les plus fous, les plus braves. N'était-ce pas un
épouvantail pour les agréables les plus décidés que le terrible exemple de
M. de la Roche-Courbon, condamné à avoir la tête tranchée après avoir
enlevé en 1737 Mlle de Moras du couvent de Notre-Dame de la
Consolation? Sa mère mourait de chagrin, et lui-même en fuite, chassé de
Sardaigne où il s'était réfugié près de son parent, M. de Sennecterre,
ambassadeur de France, finissait misérablement [25].
Le grand couvent du dix-huitième siècle, après le couvent de
Fontevrault [26], la maison d'éducation ordinaire des Filles de France, est le
couvent de Panthémont, le couvent princier de la rue de Grenelle où
s'élèvent les princesses, où la plus haute noblesse met ses filles, espérant
pour elles, de la camaraderie, de l'amitié commencée au couvent avec une
altesse, quelque faveur, quelque grâce, quelque place de dame auprès de la
princesse future. C'est ainsi que Mme de Barbantane plaçait sa fille auprès
de Mme la duchesse de Bourbon pour qu'au sortir du couvent elle devînt
dame d'honneur de la duchesse [27]. Après ce couvent, qui est le monde, la
cour elle-même en raccourci, et où la jeune fille, avec sa gouvernante et sa
femme de chambre, mène une vie et reçoit une éducation particulières, vient
un autre couvent affectionné par la noblesse, et peuplé de pensionnaires à
grand nom: le couvent de la Présentation [28]. Autour et au-dessous de ces
deux grandes maisons se rangent toutes les autres maisons religieuses
recevant des pensionnaires, abbayes, communautés, couvents, répandus
dans tout Paris, et dont chacun semble avoir sa spécialité et sa clientèle,
l'habitude de recevoir les filles d'un quartier de la capitale ou d'un ordre de
l'État [29]. Prenons l'exemple des dames de Sainte-Marie de la rue Saint-
Jacques: la haute magistrature et la grande finance semblent avoir fait choix
pour leurs enfants de cette maison, moins relevée que Panthémont ou la
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Présentation, mais tenue pourtant par le public en grande considération et
renommée pour la supériorité de ses études [30].
Discipline, formes d'éducation, régime intérieur, toute la règle de ces
couvents n'est qu'une imitation, parfois un relâchement de la règle de Saint-
Cyr. Partout se retrouve l'inspiration, l'esprit de cette maison modèle, la
trace de ses divisions en quatre classes distinguées, selon les âges, par des
rubans bleus, jaunes, verts et rouges. Partout c'est une éducation flottant
entre la mondanité et le renoncement, entre la retraite et les talents du
siècle, une éducation qui va de Dieu à un maître d'agrément, de la
méditation à une leçon de révérence; et ne la dirait-on pas figurée par ce
costume des pensionnaires montrant à moitié une religieuse, à moitié une
femme? La jupe et le manteau sont d'étamine brune du Mans, mais la robe a
un corps de baleine; sur la tête, c'est une toile blanche, mais cette toile a de
la dentelle. Il est bien commandé à la coiffure d'avoir un air de simplicité et
de modestie: mais il n'est pas défendu de l'arranger à la mode du temps [31].
Douces et heureuses éducations, que ces éducations de couvent, sans cesse
égayées, affranchies de jour en jour des sévérités et des tristesses du cloître,
tournées peu à peu presque uniquement vers le monde et vers tout ce qui
forme les grâces et les charmes de la femme pour la société! On voit
souvent, dans le dix-huitième siècle, des femmes se retourner vers ce
commencement de leur vie, comme vers un souvenir où l'on respire un
bonheur d'enfance. La continuation des études commencées à la maison, la
venue des maîtres, les leçons de danse, de chant, de musique, c'était
l'occupation et le travail de ces journées de couvent, dont tant de fêtes
interrompaient la monotonie, dont tant d'espiègleries abrégeaient la
longueur. L'on brodait, l'on tricotait même; ou bien l'on jouait à quelque
ouvrage de ménage, l'on mettait les mains à une friandise, l'on s'amusait à
faire quelque gâteau de couvent pareil à ces pains de citron que les enfants
envoyaient de certains jours à leurs parents [32]. De temps en temps
arrivaient de belles récompenses, comme la permission d'aller à la messe de
minuit, accordée aux petites filles bien sages, et leur donnant rang parmi les
grandes. Et s'il fallait punir, les sœurs inventaient quelqu'une de ces grandes
punitions avec lesquelles elles ôtaient si bien à Mlle de Raffeteau, lorsqu'elle
tombait en faute, l'envie d'y retomber. Il s'agissait d'une paralytique que la
mère de cette jeune personne avait recueillie, et dont elle avait à sa mort
laissé le soin à sa fille; cette pauvre femme était amenée une fois par
renommée pour la supériorité de ses études [30].
Discipline, formes d'éducation, régime intérieur, toute la règle de ces
couvents n'est qu'une imitation, parfois un relâchement de la règle de Saint-
Cyr. Partout se retrouve l'inspiration, l'esprit de cette maison modèle, la
trace de ses divisions en quatre classes distinguées, selon les âges, par des
rubans bleus, jaunes, verts et rouges. Partout c'est une éducation flottant
entre la mondanité et le renoncement, entre la retraite et les talents du
siècle, une éducation qui va de Dieu à un maître d'agrément, de la
méditation à une leçon de révérence; et ne la dirait-on pas figurée par ce
costume des pensionnaires montrant à moitié une religieuse, à moitié une
femme? La jupe et le manteau sont d'étamine brune du Mans, mais la robe a
un corps de baleine; sur la tête, c'est une toile blanche, mais cette toile a de
la dentelle. Il est bien commandé à la coiffure d'avoir un air de simplicité et
de modestie: mais il n'est pas défendu de l'arranger à la mode du temps [31].
Douces et heureuses éducations, que ces éducations de couvent, sans cesse
égayées, affranchies de jour en jour des sévérités et des tristesses du cloître,
tournées peu à peu presque uniquement vers le monde et vers tout ce qui
forme les grâces et les charmes de la femme pour la société! On voit
souvent, dans le dix-huitième siècle, des femmes se retourner vers ce
commencement de leur vie, comme vers un souvenir où l'on respire un
bonheur d'enfance. La continuation des études commencées à la maison, la
venue des maîtres, les leçons de danse, de chant, de musique, c'était
l'occupation et le travail de ces journées de couvent, dont tant de fêtes
interrompaient la monotonie, dont tant d'espiègleries abrégeaient la
longueur. L'on brodait, l'on tricotait même; ou bien l'on jouait à quelque
ouvrage de ménage, l'on mettait les mains à une friandise, l'on s'amusait à
faire quelque gâteau de couvent pareil à ces pains de citron que les enfants
envoyaient de certains jours à leurs parents [32]. De temps en temps
arrivaient de belles récompenses, comme la permission d'aller à la messe de
minuit, accordée aux petites filles bien sages, et leur donnant rang parmi les
grandes. Et s'il fallait punir, les sœurs inventaient quelqu'une de ces grandes
punitions avec lesquelles elles ôtaient si bien à Mlle de Raffeteau, lorsqu'elle
tombait en faute, l'envie d'y retomber. Il s'agissait d'une paralytique que la
mère de cette jeune personne avait recueillie, et dont elle avait à sa mort
laissé le soin à sa fille; cette pauvre femme était amenée une fois par
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semaine, en chaise à porteur, au parloir extérieur, et la jeune fille se faisait
une joie de la peigner, de la laver, de lui couper les ongles. Les jours où l'on
était mécontent de Mlle de Raffeteau au couvent, on ne lui permettait pas le
plaisir de cet acte de charité [33]: on mettait son cœur en pénitence.
Cette éducation des filles dans les couvents a été, au dix-huitième siècle
même, l'objet de bien des attaques. Qu'était-elle pourtant en deux mots?
L'éducation même ainsi résumée par le bon sens d'une femme du temps:
«De l'instruction religieuse, des talents analogues à l'état de femme qui doit
être dans le monde, y tenir un état, fût-ce même un ménage [34];» tels sont les
moyens indiqués par Mme de Créqui pour bien élever une fille, et c'est la
justification même de l'éducation du couvent de cette école d'où sortiront
tant de femmes dont le siècle dira «qu'elles savaient tout sans avoir rien
appris».
Le vice de ces éducations conventuelles n'était point dans les leçons du
couvent. Il n'était point, comme on l'a tant de fois répété, dans l'insuffisance
de l'instruction ou dans l'inaptitude des sœurs à former la femme aux
devoirs sociaux. Il était dans la séparation de la fille et de la mère, dans
cette retraite loin du monde où les bruits du monde apportaient leurs
tentations. La jeune fille, enlevée toute jeune à cette vie brillante de la
maison paternelle aperçue comme dans un rêve d'enfance, emportait au
couvent l'image de ce salon, de ces fêtes dont l'éclat lui revenait dans un
songe. Du calme et du silence qui l'entouraient, elle s'échappait, elle
s'élançait vers ses souvenirs et ses désirs. Son imagination travaillait et
prenait feu sur tout ce qu'elle saisissait du dehors, sur tout ce qu'elle
devinait. Les choses entrevues dans une sortie, les plaisirs, les hommages
des hommes aux femmes, passaient et repassaient dans sa tête,
grandissaient dans sa pensée, irritaient ses impatiences, agitaient ses nuits.
Élevée dans la maison de ses parents, la facilité de ces plaisirs, la vue
journalière et l'habitude du monde, eussent bien vite apaisé ces curiosités et
ces ardeurs que parmi les jeunes femmes du dix-huitième siècle celles-là
faisaient éclater le plus follement qui sortaient du couvent [35].
une joie de la peigner, de la laver, de lui couper les ongles. Les jours où l'on
était mécontent de Mlle de Raffeteau au couvent, on ne lui permettait pas le
plaisir de cet acte de charité [33]: on mettait son cœur en pénitence.
Cette éducation des filles dans les couvents a été, au dix-huitième siècle
même, l'objet de bien des attaques. Qu'était-elle pourtant en deux mots?
L'éducation même ainsi résumée par le bon sens d'une femme du temps:
«De l'instruction religieuse, des talents analogues à l'état de femme qui doit
être dans le monde, y tenir un état, fût-ce même un ménage [34];» tels sont les
moyens indiqués par Mme de Créqui pour bien élever une fille, et c'est la
justification même de l'éducation du couvent de cette école d'où sortiront
tant de femmes dont le siècle dira «qu'elles savaient tout sans avoir rien
appris».
Le vice de ces éducations conventuelles n'était point dans les leçons du
couvent. Il n'était point, comme on l'a tant de fois répété, dans l'insuffisance
de l'instruction ou dans l'inaptitude des sœurs à former la femme aux
devoirs sociaux. Il était dans la séparation de la fille et de la mère, dans
cette retraite loin du monde où les bruits du monde apportaient leurs
tentations. La jeune fille, enlevée toute jeune à cette vie brillante de la
maison paternelle aperçue comme dans un rêve d'enfance, emportait au
couvent l'image de ce salon, de ces fêtes dont l'éclat lui revenait dans un
songe. Du calme et du silence qui l'entouraient, elle s'échappait, elle
s'élançait vers ses souvenirs et ses désirs. Son imagination travaillait et
prenait feu sur tout ce qu'elle saisissait du dehors, sur tout ce qu'elle
devinait. Les choses entrevues dans une sortie, les plaisirs, les hommages
des hommes aux femmes, passaient et repassaient dans sa tête,
grandissaient dans sa pensée, irritaient ses impatiences, agitaient ses nuits.
Élevée dans la maison de ses parents, la facilité de ces plaisirs, la vue
journalière et l'habitude du monde, eussent bien vite apaisé ces curiosités et
ces ardeurs que parmi les jeunes femmes du dix-huitième siècle celles-là
faisaient éclater le plus follement qui sortaient du couvent [35].
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Généralement le mariage de la jeune fille se faisait presque immédiatement
au sortir du couvent, avec un mari accepté et agréé par la famille. Car le
mariage était avant tout une affaire de famille, un arrangement au gré des
parents, que décidaient des considérations de position et d'argent, des
convenances de rang et de fortune. Le choix était fait d'avance pour la jeune
personne, qui n'était pas consultée, qui apprenait seulement qu'on allait la
marier très-prochainement par l'occupation où toute la maison était d'elle,
par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l'encombrement des
pièces d'étoffe, des fleurs, des dentelles apportées, par le travail des
couturières à son trousseau. De la cour qui lui était faite, de l'amabilité que
dépensait un jeune mari pour sa fiancée, nous avons, dans les comédies, le
ton léger, l'impertinence cavalière et pressée d'en finir. «Ah! remerciez-moi,
—dit-il,—vous êtes charmante, et je n'en dis presque rien... La parure la
mieux entendue... Vous avez là de la dentelle d'un goût qui, ce me semble...
Passez-moi l'éloge de la dentelle... Quand nous marie-t-on [36]?» Et encore
Mercier accuse-t-il d'une grosse illusion ou plutôt d'un impudent mensonge
historique les auteurs comiques du temps pour montrer sur le théâtre une
cour, si peu filée qu'elle soit, faite par l'homme à la jeune fille qu'il doit
épouser, quand chacun sait que les filles de la noblesse et même celles de la
haute bourgeoisie restent au couvent jusqu'au mariage et n'en sortent que
pour épouser [37]. Au reste, sur le train expéditif des unions du temps, sur
leur mode d'arrangement et de conclusion entre les grands parents, sur le
peu de part qu'y avaient les goûts ou les répugnances de la jeune fille, il
existe un curieux document, parlant comme une scène, vif comme un
tableau, et qui va nous donner une idée complète de la façon dont le mari
était présenté à sa future femme, et du temps qu'on laissait à celle-ci pour le
connaître, l'aimer et se faire aimer: c'est le récit du mariage de Mme
d'Houdetot.
M. de Rinville est venu proposer à M. de Bellegarde un mari pour sa fille
Mimi, dans la personne d'un de ses arrière-cousins que l'on dit être un très-
bon sujet. Comme M. de Bellegarde est un excellent père et qu'il veut avant
tout que le jeune homme «plaise à sa fille»,—c'était une phrase qui se disait,
—on prend jour; et Mimi ayant été bien prévenue, parce qu'elle a l'habitude
de ne jamais faire attention à personne, l'on va dîner chez Mme de Rinville,
où l'on trouve tous les Rinville et tous les d'Houdetot du monde. Tout
d'abord la marquise d'Houdetot embrasse toute la famille Bellegarde. On se
au sortir du couvent, avec un mari accepté et agréé par la famille. Car le
mariage était avant tout une affaire de famille, un arrangement au gré des
parents, que décidaient des considérations de position et d'argent, des
convenances de rang et de fortune. Le choix était fait d'avance pour la jeune
personne, qui n'était pas consultée, qui apprenait seulement qu'on allait la
marier très-prochainement par l'occupation où toute la maison était d'elle,
par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l'encombrement des
pièces d'étoffe, des fleurs, des dentelles apportées, par le travail des
couturières à son trousseau. De la cour qui lui était faite, de l'amabilité que
dépensait un jeune mari pour sa fiancée, nous avons, dans les comédies, le
ton léger, l'impertinence cavalière et pressée d'en finir. «Ah! remerciez-moi,
—dit-il,—vous êtes charmante, et je n'en dis presque rien... La parure la
mieux entendue... Vous avez là de la dentelle d'un goût qui, ce me semble...
Passez-moi l'éloge de la dentelle... Quand nous marie-t-on [36]?» Et encore
Mercier accuse-t-il d'une grosse illusion ou plutôt d'un impudent mensonge
historique les auteurs comiques du temps pour montrer sur le théâtre une
cour, si peu filée qu'elle soit, faite par l'homme à la jeune fille qu'il doit
épouser, quand chacun sait que les filles de la noblesse et même celles de la
haute bourgeoisie restent au couvent jusqu'au mariage et n'en sortent que
pour épouser [37]. Au reste, sur le train expéditif des unions du temps, sur
leur mode d'arrangement et de conclusion entre les grands parents, sur le
peu de part qu'y avaient les goûts ou les répugnances de la jeune fille, il
existe un curieux document, parlant comme une scène, vif comme un
tableau, et qui va nous donner une idée complète de la façon dont le mari
était présenté à sa future femme, et du temps qu'on laissait à celle-ci pour le
connaître, l'aimer et se faire aimer: c'est le récit du mariage de Mme
d'Houdetot.
M. de Rinville est venu proposer à M. de Bellegarde un mari pour sa fille
Mimi, dans la personne d'un de ses arrière-cousins que l'on dit être un très-
bon sujet. Comme M. de Bellegarde est un excellent père et qu'il veut avant
tout que le jeune homme «plaise à sa fille»,—c'était une phrase qui se disait,
—on prend jour; et Mimi ayant été bien prévenue, parce qu'elle a l'habitude
de ne jamais faire attention à personne, l'on va dîner chez Mme de Rinville,
où l'on trouve tous les Rinville et tous les d'Houdetot du monde. Tout
d'abord la marquise d'Houdetot embrasse toute la famille Bellegarde. On se
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met à table, Mimi est à côté du jeune d'Houdetot, M. de Rinville et la
marquise d'Houdetot s'emparent de M. de Bellegarde; et au dessert on cause
tout haut mariage. Le café pris, les domestiques sortis: «Tenez!—dit
bravement le vieux M. de Rinville,—nous sommes ici en famille, ne
traitons pas cela avec tant de mystère. Il ne s'agit que d'un oui ou d'un non.
Mon fils vous convient-il? Oui ou non; et à votre fille oui ou non de même,
voilà l'item. Notre jeune comte est déjà amoureux; votre fille n'a qu'à voir
s'il ne lui déplaît pas, qu'elle le dise... Prononcez, ma filleule.» Là-dessus,
Mimi rougit. Et Mme d'Esclavelles cherchant à arrêter les choses,
demandant qu'on laisse le temps de respirer: «Oui, reprend M. de Rinville,
il vaut mieux traiter d'abord les articles; et les jeunes gens pendant ce temps
causeront ensemble.—C'est bien dit, c'est bien dit.» L'on passe, sur ce mot,
dans un coin du salon. Et voilà M. de Rinville annonçant que le marquis
d'Houdetot donne à son fils 18,000 livres de rentes en Normandie, et la
compagnie de cavalerie qu'il lui a achetée l'année d'avant; voilà la marquise
d'Houdetot qui donne «ses diamants qui sont beaux et tant qu'il y en aura».
M. de Bellegarde riposte en promettant 300,000 livres pour dot, et sa part
de succession. Et l'on se lève en disant: «Nous voilà tous d'accord. Signons
le contrat ce soir. Nous ferons publier les bans dimanche; nous aurons
dispense des autres, et nous ferons la noce lundi.» Chose dite, chose faite.
En passant, l'on disait au notaire le projet de contrat, on allait faire part du
mariage à toute la famille, et l'on retombait chez M. de Bellegarde, où le
soir même, au milieu du froid et de la gêne de ces deux familles entièrement
inconnues l'une à l'autre, l'on signait les articles. Pendant la lecture, la
marquise d'Houdetot remettait à Mlle de Bellegarde comme présent de noces
deux écrins de diamants dont la valeur restait en blanc dans le contrat, faute
d'avoir eu le temps d'en faire l'estimation. Tout le monde signait; on se
mettait à table, et le jour de la noce était fixé au lundi suivant [38].
A cette union improvisée qui nous représente si nettement le mariage du
dix-huitième siècle, Mlle de Bellegarde n'opposait pas plus de résistance que
les autres jeunes filles du temps. Elle s'y laissait aller, elle s'y prêtait
complaisamment comme elles. La grande jeunesse, l'enfance presque, l'âge
sans forces et sans volonté où l'on mariait les jeunes filles, l'affection
sévère, la tendresse sans épanchement, sans familiarité, qu'elles trouvaient
auprès de leurs mères, la crainte de rentrer au couvent, les pliaient à la
docilité, les décidaient à un consentement de premier mouvement et
marquise d'Houdetot s'emparent de M. de Bellegarde; et au dessert on cause
tout haut mariage. Le café pris, les domestiques sortis: «Tenez!—dit
bravement le vieux M. de Rinville,—nous sommes ici en famille, ne
traitons pas cela avec tant de mystère. Il ne s'agit que d'un oui ou d'un non.
Mon fils vous convient-il? Oui ou non; et à votre fille oui ou non de même,
voilà l'item. Notre jeune comte est déjà amoureux; votre fille n'a qu'à voir
s'il ne lui déplaît pas, qu'elle le dise... Prononcez, ma filleule.» Là-dessus,
Mimi rougit. Et Mme d'Esclavelles cherchant à arrêter les choses,
demandant qu'on laisse le temps de respirer: «Oui, reprend M. de Rinville,
il vaut mieux traiter d'abord les articles; et les jeunes gens pendant ce temps
causeront ensemble.—C'est bien dit, c'est bien dit.» L'on passe, sur ce mot,
dans un coin du salon. Et voilà M. de Rinville annonçant que le marquis
d'Houdetot donne à son fils 18,000 livres de rentes en Normandie, et la
compagnie de cavalerie qu'il lui a achetée l'année d'avant; voilà la marquise
d'Houdetot qui donne «ses diamants qui sont beaux et tant qu'il y en aura».
M. de Bellegarde riposte en promettant 300,000 livres pour dot, et sa part
de succession. Et l'on se lève en disant: «Nous voilà tous d'accord. Signons
le contrat ce soir. Nous ferons publier les bans dimanche; nous aurons
dispense des autres, et nous ferons la noce lundi.» Chose dite, chose faite.
En passant, l'on disait au notaire le projet de contrat, on allait faire part du
mariage à toute la famille, et l'on retombait chez M. de Bellegarde, où le
soir même, au milieu du froid et de la gêne de ces deux familles entièrement
inconnues l'une à l'autre, l'on signait les articles. Pendant la lecture, la
marquise d'Houdetot remettait à Mlle de Bellegarde comme présent de noces
deux écrins de diamants dont la valeur restait en blanc dans le contrat, faute
d'avoir eu le temps d'en faire l'estimation. Tout le monde signait; on se
mettait à table, et le jour de la noce était fixé au lundi suivant [38].
A cette union improvisée qui nous représente si nettement le mariage du
dix-huitième siècle, Mlle de Bellegarde n'opposait pas plus de résistance que
les autres jeunes filles du temps. Elle s'y laissait aller, elle s'y prêtait
complaisamment comme elles. La grande jeunesse, l'enfance presque, l'âge
sans forces et sans volonté où l'on mariait les jeunes filles, l'affection
sévère, la tendresse sans épanchement, sans familiarité, qu'elles trouvaient
auprès de leurs mères, la crainte de rentrer au couvent, les pliaient à la
docilité, les décidaient à un consentement de premier mouvement et
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qu'enlevait la présentation. D'ailleurs c'était le mariage, et non le mari, qui
leur souriait, qui les séduisait, qui faisait leur désir et leur rêve. Elles
acceptaient l'homme pour l'état qu'il allait leur donner, pour la vie qu'il
devait leur ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu'il devait leur permettre.
Et cette même Mme d'Houdetot l'avouera un jour, un jour qu'elle sera un peu
grise du vin bu par son voisin de table Diderot; elle laissera échapper la
pensée de la jeune fille et son secret dans cette confession naïve: «Je me
mariai pour aller dans le monde, et voir le bal, la promenade, l'opéra et la
comédie [39]...» Une autre femme, Mme de Puisieux, répétera cette confession
de Mme d'Houdetot en convenant que devant la tentation d'une berline bien
dorée, d'une belle livrée, de beaux diamants, de jolis chevaux, elle aurait
épousé l'homme le moins aimable pour avoir la berline, les diamants, mettre
du rouge et des mules [40].
A l'église retentissait une ou deux fois: «Il y a promesse de mariage entre
Haut et Puissant Seigneur... et Haute et Puissante Demoiselle... fille
mineure, de cette paroisse [41]....» tandis que la gravure du temps, appelée à
encadrer d'un peu de poésie tous les actes de la vie, jetait en marge des
lettres de faire part ses allégories mythologiques [42].
Arrivait la veille du mariage. La famille et les amis venaient visiter,
admirer, critiquer la corbeille [43] à laquelle rien ne manquait que la bourse,
remise à la fiancée, comme nous le voyons par une gravure d'Eisen, dans un
joli sac, et de la main à la main, par le fiancé après la cérémonie du
contrat [44]. Le jour de la célébration du mariage, la mariée, grandement
décolletée, ayant des mouches, du rouge et de la fleur d'oranger, vêtue d'une
robe d'étoffe d'argent garnie de nacre et de brillants, portant des souliers de
même étoffe, avec des rosettes à diamants [45], était conduite par deux
chevaliers de main. L'annonce du départ pour l'église l'avait arrachée à son
miroir; «elle entrait dans le temple; elle perçait un amas de peuple qui
retentissait de ses louanges et dont elle ne perdait pas une syllabe; elle
prononçait un oui dont elle ne sentait ni la force ni les obligations [46].»
Parfois, pour étaler plus de magnificence, on choisissait par vanité la nuit
pour cette célébration. Le mariage avait lieu, comme celui de la fille de
Samuel Bernard avec le président Molé dans l'église Saint-Eustache, à une
messe de minuit, éclairée de lustres, de girandoles, de bras, de six cents
bougies,—une messe qui faisait tenir cent hommes du guet au portail [47].
leur souriait, qui les séduisait, qui faisait leur désir et leur rêve. Elles
acceptaient l'homme pour l'état qu'il allait leur donner, pour la vie qu'il
devait leur ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu'il devait leur permettre.
Et cette même Mme d'Houdetot l'avouera un jour, un jour qu'elle sera un peu
grise du vin bu par son voisin de table Diderot; elle laissera échapper la
pensée de la jeune fille et son secret dans cette confession naïve: «Je me
mariai pour aller dans le monde, et voir le bal, la promenade, l'opéra et la
comédie [39]...» Une autre femme, Mme de Puisieux, répétera cette confession
de Mme d'Houdetot en convenant que devant la tentation d'une berline bien
dorée, d'une belle livrée, de beaux diamants, de jolis chevaux, elle aurait
épousé l'homme le moins aimable pour avoir la berline, les diamants, mettre
du rouge et des mules [40].
A l'église retentissait une ou deux fois: «Il y a promesse de mariage entre
Haut et Puissant Seigneur... et Haute et Puissante Demoiselle... fille
mineure, de cette paroisse [41]....» tandis que la gravure du temps, appelée à
encadrer d'un peu de poésie tous les actes de la vie, jetait en marge des
lettres de faire part ses allégories mythologiques [42].
Arrivait la veille du mariage. La famille et les amis venaient visiter,
admirer, critiquer la corbeille [43] à laquelle rien ne manquait que la bourse,
remise à la fiancée, comme nous le voyons par une gravure d'Eisen, dans un
joli sac, et de la main à la main, par le fiancé après la cérémonie du
contrat [44]. Le jour de la célébration du mariage, la mariée, grandement
décolletée, ayant des mouches, du rouge et de la fleur d'oranger, vêtue d'une
robe d'étoffe d'argent garnie de nacre et de brillants, portant des souliers de
même étoffe, avec des rosettes à diamants [45], était conduite par deux
chevaliers de main. L'annonce du départ pour l'église l'avait arrachée à son
miroir; «elle entrait dans le temple; elle perçait un amas de peuple qui
retentissait de ses louanges et dont elle ne perdait pas une syllabe; elle
prononçait un oui dont elle ne sentait ni la force ni les obligations [46].»
Parfois, pour étaler plus de magnificence, on choisissait par vanité la nuit
pour cette célébration. Le mariage avait lieu, comme celui de la fille de
Samuel Bernard avec le président Molé dans l'église Saint-Eustache, à une
messe de minuit, éclairée de lustres, de girandoles, de bras, de six cents
bougies,—une messe qui faisait tenir cent hommes du guet au portail [47].
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A l'issue de la messe de jour, les deux familles se réunissaient dans un grand
repas, où la plaisanterie du temps assez vive, salée d'un reste de gaieté
gauloise, jouait brutalement avec la pudeur de la mariée. Là aussi, la poésie
se répandait en épithalames dont les meilleurs allaient prendre place dans
les Mercures, les Nouvelles secrètes. Puis, d'ordinaire, les époux prenaient
congé: car il était d'usage d'aller consommer le mariage dans une terre. La
mariée, c'était encore une habitude assez suivie, embrassait chaque femme
conviée à sa noce, lui donnait un sac et un éventail; et, cela fait, partait avec
son mari [48].
Au-delà de ce moment, en tout autre temps, l'histoire et les documents
s'arrêteraient. Mais l'art du dix-huitième siècle n'est-il pas un art indiscret
par excellence qui ne respecte point de mystère dans la vie de la femme, et
qui semble n'avoir jamais trouvé de porte fermée dans un appartement? Il
ne nous fera pas grâce du coucher de la mariée [49]; et voici, dans une jolie
gouache, la jeune femme en déshabillé de nuit, un genou sur la couche
entr'ouverte, les yeux baignés de pleurs: son mari à ses genoux, à ses pieds,
semble l'implorer; une suivante la soutient et l'encourage, pendant qu'une
autre chambrière tient l'éteignoir levé sur les bougies des bras de la
glace [50]. Qu'on se rassure pourtant: le peintre a un peu arrangé la scène
pour le dramatique et l'effet. Diderot rendra la vérité au tableau en ne
prêtant à l'innocence qu'une seule larme, en la montrant, lorsqu'elle va vers
le lit nuptial, sans femmes de chambre, n'ayant point la honte de rougir
devant son sexe, soutenue seulement par la Nuit [51].
Le séjour des époux à la campagne était court. La femme revenait vite à
Paris. Mille choses l'y appelaient. Elle avait à rendre ses visites, à prendre
possession de sa position, à jouir de ses nouveaux droits. Elle était
impatiente de faire voir «son bouquet et son chapeau de nouvelle mariée» à
l'Opéra. La coutume, à Paris, dans le grand monde, obligeait presque une
jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se
montrer à l'Opéra avec tous ses diamants [52]. Il y avait même un jour choisi
pour y paraître, le vendredi, et une loge spéciale affectée aux mariés titrés et
de condition, la première loge du côté de la reine. Puis, avant tout,
l'impatience était vive chez la femme d'être présentée à la cour.
La présentation, quelle grande affaire! Elle avait pour la femme
l'importance d'une consécration sociale. Elle lui donnait sa place, elle la
repas, où la plaisanterie du temps assez vive, salée d'un reste de gaieté
gauloise, jouait brutalement avec la pudeur de la mariée. Là aussi, la poésie
se répandait en épithalames dont les meilleurs allaient prendre place dans
les Mercures, les Nouvelles secrètes. Puis, d'ordinaire, les époux prenaient
congé: car il était d'usage d'aller consommer le mariage dans une terre. La
mariée, c'était encore une habitude assez suivie, embrassait chaque femme
conviée à sa noce, lui donnait un sac et un éventail; et, cela fait, partait avec
son mari [48].
Au-delà de ce moment, en tout autre temps, l'histoire et les documents
s'arrêteraient. Mais l'art du dix-huitième siècle n'est-il pas un art indiscret
par excellence qui ne respecte point de mystère dans la vie de la femme, et
qui semble n'avoir jamais trouvé de porte fermée dans un appartement? Il
ne nous fera pas grâce du coucher de la mariée [49]; et voici, dans une jolie
gouache, la jeune femme en déshabillé de nuit, un genou sur la couche
entr'ouverte, les yeux baignés de pleurs: son mari à ses genoux, à ses pieds,
semble l'implorer; une suivante la soutient et l'encourage, pendant qu'une
autre chambrière tient l'éteignoir levé sur les bougies des bras de la
glace [50]. Qu'on se rassure pourtant: le peintre a un peu arrangé la scène
pour le dramatique et l'effet. Diderot rendra la vérité au tableau en ne
prêtant à l'innocence qu'une seule larme, en la montrant, lorsqu'elle va vers
le lit nuptial, sans femmes de chambre, n'ayant point la honte de rougir
devant son sexe, soutenue seulement par la Nuit [51].
Le séjour des époux à la campagne était court. La femme revenait vite à
Paris. Mille choses l'y appelaient. Elle avait à rendre ses visites, à prendre
possession de sa position, à jouir de ses nouveaux droits. Elle était
impatiente de faire voir «son bouquet et son chapeau de nouvelle mariée» à
l'Opéra. La coutume, à Paris, dans le grand monde, obligeait presque une
jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se
montrer à l'Opéra avec tous ses diamants [52]. Il y avait même un jour choisi
pour y paraître, le vendredi, et une loge spéciale affectée aux mariés titrés et
de condition, la première loge du côté de la reine. Puis, avant tout,
l'impatience était vive chez la femme d'être présentée à la cour.
La présentation, quelle grande affaire! Elle avait pour la femme
l'importance d'une consécration sociale. Elle lui donnait sa place, elle la
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faisait asseoir dans le monde, à son rang; elle la sortait de cette situation
douteuse, équivoque même aux yeux de la cour, de cette demi-existence des
femmes non présentées et n'ayant point eu ce rayon de Versailles qui
semblait tirer la femme des limbes. Et quel jour solennel, le jour de la
présentation! Mme de Genlis nous en a gardé toute l'histoire. Il faut voir
Mme de Puisieux la faisant coiffer trois fois et à la troisième fois n'étant pas
encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de
talent, de travail, de patience. Mme de Genlis coiffée, c'est la poudre, c'est le
rouge; puis le grand corps avec lequel on veut qu'elle dîne pour en prendre
l'habitude. A la collerette, une discussion sans fin s'engage entre la
maréchale d'Estrées et Mme de Puisieux; quatre fois on la met, quatre fois
on l'ôte, quatre fois on la remet. Les femmes de chambre de la maréchale
sont appelées à décider: la maréchale triomphe; mais cela n'arrête point la
discussion, qui dure encore tout le dîner. On passe à la fin de la toilette, à la
mise du panier et du bas de la robe. Puis arrive une grande répétition des
révérences que Gardel a apprises; et ce sont des conseils, des remarques,
des critiques sur le coup de pied donné par Mme de Genlis dans la queue de
sa robe, lorsqu'elle se retire à reculons, coup de pied que l'on trouve trop
théâtral. Puis enfin, au moment du départ, c'est encore du rouge foncé que
Mme de Puisieux tire de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage
de Mme de Genlis [53].
Imaginez au lendemain de la présentation cette jeune femme s'avançant sur
cette scène du grand monde dont la nouveauté l'éblouit, l'étourdit, effrayée
par le public, étonnée par cette société qui la regarde, et au travers de
laquelle elle marche d'un pas hésitant, comme en un pays plein de surprises.
La voilà encore ignorante, ingénue, obéissant aux timidités de son sexe et
de son éducation, aux instincts de son caractère, réservée, modeste,
indulgente, douce aux autres, laissant échapper toutes les naïvetés naturelles
de son âge, de son esprit, de son cœur; la voilà avec cette contenance un peu
gauche, avec cet embarras qui ne se dissipe point aux premiers jours, avec
cette mauvaise grâce de l'innocence qui fait sourire les vieilles femmes; la
voilà avec ce petit air effarouché, l'air d'un petit oiseau qui n'a encore appris
aucun des airs qu'on lui siffle [54]; la voilà faisant de petits sons qui
n'aboutissent à rien, mettant un quart d'heure à revenir à elle après une
révérence, ne sachant à peu près rien dire, rien jouer, ni rien cacher, pas
même un commencement de tendresse conjugale, le dernier des ridicules!
douteuse, équivoque même aux yeux de la cour, de cette demi-existence des
femmes non présentées et n'ayant point eu ce rayon de Versailles qui
semblait tirer la femme des limbes. Et quel jour solennel, le jour de la
présentation! Mme de Genlis nous en a gardé toute l'histoire. Il faut voir
Mme de Puisieux la faisant coiffer trois fois et à la troisième fois n'étant pas
encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de
talent, de travail, de patience. Mme de Genlis coiffée, c'est la poudre, c'est le
rouge; puis le grand corps avec lequel on veut qu'elle dîne pour en prendre
l'habitude. A la collerette, une discussion sans fin s'engage entre la
maréchale d'Estrées et Mme de Puisieux; quatre fois on la met, quatre fois
on l'ôte, quatre fois on la remet. Les femmes de chambre de la maréchale
sont appelées à décider: la maréchale triomphe; mais cela n'arrête point la
discussion, qui dure encore tout le dîner. On passe à la fin de la toilette, à la
mise du panier et du bas de la robe. Puis arrive une grande répétition des
révérences que Gardel a apprises; et ce sont des conseils, des remarques,
des critiques sur le coup de pied donné par Mme de Genlis dans la queue de
sa robe, lorsqu'elle se retire à reculons, coup de pied que l'on trouve trop
théâtral. Puis enfin, au moment du départ, c'est encore du rouge foncé que
Mme de Puisieux tire de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage
de Mme de Genlis [53].
Imaginez au lendemain de la présentation cette jeune femme s'avançant sur
cette scène du grand monde dont la nouveauté l'éblouit, l'étourdit, effrayée
par le public, étonnée par cette société qui la regarde, et au travers de
laquelle elle marche d'un pas hésitant, comme en un pays plein de surprises.
La voilà encore ignorante, ingénue, obéissant aux timidités de son sexe et
de son éducation, aux instincts de son caractère, réservée, modeste,
indulgente, douce aux autres, laissant échapper toutes les naïvetés naturelles
de son âge, de son esprit, de son cœur; la voilà avec cette contenance un peu
gauche, avec cet embarras qui ne se dissipe point aux premiers jours, avec
cette mauvaise grâce de l'innocence qui fait sourire les vieilles femmes; la
voilà avec ce petit air effarouché, l'air d'un petit oiseau qui n'a encore appris
aucun des airs qu'on lui siffle [54]; la voilà faisant de petits sons qui
n'aboutissent à rien, mettant un quart d'heure à revenir à elle après une
révérence, ne sachant à peu près rien dire, rien jouer, ni rien cacher, pas
même un commencement de tendresse conjugale, le dernier des ridicules!
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C'est alors que par toutes ses voix le siècle l'avertit, la reprend, la conseille,
et lui fait la leçon avec son persiflage. Écoutons-le: «Comment! il y a six
mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari! Votre
marchande de modes a le même faible pour le sien; mais vous êtes
marquise... Pourquoi cet oubli de vous-même lorsque votre mari est absent,
et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il revient?... Empruntez donc le code de
la parure moderne; vous y lirez qu'on se pare pour un amant, pour le public
ou pour soi-même... Dans quel travers alliez-vous donner l'autre jour? Les
chevaux étaient mis pour vous mener au spectacle; vous comptiez sur votre
mari, un mari français! Vouliez-vous donner la comédie à la comédie
même?... Garderez-vous longtemps cet air de réserve si déplacé dans le
mariage? Un cavalier vous trouve belle, vous rougissez; ouvrez les yeux. Ici
les dames ne rougissent qu'au pinceau... En vérité, Madame, on vous
perdrait de réputation. Eh quoi! d'abord une antichambre à faire pitié, des
laquais qui se croient à Monsieur comme à Madame, qui imaginent qu'ils ne
sont en maison que pour travailler, qui ont un air respectueux pour un
honnête homme à pied qui arrive, qui tirent une montre d'argent si on
demande l'heure, des laquais sans figure et qui sont de trois grands pouces
au-dessous de la taille requise!... Vous, Madame, on vous trouve levée à
huit heures: si vous sortiez du bal, vous seriez dans la règle. Et que faites-
vous? vous êtes en conférence avec votre cuisinier et votre maître d'hôtel...
Enfin il vous souvient que vous avez une toilette à faire. Mais que vous en
connaissez peu l'importance, l'ordre et les devoirs! Vous n'avez que dix-huit
ans et vous y êtes sans hommes; on y voit deux femmes que vous ne
grondez jamais. La première garniture qu'on vous présente est précisément
celle qui vous convient. La robe que vous avez demandée, vous la prenez
effectivement... Le dîner sonne et vous voilà dans la salle de compagnie
lorsque la cloche parle encore. N'y avait-il plus de rubans à placer? Mais
quelle est la surprise de tout le monde? Votre maître d'hôtel vient annoncer
à Monsieur qu'il est servi... Après la table vous voulûtes pousser la
conversation. Songez que vous êtes à Paris. L'ennui appela bientôt le jeu; je
vous vis bâiller, et c'était la comète! un jeu de la cour. A propos, il m'est
revenu qu'on la jouait depuis quatre jours lorsque vous demandâtes ce que
c'était. Une bourgeoise du Marais fit la même question le même jour... On
étala pour intermède les sacs à ouvrage. Qu'est-ce qui sortit du vôtre? des
manchettes pour votre mari. Sera-ce donc en vain que la France aura
inventé les nœuds pour distinguer les mains de condition des mains
et lui fait la leçon avec son persiflage. Écoutons-le: «Comment! il y a six
mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari! Votre
marchande de modes a le même faible pour le sien; mais vous êtes
marquise... Pourquoi cet oubli de vous-même lorsque votre mari est absent,
et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il revient?... Empruntez donc le code de
la parure moderne; vous y lirez qu'on se pare pour un amant, pour le public
ou pour soi-même... Dans quel travers alliez-vous donner l'autre jour? Les
chevaux étaient mis pour vous mener au spectacle; vous comptiez sur votre
mari, un mari français! Vouliez-vous donner la comédie à la comédie
même?... Garderez-vous longtemps cet air de réserve si déplacé dans le
mariage? Un cavalier vous trouve belle, vous rougissez; ouvrez les yeux. Ici
les dames ne rougissent qu'au pinceau... En vérité, Madame, on vous
perdrait de réputation. Eh quoi! d'abord une antichambre à faire pitié, des
laquais qui se croient à Monsieur comme à Madame, qui imaginent qu'ils ne
sont en maison que pour travailler, qui ont un air respectueux pour un
honnête homme à pied qui arrive, qui tirent une montre d'argent si on
demande l'heure, des laquais sans figure et qui sont de trois grands pouces
au-dessous de la taille requise!... Vous, Madame, on vous trouve levée à
huit heures: si vous sortiez du bal, vous seriez dans la règle. Et que faites-
vous? vous êtes en conférence avec votre cuisinier et votre maître d'hôtel...
Enfin il vous souvient que vous avez une toilette à faire. Mais que vous en
connaissez peu l'importance, l'ordre et les devoirs! Vous n'avez que dix-huit
ans et vous y êtes sans hommes; on y voit deux femmes que vous ne
grondez jamais. La première garniture qu'on vous présente est précisément
celle qui vous convient. La robe que vous avez demandée, vous la prenez
effectivement... Le dîner sonne et vous voilà dans la salle de compagnie
lorsque la cloche parle encore. N'y avait-il plus de rubans à placer? Mais
quelle est la surprise de tout le monde? Votre maître d'hôtel vient annoncer
à Monsieur qu'il est servi... Après la table vous voulûtes pousser la
conversation. Songez que vous êtes à Paris. L'ennui appela bientôt le jeu; je
vous vis bâiller, et c'était la comète! un jeu de la cour. A propos, il m'est
revenu qu'on la jouait depuis quatre jours lorsque vous demandâtes ce que
c'était. Une bourgeoise du Marais fit la même question le même jour... On
étala pour intermède les sacs à ouvrage. Qu'est-ce qui sortit du vôtre? des
manchettes pour votre mari. Sera-ce donc en vain que la France aura
inventé les nœuds pour distinguer les mains de condition des mains
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roturières?... Vous vous placez sans avoir dit aux glaces que vous êtes à
faire peur, que vous êtes faite comme une folle... Vous allez aux Tuileries
les jours d'opéra et au Palais-Royal les autres jours. Vous faites pis, on vous
y voit le matin... On croirait que vous ne cherchez la promenade que pour
bien vous porter. Et lorsque vous y paraissez aux jours marqués et aux
heures décentes, comment êtes-vous mise? l'aune de vos dentelles est à
cinquante écus... Que faisiez-vous dimanche dernier dans votre paroisse, à
dix heures du matin? Déjà habillée! Et qui le croira? sans sac! Est-ce ainsi?
Est-ce à dix heures? Est-ce dans sa paroisse qu'une femme de condition
entend la messe? Est-il bien vrai que vous assistez aux vêpres? Le marquis
de *** vous en accuse, en disant que vous faites ridiculement votre salut.
On pourrait vous passer quelques sermons, mais jamais ceux qui
convertissent: une jolie femme est faite pour les jolis sermons: ils
s'annoncent assez par l'affluence des équipages et le prix des chaises. Il est
ignoble de s'édifier pour deux sols...» Et ainsi continue la raillerie,
l'instruction sur tout ce qui manque à la jeune femme. Quoi? point de grâces
à s'effrayer d'une souris, d'une araignée, d'une mouche! point de grâces à se
plaindre du mal que l'on sent! point de grâces à se plaindre du mal que l'on
ne sent pas! Point même de grâces d'ajustement: des robes de goût, il est
vrai, mais les garnitures ne sont pas de la Duchapt. Puis un panier dont le
diamètre est tronqué d'un pied, et qui n'est pas de la bonne faiseuse; de
beaux diamants, mais ils ne sont pas montés par Lempereur. Et les grâces
du langage, quelle pauvreté! La jeune femme ne parle-t-elle pas avec la
dernière des simplicités? Pour les grâces de caprice, c'est encore pis: elle est
là-dessus d'une misère! Si elle a demandé ses chevaux pour les six heures,
on la voit en carrosse à six heures; le jeu qu'elle a proposé, elle le joue
réellement; la personne qu'elle a reçue si bien hier, elle l'accueille encore
aujourd'hui. Bref, elle est toujours la même, elle a de la suite, de la
constance: cela est du dernier uni,—un mot qui dit tout en ce temps et qui
condamne sans appel [55]!
Dans cette leçon ironique donnée aux ridicules de la jeune femme, il y a,
caché sous la satire, le code des usages du temps, la constitution secrète de
ses mœurs, l'idéal de ses modes sociales.
Au milieu du mensonge aimable de toutes choses, sous le ciel des salons et
le firmament des plafonds peints, entre ces murs de soie aux couleurs
célestes ou fleuries répétées par mille glaces, sur ces siéges où se dessinent
faire peur, que vous êtes faite comme une folle... Vous allez aux Tuileries
les jours d'opéra et au Palais-Royal les autres jours. Vous faites pis, on vous
y voit le matin... On croirait que vous ne cherchez la promenade que pour
bien vous porter. Et lorsque vous y paraissez aux jours marqués et aux
heures décentes, comment êtes-vous mise? l'aune de vos dentelles est à
cinquante écus... Que faisiez-vous dimanche dernier dans votre paroisse, à
dix heures du matin? Déjà habillée! Et qui le croira? sans sac! Est-ce ainsi?
Est-ce à dix heures? Est-ce dans sa paroisse qu'une femme de condition
entend la messe? Est-il bien vrai que vous assistez aux vêpres? Le marquis
de *** vous en accuse, en disant que vous faites ridiculement votre salut.
On pourrait vous passer quelques sermons, mais jamais ceux qui
convertissent: une jolie femme est faite pour les jolis sermons: ils
s'annoncent assez par l'affluence des équipages et le prix des chaises. Il est
ignoble de s'édifier pour deux sols...» Et ainsi continue la raillerie,
l'instruction sur tout ce qui manque à la jeune femme. Quoi? point de grâces
à s'effrayer d'une souris, d'une araignée, d'une mouche! point de grâces à se
plaindre du mal que l'on sent! point de grâces à se plaindre du mal que l'on
ne sent pas! Point même de grâces d'ajustement: des robes de goût, il est
vrai, mais les garnitures ne sont pas de la Duchapt. Puis un panier dont le
diamètre est tronqué d'un pied, et qui n'est pas de la bonne faiseuse; de
beaux diamants, mais ils ne sont pas montés par Lempereur. Et les grâces
du langage, quelle pauvreté! La jeune femme ne parle-t-elle pas avec la
dernière des simplicités? Pour les grâces de caprice, c'est encore pis: elle est
là-dessus d'une misère! Si elle a demandé ses chevaux pour les six heures,
on la voit en carrosse à six heures; le jeu qu'elle a proposé, elle le joue
réellement; la personne qu'elle a reçue si bien hier, elle l'accueille encore
aujourd'hui. Bref, elle est toujours la même, elle a de la suite, de la
constance: cela est du dernier uni,—un mot qui dit tout en ce temps et qui
condamne sans appel [55]!
Dans cette leçon ironique donnée aux ridicules de la jeune femme, il y a,
caché sous la satire, le code des usages du temps, la constitution secrète de
ses mœurs, l'idéal de ses modes sociales.
Au milieu du mensonge aimable de toutes choses, sous le ciel des salons et
le firmament des plafonds peints, entre ces murs de soie aux couleurs
célestes ou fleuries répétées par mille glaces, sur ces siéges où se dessinent
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les lacs d'amour, sur la marqueterie des parquets, au centre de ce petit
musée de raretés, de fantaisies, de petits chefs-d'œuvre, de bijoux et de
fantoches répandus dans les appartements, à la campagne même, dans ces
jardins qui ne sont plus que terrasses, berceaux, escaliers, amphithéâtres,
bosquets, la femme romprait toute harmonie si elle ne se défaisait de la
simplicité et du naturel. Dans ce siècle de remaniement universel,
d'enchantement général, pliant tout ce qui est matière à l'agrément factice
d'un style à son image, refaisant jusqu'aux aspects de la terre et les
arrangeant à son goût, mettant partout autour de l'homme et dans l'homme
même, jusqu'au fond de sa pensée, la convention de l'art, la femme est
appelée à être le modèle accompli de la convention, l'enfant de l'art par
excellence. Il faut qu'elle prenne tous les accords de ce temps et de cette
société, qu'elle atteigne à toutes ces grâces artificielles, «grâces de hasard
formées après coup, que la vanité des parents a commencées, que l'exemple
et le commerce des autres femmes avance, qu'une étude personnelle arrive à
finir [56].» Des grâces de mode, le monde en demandera à toute sa personne,
à son habillement, à sa marche, à son geste, à son attitude. Il exigera d'elle,
dans les riens même, cette distinction, cette perfection de la manière que
cherche et poursuit, sans pouvoir jamais l'atteindre, l'imitation de la
bourgeoisie. Il lui imposera cette charmante comédie du corps, les
penchements de tête, les sourires négligés, les rengorgements d'ostentation,
les œillades, les morsures des lèvres, les grimaces, les minauderies, les airs
mutins [57], et ce jeu de l'éventail sur lequel Carracioli a presque fait un
traité: l'éventail, que l'on voit jouer sur la joue, sur la gorge, avec une si
jolie prestesse, dont le cli cli annonce si bien la colère, dont l'allée et la
venue, comme une aile de pigeon, marque si bien le plaisir et la satisfaction,
dont le coup mignonnement donné avec un Finissez donc veut dire tant de
choses! Et que d'autres coquetteries à apprendre: la façon de s'adoniser, de
se moucheter, de se brillanter, de se présenter, de saluer, de manger, de boire
en clignotant des yeux, de se moucher [58]!
Façons, physionomie, son de voix, regard des yeux, élégance de l'air,
affectations, négligences, recherches, sa beauté, sa tournure, la femme doit
tout acquérir et tout recevoir du monde. Elle doit lui demander ses
expressions mêmes, ses mots, la langue nouvelle qui donne un éclat, une
vivacité à la moindre des pensées d'une femme. Accoutumé à tout vouloir
embellir, à tout peindre, à tout colorier, à prêter au moindre geste une
musée de raretés, de fantaisies, de petits chefs-d'œuvre, de bijoux et de
fantoches répandus dans les appartements, à la campagne même, dans ces
jardins qui ne sont plus que terrasses, berceaux, escaliers, amphithéâtres,
bosquets, la femme romprait toute harmonie si elle ne se défaisait de la
simplicité et du naturel. Dans ce siècle de remaniement universel,
d'enchantement général, pliant tout ce qui est matière à l'agrément factice
d'un style à son image, refaisant jusqu'aux aspects de la terre et les
arrangeant à son goût, mettant partout autour de l'homme et dans l'homme
même, jusqu'au fond de sa pensée, la convention de l'art, la femme est
appelée à être le modèle accompli de la convention, l'enfant de l'art par
excellence. Il faut qu'elle prenne tous les accords de ce temps et de cette
société, qu'elle atteigne à toutes ces grâces artificielles, «grâces de hasard
formées après coup, que la vanité des parents a commencées, que l'exemple
et le commerce des autres femmes avance, qu'une étude personnelle arrive à
finir [56].» Des grâces de mode, le monde en demandera à toute sa personne,
à son habillement, à sa marche, à son geste, à son attitude. Il exigera d'elle,
dans les riens même, cette distinction, cette perfection de la manière que
cherche et poursuit, sans pouvoir jamais l'atteindre, l'imitation de la
bourgeoisie. Il lui imposera cette charmante comédie du corps, les
penchements de tête, les sourires négligés, les rengorgements d'ostentation,
les œillades, les morsures des lèvres, les grimaces, les minauderies, les airs
mutins [57], et ce jeu de l'éventail sur lequel Carracioli a presque fait un
traité: l'éventail, que l'on voit jouer sur la joue, sur la gorge, avec une si
jolie prestesse, dont le cli cli annonce si bien la colère, dont l'allée et la
venue, comme une aile de pigeon, marque si bien le plaisir et la satisfaction,
dont le coup mignonnement donné avec un Finissez donc veut dire tant de
choses! Et que d'autres coquetteries à apprendre: la façon de s'adoniser, de
se moucheter, de se brillanter, de se présenter, de saluer, de manger, de boire
en clignotant des yeux, de se moucher [58]!
Façons, physionomie, son de voix, regard des yeux, élégance de l'air,
affectations, négligences, recherches, sa beauté, sa tournure, la femme doit
tout acquérir et tout recevoir du monde. Elle doit lui demander ses
expressions mêmes, ses mots, la langue nouvelle qui donne un éclat, une
vivacité à la moindre des pensées d'une femme. Accoutumé à tout vouloir
embellir, à tout peindre, à tout colorier, à prêter au moindre geste une
Page 33
impression d'agrément, au plus petit sourire une nuance d'enchantement, le
siècle veut que les choses, sous la parole de la femme, se subtilisent, se
spiritualisent, se divinisent. Étonnant! miraculeux! divin! ce sont les
épithètes courantes de la causerie. Une langue d'extase et d'exclamations,
une langue qui escalade les superlatifs, entre dans la langue française et
apporte l'enflure à sa sobriété. On ne parle plus que de grâces sans nombre,
de perfections sans fin. A la moindre fatigue, on est anéanti; au moindre
contre-temps, on est désespéré, on est obsédé prodigieusement, on est
suffoqué. Désire-t-on une chose? On en est folle à perdre le boire et le
manger. Un homme déplaît-il? C'est un homme à jeter par les fenêtres. A-t-
on la migraine? on est d'une sottise rebutante. On applaudit à tout rompre,
on loue à outrance, on aime à miracle [59]. Et cette fièvre des expressions ne
suffit pas: pour être une femme «parfaitement usagée», il est nécessaire de
zézayer, de moduler, d'attendrir, d'efféminer sa voix, de prononcer, au lieu
de pigeons et de choux, des pizons et des soux [60].
Mais ce n'est point seulement le personnage physique de la femme que la
société change ainsi et modèle à son gré d'après un type conventionnel: elle
fait dans son être moral une révolution plus grande encore. A sa voix, à ses
leçons, la femme réforme son cœur et renouvelle son esprit. Ses sentiments
natifs, son besoin de foi, d'appui, de plénitude, par une croyance, un
dévouement, la règle dont l'éducation du couvent lui avait donné l'habitude,
elle dépouille toutes ces faiblesses de son passé, comme elle dépouillerait
l'enfance de son âme. Elle s'allége de toute idée sérieuse, pour s'élever à ce
nouveau point de vue d'où le monde considère la vie de si haut, en ne
mesurant ce qu'elle renferme qu'à ces deux mesures: l'ennui ou l'agrément.
Repoussant ce qu'on appelle «des fantômes de modestie et de bienséance»,
renonçant à toutes les religions, à toutes les préoccupations dont son sexe
avait eu en d'autres siècles les charges, les pratiques, les tristesses
assombrissantes, la femme se met au niveau et au ton des nouvelles
doctrines; et elle arrive à afficher la facilité de cette sagesse mondaine qui
ne voit dans l'existence humaine, débarrassée de toute obligation sévère,
qu'un grand droit, qu'un seul but providentiel: l'amusement; qui ne voit dans
la femme, délivrée de la servitude du mariage, des habitudes du ménage,
qu'un être dont le seul devoir est de mettre dans la société l'image du plaisir,
de l'offrir et de la donner à tous.
siècle veut que les choses, sous la parole de la femme, se subtilisent, se
spiritualisent, se divinisent. Étonnant! miraculeux! divin! ce sont les
épithètes courantes de la causerie. Une langue d'extase et d'exclamations,
une langue qui escalade les superlatifs, entre dans la langue française et
apporte l'enflure à sa sobriété. On ne parle plus que de grâces sans nombre,
de perfections sans fin. A la moindre fatigue, on est anéanti; au moindre
contre-temps, on est désespéré, on est obsédé prodigieusement, on est
suffoqué. Désire-t-on une chose? On en est folle à perdre le boire et le
manger. Un homme déplaît-il? C'est un homme à jeter par les fenêtres. A-t-
on la migraine? on est d'une sottise rebutante. On applaudit à tout rompre,
on loue à outrance, on aime à miracle [59]. Et cette fièvre des expressions ne
suffit pas: pour être une femme «parfaitement usagée», il est nécessaire de
zézayer, de moduler, d'attendrir, d'efféminer sa voix, de prononcer, au lieu
de pigeons et de choux, des pizons et des soux [60].
Mais ce n'est point seulement le personnage physique de la femme que la
société change ainsi et modèle à son gré d'après un type conventionnel: elle
fait dans son être moral une révolution plus grande encore. A sa voix, à ses
leçons, la femme réforme son cœur et renouvelle son esprit. Ses sentiments
natifs, son besoin de foi, d'appui, de plénitude, par une croyance, un
dévouement, la règle dont l'éducation du couvent lui avait donné l'habitude,
elle dépouille toutes ces faiblesses de son passé, comme elle dépouillerait
l'enfance de son âme. Elle s'allége de toute idée sérieuse, pour s'élever à ce
nouveau point de vue d'où le monde considère la vie de si haut, en ne
mesurant ce qu'elle renferme qu'à ces deux mesures: l'ennui ou l'agrément.
Repoussant ce qu'on appelle «des fantômes de modestie et de bienséance»,
renonçant à toutes les religions, à toutes les préoccupations dont son sexe
avait eu en d'autres siècles les charges, les pratiques, les tristesses
assombrissantes, la femme se met au niveau et au ton des nouvelles
doctrines; et elle arrive à afficher la facilité de cette sagesse mondaine qui
ne voit dans l'existence humaine, débarrassée de toute obligation sévère,
qu'un grand droit, qu'un seul but providentiel: l'amusement; qui ne voit dans
la femme, délivrée de la servitude du mariage, des habitudes du ménage,
qu'un être dont le seul devoir est de mettre dans la société l'image du plaisir,
de l'offrir et de la donner à tous.
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Le mari auquel la famille jetait brusquement la jeune fille, cet homme aux
bras duquel elle tombait n'était pas toujours le mari répugnant, gros
financier ou vieux seigneur, le type convenu que l'imagination se figure et
se dessine assez volontiers. Le plus souvent la jeune fille rencontrait le
jeune homme charmant du temps, quelque joli homme frotté de façons et
d'élégances, sans caractère, sans consistance, étourdi, volage, et comme
plein de l'air léger du siècle, un être de frivolité tournant sur un fond de
libertinage. Ce jeune homme, un homme après tout, ne pouvait se défendre
aux premières heures d'une sorte de reconnaissance pour cette jeune femme,
encore à demi vêtue de ses voiles de jeune fille, qui lui révélait dans le
mariage la nouveauté d'un plaisir pudique, d'une volupté émue, fraîche,
inconnue, délicieuse. Cependant des tendresses jusque-là refoulées
s'agitaient et tressaillaient dans la jeune femme. Elle était troublée, touchée
par je ne sais quoi de romanesque. Elle croyait entrer dans ce rêve d'une vie
tout aimante, toute dévouée qui avait tenté et charmé au couvent son
imagination enfantine. Le mari de son côté, flatté de tout ce travail d'une
petite tête qui se montait, de cette fièvre charmante de sentiments dont il
était l'objet, le mari se laissait aller à cette jeune adoration qui l'amusait; et
il encourageait avec indulgence le roman de la jeune femme. Mais quand
toutes les distractions des premières semaines du mariage, présentations,
visites, petits voyages, arrangements de la vie, de l'habitation, de l'avenir,
étaient à leur fin, quand le ménage revenait à lui-même et que le mari,
retombant sur sa femme, se trouvait en face d'une espèce de passion, il
arrivait qu'il se trouvait tout à coup fort effrayé. Il n'avait point pensé que sa
femme irait si vite et si loin: c'était trop de zèle. Homme de son siècle, mari
de son temps, il aimait avant tout «le petit et l'aimable des choses». Que
venait faire la passion dans son ménage? Il n'y avait point compté. Elle ne
convenait ni à son caractère, ni à ses goûts. Elle n'était point faite d'ailleurs
pour les gens nés et élevés comme lui. Puis quelle terreur, quelle gêne,
quelle atteinte à sa liberté, à son plaisir, l'attachement exalté, jaloux, inquiet,
les mines, les bouderies, les exigences, les interrogations, les espionnages,
l'inquisition à toute heure, les scènes, les larmes, les déclamations! L'ennui
de la découverte était grand chez un homme marié déjà depuis quelques
mois et sollicité au plus tard, à la fin du premier, par la vie de garçon qu'il
avait enterrée à un souper de filles, tiraillé par ses vices de jeune homme,
par les souvenirs, l'appétit des vieilles habitudes, la monotonie d'un bonheur
qui n'était pas relevé de coquinerie!
bras duquel elle tombait n'était pas toujours le mari répugnant, gros
financier ou vieux seigneur, le type convenu que l'imagination se figure et
se dessine assez volontiers. Le plus souvent la jeune fille rencontrait le
jeune homme charmant du temps, quelque joli homme frotté de façons et
d'élégances, sans caractère, sans consistance, étourdi, volage, et comme
plein de l'air léger du siècle, un être de frivolité tournant sur un fond de
libertinage. Ce jeune homme, un homme après tout, ne pouvait se défendre
aux premières heures d'une sorte de reconnaissance pour cette jeune femme,
encore à demi vêtue de ses voiles de jeune fille, qui lui révélait dans le
mariage la nouveauté d'un plaisir pudique, d'une volupté émue, fraîche,
inconnue, délicieuse. Cependant des tendresses jusque-là refoulées
s'agitaient et tressaillaient dans la jeune femme. Elle était troublée, touchée
par je ne sais quoi de romanesque. Elle croyait entrer dans ce rêve d'une vie
tout aimante, toute dévouée qui avait tenté et charmé au couvent son
imagination enfantine. Le mari de son côté, flatté de tout ce travail d'une
petite tête qui se montait, de cette fièvre charmante de sentiments dont il
était l'objet, le mari se laissait aller à cette jeune adoration qui l'amusait; et
il encourageait avec indulgence le roman de la jeune femme. Mais quand
toutes les distractions des premières semaines du mariage, présentations,
visites, petits voyages, arrangements de la vie, de l'habitation, de l'avenir,
étaient à leur fin, quand le ménage revenait à lui-même et que le mari,
retombant sur sa femme, se trouvait en face d'une espèce de passion, il
arrivait qu'il se trouvait tout à coup fort effrayé. Il n'avait point pensé que sa
femme irait si vite et si loin: c'était trop de zèle. Homme de son siècle, mari
de son temps, il aimait avant tout «le petit et l'aimable des choses». Que
venait faire la passion dans son ménage? Il n'y avait point compté. Elle ne
convenait ni à son caractère, ni à ses goûts. Elle n'était point faite d'ailleurs
pour les gens nés et élevés comme lui. Puis quelle terreur, quelle gêne,
quelle atteinte à sa liberté, à son plaisir, l'attachement exalté, jaloux, inquiet,
les mines, les bouderies, les exigences, les interrogations, les espionnages,
l'inquisition à toute heure, les scènes, les larmes, les déclamations! L'ennui
de la découverte était grand chez un homme marié déjà depuis quelques
mois et sollicité au plus tard, à la fin du premier, par la vie de garçon qu'il
avait enterrée à un souper de filles, tiraillé par ses vices de jeune homme,
par les souvenirs, l'appétit des vieilles habitudes, la monotonie d'un bonheur
qui n'était pas relevé de coquinerie!
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Un peu honteux, et tout cela l'échauffant, il tâchait cependant d'être poli
avec ce grand amour de sa petite femme, et à ses plaintes il répondait avec
une ironie câline et une indifférence apitoyée, prenant le ton dont on use
avec les enfants pour leur faire entendre qu'ils ne sont pas raisonnables. Puis
il se faisait plus rare auprès d'elle; il disparaissait un peu plus apparemment
chaque jour de la maison conjugale. La femme alors, la nuit, à quatre heures
du matin, brisée d'insomnie et écoutant sur son lit, entendait rentrer le
carrosse de Monsieur; et le pas du mari ne venait plus à sa chambre: il
montait à une petite chambre, auprès de là, qui lui donnait la liberté de ses
nuits et de ses rentrées au jour, parfois, comme il arrivait alors, à la sonnerie
de l'Angelus. Le matin, la femme attendait. Enfin, à onze heures, Monsieur
faisait demander cérémonieusement s'il pouvait se présenter. Reproches,
emportements, attendrissements, il essuyait tout avec un persiflage de sang-
froid, l'aisance de la plus parfaite compagnie. La femme au sortir de
pareilles scènes se tournait-elle vers ses grands parents? Elle était tout
étonnée de les voir prendre en pitié sa petitesse d'esprit, et traiter ses grands
chagrins de misères. Sur la figure, dans les paroles de sa mère, il lui
semblait lire qu'il y avait une sorte d'indécence à aimer son mari de cette
façon. Et au bout de ses larmes, elle trouvait le sourire d'un beau-frère lui
disant: «Eh bien! prenons les choses au pis: quand il aurait une maîtresse,
une passade, que cela signifie-t-il? Vous aimera-t-il moins au fond?» A ce
mot, c'étaient de grands cris, un déchirement de jalousie. Le mari survenait
alors et glissait en ami ces paroles à sa femme: «Il faut vous dissiper. Voyez
le monde, entretenez des liaisons, enfin vivez comme toutes les femmes de
votre âge.» Et il ajoutait doucement: «C'est le seul moyen de me plaire, ma
bonne amie [61].»
avec ce grand amour de sa petite femme, et à ses plaintes il répondait avec
une ironie câline et une indifférence apitoyée, prenant le ton dont on use
avec les enfants pour leur faire entendre qu'ils ne sont pas raisonnables. Puis
il se faisait plus rare auprès d'elle; il disparaissait un peu plus apparemment
chaque jour de la maison conjugale. La femme alors, la nuit, à quatre heures
du matin, brisée d'insomnie et écoutant sur son lit, entendait rentrer le
carrosse de Monsieur; et le pas du mari ne venait plus à sa chambre: il
montait à une petite chambre, auprès de là, qui lui donnait la liberté de ses
nuits et de ses rentrées au jour, parfois, comme il arrivait alors, à la sonnerie
de l'Angelus. Le matin, la femme attendait. Enfin, à onze heures, Monsieur
faisait demander cérémonieusement s'il pouvait se présenter. Reproches,
emportements, attendrissements, il essuyait tout avec un persiflage de sang-
froid, l'aisance de la plus parfaite compagnie. La femme au sortir de
pareilles scènes se tournait-elle vers ses grands parents? Elle était tout
étonnée de les voir prendre en pitié sa petitesse d'esprit, et traiter ses grands
chagrins de misères. Sur la figure, dans les paroles de sa mère, il lui
semblait lire qu'il y avait une sorte d'indécence à aimer son mari de cette
façon. Et au bout de ses larmes, elle trouvait le sourire d'un beau-frère lui
disant: «Eh bien! prenons les choses au pis: quand il aurait une maîtresse,
une passade, que cela signifie-t-il? Vous aimera-t-il moins au fond?» A ce
mot, c'étaient de grands cris, un déchirement de jalousie. Le mari survenait
alors et glissait en ami ces paroles à sa femme: «Il faut vous dissiper. Voyez
le monde, entretenez des liaisons, enfin vivez comme toutes les femmes de
votre âge.» Et il ajoutait doucement: «C'est le seul moyen de me plaire, ma
bonne amie [61].»
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II
LA SOCIÉTÉ—LES SALONS
Trois époques apparaissent dans la société du dix-huitième siècle. Trois
évolutions de son histoire attribuent trois formes à son esprit social et lui
imposent trois modes. Le commencement du règne de Louis XV, la fin de
ce règne, le règne de Louis XVI apportent au monde qu'ils transforment et
renouvellent successivement le changement de trois âges. Et c'est la
physionomie de ces trois âges qu'il faut étudier d'abord. Mais où la saisir?
où la prendre? Le livre nous donnera-t-il le dessin, la nuance, le ton général
qui peint un monde et le fait revivre? Trouverons-nous dans les Mémoires
cette âme extérieure d'une société, son expression animée, sa représentation
vivante? Non. Il sera temps tout à l'heure de leur demander des souvenirs,
des portraits, tout ce qu'une réunion d'hommes et de femmes laisse de bruits
éphémères et de fugitives images. Mais pour entrer dans la société du dix-
huitième siècle, pour la toucher du regard, ouvrons un carton de gravures, et
nous verrons ce monde, comme sur ses trois théâtres, dans le salon de 1730,
dans le salon de 1760, dans le salon de 1780.
Ici, dans le premier salon, le monde est encore en famille. C'est une
assemblée intime, un plaisir qui a l'apaisement et l'heureuse tranquillité d'un
lendemain de bal. Dans la pièce large et haute, entre ces murs où les
tableaux montrent des baigneuses nues, sur les ramages des panneaux de
soie, sur les lourds fauteuils aux bras, aux pieds tordus, près de cette
cheminée où flambe un feu clair et d'où monte la glace sortant d'une
dépouille de lion et couronnée de sirènes, il semble que l'œil s'arrête sur un
Décaméron au repos. Ces femmes qui se chauffent, un bichon sur les
genoux, celles-là qui penchées feuillettent d'un doigt volant, d'un regard
errant, un cahier de musique, celles-là qui font une reprise d'hombre,
LA SOCIÉTÉ—LES SALONS
Trois époques apparaissent dans la société du dix-huitième siècle. Trois
évolutions de son histoire attribuent trois formes à son esprit social et lui
imposent trois modes. Le commencement du règne de Louis XV, la fin de
ce règne, le règne de Louis XVI apportent au monde qu'ils transforment et
renouvellent successivement le changement de trois âges. Et c'est la
physionomie de ces trois âges qu'il faut étudier d'abord. Mais où la saisir?
où la prendre? Le livre nous donnera-t-il le dessin, la nuance, le ton général
qui peint un monde et le fait revivre? Trouverons-nous dans les Mémoires
cette âme extérieure d'une société, son expression animée, sa représentation
vivante? Non. Il sera temps tout à l'heure de leur demander des souvenirs,
des portraits, tout ce qu'une réunion d'hommes et de femmes laisse de bruits
éphémères et de fugitives images. Mais pour entrer dans la société du dix-
huitième siècle, pour la toucher du regard, ouvrons un carton de gravures, et
nous verrons ce monde, comme sur ses trois théâtres, dans le salon de 1730,
dans le salon de 1760, dans le salon de 1780.
Ici, dans le premier salon, le monde est encore en famille. C'est une
assemblée intime, un plaisir qui a l'apaisement et l'heureuse tranquillité d'un
lendemain de bal. Dans la pièce large et haute, entre ces murs où les
tableaux montrent des baigneuses nues, sur les ramages des panneaux de
soie, sur les lourds fauteuils aux bras, aux pieds tordus, près de cette
cheminée où flambe un feu clair et d'où monte la glace sortant d'une
dépouille de lion et couronnée de sirènes, il semble que l'œil s'arrête sur un
Décaméron au repos. Ces femmes qui se chauffent, un bichon sur les
genoux, celles-là qui penchées feuillettent d'un doigt volant, d'un regard
errant, un cahier de musique, celles-là qui font une reprise d'hombre,
Page 37
indolentes au jeu et à demi rieuses, jusqu'à la jeune personne qui retournée
sur sa chaise s'amuse à agacer un chat avec un peloton de fil, tout ce tableau
fait songer à ces paradis de Watteau qui n'étaient que l'idéal d'un salon
français: même douceur, même paix, même coquetterie du maintien, même
sourire de l'heure présente. La noblesse vient seulement de «s'enversailler»;
et l'on trouverait encore dans ce salon bien clos et dans ces passe-temps
d'hiver un souvenir de la vie de château. Et pourtant la vie du dix-huitième
siècle est déjà commencée: voilà le caprice de ses modes, les galants
négligés des femmes piqués de fleur sur fond blanc, les toques, les plumes,
les colliers de fourrure. Sur les livres on croirait entendre voltiger un esprit
qui vient de Boccace et qui va à Marivaux. Puis çà et là, près de cet homme
enveloppé d'un manteau qui semble un domino, au coin d'un fauteuil, sur le
tapis d'Orient on pose la bourse de velours du jeu, un masque pend ou
repose, le masque de la Régence, noir aux joues, blanc à la bouche, comme
le masque d'Arlequin,—le masque du Bal et de la Folie que vont prendre
aux nuits de Venise les nuits de Paris [62].
Le second salon du siècle, le voici tout brillant, tout bruyant. Le brocart se
retrousse en portières aux portes du fond. Les amours jouent et folâtrent au-
dessus des portes. Des médaillons de femmes sourient dans les trumeaux.
Des rosaces du plafond descendent les lustres de cristal de Bohême,
rayonnant de bougies. Les feux des bras se reflètent dans les glaces. La
vaisselle de Germain et les pyramides de fruits apparaissent sur le buffet,
par une porte ouverte. C'est le plaisir dans sa vivacité, c'est le Bal. Le
tambourin, la flûte, la basse et le violon jettent leurs notes mariées du haut
d'une estrade. Les souliers de satin glissent sur le parquet losangé, les
colliers sautent sur les gorges, les bouquets fleurissent les robes, les montres
battent à la ceinture, les diamants étincellent dans les cheveux. Au milieu du
salon, la danse noue les couples, noue les mains dégantées: les sveltes
cavaliers font volter contre eux les danseuses légères; les dentelles se
chiffonnent contre les manchettes de fourrure que Lauzun se taillera dans le
manteau des princesses polonaises. La causerie voltige et sourit. Les
femmes s'éventent et se parlent à l'oreille. Les cordons bleus, les chevaliers
de l'Ordre, penchés sur les fauteuils, font leur cour aux jeunes mariées. Près
du feu, la vieillesse se retrouve et s'amuse de ses souvenirs en tendant à la
flamme la semelle de ses mules, et en laissant tomber des oranges dans la
main des enfants. Joie voluptueuse! Fête enivrante et délicate! Le peintre
sur sa chaise s'amuse à agacer un chat avec un peloton de fil, tout ce tableau
fait songer à ces paradis de Watteau qui n'étaient que l'idéal d'un salon
français: même douceur, même paix, même coquetterie du maintien, même
sourire de l'heure présente. La noblesse vient seulement de «s'enversailler»;
et l'on trouverait encore dans ce salon bien clos et dans ces passe-temps
d'hiver un souvenir de la vie de château. Et pourtant la vie du dix-huitième
siècle est déjà commencée: voilà le caprice de ses modes, les galants
négligés des femmes piqués de fleur sur fond blanc, les toques, les plumes,
les colliers de fourrure. Sur les livres on croirait entendre voltiger un esprit
qui vient de Boccace et qui va à Marivaux. Puis çà et là, près de cet homme
enveloppé d'un manteau qui semble un domino, au coin d'un fauteuil, sur le
tapis d'Orient on pose la bourse de velours du jeu, un masque pend ou
repose, le masque de la Régence, noir aux joues, blanc à la bouche, comme
le masque d'Arlequin,—le masque du Bal et de la Folie que vont prendre
aux nuits de Venise les nuits de Paris [62].
Le second salon du siècle, le voici tout brillant, tout bruyant. Le brocart se
retrousse en portières aux portes du fond. Les amours jouent et folâtrent au-
dessus des portes. Des médaillons de femmes sourient dans les trumeaux.
Des rosaces du plafond descendent les lustres de cristal de Bohême,
rayonnant de bougies. Les feux des bras se reflètent dans les glaces. La
vaisselle de Germain et les pyramides de fruits apparaissent sur le buffet,
par une porte ouverte. C'est le plaisir dans sa vivacité, c'est le Bal. Le
tambourin, la flûte, la basse et le violon jettent leurs notes mariées du haut
d'une estrade. Les souliers de satin glissent sur le parquet losangé, les
colliers sautent sur les gorges, les bouquets fleurissent les robes, les montres
battent à la ceinture, les diamants étincellent dans les cheveux. Au milieu du
salon, la danse noue les couples, noue les mains dégantées: les sveltes
cavaliers font volter contre eux les danseuses légères; les dentelles se
chiffonnent contre les manchettes de fourrure que Lauzun se taillera dans le
manteau des princesses polonaises. La causerie voltige et sourit. Les
femmes s'éventent et se parlent à l'oreille. Les cordons bleus, les chevaliers
de l'Ordre, penchés sur les fauteuils, font leur cour aux jeunes mariées. Près
du feu, la vieillesse se retrouve et s'amuse de ses souvenirs en tendant à la
flamme la semelle de ses mules, et en laissant tomber des oranges dans la
main des enfants. Joie voluptueuse! Fête enivrante et délicate! Le peintre
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qui nous en a laissé cette image délicieuse semble avoir fait tenir dans un
coin de papier la danse, l'amour, la jeunesse du temps, ses nobles élégances,
la fleur de toutes ses aristocraties, à leur moment de plein épanouissement,
à leur heure de triomphe [63].
Entre ce salon du temps de Louis XV et un salon du temps de Louis XVI, il
y a la différence des deux règnes. Le salon du temps de Louis XV paraissait
ouvrir sur le présent, le salon du temps de Louis XVI ouvre sur l'avenir. Ses
murs, son architecture, s'attristent comme la cour et comme la société, par la
réforme, le sérieux, la roideur. Des amours jouent bien encore au plafond,
mais ils paraissent laissés là, oubliés comme des génies du passé; et déjà les
pilastres se profilent droits à côté du cintre nu des glaces. Et dans ce grand
salon où deux chiens seulement mettent du bruit, ce n'est plus la danse, ce
n'est plus un étourdissement. Vous ne verrez plus de couples, mais des
groupes, formés çà et là: à une table de jeu, deux femmes jouent contre un
homme, et se retournent pour consulter en montrant leurs cartes; à une table
de trictrac, une femme tenant le cornet joue avec un abbé. Contre la
cheminée, une femme cause. Auprès de la fenêtre, une jeune femme lit un
livre [64]. C'est encore la société, mais ce n'est plus le plaisir. Il y a déjà, dans
ce salon, l'air de 1788 et de 1789; la causerie y prend des attitudes de
dissertation, le jeu y semble du temps gagné contre l'ennui, la lecture met sa
gravité sur le front de la femme. On attend, on se prépare, on écoute, et si
l'on rit, c'est de Turgot. Jeux, lectures, groupes détachés, froideur,
sécheresse, tout me montre dans ce salon, peint par Lavreince, une société
disgraciée et qui s'assombrit, un salon de Chanteloup, par exemple, mais où
Mme Necker aurait pris la place de Mme de Choiseul.
Les deux plus grands salons de Paris au dix-huitième siècle étaient deux
petites cours; le Palais-Royal et le Temple.
Le Palais-Royal était ouvert à toutes les personnes présentées, qui pouvaient
y venir souper sans invitation tous les jours de représentation d'Opéra. Ce
jour-là, toute la bonne compagnie y passait et s'y succédait. Les petits jours
une société intime entourait la table. Cette société se composait à peu près
de vingt personnes qui, invitées une fois pour toutes, pouvaient venir quand
coin de papier la danse, l'amour, la jeunesse du temps, ses nobles élégances,
la fleur de toutes ses aristocraties, à leur moment de plein épanouissement,
à leur heure de triomphe [63].
Entre ce salon du temps de Louis XV et un salon du temps de Louis XVI, il
y a la différence des deux règnes. Le salon du temps de Louis XV paraissait
ouvrir sur le présent, le salon du temps de Louis XVI ouvre sur l'avenir. Ses
murs, son architecture, s'attristent comme la cour et comme la société, par la
réforme, le sérieux, la roideur. Des amours jouent bien encore au plafond,
mais ils paraissent laissés là, oubliés comme des génies du passé; et déjà les
pilastres se profilent droits à côté du cintre nu des glaces. Et dans ce grand
salon où deux chiens seulement mettent du bruit, ce n'est plus la danse, ce
n'est plus un étourdissement. Vous ne verrez plus de couples, mais des
groupes, formés çà et là: à une table de jeu, deux femmes jouent contre un
homme, et se retournent pour consulter en montrant leurs cartes; à une table
de trictrac, une femme tenant le cornet joue avec un abbé. Contre la
cheminée, une femme cause. Auprès de la fenêtre, une jeune femme lit un
livre [64]. C'est encore la société, mais ce n'est plus le plaisir. Il y a déjà, dans
ce salon, l'air de 1788 et de 1789; la causerie y prend des attitudes de
dissertation, le jeu y semble du temps gagné contre l'ennui, la lecture met sa
gravité sur le front de la femme. On attend, on se prépare, on écoute, et si
l'on rit, c'est de Turgot. Jeux, lectures, groupes détachés, froideur,
sécheresse, tout me montre dans ce salon, peint par Lavreince, une société
disgraciée et qui s'assombrit, un salon de Chanteloup, par exemple, mais où
Mme Necker aurait pris la place de Mme de Choiseul.
Les deux plus grands salons de Paris au dix-huitième siècle étaient deux
petites cours; le Palais-Royal et le Temple.
Le Palais-Royal était ouvert à toutes les personnes présentées, qui pouvaient
y venir souper sans invitation tous les jours de représentation d'Opéra. Ce
jour-là, toute la bonne compagnie y passait et s'y succédait. Les petits jours
une société intime entourait la table. Cette société se composait à peu près
de vingt personnes qui, invitées une fois pour toutes, pouvaient venir quand
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il leur plaisait, et qui le soir, allant et venant dans le salon, promenaient d'un
bout du salon à l'autre la gaieté, la vivacité d'une conversation piquante. A
ces réunions libres et charmantes, l'on voyait le plus souvent Mme de
Beauvau, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mmes de Ségur, mère et
belle-fille, la baronne de Talleyrand, avec son joli visage vieillot, et la
marquise de Fleury. Le haut du salon était tenu par une dame d'honneur de
la duchesse de Chartres, Mme de Blot qui devait sa grande place au Palais-
Royal à une passion du duc d'Orléans que sa victorieuse résistance avait
changée en amitié tendre et respectueuse. Des traits charmants, la fraîcheur
du teint, la légèreté de la taille, des dents un peu longues, mais éclatantes de
blancheur, la nuance de cheveux la plus agréable, un art de parure
remarquable [65], toutes sortes de grâces, de celles qui survivent à la première
jeunesse et en donnent comme le dernier parfum, valaient à Mme de Blot les
hommages de tous. Sage dans une cour qui ne s'était point piquée de
retenue, elle se faisait pardonner la sagesse par la gaieté, la vertu par
l'amabilité. Elle rachetait sa bonne réputation par un naturel et un
enjouement qui s'effacèrent du jour, dit-on, où elle lut Clarisse, pour faire
place à un fond de sentimentalité jusque-là cachée, à de grandes affiches, à
de longues thèses de sensibilité, au plus fin galimatias de la pruderie. Elle
imagina de porter à son cou en miniature la façade de l'église où son frère
avait été enterré: elle eut le bel esprit du cœur, et elle devint une précieuse
de vertu. Auprès de Mme de Blot, la vicomtesse de Clermont-Gallerande
s'abandonnait à tout ce qu'elle pensait, s'échappait en saillies, en
plaisanteries, amusait, déridait, emportait le rire, non par l'esprit qu'elle
avait, mais par celui qu'elle rencontrait, par la fantaisie de l'humeur, les
changements de caractère, la vivacité des impressions, le mouvement des
idées, le jet imprévu et l'heureux hasard des paroles. Puis venait cette
femme à talents, la fée de la Pédanterie: Mme de Genlis.
A ces femmes se joignaient d'autres femmes, moins jeunes en général, et
qui avaient été attachées à la feue duchesse: Mme de Barbantane, qui, au
dire de son intime ennemie, ne possédait plus de ses charmes passés qu'un
nez rouge, une tournure commune, et une réputation assez bien établie de
sagesse et d'esprit; Mme la comtesse de Rochambeau, agréable vieille
femme qui se rajeunissait rien qu'en souriant, et dont la mémoire était toute
pleine d'amusantes anecdotes; la vieille comtesse de Montauban, qui
donnait à la société le spectacle comique de sa gourmandise, de ses
bout du salon à l'autre la gaieté, la vivacité d'une conversation piquante. A
ces réunions libres et charmantes, l'on voyait le plus souvent Mme de
Beauvau, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mmes de Ségur, mère et
belle-fille, la baronne de Talleyrand, avec son joli visage vieillot, et la
marquise de Fleury. Le haut du salon était tenu par une dame d'honneur de
la duchesse de Chartres, Mme de Blot qui devait sa grande place au Palais-
Royal à une passion du duc d'Orléans que sa victorieuse résistance avait
changée en amitié tendre et respectueuse. Des traits charmants, la fraîcheur
du teint, la légèreté de la taille, des dents un peu longues, mais éclatantes de
blancheur, la nuance de cheveux la plus agréable, un art de parure
remarquable [65], toutes sortes de grâces, de celles qui survivent à la première
jeunesse et en donnent comme le dernier parfum, valaient à Mme de Blot les
hommages de tous. Sage dans une cour qui ne s'était point piquée de
retenue, elle se faisait pardonner la sagesse par la gaieté, la vertu par
l'amabilité. Elle rachetait sa bonne réputation par un naturel et un
enjouement qui s'effacèrent du jour, dit-on, où elle lut Clarisse, pour faire
place à un fond de sentimentalité jusque-là cachée, à de grandes affiches, à
de longues thèses de sensibilité, au plus fin galimatias de la pruderie. Elle
imagina de porter à son cou en miniature la façade de l'église où son frère
avait été enterré: elle eut le bel esprit du cœur, et elle devint une précieuse
de vertu. Auprès de Mme de Blot, la vicomtesse de Clermont-Gallerande
s'abandonnait à tout ce qu'elle pensait, s'échappait en saillies, en
plaisanteries, amusait, déridait, emportait le rire, non par l'esprit qu'elle
avait, mais par celui qu'elle rencontrait, par la fantaisie de l'humeur, les
changements de caractère, la vivacité des impressions, le mouvement des
idées, le jet imprévu et l'heureux hasard des paroles. Puis venait cette
femme à talents, la fée de la Pédanterie: Mme de Genlis.
A ces femmes se joignaient d'autres femmes, moins jeunes en général, et
qui avaient été attachées à la feue duchesse: Mme de Barbantane, qui, au
dire de son intime ennemie, ne possédait plus de ses charmes passés qu'un
nez rouge, une tournure commune, et une réputation assez bien établie de
sagesse et d'esprit; Mme la comtesse de Rochambeau, agréable vieille
femme qui se rajeunissait rien qu'en souriant, et dont la mémoire était toute
pleine d'amusantes anecdotes; la vieille comtesse de Montauban, qui
donnait à la société le spectacle comique de sa gourmandise, de ses
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étourderies et de son amour effréné du jeu. Mais une femme faisait surtout
l'amusement et la distraction du Palais-Royal: c'était la marquise de
Polignac, qui devait à sa laideur, à sa figure de vieux singe, à la brusquerie
de ses manières et de ses plaisanteries, à l'audace de sa langue, une
réputation d'originalité qu'elle semblait prendre à tâche de justifier.
Recherchée pour le plaisir qu'elle donnait, cajolée pour son esprit, que l'on
craignait un peu, quoiqu'il eût plus de malice que de méchanceté, elle avait
habitué les salons à ses grogneries, dont elle était la première à plaisanter, à
son vieil amour pour le comte de Maillebois qu'elle avouait si vaillamment
et dont elle proclamait si haut le ridicule. Elle avait imposé à ses amis ses
brutalités de mauvaise humeur, ses boutades, ce ton qui tranchait si
singulièrement sur la politesse générale et monotone, ce tour populaire,
cette crudité des mots avec laquelle elle relevait ses pensées et qui lui faisait
répondre à une personne s'extasiant sur la vivacité de Mme de Lutzelbourg,
la femme de soixante-huit ans la plus active de France: «Oui, elle a toute la
vivacité que donnent les puces [66].»
Au milieu de ce salon, Mme la marquise de Fleury, qui partageait avec la
baronne de Talleyrand l'amitié intime de la duchesse de Chartres, paraissait
comme une jeune Folie, avec son beau visage, ses yeux admirables, sa
fureur d'enfantillages, cette fièvre d'imaginations extraordinaires et de
soudaines extravagances qui tout à coup chez Mme de Guéménée au sortir
de la cour lui faisait ôter son panier, sa robe, et ne lui lassait pour toute la
soirée que son corps, sa palatine et un petit jupon de basin sur lequel
ballottaient ses deux poches. Espiègle enragée qui faisait dire à Walpole:
«Que fait-on de cela a logis?» la duchesse de Fleury avait, sauf l'esprit
d'ordre, tous les esprits, de l'esprit de mots qui se moquait de tout et de
l'esprit d'idées qui ne respectait rien. Lorsque d'Alembert à la retraite de
Turgot parlait avec éloge du furieux abattis qu'avait fait le ministre dans la
forêt des préjugés, elle ripostait à la grosse phrase du philosophe: «C'est
donc pour cela qu'il nous a donné tant de fagots [67].» Une autre fois,
soutenant contre Mme de Laval les droits de la noblesse attaqués par Turgot:
«Vous m'étonnez,—disait-elle à Mme de Laval en défendant la noblesse
française avec une parole d'un orgueil tout castillan,—quelque respect que
j'aie pour le Roi, je n'ai jamais cru lui devoir ce que je suis. Je sais que les
nobles ont fait quelquefois des souverains; mais quoique vous ayez autant
l'amusement et la distraction du Palais-Royal: c'était la marquise de
Polignac, qui devait à sa laideur, à sa figure de vieux singe, à la brusquerie
de ses manières et de ses plaisanteries, à l'audace de sa langue, une
réputation d'originalité qu'elle semblait prendre à tâche de justifier.
Recherchée pour le plaisir qu'elle donnait, cajolée pour son esprit, que l'on
craignait un peu, quoiqu'il eût plus de malice que de méchanceté, elle avait
habitué les salons à ses grogneries, dont elle était la première à plaisanter, à
son vieil amour pour le comte de Maillebois qu'elle avouait si vaillamment
et dont elle proclamait si haut le ridicule. Elle avait imposé à ses amis ses
brutalités de mauvaise humeur, ses boutades, ce ton qui tranchait si
singulièrement sur la politesse générale et monotone, ce tour populaire,
cette crudité des mots avec laquelle elle relevait ses pensées et qui lui faisait
répondre à une personne s'extasiant sur la vivacité de Mme de Lutzelbourg,
la femme de soixante-huit ans la plus active de France: «Oui, elle a toute la
vivacité que donnent les puces [66].»
Au milieu de ce salon, Mme la marquise de Fleury, qui partageait avec la
baronne de Talleyrand l'amitié intime de la duchesse de Chartres, paraissait
comme une jeune Folie, avec son beau visage, ses yeux admirables, sa
fureur d'enfantillages, cette fièvre d'imaginations extraordinaires et de
soudaines extravagances qui tout à coup chez Mme de Guéménée au sortir
de la cour lui faisait ôter son panier, sa robe, et ne lui lassait pour toute la
soirée que son corps, sa palatine et un petit jupon de basin sur lequel
ballottaient ses deux poches. Espiègle enragée qui faisait dire à Walpole:
«Que fait-on de cela a logis?» la duchesse de Fleury avait, sauf l'esprit
d'ordre, tous les esprits, de l'esprit de mots qui se moquait de tout et de
l'esprit d'idées qui ne respectait rien. Lorsque d'Alembert à la retraite de
Turgot parlait avec éloge du furieux abattis qu'avait fait le ministre dans la
forêt des préjugés, elle ripostait à la grosse phrase du philosophe: «C'est
donc pour cela qu'il nous a donné tant de fagots [67].» Une autre fois,
soutenant contre Mme de Laval les droits de la noblesse attaqués par Turgot:
«Vous m'étonnez,—disait-elle à Mme de Laval en défendant la noblesse
française avec une parole d'un orgueil tout castillan,—quelque respect que
j'aie pour le Roi, je n'ai jamais cru lui devoir ce que je suis. Je sais que les
nobles ont fait quelquefois des souverains; mais quoique vous ayez autant
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d'esprit que de naissance, je vous défie, Madame, de me dire le roi qui nous
a fait nobles [68].»
Il est au musée de Versailles un tableau où un petit maître à peu près
inconnu nous a laissé comme une miniature de ce grand salon: le Temple.
Voilà ce beau et clair salon, aux boiseries blanches, aux lignes droites; entre
les hautes fenêtres aux rideaux de soie rose, on aperçoit des arbres et du
ciel; des portraits de femmes sourient au-dessus des portes; dans un angle,
une gaîne de bois doré se dresse où l'heure se balance; et c'est, avec des bras
qui se tordent au bas des glaces, tout l'or qui paraît: nous sommes chez le
prince de Conti, dans le salon des Quatre glaces. Et toutes ces petites
figures, debout ou assises sur les fauteuils de tapisserie à fond blanc,
passant, marchant, ou se reposant, ont un nom et font repasser devant nos
yeux le souvenir d'une femme, son ombre, sa robe même. Ici c'est la
princesse de Beauvau habillée de violet tendre, un fichu noir au cou. Celle-
là, qui laisse traîner derrière elle la queue de son ample robe rouge, cette
vieille grande dame de si belle mine sous son petit bonnet rabattu par
devant, est la comtesse d'Egmont, la mère. Non loin de la maréchale de
Luxembourg en robe de satin blanc garnie de fourrure, Mlle de Boufflers,
les cheveux à peine poudrés, vêtue de rose, les épaules couvertes de gaze
blanche, apparaît dans la vapeur d'un matin de printemps. La maréchale de
Mirepoix en noir porte une fanchon sur la tête, et au cou un fichu blanc
bouffant attaché à la ceinture. La dame en pelisse bleu de ciel à fourrures
est Mme de Vierville. Cette charmante femme au bonnet blanc et rose, au
fichu blanc, à la robe d'un rose vif, au tablier à bavette de tulle uni mettant
sur le rose la trame blanche d'une rosée, cette jolie servante qui sert de ce
plat posé sur ce réchaud, s'appelle la comtesse de Boufflers. N'oublions pas
là-bas, auprès du guéridon, cette femme en robe de soie rayée de blanc et de
cerise, Mlle Bagarotti, dont le prince de Conti payera les dettes. Mais au
milieu de toutes il en est une qui appelle le regard: c'est cette petite
personne qui passe, au premier plan du tableau, portant un plat, tenant une
serviette. Avec son petit chapeau de paille aux bords relevés, ses rubans
d'un violet pâle au chapeau, au cou, au corsage, aux bras, son fichu blanc, sa
robe d'un gris tendre, son grand tablier de dentelle, elle semble une bergère
d'opéra sur le chemin du petit Trianon: c'est la comtesse d'Egmont jeune,
née Richelieu. Çà et là entre les femmes, au milieu d'elles, on voit aux
tables ou la main sur le dossier d'une chaise, le bailli de Chabrillant et le
a fait nobles [68].»
Il est au musée de Versailles un tableau où un petit maître à peu près
inconnu nous a laissé comme une miniature de ce grand salon: le Temple.
Voilà ce beau et clair salon, aux boiseries blanches, aux lignes droites; entre
les hautes fenêtres aux rideaux de soie rose, on aperçoit des arbres et du
ciel; des portraits de femmes sourient au-dessus des portes; dans un angle,
une gaîne de bois doré se dresse où l'heure se balance; et c'est, avec des bras
qui se tordent au bas des glaces, tout l'or qui paraît: nous sommes chez le
prince de Conti, dans le salon des Quatre glaces. Et toutes ces petites
figures, debout ou assises sur les fauteuils de tapisserie à fond blanc,
passant, marchant, ou se reposant, ont un nom et font repasser devant nos
yeux le souvenir d'une femme, son ombre, sa robe même. Ici c'est la
princesse de Beauvau habillée de violet tendre, un fichu noir au cou. Celle-
là, qui laisse traîner derrière elle la queue de son ample robe rouge, cette
vieille grande dame de si belle mine sous son petit bonnet rabattu par
devant, est la comtesse d'Egmont, la mère. Non loin de la maréchale de
Luxembourg en robe de satin blanc garnie de fourrure, Mlle de Boufflers,
les cheveux à peine poudrés, vêtue de rose, les épaules couvertes de gaze
blanche, apparaît dans la vapeur d'un matin de printemps. La maréchale de
Mirepoix en noir porte une fanchon sur la tête, et au cou un fichu blanc
bouffant attaché à la ceinture. La dame en pelisse bleu de ciel à fourrures
est Mme de Vierville. Cette charmante femme au bonnet blanc et rose, au
fichu blanc, à la robe d'un rose vif, au tablier à bavette de tulle uni mettant
sur le rose la trame blanche d'une rosée, cette jolie servante qui sert de ce
plat posé sur ce réchaud, s'appelle la comtesse de Boufflers. N'oublions pas
là-bas, auprès du guéridon, cette femme en robe de soie rayée de blanc et de
cerise, Mlle Bagarotti, dont le prince de Conti payera les dettes. Mais au
milieu de toutes il en est une qui appelle le regard: c'est cette petite
personne qui passe, au premier plan du tableau, portant un plat, tenant une
serviette. Avec son petit chapeau de paille aux bords relevés, ses rubans
d'un violet pâle au chapeau, au cou, au corsage, aux bras, son fichu blanc, sa
robe d'un gris tendre, son grand tablier de dentelle, elle semble une bergère
d'opéra sur le chemin du petit Trianon: c'est la comtesse d'Egmont jeune,
née Richelieu. Çà et là entre les femmes, au milieu d'elles, on voit aux
tables ou la main sur le dossier d'une chaise, le bailli de Chabrillant et le
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mathématicien d'Ortous de Mairan, les comtes de Jarnac et de Chabot, le
président Hénault, dont le vêtement noir se détache d'un paravent de soie
rose à fleurs, Pont de Veyle, le prince d'Hénin, le chevalier de la Laurency,
et le prince de Beauvau qui lit une brochure. Le maître de la maison lui-
même, si connu pour sa répugnance à se laisser peindre, est là représenté:
par grande faveur, il a permis au peintre, pour que le tableau fût complet, de
montrer sa perruque et de le faire ressemblant de dos, tandis qu'il cause
avec Trudaine. Du côté du prince de Conti un clavecin est ouvert que
touche un enfant tout petit sur un grand fauteuil: cet enfant sera Mozart. Et
près de l'enfant, Jélyotte chante en s'accompagnant de la guitare. Salon de
plaisir, de liberté et d'intimité sans façon: de la musique, des chiens et point
de domestiques, c'est l'habitude de ces fêtes familières du prince de Conti,
dont les thés à l'anglaise sont si joliment servis par des femmes en tablier,
coupant les gâteaux, allumant le feu des bouilloires, versant à boire, portant
les plats, et dont les soupers même se passent de livrée, grâce aux servantes
placées sous la main des convives aux quatre coins des tables.
De cette société du Temple, l'âme était la maîtresse du prince de Conti: la
comtesse de Boufflers. Le prince de Conti avait commencé à la connaître
auprès de sa sœur la duchesse d'Orléans, dont elle était dame d'honneur. Les
années avaient resserré cette liaison, et le temps ajoutant à l'habitude ce
qu'il ôtait à l'amour, le commerce du prince et de la comtesse était devenu,
par l'intimité aussi bien que par l'aveu public, une sorte de ménage où la
constance faisait oublier le scandale, et dont le bonheur était comme la
décence.
Cette femme qui était la moitié de la vie du prince de Conti, à laquelle il
consacrait toutes les heures qu'il ne donnait pas à la chasse, cette reine de
l'Ile-Adam, l'Idole du Temple, madame de Boufflers passait pour être la
personne la plus aimable du monde. Elle avait de l'esprit, beaucoup d'esprit,
et un esprit à elle, neuf, vif, brouillé parfois avec le bon sens par horreur
naturelle du lieu commun, mais toujours piquant et décisif, donnant dans la
contradiction l'accent d'une âme rebelle à plier et d'une personnalité libre.
Sa causerie était surtout charmante et brillante quand elle jouait avec des
thèses déraisonnables: le paradoxe donnait alors à sa parole un feu, un
caprice, un imprévu, toute l'heureuse audace des causes désespérées. Gaie
de la gaieté qu'elle répandait, heureuse d'amuser, à l'aise et bienveillante,
sachant rendre l'attention, elle donnait à l'esprit des autres un sourire si joli,
président Hénault, dont le vêtement noir se détache d'un paravent de soie
rose à fleurs, Pont de Veyle, le prince d'Hénin, le chevalier de la Laurency,
et le prince de Beauvau qui lit une brochure. Le maître de la maison lui-
même, si connu pour sa répugnance à se laisser peindre, est là représenté:
par grande faveur, il a permis au peintre, pour que le tableau fût complet, de
montrer sa perruque et de le faire ressemblant de dos, tandis qu'il cause
avec Trudaine. Du côté du prince de Conti un clavecin est ouvert que
touche un enfant tout petit sur un grand fauteuil: cet enfant sera Mozart. Et
près de l'enfant, Jélyotte chante en s'accompagnant de la guitare. Salon de
plaisir, de liberté et d'intimité sans façon: de la musique, des chiens et point
de domestiques, c'est l'habitude de ces fêtes familières du prince de Conti,
dont les thés à l'anglaise sont si joliment servis par des femmes en tablier,
coupant les gâteaux, allumant le feu des bouilloires, versant à boire, portant
les plats, et dont les soupers même se passent de livrée, grâce aux servantes
placées sous la main des convives aux quatre coins des tables.
De cette société du Temple, l'âme était la maîtresse du prince de Conti: la
comtesse de Boufflers. Le prince de Conti avait commencé à la connaître
auprès de sa sœur la duchesse d'Orléans, dont elle était dame d'honneur. Les
années avaient resserré cette liaison, et le temps ajoutant à l'habitude ce
qu'il ôtait à l'amour, le commerce du prince et de la comtesse était devenu,
par l'intimité aussi bien que par l'aveu public, une sorte de ménage où la
constance faisait oublier le scandale, et dont le bonheur était comme la
décence.
Cette femme qui était la moitié de la vie du prince de Conti, à laquelle il
consacrait toutes les heures qu'il ne donnait pas à la chasse, cette reine de
l'Ile-Adam, l'Idole du Temple, madame de Boufflers passait pour être la
personne la plus aimable du monde. Elle avait de l'esprit, beaucoup d'esprit,
et un esprit à elle, neuf, vif, brouillé parfois avec le bon sens par horreur
naturelle du lieu commun, mais toujours piquant et décisif, donnant dans la
contradiction l'accent d'une âme rebelle à plier et d'une personnalité libre.
Sa causerie était surtout charmante et brillante quand elle jouait avec des
thèses déraisonnables: le paradoxe donnait alors à sa parole un feu, un
caprice, un imprévu, toute l'heureuse audace des causes désespérées. Gaie
de la gaieté qu'elle répandait, heureuse d'amuser, à l'aise et bienveillante,
sachant rendre l'attention, elle donnait à l'esprit des autres un sourire si joli,
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si bien placé, que tous le recherchaient comme une approbation de la grâce,
et qu'une cour de jeunes gens et de jeunes personnes entouraient cette
femme de quarante ans conservant sur son visage sa jeunesse de vingt ans.
A l'agrément que la comtesse de Boufflers apportait au salon du prince de
Conti se joignait le charme d'une jeune et jolie femme, sa belle-fille, la
comtesse Amélie de Boufflers. Celle-ci avait dans toute sa personne un tel
air de candeur, de douceur, d'ingénuité, d'enfance, que l'on retrouve ses
traits dans ce portrait d'une femme appelée avec le petit style du temps «le
modèle des grâces mignardes, de la démarche enfantine, de tout ce qui fait
chérir une femme comme un bijou». Mais cette candeur cachait bien de la
finesse; cette naïveté, ce rôle d'ingénue, dont s'enveloppait la jeune
comtesse de Boufflers, couvraient une ruse savante, un raisonnement
aiguisé, une intelligence prompte aux reparties déconcertantes. Souvent elle
donnait à sa belle-mère de cruelles contrariétés; mais comme elle les
rachetait, comme elle se les faisait vite pardonner avec ces mots délicieux et
soudains, si profonds dans la délicatesse, qui lui sortaient de l'esprit et qu'on
eût dit partis de son cœur! «Je crois toujours qu'il n'est que votre gendre,»
répondait-elle un jour à la mère de son mari qui lui faisait reproche de la
façon dont elle parlait du jeune comte de Boufflers. Une autre fois, pour
désarmer sa belle-mère et rentrer de vive force dans ses tendresses, elle eut
un mot, un cri presque sublime. On jouait à un jeu fort à la mode un
moment, le jeu des Bateaux, dans lequel, vous supposant prêt à périr avec
les deux personnes que vous aimiez ou que vous deviez aimer le mieux,
sans pouvoir en sauver plus d'une, on avait la très-méchante indiscrétion de
vous demander quel choix vous feriez. Le bateau rempli par sa belle-mère
et par sa mère, qui ne l'avait point élevée et qu'elle avait à peine connue, on
demandait à la comtesse Amélie qui elle sauverait: «Je sauverais ma mère,
et je me noierais avec ma belle-mère!»—Et c'était encore une femme à
talents. Elle avait la plus jolie voix, et sa harpe était un des enchantements
des petits concerts que présidait le prince de Conti [69].
Aux hommes, aux femmes représentés par Olivier dans le tableau de
Versailles, que l'on ajoute la duchesse de Lauzun, la princesse de Pons,
madame d'Hunolstein, la comtesse de Vauban, le vicomte de Ségur, le
prince de Pons, le duc de Guines, l'archevêque de Toulouse, l'on aura les
noms et les figures de la société intime du prince de Conti. C'est le fond de
ce petit monde, ce sont les habitués de tous les jours, les amis de la maison
et qu'une cour de jeunes gens et de jeunes personnes entouraient cette
femme de quarante ans conservant sur son visage sa jeunesse de vingt ans.
A l'agrément que la comtesse de Boufflers apportait au salon du prince de
Conti se joignait le charme d'une jeune et jolie femme, sa belle-fille, la
comtesse Amélie de Boufflers. Celle-ci avait dans toute sa personne un tel
air de candeur, de douceur, d'ingénuité, d'enfance, que l'on retrouve ses
traits dans ce portrait d'une femme appelée avec le petit style du temps «le
modèle des grâces mignardes, de la démarche enfantine, de tout ce qui fait
chérir une femme comme un bijou». Mais cette candeur cachait bien de la
finesse; cette naïveté, ce rôle d'ingénue, dont s'enveloppait la jeune
comtesse de Boufflers, couvraient une ruse savante, un raisonnement
aiguisé, une intelligence prompte aux reparties déconcertantes. Souvent elle
donnait à sa belle-mère de cruelles contrariétés; mais comme elle les
rachetait, comme elle se les faisait vite pardonner avec ces mots délicieux et
soudains, si profonds dans la délicatesse, qui lui sortaient de l'esprit et qu'on
eût dit partis de son cœur! «Je crois toujours qu'il n'est que votre gendre,»
répondait-elle un jour à la mère de son mari qui lui faisait reproche de la
façon dont elle parlait du jeune comte de Boufflers. Une autre fois, pour
désarmer sa belle-mère et rentrer de vive force dans ses tendresses, elle eut
un mot, un cri presque sublime. On jouait à un jeu fort à la mode un
moment, le jeu des Bateaux, dans lequel, vous supposant prêt à périr avec
les deux personnes que vous aimiez ou que vous deviez aimer le mieux,
sans pouvoir en sauver plus d'une, on avait la très-méchante indiscrétion de
vous demander quel choix vous feriez. Le bateau rempli par sa belle-mère
et par sa mère, qui ne l'avait point élevée et qu'elle avait à peine connue, on
demandait à la comtesse Amélie qui elle sauverait: «Je sauverais ma mère,
et je me noierais avec ma belle-mère!»—Et c'était encore une femme à
talents. Elle avait la plus jolie voix, et sa harpe était un des enchantements
des petits concerts que présidait le prince de Conti [69].
Aux hommes, aux femmes représentés par Olivier dans le tableau de
Versailles, que l'on ajoute la duchesse de Lauzun, la princesse de Pons,
madame d'Hunolstein, la comtesse de Vauban, le vicomte de Ségur, le
prince de Pons, le duc de Guines, l'archevêque de Toulouse, l'on aura les
noms et les figures de la société intime du prince de Conti. C'est le fond de
ce petit monde, ce sont les habitués de tous les jours, les amis de la maison
Page 44
garnissant les deux tables de ce grand salon à alcôve, peint dans un autre
tableau d'Olivier, où le style de la Renaissance rayonne sourdement sur fond
d'or, où la nappe retombe sur les touches du clavecin résonnant [70].
Mais le Temple avait ses grandes réceptions. A ses soupers du lundi
passaient tous les hommes et toutes les femmes de la cour. Un monde de
cent cinquante personnes emplissait les salons; jours de foule. Un soir,
devant la presse, la marquise de Coaslin faillit rebrousser chemin, et comme
le prince de Conti se moquait de sa prétendue timidité: «Jugez-en,
Monseigneur, lui dit-elle, j'avais tellement perdu la tête que j'ai fait la
révérence à M***,»—et elle désignait un de ses ennemis [71].
Dans une autre maison princière qui semblait réserver toutes ses
magnificences de réception pour Chantilly, à l'hôtel Condé, deux grands
bals étaient donnés pendant l'hiver de 1749, l'un paré, dont les femmes de la
finance étaient exclues pour ne pas nuire, dit un journaliste du temps, «aux
beautés d'épée»; l'autre masqué, où l'on invitait une douzaine de filles de
par le monde pour animer la fête et relever par le contraste la vertu des
duchesses [72].
Que l'on remonte au commencement du siècle, les soupers du Régent au
Palais-Royal, les nuits de la duchesse du Maine, les fêtes données à l'Ile-
Adam, à Chantilly, à Berny, et qui n'approchent point de celles que le siècle
verra aux mêmes lieux, c'est à peu près tout le bruit du plaisir, c'est presque
tout le mouvement de la société. Dans le peu de documents qui nous restent
sur ce temps, à peine si çà et là l'on retrouve la trace d'un endroit de réunion
où le monde se rassemble, où les esprits s'appareillent, le souvenir d'une
maison qui ait été un centre de rencontres, de conversations, le rendez-vous
et le lien d'une famille d'intelligences ou de caractères. Les plaisirs, les
fêtes, les grands dîners, les grands soupers, les hospitalités larges, les
réceptions qui dépassent le cercle de l'intimité, semblent réservés à la cour
et aux princes. Si parfois on les rencontre encore à Paris, ce n'est plus que
dans des salons sans passé, sans histoire, sans goût, dans les hôtels de
quelques financiers et de mississipiennes passées subitement de la grisette à
l'étoffe d'or et des colliers d'ambre aux colliers de perles [73]. Et devant ce
tableau d'Olivier, où le style de la Renaissance rayonne sourdement sur fond
d'or, où la nappe retombe sur les touches du clavecin résonnant [70].
Mais le Temple avait ses grandes réceptions. A ses soupers du lundi
passaient tous les hommes et toutes les femmes de la cour. Un monde de
cent cinquante personnes emplissait les salons; jours de foule. Un soir,
devant la presse, la marquise de Coaslin faillit rebrousser chemin, et comme
le prince de Conti se moquait de sa prétendue timidité: «Jugez-en,
Monseigneur, lui dit-elle, j'avais tellement perdu la tête que j'ai fait la
révérence à M***,»—et elle désignait un de ses ennemis [71].
Dans une autre maison princière qui semblait réserver toutes ses
magnificences de réception pour Chantilly, à l'hôtel Condé, deux grands
bals étaient donnés pendant l'hiver de 1749, l'un paré, dont les femmes de la
finance étaient exclues pour ne pas nuire, dit un journaliste du temps, «aux
beautés d'épée»; l'autre masqué, où l'on invitait une douzaine de filles de
par le monde pour animer la fête et relever par le contraste la vertu des
duchesses [72].
Que l'on remonte au commencement du siècle, les soupers du Régent au
Palais-Royal, les nuits de la duchesse du Maine, les fêtes données à l'Ile-
Adam, à Chantilly, à Berny, et qui n'approchent point de celles que le siècle
verra aux mêmes lieux, c'est à peu près tout le bruit du plaisir, c'est presque
tout le mouvement de la société. Dans le peu de documents qui nous restent
sur ce temps, à peine si çà et là l'on retrouve la trace d'un endroit de réunion
où le monde se rassemble, où les esprits s'appareillent, le souvenir d'une
maison qui ait été un centre de rencontres, de conversations, le rendez-vous
et le lien d'une famille d'intelligences ou de caractères. Les plaisirs, les
fêtes, les grands dîners, les grands soupers, les hospitalités larges, les
réceptions qui dépassent le cercle de l'intimité, semblent réservés à la cour
et aux princes. Si parfois on les rencontre encore à Paris, ce n'est plus que
dans des salons sans passé, sans histoire, sans goût, dans les hôtels de
quelques financiers et de mississipiennes passées subitement de la grisette à
l'étoffe d'or et des colliers d'ambre aux colliers de perles [73]. Et devant ce
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monde qui fait une débauche de la richesse, une orgie du luxe, il s'échappe,
au milieu de la Régence, une grande plainte des femmes délicates sur la
disparition de ces maisons où il était permis autrefois de penser et de parler:
les regrets vont à l'hôtel de Rambouillet, à ces entretiens d'où l'on sortait,
comme des repas de Platon, l'âme nourrie et fortifiée [74].
Ce que le dix-huitième siècle appellera «le monde» n'existe pas encore pour
la société française. Le Versailles de Louis XIV absorbe encore tout; et il
faut attendre jusqu'au milieu du règne de Louis XV pour que la vie sociale,
se détachant de ce point unique et retombant sur elle-même, reflue à Paris,
s'élance, se ramifie, batte partout, circule dans mille hôtels. Alors seulement
apparaît dans son agrément et dans sa force, dans sa splendeur et dans son
élégance, épanoui, multiple, ce grand pouvoir du temps qui devait finir par
annihiler Versailles: le salon.
Les femmes célèbres de la Régence, les plus brillantes, les plus adorées,
Mme de Prie, Mme de Parabère, Mme de Sabran, ne laissent point derrière
elles la tradition d'un salon. Elles manquent de cette immortalité que
donnera bientôt à la moindre des femmes la réunion d'une société, l'entour
de quelques noms autour de son nom, l'accompagnement de sa mémoire par
la mémoire de ses amis et de ses hôtes.—A cette première heure du dix-
huitième siècle, où les mœurs du temps s'ébauchent dans la grossièreté,
quels sont les salons?
C'est la misérable maison de la vieille marquise d'Alluys, maison d'affaires
et de toutes sortes d'affaires, où le Paris galant, les gens gais, les amants, les
ménages viennent déjeuner à midi de boudins, de saucisses, de pâtés de
godiveau, de marrons arrosés de vin muscat, assaisonnés de toutes les
nouvelles scandaleuses du jour [75]. Ce sont quelques autres pauvres
maisons, gênées, ruinées par le système, presque affamées, pareilles à cette
maison de la princesse de Léon, où la matinée se passe à obtenir des
marchands, à force de diplomatie, le souper du soir. Et ce n'est point là un
fait exceptionnel ou exagéré: chez la maréchale d'Estrées, à un souper
maigre, le souper n'était pas servi, parce que la marchande de beurre avait
refusé de faire crédit [76].
Si l'on excepte deux ou trois bureaux d'esprit, les livres, les anecdotes, les
mémoires ne nomment guère dans la première moitié du siècle d'autres
au milieu de la Régence, une grande plainte des femmes délicates sur la
disparition de ces maisons où il était permis autrefois de penser et de parler:
les regrets vont à l'hôtel de Rambouillet, à ces entretiens d'où l'on sortait,
comme des repas de Platon, l'âme nourrie et fortifiée [74].
Ce que le dix-huitième siècle appellera «le monde» n'existe pas encore pour
la société française. Le Versailles de Louis XIV absorbe encore tout; et il
faut attendre jusqu'au milieu du règne de Louis XV pour que la vie sociale,
se détachant de ce point unique et retombant sur elle-même, reflue à Paris,
s'élance, se ramifie, batte partout, circule dans mille hôtels. Alors seulement
apparaît dans son agrément et dans sa force, dans sa splendeur et dans son
élégance, épanoui, multiple, ce grand pouvoir du temps qui devait finir par
annihiler Versailles: le salon.
Les femmes célèbres de la Régence, les plus brillantes, les plus adorées,
Mme de Prie, Mme de Parabère, Mme de Sabran, ne laissent point derrière
elles la tradition d'un salon. Elles manquent de cette immortalité que
donnera bientôt à la moindre des femmes la réunion d'une société, l'entour
de quelques noms autour de son nom, l'accompagnement de sa mémoire par
la mémoire de ses amis et de ses hôtes.—A cette première heure du dix-
huitième siècle, où les mœurs du temps s'ébauchent dans la grossièreté,
quels sont les salons?
C'est la misérable maison de la vieille marquise d'Alluys, maison d'affaires
et de toutes sortes d'affaires, où le Paris galant, les gens gais, les amants, les
ménages viennent déjeuner à midi de boudins, de saucisses, de pâtés de
godiveau, de marrons arrosés de vin muscat, assaisonnés de toutes les
nouvelles scandaleuses du jour [75]. Ce sont quelques autres pauvres
maisons, gênées, ruinées par le système, presque affamées, pareilles à cette
maison de la princesse de Léon, où la matinée se passe à obtenir des
marchands, à force de diplomatie, le souper du soir. Et ce n'est point là un
fait exceptionnel ou exagéré: chez la maréchale d'Estrées, à un souper
maigre, le souper n'était pas servi, parce que la marchande de beurre avait
refusé de faire crédit [76].
Si l'on excepte deux ou trois bureaux d'esprit, les livres, les anecdotes, les
mémoires ne nomment guère dans la première moitié du siècle d'autres
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salons dignes de ce nom, d'autres maisons ouvertes que l'hôtel de Sully, où
l'on voyait à côté de Voltaire Mme de Flamarens et sa touchante beauté, Mme
de Gontaut et sa beauté piquante [77]; l'hôtel de Duras, qui mêlait
habituellement les plaisirs de l'esprit aux plaisirs du bal et de la table [78]; et
l'hôtel de Villars, rempli jusqu'à la mort de la maréchale en 1763 par toutes
les personnes de la haute société, grand salon où Mme de Villars mettait le
charme de son visage admirable, le charme de ce ton que la cour seule
donnait et que le temps ne reconnaissait qu'à celles qui y avaient vécu [79]. Il
ne faut pas oublier les soupers de Mme de Chauvelin, où les sept femmes
assises à sa table une nuit de 1733 étaient représentées, dans un vaudeville
qui courut Paris, sous la figure des sept péchés capitaux: Mme la vidame de
Montfleury représentait l'Orgueil; Mme la marquise de Surgères, l'Avarice;
Mme de Montboissier, la Luxure; Mme la duchesse d'Aiguillon, l'Envie; Mme
de Courteille, la Colère, Mme Pinceau de Luce, la Paresse [80].
Vers les derniers mois de l'année 1750, se fondait à Paris un salon qui allait
être pendant toute la seconde moitié du dix-huitième siècle, le premier salon
de Paris, le salon de l'ancienne Mme de Boufflers, de la toute nouvelle
maréchale de Luxembourg. Rien n'était épargné par la maréchale pour en
faire le centre d'un siècle d'intelligence. Jalouse du bruit, de l'influence de
l'hôtel Duras, de l'agrément que lui donnait Pont de Veyle, elle imaginait de
décider la duchesse de la Vallière, son amie intime, à donner congé à
Jélyotte pour s'attacher le comte de Bissy; et le comte de Bissy, qu'elle
faisait entrer à l'Académie par le crédit de Mme de Pompadour, devenait ce
personnage de première nécessité, ce meuble de fondation: l'homme d'esprit
de la maison [81]. Pourtant le véritable homme d'esprit de ce salon, ce ne fut
point Bissy, ce fut la maréchale elle-même, avec son ton si tranché, à la fois
sévère et plaisant, ses épigrammes, l'originalité de ses jugements, son
autorité sur l'usage, le génie de son goût. Elle appela chez elle le plaisir,
l'intérêt, la nouveauté, les lettres, la Harpe, qui venait y lire les Barmécides,
Gentil Bernard, qui y déclamait son manuscrit de l'Art d'aimer [82]. Et à ces
distractions se joignaient, dernier agrément, la critique frondeuse, une
critique qui ménageait si peu les ministres et la famille royale elle-même,
qu'un moment il fut fait défense à Mme de Luxembourg de paraître à la
cour [83].
Là, dans ce salon d'une femme, sous ses leçons, se formait et se constituait
cette France si fière d'elle-même, d'une grâce si accomplie, d'une si rare
l'on voyait à côté de Voltaire Mme de Flamarens et sa touchante beauté, Mme
de Gontaut et sa beauté piquante [77]; l'hôtel de Duras, qui mêlait
habituellement les plaisirs de l'esprit aux plaisirs du bal et de la table [78]; et
l'hôtel de Villars, rempli jusqu'à la mort de la maréchale en 1763 par toutes
les personnes de la haute société, grand salon où Mme de Villars mettait le
charme de son visage admirable, le charme de ce ton que la cour seule
donnait et que le temps ne reconnaissait qu'à celles qui y avaient vécu [79]. Il
ne faut pas oublier les soupers de Mme de Chauvelin, où les sept femmes
assises à sa table une nuit de 1733 étaient représentées, dans un vaudeville
qui courut Paris, sous la figure des sept péchés capitaux: Mme la vidame de
Montfleury représentait l'Orgueil; Mme la marquise de Surgères, l'Avarice;
Mme de Montboissier, la Luxure; Mme la duchesse d'Aiguillon, l'Envie; Mme
de Courteille, la Colère, Mme Pinceau de Luce, la Paresse [80].
Vers les derniers mois de l'année 1750, se fondait à Paris un salon qui allait
être pendant toute la seconde moitié du dix-huitième siècle, le premier salon
de Paris, le salon de l'ancienne Mme de Boufflers, de la toute nouvelle
maréchale de Luxembourg. Rien n'était épargné par la maréchale pour en
faire le centre d'un siècle d'intelligence. Jalouse du bruit, de l'influence de
l'hôtel Duras, de l'agrément que lui donnait Pont de Veyle, elle imaginait de
décider la duchesse de la Vallière, son amie intime, à donner congé à
Jélyotte pour s'attacher le comte de Bissy; et le comte de Bissy, qu'elle
faisait entrer à l'Académie par le crédit de Mme de Pompadour, devenait ce
personnage de première nécessité, ce meuble de fondation: l'homme d'esprit
de la maison [81]. Pourtant le véritable homme d'esprit de ce salon, ce ne fut
point Bissy, ce fut la maréchale elle-même, avec son ton si tranché, à la fois
sévère et plaisant, ses épigrammes, l'originalité de ses jugements, son
autorité sur l'usage, le génie de son goût. Elle appela chez elle le plaisir,
l'intérêt, la nouveauté, les lettres, la Harpe, qui venait y lire les Barmécides,
Gentil Bernard, qui y déclamait son manuscrit de l'Art d'aimer [82]. Et à ces
distractions se joignaient, dernier agrément, la critique frondeuse, une
critique qui ménageait si peu les ministres et la famille royale elle-même,
qu'un moment il fut fait défense à Mme de Luxembourg de paraître à la
cour [83].
Là, dans ce salon d'une femme, sous ses leçons, se formait et se constituait
cette France si fière d'elle-même, d'une grâce si accomplie, d'une si rare
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élégance, la France polie du dix-huitième siècle,—un monde social qui
jusqu'en 1789 allait apparaître au-dessus de toute l'Europe, comme la patrie
du goût de tous les États, comme l'école des usages de toutes les nations,
comme le modèle des mœurs humaines. Là se fondait la plus grande
institution du temps, la seule qui resta forte jusqu'à la révolution, la seule
qui garda, dans le discrédit de toutes les lois morales, l'autorité d'une règle:
là se fondait ce qu'on appela la parfaitement bonne compagnie, c'est-à-dire
une sorte d'association des deux sexes dont le but était de se distinguer de la
mauvaise compagnie, des sociétés vulgaires, des sociétés provinciales, par
la perfection des moyens de plaire, par la délicatesse de l'amabilité, par
l'obligeance des procédés, par l'art des égards, des complaisances, du
savoir-vivre, par toutes les recherches et les raffinements de cet esprit de
société qu'un livre du temps compare et assimile à l'esprit de charité. Air et
usages, façons, étiquette de l'extérieur, la bonne compagnie les fixait; elle
donnait le ton à la conversation; elle apprenait à louer sans emphase et sans
fadeur, à répondre à un éloge sans le dédaigner ni l'accepter, à faire valoir
les autres sans paraître les protéger; elle entrait et faisait entrer ceux qu'elle
s'agrégeait dans ces mille finesses de la parole, du tour, de la pensée, du
cœur même, qui ne laissaient jamais une discussion aller jusqu'à la dispute,
voilaient tout de légèreté, et, n'appuyant sur rien plus que n'y appuie l'esprit,
empêchaient la médisance de dégénérer en méchanceté toute noire. Si elle
ne donnait point la modestie, la réserve, la bonté, l'indulgence, la douceur et
la noblesse de sentiments, l'oubli de l'égoïsme, elle en imposait du moins les
formes, elle en exigeait les dehors, elle en montrait l'image, elle en rappelait
les devoirs. Car la bonne compagnie ne fut pas seulement dans le dix-
huitième siècle la gardienne de l'urbanité; elle fit plus que de maintenir
toutes les lois qui dérivent du goût: elle exerça encore une influence morale
en mettant en circulation de certaines vertus d'usage et de pratique, en
faisant garder un orgueil aux âmes, en sauvant la noblesse dans les
consciences. Que représente-t-elle en effet dans son principe le plus haut?
La religion de l'honneur, la dernière et la plus désintéressée des religions
d'une aristocratie. Tout ce qui est du ressort de l'honneur, c'est elle qui le
juge; tout ce qui y manque, bassesses, vilenies, instincts ou vices qui
dégradent, c'est elle qui le punit avec la rigueur et la puissance d'une
opinion publique. Et que cette bonne compagnie repousse un homme,
qu'elle fasse dire de lui: «On lui a fermé toutes les portes,» voilà une
existence perdue.
jusqu'en 1789 allait apparaître au-dessus de toute l'Europe, comme la patrie
du goût de tous les États, comme l'école des usages de toutes les nations,
comme le modèle des mœurs humaines. Là se fondait la plus grande
institution du temps, la seule qui resta forte jusqu'à la révolution, la seule
qui garda, dans le discrédit de toutes les lois morales, l'autorité d'une règle:
là se fondait ce qu'on appela la parfaitement bonne compagnie, c'est-à-dire
une sorte d'association des deux sexes dont le but était de se distinguer de la
mauvaise compagnie, des sociétés vulgaires, des sociétés provinciales, par
la perfection des moyens de plaire, par la délicatesse de l'amabilité, par
l'obligeance des procédés, par l'art des égards, des complaisances, du
savoir-vivre, par toutes les recherches et les raffinements de cet esprit de
société qu'un livre du temps compare et assimile à l'esprit de charité. Air et
usages, façons, étiquette de l'extérieur, la bonne compagnie les fixait; elle
donnait le ton à la conversation; elle apprenait à louer sans emphase et sans
fadeur, à répondre à un éloge sans le dédaigner ni l'accepter, à faire valoir
les autres sans paraître les protéger; elle entrait et faisait entrer ceux qu'elle
s'agrégeait dans ces mille finesses de la parole, du tour, de la pensée, du
cœur même, qui ne laissaient jamais une discussion aller jusqu'à la dispute,
voilaient tout de légèreté, et, n'appuyant sur rien plus que n'y appuie l'esprit,
empêchaient la médisance de dégénérer en méchanceté toute noire. Si elle
ne donnait point la modestie, la réserve, la bonté, l'indulgence, la douceur et
la noblesse de sentiments, l'oubli de l'égoïsme, elle en imposait du moins les
formes, elle en exigeait les dehors, elle en montrait l'image, elle en rappelait
les devoirs. Car la bonne compagnie ne fut pas seulement dans le dix-
huitième siècle la gardienne de l'urbanité; elle fit plus que de maintenir
toutes les lois qui dérivent du goût: elle exerça encore une influence morale
en mettant en circulation de certaines vertus d'usage et de pratique, en
faisant garder un orgueil aux âmes, en sauvant la noblesse dans les
consciences. Que représente-t-elle en effet dans son principe le plus haut?
La religion de l'honneur, la dernière et la plus désintéressée des religions
d'une aristocratie. Tout ce qui est du ressort de l'honneur, c'est elle qui le
juge; tout ce qui y manque, bassesses, vilenies, instincts ou vices qui
dégradent, c'est elle qui le punit avec la rigueur et la puissance d'une
opinion publique. Et que cette bonne compagnie repousse un homme,
qu'elle fasse dire de lui: «On lui a fermé toutes les portes,» voilà une
existence perdue.
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Mme la maréchale de Luxembourg donnait d'ordinaire deux grands soupers
par semaine. On citait après ses soupers les soupers de Mme de la Vallière,
dont le visage céleste, la première fois qu'elle avait paru à la cour, avait
arraché ce cri au duc de Gesvres: «Nous avons une Reine [84]!» Mme de la
Vallière n'avait point d'esprit pour faire naître le plaisir, mais elle était
agréable naturellement, par manière d'être. Indolente jusque dans ses
passions, indifférente dans l'amour, et ne consultant pas même son cœur
pour le choix de ses amants, elle dut à des qualités passives, à des vertus de
société un peu froides, à la paix de son humeur, à la mollesse de ses
affections, à la douceur de ses antipathies, un certain charme tranquille qui,
joint à de grandes et excellentes façons de maîtresse de maison [85], remplit
pendant tout le siècle son salon du plus beau monde. Venaient ensuite les
soupers de Mme de Forcalquier, la Bellissima, «cette honnête bête obscure et
entortillée» qui pourtant eut une fois l'esprit aussi vif que la main. Ce fut ce
jour où, ne pouvant se faire séparer sur un soufflet reçu de son mari en tête-
à-tête et sans témoin, elle alla trouver le brutal dans son cabinet et au
moment de la restitution: «Tenez! Monsieur, voilà votre soufflet: je n'en
peux rien faire [86].» Le monde qui se réunissait chez Mme de Forcalquier
s'appelait la société du Cabinet vert, et c'est dans le Cabinet vert que
Gresset trouva sa comédie du Méchant [87].
On soupait en compagnie de quelques hommes de lettres chez la princesse
de Talmont, l'ancienne amie du Prétendant, la plus originale, la plus
extravagante des femmes, qui marquait tout au coin de sa bizarrerie, ses
actions, ses paroles, sa tenue, sa toilette et ses repas [88]. On soupait chez
cette comtesse de Broglie qui ressemblait à une tempête, et dont la force, la
vivacité, les éclats eussent animé, au dire de Mme du Deffand, douze corps
comme le sien. On soupait chez Mme de Crussol. On soupait chez Mme de
Cambis. On soupait chez Mme de Bussy. On soupait chez Mme de Caraman,
la sœur aînée du prince de Chimay. On soupait chez la femme qui appelait,
avec son temps, le souper «une des quatre fins de l'homme», on soupait
chez Mme du Deffand.
Il y avait les fins soupers du président Hénault, cuisinés par le fameux
Lagrange [89], dont les honneurs étaient faits par l'amabilité un peu intéressée
de Mme de Jonsac, et par l'amabilité empressée, mais un peu commune, de
Mme d'Aubeterre, la nièce du président [90]. Et l'on allait encore aux
excellents soupers de cette marquise de Livry si jeune, si naturelle, si vive,
par semaine. On citait après ses soupers les soupers de Mme de la Vallière,
dont le visage céleste, la première fois qu'elle avait paru à la cour, avait
arraché ce cri au duc de Gesvres: «Nous avons une Reine [84]!» Mme de la
Vallière n'avait point d'esprit pour faire naître le plaisir, mais elle était
agréable naturellement, par manière d'être. Indolente jusque dans ses
passions, indifférente dans l'amour, et ne consultant pas même son cœur
pour le choix de ses amants, elle dut à des qualités passives, à des vertus de
société un peu froides, à la paix de son humeur, à la mollesse de ses
affections, à la douceur de ses antipathies, un certain charme tranquille qui,
joint à de grandes et excellentes façons de maîtresse de maison [85], remplit
pendant tout le siècle son salon du plus beau monde. Venaient ensuite les
soupers de Mme de Forcalquier, la Bellissima, «cette honnête bête obscure et
entortillée» qui pourtant eut une fois l'esprit aussi vif que la main. Ce fut ce
jour où, ne pouvant se faire séparer sur un soufflet reçu de son mari en tête-
à-tête et sans témoin, elle alla trouver le brutal dans son cabinet et au
moment de la restitution: «Tenez! Monsieur, voilà votre soufflet: je n'en
peux rien faire [86].» Le monde qui se réunissait chez Mme de Forcalquier
s'appelait la société du Cabinet vert, et c'est dans le Cabinet vert que
Gresset trouva sa comédie du Méchant [87].
On soupait en compagnie de quelques hommes de lettres chez la princesse
de Talmont, l'ancienne amie du Prétendant, la plus originale, la plus
extravagante des femmes, qui marquait tout au coin de sa bizarrerie, ses
actions, ses paroles, sa tenue, sa toilette et ses repas [88]. On soupait chez
cette comtesse de Broglie qui ressemblait à une tempête, et dont la force, la
vivacité, les éclats eussent animé, au dire de Mme du Deffand, douze corps
comme le sien. On soupait chez Mme de Crussol. On soupait chez Mme de
Cambis. On soupait chez Mme de Bussy. On soupait chez Mme de Caraman,
la sœur aînée du prince de Chimay. On soupait chez la femme qui appelait,
avec son temps, le souper «une des quatre fins de l'homme», on soupait
chez Mme du Deffand.
Il y avait les fins soupers du président Hénault, cuisinés par le fameux
Lagrange [89], dont les honneurs étaient faits par l'amabilité un peu intéressée
de Mme de Jonsac, et par l'amabilité empressée, mais un peu commune, de
Mme d'Aubeterre, la nièce du président [90]. Et l'on allait encore aux
excellents soupers de cette marquise de Livry si jeune, si naturelle, si vive,
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qui d'un bout du salon à l'autre, dans le feu d'une discussion, envoyait à la
tête du discuteur sa mule,—une vraie pantoufle de Cendrillon [91].
Pendant tout un hiver, l'hiver de 1767, Paris s'entretint d'une fête, de ce
fameux bal chinois où l'on avait vu vingt-quatre danseurs et vingt-quatre
danseuses en costumes du Céleste Empire, divisés en six bandes de quatre
hommes et de quatre femmes dont la première était menée par le duc de
Chartres et la comtesse d'Egmont. Ce bal, où le prix de la beauté fut accordé
à Mme de Saint-Mégrin, avait été offert par la duchesse de Mirepoix à Mme
d'Henin. Nulle femme n'était plus aimée, plus aimable que cette amusante
duchesse de Mirepoix, toujours désordonnée, noyée d'embarras d'argent,
ruinée par le jeu, perdue de contrariétés et de gêne au milieu de ses cent
mille livres de rente [92]; et cependant, quand elle s'échappait de Versailles et
tombait à Paris, toujours gaie, sans humeur, douce, complaisante, gracieuse
à tous, empressée à plaire, ne demandant que des services à rendre, si bonne
qu'elle réussissait à faire oublier ses lâchetés à la cour et à remplacer autour
d'elle l'estime par la sympathie [93]. Mme de Mirepoix ne faisait pas
seulement danser la cour, elle avait aussi des soupers auxquels Mme du
Deffand reconnaissait un ton de gaieté et une légèreté de causerie qu'elle se
plaignait de ne point retrouver chez elle. Un moment ces soupers avaient
lieu chez Mme de Mirepoix tous les dimanches [94]; et la table n'était pas
assez grande pour les neveux, nièces, cousins, cousines, parents, alliés de
cette femme de cour qui avait la vocation de l'obligeance et dont le crédit
semblait appartenir aux autres.
Un salon rivalisait avec le salon de la maréchale de Luxembourg: le salon
de la maréchale de Beauvau. Mme de Beauvau était, comme Mme de
Luxembourg, une maîtresse des élégances et des convenances, un conseil et
un modèle des usages du monde. Mais des formes moins cassantes, moins
brusques, une noblesse de manières peut-être supérieure, lui donnaient une
politesse particulière, et faisaient d'elle une des femmes qui contribuaient le
plus à faire regarder Paris comme la capitale de l'Europe par les gens bien
nés de tous les pays. C'était une politesse douce, sans sarcasme,
encourageant le trouble, rassurant la timidité, communiquant l'aisance par
son aisance naturelle [95]. Sans être belle, Mme de Beauvau avait un visage
plaisant par son air ouvert et franc. Mais un charme en elle effaçait tout le
reste: son talent de conversation, cet art de causer [96] qui fut sa gloire et son
enchantement. Et que de dons elle y apportait, au dire des contemporains:
tête du discuteur sa mule,—une vraie pantoufle de Cendrillon [91].
Pendant tout un hiver, l'hiver de 1767, Paris s'entretint d'une fête, de ce
fameux bal chinois où l'on avait vu vingt-quatre danseurs et vingt-quatre
danseuses en costumes du Céleste Empire, divisés en six bandes de quatre
hommes et de quatre femmes dont la première était menée par le duc de
Chartres et la comtesse d'Egmont. Ce bal, où le prix de la beauté fut accordé
à Mme de Saint-Mégrin, avait été offert par la duchesse de Mirepoix à Mme
d'Henin. Nulle femme n'était plus aimée, plus aimable que cette amusante
duchesse de Mirepoix, toujours désordonnée, noyée d'embarras d'argent,
ruinée par le jeu, perdue de contrariétés et de gêne au milieu de ses cent
mille livres de rente [92]; et cependant, quand elle s'échappait de Versailles et
tombait à Paris, toujours gaie, sans humeur, douce, complaisante, gracieuse
à tous, empressée à plaire, ne demandant que des services à rendre, si bonne
qu'elle réussissait à faire oublier ses lâchetés à la cour et à remplacer autour
d'elle l'estime par la sympathie [93]. Mme de Mirepoix ne faisait pas
seulement danser la cour, elle avait aussi des soupers auxquels Mme du
Deffand reconnaissait un ton de gaieté et une légèreté de causerie qu'elle se
plaignait de ne point retrouver chez elle. Un moment ces soupers avaient
lieu chez Mme de Mirepoix tous les dimanches [94]; et la table n'était pas
assez grande pour les neveux, nièces, cousins, cousines, parents, alliés de
cette femme de cour qui avait la vocation de l'obligeance et dont le crédit
semblait appartenir aux autres.
Un salon rivalisait avec le salon de la maréchale de Luxembourg: le salon
de la maréchale de Beauvau. Mme de Beauvau était, comme Mme de
Luxembourg, une maîtresse des élégances et des convenances, un conseil et
un modèle des usages du monde. Mais des formes moins cassantes, moins
brusques, une noblesse de manières peut-être supérieure, lui donnaient une
politesse particulière, et faisaient d'elle une des femmes qui contribuaient le
plus à faire regarder Paris comme la capitale de l'Europe par les gens bien
nés de tous les pays. C'était une politesse douce, sans sarcasme,
encourageant le trouble, rassurant la timidité, communiquant l'aisance par
son aisance naturelle [95]. Sans être belle, Mme de Beauvau avait un visage
plaisant par son air ouvert et franc. Mais un charme en elle effaçait tout le
reste: son talent de conversation, cet art de causer [96] qui fut sa gloire et son
enchantement. Et que de dons elle y apportait, au dire des contemporains:
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l'élévation de l'âme, une chaleur qui allait à l'enthousiasme, sans effort, sans
affectation, la séduction de la caresse et la force du raisonnement, une
logique d'homme maniée par l'esprit délicat d'une femme!
Il y avait encore dans ce salon comme un vieil et pur honneur, comme un
éclat des vertus domestiques qui y attiraient le monde. Les sympathies, les
respects allaient à cet heureux ménage qui donnait le grand exemple de
l'amour conjugal. On aimait et on estimait les Beauvau pour leur noblesse
d'âme, leur indépendance, leur dédain de la faveur malgré des alliances qui
les mettaient si avant dans la cour, la constance et le dévouement qu'ils
montraient en restant attachés à Choiseul disgracié, en soutenant Necker
dans toutes les variations de son crédit, en adoucissant la chute à Loménie
de Brienne. Le monde accourait donc dans ce salon où il trouvait à côté de
Mme de Beauvau deux charmantes femmes: l'une, qui n'était pas jolie et qui
boitait même un peu, la princesse de Poix, la belle-fille de Mme de Beauvau,
avait un si beau teint et tant d'esprit sur le visage qu'on ne voyait que cela de
sa personne; l'autre, la princesse d'Henin, fille de Mme de Mauconseil,
mariée au jeune Beauvau, était l'enfant gâtée qu'elle fut toute sa vie, une
diabolique petite personne, tournant à tout vent, volontaire, impérieuse,
coquette, et se faisant tout pardonner avec un fond de bonté, de gaieté et
d'esprit, un esprit d'observation, de finesse et de nuances, qui trouva de si
jolis mots sur la politesse des hommes [97].
C'était une autre maison que celle de la maréchale d'Anville sur laquelle se
reportaient la considération acquise par les la Rochefoucauld, l'estime des
vertus et de la bienfaisance héréditaires dans ce noble sang, dans cette
famille que les dignités, les places n'avaient pu corrompre [98]. Continuant
ces traditions de charité généreuse, Mme d'Anville avait la passion du bien,
ou plutôt du mieux public. Son cœur était à toutes les utopies, son esprit à
tous les systèmes d'illusion. Amie des philosophes, amie de Mlle Lespinasse
que l'on voit si souvent s'asseoir chez elle à ces dîners d'une heure d'où la
société se levait pour aller à l'Académie [99], Mme d'Anville était la femme à
laquelle Voltaire s'adressait pour obtenir un sauf-conduit [100], la femme de
France qui se montrait la plus dévouée à la fortune de Turgot, à la gloire de
ses idées. De ce dévouement, elle ne recueillit guère qu'une caricature la
représentant, à la chute du ministre, en cabriolet avec l'ancien contrôleur
général, culbutée sur un tas de blé, avec ce mot sur ses jupes: Liberté,
liberté, liberté tout entière [101].
affectation, la séduction de la caresse et la force du raisonnement, une
logique d'homme maniée par l'esprit délicat d'une femme!
Il y avait encore dans ce salon comme un vieil et pur honneur, comme un
éclat des vertus domestiques qui y attiraient le monde. Les sympathies, les
respects allaient à cet heureux ménage qui donnait le grand exemple de
l'amour conjugal. On aimait et on estimait les Beauvau pour leur noblesse
d'âme, leur indépendance, leur dédain de la faveur malgré des alliances qui
les mettaient si avant dans la cour, la constance et le dévouement qu'ils
montraient en restant attachés à Choiseul disgracié, en soutenant Necker
dans toutes les variations de son crédit, en adoucissant la chute à Loménie
de Brienne. Le monde accourait donc dans ce salon où il trouvait à côté de
Mme de Beauvau deux charmantes femmes: l'une, qui n'était pas jolie et qui
boitait même un peu, la princesse de Poix, la belle-fille de Mme de Beauvau,
avait un si beau teint et tant d'esprit sur le visage qu'on ne voyait que cela de
sa personne; l'autre, la princesse d'Henin, fille de Mme de Mauconseil,
mariée au jeune Beauvau, était l'enfant gâtée qu'elle fut toute sa vie, une
diabolique petite personne, tournant à tout vent, volontaire, impérieuse,
coquette, et se faisant tout pardonner avec un fond de bonté, de gaieté et
d'esprit, un esprit d'observation, de finesse et de nuances, qui trouva de si
jolis mots sur la politesse des hommes [97].
C'était une autre maison que celle de la maréchale d'Anville sur laquelle se
reportaient la considération acquise par les la Rochefoucauld, l'estime des
vertus et de la bienfaisance héréditaires dans ce noble sang, dans cette
famille que les dignités, les places n'avaient pu corrompre [98]. Continuant
ces traditions de charité généreuse, Mme d'Anville avait la passion du bien,
ou plutôt du mieux public. Son cœur était à toutes les utopies, son esprit à
tous les systèmes d'illusion. Amie des philosophes, amie de Mlle Lespinasse
que l'on voit si souvent s'asseoir chez elle à ces dîners d'une heure d'où la
société se levait pour aller à l'Académie [99], Mme d'Anville était la femme à
laquelle Voltaire s'adressait pour obtenir un sauf-conduit [100], la femme de
France qui se montrait la plus dévouée à la fortune de Turgot, à la gloire de
ses idées. De ce dévouement, elle ne recueillit guère qu'une caricature la
représentant, à la chute du ministre, en cabriolet avec l'ancien contrôleur
général, culbutée sur un tas de blé, avec ce mot sur ses jupes: Liberté,
liberté, liberté tout entière [101].
Page 51
Les idées philosophiques, l'esprit de l'Encyclopédie trouvaient encore asile
et protection chez une autre grande dame qui recueillait l'abbé de Prades et
le sauvait de la persécution, chez la duchesse douairière d'Aiguillon [102].
Une bouche enfoncée, un nez de travers, un regard fou, ne l'avaient pas
empêchée longtemps d'être belle par l'éclat du teint. Massive de corps, elle
était lourde d'esprit: le goût lui manquait comme la grâce; mais dans cette
femme qui se dessinait toute en force, la force sauvait tout. Avec une parole
inspirée, presque égarée, elle étonnait, elle subjuguait. Son intelligence, sa
conversation, ses idées, ses mouvements, sa personne, un signe les
marquait: la puissance [103].
Au milieu de tous ces salons de la noblesse où les doctrines nouvelles
trouvaient tant d'échos, tant d'applaudissements, la complicité de passions si
vives, l'encouragement d'amitiés si chaudes, une femme faisait de son salon
le point de ralliement des protestations, des résistances, des colères que les
philosophes s'honoraient de soulever. Nous avons de cette ennemie
personnelle de l'Encyclopédie, de cette héroïque adversaire du parti
philosophique, de la princesse de Robecq, un portrait où l'agonie lui donne
comme une canonisation: la gravure où Saint-Aubin l'a représentée la tête
sur l'oreiller, à sa dernière heure, lui prête la sainteté de la mort. On la
retrouve, on la voit encore dans une mauvaise brochure du temps, sous la
figure de l'Humanité, avec la paix au front, de grands yeux bleus sous des
sourcils noirs, des cheveux blonds, sereine et douce [104]. Pourtant que
d'ardeur sous ce visage! C'est cette femme dont les blasphèmes de la
philosophie blessent non point l'esprit, mais le cœur, qui excite la religion
aux représailles, qui retourne la satire contre ses maîtres! La comédie des
Philosophes s'élabore dans son salon, sous ses yeux: Palissot l'écrit, la main
poussée, pressée par cette mourante de trente-six ans, qui, n'ayant que
quelques mois à vivre, anime le pamphlétaire avec ses impatiences,
l'échauffe, l'inspire, lui dicte la scène capitale de son œuvre. Et la pièce
finie, l'ordre de la jouer obtenu, par un crédit singulier, du ministre des
philosophes, de M. de Choiseul, la princesse de Robecq ne demandait plus à
Dieu que la grâce de vivre jusqu'à la première représentation, la grâce de
mourir en disant: «C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez aller votre
servante; car mes yeux ont vu la vengeance [105]...»
Dans le salon d'une dévote plus accommodante, d'une bonne personne un
peu précieuse, d'une sœur du duc de Noailles, qui n'avait rien de la hauteur
et protection chez une autre grande dame qui recueillait l'abbé de Prades et
le sauvait de la persécution, chez la duchesse douairière d'Aiguillon [102].
Une bouche enfoncée, un nez de travers, un regard fou, ne l'avaient pas
empêchée longtemps d'être belle par l'éclat du teint. Massive de corps, elle
était lourde d'esprit: le goût lui manquait comme la grâce; mais dans cette
femme qui se dessinait toute en force, la force sauvait tout. Avec une parole
inspirée, presque égarée, elle étonnait, elle subjuguait. Son intelligence, sa
conversation, ses idées, ses mouvements, sa personne, un signe les
marquait: la puissance [103].
Au milieu de tous ces salons de la noblesse où les doctrines nouvelles
trouvaient tant d'échos, tant d'applaudissements, la complicité de passions si
vives, l'encouragement d'amitiés si chaudes, une femme faisait de son salon
le point de ralliement des protestations, des résistances, des colères que les
philosophes s'honoraient de soulever. Nous avons de cette ennemie
personnelle de l'Encyclopédie, de cette héroïque adversaire du parti
philosophique, de la princesse de Robecq, un portrait où l'agonie lui donne
comme une canonisation: la gravure où Saint-Aubin l'a représentée la tête
sur l'oreiller, à sa dernière heure, lui prête la sainteté de la mort. On la
retrouve, on la voit encore dans une mauvaise brochure du temps, sous la
figure de l'Humanité, avec la paix au front, de grands yeux bleus sous des
sourcils noirs, des cheveux blonds, sereine et douce [104]. Pourtant que
d'ardeur sous ce visage! C'est cette femme dont les blasphèmes de la
philosophie blessent non point l'esprit, mais le cœur, qui excite la religion
aux représailles, qui retourne la satire contre ses maîtres! La comédie des
Philosophes s'élabore dans son salon, sous ses yeux: Palissot l'écrit, la main
poussée, pressée par cette mourante de trente-six ans, qui, n'ayant que
quelques mois à vivre, anime le pamphlétaire avec ses impatiences,
l'échauffe, l'inspire, lui dicte la scène capitale de son œuvre. Et la pièce
finie, l'ordre de la jouer obtenu, par un crédit singulier, du ministre des
philosophes, de M. de Choiseul, la princesse de Robecq ne demandait plus à
Dieu que la grâce de vivre jusqu'à la première représentation, la grâce de
mourir en disant: «C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez aller votre
servante; car mes yeux ont vu la vengeance [105]...»
Dans le salon d'une dévote plus accommodante, d'une bonne personne un
peu précieuse, d'une sœur du duc de Noailles, qui n'avait rien de la hauteur
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de son rang, chez la comtesse de Lamarck, brillait et coquetait, montrant
son petit pied, ses mains délicieuses, une femme de manége et de séduction,
l'ancienne Mme Pater, toujours jolie sous son nouveau nom de Mme
Newkerque, et qui le sera encore sous le nom de Mme de Champcenets.
Parmi les six ou sept grands salons du temps, il ne faut pas oublier le salon
de Mme de Ségur mère, cette fille naturelle du Régent, qui malgré la
vieillesse gardait encore une pointe d'esprit et de gaieté, se plaisait aux
jeunes compagnies, et les amusait avec sa mémoire où le passé revenait en
riant. Charmante de douceur et d'élégance, sa belle-fille, la femme du
maréchal de Ségur, l'aidait à faire les honneurs de son salon [106].
Il existait un salon, le salon de la comtesse de Noisy, dont le grand
amusement était la guerre acharnée et spirituelle que s'y faisaient un prince
du sang et un lieutenant de police: le prince de Conti et M. de Marville. En
sortant de ce salon pour aller patronner le fils de Mme de Noisy au bal de
l'Opéra, M. de Marville trouvait au bal toutes les filles de Paris, auxquelles
le prince de Conti avait fait donner le mot, et qui le saluaient de mille
injures. Le lendemain d'une soirée passée chez Mme de Noisy, le prince
partant de grand matin, incognito, pour une campagne où il était attendu à
dîner de bonne heure, trouvait sur toute sa route, à tous les bourgs et
villages, les officiers municipaux en grand costume, armés de si longues
harangues qu'il n'arrivait qu'à sept heures du soir [107].
Dans un hôtel de la place du Carrousel, la société trouvait une femme aux
traits réguliers et singulièrement belle, Mme de Brionne, une Vénus, comme
l'appelait le temps, à laquelle manquait l'air de volupté pris par la comtesse
d'Egmont [108], une Vénus qui ressemblait à Minerve. Princesse dans toute
l'étendue du mot et avec tous les dehors de l'orgueil, elle était digne,
imposante, haute dans son maintien, sévère dans ses manières; et, tenant les
gens à distance, elle avait l'air de compter ses regards pour des grâces, ses
paroles pour des services, sa familiarité pour des bienfaits. Elle avait l'âme
de son visage: la chaleur, la vivacité lui manquaient: mais la sûreté de son
jugement, la finesse de son tact, un sens rare acquis dans la pratique des
affaires politiques, une facilité de parole qui se montait au ton le plus haut,
la constance de son amitié, un mélange de roideur et de grandeur froides, lui
valaient les respects du monde qui n'abordait son salon qu'avec une certaine
gêne [109]. Quoiqu'elle refusât les dédicaces, et qu'elle affichât un dédain de
son petit pied, ses mains délicieuses, une femme de manége et de séduction,
l'ancienne Mme Pater, toujours jolie sous son nouveau nom de Mme
Newkerque, et qui le sera encore sous le nom de Mme de Champcenets.
Parmi les six ou sept grands salons du temps, il ne faut pas oublier le salon
de Mme de Ségur mère, cette fille naturelle du Régent, qui malgré la
vieillesse gardait encore une pointe d'esprit et de gaieté, se plaisait aux
jeunes compagnies, et les amusait avec sa mémoire où le passé revenait en
riant. Charmante de douceur et d'élégance, sa belle-fille, la femme du
maréchal de Ségur, l'aidait à faire les honneurs de son salon [106].
Il existait un salon, le salon de la comtesse de Noisy, dont le grand
amusement était la guerre acharnée et spirituelle que s'y faisaient un prince
du sang et un lieutenant de police: le prince de Conti et M. de Marville. En
sortant de ce salon pour aller patronner le fils de Mme de Noisy au bal de
l'Opéra, M. de Marville trouvait au bal toutes les filles de Paris, auxquelles
le prince de Conti avait fait donner le mot, et qui le saluaient de mille
injures. Le lendemain d'une soirée passée chez Mme de Noisy, le prince
partant de grand matin, incognito, pour une campagne où il était attendu à
dîner de bonne heure, trouvait sur toute sa route, à tous les bourgs et
villages, les officiers municipaux en grand costume, armés de si longues
harangues qu'il n'arrivait qu'à sept heures du soir [107].
Dans un hôtel de la place du Carrousel, la société trouvait une femme aux
traits réguliers et singulièrement belle, Mme de Brionne, une Vénus, comme
l'appelait le temps, à laquelle manquait l'air de volupté pris par la comtesse
d'Egmont [108], une Vénus qui ressemblait à Minerve. Princesse dans toute
l'étendue du mot et avec tous les dehors de l'orgueil, elle était digne,
imposante, haute dans son maintien, sévère dans ses manières; et, tenant les
gens à distance, elle avait l'air de compter ses regards pour des grâces, ses
paroles pour des services, sa familiarité pour des bienfaits. Elle avait l'âme
de son visage: la chaleur, la vivacité lui manquaient: mais la sûreté de son
jugement, la finesse de son tact, un sens rare acquis dans la pratique des
affaires politiques, une facilité de parole qui se montait au ton le plus haut,
la constance de son amitié, un mélange de roideur et de grandeur froides, lui
valaient les respects du monde qui n'abordait son salon qu'avec une certaine
gêne [109]. Quoiqu'elle refusât les dédicaces, et qu'elle affichât un dédain de
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grande dame pour le parfum des vers, si goûté par toute la société qui
l'entourait, Mme de Brionne offrait souvent aux invités de ses dîners la
distraction d'une lecture: c'était chez elle que Marmontel donnait pour la
première fois connaissance de ces Contes moraux qui remplissaient de
larmes tant de beaux yeux [110].
Les dîners, à l'imitation des dîners de Mme de Brionne, faisant dans
quelques maisons concurrence aux soupers, la mode venait des bals d'après
dîners [111]. Les plus courus de ces bals étaient donnés par la comtesse de
Brienne qui avait apporté à son mari une si énorme fortune; par la marquise
du Chastelet, une des femmes les plus estimables de la cour; et par Mme de
Monaco, qui passait pour belle, en dépit de ses traits aplatis dans une figure
trop large [112].
La société se pressait dans les salons d'une autre grande dame, galante à
l'excès, et à laquelle le monde prêtait l'archevêque de Lyon, M. de
Montazet, Radix de Sainte-Foix [113], et quelques autres [114]. C'était du reste
la seule générosité du monde à l'égard de cette femme, Mme de Mazarin,
qu'une mauvaise fée semblait avoir maudite. Belle, le monde qui allait chez
elle ne la trouvait que grasse; fraîche, la maréchale de Luxembourg disait
qu'elle avait la fraîcheur de la viande de boucherie; riche des plus beaux
diamants du monde [115], on la comparait, lorsqu'elle en était chargée, à un
lustre; obligeante et polie, elle passait pour méchante; spirituelle quand elle
se trouvait à l'aise, elle avait la réputation d'être ridicule, et l'usage était de
la trouver sotte; mangeant sa fortune, elle était réputée avare. Beauté,
parure, esprit, prodigalité, rien chez cette femme ne trouvait grâce auprès du
public, et «son guignon» s'étendait jusqu'à ses fêtes. On avait ri longtemps
de cette singulière entrée dans le grand salon de danse, décoré de glaces du
parquet au plafond, l'entrée d'un troupeau de moutons savonnés et
enrubannés qui devaient défiler à travers un transparent sous la conduite
d'une bergère d'Opéra; fourvoyés, débandés, ils s'étaient précipités dans le
salon en troupe furieuse, et quel tumulte! que de glaces cassées! que de
danseurs et de danseuses culbutés [116]! L'accident pourtant n'avait point
arrêté les fêtes; et les salons de Mme de Mazarin continuaient à être la
grande salle de bal de ce siècle dansant, qui suit avec les révolutions de sa
danse les révolutions de ses mœurs. Au menuet grave, majestueux,
monotone, succèdent les danses vives, animées, volantes. C'est le règne de
la contredanse, et l'on danse la Nouvelle Badine, les Étrennes mignonnes, la
l'entourait, Mme de Brionne offrait souvent aux invités de ses dîners la
distraction d'une lecture: c'était chez elle que Marmontel donnait pour la
première fois connaissance de ces Contes moraux qui remplissaient de
larmes tant de beaux yeux [110].
Les dîners, à l'imitation des dîners de Mme de Brionne, faisant dans
quelques maisons concurrence aux soupers, la mode venait des bals d'après
dîners [111]. Les plus courus de ces bals étaient donnés par la comtesse de
Brienne qui avait apporté à son mari une si énorme fortune; par la marquise
du Chastelet, une des femmes les plus estimables de la cour; et par Mme de
Monaco, qui passait pour belle, en dépit de ses traits aplatis dans une figure
trop large [112].
La société se pressait dans les salons d'une autre grande dame, galante à
l'excès, et à laquelle le monde prêtait l'archevêque de Lyon, M. de
Montazet, Radix de Sainte-Foix [113], et quelques autres [114]. C'était du reste
la seule générosité du monde à l'égard de cette femme, Mme de Mazarin,
qu'une mauvaise fée semblait avoir maudite. Belle, le monde qui allait chez
elle ne la trouvait que grasse; fraîche, la maréchale de Luxembourg disait
qu'elle avait la fraîcheur de la viande de boucherie; riche des plus beaux
diamants du monde [115], on la comparait, lorsqu'elle en était chargée, à un
lustre; obligeante et polie, elle passait pour méchante; spirituelle quand elle
se trouvait à l'aise, elle avait la réputation d'être ridicule, et l'usage était de
la trouver sotte; mangeant sa fortune, elle était réputée avare. Beauté,
parure, esprit, prodigalité, rien chez cette femme ne trouvait grâce auprès du
public, et «son guignon» s'étendait jusqu'à ses fêtes. On avait ri longtemps
de cette singulière entrée dans le grand salon de danse, décoré de glaces du
parquet au plafond, l'entrée d'un troupeau de moutons savonnés et
enrubannés qui devaient défiler à travers un transparent sous la conduite
d'une bergère d'Opéra; fourvoyés, débandés, ils s'étaient précipités dans le
salon en troupe furieuse, et quel tumulte! que de glaces cassées! que de
danseurs et de danseuses culbutés [116]! L'accident pourtant n'avait point
arrêté les fêtes; et les salons de Mme de Mazarin continuaient à être la
grande salle de bal de ce siècle dansant, qui suit avec les révolutions de sa
danse les révolutions de ses mœurs. Au menuet grave, majestueux,
monotone, succèdent les danses vives, animées, volantes. C'est le règne de
la contredanse, et l'on danse la Nouvelle Badine, les Étrennes mignonnes, la
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Nouvelle Brunswick, la Petite Viennoise, la Belzamire, la Charmante, la
Belle Amélie, la Belle Alliance, la Pauline [117]. Mais les figures, les noms
même de toutes ces danses, une danse venue de l'étranger va les faire
oublier. Toutes se perdent et disparaissent dans le triomphe de l'Allemande,
notre seule conquête de la guerre de Sept ans, qui règne sans partage et qui
a l'honneur d'être représentée dans le Bal paré de Saint-Aubin. Danse
charmante, qui n'est qu'enlacement, passage des danseuses sous le pont
d'amour formé par les bras des danseurs, dos à dos liés par les mains
pressées. Arrivée en France «grossièrement gaie», l'Allemande est
renouvelée par les grâces françaises, dès qu'elle touche les parquets de
Paris. Débarrassée de la rudesse et de la pesanteur germaines, elle prend la
flexibilité, la mollesse, le liant, et suit la légèreté d'une cadence vive.
«Voluptueuse, passionnée, lente, précipitée, nonchalante, animée, douce et
touchante, légère et folâtre», l'Allemande dessine toutes les coquetteries du
corps de la femme; elle donne occasion à toutes les expressions de sa
physionomie [118]. Et par l'abandon des attitudes, par l'entrelacement des
bras, par le mariage des mains, par les regards qui se cherchent et semblent
se jeter un sourire ou un baiser par-dessus l'épaule, elle unit si agréablement
et si mollement les couples que le temps l'accuse d'être un des grands périls
de la vertu de la femme [119].
Une femme qui eut le talent de mettre sa grâce dans ses défauts et dans ses
faiblesses [120], la princesse de Bouillon, donnait dans son hôtel du quai
Malaquais de gais soupers de femmes dont les familières étaient la duchesse
de Lauzun, Mme de la Trémouille, la marquise de la Jamahique, la princesse
d'Henin. Le dessert de ces soupers, au rapport des médisants, était la venue
de M. de Coigny, fort occupé de la princesse d'Henin, et la venue de M. de
Castries, fort assidu auprès de la princesse de Bouillon [121].
Une cousine de Mme de Pompadour, appelée familièrement par la favorite
«mon torchon», Mme d'Amblimont, donnait à l'Arsenal ces fêtes où M. de
Choiseul faisait solliciter M. de Jarente par deux actrices costumées en
abbé, qui paraissaient sur le théâtre après avoir attendri le prélat sur leur
sort, et rejouaient en face de la salle, dans les rires, la comédie qu'elles
venaient de jouer [122].
Une personne sans méchanceté, mais impitoyablement curieuse et
cruellement bavarde, jalouse d'ailleurs de la réputation de femme amusante
Belle Amélie, la Belle Alliance, la Pauline [117]. Mais les figures, les noms
même de toutes ces danses, une danse venue de l'étranger va les faire
oublier. Toutes se perdent et disparaissent dans le triomphe de l'Allemande,
notre seule conquête de la guerre de Sept ans, qui règne sans partage et qui
a l'honneur d'être représentée dans le Bal paré de Saint-Aubin. Danse
charmante, qui n'est qu'enlacement, passage des danseuses sous le pont
d'amour formé par les bras des danseurs, dos à dos liés par les mains
pressées. Arrivée en France «grossièrement gaie», l'Allemande est
renouvelée par les grâces françaises, dès qu'elle touche les parquets de
Paris. Débarrassée de la rudesse et de la pesanteur germaines, elle prend la
flexibilité, la mollesse, le liant, et suit la légèreté d'une cadence vive.
«Voluptueuse, passionnée, lente, précipitée, nonchalante, animée, douce et
touchante, légère et folâtre», l'Allemande dessine toutes les coquetteries du
corps de la femme; elle donne occasion à toutes les expressions de sa
physionomie [118]. Et par l'abandon des attitudes, par l'entrelacement des
bras, par le mariage des mains, par les regards qui se cherchent et semblent
se jeter un sourire ou un baiser par-dessus l'épaule, elle unit si agréablement
et si mollement les couples que le temps l'accuse d'être un des grands périls
de la vertu de la femme [119].
Une femme qui eut le talent de mettre sa grâce dans ses défauts et dans ses
faiblesses [120], la princesse de Bouillon, donnait dans son hôtel du quai
Malaquais de gais soupers de femmes dont les familières étaient la duchesse
de Lauzun, Mme de la Trémouille, la marquise de la Jamahique, la princesse
d'Henin. Le dessert de ces soupers, au rapport des médisants, était la venue
de M. de Coigny, fort occupé de la princesse d'Henin, et la venue de M. de
Castries, fort assidu auprès de la princesse de Bouillon [121].
Une cousine de Mme de Pompadour, appelée familièrement par la favorite
«mon torchon», Mme d'Amblimont, donnait à l'Arsenal ces fêtes où M. de
Choiseul faisait solliciter M. de Jarente par deux actrices costumées en
abbé, qui paraissaient sur le théâtre après avoir attendri le prélat sur leur
sort, et rejouaient en face de la salle, dans les rires, la comédie qu'elles
venaient de jouer [122].
Une personne sans méchanceté, mais impitoyablement curieuse et
cruellement bavarde, jalouse d'ailleurs de la réputation de femme amusante
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et piquante, Mme d'Husson tenait un salon tout plein d'un bruit d'anecdotes
et d'un sifflement de malices: la médisance y jouait avec le scandale. Le
monde s'y pressait pourtant, sans se croire obligé d'accorder la moindre
considération à la maîtresse de la maison [123].
Chez la comtesse de Sassenage avaient lieu des bals, des fêtes, courus par
ce que Paris avait de plus jeune et de plus aimable. Pour s'y montrer, pour
obtenir du maréchal de Biron une permission d'abord refusée, Létorière se
faisait saigner trois fois en un jour [124].
De jolis soupers étaient les soupers de Mme Filleul, gais, animés, enchantés
par la beauté naissante, l'enjouement de la jeune comtesse de Seran, et de
cette spirituelle Julie devenue plus tard Mme de Marigny [125].
Du bruit, du mouvement, des joies délicates, des fêtes spirituelles,
musiques, concerts, spectacles, tous les plaisirs qui vont à l'âme et à
l'intelligence, un salon les réunit qui semble la salle de répétition des
Menus, de l'opéra, de la comédie: c'est le salon de la duchesse de Villeroy,
la sœur du duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre; et ce salon
est la femme même, pleine d'affaires, toujours allante, parlante, agissante, le
tintamarre personnifié, «un ouragan sous la forme d'un vent coulis [126]», une
femme dont le théâtre est la passion, la vie, la fièvre. C'est chez elle qu'on
essaye les pièces arrêtées; chez elle que l'on joue jusqu'à des opéras à
machines. Elle fait rentrer Clairon au théâtre, elle monte les représentations
de la cour, elle y préside, elle ramène Athalie à Versailles [127]. Au milieu de
tout, elle a de l'esprit, un esprit qui prend feu dans la contradiction, des traits
qui partent, des mots qui éclatent sur les visages des gens de la cour, toutes
sortes de coups de lumière sur les hommes, les ouvrages d'esprit, les
opérations des ministres. Il semble qu'elle passe à tout moment de sa
mémoire à son intelligence, et de son intelligence à son imagination, sans
arrêt, sans repos, toujours ardente, extrême, hurluberlue, étourdie sauf dans
la haine et la vengeance, échappée d'elle-même à moins qu'elle ne joue la
comédie, qu'elle ne parle sentiment, qu'elle ne promette un service, qu'elle
n'offre son crédit: alors on lui croirait un cœur, on se jugerait déjà engagé
par les liens de la reconnaissance, on penserait avoir affaire à une
protectrice zélée, à une amie généreuse [128].
et d'un sifflement de malices: la médisance y jouait avec le scandale. Le
monde s'y pressait pourtant, sans se croire obligé d'accorder la moindre
considération à la maîtresse de la maison [123].
Chez la comtesse de Sassenage avaient lieu des bals, des fêtes, courus par
ce que Paris avait de plus jeune et de plus aimable. Pour s'y montrer, pour
obtenir du maréchal de Biron une permission d'abord refusée, Létorière se
faisait saigner trois fois en un jour [124].
De jolis soupers étaient les soupers de Mme Filleul, gais, animés, enchantés
par la beauté naissante, l'enjouement de la jeune comtesse de Seran, et de
cette spirituelle Julie devenue plus tard Mme de Marigny [125].
Du bruit, du mouvement, des joies délicates, des fêtes spirituelles,
musiques, concerts, spectacles, tous les plaisirs qui vont à l'âme et à
l'intelligence, un salon les réunit qui semble la salle de répétition des
Menus, de l'opéra, de la comédie: c'est le salon de la duchesse de Villeroy,
la sœur du duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre; et ce salon
est la femme même, pleine d'affaires, toujours allante, parlante, agissante, le
tintamarre personnifié, «un ouragan sous la forme d'un vent coulis [126]», une
femme dont le théâtre est la passion, la vie, la fièvre. C'est chez elle qu'on
essaye les pièces arrêtées; chez elle que l'on joue jusqu'à des opéras à
machines. Elle fait rentrer Clairon au théâtre, elle monte les représentations
de la cour, elle y préside, elle ramène Athalie à Versailles [127]. Au milieu de
tout, elle a de l'esprit, un esprit qui prend feu dans la contradiction, des traits
qui partent, des mots qui éclatent sur les visages des gens de la cour, toutes
sortes de coups de lumière sur les hommes, les ouvrages d'esprit, les
opérations des ministres. Il semble qu'elle passe à tout moment de sa
mémoire à son intelligence, et de son intelligence à son imagination, sans
arrêt, sans repos, toujours ardente, extrême, hurluberlue, étourdie sauf dans
la haine et la vengeance, échappée d'elle-même à moins qu'elle ne joue la
comédie, qu'elle ne parle sentiment, qu'elle ne promette un service, qu'elle
n'offre son crédit: alors on lui croirait un cœur, on se jugerait déjà engagé
par les liens de la reconnaissance, on penserait avoir affaire à une
protectrice zélée, à une amie généreuse [128].
Page 56
Quand la duchesse et le duc de Choiseul n'étaient point retenus à Versailles,
du temps du ministère du duc, quand, au temps de la disgrâce, ils quittaient
Chanteloup et venaient prendre pied à Paris, ils déployaient dans leur hôtel
de Paris les magnificences d'une hospitalité princière, presque royale. Leur
grande réception n'était point le dîner, qui se composait simplement tous les
jours d'une table de douze couverts; c'était le souper. Dans l'immense
galerie qu'une cheminée et deux grands poêles avaient peine à échauffer,
sous la lumière de soixante-douze bougies, autour d'une grande table de jeu
où l'on jouait à ce jeu du temps fait de toutes sortes de jeux, la Macédoine,
près d'autres tables plus petites occupées par le whisk, le piquet, la comète,
près d'autres où le trictrac faisait son bruit, dans les salons où les billes
roulaient sur un billard, dans les salons où l'on s'amusait à lire, se réunissait
toute la société du temps, les grands et les petits seigneurs, les plus hautes
dames, les plus jeunes, les plus belles [129]; véritable cour rangée, pressée
autour de cette adorable duchesse de Choiseul, la Raison animée par le feu
du cœur, la femme d'esprit la plus tendre du temps, la femme de ministre à
laquelle Mme de Pompadour reconnaissait le grand art de dire toujours la
chose qui convient [130], admirable maîtresse de maison, qui sut rester
naturelle en ne laissant jamais échapper un mot méchant ou piquant.—Un
quart d'heure avant dix heures, Lesueur, le maître d'hôtel, venait jeter un
coup d'œil dans les salons; et, au juger, il faisait mettre cinquante, soixante,
quatre-vingts couverts. Ces soupers avaient lieu tous les jours à l'exception
du vendredi et du dimanche, que le duc et la duchesse se réservaient pour
aller chez Mme du Deffand ou dans quelque autre intime société [131].
L'exemple de cette splendeur superbe, de ce train de maison prodigieux,
ruineux, absorbant et au delà les 800,000 livres de rente des Choiseul,
apportait un grand changement dans les habitudes du monde: les soupers
priés passaient de mode; toutes les riches maisons se faisaient gloire de
tenir table ouverte à tout venant,—révolution fatale qui devait transformer
peu à peu le salon en lieu banal, presque public, où la conversation allait
s'éteindre sous le bruit, où la société n'allait plus se reconnaître [132].
A côté de ce salon, M. de Choiseul remplissait un autre salon, auquel
présidait son nom, sa gloire, un salon tout occupé de sa personne, tout fier
de sa fortune, et tenu par sa sœur, la duchesse de Grammont. Désirable,
selon l'expression de Lauzun, malgré la dureté de ses traits et de sa voix,
plaisante sans réputation d'esprit, sans mots à citer [133], Mme de Grammont
du temps du ministère du duc, quand, au temps de la disgrâce, ils quittaient
Chanteloup et venaient prendre pied à Paris, ils déployaient dans leur hôtel
de Paris les magnificences d'une hospitalité princière, presque royale. Leur
grande réception n'était point le dîner, qui se composait simplement tous les
jours d'une table de douze couverts; c'était le souper. Dans l'immense
galerie qu'une cheminée et deux grands poêles avaient peine à échauffer,
sous la lumière de soixante-douze bougies, autour d'une grande table de jeu
où l'on jouait à ce jeu du temps fait de toutes sortes de jeux, la Macédoine,
près d'autres tables plus petites occupées par le whisk, le piquet, la comète,
près d'autres où le trictrac faisait son bruit, dans les salons où les billes
roulaient sur un billard, dans les salons où l'on s'amusait à lire, se réunissait
toute la société du temps, les grands et les petits seigneurs, les plus hautes
dames, les plus jeunes, les plus belles [129]; véritable cour rangée, pressée
autour de cette adorable duchesse de Choiseul, la Raison animée par le feu
du cœur, la femme d'esprit la plus tendre du temps, la femme de ministre à
laquelle Mme de Pompadour reconnaissait le grand art de dire toujours la
chose qui convient [130], admirable maîtresse de maison, qui sut rester
naturelle en ne laissant jamais échapper un mot méchant ou piquant.—Un
quart d'heure avant dix heures, Lesueur, le maître d'hôtel, venait jeter un
coup d'œil dans les salons; et, au juger, il faisait mettre cinquante, soixante,
quatre-vingts couverts. Ces soupers avaient lieu tous les jours à l'exception
du vendredi et du dimanche, que le duc et la duchesse se réservaient pour
aller chez Mme du Deffand ou dans quelque autre intime société [131].
L'exemple de cette splendeur superbe, de ce train de maison prodigieux,
ruineux, absorbant et au delà les 800,000 livres de rente des Choiseul,
apportait un grand changement dans les habitudes du monde: les soupers
priés passaient de mode; toutes les riches maisons se faisaient gloire de
tenir table ouverte à tout venant,—révolution fatale qui devait transformer
peu à peu le salon en lieu banal, presque public, où la conversation allait
s'éteindre sous le bruit, où la société n'allait plus se reconnaître [132].
A côté de ce salon, M. de Choiseul remplissait un autre salon, auquel
présidait son nom, sa gloire, un salon tout occupé de sa personne, tout fier
de sa fortune, et tenu par sa sœur, la duchesse de Grammont. Désirable,
selon l'expression de Lauzun, malgré la dureté de ses traits et de sa voix,
plaisante sans réputation d'esprit, sans mots à citer [133], Mme de Grammont
Page 57
s'attachait les gens par des qualités un peu masculines, et surtout par une
étude de politesse, poussée jusqu'à l'infiniment petit du détail, jusqu'à la
dernière nuance: jamais elle ne laissait entrer personne dans son salon sans
se lever, entamer une conversation debout et la finir avant de se rasseoir [134].
Son salon était assiégé dès le matin; et la maîtresse à peine éveillée, sa porte
était poussée par les princes, les plus grands seigneurs, les plus grandes
dames. Toute la politique du temps y aboutissait; tous les secrets de
Versailles, jusqu'aux secrets d'État, y tombaient d'heure en heure: ce salon
avait le mouvement, l'autorité, les portes secrètes, les profondeurs voilées et
redoutables d'un salon de maîtresse de roi. Tout le jour, les gens en place et
postés au plus haut de la faveur s'y pressaient, accourant demander des
conseils à cette intelligence de femme rompue à la pratique des affaires,
soumettant leurs plans, confiant leurs projets à cette exilée volontaire de
Versailles, qui, de Paris, touchait à tout ce qu'il y avait de grand à la cour et
de caché dans le ministère. Toutefois, si grande que fût dans ce salon la
préoccupation de la politique, les lettres n'y étaient pas oubliées, et elles
faisaient comme un charmant intermède dans les soupers de vingt-cinq
couverts [135].
Dans le salon Brancas, accusé par Grimm de trop rappeler l'hôtel
Rambouillet [136], régnait paisiblement cette belle duchesse de Brancas qui à
côté de la duchesse de Cossé semblait le repos de la terre à côté de son
mouvement [137]. C'était la personne la plus sage et la plus paresseuse, la
grâce recueillie dans un bon fauteuil au coin du feu.
Une femme spirituelle, mais tourmentée par le désir de montrer de l'esprit,
prétentieuse, affectée, et qui faisait par le travail et l'effort de ses grâces le
pendant de Mme d'Egmont,—on les appelait toutes deux les deux
minaudières du siècle,—Mme la comtesse de Tessé recevait à Paris, et plus
tard à Chaville, dans ce somptueux château dont son ridicule mari portait
une vue sur sa tabatière, entourée de ce vers de Phèdre:
Je lui bâtis un temple et pris soin de l'orner [138].
Ce salon de Mme de Tessé ressemblait à sa maîtresse: un ton entortillé y
régnait, une fausse délicatesse y mettait sa glace. Toutefois, bon nombre de
prudes y venaient souper, moins pour la cuisine du cuisinier vanté par
Sénac [139], que pour faire dire: «Elles vont là [140].»
étude de politesse, poussée jusqu'à l'infiniment petit du détail, jusqu'à la
dernière nuance: jamais elle ne laissait entrer personne dans son salon sans
se lever, entamer une conversation debout et la finir avant de se rasseoir [134].
Son salon était assiégé dès le matin; et la maîtresse à peine éveillée, sa porte
était poussée par les princes, les plus grands seigneurs, les plus grandes
dames. Toute la politique du temps y aboutissait; tous les secrets de
Versailles, jusqu'aux secrets d'État, y tombaient d'heure en heure: ce salon
avait le mouvement, l'autorité, les portes secrètes, les profondeurs voilées et
redoutables d'un salon de maîtresse de roi. Tout le jour, les gens en place et
postés au plus haut de la faveur s'y pressaient, accourant demander des
conseils à cette intelligence de femme rompue à la pratique des affaires,
soumettant leurs plans, confiant leurs projets à cette exilée volontaire de
Versailles, qui, de Paris, touchait à tout ce qu'il y avait de grand à la cour et
de caché dans le ministère. Toutefois, si grande que fût dans ce salon la
préoccupation de la politique, les lettres n'y étaient pas oubliées, et elles
faisaient comme un charmant intermède dans les soupers de vingt-cinq
couverts [135].
Dans le salon Brancas, accusé par Grimm de trop rappeler l'hôtel
Rambouillet [136], régnait paisiblement cette belle duchesse de Brancas qui à
côté de la duchesse de Cossé semblait le repos de la terre à côté de son
mouvement [137]. C'était la personne la plus sage et la plus paresseuse, la
grâce recueillie dans un bon fauteuil au coin du feu.
Une femme spirituelle, mais tourmentée par le désir de montrer de l'esprit,
prétentieuse, affectée, et qui faisait par le travail et l'effort de ses grâces le
pendant de Mme d'Egmont,—on les appelait toutes deux les deux
minaudières du siècle,—Mme la comtesse de Tessé recevait à Paris, et plus
tard à Chaville, dans ce somptueux château dont son ridicule mari portait
une vue sur sa tabatière, entourée de ce vers de Phèdre:
Je lui bâtis un temple et pris soin de l'orner [138].
Ce salon de Mme de Tessé ressemblait à sa maîtresse: un ton entortillé y
régnait, une fausse délicatesse y mettait sa glace. Toutefois, bon nombre de
prudes y venaient souper, moins pour la cuisine du cuisinier vanté par
Sénac [139], que pour faire dire: «Elles vont là [140].»
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L'exemple de ces réceptions à la campagne avait été donné par la marquise
de Mauconseil dans sa maison de Bagatelle au bois de Boulogne, un joli
palais champêtre tout rempli des fêtes, des amusements, des surprises et des
changements à vue d'une féerie. Tout Paris avait parlé des fêtes offertes par
elle au roi Stanislas en 1756; tout Paris s'entretenait des fêtes qu'elle montait
chaque année en l'honneur du maréchal de Richelieu [141], fêtes que Favart
imaginait le plus souvent, et dont le scénario remplit deux volumes
manuscrits conservés à la bibliothèque de l'Arsenal.
Vers le temps où Mme de Tessé s'établissait à Chaville, Mme de Boufflers,
quittant le Temple à la mort du prince de Conti, ralliait ses amis et son
ancienne société dans cette jolie maison d'Auteuil qui faisait l'envie de la
princesse de Lamballe. Trois fois par semaine, elle y donnait un grand
souper; et, tous les jours, elle y recevait à dîner douze à quatorze
personnes [142].
La mère de l'amant de Clairon, Mme la comtesse de Valbelle, avait à
Courbevoie un salon où la compagnie était détestable [143], mais où le jeu
faisait oublier la compagnie. On y faisait les plus furieux cavagnols; et toute
la nuit, du cercle des femmes en arrêt sur leurs numéros et leurs avantages,
tout occupées à arroser, l'on n'entendait partir que ces mots: «J'ai joué d'un
guignon qui n'a point d'exemple... J'ai perdu la possibilité... J'avais douze
tableaux, je ne crois pas qu'ils aient marqué trois fois [144].»
Trouvant qu'il n'y avait plus de gaieté dans les soupers, qu'on n'y buvait plus
de champagne, qu'on y périssait d'ennui, que les femmes, au lieu d'y
apporter de la gaieté, y mettaient de la gêne et de la contrainte, y
répandaient du sérieux, Mme de Luxembourg avait imaginé d'organiser des
soupers d'hommes [145]. En opposition à ces soupers d'hommes, et comme
protestation, la comtesse de Custine improvisait des soupers de femmes,
fixés aux jours où les maris allaient coucher à Versailles pour chasser le
lendemain avec le Roi. Ces soupers se composaient presque exclusivement
de la maîtresse de la maison, de Mme de Louvois, de Mme de Crenay, de
Mme d'Harville, et de cette Mme de Vaubecourt si naïve, si charmante. Qui
eût dit qu'elle serait enfermée pour la fin de ses jours dans un couvent, à la
suite d'aventures d'éclat [146]?
de Mauconseil dans sa maison de Bagatelle au bois de Boulogne, un joli
palais champêtre tout rempli des fêtes, des amusements, des surprises et des
changements à vue d'une féerie. Tout Paris avait parlé des fêtes offertes par
elle au roi Stanislas en 1756; tout Paris s'entretenait des fêtes qu'elle montait
chaque année en l'honneur du maréchal de Richelieu [141], fêtes que Favart
imaginait le plus souvent, et dont le scénario remplit deux volumes
manuscrits conservés à la bibliothèque de l'Arsenal.
Vers le temps où Mme de Tessé s'établissait à Chaville, Mme de Boufflers,
quittant le Temple à la mort du prince de Conti, ralliait ses amis et son
ancienne société dans cette jolie maison d'Auteuil qui faisait l'envie de la
princesse de Lamballe. Trois fois par semaine, elle y donnait un grand
souper; et, tous les jours, elle y recevait à dîner douze à quatorze
personnes [142].
La mère de l'amant de Clairon, Mme la comtesse de Valbelle, avait à
Courbevoie un salon où la compagnie était détestable [143], mais où le jeu
faisait oublier la compagnie. On y faisait les plus furieux cavagnols; et toute
la nuit, du cercle des femmes en arrêt sur leurs numéros et leurs avantages,
tout occupées à arroser, l'on n'entendait partir que ces mots: «J'ai joué d'un
guignon qui n'a point d'exemple... J'ai perdu la possibilité... J'avais douze
tableaux, je ne crois pas qu'ils aient marqué trois fois [144].»
Trouvant qu'il n'y avait plus de gaieté dans les soupers, qu'on n'y buvait plus
de champagne, qu'on y périssait d'ennui, que les femmes, au lieu d'y
apporter de la gaieté, y mettaient de la gêne et de la contrainte, y
répandaient du sérieux, Mme de Luxembourg avait imaginé d'organiser des
soupers d'hommes [145]. En opposition à ces soupers d'hommes, et comme
protestation, la comtesse de Custine improvisait des soupers de femmes,
fixés aux jours où les maris allaient coucher à Versailles pour chasser le
lendemain avec le Roi. Ces soupers se composaient presque exclusivement
de la maîtresse de la maison, de Mme de Louvois, de Mme de Crenay, de
Mme d'Harville, et de cette Mme de Vaubecourt si naïve, si charmante. Qui
eût dit qu'elle serait enfermée pour la fin de ses jours dans un couvent, à la
suite d'aventures d'éclat [146]?
Page 59
Une société amusante, jeune et gaie, en tête de laquelle se remarque le
cardinal de Rohan, entoure dans sa retraite de l'Abbaye au Bois la marquise
de Marigny, la femme du frère de Mme de Pompadour, tout heureuse de sa
séparation, et des 20,000 livres dont sa pension est augmentée [147]. Celle qui
fut d'abord Julie Filleul est toujours une des plus jolies personnes de son
temps; et, libre de la jalousie de son mari, débarrassée des ombrages de son
amour, des taquineries de sa tendresse, elle semble renaître à la jeunesse, à
la gaieté, à tous ces agréments de la raison, de l'esprit, du caractère, qui font
grossir autour d'elle le monde de ses amis [148].
. Mme de Rochefort, «cette bégueule spirituelle», ainsi que l'appelait
Baudeau [149], tenait au Luxembourg un salon où les grosses et petites
nouvelles de la politique avaient la grande place. C'était une personne
réfléchie, d'esprit délicat, d'amabilité douce, savante sans prétention, de
grâces un peu effacées, et dont tout le rôle consistait à être l'amie décente du
duc de Nivernois, «la grande prêtresse de ses admirateurs», disait une
femme [150]. Pour garder cet hôte assidu de son salon, pour avoir tous les
soirs cet esprit caressant et léger qui faisait si bon ménage avec le sien, elle
faisait refuser le ministère à M. de Nivernois lors de la mort de Louis XV.
Le salon de Mme de Rochefort, quand il n'était pas réduit à la petite coterie
intime convoquée pour entendre une fable du fabuliste grand seigneur,
contenait beaucoup de monde illustre. Aux habitués survivants de l'hôtel de
Brancas, les Maurepas, les Flamarens, les Mirepoix, les d'Ussé, les Bernis,
se joignaient les relations de la seconde moitié de la vie de l'élégante
précieuse, les Belle-Isle, les Cossé-Brissac, le vieux duc, l'ancien
gouverneur de Paris, l'antique chevalier que Walpole rencontrait là avec ses
bas rouges, les Castellane, Mmes de Boisgelin et de Cambis, M. de Keralio
qui habitait le Luxembourg. L'ami des hommes, le père de Mirabeau, était
un familier du salon, un attentionné de la dame du lieu, s'intéressant à ses
tortues et aux pannequets de sa table mal cuits. Il y avait beaucoup
d'Anglais et d'Anglaises introduits par l'ancien ambassadeur de France en
Angleterre, entre autres la sœur de lord Chatam, une Anglaise très-
amoureuse de notre France du dix-huitième siècle, et encore des étrangers
comme le baron de Gleichen, comme l'original et spirituel Gatti. On
entendait dans ce salon l'impérieuse voix de Duclos et la verve endiablée de
Diderot qui étonnait si fort le marquis de Mirabeau. Et bon nombre
d'évêques et d'abbés étaient mêlés à des femmes comme Mme Lecomte
cardinal de Rohan, entoure dans sa retraite de l'Abbaye au Bois la marquise
de Marigny, la femme du frère de Mme de Pompadour, tout heureuse de sa
séparation, et des 20,000 livres dont sa pension est augmentée [147]. Celle qui
fut d'abord Julie Filleul est toujours une des plus jolies personnes de son
temps; et, libre de la jalousie de son mari, débarrassée des ombrages de son
amour, des taquineries de sa tendresse, elle semble renaître à la jeunesse, à
la gaieté, à tous ces agréments de la raison, de l'esprit, du caractère, qui font
grossir autour d'elle le monde de ses amis [148].
. Mme de Rochefort, «cette bégueule spirituelle», ainsi que l'appelait
Baudeau [149], tenait au Luxembourg un salon où les grosses et petites
nouvelles de la politique avaient la grande place. C'était une personne
réfléchie, d'esprit délicat, d'amabilité douce, savante sans prétention, de
grâces un peu effacées, et dont tout le rôle consistait à être l'amie décente du
duc de Nivernois, «la grande prêtresse de ses admirateurs», disait une
femme [150]. Pour garder cet hôte assidu de son salon, pour avoir tous les
soirs cet esprit caressant et léger qui faisait si bon ménage avec le sien, elle
faisait refuser le ministère à M. de Nivernois lors de la mort de Louis XV.
Le salon de Mme de Rochefort, quand il n'était pas réduit à la petite coterie
intime convoquée pour entendre une fable du fabuliste grand seigneur,
contenait beaucoup de monde illustre. Aux habitués survivants de l'hôtel de
Brancas, les Maurepas, les Flamarens, les Mirepoix, les d'Ussé, les Bernis,
se joignaient les relations de la seconde moitié de la vie de l'élégante
précieuse, les Belle-Isle, les Cossé-Brissac, le vieux duc, l'ancien
gouverneur de Paris, l'antique chevalier que Walpole rencontrait là avec ses
bas rouges, les Castellane, Mmes de Boisgelin et de Cambis, M. de Keralio
qui habitait le Luxembourg. L'ami des hommes, le père de Mirabeau, était
un familier du salon, un attentionné de la dame du lieu, s'intéressant à ses
tortues et aux pannequets de sa table mal cuits. Il y avait beaucoup
d'Anglais et d'Anglaises introduits par l'ancien ambassadeur de France en
Angleterre, entre autres la sœur de lord Chatam, une Anglaise très-
amoureuse de notre France du dix-huitième siècle, et encore des étrangers
comme le baron de Gleichen, comme l'original et spirituel Gatti. On
entendait dans ce salon l'impérieuse voix de Duclos et la verve endiablée de
Diderot qui étonnait si fort le marquis de Mirabeau. Et bon nombre
d'évêques et d'abbés étaient mêlés à des femmes comme Mme Lecomte
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vivant publiquement avec Watelet et des chanteuses comme la Billioni.
Quelquefois un théâtre se dressait dans une salle, et les acteurs de la
comédie italienne représentaient un proverbe du duc de Nivernois, un
proverbe mêlé d'ariettes et entremêlé de couplets adressés aux grandes
dames et aux prélats de l'assemblée [151].
Un lieu de réunion agréable était le concert de la comtesse d'Houdetot, où la
voix de sa belle-sœur, sans grande étendue, mais menée avec goût, rendait
avec succès les airs d'opéra d'Atys et de Roland chantés au clavecin [152].
Un moment les grandes maisons du dix-huitième siècle donnent ce qu'on
appelle des journées de campagne où l'on héberge les invités pendant toute
une journée, et où se rencontrent tous les plaisirs de la vie de château [153].
Un moment les salons s'amusent à jouer les cafés, les femmes à prendre
l'habit, à faire le rôle de maîtresses de café. On les voit, dans une lettre de
Mme d'Épinay, en robe à l'anglaise, en tablier de mousseline, en fichu
pointu, en petit chapeau, assises à une espèce de comptoir où se trouvent
des oranges, des biscuits, des brochures, et tous les papiers publics. Autour
du comptoir, de petites tables simulant les tables de café sont garnies de
cartes, de jetons, d'échecs, de damiers, de trictracs. Sur la tablette de la
cheminée on a mis en rang les liqueurs. La salle à manger est pareillement
toute pleine de petites tables garnies d'une entrée relevée d'un entremets,
soutenue par une poule au riz et un rôti placés sur le buffet. Les
domestiques, dépouillés de leur livrée, sont vêtus de vestes et de bonnets
blancs; chacun les appelle: garçons, tandis qu'ils servent le souper de cette
comédie de salon qui fait fureur [154], à laquelle on invite comme pour un
bal, qu'on fait suivre de musique, de pantomimes, et le plus souvent de
proverbes improvisés dont le public doit deviner le mot. Quelle fête alors se
passerait de proverbes? C'est la mode, succédant à la mode des bouts-rimés,
qui fait travailler les imaginations de femmes. Mais toutes sont dépassées
par Mme de Genlis et obligées de lui céder, du jour où, dans le salon de cette
Mme de Crenay qui, en dépit de sa grosseur et de sa grandeur, raffolait de
danse, elle organise le merveilleux quadrille des proverbes. Gardel, qui a
pour programme: Reculer pour mieux sauter, en fait la plus jolie figure de
contredanse. Mme de Lauzun danse avec M. de Belzunce, dans le costume
le plus simple, ce qui veut dire: Bonne renommée vaut mieux que ceinture
dorée. Mme de Marigny figurant avec M. de Saint-Julien en nègre, et lui
passant dans les figures son mouchoir sur le visage, est chargée de signifier:
Quelquefois un théâtre se dressait dans une salle, et les acteurs de la
comédie italienne représentaient un proverbe du duc de Nivernois, un
proverbe mêlé d'ariettes et entremêlé de couplets adressés aux grandes
dames et aux prélats de l'assemblée [151].
Un lieu de réunion agréable était le concert de la comtesse d'Houdetot, où la
voix de sa belle-sœur, sans grande étendue, mais menée avec goût, rendait
avec succès les airs d'opéra d'Atys et de Roland chantés au clavecin [152].
Un moment les grandes maisons du dix-huitième siècle donnent ce qu'on
appelle des journées de campagne où l'on héberge les invités pendant toute
une journée, et où se rencontrent tous les plaisirs de la vie de château [153].
Un moment les salons s'amusent à jouer les cafés, les femmes à prendre
l'habit, à faire le rôle de maîtresses de café. On les voit, dans une lettre de
Mme d'Épinay, en robe à l'anglaise, en tablier de mousseline, en fichu
pointu, en petit chapeau, assises à une espèce de comptoir où se trouvent
des oranges, des biscuits, des brochures, et tous les papiers publics. Autour
du comptoir, de petites tables simulant les tables de café sont garnies de
cartes, de jetons, d'échecs, de damiers, de trictracs. Sur la tablette de la
cheminée on a mis en rang les liqueurs. La salle à manger est pareillement
toute pleine de petites tables garnies d'une entrée relevée d'un entremets,
soutenue par une poule au riz et un rôti placés sur le buffet. Les
domestiques, dépouillés de leur livrée, sont vêtus de vestes et de bonnets
blancs; chacun les appelle: garçons, tandis qu'ils servent le souper de cette
comédie de salon qui fait fureur [154], à laquelle on invite comme pour un
bal, qu'on fait suivre de musique, de pantomimes, et le plus souvent de
proverbes improvisés dont le public doit deviner le mot. Quelle fête alors se
passerait de proverbes? C'est la mode, succédant à la mode des bouts-rimés,
qui fait travailler les imaginations de femmes. Mais toutes sont dépassées
par Mme de Genlis et obligées de lui céder, du jour où, dans le salon de cette
Mme de Crenay qui, en dépit de sa grosseur et de sa grandeur, raffolait de
danse, elle organise le merveilleux quadrille des proverbes. Gardel, qui a
pour programme: Reculer pour mieux sauter, en fait la plus jolie figure de
contredanse. Mme de Lauzun danse avec M. de Belzunce, dans le costume
le plus simple, ce qui veut dire: Bonne renommée vaut mieux que ceinture
dorée. Mme de Marigny figurant avec M. de Saint-Julien en nègre, et lui
passant dans les figures son mouchoir sur le visage, est chargée de signifier:
Page 61
A laver la tête d'un More on perd sa lessive. Et les autres couples, la
duchesse de Liancourt et le comte de Boulainvilliers, Mme de Genlis et le
vicomte de Laval, sont aussi parlants [155].
De temps en temps dans tous les salons courait ainsi une mode nouvelle qui
régnait, occupait les femmes, s'envolait. A la fureur de jouer des proverbes
succédait dans les sociétés la passion des synonymes, passion qui devenait
épidémique lors de l'apparition du livre de Roubaud [156], le manuel du
genre, que Mme de Créqui annonce complaisamment dans ses lettres. Puis le
succès de Nina, le succès du Roi Lear, représenté à la Comédie-Française,
faisaient jeter de côté Roubaud et les synonymes; ce n'était plus dans les
salons que compositions impromptues, noires histoires, petits romans
lugubres, récits attendrissants débités par de jolies conteuses: le plaisir était
de pleurer.
Un hiver, c'est une nouvelle distraction. On n'invite plus à des soupers
dansants. On invite, quinze jours d'avance, à des soupers où l'on jouera à
colin-maillard, à traîne-ballet; et le souper écourté par la hâte, les belles-
mères établies à la table de whisk, commence ce jeu assez indigne de la
femme et de la société du temps: le colin-maillard et les coups de
mouchoir [157].—Puis vient le loto.
Au milieu des grands salons de noblesse qui restent ouverts à Paris pendant
toute la fin du dix-huitième siècle, M. de Ségur cite le salon de Mme de
Montesson, dont les ordonnateurs des fêtes étaient Dauberval et
Carmontelle. Le désir de plaire de la maîtresse de maison, tous ses efforts
pour s'attacher des amis et se faire pardonner une situation fausse, une
magnificence à laquelle elle prenait soin d'ôter l'orgueil qui blesse et le faste
qui écrase, un luxe qu'elle tempérait par les simplicités de l'élégance et du
bon goût, de mauvaises pièces de sa façon très-bien jouées et suivies d'un
très-bon souper,—ces séductions, ces plaisirs attiraient un monde énorme
dans le salon où le duc d'Orléans n'était que M. de Montesson. Et le goût
des réceptions s'éteignant peu à peu, les grandes maisons si largement
hospitalières se fermant l'une après l'autre ou se restreignant, les
ambassadeurs ne recevant plus, cette maison de Mme de Montesson était un
moment, sous Louis XVI, la grande maison de la capitale qui n'avait plus
que les dîners du maréchal de Biron et les vendredis de la duchesse de la
Vallière [158].
duchesse de Liancourt et le comte de Boulainvilliers, Mme de Genlis et le
vicomte de Laval, sont aussi parlants [155].
De temps en temps dans tous les salons courait ainsi une mode nouvelle qui
régnait, occupait les femmes, s'envolait. A la fureur de jouer des proverbes
succédait dans les sociétés la passion des synonymes, passion qui devenait
épidémique lors de l'apparition du livre de Roubaud [156], le manuel du
genre, que Mme de Créqui annonce complaisamment dans ses lettres. Puis le
succès de Nina, le succès du Roi Lear, représenté à la Comédie-Française,
faisaient jeter de côté Roubaud et les synonymes; ce n'était plus dans les
salons que compositions impromptues, noires histoires, petits romans
lugubres, récits attendrissants débités par de jolies conteuses: le plaisir était
de pleurer.
Un hiver, c'est une nouvelle distraction. On n'invite plus à des soupers
dansants. On invite, quinze jours d'avance, à des soupers où l'on jouera à
colin-maillard, à traîne-ballet; et le souper écourté par la hâte, les belles-
mères établies à la table de whisk, commence ce jeu assez indigne de la
femme et de la société du temps: le colin-maillard et les coups de
mouchoir [157].—Puis vient le loto.
Au milieu des grands salons de noblesse qui restent ouverts à Paris pendant
toute la fin du dix-huitième siècle, M. de Ségur cite le salon de Mme de
Montesson, dont les ordonnateurs des fêtes étaient Dauberval et
Carmontelle. Le désir de plaire de la maîtresse de maison, tous ses efforts
pour s'attacher des amis et se faire pardonner une situation fausse, une
magnificence à laquelle elle prenait soin d'ôter l'orgueil qui blesse et le faste
qui écrase, un luxe qu'elle tempérait par les simplicités de l'élégance et du
bon goût, de mauvaises pièces de sa façon très-bien jouées et suivies d'un
très-bon souper,—ces séductions, ces plaisirs attiraient un monde énorme
dans le salon où le duc d'Orléans n'était que M. de Montesson. Et le goût
des réceptions s'éteignant peu à peu, les grandes maisons si largement
hospitalières se fermant l'une après l'autre ou se restreignant, les
ambassadeurs ne recevant plus, cette maison de Mme de Montesson était un
moment, sous Louis XVI, la grande maison de la capitale qui n'avait plus
que les dîners du maréchal de Biron et les vendredis de la duchesse de la
Vallière [158].
Page 62
Dans le monde des grandes dames, il en était une que l'on ne rencontrait
presque jamais chez elle, mais que l'on trouvait partout où allait le grand
monde. Chez cette femme qui semblait, comme Mme de Graffigny l'a dit de
la France, s'être échappée des mains de la nature lorsqu'il n'était encore
entré dans sa composition que l'air et le feu, chez madame la duchesse de
Chaulnes, l'âme, le cœur, le caractère, les sens, tout était esprit. Tout en elle
venait de l'esprit et retournait à l'esprit. Entretiens, causeries, dissertations,
sa parole n'avait que la langue de l'esprit et le thème de l'esprit. Enfant
gâtée, enfant terrible de ce siècle où il fallait tant d'esprit pour en avoir
assez, elle en avait trop. Elle le jetait à toute volée, à l'étourdie, avec des
boutades soudaines, des mots qui partaient ainsi qu'un coup de batte, des
traits, des images, des portraits au vif, des facéties, un barbouillage effréné,
du ridicule à draper le monde, des épithètes à tuer un homme, des
comparaisons tirées on ne sait d'où, des caricatures qu'elle découpait
comme au ciseau [159]; et sans y songer, sans viser au rôle qu'allait prendre la
maréchale de Luxembourg, son ironie violente, pleine de verve, faisait, dans
les plus grands salons de la noblesse, une police des sottises et des
bassesses pareille à celle que la raison de Mme Geoffrin faisait, dans la
société, des défauts d'ordre et de bon sens [160].
Elle osait tout avec une insolence de duchesse. «A quoi cela est-il bon, un
génie?» dit-elle un jour. Quand elle eut commis sa mésalliance, quand elle
fut «la femme à Giac», comme on parlait devant elle d'une femme de
qualité qui avait épousé un bourgeois: «Je ne le crois pas, dit-elle; on ne fait
qu'une de ces folies en un siècle, et je l'ai déguignonnée.» Elle avait aussi
bien le mot fin que le mot vif. Étonnée de l'insuffisance d'une femme qui
avait désiré ardemment la voir, insuffisance qu'une amie de cette femme
expliquait par la crainte de se trouver devant une personne de son esprit:
«Ah!—fit Mme de Chaulnes,—cette crainte-là est la conscience des
sots [161].» A l'aventure, c'est la devise de sa pensée et de sa vie; sa
conscience n'est qu'un premier mouvement, et Sénac de Meilhan l'a peinte
tout entière en comparant sa tête au char du soleil abandonné à Phaéton.
Intelligence à la dérive et pleine de flammes, elle étonne toujours par l'éclat
et l'imprévu. Son génie fou, le caprice de sa bouffonnerie, ses éclairs de
raison, le déréglement et la chaleur de ses idées, la fièvre de tout son être, le
feu même de ses gestes et de son regard, animent la société; et tous
s'empressent autour de la duchesse au teint de cire, aux yeux d'aigle [162].
presque jamais chez elle, mais que l'on trouvait partout où allait le grand
monde. Chez cette femme qui semblait, comme Mme de Graffigny l'a dit de
la France, s'être échappée des mains de la nature lorsqu'il n'était encore
entré dans sa composition que l'air et le feu, chez madame la duchesse de
Chaulnes, l'âme, le cœur, le caractère, les sens, tout était esprit. Tout en elle
venait de l'esprit et retournait à l'esprit. Entretiens, causeries, dissertations,
sa parole n'avait que la langue de l'esprit et le thème de l'esprit. Enfant
gâtée, enfant terrible de ce siècle où il fallait tant d'esprit pour en avoir
assez, elle en avait trop. Elle le jetait à toute volée, à l'étourdie, avec des
boutades soudaines, des mots qui partaient ainsi qu'un coup de batte, des
traits, des images, des portraits au vif, des facéties, un barbouillage effréné,
du ridicule à draper le monde, des épithètes à tuer un homme, des
comparaisons tirées on ne sait d'où, des caricatures qu'elle découpait
comme au ciseau [159]; et sans y songer, sans viser au rôle qu'allait prendre la
maréchale de Luxembourg, son ironie violente, pleine de verve, faisait, dans
les plus grands salons de la noblesse, une police des sottises et des
bassesses pareille à celle que la raison de Mme Geoffrin faisait, dans la
société, des défauts d'ordre et de bon sens [160].
Elle osait tout avec une insolence de duchesse. «A quoi cela est-il bon, un
génie?» dit-elle un jour. Quand elle eut commis sa mésalliance, quand elle
fut «la femme à Giac», comme on parlait devant elle d'une femme de
qualité qui avait épousé un bourgeois: «Je ne le crois pas, dit-elle; on ne fait
qu'une de ces folies en un siècle, et je l'ai déguignonnée.» Elle avait aussi
bien le mot fin que le mot vif. Étonnée de l'insuffisance d'une femme qui
avait désiré ardemment la voir, insuffisance qu'une amie de cette femme
expliquait par la crainte de se trouver devant une personne de son esprit:
«Ah!—fit Mme de Chaulnes,—cette crainte-là est la conscience des
sots [161].» A l'aventure, c'est la devise de sa pensée et de sa vie; sa
conscience n'est qu'un premier mouvement, et Sénac de Meilhan l'a peinte
tout entière en comparant sa tête au char du soleil abandonné à Phaéton.
Intelligence à la dérive et pleine de flammes, elle étonne toujours par l'éclat
et l'imprévu. Son génie fou, le caprice de sa bouffonnerie, ses éclairs de
raison, le déréglement et la chaleur de ses idées, la fièvre de tout son être, le
feu même de ses gestes et de son regard, animent la société; et tous
s'empressent autour de la duchesse au teint de cire, aux yeux d'aigle [162].
Page 63
Au-dessous des salons de la noblesse venaient les salons de la finance.
C'était d'abord le salon de ce patriarche de l'argent, tout chargé d'or et
d'années, le vieux Samuel Bernard,—maison de bonne chère et de gros jeu
où passait tout Paris, où le président Hénault, entrant dans le monde,
rencontrait le comte de Verdun, grand janséniste et entreteneur de filles
d'Opéra, le prince de Rohan, Mme de Montbazon, Desforts, le futur
contrôleur général, Mme Martel, la beauté de Paris d'alors, le maréchal de
Villeroy attiré par les beaux yeux de Mme de Sagonne, la fille de Bernard, et
que l'on ménageait pour qu'il fermât les yeux sur la banqueroute de 32
millions que Bernard faisait sur la place de Lyon, Brossoré, qui devint
secrétaire des commandements de la Reine, Mme de Maisons, sœur de la
maréchale de Villars, Haute-Roche, conseiller au parlement, Mme Fontaine,
fille de la Dancourt et maîtresse de Bernard [163].
Un autre salon dont parlent les Mémoires d'un homme de qualité, c'était le
salon de Law. On s'y réunissait autour d'un souper égayé par l'enjouement
de la maîtresse de la maison, et l'on y entendait jusqu'à minuit, jusqu'à
l'heure des affaires, mille charmantes folies sortir de la bouche de l'homme
portant la fortune d'un peuple et sentant le crédit de la France crouler sous
lui.
A côté de ce salon brillait le salon de Mme de Pléneuf, cette femme faite,
selon l'expression de Saint-Simon, «pour fendre la nue à l'opéra et y faire
admirer la déesse.» A cette beauté Mme de Pléneuf joignait l'esprit,
l'intrigue, et comme une grâce de domination. Son salon avait encore
l'agrément de sa fille, de cette fille qui sera Mme de Prie, et que d'Argenson
appelle «la fleur des pois du siècle»: air de nymphe, visage délicat, de jolies
joues, des cheveux cendrés, des yeux un peu chinois, mais vifs et gais,
l'attrayante personne possédait tout ce qu'on appelait alors «des je ne sais
quoi qui enlèvent». La musique était le grand plaisir de ce salon, et c'est de
chez Mme de Pléneuf que sortira, patronnée par Mme de Prie, l'idée de ces
concerts degli Paganti tenus chez Crozat et immortalisés par un des
derniers coups de crayon de Watteau dans ce dessin, léger comme l'âme
d'un air italien, qu'on voit au musée du Louvre [164]; premiers grands
concerts du siècle auxquels devaient succéder les fameux concerts de l'hôtel
Lubert présidés par la fille du président, et courus par les personnes les plus
qualifiées de France [165].—Et quelquefois la bonne compagnie de ce temps
poussait jusqu'à Plaisance, jusqu'au beau château des Paris-Montmartel, où,
C'était d'abord le salon de ce patriarche de l'argent, tout chargé d'or et
d'années, le vieux Samuel Bernard,—maison de bonne chère et de gros jeu
où passait tout Paris, où le président Hénault, entrant dans le monde,
rencontrait le comte de Verdun, grand janséniste et entreteneur de filles
d'Opéra, le prince de Rohan, Mme de Montbazon, Desforts, le futur
contrôleur général, Mme Martel, la beauté de Paris d'alors, le maréchal de
Villeroy attiré par les beaux yeux de Mme de Sagonne, la fille de Bernard, et
que l'on ménageait pour qu'il fermât les yeux sur la banqueroute de 32
millions que Bernard faisait sur la place de Lyon, Brossoré, qui devint
secrétaire des commandements de la Reine, Mme de Maisons, sœur de la
maréchale de Villars, Haute-Roche, conseiller au parlement, Mme Fontaine,
fille de la Dancourt et maîtresse de Bernard [163].
Un autre salon dont parlent les Mémoires d'un homme de qualité, c'était le
salon de Law. On s'y réunissait autour d'un souper égayé par l'enjouement
de la maîtresse de la maison, et l'on y entendait jusqu'à minuit, jusqu'à
l'heure des affaires, mille charmantes folies sortir de la bouche de l'homme
portant la fortune d'un peuple et sentant le crédit de la France crouler sous
lui.
A côté de ce salon brillait le salon de Mme de Pléneuf, cette femme faite,
selon l'expression de Saint-Simon, «pour fendre la nue à l'opéra et y faire
admirer la déesse.» A cette beauté Mme de Pléneuf joignait l'esprit,
l'intrigue, et comme une grâce de domination. Son salon avait encore
l'agrément de sa fille, de cette fille qui sera Mme de Prie, et que d'Argenson
appelle «la fleur des pois du siècle»: air de nymphe, visage délicat, de jolies
joues, des cheveux cendrés, des yeux un peu chinois, mais vifs et gais,
l'attrayante personne possédait tout ce qu'on appelait alors «des je ne sais
quoi qui enlèvent». La musique était le grand plaisir de ce salon, et c'est de
chez Mme de Pléneuf que sortira, patronnée par Mme de Prie, l'idée de ces
concerts degli Paganti tenus chez Crozat et immortalisés par un des
derniers coups de crayon de Watteau dans ce dessin, léger comme l'âme
d'un air italien, qu'on voit au musée du Louvre [164]; premiers grands
concerts du siècle auxquels devaient succéder les fameux concerts de l'hôtel
Lubert présidés par la fille du président, et courus par les personnes les plus
qualifiées de France [165].—Et quelquefois la bonne compagnie de ce temps
poussait jusqu'à Plaisance, jusqu'au beau château des Paris-Montmartel, où,
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après le dîner, une loterie de bijoux magnifiques versait les diamants dans le
cercle des femmes [166].
L'argent a toujours été glorieux en France, et la tradition de Bullion servant
à ses convives des médailles d'or se continue dans les hommes d'argent qui
lui succèdent. Mais les traitants se façonnent dans le dix-huitième siècle; ils
se forment aux délicatesses et aux raffinements du temps. Leur générosité
se dépouille de grossièreté et de brutalité: elle vise à être bien élevée,
galante, à avoir le bon air, elle prend une coquetterie et une modestie. Leur
opulence n'éclate plus; elle n'est plus un soufflet donné aux gens: l'esprit lui
vient ainsi que l'invention. Elle se pare de recherches, d'imaginations, d'une
grâce, où le goût d'un caprice de femme semble se mêler à la folie d'un
grand seigneur. Elle s'élève aux charmantes attentions, aux prodigieuses
fantaisies de ce Bouret qui, ne pouvant faire manger à une femme,
condamnée au régime du lait, un litron de petits pois,—une primeur de cent
écus!—les faisait donner à sa vache!
De ce côté du monde, la finance, dans cet ordre de l'argent, éclate, en se
voilant à peine, le désir, l'ambition, la fureur d'attirer les gens de qualité.
Maîtres et maîtresses de maison ne reculent devant aucun effort, devant
aucune peine, devant aucune dépense pour avoir cet honneur si disputé, si
envié, l'honneur de recevoir un peu de la cour et quelques femmes nobles.
C'est l'idée fixe, la préoccupation constante, souvent la ruine du financier et
de la financière. Et comme ils jettent largement de leur opulence dans leurs
appartements, dans leur mobilier, dans leurs cuisines, dans leurs fêtes, pour
donner à la noblesse la tentation d'entrer chez eux, de s'y asseoir un
moment, et d'y laisser tomber le bruit de ses titres qu'on ramasse pour le
faire sonner! Que ne fait-on pas pour se rendre dignes de telles visites, pour
frotter contre un vieux nom son argent neuf? Ce sont des soumissions, mille
ambassades, c'est la liste de sa société qu'on soumet à l'homme ou à la
femme de Versailles; c'est le choix qu'on lui laisse, c'est la permission qu'on
lui donne d'amener ceux et celles qu'il désire: c'est la porte de son salon
dont on lui donne la clef.
Le plus grand salon de finance du dix-huitième siècle fut le salon de
Grimod de la Reynière, «le premier souper de Paris», ainsi qu'on
l'appelait [167]. Née de Jarente et tenant par sa famille à une grande maison,
Mme de la Reynière était désolée de n'être pas mariée à un homme de
cercle des femmes [166].
L'argent a toujours été glorieux en France, et la tradition de Bullion servant
à ses convives des médailles d'or se continue dans les hommes d'argent qui
lui succèdent. Mais les traitants se façonnent dans le dix-huitième siècle; ils
se forment aux délicatesses et aux raffinements du temps. Leur générosité
se dépouille de grossièreté et de brutalité: elle vise à être bien élevée,
galante, à avoir le bon air, elle prend une coquetterie et une modestie. Leur
opulence n'éclate plus; elle n'est plus un soufflet donné aux gens: l'esprit lui
vient ainsi que l'invention. Elle se pare de recherches, d'imaginations, d'une
grâce, où le goût d'un caprice de femme semble se mêler à la folie d'un
grand seigneur. Elle s'élève aux charmantes attentions, aux prodigieuses
fantaisies de ce Bouret qui, ne pouvant faire manger à une femme,
condamnée au régime du lait, un litron de petits pois,—une primeur de cent
écus!—les faisait donner à sa vache!
De ce côté du monde, la finance, dans cet ordre de l'argent, éclate, en se
voilant à peine, le désir, l'ambition, la fureur d'attirer les gens de qualité.
Maîtres et maîtresses de maison ne reculent devant aucun effort, devant
aucune peine, devant aucune dépense pour avoir cet honneur si disputé, si
envié, l'honneur de recevoir un peu de la cour et quelques femmes nobles.
C'est l'idée fixe, la préoccupation constante, souvent la ruine du financier et
de la financière. Et comme ils jettent largement de leur opulence dans leurs
appartements, dans leur mobilier, dans leurs cuisines, dans leurs fêtes, pour
donner à la noblesse la tentation d'entrer chez eux, de s'y asseoir un
moment, et d'y laisser tomber le bruit de ses titres qu'on ramasse pour le
faire sonner! Que ne fait-on pas pour se rendre dignes de telles visites, pour
frotter contre un vieux nom son argent neuf? Ce sont des soumissions, mille
ambassades, c'est la liste de sa société qu'on soumet à l'homme ou à la
femme de Versailles; c'est le choix qu'on lui laisse, c'est la permission qu'on
lui donne d'amener ceux et celles qu'il désire: c'est la porte de son salon
dont on lui donne la clef.
Le plus grand salon de finance du dix-huitième siècle fut le salon de
Grimod de la Reynière, «le premier souper de Paris», ainsi qu'on
l'appelait [167]. Née de Jarente et tenant par sa famille à une grande maison,
Mme de la Reynière était désolée de n'être pas mariée à un homme de
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qualité, désolée d'être une financière à laquelle était défendue la
présentation à la cour. S'il faut en croire le portrait qu'en a tracé Mme de
Genlis sous le nom de Mme d'Olcy dans Adèle et Théodore, elle ne pouvait
entendre parler du Roi, de la Reine, de Versailles, d'un grand habit, de tout
ce qui lui rappelait le monde où son or ne pouvait atteindre, sans éprouver
des angoisses intérieures si violentes qu'elles échappaient au dehors: elle
rompait aussitôt la conversation. Pour s'étourdir et se tromper, elle avait
appelé Versailles chez elle. Une chère exquise, des fêtes merveilleuses, un
luxe qui par l'excès touchait à la majesté, avaient amené dans son hôtel les
hommes et les femmes du plus haut parage, et elle était arrivée à avoir pour
amies intimes la comtesse de Melfort et la comtesse de Tessé, pour monde
habituel ce qu'il y avait de mieux nommé. De là bien des colères et bien des
ingratitudes autour d'elle, bien des jalousies encore excitées par sa beauté,
par la magnificence de son train, par la suprême élégance de sa toilette, par
la facilité si noble de son accueil. On exagéra les ridicules de cette
financière délicate et vaporeuse qui se plaignait toujours de sa santé; et l'on
oublia de voir la bonté, la charité, la bienfaisance qui rachetaient largement
en elle les faiblesses et les petites vanités si durement humiliées par les
sociétés, les soupers et les cochonailles de son fils [168].—Il semble qu'il y ait
dans les richesses un degré qui les rend inexcusables, et où les vertus
mêmes ne sont pas pardonnées.
En sortant du salon Grimod de la Reynière, l'on trouvait le salon Trudaine
familièrement appelé «le salon du garçon philosophe», où deux grands
dîners par semaine et un souper, tous les soirs, amenaient les ducs et les
pairs, les ambassadeurs et les étrangers de distinction, la première noblesse,
le simple gentilhomme, les gens de lettres, la robe, la finance, tout ce que
Paris avait de nommé ou de connu. C'était l'endroit où se rassemblait en
hommes la meilleure compagnie, et où l'on trouvait la conversation la plus
solide aussi bien que la causerie la plus piquante. Cependant le complet
agrément de ce monde était un peu empêché par la maîtresse de maison,
Mme Trudaine, femme spirituelle, aimable, sensible, mais qui jouait avec
affectation le mépris pour les préjugés du siècle, et dont l'attention
silencieuse, un peu dédaigneuse, laissait tomber autour d'elle une certaine
froideur.
Au contraire, il y avait de l'aisance et de la bonhomie dans une maison
célèbre par sa table, la plus somptueuse peut-être de Paris, et par ses
présentation à la cour. S'il faut en croire le portrait qu'en a tracé Mme de
Genlis sous le nom de Mme d'Olcy dans Adèle et Théodore, elle ne pouvait
entendre parler du Roi, de la Reine, de Versailles, d'un grand habit, de tout
ce qui lui rappelait le monde où son or ne pouvait atteindre, sans éprouver
des angoisses intérieures si violentes qu'elles échappaient au dehors: elle
rompait aussitôt la conversation. Pour s'étourdir et se tromper, elle avait
appelé Versailles chez elle. Une chère exquise, des fêtes merveilleuses, un
luxe qui par l'excès touchait à la majesté, avaient amené dans son hôtel les
hommes et les femmes du plus haut parage, et elle était arrivée à avoir pour
amies intimes la comtesse de Melfort et la comtesse de Tessé, pour monde
habituel ce qu'il y avait de mieux nommé. De là bien des colères et bien des
ingratitudes autour d'elle, bien des jalousies encore excitées par sa beauté,
par la magnificence de son train, par la suprême élégance de sa toilette, par
la facilité si noble de son accueil. On exagéra les ridicules de cette
financière délicate et vaporeuse qui se plaignait toujours de sa santé; et l'on
oublia de voir la bonté, la charité, la bienfaisance qui rachetaient largement
en elle les faiblesses et les petites vanités si durement humiliées par les
sociétés, les soupers et les cochonailles de son fils [168].—Il semble qu'il y ait
dans les richesses un degré qui les rend inexcusables, et où les vertus
mêmes ne sont pas pardonnées.
En sortant du salon Grimod de la Reynière, l'on trouvait le salon Trudaine
familièrement appelé «le salon du garçon philosophe», où deux grands
dîners par semaine et un souper, tous les soirs, amenaient les ducs et les
pairs, les ambassadeurs et les étrangers de distinction, la première noblesse,
le simple gentilhomme, les gens de lettres, la robe, la finance, tout ce que
Paris avait de nommé ou de connu. C'était l'endroit où se rassemblait en
hommes la meilleure compagnie, et où l'on trouvait la conversation la plus
solide aussi bien que la causerie la plus piquante. Cependant le complet
agrément de ce monde était un peu empêché par la maîtresse de maison,
Mme Trudaine, femme spirituelle, aimable, sensible, mais qui jouait avec
affectation le mépris pour les préjugés du siècle, et dont l'attention
silencieuse, un peu dédaigneuse, laissait tomber autour d'elle une certaine
froideur.
Au contraire, il y avait de l'aisance et de la bonhomie dans une maison
célèbre par sa table, la plus somptueuse peut-être de Paris, et par ses
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concerts si recherchés. Cette maison, la maison de M. Laborde, était tenue
par une femme vertueuse et raisonnable, plus sage que les autres
financières, moins engouée de noblesse, accueillant avec politesse, mais
sans empressement, les avances et les caresses des grandes dames, et se
réservant dans ce salon où le monde passait un petit coin d'intimité, un petit
cercle d'amis choisis [169].
Que de vie, que de bruit dans un autre salon, dont il reste aujourd'hui à
peine un nom, le salon de Mme Dumoley! un salon un peu à la façon de ces
hôtels de la place Vendôme, de la place Royale, où l'on ajoutait sans le
savoir des scènes si comiques à Turcaret, où l'on ne recevait pas les
hommes sans dentelles arrivant à pied. Mme Dumoley était une personne
occupée toute la semaine du nombre d'hommes qu'elle devait avoir à son
lundi, et savourant d'avance les louanges sur la richesse de ses
ameublements, le luxe de sa table, le goût de son opulence. Réglant son
accueil sur la fortune et la noblesse des gens, affichant les gens titrés,
montant au plus extrême des airs de la cour, elle voulait bien trouver dans
l'esprit d'un homme un prétexte à le recevoir quelquefois. Cette
complaisance la sauvait un peu du ridicule. Mme Dumoley avait encore pour
elle les restes d'un aimable visage, un agréable vernis de politesse, un joli
petit esprit de femme qui parfois lui mettait la plume en main et lui faisait
tracer un amusant croquis de «la figure en zigzag de l'abbé Delille» [170]. Et
le portrait de la financière sera fini quand nous aurons ajouté avec la
méchanceté d'un contemporain: «Elle ne fait point entrer l'amour dans ses
moyens de bonheur. Acceptant à la campagne, en voyage, aux eaux, de
petits soins offerts sans aucuns frais de sentiment et payés par elle en
sentiments presque purs, elle ne serait capable de descendre à des
complaisances un peu marquées que pour un homme titré [171].»
Mais le salon de finance où le monde trouvait les plus vives distractions, les
fêtes les plus animées, un spectacle continuel, était la maison de M. de la
Popelinière à Passy, où Gossec et Gaïffre conduisaient les concerts, où
Deshayes, le maître de ballets de la Comédie-Italienne, réglait les
divertissements; maison pareille à un théâtre avec sa scène machinée
comme un petit Opéra et ses corridors remplis d'artistes, d'hommes de
lettres, de virtuoses, de danseuses qui y mangeaient, couchaient, logeaient
comme dans un hôtel garni d'habitude; maison hospitalière à tous les arts,
pleine du bruit de tous les talents, vestibule de l'Opéra, où descendaient tous
par une femme vertueuse et raisonnable, plus sage que les autres
financières, moins engouée de noblesse, accueillant avec politesse, mais
sans empressement, les avances et les caresses des grandes dames, et se
réservant dans ce salon où le monde passait un petit coin d'intimité, un petit
cercle d'amis choisis [169].
Que de vie, que de bruit dans un autre salon, dont il reste aujourd'hui à
peine un nom, le salon de Mme Dumoley! un salon un peu à la façon de ces
hôtels de la place Vendôme, de la place Royale, où l'on ajoutait sans le
savoir des scènes si comiques à Turcaret, où l'on ne recevait pas les
hommes sans dentelles arrivant à pied. Mme Dumoley était une personne
occupée toute la semaine du nombre d'hommes qu'elle devait avoir à son
lundi, et savourant d'avance les louanges sur la richesse de ses
ameublements, le luxe de sa table, le goût de son opulence. Réglant son
accueil sur la fortune et la noblesse des gens, affichant les gens titrés,
montant au plus extrême des airs de la cour, elle voulait bien trouver dans
l'esprit d'un homme un prétexte à le recevoir quelquefois. Cette
complaisance la sauvait un peu du ridicule. Mme Dumoley avait encore pour
elle les restes d'un aimable visage, un agréable vernis de politesse, un joli
petit esprit de femme qui parfois lui mettait la plume en main et lui faisait
tracer un amusant croquis de «la figure en zigzag de l'abbé Delille» [170]. Et
le portrait de la financière sera fini quand nous aurons ajouté avec la
méchanceté d'un contemporain: «Elle ne fait point entrer l'amour dans ses
moyens de bonheur. Acceptant à la campagne, en voyage, aux eaux, de
petits soins offerts sans aucuns frais de sentiment et payés par elle en
sentiments presque purs, elle ne serait capable de descendre à des
complaisances un peu marquées que pour un homme titré [171].»
Mais le salon de finance où le monde trouvait les plus vives distractions, les
fêtes les plus animées, un spectacle continuel, était la maison de M. de la
Popelinière à Passy, où Gossec et Gaïffre conduisaient les concerts, où
Deshayes, le maître de ballets de la Comédie-Italienne, réglait les
divertissements; maison pareille à un théâtre avec sa scène machinée
comme un petit Opéra et ses corridors remplis d'artistes, d'hommes de
lettres, de virtuoses, de danseuses qui y mangeaient, couchaient, logeaient
comme dans un hôtel garni d'habitude; maison hospitalière à tous les arts,
pleine du bruit de tous les talents, vestibule de l'Opéra, où descendaient tous
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les violons, les chanteurs et les chanteuses d'Italie, où les danses, les chants,
les symphonies, le ramage des petits et des grands airs, ne cessaient pas du
matin au soir! Ce n'était point assez que les jours de spectacle, et ces
grandes réceptions du mardi où venaient d'Olivet, Rameau, Mme Riccoboni,
Vaucanson, le poëte Bertin, Vanloo et sa femme, la chanteuse à la voix de
rossignol; la maison avait encore ses dimanches où Paris arrivait dès le
matin, pour la messe en musique de Gossec, arrivait plus tard pour le grand
dîner, arrivait à cinq heures pour le couvert dans la grande galerie, arrivait à
neuf heures pour le souper, arrivait après neuf heures pour la petite musique
particulière où jouait Mondonville.
Une femme donnait le mouvement à toutes ces fêtes, une femme rare et
charmante, Mme de la Popelinière. A la beauté et à la grâce de la beauté, elle
joignait l'esprit, la verve d'imagination et de parole, la délicatesse, la
finesse, un goût exquis des choses de l'art et de la littérature, le naturel du
ton et la simplicité de l'âme. Fille d'une comédienne, la Dancourt, et d'abord
maîtresse du financier qui lui avait promis le mariage et se dérobait tout
doucement à sa promesse, elle avait été conter son chagrin à Mme de Tencin.
«Il vous épousera, j'en fais mon affaire,» lui avait dit Mme de Tencin, et elle
n'avait rien trouvé de mieux que de travailler sourdement les scrupules
religieux du vieux Fleury; en sorte qu'au rembaillement des fermes, Fleury
faisait à la Popelinière une condition d'épouser sa maîtresse. La petite
Dancourt se trouva être, une fois mariée, une maîtresse de salon admirable.
Elle racheta son passé en l'oubliant, sans mettre de l'orgueil sur cet oubli;
elle chercha à plaire, et elle y parvint si bien, elle fut si bien adoptée par la
mode, que peu à peu, sans y songer, elle fut portée naturellement dans un
monde où le financier ne pouvait la suivre, dans des soupers où il n'était pas
invité. Il voulut la retenir, la retirer de ces grandes relations qui le rendaient
jaloux; car, en la voyant si courtisée, il avait repris de l'amour pour elle. Elle
traita ces prétentions de tyrannie capricieuse, d'esclavage humiliant; et
bientôt arrivait la découverte de la liaison avec Richelieu que suivait la
séparation des époux. Mais déjà, elle était malade du mal qui devait la tuer,
et sur lequel elle semble mettre la main pour le faire taire quand elle écrit à
Richelieu. Un cancer emportait la pauvre femme.
Cette mort n'assombrissait qu'un moment la maison de la Popelinière,
bientôt remarié avec la jolie Mlle de Mondran, qu'il épousait sur la
réputation de ses talents. Mais ce n'était plus Mme de la Popelinière. Malgré
les symphonies, le ramage des petits et des grands airs, ne cessaient pas du
matin au soir! Ce n'était point assez que les jours de spectacle, et ces
grandes réceptions du mardi où venaient d'Olivet, Rameau, Mme Riccoboni,
Vaucanson, le poëte Bertin, Vanloo et sa femme, la chanteuse à la voix de
rossignol; la maison avait encore ses dimanches où Paris arrivait dès le
matin, pour la messe en musique de Gossec, arrivait plus tard pour le grand
dîner, arrivait à cinq heures pour le couvert dans la grande galerie, arrivait à
neuf heures pour le souper, arrivait après neuf heures pour la petite musique
particulière où jouait Mondonville.
Une femme donnait le mouvement à toutes ces fêtes, une femme rare et
charmante, Mme de la Popelinière. A la beauté et à la grâce de la beauté, elle
joignait l'esprit, la verve d'imagination et de parole, la délicatesse, la
finesse, un goût exquis des choses de l'art et de la littérature, le naturel du
ton et la simplicité de l'âme. Fille d'une comédienne, la Dancourt, et d'abord
maîtresse du financier qui lui avait promis le mariage et se dérobait tout
doucement à sa promesse, elle avait été conter son chagrin à Mme de Tencin.
«Il vous épousera, j'en fais mon affaire,» lui avait dit Mme de Tencin, et elle
n'avait rien trouvé de mieux que de travailler sourdement les scrupules
religieux du vieux Fleury; en sorte qu'au rembaillement des fermes, Fleury
faisait à la Popelinière une condition d'épouser sa maîtresse. La petite
Dancourt se trouva être, une fois mariée, une maîtresse de salon admirable.
Elle racheta son passé en l'oubliant, sans mettre de l'orgueil sur cet oubli;
elle chercha à plaire, et elle y parvint si bien, elle fut si bien adoptée par la
mode, que peu à peu, sans y songer, elle fut portée naturellement dans un
monde où le financier ne pouvait la suivre, dans des soupers où il n'était pas
invité. Il voulut la retenir, la retirer de ces grandes relations qui le rendaient
jaloux; car, en la voyant si courtisée, il avait repris de l'amour pour elle. Elle
traita ces prétentions de tyrannie capricieuse, d'esclavage humiliant; et
bientôt arrivait la découverte de la liaison avec Richelieu que suivait la
séparation des époux. Mais déjà, elle était malade du mal qui devait la tuer,
et sur lequel elle semble mettre la main pour le faire taire quand elle écrit à
Richelieu. Un cancer emportait la pauvre femme.
Cette mort n'assombrissait qu'un moment la maison de la Popelinière,
bientôt remarié avec la jolie Mlle de Mondran, qu'il épousait sur la
réputation de ses talents. Mais ce n'était plus Mme de la Popelinière. Malgré
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tous ses talents, son esprit, son art de grande comédienne, la nouvelle
maîtresse du salon de la Popelinière n'avait plus la grâce attachante,
attirante de celle qui l'avait précédée. Le monde affluait toujours; mais il
n'accourait plus que par curiosité pour les fêtes et la magnificence de
l'hôte [172].
maîtresse du salon de la Popelinière n'avait plus la grâce attachante,
attirante de celle qui l'avait précédée. Le monde affluait toujours; mais il
n'accourait plus que par curiosité pour les fêtes et la magnificence de
l'hôte [172].
Page 69
III
LA DISSIPATION DU MONDE
Peignons au milieu de ce monde la vie de la femme mondaine.
Ce n'est que vers les onze heures qu'il commence à faire jour chez une
femme de bon ton du dix-huitième siècle. Jusque-là «il n'est pas encore
jour»: c'est l'expression consacrée qui ferme sa porte. Une raie de lumière
glissant du haut du volet, un aboiement de bichon ou de la petite chienne
gredine couchée sur le lit à ses pieds, l'éveille: elle détourne son rideau, elle
ouvre les yeux dans ce demi-jour de sa chambre toute pleine encore des
tiédeurs de la nuit, et elle sonne. On gratte; c'est le feu qu'une femme de
chambre vient faire. La maîtresse demande le temps qu'il fait, se plaint
d'une nuit affreuse, trempe ses lèvres à une tasse de chocolat. Puis, jetant
ses pieds sur le tapis, sautant et s'asseyant sur le bord du lit, caressant d'une
main la petite chienne, de l'autre retenant sa chemise, elle laisse ses deux
femmes lui passer une jupe et lui chausser, en s'agenouillant, ses deux
mules. Cela fait, elle s'abandonne aux bras de ses femmes, qui la
transportent sur une magnifique délassante, et la voilà devant sa toilette.
Dans l'appartement de la femme, c'est le meuble de triomphe que cette table
surmontée d'une glace, parée de dentelles comme un autel, enveloppée de
mousseline comme un berceau, toute encombrée de philtres et de parures,
fards, pâtes, mouches, odeurs, vermillon, rouge minéral, végétal, blanc
chimique, bleu de veine, vinaigre de Maille contre les rides [173], et les
rubans, et les tresses, et les aigrettes, petit monde enchanté des coquetteries
du siècle d'où s'envole un air d'ambre dans un nuage de poudre!—Depuis
longtemps les experts ont réglé sa place: la toilette est toujours dans un
cabinet au nord, pour que le jour net, la clarté sans miroitement d'un atelier
de peinture tombe sur la femme qui s'habille.
LA DISSIPATION DU MONDE
Peignons au milieu de ce monde la vie de la femme mondaine.
Ce n'est que vers les onze heures qu'il commence à faire jour chez une
femme de bon ton du dix-huitième siècle. Jusque-là «il n'est pas encore
jour»: c'est l'expression consacrée qui ferme sa porte. Une raie de lumière
glissant du haut du volet, un aboiement de bichon ou de la petite chienne
gredine couchée sur le lit à ses pieds, l'éveille: elle détourne son rideau, elle
ouvre les yeux dans ce demi-jour de sa chambre toute pleine encore des
tiédeurs de la nuit, et elle sonne. On gratte; c'est le feu qu'une femme de
chambre vient faire. La maîtresse demande le temps qu'il fait, se plaint
d'une nuit affreuse, trempe ses lèvres à une tasse de chocolat. Puis, jetant
ses pieds sur le tapis, sautant et s'asseyant sur le bord du lit, caressant d'une
main la petite chienne, de l'autre retenant sa chemise, elle laisse ses deux
femmes lui passer une jupe et lui chausser, en s'agenouillant, ses deux
mules. Cela fait, elle s'abandonne aux bras de ses femmes, qui la
transportent sur une magnifique délassante, et la voilà devant sa toilette.
Dans l'appartement de la femme, c'est le meuble de triomphe que cette table
surmontée d'une glace, parée de dentelles comme un autel, enveloppée de
mousseline comme un berceau, toute encombrée de philtres et de parures,
fards, pâtes, mouches, odeurs, vermillon, rouge minéral, végétal, blanc
chimique, bleu de veine, vinaigre de Maille contre les rides [173], et les
rubans, et les tresses, et les aigrettes, petit monde enchanté des coquetteries
du siècle d'où s'envole un air d'ambre dans un nuage de poudre!—Depuis
longtemps les experts ont réglé sa place: la toilette est toujours dans un
cabinet au nord, pour que le jour net, la clarté sans miroitement d'un atelier
de peinture tombe sur la femme qui s'habille.
Page 70
Une femme alors devant la glace ajuste à sa maîtresse le corps échancré et
serré des deux côtés, et le lui lace au dos avec un cordonnet qui par instants
se prend dans la chemise qu'il retrousse. Le cartel en forme de lyre accroché
au panneau marque plus de midi; la porte, mal fermée derrière le paravent,
s'est déjà ouverte pour un charmant homme qui, assis à côté du coffre aux
robes, le coude appuyé à la toilette, un bras jeté derrière le fauteuil, regarde
habiller la dame d'un air de confidence. Le moment du grand lever est venu;
et voici tous les courtisans et tous les familiers qui viennent faire cercle
autour de la femme en manteau de lit. C'est l'instant du règne de la femme.
Elle est friande, elle est charmante, ramassée dans son corset, avec cet
aimable désordre et cet air chiffonné du déshabillé du matin. Aussi que de
monde autour d'elle! C'est un marquis, un chevalier, ce sont des robins et
des beaux esprits. Et, tout assaillie de compliments, elle répond, elle sourit,
remuant à tout moment, choisissant un bonnet, puis un autre, laissant en
suspens la main du coiffeur forcé d'attendre, le peigne en l'air, que cette tête
de girouette se fixe un instant pour pouvoir enfin faire une boucle à la
dérobée. C'est là qu'on dépêche les grandes affaires, qu'on reçoit l'amour,
qu'on le gronde, qu'on le caresse, qu'on le congédie; c'est là qu'au milieu du
babil interrompu et coupé, on écrit ces délicieux billets du matin plus aisés
que ceux du soir et où le cœur se montre en négligé. Cependant les deux
sonnettes du cabinet font sans cesse un carillon étourdissant: ce sont des
caprices, des ordres, des commissions; toute la livrée est mise en campagne
pour aller prendre l'affiche de la comédie, acheter des bouquets, s'informer
quand la marchande de modes apportera des rubans d'un nouveau goût, et
quand le vis-à-vis sera peint. Le colporteur entre avec les scandales du jour,
tirant de sa balle des brochures dont une toilette ne peut se passer, et qu'on
gardera trois jours, assure-t-il, sans être tenté d'en faire des papillotes. Le
médecin de madame la complimente sur son magnifique teint, sa brillante
santé, «la collection de ses grâces». Et l'abbé, car l'abbé est de fondation à
la toilette, quelque petit abbé vif et sémillant, se trémoussant sur le siége
qu'une femme lui a avancé, conte l'anecdote du jour, ou fredonne l'ariette
courante, pirouette sur le talon, et taille des mouches tout en parlant. On va,
on vient, on piétine autour de la toilette: un homme à talent gratte une
guitare que les rires font taire, un marin présente un sapajou ou un
perroquet, un petit marchand de fleurs, remarqué la veille à la porte du
Vauxhall, offre des odeurs, des piqûres de Marseille ou des bonbons. Une
marchande déroule sur un fauteuil une soie gorge de pigeon ou fleur de
serré des deux côtés, et le lui lace au dos avec un cordonnet qui par instants
se prend dans la chemise qu'il retrousse. Le cartel en forme de lyre accroché
au panneau marque plus de midi; la porte, mal fermée derrière le paravent,
s'est déjà ouverte pour un charmant homme qui, assis à côté du coffre aux
robes, le coude appuyé à la toilette, un bras jeté derrière le fauteuil, regarde
habiller la dame d'un air de confidence. Le moment du grand lever est venu;
et voici tous les courtisans et tous les familiers qui viennent faire cercle
autour de la femme en manteau de lit. C'est l'instant du règne de la femme.
Elle est friande, elle est charmante, ramassée dans son corset, avec cet
aimable désordre et cet air chiffonné du déshabillé du matin. Aussi que de
monde autour d'elle! C'est un marquis, un chevalier, ce sont des robins et
des beaux esprits. Et, tout assaillie de compliments, elle répond, elle sourit,
remuant à tout moment, choisissant un bonnet, puis un autre, laissant en
suspens la main du coiffeur forcé d'attendre, le peigne en l'air, que cette tête
de girouette se fixe un instant pour pouvoir enfin faire une boucle à la
dérobée. C'est là qu'on dépêche les grandes affaires, qu'on reçoit l'amour,
qu'on le gronde, qu'on le caresse, qu'on le congédie; c'est là qu'au milieu du
babil interrompu et coupé, on écrit ces délicieux billets du matin plus aisés
que ceux du soir et où le cœur se montre en négligé. Cependant les deux
sonnettes du cabinet font sans cesse un carillon étourdissant: ce sont des
caprices, des ordres, des commissions; toute la livrée est mise en campagne
pour aller prendre l'affiche de la comédie, acheter des bouquets, s'informer
quand la marchande de modes apportera des rubans d'un nouveau goût, et
quand le vis-à-vis sera peint. Le colporteur entre avec les scandales du jour,
tirant de sa balle des brochures dont une toilette ne peut se passer, et qu'on
gardera trois jours, assure-t-il, sans être tenté d'en faire des papillotes. Le
médecin de madame la complimente sur son magnifique teint, sa brillante
santé, «la collection de ses grâces». Et l'abbé, car l'abbé est de fondation à
la toilette, quelque petit abbé vif et sémillant, se trémoussant sur le siége
qu'une femme lui a avancé, conte l'anecdote du jour, ou fredonne l'ariette
courante, pirouette sur le talon, et taille des mouches tout en parlant. On va,
on vient, on piétine autour de la toilette: un homme à talent gratte une
guitare que les rires font taire, un marin présente un sapajou ou un
perroquet, un petit marchand de fleurs, remarqué la veille à la porte du
Vauxhall, offre des odeurs, des piqûres de Marseille ou des bonbons. Une
marchande déroule sur un fauteuil une soie gorge de pigeon ou fleur de
Page 71
pêcher; et à tout cela: «Qu'en dit l'abbé?» fait la jolie femme qui se retourne
à demi, et, revenant à la glace, se pose au coin de l'œil une mouche
assassine, tandis que l'abbé lorgne la soierie et la marchande [174].
Heure charmante du matin, que le dix-huitième siècle appelait
poétiquement la jeunesse de la journée! La coquetterie semblait se lever, la
beauté renaissait dans le bruit, l'empressement, l'adoration d'une cour. Il y
avait auprès de la toilette un mouvement délicieux, et qu'animait encore
l'activité des femmes de chambre autour de leur maîtresse, le travail léger
des soubrettes lestes et voltigeantes. On les voyait à tout moment passer et
repasser, aller et revenir, et doucement trottiner, tantôt du vent de leur jupe
faisant lever la poudre tombée, tantôt agenouillées tendant les mules, ou
bien droites tirant du bout des doigts le lacet d'un corps, ou bien encore
penchées mettant la main à un accommodage de cheveux. Et quel air à tout
cela! Imaginez Clairette, Philippine ou Mutine, de fines matoises, des
minois délicats, la plus jolie tournure de visage, les yeux les plus fripons, la
peau blanche, le pied mignon, et l'ensemble de figure le plus frais [175]. Car la
femme d'alors voulait du joli dans tout ce qui l'entourait. Elle aimait les
suivantes avenantes et ragoûtantes. Elle les prenait, sans jalousie, pour
accompagner sa beauté ou pour lui rappeler sa jeunesse; et elle mettait à les
choisir l'amour-propre et le goût de la duchesse de Grammont dont les
chambrières étaient si renommées [176]. Il semble qu'elle ait voulu donner à
Baudouin ces modèles de filles ravissantes, si bien parées des dépouilles
encore fraîches de leurs maîtresses, le petit papillon de dentelle posé sur le
haut de la tête, le fichu des Indes glissant entre les deux seins, les bras nus
sortant des dentelles, la jupe retroussée et falbalassée, le grand tablier de
linge à bavette sur la poitrine [177]; toilette des grandes maisons qui fait si
vite oublier à la femme de chambre sa tenue passée dans les maisons
bourgeoises où elle a d'abord servi, le juste de molleton rayé, la jupe de
calemande, le bonnet rond de simple batiste, les cheveux sans poudre, la
croix d'or au cou au bout d'une ganse noire, et le tablier de toile à carreaux
rouges [178]. Mais alors elle savait tout au plus lire et écrire, faire un lit, une
petite soupe, blanchir le menu linge, coudre, raccommoder [179]; maintenant,
que de talents! Elle est femme de chambre, coiffeuse, habilleuse, ouvrière,
couturière. Elle sait faire de la tapisserie à point carré et à petit point,
monter une blonde, attacher un falbala ou des quilles [180]. Elle est précieuse
à madame qui la traite presque en femme de compagnie. Et à force de voir
à demi, et, revenant à la glace, se pose au coin de l'œil une mouche
assassine, tandis que l'abbé lorgne la soierie et la marchande [174].
Heure charmante du matin, que le dix-huitième siècle appelait
poétiquement la jeunesse de la journée! La coquetterie semblait se lever, la
beauté renaissait dans le bruit, l'empressement, l'adoration d'une cour. Il y
avait auprès de la toilette un mouvement délicieux, et qu'animait encore
l'activité des femmes de chambre autour de leur maîtresse, le travail léger
des soubrettes lestes et voltigeantes. On les voyait à tout moment passer et
repasser, aller et revenir, et doucement trottiner, tantôt du vent de leur jupe
faisant lever la poudre tombée, tantôt agenouillées tendant les mules, ou
bien droites tirant du bout des doigts le lacet d'un corps, ou bien encore
penchées mettant la main à un accommodage de cheveux. Et quel air à tout
cela! Imaginez Clairette, Philippine ou Mutine, de fines matoises, des
minois délicats, la plus jolie tournure de visage, les yeux les plus fripons, la
peau blanche, le pied mignon, et l'ensemble de figure le plus frais [175]. Car la
femme d'alors voulait du joli dans tout ce qui l'entourait. Elle aimait les
suivantes avenantes et ragoûtantes. Elle les prenait, sans jalousie, pour
accompagner sa beauté ou pour lui rappeler sa jeunesse; et elle mettait à les
choisir l'amour-propre et le goût de la duchesse de Grammont dont les
chambrières étaient si renommées [176]. Il semble qu'elle ait voulu donner à
Baudouin ces modèles de filles ravissantes, si bien parées des dépouilles
encore fraîches de leurs maîtresses, le petit papillon de dentelle posé sur le
haut de la tête, le fichu des Indes glissant entre les deux seins, les bras nus
sortant des dentelles, la jupe retroussée et falbalassée, le grand tablier de
linge à bavette sur la poitrine [177]; toilette des grandes maisons qui fait si
vite oublier à la femme de chambre sa tenue passée dans les maisons
bourgeoises où elle a d'abord servi, le juste de molleton rayé, la jupe de
calemande, le bonnet rond de simple batiste, les cheveux sans poudre, la
croix d'or au cou au bout d'une ganse noire, et le tablier de toile à carreaux
rouges [178]. Mais alors elle savait tout au plus lire et écrire, faire un lit, une
petite soupe, blanchir le menu linge, coudre, raccommoder [179]; maintenant,
que de talents! Elle est femme de chambre, coiffeuse, habilleuse, ouvrière,
couturière. Elle sait faire de la tapisserie à point carré et à petit point,
monter une blonde, attacher un falbala ou des quilles [180]. Elle est précieuse
à madame qui la traite presque en femme de compagnie. Et à force de voir
Page 72
d'en bas la meilleure société, elle en prend à l'antichambre et dans l'office le
maintien, les petits airs, les travers et l'élégance [181]; si bien qu'elle pourrait,
comme Lisette, doubler sa maîtresse dans les Jeux de l'Amour. Elle porte
dans toute sa personne comme un goût de monde qui fait dans ce siècle sa
tentation si grande, qui irrite l'infidélité de ces maris peints par Baudouin
dans l'Épouse indiscrète, qui inspire au fils du comte de Soyecourt cette
furieuse passion pour la femme de chambre de sa mère [182]. Les grâces de la
femme de chambre, ce sont les grâces de Marton devenant les grâces de
Suzanne.
Si élégantes, si coquettes, si provocantes qu'elles soient, ces femmes de
service ont souvent de la vertu; presque toujours elles ont une vertu: le
dévouement, si commun dans le service plein de douceur de ce temps où les
maîtresses faisaient danser aux chansons dans leur antichambre [183], où les
Choiseul donnaient le bal aux domestiques de leurs amis [184]. A côté du nom
de Mme du Deffand, de Mlle de Lespinasse, de Mlle Aïssé, l'histoire n'a-t-elle
pas conservé le souvenir de ces trois servantes attachées à leur mémoire
comme elles furent attachées et pour ainsi dire mêlées à leur vie: Devreux,
Rondet, et cette Sophie qui, après la mort de sa maîtresse, entra de chagrin
dans un couvent [185]?
La toilette finie,—et cette toilette n'est souvent qu'une des trois toilettes de
la journée [186],—la femme va répéter l'ariette nouvelle et s'accompagner au
clavecin; ou bien elle prend sa leçon de harpe, cette leçon, dessinée par
Moreau dans l'Accord parfait, qui met le bras en si beau jour, fait jouer si
joliment la main, et donne au visage un air d'enthousiasme fort apprécié par
le siècle de Mme de Genlis [187]. Est-ce le temps du règne de Tronchin
imposant l'exercice à la femme comme une sorte de devoir à la mode?
L'ordre est donné de seller un joli cheval dont la crinière est nouée tout le
long de rubans, dont la queue ornée d'une rosette flotte au vent qui la
fouette. Et suivie par un seul palefrenier, la femme galope jusqu'au bois de
Boulogne dans une veste amazone de satin vert galonné d'or, à la jupe rose
soutachée de dentelles d'argent. C'est la grande distraction des élégantes
quand l'hygiène est de bon ton. Le bois de Boulogne se remplit de
cavalcades où les amazones se croisent avec les cavaliers. Le cheval donne
à la femme mille coquetteries, une allure nouvelle, piquante, libre, le
charme d'un demi-travestissement, les provocations singulières de ce
costume d'homme dans lequel Mme du Barry a voulu être peinte, a voulu
maintien, les petits airs, les travers et l'élégance [181]; si bien qu'elle pourrait,
comme Lisette, doubler sa maîtresse dans les Jeux de l'Amour. Elle porte
dans toute sa personne comme un goût de monde qui fait dans ce siècle sa
tentation si grande, qui irrite l'infidélité de ces maris peints par Baudouin
dans l'Épouse indiscrète, qui inspire au fils du comte de Soyecourt cette
furieuse passion pour la femme de chambre de sa mère [182]. Les grâces de la
femme de chambre, ce sont les grâces de Marton devenant les grâces de
Suzanne.
Si élégantes, si coquettes, si provocantes qu'elles soient, ces femmes de
service ont souvent de la vertu; presque toujours elles ont une vertu: le
dévouement, si commun dans le service plein de douceur de ce temps où les
maîtresses faisaient danser aux chansons dans leur antichambre [183], où les
Choiseul donnaient le bal aux domestiques de leurs amis [184]. A côté du nom
de Mme du Deffand, de Mlle de Lespinasse, de Mlle Aïssé, l'histoire n'a-t-elle
pas conservé le souvenir de ces trois servantes attachées à leur mémoire
comme elles furent attachées et pour ainsi dire mêlées à leur vie: Devreux,
Rondet, et cette Sophie qui, après la mort de sa maîtresse, entra de chagrin
dans un couvent [185]?
La toilette finie,—et cette toilette n'est souvent qu'une des trois toilettes de
la journée [186],—la femme va répéter l'ariette nouvelle et s'accompagner au
clavecin; ou bien elle prend sa leçon de harpe, cette leçon, dessinée par
Moreau dans l'Accord parfait, qui met le bras en si beau jour, fait jouer si
joliment la main, et donne au visage un air d'enthousiasme fort apprécié par
le siècle de Mme de Genlis [187]. Est-ce le temps du règne de Tronchin
imposant l'exercice à la femme comme une sorte de devoir à la mode?
L'ordre est donné de seller un joli cheval dont la crinière est nouée tout le
long de rubans, dont la queue ornée d'une rosette flotte au vent qui la
fouette. Et suivie par un seul palefrenier, la femme galope jusqu'au bois de
Boulogne dans une veste amazone de satin vert galonné d'or, à la jupe rose
soutachée de dentelles d'argent. C'est la grande distraction des élégantes
quand l'hygiène est de bon ton. Le bois de Boulogne se remplit de
cavalcades où les amazones se croisent avec les cavaliers. Le cheval donne
à la femme mille coquetteries, une allure nouvelle, piquante, libre, le
charme d'un demi-travestissement, les provocations singulières de ce
costume d'homme dans lequel Mme du Barry a voulu être peinte, a voulu
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être gravée: ainsi l'on se figurerait la Volupté essayant l'uniforme de
Chérubin. Tailleurs et couturières s'empressent à renouveler la mode
théâtrale des amazones du commencement du siècle; ils s'appliquent à
trouver l'habit le moins habillé qui soit en même temps le plus simple et le
plus galant. Et les femmes à cheval, que le bois de Boulogne voit passer en
1786 dans ses allées de poussière, portent la veste de pékin puce à trois
collets, garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de petits boutons
d'ivoire; la jupe pareille, bordée d'un ruban rose, cache et montre, en allant
et venant, un soulier de peau rose à talon plat. Un petit gilet de pékin vert
pomme se croise et se rabat sur la poitrine, au-dessous d'une large cravate
de gaze blanche qui fait au cou un gros nœud. Sur un chapeau de feutre de
laine couleur queue de serin, la nuance en vogue, tremble, se balance et
s'envole un bouquet de plumes blanches et vertes; et les cheveux, serrés en
gros catogan, à la manière des hommes, parfois enfermés dans une coiffure
au flambeau d'amour, battent au dos des amazones [188].
Avant Tronchin, la lecture des nouvelles manuscrites, quelques brochures
feuilletées menaient la femme jusqu'au dîner [189]. Le dîner achevé, les
chevaux attelés, la femme sortait. Elle faisait ses visites, mille courses; elle
passait au Palais-Marchand, et chez les marchandes de modes pour choisir
quelques dentelles ou les petites oyes les plus élégantes. Elle entrait au
Chagrin de Turquie, la boutique de joaillerie à la mode, où on lui montrait
les aigrettes du dernier goût, les girandoles, les boucles, les esclavages, les
rivières de diamants [190]. Elle battait la ville, courait les curiosités du jour,
allait donner un regard au bâtiment fini, à l'incendie fumant, à la tapisserie
exposée. Tout en courant d'ici là, d'une chose à une autre, elle mettait des
billets de visite, elle se faisait écrire à une dizaine de portes, elle entrait
dans vingt maisons, elle y restait le temps d'une embrassade, d'une
médisance et d'un compliment. Souvent elle se montrait dans une
désobligeante «azurée comme le firmament», et quand le jour commençait à
baisser elle faisait toucher aux Tuileries: c'était le moment brillant de la
promenade, la belle heure du beau monde, et il n'y aurait pas eu de décence
à s'y montrer plus tôt. Les diamants brillaient dans la grande allée, dont
quatre paniers prenaient toute la largeur; et jusqu'au bout de ces Tuileries,
où Richelieu mourant se traînera pour saluer une dernière fois Paris, le
soleil et la femme, on voyait des révérences de grandes dames rendues, d'un
air distrait, aux hommes qui défilaient. Les grands habits, les grandes
Chérubin. Tailleurs et couturières s'empressent à renouveler la mode
théâtrale des amazones du commencement du siècle; ils s'appliquent à
trouver l'habit le moins habillé qui soit en même temps le plus simple et le
plus galant. Et les femmes à cheval, que le bois de Boulogne voit passer en
1786 dans ses allées de poussière, portent la veste de pékin puce à trois
collets, garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de petits boutons
d'ivoire; la jupe pareille, bordée d'un ruban rose, cache et montre, en allant
et venant, un soulier de peau rose à talon plat. Un petit gilet de pékin vert
pomme se croise et se rabat sur la poitrine, au-dessous d'une large cravate
de gaze blanche qui fait au cou un gros nœud. Sur un chapeau de feutre de
laine couleur queue de serin, la nuance en vogue, tremble, se balance et
s'envole un bouquet de plumes blanches et vertes; et les cheveux, serrés en
gros catogan, à la manière des hommes, parfois enfermés dans une coiffure
au flambeau d'amour, battent au dos des amazones [188].
Avant Tronchin, la lecture des nouvelles manuscrites, quelques brochures
feuilletées menaient la femme jusqu'au dîner [189]. Le dîner achevé, les
chevaux attelés, la femme sortait. Elle faisait ses visites, mille courses; elle
passait au Palais-Marchand, et chez les marchandes de modes pour choisir
quelques dentelles ou les petites oyes les plus élégantes. Elle entrait au
Chagrin de Turquie, la boutique de joaillerie à la mode, où on lui montrait
les aigrettes du dernier goût, les girandoles, les boucles, les esclavages, les
rivières de diamants [190]. Elle battait la ville, courait les curiosités du jour,
allait donner un regard au bâtiment fini, à l'incendie fumant, à la tapisserie
exposée. Tout en courant d'ici là, d'une chose à une autre, elle mettait des
billets de visite, elle se faisait écrire à une dizaine de portes, elle entrait
dans vingt maisons, elle y restait le temps d'une embrassade, d'une
médisance et d'un compliment. Souvent elle se montrait dans une
désobligeante «azurée comme le firmament», et quand le jour commençait à
baisser elle faisait toucher aux Tuileries: c'était le moment brillant de la
promenade, la belle heure du beau monde, et il n'y aurait pas eu de décence
à s'y montrer plus tôt. Les diamants brillaient dans la grande allée, dont
quatre paniers prenaient toute la largeur; et jusqu'au bout de ces Tuileries,
où Richelieu mourant se traînera pour saluer une dernière fois Paris, le
soleil et la femme, on voyait des révérences de grandes dames rendues, d'un
air distrait, aux hommes qui défilaient. Les grands habits, les grandes
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toilettes passaient, mêlés aux petites toilettes, aux déshabillés des femmes
qui venaient promener «leur nonchalance ou leur mauvaise santé»; le panier
à ouvrage à la ceinture, le petit chien sous le bras, ces dernières allaient
lentement, la coiffure avancée, un soupçon de rouge à la joue, en robe
ouverte, en jupe falbalassée et assez courte pour laisser voir un pied chaussé
d'une mule blanche. A chaque pas, dans tout ce monde qui se croisait,
c'étaient des rencontres, des reconnaissances, un regard, un mot échangé, un
bras offert, et qu'on prenait pour l'enlever à une autre. Parfois, en se
promenant, l'idée venait d'une partie improvisée. On attendait, en faisant le
tour du grand bassin, que le Pont tournant fût fermé; et, après un souper
chez le Suisse, on avait à soi le jardin et la nuit [191].—Parfois encore l'on
finissait la journée par une partie de garçon, un souper aux Porcherons ou
au Port à l'Anglais [192], à moins que l'on ne préférât le passe-temps de ces
nuits blanches du Cours la Reine, nuits joyeuses et brillantes, pleines de
symphonies, et d'illuminations, et de jeux, qui retenaient jusqu'à l'aube les
hommes et les femmes à la mode [193].
Mais le plus souvent, les jours qui n'étaient point jours d'opéra ou grands
jours de comédie, la femme se laissait entraîner à quelqu'une de ces foires
qui mettaient un coin de carnaval dans Paris ou dans la campagne autour de
Paris. Une compagnie l'emmenait à la foire de Bezons, à la foire Saint-
Ovide, à la foire Saint-Laurent et de préférence à la foire Saint-Germain,
qui l'éblouissaient, l'étourdissaient et l'amusaient avec leurs mille lumières,
leurs bruits de toutes sortes, leurs spectacles de toute espèce: cris de
marchands, appels et compliments, annonces et représentations de danseurs
de corde, de joueurs de gobelets, de faiseurs de tours de gibecière, de
montreurs d'ouvrages mécaniques, boutiques où l'on vendait de tout et des
brochures nouvelles, fête de Babel dont la femme allait oublier la fatigue et
le fracas à l'Opéra-Comique [194].
Plus tard tout est changé, les amusements, les promenades, la vogue des
marchands et les rendez-vous de la mode. On ne va plus au Palais-
Marchand, on va au Palais-Royal. Ce n'est plus au Chagrin de Turquie, à
peine si l'on sait encore ce nom, c'est à la Descente du Pont-Neuf, au Petit
Dunkerque, au Petit, comme on dit familièrement, que s'arrêtent les petites
maîtresses désœuvrées, et qu'elles perdent agréablement deux heures à
choisir une délicieuse inutilité [195]. Et de même que le Palais-Marchand est
déserté pour le Palais-Royal, les Tuileries sont abandonnées pour les
qui venaient promener «leur nonchalance ou leur mauvaise santé»; le panier
à ouvrage à la ceinture, le petit chien sous le bras, ces dernières allaient
lentement, la coiffure avancée, un soupçon de rouge à la joue, en robe
ouverte, en jupe falbalassée et assez courte pour laisser voir un pied chaussé
d'une mule blanche. A chaque pas, dans tout ce monde qui se croisait,
c'étaient des rencontres, des reconnaissances, un regard, un mot échangé, un
bras offert, et qu'on prenait pour l'enlever à une autre. Parfois, en se
promenant, l'idée venait d'une partie improvisée. On attendait, en faisant le
tour du grand bassin, que le Pont tournant fût fermé; et, après un souper
chez le Suisse, on avait à soi le jardin et la nuit [191].—Parfois encore l'on
finissait la journée par une partie de garçon, un souper aux Porcherons ou
au Port à l'Anglais [192], à moins que l'on ne préférât le passe-temps de ces
nuits blanches du Cours la Reine, nuits joyeuses et brillantes, pleines de
symphonies, et d'illuminations, et de jeux, qui retenaient jusqu'à l'aube les
hommes et les femmes à la mode [193].
Mais le plus souvent, les jours qui n'étaient point jours d'opéra ou grands
jours de comédie, la femme se laissait entraîner à quelqu'une de ces foires
qui mettaient un coin de carnaval dans Paris ou dans la campagne autour de
Paris. Une compagnie l'emmenait à la foire de Bezons, à la foire Saint-
Ovide, à la foire Saint-Laurent et de préférence à la foire Saint-Germain,
qui l'éblouissaient, l'étourdissaient et l'amusaient avec leurs mille lumières,
leurs bruits de toutes sortes, leurs spectacles de toute espèce: cris de
marchands, appels et compliments, annonces et représentations de danseurs
de corde, de joueurs de gobelets, de faiseurs de tours de gibecière, de
montreurs d'ouvrages mécaniques, boutiques où l'on vendait de tout et des
brochures nouvelles, fête de Babel dont la femme allait oublier la fatigue et
le fracas à l'Opéra-Comique [194].
Plus tard tout est changé, les amusements, les promenades, la vogue des
marchands et les rendez-vous de la mode. On ne va plus au Palais-
Marchand, on va au Palais-Royal. Ce n'est plus au Chagrin de Turquie, à
peine si l'on sait encore ce nom, c'est à la Descente du Pont-Neuf, au Petit
Dunkerque, au Petit, comme on dit familièrement, que s'arrêtent les petites
maîtresses désœuvrées, et qu'elles perdent agréablement deux heures à
choisir une délicieuse inutilité [195]. Et de même que le Palais-Marchand est
déserté pour le Palais-Royal, les Tuileries sont abandonnées pour les
Page 75
boulevards, la nouvelle promenade en vogue, qui a son jour de mode, le
jeudi, où l'on voit se presser toutes les voitures d'élégantes, les allemandes,
les diligences, les dormeuses, les vis-à-vis, les soli, les paresseuses, les
cabriolets, les sabots, les gondoles, les berlines à cul de singe, les haquets et
les diables. Et ce ne sont qu'hommes et femmes du bel air se lorgnant d'un
carrosse à l'autre, se saluant en levant et abaissant les glaces. Les chevaux
vont au pas pour permettre aux promeneurs d'aller à la portière dire un
bonjour à leurs connaissances, et les bouquetières montent sur les
marchepieds pour offrir leurs fleurs aux dames [196]. On s'arrête, on descend;
on va prendre une glace aux tables placées devant le café Gaussin ou devant
le café du Grand Alexandre; et l'on regarde passer tout ce monde, défiler
toutes ces voitures, les livrées, les figures, la mode, dans ce bruit des
boulevards fait de tous les bruits: le fracas lointain des parades, le
grommellement bourdonnant des buveurs, le sifflement des petites
marchandes de nougat, la musique des vielleuses montagnardes, le
claquement des coups de fouet, le hennissement des chevaux, le son des
tambours et des trompettes [197].
Le cadre des distractions de 1730, de 1740, de 1750 est bien élargi. Les
femmes vont maintenant après le dîner, reculé à trois heures, aux sermons
du père Anselme. Elles vont au Lycée. Elles vont voir la fabrication de la
thériaque au Jardin des Plantes. Elles vont chez l'horloger Furet voir la
négresse qui a l'heure peinte dans l'œil droit, les minutes dessinées dans
l'œil gauche. Elles vont à Vincennes, qui a cessé d'être une prison, voir la
chambre où fut enfermé le grand Condé [198], ou bien chez Greuze admirer
son tableau de Danaé [199]. Elles vont encore voir la procession de trois cent
treize esclaves français rachetés à Alger [200], ou l'hôtel Thélusson qui
s'élève, ou les deux têtes parlantes de l'abbé Mical qui articulent quatre
phrases [201]. Elles vont faire dessiner leur profil, le faire écrire à main levée
par le calligraphe Bernard [202]. Elles vont assister à l'inventaire de la
marquise de Massiac, voir ce mobilier de deux millions, ce magasin
d'étoffes et de porcelaines et de bijoux, comme il n'y en avait pas un à
Paris [203]. Après avoir fait dire une messe le matin pour le succès de
l'ascension d'un aérostat, elles vont embrasser les frères Robert ou Pilatre du
Rozier avant qu'ils ne s'enlèvent [204]. L'engouement des sciences, des arts,
de l'industrie, entré dans la société, a développé chez la femme une curiosité
universelle et fébrile, une envie de tout voir et de tout connaître. Son
jeudi, où l'on voit se presser toutes les voitures d'élégantes, les allemandes,
les diligences, les dormeuses, les vis-à-vis, les soli, les paresseuses, les
cabriolets, les sabots, les gondoles, les berlines à cul de singe, les haquets et
les diables. Et ce ne sont qu'hommes et femmes du bel air se lorgnant d'un
carrosse à l'autre, se saluant en levant et abaissant les glaces. Les chevaux
vont au pas pour permettre aux promeneurs d'aller à la portière dire un
bonjour à leurs connaissances, et les bouquetières montent sur les
marchepieds pour offrir leurs fleurs aux dames [196]. On s'arrête, on descend;
on va prendre une glace aux tables placées devant le café Gaussin ou devant
le café du Grand Alexandre; et l'on regarde passer tout ce monde, défiler
toutes ces voitures, les livrées, les figures, la mode, dans ce bruit des
boulevards fait de tous les bruits: le fracas lointain des parades, le
grommellement bourdonnant des buveurs, le sifflement des petites
marchandes de nougat, la musique des vielleuses montagnardes, le
claquement des coups de fouet, le hennissement des chevaux, le son des
tambours et des trompettes [197].
Le cadre des distractions de 1730, de 1740, de 1750 est bien élargi. Les
femmes vont maintenant après le dîner, reculé à trois heures, aux sermons
du père Anselme. Elles vont au Lycée. Elles vont voir la fabrication de la
thériaque au Jardin des Plantes. Elles vont chez l'horloger Furet voir la
négresse qui a l'heure peinte dans l'œil droit, les minutes dessinées dans
l'œil gauche. Elles vont à Vincennes, qui a cessé d'être une prison, voir la
chambre où fut enfermé le grand Condé [198], ou bien chez Greuze admirer
son tableau de Danaé [199]. Elles vont encore voir la procession de trois cent
treize esclaves français rachetés à Alger [200], ou l'hôtel Thélusson qui
s'élève, ou les deux têtes parlantes de l'abbé Mical qui articulent quatre
phrases [201]. Elles vont faire dessiner leur profil, le faire écrire à main levée
par le calligraphe Bernard [202]. Elles vont assister à l'inventaire de la
marquise de Massiac, voir ce mobilier de deux millions, ce magasin
d'étoffes et de porcelaines et de bijoux, comme il n'y en avait pas un à
Paris [203]. Après avoir fait dire une messe le matin pour le succès de
l'ascension d'un aérostat, elles vont embrasser les frères Robert ou Pilatre du
Rozier avant qu'ils ne s'enlèvent [204]. L'engouement des sciences, des arts,
de l'industrie, entré dans la société, a développé chez la femme une curiosité
universelle et fébrile, une envie de tout voir et de tout connaître. Son
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imagination vole d'idées en idées, de spectacles en spectacles, d'occupations
en occupations; sa journée n'est que mouvement, empressement, projets
d'un instant, ardeur tourbillonnante, inconstante, qui l'emporte aux quatre
coins de Paris, sur les pas de l'opinion, sur les annonces des feuilles
publiques, sur le bruit des systèmes, des théories, des cours et des
expériences, sur le vent qu'il fait, sur l'air qui souffle, sur l'aile du caprice
qui lui effleure le front en passant. Journée pleine et vide, grosse de désirs,
d'aspirations, de résolutions, qui semble remuer avec ce qu'elle se promet de
plaisirs sérieux et de distractions philosophiques, économiques même, la
table d'une encyclopédie! Un méchant, qui est à peine un caricaturiste, l'a
esquissée d'après nature, cette journée d'une femme de la fin du siècle, et il
va nous en peindre le train, la fièvre, les zigzags, les arrêts à moitié chemin,
la folie courante et à bâtons rompus. La femme sort; elle passe prendre le
chevalier, elle l'enlève: il l'accompagnera au cours d'anatomie où elle va. En
route, elle rencontre la marquise, qui a besoin de la consulter sur la chose
du monde la plus essentielle, et qui la mène chez sa marchande de modes. A
trois portes de la marchande de modes, le chasseur du baron aborde la
voiture de ces dames retardée par un embarras: c'est le baron, qui leur
propose de voir de nouvelles expériences sur l'air inflammable. «Je n'aime
rien tant, répond la femme, mais vous me garantissez qu'il n'y aura point de
détonations. Montez, baron.» Et le baron jette au cocher: «Rue de la
Pépinière!» On arrive. «Je vous laisse, dit la femme; il est tard, et je
manquerais mon cours de statique. Chevalier, serez-vous des nôtres?» Près
de l'Arsenal: «Germain, voici l'adresse imprimée.» On commence à rouler.
Mais on aperçoit de jolies perruches: il faut arrêter pour les regarder, leur
parler; le marchand engage les dames à entrer pour voir un superbe
perroquet disant, à ce qu'il assure, des polissonneries qui attireraient trop de
monde autour de la voiture. «Oh! descendons, ma chère, nous nous
amuserons comme des dieux!» On achète le perroquet. Une berline passe.
La femme crie à l'homme qui est dedans: «Un mot. Où courez-vous, comte?
—Je vais voir l'imprimerie des aveugles.—Unique! délicieux! charmant!
Courons-y tous!» Mais en chemin, la femme demande au comte si c'est
cette berline qu'il avait le jour où il l'a conduite voir le tableau de Drouais:
voilà la marquise enflammée par la description du tableau, qui veut
absolument le voir. On se dit que les aveugles imprimeront encore
longtemps, que le tableau peut disparaître d'un moment à l'autre: «Chez
Drouais!» On s'est mis à causer peinture, le chevalier avoue qu'il peint:
en occupations; sa journée n'est que mouvement, empressement, projets
d'un instant, ardeur tourbillonnante, inconstante, qui l'emporte aux quatre
coins de Paris, sur les pas de l'opinion, sur les annonces des feuilles
publiques, sur le bruit des systèmes, des théories, des cours et des
expériences, sur le vent qu'il fait, sur l'air qui souffle, sur l'aile du caprice
qui lui effleure le front en passant. Journée pleine et vide, grosse de désirs,
d'aspirations, de résolutions, qui semble remuer avec ce qu'elle se promet de
plaisirs sérieux et de distractions philosophiques, économiques même, la
table d'une encyclopédie! Un méchant, qui est à peine un caricaturiste, l'a
esquissée d'après nature, cette journée d'une femme de la fin du siècle, et il
va nous en peindre le train, la fièvre, les zigzags, les arrêts à moitié chemin,
la folie courante et à bâtons rompus. La femme sort; elle passe prendre le
chevalier, elle l'enlève: il l'accompagnera au cours d'anatomie où elle va. En
route, elle rencontre la marquise, qui a besoin de la consulter sur la chose
du monde la plus essentielle, et qui la mène chez sa marchande de modes. A
trois portes de la marchande de modes, le chasseur du baron aborde la
voiture de ces dames retardée par un embarras: c'est le baron, qui leur
propose de voir de nouvelles expériences sur l'air inflammable. «Je n'aime
rien tant, répond la femme, mais vous me garantissez qu'il n'y aura point de
détonations. Montez, baron.» Et le baron jette au cocher: «Rue de la
Pépinière!» On arrive. «Je vous laisse, dit la femme; il est tard, et je
manquerais mon cours de statique. Chevalier, serez-vous des nôtres?» Près
de l'Arsenal: «Germain, voici l'adresse imprimée.» On commence à rouler.
Mais on aperçoit de jolies perruches: il faut arrêter pour les regarder, leur
parler; le marchand engage les dames à entrer pour voir un superbe
perroquet disant, à ce qu'il assure, des polissonneries qui attireraient trop de
monde autour de la voiture. «Oh! descendons, ma chère, nous nous
amuserons comme des dieux!» On achète le perroquet. Une berline passe.
La femme crie à l'homme qui est dedans: «Un mot. Où courez-vous, comte?
—Je vais voir l'imprimerie des aveugles.—Unique! délicieux! charmant!
Courons-y tous!» Mais en chemin, la femme demande au comte si c'est
cette berline qu'il avait le jour où il l'a conduite voir le tableau de Drouais:
voilà la marquise enflammée par la description du tableau, qui veut
absolument le voir. On se dit que les aveugles imprimeront encore
longtemps, que le tableau peut disparaître d'un moment à l'autre: «Chez
Drouais!» On s'est mis à causer peinture, le chevalier avoue qu'il peint:
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aussitôt l'idée prend aux femmes de surprendre ses portefeuilles en désordre
et de juger ses fleurs. «A la Barrière Blanche!» Les chevaux tournent et
repartent. «Eh! bon dieu! à propos de fleurs, reprend la marquise, on est
venu me dire que le grand cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce
qui n'aura lieu que dans trente ou quarante ou cinquante ans peut-être... Si
c'était le dernier moment, nous l'aurions manqué pour la vie.» Et du Jardin
des Plantes, l'on revient encore, avant d'être arrivé, à un architecte de
Parthénion qui demeure rue des Marais, de l'architecte à un stucateur du
boulevard de l'Opéra, du stucateur à Réveillon, de Réveillon à Desenne
pour prendre des brochures. Au bout de quoi le chevalier dit à la dame:
«Vous vouliez aller au Lycée...» C'est le mot final de la journée [205].
Point de repos, point de silence, toujours du mouvement, toujours du bruit,
une perpétuelle distraction de soi-même, voilà cette vie. La femme ne veut
point avoir une heure de recueillement, un instant de solitude. Et même aux
heures où le monde lui manque, aux heures où elle est menacée de retomber
sur elle-même, il lui faut à côté d'elle, sous la main, quelque chose de
vivant, de bruyant, d'étourdissant. Il faut, pour lui tenir compagnie et
l'empêcher d'être seule, le jeu et le tapage d'animaux familiers. Ici c'est un
singe, la bête d'élection et d'affection du dix-huitième siècle, la chimère du
Rococo, un sapajou qui prend le chocolat avec sa maîtresse en face d'un
perroquet. Là, capricieux et leste, sautillant comme une phrase de
Carraccioli, un écureuil court sur le damas d'une ottomane et grimpe à la
rocaille d'un lambris. Les chambres à coucher et les salons se remplissent de
ces jolis angoras gris dont Mme de Mirepoix s'entoure, qu'elle installe sur sa
grande table de loto, et qui poussent de la patte les jetons à leur portée [206].
Quelle femme n'a eu au moins un chien? un chien chéri, gâté, qu'on couche
avec soi, qu'on fait manger sur son assiette, auquel on sert un filet de
chevreuil, une aile de faisan, ou une carcasse de gelinotte [207], épagneul ou
doguin qui règne en maître sur les oreillers et les coussins, levrette blanche
ou chienne gredine dont on dit, lorsqu'elle n'est plus: «Ma pauvre défunte
Diane ou Mitonnette [208]!...» Et quel amour, que de soins pareils à ceux de
Marie Leczinska se relevant cent fois la nuit pour chercher sa chienne [209]!
A panser de petits chiens, Lionais gagnait un château et une belle terre: on
l'appelait Monseigneur en Bourgogne [210]. Et quelles belles éducations! Il
semble que ces bêtes prennent, entre les mains de leurs maîtresses, quelque
chose de leur cœur ou de l'esprit du temps: Patie, le chien de Mlle Aïssé, est
et de juger ses fleurs. «A la Barrière Blanche!» Les chevaux tournent et
repartent. «Eh! bon dieu! à propos de fleurs, reprend la marquise, on est
venu me dire que le grand cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce
qui n'aura lieu que dans trente ou quarante ou cinquante ans peut-être... Si
c'était le dernier moment, nous l'aurions manqué pour la vie.» Et du Jardin
des Plantes, l'on revient encore, avant d'être arrivé, à un architecte de
Parthénion qui demeure rue des Marais, de l'architecte à un stucateur du
boulevard de l'Opéra, du stucateur à Réveillon, de Réveillon à Desenne
pour prendre des brochures. Au bout de quoi le chevalier dit à la dame:
«Vous vouliez aller au Lycée...» C'est le mot final de la journée [205].
Point de repos, point de silence, toujours du mouvement, toujours du bruit,
une perpétuelle distraction de soi-même, voilà cette vie. La femme ne veut
point avoir une heure de recueillement, un instant de solitude. Et même aux
heures où le monde lui manque, aux heures où elle est menacée de retomber
sur elle-même, il lui faut à côté d'elle, sous la main, quelque chose de
vivant, de bruyant, d'étourdissant. Il faut, pour lui tenir compagnie et
l'empêcher d'être seule, le jeu et le tapage d'animaux familiers. Ici c'est un
singe, la bête d'élection et d'affection du dix-huitième siècle, la chimère du
Rococo, un sapajou qui prend le chocolat avec sa maîtresse en face d'un
perroquet. Là, capricieux et leste, sautillant comme une phrase de
Carraccioli, un écureuil court sur le damas d'une ottomane et grimpe à la
rocaille d'un lambris. Les chambres à coucher et les salons se remplissent de
ces jolis angoras gris dont Mme de Mirepoix s'entoure, qu'elle installe sur sa
grande table de loto, et qui poussent de la patte les jetons à leur portée [206].
Quelle femme n'a eu au moins un chien? un chien chéri, gâté, qu'on couche
avec soi, qu'on fait manger sur son assiette, auquel on sert un filet de
chevreuil, une aile de faisan, ou une carcasse de gelinotte [207], épagneul ou
doguin qui règne en maître sur les oreillers et les coussins, levrette blanche
ou chienne gredine dont on dit, lorsqu'elle n'est plus: «Ma pauvre défunte
Diane ou Mitonnette [208]!...» Et quel amour, que de soins pareils à ceux de
Marie Leczinska se relevant cent fois la nuit pour chercher sa chienne [209]!
A panser de petits chiens, Lionais gagnait un château et une belle terre: on
l'appelait Monseigneur en Bourgogne [210]. Et quelles belles éducations! Il
semble que ces bêtes prennent, entre les mains de leurs maîtresses, quelque
chose de leur cœur ou de l'esprit du temps: Patie, le chien de Mlle Aïssé, est
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toujours à la porte pour attendre les gens du chevalier; le chien de M. de
Choiseul, Chanteloup, suit Mme de Choiseul au couvent [211], et la princesse
de Conti dresse le sien à mordre son mari [212]! Intelligence, caresses,
immoralité même, rien ne manque dans le dix-huitième siècle à tous ces
jolis petits animaux domestiques, bêtes frottées de grâce à peu près comme
l'abbé Trublet était frotté d'esprit. Le Mercure est rempli des élégies que leur
mort inspire. De leur vivant ils sont fameux, ils ont un nom et une
généalogie: c'est Filou, le chien du Roi; c'est Pouf, le petit chien de Mme
d'Épinay, fils de Thisbé et de Sibéli, qui manque un moment de brouiller la
Chevrette et le Grandval [213]. On les fait dessiner, on les fait graver. Cochin
donne à la postérité les chats de Mme du Deffand. Les chiens de Mme de
Pompadour n'ont pas seulement l'honneur de l'estampe: ils ont la gloire de
la pierre gravée. Poëtes, artistes et peintres les chantent ou les représentent
au-dessous d'un nom ou d'une figure de femme; et n'est-ce pas l'image de
leur fortune que ce chien de la Gimblette, peint par Fragonard, modelé par
Clodion, dans le cadre d'un conte de la Fontaine?
Cependant, malgré tout, des heures restent à la femme qui seraient bien
vides, si la femme ne leur donnait un emploi physique, presque machinal.
Au logis, au coin du feu où la tient un mauvais temps d'hiver, un accès de
paresse, dans le salon même où elle va s'établir toute une soirée, elle a
besoin d'un de ces travaux qui occupent dans tous les temps les mains et les
yeux de son sexe: petits ouvrages ne demandant à la femme qu'une attention
d'habitude et sans réflexion, passe-temps de son loisir qui est la contenance
de son activité. Il y a au dix-huitième siècle une grande imagination de ces
menues occupations de la femme: elles naissent comme une mode, elles se
répandent comme une épidémie, elles disparaissent comme un engouement;
un caprice les apporte et les emporte. Sous la Régence, la fureur est de
découper. Toutes les estampes passent à la découpure, celles-là surtout qui
sont enluminées, et le désœuvrement de la femme taille aux ciseaux les plus
belles, les plus vieilles, les plus rares, des estampes de cent livres pièce [214];
une fois découpées, on les colle sur des cartons, on les vernit et on en fait
des meubles et des tentures, des espèces de tapisseries, des paravents, des
écrans. Folie générale, grand art que cet art des découpures! Crébillon ne
manque pas de le faire appeler le chef-d'œuvre de l'esprit humain par le
sultan Schah-Baham; et cet art ne va-t-il pas avoir en ce siècle son grand
Choiseul, Chanteloup, suit Mme de Choiseul au couvent [211], et la princesse
de Conti dresse le sien à mordre son mari [212]! Intelligence, caresses,
immoralité même, rien ne manque dans le dix-huitième siècle à tous ces
jolis petits animaux domestiques, bêtes frottées de grâce à peu près comme
l'abbé Trublet était frotté d'esprit. Le Mercure est rempli des élégies que leur
mort inspire. De leur vivant ils sont fameux, ils ont un nom et une
généalogie: c'est Filou, le chien du Roi; c'est Pouf, le petit chien de Mme
d'Épinay, fils de Thisbé et de Sibéli, qui manque un moment de brouiller la
Chevrette et le Grandval [213]. On les fait dessiner, on les fait graver. Cochin
donne à la postérité les chats de Mme du Deffand. Les chiens de Mme de
Pompadour n'ont pas seulement l'honneur de l'estampe: ils ont la gloire de
la pierre gravée. Poëtes, artistes et peintres les chantent ou les représentent
au-dessous d'un nom ou d'une figure de femme; et n'est-ce pas l'image de
leur fortune que ce chien de la Gimblette, peint par Fragonard, modelé par
Clodion, dans le cadre d'un conte de la Fontaine?
Cependant, malgré tout, des heures restent à la femme qui seraient bien
vides, si la femme ne leur donnait un emploi physique, presque machinal.
Au logis, au coin du feu où la tient un mauvais temps d'hiver, un accès de
paresse, dans le salon même où elle va s'établir toute une soirée, elle a
besoin d'un de ces travaux qui occupent dans tous les temps les mains et les
yeux de son sexe: petits ouvrages ne demandant à la femme qu'une attention
d'habitude et sans réflexion, passe-temps de son loisir qui est la contenance
de son activité. Il y a au dix-huitième siècle une grande imagination de ces
menues occupations de la femme: elles naissent comme une mode, elles se
répandent comme une épidémie, elles disparaissent comme un engouement;
un caprice les apporte et les emporte. Sous la Régence, la fureur est de
découper. Toutes les estampes passent à la découpure, celles-là surtout qui
sont enluminées, et le désœuvrement de la femme taille aux ciseaux les plus
belles, les plus vieilles, les plus rares, des estampes de cent livres pièce [214];
une fois découpées, on les colle sur des cartons, on les vernit et on en fait
des meubles et des tentures, des espèces de tapisseries, des paravents, des
écrans. Folie générale, grand art que cet art des découpures! Crébillon ne
manque pas de le faire appeler le chef-d'œuvre de l'esprit humain par le
sultan Schah-Baham; et cet art ne va-t-il pas avoir en ce siècle son grand
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homme et son génie dans le fameux Huber, le Watteau, le Callot, et le Paul
Potter du découpage improvisé?
Quand les découpures ont fait leur temps, arrive en 1747 l'invasion des
pantins et des pantines, des petites figures de carton dont un fil remue les
bras et les jambes. Point de cheminée qui n'en soit garnie; c'est l'étrenne
demandée par toutes les femmes et toutes les filles, et partout les petites
figures s'agitent sur l'air de la chanson:
Que Pantin serait content
S'il avait l'art de vous plaire,
Que Pantin serait content
S'il vous plaisait en dansant!
Partout dansent et pantinent les Scaramouches, les Arlequins, les mitrons,
les bergers, les bergères, un peuple de comédie et d'opéra en miniature,
pantins de toutes sortes et à tout prix, depuis le pantin de vingt-quatre sols
jusqu'au pantin de quinze cents livres que Mme la duchesse de Chartres fait
dessiner et peindre à Boucher lui-même [215].—Dans la vogue des pantins
passe, en 1749, la vogue des cheminées à la Popelinière, petites cheminées
avec une plaque qui s'ouvre: un amusement fait d'un scandale.—A quelques
années de là, en 1754, une brochure prend cette singulière date de
publication: L'an 42 des bilboquets, 8 des pantins, 1 des navets [216]. Nous
apprenons là que la mode des bilboquets, signalée par Mlle Aïssé avant la
mode des découpures, est déjà vieille d'un demi-siècle et que les pantins ont
fait place à une nouveauté. Collé va nous donner le secret de cet amusement
singulier, dont l'idée fut peut-être donnée à la femme par l'usage de porter
ses bouquets au bal dans une espèce de petite bouteille de fer blanc couverte
de ruban vert, et de les garder frais en les tenant dans l'eau [217]. Cela
consistait à creuser un navet et à faire entrer dans le creux un ognon de
jacinthe, et le tout mis dans l'eau, le plaisir était de voir croître les deux
plantes ensemble et l'une dans l'autre, la jacinthe poussant ses fleurs et le
navet ses feuilles [218]. C'est le temps où pas une femme n'est meublée sans
cabinets de la Chine, sans magots achetés à l'homme de la rue du Roule [219];
et ne semble-t-il pas qu'il y ait un goût de chinoiserie dans ses plaisirs, dans
ses modes, dans le caprice de ses distractions?
Potter du découpage improvisé?
Quand les découpures ont fait leur temps, arrive en 1747 l'invasion des
pantins et des pantines, des petites figures de carton dont un fil remue les
bras et les jambes. Point de cheminée qui n'en soit garnie; c'est l'étrenne
demandée par toutes les femmes et toutes les filles, et partout les petites
figures s'agitent sur l'air de la chanson:
Que Pantin serait content
S'il avait l'art de vous plaire,
Que Pantin serait content
S'il vous plaisait en dansant!
Partout dansent et pantinent les Scaramouches, les Arlequins, les mitrons,
les bergers, les bergères, un peuple de comédie et d'opéra en miniature,
pantins de toutes sortes et à tout prix, depuis le pantin de vingt-quatre sols
jusqu'au pantin de quinze cents livres que Mme la duchesse de Chartres fait
dessiner et peindre à Boucher lui-même [215].—Dans la vogue des pantins
passe, en 1749, la vogue des cheminées à la Popelinière, petites cheminées
avec une plaque qui s'ouvre: un amusement fait d'un scandale.—A quelques
années de là, en 1754, une brochure prend cette singulière date de
publication: L'an 42 des bilboquets, 8 des pantins, 1 des navets [216]. Nous
apprenons là que la mode des bilboquets, signalée par Mlle Aïssé avant la
mode des découpures, est déjà vieille d'un demi-siècle et que les pantins ont
fait place à une nouveauté. Collé va nous donner le secret de cet amusement
singulier, dont l'idée fut peut-être donnée à la femme par l'usage de porter
ses bouquets au bal dans une espèce de petite bouteille de fer blanc couverte
de ruban vert, et de les garder frais en les tenant dans l'eau [217]. Cela
consistait à creuser un navet et à faire entrer dans le creux un ognon de
jacinthe, et le tout mis dans l'eau, le plaisir était de voir croître les deux
plantes ensemble et l'une dans l'autre, la jacinthe poussant ses fleurs et le
navet ses feuilles [218]. C'est le temps où pas une femme n'est meublée sans
cabinets de la Chine, sans magots achetés à l'homme de la rue du Roule [219];
et ne semble-t-il pas qu'il y ait un goût de chinoiserie dans ses plaisirs, dans
ses modes, dans le caprice de ses distractions?
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Au milieu de ces fantaisies et de ces enfantillages d'un instant, la femme
retrouve un travail que toutes les femmes adoptent, que le bon ton consacre,
et qui fait tomber en désuétude tous les autres ouvrages et même la
tapisserie au petit point. On voit reparaître et se répandre la mode des
nœuds [220], mode charmante. En occupant les doigts de la femme d'un
travail léger et négligent, en lui faisant tantôt allonger, tantôt crochir le petit
doigt, elle laisse son corps sur une chaise longue; elle lui permet de
s'abandonner coquettement aux grâces de la nonchalance éveillée, de la
paresse qui semble faire quelque chose. Plus de femmes qui ne marchent
armées de ces jolies navettes, de ces navettes dont Martin le peintre
vernisseur fera des bijoux d'art, «petits magasins des grâces», comme on les
appelle, que bientôt l'on ne voudra plus qu'en nacre, en acier ou en or. Et où
ne fait-on point de nœuds? On en fait chez soi par tenue, dans sa chambre
par air, dans son boudoir par désir de plaire, par embarras ou par décence.
On en fait dans le monde, on en fait au spectacle; et l'on voit dans les salles
de théâtre, pendant que l'on joue, les dames tirer l'une après l'autre une
navette d'or d'un sac brodé et se mettre à faire des nœuds d'un air fort
appliqué, et en ne regardant guère que le public [221].
Puis, vers 1770, les nœuds et le filet, qui semble venir après les nœuds, ne
sont plus le goût du jour: on parfile. On parfile des galons, des épaulettes,
toute passementerie où il y a de l'or. On parfile pour parfiler, et aussi pour
faire sur son parfilage des bénéfices de cent louis par an [222]. Le gain se
mêlant ici à la mode, ce fut une furie qui fit taire un moment dans les
sociétés jusqu'à l'amour du jeu. L'excès devint tel qu'un homme entrant dans
un salon où l'on parfilait, assailli par les parfileuses, sortait de leurs mains,
de leurs ciseaux, l'habit entièrement dégalonné. C'est le moment où, pour
rappeler la femme à la discrétion, à l'honnêteté, le duc d'Orléans imagine la
charmante perfidie de faire mettre à son habit des brandebourgs d'or faux
qu'il laisse sans rien dire découdre par les dames dans le salon de Villers-
Cotterets, et parfiler avec de l'or vrai [223]. Corrigée de ces violences, la
femme trouva bientôt dans le commerce mille objets de parfilage. Les
fabriques filèrent pour elle l'or en toutes sortes de jouets. Au jour de l'an de
l'année de 1772, l'on vit une boutique pleine de pièces d'or à parfiler pour
étrennes: bobines à tout prix, meubles, fauteuils, cabriolets, écrans,
cabarets, tasses à café, pigeons, poules, canards, moulins, danseurs de
corde. Pendant une dizaine d'années, l'usage, la vogue dura des cadeaux en
retrouve un travail que toutes les femmes adoptent, que le bon ton consacre,
et qui fait tomber en désuétude tous les autres ouvrages et même la
tapisserie au petit point. On voit reparaître et se répandre la mode des
nœuds [220], mode charmante. En occupant les doigts de la femme d'un
travail léger et négligent, en lui faisant tantôt allonger, tantôt crochir le petit
doigt, elle laisse son corps sur une chaise longue; elle lui permet de
s'abandonner coquettement aux grâces de la nonchalance éveillée, de la
paresse qui semble faire quelque chose. Plus de femmes qui ne marchent
armées de ces jolies navettes, de ces navettes dont Martin le peintre
vernisseur fera des bijoux d'art, «petits magasins des grâces», comme on les
appelle, que bientôt l'on ne voudra plus qu'en nacre, en acier ou en or. Et où
ne fait-on point de nœuds? On en fait chez soi par tenue, dans sa chambre
par air, dans son boudoir par désir de plaire, par embarras ou par décence.
On en fait dans le monde, on en fait au spectacle; et l'on voit dans les salles
de théâtre, pendant que l'on joue, les dames tirer l'une après l'autre une
navette d'or d'un sac brodé et se mettre à faire des nœuds d'un air fort
appliqué, et en ne regardant guère que le public [221].
Puis, vers 1770, les nœuds et le filet, qui semble venir après les nœuds, ne
sont plus le goût du jour: on parfile. On parfile des galons, des épaulettes,
toute passementerie où il y a de l'or. On parfile pour parfiler, et aussi pour
faire sur son parfilage des bénéfices de cent louis par an [222]. Le gain se
mêlant ici à la mode, ce fut une furie qui fit taire un moment dans les
sociétés jusqu'à l'amour du jeu. L'excès devint tel qu'un homme entrant dans
un salon où l'on parfilait, assailli par les parfileuses, sortait de leurs mains,
de leurs ciseaux, l'habit entièrement dégalonné. C'est le moment où, pour
rappeler la femme à la discrétion, à l'honnêteté, le duc d'Orléans imagine la
charmante perfidie de faire mettre à son habit des brandebourgs d'or faux
qu'il laisse sans rien dire découdre par les dames dans le salon de Villers-
Cotterets, et parfiler avec de l'or vrai [223]. Corrigée de ces violences, la
femme trouva bientôt dans le commerce mille objets de parfilage. Les
fabriques filèrent pour elle l'or en toutes sortes de jouets. Au jour de l'an de
l'année de 1772, l'on vit une boutique pleine de pièces d'or à parfiler pour
étrennes: bobines à tout prix, meubles, fauteuils, cabriolets, écrans,
cabarets, tasses à café, pigeons, poules, canards, moulins, danseurs de
corde. Pendant une dizaine d'années, l'usage, la vogue dura des cadeaux en
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parfilage d'homme à femme et surtout de femme à femme: c'était la surprise
et le souvenir de l'amitié. Mme du Deffand envoyait à la duchesse de la
Vallière un panier rempli d'œufs de parfilage [224], à Mme la maréchale de
Luxembourg une chaise de parfilage, enveloppée dans ces vers que Grimm
lui dispute pour les donner à qui? à M. Necker!
Vive le parfilage!
Plus de plaisir sans lui.
Cet important ouvrage
Chasse partout l'ennui.
Tandis que l'on déchire
Et galons et rubans,
L'on peut encor médire
Et déchirer les gens [225].
Dans le monde, à la maison, c'est la grande occupation de toutes les heures
où l'on a les mains libres; c'est la ressource de toutes contre l'oisiveté, et l'on
n'entend entre femmes que ce dialogue: «Mon cœur, avez-vous du gros or?
—Assurément, de l'or de bobine?—Je n'en parfile jamais d'autre.—En
voulez-vous un fagot? Allons, je vais vous en donner un fagot, c'est tout ce
que j'aime de faire un fagot [226].»
En ce temps de la fin du siècle, quand la journée est finie, la femme a pour
employer sa soirée toutes les maisons, toutes les réunions, toutes les fêtes
dont tout à l'heure nous donnions la liste et la physionomie. Elle a encore
tous les spectacles de Paris, où elle va, non point en grande loge, mais,
selon l'usage suivi, en petite loge [227], dans une loge masquée par des stores;
petit salon commode, entouré tout à la fois de monde et de mystère, où
Lauzun et Mme de Stainville se donnaient leurs rendez-vous. On y arrive en
déshabillé, on y apporte son épagneul, son coussin et sa chaufferette. On y
échappe aux importuns qui assiégent une femme avant l'heure du
souper [228]. On y reçoit le monde qu'on veut, et on y tient tout haut une
conversation dont on n'interrompt le babil et les éclats que pour regarder par
le morceau de verre de son éventail les entrants et les sortants sans qu'ils
vous voient. Innovation charmante qui est une fortune pour les comédiens
français, et leur fait remanier leur salle: une partie du parterre est supprimée
pour augmenter le nombre de ces petites loges, dont chacune rapporte par
an 4,800 livres à la Comédie [229].
et le souvenir de l'amitié. Mme du Deffand envoyait à la duchesse de la
Vallière un panier rempli d'œufs de parfilage [224], à Mme la maréchale de
Luxembourg une chaise de parfilage, enveloppée dans ces vers que Grimm
lui dispute pour les donner à qui? à M. Necker!
Vive le parfilage!
Plus de plaisir sans lui.
Cet important ouvrage
Chasse partout l'ennui.
Tandis que l'on déchire
Et galons et rubans,
L'on peut encor médire
Et déchirer les gens [225].
Dans le monde, à la maison, c'est la grande occupation de toutes les heures
où l'on a les mains libres; c'est la ressource de toutes contre l'oisiveté, et l'on
n'entend entre femmes que ce dialogue: «Mon cœur, avez-vous du gros or?
—Assurément, de l'or de bobine?—Je n'en parfile jamais d'autre.—En
voulez-vous un fagot? Allons, je vais vous en donner un fagot, c'est tout ce
que j'aime de faire un fagot [226].»
En ce temps de la fin du siècle, quand la journée est finie, la femme a pour
employer sa soirée toutes les maisons, toutes les réunions, toutes les fêtes
dont tout à l'heure nous donnions la liste et la physionomie. Elle a encore
tous les spectacles de Paris, où elle va, non point en grande loge, mais,
selon l'usage suivi, en petite loge [227], dans une loge masquée par des stores;
petit salon commode, entouré tout à la fois de monde et de mystère, où
Lauzun et Mme de Stainville se donnaient leurs rendez-vous. On y arrive en
déshabillé, on y apporte son épagneul, son coussin et sa chaufferette. On y
échappe aux importuns qui assiégent une femme avant l'heure du
souper [228]. On y reçoit le monde qu'on veut, et on y tient tout haut une
conversation dont on n'interrompt le babil et les éclats que pour regarder par
le morceau de verre de son éventail les entrants et les sortants sans qu'ils
vous voient. Innovation charmante qui est une fortune pour les comédiens
français, et leur fait remanier leur salle: une partie du parterre est supprimée
pour augmenter le nombre de ces petites loges, dont chacune rapporte par
an 4,800 livres à la Comédie [229].
Page 82
Mais la femme a pour se distraire mieux encore que tous les spectacles: elle
a le théâtre où elle joue, le théâtre de société.
C'est une fureur, une folie que le théâtre de société dans la seconde moitié
du dix-huitième siècle. Le goût de jouer la comédie gagne toutes les classes.
Il va des petits appartements de Versailles aux sociétés dramatiques de la
rue des Marais et de la rue Popincourt [230]. La mimomanie règne dans le
grand monde, et des mères comme Mme de Sabran donnent à leurs enfants
pour professeurs Larive et Mlle Sainval. La mimomanie éclate dans tous les
coins de Paris [231]. Elle se répand dans les campagnes aux environs de Paris.
Un petit théâtre se dresse dans les hôtels, un grand théâtre se monte dans les
châteaux. Toute la société rêve théâtre d'un bout de la France à l'autre, et il
n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne veuille avoir des tréteaux et
une troupe. Les spectacles de société ont leurs deux grands auteurs: M. de
Moissy, peintre moraliste en détrempe, et Carmontelle, peintre de ridicules
à gouache [232]. Les grandes dames ne peuvent plus vivre sans théâtre, sans
une scène à elles; et lorsque Mme de Guéménée est exilée après la
«souveraine banqueroute» des Guéménée, que fait-elle tout d'abord en
arrivant au lieu de son exil? Elle appelle des tapissiers, et leur fait arranger
un théâtre [233].
Comptez toutes ces scènes où se presse la plus grande compagnie de
France, dont les entrées sont si recherchées, et qui font rage au carême et
surtout pendant la clôture des spectacles [234]:—théâtre de Monsieur, où se
donnent les drames historiques de Desfontaines, les comédies-parades de
Piis et Barré [235]; théâtre au Temple, chez le prince de Conti, où Jean-
Jacques Rousseau fait jouer son grand opéra les Neuf Muses, déclaré
injouable par toute la société du Temple [236]; théâtre à l'Ile-Adam, où le
Comte de Comminges, le drame d'Arnaud, fait pleurer toutes les
femmes [237]; théâtre de Mme de Montesson, où Mme de Montesson figure
dans ses pièces en véritable comédienne, et rappelle, dans les autres, le jeu
de Mlle Doligny, de Mlle Arnould et de Mme Laruette [238]; théâtre chez la
duchesse de Villeroy, où les comédiens français représentent, avant de le
jouer sur leur scène, l'Honnête Criminel; théâtre chez le duc de Grammont à
Clichy, où Durosoy fait un rôle dans sa tragédie du Siége de Calais, et où
paraissent les demoiselles Fauconnier; théâtre chez le baron d'Esclapon au
faubourg Saint-Germain, où a lieu la représentation au bénéfice de Molé
dont les six cents billets sont placés avec tant d'empressement par les
a le théâtre où elle joue, le théâtre de société.
C'est une fureur, une folie que le théâtre de société dans la seconde moitié
du dix-huitième siècle. Le goût de jouer la comédie gagne toutes les classes.
Il va des petits appartements de Versailles aux sociétés dramatiques de la
rue des Marais et de la rue Popincourt [230]. La mimomanie règne dans le
grand monde, et des mères comme Mme de Sabran donnent à leurs enfants
pour professeurs Larive et Mlle Sainval. La mimomanie éclate dans tous les
coins de Paris [231]. Elle se répand dans les campagnes aux environs de Paris.
Un petit théâtre se dresse dans les hôtels, un grand théâtre se monte dans les
châteaux. Toute la société rêve théâtre d'un bout de la France à l'autre, et il
n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne veuille avoir des tréteaux et
une troupe. Les spectacles de société ont leurs deux grands auteurs: M. de
Moissy, peintre moraliste en détrempe, et Carmontelle, peintre de ridicules
à gouache [232]. Les grandes dames ne peuvent plus vivre sans théâtre, sans
une scène à elles; et lorsque Mme de Guéménée est exilée après la
«souveraine banqueroute» des Guéménée, que fait-elle tout d'abord en
arrivant au lieu de son exil? Elle appelle des tapissiers, et leur fait arranger
un théâtre [233].
Comptez toutes ces scènes où se presse la plus grande compagnie de
France, dont les entrées sont si recherchées, et qui font rage au carême et
surtout pendant la clôture des spectacles [234]:—théâtre de Monsieur, où se
donnent les drames historiques de Desfontaines, les comédies-parades de
Piis et Barré [235]; théâtre au Temple, chez le prince de Conti, où Jean-
Jacques Rousseau fait jouer son grand opéra les Neuf Muses, déclaré
injouable par toute la société du Temple [236]; théâtre à l'Ile-Adam, où le
Comte de Comminges, le drame d'Arnaud, fait pleurer toutes les
femmes [237]; théâtre de Mme de Montesson, où Mme de Montesson figure
dans ses pièces en véritable comédienne, et rappelle, dans les autres, le jeu
de Mlle Doligny, de Mlle Arnould et de Mme Laruette [238]; théâtre chez la
duchesse de Villeroy, où les comédiens français représentent, avant de le
jouer sur leur scène, l'Honnête Criminel; théâtre chez le duc de Grammont à
Clichy, où Durosoy fait un rôle dans sa tragédie du Siége de Calais, et où
paraissent les demoiselles Fauconnier; théâtre chez le baron d'Esclapon au
faubourg Saint-Germain, où a lieu la représentation au bénéfice de Molé
dont les six cents billets sont placés avec tant d'empressement par les
Page 83
femmes de la cour [239]; théâtre à Chilly chez la duchesse de Mazarin, qui
offre à Mesdames la représentation de la Partie de chasse de Henri IV [240];
théâtre chez M. de Vaudreuil à Gennevilliers, où le Mariage de Figaro est
représenté pour la première fois [241]; théâtre de M. le duc d'Ayen à Saint-
Germain, où sa fille, la comtesse de Tessé, et le comte d'Ayen déploient tant
de talents dans un drame de Lessing traduit par M. Trudaine [242]; théâtre de
Mme d'Amblimont; théâtre de la Folie-Titon; théâtre à la Chaussée-d'Antin
de Mme de Genlis, où ses deux filles jouent la Petite Curieuse, piquante
satire contre les mœurs de la cour [243]; théâtres d'Auteuil et de Paris des
demoiselles Verrière, qui ont des loges grillées pour les femmes du monde
qui ne veulent pas être vues [244]; théâtre de M. de Magnanville à la
Chevrette, le théâtre de société modèle, supérieur même au théâtre de Mme
de Montesson par le goût, la magnificence, le local, les décorations, les
auteurs, les acteurs, les actrices même; le théâtre qui attire deux cents
carrosses à trois lieues de Paris, le théâtre où l'on joue Roméo et Juliette du
chevalier de Chastellux «tiré du théâtre anglais et accommodé au nôtre», le
théâtre où la marquise de Gléon montre un jeu si décent, si aisé, si noble, où
Mlle Savalette fait les soubrettes de manière à donner de l'ombrage à Mlle
Dangeville [245]!
Car c'était là la grande séduction du théâtre de société pour la femme: il lui
permettait d'être une actrice, il la faisait monter sur les planches [246]. Il lui
donnait l'amusement des répétitions, l'enivrement de l'applaudissement. Il
lui mettait aux joues le rouge du théâtre qu'elle était si fière de porter, et
qu'elle gardait au souper qui suivait la représentation, après avoir fait
semblant de se débarbouiller. Il mettait dans sa vie l'illusion de la comédie,
le mensonge de la scène, les plaisirs des coulisses, l'ivresse que fait monter
au cœur et dans la tête l'ivresse d'un public. Que lui faisait un travail de six
semaines, une toilette de six heures, un jeûne de vingt-quatre? N'était-elle
pas payée de tout ennui, de toute privation, de toute fatigue, lorsqu'elle
entendait à sa sortie de scène: «Ah! mon cœur, comme un ange!... Comment
peut-on jouer comme cela? C'est étonnant! Ne me faites donc pas pleurer
comme ça... Savez-vous que je n'en puis plus?» Et quelle plus jolie
invention pour satisfaire tous les goûts de la femme, toutes ses vanités,
mettre en lumière toutes ses grâces, en activité toutes ses coquetteries? Pour
quelques-unes, le théâtre était une vocation: il y avait en effet des génies de
nature, de grandes comédiennes et d'admirables chanteuses dans ces
offre à Mesdames la représentation de la Partie de chasse de Henri IV [240];
théâtre chez M. de Vaudreuil à Gennevilliers, où le Mariage de Figaro est
représenté pour la première fois [241]; théâtre de M. le duc d'Ayen à Saint-
Germain, où sa fille, la comtesse de Tessé, et le comte d'Ayen déploient tant
de talents dans un drame de Lessing traduit par M. Trudaine [242]; théâtre de
Mme d'Amblimont; théâtre de la Folie-Titon; théâtre à la Chaussée-d'Antin
de Mme de Genlis, où ses deux filles jouent la Petite Curieuse, piquante
satire contre les mœurs de la cour [243]; théâtres d'Auteuil et de Paris des
demoiselles Verrière, qui ont des loges grillées pour les femmes du monde
qui ne veulent pas être vues [244]; théâtre de M. de Magnanville à la
Chevrette, le théâtre de société modèle, supérieur même au théâtre de Mme
de Montesson par le goût, la magnificence, le local, les décorations, les
auteurs, les acteurs, les actrices même; le théâtre qui attire deux cents
carrosses à trois lieues de Paris, le théâtre où l'on joue Roméo et Juliette du
chevalier de Chastellux «tiré du théâtre anglais et accommodé au nôtre», le
théâtre où la marquise de Gléon montre un jeu si décent, si aisé, si noble, où
Mlle Savalette fait les soubrettes de manière à donner de l'ombrage à Mlle
Dangeville [245]!
Car c'était là la grande séduction du théâtre de société pour la femme: il lui
permettait d'être une actrice, il la faisait monter sur les planches [246]. Il lui
donnait l'amusement des répétitions, l'enivrement de l'applaudissement. Il
lui mettait aux joues le rouge du théâtre qu'elle était si fière de porter, et
qu'elle gardait au souper qui suivait la représentation, après avoir fait
semblant de se débarbouiller. Il mettait dans sa vie l'illusion de la comédie,
le mensonge de la scène, les plaisirs des coulisses, l'ivresse que fait monter
au cœur et dans la tête l'ivresse d'un public. Que lui faisait un travail de six
semaines, une toilette de six heures, un jeûne de vingt-quatre? N'était-elle
pas payée de tout ennui, de toute privation, de toute fatigue, lorsqu'elle
entendait à sa sortie de scène: «Ah! mon cœur, comme un ange!... Comment
peut-on jouer comme cela? C'est étonnant! Ne me faites donc pas pleurer
comme ça... Savez-vous que je n'en puis plus?» Et quelle plus jolie
invention pour satisfaire tous les goûts de la femme, toutes ses vanités,
mettre en lumière toutes ses grâces, en activité toutes ses coquetteries? Pour
quelques-unes, le théâtre était une vocation: il y avait en effet des génies de
nature, de grandes comédiennes et d'admirables chanteuses dans ces
Page 84
actrices de société. «Plus de dix de nos femmes du grand monde, dit le
prince de Ligne, jouent et chantent mieux que ce que j'ai vu de mieux sur
tous les théâtres.» Pour beaucoup, le théâtre était un passe-temps; pour un
certain nombre, il était une occasion; pour toutes, il était une fièvre, une
fièvre et un enchantement qui n'était rompu qu'à ces mots: «Ces dames sont
servies.» On courait souper; car on avait à peine déjeuné pour être plus sûre
de son organe. En passant, une glace faisait voir à une ou deux femmes que
leurs épingles étaient tombées; on pensait aux fautes qu'on se ressouvenait
d'avoir commises, on se disait: J'aurais dû dire ceci autrement. Puis on se
rappelait que deux personnes, passant pour être bien ensemble, s'étaient
parlé sur le troisième banc. On n'était plus comédienne, on redevenait
femme, et la comédie finissait par une jalousie de talent, d'amant ou de
figure [247].
Quand c'était l'hiver et le carnaval, la nuit de la femme s'achevait d'ordinaire
à quelque bal masqué et de préférence au bal de l'Opéra [248].
Les préparatifs du bal au commencement du règne de Louis XV, le peintre
Detroy nous les a gardés; et nous voici grâce à lui dans ce riche
appartement où les bras allumés, se tordant aux murs, jettent leurs éclairs
aux cadres superbement chantournés des glaces. La flamme pétille dans la
cheminée, derrière les feux de bronze doré qui sont des sirènes coiffées à la
Maintenon. Les grosses bougies de cire jaune brûlent aux deux coins de la
toilette. Et debout ou assis, les dominos, largement étoffés dans leur robe
sombre, causent, sourient, se rajustent, rattachent le gros nœud qui relève
leurs manches. Les mains jouent avec les lourds masques de carton d'où
pendent deux rubans; un coup léger d'éventail chatouille là-bas deux yeux
qui commencent à se fermer. Ici, le coude poussé par les plus éveillés de la
bande, une soubrette donne le dernier léché à la coiffure plate d'une jeune
femme déjà animée de la joie et de l'esprit du bal, les épaules couvertes, la
gorge à demi voilée d'un manteau de lit flottant laissant voir les ramages
opulents de sa robe de brocart [249].—L'heure venue, l'on part; l'on est arrivé,
et sitôt la rencontre faite de «quelqu'un qui en vaut la peine», que
d'espiègleries dont le feu s'ouvre par la vieille phrase, toujours jeune: Je te
connais, beau masque! Ce sont des libertés prises et des pardons demandés,
des hardiesses suivies d'excuses, et des excuses accompagnées d'audaces,
des éloges de la beauté appuyées par le geste. Pendant que les deux
orchestres font leur bruit, les éventails donnent sur les doigts, et pas une
prince de Ligne, jouent et chantent mieux que ce que j'ai vu de mieux sur
tous les théâtres.» Pour beaucoup, le théâtre était un passe-temps; pour un
certain nombre, il était une occasion; pour toutes, il était une fièvre, une
fièvre et un enchantement qui n'était rompu qu'à ces mots: «Ces dames sont
servies.» On courait souper; car on avait à peine déjeuné pour être plus sûre
de son organe. En passant, une glace faisait voir à une ou deux femmes que
leurs épingles étaient tombées; on pensait aux fautes qu'on se ressouvenait
d'avoir commises, on se disait: J'aurais dû dire ceci autrement. Puis on se
rappelait que deux personnes, passant pour être bien ensemble, s'étaient
parlé sur le troisième banc. On n'était plus comédienne, on redevenait
femme, et la comédie finissait par une jalousie de talent, d'amant ou de
figure [247].
Quand c'était l'hiver et le carnaval, la nuit de la femme s'achevait d'ordinaire
à quelque bal masqué et de préférence au bal de l'Opéra [248].
Les préparatifs du bal au commencement du règne de Louis XV, le peintre
Detroy nous les a gardés; et nous voici grâce à lui dans ce riche
appartement où les bras allumés, se tordant aux murs, jettent leurs éclairs
aux cadres superbement chantournés des glaces. La flamme pétille dans la
cheminée, derrière les feux de bronze doré qui sont des sirènes coiffées à la
Maintenon. Les grosses bougies de cire jaune brûlent aux deux coins de la
toilette. Et debout ou assis, les dominos, largement étoffés dans leur robe
sombre, causent, sourient, se rajustent, rattachent le gros nœud qui relève
leurs manches. Les mains jouent avec les lourds masques de carton d'où
pendent deux rubans; un coup léger d'éventail chatouille là-bas deux yeux
qui commencent à se fermer. Ici, le coude poussé par les plus éveillés de la
bande, une soubrette donne le dernier léché à la coiffure plate d'une jeune
femme déjà animée de la joie et de l'esprit du bal, les épaules couvertes, la
gorge à demi voilée d'un manteau de lit flottant laissant voir les ramages
opulents de sa robe de brocart [249].—L'heure venue, l'on part; l'on est arrivé,
et sitôt la rencontre faite de «quelqu'un qui en vaut la peine», que
d'espiègleries dont le feu s'ouvre par la vieille phrase, toujours jeune: Je te
connais, beau masque! Ce sont des libertés prises et des pardons demandés,
des hardiesses suivies d'excuses, et des excuses accompagnées d'audaces,
des éloges de la beauté appuyées par le geste. Pendant que les deux
orchestres font leur bruit, les éventails donnent sur les doigts, et pas une
Page 85
minute ne se passe sans qu'on entende un froissement de soie, et ce mot
d'une bouche de femme: Finissez vos folies [250]! C'est un flux, un reflux
jusque dans les corridors. Que de rendez-vous donnés sur les degrés de
l'amphithéâtre! Que de reconnaissances et de méprises! Tout se mêle, les
rangs, les ordres, les plus grandes dames et les bourgeoises qui se gonflent
sous leur carton pour jouer la dame de qualité [251]. Qu'est ce bruit? un
masque déchiré sur le visage d'une duchesse par un prince du sang. Qu'est
cette main qu'un masque baise au même bal? La main de la reine de France
donnée à une poissarde qui reproche gaiement à Marie-Antoinette de n'être
pas auprès de son mari [252].
Mais le plaisir, le vrai plaisir du bal est la causerie. L'esprit du dix-huitième
siècle est à l'aise sous le masque: le masque lui donne la verve, il émancipe
ses malices, il fait pétiller ses ironies. Sous la voûte de l'Opéra, les mots
volent, les ripostes sifflent. L'épigramme de Piron se mêle à la chanson de
Nivernois; et tous les esprits de la France, ivres et charmants comme à la fin
d'un souper, y rappellent à tout instant que, là où ils parlent, le Régent causa
de Rabelais avec Voltaire.
Au fond de ces saturnales de la conversation, la femme trouve et goûte la
distraction des rencontres, l'amusement de la coquetterie, le jeu vif et léger
de l'amour. Elle arrête ses amis par le bras, leur donne en passant un
soupçon de jalousie. Elle reçoit, sans être forcée de rougir, les compliments
des inconnus. Elle jouit, à l'abri du déguisement, des aveux et des
déclarations. Elle peut laisser échapper les mots qu'elle ne veut pas dire à
visage découvert, encourager la timidité, renouer après avoir rompu,
ébaucher un roman d'un instant, laisser tomber, comme par mégarde, son
sourire sur un mot, son cœur sur un passant. Et même si elle ne veut que
jouer, badiner, n'a-t-elle pas aux mains cette tabatière que les dames laissent
si volontiers échapper au bal de l'Opéra, pour avoir le lendemain, comme
Mme d'Épinay, la visite de l'aimable homme qui la rapporte [253]?
Le goût et le ton du monde, gardé au milieu de la licence de l'esprit, une
galanterie libre, mais relevée d'élégance, conservent pendant tout le siècle
une délicatesse aux plus vifs plaisirs du carnaval. Une grosse joie, une
turbulence folle, ne se montrent qu'un moment dans ce siècle à l'Opéra,
alors que paraissent les arlequins, les pierrots, les polichinelles, les
mendiants, les podagres, les chinois, les chauves-souris, les hirondelles de
d'une bouche de femme: Finissez vos folies [250]! C'est un flux, un reflux
jusque dans les corridors. Que de rendez-vous donnés sur les degrés de
l'amphithéâtre! Que de reconnaissances et de méprises! Tout se mêle, les
rangs, les ordres, les plus grandes dames et les bourgeoises qui se gonflent
sous leur carton pour jouer la dame de qualité [251]. Qu'est ce bruit? un
masque déchiré sur le visage d'une duchesse par un prince du sang. Qu'est
cette main qu'un masque baise au même bal? La main de la reine de France
donnée à une poissarde qui reproche gaiement à Marie-Antoinette de n'être
pas auprès de son mari [252].
Mais le plaisir, le vrai plaisir du bal est la causerie. L'esprit du dix-huitième
siècle est à l'aise sous le masque: le masque lui donne la verve, il émancipe
ses malices, il fait pétiller ses ironies. Sous la voûte de l'Opéra, les mots
volent, les ripostes sifflent. L'épigramme de Piron se mêle à la chanson de
Nivernois; et tous les esprits de la France, ivres et charmants comme à la fin
d'un souper, y rappellent à tout instant que, là où ils parlent, le Régent causa
de Rabelais avec Voltaire.
Au fond de ces saturnales de la conversation, la femme trouve et goûte la
distraction des rencontres, l'amusement de la coquetterie, le jeu vif et léger
de l'amour. Elle arrête ses amis par le bras, leur donne en passant un
soupçon de jalousie. Elle reçoit, sans être forcée de rougir, les compliments
des inconnus. Elle jouit, à l'abri du déguisement, des aveux et des
déclarations. Elle peut laisser échapper les mots qu'elle ne veut pas dire à
visage découvert, encourager la timidité, renouer après avoir rompu,
ébaucher un roman d'un instant, laisser tomber, comme par mégarde, son
sourire sur un mot, son cœur sur un passant. Et même si elle ne veut que
jouer, badiner, n'a-t-elle pas aux mains cette tabatière que les dames laissent
si volontiers échapper au bal de l'Opéra, pour avoir le lendemain, comme
Mme d'Épinay, la visite de l'aimable homme qui la rapporte [253]?
Le goût et le ton du monde, gardé au milieu de la licence de l'esprit, une
galanterie libre, mais relevée d'élégance, conservent pendant tout le siècle
une délicatesse aux plus vifs plaisirs du carnaval. Une grosse joie, une
turbulence folle, ne se montrent qu'un moment dans ce siècle à l'Opéra,
alors que paraissent les arlequins, les pierrots, les polichinelles, les
mendiants, les podagres, les chinois, les chauves-souris, les hirondelles de
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nuit de carême; mais tous ces masques de tapage sont bien vite renvoyés
aux bals des maîtres de danse de la ville, et même plus bas, aux bals de la
Courtille et du Grand-Salon. La mode des costumes espagnols emplissant la
salle de duègnes et de señoras ne dure guère plus; et après quelques hivers,
les hommes et les femmes reviennent au costume de la causerie, au manteau
de l'intrigue: le domino reparaît, annonçant le retour des anciens plaisirs,
qui rendent aux échos de l'Opéra le bruit, le rire et la gaieté d'un salon. Puis,
à la fin du siècle, quand le domino est dans son plein règne, on trouve à sa
couleur brune ou noire une monotonie trop sévère. Alors, ce ne sont plus
sous le feu des lustres et des bougies que couleurs éclatantes et tendres, du
blanc, du rose, du lilas, du gris de lin, du coquelicot, du soufre, tons frais et
gais qu'égayent encore la gaze et les fleurs artificielles. Et la Folie ne sait
pas pour ses nuits de fête de plus beau voile à jeter sur une femme qu'un
domino jaune pâle noué par des rubans roses, les devants et le capuchon
fleuris d'une guirlande de roses qui repasse deux fois sur un falbala de gaze
blanche, le masque noir et luisant avec une barbe de taffetas rose [254].
La femme du dix-huitième siècle est sortie du bal. Mais sa nuit n'est pas
encore finie. Après un médianoche, un souper, le jour est venu ou va venir:
il lui prend fantaisie d'aller tempérer les vapeurs du champagne avec un
ratafia qu'il est de bon goût de prendre au pont de Neuilly, et qu'il faut boire
en mangeant des macarons, si l'on se pique d'usage [255].
Arrive enfin le coucher. Je l'ai là sous les yeux, ce coucher de la femme du
temps, dans un fin et coquet dessin de Freudeberg. Auprès d'une cheminée
dont le feu clair est masqué par un écran de Beauvais, à côté du marchepied
de lit à deux marches cloutées d'or, devant le lit à la couronne empanachée,
aux draps bombés par la bassinoire que promène une fille de chambre, la
femme, debout sur le tapis peluché, où elle vient de laisser tomber une
lettre, se laisse déshabiller par une femme de chambre. Elle est déjà coiffée
du battant l'œil qui enferme ses cheveux pour la nuit; sa chemise glisse sur
son sein découvert, son jupon falbalassé va tomber au bas des hauts talons
de ses mules. Les lumières des bras vont s'éteindre; la femme demande ses
bougies de nuit,—et derrière elle, dans un cadre éclairé d'une dernière lueur,
un Amour rit comme le dieu de ses rêves et l'ange de sa nuit.
aux bals des maîtres de danse de la ville, et même plus bas, aux bals de la
Courtille et du Grand-Salon. La mode des costumes espagnols emplissant la
salle de duègnes et de señoras ne dure guère plus; et après quelques hivers,
les hommes et les femmes reviennent au costume de la causerie, au manteau
de l'intrigue: le domino reparaît, annonçant le retour des anciens plaisirs,
qui rendent aux échos de l'Opéra le bruit, le rire et la gaieté d'un salon. Puis,
à la fin du siècle, quand le domino est dans son plein règne, on trouve à sa
couleur brune ou noire une monotonie trop sévère. Alors, ce ne sont plus
sous le feu des lustres et des bougies que couleurs éclatantes et tendres, du
blanc, du rose, du lilas, du gris de lin, du coquelicot, du soufre, tons frais et
gais qu'égayent encore la gaze et les fleurs artificielles. Et la Folie ne sait
pas pour ses nuits de fête de plus beau voile à jeter sur une femme qu'un
domino jaune pâle noué par des rubans roses, les devants et le capuchon
fleuris d'une guirlande de roses qui repasse deux fois sur un falbala de gaze
blanche, le masque noir et luisant avec une barbe de taffetas rose [254].
La femme du dix-huitième siècle est sortie du bal. Mais sa nuit n'est pas
encore finie. Après un médianoche, un souper, le jour est venu ou va venir:
il lui prend fantaisie d'aller tempérer les vapeurs du champagne avec un
ratafia qu'il est de bon goût de prendre au pont de Neuilly, et qu'il faut boire
en mangeant des macarons, si l'on se pique d'usage [255].
Arrive enfin le coucher. Je l'ai là sous les yeux, ce coucher de la femme du
temps, dans un fin et coquet dessin de Freudeberg. Auprès d'une cheminée
dont le feu clair est masqué par un écran de Beauvais, à côté du marchepied
de lit à deux marches cloutées d'or, devant le lit à la couronne empanachée,
aux draps bombés par la bassinoire que promène une fille de chambre, la
femme, debout sur le tapis peluché, où elle vient de laisser tomber une
lettre, se laisse déshabiller par une femme de chambre. Elle est déjà coiffée
du battant l'œil qui enferme ses cheveux pour la nuit; sa chemise glisse sur
son sein découvert, son jupon falbalassé va tomber au bas des hauts talons
de ses mules. Les lumières des bras vont s'éteindre; la femme demande ses
bougies de nuit,—et derrière elle, dans un cadre éclairé d'une dernière lueur,
un Amour rit comme le dieu de ses rêves et l'ange de sa nuit.
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Cette dissipation de la vie, cette dissipation du monde, cet étourdissement
des sens, de la tête et de l'âme, ne tardaient pas à amener chez la femme un
certain étourdissement du cœur. Dans ce cercle de plaisirs où l'épouse
s'éloignait chaque jour un peu plus de son mari et s'en détachait davantage,
soit qu'elle eût contre lui le ressentiment de nouveaux torts, soit qu'elle se
refroidît naturellement et d'elle-même, elle commençait bientôt à souffrir
comme d'une vague inquiétude. Elle trouvait le vide au fond de son
existence agitée; et dans cet état flottant où elle était entre la retenue, les
scrupules, une disposition tendre, l'énervement, et les premières tentations
des idées, son cœur inoccupé croyait se défendre et se remplir, en allant à
quelque femme, à une amie, au choix de laquelle on mettait alors presque
autant de vanité qu'au choix d'un amant. Encouragée par l'exemple et le bon
ton du temps, elle se jetait à l'amitié brillante d'une femme à la mode, et y
apportait l'engouement, la frénésie, l'excès d'emportement de son sexe.
C'était là pour elle un premier pas vers l'amour et comme son essai enfantin
et son jeu innocent. Car dans ces liaisons il y avait plus que des soins,
exclusivement réservés à la famille, plus qu'un intérêt, banale politesse de
cœur qu'une femme laissait tomber sur une douzaine de personnes; il y avait
un sentiment, une illusion vive, une sorte de passion. On se jurait une amitié
qui devait durer toute la vie; et que de mines, que d'embrassades, que de
tendresses, que de transports mignards, que de chuchotages! On ne pouvait
se quitter, vivre l'une sans l'autre; et tous les matins, c'étaient des lettres.
Mon cœur, mon amour, ma reine, on ne s'appelait qu'ainsi d'une voix claire
et traînante, en penchant doucement la tête. On portait les mêmes couleurs,
on se soignait, on se gardait dans ses migraines, on se disait mille secrets à
l'oreille; on n'allait qu'aux soupers où l'on était priées ensemble, et il fallait
inviter l'une pour avoir l'autre. On se promenait dans les salons, les bras
enlacés autour de la taille, ou bien on se tenait sur un sopha dans des
attitudes qui montraient un groupe de l'Amitié. On ne parlait que des
charmes de l'amitié; on était fière d'afficher son intimité sentimentale, et le
portrait de la délicieuse amie ne manquait pas de se balancer au bracelet [256].
Vers la fin du siècle, quand la sécheresse des âmes cherche à se retremper
ou plutôt à se tromper par la sensiblerie, quand la mode exige de la
tendresse, les amitiés de femmes exagèrent encore leur spectacle et leur
affectation. C'est une fureur d'autels à l'amitié, d'hymnes à l'amitié. Les
femmes ne portent plus que des ajustements de cheveux pour porter leur
des sens, de la tête et de l'âme, ne tardaient pas à amener chez la femme un
certain étourdissement du cœur. Dans ce cercle de plaisirs où l'épouse
s'éloignait chaque jour un peu plus de son mari et s'en détachait davantage,
soit qu'elle eût contre lui le ressentiment de nouveaux torts, soit qu'elle se
refroidît naturellement et d'elle-même, elle commençait bientôt à souffrir
comme d'une vague inquiétude. Elle trouvait le vide au fond de son
existence agitée; et dans cet état flottant où elle était entre la retenue, les
scrupules, une disposition tendre, l'énervement, et les premières tentations
des idées, son cœur inoccupé croyait se défendre et se remplir, en allant à
quelque femme, à une amie, au choix de laquelle on mettait alors presque
autant de vanité qu'au choix d'un amant. Encouragée par l'exemple et le bon
ton du temps, elle se jetait à l'amitié brillante d'une femme à la mode, et y
apportait l'engouement, la frénésie, l'excès d'emportement de son sexe.
C'était là pour elle un premier pas vers l'amour et comme son essai enfantin
et son jeu innocent. Car dans ces liaisons il y avait plus que des soins,
exclusivement réservés à la famille, plus qu'un intérêt, banale politesse de
cœur qu'une femme laissait tomber sur une douzaine de personnes; il y avait
un sentiment, une illusion vive, une sorte de passion. On se jurait une amitié
qui devait durer toute la vie; et que de mines, que d'embrassades, que de
tendresses, que de transports mignards, que de chuchotages! On ne pouvait
se quitter, vivre l'une sans l'autre; et tous les matins, c'étaient des lettres.
Mon cœur, mon amour, ma reine, on ne s'appelait qu'ainsi d'une voix claire
et traînante, en penchant doucement la tête. On portait les mêmes couleurs,
on se soignait, on se gardait dans ses migraines, on se disait mille secrets à
l'oreille; on n'allait qu'aux soupers où l'on était priées ensemble, et il fallait
inviter l'une pour avoir l'autre. On se promenait dans les salons, les bras
enlacés autour de la taille, ou bien on se tenait sur un sopha dans des
attitudes qui montraient un groupe de l'Amitié. On ne parlait que des
charmes de l'amitié; on était fière d'afficher son intimité sentimentale, et le
portrait de la délicieuse amie ne manquait pas de se balancer au bracelet [256].
Vers la fin du siècle, quand la sécheresse des âmes cherche à se retremper
ou plutôt à se tromper par la sensiblerie, quand la mode exige de la
tendresse, les amitiés de femmes exagèrent encore leur spectacle et leur
affectation. C'est une fureur d'autels à l'amitié, d'hymnes à l'amitié. Les
femmes ne portent plus que des ajustements de cheveux pour porter leur
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amitié sur elle; et la manufacture de Sèvres fabrique à l'honneur de cette
amitié des groupes d'une sensibilité passionnée. Alors entrent dans la
langue toutes sortes de petites finesses alambiquées, d'expressions molles,
et de coquettes mièvreries. Une femme dit, parlant d'une autre: «J'ai un
sentiment pour elle, elle a un attrait pour moi... Ce qu'elle m'inspire a
quelque chose de si vif et de si tendre, que c'est véritablement de la passion.
Et puis il y a une telle conformité dans notre manière d'être, une telle
sympathie entre nous...» Tel est le ton, le parler, et pour ainsi dire le son de
voix de cette amitié toute nouvelle et véritablement propre à ce siècle, dont
le plus gros ridicule et l'extravagance de générosité nous sont retracés dans
une petite comédie de femme, la comédie où Juliette, femme de chambre de
la marquise de Germini, ouvre la scène en lisant les mémoires des
fournisseurs. «Pour un bureau, 800 livres!... C'est vraiment bien nécessaire
pour écrire à la vicomtesse Dorothée; car, grâce au ciel, voilà la plus grande
occupation de Madame: passer sa vie ensemble, et s'écrire régulièrement
dix billets par jour! Pour une grande écritoire, 300 livres! Pour un
portefeuille à secret... Pour un déjeuner de Sèvres, double chiffre de myrte
et de roses, dix écus! Pour deux vases, double chiffre d'immortelles et de
pensées, 400 livres! Pour un groupe représentant «la Confidence de deux
jeunes personnes», 120 livres... Mémoires pour bagues de cheveux, montres
de cheveux, chaînes de cheveux, bracelets de cheveux, cachets de cheveux,
collier de cheveux, boîte de cheveux... [257].»
Cette grande amitié des femmes baissa pourtant un moment comme une
mode qui va passer. La délicieuse amie fut pendant quelques années
détrônée et remplacée par un confident, par l'ami, par un homme auquel la
jeune femme confiait «ses vrais secrets».—Il y avait par le monde d'alors
des hommes très-nuls, très-insignifiants, généralement hors d'âge, sans nul
danger, en qui tout s'alliait, la douceur d'esprit, le caractère effacé,
l'amabilité sans exigence, pour écarter de la femme qui s'approchait d'eux
toute idée d'être compromise. Modestes, ils s'étaient rendu justice en
bornant leur ambition dans la société à la familiarité amicale de la femme,
leur rôle à la direction de la coquetterie féminine; et la considération qu'ils
tiraient de cette place sans fatigue ni agitation, dans l'ombre, derrière la
femme, souvent en tiers dans son cœur, leur suffisait. Discrets, portant dans
toute leur personne une apparence de réserve, à l'écart et le dos tourné à la
conversation générale, ils prenaient position dans un coin de cheminée où
amitié des groupes d'une sensibilité passionnée. Alors entrent dans la
langue toutes sortes de petites finesses alambiquées, d'expressions molles,
et de coquettes mièvreries. Une femme dit, parlant d'une autre: «J'ai un
sentiment pour elle, elle a un attrait pour moi... Ce qu'elle m'inspire a
quelque chose de si vif et de si tendre, que c'est véritablement de la passion.
Et puis il y a une telle conformité dans notre manière d'être, une telle
sympathie entre nous...» Tel est le ton, le parler, et pour ainsi dire le son de
voix de cette amitié toute nouvelle et véritablement propre à ce siècle, dont
le plus gros ridicule et l'extravagance de générosité nous sont retracés dans
une petite comédie de femme, la comédie où Juliette, femme de chambre de
la marquise de Germini, ouvre la scène en lisant les mémoires des
fournisseurs. «Pour un bureau, 800 livres!... C'est vraiment bien nécessaire
pour écrire à la vicomtesse Dorothée; car, grâce au ciel, voilà la plus grande
occupation de Madame: passer sa vie ensemble, et s'écrire régulièrement
dix billets par jour! Pour une grande écritoire, 300 livres! Pour un
portefeuille à secret... Pour un déjeuner de Sèvres, double chiffre de myrte
et de roses, dix écus! Pour deux vases, double chiffre d'immortelles et de
pensées, 400 livres! Pour un groupe représentant «la Confidence de deux
jeunes personnes», 120 livres... Mémoires pour bagues de cheveux, montres
de cheveux, chaînes de cheveux, bracelets de cheveux, cachets de cheveux,
collier de cheveux, boîte de cheveux... [257].»
Cette grande amitié des femmes baissa pourtant un moment comme une
mode qui va passer. La délicieuse amie fut pendant quelques années
détrônée et remplacée par un confident, par l'ami, par un homme auquel la
jeune femme confiait «ses vrais secrets».—Il y avait par le monde d'alors
des hommes très-nuls, très-insignifiants, généralement hors d'âge, sans nul
danger, en qui tout s'alliait, la douceur d'esprit, le caractère effacé,
l'amabilité sans exigence, pour écarter de la femme qui s'approchait d'eux
toute idée d'être compromise. Modestes, ils s'étaient rendu justice en
bornant leur ambition dans la société à la familiarité amicale de la femme,
leur rôle à la direction de la coquetterie féminine; et la considération qu'ils
tiraient de cette place sans fatigue ni agitation, dans l'ombre, derrière la
femme, souvent en tiers dans son cœur, leur suffisait. Discrets, portant dans
toute leur personne une apparence de réserve, à l'écart et le dos tourné à la
conversation générale, ils prenaient position dans un coin de cheminée où
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ils restaient à se chauffer: une femme passait-elle à leur portée? elle était
prise, ils l'accaparaient toute la soirée, ils ne la quittaient plus, ils prenaient
place à ses côtés au souper, ils étaient toujours auprès d'elle, affairés,
penchés confidemment, parlant bas, glissant à tout moment un murmure à
son oreille, des petits mots, de petites phrases, des riens qu'ils coupaient
d'un air de mystère, de repos à intention. Les femmes, les maris, les amants
eux-mêmes les laissaient faire, sans en prendre ombrage: ils demandaient si
peu pour être heureux! D'ailleurs pour les femmes où trouver plus
d'indulgence? Ces confesseurs de leurs secrets avaient si peu de mauvaises
pensées ou les cachaient si bien, qu'ils paraissaient toujours croire que les
intrigues dont on leur faisait confidence étaient des passions platoniques. Et
comment s'étonner, après tant de qualités, du succès des deux grands amis
des femmes: le marquis de Lusignan, appelé Grosse-tête, et le vieux
marquis d'Estréhan, appelé familièrement par toutes les femmes le Père,
suprême confident de tout le monde féminin, si bien en pleine possession de
la confiance générale, qu'il regardait comme un mauvais procédé l'oubli
qu'une femme faisait de s'ouvrir entièrement à lui [258]?
Il arrivait que ce coquetage de l'amitié avec un homme, ce commerce de
sentiment passionné avec une femme, amusant, sans le satisfaire, le cœur de
la jeune épouse, l'acheminaient doucement et insensiblement vers l'idée d'un
caprice plus sérieux. Le tête à tête de l'amitié, assez froid, assez languissant
lorsqu'il n'était plus en spectacle, en représentation dans un salon, se
tournait naturellement vers ce qui occupe la pensée de la femme: la causerie
se laissant aller à son cours se mettait à rouler sur les ridicules des maris, les
inconvénients du mariage. On s'abandonnait à des dissertations sur l'amour,
à des réflexions, à des confidences; et, l'amour-propre se mettant du jeu, on
se contait les passions qu'on inspirait, tout cela ingénument, au moins de la
part de la jeune mariée, sans penser à mal, sans croire au danger. Mais la
coquetterie s'excitait, l'imagination s'enhardissait, la pensée s'échauffait. Il
se dégageait, des paroles que se renvoyaient les deux femmes, des questions
qu'elles soulevaient, des images qu'elles faisaient naître devant elles, un
commencement de tentation, une sourde envie d'émulation pour celle qui
était pure. Ce n'était rien que cette causerie badine et folâtre; et cependant, à
chaque mot, elle touchait à fond une âme pleine de trouble. Et lorsque,
selon l'ordinaire, cette amie de la jeune femme n'était ni aussi jeune ni aussi
neuve qu'elle, lorsqu'elle savait le monde et qu'elle était de celles qui
prise, ils l'accaparaient toute la soirée, ils ne la quittaient plus, ils prenaient
place à ses côtés au souper, ils étaient toujours auprès d'elle, affairés,
penchés confidemment, parlant bas, glissant à tout moment un murmure à
son oreille, des petits mots, de petites phrases, des riens qu'ils coupaient
d'un air de mystère, de repos à intention. Les femmes, les maris, les amants
eux-mêmes les laissaient faire, sans en prendre ombrage: ils demandaient si
peu pour être heureux! D'ailleurs pour les femmes où trouver plus
d'indulgence? Ces confesseurs de leurs secrets avaient si peu de mauvaises
pensées ou les cachaient si bien, qu'ils paraissaient toujours croire que les
intrigues dont on leur faisait confidence étaient des passions platoniques. Et
comment s'étonner, après tant de qualités, du succès des deux grands amis
des femmes: le marquis de Lusignan, appelé Grosse-tête, et le vieux
marquis d'Estréhan, appelé familièrement par toutes les femmes le Père,
suprême confident de tout le monde féminin, si bien en pleine possession de
la confiance générale, qu'il regardait comme un mauvais procédé l'oubli
qu'une femme faisait de s'ouvrir entièrement à lui [258]?
Il arrivait que ce coquetage de l'amitié avec un homme, ce commerce de
sentiment passionné avec une femme, amusant, sans le satisfaire, le cœur de
la jeune épouse, l'acheminaient doucement et insensiblement vers l'idée d'un
caprice plus sérieux. Le tête à tête de l'amitié, assez froid, assez languissant
lorsqu'il n'était plus en spectacle, en représentation dans un salon, se
tournait naturellement vers ce qui occupe la pensée de la femme: la causerie
se laissant aller à son cours se mettait à rouler sur les ridicules des maris, les
inconvénients du mariage. On s'abandonnait à des dissertations sur l'amour,
à des réflexions, à des confidences; et, l'amour-propre se mettant du jeu, on
se contait les passions qu'on inspirait, tout cela ingénument, au moins de la
part de la jeune mariée, sans penser à mal, sans croire au danger. Mais la
coquetterie s'excitait, l'imagination s'enhardissait, la pensée s'échauffait. Il
se dégageait, des paroles que se renvoyaient les deux femmes, des questions
qu'elles soulevaient, des images qu'elles faisaient naître devant elles, un
commencement de tentation, une sourde envie d'émulation pour celle qui
était pure. Ce n'était rien que cette causerie badine et folâtre; et cependant, à
chaque mot, elle touchait à fond une âme pleine de trouble. Et lorsque,
selon l'ordinaire, cette amie de la jeune femme n'était ni aussi jeune ni aussi
neuve qu'elle, lorsqu'elle savait le monde et qu'elle était de celles qui
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s'occupaient à former les jeunes femmes, ce n'était point pour elle un bien
long ouvrage de monter tout à fait cette jeune tête et de disposer
entièrement la petite personne à l'amour de quelque joli homme attendant le
moment et l'heure.
Ces dialogues de femme à femme, qui avancent si fort les choses, il semble
qu'on les écoute à la porte quand on entend Mme d'Épinay avec Mlle d'Ette,
cette Flamande maîtresse du chevalier de Valory, que Diderot a peinte ainsi:
«une grande jatte de lait sur laquelle on a jeté des feuilles de rose, et des
tetons à servir de coussins au menton.» C'est un jour où la jeune femme,
mal à l'aise, accablée de langueur, étouffant comme dans un grand vide, est
couchée sur sa chaise longue, les yeux fermés et mouillés de larmes qui y
montent, faisant semblant de dormir pour ne pas éclater, le cœur gros,
débordant, prêt à se rompre et à se répandre. D'abord elle essaye de rejeter
son état, sa tristesse sur les vapeurs, sur un ennui qu'elle ne peut définir.
«Oui, l'ennui du cœur, et non de l'esprit,» lui dit Mlle d'Ette, et avec ce mot
elle entre en elle, et met le doigt et la lumière sur tout ce que Mme d'Épinay
craignait de creuser et de s'avouer. Elle lui affirme et lui prouve qu'elle
n'aime plus son mari, qu'elle ne saurait plus l'aimer, qu'il n'y a plus en elle
que la révolte d'un amour humilié. Et le remède c'est d'aimer quelque autre
objet plus digne d'elle. Mme d'Épinay s'écrie vivement «qu'elle ne pourra
aimer un autre homme». Puis, ce premier mouvement passé, elle demande
où trouver un homme qui se sacrifie pour elle et se contente d'être son ami
sans prétendre être son amant. «Mais je prétends bien qu'il sera votre
amant,» interrompt la d'Ette jetant le grand mot et la vérité des choses dans
ces illusions de pensionnaire. Cependant, comme Mme d'Épinay demeure
effarouchée, balbutiant qu'elle ne veut pas mal se conduire, Mlle d'Ette lui
développe la théorie qu'il n'y a qu'un mauvais choix ou l'inconstance d'une
femme qui puissent flétrir une réputation. Au bout de cela, la jeune femme
n'en est déjà plus aux principes; il n'est plus question de sa part que de la
difficulté de cacher une intrigue aux yeux du monde. Mlle d'Ette, pour
réponse, lui jette au nez sa propre histoire, l'amant avec lequel elle vit, que
personne ne soupçonne, que Mme d'Épinay ignorait. Et comme elle voit,
sous le coup qu'elle lui a porté, Mme d'Épinay chancelante, étourdie,
confondue, éperdue, disant qu'il lui faudra du temps pour s'accoutumer à
ces idées: «Pas tant que vous croyez, répond-elle. Je vous promets qu'avant
long ouvrage de monter tout à fait cette jeune tête et de disposer
entièrement la petite personne à l'amour de quelque joli homme attendant le
moment et l'heure.
Ces dialogues de femme à femme, qui avancent si fort les choses, il semble
qu'on les écoute à la porte quand on entend Mme d'Épinay avec Mlle d'Ette,
cette Flamande maîtresse du chevalier de Valory, que Diderot a peinte ainsi:
«une grande jatte de lait sur laquelle on a jeté des feuilles de rose, et des
tetons à servir de coussins au menton.» C'est un jour où la jeune femme,
mal à l'aise, accablée de langueur, étouffant comme dans un grand vide, est
couchée sur sa chaise longue, les yeux fermés et mouillés de larmes qui y
montent, faisant semblant de dormir pour ne pas éclater, le cœur gros,
débordant, prêt à se rompre et à se répandre. D'abord elle essaye de rejeter
son état, sa tristesse sur les vapeurs, sur un ennui qu'elle ne peut définir.
«Oui, l'ennui du cœur, et non de l'esprit,» lui dit Mlle d'Ette, et avec ce mot
elle entre en elle, et met le doigt et la lumière sur tout ce que Mme d'Épinay
craignait de creuser et de s'avouer. Elle lui affirme et lui prouve qu'elle
n'aime plus son mari, qu'elle ne saurait plus l'aimer, qu'il n'y a plus en elle
que la révolte d'un amour humilié. Et le remède c'est d'aimer quelque autre
objet plus digne d'elle. Mme d'Épinay s'écrie vivement «qu'elle ne pourra
aimer un autre homme». Puis, ce premier mouvement passé, elle demande
où trouver un homme qui se sacrifie pour elle et se contente d'être son ami
sans prétendre être son amant. «Mais je prétends bien qu'il sera votre
amant,» interrompt la d'Ette jetant le grand mot et la vérité des choses dans
ces illusions de pensionnaire. Cependant, comme Mme d'Épinay demeure
effarouchée, balbutiant qu'elle ne veut pas mal se conduire, Mlle d'Ette lui
développe la théorie qu'il n'y a qu'un mauvais choix ou l'inconstance d'une
femme qui puissent flétrir une réputation. Au bout de cela, la jeune femme
n'en est déjà plus aux principes; il n'est plus question de sa part que de la
difficulté de cacher une intrigue aux yeux du monde. Mlle d'Ette, pour
réponse, lui jette au nez sa propre histoire, l'amant avec lequel elle vit, que
personne ne soupçonne, que Mme d'Épinay ignorait. Et comme elle voit,
sous le coup qu'elle lui a porté, Mme d'Épinay chancelante, étourdie,
confondue, éperdue, disant qu'il lui faudra du temps pour s'accoutumer à
ces idées: «Pas tant que vous croyez, répond-elle. Je vous promets qu'avant
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peu ma morale vous paraîtra toute simple, et vous êtes faite pour la
goûter [259].»
goûter [259].»
Page 92
IV
L'AMOUR
Jusqu'à la mort de Louis XIV, la France semble travailler à diviniser
l'amour. Elle fait de l'amour une passion théorique, un dogme entouré d'une
adoration qui ressemble à un culte. Elle lui attribue une langue sacrée qui a
les raffinements de formules de ces idiomes qu'inventent ou s'approprient
les dévotions rigides, ferventes et pleines de pratiques. Elle cache la
matérialité de l'amour avec l'immatérialité du sentiment, le corps du dieu
avec son âme. Jusqu'au dix-huitième siècle, l'amour parle, il s'empresse, il
se déclare, comme s'il tenait à peine aux sens et comme s'il était, dans
l'homme et dans la femme, une vertu de grandeur et de générosité, de
courage et de délicatesse. Il exige toutes les épreuves et toutes les décences
de la galanterie, l'application à plaire, les soins, la longue volonté, le patient
effort, les respects, les serments, la reconnaissance, la discrétion. Il veut des
prières qui implorent et des agenouillements qui remercient, et il entoure
ses faiblesses de tant de convenances apparentes, ses plus grands scandales
d'un tel air de majesté, que ses fautes, ses hontes même, gardent une
politesse et une excuse, presque une pudeur. Un idéal, dans ces siècles,
élève à lui l'amour, idéal transmis par la chevalerie au bel esprit de la
France, idéal d'héroïsme devenu un idéal de noblesse. Mais au dix-huitième
siècle que devient cet idéal? L'idéal de l'amour au temps de Louis XV n'est
plus rien que le désir, et l'amour est la volupté.
Volupté! c'est le mot du dix-huitième siècle; c'est son secret, son charme,
son âme. Il respire la volupté, il la dégage. La volupté est l'air dont il se
nourrit et qui l'anime. Elle est son atmosphère et son souffle. Elle est son
élément et son inspiration, sa vie et son génie. Elle circule dans son cœur,
dans ses veines, dans sa tête. Elle répand l'enchantement dans ses goûts,
L'AMOUR
Jusqu'à la mort de Louis XIV, la France semble travailler à diviniser
l'amour. Elle fait de l'amour une passion théorique, un dogme entouré d'une
adoration qui ressemble à un culte. Elle lui attribue une langue sacrée qui a
les raffinements de formules de ces idiomes qu'inventent ou s'approprient
les dévotions rigides, ferventes et pleines de pratiques. Elle cache la
matérialité de l'amour avec l'immatérialité du sentiment, le corps du dieu
avec son âme. Jusqu'au dix-huitième siècle, l'amour parle, il s'empresse, il
se déclare, comme s'il tenait à peine aux sens et comme s'il était, dans
l'homme et dans la femme, une vertu de grandeur et de générosité, de
courage et de délicatesse. Il exige toutes les épreuves et toutes les décences
de la galanterie, l'application à plaire, les soins, la longue volonté, le patient
effort, les respects, les serments, la reconnaissance, la discrétion. Il veut des
prières qui implorent et des agenouillements qui remercient, et il entoure
ses faiblesses de tant de convenances apparentes, ses plus grands scandales
d'un tel air de majesté, que ses fautes, ses hontes même, gardent une
politesse et une excuse, presque une pudeur. Un idéal, dans ces siècles,
élève à lui l'amour, idéal transmis par la chevalerie au bel esprit de la
France, idéal d'héroïsme devenu un idéal de noblesse. Mais au dix-huitième
siècle que devient cet idéal? L'idéal de l'amour au temps de Louis XV n'est
plus rien que le désir, et l'amour est la volupté.
Volupté! c'est le mot du dix-huitième siècle; c'est son secret, son charme,
son âme. Il respire la volupté, il la dégage. La volupté est l'air dont il se
nourrit et qui l'anime. Elle est son atmosphère et son souffle. Elle est son
élément et son inspiration, sa vie et son génie. Elle circule dans son cœur,
dans ses veines, dans sa tête. Elle répand l'enchantement dans ses goûts,
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dans ses habitudes, dans ses mœurs et dans ses œuvres. Elle sort de la
bouche du temps, elle sort de sa main, elle s'échappe de son fond intime et
de tous ses dehors. Elle vole sur ce monde, elle le possède, elle est sa fée, sa
muse, le caractère de toutes ses modes, le style de tous ses arts; et rien ne
demeure de ce temps, rien ne survit de ce siècle de la femme, que la volupté
n'ait créé, n'ait touché, n'ait conservé, comme une relique de grâce
immortelle, dans le parfum du plaisir.
La femme alors n'est que volupté. La volupté l'habille. Elle lui met aux
pieds ces mules qui balancent la marche. Elle lui jette dans les cheveux
cette poudre qui fait sortir, comme d'un nuage, la physionomie d'un visage,
l'éclair des yeux, la lumière du rire. Elle lui relève le teint, elle lui allume
les joues avec du rouge. Elle lui baigne les bras avec des dentelles. Elle
montre au haut de la robe comme une promesse de tout le corps de la
femme; elle dévoile sa gorge, et l'on voit, non-seulement le soir dans un
salon, mais encore tout le jour dans la rue, à toute heure, passer la femme
décolletée, provocante, et promenant cette séduction de la chair nue et de la
peau blanche qui dans une ville caressent les yeux comme un rayon et
comme une fleur.
L'habit et le détail de l'habit de la femme, la volupté l'invente et le
commande, elle en donne le dessin et le patron, elle l'accommode à l'amour,
en faisant de ses voiles mêmes une tentation. Parures et coquetteries, elle
les baptise de noms qui semblent attaquer le caprice de l'homme et aller au-
devant de ses sens.
Ainsi parée par la volupté, la femme trouve la volupté partout autour d'elle.
La volupté lui renvoie de tous les côtés son image, elle multiplie sous ses
yeux les formes galantes comme dans un cabinet de glaces. La volupté
chante, elle sourit, elle invite par les choses muettes et habituelles de
l'intérieur de la femme, par les ornements de l'appartement, par le demi-jour
de l'alcôve, par la douceur du boudoir, par le moelleux des soieries, par les
réveilleuses de satin noir dont le ciel est un grand miroir. Elle étale sur les
panneaux des aventures toujours heureuses, qui semblent bannir d'une
chambre de femme les rigueurs même en peinture. Et, tenant la femme dans
une odeur d'ambre, elle la fait vivre, rêver, s'éveiller au milieu d'une clarté
tendre et voilée, sur des meubles de langueur conviant aux paresses molles,
sur les sophas, sur les lits de repos, sur les duchesses où le corps
bouche du temps, elle sort de sa main, elle s'échappe de son fond intime et
de tous ses dehors. Elle vole sur ce monde, elle le possède, elle est sa fée, sa
muse, le caractère de toutes ses modes, le style de tous ses arts; et rien ne
demeure de ce temps, rien ne survit de ce siècle de la femme, que la volupté
n'ait créé, n'ait touché, n'ait conservé, comme une relique de grâce
immortelle, dans le parfum du plaisir.
La femme alors n'est que volupté. La volupté l'habille. Elle lui met aux
pieds ces mules qui balancent la marche. Elle lui jette dans les cheveux
cette poudre qui fait sortir, comme d'un nuage, la physionomie d'un visage,
l'éclair des yeux, la lumière du rire. Elle lui relève le teint, elle lui allume
les joues avec du rouge. Elle lui baigne les bras avec des dentelles. Elle
montre au haut de la robe comme une promesse de tout le corps de la
femme; elle dévoile sa gorge, et l'on voit, non-seulement le soir dans un
salon, mais encore tout le jour dans la rue, à toute heure, passer la femme
décolletée, provocante, et promenant cette séduction de la chair nue et de la
peau blanche qui dans une ville caressent les yeux comme un rayon et
comme une fleur.
L'habit et le détail de l'habit de la femme, la volupté l'invente et le
commande, elle en donne le dessin et le patron, elle l'accommode à l'amour,
en faisant de ses voiles mêmes une tentation. Parures et coquetteries, elle
les baptise de noms qui semblent attaquer le caprice de l'homme et aller au-
devant de ses sens.
Ainsi parée par la volupté, la femme trouve la volupté partout autour d'elle.
La volupté lui renvoie de tous les côtés son image, elle multiplie sous ses
yeux les formes galantes comme dans un cabinet de glaces. La volupté
chante, elle sourit, elle invite par les choses muettes et habituelles de
l'intérieur de la femme, par les ornements de l'appartement, par le demi-jour
de l'alcôve, par la douceur du boudoir, par le moelleux des soieries, par les
réveilleuses de satin noir dont le ciel est un grand miroir. Elle étale sur les
panneaux des aventures toujours heureuses, qui semblent bannir d'une
chambre de femme les rigueurs même en peinture. Et, tenant la femme dans
une odeur d'ambre, elle la fait vivre, rêver, s'éveiller au milieu d'une clarté
tendre et voilée, sur des meubles de langueur conviant aux paresses molles,
sur les sophas, sur les lits de repos, sur les duchesses où le corps
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s'abandonne si joliment aux attitudes lasses et comme négligées, où la jupe
se relevant un tant soit peu laisse voir un bout de pied, un bas de jambe.
L'imagination de la volupté est l'imagination de tous les métiers qui
travaillent pour la femme, de tous les luxes qui veulent lui plaire. Et la
femme sort-elle de ce logis où tout est tendre, coquet, adouci, caressant,
mystérieux? la volupté la suit dans une de ces voitures si bien inventées
contre la timidité, dans un de ces vis-à-vis où les visages se regardent, où
les respirations se mêlent, où les jambes s'entrelacent [260].
La femme se répand-elle dans les sociétés? Causerie, propos aimables,
équivoques, compliments, anecdotes, charades et logogriphes à la mode [261],
voilant dans le plus grand monde le cynisme sous la flatterie, l'esprit du
temps apporte sans cesse à la femme l'écho de la galanterie et le fait
résonner au fond d'elle. L'esprit du temps l'assiége, il éveille ses sens à toute
heure; il jette sur sa toilette, il lui met dans les mains les livres qu'il a dictés
et qu'il applaudit, les brochurettes de ruelles, les opuscules de légèreté et de
passe-temps, les petits romans où l'allégorie joue sur un fond libre et danse
sur une gentille ordure, les contes de fée égayés de licence et de
polissonnerie, les tableaux de mœurs fripons, les fantaisies érotiques qui
semblent, dans un Orient baroque, donner le carnaval des Mille et une Nuits
à l'ennui d'un sultan du Parc aux cerfs. Puis, c'est autour de la femme une
poésie qui la courtise, qui la lutine; ce sont de petits vers qui sonnent à son
oreille comme un baiser de la muse de Dorat sur une joue d'opéra. C'est
Philis, toujours Philis qu'on attaque, qui combat, qui se défend mal... des
regards, des ardeurs, des douceurs. «J'inspire là-dessus en me jouant,» dit
l'Apollon de Marivaux. Poésie de fadeurs qui embaume et qui entête!
Rondeaux de Marot retouchés par Boucher, idylles de Deshoulières
ranimées par Gentil-Bernard, poëmes où les rimes s'accouplent avec un
ruban rose, et où la pensée n'est plus qu'un roucoulement! Il semble que les
lettres du dix-huitième siècle, agenouillées devant la femme, lui tendent ces
tourterelles dans une corbeille de fleurs dont les bouquetières offraient
l'hommage aux reines de France [262].
La femme se met-elle au clavecin? chante-t-elle? Elle chante cette poésie;
elle chante: De ses traits le Dieu de Cythère..., ou: Par un baiser sur les
lèvres d'Iris..., ou: Non, non, le Dieu qui fait aimer [263]..., chansons partout
goûtées, jetées sur toutes les tablettes, dédiées à la Dauphine, et auxquelles
se relevant un tant soit peu laisse voir un bout de pied, un bas de jambe.
L'imagination de la volupté est l'imagination de tous les métiers qui
travaillent pour la femme, de tous les luxes qui veulent lui plaire. Et la
femme sort-elle de ce logis où tout est tendre, coquet, adouci, caressant,
mystérieux? la volupté la suit dans une de ces voitures si bien inventées
contre la timidité, dans un de ces vis-à-vis où les visages se regardent, où
les respirations se mêlent, où les jambes s'entrelacent [260].
La femme se répand-elle dans les sociétés? Causerie, propos aimables,
équivoques, compliments, anecdotes, charades et logogriphes à la mode [261],
voilant dans le plus grand monde le cynisme sous la flatterie, l'esprit du
temps apporte sans cesse à la femme l'écho de la galanterie et le fait
résonner au fond d'elle. L'esprit du temps l'assiége, il éveille ses sens à toute
heure; il jette sur sa toilette, il lui met dans les mains les livres qu'il a dictés
et qu'il applaudit, les brochurettes de ruelles, les opuscules de légèreté et de
passe-temps, les petits romans où l'allégorie joue sur un fond libre et danse
sur une gentille ordure, les contes de fée égayés de licence et de
polissonnerie, les tableaux de mœurs fripons, les fantaisies érotiques qui
semblent, dans un Orient baroque, donner le carnaval des Mille et une Nuits
à l'ennui d'un sultan du Parc aux cerfs. Puis, c'est autour de la femme une
poésie qui la courtise, qui la lutine; ce sont de petits vers qui sonnent à son
oreille comme un baiser de la muse de Dorat sur une joue d'opéra. C'est
Philis, toujours Philis qu'on attaque, qui combat, qui se défend mal... des
regards, des ardeurs, des douceurs. «J'inspire là-dessus en me jouant,» dit
l'Apollon de Marivaux. Poésie de fadeurs qui embaume et qui entête!
Rondeaux de Marot retouchés par Boucher, idylles de Deshoulières
ranimées par Gentil-Bernard, poëmes où les rimes s'accouplent avec un
ruban rose, et où la pensée n'est plus qu'un roucoulement! Il semble que les
lettres du dix-huitième siècle, agenouillées devant la femme, lui tendent ces
tourterelles dans une corbeille de fleurs dont les bouquetières offraient
l'hommage aux reines de France [262].
La femme se met-elle au clavecin? chante-t-elle? Elle chante cette poésie;
elle chante: De ses traits le Dieu de Cythère..., ou: Par un baiser sur les
lèvres d'Iris..., ou: Non, non, le Dieu qui fait aimer [263]..., chansons partout
goûtées, jetées sur toutes les tablettes, dédiées à la Dauphine, et auxquelles
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le temps trouve si peu de mal qu'il met sur les lèvres de Marie-Antoinette le
refrain:
En blanc jupon, en blanc corset... [264].
La volupté, cette volupté universelle, qui se dégage des choses vivantes
comme des choses inanimées, qui se mêle à la parole, qui palpite dans la
musique, qui est la voix, l'accent, la forme de ce monde, la femme la
retrouve dans l'art du temps plus matérielle et pour ainsi dire incarnée. La
statue, le tableau sollicitent son regard par un agrément irritant, par la grâce
amusante et piquante du joli. Sous le ciseau du sculpteur, sous le pinceau du
peintre, dans une nuée d'Amours, tout un Olympe naît du marbre, sort de la
toile, qui n'a d'autre divinité que la coquetterie. C'est le siècle où la nudité
prend l'air du déshabillé, et où l'art, ôtant la pudeur au beau, rappelle ce
petit Amour de Fragonard qui, dans le tableau de la Chemise enlevée,
emporte en riant la décence de la femme. Que de petites scènes coquines,
grivoises! que d'impuretés mythologiques! que de Nymphes scrupuleuses,
que de Balançoires mystérieuses! Que de pages spirituellement
immodestes, échappées au grand Baudouin et au petit Queverdo, à
Freudeberg, à Lavreince, aux mille maîtres qui savent si bien décolleter une
idée de Collé dans une miniature du Corrége! Et la gravure est là, avec son
burin leste, vif et fripon, pour répandre ces idées en gravures, en estampes
vendues publiquement, entrant dans les plus honnêtes intérieurs et mettant
jusqu'aux murs de la chambre des jeunes filles [265], au-dessus de leur lit et
de leur sommeil, ces images impures, ces coquettes impudicités, ces
couples enlacés dans des liens de fleurs, ces scènes de tendresse, de
tromperie, de surprise, au bas desquelles souvent le graveur appelle dans un
titre naïf le Plaisir par son nom [266]!
Quelle résistance pouvait opposer la femme à cette volupté qu'elle respirait
dans toutes choses et qui parlait à tous ses sens? Le siècle, qui l'assaillait de
tentations, lui laissait-il au moins pour les repousser, pour les combattre,
cette dernière vertu de son sexe, l'honnêteté de son corps: la pudeur?
Il faut le dire: la pudeur de la femme du dix-huitième siècle ignorait bien
des modesties acquises depuis elle par la pudeur de son sexe. C'était alors
une vertu peu raffinée, assez peu respectée, et qui restait à l'état brut, quand
elle ne se perdait pas au milieu des impressions, des sensations, des
refrain:
En blanc jupon, en blanc corset... [264].
La volupté, cette volupté universelle, qui se dégage des choses vivantes
comme des choses inanimées, qui se mêle à la parole, qui palpite dans la
musique, qui est la voix, l'accent, la forme de ce monde, la femme la
retrouve dans l'art du temps plus matérielle et pour ainsi dire incarnée. La
statue, le tableau sollicitent son regard par un agrément irritant, par la grâce
amusante et piquante du joli. Sous le ciseau du sculpteur, sous le pinceau du
peintre, dans une nuée d'Amours, tout un Olympe naît du marbre, sort de la
toile, qui n'a d'autre divinité que la coquetterie. C'est le siècle où la nudité
prend l'air du déshabillé, et où l'art, ôtant la pudeur au beau, rappelle ce
petit Amour de Fragonard qui, dans le tableau de la Chemise enlevée,
emporte en riant la décence de la femme. Que de petites scènes coquines,
grivoises! que d'impuretés mythologiques! que de Nymphes scrupuleuses,
que de Balançoires mystérieuses! Que de pages spirituellement
immodestes, échappées au grand Baudouin et au petit Queverdo, à
Freudeberg, à Lavreince, aux mille maîtres qui savent si bien décolleter une
idée de Collé dans une miniature du Corrége! Et la gravure est là, avec son
burin leste, vif et fripon, pour répandre ces idées en gravures, en estampes
vendues publiquement, entrant dans les plus honnêtes intérieurs et mettant
jusqu'aux murs de la chambre des jeunes filles [265], au-dessus de leur lit et
de leur sommeil, ces images impures, ces coquettes impudicités, ces
couples enlacés dans des liens de fleurs, ces scènes de tendresse, de
tromperie, de surprise, au bas desquelles souvent le graveur appelle dans un
titre naïf le Plaisir par son nom [266]!
Quelle résistance pouvait opposer la femme à cette volupté qu'elle respirait
dans toutes choses et qui parlait à tous ses sens? Le siècle, qui l'assaillait de
tentations, lui laissait-il au moins pour les repousser, pour les combattre,
cette dernière vertu de son sexe, l'honnêteté de son corps: la pudeur?
Il faut le dire: la pudeur de la femme du dix-huitième siècle ignorait bien
des modesties acquises depuis elle par la pudeur de son sexe. C'était alors
une vertu peu raffinée, assez peu respectée, et qui restait à l'état brut, quand
elle ne se perdait pas au milieu des impressions, des sensations, des
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révélations, à l'épreuve desquelles le siècle la soumettait. Il y avait dans les
mœurs une naïveté, une liberté, une certaine grossièreté ingénue qui en
faisait, dans toutes les classes, assez bon marché. Comme la pudeur n'entrait
point dans les agréments sociaux, on ne l'apprenait guère à la femme, et
c'est à peine si on lui en laissait l'instinct. Une fille déjà grande fille était
toujours regardée comme une enfant, et on la laissait badiner avec des
hommes; on tolérait même souvent qu'elle fût lacée par eux, sans attacher à
cela plus d'importance qu'à un jeu [267]. La jeune fille devenue femme, un
homme que vous montrera une gravure de Cochin lui prenait, sur sa
chemise, la mesure d'un corps [268]. Mariée, elle recevait au lit, à la toilette
où elle s'habillait et où l'indécence était une grâce, où la liberté quelquefois
dégénérait en cynisme [269]. Dans l'écho des propos d'antichambre, dans la
parole des vieux parents égrillards, une langue, encore chaude du franc
parler de Molière, une langue expressive, colorée, sans pruderie, apportait à
son oreille les mots vifs de ce temps sans gêne. Ses lectures n'étaient guère
plus sévères: de main en main passaient les recueils polissons, les
Maranzakiniana, dictés par quelque grande dame à la plume de
Grécourt [270]; la Pucelle traînait sur les tables, et les femmes qui se
respectaient le plus ne se cachaient pas de l'avoir lue et ne rougissaient pas
de la citer [271]. La femme gardait-elle, malgré tout, une virginité d'âme? Le
mari du temps, tel que nous le dessinent les Mémoires, était peu fait pour la
lui laisser. Il agissait, là-dessus, fort cavalièrement avec sa femme, qu'il
formait aux docilités d'une maîtresse; et, s'il avait bien soupé, il donnait
volontiers à ses amis le spectacle du sommeil et du réveil de sa femme [272].
La femme se tournait-elle vers l'amitié? Elle y trouvait les confidences
galantes, les paroles d'expérience qui ôtent le voile à l'illusion, dans la
compagnie de quelque femme affichée comme Mme d'Arty. Elle allait à une
représentation de proverbe gaillard sur un théâtre de société, à quelque
pièce de haute gaieté pareille à la Vérité dans le vin, ou bien à un de ces
prologues salés des spectacles de la Guimard auxquels les femmes honnêtes
assistaient en loges grillées [273]. Elle essuyait «les jolies horreurs» des
soupers à la mode [274], elle affrontait les chansons badines à la Boufflers
courant le monde à la fin du siècle [275]. Puis, pour achever de lui enlever le
préjugé de ces misérables délicatesses, la philosophie venait: entraînée à
quelque souper de comédienne fameuse, à la table d'une Quinault, dans la
débauche de paroles de Duclos et de Saint-Lambert, au milieu des
paradoxes grisés par le champagne, dans la belle ivresse de l'esprit et de
mœurs une naïveté, une liberté, une certaine grossièreté ingénue qui en
faisait, dans toutes les classes, assez bon marché. Comme la pudeur n'entrait
point dans les agréments sociaux, on ne l'apprenait guère à la femme, et
c'est à peine si on lui en laissait l'instinct. Une fille déjà grande fille était
toujours regardée comme une enfant, et on la laissait badiner avec des
hommes; on tolérait même souvent qu'elle fût lacée par eux, sans attacher à
cela plus d'importance qu'à un jeu [267]. La jeune fille devenue femme, un
homme que vous montrera une gravure de Cochin lui prenait, sur sa
chemise, la mesure d'un corps [268]. Mariée, elle recevait au lit, à la toilette
où elle s'habillait et où l'indécence était une grâce, où la liberté quelquefois
dégénérait en cynisme [269]. Dans l'écho des propos d'antichambre, dans la
parole des vieux parents égrillards, une langue, encore chaude du franc
parler de Molière, une langue expressive, colorée, sans pruderie, apportait à
son oreille les mots vifs de ce temps sans gêne. Ses lectures n'étaient guère
plus sévères: de main en main passaient les recueils polissons, les
Maranzakiniana, dictés par quelque grande dame à la plume de
Grécourt [270]; la Pucelle traînait sur les tables, et les femmes qui se
respectaient le plus ne se cachaient pas de l'avoir lue et ne rougissaient pas
de la citer [271]. La femme gardait-elle, malgré tout, une virginité d'âme? Le
mari du temps, tel que nous le dessinent les Mémoires, était peu fait pour la
lui laisser. Il agissait, là-dessus, fort cavalièrement avec sa femme, qu'il
formait aux docilités d'une maîtresse; et, s'il avait bien soupé, il donnait
volontiers à ses amis le spectacle du sommeil et du réveil de sa femme [272].
La femme se tournait-elle vers l'amitié? Elle y trouvait les confidences
galantes, les paroles d'expérience qui ôtent le voile à l'illusion, dans la
compagnie de quelque femme affichée comme Mme d'Arty. Elle allait à une
représentation de proverbe gaillard sur un théâtre de société, à quelque
pièce de haute gaieté pareille à la Vérité dans le vin, ou bien à un de ces
prologues salés des spectacles de la Guimard auxquels les femmes honnêtes
assistaient en loges grillées [273]. Elle essuyait «les jolies horreurs» des
soupers à la mode [274], elle affrontait les chansons badines à la Boufflers
courant le monde à la fin du siècle [275]. Puis, pour achever de lui enlever le
préjugé de ces misérables délicatesses, la philosophie venait: entraînée à
quelque souper de comédienne fameuse, à la table d'une Quinault, dans la
débauche de paroles de Duclos et de Saint-Lambert, au milieu des
paradoxes grisés par le champagne, dans la belle ivresse de l'esprit et de
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l'éloquence, la femme entendait dire de la pudeur: «Belle vertu! qu'on
attache sur soi avec des épingles [276]!...»
C'est ainsi que peu à peu, d'âge en âge, la facilité des approches, les
spectacles donnés aux sens, l'irrespect de l'homme, les corruptions de la
société et du mariage, les enseignements, les systèmes de pure nature,
attaquaient et déchiraient chez la femme jusqu'aux derniers restes de cette
innocence qui est, dans la jeune fille, la candeur de la chasteté, dans
l'épouse, la pureté de l'honneur. Aussi le jour où l'amour se présentait à sa
pensée, la femme ne trouvait pas pour repousser cette pensée de force
personnelle; elle appelait vainement contre la tentation de ce mot et de ces
images la défense, la révolte de sa pudeur physique. Et bientôt, dans cet
intérieur que désertait le mari, quel effort ne lui fallait-il pas pour garder ce
qu'elle croyait avoir encore de pudeur morale, devant tant d'exemples
publics d'impudeur sociale, devant tant de ménages auxquels l'amour ou
l'habitude servait de contrat, tant de liaisons reconnues, consacrées par
l'opinion publique: Mme Belot et le président de Meinières, Hénault et Mme
du Deffand, d'Alembert et Mlle de Lespinasse, Mme de Marchais et M.
d'Angivilliers, etc.,—jusqu'à Mme Lecomte et Watelet que personne ne
s'étonnait de trouver ensemble chez la rigide Mme Necker [277]!
Facilités, séductions, mœurs, habitudes, modes, tout conspire donc contre la
femme. Tout ce qu'elle touche, tout ce qu'elle rencontre et tout ce qu'elle
voit, apporte à sa volonté la faiblesse, à son imagination le trouble et
l'amollissement. De tous côtés se lève autour d'elle la tentation, non-
seulement la tentation grossière et matérielle, touchant à la paix de ses sens,
irritant les appétits de sa fantaisie et les curiosités de son caprice, mais
encore la tentation redoutable même aux plus vertueuses et aux plus
délicates, la tentation qui frappe aux endroits nobles, aux parties sensibles
de l'âme, qui touche, qui attendrit doucement le cœur avec les larmes qui
montent aux yeux.
Il est un charme de l'amour, tout plein de fraîcheur et de poésie, à l'épreuve
duquel le dix-huitième siècle soumettra les femmes les plus pures, comme
pour leur donner l'assaut dont elles sont dignes. Le péril ne sera plus
représenté par un homme, mais par un enfant. La séduction se cachera sous
l'innocence de l'âge, elle jouera presque sur les genoux de la femme, qui
croira la combattre en la grondant, et qui ne la repoussera qu'une fois
attache sur soi avec des épingles [276]!...»
C'est ainsi que peu à peu, d'âge en âge, la facilité des approches, les
spectacles donnés aux sens, l'irrespect de l'homme, les corruptions de la
société et du mariage, les enseignements, les systèmes de pure nature,
attaquaient et déchiraient chez la femme jusqu'aux derniers restes de cette
innocence qui est, dans la jeune fille, la candeur de la chasteté, dans
l'épouse, la pureté de l'honneur. Aussi le jour où l'amour se présentait à sa
pensée, la femme ne trouvait pas pour repousser cette pensée de force
personnelle; elle appelait vainement contre la tentation de ce mot et de ces
images la défense, la révolte de sa pudeur physique. Et bientôt, dans cet
intérieur que désertait le mari, quel effort ne lui fallait-il pas pour garder ce
qu'elle croyait avoir encore de pudeur morale, devant tant d'exemples
publics d'impudeur sociale, devant tant de ménages auxquels l'amour ou
l'habitude servait de contrat, tant de liaisons reconnues, consacrées par
l'opinion publique: Mme Belot et le président de Meinières, Hénault et Mme
du Deffand, d'Alembert et Mlle de Lespinasse, Mme de Marchais et M.
d'Angivilliers, etc.,—jusqu'à Mme Lecomte et Watelet que personne ne
s'étonnait de trouver ensemble chez la rigide Mme Necker [277]!
Facilités, séductions, mœurs, habitudes, modes, tout conspire donc contre la
femme. Tout ce qu'elle touche, tout ce qu'elle rencontre et tout ce qu'elle
voit, apporte à sa volonté la faiblesse, à son imagination le trouble et
l'amollissement. De tous côtés se lève autour d'elle la tentation, non-
seulement la tentation grossière et matérielle, touchant à la paix de ses sens,
irritant les appétits de sa fantaisie et les curiosités de son caprice, mais
encore la tentation redoutable même aux plus vertueuses et aux plus
délicates, la tentation qui frappe aux endroits nobles, aux parties sensibles
de l'âme, qui touche, qui attendrit doucement le cœur avec les larmes qui
montent aux yeux.
Il est un charme de l'amour, tout plein de fraîcheur et de poésie, à l'épreuve
duquel le dix-huitième siècle soumettra les femmes les plus pures, comme
pour leur donner l'assaut dont elles sont dignes. Le péril ne sera plus
représenté par un homme, mais par un enfant. La séduction se cachera sous
l'innocence de l'âge, elle jouera presque sur les genoux de la femme, qui
croira la combattre en la grondant, et qui ne la repoussera qu'une fois
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blessée: ainsi, dans l'ode antique, ce petit enfant mouillé et plaintif qui
frappe avec une voix de prière à la porte du poëte; puis, assis à son feu, les
mains réchauffées à ses mains, l'enfant tend son arc, l'arc de l'amour, et
touche son hôte au cœur.
Prières d'enfant, larmes d'enfant, blessure d'enfant, n'est-ce pas la jolie
histoire de Mme de Choiseul avec le petit musicien Louis, si doux, si
sensible, si intéressant et qui joue si bien du clavecin? Elle s'en amuse, elle
l'aime à la folie comme un joujou; elle a pour lui la passionnette qu'une
femme a pour son chien. Puis le petit homme grandissant, en grâces, en
intelligence, en douceur, en sensibilité, un matin vient où il faut lui défendre
ces caresses enfantines qui bientôt ne seront plus de son âge. Alors plus de
joie, plus d'appétit: il ne dîne pas. Le cœur gros, il reste assis au clavecin de
Mme de Choiseul, si triste qu'elle laisse tomber sur sa petite tête ce mot de
caresse: «Mon bel enfant.» A ce mot l'enfant éclate; il fond en larmes, en
sanglots, en reproches. Il dit à Mme de Choiseul qu'elle ne l'aime plus,
qu'elle lui défend de l'aimer. Il pleure, il se tait, il pleure encore et s'écrie:
«Et comment vous prouver que je vous aime?» Il veut se jeter et pleurer sur
la main de Mme de Choiseul; mais Mme de Choiseul s'est enfuie déjà pour
dérober son attendrissement, ses larmes, son cœur, à ce doux affligé qui
semble implorer l'amour d'une femme comme on implore l'amour d'une
mère et d'une reine, agenouillé, et caressant le bas de sa robe. Et comment
se défendre de pitié, d'indulgence, les jours suivants? Il a la fièvre; et,
comme il le dit à l'abbé Barthélemy, «son cœur tombe». Il reste en
contemplation, en adoration, laissant venir à ses yeux les pleurs qu'il va
cacher dans une autre chambre. Il s'approche de Mme de Choiseul, il
embrasse ce qui la touche, et, quand elle l'arrête d'un regard, il la supplie
d'un mot: «Quoi! pas même cela?» Tant de candeur, tant d'ardeur, tant
d'audace ingénue, un enfantillage de passion si naturel et qui est la passion
même finiront par mettre sous la plume de Mme de Choiseul le cri du temps,
le cri de la femme: «Quoi qu'on aime, c'est toujours bien fait d'aimer.» Et
peut-être dira-t-elle plus vrai qu'elle ne croit elle-même lorsqu'elle écrira:
«Mes amours avec Louis sont à leur fin; leur terme est celui de son voyage
à Paris, et je l'y renvoie à Pâques. Ainsi vous voyez que je vais être bien
désœuvrée [278].»
Mais on rencontre dans le dix-huitième siècle, à côté du petit Louis, de plus
grands enfants et qui menacent les maris de plus près. Ceux-ci ne sont pas
frappe avec une voix de prière à la porte du poëte; puis, assis à son feu, les
mains réchauffées à ses mains, l'enfant tend son arc, l'arc de l'amour, et
touche son hôte au cœur.
Prières d'enfant, larmes d'enfant, blessure d'enfant, n'est-ce pas la jolie
histoire de Mme de Choiseul avec le petit musicien Louis, si doux, si
sensible, si intéressant et qui joue si bien du clavecin? Elle s'en amuse, elle
l'aime à la folie comme un joujou; elle a pour lui la passionnette qu'une
femme a pour son chien. Puis le petit homme grandissant, en grâces, en
intelligence, en douceur, en sensibilité, un matin vient où il faut lui défendre
ces caresses enfantines qui bientôt ne seront plus de son âge. Alors plus de
joie, plus d'appétit: il ne dîne pas. Le cœur gros, il reste assis au clavecin de
Mme de Choiseul, si triste qu'elle laisse tomber sur sa petite tête ce mot de
caresse: «Mon bel enfant.» A ce mot l'enfant éclate; il fond en larmes, en
sanglots, en reproches. Il dit à Mme de Choiseul qu'elle ne l'aime plus,
qu'elle lui défend de l'aimer. Il pleure, il se tait, il pleure encore et s'écrie:
«Et comment vous prouver que je vous aime?» Il veut se jeter et pleurer sur
la main de Mme de Choiseul; mais Mme de Choiseul s'est enfuie déjà pour
dérober son attendrissement, ses larmes, son cœur, à ce doux affligé qui
semble implorer l'amour d'une femme comme on implore l'amour d'une
mère et d'une reine, agenouillé, et caressant le bas de sa robe. Et comment
se défendre de pitié, d'indulgence, les jours suivants? Il a la fièvre; et,
comme il le dit à l'abbé Barthélemy, «son cœur tombe». Il reste en
contemplation, en adoration, laissant venir à ses yeux les pleurs qu'il va
cacher dans une autre chambre. Il s'approche de Mme de Choiseul, il
embrasse ce qui la touche, et, quand elle l'arrête d'un regard, il la supplie
d'un mot: «Quoi! pas même cela?» Tant de candeur, tant d'ardeur, tant
d'audace ingénue, un enfantillage de passion si naturel et qui est la passion
même finiront par mettre sous la plume de Mme de Choiseul le cri du temps,
le cri de la femme: «Quoi qu'on aime, c'est toujours bien fait d'aimer.» Et
peut-être dira-t-elle plus vrai qu'elle ne croit elle-même lorsqu'elle écrira:
«Mes amours avec Louis sont à leur fin; leur terme est celui de son voyage
à Paris, et je l'y renvoie à Pâques. Ainsi vous voyez que je vais être bien
désœuvrée [278].»
Mais on rencontre dans le dix-huitième siècle, à côté du petit Louis, de plus
grands enfants et qui menacent les maris de plus près. Ceux-ci ne sont pas
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encore hommes, mais ils commencent à l'être. Le dernier rire de l'enfance se
mêle en eux au premier soupir de la virilité. Ils ont les grâces du matin de la
vie, la flamme de la jeunesse, l'impatience, la légèreté, l'étourderie. Ils ont
pour plaire l'âge où l'on obtient une compagnie, l'âge où l'on voudrait avoir
une jolie maîtresse et un excellent cheval de bataille. Ils séduisent par un
mélange de frivolité et d'héroïsme, par leur peau blanche comme la peau
d'une femme, par leur uniforme de soldat que le feu va baptiser. Ils badinent
à une toilette, et la pensée de la femme qui les regarde les suit déjà à travers
les batteries, les escadrons ennemis, sur la brèche minée où ils monteront
avec un courage de grenadier. Et lorsqu'ils partent, quelle femme ne se dit
tout bas à elle-même: Il va partir, il va se battre, il va mourir! comme la
Bélise de Marmontel écoutant les adieux du charmant petit officier: «Je
vous aime bien, ma belle cousine! Souvenez-vous un peu de votre petit
cousin: il reviendra fidèle, il vous en donne sa parole. S'il est tué, il ne
reviendra pas, mais on vous remettra sa bague et sa montre [279]...»
Amours d'enfants, amours de jeunes gens, un poëte va venir à la fin du
siècle pour immortaliser vos dangers et vos enchantements; et faisant
tomber les larmes du petit Louis sur l'uniforme de Lindor, Beaumarchais
nous laissera cette figure ingénue et mutine, où s'unissent les
ensorcellements de l'enfant, de la jeune fille, du lutin et de l'homme:
Chérubin! le démon de la puberté du dix-huitième siècle.
A côté de ce danger, que d'autres dangers pour la vertu, pour l'honneur de la
femme dans la grande révolution faite par le dix-huitième siècle dans le
cœur de la France: la passion remplacée par le désir!
Le dix-huitième siècle, en disant: Je vous aime, ne veut point faire entendre
autre chose que: Je vous désire. Avoir pour les hommes, enlever pour les
femmes, c'est tout le jeu, ce sont toutes les ambitions de ce nouvel amour,
amour de caprice, mobile, changeant, fantasque, inassouvi, que la comédie
de mœurs personnifie dans ce Cupidon bruyant, insolent et vainqueur, qui
dit à l'Amour passé: «Vos amants n'étaient que des benêts, ils ne savaient
que languir, que faire des hélas, et conter leurs peines aux échos d'alentour.
J'ai supprimé les échos, moi... Allons, dis-je, je vous aime, voyez ce que
mêle en eux au premier soupir de la virilité. Ils ont les grâces du matin de la
vie, la flamme de la jeunesse, l'impatience, la légèreté, l'étourderie. Ils ont
pour plaire l'âge où l'on obtient une compagnie, l'âge où l'on voudrait avoir
une jolie maîtresse et un excellent cheval de bataille. Ils séduisent par un
mélange de frivolité et d'héroïsme, par leur peau blanche comme la peau
d'une femme, par leur uniforme de soldat que le feu va baptiser. Ils badinent
à une toilette, et la pensée de la femme qui les regarde les suit déjà à travers
les batteries, les escadrons ennemis, sur la brèche minée où ils monteront
avec un courage de grenadier. Et lorsqu'ils partent, quelle femme ne se dit
tout bas à elle-même: Il va partir, il va se battre, il va mourir! comme la
Bélise de Marmontel écoutant les adieux du charmant petit officier: «Je
vous aime bien, ma belle cousine! Souvenez-vous un peu de votre petit
cousin: il reviendra fidèle, il vous en donne sa parole. S'il est tué, il ne
reviendra pas, mais on vous remettra sa bague et sa montre [279]...»
Amours d'enfants, amours de jeunes gens, un poëte va venir à la fin du
siècle pour immortaliser vos dangers et vos enchantements; et faisant
tomber les larmes du petit Louis sur l'uniforme de Lindor, Beaumarchais
nous laissera cette figure ingénue et mutine, où s'unissent les
ensorcellements de l'enfant, de la jeune fille, du lutin et de l'homme:
Chérubin! le démon de la puberté du dix-huitième siècle.
A côté de ce danger, que d'autres dangers pour la vertu, pour l'honneur de la
femme dans la grande révolution faite par le dix-huitième siècle dans le
cœur de la France: la passion remplacée par le désir!
Le dix-huitième siècle, en disant: Je vous aime, ne veut point faire entendre
autre chose que: Je vous désire. Avoir pour les hommes, enlever pour les
femmes, c'est tout le jeu, ce sont toutes les ambitions de ce nouvel amour,
amour de caprice, mobile, changeant, fantasque, inassouvi, que la comédie
de mœurs personnifie dans ce Cupidon bruyant, insolent et vainqueur, qui
dit à l'Amour passé: «Vos amants n'étaient que des benêts, ils ne savaient
que languir, que faire des hélas, et conter leurs peines aux échos d'alentour.
J'ai supprimé les échos, moi... Allons, dis-je, je vous aime, voyez ce que
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vous pouvez faire pour moi, car le temps est cher, il faut expédier les
hommes. Mes sujets ne disent point: Je me meurs, il n'y a rien de si vivant
qu'eux. Langueurs, timidité, doux martyre, il n'en est plus question; fadeur,
platitude du temps passé que tout cela... Je ne les endors pas, mes sujets, je
les éveille; ils sont si vifs, qu'ils n'ont pas le loisir d'être tendres; leurs
regards sont des désirs; au lieu de soupirer, ils attaquent; ils ne disent point:
Faites-moi grâce, ils la prennent: et voilà ce qu'il faut [280].»
Le siècle est arrivé «au vrai des choses», il a rendu «le mouvement aux
sens». Il a supprimé, et s'en vante, les exagérations, les grimaces et les
affectations [281]. Avec ce nouvel amour, plus de mystère, plus de manteaux
couleur de muraille dans lesquels on se morfondait! Du bruit de ses laquais
frappant à coups redoublés, le galant éveille le quartier où dort sa belle, et il
laisse à la porte son équipage publier sa bonne fortune. Plus de secret, plus
de discrétion: les hommes apprennent à n'en avoir plus que par ménagement
pour eux-mêmes [282]! Plus de grandes passions, plus de sensibilité; on serait
montré au doigt. Quelles railleries ferait de vous l'amour libre, hardi, et,
comme on dit, grenadier [283], s'il vous voyait garder l'habitude d'aimer
languissamment, et cette «bigoterie» de langage avec laquelle autrefois
l'homme courtisait la femme! Que de mépris dans ce mot: inclinations
respectables [284], dont on baptise ces quelques liaisons où le goût succède à
la jouissance, et dont la durée scandalise la société qu'elle gêne! Le respect
pour la femme? offense pour ses charmes, ridicule pour l'homme! Lui dire à
première vue qu'on l'aime, lui montrer toute l'impression qu'elle fait, lancer
une déclaration, quel risque à cela? N'est-ce pas un principe partout répété,
un fait affirmé bien haut par les hommes, qu'il suffit de dire trois fois à une
femme qu'elle est jolie, pour qu'elle vous remercie à la première fois, pour
qu'elle vous croie à la seconde, et pour qu'à la troisième elle vous
récompense? Les façons ainsi supprimées, les bienséances suivent les
façons [285], et l'amour connaît pour la première fois ces arrangements
appelés si nettement par Chamfort «l'échange de deux fantaisies et le
contact de deux épidermes»; commerce d'un genre nouveau, déguisé sous
tous ces euphémismes, passades, fantaisies, épreuves, liaisons où l'on
s'engage sans grand goût, où l'on se contente du peu d'amour qu'on apporte,
unions dont on prévoit le dernier jour au premier jour, et dont on écarte les
inquiétudes, la jalousie, tout ennui, tout chagrin, tout sérieux, tout
engagement de pensée ou de temps. Cela commence par quelques mots dits,
hommes. Mes sujets ne disent point: Je me meurs, il n'y a rien de si vivant
qu'eux. Langueurs, timidité, doux martyre, il n'en est plus question; fadeur,
platitude du temps passé que tout cela... Je ne les endors pas, mes sujets, je
les éveille; ils sont si vifs, qu'ils n'ont pas le loisir d'être tendres; leurs
regards sont des désirs; au lieu de soupirer, ils attaquent; ils ne disent point:
Faites-moi grâce, ils la prennent: et voilà ce qu'il faut [280].»
Le siècle est arrivé «au vrai des choses», il a rendu «le mouvement aux
sens». Il a supprimé, et s'en vante, les exagérations, les grimaces et les
affectations [281]. Avec ce nouvel amour, plus de mystère, plus de manteaux
couleur de muraille dans lesquels on se morfondait! Du bruit de ses laquais
frappant à coups redoublés, le galant éveille le quartier où dort sa belle, et il
laisse à la porte son équipage publier sa bonne fortune. Plus de secret, plus
de discrétion: les hommes apprennent à n'en avoir plus que par ménagement
pour eux-mêmes [282]! Plus de grandes passions, plus de sensibilité; on serait
montré au doigt. Quelles railleries ferait de vous l'amour libre, hardi, et,
comme on dit, grenadier [283], s'il vous voyait garder l'habitude d'aimer
languissamment, et cette «bigoterie» de langage avec laquelle autrefois
l'homme courtisait la femme! Que de mépris dans ce mot: inclinations
respectables [284], dont on baptise ces quelques liaisons où le goût succède à
la jouissance, et dont la durée scandalise la société qu'elle gêne! Le respect
pour la femme? offense pour ses charmes, ridicule pour l'homme! Lui dire à
première vue qu'on l'aime, lui montrer toute l'impression qu'elle fait, lancer
une déclaration, quel risque à cela? N'est-ce pas un principe partout répété,
un fait affirmé bien haut par les hommes, qu'il suffit de dire trois fois à une
femme qu'elle est jolie, pour qu'elle vous remercie à la première fois, pour
qu'elle vous croie à la seconde, et pour qu'à la troisième elle vous
récompense? Les façons ainsi supprimées, les bienséances suivent les
façons [285], et l'amour connaît pour la première fois ces arrangements
appelés si nettement par Chamfort «l'échange de deux fantaisies et le
contact de deux épidermes»; commerce d'un genre nouveau, déguisé sous
tous ces euphémismes, passades, fantaisies, épreuves, liaisons où l'on
s'engage sans grand goût, où l'on se contente du peu d'amour qu'on apporte,
unions dont on prévoit le dernier jour au premier jour, et dont on écarte les
inquiétudes, la jalousie, tout ennui, tout chagrin, tout sérieux, tout
engagement de pensée ou de temps. Cela commence par quelques mots dits,
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dans un salon plein de monde, à l'oreille d'une femme par quelque joli
homme qui prend en badinant la permission de revenir, qu'on lui accorde
sans y attacher de conséquence. Dès le lendemain, c'est une visite en
négligé, en polisson, à la toilette de la dame, étonnée et déjà flattée des
compliments sur sa beauté du matin; puis la demande brusque si elle a fait
un choix dans sa société, et le persiflage sans pitié de tous les hommes
qu'elle voit. «Cependant, vous voilà libre, lui dit-on en revenant à elle. Que
faites-vous de cette liberté?» L'on parle du besoin de perdre à propos cette
liberté: «Si vous ne donniez pas votre cœur, il se donnerait tout seul.» Et
l'on appuie sur l'avantage de trouver dans un amant un conseil, un ami, un
guide, un homme formé par l'usage du monde. L'on se désigne; puis
négligemment: «Je serais assez votre fait, sans tout ce monde qui
m'assiége.» Et faisant un retour sur la femme que l'on a dans le moment:
«Elle m'a engagé à lui rendre quelques soins, à lui marquer quelque
empressement; il n'eût pas été honnête de lui refuser. Je me suis prêté à ses
vues; pour plus de célébrité à notre aventure, elle a voulu prendre une petite
maison: ce n'était pas la peine pour un mois tout au plus que j'avais à lui
donner; elle l'a fait meubler à mon insu et très-galamment...» Et l'on raconte
le souper qu'on y fit avec tant de mystère, et où l'on eût été en tête à tête si
l'on n'y avait point amené cinq personnes, et si la dame n'en avait amené
cinq autres. «Je fus galant, empressé, et ne me retirai qu'une demi-heure
après que tout le monde fût parti. C'est assez pour lui attirer la vogue...» Et
l'on ajoute que l'on peut prendre congé d'elle sans avoir aucun reproche à
craindre. Ici l'on ne manque point de parler de ses qualités, de son savoir-
vivre, de la différence qu'il y a de soi aux autres hommes: on vante la
délicatesse qu'on s'est imposée de se laisser quitter par égard pour la vanité
des femmes, et l'on conte, comme le beau trait de sa vie, que l'on s'est
enfermé trois jours de suite pour laisser à celle dont on se détachait
l'honneur de la rupture. La femme, qu'on étourdit ainsi d'impertinences, se
récrie-t-elle? «En honneur, lui dit-on sans l'écouter, plus j'y pense, et plus je
voudrais pour votre intérêt même que vous eussiez quelqu'un comme moi.»
Et comme la femme déclare que si elle avait l'intention de faire un choix,
elle ne voudrait qu'une liaison solide et durable: «En vérité? dit vivement
l'aimable homme, si je le croyais, je serais capable de faire une folie, d'être
sage et de m'attacher à vous. La déclaration est assez mal tournée, c'est la
première de ma vie, parce que jusqu'ici on m'avait épargné les avances.
Mais je vois bien que je vieillis...» Là-dessus, un sourire de la femme qui
homme qui prend en badinant la permission de revenir, qu'on lui accorde
sans y attacher de conséquence. Dès le lendemain, c'est une visite en
négligé, en polisson, à la toilette de la dame, étonnée et déjà flattée des
compliments sur sa beauté du matin; puis la demande brusque si elle a fait
un choix dans sa société, et le persiflage sans pitié de tous les hommes
qu'elle voit. «Cependant, vous voilà libre, lui dit-on en revenant à elle. Que
faites-vous de cette liberté?» L'on parle du besoin de perdre à propos cette
liberté: «Si vous ne donniez pas votre cœur, il se donnerait tout seul.» Et
l'on appuie sur l'avantage de trouver dans un amant un conseil, un ami, un
guide, un homme formé par l'usage du monde. L'on se désigne; puis
négligemment: «Je serais assez votre fait, sans tout ce monde qui
m'assiége.» Et faisant un retour sur la femme que l'on a dans le moment:
«Elle m'a engagé à lui rendre quelques soins, à lui marquer quelque
empressement; il n'eût pas été honnête de lui refuser. Je me suis prêté à ses
vues; pour plus de célébrité à notre aventure, elle a voulu prendre une petite
maison: ce n'était pas la peine pour un mois tout au plus que j'avais à lui
donner; elle l'a fait meubler à mon insu et très-galamment...» Et l'on raconte
le souper qu'on y fit avec tant de mystère, et où l'on eût été en tête à tête si
l'on n'y avait point amené cinq personnes, et si la dame n'en avait amené
cinq autres. «Je fus galant, empressé, et ne me retirai qu'une demi-heure
après que tout le monde fût parti. C'est assez pour lui attirer la vogue...» Et
l'on ajoute que l'on peut prendre congé d'elle sans avoir aucun reproche à
craindre. Ici l'on ne manque point de parler de ses qualités, de son savoir-
vivre, de la différence qu'il y a de soi aux autres hommes: on vante la
délicatesse qu'on s'est imposée de se laisser quitter par égard pour la vanité
des femmes, et l'on conte, comme le beau trait de sa vie, que l'on s'est
enfermé trois jours de suite pour laisser à celle dont on se détachait
l'honneur de la rupture. La femme, qu'on étourdit ainsi d'impertinences, se
récrie-t-elle? «En honneur, lui dit-on sans l'écouter, plus j'y pense, et plus je
voudrais pour votre intérêt même que vous eussiez quelqu'un comme moi.»
Et comme la femme déclare que si elle avait l'intention de faire un choix,
elle ne voudrait qu'une liaison solide et durable: «En vérité? dit vivement
l'aimable homme, si je le croyais, je serais capable de faire une folie, d'être
sage et de m'attacher à vous. La déclaration est assez mal tournée, c'est la
première de ma vie, parce que jusqu'ici on m'avait épargné les avances.
Mais je vois bien que je vieillis...» Là-dessus, un sourire de la femme qui
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pardonne, et qui avoue trouver à l'homme qui lui parle des grâces, de
l'esprit, un air intéressant et noble; mais elle a besoin d'une connaissance
plus approfondie de son caractère, d'une persuasion plus intime de ses
sentiments; à quoi l'homme répond quelquefois d'un air sérieux que, bien
qu'il soit l'homme de France le plus recherché et un peu las d'être à la mode,
en considération d'un objet qui peut le fixer, il veut bien accorder à la
femme le temps de la réflexion, vingt-quatre heures: «Je crois que cela est
bien honnête, je n'en ai jamais tant donné [286].»—Et cet engagement, qui est
à peu d'exagération près l'engagement du temps, cet engagement finit par
ces mots de l'amant: «Ma foi! Madame, je n'ai pas cru la chose si sérieuse
entre vous et moi. Nous nous sommes plu, il est vrai; vous m'avez fait
l'honneur de votre goût, vous étiez fort du mien. Je vous ai confié mes
dispositions, vous m'avez dit les vôtres, nous n'avons jamais fait mention
d'amour durable. Si vous m'en aviez parlé, je ne demandais pas mieux, mais
j'ai regardé vos bontés pour moi comme les effets d'un caprice heureux et
passager; je me suis réglé là-dessus [287].»
Les femmes se prêtèrent presque sans résistance à cette révolution de
l'amour. Elles renoncèrent vite «au métier de cruelles». La lecture de la
Calprenède, lecture ordinaire des filles de quinze ans, ces romans de
Pharamond, de Cassandre, de Cléopâtre, qui gonflaient les poches des
fillettes [288], tous les livres qui façonnaient le cœur et l'esprit de la femme
dès l'enfance, la femme ne tardait pas à les oublier dès qu'elle entrait dans le
monde, dès qu'elle respirait l'air de son temps. Le siècle qui l'entourait, les
conseils de l'exemple, les moqueries de ses amies plus avancées dans la vie,
lui enlevaient bientôt le goût et le souvenir des amours héroïques: leurs
lenteurs, leurs tremblants aveux, leurs nobles dépits, leurs transports à la
suite d'innocentes faveurs, leurs raffinements de délicatesse, leur
quintessence de générosité et de galanterie, s'effaçaient dans sa mémoire.
Elle perdait vite toutes les illusions du romanesque, ces tendres rêveries et
ces langueurs du jour, ces insomnies et ces fièvres de nuits, ces beaux
tourments du premier amour qui, les jours d'absence de l'amoureux d'abord
entrevu au parloir, lui arrachaient de si douloureux soupirs, après les soupirs
une apostrophe à «ce cher Pyrame», après l'apostrophe, un monologue où
elle s'appelait «fille infortunée»! Puis c'étaient encore de nouveaux soupirs
suivis de nouvelles apostrophes à la nuit, au lit où elle était couchée, à la
chambre qu'elle habitait: grand roman qu'elle se jouait à elle-même jusqu'au
l'esprit, un air intéressant et noble; mais elle a besoin d'une connaissance
plus approfondie de son caractère, d'une persuasion plus intime de ses
sentiments; à quoi l'homme répond quelquefois d'un air sérieux que, bien
qu'il soit l'homme de France le plus recherché et un peu las d'être à la mode,
en considération d'un objet qui peut le fixer, il veut bien accorder à la
femme le temps de la réflexion, vingt-quatre heures: «Je crois que cela est
bien honnête, je n'en ai jamais tant donné [286].»—Et cet engagement, qui est
à peu d'exagération près l'engagement du temps, cet engagement finit par
ces mots de l'amant: «Ma foi! Madame, je n'ai pas cru la chose si sérieuse
entre vous et moi. Nous nous sommes plu, il est vrai; vous m'avez fait
l'honneur de votre goût, vous étiez fort du mien. Je vous ai confié mes
dispositions, vous m'avez dit les vôtres, nous n'avons jamais fait mention
d'amour durable. Si vous m'en aviez parlé, je ne demandais pas mieux, mais
j'ai regardé vos bontés pour moi comme les effets d'un caprice heureux et
passager; je me suis réglé là-dessus [287].»
Les femmes se prêtèrent presque sans résistance à cette révolution de
l'amour. Elles renoncèrent vite «au métier de cruelles». La lecture de la
Calprenède, lecture ordinaire des filles de quinze ans, ces romans de
Pharamond, de Cassandre, de Cléopâtre, qui gonflaient les poches des
fillettes [288], tous les livres qui façonnaient le cœur et l'esprit de la femme
dès l'enfance, la femme ne tardait pas à les oublier dès qu'elle entrait dans le
monde, dès qu'elle respirait l'air de son temps. Le siècle qui l'entourait, les
conseils de l'exemple, les moqueries de ses amies plus avancées dans la vie,
lui enlevaient bientôt le goût et le souvenir des amours héroïques: leurs
lenteurs, leurs tremblants aveux, leurs nobles dépits, leurs transports à la
suite d'innocentes faveurs, leurs raffinements de délicatesse, leur
quintessence de générosité et de galanterie, s'effaçaient dans sa mémoire.
Elle perdait vite toutes les illusions du romanesque, ces tendres rêveries et
ces langueurs du jour, ces insomnies et ces fièvres de nuits, ces beaux
tourments du premier amour qui, les jours d'absence de l'amoureux d'abord
entrevu au parloir, lui arrachaient de si douloureux soupirs, après les soupirs
une apostrophe à «ce cher Pyrame», après l'apostrophe, un monologue où
elle s'appelait «fille infortunée»! Puis c'étaient encore de nouveaux soupirs
suivis de nouvelles apostrophes à la nuit, au lit où elle était couchée, à la
chambre qu'elle habitait: grand roman qu'elle se jouait à elle-même jusqu'au
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jour [289]. Mais comment garder une imagination si enfantine et s'enflammer
à de tels jeux, au milieu d'une société qui ne s'attache qu'au matériel et à
l'agréable des passions, qui en rejette la grandeur, l'effort, l'exagération
naïve et la poésie ennuyeuse? La femme voit autour d'elle le persiflage
poursuivre et déchirer ce qu'elle croyait être l'excuse de l'amour, son
honneur, ses voiles, ses vertus de noblesse. Par tous ses professeurs, par ses
mille voix, par ses leçons muettes, le monde lui apprend ou lui fait entendre
qu'il y a un grand vide dans les grands mots et une grande niaiserie dans les
grands sentiments. Pudeur, vertu, amour, tout cela se dépouille à ses yeux
comme des idées qui perdraient leur sainteté. La femme arrive à rougir des
mouvements de son cœur, des élancements de tendresses qui avaient
transporté son âme de jeune fille dans le songe des vieux romans; et la
honte se mêlant en elle à la peur du ridicule, elle se débarrasse si bien des
préjugés et des sottises de son premier caractère, que, revoyant son
amoureux de couvent, l'homme dont la pensée la fit pour la première fois si
heureuse et si confuse, elle l'accueille avec un air de coquetterie folâtre, une
mine impertinente, le rire de la femme la plus faite; on dirait qu'elle veut lui
faire entendre par toute son attitude la phrase de la jeune femme de
Marivaux: «Je vous permets de rentrer dans mes fers; mais vous ne vous
ennuierez pas comme autrefois, et vous aurez bonne compagnie [290].»
Quand la femme avait ainsi surmonté les préjugés du passé et de la
jeunesse, quand elle était arrivée à ce point de coquetterie, il lui restait bien
peu de scrupules à dépouiller, et elle n'était pas loin d'être dans cette
disposition d'âme qui faisait désirer et chercher à la femme du temps ce que
le temps appelait «une affaire». Bientôt auprès d'elle à sa toilette, à la
promenade, au spectacle, on voyait un homme chaque jour plus assidu, et
qu'elle faisait prier à tous les soupers où elle était invitée; car, à une
première affaire, la femme était encore parmi ces prudes qui ne pouvaient
prendre sur elles de se décider au bout de quinze jours de soins, et dont un
mois tout entier n'achevait pas toujours la défaite. Cela finissait pourtant: un
soir elle se montrait avec son cavalier en grande loge à l'Opéra [291], et
déclarait ainsi sa liaison, selon l'usage adopté par les femmes du monde
pour la présentation officielle d'un amant au public. Mais, au bout de peu de
temps, la désillusion venait, la jeune femme s'était trompée dans son choix;
il n'y avait point dans l'engagement auquel elle s'était livrée des
convenances suffisantes pour l'y attacher, et la femme donnait à l'homme le
à de tels jeux, au milieu d'une société qui ne s'attache qu'au matériel et à
l'agréable des passions, qui en rejette la grandeur, l'effort, l'exagération
naïve et la poésie ennuyeuse? La femme voit autour d'elle le persiflage
poursuivre et déchirer ce qu'elle croyait être l'excuse de l'amour, son
honneur, ses voiles, ses vertus de noblesse. Par tous ses professeurs, par ses
mille voix, par ses leçons muettes, le monde lui apprend ou lui fait entendre
qu'il y a un grand vide dans les grands mots et une grande niaiserie dans les
grands sentiments. Pudeur, vertu, amour, tout cela se dépouille à ses yeux
comme des idées qui perdraient leur sainteté. La femme arrive à rougir des
mouvements de son cœur, des élancements de tendresses qui avaient
transporté son âme de jeune fille dans le songe des vieux romans; et la
honte se mêlant en elle à la peur du ridicule, elle se débarrasse si bien des
préjugés et des sottises de son premier caractère, que, revoyant son
amoureux de couvent, l'homme dont la pensée la fit pour la première fois si
heureuse et si confuse, elle l'accueille avec un air de coquetterie folâtre, une
mine impertinente, le rire de la femme la plus faite; on dirait qu'elle veut lui
faire entendre par toute son attitude la phrase de la jeune femme de
Marivaux: «Je vous permets de rentrer dans mes fers; mais vous ne vous
ennuierez pas comme autrefois, et vous aurez bonne compagnie [290].»
Quand la femme avait ainsi surmonté les préjugés du passé et de la
jeunesse, quand elle était arrivée à ce point de coquetterie, il lui restait bien
peu de scrupules à dépouiller, et elle n'était pas loin d'être dans cette
disposition d'âme qui faisait désirer et chercher à la femme du temps ce que
le temps appelait «une affaire». Bientôt auprès d'elle à sa toilette, à la
promenade, au spectacle, on voyait un homme chaque jour plus assidu, et
qu'elle faisait prier à tous les soupers où elle était invitée; car, à une
première affaire, la femme était encore parmi ces prudes qui ne pouvaient
prendre sur elles de se décider au bout de quinze jours de soins, et dont un
mois tout entier n'achevait pas toujours la défaite. Cela finissait pourtant: un
soir elle se montrait avec son cavalier en grande loge à l'Opéra [291], et
déclarait ainsi sa liaison, selon l'usage adopté par les femmes du monde
pour la présentation officielle d'un amant au public. Mais, au bout de peu de
temps, la désillusion venait, la jeune femme s'était trompée dans son choix;
il n'y avait point dans l'engagement auquel elle s'était livrée des
convenances suffisantes pour l'y attacher, et la femme donnait à l'homme le
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congé que nous avons vu tout à l'heure l'homme donner à la femme. Elle
disait au jeune homme qu'elle avait cru aimer à peu près ce que Mme
d'Esparbès disait à Lauzun, dont l'éducation n'était point encore faite:
«Croyez-moi, mon petit cousin, il ne réussit plus d'être romanesque, cela
rend ridicule et voilà tout. J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant; ce
n'est pas ma faute si vous l'avez pris pour une grande passion, et si vous
vous êtes persuadé que cela ne serait jamais fini. Que vous importe si ce
goût est passé, que j'en aie pris pour un autre, ou que je reste sans amant?
Vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes, profitez-en pour
leur plaire, et soyez convaincu que la perte d'une peut toujours être réparée
par une autre; c'est le moyen d'être heureux et aimable [292].»
On se quittait comme on s'était pris. On avait été heureux de s'avoir, on
était enchanté de ne s'avoir plus [293]. Alors s'ouvrait devant la femme la
carrière des expériences. Elle y entrait en s'y jetant, et elle y roulait dans les
chutes, demandant l'amour à des caprices, à des goûts, à des fantaisies, à
tout ce qui trompe l'amour, l'étourdit et le lasse, plus flattée d'inspirer des
désirs que du respect, tantôt quittant, tantôt quittée, et prenant un amant
comme un meuble à la mode; si bien que l'on croit entendre l'aveu de son
cœur dans la réponse de la Gaussin à qui l'on demandait ce qu'elle ferait si
son amant la quittait: «J'en prendrais un autre.» D'ailleurs qui songerait à lui
demander davantage par ce temps où c'est une si grande et si étonnante
rareté qu'un homme amoureux, un homme «à préjugés de province», un
homme enfin «qui veut du sentiment [294]»? Il est convenu qu'à trente ans,
une femme «a toute honte bue», et qu'il ne doit plus lui rester qu'une
certaine élégance dans l'indécence, une grâce aisée dans la chute, et après la
chute un badinage tendre ou du moins honnête qui la sauve de la
dégradation. Un reste de dignité après l'entier oubli d'elle-même sera tout ce
qu'elle mettra de pudeur dans le libertinage [295].
Bientôt par la liberté, le changement, la galanterie de la femme va prendre
dans ce siècle les allures et les airs de la débauche de l'homme. La femme
va vouloir, selon l'expression d'une femme, «jouir de la perte de sa
réputation [296].» Et des femmes auront, pour loger leur plaisir, des petites
maisons pareilles aux petites maisons des roués, des petites maisons dont
elles feront elles-mêmes le marché d'achat, dont elles choisiront le portier,
afin que tout y soit à leur dévotion et que rien ne les gêne si elles veulent y
aller tromper leur amant même [297].
disait au jeune homme qu'elle avait cru aimer à peu près ce que Mme
d'Esparbès disait à Lauzun, dont l'éducation n'était point encore faite:
«Croyez-moi, mon petit cousin, il ne réussit plus d'être romanesque, cela
rend ridicule et voilà tout. J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant; ce
n'est pas ma faute si vous l'avez pris pour une grande passion, et si vous
vous êtes persuadé que cela ne serait jamais fini. Que vous importe si ce
goût est passé, que j'en aie pris pour un autre, ou que je reste sans amant?
Vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes, profitez-en pour
leur plaire, et soyez convaincu que la perte d'une peut toujours être réparée
par une autre; c'est le moyen d'être heureux et aimable [292].»
On se quittait comme on s'était pris. On avait été heureux de s'avoir, on
était enchanté de ne s'avoir plus [293]. Alors s'ouvrait devant la femme la
carrière des expériences. Elle y entrait en s'y jetant, et elle y roulait dans les
chutes, demandant l'amour à des caprices, à des goûts, à des fantaisies, à
tout ce qui trompe l'amour, l'étourdit et le lasse, plus flattée d'inspirer des
désirs que du respect, tantôt quittant, tantôt quittée, et prenant un amant
comme un meuble à la mode; si bien que l'on croit entendre l'aveu de son
cœur dans la réponse de la Gaussin à qui l'on demandait ce qu'elle ferait si
son amant la quittait: «J'en prendrais un autre.» D'ailleurs qui songerait à lui
demander davantage par ce temps où c'est une si grande et si étonnante
rareté qu'un homme amoureux, un homme «à préjugés de province», un
homme enfin «qui veut du sentiment [294]»? Il est convenu qu'à trente ans,
une femme «a toute honte bue», et qu'il ne doit plus lui rester qu'une
certaine élégance dans l'indécence, une grâce aisée dans la chute, et après la
chute un badinage tendre ou du moins honnête qui la sauve de la
dégradation. Un reste de dignité après l'entier oubli d'elle-même sera tout ce
qu'elle mettra de pudeur dans le libertinage [295].
Bientôt par la liberté, le changement, la galanterie de la femme va prendre
dans ce siècle les allures et les airs de la débauche de l'homme. La femme
va vouloir, selon l'expression d'une femme, «jouir de la perte de sa
réputation [296].» Et des femmes auront, pour loger leur plaisir, des petites
maisons pareilles aux petites maisons des roués, des petites maisons dont
elles feront elles-mêmes le marché d'achat, dont elles choisiront le portier,
afin que tout y soit à leur dévotion et que rien ne les gêne si elles veulent y
aller tromper leur amant même [297].
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La morale du temps est indulgente à ces mœurs. Elle encourage la femme à
la franchise de la galanterie, à l'audace de l'inconduite, par des principes
commodes et appropriés à ses instincts. Des pensées qui circulent, de la
philosophie régnante, des habitudes et des doctrines conjurées contre les
préjugés de toute sorte et de tout ordre, de ce grand changement dans les
esprits qui ébranle ou renouvelle, dans la société, toutes les vérités morales,
il s'élève une théorie qui cherche à élargir la conscience de la femme, en la
sortant des petitesses de son sexe. C'est toute une autre règle de son
honnêteté, et comme un déplacement de son honneur qu'on fait indépendant
de sa pudeur, de ses mérites, de ses devoirs. Modestie, bienséance, le dix-
huitième siècle travaille à dispenser la femme de ces misères. Et pour
remplacer toutes les vertus imposées jusque-là à son caractère, demandées à
sa nature, il n'exige plus d'elle que les vertus d'un honnête homme [298].
En même temps l'homme commence à donner à la femme l'idée d'un
bonheur qui ne laisse aucun lien à dénouer. Il lui expose une théorie de
l'amour parfaitement indiquée dans une nouvelle qui la résume par son titre:
Point de lendemain. A en croire la nouvelle doctrine, il n'y a d'engagements
réels, philosophiquement parlant, «que ceux que l'on contracte avec le
public en le laissant pénétrer dans nos secrets et en commettant avec lui
quelques indiscrétions». Mais, hors de là, point d'engagement; seulement
quelques regrets dont un souvenir agréable sera le dédommagement; et puis
au fait, du plaisir sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des
procédés d'usage.
Les sophismes commodes, les apologies de la honte, les leçons d'impudeur
flottent dans le temps, descendent des intelligences dans les cœurs, enlèvent
peu à peu le remords à la femme éclairée, enhardie, étourdie, conviée aux
facilités par les systèmes, les idées qui tombent du plus haut de ce monde,
qui s'échappent des bouches les plus célèbres, des âmes les plus grandes,
des génies les plus honnêtes. Et l'amour proclamé par le naturalisme et le
matérialisme, pratiqué par Helvétius avant son mariage avec Mlle de
Ligneville, glorifié par Buffon dans sa phrase fameuse: «Il n'y a de bon
dans l'amour que le physique,»—l'amour physique finit par apparaître, chez
la femme même, dans sa brutalité.
la franchise de la galanterie, à l'audace de l'inconduite, par des principes
commodes et appropriés à ses instincts. Des pensées qui circulent, de la
philosophie régnante, des habitudes et des doctrines conjurées contre les
préjugés de toute sorte et de tout ordre, de ce grand changement dans les
esprits qui ébranle ou renouvelle, dans la société, toutes les vérités morales,
il s'élève une théorie qui cherche à élargir la conscience de la femme, en la
sortant des petitesses de son sexe. C'est toute une autre règle de son
honnêteté, et comme un déplacement de son honneur qu'on fait indépendant
de sa pudeur, de ses mérites, de ses devoirs. Modestie, bienséance, le dix-
huitième siècle travaille à dispenser la femme de ces misères. Et pour
remplacer toutes les vertus imposées jusque-là à son caractère, demandées à
sa nature, il n'exige plus d'elle que les vertus d'un honnête homme [298].
En même temps l'homme commence à donner à la femme l'idée d'un
bonheur qui ne laisse aucun lien à dénouer. Il lui expose une théorie de
l'amour parfaitement indiquée dans une nouvelle qui la résume par son titre:
Point de lendemain. A en croire la nouvelle doctrine, il n'y a d'engagements
réels, philosophiquement parlant, «que ceux que l'on contracte avec le
public en le laissant pénétrer dans nos secrets et en commettant avec lui
quelques indiscrétions». Mais, hors de là, point d'engagement; seulement
quelques regrets dont un souvenir agréable sera le dédommagement; et puis
au fait, du plaisir sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des
procédés d'usage.
Les sophismes commodes, les apologies de la honte, les leçons d'impudeur
flottent dans le temps, descendent des intelligences dans les cœurs, enlèvent
peu à peu le remords à la femme éclairée, enhardie, étourdie, conviée aux
facilités par les systèmes, les idées qui tombent du plus haut de ce monde,
qui s'échappent des bouches les plus célèbres, des âmes les plus grandes,
des génies les plus honnêtes. Et l'amour proclamé par le naturalisme et le
matérialisme, pratiqué par Helvétius avant son mariage avec Mlle de
Ligneville, glorifié par Buffon dans sa phrase fameuse: «Il n'y a de bon
dans l'amour que le physique,»—l'amour physique finit par apparaître, chez
la femme même, dans sa brutalité.
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Au bout de cette philosophie nouvelle de l'amour, on entrevoit, quand on
lève les voiles du siècle, un dieu nu, volant et libre, fêté dans l'ombre par
des adorateurs masqués; et l'on perçoit vaguement des initiations, des
mystères, le lien de confréries secrètes, dans des sortes de temples où la
statue de l'Amour, se retournant comme dans le conte de Dorat, montre le
dieu des Jardins. On saisit à demi des mots, des signes de ralliement, une
langue, des listes d'affiliation. De coteries en coteries, des antifaçonniers,
ennemis des façons et des cérémonies, qui se réunissent une fois le mois à
certain jour préfix, on peut suivre à tâtons la filière de cette étrange franc-
maçonnerie jusqu'au centre, jusqu'au cœur, jusqu'à «l'Isle de la Félicité».
C'est là qu'est la colonie et le grand ordre, l'Ordre de la Félicité qui
emprunte à la marine toutes ses formes, son cérémonial, son dictionnaire
métaphorique, ses chansons de réception, ses invocations à saint Nicolas.
Maître, patron, chef d'escadre, vice-amiral sont les grades des aspirants, des
affiliés, qui promettent, en étant reçus, de porter l'ancre amarrée sur le cœur,
de contribuer en tout ce qui dépendra d'eux au bonheur, à l'agrément et à
l'avantage de tous les chevaliers et chevalières, de se laisser conduire dans
l'Isle de la Félicité et d'y conduire d'autres matelots quand ils en connaîtront
la route [299]. Plus cachés, plus jaloux de leurs grands mystères et de leur
grand serment qu'ils ne révèlent point aux affiliés pratiquants, changeant de
local, et dispersant souvent la société pour l'épurer, les Aphrodites, qui
baptisent les hommes avec des noms de l'ordre minéral et les femmes avec
des noms de l'ordre végétal, disparaissent avec leur secret presque tout
entier. Mais il reste d'une autre société «de félicité», de cette société qui
s'appelait de ce nom qui la signifie: la société du Moment, il reste encore, en
manuscrit, le règlement, la description des signes de reconnaissance, le
registre des affiliés et leurs noms de plaisirs, un code, un formulaire, une
constitution, où l'on peut voir jusqu'à quel point la mode avait poussé, dans
les rangs les plus hauts de cette société, l'oubli et le débarras de tout ce que
la galanterie avait eu jusque-là l'habitude de mettre dans l'amour pour lui
faire garder au moins une politesse, une coquetterie, une humanité!
A l'autre extrémité des idées et du monde de la galanterie, en opposition à
ces sociétés de cynisme, il se formait, dans un coin de la haute société, une
secte qui trouvait de bon air de proscrire jusqu'au désir dans l'amour. Par
une réaction naturelle, les excès de l'amour physique, la brutalité du
libertinage, rejetaient un petit nombre d'âmes délicates, et de nature, sinon
lève les voiles du siècle, un dieu nu, volant et libre, fêté dans l'ombre par
des adorateurs masqués; et l'on perçoit vaguement des initiations, des
mystères, le lien de confréries secrètes, dans des sortes de temples où la
statue de l'Amour, se retournant comme dans le conte de Dorat, montre le
dieu des Jardins. On saisit à demi des mots, des signes de ralliement, une
langue, des listes d'affiliation. De coteries en coteries, des antifaçonniers,
ennemis des façons et des cérémonies, qui se réunissent une fois le mois à
certain jour préfix, on peut suivre à tâtons la filière de cette étrange franc-
maçonnerie jusqu'au centre, jusqu'au cœur, jusqu'à «l'Isle de la Félicité».
C'est là qu'est la colonie et le grand ordre, l'Ordre de la Félicité qui
emprunte à la marine toutes ses formes, son cérémonial, son dictionnaire
métaphorique, ses chansons de réception, ses invocations à saint Nicolas.
Maître, patron, chef d'escadre, vice-amiral sont les grades des aspirants, des
affiliés, qui promettent, en étant reçus, de porter l'ancre amarrée sur le cœur,
de contribuer en tout ce qui dépendra d'eux au bonheur, à l'agrément et à
l'avantage de tous les chevaliers et chevalières, de se laisser conduire dans
l'Isle de la Félicité et d'y conduire d'autres matelots quand ils en connaîtront
la route [299]. Plus cachés, plus jaloux de leurs grands mystères et de leur
grand serment qu'ils ne révèlent point aux affiliés pratiquants, changeant de
local, et dispersant souvent la société pour l'épurer, les Aphrodites, qui
baptisent les hommes avec des noms de l'ordre minéral et les femmes avec
des noms de l'ordre végétal, disparaissent avec leur secret presque tout
entier. Mais il reste d'une autre société «de félicité», de cette société qui
s'appelait de ce nom qui la signifie: la société du Moment, il reste encore, en
manuscrit, le règlement, la description des signes de reconnaissance, le
registre des affiliés et leurs noms de plaisirs, un code, un formulaire, une
constitution, où l'on peut voir jusqu'à quel point la mode avait poussé, dans
les rangs les plus hauts de cette société, l'oubli et le débarras de tout ce que
la galanterie avait eu jusque-là l'habitude de mettre dans l'amour pour lui
faire garder au moins une politesse, une coquetterie, une humanité!
A l'autre extrémité des idées et du monde de la galanterie, en opposition à
ces sociétés de cynisme, il se formait, dans un coin de la haute société, une
secte qui trouvait de bon air de proscrire jusqu'au désir dans l'amour. Par
une réaction naturelle, les excès de l'amour physique, la brutalité du
libertinage, rejetaient un petit nombre d'âmes délicates, et de nature, sinon
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élevée, au moins fine, vers l'amour platonique. Un groupe d'hommes et de
femmes, à demi cachés dans l'ombre discrète des salons, revenait
doucement aux coquetteries du cœur qui parle à demi voix, aux douceurs de
l'esprit qui soupire, presque à la carte du Tendre. Ce petit monde méditait le
projet, il faisait le plan d'un ordre de la Persévérance, d'un temple qui aurait
eu trois autels: à l'Honneur, à l'Amitié, à l'Humanité [300]. Ainsi, au
commencement du siècle, lorsqu'avait éclaté sa première licence, la cour de
Sceaux avait affecté de restaurer l'Astrée, et jeté aux soupers du Palais-
Royal la protestation de ses devis d'amour et l'institution romanesque de
l'ordre de la Mouche à miel.
«Le sentiment», c'est le nom du nouvel ordre où quelques personnes de
marque s'engagent. Il se dessine ici et là, de loin en loin, des figures de gens
à grands sentiments, affichant une délicatesse particulière de goût, de ton,
de manières, de principes, et gardant, avec les traditions de politesse du
grand siècle, comme une dernière fleur de chevalerie dans l'amour. Et pour
accepter les hommages de leur passion pure, voici des femmes qui ne
mettent point de rouge, des femmes pâles, allongées sur leur chaise longue,
la figure sentimentale, prédestinées pour ainsi dire au rôle d'être adorées de
loin et courtisées religieusement. On aperçoit Mme de Gourgues donnant
avec ses poses indolentes et sa grâce languissante le ton à la confrérie. Et
près d'elle, cet homme agréable, aux yeux noirs, au teint pâle, aux cheveux
négligés et sans poudre, se tient ce chevalier de Jaucourt, véritable héros
d'un roman tendre, tourné pour être le rêve de la femme, tout plein
d'histoires de revenants et que le siècle appelle si joliment de ce nom qui
semble un portrait: Clair de lune. C'est le maître du genre; et il n'a qu'un
rival, M. de Guines, qui affiche si hautement et avec des démonstrations si
réservées tout à la fois et si galantes son attachement spirituel à Mme de
Montesson [301].—Petite secte après tout, et qui ne fut, vers la réhabilitation
de l'amour, qu'un mouvement de mode. L'on ne sait même si elle eut la
sincérité d'un engouement; et bien des doutes viennent sur ce méritoire essai
de platonisme en plein dix-huitième siècle et sur la conviction de ses
adeptes, quand on voit comment finit la dernière de ces liaisons
platoniques: Mme de Montesson devint la femme du duc d'Orléans, et M. de
Guines, renonçant net à son amour, obtint par elle une ambassade.
femmes, à demi cachés dans l'ombre discrète des salons, revenait
doucement aux coquetteries du cœur qui parle à demi voix, aux douceurs de
l'esprit qui soupire, presque à la carte du Tendre. Ce petit monde méditait le
projet, il faisait le plan d'un ordre de la Persévérance, d'un temple qui aurait
eu trois autels: à l'Honneur, à l'Amitié, à l'Humanité [300]. Ainsi, au
commencement du siècle, lorsqu'avait éclaté sa première licence, la cour de
Sceaux avait affecté de restaurer l'Astrée, et jeté aux soupers du Palais-
Royal la protestation de ses devis d'amour et l'institution romanesque de
l'ordre de la Mouche à miel.
«Le sentiment», c'est le nom du nouvel ordre où quelques personnes de
marque s'engagent. Il se dessine ici et là, de loin en loin, des figures de gens
à grands sentiments, affichant une délicatesse particulière de goût, de ton,
de manières, de principes, et gardant, avec les traditions de politesse du
grand siècle, comme une dernière fleur de chevalerie dans l'amour. Et pour
accepter les hommages de leur passion pure, voici des femmes qui ne
mettent point de rouge, des femmes pâles, allongées sur leur chaise longue,
la figure sentimentale, prédestinées pour ainsi dire au rôle d'être adorées de
loin et courtisées religieusement. On aperçoit Mme de Gourgues donnant
avec ses poses indolentes et sa grâce languissante le ton à la confrérie. Et
près d'elle, cet homme agréable, aux yeux noirs, au teint pâle, aux cheveux
négligés et sans poudre, se tient ce chevalier de Jaucourt, véritable héros
d'un roman tendre, tourné pour être le rêve de la femme, tout plein
d'histoires de revenants et que le siècle appelle si joliment de ce nom qui
semble un portrait: Clair de lune. C'est le maître du genre; et il n'a qu'un
rival, M. de Guines, qui affiche si hautement et avec des démonstrations si
réservées tout à la fois et si galantes son attachement spirituel à Mme de
Montesson [301].—Petite secte après tout, et qui ne fut, vers la réhabilitation
de l'amour, qu'un mouvement de mode. L'on ne sait même si elle eut la
sincérité d'un engouement; et bien des doutes viennent sur ce méritoire essai
de platonisme en plein dix-huitième siècle et sur la conviction de ses
adeptes, quand on voit comment finit la dernière de ces liaisons
platoniques: Mme de Montesson devint la femme du duc d'Orléans, et M. de
Guines, renonçant net à son amour, obtint par elle une ambassade.
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Que l'on veuille cependant se représenter l'amour du dix-huitième siècle
selon la plus juste vérité; que l'on cherche ses traits constants, sa
physionomie ordinaire et moyenne en dehors de l'exagération et de
l'exception, du pamphlet, de la satire qui s'échappe de tous les livres du
temps et qui force toujours un peu la vérité, ce n'est point dans ces excès ou
dans ces affectations que l'on trouvera son caractère le plus général et ses
couleurs les plus propres: l'amour d'alors n'est essentiellement ni dans ces
extrémités qui le livrent au hasard des rencontres, ni dans ces engagements
qui le nourrissent de pur sentiment. Il consiste avant tout dans une certaine
facilité de la femme désarmée, mais gardant le droit du choix, entrant, sans
idée de constance, dans une liaison sans promesse de durée, mais voulant au
moins y être entraînée par la passion de l'instant, par un goût. Il consiste
dans cette disposition singulière où la vertu de la femme semble éprouver,
comme la vie chez Fontenelle mourant, une grande impossibilité d'être;
abandon naturel, faiblesse, apathie, dont on trouve l'aveu et l'accent dans
cette confidence féminine: «Que voulez-vous? Il était là, et moi aussi; nous
vivions dans une espèce de solitude; je le voyais tous les jours, et ne voyais
que lui [302]...»
L'amour du dix-huitième siècle est à la mesure et à l'image de la femme du
temps: il n'est ni plus large, ni plus profond, ni plus haut. Et qu'est celle-ci?
Interrogez-la, étudiez-la; retrouvez, par la déduction, son être et son type en
reconstituant son personnage moral et son organisme physique: cette femme
produite par la société du dix-huitième siècle ne diffère guère de la femme
formée par la civilisation du dix-neuvième. Elle est la Parisienne, cette
Parisienne grandie dans ces milieux excitants qui hâtent et forcent la
puberté, mûrissent le corps avant l'âge, et font ces organisations alanguies et
nerveuses auxquelles est défendue la forte santé des sens et du
tempérament. Rien donc de ce côté qui soit impérieux. Montons au cœur de
la femme: les mouvements, les instincts n'y ont pas plus de vigueur, d'élan,
d'emportement. Il n'y a point au fond de lui de ces irrésistibles besoins de
tendresse, de déploiement, qui ravissent une femme et l'enlèvent d'elle-
même pour la jeter au dévouement de l'amour: ce n'est qu'un cœur aimable,
charitable, s'apitoyant à ses heures, aimant ce qui le touche doucement, les
émotions larmoyantes, les théories sentimentales, les mélancolies qui le
caressent comme une musique triste et un peu éloignée. Il y a dans ce cœur
bien plus d'imagination que de passion, bien plus de pensée que d'amour. La
selon la plus juste vérité; que l'on cherche ses traits constants, sa
physionomie ordinaire et moyenne en dehors de l'exagération et de
l'exception, du pamphlet, de la satire qui s'échappe de tous les livres du
temps et qui force toujours un peu la vérité, ce n'est point dans ces excès ou
dans ces affectations que l'on trouvera son caractère le plus général et ses
couleurs les plus propres: l'amour d'alors n'est essentiellement ni dans ces
extrémités qui le livrent au hasard des rencontres, ni dans ces engagements
qui le nourrissent de pur sentiment. Il consiste avant tout dans une certaine
facilité de la femme désarmée, mais gardant le droit du choix, entrant, sans
idée de constance, dans une liaison sans promesse de durée, mais voulant au
moins y être entraînée par la passion de l'instant, par un goût. Il consiste
dans cette disposition singulière où la vertu de la femme semble éprouver,
comme la vie chez Fontenelle mourant, une grande impossibilité d'être;
abandon naturel, faiblesse, apathie, dont on trouve l'aveu et l'accent dans
cette confidence féminine: «Que voulez-vous? Il était là, et moi aussi; nous
vivions dans une espèce de solitude; je le voyais tous les jours, et ne voyais
que lui [302]...»
L'amour du dix-huitième siècle est à la mesure et à l'image de la femme du
temps: il n'est ni plus large, ni plus profond, ni plus haut. Et qu'est celle-ci?
Interrogez-la, étudiez-la; retrouvez, par la déduction, son être et son type en
reconstituant son personnage moral et son organisme physique: cette femme
produite par la société du dix-huitième siècle ne diffère guère de la femme
formée par la civilisation du dix-neuvième. Elle est la Parisienne, cette
Parisienne grandie dans ces milieux excitants qui hâtent et forcent la
puberté, mûrissent le corps avant l'âge, et font ces organisations alanguies et
nerveuses auxquelles est défendue la forte santé des sens et du
tempérament. Rien donc de ce côté qui soit impérieux. Montons au cœur de
la femme: les mouvements, les instincts n'y ont pas plus de vigueur, d'élan,
d'emportement. Il n'y a point au fond de lui de ces irrésistibles besoins de
tendresse, de déploiement, qui ravissent une femme et l'enlèvent d'elle-
même pour la jeter au dévouement de l'amour: ce n'est qu'un cœur aimable,
charitable, s'apitoyant à ses heures, aimant ce qui le touche doucement, les
émotions larmoyantes, les théories sentimentales, les mélancolies qui le
caressent comme une musique triste et un peu éloignée. Il y a dans ce cœur
bien plus d'imagination que de passion, bien plus de pensée que d'amour. La
Page 109
remarque n'a point échappé à un observateur qui vit de près la femme du
dix-huitième siècle: «Les femmes de ce temps n'aiment pas avec le cœur, a
dit Galiani, elles aiment avec la tête.» Et il a dit vrai. L'amour, dans tout le
siècle, porte les signes d'une curiosité de l'esprit, d'un libertinage de la
pensée. Il paraît être chez la femme la recherche d'un bonheur ou du moins
la poursuite d'un plaisir imaginé dont le besoin la tourmente, dont l'illusion
l'égare. Au lieu de lui donner les satisfactions de l'amour sensuel et de la
fixer dans la volupté, l'amour la remplit d'inquiétudes, la pousse d'essais en
essais, de tentatives en tentatives, agitant devant elle, à mesure qu'elle fait
un nouveau pas dans la honte, la tentation des corruptions spirituelles, un
mensonge d'idéal, le caprice insaisissable des rêves de la débauche.
Aussi les plus grands scandales, les plus grands éclats de l'amour, sont-ils
des entraînements de tête, entraînements particularisés, caractérisés par un
mobile qui n'a rien de sensuel: la vanité. Les femmes résistent assez souvent
à la jeunesse d'un Chérubin agenouillé à leurs pieds, aux agréments d'un
homme dont la personne leur plaît entièrement. Il peut arriver qu'elles
soient fortes contre les périls de l'habitude, de l'intimité, de la beauté, de la
force, de la grâce, de l'esprit même, contre les mille séductions qui ont fait
de tout temps l'homme redoutable à la femme. Mais il est une séduction
contre laquelle elles essayent à peine une défense, une fascination qu'elles
ne savent point fuir: qu'un homme à la mode paraisse, c'est à peine si on lui
laissera la fatigue de se baisser pour ramasser les cœurs, tant l'amour a dans
la femme de ce temps, la bassesse de la vanité! Qu'un homme à la mode
paraisse, elles se livreront à lui tout entières; elles l'aideront de leur amitié
amoureuse, de leurs intrigues, de leur influence; elles le porteront dans le
meilleur courant de la cour. Elles seront fières de le servir, sans qu'il les
remercie, fières d'être renvoyées comme elles ont été prises. Et n'arriveront-
elles point à accepter, comme une déclaration, la lettre circulaire envoyée le
même jour par Létorière à toutes les dames qu'il ne connaissait point
encore [303]? Nous sommes loin de ce temps des billets galants et raffinés qui
fit la fortune de la mère de Montcrif en lui empruntant sa plume amoureuse
et délicate [304]. Qu'il se donne la peine de vaincre, cet homme irrésistible,
l'homme à la mode; et l'on verra demander grâce aux plus pures, aux plus
vertueuses, à celles-là qui avaient jusqu'à lui conservé la paix de leur
bonheur et de leur vertu contre toutes les tentatives et toutes les occasions.
Qu'il veuille, et Mme de Tourvel elle-même sera perdue!
dix-huitième siècle: «Les femmes de ce temps n'aiment pas avec le cœur, a
dit Galiani, elles aiment avec la tête.» Et il a dit vrai. L'amour, dans tout le
siècle, porte les signes d'une curiosité de l'esprit, d'un libertinage de la
pensée. Il paraît être chez la femme la recherche d'un bonheur ou du moins
la poursuite d'un plaisir imaginé dont le besoin la tourmente, dont l'illusion
l'égare. Au lieu de lui donner les satisfactions de l'amour sensuel et de la
fixer dans la volupté, l'amour la remplit d'inquiétudes, la pousse d'essais en
essais, de tentatives en tentatives, agitant devant elle, à mesure qu'elle fait
un nouveau pas dans la honte, la tentation des corruptions spirituelles, un
mensonge d'idéal, le caprice insaisissable des rêves de la débauche.
Aussi les plus grands scandales, les plus grands éclats de l'amour, sont-ils
des entraînements de tête, entraînements particularisés, caractérisés par un
mobile qui n'a rien de sensuel: la vanité. Les femmes résistent assez souvent
à la jeunesse d'un Chérubin agenouillé à leurs pieds, aux agréments d'un
homme dont la personne leur plaît entièrement. Il peut arriver qu'elles
soient fortes contre les périls de l'habitude, de l'intimité, de la beauté, de la
force, de la grâce, de l'esprit même, contre les mille séductions qui ont fait
de tout temps l'homme redoutable à la femme. Mais il est une séduction
contre laquelle elles essayent à peine une défense, une fascination qu'elles
ne savent point fuir: qu'un homme à la mode paraisse, c'est à peine si on lui
laissera la fatigue de se baisser pour ramasser les cœurs, tant l'amour a dans
la femme de ce temps, la bassesse de la vanité! Qu'un homme à la mode
paraisse, elles se livreront à lui tout entières; elles l'aideront de leur amitié
amoureuse, de leurs intrigues, de leur influence; elles le porteront dans le
meilleur courant de la cour. Elles seront fières de le servir, sans qu'il les
remercie, fières d'être renvoyées comme elles ont été prises. Et n'arriveront-
elles point à accepter, comme une déclaration, la lettre circulaire envoyée le
même jour par Létorière à toutes les dames qu'il ne connaissait point
encore [303]? Nous sommes loin de ce temps des billets galants et raffinés qui
fit la fortune de la mère de Montcrif en lui empruntant sa plume amoureuse
et délicate [304]. Qu'il se donne la peine de vaincre, cet homme irrésistible,
l'homme à la mode; et l'on verra demander grâce aux plus pures, aux plus
vertueuses, à celles-là qui avaient jusqu'à lui conservé la paix de leur
bonheur et de leur vertu contre toutes les tentatives et toutes les occasions.
Qu'il veuille, et Mme de Tourvel elle-même sera perdue!
Page 110
Qu'il s'appelle Richelieu, il traversera tout le siècle, en triomphant comme
un dieu et rien que par son nom. Il sera ce maître qui devient une idole, et
devant lequel la pudeur n'a plus que des larmes! La femme ira chercher le
scandale auprès de lui: elle briguera la gloire d'être affichée par lui. Il y aura
de l'honneur dans la honte qu'il donnera. Tout lui cédera, la coquetterie
comme la vertu, la duchesse comme la princesse. L'adoration de la
jeunesse, de la beauté, de la cour du Régent, de la cour de Louis XV, ira au-
devant de lui comme une prostituée. Les passions des femmes se battront
pour lui comme des colères d'hommes; et il sera celui pour lequel Mme de
Polignac et la marquise de Nesle échangeront au bois de Boulogne deux
coups de pistolet [305]. Il aura des maîtresses dont la complaisance étouffera
la jalousie et qui serviront jusqu'à ses infidélités, des maîtresses dont il ne
pourra épuiser la patience, et qu'il essayera vainement de rassasier
d'humiliations. Celles qu'il insultera lui baiseront la main, celles qu'il
chassera reviendront. Il ne comptera plus les portraits, les mèches de
cheveux, les anneaux et les bagues, il ne les reconnaîtra plus: ils seront
pêle-mêle dans sa mémoire comme dans ses tiroirs. Chaque matin il
s'éveillera dans l'hommage, il se lèvera dans les prières d'un paquet de
lettres; il les jettera sans les ouvrir avec ce mot dont il soufflettera l'adresse:
Lettre que je n'ai pas eu le temps de lire; on retrouvera à sa mort, encore
cachetés, cinq billets de rendez-vous, implorant le même jour, au nom de
cinq grandes dames, une heure de sa nuit [306]! Ou bien, s'il daigne les ouvrir,
il les effleurera d'un regard, il bâillera sur ces lignes brûlantes et suppliantes
qui lui tomberont des mains comme un placet des mains d'un ministre!
Et si ce n'est point Richelieu, ce sera un autre. Car peu importe à la femme
d'où vient cet homme, d'où il sort; peu lui importe sa naissance, son rang,
son état même: que la mode le couvre, c'est assez pour qu'il honore celles
qu'il accepte. Que cet homme soit un acteur, un chanteur, qu'il ait encore
aux joues le rouge du théâtre: s'il est couru, il sera un homme, un
vainqueur! Les plus grandes dames et les plus jeunes l'inviteront,
l'appelleront, le prieront, lui jetteront sous les yeux leurs avances, leur
humilité, leur reconnaissance. Elles l'aimeront jusqu'à se faire enfermer,
presque jusqu'à en mourir, comme la comtesse de Stainville aima
Clairval [307]. Elles se l'arracheront comme ces deux marquises se disputant
publiquement Michu dans une loge de la Comédie-Italienne [308]. Elles en
voudront avec la fureur éhontée de la comtesse fameuse criant devant tous:
un dieu et rien que par son nom. Il sera ce maître qui devient une idole, et
devant lequel la pudeur n'a plus que des larmes! La femme ira chercher le
scandale auprès de lui: elle briguera la gloire d'être affichée par lui. Il y aura
de l'honneur dans la honte qu'il donnera. Tout lui cédera, la coquetterie
comme la vertu, la duchesse comme la princesse. L'adoration de la
jeunesse, de la beauté, de la cour du Régent, de la cour de Louis XV, ira au-
devant de lui comme une prostituée. Les passions des femmes se battront
pour lui comme des colères d'hommes; et il sera celui pour lequel Mme de
Polignac et la marquise de Nesle échangeront au bois de Boulogne deux
coups de pistolet [305]. Il aura des maîtresses dont la complaisance étouffera
la jalousie et qui serviront jusqu'à ses infidélités, des maîtresses dont il ne
pourra épuiser la patience, et qu'il essayera vainement de rassasier
d'humiliations. Celles qu'il insultera lui baiseront la main, celles qu'il
chassera reviendront. Il ne comptera plus les portraits, les mèches de
cheveux, les anneaux et les bagues, il ne les reconnaîtra plus: ils seront
pêle-mêle dans sa mémoire comme dans ses tiroirs. Chaque matin il
s'éveillera dans l'hommage, il se lèvera dans les prières d'un paquet de
lettres; il les jettera sans les ouvrir avec ce mot dont il soufflettera l'adresse:
Lettre que je n'ai pas eu le temps de lire; on retrouvera à sa mort, encore
cachetés, cinq billets de rendez-vous, implorant le même jour, au nom de
cinq grandes dames, une heure de sa nuit [306]! Ou bien, s'il daigne les ouvrir,
il les effleurera d'un regard, il bâillera sur ces lignes brûlantes et suppliantes
qui lui tomberont des mains comme un placet des mains d'un ministre!
Et si ce n'est point Richelieu, ce sera un autre. Car peu importe à la femme
d'où vient cet homme, d'où il sort; peu lui importe sa naissance, son rang,
son état même: que la mode le couvre, c'est assez pour qu'il honore celles
qu'il accepte. Que cet homme soit un acteur, un chanteur, qu'il ait encore
aux joues le rouge du théâtre: s'il est couru, il sera un homme, un
vainqueur! Les plus grandes dames et les plus jeunes l'inviteront,
l'appelleront, le prieront, lui jetteront sous les yeux leurs avances, leur
humilité, leur reconnaissance. Elles l'aimeront jusqu'à se faire enfermer,
presque jusqu'à en mourir, comme la comtesse de Stainville aima
Clairval [307]. Elles se l'arracheront comme ces deux marquises se disputant
publiquement Michu dans une loge de la Comédie-Italienne [308]. Elles en
voudront avec la fureur éhontée de la comtesse fameuse criant devant tous:
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«Chassé! Chassé!» ou bien avec la volonté fixe, l'entêtement résolu, la
fermeté douce de la belle-sœur de Mme d'Épinay, de Mme de Jully. Et quel
mot échappe à celle-ci, lorsque demandant à Mme d'Épinay d'être la
complaisante de ses amours avec Jélyotte, Mme d'Épinay s'exclame: «Vous
n'y pensez pas, ma sœur! un acteur de l'Opéra, un homme sur qui tout le
monde a les yeux fixés, et qui ne peut décemment passer pour votre ami!...
—Doucement, s'il vous plaît, lui répond Mme de Jully, je vous ai dit que je
l'aimais, et vous me répondez comme si je vous demandais si je ferais bien
de l'aimer [309].»
Mais ce n'était point encore assez que la profanation du scandale. Il était
réservé au dix-huitième siècle de mettre dans l'amour, dont il avait fait la
lutte de l'homme contre la femme, le blasphème, la déloyauté, les plaisirs et
les satisfactions sacrilèges d'une comédie. Il fallait que l'amour devînt une
tactique, la passion un art, l'attendrissement un piége, le désir même un
masque, afin que ce qui restait de conscience dans le cœur du temps, de
sincérité dans ses tendresses, s'éteignît sous la risée suprême de la parodie.
C'est dans cette guerre et ce jeu de l'amour, sur ce théâtre de la passion se
donnant en spectacle à elle-même, que ce siècle révèle peut-être ses qualités
les plus profondes, ses ressources les plus secrètes et comme un génie de
duplicité tout inattendu du caractère français. Que de grands diplomates,
que de grands politiques sans nom, plus habiles que Dubois, plus insinuants
que Bernis, parmi cette petite bande d'hommes qui font de la séduction de la
femme le but de leurs pensées et la grande affaire de leur vie, l'idée et la
carrière auxquelles ils sont voués! Que d'études, d'application, de science,
de réflexion! Quel grand art de comédien! quel art de ces déguisements, de
ces travestissements, dont Faublas garde le souvenir, et qui cachent si bien
M. de Custine, qu'il peut, habillé en coiffeuse, couper, sans être reconnu, les
cheveux de la femme qu'il aime! Que de combinaisons de romancier et de
stratégiste! Pas un n'attaque une femme sans avoir fait ce qu'on appelle un
plan, sans avoir passé une nuit à se promener et à retourner la position
comme un auteur qui noue son intrigue dans sa tête. Et l'attaque
commencée, ils sont jusqu'au bout ces comédiens étonnants, pareils à ces
livres du temps dans lesquels il n'y a pas un sentiment exprimé qui ne soit
fermeté douce de la belle-sœur de Mme d'Épinay, de Mme de Jully. Et quel
mot échappe à celle-ci, lorsque demandant à Mme d'Épinay d'être la
complaisante de ses amours avec Jélyotte, Mme d'Épinay s'exclame: «Vous
n'y pensez pas, ma sœur! un acteur de l'Opéra, un homme sur qui tout le
monde a les yeux fixés, et qui ne peut décemment passer pour votre ami!...
—Doucement, s'il vous plaît, lui répond Mme de Jully, je vous ai dit que je
l'aimais, et vous me répondez comme si je vous demandais si je ferais bien
de l'aimer [309].»
Mais ce n'était point encore assez que la profanation du scandale. Il était
réservé au dix-huitième siècle de mettre dans l'amour, dont il avait fait la
lutte de l'homme contre la femme, le blasphème, la déloyauté, les plaisirs et
les satisfactions sacrilèges d'une comédie. Il fallait que l'amour devînt une
tactique, la passion un art, l'attendrissement un piége, le désir même un
masque, afin que ce qui restait de conscience dans le cœur du temps, de
sincérité dans ses tendresses, s'éteignît sous la risée suprême de la parodie.
C'est dans cette guerre et ce jeu de l'amour, sur ce théâtre de la passion se
donnant en spectacle à elle-même, que ce siècle révèle peut-être ses qualités
les plus profondes, ses ressources les plus secrètes et comme un génie de
duplicité tout inattendu du caractère français. Que de grands diplomates,
que de grands politiques sans nom, plus habiles que Dubois, plus insinuants
que Bernis, parmi cette petite bande d'hommes qui font de la séduction de la
femme le but de leurs pensées et la grande affaire de leur vie, l'idée et la
carrière auxquelles ils sont voués! Que d'études, d'application, de science,
de réflexion! Quel grand art de comédien! quel art de ces déguisements, de
ces travestissements, dont Faublas garde le souvenir, et qui cachent si bien
M. de Custine, qu'il peut, habillé en coiffeuse, couper, sans être reconnu, les
cheveux de la femme qu'il aime! Que de combinaisons de romancier et de
stratégiste! Pas un n'attaque une femme sans avoir fait ce qu'on appelle un
plan, sans avoir passé une nuit à se promener et à retourner la position
comme un auteur qui noue son intrigue dans sa tête. Et l'attaque
commencée, ils sont jusqu'au bout ces comédiens étonnants, pareils à ces
livres du temps dans lesquels il n'y a pas un sentiment exprimé qui ne soit
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feint ou dissimulé. Tous leurs effets, tous leurs pas sont réglés; et s'il faut du
pathétique, ils ont marqué d'avance le moment de s'évanouir. Ils savent
passer, par des gradations de la plus singulière finesse, du respect à
l'attendrissement, de la mélancolie au délire. Ils excellent à cacher un
sourire sous un soupir, à écrire ce qu'ils ne sentent pas, à mettre de sang-
froid le feu aux mots, à les déranger avec l'air de la passion. Ils ont des
regards qui semblent leur échapper, des gestes, des cris amoureux qu'ils ont
médités dans le cabinet. Ils parlent comme l'homme qui aime, et l'on dirait
que leur cœur éclate dans ce qu'ils déclament, tant ils sont habiles à faire
trembler l'émotion dans leur parole comme dans leur voix, tant leur organe
ressemble à leur âme, tant à force d'être travaillé il a acquis de sensibilité
factice. «N'omettre rien,» c'est le précepte de l'un d'eux. Et véritablement,
ils n'oublient rien de ce qui peut faire vibrer les sensibilités de la femme,
captiver son intérêt, amener en elle un amollissement ou un énervement,
toucher aux fibres les plus délicates de son être. Ils mettent avec eux et dans
leur calcul, dans leurs chances, la température même, et la détente
qu'apportent aux sens de la femme la douceur d'une atmosphère pluvieuse,
la tristesse et l'alanguissement d'une soirée grise. Ils sont scrupuleux,
exacts, appliqués. Ce n'est pas seulement vis-à-vis de la femme, c'est vis-à-
vis d'eux-mêmes qu'ils tiennent à bien jouer depuis la première scène
jusqu'à la dernière. Avant tout, ils veulent se satisfaire, s'applaudir, plus fiers
de sortir de leur rôle contents d'eux que contents de la femme; car, à la
longue, ces virtuoses de la séduction ont fait entrer dans leur jeu un amour-
propre d'artiste. Ils ont fait plus: ils y ont apporté la conscience de véritables
comédiens. Et pour faire l'illusion complète, pour achever de troubler et
d'émouvoir, il en est qui ajustent jusque sur leur visage le mensonge de
toute leur personne, qui se griment, qui se plâtrent, qui se dépoudrent les
cheveux, qui se pâlissent en se privant de vin. Il en est même qui, pour un
rendez-vous décisif, se mettent du désespoir sur la figure comme on s'y met
du rouge: avec de la gomme arabique délayée, ils se font sur les joues des
traces de larmes mal essuyées [310]!
D'autres vont droit au fait. Du jour où l'homme pour plaire n'eut pas besoin
d'être amoureux, il pensa que dans des cas pressés on le dispenserait même
d'être aimable. Avec cette pensée tomba le dernier honneur de la femme, le
respect qui l'entourait; et l'amour n'eut plus honte de la violence.
L'insolence, la surprise, devinrent des procédés à la mode; leur usage ne
pathétique, ils ont marqué d'avance le moment de s'évanouir. Ils savent
passer, par des gradations de la plus singulière finesse, du respect à
l'attendrissement, de la mélancolie au délire. Ils excellent à cacher un
sourire sous un soupir, à écrire ce qu'ils ne sentent pas, à mettre de sang-
froid le feu aux mots, à les déranger avec l'air de la passion. Ils ont des
regards qui semblent leur échapper, des gestes, des cris amoureux qu'ils ont
médités dans le cabinet. Ils parlent comme l'homme qui aime, et l'on dirait
que leur cœur éclate dans ce qu'ils déclament, tant ils sont habiles à faire
trembler l'émotion dans leur parole comme dans leur voix, tant leur organe
ressemble à leur âme, tant à force d'être travaillé il a acquis de sensibilité
factice. «N'omettre rien,» c'est le précepte de l'un d'eux. Et véritablement,
ils n'oublient rien de ce qui peut faire vibrer les sensibilités de la femme,
captiver son intérêt, amener en elle un amollissement ou un énervement,
toucher aux fibres les plus délicates de son être. Ils mettent avec eux et dans
leur calcul, dans leurs chances, la température même, et la détente
qu'apportent aux sens de la femme la douceur d'une atmosphère pluvieuse,
la tristesse et l'alanguissement d'une soirée grise. Ils sont scrupuleux,
exacts, appliqués. Ce n'est pas seulement vis-à-vis de la femme, c'est vis-à-
vis d'eux-mêmes qu'ils tiennent à bien jouer depuis la première scène
jusqu'à la dernière. Avant tout, ils veulent se satisfaire, s'applaudir, plus fiers
de sortir de leur rôle contents d'eux que contents de la femme; car, à la
longue, ces virtuoses de la séduction ont fait entrer dans leur jeu un amour-
propre d'artiste. Ils ont fait plus: ils y ont apporté la conscience de véritables
comédiens. Et pour faire l'illusion complète, pour achever de troubler et
d'émouvoir, il en est qui ajustent jusque sur leur visage le mensonge de
toute leur personne, qui se griment, qui se plâtrent, qui se dépoudrent les
cheveux, qui se pâlissent en se privant de vin. Il en est même qui, pour un
rendez-vous décisif, se mettent du désespoir sur la figure comme on s'y met
du rouge: avec de la gomme arabique délayée, ils se font sur les joues des
traces de larmes mal essuyées [310]!
D'autres vont droit au fait. Du jour où l'homme pour plaire n'eut pas besoin
d'être amoureux, il pensa que dans des cas pressés on le dispenserait même
d'être aimable. Avec cette pensée tomba le dernier honneur de la femme, le
respect qui l'entourait; et l'amour n'eut plus honte de la violence.
L'insolence, la surprise, devinrent des procédés à la mode; leur usage ne
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marqua pas l'homme d'infamie ni de bassesse, leur succès lui donna une
sorte de gloire. La femme même, brutalement insultée, trouva comme une
humiliation flatteuse dans ce vil moyen de séduction. Que de brusques
attaques pardonnées! que de liaisons, qui souvent durent, commencées
vivement par l'insolence, dans un carrosse dont le cocher est précieux pour
prendre par le plus long, faire le sourd, et mener les chevaux au petit pas!
«Une aventure, de ces choses qu'on voit tous les jours, une misère enfin,»
c'est tout ce que le monde dit le lendemain de ces tours d'audace. La
violence ne fait-elle pas école dans le meilleur monde? Un jour elle ose bien
toucher à la robe de la reine de France; et pour un martyr, pour un Lauzun
qu'on chasse, comptez, dans les confessions du siècle, tous les héros
heureux de l'aventure. De triomphes en triomphes, de raffinements de
cynisme en délicatesses d'impudeur, la galanterie brutale finit par avoir des
principes, une manière de philosophie, des moyens d'apologie. On mit en
théorie savante l'art de saisir le moment; et il se trouva des beaux esprits
pour décider qu'un téméraire avait au fond plus d'égards pour la femme que
le timide, et la respectait plus effectivement en lui épargnant le long
supplice des concessions successives, et la honte de sentir qu'elle se
manque, et de se le dire inutilement [311].
Mais il est un genre de victoire estimé supérieur à tous les autres et
particulièrement recherché par l'homme: la victoire par l'esprit. Les raffinés,
les maîtres de la séduction, ne trouvent que là un amusement toujours
nouveau et la jouissance d'une véritable conquête de la femme. Blasés, par
l'habitude et le succès, sur les brusqueries et les violences, sur les surprises
qui vont aux sens, ils font avec eux-mêmes le pari d'arriver jusqu'au cœur
de la femme sans même essayer de la toucher, et de triompher absolument
d'elle sans parler un moment à sa sensibilité. C'est sa tête, sa tête seule qu'ils
remueront, qu'ils troubleront, qu'ils rempliront de caprice et de tentation,
jusqu'à ce qu'ils aient amené par là toute sa personne à une disposition de
complaisance imprévue, presque involontaire. Un tête-à-tête pour ces
hommes est une lutte, une lutte sans brutalité, mais sans merci, d'où la
femme doit sortir humiliée par leur intelligence, domptée et soumise par la
supériorité de leur rouerie, non point aimante, mais vaincue. Qu'ils aient la
permission d'une entrevue, l'occasion d'un dialogue: ils semblent qu'ils
allient le sang-froid du chasseur au coup d'œil du capitaine pour attaquer la
femme, la poursuivre, la pousser, la battre de phrases en phrases, de mots en
sorte de gloire. La femme même, brutalement insultée, trouva comme une
humiliation flatteuse dans ce vil moyen de séduction. Que de brusques
attaques pardonnées! que de liaisons, qui souvent durent, commencées
vivement par l'insolence, dans un carrosse dont le cocher est précieux pour
prendre par le plus long, faire le sourd, et mener les chevaux au petit pas!
«Une aventure, de ces choses qu'on voit tous les jours, une misère enfin,»
c'est tout ce que le monde dit le lendemain de ces tours d'audace. La
violence ne fait-elle pas école dans le meilleur monde? Un jour elle ose bien
toucher à la robe de la reine de France; et pour un martyr, pour un Lauzun
qu'on chasse, comptez, dans les confessions du siècle, tous les héros
heureux de l'aventure. De triomphes en triomphes, de raffinements de
cynisme en délicatesses d'impudeur, la galanterie brutale finit par avoir des
principes, une manière de philosophie, des moyens d'apologie. On mit en
théorie savante l'art de saisir le moment; et il se trouva des beaux esprits
pour décider qu'un téméraire avait au fond plus d'égards pour la femme que
le timide, et la respectait plus effectivement en lui épargnant le long
supplice des concessions successives, et la honte de sentir qu'elle se
manque, et de se le dire inutilement [311].
Mais il est un genre de victoire estimé supérieur à tous les autres et
particulièrement recherché par l'homme: la victoire par l'esprit. Les raffinés,
les maîtres de la séduction, ne trouvent que là un amusement toujours
nouveau et la jouissance d'une véritable conquête de la femme. Blasés, par
l'habitude et le succès, sur les brusqueries et les violences, sur les surprises
qui vont aux sens, ils font avec eux-mêmes le pari d'arriver jusqu'au cœur
de la femme sans même essayer de la toucher, et de triompher absolument
d'elle sans parler un moment à sa sensibilité. C'est sa tête, sa tête seule qu'ils
remueront, qu'ils troubleront, qu'ils rempliront de caprice et de tentation,
jusqu'à ce qu'ils aient amené par là toute sa personne à une disposition de
complaisance imprévue, presque involontaire. Un tête-à-tête pour ces
hommes est une lutte, une lutte sans brutalité, mais sans merci, d'où la
femme doit sortir humiliée par leur intelligence, domptée et soumise par la
supériorité de leur rouerie, non point aimante, mais vaincue. Qu'ils aient la
permission d'une entrevue, l'occasion d'un dialogue: ils semblent qu'ils
allient le sang-froid du chasseur au coup d'œil du capitaine pour attaquer la
femme, la poursuivre, la pousser, la battre de phrases en phrases, de mots en
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mots, la débusquer de défenses en défenses, rétrécir sourdement le cercle de
l'attaque, la presser, l'acculer, la forcer, et la tenir enfin, au bout de la
conversation, dans leur main, palpitante, le cœur battant, à bout de souffle
comme un oiseau attrapé à la course! C'est un spectacle presque effrayant
de les voir s'emparer d'une coquette ou d'une imprudente avec de
l'impertinence et du persiflage. Écoutez-les: quel manége étonnant! Jamais
l'insolence des idées ne s'est si joliment cachée sous le ménagement des
termes. Entre ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent, ils ne mettent guère, par
égard pour leur interlocutrice, qu'un tour d'entortillage, voile léger qui
ressemble à cette fine robe de chambre de taffetas avec laquelle, dans les
châteaux, les hommes vont rendre visite aux dames dans leur chambre.
S'excuser tout d'abord d'être incommode, feindre de croire qu'on dérange
une personne occupée, nier du bout des lèvres les bonnes fortunes qu'on
vous prête, puis en convenir, en en demandant le secret, car on en est
honteux; piquer la curiosité de la femme sur une femme de ses amies qu'on
a eue, et lui détailler des pieds à la tête comment elle est coupée; être
indiscret à plaisir comme si l'on avait peur, par le silence, de s'engager pour
l'avenir à la discrétion; parler de l'oubli en sage, et citer le nom d'une femme
qui dernièrement a été forcée de vous rappeler que vous l'aviez tendrement
aimée, faire des protestations de respect, et manquer au respect dans le
même moment; s'étonner des amants que le public a donnés à la femme
avec laquelle on cause et lui donner la lanterne magique de leurs ridicules;
définir la différence qu'il y a entre aimer une femme et l'avoir; exposer les
bienfaits de la philosophie moderne, le bonheur d'être arrivé à la
suppression des grimaces de femme et des affectations de pruderie,
l'avantage de ce train commode où l'on se prend quand on se plaît, où l'on se
quitte quand on s'ennuie, où l'on se reprend pour se quitter encore, sans
jamais se brouiller; montrer tout ce qu'a gagné l'amour à ne plus s'exagérer,
à perdre ses grands airs de vertu, à être tout simplement cet éclair, ce
caprice du moment que le temps appelle un goût; et par le ton dont on dit
tout cela, par le tour rare et dégagé qu'on y met, par le sourire supérieur
qu'on jette de haut sur toutes ces chimères, étourdir si fort et si à fond la
femme qu'un peu d'audace la trouve sans résistance,—c'est le grand art et le
grand air, une façon de séduction vraiment flatteuse pour la vanité de
l'homme qui n'a eu recours, dans toute cette courte affaire, à rien qu'aux
ressources et aux armes de l'esprit. Que l'homme conserve jusqu'au bout son
l'attaque, la presser, l'acculer, la forcer, et la tenir enfin, au bout de la
conversation, dans leur main, palpitante, le cœur battant, à bout de souffle
comme un oiseau attrapé à la course! C'est un spectacle presque effrayant
de les voir s'emparer d'une coquette ou d'une imprudente avec de
l'impertinence et du persiflage. Écoutez-les: quel manége étonnant! Jamais
l'insolence des idées ne s'est si joliment cachée sous le ménagement des
termes. Entre ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent, ils ne mettent guère, par
égard pour leur interlocutrice, qu'un tour d'entortillage, voile léger qui
ressemble à cette fine robe de chambre de taffetas avec laquelle, dans les
châteaux, les hommes vont rendre visite aux dames dans leur chambre.
S'excuser tout d'abord d'être incommode, feindre de croire qu'on dérange
une personne occupée, nier du bout des lèvres les bonnes fortunes qu'on
vous prête, puis en convenir, en en demandant le secret, car on en est
honteux; piquer la curiosité de la femme sur une femme de ses amies qu'on
a eue, et lui détailler des pieds à la tête comment elle est coupée; être
indiscret à plaisir comme si l'on avait peur, par le silence, de s'engager pour
l'avenir à la discrétion; parler de l'oubli en sage, et citer le nom d'une femme
qui dernièrement a été forcée de vous rappeler que vous l'aviez tendrement
aimée, faire des protestations de respect, et manquer au respect dans le
même moment; s'étonner des amants que le public a donnés à la femme
avec laquelle on cause et lui donner la lanterne magique de leurs ridicules;
définir la différence qu'il y a entre aimer une femme et l'avoir; exposer les
bienfaits de la philosophie moderne, le bonheur d'être arrivé à la
suppression des grimaces de femme et des affectations de pruderie,
l'avantage de ce train commode où l'on se prend quand on se plaît, où l'on se
quitte quand on s'ennuie, où l'on se reprend pour se quitter encore, sans
jamais se brouiller; montrer tout ce qu'a gagné l'amour à ne plus s'exagérer,
à perdre ses grands airs de vertu, à être tout simplement cet éclair, ce
caprice du moment que le temps appelle un goût; et par le ton dont on dit
tout cela, par le tour rare et dégagé qu'on y met, par le sourire supérieur
qu'on jette de haut sur toutes ces chimères, étourdir si fort et si à fond la
femme qu'un peu d'audace la trouve sans résistance,—c'est le grand art et le
grand air, une façon de séduction vraiment flatteuse pour la vanité de
l'homme qui n'a eu recours, dans toute cette courte affaire, à rien qu'aux
ressources et aux armes de l'esprit. Que l'homme conserve jusqu'au bout son
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ironie, que dans la reconnaissance même il garde un peu d'impertinence; et
il aura le plaisir d'entendre la femme se réveiller et sortir de l'égarement
avec ce cri de sa honte: «Au moins dites-moi que vous m'aimez!» tant il est
resté pur de toute affectation de tendresse. Et ce mot même que la femme
lui demande pour excuser son abaissement, il le lui refusera, en la raillant
galamment sur cette fantaisie de sentiment qui lui prend si mal à propos, sur
le ridicule, pour une personne d'esprit, de tant tenir à de pareilles misères, et
sur l'inconvenance d'exiger, au point où ils en sont, un aveu qu'il n'a pas eu
besoin de faire pour en venir là [312]. Refuser dans l'amour, ou dans l'à peu
près de l'amour, jusqu'au mot qui est sa dernière illusion et sa dernière
pudeur, là est la satisfaction suprême de l'amour-propre et de la fantaisie de
l'homme du temps.
C'est ici que l'on commence à toucher le fond de l'amour du dix-huitième
siècle et à percevoir l'amertume de ses galanteries, le poison qui s'y cache.
N'y a-t-il pas déjà dans ce refus d'excuser la femme à ses propres yeux, dans
cette impudique bonne foi de la séduction, le mauvais instinct des derniers
plaisirs de la corruption? Sur cette pente d'ironie et de persiflage, l'amour se
fait bien vite un point d'honneur et une jouissance de la méchanceté; et la
méchanceté du temps, cette méchanceté si fine, si aiguisée, si exquise, entre
jusqu'au cœur des liaisons. Il ne suffit plus à la vanité du petit maître de
perdre une femme de réputation; il faut qu'il puisse rompre en disant d'un
ton leste: «Oh! fini, et très-fini... Je l'ai forcée d'adorer mon mérite, j'ai pris
mille plaisirs avec elle, et je l'ai quittée en confondant son amour-
propre [313].» La grande mode est de ravoir une femme par caprice, pour la
quitter authentiquement [314]. Une source d'appétits mauvais s'est ouverte
dans l'homme à femmes, qui lui fait rechercher, non plus seulement le
déshonneur, mais les souffrances de la femme. C'est un amusement qui lui
sourit de pousser la raillerie jusqu'à la blessure, de laisser une plaie où il a
mis un baiser, de faire saigner jusqu'au bout ce qui reste de remords à la
faiblesse. Et sitôt qu'il a rendu une femme folle de lui, qu'il l'a, selon l'argot
galant du temps, soutirée au caramel [315], c'est un plaisir pour lui de lui faire
une scène de jalousie, et sur sa défense de s'emporter et de s'éloigner. Jeux
sans pitié, où se révèlent, dans une sorte de grâce qui fait peur, la cruauté
il aura le plaisir d'entendre la femme se réveiller et sortir de l'égarement
avec ce cri de sa honte: «Au moins dites-moi que vous m'aimez!» tant il est
resté pur de toute affectation de tendresse. Et ce mot même que la femme
lui demande pour excuser son abaissement, il le lui refusera, en la raillant
galamment sur cette fantaisie de sentiment qui lui prend si mal à propos, sur
le ridicule, pour une personne d'esprit, de tant tenir à de pareilles misères, et
sur l'inconvenance d'exiger, au point où ils en sont, un aveu qu'il n'a pas eu
besoin de faire pour en venir là [312]. Refuser dans l'amour, ou dans l'à peu
près de l'amour, jusqu'au mot qui est sa dernière illusion et sa dernière
pudeur, là est la satisfaction suprême de l'amour-propre et de la fantaisie de
l'homme du temps.
C'est ici que l'on commence à toucher le fond de l'amour du dix-huitième
siècle et à percevoir l'amertume de ses galanteries, le poison qui s'y cache.
N'y a-t-il pas déjà dans ce refus d'excuser la femme à ses propres yeux, dans
cette impudique bonne foi de la séduction, le mauvais instinct des derniers
plaisirs de la corruption? Sur cette pente d'ironie et de persiflage, l'amour se
fait bien vite un point d'honneur et une jouissance de la méchanceté; et la
méchanceté du temps, cette méchanceté si fine, si aiguisée, si exquise, entre
jusqu'au cœur des liaisons. Il ne suffit plus à la vanité du petit maître de
perdre une femme de réputation; il faut qu'il puisse rompre en disant d'un
ton leste: «Oh! fini, et très-fini... Je l'ai forcée d'adorer mon mérite, j'ai pris
mille plaisirs avec elle, et je l'ai quittée en confondant son amour-
propre [313].» La grande mode est de ravoir une femme par caprice, pour la
quitter authentiquement [314]. Une source d'appétits mauvais s'est ouverte
dans l'homme à femmes, qui lui fait rechercher, non plus seulement le
déshonneur, mais les souffrances de la femme. C'est un amusement qui lui
sourit de pousser la raillerie jusqu'à la blessure, de laisser une plaie où il a
mis un baiser, de faire saigner jusqu'au bout ce qui reste de remords à la
faiblesse. Et sitôt qu'il a rendu une femme folle de lui, qu'il l'a, selon l'argot
galant du temps, soutirée au caramel [315], c'est un plaisir pour lui de lui faire
une scène de jalousie, et sur sa défense de s'emporter et de s'éloigner. Jeux
sans pitié, où se révèlent, dans une sorte de grâce qui fait peur, la cruauté
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d'esprit de l'époque et la profondeur de son libertinage moral! Et quoi de
plus piquant que de parler à une femme de l'amant qu'elle a eu, ou qu'elle a
encore, au moment où elle l'oublie le plus; de lui rappeler ses devoirs, ou du
moins ce qu'on est convenu d'entendre par là, lorsqu'elle ne peut plus ne pas
y manquer; de voir ses sourcils se froncer, ses regards devenir sévères, ses
yeux enfin se remplir de larmes, au portrait qu'on lui trace de l'homme qui
l'adore et qu'elle trompe? Ou bien encore si la femme vient d'enterrer
l'homme qu'elle a aimé, c'est un tour charmant, après avoir triomphé de ce
chagrin tout chaud, de remettre le mort sur le tapis, de le regretter, de dire
d'un ton attendri: «Quelle perte pour vous!» et d'entourer de son ombre la
femme éperdue! C'est alors seulement, après de telles preuves, qu'on a droit
à ce compliment flatteur: «En vérité, vous êtes singulièrement
méchant [316]!»—un mot qu'il serait presque indécent de n'avoir ni mérité, ni
reçu, quand on quitte une femme!
A mesure que le siècle vieillit, qu'il accomplit son caractère, qu'il creuse ses
passions, qu'il raffine ses appétits, qu'il s'endurcit et se consume dans la
sécheresse et la sensualité de tête, il cherche plus résolûment de ce côté
l'assouvissement de je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu'au
mal. La méchanceté, qui était l'assaisonnement, devient le génie de l'amour.
Les «noirceurs» passent de mode, et la «scélératesse» éclate. Il se glisse
dans les relations d'hommes à femmes quelque chose comme une politique
impitoyable, comme un système réglé de perdition. La corruption devient
un art égal en cruautés, en manques de foi, en trahisons, à l'art des
tyrannies. Le machiavélisme entre dans la galanterie, il la domine et la
gouverne. C'est l'heure où Laclos écrit d'après nature ses Liaisons
dangereuses, ce livre admirable et exécrable qui est à la morale amoureuse
de la France du dix-huitième siècle ce qu'est le traité du Prince à la morale
politique de l'Italie du seizième.
Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu de cette société
traversée et pénétrée, jusqu'au plus profond de l'âme, par le malaise d'un
orage flottant et menaçant, on voit apparaître, pour remplacer les petits
maîtres sémillants et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la
perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de l'immoralité théorique et
pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans remords, sans faiblesse. Ils
ont l'amabilité, l'impudence, l'hypocrisie, la force, la patience, la suite des
résolutions, la constance de la volonté, la fécondité d'imagination. Ils
plus piquant que de parler à une femme de l'amant qu'elle a eu, ou qu'elle a
encore, au moment où elle l'oublie le plus; de lui rappeler ses devoirs, ou du
moins ce qu'on est convenu d'entendre par là, lorsqu'elle ne peut plus ne pas
y manquer; de voir ses sourcils se froncer, ses regards devenir sévères, ses
yeux enfin se remplir de larmes, au portrait qu'on lui trace de l'homme qui
l'adore et qu'elle trompe? Ou bien encore si la femme vient d'enterrer
l'homme qu'elle a aimé, c'est un tour charmant, après avoir triomphé de ce
chagrin tout chaud, de remettre le mort sur le tapis, de le regretter, de dire
d'un ton attendri: «Quelle perte pour vous!» et d'entourer de son ombre la
femme éperdue! C'est alors seulement, après de telles preuves, qu'on a droit
à ce compliment flatteur: «En vérité, vous êtes singulièrement
méchant [316]!»—un mot qu'il serait presque indécent de n'avoir ni mérité, ni
reçu, quand on quitte une femme!
A mesure que le siècle vieillit, qu'il accomplit son caractère, qu'il creuse ses
passions, qu'il raffine ses appétits, qu'il s'endurcit et se consume dans la
sécheresse et la sensualité de tête, il cherche plus résolûment de ce côté
l'assouvissement de je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu'au
mal. La méchanceté, qui était l'assaisonnement, devient le génie de l'amour.
Les «noirceurs» passent de mode, et la «scélératesse» éclate. Il se glisse
dans les relations d'hommes à femmes quelque chose comme une politique
impitoyable, comme un système réglé de perdition. La corruption devient
un art égal en cruautés, en manques de foi, en trahisons, à l'art des
tyrannies. Le machiavélisme entre dans la galanterie, il la domine et la
gouverne. C'est l'heure où Laclos écrit d'après nature ses Liaisons
dangereuses, ce livre admirable et exécrable qui est à la morale amoureuse
de la France du dix-huitième siècle ce qu'est le traité du Prince à la morale
politique de l'Italie du seizième.
Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu de cette société
traversée et pénétrée, jusqu'au plus profond de l'âme, par le malaise d'un
orage flottant et menaçant, on voit apparaître, pour remplacer les petits
maîtres sémillants et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la
perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de l'immoralité théorique et
pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans remords, sans faiblesse. Ils
ont l'amabilité, l'impudence, l'hypocrisie, la force, la patience, la suite des
résolutions, la constance de la volonté, la fécondité d'imagination. Ils
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connaissent la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte de vertu ou de
bienfaisance bien placé, l'usage des femmes de chambre, des valets, du
scandale, toutes les armes déloyales. Ils ont calculé de sang-froid tout ce
qu'un homme peut se permettre «d'horreurs», et ils ne reculent devant rien.
Ne pouvant prendre d'assaut, dans un secrétaire, le secret d'un cœur de
femme, ils se prennent à regretter que le talent d'un filou n'entre pas dans
l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues. Leur grand principe est de
ne jamais finir une aventure avant d'avoir en main de quoi déshonorer la
femme: ils ne séduisent que pour perdre, ils ne trompent que pour
corrompre. Leur joie, leur bonheur c'est de faire «expirer la vertu d'une
femme dans une lente agonie et de la fixer sur ce spectacle»; et ils s'arrêtent
à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu'ils ont attaquée à chaque
degré, à chaque station de la honte, du désespoir, lui faire savourer à loisir
le sentiment de sa défaite, et la conduire à la chute assez doucement pour
que le remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction dont ils
rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de subjuguer par l'autorité
une jeune fille, un enfant, d'emporter son honneur en badinant, de la
dépraver par désœuvrement; et c'est pour eux comme une malice de faire
rire cette fille des ridicules de sa mère, de sa mère couchée dans la chambre
à côté et qu'une cloison sépare de la honte et des risées de son sang!—Le
dix-huitième siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de
l'imagination dans l'ordre de la férocité morale.
La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage de la
méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau, où toutes les adresses,
tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d'esprit de son sexe, se
tournèrent en une sorte de cruauté réfléchie qui donne l'épouvante. La
rouerie s'éleva, dans quelques femmes rares et abominables, à un degré
presque satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation acquise, un
regard à volonté, une physionomie maîtrisée, un mensonge sans effort de
tout l'être, une observation profonde, un coup d'œil pénétrant, la domination
des sens, une curiosité, un désir de science, qui ne leur laissaient voir dans
l'amour que des faits à méditer et à recueillir, c'étaient à des facultés et à des
qualités si redoutables que ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des
talents et une politique capables de faire la réputation d'un ministre. Elles
avaient étudié dans leur cœur le cœur des autres; elles avaient vu que
chacun y porte un secret caché, et elles avaient résolu de faire leur
bienfaisance bien placé, l'usage des femmes de chambre, des valets, du
scandale, toutes les armes déloyales. Ils ont calculé de sang-froid tout ce
qu'un homme peut se permettre «d'horreurs», et ils ne reculent devant rien.
Ne pouvant prendre d'assaut, dans un secrétaire, le secret d'un cœur de
femme, ils se prennent à regretter que le talent d'un filou n'entre pas dans
l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues. Leur grand principe est de
ne jamais finir une aventure avant d'avoir en main de quoi déshonorer la
femme: ils ne séduisent que pour perdre, ils ne trompent que pour
corrompre. Leur joie, leur bonheur c'est de faire «expirer la vertu d'une
femme dans une lente agonie et de la fixer sur ce spectacle»; et ils s'arrêtent
à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu'ils ont attaquée à chaque
degré, à chaque station de la honte, du désespoir, lui faire savourer à loisir
le sentiment de sa défaite, et la conduire à la chute assez doucement pour
que le remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction dont ils
rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de subjuguer par l'autorité
une jeune fille, un enfant, d'emporter son honneur en badinant, de la
dépraver par désœuvrement; et c'est pour eux comme une malice de faire
rire cette fille des ridicules de sa mère, de sa mère couchée dans la chambre
à côté et qu'une cloison sépare de la honte et des risées de son sang!—Le
dix-huitième siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de
l'imagination dans l'ordre de la férocité morale.
La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage de la
méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau, où toutes les adresses,
tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d'esprit de son sexe, se
tournèrent en une sorte de cruauté réfléchie qui donne l'épouvante. La
rouerie s'éleva, dans quelques femmes rares et abominables, à un degré
presque satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation acquise, un
regard à volonté, une physionomie maîtrisée, un mensonge sans effort de
tout l'être, une observation profonde, un coup d'œil pénétrant, la domination
des sens, une curiosité, un désir de science, qui ne leur laissaient voir dans
l'amour que des faits à méditer et à recueillir, c'étaient à des facultés et à des
qualités si redoutables que ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des
talents et une politique capables de faire la réputation d'un ministre. Elles
avaient étudié dans leur cœur le cœur des autres; elles avaient vu que
chacun y porte un secret caché, et elles avaient résolu de faire leur
Page 118
puissance avec la découverte de ce secret de chacun. Décidées à respecter
les dehors et le monde, à s'envelopper et à se couvrir d'une bonne
renommée, elles avaient sérieusement cherché dans les moralistes et pesé
avec elles-même ce qu'on pouvait faire, ce qu'on devait penser, ce qu'on
devait paraître. Ainsi formées, secrètes et profondes, impénétrables et
invulnérables, elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le
plaisir, dans la haine, un cœur de sang-froid, un esprit toujours présent, un
ton de liberté, un cynisme de grande dame, mêlé d'une hautaine élégance,
une sorte de légèreté implacable. Ces femmes perdent un homme pour le
perdre. Elles sèment la tentation dans la candeur, la débauche dans
l'innocence. Elles martyrisent l'honnête femme dont la vertu leur déplaît; et,
l'ont-elles touchée à mort, elles poussent ce cri de vipère: «Ah! quand une
femme frappe dans le cœur d'une autre, la blessure est incurable.....» Elles
font éclater le déshonneur dans les familles comme un coup de foudre: elles
mettent aux mains des hommes les querelles et les épées qui tuent. Figures
étonnantes qui fascinent et qui glacent! On pourrait dire d'elles, dans le sens
moral, qu'elles dépassent de toute la tête la Messaline antique. Elles créent
en effet, elles révèlent, elles incarnent en elles-mêmes une corruption
supérieure à toutes les autres et que l'on serait tenté d'appeler une corruption
idéale: le libertinage des passions méchantes, la Luxure du Mal!
Et que l'on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits, soient
imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne sont pas le rêve d'un
romancier; ils sont des individualités de ce monde, des personnages vivants
de cette société. Les autorités du temps sont là pour attester leur
ressemblance et pour mettre sur ces portraits les initiales de leurs noms. Le
seul embarras est qu'on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il pas
nommer un homme fameux? M. de Choiseul n'a-t-il pas commencé sa
grande carrière par ce rôle d'homme à bonnes fortunes, de méchant
impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l'air étourdi,
n'avançant ni un pas, ni une parole sans un projet contre une femme,
s'imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant de son esprit, en
triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de Choiseul? Laclos n'avait-il
pas sous les yeux le prototype de sa création dans la figure effrayante du
marquis de Louvois, dans la figure de ce comte de Frise s'amusant à torturer
Mme de Blot?—Et pour la femme que Laclos a peinte et à laquelle il a
attribué tant de grâces et de ressources infernales, n'en avait-il pas rencontré
les dehors et le monde, à s'envelopper et à se couvrir d'une bonne
renommée, elles avaient sérieusement cherché dans les moralistes et pesé
avec elles-même ce qu'on pouvait faire, ce qu'on devait penser, ce qu'on
devait paraître. Ainsi formées, secrètes et profondes, impénétrables et
invulnérables, elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le
plaisir, dans la haine, un cœur de sang-froid, un esprit toujours présent, un
ton de liberté, un cynisme de grande dame, mêlé d'une hautaine élégance,
une sorte de légèreté implacable. Ces femmes perdent un homme pour le
perdre. Elles sèment la tentation dans la candeur, la débauche dans
l'innocence. Elles martyrisent l'honnête femme dont la vertu leur déplaît; et,
l'ont-elles touchée à mort, elles poussent ce cri de vipère: «Ah! quand une
femme frappe dans le cœur d'une autre, la blessure est incurable.....» Elles
font éclater le déshonneur dans les familles comme un coup de foudre: elles
mettent aux mains des hommes les querelles et les épées qui tuent. Figures
étonnantes qui fascinent et qui glacent! On pourrait dire d'elles, dans le sens
moral, qu'elles dépassent de toute la tête la Messaline antique. Elles créent
en effet, elles révèlent, elles incarnent en elles-mêmes une corruption
supérieure à toutes les autres et que l'on serait tenté d'appeler une corruption
idéale: le libertinage des passions méchantes, la Luxure du Mal!
Et que l'on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits, soient
imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne sont pas le rêve d'un
romancier; ils sont des individualités de ce monde, des personnages vivants
de cette société. Les autorités du temps sont là pour attester leur
ressemblance et pour mettre sur ces portraits les initiales de leurs noms. Le
seul embarras est qu'on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il pas
nommer un homme fameux? M. de Choiseul n'a-t-il pas commencé sa
grande carrière par ce rôle d'homme à bonnes fortunes, de méchant
impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l'air étourdi,
n'avançant ni un pas, ni une parole sans un projet contre une femme,
s'imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant de son esprit, en
triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de Choiseul? Laclos n'avait-il
pas sous les yeux le prototype de sa création dans la figure effrayante du
marquis de Louvois, dans la figure de ce comte de Frise s'amusant à torturer
Mme de Blot?—Et pour la femme que Laclos a peinte et à laquelle il a
attribué tant de grâces et de ressources infernales, n'en avait-il pas rencontré
Page 119
l'original, et ne l'avait-il pas étudiée sur le vif? Le prince de Ligne et Tilly
n'affirment-ils pas, d'après la confidence de Laclos, qu'il n'a eu qu'à
déshabiller la conscience d'une grande dame de Grenoble, la marquise L. T.
D. P. M., qu'à raconter sa vie, pour trouver en elle sa marquise de Merteuil?
A quoi cependant devait aboutir cette méchanceté dans l'amour, dont nous
avons essayé de suivre dans le siècle l'effronterie, la profondeur, les appétits
croissants et insatiables? Devait-elle s'arrêter avant d'avoir donné comme
une mesure épouvantable de ses excès et de son extrémité? Il est une
logique inexorable qui commande aux mauvaises passions de l'humanité
d'aller au bout d'elles-mêmes, et d'éclater dans une horreur finale et absolue.
Cette logique avait assigné à la méchanceté voluptueuse du dix-huitième
siècle son couronnement monstrueux. Il y avait eu dans les esprits une trop
grande habitude de la cruauté morale, pour que cette cruauté demeurât dans
la tête et ne descendit pas jusqu'aux sens. On avait trop joué avec la
souffrance du cœur de la femme pour n'être pas tenté de la faire souffrir
plus sûrement et plus visiblement. Pourquoi, après avoir épuisé les tortures
sur son âme, ne pas les essayer sur son corps? Pourquoi ne pas chercher tout
crûment dans son sang les jouissances que donnaient ses larmes? C'est une
doctrine qui naît, qui se formule, doctrine vers laquelle tout le siècle est allé
sans le savoir, et qui n'est au fond que la matérialisation de ses appétits; et
n'était-il pas fatal que ce dernier mot fût dit, que l'éréthisme de la férocité
s'affirmât comme un principe, comme une révélation, et qu'au bout de cette
décadence raffinée et galante, après tous ces acheminements au supplice de
la femme, un de Sade vînt pour mettre, avec le sang des guillotines, la
Terreur dans l'Amour?
C'en est assez: ne descendons pas plus bas, ne fouillons pas plus loin dans
les entrailles pourries du dix-huitième siècle. L'histoire doit s'arrêter à
l'abîme de l'ordure. Au delà, il n'y a plus d'humanité; il n'y a plus que des
miasmes où l'on ne respire plus rien, où la lumière s'éteindrait d'elle-même
aux mains qui voudraient la tenir.
Remontons vers ce qui est la vie, vers ce qui est le jour, vers ce qui est l'air,
vers la Nature, vers la Passion, vers la Vérité, la santé, la force et la grâce
n'affirment-ils pas, d'après la confidence de Laclos, qu'il n'a eu qu'à
déshabiller la conscience d'une grande dame de Grenoble, la marquise L. T.
D. P. M., qu'à raconter sa vie, pour trouver en elle sa marquise de Merteuil?
A quoi cependant devait aboutir cette méchanceté dans l'amour, dont nous
avons essayé de suivre dans le siècle l'effronterie, la profondeur, les appétits
croissants et insatiables? Devait-elle s'arrêter avant d'avoir donné comme
une mesure épouvantable de ses excès et de son extrémité? Il est une
logique inexorable qui commande aux mauvaises passions de l'humanité
d'aller au bout d'elles-mêmes, et d'éclater dans une horreur finale et absolue.
Cette logique avait assigné à la méchanceté voluptueuse du dix-huitième
siècle son couronnement monstrueux. Il y avait eu dans les esprits une trop
grande habitude de la cruauté morale, pour que cette cruauté demeurât dans
la tête et ne descendit pas jusqu'aux sens. On avait trop joué avec la
souffrance du cœur de la femme pour n'être pas tenté de la faire souffrir
plus sûrement et plus visiblement. Pourquoi, après avoir épuisé les tortures
sur son âme, ne pas les essayer sur son corps? Pourquoi ne pas chercher tout
crûment dans son sang les jouissances que donnaient ses larmes? C'est une
doctrine qui naît, qui se formule, doctrine vers laquelle tout le siècle est allé
sans le savoir, et qui n'est au fond que la matérialisation de ses appétits; et
n'était-il pas fatal que ce dernier mot fût dit, que l'éréthisme de la férocité
s'affirmât comme un principe, comme une révélation, et qu'au bout de cette
décadence raffinée et galante, après tous ces acheminements au supplice de
la femme, un de Sade vînt pour mettre, avec le sang des guillotines, la
Terreur dans l'Amour?
C'en est assez: ne descendons pas plus bas, ne fouillons pas plus loin dans
les entrailles pourries du dix-huitième siècle. L'histoire doit s'arrêter à
l'abîme de l'ordure. Au delà, il n'y a plus d'humanité; il n'y a plus que des
miasmes où l'on ne respire plus rien, où la lumière s'éteindrait d'elle-même
aux mains qui voudraient la tenir.
Remontons vers ce qui est la vie, vers ce qui est le jour, vers ce qui est l'air,
vers la Nature, vers la Passion, vers la Vérité, la santé, la force et la grâce
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des affections humaines. Aussi bien après cette longue exposition de toutes
les maladies et de toutes les hontes des plus nobles parties du cœur, après
cette démonstration des plaies et des corruptions de l'amour, on a besoin de
secouer ses dégoûts. Il semble qu'on ait hâte de sortir d'une atmosphère
empoisonnée. L'âme demande une hauteur où elle reprenne haleine, un
souffle qui lui rende le ciel, un rayon qui la délivre, une image qui la
console, et où elle retrouve la conscience de ses instincts droits, de ses purs
attachements, de ses élévations tendres, de ses immortelles illusions, de sa
vitalité divine. Il est temps de chercher le véritable amour, de le retrouver, et
de montrer ce qu'il garda d'honneur, de sincérité, de dévouement, ce qu'il
imposa de sacrifices, ce qu'il coûta de douleurs, ce qu'il arracha de vertus
aux faiblesses de la femme dans un siècle de caprice, de libertinage et de
rouerie.
Pour n'avoir pas eu la même publicité, la même popularité que la galanterie,
pour apparaître au second plan des aventures du temps, hors du cadre des
mœurs générales, des théories régnantes, des habitudes morales et de la
pratique journalière, l'amour véritable n'en a pas moins eu sa place dans le
dix-huitième siècle. Que l'on prenne en ce temps l'homme qui a le mieux
peint l'impudence de l'amour en vogue, l'élégance de son cynisme, la
politesse de son libertinage, le romancier qui a écrit le Sopha, les
Égarements du cœur et de l'esprit, la Nuit et le Moment; que trouve-t-on
derrière son œuvre et au fond de sa vie? une mystérieuse passion, un
bonheur et une religion voilés, l'amour de Mlle de Stafford [317].—Voilà le
siècle: il a affiché le scandale, mais il a connu l'amour.
Il est au commencement du siècle une femme qui retrouve les larmes de
l'amour. Elle rend à l'amour son honneur, sa poésie, en lui rendant le
dévouement et la pudeur. Elle laisse au seuil du dix-huitième siècle un de
ces tendres souvenirs dont le cœur humain fait ses légendes et vers lesquels
les amoureux de tous les siècles vont en pèlerinage. Elle lègue à l'avenir un
de ces humbles romans qui survivent au temps, et, cachés sur les côtés de
l'histoire, à son ombre, loin de la politique et de la guerre, semblent des
chapelles où l'imagination se repose du bruit du grand chemin, oublie ce qui
passe et ce qui meurt, se recueille, s'attendrit et se rafraîchit.
C'est en pleine licence, en pleine Régence, que cette femme aime ainsi.
C'est en pleine Régence qu'elle montre en elle les plus nobles et les plus
les maladies et de toutes les hontes des plus nobles parties du cœur, après
cette démonstration des plaies et des corruptions de l'amour, on a besoin de
secouer ses dégoûts. Il semble qu'on ait hâte de sortir d'une atmosphère
empoisonnée. L'âme demande une hauteur où elle reprenne haleine, un
souffle qui lui rende le ciel, un rayon qui la délivre, une image qui la
console, et où elle retrouve la conscience de ses instincts droits, de ses purs
attachements, de ses élévations tendres, de ses immortelles illusions, de sa
vitalité divine. Il est temps de chercher le véritable amour, de le retrouver, et
de montrer ce qu'il garda d'honneur, de sincérité, de dévouement, ce qu'il
imposa de sacrifices, ce qu'il coûta de douleurs, ce qu'il arracha de vertus
aux faiblesses de la femme dans un siècle de caprice, de libertinage et de
rouerie.
Pour n'avoir pas eu la même publicité, la même popularité que la galanterie,
pour apparaître au second plan des aventures du temps, hors du cadre des
mœurs générales, des théories régnantes, des habitudes morales et de la
pratique journalière, l'amour véritable n'en a pas moins eu sa place dans le
dix-huitième siècle. Que l'on prenne en ce temps l'homme qui a le mieux
peint l'impudence de l'amour en vogue, l'élégance de son cynisme, la
politesse de son libertinage, le romancier qui a écrit le Sopha, les
Égarements du cœur et de l'esprit, la Nuit et le Moment; que trouve-t-on
derrière son œuvre et au fond de sa vie? une mystérieuse passion, un
bonheur et une religion voilés, l'amour de Mlle de Stafford [317].—Voilà le
siècle: il a affiché le scandale, mais il a connu l'amour.
Il est au commencement du siècle une femme qui retrouve les larmes de
l'amour. Elle rend à l'amour son honneur, sa poésie, en lui rendant le
dévouement et la pudeur. Elle laisse au seuil du dix-huitième siècle un de
ces tendres souvenirs dont le cœur humain fait ses légendes et vers lesquels
les amoureux de tous les siècles vont en pèlerinage. Elle lègue à l'avenir un
de ces humbles romans qui survivent au temps, et, cachés sur les côtés de
l'histoire, à son ombre, loin de la politique et de la guerre, semblent des
chapelles où l'imagination se repose du bruit du grand chemin, oublie ce qui
passe et ce qui meurt, se recueille, s'attendrit et se rafraîchit.
C'est en pleine licence, en pleine Régence, que cette femme aime ainsi.
C'est en pleine Régence qu'elle montre en elle les plus nobles et les plus
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touchantes vertus de l'amour. C'est au milieu des scandales du Palais-Royal,
au travers des chansons des roués, que s'élève cette plainte, ce gémissement,
ce cri de souffrance et de tendresse, le cri d'une colombe blessée dans un
bois plein de Satyres! C'est tout près de Mme de Parabère, à ses côtés, que
Mlle Aïssé se donne tout entière au chevalier d'Aydie. Elle écrit: «Il y a bien
des gens qui ignorent la satisfaction d'aimer avec assez de délicatesse pour
préférer le bonheur de ce que nous aimons au nôtre propre;» et toute sa vie
n'est qu'un sacrifice au bonheur de ce qu'elle aime. Aimée du chevalier, elle
s'impose le devoir et le courage de refuser la main qu'il lui offre: «Non,
j'aime trop sa gloire,» dit-elle, en détournant les yeux de ce trop beau rêve.
«Rendre la vie si douce à celui qu'elle aime qu'il ne trouve rien de
préférable à cette douceur,» elle ne connaît d'autre art ni d'autre ambition.
La douceur, c'est le mot qui de son cœur tombe sans cesse sous sa plume, et
donne à toutes ses lettres leur immortel accent de caresse. Comme Mme de
Ferriol lui demandait un jour si elle avait ensorcelé le chevalier, elle lui
répondit simplement, naïvement: «Le charme dont je me suis servi est
d'aimer malgré moi et de lui rendre la vie du monde la plus douce.» Son
âme, sa vie est dans cette réponse; et cette séduction de sa personne est le
charme de sa mémoire. Elle aime, elle n'a pu résister à l'amour, et elle veut
s'en arracher. Née pour la vertu, l'image de la vertu ne lui est apparue que
dans la passion, et elle n'a connu le devoir qu'après la faute. Elle se débat,
elle succombe, elle recommence à se combattre. Elle craint tout ce qui
l'approche du chevalier, et elle se trouve malheureuse d'en être éloignée.
«Couper au vif une passion violente... c'est effroyable; la mort n'est pas
pire... Je doute de m'en tirer la vie sauve,» écrit-elle à l'amie qui la soutient,
la console, la conseille et l'exhorte; et elle fait pour se vaincre des efforts
qui la déchirent. Son cœur saigne goutte à goutte. C'est un regret si
douloureux, une honte si sincère, si ingénue, que le remords prend chez elle
par moments un caractère angélique, et que le repentir lui donne comme
une seconde innocence. Sa beauté s'en va, sans qu'elle songe à la regretter;
elle perd ses forces et sa santé, et les laisse aller sans les retenir. La maladie
l'apaise et l'approche de la grâce. Le sacrifie la tue; mais elle espère en la
miséricorde de Dieu qui voit sa bonne volonté. Et cependant que d'amour
encore pour cet homme auquel elle cache ses maux, dont elle n'ose regarder
les yeux pleins de larmes de peur de trop s'attendrir, et dont elle écrit de son
lit d'agonie: «Il croit qu'à force de libéralité, il rachètera ma vie; il donne à
toute la maison, jusqu'à ma vache à qui il a donné du foin; il donne à l'un de
au travers des chansons des roués, que s'élève cette plainte, ce gémissement,
ce cri de souffrance et de tendresse, le cri d'une colombe blessée dans un
bois plein de Satyres! C'est tout près de Mme de Parabère, à ses côtés, que
Mlle Aïssé se donne tout entière au chevalier d'Aydie. Elle écrit: «Il y a bien
des gens qui ignorent la satisfaction d'aimer avec assez de délicatesse pour
préférer le bonheur de ce que nous aimons au nôtre propre;» et toute sa vie
n'est qu'un sacrifice au bonheur de ce qu'elle aime. Aimée du chevalier, elle
s'impose le devoir et le courage de refuser la main qu'il lui offre: «Non,
j'aime trop sa gloire,» dit-elle, en détournant les yeux de ce trop beau rêve.
«Rendre la vie si douce à celui qu'elle aime qu'il ne trouve rien de
préférable à cette douceur,» elle ne connaît d'autre art ni d'autre ambition.
La douceur, c'est le mot qui de son cœur tombe sans cesse sous sa plume, et
donne à toutes ses lettres leur immortel accent de caresse. Comme Mme de
Ferriol lui demandait un jour si elle avait ensorcelé le chevalier, elle lui
répondit simplement, naïvement: «Le charme dont je me suis servi est
d'aimer malgré moi et de lui rendre la vie du monde la plus douce.» Son
âme, sa vie est dans cette réponse; et cette séduction de sa personne est le
charme de sa mémoire. Elle aime, elle n'a pu résister à l'amour, et elle veut
s'en arracher. Née pour la vertu, l'image de la vertu ne lui est apparue que
dans la passion, et elle n'a connu le devoir qu'après la faute. Elle se débat,
elle succombe, elle recommence à se combattre. Elle craint tout ce qui
l'approche du chevalier, et elle se trouve malheureuse d'en être éloignée.
«Couper au vif une passion violente... c'est effroyable; la mort n'est pas
pire... Je doute de m'en tirer la vie sauve,» écrit-elle à l'amie qui la soutient,
la console, la conseille et l'exhorte; et elle fait pour se vaincre des efforts
qui la déchirent. Son cœur saigne goutte à goutte. C'est un regret si
douloureux, une honte si sincère, si ingénue, que le remords prend chez elle
par moments un caractère angélique, et que le repentir lui donne comme
une seconde innocence. Sa beauté s'en va, sans qu'elle songe à la regretter;
elle perd ses forces et sa santé, et les laisse aller sans les retenir. La maladie
l'apaise et l'approche de la grâce. Le sacrifie la tue; mais elle espère en la
miséricorde de Dieu qui voit sa bonne volonté. Et cependant que d'amour
encore pour cet homme auquel elle cache ses maux, dont elle n'ose regarder
les yeux pleins de larmes de peur de trop s'attendrir, et dont elle écrit de son
lit d'agonie: «Il croit qu'à force de libéralité, il rachètera ma vie; il donne à
toute la maison, jusqu'à ma vache à qui il a donné du foin; il donne à l'un de
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quoi faire apprendre un métier à son enfant, à l'autre pour avoir des
palatines et des rubans, à tout ce qui se rencontre et se présente à lui; cela
vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi cela était bon: à obliger
tout ce qui vous environne, à avoir soin de vous [318].» Puis un prêtre vient;
elle se détache de la terre, elle sourit au bonheur de quitter ce misérable
corps, elle s'élève vers le Dieu que son cœur voit tout bon: c'est l'amour qui
meurt en état de grâce. Et il semble qu'à la fin du siècle, quelque chose de
cette âme de femme, qui s'envole comme une âme de vierge, reparaîtra dans
la robe blanche de Virginie.
Après s'être montré chez Mlle Aïssé dans son jour tendre, dans son émotion
douce et recueillie, dans une langueur passionnée, l'amour paraît avec éclat
chez une femme d'un tempérament tout contraire: Mlle de Lespinasse. Chez
celle-ci, le sentiment est une ardeur dévorante, un feu toujours agité,
toujours ravivé qui se retourne, se remue et s'agite sans cesse sur lui-même.
Il vit d'activité, d'énergie, de violence, de fureur, de déchaînement, de tout
ce que la passion avait de trop viril et de trop orageux pour l'âme d'une
Aïssé. Il dure en s'usant, et interrogez-le: il vous palpitera sous la main
comme le plus fort battement de cœur du dix-huitième siècle. Car ce n'est
pas seulement la fièvre d'une femme que cet amour de Mlle de Lespinasse, il
montre aussi le malaise et l'aspiration de ce temps. Il révèle la secrète
souffrance de ce petit nombre de personnes supérieures, trop richement
douées pour ce siècle, qui ont, presque du premier coup, tout poussé
jusqu'au bout, épuisé d'un trait les saveurs du monde, et goûté jusqu'au fond
tout ce que le plaisir, le bonheur, l'activité de la société pouvaient leur
donner d'occupation et leur apporter de plénitude. Arrivées en quelques pas
à la fin des choses et à leur dégoût, blessées dans toutes les parties de leur
être par le vide que leur esprit a fait de tous les côtés de la vie commune,
elles se découvrent, dans cette atmosphère de sécheresse et d'égoïsme, un
irrésistible et furieux besoin d'aimer, d'aimer avec folie, avec transport, avec
désespoir. Elles veulent rouler dans l'amour comme dans un torrent, s'y
plonger tout entières, et le sentir passer de tout son poids sur leur cœur.
Elles l'avouent, elles le proclament bien haut: il ne s'agit pas pour elles de
plaire, d'être trouvées belles, spirituelles, d'avoir ce grand honneur du
temps, l'honneur d'une préférence, de jouir des chatouillements de la vanité:
elles ne veulent que des succès de cœur. C'est leur orgueil et leur affaire que
d'aimer. Tout ce qu'elles ambitionnent, c'est d'être jugées capables d'aimer et
palatines et des rubans, à tout ce qui se rencontre et se présente à lui; cela
vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi cela était bon: à obliger
tout ce qui vous environne, à avoir soin de vous [318].» Puis un prêtre vient;
elle se détache de la terre, elle sourit au bonheur de quitter ce misérable
corps, elle s'élève vers le Dieu que son cœur voit tout bon: c'est l'amour qui
meurt en état de grâce. Et il semble qu'à la fin du siècle, quelque chose de
cette âme de femme, qui s'envole comme une âme de vierge, reparaîtra dans
la robe blanche de Virginie.
Après s'être montré chez Mlle Aïssé dans son jour tendre, dans son émotion
douce et recueillie, dans une langueur passionnée, l'amour paraît avec éclat
chez une femme d'un tempérament tout contraire: Mlle de Lespinasse. Chez
celle-ci, le sentiment est une ardeur dévorante, un feu toujours agité,
toujours ravivé qui se retourne, se remue et s'agite sans cesse sur lui-même.
Il vit d'activité, d'énergie, de violence, de fureur, de déchaînement, de tout
ce que la passion avait de trop viril et de trop orageux pour l'âme d'une
Aïssé. Il dure en s'usant, et interrogez-le: il vous palpitera sous la main
comme le plus fort battement de cœur du dix-huitième siècle. Car ce n'est
pas seulement la fièvre d'une femme que cet amour de Mlle de Lespinasse, il
montre aussi le malaise et l'aspiration de ce temps. Il révèle la secrète
souffrance de ce petit nombre de personnes supérieures, trop richement
douées pour ce siècle, qui ont, presque du premier coup, tout poussé
jusqu'au bout, épuisé d'un trait les saveurs du monde, et goûté jusqu'au fond
tout ce que le plaisir, le bonheur, l'activité de la société pouvaient leur
donner d'occupation et leur apporter de plénitude. Arrivées en quelques pas
à la fin des choses et à leur dégoût, blessées dans toutes les parties de leur
être par le vide que leur esprit a fait de tous les côtés de la vie commune,
elles se découvrent, dans cette atmosphère de sécheresse et d'égoïsme, un
irrésistible et furieux besoin d'aimer, d'aimer avec folie, avec transport, avec
désespoir. Elles veulent rouler dans l'amour comme dans un torrent, s'y
plonger tout entières, et le sentir passer de tout son poids sur leur cœur.
Elles l'avouent, elles le proclament bien haut: il ne s'agit pas pour elles de
plaire, d'être trouvées belles, spirituelles, d'avoir ce grand honneur du
temps, l'honneur d'une préférence, de jouir des chatouillements de la vanité:
elles ne veulent que des succès de cœur. C'est leur orgueil et leur affaire que
d'aimer. Tout ce qu'elles ambitionnent, c'est d'être jugées capables d'aimer et
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dignes de souffrir. Elles ne font que répéter: «Vous verrez comme je sais
bien aimer, je ne fais qu'aimer, je ne sais qu'aimer...» Être remuées,
attendries, passionnées, voilà le désir fixe de ces âmes impatientes
d'échapper aux froideurs de leur siècle, tout empressées à se débarrasser du
monde et à faire en elles-mêmes une pensée unique. Et comme
généralement ces femmes, à l'heure de l'enfance et de la première jeunesse,
n'ont point eu les amollissements et les ravissements religieux, comme elles
ont résisté aux tendresses et aux émotions de la piété, elles arrivent à
l'amour comme à une foi. Elles y apportent l'agenouillement, une sorte de
dévotion prosternée. Ces âmes de pure raison qui n'ont eu jusque-là de sens
moral, de conscience et de maître que l'intelligence, ces âmes si fières,
habituées à tant de caresses, un moment si vaines, perdent aussitôt qu'elles
sont touchées le sentiment de leur valeur et de leur place dans l'opinion; et
elles se précipitent à des humilités de Madeleine et de courtisane
amoureuse. Leur amour-propre, ce grand ressort de tout leur être, elles le
mettent sous les pieds de l'homme aimé; elles prennent plaisir à le lui faire
fouler. Elles se tiennent auprès de lui, comme devant le dieu de leur
existence, soumises et se mortifiant, baissant la tête, résignées à tout sans
plainte, presque joyeuses de souffrir.
Cette soumission absolue, on la trouve si marquée chez Mlle de Lespinasse
qu'elle paraît, de son amour, un caractère encore plus accusé que le
transport et la violence. Comment reconnaître la maîtresse d'un des
premiers salons de Paris dans cette femme qui se fait si petite dans l'amour,
qui demande si timidement et à voix si basse la moindre place dans le cœur
de son amant, qui remercie si vivement du ton d'intérêt avec lequel on veut
bien lui écrire, qui s'excuse si doucement d'écrire trois fois la semaine? Si
peu qu'on lui accorde, elle le reçoit comme une faveur qu'elle ne mérite pas;
et elle se trouve froide dans la reconnaissance alors même qu'elle y met
toutes ses tendresses. Rien ne la sort de cette attitude courbée et suppliante,
et toutes les marques d'amour qui lui sont données ne peuvent l'enhardir à
cette confiance qui fait qu'on exige ce qu'on désire de ce qu'on aime. Elle
s'abaisse sans cesse devant M. de Guibert; et l'abandon qu'elle fait de sa
volonté dans la sienne, d'elle-même en lui, est si absolu qu'elle ne se trouve
plus à l'unisson de la société, à l'accord du ton et des sentiments du monde.
Le plaisir, la dissipation, les distractions qu'elle rencontre encore autour
d'elle n'ont plus rien à son usage; et devant cet amour qui la remplit, le
bien aimer, je ne fais qu'aimer, je ne sais qu'aimer...» Être remuées,
attendries, passionnées, voilà le désir fixe de ces âmes impatientes
d'échapper aux froideurs de leur siècle, tout empressées à se débarrasser du
monde et à faire en elles-mêmes une pensée unique. Et comme
généralement ces femmes, à l'heure de l'enfance et de la première jeunesse,
n'ont point eu les amollissements et les ravissements religieux, comme elles
ont résisté aux tendresses et aux émotions de la piété, elles arrivent à
l'amour comme à une foi. Elles y apportent l'agenouillement, une sorte de
dévotion prosternée. Ces âmes de pure raison qui n'ont eu jusque-là de sens
moral, de conscience et de maître que l'intelligence, ces âmes si fières,
habituées à tant de caresses, un moment si vaines, perdent aussitôt qu'elles
sont touchées le sentiment de leur valeur et de leur place dans l'opinion; et
elles se précipitent à des humilités de Madeleine et de courtisane
amoureuse. Leur amour-propre, ce grand ressort de tout leur être, elles le
mettent sous les pieds de l'homme aimé; elles prennent plaisir à le lui faire
fouler. Elles se tiennent auprès de lui, comme devant le dieu de leur
existence, soumises et se mortifiant, baissant la tête, résignées à tout sans
plainte, presque joyeuses de souffrir.
Cette soumission absolue, on la trouve si marquée chez Mlle de Lespinasse
qu'elle paraît, de son amour, un caractère encore plus accusé que le
transport et la violence. Comment reconnaître la maîtresse d'un des
premiers salons de Paris dans cette femme qui se fait si petite dans l'amour,
qui demande si timidement et à voix si basse la moindre place dans le cœur
de son amant, qui remercie si vivement du ton d'intérêt avec lequel on veut
bien lui écrire, qui s'excuse si doucement d'écrire trois fois la semaine? Si
peu qu'on lui accorde, elle le reçoit comme une faveur qu'elle ne mérite pas;
et elle se trouve froide dans la reconnaissance alors même qu'elle y met
toutes ses tendresses. Rien ne la sort de cette attitude courbée et suppliante,
et toutes les marques d'amour qui lui sont données ne peuvent l'enhardir à
cette confiance qui fait qu'on exige ce qu'on désire de ce qu'on aime. Elle
s'abaisse sans cesse devant M. de Guibert; et l'abandon qu'elle fait de sa
volonté dans la sienne, d'elle-même en lui, est si absolu qu'elle ne se trouve
plus à l'unisson de la société, à l'accord du ton et des sentiments du monde.
Le plaisir, la dissipation, les distractions qu'elle rencontre encore autour
d'elle n'ont plus rien à son usage; et devant cet amour qui la remplit, le
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jugement public lui paraît si peu, qu'elle est prête à braver l'opinion pour
continuer de voir M. de Guibert et de l'aimer à tous les moments de sa vie.
Il y a en elle un élancement prodigieux, une élévation suprême, une
aspiration constante; et de toutes ses pensées, de toutes les forces de son
âme, de toutes les puissances de son cœur, il s'échappe ce cri de tendresse et
de délire:—une prière qui tend un baiser!
«De tous les instants de ma vie, 1774. Mon ami, je souffre, je vous aime et
je vous attends.»
L'amour absorbé dans son objet n'a pas dans l'humanité moderne de plus
grand exemple que cette femme rapportant à son amant tous ses sentiments
et tous ses mouvements intérieurs, lui donnant ses pensées dont, selon sa
délicate expression, «elle ne croit s'assurer la propriété qu'en les lui
communiquant,» se défendant toute chose où il n'est pas, satisfaite de ne
vivre que de lui, dépouillée de sa personnalité propre et comme morte à
elle-même, se refusant à parler, fermant la porte aux visites de Diderot, à sa
causerie qui, dit-elle, force l'attention, et demeurant seule sans livres, sans
lumière, silencieuse, tout entière à jouir de cette âme nouvelle que M. de
Guibert lui a créée avec ces trois mots: «Je vous aime,» et si profondément
enfoncée dans cette jouissance, qu'elle en perd la faculté de se rappeler le
passé et de prévoir l'avenir. Et quand le pauvre homme qu'elle a grandi de
tout son amour passe de l'indifférence à la brutalité, quelles luttes, quelles
souffrances, quelles révoltes d'un moment, suivies aussitôt d'abaissements
et de soumissions pitoyables! quel douloureux travail pour réduire un cœur
qui déborde à la mesure des arrangements, des commodités de M. de
Guibert! Il faut l'entendre solliciter de lui des confidences d'amour, et se
vanter, la malheureuse! de n'avoir pas besoin d'être ménagée. Quel rôle,
quelle vie, le long martyre! Lui demander de l'abandonner à elle-même, se
raccrocher à sa passion, affirmer qu'elle en est maîtresse, retomber dans les
convulsions du désespoir, tous les soirs s'abîmer dans cette musique
d'Orphée qui la déchire, tous les soirs écouter ce: «J'ai perdu mon
Eurydice!» qui semble remuer au fond d'elle la source des larmes, du regret,
de la douleur; solliciter de cet homme un mot, un mot de haine s'il le veut,
lui promettre de ne plus le troubler, de ne jamais exiger rien, s'occuper de le
marier richement, de le donner à une autre femme jeune et belle; pour cet
homme, marcher, courir, visiter, intriguer, malgré la faiblesse et la toux; à la
pièce de cet homme, prier le succès à deux genoux; mendier, auprès de la
continuer de voir M. de Guibert et de l'aimer à tous les moments de sa vie.
Il y a en elle un élancement prodigieux, une élévation suprême, une
aspiration constante; et de toutes ses pensées, de toutes les forces de son
âme, de toutes les puissances de son cœur, il s'échappe ce cri de tendresse et
de délire:—une prière qui tend un baiser!
«De tous les instants de ma vie, 1774. Mon ami, je souffre, je vous aime et
je vous attends.»
L'amour absorbé dans son objet n'a pas dans l'humanité moderne de plus
grand exemple que cette femme rapportant à son amant tous ses sentiments
et tous ses mouvements intérieurs, lui donnant ses pensées dont, selon sa
délicate expression, «elle ne croit s'assurer la propriété qu'en les lui
communiquant,» se défendant toute chose où il n'est pas, satisfaite de ne
vivre que de lui, dépouillée de sa personnalité propre et comme morte à
elle-même, se refusant à parler, fermant la porte aux visites de Diderot, à sa
causerie qui, dit-elle, force l'attention, et demeurant seule sans livres, sans
lumière, silencieuse, tout entière à jouir de cette âme nouvelle que M. de
Guibert lui a créée avec ces trois mots: «Je vous aime,» et si profondément
enfoncée dans cette jouissance, qu'elle en perd la faculté de se rappeler le
passé et de prévoir l'avenir. Et quand le pauvre homme qu'elle a grandi de
tout son amour passe de l'indifférence à la brutalité, quelles luttes, quelles
souffrances, quelles révoltes d'un moment, suivies aussitôt d'abaissements
et de soumissions pitoyables! quel douloureux travail pour réduire un cœur
qui déborde à la mesure des arrangements, des commodités de M. de
Guibert! Il faut l'entendre solliciter de lui des confidences d'amour, et se
vanter, la malheureuse! de n'avoir pas besoin d'être ménagée. Quel rôle,
quelle vie, le long martyre! Lui demander de l'abandonner à elle-même, se
raccrocher à sa passion, affirmer qu'elle en est maîtresse, retomber dans les
convulsions du désespoir, tous les soirs s'abîmer dans cette musique
d'Orphée qui la déchire, tous les soirs écouter ce: «J'ai perdu mon
Eurydice!» qui semble remuer au fond d'elle la source des larmes, du regret,
de la douleur; solliciter de cet homme un mot, un mot de haine s'il le veut,
lui promettre de ne plus le troubler, de ne jamais exiger rien, s'occuper de le
marier richement, de le donner à une autre femme jeune et belle; pour cet
homme, marcher, courir, visiter, intriguer, malgré la faiblesse et la toux; à la
pièce de cet homme, prier le succès à deux genoux; mendier, auprès de la
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charité de cet homme qu'elle sert de toutes façons, l'aumône de ce dont elle
a besoin pour ne pas mourir de douleur; se rattacher encore une fois à lui,
implorer son portrait, chercher à lui faire entendre qu'elle meurt, sans trop
attaquer sa sensibilité, le supplier de se rencontrer avec elle à quelque dîner,
lui répéter: «Quand vous verrai-je? Combien vous verrai-je?» lui écrire de
ce lit qu'elle sait être son lit de mort: «Ne m'aimez pas, mais souffrez que je
vous aime et vous le dise cent fois;»—c'est le long, l'effroyable martyre de
cette femme si bien prédestinée à être le modèle du dévouement de l'amour,
que son agonie sera comme une transfiguration de la passion. D'une main
touchant déjà au froid de la tombe, elle écrira: «Les battements de mon
cœur, les pulsations de mon pouls, ma respiration, tout cela n'est plus que
l'effet de la passion. Elle est plus marquée, plus prononcée que jamais, non
qu'elle soit plus forte, mais c'est qu'elle va s'anéantir, semblable à la lumière
qui revit avec plus de force avant de s'éteindre pour jamais [319]...»
La passion! elle a laissé dans ce temps assez de grands exemples, assez de
traces adorables pour racheter toutes les sécheresses du siècle. Elle a été
dans quelques cœurs élus comme une vertu, comme une sainteté; elle a été,
dans bien des âmes faibles, comme une excuse et comme un rachat. Que de
beaux mouvements, que de généreux élans elle a inspirés même à celles qui
ont cédé à l'amour à la mode, et dont les fautes ont fait éclat au milieu de
l'éclat des mauvaises mœurs! Que de pages elle a dictées à l'adultère, encore
toutes chaudes aujourd'hui, et dont l'encre jaunie semble montrer une
traînée de sang et de larmes! Après les lettres d'une Aïssé à un chevalier
d'Aydie, d'une Lespinasse à un Guibert, qu'on écoute ces deux lettres d'une
malheureuse femme qui aima, avec l'impudeur de son temps, l'homme aimé
par son temps; qu'on lise ces lettres de madame de la Popelinière à
Richelieu: quels baisers de feu! quel retour incessant de ce mot: mon cœur,
repété toujours et toujours comme une litanie pénétrante, continue,
machinale, pareil au geste d'une mourante qui se cramponne à la vie! La
flamme court dans ces lignes, une flamme qui consume et purifie; et n'est-
ce pas la Passion sauvant l'Amour dans le scandale même de l'Amour?
«Mon cher amant mon cher cœur pourquoy m'escris-tu si
froidement moy qui ne respire que pour toy qui t'adores mon
cœur je suis injuste je le sens bien tu as trop d'affaires et qui ne
te laissent pas la liberté de m'escrire qui te tourmentent j'en suis
sure mon cœur mais je n'ay pas trouvé dans ta lettre ces
a besoin pour ne pas mourir de douleur; se rattacher encore une fois à lui,
implorer son portrait, chercher à lui faire entendre qu'elle meurt, sans trop
attaquer sa sensibilité, le supplier de se rencontrer avec elle à quelque dîner,
lui répéter: «Quand vous verrai-je? Combien vous verrai-je?» lui écrire de
ce lit qu'elle sait être son lit de mort: «Ne m'aimez pas, mais souffrez que je
vous aime et vous le dise cent fois;»—c'est le long, l'effroyable martyre de
cette femme si bien prédestinée à être le modèle du dévouement de l'amour,
que son agonie sera comme une transfiguration de la passion. D'une main
touchant déjà au froid de la tombe, elle écrira: «Les battements de mon
cœur, les pulsations de mon pouls, ma respiration, tout cela n'est plus que
l'effet de la passion. Elle est plus marquée, plus prononcée que jamais, non
qu'elle soit plus forte, mais c'est qu'elle va s'anéantir, semblable à la lumière
qui revit avec plus de force avant de s'éteindre pour jamais [319]...»
La passion! elle a laissé dans ce temps assez de grands exemples, assez de
traces adorables pour racheter toutes les sécheresses du siècle. Elle a été
dans quelques cœurs élus comme une vertu, comme une sainteté; elle a été,
dans bien des âmes faibles, comme une excuse et comme un rachat. Que de
beaux mouvements, que de généreux élans elle a inspirés même à celles qui
ont cédé à l'amour à la mode, et dont les fautes ont fait éclat au milieu de
l'éclat des mauvaises mœurs! Que de pages elle a dictées à l'adultère, encore
toutes chaudes aujourd'hui, et dont l'encre jaunie semble montrer une
traînée de sang et de larmes! Après les lettres d'une Aïssé à un chevalier
d'Aydie, d'une Lespinasse à un Guibert, qu'on écoute ces deux lettres d'une
malheureuse femme qui aima, avec l'impudeur de son temps, l'homme aimé
par son temps; qu'on lise ces lettres de madame de la Popelinière à
Richelieu: quels baisers de feu! quel retour incessant de ce mot: mon cœur,
repété toujours et toujours comme une litanie pénétrante, continue,
machinale, pareil au geste d'une mourante qui se cramponne à la vie! La
flamme court dans ces lignes, une flamme qui consume et purifie; et n'est-
ce pas la Passion sauvant l'Amour dans le scandale même de l'Amour?
«Mon cher amant mon cher cœur pourquoy m'escris-tu si
froidement moy qui ne respire que pour toy qui t'adores mon
cœur je suis injuste je le sens bien tu as trop d'affaires et qui ne
te laissent pas la liberté de m'escrire qui te tourmentent j'en suis
sure mon cœur mais je n'ay pas trouvé dans ta lettre ces
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expressions et ces sentiments qui partent de l'âme et qui font
autant de plaisir à escrire qu'à lire je sens une émotion en
t'escrivant mon cher amant qui me donne presque la fièvre qui
m'agite de mesme. Je n'ay pu apprendre que le courier n'estoit
pas party sans m'abandonner à t'escrire encore ce petit mot cy
pour réparer ma lettre froide et enragée que je t'ay escrit hier je
sens plus le mal que je te fais que les plus vives douleurs, je
t'aime sans pouvoir te dire combien mon cher amant mon cœur
tu ne peux m'aimer assés pour sentir comme je t'aime mon cher
cœur je me meurs de n'estre pas avec toy, mes glandes ne vont
pas bien elles grossissent du double [320] et j'en ai de nouvelles je
commence un peu à m'inquiéter pour cela seulement car le fonds
de ma santé est invulnérable ce ne sera cependant rien à ce que
j'espère. Surtout fiés vous en à moy et ne vous inquiestés pas.
Mon cher amant ton absence me coûtera la vie je me désespère.
Je n'ay jamais rien aimé que toy mon cœur je suis la plus
malheureuse du monde hélas, mon cher cœur m'aimes tu de
mesmes de bonne foy je ne le crois pas vous ne sentés pas si
vivement je le sçais. Mais au moins aimes moy autant que tu le
pourras...»
«Mon cœur, vous m'aimés mieux que tout ce que vous avés
aimé, cela est-il vray je crains toujours que ce ne soit la bonté de
vostre cœur qui vous dicte ces choses la pour me consoler et me
faire prendre patience mon cœur que tu pers de caresses cela est
irréparable. J'ai oublié de vous dire hier que l'on fait mon
portrait mais mon cœur je ne puis vous en envoyer de copies, le
peintre est un nommé Marolle qui pratique dans la maison toute
la journée, de plus je ne crois pas qu'il me ressemble, vous avés
raison ma phisionomie a trop de variantes c'est pour mon frère si
cependant il vous convient quand vous l'aurez vu à vostre retour
il ne sera pas difficile que mon frère vous le donne il sera bien
aise de m'en faire le sacrifice mais vous n'en aurés plus affaire
en tenant le modèle mon cœur que je vous désire je donnerois un
bras pour vous avoir tout à l'heure ouy je le donnerois je vous
jure je vous désire avec l'impatience la plus vive et elle
s'augmente chaque jour à ne savoir comment je feray pour
autant de plaisir à escrire qu'à lire je sens une émotion en
t'escrivant mon cher amant qui me donne presque la fièvre qui
m'agite de mesme. Je n'ay pu apprendre que le courier n'estoit
pas party sans m'abandonner à t'escrire encore ce petit mot cy
pour réparer ma lettre froide et enragée que je t'ay escrit hier je
sens plus le mal que je te fais que les plus vives douleurs, je
t'aime sans pouvoir te dire combien mon cher amant mon cœur
tu ne peux m'aimer assés pour sentir comme je t'aime mon cher
cœur je me meurs de n'estre pas avec toy, mes glandes ne vont
pas bien elles grossissent du double [320] et j'en ai de nouvelles je
commence un peu à m'inquiéter pour cela seulement car le fonds
de ma santé est invulnérable ce ne sera cependant rien à ce que
j'espère. Surtout fiés vous en à moy et ne vous inquiestés pas.
Mon cher amant ton absence me coûtera la vie je me désespère.
Je n'ay jamais rien aimé que toy mon cœur je suis la plus
malheureuse du monde hélas, mon cher cœur m'aimes tu de
mesmes de bonne foy je ne le crois pas vous ne sentés pas si
vivement je le sçais. Mais au moins aimes moy autant que tu le
pourras...»
«Mon cœur, vous m'aimés mieux que tout ce que vous avés
aimé, cela est-il vray je crains toujours que ce ne soit la bonté de
vostre cœur qui vous dicte ces choses la pour me consoler et me
faire prendre patience mon cœur que tu pers de caresses cela est
irréparable. J'ai oublié de vous dire hier que l'on fait mon
portrait mais mon cœur je ne puis vous en envoyer de copies, le
peintre est un nommé Marolle qui pratique dans la maison toute
la journée, de plus je ne crois pas qu'il me ressemble, vous avés
raison ma phisionomie a trop de variantes c'est pour mon frère si
cependant il vous convient quand vous l'aurez vu à vostre retour
il ne sera pas difficile que mon frère vous le donne il sera bien
aise de m'en faire le sacrifice mais vous n'en aurés plus affaire
en tenant le modèle mon cœur que je vous désire je donnerois un
bras pour vous avoir tout à l'heure ouy je le donnerois je vous
jure je vous désire avec l'impatience la plus vive et elle
s'augmente chaque jour à ne savoir comment je feray pour
Page 127
attraper la nuit et la nuit le jour puis la fin de la semaine du mois
ah mon cœur quel tourment ma vie est affreuse. Vous ne pouvés
l'imaginer je ne l'aurois jamais pû croire il n'y a aucune
diversion pour moy n'en parlons pas davantage cela vous afflige
sans me consoler et rien ne vous ramenera plutost mon cœur je
me flatte quelque fois que si je vous mandois venés mon cœur à
quelque prix que ce fut vous viendriés mais il faudroit que je
fusse bien malade pour vous proposer de tout quitter je vous
exhorte au contraire à rester mais mon cœur le moins que vous
pourrés je vous en prie [321].»
Est-ce là tout l'amour du temps [322]? Non. Parmi les amours historiques de
ce siècle, n'avons-nous pas un amour plus passionné dans sa pureté que
celui de Mme de la Popelinière, un amour plus noblement dévoué encore
que celui de Mlle de Lespinasse, un amour enfin plus chaste que celui de la
pauvre Aïssé? Et, cet amour, c'est dans l'orgueilleuse maison de Condé que
nous le trouvons.
La princesse de Condé, à la suite d'une chute où elle s'était démis la rotule,
se trouve aux eaux de Bourbon l'Archambault, en 1786. La vie des eaux
suspendait les exigences de l'étiquette et des présentations, et la princesse,
qui avait vingt-sept ans, cause, déjeune, se promène avec les baigneurs qui
lui agréent. Parmi les hommes qui lui offrent le bras et guident sa marche
mal assurée, à travers la pierraille des vignes, se rencontre un jeune homme
de vingt-un ans. Une phrase que la princesse laisse un jour tomber sur
l'ennui des grandeurs amène l'intimité entre les causeurs, et au bout de trois
jours l'intimité est de l'amour.
La saison finie, on se sépare. La princesse écrit. Elle écrit des lettres toutes
pleines de gentillesses de cœur presque enfantines, mêlées à des tendresses
mystiques de style qui semblent mettre la dévotion de l'amour dans sa
correspondance. A chaque page elle se plaint de ce grand monde, «qui
l'empêche de penser tout à son aise, à ce qu'elle aime.» A chaque page, elle
répête à l'homme aimé: «Vous êtes toujours avec moi, vous ne me quittez
pas un instant.» Ici elle se refuse à lire Werther qui lui prendrait de son
intérêt, «tout son intérêt étant pour son ami, tout son cœur, toute son âme.»
Là, elle se fâche presque d'être trouvée jolie, voulant qu'il n'y ait que son
ami qui aime sa figure.
ah mon cœur quel tourment ma vie est affreuse. Vous ne pouvés
l'imaginer je ne l'aurois jamais pû croire il n'y a aucune
diversion pour moy n'en parlons pas davantage cela vous afflige
sans me consoler et rien ne vous ramenera plutost mon cœur je
me flatte quelque fois que si je vous mandois venés mon cœur à
quelque prix que ce fut vous viendriés mais il faudroit que je
fusse bien malade pour vous proposer de tout quitter je vous
exhorte au contraire à rester mais mon cœur le moins que vous
pourrés je vous en prie [321].»
Est-ce là tout l'amour du temps [322]? Non. Parmi les amours historiques de
ce siècle, n'avons-nous pas un amour plus passionné dans sa pureté que
celui de Mme de la Popelinière, un amour plus noblement dévoué encore
que celui de Mlle de Lespinasse, un amour enfin plus chaste que celui de la
pauvre Aïssé? Et, cet amour, c'est dans l'orgueilleuse maison de Condé que
nous le trouvons.
La princesse de Condé, à la suite d'une chute où elle s'était démis la rotule,
se trouve aux eaux de Bourbon l'Archambault, en 1786. La vie des eaux
suspendait les exigences de l'étiquette et des présentations, et la princesse,
qui avait vingt-sept ans, cause, déjeune, se promène avec les baigneurs qui
lui agréent. Parmi les hommes qui lui offrent le bras et guident sa marche
mal assurée, à travers la pierraille des vignes, se rencontre un jeune homme
de vingt-un ans. Une phrase que la princesse laisse un jour tomber sur
l'ennui des grandeurs amène l'intimité entre les causeurs, et au bout de trois
jours l'intimité est de l'amour.
La saison finie, on se sépare. La princesse écrit. Elle écrit des lettres toutes
pleines de gentillesses de cœur presque enfantines, mêlées à des tendresses
mystiques de style qui semblent mettre la dévotion de l'amour dans sa
correspondance. A chaque page elle se plaint de ce grand monde, «qui
l'empêche de penser tout à son aise, à ce qu'elle aime.» A chaque page, elle
répête à l'homme aimé: «Vous êtes toujours avec moi, vous ne me quittez
pas un instant.» Ici elle se refuse à lire Werther qui lui prendrait de son
intérêt, «tout son intérêt étant pour son ami, tout son cœur, toute son âme.»
Là, elle se fâche presque d'être trouvée jolie, voulant qu'il n'y ait que son
ami qui aime sa figure.
Page 128
Et toujours au milieu des fêtes de Chantilly et de Fontainebleau le
ressouvenir d'Archambault revient dans ce refrain: Oh! les petites maisons
des vignes!
Aimer à distance; aimer un homme qu'elle n'a guère l'espérance de
rencontrer plus de trois ou quatre fois dans tout le cours de l'année, et
encore, sous les regards d'un salon; aimer de cet amour désintéressé qui se
repaît de souvenirs et de la lecture de quelques lettres, cela suffit à cette
nature de pur amour qui écrit: «Je sens mon cœur qui aime, cela fait un
bonheur, je me livre à ce bonheur.» Et la femme n'est-elle pas tout entière
dans ce portrait tracé d'elle-même au milieu d'une autre lettre: «Je suis
bonne et mon cœur sait bien aimer, voilà tout.»
Chez ce fier sang des Condé, c'est un phénomène que l'humilité de cette
princesse dans l'amour, la belle et volontaire immolation qu'elle fait de son
rang et de sa grandeur, l'étonnante abnégation avec laquelle elle remet son
bonheur aux mains de ce petit officier lui disant: «Mon ami, le bonheur de
votre bonne est entre vos mains, c'est de vous qu'il dépend à présent;
l'instant où vous ne voudrez pas qu'elle en jouisse, la précipitera dans un
abîme de douleur.» Il y a dans ces lettres un adorable art féminin pour
s'abaisser, se diminuer, se faire pour ainsi dire toute petite, pour hausser
l'homme aimé jusqu'à la princesse. Deux mois et demi, il dure, mouillé de
larmes heureuses, ce candide rabâchage du «je vous aime» où la femme ne
cherche à faire montre ni d'intelligence, ni d'esprit, mais bien seulement de
son cœur. Elle ne laisse échapper de sa pensée réfléchie que par hasard et
comme à son insu une page comme celle-ci: «Nous, mon ami, nous
naissons faibles, nous avons besoin d'appui; notre éducation ne tend qu'à
nous faire sentir que nous sommes esclaves et que nous le serons toujours.
Cette idée s'imprime fortement dans nos âmes destinées à porter le joug;
celui qu'on impose à nos cœurs paraît doux: d'ailleurs peu de sujets de
distraction; contrariées perpétuellement dans nos goûts, nos amusements
par les préjugés, les bienséances et les usages du monde, nous n'avons de
libres que nos sentiments, encore sommes-nous obligées de les renfermer en
nous-mêmes: tout cela fait que nous nous attachons, je crois, plus fortement
ou du moins plus constamment.» Le sentiment éprouvé par Mlle de Condé
est un sentiment si vrai, si sincère, si profond, si pur, si extraordinaire dans
la corruption du siècle, que ceux de sa famille qui l'ont percé sous les
ressouvenir d'Archambault revient dans ce refrain: Oh! les petites maisons
des vignes!
Aimer à distance; aimer un homme qu'elle n'a guère l'espérance de
rencontrer plus de trois ou quatre fois dans tout le cours de l'année, et
encore, sous les regards d'un salon; aimer de cet amour désintéressé qui se
repaît de souvenirs et de la lecture de quelques lettres, cela suffit à cette
nature de pur amour qui écrit: «Je sens mon cœur qui aime, cela fait un
bonheur, je me livre à ce bonheur.» Et la femme n'est-elle pas tout entière
dans ce portrait tracé d'elle-même au milieu d'une autre lettre: «Je suis
bonne et mon cœur sait bien aimer, voilà tout.»
Chez ce fier sang des Condé, c'est un phénomène que l'humilité de cette
princesse dans l'amour, la belle et volontaire immolation qu'elle fait de son
rang et de sa grandeur, l'étonnante abnégation avec laquelle elle remet son
bonheur aux mains de ce petit officier lui disant: «Mon ami, le bonheur de
votre bonne est entre vos mains, c'est de vous qu'il dépend à présent;
l'instant où vous ne voudrez pas qu'elle en jouisse, la précipitera dans un
abîme de douleur.» Il y a dans ces lettres un adorable art féminin pour
s'abaisser, se diminuer, se faire pour ainsi dire toute petite, pour hausser
l'homme aimé jusqu'à la princesse. Deux mois et demi, il dure, mouillé de
larmes heureuses, ce candide rabâchage du «je vous aime» où la femme ne
cherche à faire montre ni d'intelligence, ni d'esprit, mais bien seulement de
son cœur. Elle ne laisse échapper de sa pensée réfléchie que par hasard et
comme à son insu une page comme celle-ci: «Nous, mon ami, nous
naissons faibles, nous avons besoin d'appui; notre éducation ne tend qu'à
nous faire sentir que nous sommes esclaves et que nous le serons toujours.
Cette idée s'imprime fortement dans nos âmes destinées à porter le joug;
celui qu'on impose à nos cœurs paraît doux: d'ailleurs peu de sujets de
distraction; contrariées perpétuellement dans nos goûts, nos amusements
par les préjugés, les bienséances et les usages du monde, nous n'avons de
libres que nos sentiments, encore sommes-nous obligées de les renfermer en
nous-mêmes: tout cela fait que nous nous attachons, je crois, plus fortement
ou du moins plus constamment.» Le sentiment éprouvé par Mlle de Condé
est un sentiment si vrai, si sincère, si profond, si pur, si extraordinaire dans
la corruption du siècle, que ceux de sa famille qui l'ont percé sous les
Page 129
troubles, les faciles rougeurs, les absorptions de l'amoureuse, tout Condé
qu'ils sont, en ont au fond d'eux-mêmes une secrète compassion.
Un jour son frère, le duc de Bourbon, s'approchait d'elle, la fixait quelque
temps, lui serrait les mains, et l'embrassait avec des yeux rouges, la
plaignant délicatement avec son émotion. Le prince de Condé lui-même,
malgré l'affectueuse guerre faite d'abord à ce penchant, un moment gagné
donnait presque les mains au passage du jeune officier de carabiniers dans
les gardes françaises, passage qui devait lui ouvrir l'hôtel de Condé et
Chantilly.
Mais, au moment où le rêve des deux amants allait se réaliser, quelques
allusions alarmaient la craintive princesse. Des scrupules «malgré l'extrême
innocence de ses sentiments» pour M. de la Gervaisais naissaient en elle.
Elle tombait malade de ces combats intérieurs. Dans cet état d'ébranlement
moral, une femme de sa société venait à lui raconter que depuis trois ans
elle aimait un homme, son proche parent; que, pendant deux ans et demi,
tous deux avaient cru que c'était de l'amitié et s'étaient livrés à ce sentiment,
mais que, depuis six mois, les combats qu'ils avaient à soutenir leur
prouvaient combien ils s'étaient aveuglés sur l'espèce de sentiment qu'ils
avaient l'un pour l'autre; elle ajoutait qu'elle adorait cet homme, qu'elle ne
se sentait pas le courage de ne plus le voir, qu'elle comptait sur sa force
pour résister, mais..., puis tout à coup elle interrompait cette confidence par
cette apostrophe qu'elle jetait à la princesse: «Vous êtes bien heureuse,
vous; vous ne connaissez pas tout cela!»
Cette apostrophe, les conseils que cette femme réclamait d'elle, réveillaient
la princesse de son doux rêve. La religion lui parlait. Et, victorieuse d'elle-
même, la future Supérieure des dames de l'Adoration Perpétuelle écrivait la
lettre qui commence ainsi: «Ah! qu'il m'en coûte de rompre le silence que
j'ai observé si longtemps! Peut-être vais-je m'en faire haïr? haïr! ô ciel! mais
oui, qu'il cesse de m'aimer, ce que j'ai tant craint, je le désire à présent, qu'il
m'oublie et qu'il ne soit pas malheureux. O mon Dieu! que vais-je lui dire?
Et cependant il faut parler, et pour la dernière fois!»
Elle le suppliait de ne plus l'aimer, de ne plus chercher à la voir et terminait
par ces lignes suprêmes: «Voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi;
faites-y un mot de réponse, pour que je sache si je dois désirer de vivre ou
qu'ils sont, en ont au fond d'eux-mêmes une secrète compassion.
Un jour son frère, le duc de Bourbon, s'approchait d'elle, la fixait quelque
temps, lui serrait les mains, et l'embrassait avec des yeux rouges, la
plaignant délicatement avec son émotion. Le prince de Condé lui-même,
malgré l'affectueuse guerre faite d'abord à ce penchant, un moment gagné
donnait presque les mains au passage du jeune officier de carabiniers dans
les gardes françaises, passage qui devait lui ouvrir l'hôtel de Condé et
Chantilly.
Mais, au moment où le rêve des deux amants allait se réaliser, quelques
allusions alarmaient la craintive princesse. Des scrupules «malgré l'extrême
innocence de ses sentiments» pour M. de la Gervaisais naissaient en elle.
Elle tombait malade de ces combats intérieurs. Dans cet état d'ébranlement
moral, une femme de sa société venait à lui raconter que depuis trois ans
elle aimait un homme, son proche parent; que, pendant deux ans et demi,
tous deux avaient cru que c'était de l'amitié et s'étaient livrés à ce sentiment,
mais que, depuis six mois, les combats qu'ils avaient à soutenir leur
prouvaient combien ils s'étaient aveuglés sur l'espèce de sentiment qu'ils
avaient l'un pour l'autre; elle ajoutait qu'elle adorait cet homme, qu'elle ne
se sentait pas le courage de ne plus le voir, qu'elle comptait sur sa force
pour résister, mais..., puis tout à coup elle interrompait cette confidence par
cette apostrophe qu'elle jetait à la princesse: «Vous êtes bien heureuse,
vous; vous ne connaissez pas tout cela!»
Cette apostrophe, les conseils que cette femme réclamait d'elle, réveillaient
la princesse de son doux rêve. La religion lui parlait. Et, victorieuse d'elle-
même, la future Supérieure des dames de l'Adoration Perpétuelle écrivait la
lettre qui commence ainsi: «Ah! qu'il m'en coûte de rompre le silence que
j'ai observé si longtemps! Peut-être vais-je m'en faire haïr? haïr! ô ciel! mais
oui, qu'il cesse de m'aimer, ce que j'ai tant craint, je le désire à présent, qu'il
m'oublie et qu'il ne soit pas malheureux. O mon Dieu! que vais-je lui dire?
Et cependant il faut parler, et pour la dernière fois!»
Elle le suppliait de ne plus l'aimer, de ne plus chercher à la voir et terminait
par ces lignes suprêmes: «Voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi;
faites-y un mot de réponse, pour que je sache si je dois désirer de vivre ou
Page 130
de mourir. Oh! comme je craindrai de l'ouvrir! Écoutez, si elle n'est pas trop
déchirante pour un cœur sensible comme l'est celui de votre bonne, ayez, je
vous en conjure, l'attention de mettre une petite croix sur l'enveloppe;
n'oubliez pas cela, je vous le demande en grâce [323].»
Ainsi finit, en ce dix-huitième siècle, ce roman qui a l'ingénuité d'un roman
d'amour d'un tout jeune siècle.
déchirante pour un cœur sensible comme l'est celui de votre bonne, ayez, je
vous en conjure, l'attention de mettre une petite croix sur l'enveloppe;
n'oubliez pas cela, je vous le demande en grâce [323].»
Ainsi finit, en ce dix-huitième siècle, ce roman qui a l'ingénuité d'un roman
d'amour d'un tout jeune siècle.
Page 131
V
LA VIE DANS LE MARIAGE
A l'exemple de l'amour qui garde au milieu de la corruption des mœurs les
vertus qui l'excusent, la constance, le dévouement, le sacrifice, un reste
d'honneur, le mariage du dix-huitième siècle conserve, malgré le temps et la
mode, les vertus qui l'honorent. Le mariage sauve ses devoirs, comme la
passion sauve ses droits, par de grands exemples.
Il serait injuste de ne pas le reconnaître: si grand qu'ait été généralement au
dix-huitième siècle le détachement des époux, si relâché qu'apparaisse le
lien conjugal, si commune que soit dans le mariage une vie libre, affranchie,
dissipée, qui paraît n'avoir pas d'intérieur, pas de centre, et ne réunir de loin
en loin près d'un foyer sans chaleur que la politesse de deux indifférences,
—les traditions, les joies de cette union intime, où deux existences se
mêlent et se confondent, n'en ont pas moins été conservées religieusement
par beaucoup de ménages. Les félicités domestiques, les fidélités héroïques,
le tête à tête du bonheur, les douceurs et l'habitude de l'amour, la
communion du cœur, de l'âme, de l'esprit, de toutes les affections, de toutes
les pensées, le Mariage du dix-huitième siècle les a connus: il en a donné au
plus haut de ce monde le spectacle rare et inattendu; il en a laissé l'image
sereine et consolante.
Les mémoires de la vie privée du temps nous montrent des ménages
étroitement unis, des adorations de jeune mari et de jeune femme, des
époux vieillissant l'un auprès de l'autre, des couples qui vivent sans se
quitter, des liens que la mort même ne dénoue pas, des cœurs que le
désespoir rattache à celui qui n'est plus. Il reste de beaucoup d'unions un
souvenir pareil à un beau roman ou à un conte du vieux temps. Et n'est-ce
LA VIE DANS LE MARIAGE
A l'exemple de l'amour qui garde au milieu de la corruption des mœurs les
vertus qui l'excusent, la constance, le dévouement, le sacrifice, un reste
d'honneur, le mariage du dix-huitième siècle conserve, malgré le temps et la
mode, les vertus qui l'honorent. Le mariage sauve ses devoirs, comme la
passion sauve ses droits, par de grands exemples.
Il serait injuste de ne pas le reconnaître: si grand qu'ait été généralement au
dix-huitième siècle le détachement des époux, si relâché qu'apparaisse le
lien conjugal, si commune que soit dans le mariage une vie libre, affranchie,
dissipée, qui paraît n'avoir pas d'intérieur, pas de centre, et ne réunir de loin
en loin près d'un foyer sans chaleur que la politesse de deux indifférences,
—les traditions, les joies de cette union intime, où deux existences se
mêlent et se confondent, n'en ont pas moins été conservées religieusement
par beaucoup de ménages. Les félicités domestiques, les fidélités héroïques,
le tête à tête du bonheur, les douceurs et l'habitude de l'amour, la
communion du cœur, de l'âme, de l'esprit, de toutes les affections, de toutes
les pensées, le Mariage du dix-huitième siècle les a connus: il en a donné au
plus haut de ce monde le spectacle rare et inattendu; il en a laissé l'image
sereine et consolante.
Les mémoires de la vie privée du temps nous montrent des ménages
étroitement unis, des adorations de jeune mari et de jeune femme, des
époux vieillissant l'un auprès de l'autre, des couples qui vivent sans se
quitter, des liens que la mort même ne dénoue pas, des cœurs que le
désespoir rattache à celui qui n'est plus. Il reste de beaucoup d'unions un
souvenir pareil à un beau roman ou à un conte du vieux temps. Et n'est-ce
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pas en ce siècle que l'amour conjugal trouvera ce trait de tendresse d'une
délicatesse si ingénieuse, si touchante? Une femme condamnée par les
médecins n'avait plus que quelques jours à vivre. Son mari sentait qu'elle
lisait sa mort dans la tristesse, dans les larmes qu'il essayait de lui cacher. Il
va acheter un collier de diamants de 48,000 livres, l'apporte à la mourante,
lui parle du jour où elle le mettra, du bal de la cour où elle le montrera; et,
faisant briller le collier sur son lit, faisant luire devant son âme l'espoir, la
convalescence, la guérison, la vie, l'avenir, il endort son agonie dans un
rêve! Et ce mari, le marquis de Choiseul, était pauvre: il avait engagé une
terre pour acheter ces diamants qui devaient, par une clause de son contrat
de mariage, revenir à la famille de sa femme [324]. Au milieu de tant de
femmes, si faciles à la séduction, quand le séducteur est le Roi, ne verra-t-
on point une comtesse de Périgord repousser l'amour du Roi, essayer de
l'arrêter par un respect glacial, le fuir par un exil volontaire dans une terre
près de Barbézieux? Et de cet exil qui durait de longues années, elle ne
sortait que sur cette lettre, où Louis XV lui envoyait les excuses d'un roi,
lors de la mort de la dame d'honneur de Mesdames: «Mes filles viennent de
perdre leur dame d'honneur: cette place, Madame, vous appartient autant
par vos hautes vertus que pour le nom de votre maison [325].» Et si le mariage
a ses héroïnes, il a aussi ses martyrs: la Trémouille s'enferme avec sa femme
malade de la petite vérole, et meurt avec elle.
Le dévouement, l'amour, se rencontrent et se retrouvent jusque dans les
ménages où le temps fait les séparations à la mode, jusque dans les
mariages dénoués par l'inconstance et l'indifférence de l'un des époux. Ils
persistent malgré les froideurs, les infidélités, les outrages. Ils pardonnent
souvent avec les suprêmes caresses de la duchesse de Richelieu à son mari,
à ce mari que l'amour de toutes les femmes semblait devoir garder de
l'adoration de la sienne. Mme de Richelieu venait d'être confessée par le père
Ségaud, et comme Richelieu lui demandait si elle en était bien contente:
«Oh! oui, mon bon ami, lui dit-elle en lui serrant la main, car il ne m'a pas
défendu de vous aimer...» Et tout près d'expirer, elle rassemblait ses forces
et sa vie pour l'embrasser, pour essayer de l'étreindre en lui répétant d'une
voix pleine de larmes, d'une voix déchirée et mourante, qu'elle avait désiré
toute sa vie mourir dans ses bras [326]!
Mais les plus grands, les plus éclatants exemples de l'amour dans le
mariage, du bonheur dans le ménage, vous apparaîtront en ce temps dans
délicatesse si ingénieuse, si touchante? Une femme condamnée par les
médecins n'avait plus que quelques jours à vivre. Son mari sentait qu'elle
lisait sa mort dans la tristesse, dans les larmes qu'il essayait de lui cacher. Il
va acheter un collier de diamants de 48,000 livres, l'apporte à la mourante,
lui parle du jour où elle le mettra, du bal de la cour où elle le montrera; et,
faisant briller le collier sur son lit, faisant luire devant son âme l'espoir, la
convalescence, la guérison, la vie, l'avenir, il endort son agonie dans un
rêve! Et ce mari, le marquis de Choiseul, était pauvre: il avait engagé une
terre pour acheter ces diamants qui devaient, par une clause de son contrat
de mariage, revenir à la famille de sa femme [324]. Au milieu de tant de
femmes, si faciles à la séduction, quand le séducteur est le Roi, ne verra-t-
on point une comtesse de Périgord repousser l'amour du Roi, essayer de
l'arrêter par un respect glacial, le fuir par un exil volontaire dans une terre
près de Barbézieux? Et de cet exil qui durait de longues années, elle ne
sortait que sur cette lettre, où Louis XV lui envoyait les excuses d'un roi,
lors de la mort de la dame d'honneur de Mesdames: «Mes filles viennent de
perdre leur dame d'honneur: cette place, Madame, vous appartient autant
par vos hautes vertus que pour le nom de votre maison [325].» Et si le mariage
a ses héroïnes, il a aussi ses martyrs: la Trémouille s'enferme avec sa femme
malade de la petite vérole, et meurt avec elle.
Le dévouement, l'amour, se rencontrent et se retrouvent jusque dans les
ménages où le temps fait les séparations à la mode, jusque dans les
mariages dénoués par l'inconstance et l'indifférence de l'un des époux. Ils
persistent malgré les froideurs, les infidélités, les outrages. Ils pardonnent
souvent avec les suprêmes caresses de la duchesse de Richelieu à son mari,
à ce mari que l'amour de toutes les femmes semblait devoir garder de
l'adoration de la sienne. Mme de Richelieu venait d'être confessée par le père
Ségaud, et comme Richelieu lui demandait si elle en était bien contente:
«Oh! oui, mon bon ami, lui dit-elle en lui serrant la main, car il ne m'a pas
défendu de vous aimer...» Et tout près d'expirer, elle rassemblait ses forces
et sa vie pour l'embrasser, pour essayer de l'étreindre en lui répétant d'une
voix pleine de larmes, d'une voix déchirée et mourante, qu'elle avait désiré
toute sa vie mourir dans ses bras [326]!
Mais les plus grands, les plus éclatants exemples de l'amour dans le
mariage, du bonheur dans le ménage, vous apparaîtront en ce temps dans
Page 133
les mariages et dans les ménages de ministres, dans ces intimes unions de
tant d'hommes d'État du siècle avec une femme entièrement associée à leurs
projets, à leur fortune, à leur gloire, souvent à leurs travaux. D'un bout à
l'autre du siècle, le ministre apparaît ayant à ses côtés la force et l'appui des
joies de l'intérieur, les inspirations de l'imagination d'une femme ou les
consolations de ses tendresses. Où retrouve-t-on les cinquante ans de
ménage et de bonheur du marquis de Croissy? Dans le ménage de M. et de
Mme de Maurepas, qui faisait songer au ménage Philémon et Baucis. A la
mort de M. de Maurepas, n'échappait-il point à sa femme ce beau cri «qu'ils
avaient passé cinquante-cinq ans sans s'être quittés une journée?» Et que
d'autres ménages pareillement unis! C'est le ménage du maréchal et de la
maréchale de Beauvau; c'est le ménage Chauvelin, où le mari poussait
jusqu'à la fanfaronnade le respect de la foi conjugale; c'est le ménage
Vergennes; c'est ce ménage où, malgré les écarts du mari, la femme reste si
indulgente, si aimable, si pure, le ménage Choiseul, où par l'enjouement, les
épanchements du cœur, les effusions de l'humanité, l'amitié tendre, l'égalité
de caractère, la fécondité de l'esprit, Mme de Choiseul met un peu de ces
vertus dans le caractère de M. de Choiseul [327], tant d'agrément et de repos
dans les fatigues de sa vie ministérielle, tant de consolations dans son exil.
C'est enfin le ménage de M. et de Mme Necker où le bonheur est un peu
mêlé d'enthousiasme, l'union d'orgueil, et l'amour de la femme d'idolâtrie
pour le mari.
Ainsi se conserve au dix-huitième siècle l'institution du mariage. Un certain
nombre de ménages, osant se mettre au-dessus de l'opinion publique, lui
demandent encore le bonheur. Quelques maris vont même plus loin: par le
contraste le plus étrange avec les idées du temps, ils exigent du mariage
plus que la paix de l'amour, ils prétendent lui imposer la passion. Ils veulent
être aimés comme ils aiment. Leur jalousie réclame de la femme un
abandon complet d'elle-même, les ardeurs et les sacrifices d'un cœur qui
s'est donné tout entier et qui ne s'appartient plus. Ils ne lui permettent pas
les amitiés pour d'anciennes amies; à peine s'ils l'autorisent à aimer sa mère.
La femme doit vivre, selon eux, uniquement occupée de son mari; et s'ils ne
trouvent point dans le mariage une femme qui se plie à leurs exigences, ils
s'écrient «que leur femme ne les aime point, qu'elle ne vit point pour eux,
qu'ils ne sont pas pour elle ce qu'elle a de plus cher au monde»: telle était la
tant d'hommes d'État du siècle avec une femme entièrement associée à leurs
projets, à leur fortune, à leur gloire, souvent à leurs travaux. D'un bout à
l'autre du siècle, le ministre apparaît ayant à ses côtés la force et l'appui des
joies de l'intérieur, les inspirations de l'imagination d'une femme ou les
consolations de ses tendresses. Où retrouve-t-on les cinquante ans de
ménage et de bonheur du marquis de Croissy? Dans le ménage de M. et de
Mme de Maurepas, qui faisait songer au ménage Philémon et Baucis. A la
mort de M. de Maurepas, n'échappait-il point à sa femme ce beau cri «qu'ils
avaient passé cinquante-cinq ans sans s'être quittés une journée?» Et que
d'autres ménages pareillement unis! C'est le ménage du maréchal et de la
maréchale de Beauvau; c'est le ménage Chauvelin, où le mari poussait
jusqu'à la fanfaronnade le respect de la foi conjugale; c'est le ménage
Vergennes; c'est ce ménage où, malgré les écarts du mari, la femme reste si
indulgente, si aimable, si pure, le ménage Choiseul, où par l'enjouement, les
épanchements du cœur, les effusions de l'humanité, l'amitié tendre, l'égalité
de caractère, la fécondité de l'esprit, Mme de Choiseul met un peu de ces
vertus dans le caractère de M. de Choiseul [327], tant d'agrément et de repos
dans les fatigues de sa vie ministérielle, tant de consolations dans son exil.
C'est enfin le ménage de M. et de Mme Necker où le bonheur est un peu
mêlé d'enthousiasme, l'union d'orgueil, et l'amour de la femme d'idolâtrie
pour le mari.
Ainsi se conserve au dix-huitième siècle l'institution du mariage. Un certain
nombre de ménages, osant se mettre au-dessus de l'opinion publique, lui
demandent encore le bonheur. Quelques maris vont même plus loin: par le
contraste le plus étrange avec les idées du temps, ils exigent du mariage
plus que la paix de l'amour, ils prétendent lui imposer la passion. Ils veulent
être aimés comme ils aiment. Leur jalousie réclame de la femme un
abandon complet d'elle-même, les ardeurs et les sacrifices d'un cœur qui
s'est donné tout entier et qui ne s'appartient plus. Ils ne lui permettent pas
les amitiés pour d'anciennes amies; à peine s'ils l'autorisent à aimer sa mère.
La femme doit vivre, selon eux, uniquement occupée de son mari; et s'ils ne
trouvent point dans le mariage une femme qui se plie à leurs exigences, ils
s'écrient «que leur femme ne les aime point, qu'elle ne vit point pour eux,
qu'ils ne sont pas pour elle ce qu'elle a de plus cher au monde»: telle était la
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lamentation sincère, la désolation désespérée de ce malheureux frère de
Mme de Pompadour, le marquis de Marigny.
Devoirs, plaisirs, le cœur même du mariage, nous allons le retrouver dans
cette suite d'estampes où Moreau a peint le foyer du temps, ses fêtes et ses
grands jours. Là nous verrons l'autre côté des Baudoin et des Lavreince, la
femme et l'homme unis par le présent, par l'avenir, par ces petits êtres sur la
tête desquels leurs regards, leurs baisers et leurs âmes se rencontrent.
D'abord ce sera la femme en toilette de matin souriant sous son joli bonnet
de linge de nuit, souriant comme on sourit à un songe, aux paroles du
docteur qui va prendre sa canne à bec de corbin, et lui annonce qu'elle est
mère. Ici la voilà dans son costume lâche et flottant, tout entourée et
soutenue d'oreillers, à demi couchée sur le lit de repos dont le fond est une
glace. Elle ne descend plus l'escalier qu'appuyée sur le bras de son mari;
elle ne va plus à l'église, aux Tuileries que portée doucement dans sa chaise
par deux grands valets picards [328]. En dépit de Tronchin qui veut qu'elle
marche et coure seule, qui la plaisante si par hasard il la rencontre, elle ne
fait plus qu'une courte promenade où, pour un petit caillou qui lui roule
sous le pied, son mari devient pâle. Nulle privation ne coûte au mari ni à la
femme pour faire venir au monde en bonne santé cet enfant auquel ils
commencent à s'attacher par les sacrifices, et pour lequel la femme est
heureuse de souffrir déjà. Parties charmantes de jeu, de veille, de courses,
amusements, récréations, la femme quitte tout, elle renonce au monde pour
se vouer à sa grossesse; elle fait contraste avec ces femmes qui portent si
impatiemment cet état, et qui avec tant d'ennui, tant de fatigue, tant de
regret d'un plaisir dérangé, ou d'un souper abrégé, donnent le jour à un être
«économisé dès sa conception» [329]: elle est mère du jour où elle le devient.
—Bientôt la lingère apporte la layette dans un grand coffret de dentelles, et
fait l'étalage de sa belle lingerie, de ses layettes en point d'Argentan. Après
l'accouchement, la femme reste quatorze jours sur sa chaise longue, les
pieds et les jambes couverts d'un de ces couvre-pieds qui sont la coquetterie
des accouchées; et, le quatorzième jour, elle sort pour une visite à l'église et
un remercîment à Dieu.
Une fois mère, la femme veut nourrir; car elle ne se croit plus dispensée de
ce devoir et de ce dévouement si doux, par les raisons que les belles dames
se donnaient tout à l'heure en disant: «Allaiter un enfant! le bel emploi,
l'aimable passe-temps! J'aime à jouir la nuit d'un sommeil tranquille... Le
Mme de Pompadour, le marquis de Marigny.
Devoirs, plaisirs, le cœur même du mariage, nous allons le retrouver dans
cette suite d'estampes où Moreau a peint le foyer du temps, ses fêtes et ses
grands jours. Là nous verrons l'autre côté des Baudoin et des Lavreince, la
femme et l'homme unis par le présent, par l'avenir, par ces petits êtres sur la
tête desquels leurs regards, leurs baisers et leurs âmes se rencontrent.
D'abord ce sera la femme en toilette de matin souriant sous son joli bonnet
de linge de nuit, souriant comme on sourit à un songe, aux paroles du
docteur qui va prendre sa canne à bec de corbin, et lui annonce qu'elle est
mère. Ici la voilà dans son costume lâche et flottant, tout entourée et
soutenue d'oreillers, à demi couchée sur le lit de repos dont le fond est une
glace. Elle ne descend plus l'escalier qu'appuyée sur le bras de son mari;
elle ne va plus à l'église, aux Tuileries que portée doucement dans sa chaise
par deux grands valets picards [328]. En dépit de Tronchin qui veut qu'elle
marche et coure seule, qui la plaisante si par hasard il la rencontre, elle ne
fait plus qu'une courte promenade où, pour un petit caillou qui lui roule
sous le pied, son mari devient pâle. Nulle privation ne coûte au mari ni à la
femme pour faire venir au monde en bonne santé cet enfant auquel ils
commencent à s'attacher par les sacrifices, et pour lequel la femme est
heureuse de souffrir déjà. Parties charmantes de jeu, de veille, de courses,
amusements, récréations, la femme quitte tout, elle renonce au monde pour
se vouer à sa grossesse; elle fait contraste avec ces femmes qui portent si
impatiemment cet état, et qui avec tant d'ennui, tant de fatigue, tant de
regret d'un plaisir dérangé, ou d'un souper abrégé, donnent le jour à un être
«économisé dès sa conception» [329]: elle est mère du jour où elle le devient.
—Bientôt la lingère apporte la layette dans un grand coffret de dentelles, et
fait l'étalage de sa belle lingerie, de ses layettes en point d'Argentan. Après
l'accouchement, la femme reste quatorze jours sur sa chaise longue, les
pieds et les jambes couverts d'un de ces couvre-pieds qui sont la coquetterie
des accouchées; et, le quatorzième jour, elle sort pour une visite à l'église et
un remercîment à Dieu.
Une fois mère, la femme veut nourrir; car elle ne se croit plus dispensée de
ce devoir et de ce dévouement si doux, par les raisons que les belles dames
se donnaient tout à l'heure en disant: «Allaiter un enfant! le bel emploi,
l'aimable passe-temps! J'aime à jouir la nuit d'un sommeil tranquille... Le
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jour je reçois des visites et j'en rends... Je vais montrer une robe d'un
nouveau goût au Petit-Cours, à l'Opéra, quelquefois même à la comédie; je
joue, je danse [330]...» La femme commence à s'affranchir de la mode, de
l'usage. Elle passe, comme Mme d'Épinay, par-dessus l'étonnement que fait
dans sa société, dans sa famille, sa résolution de nourrir son enfant. Les
craintes de sa mère, la singularité qu'elle va se donner, les ridicules que le
monde lui prêtera si elle est obligée de renoncer à une entreprise au-dessus
de ses forces, rien ne l'arrête [331]: hier, malgré toutes les représentations,
toutes les menaces des médecins, elle eût, pour ne pas nourrir, compromis
sa santé [332] en portant au cou quelque poudre de Lecrom ou de quelque
autre charlatan privilégié du Roi qui lui promettait de lui faire passer son
lait en deux fois vingt-quatre heures [333]: aujourd'hui il lui semblerait n'être
qu'à moitié mère si elle ne nourrissait pas. Les médecins n'avaient fait que
l'effrayer: Rousseau l'a touchée [334].
Si elle est trop délicate pour nourrir, elle veut du moins avoir son enfant
près d'elle. Et l'enfant grandit sous ses yeux, contre son sein, à portée de ses
caresses, la faisant vivre dans ce bonheur de tous les instants, dans ces
saintes délices, les Délices de la Maternité, dont le siècle nous a laissé un
tableau si lumineux, si doucement égayé de verdure et de soleil, si
gracieusement animé par le rire qui va d'une bouche d'enfant aux yeux de
ses parents. Dans un beau jardin, au-dessous d'une statue de Vénus fouettant
l'Amour avec un bouquet de roses, serrée contre son mari qui tient un
hochet au-dessus de sa tête, élevant, soulevant dans ses bras un tout petit
enfant, sorti de sa barcelonnette, à peu près nu, la courte chemisette
remontée aux épaules par l'effort qu'il fait vers le hochet,—c'est ainsi qu'est
peinte, dans sa joie et son triomphe, la Maternité du temps, la mère des
dernières années du siècle.
Et bientôt ce ne sera plus assez pour la mère de garder l'enfant auprès d'elle,
de le voir grandir sur ses genoux, d'entendre son rire mettre une gaieté dans
son bonheur: elle va vouloir lui donner les soins qui forment l'homme ou la
femme, en ébauchant dans un petit être l'intelligence et la conscience. Elle
sera jalouse de faire elle-même son éducation, de l'instruire, d'être, à
l'exemple de Mme de Montullé, l'institutrice de ses enfants [335].
Il y a, dans l'éducation de la première moitié du dix-huitième siècle, un sens
nettement indiqué par l'institution de la femme telle que la comprenait, telle
nouveau goût au Petit-Cours, à l'Opéra, quelquefois même à la comédie; je
joue, je danse [330]...» La femme commence à s'affranchir de la mode, de
l'usage. Elle passe, comme Mme d'Épinay, par-dessus l'étonnement que fait
dans sa société, dans sa famille, sa résolution de nourrir son enfant. Les
craintes de sa mère, la singularité qu'elle va se donner, les ridicules que le
monde lui prêtera si elle est obligée de renoncer à une entreprise au-dessus
de ses forces, rien ne l'arrête [331]: hier, malgré toutes les représentations,
toutes les menaces des médecins, elle eût, pour ne pas nourrir, compromis
sa santé [332] en portant au cou quelque poudre de Lecrom ou de quelque
autre charlatan privilégié du Roi qui lui promettait de lui faire passer son
lait en deux fois vingt-quatre heures [333]: aujourd'hui il lui semblerait n'être
qu'à moitié mère si elle ne nourrissait pas. Les médecins n'avaient fait que
l'effrayer: Rousseau l'a touchée [334].
Si elle est trop délicate pour nourrir, elle veut du moins avoir son enfant
près d'elle. Et l'enfant grandit sous ses yeux, contre son sein, à portée de ses
caresses, la faisant vivre dans ce bonheur de tous les instants, dans ces
saintes délices, les Délices de la Maternité, dont le siècle nous a laissé un
tableau si lumineux, si doucement égayé de verdure et de soleil, si
gracieusement animé par le rire qui va d'une bouche d'enfant aux yeux de
ses parents. Dans un beau jardin, au-dessous d'une statue de Vénus fouettant
l'Amour avec un bouquet de roses, serrée contre son mari qui tient un
hochet au-dessus de sa tête, élevant, soulevant dans ses bras un tout petit
enfant, sorti de sa barcelonnette, à peu près nu, la courte chemisette
remontée aux épaules par l'effort qu'il fait vers le hochet,—c'est ainsi qu'est
peinte, dans sa joie et son triomphe, la Maternité du temps, la mère des
dernières années du siècle.
Et bientôt ce ne sera plus assez pour la mère de garder l'enfant auprès d'elle,
de le voir grandir sur ses genoux, d'entendre son rire mettre une gaieté dans
son bonheur: elle va vouloir lui donner les soins qui forment l'homme ou la
femme, en ébauchant dans un petit être l'intelligence et la conscience. Elle
sera jalouse de faire elle-même son éducation, de l'instruire, d'être, à
l'exemple de Mme de Montullé, l'institutrice de ses enfants [335].
Il y a, dans l'éducation de la première moitié du dix-huitième siècle, un sens
nettement indiqué par l'institution de la femme telle que la comprenait, telle
Page 136
que la pratiqua sur sa petite-fille la grand'mère de Mme Geoffrin [336]. Cette
éducation est avant tout une éducation morale. Elle ne s'attache pas à ce
qu'on est convenu d'appeler instruction: avant d'instruire, elle veut élever.
Elle ne surcharge pas la jeune fille d'études, elle n'accable pas sa mémoire
de leçons; elle ne vise pas à la remplir de toutes sortes de connaissances:
elle a là-dessus la prudence du temps, et sa grande peur est de faire de son
élève une savante. Ce qu'elle cherche à développer dans la femme qui
grandit sous sa tutelle sans rigueur, c'est la femme elle-même, c'est la
personnalité d'un être qui sent et qui pense par lui-même. Pensée, sentiment,
voilà ce que cette éducation guide, ce qu'elle encourage, ce qu'elle fait lever
et redresse dans l'âme et dans le cœur des enfants confiés à ses soins,
comme une force et une conscience individuelles, sincères et libres. Elle
raisonne avec les premières idées, avec l'enfance de la raison, avec la
jeunesse de l'intelligence; et sans imposer à la femme les ennuis, les dégoûts
et les servitudes de la science des livres, elle affermit peu à peu son esprit
en le laissant jouer sur lui-même avec ses réflexions, son imagination, son
ignorance même. Éducation élémentaire, sans fatigue, sans
assujettissement, à laquelle la femme du temps doit plus que ses facultés,
son caractère; et n'est-ce pas elle qui fonde cette indépendance d'idées et
d'expressions, cette vive et profonde originalité d'âme que montreront d'un
bout à l'autre du siècle toutes ces femmes qui semblent faire leur esprit avec
des fautes d'orthographe, leur bon sens avec de l'expérience, leur science
avec du goût?
Lorsque le zèle des éducations maternelles éclate, cet esprit, ce sens
pratique disparaît de l'institution de la femme. A l'ancienne éducation qui
laissait l'enfant, l'abandonnait presque à ses instincts, succède une éducation
pédagogique. Un génie de maîtresse d'école se révèle dans la mère et se
personnifie dans ces deux femmes qui représentent si complétement
l'éducation philosophique et l'éducation romancée de la fin du dix-huitième
siècle: Mme de Genlis et Mme d'Épinay. Que l'on parcoure ces livres, ces
manuels modestement annoncés comme échappés au cœur d'une mère pour
le bien moral, l'avancement intellectuel d'une fille; que l'on feuillette ces
traités visant, sous ce voile et cette excuse de l'affection et de la sollicitude
maternelles, à devenir la règle des idées des filles nées depuis 1770,—à
peine si l'on trouvera une pensée, une leçon qui ne passe pas par-dessus la
tête d'un enfant. Leur forme seule s'adresse à l'enfance; et c'est toujours,
éducation est avant tout une éducation morale. Elle ne s'attache pas à ce
qu'on est convenu d'appeler instruction: avant d'instruire, elle veut élever.
Elle ne surcharge pas la jeune fille d'études, elle n'accable pas sa mémoire
de leçons; elle ne vise pas à la remplir de toutes sortes de connaissances:
elle a là-dessus la prudence du temps, et sa grande peur est de faire de son
élève une savante. Ce qu'elle cherche à développer dans la femme qui
grandit sous sa tutelle sans rigueur, c'est la femme elle-même, c'est la
personnalité d'un être qui sent et qui pense par lui-même. Pensée, sentiment,
voilà ce que cette éducation guide, ce qu'elle encourage, ce qu'elle fait lever
et redresse dans l'âme et dans le cœur des enfants confiés à ses soins,
comme une force et une conscience individuelles, sincères et libres. Elle
raisonne avec les premières idées, avec l'enfance de la raison, avec la
jeunesse de l'intelligence; et sans imposer à la femme les ennuis, les dégoûts
et les servitudes de la science des livres, elle affermit peu à peu son esprit
en le laissant jouer sur lui-même avec ses réflexions, son imagination, son
ignorance même. Éducation élémentaire, sans fatigue, sans
assujettissement, à laquelle la femme du temps doit plus que ses facultés,
son caractère; et n'est-ce pas elle qui fonde cette indépendance d'idées et
d'expressions, cette vive et profonde originalité d'âme que montreront d'un
bout à l'autre du siècle toutes ces femmes qui semblent faire leur esprit avec
des fautes d'orthographe, leur bon sens avec de l'expérience, leur science
avec du goût?
Lorsque le zèle des éducations maternelles éclate, cet esprit, ce sens
pratique disparaît de l'institution de la femme. A l'ancienne éducation qui
laissait l'enfant, l'abandonnait presque à ses instincts, succède une éducation
pédagogique. Un génie de maîtresse d'école se révèle dans la mère et se
personnifie dans ces deux femmes qui représentent si complétement
l'éducation philosophique et l'éducation romancée de la fin du dix-huitième
siècle: Mme de Genlis et Mme d'Épinay. Que l'on parcoure ces livres, ces
manuels modestement annoncés comme échappés au cœur d'une mère pour
le bien moral, l'avancement intellectuel d'une fille; que l'on feuillette ces
traités visant, sous ce voile et cette excuse de l'affection et de la sollicitude
maternelles, à devenir la règle des idées des filles nées depuis 1770,—à
peine si l'on trouvera une pensée, une leçon qui ne passe pas par-dessus la
tête d'un enfant. Leur forme seule s'adresse à l'enfance; et c'est toujours,
Page 137
comme dans les Conversations d'Émilie, au nom d'abstractions
métaphysiques qu'ils font appel aux sentiments d'une petite fille de cinq ans
et demi. Ils lui forment l'âme, ils lui développent le cœur, comme on bâtit
un système sur des principes. Et ne veulent-ils pas faire de la petite fille,
non une femme, mais une réfléchissante? Pour la rendre sage, ils lui
parleront, par exemple, de l'accomplissement du devoir comme d'un parfait
moyen pour arriver au bonheur. Pour la rendre patiente, ils lui démontreront
la nécessité d'avoir des contrariétés par des arguments tirés de la morale
stoïcienne. A propos d'un singe, ils apprendront à l'enfant que ce singe est
un être organisé qui vit, qui sent, qui se meut. La petite fille se réjouit-elle
de mettre une robe neuve? ils lui feront honte, en trois points, de mettre son
bonheur dans une robe. Ils lui donneront encore des recettes pour diriger sa
conduite morale, les titres de prééminence des qualités du caractère sur la
beauté, l'explication de l'homme et de l'animal raisonnable; ils iront jusqu'à
lui définir l'auteur «un homme qui prend le public pour confident de ses
pensées!» Éducation qui ne laisse que des mots à la mémoire de l'enfant et
qui lui force la cervelle comme sa toilette lui brise la taille; c'est l'utopie de
la Pédanterie formulée comme en un premier catéchisme de cette Raison
qui sera à la fin de ce siècle la dernière religion de la France.
Prenons garde pourtant de nous laisser tromper par ces jolis tableaux du
ménage inspirés bien plutôt par les aspirations que par les mœurs du temps.
Ces grâces, ces vertus, ces beaux exemples du ménage, ce zèle de la
maternité, ne doivent point nous voiler le Mariage même tel qu'il se révèle
dans la généralité de sa pratique, dans l'essence de son principe. Ils ne
doivent point nous faire oublier la forme d'habitude du ménage, le type de
la société conjugale que montrent et qu'attestent par tant de traits, par
l'exagération même et la caricature, les anecdotes, les brochures, les satires,
tous les témoignages de l'histoire morale d'une époque.
Ainsi considéré, le Mariage du dix-huitième siècle ne semble plus une
institution ni un sacrement, mais seulement un contrat en vue de la
continuation d'un nom, de la conservation d'une famille, un contrat qui
n'engage ni la constance de l'homme ni la fidélité de la femme. Il ne
représente point pour la société de ce temps ce qu'il représente pour la
métaphysiques qu'ils font appel aux sentiments d'une petite fille de cinq ans
et demi. Ils lui forment l'âme, ils lui développent le cœur, comme on bâtit
un système sur des principes. Et ne veulent-ils pas faire de la petite fille,
non une femme, mais une réfléchissante? Pour la rendre sage, ils lui
parleront, par exemple, de l'accomplissement du devoir comme d'un parfait
moyen pour arriver au bonheur. Pour la rendre patiente, ils lui démontreront
la nécessité d'avoir des contrariétés par des arguments tirés de la morale
stoïcienne. A propos d'un singe, ils apprendront à l'enfant que ce singe est
un être organisé qui vit, qui sent, qui se meut. La petite fille se réjouit-elle
de mettre une robe neuve? ils lui feront honte, en trois points, de mettre son
bonheur dans une robe. Ils lui donneront encore des recettes pour diriger sa
conduite morale, les titres de prééminence des qualités du caractère sur la
beauté, l'explication de l'homme et de l'animal raisonnable; ils iront jusqu'à
lui définir l'auteur «un homme qui prend le public pour confident de ses
pensées!» Éducation qui ne laisse que des mots à la mémoire de l'enfant et
qui lui force la cervelle comme sa toilette lui brise la taille; c'est l'utopie de
la Pédanterie formulée comme en un premier catéchisme de cette Raison
qui sera à la fin de ce siècle la dernière religion de la France.
Prenons garde pourtant de nous laisser tromper par ces jolis tableaux du
ménage inspirés bien plutôt par les aspirations que par les mœurs du temps.
Ces grâces, ces vertus, ces beaux exemples du ménage, ce zèle de la
maternité, ne doivent point nous voiler le Mariage même tel qu'il se révèle
dans la généralité de sa pratique, dans l'essence de son principe. Ils ne
doivent point nous faire oublier la forme d'habitude du ménage, le type de
la société conjugale que montrent et qu'attestent par tant de traits, par
l'exagération même et la caricature, les anecdotes, les brochures, les satires,
tous les témoignages de l'histoire morale d'une époque.
Ainsi considéré, le Mariage du dix-huitième siècle ne semble plus une
institution ni un sacrement, mais seulement un contrat en vue de la
continuation d'un nom, de la conservation d'une famille, un contrat qui
n'engage ni la constance de l'homme ni la fidélité de la femme. Il ne
représente point pour la société de ce temps ce qu'il représente pour la
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société contemporaine. Il n'évoque point chez l'homme, chez la femme
même, les émotions que donne la conscience d'un engagement du cœur. Il
n'implique pas l'idée de l'amour, et c'est à peine s'il la comporte: là est son
grand signe, son mal originel, et aussi son excuse.
Tout d'ailleurs dans le siècle conspire contre le Mariage. Il a contre lui les
relâchements, les accommodements de la morale sociale, la liberté chaque
jour plus grande des habitudes privées. La Régence passée, il fallait, au
commencement du siècle, une certaine énergie, une force de volonté pour
avoir un amant. Pour se voir, pour se rencontrer, il était besoin de vaincre de
grands obstacles, d'imaginer des moyens, de tromper les yeux du monde:
une faute demandait de l'audace pour son accomplissement. Le scandale
était un risque, l'effronterie ne sauvait pas encore du déshonneur. Avec le
temps, ces obligations cessent, ce reste de retenue s'oublie. La jeune femme
reçoit les jeunes gens de son âge. Elle va au spectacle en petite loge seule
avec des hommes. Au bal de l'Opéra, elle n'emmène que sa femme de
chambre. La mode lui donne le droit de toutes ces démarches qui autrefois
auraient fait noter une femme de légéreté [337]. Rendez-vous, occasions,
toutes les facilités, elle les a sous la main: elle ne va plus à l'adultère,
l'adultère vient à elle.
Le Mariage a encore contre lui les arrangements du monde, les obligations
de la vie et des places du temps, ces absences du mari qui si souvent
laissent l'épouse à elle-même, et l'abandonnent à sa vertu. Emplois à
Versailles, gouvernements en province, garnisons, services auprès du Roi,
service à l'armée, enlèvent à tout moment, dans les ménages de la noblesse,
le mari à sa femme. Le mari appartient à la cour, à la guerre, avant
d'appartenir au mariage. Pendant qu'il fait les campagnes, qu'il suit l'armée
du Roi dans les Flandres, en Allemagne, en Italie, la femme, libre et
ennuyée, reste à Paris livrée aux plaisirs du monde; ou bien elle se retire
dans une terre qui, loin de la mettre à l'abri des séductions, lui apporte les
tentations de la solitude et les promesses du mystère. Et l'épreuve de ces
séparations exposant à tant de périls l'honneur du mari, exigeant de la
femme tant de patience, de courage, de résolution dans le devoir, dure
pendant presque tout le siècle. Mme d'Avaray, la sœur de Mme de Coislin, est
la première qui donne, en suivant son mari dans sa garnison, un exemple
d'abord fort critiqué, puis adopté par la mode, par les plus grandes dames,
les plus jeunes, les plus jolies, que l'on voit suivre leurs maris aux
même, les émotions que donne la conscience d'un engagement du cœur. Il
n'implique pas l'idée de l'amour, et c'est à peine s'il la comporte: là est son
grand signe, son mal originel, et aussi son excuse.
Tout d'ailleurs dans le siècle conspire contre le Mariage. Il a contre lui les
relâchements, les accommodements de la morale sociale, la liberté chaque
jour plus grande des habitudes privées. La Régence passée, il fallait, au
commencement du siècle, une certaine énergie, une force de volonté pour
avoir un amant. Pour se voir, pour se rencontrer, il était besoin de vaincre de
grands obstacles, d'imaginer des moyens, de tromper les yeux du monde:
une faute demandait de l'audace pour son accomplissement. Le scandale
était un risque, l'effronterie ne sauvait pas encore du déshonneur. Avec le
temps, ces obligations cessent, ce reste de retenue s'oublie. La jeune femme
reçoit les jeunes gens de son âge. Elle va au spectacle en petite loge seule
avec des hommes. Au bal de l'Opéra, elle n'emmène que sa femme de
chambre. La mode lui donne le droit de toutes ces démarches qui autrefois
auraient fait noter une femme de légéreté [337]. Rendez-vous, occasions,
toutes les facilités, elle les a sous la main: elle ne va plus à l'adultère,
l'adultère vient à elle.
Le Mariage a encore contre lui les arrangements du monde, les obligations
de la vie et des places du temps, ces absences du mari qui si souvent
laissent l'épouse à elle-même, et l'abandonnent à sa vertu. Emplois à
Versailles, gouvernements en province, garnisons, services auprès du Roi,
service à l'armée, enlèvent à tout moment, dans les ménages de la noblesse,
le mari à sa femme. Le mari appartient à la cour, à la guerre, avant
d'appartenir au mariage. Pendant qu'il fait les campagnes, qu'il suit l'armée
du Roi dans les Flandres, en Allemagne, en Italie, la femme, libre et
ennuyée, reste à Paris livrée aux plaisirs du monde; ou bien elle se retire
dans une terre qui, loin de la mettre à l'abri des séductions, lui apporte les
tentations de la solitude et les promesses du mystère. Et l'épreuve de ces
séparations exposant à tant de périls l'honneur du mari, exigeant de la
femme tant de patience, de courage, de résolution dans le devoir, dure
pendant presque tout le siècle. Mme d'Avaray, la sœur de Mme de Coislin, est
la première qui donne, en suivant son mari dans sa garnison, un exemple
d'abord fort critiqué, puis adopté par la mode, par les plus grandes dames,
les plus jeunes, les plus jolies, que l'on voit suivre leurs maris aux
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manœuvres commandées par le maréchal de Broglie en 1778, manœuvres
où la grande table est tenue par une femme, la maréchale de Beauvau [338].
Mais le lien conjugal dut surtout son relâchement à certaines idées propres
au dix-huitième siècle, à de singuliers préjugés régnant et réglant presque
absolument le train des unions. L'amour conjugal est regardé par le temps
comme un ridicule et une sorte de faiblesse indigne des personnes bien
nées: il semble que ce soit un bonheur roturier, bourgeois, presque
avilissant, un bonheur fait pour les petites gens, un sentiment bas, en un
mot, au-dessous d'un grand mariage et capable de compromettre la
réputation d'un homme ou d'une femme usagés. Plus que de tout le reste, du
libertinage flottant dans l'air, de la corruption ambiante, des séductions, le
mariage souffrit de ces paradoxes de la mode, de ces théories du bon ton,
plus effrontées, plus parées et relevées d'esprit, plus charmantes, plus
effrayantes de légèreté et d'impudence à mesure que le siècle vieillit et se
raffine. C'est leur esprit qui met entre la femme et le mari cette froideur de
détachement, cette intimité de glace, ces façons qui ne dépassent point la
politesse. L'indifférence, il ne restera bientôt que cette amabilité aux deux
époux. Et l'insouciance deviendra la vertu du mari. Elle sera sa vanité
même, la consolation de son bonheur, sa dignité. Elle sourira sur les lèvres
des époux trompés avec une ironie si leste, des mots si dégagés, d'un tel
sang-froid, et d'apparence si naturels, que ces époux auront l'air d'être le
public de leur honte: ils sembleront assister passivement ou
complaisamment à l'inconduite de leurs femmes. Ils joueront l'amitié pour
les amants qu'elle aura, la familiarité avec les amants qu'elle aura eus: et,
dans l'oubli d'eux-mêmes et de leur bien, ils iront jusqu'à la parole fameuse,
la parole sublime de cynisme et de présence d'esprit qui résume, selon le
temps, toute la philosophie et toutes les grâces du rôle de mari en bornant la
vengeance d'un homme surprenant sa femme à cette réflexion: «Quelle
imprudence, Madame! Si c'était un autre que moi [339]!....»
L'honneur du mari paraît alors un honneur de l'homme passé d'usage, tombé
en discrédit, une tradition perdue, un sentiment effacé. «J'en étais à mon
déshonneur, tranchons le mot,» dit nettement le marquis des Dialogues d'un
Petit-Maître; et il expose au chevalier les seules convenances que le mari
peut exiger en pareil cas. Qu'une femme «ait quelqu'un», il n'est qu'un mal
pour son mari dans ces sortes d'arrangements: c'est l'éclat. Si donc tout se
passe «dans l'ordre des ménagements, si la femme s'observe et ne se permet
où la grande table est tenue par une femme, la maréchale de Beauvau [338].
Mais le lien conjugal dut surtout son relâchement à certaines idées propres
au dix-huitième siècle, à de singuliers préjugés régnant et réglant presque
absolument le train des unions. L'amour conjugal est regardé par le temps
comme un ridicule et une sorte de faiblesse indigne des personnes bien
nées: il semble que ce soit un bonheur roturier, bourgeois, presque
avilissant, un bonheur fait pour les petites gens, un sentiment bas, en un
mot, au-dessous d'un grand mariage et capable de compromettre la
réputation d'un homme ou d'une femme usagés. Plus que de tout le reste, du
libertinage flottant dans l'air, de la corruption ambiante, des séductions, le
mariage souffrit de ces paradoxes de la mode, de ces théories du bon ton,
plus effrontées, plus parées et relevées d'esprit, plus charmantes, plus
effrayantes de légèreté et d'impudence à mesure que le siècle vieillit et se
raffine. C'est leur esprit qui met entre la femme et le mari cette froideur de
détachement, cette intimité de glace, ces façons qui ne dépassent point la
politesse. L'indifférence, il ne restera bientôt que cette amabilité aux deux
époux. Et l'insouciance deviendra la vertu du mari. Elle sera sa vanité
même, la consolation de son bonheur, sa dignité. Elle sourira sur les lèvres
des époux trompés avec une ironie si leste, des mots si dégagés, d'un tel
sang-froid, et d'apparence si naturels, que ces époux auront l'air d'être le
public de leur honte: ils sembleront assister passivement ou
complaisamment à l'inconduite de leurs femmes. Ils joueront l'amitié pour
les amants qu'elle aura, la familiarité avec les amants qu'elle aura eus: et,
dans l'oubli d'eux-mêmes et de leur bien, ils iront jusqu'à la parole fameuse,
la parole sublime de cynisme et de présence d'esprit qui résume, selon le
temps, toute la philosophie et toutes les grâces du rôle de mari en bornant la
vengeance d'un homme surprenant sa femme à cette réflexion: «Quelle
imprudence, Madame! Si c'était un autre que moi [339]!....»
L'honneur du mari paraît alors un honneur de l'homme passé d'usage, tombé
en discrédit, une tradition perdue, un sentiment effacé. «J'en étais à mon
déshonneur, tranchons le mot,» dit nettement le marquis des Dialogues d'un
Petit-Maître; et il expose au chevalier les seules convenances que le mari
peut exiger en pareil cas. Qu'une femme «ait quelqu'un», il n'est qu'un mal
pour son mari dans ces sortes d'arrangements: c'est l'éclat. Si donc tout se
passe «dans l'ordre des ménagements, si la femme s'observe et ne se permet
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en public que les égards que ce même public l'autorise à accorder à son
amant», si en un mot la chose toute vraisemblable qu'elle paraisse n'est pas
démontrée, le mari est un sot de se fâcher [340]. Telle est la doctrine nouvelle,
doctrine commode qui dispense l'homme de la jalousie, l'épouse des vertus
de la maîtresse, et ne laisse plus entre eux comme devoir commun du
mariage, que le devoir des égards, unique rapprochement de ces ménages
où il n'y a plus d'autre retenue que le respect du public! Un jour arrive où le
mari dit ou fait entendre à sa femme: «Madame, l'objet du mariage est de se
rendre heureux. Nous ne le sommes pas ensemble. Or il est inutile de nous
piquer d'une constance qui nous gêne. Notre fortune nous met en état de
nous passer l'un de l'autre et de reprendre cette liberté dont nous nous
sommes fait imprudemment un mutuel sacrifice. Vivez chez vous, je vivrai
chez moi [341]...» Et le mari et la femme se mettent à vivre ainsi, chacun de
leur côté. Ils laissent aux époux bourgeois l'ennui de se trouver tous les
jours au lit, à table, en tête à tête; et hors le dîner, où encore ils sont
rarement seuls, ils ne se retrouvent guère [342], ils se rencontrent à peine, et
ils s'oublient quand ils ne se voient pas. Il n'y a plus de maris à résidence,
plus de maris «cousus aux jupes de leurs femmes». On passe six mois à
l'armée, on revient à Paris: Madame y est-elle? on va à la cour; vient-elle à
la cour? on retourne à Paris, et l'on est presque un bon mari, lorsqu'on
donne dans un an quarante jours à sa femme [343]. De la part de la femme,
aussi bien que de la part du mari, il y a comme une vanité, comme une
ostentation dans ce détachement. «Eh! bien, va-t'en...» dit une femme à son
mari qui lui demandait de le tutoyer. «Je vous écris parce que je n'ai rien à
faire. Je finis parce que je n'ai rien à vous dire. Sassenage, très-fâchée d'être
Maugiron,» c'est toute la lettre d'une comtesse de Maugiron à son mari [344].
Si le mari n'est pas curieux, la femme, même lorsque par miracle elle est
vertueuse, n'est pas jalouse; et elle ne s'occupe de la maîtresse de son mari,
que si elle en voit percer l'influence dans la manière d'être de ce mari à son
égard: que la personne lui convienne, ou cherche à lui être agréable, la
femme mariée ira au besoin, s'il y a menace d'un nouvel attachement,
jusqu'à donner à cette autre femme, par l'entremise d'un tiers, des conseils
pour reprendre son mari [345].
Cette séparation dans l'union, cette réciprocité de liberté dans le ménage,
cette tolérance absolue n'est pas un trait du mariage, elle en est le caractère.
Il n'y a plus guère de ménage sans coadjuteur [346]. Un amant ne déshonore
amant», si en un mot la chose toute vraisemblable qu'elle paraisse n'est pas
démontrée, le mari est un sot de se fâcher [340]. Telle est la doctrine nouvelle,
doctrine commode qui dispense l'homme de la jalousie, l'épouse des vertus
de la maîtresse, et ne laisse plus entre eux comme devoir commun du
mariage, que le devoir des égards, unique rapprochement de ces ménages
où il n'y a plus d'autre retenue que le respect du public! Un jour arrive où le
mari dit ou fait entendre à sa femme: «Madame, l'objet du mariage est de se
rendre heureux. Nous ne le sommes pas ensemble. Or il est inutile de nous
piquer d'une constance qui nous gêne. Notre fortune nous met en état de
nous passer l'un de l'autre et de reprendre cette liberté dont nous nous
sommes fait imprudemment un mutuel sacrifice. Vivez chez vous, je vivrai
chez moi [341]...» Et le mari et la femme se mettent à vivre ainsi, chacun de
leur côté. Ils laissent aux époux bourgeois l'ennui de se trouver tous les
jours au lit, à table, en tête à tête; et hors le dîner, où encore ils sont
rarement seuls, ils ne se retrouvent guère [342], ils se rencontrent à peine, et
ils s'oublient quand ils ne se voient pas. Il n'y a plus de maris à résidence,
plus de maris «cousus aux jupes de leurs femmes». On passe six mois à
l'armée, on revient à Paris: Madame y est-elle? on va à la cour; vient-elle à
la cour? on retourne à Paris, et l'on est presque un bon mari, lorsqu'on
donne dans un an quarante jours à sa femme [343]. De la part de la femme,
aussi bien que de la part du mari, il y a comme une vanité, comme une
ostentation dans ce détachement. «Eh! bien, va-t'en...» dit une femme à son
mari qui lui demandait de le tutoyer. «Je vous écris parce que je n'ai rien à
faire. Je finis parce que je n'ai rien à vous dire. Sassenage, très-fâchée d'être
Maugiron,» c'est toute la lettre d'une comtesse de Maugiron à son mari [344].
Si le mari n'est pas curieux, la femme, même lorsque par miracle elle est
vertueuse, n'est pas jalouse; et elle ne s'occupe de la maîtresse de son mari,
que si elle en voit percer l'influence dans la manière d'être de ce mari à son
égard: que la personne lui convienne, ou cherche à lui être agréable, la
femme mariée ira au besoin, s'il y a menace d'un nouvel attachement,
jusqu'à donner à cette autre femme, par l'entremise d'un tiers, des conseils
pour reprendre son mari [345].
Cette séparation dans l'union, cette réciprocité de liberté dans le ménage,
cette tolérance absolue n'est pas un trait du mariage, elle en est le caractère.
Il n'y a plus guère de ménage sans coadjuteur [346]. Un amant ne déshonore
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plus, le choix seul de l'amant excuse ou compromet. Là-dessus écoutez un
petit livre, une espèce de conseiller moral écrit par une femme: «Le monde
parle. Madame a-t-elle un amant? L'on demande quel est-il? Alors la
réputation d'une femme dépend de la réponse que l'on va faire. Je vous le
répète encore, dans le siècle où nous vivons, ce n'est pas tant notre
attachement qui nous déshonore que l'objet.» Ce train des mœurs est
accepté par toute la société. L'adultère trouve partout la complicité, partout
l'impunité, partout le sourire avec lequel le mari lui pardonne. Il trouve une
indulgence voilée d'ironie, jusque dans la famille où le beau-père répond
aux plaintes du gendre sur les désordres de sa fille: «Vous avez raison, c'est
une femme qui se conduit mal, et je vous promets de la déshériter [347].» Ne
sommes-nous pas au temps où le monde et le mari lui-même verront sans se
scandaliser M. Lambert de Thorigny s'enfermer avec Mme Portail attaquée
de la petite vérole, et mourir dans la maison du premier président du
Parlement [348]? L'on dirait que le dix-huitième siècle se conforme à cet
article de loi que dans un conte du temps un Roi d'allégorie fait lire aux
maris par son chancelier: «Que chacun ait une femme pour être celle d'un
autre; et tout rentrera dans l'ordre, telle est la volonté de l'amour.» Et veut-
on toute la morale du mariage de ce temps? la voici «On parle du bon vieux
temps. Autrefois une infidélité mettoit le feu à la maison; l'on enfermoit,
l'on battoit sa femme. Si l'époux usoit de la liberté qu'il s'étoit réservée, sa
triste et fidèle moitié étoit obligée de dévorer son injure, et de gémir au fond
de son ménage comme dans une obscure prison. Si elle imitoit son volage
époux, c'étoit avec des dangers terribles. Il n'y alloit pas moins que de la vie
pour son amant et pour elle. On avoit eu la sottise d'attacher l'honneur d'un
homme à la vertu de son épouse; et le mari qui n'en étoit pas moins galant
homme en cherchant fortune ailleurs, devenoit le ridicule objet du mépris
public au premier faux pas que faisoit Madame. En honneur, je ne conçois
pas comment dans ces siècles barbares on avoit le courage d'épouser. Les
nœuds de l'hymen étoient une chaîne. Aujourd'hui voyez la complaisance, la
liberté, la paix régner au sein des familles. Si les époux s'aiment, à la bonne
heure, ils vivent ensemble, ils sont heureux. S'ils cessent de s'aimer, ils se le
disent en honnêtes gens, et se rendent l'un à l'autre la parole d'être fidèles.
Ils cessent d'être amants; ils sont amis. C'est ce que j'appelle des mœurs
sociales, des mœurs douces [349]...»
petit livre, une espèce de conseiller moral écrit par une femme: «Le monde
parle. Madame a-t-elle un amant? L'on demande quel est-il? Alors la
réputation d'une femme dépend de la réponse que l'on va faire. Je vous le
répète encore, dans le siècle où nous vivons, ce n'est pas tant notre
attachement qui nous déshonore que l'objet.» Ce train des mœurs est
accepté par toute la société. L'adultère trouve partout la complicité, partout
l'impunité, partout le sourire avec lequel le mari lui pardonne. Il trouve une
indulgence voilée d'ironie, jusque dans la famille où le beau-père répond
aux plaintes du gendre sur les désordres de sa fille: «Vous avez raison, c'est
une femme qui se conduit mal, et je vous promets de la déshériter [347].» Ne
sommes-nous pas au temps où le monde et le mari lui-même verront sans se
scandaliser M. Lambert de Thorigny s'enfermer avec Mme Portail attaquée
de la petite vérole, et mourir dans la maison du premier président du
Parlement [348]? L'on dirait que le dix-huitième siècle se conforme à cet
article de loi que dans un conte du temps un Roi d'allégorie fait lire aux
maris par son chancelier: «Que chacun ait une femme pour être celle d'un
autre; et tout rentrera dans l'ordre, telle est la volonté de l'amour.» Et veut-
on toute la morale du mariage de ce temps? la voici «On parle du bon vieux
temps. Autrefois une infidélité mettoit le feu à la maison; l'on enfermoit,
l'on battoit sa femme. Si l'époux usoit de la liberté qu'il s'étoit réservée, sa
triste et fidèle moitié étoit obligée de dévorer son injure, et de gémir au fond
de son ménage comme dans une obscure prison. Si elle imitoit son volage
époux, c'étoit avec des dangers terribles. Il n'y alloit pas moins que de la vie
pour son amant et pour elle. On avoit eu la sottise d'attacher l'honneur d'un
homme à la vertu de son épouse; et le mari qui n'en étoit pas moins galant
homme en cherchant fortune ailleurs, devenoit le ridicule objet du mépris
public au premier faux pas que faisoit Madame. En honneur, je ne conçois
pas comment dans ces siècles barbares on avoit le courage d'épouser. Les
nœuds de l'hymen étoient une chaîne. Aujourd'hui voyez la complaisance, la
liberté, la paix régner au sein des familles. Si les époux s'aiment, à la bonne
heure, ils vivent ensemble, ils sont heureux. S'ils cessent de s'aimer, ils se le
disent en honnêtes gens, et se rendent l'un à l'autre la parole d'être fidèles.
Ils cessent d'être amants; ils sont amis. C'est ce que j'appelle des mœurs
sociales, des mœurs douces [349]...»
Page 142
A tant de mariages dissous pour ainsi dire par une tolérance mutuelle, à tant
de ménages désunis par l'esprit du temps, il faut joindre tous ces mariages
dont les liens se brisaient, où la séparation se faisait en dehors de ces causes
premières, et par d'autres préjugés sociaux, par des préjugés de caste: les
mariages entre la noblesse et l'argent. Un homme né, réduit à donner sa
main à une fille de la finance, à la fille d'un homme d'argent, croyait avoir,
en lui donnant son nom, payé et au delà, l'argent qu'elle lui apportait. Ses
devoirs et sa complaisance s'arrêtaient là, à cet apport de sa noblesse, à cette
prostitution de son titre; et il se jugeait, par ce sacrifice de son nom,
exempté de tout ce qu'un mari reste devoir à sa femme le lendemain, le soir
même de son mariage, de toute preuve d'amour et même de toute marque
d'égards. Dans cet ordre des alliances de vanité voulant s'ouvrir la cour, et
des mésalliances de nécessité épousant «un lingot d'or», il arrivait souvent
que les filles de la grande finance étaient traitées comme la fille du
millionnaire Crozat par son mari, ce comte d'Évreux qui avant son mariage
n'eût pu trouver une boîte d'allumettes à crédit, et qui du jour au lendemain,
riche des douze cent mille livres en argent comptant de la dot de sa femme,
riche de l'expectative de la succession du père, une succession de vingt et
un millions, ne daigna pas toucher à Mlle Crozat. Pourtant Mlle Crozat était
jeune, belle, bien faite; et le comte d'Évreux la trouvait telle. Volontiers, il
en eût fait sa maîtresse, mais elle était roturière; et en sa qualité d'époux, il
lui était venu, disait-il, un sentiment de répugnance. De ce dédain
outrageant, auquel certains maris ajoutaient des grossièretés impossibles à
dire, la femme du comte d'Évreux se vengea en donnant deux enfants à son
mari. Le comte en prit un peu d'humeur, afficha la duchesse de
Lesdiguières, gagna subitement des millions dans le système, et se vengea
en remboursant la dot de sa femme: il garda seulement les intérêts pour
l'honneur qu'elle retirait de porter son grand nom [350].
Le dédain n'affectait point toujours cette insolence princière. Il se pliait à
des formes moins insultantes chez la plupart des hommes de grande maison
qui épousaient quelque fille de fermier général. Mais la pauvre petite
personne présentée dans le monde et trouvée gauche lorsqu'elle n'était que
modeste, avait à souffrir des plaisanteries désagréables, des persiflages
qu'elle entendait murmurer à l'oreille de son mari et que ce mari s'amusait à
faire retomber sur elle. Parfois tant de dégoûts l'abreuvaient, le monde lui
faisait boire le mépris à si longs traits, qu'elle était forcée de prendre un
de ménages désunis par l'esprit du temps, il faut joindre tous ces mariages
dont les liens se brisaient, où la séparation se faisait en dehors de ces causes
premières, et par d'autres préjugés sociaux, par des préjugés de caste: les
mariages entre la noblesse et l'argent. Un homme né, réduit à donner sa
main à une fille de la finance, à la fille d'un homme d'argent, croyait avoir,
en lui donnant son nom, payé et au delà, l'argent qu'elle lui apportait. Ses
devoirs et sa complaisance s'arrêtaient là, à cet apport de sa noblesse, à cette
prostitution de son titre; et il se jugeait, par ce sacrifice de son nom,
exempté de tout ce qu'un mari reste devoir à sa femme le lendemain, le soir
même de son mariage, de toute preuve d'amour et même de toute marque
d'égards. Dans cet ordre des alliances de vanité voulant s'ouvrir la cour, et
des mésalliances de nécessité épousant «un lingot d'or», il arrivait souvent
que les filles de la grande finance étaient traitées comme la fille du
millionnaire Crozat par son mari, ce comte d'Évreux qui avant son mariage
n'eût pu trouver une boîte d'allumettes à crédit, et qui du jour au lendemain,
riche des douze cent mille livres en argent comptant de la dot de sa femme,
riche de l'expectative de la succession du père, une succession de vingt et
un millions, ne daigna pas toucher à Mlle Crozat. Pourtant Mlle Crozat était
jeune, belle, bien faite; et le comte d'Évreux la trouvait telle. Volontiers, il
en eût fait sa maîtresse, mais elle était roturière; et en sa qualité d'époux, il
lui était venu, disait-il, un sentiment de répugnance. De ce dédain
outrageant, auquel certains maris ajoutaient des grossièretés impossibles à
dire, la femme du comte d'Évreux se vengea en donnant deux enfants à son
mari. Le comte en prit un peu d'humeur, afficha la duchesse de
Lesdiguières, gagna subitement des millions dans le système, et se vengea
en remboursant la dot de sa femme: il garda seulement les intérêts pour
l'honneur qu'elle retirait de porter son grand nom [350].
Le dédain n'affectait point toujours cette insolence princière. Il se pliait à
des formes moins insultantes chez la plupart des hommes de grande maison
qui épousaient quelque fille de fermier général. Mais la pauvre petite
personne présentée dans le monde et trouvée gauche lorsqu'elle n'était que
modeste, avait à souffrir des plaisanteries désagréables, des persiflages
qu'elle entendait murmurer à l'oreille de son mari et que ce mari s'amusait à
faire retomber sur elle. Parfois tant de dégoûts l'abreuvaient, le monde lui
faisait boire le mépris à si longs traits, qu'elle était forcée de prendre un
Page 143
parti désespéré, et de se retirer chez son père [351]. Et si les choses n'allaient
point jusque-là, si le mari lui faisait une position tolérable, ce mari
s'occupait si peu d'elle, il s'inquiétait si peu de sa personne et de sa conduite,
il la négligeait avec si peu d'excuses, il la trompait avec si peu de mystère,
que le ménage devenait un mauvais ménage exemplaire, qui se distinguait
entre tous les autres par une impudeur de détachement particulière.
Sur ce fond de tolérance, d'indifférence, le fond de tant de ménages, on voit
se détacher çà et là dans le siècle une violence, une vengeance. Pris d'une
soudaine jalousie, ou plutôt blessé, humilié, bien moins dans son honneur
que dans l'orgueil de son nom, par la bassesse des goûts de sa femme,
quelquefois un mari se réveillait par un coup de foudre. La femme, prise au
lit le matin, était jetée dans un fiacre qui roulait sous l'escorte de quatre
hommes armés, et conduite par un exempt au couvent du Bon-Pasteur,
espèce de couvent de correction [352]. Souvent même, elle était enlevée à un
souper brillant, arrachée brutalement au plaisir, comme cette Mme de
Stainville, la folle amoureuse de Clairval, qu'on venait saisir toute parée au
milieu des répétitions pour un bal de la duchesse de Mirepoix: on la séparait
de ses femmes, on enfermait sa femme de chambre de confiance à Sainte-
Pélagie, et on la conduisait elle-même aux filles de Sainte-Marie à Nancy,
où elle ne devait pas avoir à sa disposition un écu. Ainsi se faisait
l'enlèvement de la présidente Portail, l'enlèvement de Mme de Vaubecourt,
l'enlèvement de Mme d'Ormesson. Ainsi était jetée, du monde plein de bruit,
de lumière, d'espace, entre les murs d'une cellule, cette Mme d'Hunolstein
qui, enfermée et convertie, devait faire une si exemplaire pénitence: au
couvent elle se soumit à un maigre perpétuel et ne voulut porter qu'une robe
de bure. A la révolution, recueillie par son mari, elle lui demanda de
continuer cette vie d'expiation, et au moment d'expirer, elle se fit mettre sur
la cendre [353].
Ces enlèvements, ces emprisonnements de l'épouse coupable dans un
cloître, étaient le droit du mari du dix-huitième siècle. Le mari avait dans sa
main ces punitions soudaines et redoutables. Au milieu du relâchement des
mœurs et de toutes les complaisances de la société pour le scandale, il
demeurait armé par la loi. Une lettre de cachet obtenue sur la preuve
d'adultère lui suffisait pour faire enfermer sa femme dans un couvent
jusqu'à la fin de ses jours. Quelquefois encore, recourant à la justice, il la
faisait condamner à deux années de couvent, années pendant lesquelles il
point jusque-là, si le mari lui faisait une position tolérable, ce mari
s'occupait si peu d'elle, il s'inquiétait si peu de sa personne et de sa conduite,
il la négligeait avec si peu d'excuses, il la trompait avec si peu de mystère,
que le ménage devenait un mauvais ménage exemplaire, qui se distinguait
entre tous les autres par une impudeur de détachement particulière.
Sur ce fond de tolérance, d'indifférence, le fond de tant de ménages, on voit
se détacher çà et là dans le siècle une violence, une vengeance. Pris d'une
soudaine jalousie, ou plutôt blessé, humilié, bien moins dans son honneur
que dans l'orgueil de son nom, par la bassesse des goûts de sa femme,
quelquefois un mari se réveillait par un coup de foudre. La femme, prise au
lit le matin, était jetée dans un fiacre qui roulait sous l'escorte de quatre
hommes armés, et conduite par un exempt au couvent du Bon-Pasteur,
espèce de couvent de correction [352]. Souvent même, elle était enlevée à un
souper brillant, arrachée brutalement au plaisir, comme cette Mme de
Stainville, la folle amoureuse de Clairval, qu'on venait saisir toute parée au
milieu des répétitions pour un bal de la duchesse de Mirepoix: on la séparait
de ses femmes, on enfermait sa femme de chambre de confiance à Sainte-
Pélagie, et on la conduisait elle-même aux filles de Sainte-Marie à Nancy,
où elle ne devait pas avoir à sa disposition un écu. Ainsi se faisait
l'enlèvement de la présidente Portail, l'enlèvement de Mme de Vaubecourt,
l'enlèvement de Mme d'Ormesson. Ainsi était jetée, du monde plein de bruit,
de lumière, d'espace, entre les murs d'une cellule, cette Mme d'Hunolstein
qui, enfermée et convertie, devait faire une si exemplaire pénitence: au
couvent elle se soumit à un maigre perpétuel et ne voulut porter qu'une robe
de bure. A la révolution, recueillie par son mari, elle lui demanda de
continuer cette vie d'expiation, et au moment d'expirer, elle se fit mettre sur
la cendre [353].
Ces enlèvements, ces emprisonnements de l'épouse coupable dans un
cloître, étaient le droit du mari du dix-huitième siècle. Le mari avait dans sa
main ces punitions soudaines et redoutables. Au milieu du relâchement des
mœurs et de toutes les complaisances de la société pour le scandale, il
demeurait armé par la loi. Une lettre de cachet obtenue sur la preuve
d'adultère lui suffisait pour faire enfermer sa femme dans un couvent
jusqu'à la fin de ses jours. Quelquefois encore, recourant à la justice, il la
faisait condamner à deux années de couvent, années pendant lesquelles il
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gardait la liberté de la revoir et de la reprendre. Les deux ans écoulés, s'il ne
faisait point d'acte de réclamation, la femme était condamnée à être rasée et
enfermée le restant de ses jours. De plus, elle était déclarée déchue de ses
biens dotaux adjugés en usufruit au mari, à la charge par lui, de lui payer
une rente de 1,200 livres [354]. Mais ce droit du mari, malgré ses réveils et
quelques grands coups d'éclat, était presque dans la société une lettre morte:
le mari d'ordinaire le laissait dormir, et la femme y échappait le plus
souvent par une séparation volontaire, obtenue doucement à la manière de
Mme du Deffand, avec un air si résigné, si triste, si ennuyé, que le mari
prenait un soir le parti de s'en aller et de ne jamais revenir [355].
La séparation consacrée par l'usage, établie de fait dans tant de ménages, la
séparation volontaire consentie de part et d'autre, dont l'habitude se
répandait, devait nécessairement, fatalement aboutir à la séparation légale.
C'est la grande fin de la communauté conjugale au dix-huitième siècle. Elle
sourit aux femmes comme l'entière délivrance du mari, de sa présence, de
sa surveillance, comme la préservation absolue et définitive de ces boutades
de jalousie qui de temps en temps jettent de l'effroi dans l'adultère. Elle est
une garantie, une impunité: elle est plus, elle est, à de certaines années du
siècle, une affaire de ton, une mode. La séparation judiciaire devient une
ambition de la femme, presque une idée fixe; et tout à coup, à propos de
prétexte, de la moindre scène, un mari entend dire à sa femme: «Je me
séparerai, mais très-exactement... Je reprends mes pactions et on me
réintègre dans la succession de mon père [356].» Le nombre des demandes en
séparation sollicitées par des femmes devient énorme: le Châtelet, les
Requêtes du Palais, la Grand'Chambre ne retentissent plus que de ces débats
scandaleux, où la femme reprend sa liberté en laissant aux mains du public
sa pudeur ou son honneur. Un moment, trois cents demandes s'entassent au
greffe; et le Parlement effrayé se voit forcé, pour arrêter le mal, d'user de
sévérité dans l'examen des causes et de faire des exemples: Mme de
Chambonas est condamnée à un an de clôture exacte, après quoi elle aura le
choix de retourner avec son mari ou de passer le reste de ses jours dans un
couvent [357].
A toutes ces demanderesses en séparation étaient affectés des couvents
spéciaux, le Précieux-Sang, la Conception, Bon-Secours, où elles se
retiraient par décence, en attendant patiemment la décision des juges au
milieu des distractions de ces maisons peu sévères: on y jouait, on y
faisait point d'acte de réclamation, la femme était condamnée à être rasée et
enfermée le restant de ses jours. De plus, elle était déclarée déchue de ses
biens dotaux adjugés en usufruit au mari, à la charge par lui, de lui payer
une rente de 1,200 livres [354]. Mais ce droit du mari, malgré ses réveils et
quelques grands coups d'éclat, était presque dans la société une lettre morte:
le mari d'ordinaire le laissait dormir, et la femme y échappait le plus
souvent par une séparation volontaire, obtenue doucement à la manière de
Mme du Deffand, avec un air si résigné, si triste, si ennuyé, que le mari
prenait un soir le parti de s'en aller et de ne jamais revenir [355].
La séparation consacrée par l'usage, établie de fait dans tant de ménages, la
séparation volontaire consentie de part et d'autre, dont l'habitude se
répandait, devait nécessairement, fatalement aboutir à la séparation légale.
C'est la grande fin de la communauté conjugale au dix-huitième siècle. Elle
sourit aux femmes comme l'entière délivrance du mari, de sa présence, de
sa surveillance, comme la préservation absolue et définitive de ces boutades
de jalousie qui de temps en temps jettent de l'effroi dans l'adultère. Elle est
une garantie, une impunité: elle est plus, elle est, à de certaines années du
siècle, une affaire de ton, une mode. La séparation judiciaire devient une
ambition de la femme, presque une idée fixe; et tout à coup, à propos de
prétexte, de la moindre scène, un mari entend dire à sa femme: «Je me
séparerai, mais très-exactement... Je reprends mes pactions et on me
réintègre dans la succession de mon père [356].» Le nombre des demandes en
séparation sollicitées par des femmes devient énorme: le Châtelet, les
Requêtes du Palais, la Grand'Chambre ne retentissent plus que de ces débats
scandaleux, où la femme reprend sa liberté en laissant aux mains du public
sa pudeur ou son honneur. Un moment, trois cents demandes s'entassent au
greffe; et le Parlement effrayé se voit forcé, pour arrêter le mal, d'user de
sévérité dans l'examen des causes et de faire des exemples: Mme de
Chambonas est condamnée à un an de clôture exacte, après quoi elle aura le
choix de retourner avec son mari ou de passer le reste de ses jours dans un
couvent [357].
A toutes ces demanderesses en séparation étaient affectés des couvents
spéciaux, le Précieux-Sang, la Conception, Bon-Secours, où elles se
retiraient par décence, en attendant patiemment la décision des juges au
milieu des distractions de ces maisons peu sévères: on y jouait, on y
Page 145
chantait, on y tenait table ouverte [358]. Mais le couvent préféré, l'asile par
excellence des femmes dans cette situation, était le couvent de Saint-
Chaumont, rue Saint-Denis, maison d'élection des plaideuses où les maris
n'étaient jamais appelés que des «adversaires», où depuis le matin jusqu'à
dix heures et demie, jusqu'à la fermeture des portes, les pas, les voix des
hommes de loi couvraient tous les autres bruits; maison-mère de la
séparation, où les femmes groupées, rangées contre un même ennemi, se
prêtaient mutuellement leurs conseils, leurs avocats, leurs défenseurs, leurs
voies de droit, toutes embrassant la cause de chacune et travaillant avec
autant de zèle contre le mari d'une autre que contre le leur [359]. Et pourtant,
malgré toutes ses ressources, ses consultations, ses lumières, le couvent de
Saint-Chaumont n'était point la plus grande école de la séparation: cette
école était au Palais même, où les assauts d'éloquence de Maître Gerbier et
de Maître de Bonnières étaient suivis comme des leçons par un grand
nombre de femmes venant étudier les moyens à employer pour occuper
convenablement la scène à leur tour [360].
Le veuvage est entouré au dix-huitième siècle d'un appareil de regrets qui
semble une mode antique gardée d'un autre temps, d'un temps sévère,
religieux et profond dans ses douleurs: il a des dehors plus sérieux qu'il ne
lui appartient, des affiches de retraite et de renoncement qui sont en
désaccord avec le tempérament des âmes. Le deuil extérieur qui enveloppe
la veuve, la désolation des choses tout autour d'elle, cette sorte
d'ensevelissement étendu aux objets et qui paraît enfermer le regard aussi
bien que l'avenir de la femme dans la tombe du mari, toute cette rigueur de
l'étiquette mortuaire n'est plus qu'une obligation de tradition, mais elle
demeure une convenance sociale. Le mari mort, les tableaux, les glaces, les
meubles de coquetterie, tout ce qui est aux murs une espèce de vie et de
compagnie, tout est voilé [361]. Dans la chambre de la femme, une tenture
noire recouvre les lambris. A la fin du siècle seulement, la nuit des murailles
sera un peu moins sombre, et, la mode de la mort se relâchant de sa
sévérité, la chambre de la veuve n'aura plus, pendant l'année du veuvage,
qu'une tenture grise. Le mari mort, la femme met sur sa tête, jette sur ses
cheveux le petit voile noir que gardent toute leur vie et partout, même dans
excellence des femmes dans cette situation, était le couvent de Saint-
Chaumont, rue Saint-Denis, maison d'élection des plaideuses où les maris
n'étaient jamais appelés que des «adversaires», où depuis le matin jusqu'à
dix heures et demie, jusqu'à la fermeture des portes, les pas, les voix des
hommes de loi couvraient tous les autres bruits; maison-mère de la
séparation, où les femmes groupées, rangées contre un même ennemi, se
prêtaient mutuellement leurs conseils, leurs avocats, leurs défenseurs, leurs
voies de droit, toutes embrassant la cause de chacune et travaillant avec
autant de zèle contre le mari d'une autre que contre le leur [359]. Et pourtant,
malgré toutes ses ressources, ses consultations, ses lumières, le couvent de
Saint-Chaumont n'était point la plus grande école de la séparation: cette
école était au Palais même, où les assauts d'éloquence de Maître Gerbier et
de Maître de Bonnières étaient suivis comme des leçons par un grand
nombre de femmes venant étudier les moyens à employer pour occuper
convenablement la scène à leur tour [360].
Le veuvage est entouré au dix-huitième siècle d'un appareil de regrets qui
semble une mode antique gardée d'un autre temps, d'un temps sévère,
religieux et profond dans ses douleurs: il a des dehors plus sérieux qu'il ne
lui appartient, des affiches de retraite et de renoncement qui sont en
désaccord avec le tempérament des âmes. Le deuil extérieur qui enveloppe
la veuve, la désolation des choses tout autour d'elle, cette sorte
d'ensevelissement étendu aux objets et qui paraît enfermer le regard aussi
bien que l'avenir de la femme dans la tombe du mari, toute cette rigueur de
l'étiquette mortuaire n'est plus qu'une obligation de tradition, mais elle
demeure une convenance sociale. Le mari mort, les tableaux, les glaces, les
meubles de coquetterie, tout ce qui est aux murs une espèce de vie et de
compagnie, tout est voilé [361]. Dans la chambre de la femme, une tenture
noire recouvre les lambris. A la fin du siècle seulement, la nuit des murailles
sera un peu moins sombre, et, la mode de la mort se relâchant de sa
sévérité, la chambre de la veuve n'aura plus, pendant l'année du veuvage,
qu'une tenture grise. Le mari mort, la femme met sur sa tête, jette sur ses
cheveux le petit voile noir que gardent toute leur vie et partout, même dans
Page 146
leurs toilettes de cour, les veuves non remariées, et, tout habillée de laine
noire, elle demeure dans l'appartement en deuil, dont la porte ne s'ouvre
qu'aux visites de condoléance et aux salutations de la parenté [362]. Il est
d'usage qu'elle se tienne quelque temps ainsi renfermée. La pudeur de
l'habit qu'elle porte lui ferme les promenades publiques, et l'Allée des
Veuves est le seul endroit public où elle ose se montrer.
Dans cet étalage de la douleur et du regret, l'oubli, les idées de liberté, les
projets d'avenir consolaient bien des femmes. La coquetterie se cachait sous
les larmes, et bien des douleurs ressemblaient à l'habit de deuil de la veuve
des Illustres Françoises, laissant apercevoir à demi, sous son jupon de
crépon noir, une jarretière d'écarlate attachée avec une boucle de diamants.
Mais pour quelques-unes le deuil du temps n'avait rien d'exagéré ni
d'emphatique: il était au-dessous du deuil de leur cœur. Le veuvage d'alors a
ses fanatiques, ses recluses, ses saintes. Il montre des folies et des
héroïsmes de désespoir. C'est une maréchale de Müy qui veut se précipiter
par une fenêtre et qu'on est obligé d'arracher au suicide [363]. D'autres veuves
s'abîment, s'anéantissent dans une contemplation inerte comme cette autre
maréchale, la maréchale d'Harcourt, cloîtrée dans cet appartement où elle
vit avec la figure de cire de son mari [364]. La vieille marquise de Cavoix
passe plusieurs heures par jour à converser avec l'ombre de son mari [365].
Des princesses, à ce déchirement de la moitié d'elles-mêmes, repoussent le
monde, et, courant à Dieu, s'oubliant et se répandant en œuvres de charité,
vont laver les pieds des pauvres en compagnie de cette autre veuve, Mme de
Mailly.
noire, elle demeure dans l'appartement en deuil, dont la porte ne s'ouvre
qu'aux visites de condoléance et aux salutations de la parenté [362]. Il est
d'usage qu'elle se tienne quelque temps ainsi renfermée. La pudeur de
l'habit qu'elle porte lui ferme les promenades publiques, et l'Allée des
Veuves est le seul endroit public où elle ose se montrer.
Dans cet étalage de la douleur et du regret, l'oubli, les idées de liberté, les
projets d'avenir consolaient bien des femmes. La coquetterie se cachait sous
les larmes, et bien des douleurs ressemblaient à l'habit de deuil de la veuve
des Illustres Françoises, laissant apercevoir à demi, sous son jupon de
crépon noir, une jarretière d'écarlate attachée avec une boucle de diamants.
Mais pour quelques-unes le deuil du temps n'avait rien d'exagéré ni
d'emphatique: il était au-dessous du deuil de leur cœur. Le veuvage d'alors a
ses fanatiques, ses recluses, ses saintes. Il montre des folies et des
héroïsmes de désespoir. C'est une maréchale de Müy qui veut se précipiter
par une fenêtre et qu'on est obligé d'arracher au suicide [363]. D'autres veuves
s'abîment, s'anéantissent dans une contemplation inerte comme cette autre
maréchale, la maréchale d'Harcourt, cloîtrée dans cet appartement où elle
vit avec la figure de cire de son mari [364]. La vieille marquise de Cavoix
passe plusieurs heures par jour à converser avec l'ombre de son mari [365].
Des princesses, à ce déchirement de la moitié d'elles-mêmes, repoussent le
monde, et, courant à Dieu, s'oubliant et se répandant en œuvres de charité,
vont laver les pieds des pauvres en compagnie de cette autre veuve, Mme de
Mailly.
Page 147
VI
LA FEMME DE LA BOURGEOISIE
Dans la bourgeoisie, la fille vit avec la mère, toujours près d'elle, sous son
cœur, sous ses leçons. La mère la couve et l'élève, la portant vraiment de ses
mains de l'enfance à la jeunesse. Chardin, ce peintre intime de la
bourgeoisie, nous montre toujours la petite fille à côté de cette mère
dévouée et laborieuse, grandissant, déjà sérieuse et simple, comme à
l'ombre des vertus du ménage. Ce n'est point une petite «pomponnée»: la
voici avec son gros bourrelet carré, son juste à manches courtes, une jupe et
un tablier à bavolet; et il ne lui faudra point d'autres joujoux qu'un tambour,
un moulin, une raquette, des quilles, les joujoux de la rue et du peuple. Pour
toute gouvernante, elle aura sa mère. C'est sa mère qui l'élèvera dans cet
intérieur à son image, commode et rangé, où tout semble avoir la solidité, la
netteté, l'ordre du bonheur bourgeois: les gros meubles, le parquet lavé, les
grands fauteuils d'aplomb sur leurs pieds tournés, l'armoire de noyer avec
au-dessus la bouteille de cassis [366] et dans laquelle dorment les almanachs
des années passées, marquant les morts et les naissances, gardant toute
l'histoire de la famille [367]. C'est sa mère qui lui fera joindre ses petites
mains pour le Benedicite, avant de lui donner une assiette de la soupe, que
la petite, de sa chaise basse, voit fumer sur la table dans la soupière d'étain.
C'est sa mère qui, arrêtant le dévidoir et laissant sur la table le rouet chargé
de sa quenouille, la coiffera devant sa toilette, et, lui arrangeant sur le front
un nœud de rubans, la fera belle pour les dimanches. C'est elle qui lui fera
répéter son catéchisme et ses leçons; et, si par hasard elle se fait remplacer,
ce sera par une sœur aînée qui jouera un moment auprès de la petite fille le
personnage de sa mère. Ici, dans les familles de labeur, les enfants ne sont
pas détachés des mères par la dissipation et les exigences du monde: filles
LA FEMME DE LA BOURGEOISIE
Dans la bourgeoisie, la fille vit avec la mère, toujours près d'elle, sous son
cœur, sous ses leçons. La mère la couve et l'élève, la portant vraiment de ses
mains de l'enfance à la jeunesse. Chardin, ce peintre intime de la
bourgeoisie, nous montre toujours la petite fille à côté de cette mère
dévouée et laborieuse, grandissant, déjà sérieuse et simple, comme à
l'ombre des vertus du ménage. Ce n'est point une petite «pomponnée»: la
voici avec son gros bourrelet carré, son juste à manches courtes, une jupe et
un tablier à bavolet; et il ne lui faudra point d'autres joujoux qu'un tambour,
un moulin, une raquette, des quilles, les joujoux de la rue et du peuple. Pour
toute gouvernante, elle aura sa mère. C'est sa mère qui l'élèvera dans cet
intérieur à son image, commode et rangé, où tout semble avoir la solidité, la
netteté, l'ordre du bonheur bourgeois: les gros meubles, le parquet lavé, les
grands fauteuils d'aplomb sur leurs pieds tournés, l'armoire de noyer avec
au-dessus la bouteille de cassis [366] et dans laquelle dorment les almanachs
des années passées, marquant les morts et les naissances, gardant toute
l'histoire de la famille [367]. C'est sa mère qui lui fera joindre ses petites
mains pour le Benedicite, avant de lui donner une assiette de la soupe, que
la petite, de sa chaise basse, voit fumer sur la table dans la soupière d'étain.
C'est sa mère qui, arrêtant le dévidoir et laissant sur la table le rouet chargé
de sa quenouille, la coiffera devant sa toilette, et, lui arrangeant sur le front
un nœud de rubans, la fera belle pour les dimanches. C'est elle qui lui fera
répéter son catéchisme et ses leçons; et, si par hasard elle se fait remplacer,
ce sera par une sœur aînée qui jouera un moment auprès de la petite fille le
personnage de sa mère. Ici, dans les familles de labeur, les enfants ne sont
pas détachés des mères par la dissipation et les exigences du monde: filles
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ou garçons, ils sont une aide, une compagnie, un courage de plus à la
maison. La maternité n'a pas de fausse honte: elle aime à les aimer, à les
aimer de tout près. D'ailleurs, aux mères bourgeoises, les enfants ont moins
coûté qu'aux autres: elles n'ont pas été obligées de se retrancher de leurs
plaisirs, de ne plus vivre pour donner la «vie a ces importuns petits êtres».
Habituées qu'elles sont au foyer, l'enfantement n'a pas été pour elles un
sacrifice, et le rôle de mère, au lieu d'être une charge, est comme le devoir
qui les récompense de l'accomplissement de leurs autres devoirs. Les filles
bourgeoises restent donc attachées à la mère. Elles grandissent, modestes et
retenues, dans une toilette où la coquetterie même est sobre, où l'économie
fait des rentraitures au fichu; elles grandissent, portant sur la jupe ces outils
du travail des femmes, des ciseaux et une pelote, comme le signe de leur
vocation [368]. On les voit croître en santé et en force, respirant le bonheur de
leur âge auprès de cette mère qui les rapproche encore d'elle par la douce
familiarité du tutoiement. A sept ans, la petite fille entrait dans l'âge de
raison, ou plutôt les parents se plaisaient à le lui attribuer, dans la pensée de
la faire plus sage, en lui donnant par une haute idée de sa petite personne
une conscience précoce. La mère lui disait pour la punir «Mademoiselle», et
la petite fille commençait à comprendre qu'il est dans la bouche d'une mère
des mots qui font plus de mal que les verges dans sa main. On la jugeait
assez grande pour la mener en visite chez les grands parents, à la
promenade, et l'on commençait à l'envoyer au catéchisme qui devait la
préparer à la confirmation.
Chaque dimanche, dans quelque coin d'église, chapelle ou charnier, dans
quelque bas-côté tout plein d'entre-colonnements, la petite fille allait
s'asseoir sur les longs bancs de bois où les petites filles se faisaient face, les
plus grandes jouant de l'éventail, les plus petites caquetant, se cachant
derrière le dos du premier rang, et se riant tout bas à l'oreille. Au bout du
passage laissé entre les bancs, un vieux prêtre se tenait assis dans un grand
fauteuil de bois, ses besicles à la main, laissant à ses côtés un joli petit clerc,
aux gestes onctueux, faire la leçon sous les yeux des mères et des bonnes
femmes de la paroisse, interroger les petites filles, leur faire répéter à
chacune l'évangile du jour, l'épître, l'oraison et le chapitre du catéchisme
indiqué le dimanche précédent. Parfois un curé venait, devant lequel on
faisait lever toutes les petites. Il interrogeait les plus savantes, et se retirait
maison. La maternité n'a pas de fausse honte: elle aime à les aimer, à les
aimer de tout près. D'ailleurs, aux mères bourgeoises, les enfants ont moins
coûté qu'aux autres: elles n'ont pas été obligées de se retrancher de leurs
plaisirs, de ne plus vivre pour donner la «vie a ces importuns petits êtres».
Habituées qu'elles sont au foyer, l'enfantement n'a pas été pour elles un
sacrifice, et le rôle de mère, au lieu d'être une charge, est comme le devoir
qui les récompense de l'accomplissement de leurs autres devoirs. Les filles
bourgeoises restent donc attachées à la mère. Elles grandissent, modestes et
retenues, dans une toilette où la coquetterie même est sobre, où l'économie
fait des rentraitures au fichu; elles grandissent, portant sur la jupe ces outils
du travail des femmes, des ciseaux et une pelote, comme le signe de leur
vocation [368]. On les voit croître en santé et en force, respirant le bonheur de
leur âge auprès de cette mère qui les rapproche encore d'elle par la douce
familiarité du tutoiement. A sept ans, la petite fille entrait dans l'âge de
raison, ou plutôt les parents se plaisaient à le lui attribuer, dans la pensée de
la faire plus sage, en lui donnant par une haute idée de sa petite personne
une conscience précoce. La mère lui disait pour la punir «Mademoiselle», et
la petite fille commençait à comprendre qu'il est dans la bouche d'une mère
des mots qui font plus de mal que les verges dans sa main. On la jugeait
assez grande pour la mener en visite chez les grands parents, à la
promenade, et l'on commençait à l'envoyer au catéchisme qui devait la
préparer à la confirmation.
Chaque dimanche, dans quelque coin d'église, chapelle ou charnier, dans
quelque bas-côté tout plein d'entre-colonnements, la petite fille allait
s'asseoir sur les longs bancs de bois où les petites filles se faisaient face, les
plus grandes jouant de l'éventail, les plus petites caquetant, se cachant
derrière le dos du premier rang, et se riant tout bas à l'oreille. Au bout du
passage laissé entre les bancs, un vieux prêtre se tenait assis dans un grand
fauteuil de bois, ses besicles à la main, laissant à ses côtés un joli petit clerc,
aux gestes onctueux, faire la leçon sous les yeux des mères et des bonnes
femmes de la paroisse, interroger les petites filles, leur faire répéter à
chacune l'évangile du jour, l'épître, l'oraison et le chapitre du catéchisme
indiqué le dimanche précédent. Parfois un curé venait, devant lequel on
faisait lever toutes les petites. Il interrogeait les plus savantes, et se retirait
Page 149
au milieu des révérences des mères flattées à fond, et se rengorgeant dans
les belles réponses de leurs enfants [369].
Mais le moment venait où, si jalouses qu'elles fussent de l'éducation de
leurs filles, les mères cédaient à l'usage, les envoyaient dans une pension
conventuelle finir leur instruction religieuse, et achever de se former sous la
direction des sœurs. Quand la petite fille avait passé par toutes les leçons
graduées du catéchisme, on la mettait, d'ordinaire, dans un couvent, vers ses
onze ans, pendant un an, pour faire avant sa confirmation, qui précédait
alors la première communion, ses derniers exercices de piété. Après une
visite générale à tous les grands parents, la petite entrait dans une maison
religieuse et passait, non sans larmes, le seuil de la porte de clôture.
C'étaient de tranquilles maisons que celles où la bourgeoisie mettait ses
filles, humbles écoles qui avaient une salle où les sœurs instruisaient
gratuitement les petites filles du peuple, communautés modestes, reléguées
d'ordinaire dans un lointain faubourg, où la pension coûtait de 250 à 350
livres par an: l'abbaye des Cordelières, rue de l'Ourcine, la maison Saint-
Magloire, rue Saint-Denis, les Chanoinesses de Saint-Augustin, faubourg
Saint-Antoine, les dames Filles-Dieu, près la porte Saint-Denis, les
Bénédictines du Saint-Sacrement, rue Cassette, les Religieuses de la Croix,
rue de Charonne, les filles de la Sainte-Croix, les filles de la Sainte-Croix-
Saint-Gervais, les Dames Annonciades de Popincourt, les Religieuses de la
Congrégation Notre-Dame, la Congrégation Sainte-Aure, rue Neuve-Sainte-
Geneviève [370], où fut élevée Mme du Barry. Tout en obéissant aux modes du
temps, tout en formant la jeune fille aux arts d'agrément, à la danse, à la
musique, apprises alors jusque dans les maisons d'éducation de pure
charité [371], ces maisons n'avaient rien du faste ni de la vanité des couvents
où les filles de la noblesse grandissaient dans l'impatience et l'appétit de la
société qu'elles sentaient autour d'elle. Ce n'étaient, dans ces écoles
religieuses de la bourgeoise, que paix, silence, douceur; elles semblaient
aussi loin des agitations mondaines qu'elles étaient à l'écart des bruits de
Paris. La petite fille cédait bientôt au charme, et caressée par les sœurs,
bientôt amie des autres enfants, placée à la grande table, elle se trouvait
heureuse. Une sérénité inconnue lui venait de toutes choses, de cette vie
réglée, de cette discipline apaisante, de tout ce qui était autour d'elle comme
l'ombre de la grande allée de tilleuls où elle se promenait pendant les
récréations avec une camarade de son choix. Rien ne lui apportait la pensée
les belles réponses de leurs enfants [369].
Mais le moment venait où, si jalouses qu'elles fussent de l'éducation de
leurs filles, les mères cédaient à l'usage, les envoyaient dans une pension
conventuelle finir leur instruction religieuse, et achever de se former sous la
direction des sœurs. Quand la petite fille avait passé par toutes les leçons
graduées du catéchisme, on la mettait, d'ordinaire, dans un couvent, vers ses
onze ans, pendant un an, pour faire avant sa confirmation, qui précédait
alors la première communion, ses derniers exercices de piété. Après une
visite générale à tous les grands parents, la petite entrait dans une maison
religieuse et passait, non sans larmes, le seuil de la porte de clôture.
C'étaient de tranquilles maisons que celles où la bourgeoisie mettait ses
filles, humbles écoles qui avaient une salle où les sœurs instruisaient
gratuitement les petites filles du peuple, communautés modestes, reléguées
d'ordinaire dans un lointain faubourg, où la pension coûtait de 250 à 350
livres par an: l'abbaye des Cordelières, rue de l'Ourcine, la maison Saint-
Magloire, rue Saint-Denis, les Chanoinesses de Saint-Augustin, faubourg
Saint-Antoine, les dames Filles-Dieu, près la porte Saint-Denis, les
Bénédictines du Saint-Sacrement, rue Cassette, les Religieuses de la Croix,
rue de Charonne, les filles de la Sainte-Croix, les filles de la Sainte-Croix-
Saint-Gervais, les Dames Annonciades de Popincourt, les Religieuses de la
Congrégation Notre-Dame, la Congrégation Sainte-Aure, rue Neuve-Sainte-
Geneviève [370], où fut élevée Mme du Barry. Tout en obéissant aux modes du
temps, tout en formant la jeune fille aux arts d'agrément, à la danse, à la
musique, apprises alors jusque dans les maisons d'éducation de pure
charité [371], ces maisons n'avaient rien du faste ni de la vanité des couvents
où les filles de la noblesse grandissaient dans l'impatience et l'appétit de la
société qu'elles sentaient autour d'elle. Ce n'étaient, dans ces écoles
religieuses de la bourgeoise, que paix, silence, douceur; elles semblaient
aussi loin des agitations mondaines qu'elles étaient à l'écart des bruits de
Paris. La petite fille cédait bientôt au charme, et caressée par les sœurs,
bientôt amie des autres enfants, placée à la grande table, elle se trouvait
heureuse. Une sérénité inconnue lui venait de toutes choses, de cette vie
réglée, de cette discipline apaisante, de tout ce qui était autour d'elle comme
l'ombre de la grande allée de tilleuls où elle se promenait pendant les
récréations avec une camarade de son choix. Rien ne lui apportait la pensée
Page 150
du monde qu'elle ne connaissait pas. La messe de chaque matin, les
méditations et l'étude de tous les jours, les leçons qu'un maître de musique
venait lui donner au parloir, la menaient sans ennui jusqu'au dimanche où
ses parents venaient la chercher pour la promenade. Dans cet isolement si
peu sévère, dans ce recueillement aimable, l'imagination de l'enfant avivait
sa piété. Sa sensibilité naissante se tournait vers Dieu, et s'élevait à lui avec
de secrètes effusions. Et les fêtes de couvent, le spectacle d'une prise de
voile, mille pratiques, tant d'images, la faisaient arriver à la communion
tremblante, ravie et enflammée [372].
Le passage au couvent, ces quelques années de retraite, d'éducation, de
leçons religieuses dans les pensions conventionnelles, marquaient
profondément l'âme des jeunes filles de la bourgeoisie. La femme
bourgeoise en gardait toute sa vie un souvenir, une consécration, comme
une ombre: un goût de discipline, un fond de piété, une certaine sévérité de
foi lui restaient, qui devaient, exaltés par les disputes du temps, la
passionner à froid et la mener au rigorisme. Dans sa dévotion, il y avait un
secret caractère de rigidité, un instinctif besoin de doctrine qui la poussait
au Jansénisme. Elle en fut le grand appui: et ce fut en elle que le Jansénisme
trouva ces passions et ces dévouements qui, en 1758, mettaient les filles du
procureur Cheret, les petites filles du fameux traiteur Cheret, à la tête d'une
petite église tenant hautement la tête au curé de Saint-Séverin [373].
Les mères de la petite bourgeoisie, qui avaient besoin de l'aide de leurs
filles au logis, ne les laissaient presque jamais, passé douze ans, au couvent
ou dans ces pensions bourgeoises qui apprenaient en cinq ans à lire, écrire,
compter, coudre, broder et tricoter [374]. Aussitôt qu'elle était grandelette, la
petite fille était reprise par ses parents. L'éducation qu'elle recevait en
rentrant dans la maison paternelle se ressentait de la position intermédiaire
que la bourgeoisie occupait dans la société. Née dans cet ordre flottant, et
sans limites précises, qui touchait au peuple par le travail, à la noblesse par
l'aisance, la jeune fille était formée à la fois pour les obligations du ménage
et pour les plaisirs de la société. Elle recevait une éducation moitié
populaire, moitié mondaine, qui l'approchait de tout sans l'empêcher de
descendre à rien, et qui faisait de sa personne comme une image de cette
classe tournée vers deux horizons, et tâchant de joindre les devoirs d'en bas
aux agréments d'en haut. Sa vie était partagée en deux moitiés: l'une était
donnée à l'étude des arts et des talents de la femme, l'autre aux travaux
méditations et l'étude de tous les jours, les leçons qu'un maître de musique
venait lui donner au parloir, la menaient sans ennui jusqu'au dimanche où
ses parents venaient la chercher pour la promenade. Dans cet isolement si
peu sévère, dans ce recueillement aimable, l'imagination de l'enfant avivait
sa piété. Sa sensibilité naissante se tournait vers Dieu, et s'élevait à lui avec
de secrètes effusions. Et les fêtes de couvent, le spectacle d'une prise de
voile, mille pratiques, tant d'images, la faisaient arriver à la communion
tremblante, ravie et enflammée [372].
Le passage au couvent, ces quelques années de retraite, d'éducation, de
leçons religieuses dans les pensions conventionnelles, marquaient
profondément l'âme des jeunes filles de la bourgeoisie. La femme
bourgeoise en gardait toute sa vie un souvenir, une consécration, comme
une ombre: un goût de discipline, un fond de piété, une certaine sévérité de
foi lui restaient, qui devaient, exaltés par les disputes du temps, la
passionner à froid et la mener au rigorisme. Dans sa dévotion, il y avait un
secret caractère de rigidité, un instinctif besoin de doctrine qui la poussait
au Jansénisme. Elle en fut le grand appui: et ce fut en elle que le Jansénisme
trouva ces passions et ces dévouements qui, en 1758, mettaient les filles du
procureur Cheret, les petites filles du fameux traiteur Cheret, à la tête d'une
petite église tenant hautement la tête au curé de Saint-Séverin [373].
Les mères de la petite bourgeoisie, qui avaient besoin de l'aide de leurs
filles au logis, ne les laissaient presque jamais, passé douze ans, au couvent
ou dans ces pensions bourgeoises qui apprenaient en cinq ans à lire, écrire,
compter, coudre, broder et tricoter [374]. Aussitôt qu'elle était grandelette, la
petite fille était reprise par ses parents. L'éducation qu'elle recevait en
rentrant dans la maison paternelle se ressentait de la position intermédiaire
que la bourgeoisie occupait dans la société. Née dans cet ordre flottant, et
sans limites précises, qui touchait au peuple par le travail, à la noblesse par
l'aisance, la jeune fille était formée à la fois pour les obligations du ménage
et pour les plaisirs de la société. Elle recevait une éducation moitié
populaire, moitié mondaine, qui l'approchait de tout sans l'empêcher de
descendre à rien, et qui faisait de sa personne comme une image de cette
classe tournée vers deux horizons, et tâchant de joindre les devoirs d'en bas
aux agréments d'en haut. Sa vie était partagée en deux moitiés: l'une était
donnée à l'étude des arts et des talents de la femme, l'autre aux travaux
Page 151
manuels, aux soins, aux fatigues domestiques d'une servante; contraste
singulier qui la faisait passer sans cesse et souvent plusieurs fois en un jour
du rôle de virtuose au rôle de Cendrillon. Un maître amenait l'autre à la
maison; après le maître d'écriture venait le maître de géographie; après
celui-ci le maître de musique; et le maître de danse, payé par le petit peuple
même trente sous par mois [375], le maître de danse arrivait, la joue gauche
contre sa pochette pour apprendre à faire les révérences de cour. Mais ces
belles leçons de loisir ressemblaient aux belles robes de la jeune fille, à la
mise élégante, même riche, qui, les jours de fête, la mettait au-dessus de son
état: elle les quittait pour aller, en petit fourreau de toile, au marché avec sa
mère. Elle descendait de ces agréables études pour acheter, à quelque pas du
logis, du persil ou de la salade: et tout en lui donnant ces grâces de salon, on
lui faisait garder l'habitude d'aller à la cuisine faire une omelette, éplucher
des herbes ou écumer le pot. Un fond sévère, pratique, grossier, un
ornement mondain, léger, galant, c'est le double caractère de cette éducation
des filles qu'on dirait élevées par la Bourgeoisie avec le bon sens de
Molière, et par le Dix-huitième siècle avec la grâce de Mme de Pompadour.
La vie de la jeune fille bourgeoise ressemblait en plus d'un point à son
éducation. Foncièrement simple, concentrée, attachée au terre à terre et à la
régularité des existences ouvrières, cette vie, si bornée d'apparence, avait
ses échappées au dehors. Elle avait pour cercle ordinaire et journalier le
cercle étroit de la famille, trois ou quatre parents, à peu près autant d'amis,
quelques relations de voisinage; mais elle n'y était pas exclusivement et
rigoureusement enfermée. La jeune fille demeurait dans la solitude; mais
elle était, selon le mot d'une jeune personne d'alors «sur les confins du
monde». La bourgeoisie, ce Tiers-état des aptitudes et des talents, avait par
ses mille métiers, par le rayonnement des affaires, par tout ce qu'elle
maniait et tout ce qu'elle approchait, une expansion trop grande, une force
d'ascension trop active, pour que ses filles restassent, sans la franchir, sur
cette limite de la société. De loin en loin, la jeune bourgeoise poussait la
porte dérobée derrière laquelle s'agitaient les salons, la vie bruyante, les
amusements de la richesse et du loisir. Elle touchait, en passant, aux mœurs,
aux modes, aux élégances de la noblesse. Elle goûtait à ses plaisirs. Et si on
ne la menait guère à l'Opéra avant vingt ans, le théâtre de société si
répandu, dans les classes bourgeoises, lui donnait son émotion, son
enivrement, l'élevait au rire de la comédie, au cri de la passion, et la
singulier qui la faisait passer sans cesse et souvent plusieurs fois en un jour
du rôle de virtuose au rôle de Cendrillon. Un maître amenait l'autre à la
maison; après le maître d'écriture venait le maître de géographie; après
celui-ci le maître de musique; et le maître de danse, payé par le petit peuple
même trente sous par mois [375], le maître de danse arrivait, la joue gauche
contre sa pochette pour apprendre à faire les révérences de cour. Mais ces
belles leçons de loisir ressemblaient aux belles robes de la jeune fille, à la
mise élégante, même riche, qui, les jours de fête, la mettait au-dessus de son
état: elle les quittait pour aller, en petit fourreau de toile, au marché avec sa
mère. Elle descendait de ces agréables études pour acheter, à quelque pas du
logis, du persil ou de la salade: et tout en lui donnant ces grâces de salon, on
lui faisait garder l'habitude d'aller à la cuisine faire une omelette, éplucher
des herbes ou écumer le pot. Un fond sévère, pratique, grossier, un
ornement mondain, léger, galant, c'est le double caractère de cette éducation
des filles qu'on dirait élevées par la Bourgeoisie avec le bon sens de
Molière, et par le Dix-huitième siècle avec la grâce de Mme de Pompadour.
La vie de la jeune fille bourgeoise ressemblait en plus d'un point à son
éducation. Foncièrement simple, concentrée, attachée au terre à terre et à la
régularité des existences ouvrières, cette vie, si bornée d'apparence, avait
ses échappées au dehors. Elle avait pour cercle ordinaire et journalier le
cercle étroit de la famille, trois ou quatre parents, à peu près autant d'amis,
quelques relations de voisinage; mais elle n'y était pas exclusivement et
rigoureusement enfermée. La jeune fille demeurait dans la solitude; mais
elle était, selon le mot d'une jeune personne d'alors «sur les confins du
monde». La bourgeoisie, ce Tiers-état des aptitudes et des talents, avait par
ses mille métiers, par le rayonnement des affaires, par tout ce qu'elle
maniait et tout ce qu'elle approchait, une expansion trop grande, une force
d'ascension trop active, pour que ses filles restassent, sans la franchir, sur
cette limite de la société. De loin en loin, la jeune bourgeoise poussait la
porte dérobée derrière laquelle s'agitaient les salons, la vie bruyante, les
amusements de la richesse et du loisir. Elle touchait, en passant, aux mœurs,
aux modes, aux élégances de la noblesse. Elle goûtait à ses plaisirs. Et si on
ne la menait guère à l'Opéra avant vingt ans, le théâtre de société si
répandu, dans les classes bourgeoises, lui donnait son émotion, son
enivrement, l'élevait au rire de la comédie, au cri de la passion, et la
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conviait souvent à la curiosité des chefs-d'œuvre. D'ailleurs, quelle maison
bourgeoise ne tenait par quelque aboutissant, quelque connaissance,
quelque lien de parenté ou d'amitié à ce monde magique du théâtre? Entrez
dans l'honnête et laborieuse demeure du ménage Wille: vous y trouverez
Carlin. Un goût de théâtre, un souffle d'art, venant souvent d'un état qui
touche à l'art, un sentiment des lettres, c'est en ce temps l'ennoblissement de
la plus petite bourgeoisie que l'on rencontre menant ses filles à toutes les
expositions de peinture. Et de tous les côtés de ce monde, affolé de plaisirs
polis, que de réunions ouvertes à la jeune fille bourgeoise accompagnée de
sa mère, concerts de Mme Lépine, assemblées de M. Vase, où elle peut
prendre sa part des plus délicates jouissances de son temps, saisir à la
dérobée tant de points de vue et tant de ridicules du monde, écouter des
beaux esprits, voir des figures connues, coudoyer de jolis abbés, de vieux
chevaliers, «de jeunes plumets»,—oublier en un mot pendant quelques
heures qu'elle n'est pas née demoiselle [376]!
Pourtant ce ne sont là que les accidents, les éclairs de la vie bourgeoise. Les
jours sont rares et semés de loin en loin qui sortent la jeune fille de sa
sphère et de son centre, la mettent un instant au-dessus d'elle-même, et, en
lui ouvrant des aperçus sur le monde, lui donnent le goût des récréations
spirituelles du temps, l'intelligence de ses arts, de son esprit, de ses modes
élégantes. La jeune fille vit le reste du temps dans l'ombre et la retraite de
l'intérieur, dans la monotonie des passe-temps familiers et des plaisirs
réglés, assez enfermée, sortant peu. Et quand elle sort, elle va à de
traditionnelles promenades, à ces jardins consacrés où les filles semblent
mettre, en suivant le pas de leurs mères, le pied sur la trace de leurs
grand'mères: c'est le jardin de l'Arsenal, le jardin du Roi, et ce jardin du bon
vieux temps où l'on tricote encore [377], le jardin du Luxembourg, ami de la
rêverie, ou bruit si doucement à l'oreille des jeunes personnes le frisselis des
feuilles agitées par le vent [378]. Quelquefois cependant l'on s'échappe de
Paris, et comme l'on est fatigué des taillis uniformes du Bois de Boulogne et
des décorations de Bellevue, l'on pousse jusqu'à la campagne, et tout un
jour, passé à l'air, sous le ciel libre, dans de hautes futaies et de vrais bois,
donne à ces jeunes filles, naïves et fraîches, recueillies et tendres, des joies
pareilles au voile de gaze dont se parait la petite Phlipon pour aller à
Meudon, des joies qui leur caressent le front et flottent tout autour d'elles
sous un souffle. La fille de la petite bourgeoisie a devant la nature des
bourgeoise ne tenait par quelque aboutissant, quelque connaissance,
quelque lien de parenté ou d'amitié à ce monde magique du théâtre? Entrez
dans l'honnête et laborieuse demeure du ménage Wille: vous y trouverez
Carlin. Un goût de théâtre, un souffle d'art, venant souvent d'un état qui
touche à l'art, un sentiment des lettres, c'est en ce temps l'ennoblissement de
la plus petite bourgeoisie que l'on rencontre menant ses filles à toutes les
expositions de peinture. Et de tous les côtés de ce monde, affolé de plaisirs
polis, que de réunions ouvertes à la jeune fille bourgeoise accompagnée de
sa mère, concerts de Mme Lépine, assemblées de M. Vase, où elle peut
prendre sa part des plus délicates jouissances de son temps, saisir à la
dérobée tant de points de vue et tant de ridicules du monde, écouter des
beaux esprits, voir des figures connues, coudoyer de jolis abbés, de vieux
chevaliers, «de jeunes plumets»,—oublier en un mot pendant quelques
heures qu'elle n'est pas née demoiselle [376]!
Pourtant ce ne sont là que les accidents, les éclairs de la vie bourgeoise. Les
jours sont rares et semés de loin en loin qui sortent la jeune fille de sa
sphère et de son centre, la mettent un instant au-dessus d'elle-même, et, en
lui ouvrant des aperçus sur le monde, lui donnent le goût des récréations
spirituelles du temps, l'intelligence de ses arts, de son esprit, de ses modes
élégantes. La jeune fille vit le reste du temps dans l'ombre et la retraite de
l'intérieur, dans la monotonie des passe-temps familiers et des plaisirs
réglés, assez enfermée, sortant peu. Et quand elle sort, elle va à de
traditionnelles promenades, à ces jardins consacrés où les filles semblent
mettre, en suivant le pas de leurs mères, le pied sur la trace de leurs
grand'mères: c'est le jardin de l'Arsenal, le jardin du Roi, et ce jardin du bon
vieux temps où l'on tricote encore [377], le jardin du Luxembourg, ami de la
rêverie, ou bruit si doucement à l'oreille des jeunes personnes le frisselis des
feuilles agitées par le vent [378]. Quelquefois cependant l'on s'échappe de
Paris, et comme l'on est fatigué des taillis uniformes du Bois de Boulogne et
des décorations de Bellevue, l'on pousse jusqu'à la campagne, et tout un
jour, passé à l'air, sous le ciel libre, dans de hautes futaies et de vrais bois,
donne à ces jeunes filles, naïves et fraîches, recueillies et tendres, des joies
pareilles au voile de gaze dont se parait la petite Phlipon pour aller à
Meudon, des joies qui leur caressent le front et flottent tout autour d'elles
sous un souffle. La fille de la petite bourgeoisie a devant la nature des
Page 153
sensations et des perceptions qu'elle connaît seule, des voluptés refusées à
la jeune fille de la société élevée par le monde et pour le monde, dans l'air
factice et vicié de ses préjugés, de ses mensonges, de son antinaturalisme.
Son cœur se gonfle d'un vague besoin d'admiration et d'adoration. Étangs
solitaires, retraites où l'on cueille les brillants orchis, repos dans les
clairières sur un amas de feuilles, il y a là pour elle, comme a dit l'une, «le
charme d'un paradis terrestre [379]».
«Où irons-nous demain s'il fait beau?» se demande-t-on dans les familles le
soir des samedis d'été; et si ce n'est Meudon et Villebonne qu'on choisit, ce
sera au moins le Pré Saint-Gervais où l'on ira gaiement déjeuner sur l'herbe
et «casser l'éclanche» avec une compagnie d'amis, ou bien Saint-Cloud, le
voyage ordinaire des dimanches de la bourgeoisie. Les eaux jouent, il y aura
du monde; et l'on part le lendemain s'embarquer dans ces batelets où
tiennent huit personnes et qui, contre le quai, attendent leur nombre complet
de voyageurs. La jeune fille, sur pied depuis cinq heures, en habit simple,
léger et coquet, parée de fleurs, entre gaiement au bras de son père dans
cette société du batelet; et en route, ce sont des connaissances, souvent la
rencontre d'un prétendu, une occasion de mariage. Laisse-t-on perdre
l'occasion? On la retrouve sur le pas de la porte où les jeunes filles
bourgeoises prennent le frais le soir, à la fenêtre où elles passent les jours
fériés sur des accoudoirs, sur le Rempart où l'on va par bandes d'amies rire
et chanter [380]. On la retrouve à l'Octave de la Fête-Dieu très-suivie par la
petite bourgeoisie: c'est le grand moment des amoureux et des épouseurs.
L'on a encore si l'on n'est pas accordée dans sa parenté ou dans ses
connaissances, la ressource du carnaval pour rencontrer et choisir un mari
parmi ces sociétés de masques auxquelles la liberté des jours gras accorde
le droit de courir les maisons du quartier.
Ces rencontres, la facilité des mœurs bourgeoises, l'habitude des parents de
laisser les filles, une fois grandes, prendre sous un prétexte leur mantelet et
leur coiffe pour courir la rue et ses aventures, remplaçaient pour la jeune
personne les occasions de mariage du monde et de la société. Mais souvent,
à chercher ainsi un mari à l'aventure, la jeune fille courait bien des dangers.
Suivie par quelque joli homme de qualité, elle acceptait des rendez-vous
innocents dans l'ombre de quelque église; puis un soir elle ne reparaissait
plus à la maison paternelle. Cependant un petit nombre seulement se laissait
ainsi séduire: la plupart de celles qui cédaient à l'entraînement, à l'amour,
la jeune fille de la société élevée par le monde et pour le monde, dans l'air
factice et vicié de ses préjugés, de ses mensonges, de son antinaturalisme.
Son cœur se gonfle d'un vague besoin d'admiration et d'adoration. Étangs
solitaires, retraites où l'on cueille les brillants orchis, repos dans les
clairières sur un amas de feuilles, il y a là pour elle, comme a dit l'une, «le
charme d'un paradis terrestre [379]».
«Où irons-nous demain s'il fait beau?» se demande-t-on dans les familles le
soir des samedis d'été; et si ce n'est Meudon et Villebonne qu'on choisit, ce
sera au moins le Pré Saint-Gervais où l'on ira gaiement déjeuner sur l'herbe
et «casser l'éclanche» avec une compagnie d'amis, ou bien Saint-Cloud, le
voyage ordinaire des dimanches de la bourgeoisie. Les eaux jouent, il y aura
du monde; et l'on part le lendemain s'embarquer dans ces batelets où
tiennent huit personnes et qui, contre le quai, attendent leur nombre complet
de voyageurs. La jeune fille, sur pied depuis cinq heures, en habit simple,
léger et coquet, parée de fleurs, entre gaiement au bras de son père dans
cette société du batelet; et en route, ce sont des connaissances, souvent la
rencontre d'un prétendu, une occasion de mariage. Laisse-t-on perdre
l'occasion? On la retrouve sur le pas de la porte où les jeunes filles
bourgeoises prennent le frais le soir, à la fenêtre où elles passent les jours
fériés sur des accoudoirs, sur le Rempart où l'on va par bandes d'amies rire
et chanter [380]. On la retrouve à l'Octave de la Fête-Dieu très-suivie par la
petite bourgeoisie: c'est le grand moment des amoureux et des épouseurs.
L'on a encore si l'on n'est pas accordée dans sa parenté ou dans ses
connaissances, la ressource du carnaval pour rencontrer et choisir un mari
parmi ces sociétés de masques auxquelles la liberté des jours gras accorde
le droit de courir les maisons du quartier.
Ces rencontres, la facilité des mœurs bourgeoises, l'habitude des parents de
laisser les filles, une fois grandes, prendre sous un prétexte leur mantelet et
leur coiffe pour courir la rue et ses aventures, remplaçaient pour la jeune
personne les occasions de mariage du monde et de la société. Mais souvent,
à chercher ainsi un mari à l'aventure, la jeune fille courait bien des dangers.
Suivie par quelque joli homme de qualité, elle acceptait des rendez-vous
innocents dans l'ombre de quelque église; puis un soir elle ne reparaissait
plus à la maison paternelle. Cependant un petit nombre seulement se laissait
ainsi séduire: la plupart de celles qui cédaient à l'entraînement, à l'amour,
Page 154
étaient trompées. En se donnant à un amant, elles croyaient confier leur
honneur à un mari. Elles étaient abusées par des apparences d'union, par des
simulacres de mariage, par ces mariages de cœur et d'intention consacrés
encore alors par les traditions des vieilles habitudes et par les complaisances
de l'Église. Elles avaient foi dans ces promesses de mariage, si communes
au commencement du siècle, échangées entre promis, souvent écrites et
signées de leur sang: l'amour écrivait ainsi volontiers au dix-huitième
siècle; et ne mettait-il pas de pareille écriture jusque sous les pieds des
danseuses à un bal de la Reine? Parmi ces jeunes filles, il en était de si
ingénues ou de si faciles, de si naïves ou de si imprudentes, qu'il leur
suffisait, pour s'estimer mariées, d'entendre une messe. «Je vous prends
pour mon époux, disaient-elles au jeune homme dont elles prenaient la main
au moment de l'élévation. J'en prends à témoin le Dieu que j'adore, et en
face de ses autels je vous jure une fidélité éternelle.» A quoi le jeune
homme répondait, en pressant à son tour la main de la jeune fille: «Je vous
jure sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré que jamais je n'aurai
d'autre épouse que vous.» Quelques-unes plus exigeantes, éprouvant le
besoin d'un sacrement plus formel, demandaient et obtenaient un mariage
secret, un mariage fort à la mode en ce temps, même à la cour [381]. Elles
pensaient mettre leur religion et leur faiblesse à couvert, se défendre du
courroux des parents, lier l'homme par cet engagement sacré qu'elles
avaient l'espérance de déclarer un jour avec l'aide du temps et de la
Providence. Ce mariage secret, qui suffisait à rassurer leur conscience, car
elles y mettaient sincèrement le vœu de leur vie, n'était point un de ces
mariages de comédie célébré par un laquais déguisé en prêtre: il était un
véritable mariage consacré par l'unique légalisation du temps, la
bénédiction et la sanctification de l'Église. On se mettait en quête d'un
pauvre prêtre, presque toujours d'un prêtre normand: la Normandie était
renommée pour fournir les plus pauvres et les plus accommodants. L'argent,
et aussi l'amour des deux jeunes gens, touchaient le bonhomme: il
consentait à marier les deux amants et à leur donner un certificat de
mariage, à la condition qu'ils se feraient, sous sa dictée, une promesse
mutuelle et qu'ils s'engageraient, chacun de leur côté, à rectifier par une
nouvelle cérémonie cette première célébration de leur mariage, aussitôt
qu'ils ne seraient plus tenus au secret. Les deux promesses devaient être
signées non-seulement des deux amants, du prêtre, mais encore des témoins
assistant au mariage. En outre, la promesse du fiancé devait être cachetée de
honneur à un mari. Elles étaient abusées par des apparences d'union, par des
simulacres de mariage, par ces mariages de cœur et d'intention consacrés
encore alors par les traditions des vieilles habitudes et par les complaisances
de l'Église. Elles avaient foi dans ces promesses de mariage, si communes
au commencement du siècle, échangées entre promis, souvent écrites et
signées de leur sang: l'amour écrivait ainsi volontiers au dix-huitième
siècle; et ne mettait-il pas de pareille écriture jusque sous les pieds des
danseuses à un bal de la Reine? Parmi ces jeunes filles, il en était de si
ingénues ou de si faciles, de si naïves ou de si imprudentes, qu'il leur
suffisait, pour s'estimer mariées, d'entendre une messe. «Je vous prends
pour mon époux, disaient-elles au jeune homme dont elles prenaient la main
au moment de l'élévation. J'en prends à témoin le Dieu que j'adore, et en
face de ses autels je vous jure une fidélité éternelle.» A quoi le jeune
homme répondait, en pressant à son tour la main de la jeune fille: «Je vous
jure sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré que jamais je n'aurai
d'autre épouse que vous.» Quelques-unes plus exigeantes, éprouvant le
besoin d'un sacrement plus formel, demandaient et obtenaient un mariage
secret, un mariage fort à la mode en ce temps, même à la cour [381]. Elles
pensaient mettre leur religion et leur faiblesse à couvert, se défendre du
courroux des parents, lier l'homme par cet engagement sacré qu'elles
avaient l'espérance de déclarer un jour avec l'aide du temps et de la
Providence. Ce mariage secret, qui suffisait à rassurer leur conscience, car
elles y mettaient sincèrement le vœu de leur vie, n'était point un de ces
mariages de comédie célébré par un laquais déguisé en prêtre: il était un
véritable mariage consacré par l'unique légalisation du temps, la
bénédiction et la sanctification de l'Église. On se mettait en quête d'un
pauvre prêtre, presque toujours d'un prêtre normand: la Normandie était
renommée pour fournir les plus pauvres et les plus accommodants. L'argent,
et aussi l'amour des deux jeunes gens, touchaient le bonhomme: il
consentait à marier les deux amants et à leur donner un certificat de
mariage, à la condition qu'ils se feraient, sous sa dictée, une promesse
mutuelle et qu'ils s'engageraient, chacun de leur côté, à rectifier par une
nouvelle cérémonie cette première célébration de leur mariage, aussitôt
qu'ils ne seraient plus tenus au secret. Les deux promesses devaient être
signées non-seulement des deux amants, du prêtre, mais encore des témoins
assistant au mariage. En outre, la promesse du fiancé devait être cachetée de
Page 155
son cachet, et porter sur l'enveloppe la reconnaissance par deux notaires que
ce qui y était renfermé contenait la déclaration de la pure et franche volonté
de l'épouseur. La veille du mariage, après une exhortation religieuse, avait
lieu la confession. Les amants prêtaient entre les mains du prêtre le serment
de tenir bon et valable le sacrement qu'il allait leur conférer; et l'on prenait
un rendez-vous pour le lendemain matin. Ce jour-là, en quelque chapelle
basse et retirée d'une paroisse éloignée, derrière une grille fermée et
rouverte aussitôt après une messe publique, le prêtre célébrait la messe de
mariage. Puis les époux sortis de l'église remettaient au prêtre leurs
promesses datées et signées, certifiées par quatre témoins, authentifiées par
acte de notaire [382]. Mais la femme par cette cérémonie n'était guère mariée
que devant Dieu: elle n'avait d'autre recours contre l'homme qu'un serment
et une parole. Et que de maris ainsi liés, cédant à l'inconstance, aux conseils
d'une famille, à l'intérêt d'un riche mariage, déchirant cet engagement
comme une page de roman, laissant à la honte celle qu'ils avaient cru aimer
ou dont ils s'étaient joués!
Plus ordinairement, le prétendu trouvé ici ou là, en promenade, à l'église ou
au bal, ce sont les trois endroits qui font le plus de noces bourgeoises, le
prétendu frappe à la porte de la jeune fille qui lui est facilement ouverte. Il a
demandé dans une rencontre, souvent à la première, la permission de rendre
une visite. Il est reçu; et, après une partie de mouche, il obtient la
permission de revenir. La cour à la jeune personne se fait sous les yeux des
parents; on s'aime et on se le dit au milieu des jeux innocents auxquels les
jeunes filles apportent un rire d'enfance, une gaieté qui échappe à leur âge;
et de quels jolis petits cris de souris, elles animent l'amusant cache-cache du
jeu de cligne-musette! Mais le jeu préféré des amoureux est quelque petit
jeu de commerce, où l'amende pour les demoiselles, en cas d'absence, est un
baiser, et où la perte de chacun forme un trésor pour fêter la Saint-Martin.
Et le trésor ouvert à la Saint-Martin, la soirée est si charmante, que les
amoureux prennent la résolution de jouer encore pour avoir de quoi faire la
messe de minuit, deux ou trois fois les Rois, et terminer par un bon souper
et un petit bal aux jours gras. Puis les étrennes arrivent, et le galant en
profite pour donner une paire d'Heures et des gants [383]. Car, malgré la
facilité de la bourgeoisie à ouvrir sa porte aux épouseurs, à leur donner les
moyens de plaire, les mariages ne se concluent point chez elle si vite, d'une
façon si expéditive, si brusque que chez les gens de noblesse et dans la
ce qui y était renfermé contenait la déclaration de la pure et franche volonté
de l'épouseur. La veille du mariage, après une exhortation religieuse, avait
lieu la confession. Les amants prêtaient entre les mains du prêtre le serment
de tenir bon et valable le sacrement qu'il allait leur conférer; et l'on prenait
un rendez-vous pour le lendemain matin. Ce jour-là, en quelque chapelle
basse et retirée d'une paroisse éloignée, derrière une grille fermée et
rouverte aussitôt après une messe publique, le prêtre célébrait la messe de
mariage. Puis les époux sortis de l'église remettaient au prêtre leurs
promesses datées et signées, certifiées par quatre témoins, authentifiées par
acte de notaire [382]. Mais la femme par cette cérémonie n'était guère mariée
que devant Dieu: elle n'avait d'autre recours contre l'homme qu'un serment
et une parole. Et que de maris ainsi liés, cédant à l'inconstance, aux conseils
d'une famille, à l'intérêt d'un riche mariage, déchirant cet engagement
comme une page de roman, laissant à la honte celle qu'ils avaient cru aimer
ou dont ils s'étaient joués!
Plus ordinairement, le prétendu trouvé ici ou là, en promenade, à l'église ou
au bal, ce sont les trois endroits qui font le plus de noces bourgeoises, le
prétendu frappe à la porte de la jeune fille qui lui est facilement ouverte. Il a
demandé dans une rencontre, souvent à la première, la permission de rendre
une visite. Il est reçu; et, après une partie de mouche, il obtient la
permission de revenir. La cour à la jeune personne se fait sous les yeux des
parents; on s'aime et on se le dit au milieu des jeux innocents auxquels les
jeunes filles apportent un rire d'enfance, une gaieté qui échappe à leur âge;
et de quels jolis petits cris de souris, elles animent l'amusant cache-cache du
jeu de cligne-musette! Mais le jeu préféré des amoureux est quelque petit
jeu de commerce, où l'amende pour les demoiselles, en cas d'absence, est un
baiser, et où la perte de chacun forme un trésor pour fêter la Saint-Martin.
Et le trésor ouvert à la Saint-Martin, la soirée est si charmante, que les
amoureux prennent la résolution de jouer encore pour avoir de quoi faire la
messe de minuit, deux ou trois fois les Rois, et terminer par un bon souper
et un petit bal aux jours gras. Puis les étrennes arrivent, et le galant en
profite pour donner une paire d'Heures et des gants [383]. Car, malgré la
facilité de la bourgeoisie à ouvrir sa porte aux épouseurs, à leur donner les
moyens de plaire, les mariages ne se concluent point chez elle si vite, d'une
façon si expéditive, si brusque que chez les gens de noblesse et dans la
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haute société. Chose singulière! dans cette classe laborieuse, les
convenances, les avantages même de fortune ne décidaient pas seuls l'union
de la femme et de l'homme. Il y avait besoin, pour qu'un mariage
s'accomplit, sinon d'un commencement de passion, au moins d'une certaine
sympathie de la jeune fille pour le jeune homme qui se présentait à elle, et
qu'elle aimait à voir jouer «le Céladon». La personnalité du prétendu, son
caractère, étaient plus pesés, plus étudiés, plus analysés dans la bourgeoisie
qu'ailleurs. La jeune fille, moins dissipée, plus tendre, garée des exemples
qui désillusionnent et des ambitions qui dessèchent, voulait trouver, sinon
un amant dans son mari, au moins un homme qu'elle pût aimer. Et comme
elle était dans la famille une personne émancipée, dont les parents
n'auraient osé forcer la volonté, comme, dans cette grosse affaire de son
mariage, elle était laissée presque toujours maîtresse absolue de sa décision,
elle ne se refusait point d'éprouver, de faire parler et de faire attendre «le
Monsieur» dont son père lui avait montré la lettre de demande. En robe de
toile, les cheveux sans poudre, négligemment coiffée en baigneuse, elle
prenait plaisir à recevoir ses hommages; et il fallait une longue suite de
visites et une cour filée pour qu'elle lui permît d'aller acheter au quai des
Orfévres l'anneau et la médaille de mariage [384].
Quoi d'étonnant à cette exigence, à ce retard, à ces épreuves, à cette lente
méditation du mariage, qui chez quelques-unes dégénère en répugnance?
C'est le sérieux de la vie, le labeur, les responsabilités et les esclavages du
foyer que cette jeune fille va embrasser dans cet engagement. Ce qu'il y
avait dans sa vie d'ouverture sur le monde, de liberté, d'insouciance, de
tranquillité, de petits plaisirs, il faut le quitter. Ici, en effet, le mariage est le
contraire de ce qu'il est plus haut: il est un lien au lieu d'être une libération;
il donne des devoirs à la femme, au lieu de lui apporter des droits: il lui
ferme le monde au lieu de le lui ouvrir. Il finit sa vie brillante, égayée,
légère, tandis que là-haut, c'est avec le mariage que commence
l'émancipation de la femme et que s'anime son existence. En dehors de ces
images sévères qu'il évoque dans l'idée de la jeune fille bourgeoise, le
mariage lui paraît encore redoutable par la gravité de ses vœux. La femme
et l'homme destinés à vivre ensemble dans la bourgeoisie sont appelés à
demeurer réellement l'un auprès de l'autre. Le mariage n'y a point les
commodes arrangements de la séparation décente: il est véritablement une
union de deux existences aussi bien que de deux intérêts. Pour la femme de
convenances, les avantages même de fortune ne décidaient pas seuls l'union
de la femme et de l'homme. Il y avait besoin, pour qu'un mariage
s'accomplit, sinon d'un commencement de passion, au moins d'une certaine
sympathie de la jeune fille pour le jeune homme qui se présentait à elle, et
qu'elle aimait à voir jouer «le Céladon». La personnalité du prétendu, son
caractère, étaient plus pesés, plus étudiés, plus analysés dans la bourgeoisie
qu'ailleurs. La jeune fille, moins dissipée, plus tendre, garée des exemples
qui désillusionnent et des ambitions qui dessèchent, voulait trouver, sinon
un amant dans son mari, au moins un homme qu'elle pût aimer. Et comme
elle était dans la famille une personne émancipée, dont les parents
n'auraient osé forcer la volonté, comme, dans cette grosse affaire de son
mariage, elle était laissée presque toujours maîtresse absolue de sa décision,
elle ne se refusait point d'éprouver, de faire parler et de faire attendre «le
Monsieur» dont son père lui avait montré la lettre de demande. En robe de
toile, les cheveux sans poudre, négligemment coiffée en baigneuse, elle
prenait plaisir à recevoir ses hommages; et il fallait une longue suite de
visites et une cour filée pour qu'elle lui permît d'aller acheter au quai des
Orfévres l'anneau et la médaille de mariage [384].
Quoi d'étonnant à cette exigence, à ce retard, à ces épreuves, à cette lente
méditation du mariage, qui chez quelques-unes dégénère en répugnance?
C'est le sérieux de la vie, le labeur, les responsabilités et les esclavages du
foyer que cette jeune fille va embrasser dans cet engagement. Ce qu'il y
avait dans sa vie d'ouverture sur le monde, de liberté, d'insouciance, de
tranquillité, de petits plaisirs, il faut le quitter. Ici, en effet, le mariage est le
contraire de ce qu'il est plus haut: il est un lien au lieu d'être une libération;
il donne des devoirs à la femme, au lieu de lui apporter des droits: il lui
ferme le monde au lieu de le lui ouvrir. Il finit sa vie brillante, égayée,
légère, tandis que là-haut, c'est avec le mariage que commence
l'émancipation de la femme et que s'anime son existence. En dehors de ces
images sévères qu'il évoque dans l'idée de la jeune fille bourgeoise, le
mariage lui paraît encore redoutable par la gravité de ses vœux. La femme
et l'homme destinés à vivre ensemble dans la bourgeoisie sont appelés à
demeurer réellement l'un auprès de l'autre. Le mariage n'y a point les
commodes arrangements de la séparation décente: il est véritablement une
union de deux existences aussi bien que de deux intérêts. Pour la femme de
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noblesse qu'y a-t-il en jeu dans son ménage? Son bonheur. Mais pour la
femme de la bourgeoisie, il y a quelque chose de plus encore. En prenant un
mari, il faut qu'elle soit assurée de prendre un homme qui ne compromettra
point l'argent du ménage, un homme qui ne mettra pas en péril le pain de
ses enfants. Un vice ne ferait qu'un peu de désordre en haut: ici il ferait de
la misère. Le choix est donc plein de gravité: il décide de tout l'avenir, de la
fortune d'une famille. A tant de considérations qui arrêtent la jeune fille et la
font hésitante et pensive devant ce grand engagement de la vie, ajoutons-en
une dernière: elle a vu, en voyant vivre ses parents, que le mari a conservé,
dans la bourgeoisie, l'autorité de l'homme sur la femme. Il n'est pas le mari
que lui montrent la cour et la noblesse, faisant de la femme qu'il épouse son
égale, lui laissant sa volonté pour garder sa liberté, lui abandonnant le
commandement de l'intérieur. Dans son ordre, elle le sait, il est d'autres
traditions, d'autres habitudes; et se donner un mari, c'est se donner un
maître [385].
La femme bourgeoise est l'exemple, la représentation vivante de la diversité
d'occupations, de fortune, de rang même, qui met tant de degrés dans la
bourgeoisie, tant de distance entre le haut et le bas de cet ordre moyen
embrassant l'État tout entier. Dans la classe qui est avec la haute finance le
sommet de la bourgeoisie, dans la haute magistrature, la femme affecte un
air de rigidité et de sécheresse, un maintien physique et une attitude morale
où la dignité tourne à la raideur, la vertu à l'intolérance. Le devoir semble
être en elle à la place du cœur. Mères, ces femmes de magistrats exercent la
maternité comme une justice, sans entraînements, sans indulgence pour
toutes ces petites faiblesses qu'on passe à une fille et dont une femme se fait
souvent une sorte de mérite et de grâce [386]. Droites, raides, encore belles,
mais d'une beauté sérieuse, presque chagrine, le visage maussade et sans
flamme, la toilette nette et sombre, les bras au repos, la main longue et
mince sur un livre de piété, on les revoit, elles revivent dans la planche où
Coypel a montré cette mère tenant sous son regard une enfant aux yeux
baissés, au cœur gros, qui travaille tristement [387].
Sécheresse, raideur, morgue [388], s'effacent, à mesure qu'on descend dans la
robe, chez les femmes de procureurs, de notaires. Elles disparaissent
femme de la bourgeoisie, il y a quelque chose de plus encore. En prenant un
mari, il faut qu'elle soit assurée de prendre un homme qui ne compromettra
point l'argent du ménage, un homme qui ne mettra pas en péril le pain de
ses enfants. Un vice ne ferait qu'un peu de désordre en haut: ici il ferait de
la misère. Le choix est donc plein de gravité: il décide de tout l'avenir, de la
fortune d'une famille. A tant de considérations qui arrêtent la jeune fille et la
font hésitante et pensive devant ce grand engagement de la vie, ajoutons-en
une dernière: elle a vu, en voyant vivre ses parents, que le mari a conservé,
dans la bourgeoisie, l'autorité de l'homme sur la femme. Il n'est pas le mari
que lui montrent la cour et la noblesse, faisant de la femme qu'il épouse son
égale, lui laissant sa volonté pour garder sa liberté, lui abandonnant le
commandement de l'intérieur. Dans son ordre, elle le sait, il est d'autres
traditions, d'autres habitudes; et se donner un mari, c'est se donner un
maître [385].
La femme bourgeoise est l'exemple, la représentation vivante de la diversité
d'occupations, de fortune, de rang même, qui met tant de degrés dans la
bourgeoisie, tant de distance entre le haut et le bas de cet ordre moyen
embrassant l'État tout entier. Dans la classe qui est avec la haute finance le
sommet de la bourgeoisie, dans la haute magistrature, la femme affecte un
air de rigidité et de sécheresse, un maintien physique et une attitude morale
où la dignité tourne à la raideur, la vertu à l'intolérance. Le devoir semble
être en elle à la place du cœur. Mères, ces femmes de magistrats exercent la
maternité comme une justice, sans entraînements, sans indulgence pour
toutes ces petites faiblesses qu'on passe à une fille et dont une femme se fait
souvent une sorte de mérite et de grâce [386]. Droites, raides, encore belles,
mais d'une beauté sérieuse, presque chagrine, le visage maussade et sans
flamme, la toilette nette et sombre, les bras au repos, la main longue et
mince sur un livre de piété, on les revoit, elles revivent dans la planche où
Coypel a montré cette mère tenant sous son regard une enfant aux yeux
baissés, au cœur gros, qui travaille tristement [387].
Sécheresse, raideur, morgue [388], s'effacent, à mesure qu'on descend dans la
robe, chez les femmes de procureurs, de notaires. Elles disparaissent
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presque entièrement chez les femmes d'avocats, au frottement des clients
qu'elles reçoivent, des gens titrés qui parfois les sollicitent, au souffle de
l'air mondain qui pénètre au logis [389]. En opposition à la robe, à côté d'elle,
la classe des femmes et des filles d'artistes affiche une allure libre,
l'indépendance du ton, la personnalité de la façon d'être, des goûts et des
airs de garçon, la gaieté et l'amour du plaisir [390]. Puis vient ce grand corps
de la bourgeoisie féminine, les marchandes, ce monde de femmes si habiles,
si séduisantes, si bien douées du génie parisien de la vente, inimitables dans
le jeu de l'emplette forcée, armées de ce babil et de ces cajoleries
irrésistibles avec lesquelles, selon le mot du temps, «elles endorment votre
intérêt comme les chirurgiens qui, avant de vous saigner, passent la main
sur votre bras pour l'endormir [391]».
Et dans ce commerce avec l'acheteur et les acheteuses du plus grand monde,
quelles coquetteries ne prennent-elles pas? Quelles manières, quelle
élégance, quelle politesse leur échappe? Charmantes entre toutes les
bourgeoises, elles l'emportent même sur les grandes dames, par un air
d'abandon, par le débarras de la recherche et de l'apparat, par une certaine
volupté qui semble s'étendre de leur personne à leur parure. Le dix-huitième
siècle ne trouve que chez elles cette souplesse de la grâce: le moelleux [392].
Du grand commerce, de ces délicieuses marchandes, allons jusqu'au bout de
ce monde de la boutique, tout au bas de la bourgeoisie: nous trouvons le
type crayonné d'après nature par Marivaux, Mme Dutour, la marchande de
toiles; une grosse commère réjouie, aimant la joie, aimant les bons
morceaux, et fêtant plutôt deux fois qu'une sa fête et celle de sa bonne
Toinon, toute ronde, d'une franchise brutale, d'une affabilité bruyante qui
met la boutique sens dessus dessous. Et qu'elle ait son fichu des dimanches
sur le dos, elle ne craindra pas de «donner de la gueule» après les fiacres, en
se traitant bien haut de Mme Dutour: car elle croit que plus on se fâche, plus
on montre de dignité. Une bonté de peuple, des apitoiements tant qu'on
veut, des larmes pour un rien,—et ne voilà-t-il pas la meilleure femme du
monde? Pourtant la marchande est là-dessous: la larme à l'œil, la brave
femme trouve bon tout ce qui est à prendre, arrange par d'admirables
compromis sa délicatesse avec son amour du gain, et ne manque pas de
faire une petite affaire en faisant du dévouement [393].
qu'elles reçoivent, des gens titrés qui parfois les sollicitent, au souffle de
l'air mondain qui pénètre au logis [389]. En opposition à la robe, à côté d'elle,
la classe des femmes et des filles d'artistes affiche une allure libre,
l'indépendance du ton, la personnalité de la façon d'être, des goûts et des
airs de garçon, la gaieté et l'amour du plaisir [390]. Puis vient ce grand corps
de la bourgeoisie féminine, les marchandes, ce monde de femmes si habiles,
si séduisantes, si bien douées du génie parisien de la vente, inimitables dans
le jeu de l'emplette forcée, armées de ce babil et de ces cajoleries
irrésistibles avec lesquelles, selon le mot du temps, «elles endorment votre
intérêt comme les chirurgiens qui, avant de vous saigner, passent la main
sur votre bras pour l'endormir [391]».
Et dans ce commerce avec l'acheteur et les acheteuses du plus grand monde,
quelles coquetteries ne prennent-elles pas? Quelles manières, quelle
élégance, quelle politesse leur échappe? Charmantes entre toutes les
bourgeoises, elles l'emportent même sur les grandes dames, par un air
d'abandon, par le débarras de la recherche et de l'apparat, par une certaine
volupté qui semble s'étendre de leur personne à leur parure. Le dix-huitième
siècle ne trouve que chez elles cette souplesse de la grâce: le moelleux [392].
Du grand commerce, de ces délicieuses marchandes, allons jusqu'au bout de
ce monde de la boutique, tout au bas de la bourgeoisie: nous trouvons le
type crayonné d'après nature par Marivaux, Mme Dutour, la marchande de
toiles; une grosse commère réjouie, aimant la joie, aimant les bons
morceaux, et fêtant plutôt deux fois qu'une sa fête et celle de sa bonne
Toinon, toute ronde, d'une franchise brutale, d'une affabilité bruyante qui
met la boutique sens dessus dessous. Et qu'elle ait son fichu des dimanches
sur le dos, elle ne craindra pas de «donner de la gueule» après les fiacres, en
se traitant bien haut de Mme Dutour: car elle croit que plus on se fâche, plus
on montre de dignité. Une bonté de peuple, des apitoiements tant qu'on
veut, des larmes pour un rien,—et ne voilà-t-il pas la meilleure femme du
monde? Pourtant la marchande est là-dessous: la larme à l'œil, la brave
femme trouve bon tout ce qui est à prendre, arrange par d'admirables
compromis sa délicatesse avec son amour du gain, et ne manque pas de
faire une petite affaire en faisant du dévouement [393].
Page 159
De la même race, presque du même sang, est cette madame Pichon, qui fait,
dans un roman de Duclos, le bruit d'une fille de Mme Dutour; une jeune et
jolie femme qu'on veut avoir à tous les repas du quartier, toujours à rire, à
chanter, à agacer, vive jusqu'à la brusquerie, libre, plaisante et bruyante,
plus joyeuse que délicate, et tenant tête au plus long souper, sans laisser
entamer sa raison [394].
La bourgeoisie va en s'éloignant, pendant tout le siècle, du temps où elle
mettait son orgueil et tout son luxe à étaler aux veilles des Rois ou de la
Saint-Martin la plume d'un dindon et d'une oie devant sa porte [395]; du temps
où elle habillait ses femmes et ses filles avec la défroque des dames de
qualité, avec ce hasard, encore coquet, mais tout passé, que les plus
élégantes bourgeoises achetaient à la foire Saint-Esprit tenue tous les lundis
à la Grève [396].
Dès le commencement du siècle, l'auteur des Illustres Françoises s'élève
contre l'ambition et la hauteur des vanités bourgeoises, contre ce nom
nouveau, cette qualification de dames nobles: Madame, que se donnent et se
font donner les femmes de secrétaires, de procureurs, de notaires, de
marchands un peu aisés. Peu à peu, les mots, la langue, les modes, les airs,
les ostentations de la noblesse, descendent dans toute la bourgeoisie, et de la
plus haute vont jusqu'à la plus basse. Ce n'est bientôt plus un étonnement
pour le temps d'entendre dire à une servante d'une voix dolente par une
bourgeoise prête à se mettre à table: «Eh! mon Dieu! où est donc
mademoiselle? Allez lui dire que nous l'attendons pour dîner...» On est
habitué à voir prendre à la bourgeoisie bien autre chose que le ton du
monde: n'en a-t-elle pas déjà tous les goûts et toutes les élégances? Elle se
ruine dans son habillement [397]. Elle dépense une année de son revenu pour
la robe de ses noces. Et le bon bourgeois Hardy est seul à se scandaliser
devant le détail du trousseau royal de Mlle Jouanne «qu'il transmet, dit-il,
comme un exemple du faste de la bourgeoisie [398].» Les bourgeoises ne
s'avisent-elles pas de porter les deuils de cour, quand Helvétius n'ose pas
porter le deuil d'un prince dont il est parent par sa femme? Chaque jour,
c'est une nouvelle élévation, une satisfaction de vanité, une usurpation. A la
fin du siècle, à peine si l'on distingue la bourgeoise de la grande dame. La
bourgeoise a le même coiffeur, le même tailleur, le même accoucheur. Et
que reste-t-il encore des simplicités de la vie bourgeoise, du tumulte des
noces, de la jovialité des fêtes, de l'intimité même des ménages? Partout
dans un roman de Duclos, le bruit d'une fille de Mme Dutour; une jeune et
jolie femme qu'on veut avoir à tous les repas du quartier, toujours à rire, à
chanter, à agacer, vive jusqu'à la brusquerie, libre, plaisante et bruyante,
plus joyeuse que délicate, et tenant tête au plus long souper, sans laisser
entamer sa raison [394].
La bourgeoisie va en s'éloignant, pendant tout le siècle, du temps où elle
mettait son orgueil et tout son luxe à étaler aux veilles des Rois ou de la
Saint-Martin la plume d'un dindon et d'une oie devant sa porte [395]; du temps
où elle habillait ses femmes et ses filles avec la défroque des dames de
qualité, avec ce hasard, encore coquet, mais tout passé, que les plus
élégantes bourgeoises achetaient à la foire Saint-Esprit tenue tous les lundis
à la Grève [396].
Dès le commencement du siècle, l'auteur des Illustres Françoises s'élève
contre l'ambition et la hauteur des vanités bourgeoises, contre ce nom
nouveau, cette qualification de dames nobles: Madame, que se donnent et se
font donner les femmes de secrétaires, de procureurs, de notaires, de
marchands un peu aisés. Peu à peu, les mots, la langue, les modes, les airs,
les ostentations de la noblesse, descendent dans toute la bourgeoisie, et de la
plus haute vont jusqu'à la plus basse. Ce n'est bientôt plus un étonnement
pour le temps d'entendre dire à une servante d'une voix dolente par une
bourgeoise prête à se mettre à table: «Eh! mon Dieu! où est donc
mademoiselle? Allez lui dire que nous l'attendons pour dîner...» On est
habitué à voir prendre à la bourgeoisie bien autre chose que le ton du
monde: n'en a-t-elle pas déjà tous les goûts et toutes les élégances? Elle se
ruine dans son habillement [397]. Elle dépense une année de son revenu pour
la robe de ses noces. Et le bon bourgeois Hardy est seul à se scandaliser
devant le détail du trousseau royal de Mlle Jouanne «qu'il transmet, dit-il,
comme un exemple du faste de la bourgeoisie [398].» Les bourgeoises ne
s'avisent-elles pas de porter les deuils de cour, quand Helvétius n'ose pas
porter le deuil d'un prince dont il est parent par sa femme? Chaque jour,
c'est une nouvelle élévation, une satisfaction de vanité, une usurpation. A la
fin du siècle, à peine si l'on distingue la bourgeoise de la grande dame. La
bourgeoise a le même coiffeur, le même tailleur, le même accoucheur. Et
que reste-t-il encore des simplicités de la vie bourgeoise, du tumulte des
noces, de la jovialité des fêtes, de l'intimité même des ménages? Partout
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s'établit l'usage du lit séparé qui signifiait autrefois querelle, rupture, et
annonçait le procès en séparation [399]. Ce n'est plus le pauvre intérieur décrit
par Marivaux: Madame a son feu comme Monsieur a le sien. Les
conseillères de l'Élection du Châtelet, les conseillères de Cour souveraine
portent des diamants. Elles ne peuvent plus s'habiller seules: une femme de
chambre leur est nécessaire. Hier leurs bras, qui paraissaient si longs, ne
connaissaient point les engageantes: aujourd'hui elles changent, comme des
duchesses, trois fois de toilette par jour. Elles font sonner leur dîner, elles
font annoncer les gens. Le temps est passé de la partie de Madame jouée par
quelques avocats en cheveux longs: maintenant ce sont des concerts suivis
d'une bouillotte. Une bourgeoise soupe en ville, elle rentre à deux heures
après minuit, elle donne le matin des audiences en manteau de lit. Plus
d'entente, plus d'accommodement avec la cuisinière, pour enfler la dépense
et tirer de la bourse, tenue par le mari, quelques louis pour les caprices et les
coquetteries: elle invite, ordonne, achète et renvoie les mémoires à son
mari. Avec les servantes, elle n'a plus les gronderies moitié fâchées, moitié
riantes de la bourgeoise d'autrefois, épiloguant sur les dépenses et la cherté
de la vie à propos d'une chaussure neuve de six livres perdue par les boues
de Paris, ou d'une robe tachée par une éclaboussure. Les réprimandes ne
sont plus adoucies par la familiarité de l'appellation: ma fille, qui tombait au
bout des reproches [400]; la bourgeoise a pris le grand ton. C'est une femme
qui lit des romans, les juge, les trouve superbes ou horribles, et met sa fille
au couvent dès le plus bas âge, pour être libre. Les rangs, les façons, les
mœurs ne se reconnaissent plus; et voyez ces femmes qui vont à la messe
suivies d'un laquais portant le grand livre en maroquin: ce sont des
marchandes de la rue Saint-Honoré, dont le mari est marguillier [401].
Malgré tout, il y a dans la bourgeoisie du dix-huitième siècle comme une
santé de l'honneur qui résiste à toutes ces corruptions de la mode. Les vertus
du mariage, du ménage, de la famille, se réfugient dans cet ordre moyen et
s'y conservent. Otez un certain nombre de marchandes, dont souvent le mari
lui-même encourage les coquetteries pour achalander son commerce, sa
boutique, les bourgeoises, pour parler la langue du temps, sont «grimpées
sur le ton de l'honneur». Dans le mariage bourgeois, dont l'engagement est
annonçait le procès en séparation [399]. Ce n'est plus le pauvre intérieur décrit
par Marivaux: Madame a son feu comme Monsieur a le sien. Les
conseillères de l'Élection du Châtelet, les conseillères de Cour souveraine
portent des diamants. Elles ne peuvent plus s'habiller seules: une femme de
chambre leur est nécessaire. Hier leurs bras, qui paraissaient si longs, ne
connaissaient point les engageantes: aujourd'hui elles changent, comme des
duchesses, trois fois de toilette par jour. Elles font sonner leur dîner, elles
font annoncer les gens. Le temps est passé de la partie de Madame jouée par
quelques avocats en cheveux longs: maintenant ce sont des concerts suivis
d'une bouillotte. Une bourgeoise soupe en ville, elle rentre à deux heures
après minuit, elle donne le matin des audiences en manteau de lit. Plus
d'entente, plus d'accommodement avec la cuisinière, pour enfler la dépense
et tirer de la bourse, tenue par le mari, quelques louis pour les caprices et les
coquetteries: elle invite, ordonne, achète et renvoie les mémoires à son
mari. Avec les servantes, elle n'a plus les gronderies moitié fâchées, moitié
riantes de la bourgeoise d'autrefois, épiloguant sur les dépenses et la cherté
de la vie à propos d'une chaussure neuve de six livres perdue par les boues
de Paris, ou d'une robe tachée par une éclaboussure. Les réprimandes ne
sont plus adoucies par la familiarité de l'appellation: ma fille, qui tombait au
bout des reproches [400]; la bourgeoise a pris le grand ton. C'est une femme
qui lit des romans, les juge, les trouve superbes ou horribles, et met sa fille
au couvent dès le plus bas âge, pour être libre. Les rangs, les façons, les
mœurs ne se reconnaissent plus; et voyez ces femmes qui vont à la messe
suivies d'un laquais portant le grand livre en maroquin: ce sont des
marchandes de la rue Saint-Honoré, dont le mari est marguillier [401].
Malgré tout, il y a dans la bourgeoisie du dix-huitième siècle comme une
santé de l'honneur qui résiste à toutes ces corruptions de la mode. Les vertus
du mariage, du ménage, de la famille, se réfugient dans cet ordre moyen et
s'y conservent. Otez un certain nombre de marchandes, dont souvent le mari
lui-même encourage les coquetteries pour achalander son commerce, sa
boutique, les bourgeoises, pour parler la langue du temps, sont «grimpées
sur le ton de l'honneur». Dans le mariage bourgeois, dont l'engagement est
Page 161
si grave, et où tout est sérieux, jusqu'au bonheur, l'adultère est rare. Et là où
il est, il n'est ni un jeu, ni un caprice. Il se montre comme un emportement
de la passion ou plutôt comme un entraînement de la faiblesse qui ravit tout
le cœur de la femme, fait taire un moment sa honte, puis la laisse tomber,
d'un moment de plaisir, dans un avenir de remords. Ce que l'adultère fait
perdre à la bourgeoise, ce n'est pas ce que les grandes dames appellent de ce
grand mot: l'honneur; c'est ce que les petites gens appellent de ce mot étroit,
mais précis: l'honnêteté. Élevées dans une décence sévère, pliées dès
l'enfance au devoir, pieuses d'ordinaire avec régularité et simplicité, les
bourgeoises cèdent, succombent avec une sorte de dégoût d'elles-mêmes.
N'ayant pu résister à la tentation, elles semblent résister à la faute dans la
faute même. Il y a des larmes de pudeur et de terreur dans les baisers
qu'elles donnent à l'amour: leur cœur se déchire en se livrant. La séduction
qui les enivre leur laisse, après l'étourdissement, le trouble et le malaise d'un
poison lent et mortel: aux dernières entrevues, sans forces, et déjà froides,
elles s'arrachent les complaisances. Puis on les voit sous la flétrissure,
languissantes et malades, s'enfonçant dans le repentir, s'éteignant dans le
désespoir. Parfois, à la dérobée, leur douce agonie baise encore un souvenir
comme on baise un portrait. Et elles meurent de regrets, d'amour et de
remords, exhalant le pardon avec leur dernier souffle.
Ainsi aime, ainsi meurt, la femme du miroitier de la rue Saint-Antoine, Mme
Michelin, la blonde de dix-huit ans, séduite par Richelieu. D'abord ce n'est
qu'une habitude de voir tous les matins à la messe, à Saint-Paul, un inconnu
bien tourné. Puis, dès qu'elle a rougi à un compliment banal, Richelieu est
chez elle, marchandant des glaces au mari. Et presque aussitôt, trompée par
un faux billet de duchesse qui l'amène dans une petite maison de Richelieu,
la voilà face à face avec l'homme qu'elle aime, mais qu'elle aime
innocemment, et comme elle dit «sans vouloir faire le mal». De ce jour, que
de larmes, essuyées seulement par la vanité d'appeler «Monsieur le Duc»
l'amant qui joue si cruellement et si effrontément avec ses scrupules, ses
tortures, ses dernières innocences! La pauvre petite bourgeoise commence à
dépérir. Richelieu lui-même s'aperçoit qu'elle change. Elle essaye de
s'oublier; mais, dans le plaisir, cette plainte lui échappe: «Ah! c'en est fait,
je suis malheureuse!» et, baisant la main de son amant, elle le quitte pour
toujours, elle le quitte pour s'en aller mourir.—Richelieu, à quelque temps
de là, accrocha avec sa voiture un homme en grand deuil: c'était Michelin; il
il est, il n'est ni un jeu, ni un caprice. Il se montre comme un emportement
de la passion ou plutôt comme un entraînement de la faiblesse qui ravit tout
le cœur de la femme, fait taire un moment sa honte, puis la laisse tomber,
d'un moment de plaisir, dans un avenir de remords. Ce que l'adultère fait
perdre à la bourgeoise, ce n'est pas ce que les grandes dames appellent de ce
grand mot: l'honneur; c'est ce que les petites gens appellent de ce mot étroit,
mais précis: l'honnêteté. Élevées dans une décence sévère, pliées dès
l'enfance au devoir, pieuses d'ordinaire avec régularité et simplicité, les
bourgeoises cèdent, succombent avec une sorte de dégoût d'elles-mêmes.
N'ayant pu résister à la tentation, elles semblent résister à la faute dans la
faute même. Il y a des larmes de pudeur et de terreur dans les baisers
qu'elles donnent à l'amour: leur cœur se déchire en se livrant. La séduction
qui les enivre leur laisse, après l'étourdissement, le trouble et le malaise d'un
poison lent et mortel: aux dernières entrevues, sans forces, et déjà froides,
elles s'arrachent les complaisances. Puis on les voit sous la flétrissure,
languissantes et malades, s'enfonçant dans le repentir, s'éteignant dans le
désespoir. Parfois, à la dérobée, leur douce agonie baise encore un souvenir
comme on baise un portrait. Et elles meurent de regrets, d'amour et de
remords, exhalant le pardon avec leur dernier souffle.
Ainsi aime, ainsi meurt, la femme du miroitier de la rue Saint-Antoine, Mme
Michelin, la blonde de dix-huit ans, séduite par Richelieu. D'abord ce n'est
qu'une habitude de voir tous les matins à la messe, à Saint-Paul, un inconnu
bien tourné. Puis, dès qu'elle a rougi à un compliment banal, Richelieu est
chez elle, marchandant des glaces au mari. Et presque aussitôt, trompée par
un faux billet de duchesse qui l'amène dans une petite maison de Richelieu,
la voilà face à face avec l'homme qu'elle aime, mais qu'elle aime
innocemment, et comme elle dit «sans vouloir faire le mal». De ce jour, que
de larmes, essuyées seulement par la vanité d'appeler «Monsieur le Duc»
l'amant qui joue si cruellement et si effrontément avec ses scrupules, ses
tortures, ses dernières innocences! La pauvre petite bourgeoise commence à
dépérir. Richelieu lui-même s'aperçoit qu'elle change. Elle essaye de
s'oublier; mais, dans le plaisir, cette plainte lui échappe: «Ah! c'en est fait,
je suis malheureuse!» et, baisant la main de son amant, elle le quitte pour
toujours, elle le quitte pour s'en aller mourir.—Richelieu, à quelque temps
de là, accrocha avec sa voiture un homme en grand deuil: c'était Michelin; il
Page 162
y avait deux jours qu'il avait enterré sa femme. Richelieu le fit monter à
côté de lui pour l'écouter pleurer [402].
C'est peut-être la plus douce et la plus touchante figure du temps que cette
figure de la petite bourgeoise aimante et tendre, dont il semble entendre le
soupir dans l'ombre, le repentir dans un soupir, la mort dans une prière. Elle
conduit ces ombres charmantes et voilées qu'on saisit çà et là dans le siècle,
au travers des mémoires scandaleux qu'elles éclairent et purifient un instant
avec les modesties de l'amour. Ainsi apparaît encore, dans Monsieur
Nicolas, cette blanche madame Parangon, lys souillé qui reste si noble en
s'inclinant! Quelle fraîcheur, quelle pureté, quelle attention souriante dans
sa protection au petit apprenti, au jeune Rétif! Elle le surveille, elle le fait
asseoir à sa table, elle l'exempte des commissions, elle lui conseille ses
lectures, elle lui donne des pièces à lire; et les jolies scènes où, appuyée
contre le fauteuil où elle l'a fait asseoir, l'effleurant de son bras, elle lui fait
lire Zaïre, en lui donnant de temps en temps l'intonation de la Gaussin, avec
une voix qui passe comme une haleine dans les cheveux du lecteur! Puis, se
défiant d'elle ou de lui,—elle l'a vu peut-être embrasser un soir la
respectueuse qu'elle lui donnait à poser sur sa toilette,—elle veut le marier.
Rêvant son bonheur, le voulant heureux, riche, avec une jolie femme, elle
lui propose sa sœur, et, baissant cent fois les yeux, elle lui donne les leçons
du monde. Parfois, quand elle rentre par les grands froids, l'enfant se jette à
ses genoux pour la déchausser: «Vous êtes un enfant...» lui dit-elle; et elle
se force à lui sourire comme une sœur à son frère. Vient le jour de la
chambre haute dont elle sort, après la violence de Rétif, pleurant et riant,
délirante, folle! Quand elle revient à elle, sa vertu pardonne, mais ne
s'humilie pas; son cœur oublie, mais les larmes de sa honte et la dignité de
sa pudeur défendent jusqu'au désir au jeune homme. Elle ne veut plus avoir,
elle n'a plus pour lui que les saintes tendresses d'une mère. Elle lui donne la
montre qu'il attache en cadeau de noces à la taille de sa sœur; elle les fiance
tous deux devant le portrait de son père. Et quand Rétif est loin de la
maison de Parangon, il voit en se retournant une forme si blanche sur le pas
de la porte qu'elle lui semble couverte d'un linceul: c'est Mme Parangon qui
le regarde une dernière fois,—et qui va mourir [403].
côté de lui pour l'écouter pleurer [402].
C'est peut-être la plus douce et la plus touchante figure du temps que cette
figure de la petite bourgeoise aimante et tendre, dont il semble entendre le
soupir dans l'ombre, le repentir dans un soupir, la mort dans une prière. Elle
conduit ces ombres charmantes et voilées qu'on saisit çà et là dans le siècle,
au travers des mémoires scandaleux qu'elles éclairent et purifient un instant
avec les modesties de l'amour. Ainsi apparaît encore, dans Monsieur
Nicolas, cette blanche madame Parangon, lys souillé qui reste si noble en
s'inclinant! Quelle fraîcheur, quelle pureté, quelle attention souriante dans
sa protection au petit apprenti, au jeune Rétif! Elle le surveille, elle le fait
asseoir à sa table, elle l'exempte des commissions, elle lui conseille ses
lectures, elle lui donne des pièces à lire; et les jolies scènes où, appuyée
contre le fauteuil où elle l'a fait asseoir, l'effleurant de son bras, elle lui fait
lire Zaïre, en lui donnant de temps en temps l'intonation de la Gaussin, avec
une voix qui passe comme une haleine dans les cheveux du lecteur! Puis, se
défiant d'elle ou de lui,—elle l'a vu peut-être embrasser un soir la
respectueuse qu'elle lui donnait à poser sur sa toilette,—elle veut le marier.
Rêvant son bonheur, le voulant heureux, riche, avec une jolie femme, elle
lui propose sa sœur, et, baissant cent fois les yeux, elle lui donne les leçons
du monde. Parfois, quand elle rentre par les grands froids, l'enfant se jette à
ses genoux pour la déchausser: «Vous êtes un enfant...» lui dit-elle; et elle
se force à lui sourire comme une sœur à son frère. Vient le jour de la
chambre haute dont elle sort, après la violence de Rétif, pleurant et riant,
délirante, folle! Quand elle revient à elle, sa vertu pardonne, mais ne
s'humilie pas; son cœur oublie, mais les larmes de sa honte et la dignité de
sa pudeur défendent jusqu'au désir au jeune homme. Elle ne veut plus avoir,
elle n'a plus pour lui que les saintes tendresses d'une mère. Elle lui donne la
montre qu'il attache en cadeau de noces à la taille de sa sœur; elle les fiance
tous deux devant le portrait de son père. Et quand Rétif est loin de la
maison de Parangon, il voit en se retournant une forme si blanche sur le pas
de la porte qu'elle lui semble couverte d'un linceul: c'est Mme Parangon qui
le regarde une dernière fois,—et qui va mourir [403].
Page 163
VII
LA FEMME DU PEUPLE.—LA FILLE GALANTE.
Que l'on descende des tableaux de Chardin aux scènes de Jeaurat, des
Illustres Françoises aux Bals de bois, aux Fêtes roulantes, aux Écosseuses,
à l'Histoire de M. Guillaume le cocher, à toutes ces images vives, à toutes
ces peintures grasses de la rue, à ces croquis de verve et d'un accent si dru
jetés par Caylus au revers d'un poëme de Vadé,—une femme se dessinera
au-dessous de la petite bourgeoisie, tout au bas de ce monde, et comme en
dehors du dix-huitième siècle, une femme qui semblera d'une autre race que
les femmes de son temps. Dans les rudes métiers de Paris, dans les
commerces en plein vent, dans les durs travaux qui forcent les membres de
la femme au travail de l'homme, depuis la vendeuse du marché et des Halles
jusqu'à la misérable créature qui crie toute la journée au quai Saint-Bernard
la voie de bois à vendre, un être apparaît qui n'est femme que par le sexe, et
qui est peuple avant d'être femme. Bouchardon, dans ses Cris de Paris, en a
saisi la silhouette forte, la carrure hommasse; ses dessins puissants
montrent, sous le lainage et la bure solides et rigides, la grossièreté virile, la
masculinité de toutes ces femmes de peine [404]. Et consultez le temps: au
moral comme au physique, la femme du peuple est à peine dégrossie. Au
milieu de la pleine civilisation de l'époque, au centre même des lumières et
de l'intelligence, elle est, au témoignage de l'auteur des Parisiennes, un être
dont la cervelle ne renferme pas plus d'idées qu'une Hottentote, un être
enfoncé dans la matière et la brutalité, auquel la notion du gouvernement est
donnée par l'exécution de la place de Grève, la notion de la force publique
par le guet, la notion de la justice par le commissaire, la notion du
christianisme par neuf tours autour de la châsse de la bonne sainte
Geneviève. Parfois seulement, son cœur un instant s'éclaire:
LA FEMME DU PEUPLE.—LA FILLE GALANTE.
Que l'on descende des tableaux de Chardin aux scènes de Jeaurat, des
Illustres Françoises aux Bals de bois, aux Fêtes roulantes, aux Écosseuses,
à l'Histoire de M. Guillaume le cocher, à toutes ces images vives, à toutes
ces peintures grasses de la rue, à ces croquis de verve et d'un accent si dru
jetés par Caylus au revers d'un poëme de Vadé,—une femme se dessinera
au-dessous de la petite bourgeoisie, tout au bas de ce monde, et comme en
dehors du dix-huitième siècle, une femme qui semblera d'une autre race que
les femmes de son temps. Dans les rudes métiers de Paris, dans les
commerces en plein vent, dans les durs travaux qui forcent les membres de
la femme au travail de l'homme, depuis la vendeuse du marché et des Halles
jusqu'à la misérable créature qui crie toute la journée au quai Saint-Bernard
la voie de bois à vendre, un être apparaît qui n'est femme que par le sexe, et
qui est peuple avant d'être femme. Bouchardon, dans ses Cris de Paris, en a
saisi la silhouette forte, la carrure hommasse; ses dessins puissants
montrent, sous le lainage et la bure solides et rigides, la grossièreté virile, la
masculinité de toutes ces femmes de peine [404]. Et consultez le temps: au
moral comme au physique, la femme du peuple est à peine dégrossie. Au
milieu de la pleine civilisation de l'époque, au centre même des lumières et
de l'intelligence, elle est, au témoignage de l'auteur des Parisiennes, un être
dont la cervelle ne renferme pas plus d'idées qu'une Hottentote, un être
enfoncé dans la matière et la brutalité, auquel la notion du gouvernement est
donnée par l'exécution de la place de Grève, la notion de la force publique
par le guet, la notion de la justice par le commissaire, la notion du
christianisme par neuf tours autour de la châsse de la bonne sainte
Geneviève. Parfois seulement, son cœur un instant s'éclaire:
Page 164
l'attendrissement, le chagrin, la pitié, l'indignation y passent et le traversent
d'un coup. Élans passagers, et contre lesquels tout endurcit la femme du
peuple, la rigueur de la vie quotidienne, le train du ménage où les querelles
et les colères roulent dans cette langue inventée, répandue par cette grande
corporation, les Poissardes, un ordre dans le peuple. Des disputes, des
coups, des batailles, c'est le foyer. Les enfants grandissent sous ces
violences qui s'agitent au-dessus de leurs têtes, et rejaillissent sur eux en
éclats. Ils grandissent dans la terreur de ces mains toujours levées pour
frapper, opprimés, comprimés, resserrés sur eux-mêmes, sans dégagement.
Contrairement aux enfants des classes aisées qui sont hommes trop tôt, ils
restent, selon la remarque d'un observateur, enfants trop tard: on dirait que
leur âme et leur intelligence demeurent enveloppées, prisonnières sous le
maillot banal, le linge de mousseline servant à tous les enfants pauvres, la
tavayolle dans laquelle on les a portés, vagissants, à l'église [405]. Que de
ténèbres, quelle profondeur d'ignorance chez les filles qui n'apprennent
point toujours à lire chez les sœurs! Et quel plus bel exemple d'ingénuité
dans l'idiotisme que l'histoire de cette Lise dont le ciseau d'Houdon fit le
buste de la Sottise? Se présentant pour être mariée, lors des mariages de la
ville à l'occasion du mariage du comte d'Artois, et l'employé lui demandant
si elle avait un amoureux: «Je n'en ai point, répondit-elle tout étonnée, je
croyais que la ville fournissait de tout...»
La consolation, la force morale et la résistance physique, l'oubli des maux,
l'oubli des fatigues et de la froidure, le courage, la patience,
l'étourdissement, toutes ces femmes de la populace les demandent à ce feu
qui les soutient, les réconforte et les enfièvre, au rogomme, à l'eau-de-vie,—
l'eau-de-vie que les marchandes crient dans les rues, en l'appelant de ce
nom populaire d'une signification si terrible: La vie! la vie! L'ivresse pour
tout ce monde, c'est la grande fête et le seul rêve. Dans le dimanche, il n'y a
que l'abrutissement qui lui sourit. Les souvenirs de la famille remontent et
s'arrêtent au vin bleu qui a coulé à la noce dans quelque guinguette de
banlieue [406]; ses plaisirs tournent autour du broc d'étain où les mères, les
grandes filles, les marmots même vont, aux jours de repos et de
réjouissance, boire une grosse joie ou puiser l'ébriété batailleuse. Puis, le
dimanche cuvé, recommence pour la femme le labeur, la misère de la vie,
de la maladie, des privations, des jours sans feu, des enfants sans pain,
l'existence implacable, écrasante, qui à la longue amène chez les vieilles
d'un coup. Élans passagers, et contre lesquels tout endurcit la femme du
peuple, la rigueur de la vie quotidienne, le train du ménage où les querelles
et les colères roulent dans cette langue inventée, répandue par cette grande
corporation, les Poissardes, un ordre dans le peuple. Des disputes, des
coups, des batailles, c'est le foyer. Les enfants grandissent sous ces
violences qui s'agitent au-dessus de leurs têtes, et rejaillissent sur eux en
éclats. Ils grandissent dans la terreur de ces mains toujours levées pour
frapper, opprimés, comprimés, resserrés sur eux-mêmes, sans dégagement.
Contrairement aux enfants des classes aisées qui sont hommes trop tôt, ils
restent, selon la remarque d'un observateur, enfants trop tard: on dirait que
leur âme et leur intelligence demeurent enveloppées, prisonnières sous le
maillot banal, le linge de mousseline servant à tous les enfants pauvres, la
tavayolle dans laquelle on les a portés, vagissants, à l'église [405]. Que de
ténèbres, quelle profondeur d'ignorance chez les filles qui n'apprennent
point toujours à lire chez les sœurs! Et quel plus bel exemple d'ingénuité
dans l'idiotisme que l'histoire de cette Lise dont le ciseau d'Houdon fit le
buste de la Sottise? Se présentant pour être mariée, lors des mariages de la
ville à l'occasion du mariage du comte d'Artois, et l'employé lui demandant
si elle avait un amoureux: «Je n'en ai point, répondit-elle tout étonnée, je
croyais que la ville fournissait de tout...»
La consolation, la force morale et la résistance physique, l'oubli des maux,
l'oubli des fatigues et de la froidure, le courage, la patience,
l'étourdissement, toutes ces femmes de la populace les demandent à ce feu
qui les soutient, les réconforte et les enfièvre, au rogomme, à l'eau-de-vie,—
l'eau-de-vie que les marchandes crient dans les rues, en l'appelant de ce
nom populaire d'une signification si terrible: La vie! la vie! L'ivresse pour
tout ce monde, c'est la grande fête et le seul rêve. Dans le dimanche, il n'y a
que l'abrutissement qui lui sourit. Les souvenirs de la famille remontent et
s'arrêtent au vin bleu qui a coulé à la noce dans quelque guinguette de
banlieue [406]; ses plaisirs tournent autour du broc d'étain où les mères, les
grandes filles, les marmots même vont, aux jours de repos et de
réjouissance, boire une grosse joie ou puiser l'ébriété batailleuse. Puis, le
dimanche cuvé, recommence pour la femme le labeur, la misère de la vie,
de la maladie, des privations, des jours sans feu, des enfants sans pain,
l'existence implacable, écrasante, qui à la longue amène chez les vieilles
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femmes du peuple cet hébétement de la raison, des idées et du cœur, des
facultés, des sentiments, dont on trouve une expression si complète, une
note véritablement parlante dans ces regrets de l'une d'elles sur la mort de
«son homme», un invalide. A cette question: «Comment se porte votre
mari?—Bien, Monsieur, bien, oh! très-bien. Le pauvre cher homme! il a été
enterré hier... C'est jeudi matin qu'il dit: j'étouffe!—Tu étouffes, pauvre
Jacques, je l'appelois quelquefois comme ça par drôlerie. Je te l'avois bien
dit: c'est ton asthme. Mais pourtant respire.....—Je ne peux pas.—Ah! que
si, ne fais donc pas tant le douillet; mon Dieu, que je suis fâchée de lui avoir
dit ça! car il ne pouvoit pas, ça le tenoit comme un plomb. Je lui fis boire la
portion de confession d'hyacinthe que le chirurgien m'avoit donnée. Ça
coûtoit trente-deux sous ni plus ni moins, sans que je lui reproche au pauvre
cher homme: mais ça ne passoit pas. Quand je vis ça, je lui dis: Eh bien
Jacques, si j'envoyois chercher un prêtre?—Comme tu voudras.—J'envoyai
chercher le prêtre; il se confessa, le pauvre cher homme. Il n'avoit pas plus
de malice qu'un enfant, c'étoit tout un. Quand il fut confessé: Eh bien, vois-
tu, mon mari? c'est toujours une sûreté, vois-tu? on ne sait ni qui meurt ni
qui vit, tu le vois. Ça ne fait ni bien ni mal. On lui porta le bon Dieu à dix
heures. Il étoit assez tranquille. Je croyois qu'il alloit s'endormir. Un petit
moment après: Ma femme, ma femme!—Eh bien! que veux-tu?—Ah! mon
Dieu! je vois les poêlons qui tournent. C'est que j'avons quelques poêlons
attachés à la muraille vis-à-vis de son lit. Ah! mon Dieu! je me sauve, je
cours appeler des voisines; je reviens. Il étoit déjà mort. On ne l'auroit
jamais dit, le pauvre homme! il n'a pas eu d'agonie. Il n'a pas fait de frime
du tout; me voilà toute seule, sans homme... Je voyois bien qu'il n'iroit pas
loin. Le jour de notre délogement, qui étoit donc il y a eu mardi huit jours, il
n'a jamais pu porter que quatre chaises; encore il suoit. Il étoit fainéant, c'est
vrai; mais ne me disoit rien. Le veux-tu blanc, le veux-tu noir? c'étoit tout
un, et il faut que je rende tout à la Compagnie, jusqu'à ses cravates; j'en ai
égaré deux, ou peut-être les a-t-il vendues, le pauvre homme, pour boire un
coup d'eau-de-vie. Il n'avoit que ce défaut-là. Plus d'homme, ô ciel! plus
d'homme! il ne disoit pas grand'chose, mais encore c'étoit une consolation
de l'avoir là. Il me l'avoit toujours bien dit: Va, cet asthme me jouera
quelque tour. Eh bien, le v'là, le tour.... le v'là. Encore si c'étoit un homme
comme un autre, on diroit: mais jamais rien. Il ne m'a cassé qu'un miroir en
vingt ans; encore, c'est que je l'avois obstiné, et moi je l'appelois
quelquefois grand couard, grand lâche; il ne répondoit pas plus que ce
facultés, des sentiments, dont on trouve une expression si complète, une
note véritablement parlante dans ces regrets de l'une d'elles sur la mort de
«son homme», un invalide. A cette question: «Comment se porte votre
mari?—Bien, Monsieur, bien, oh! très-bien. Le pauvre cher homme! il a été
enterré hier... C'est jeudi matin qu'il dit: j'étouffe!—Tu étouffes, pauvre
Jacques, je l'appelois quelquefois comme ça par drôlerie. Je te l'avois bien
dit: c'est ton asthme. Mais pourtant respire.....—Je ne peux pas.—Ah! que
si, ne fais donc pas tant le douillet; mon Dieu, que je suis fâchée de lui avoir
dit ça! car il ne pouvoit pas, ça le tenoit comme un plomb. Je lui fis boire la
portion de confession d'hyacinthe que le chirurgien m'avoit donnée. Ça
coûtoit trente-deux sous ni plus ni moins, sans que je lui reproche au pauvre
cher homme: mais ça ne passoit pas. Quand je vis ça, je lui dis: Eh bien
Jacques, si j'envoyois chercher un prêtre?—Comme tu voudras.—J'envoyai
chercher le prêtre; il se confessa, le pauvre cher homme. Il n'avoit pas plus
de malice qu'un enfant, c'étoit tout un. Quand il fut confessé: Eh bien, vois-
tu, mon mari? c'est toujours une sûreté, vois-tu? on ne sait ni qui meurt ni
qui vit, tu le vois. Ça ne fait ni bien ni mal. On lui porta le bon Dieu à dix
heures. Il étoit assez tranquille. Je croyois qu'il alloit s'endormir. Un petit
moment après: Ma femme, ma femme!—Eh bien! que veux-tu?—Ah! mon
Dieu! je vois les poêlons qui tournent. C'est que j'avons quelques poêlons
attachés à la muraille vis-à-vis de son lit. Ah! mon Dieu! je me sauve, je
cours appeler des voisines; je reviens. Il étoit déjà mort. On ne l'auroit
jamais dit, le pauvre homme! il n'a pas eu d'agonie. Il n'a pas fait de frime
du tout; me voilà toute seule, sans homme... Je voyois bien qu'il n'iroit pas
loin. Le jour de notre délogement, qui étoit donc il y a eu mardi huit jours, il
n'a jamais pu porter que quatre chaises; encore il suoit. Il étoit fainéant, c'est
vrai; mais ne me disoit rien. Le veux-tu blanc, le veux-tu noir? c'étoit tout
un, et il faut que je rende tout à la Compagnie, jusqu'à ses cravates; j'en ai
égaré deux, ou peut-être les a-t-il vendues, le pauvre homme, pour boire un
coup d'eau-de-vie. Il n'avoit que ce défaut-là. Plus d'homme, ô ciel! plus
d'homme! il ne disoit pas grand'chose, mais encore c'étoit une consolation
de l'avoir là. Il me l'avoit toujours bien dit: Va, cet asthme me jouera
quelque tour. Eh bien, le v'là, le tour.... le v'là. Encore si c'étoit un homme
comme un autre, on diroit: mais jamais rien. Il ne m'a cassé qu'un miroir en
vingt ans; encore, c'est que je l'avois obstiné, et moi je l'appelois
quelquefois grand couard, grand lâche; il ne répondoit pas plus que ce
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chenet. Je me le reproche bien à présent. Eh! mon Dieu, plus d'homme! je
n'en trouverai jamais un comme cela; mais ce n'est pas tout encore, il
emmènera quelqu'un de la famille, car il avoit une jambe plus longue que
l'autre, quand on l'a mis dans la bière. Il n'y a rien de plus sûr et
certain..... [407]».
C'est de là pourtant, du plus bas peuple, de ces créatures disgraciées et
flétries dans tout leur être, que sortait tout ce monde de femmes, les
enchanteresses du temps, les reines de la beauté et de la galanterie, une
Laguerre, fille d'une marchande d'oublies, une Quoniam, fille d'une
rôtisseuse [408], une d'Hervieux, fille d'une blanchisseuse, une Contat, fille
d'une marchande de marée [409]. Sophie Arnould presque seule s'échappera
d'une famille à peu près bourgeoise: toutes les autres n'auront que la Halle
pour berceau, et monteront du ruisseau.
Dès l'enfance, ces filles du peuple croissent pour la séduction, dans le
cynisme, les sentiments ignobles, la langue nue et crue, les exemples, les
spectacles qui les entourent. Rien ne les défend, rien ne les protége; rien ne
dépose, rien ne conserve en elles le sens de l'honneur. Leur pudeur est
violée à peine formée. De la religion, elles retiennent seulement quelques
pratiques superstitieuses, l'usage par exemple de faire dire une messe à la
vierge tous les samedis, usage qu'elles garderont secrètement au plus fort de
leur libertinage [410]. L'idée du devoir, l'idée de la vertu de la femme, ne leur
est donnée que par les censures des voisins, les moqueries, les plaisanteries,
les cornes faites dans la rue aux jeunes filles qui se conduisent mal, à celles
qui sont, comme dit le peuple, «à l'enseigne de la veuve: j'en tenons.»
L'image même du mariage ne s'offre à elles que sous sa forme répugnante,
par le ménage bruyant d'injures et de coups.
Aux tentations qui assaillaient cette jeune fille sans frein, sans appui, sans
force et sans conscience morale, sans illusion même, se joignaient les
licences de la vie populaire, la liberté des plaisirs dont les parents donnaient
l'habitude et le goût à leurs enfants. Que d'occasions, de dangers! la
guinguette, les dimanches passés depuis le matin dans ces salons de
Ramponneau où, sur les murs comme dans les bouches, l'Ivresse jouait avec
n'en trouverai jamais un comme cela; mais ce n'est pas tout encore, il
emmènera quelqu'un de la famille, car il avoit une jambe plus longue que
l'autre, quand on l'a mis dans la bière. Il n'y a rien de plus sûr et
certain..... [407]».
C'est de là pourtant, du plus bas peuple, de ces créatures disgraciées et
flétries dans tout leur être, que sortait tout ce monde de femmes, les
enchanteresses du temps, les reines de la beauté et de la galanterie, une
Laguerre, fille d'une marchande d'oublies, une Quoniam, fille d'une
rôtisseuse [408], une d'Hervieux, fille d'une blanchisseuse, une Contat, fille
d'une marchande de marée [409]. Sophie Arnould presque seule s'échappera
d'une famille à peu près bourgeoise: toutes les autres n'auront que la Halle
pour berceau, et monteront du ruisseau.
Dès l'enfance, ces filles du peuple croissent pour la séduction, dans le
cynisme, les sentiments ignobles, la langue nue et crue, les exemples, les
spectacles qui les entourent. Rien ne les défend, rien ne les protége; rien ne
dépose, rien ne conserve en elles le sens de l'honneur. Leur pudeur est
violée à peine formée. De la religion, elles retiennent seulement quelques
pratiques superstitieuses, l'usage par exemple de faire dire une messe à la
vierge tous les samedis, usage qu'elles garderont secrètement au plus fort de
leur libertinage [410]. L'idée du devoir, l'idée de la vertu de la femme, ne leur
est donnée que par les censures des voisins, les moqueries, les plaisanteries,
les cornes faites dans la rue aux jeunes filles qui se conduisent mal, à celles
qui sont, comme dit le peuple, «à l'enseigne de la veuve: j'en tenons.»
L'image même du mariage ne s'offre à elles que sous sa forme répugnante,
par le ménage bruyant d'injures et de coups.
Aux tentations qui assaillaient cette jeune fille sans frein, sans appui, sans
force et sans conscience morale, sans illusion même, se joignaient les
licences de la vie populaire, la liberté des plaisirs dont les parents donnaient
l'habitude et le goût à leurs enfants. Que d'occasions, de dangers! la
guinguette, les dimanches passés depuis le matin dans ces salons de
Ramponneau où, sur les murs comme dans les bouches, l'Ivresse jouait avec
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l'Obscénité! Quelles écoles, toutes ces Courtilles où les petites filles
s'essayaient sur leurs petites jambes à danser la Fricassée! La femme
s'éveillait là chez l'enfant; ses sens, ses coquetteries, ses ambitions y
naissaient comme dans une atmosphère chaude et corrompue, chargée d'une
odeur de gros vin et des fumées de la goguette. C'était là que venait à la
jeune fille le désir de fringuer; c'était là qu'elle paraissait et paradait bientôt
Avec le bonnet à picot
Monté tout frais en misticot,
en gorgerette de linon ou de mignonnette,
La coiffe faisant le licou,
Par derrière nouée en chou,
le long juste de drap sur lequel un étroit mouchoir
Dit aux galants: venez y voir,
la breloque à l'oreille, le tablier de mousseline, le clavier de la ceinture à la
pochette, le bouquet à la bavette, la courte cotte brune ou rouge, les
mitaines de fin tricot, le crucifix d'or à coulant, le bas à coin, et le soulier à
la boucle de Tombacle [411].
Que la fille fût un peu bien tournée, qu'elle eût du goût à la danse, elle
devenait vite une des célébrités de l'endroit. Elle prenait le ton, l'allure de ce
grand personnage du plaisir populaire que nous a peint Rétif de la Bretonne,
«la danseuse de guinguette» dont il nous a gardé le cri: «Garçon! un canard,
et que cela soit du bon, ou je te cogne!» Elle devenait dans le salon du
Grand Vainqueur le boute-en-train des dansées vigoureuses, une
achalandeuse qui avait le droit d'amener qui elle voulait, d'être servie au
prix coûtant, et de faire un bon souper à deux pour dix-huit sols.
L'auteur des Contemporaines nous les montre encore, les jolies vendeuses,
les jolies crieuses de la rue, les jolies poissardes, allant goûter soit à la
Maison Blanche, soit à la Glacière, et ne demandant qu'à bâfrer et à se
secouer le cotillon. On les voit dans leurs déshabillés de toile à carreaux
rouges avec un grand tablier de taffetas noir à poches de six doigts plus long
que la jupe courte, avec leurs bas de laine blanche à coins rouges; on les
voit dans leur casaquin blanc sur une jupe de taffetas cramoisi; on les voit
s'essayaient sur leurs petites jambes à danser la Fricassée! La femme
s'éveillait là chez l'enfant; ses sens, ses coquetteries, ses ambitions y
naissaient comme dans une atmosphère chaude et corrompue, chargée d'une
odeur de gros vin et des fumées de la goguette. C'était là que venait à la
jeune fille le désir de fringuer; c'était là qu'elle paraissait et paradait bientôt
Avec le bonnet à picot
Monté tout frais en misticot,
en gorgerette de linon ou de mignonnette,
La coiffe faisant le licou,
Par derrière nouée en chou,
le long juste de drap sur lequel un étroit mouchoir
Dit aux galants: venez y voir,
la breloque à l'oreille, le tablier de mousseline, le clavier de la ceinture à la
pochette, le bouquet à la bavette, la courte cotte brune ou rouge, les
mitaines de fin tricot, le crucifix d'or à coulant, le bas à coin, et le soulier à
la boucle de Tombacle [411].
Que la fille fût un peu bien tournée, qu'elle eût du goût à la danse, elle
devenait vite une des célébrités de l'endroit. Elle prenait le ton, l'allure de ce
grand personnage du plaisir populaire que nous a peint Rétif de la Bretonne,
«la danseuse de guinguette» dont il nous a gardé le cri: «Garçon! un canard,
et que cela soit du bon, ou je te cogne!» Elle devenait dans le salon du
Grand Vainqueur le boute-en-train des dansées vigoureuses, une
achalandeuse qui avait le droit d'amener qui elle voulait, d'être servie au
prix coûtant, et de faire un bon souper à deux pour dix-huit sols.
L'auteur des Contemporaines nous les montre encore, les jolies vendeuses,
les jolies crieuses de la rue, les jolies poissardes, allant goûter soit à la
Maison Blanche, soit à la Glacière, et ne demandant qu'à bâfrer et à se
secouer le cotillon. On les voit dans leurs déshabillés de toile à carreaux
rouges avec un grand tablier de taffetas noir à poches de six doigts plus long
que la jupe courte, avec leurs bas de laine blanche à coins rouges; on les
voit dans leur casaquin blanc sur une jupe de taffetas cramoisi; on les voit
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dans leur jupe à courtes basques faite d'une indienne à mouches rouges avec
un tablier de burat vert. On les entend chanter au Pavillon Chinois, leur
cabaret de prédilection:
Je suis une fille d'honneur,
Ainsi, comme l'était ma mère;
J'ai pris naissance d'un malheur
Qui fait que j'ignore mon père.
........................
ou bien:
En revenant de Saint-Denis
Où l'on boit à grande mesure,
J'allais pour regagner Paris
Un peu poussée de nourriture.
......................
ou bien encore:
Il m'a démis la luette.
Ah! ah! qui me la remettra!
.....................
Et ces coureuses de guinguettes, on les retrouve dansant, chantant, buvant
au p'tit trou, au Pont au Bled, au Petit-Gentilly, au Grand Vainqueur de la
barrière des Gobelins.
Cette vie n'allait guère sans une liaison avec quelque joli coureur, quelque
laquais, quelque sergent aux gardes, quelqu'un de ces recruteurs, véritables
roués de la canaille, corrupteurs épouvantables de toute cette jeunesse des
marchés et des bals. De ces liaisons, de ce libertinage, beaucoup de filles
descendaient au métier du vice. Elles tombaient à quelque taudis de la rue
Maubuée ou de la rue Pierre-au-lard. Elles hasardaient un: chit! chit! à la
fenêtre d'une rue obscure. Elles devenaient, dans le crépuscule, ce que le
siècle appelait «des ambulantes». Les plus heureuses, les moins éhontées,
obtenaient de quelque élève en chirurgie, d'un procureur infidèle à sa
femme, le petit mobilier, la tenture de siamoise ou de Bergame, l'ambition
un tablier de burat vert. On les entend chanter au Pavillon Chinois, leur
cabaret de prédilection:
Je suis une fille d'honneur,
Ainsi, comme l'était ma mère;
J'ai pris naissance d'un malheur
Qui fait que j'ignore mon père.
........................
ou bien:
En revenant de Saint-Denis
Où l'on boit à grande mesure,
J'allais pour regagner Paris
Un peu poussée de nourriture.
......................
ou bien encore:
Il m'a démis la luette.
Ah! ah! qui me la remettra!
.....................
Et ces coureuses de guinguettes, on les retrouve dansant, chantant, buvant
au p'tit trou, au Pont au Bled, au Petit-Gentilly, au Grand Vainqueur de la
barrière des Gobelins.
Cette vie n'allait guère sans une liaison avec quelque joli coureur, quelque
laquais, quelque sergent aux gardes, quelqu'un de ces recruteurs, véritables
roués de la canaille, corrupteurs épouvantables de toute cette jeunesse des
marchés et des bals. De ces liaisons, de ce libertinage, beaucoup de filles
descendaient au métier du vice. Elles tombaient à quelque taudis de la rue
Maubuée ou de la rue Pierre-au-lard. Elles hasardaient un: chit! chit! à la
fenêtre d'une rue obscure. Elles devenaient, dans le crépuscule, ce que le
siècle appelait «des ambulantes». Les plus heureuses, les moins éhontées,
obtenaient de quelque élève en chirurgie, d'un procureur infidèle à sa
femme, le petit mobilier, la tenture de siamoise ou de Bergame, l'ambition
Page 169
et l'envie de la fille du peuple. D'autres s'élevaient jusqu'à une demi-lune du
Pont-Neuf, dont un amoureux leur payait le fonds. D'autres encore, retirées
de l'infamie, étaient mises dans un couvent par un vieillard, usant, disait le
temps, de la méthode des jardiniers qui chauffent le céleri [412]; le couvent les
dépouillait de leurs anciennes habitudes, les décrassait, lavait le plus gros de
leur passé, les formait à la tenue d'une fille du monde.
Peu de filles, il est juste de le reconnaître, tombaient d'elles-mêmes dans les
hontes dernières du vice. Bien souvent la misère les y poussait par degrés
ou les y plongeait d'un seul coup; et l'on trouve dans toute cette corruption
comme un premier fond de désespoir. Dix à douze sous, c'était alors le
salaire d'une journée de femme, et ce dont il allait qu'elle vécût [413]. Encore
ce salaire était-il précaire, menacé, rogné à la fin du siècle par une mode
presque générale: l'immixtion de l'homme, dans les travaux, dans les
ouvrages les plus propres à la main de la femme, toutes ces créations de
cordonniers pour femmes, tailleurs pour femmes, coiffeurs pour femmes. Et
quel gagne-pain restait à la femme, lorsque Linguet dénonçait la
concurrence faite à ce travail essentiellement féminin, la broderie, par ces
laquais brodant à l'antichambre, par ces grenadiers faisant du filé aux corps
de garde, et fatiguant les habitants de leur garnison avec les offres des
manchettes et des bouffantes dont étaient bourrées les poches de leurs
uniformes [414]?
Sur la tête de toutes ces femmes de débauche [415], échappant à la misère,
sortant du peuple, s'élevant à un commencement de fortune, prenant peu à
peu, d'aventures en aventures, une sorte de rang dans le vice, une espèce de
place dans la société, il y avait toujours suspendu la main et la menace de la
police, le caprice, l'arbitraire de ses sévérités et de ses brutalités. A l'horizon
de sa vie, au bout de ses pensées, la fille entretenue voyait toujours se
dresser cette maison de la Salpêtrière dont les portes s'ouvraient si
facilement devant elle pour un bacchanal dont elle était innocente, pour
l'amour d'un fils de famille qu'elle accueillait, parfois pour une bagatelle,
souvent pour un soupçon. Par elle-même ou par le récit de ses compagnes,
elle savait ce qu'était le terrible Hôpital; elle savait la façon expéditive des
sentences du tribunal de Police, et comment après cette lecture de l'huissier:
«Une telle arrêtée à 10 heures du soir, faisant telle chose», ou simplement:
«Une telle accusée de telle chose, arrêtée»,—ce mot, ce seul mot: A
l'hôpital! à l'hôpital! à l'hôpital! tombait de la bouche d'une justice sourde
Pont-Neuf, dont un amoureux leur payait le fonds. D'autres encore, retirées
de l'infamie, étaient mises dans un couvent par un vieillard, usant, disait le
temps, de la méthode des jardiniers qui chauffent le céleri [412]; le couvent les
dépouillait de leurs anciennes habitudes, les décrassait, lavait le plus gros de
leur passé, les formait à la tenue d'une fille du monde.
Peu de filles, il est juste de le reconnaître, tombaient d'elles-mêmes dans les
hontes dernières du vice. Bien souvent la misère les y poussait par degrés
ou les y plongeait d'un seul coup; et l'on trouve dans toute cette corruption
comme un premier fond de désespoir. Dix à douze sous, c'était alors le
salaire d'une journée de femme, et ce dont il allait qu'elle vécût [413]. Encore
ce salaire était-il précaire, menacé, rogné à la fin du siècle par une mode
presque générale: l'immixtion de l'homme, dans les travaux, dans les
ouvrages les plus propres à la main de la femme, toutes ces créations de
cordonniers pour femmes, tailleurs pour femmes, coiffeurs pour femmes. Et
quel gagne-pain restait à la femme, lorsque Linguet dénonçait la
concurrence faite à ce travail essentiellement féminin, la broderie, par ces
laquais brodant à l'antichambre, par ces grenadiers faisant du filé aux corps
de garde, et fatiguant les habitants de leur garnison avec les offres des
manchettes et des bouffantes dont étaient bourrées les poches de leurs
uniformes [414]?
Sur la tête de toutes ces femmes de débauche [415], échappant à la misère,
sortant du peuple, s'élevant à un commencement de fortune, prenant peu à
peu, d'aventures en aventures, une sorte de rang dans le vice, une espèce de
place dans la société, il y avait toujours suspendu la main et la menace de la
police, le caprice, l'arbitraire de ses sévérités et de ses brutalités. A l'horizon
de sa vie, au bout de ses pensées, la fille entretenue voyait toujours se
dresser cette maison de la Salpêtrière dont les portes s'ouvraient si
facilement devant elle pour un bacchanal dont elle était innocente, pour
l'amour d'un fils de famille qu'elle accueillait, parfois pour une bagatelle,
souvent pour un soupçon. Par elle-même ou par le récit de ses compagnes,
elle savait ce qu'était le terrible Hôpital; elle savait la façon expéditive des
sentences du tribunal de Police, et comment après cette lecture de l'huissier:
«Une telle arrêtée à 10 heures du soir, faisant telle chose», ou simplement:
«Une telle accusée de telle chose, arrêtée»,—ce mot, ce seul mot: A
l'hôpital! à l'hôpital! à l'hôpital! tombait de la bouche d'une justice sourde
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aux pleurs, aux gémissements, aux sanglots qui succédaient, dans la voix
des condamnées, aux insolences des filles de la Régence [416]. L'Hôpital,
c'étaient les rigueurs d'un autre siècle, une discipline presque barbare; la
femme y était rasée [417], et, en cas de récidive, elle était soumise à des
châtiments corporels. L'indulgence des mœurs avait beau corriger la lettre
des lois; si rassurée qu'elle fût par la tolérance ordinaire du pouvoir dont
elle dépendait, par ses accommodements et ses facilités, la fille n'oubliait
point que cette sévérité, qu'on laissait dormir, pouvait se réveiller tout à
coup. La police pouvait un matin être forcée de faire du zèle par un livre
lancé contre l'administration, par le cri d'un «ami des mœurs» la rendant
responsable des désordres qu'amenaient les filles dans les familles, que sais-
je? par un mandement d'archevêque. Il suffisait d'un de ces coups de fouet
pour qu'à l'improviste, sans cause, sans motif, on fît main basse sur toutes
les filles arrêtées en masse, chez elles, à la sortie des spectacles, aux foires,
—à l'exception de celles-là seules qui avaient la voiture au mois.
Mais, en contradiction avec les lois policières, il y avait d'autres lois bien
plus effectives, bien mieux appuyées sur l'assentiment du public, qui
soustrayaient la fille entretenue à ces sévérités accidentelles, à ces
enlèvements qui peuplaient la Salpêtrière, Saint-Martin et Sainte-Pélagie.
Jusqu'en novembre 1774 [418], il suffisait à une femme de l'encataloguement,
de l'inscription à l'opéra ou à la Comédie-Française, pour ne plus être
soumise au bon plaisir de la police, pour jouir de l'inviolabilité commune, et
entrer pour ainsi dire dans une possession absolue de sa personne. La
dernière des filles de chœur, de chant ou de danse, la dernière des figurantes
était émancipée de droit: un père, une mère, indignés de son inconduite, ne
pouvaient plus exercer sur elle l'autorité paternelle; et il lui était permis de
braver un mari, si elle était mariée [419]. Aussi, de la part de toutes ces
femmes, demi-castors, filles de vertu mourante, quelles aspirations vers ces
planches qui donnaient l'affranchissement, qui délivraient du pouvoir de la
famille, qui sauvaient des rapports de l'inspecteur Quidor! Monter là c'était
l'effort et l'ambition de chacune. Toutes les protections qu'elles pouvaient
capter, elles les mettaient en jeu pour arriver jusqu'à un Thuret ou jusqu'à un
de Vismes, pour franchir la porte de ce cabinet fameux et redoutable, le
cabinet du directeur. Et n'est-ce pas là, sous les pilastres aux feuilles
d'acanthe, au-dessous des nymphes nues dormant dans les grands cadres,
dans le boudoir majestueux où le maître tout-puissant trône en robe de
des condamnées, aux insolences des filles de la Régence [416]. L'Hôpital,
c'étaient les rigueurs d'un autre siècle, une discipline presque barbare; la
femme y était rasée [417], et, en cas de récidive, elle était soumise à des
châtiments corporels. L'indulgence des mœurs avait beau corriger la lettre
des lois; si rassurée qu'elle fût par la tolérance ordinaire du pouvoir dont
elle dépendait, par ses accommodements et ses facilités, la fille n'oubliait
point que cette sévérité, qu'on laissait dormir, pouvait se réveiller tout à
coup. La police pouvait un matin être forcée de faire du zèle par un livre
lancé contre l'administration, par le cri d'un «ami des mœurs» la rendant
responsable des désordres qu'amenaient les filles dans les familles, que sais-
je? par un mandement d'archevêque. Il suffisait d'un de ces coups de fouet
pour qu'à l'improviste, sans cause, sans motif, on fît main basse sur toutes
les filles arrêtées en masse, chez elles, à la sortie des spectacles, aux foires,
—à l'exception de celles-là seules qui avaient la voiture au mois.
Mais, en contradiction avec les lois policières, il y avait d'autres lois bien
plus effectives, bien mieux appuyées sur l'assentiment du public, qui
soustrayaient la fille entretenue à ces sévérités accidentelles, à ces
enlèvements qui peuplaient la Salpêtrière, Saint-Martin et Sainte-Pélagie.
Jusqu'en novembre 1774 [418], il suffisait à une femme de l'encataloguement,
de l'inscription à l'opéra ou à la Comédie-Française, pour ne plus être
soumise au bon plaisir de la police, pour jouir de l'inviolabilité commune, et
entrer pour ainsi dire dans une possession absolue de sa personne. La
dernière des filles de chœur, de chant ou de danse, la dernière des figurantes
était émancipée de droit: un père, une mère, indignés de son inconduite, ne
pouvaient plus exercer sur elle l'autorité paternelle; et il lui était permis de
braver un mari, si elle était mariée [419]. Aussi, de la part de toutes ces
femmes, demi-castors, filles de vertu mourante, quelles aspirations vers ces
planches qui donnaient l'affranchissement, qui délivraient du pouvoir de la
famille, qui sauvaient des rapports de l'inspecteur Quidor! Monter là c'était
l'effort et l'ambition de chacune. Toutes les protections qu'elles pouvaient
capter, elles les mettaient en jeu pour arriver jusqu'à un Thuret ou jusqu'à un
de Vismes, pour franchir la porte de ce cabinet fameux et redoutable, le
cabinet du directeur. Et n'est-ce pas là, sous les pilastres aux feuilles
d'acanthe, au-dessous des nymphes nues dormant dans les grands cadres,
dans le boudoir majestueux où le maître tout-puissant trône en robe de
Page 171
chambre auprès du bureau chargé de faisceaux de licteurs, de casques à
panaches, de brocarts, de partitions ouvertes de Castor et Pollux, n'est-ce
pas là que Baudouin, le peintre et l'historien de la demi-vertu, a placé le
Chemin de la fortune? Généralement le directeur est un homme; sur une
mine de jeunesse, sur un joli sourire, sur un bout de jambe, sur un peu de
gentillesse et beaucoup de bonne volonté qu'on lui montre, il consent à
recevoir et à agréer. Une fois le maître séduit, la femme est inscrite; et
quelque peu douée qu'elle soit, Maltaire le Diable, ou quelque autre habile
homme la mettra, au bout de trois mois, en état de paraître sur ses jambes
dans un ballet. C'est alors qu'elle se montrera dans les «espaliers» vêtue de
soie couleur de ciel et couleur d'eau, habillée en ruisseau, déguisée en fleur,
en rayon, enveloppée de gaze, couronnée de guirlandes, demi-nue et le
corps visible à travers le nuage écourté, la jupe de rubans, la petite tenue de
déesse que le fripon crayon de Boquet excelle à dessiner; et les aventures ne
tarderont pas à venir. Mais encore mieux qu'aux représentations, la petite
danseuse prendra les cœurs pendant les répétitions, les longues répétitions
d'hiver. Sur une chaise conquise, non sans peine, tout au bord de l'orchestre,
la jambe nonchalamment croisée sur le genou, enveloppée d'hermine et de
martre zibeline, les pieds sur une chaufferette de velours cramoisi, faisant
d'un air distrait des nœuds avec une navette d'or, ouvrant ses tabatières,
aspirant les sels d'un flacon de cristal de roche, jetant mille regards à la
dérobée, et comme échappés, dans la coulisse pleine d'hommes, elle aura
tout son prix. La haute finance, les riches étrangers, ne tarderont pas à
l'apprécier. Et, à la suite d'une de ces répétitions, la fortune arrivera chez la
fille d'Opéra sous la figure d'un traitant [420].
C'était là le grand pas, l'envolée de la fille galante vers le grand monde, vers
la haute sphère des demoiselles du bon ton, un monde auquel rien ne
manquait, qui avait ses poëtes, ses artistes, ses médecins, ses salons, ses
directeurs même et une église [421]! des heiduques dont la taille étonnait la
rue [422], des loges d'apparat aux représentations courues, des places aux
séances de l'Académie où il trônait dans une lumière de diamants! Le salon
de peinture était rempli des images de ce monde; l'art lui demandait ses
modèles; la sculpture lui modelait dans le talc [423] une immortalité légère, la
panaches, de brocarts, de partitions ouvertes de Castor et Pollux, n'est-ce
pas là que Baudouin, le peintre et l'historien de la demi-vertu, a placé le
Chemin de la fortune? Généralement le directeur est un homme; sur une
mine de jeunesse, sur un joli sourire, sur un bout de jambe, sur un peu de
gentillesse et beaucoup de bonne volonté qu'on lui montre, il consent à
recevoir et à agréer. Une fois le maître séduit, la femme est inscrite; et
quelque peu douée qu'elle soit, Maltaire le Diable, ou quelque autre habile
homme la mettra, au bout de trois mois, en état de paraître sur ses jambes
dans un ballet. C'est alors qu'elle se montrera dans les «espaliers» vêtue de
soie couleur de ciel et couleur d'eau, habillée en ruisseau, déguisée en fleur,
en rayon, enveloppée de gaze, couronnée de guirlandes, demi-nue et le
corps visible à travers le nuage écourté, la jupe de rubans, la petite tenue de
déesse que le fripon crayon de Boquet excelle à dessiner; et les aventures ne
tarderont pas à venir. Mais encore mieux qu'aux représentations, la petite
danseuse prendra les cœurs pendant les répétitions, les longues répétitions
d'hiver. Sur une chaise conquise, non sans peine, tout au bord de l'orchestre,
la jambe nonchalamment croisée sur le genou, enveloppée d'hermine et de
martre zibeline, les pieds sur une chaufferette de velours cramoisi, faisant
d'un air distrait des nœuds avec une navette d'or, ouvrant ses tabatières,
aspirant les sels d'un flacon de cristal de roche, jetant mille regards à la
dérobée, et comme échappés, dans la coulisse pleine d'hommes, elle aura
tout son prix. La haute finance, les riches étrangers, ne tarderont pas à
l'apprécier. Et, à la suite d'une de ces répétitions, la fortune arrivera chez la
fille d'Opéra sous la figure d'un traitant [420].
C'était là le grand pas, l'envolée de la fille galante vers le grand monde, vers
la haute sphère des demoiselles du bon ton, un monde auquel rien ne
manquait, qui avait ses poëtes, ses artistes, ses médecins, ses salons, ses
directeurs même et une église [421]! des heiduques dont la taille étonnait la
rue [422], des loges d'apparat aux représentations courues, des places aux
séances de l'Académie où il trônait dans une lumière de diamants! Le salon
de peinture était rempli des images de ce monde; l'art lui demandait ses
modèles; la sculpture lui modelait dans le talc [423] une immortalité légère, la
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seule qu'il pût porter! Les Vauxhall, les Colisées ne semblaient s'élever que
pour lui; les architectes rêvaient des Parthénons en son honneur. Son luxe
passait dans les promenades publiques comme un triomphe: ses voitures de
porcelaine, aux traits de marcassite, émerveillaient Longchamps. Ce n'était
que richesse autour de lui, que magnificence sous sa main; si bien qu'aux
encans publics, les femmes les plus titrées et les plus opulentes se
disputaient ses dépouilles et les choses à sa marque. Par ce qu'il répandait
de splendeur et d'éclat, par le spectacle prodigieux qu'il donnait, par ses
mille éblouissements, son bruit, son mouvement, ses élévations subites, ses
changements imprévus, ce monde ressemblait à une féerie. Par tout ce qu'il
touchait, tout ce qu'il approchait, ce qu'il séduisait, il s'élevait à la
puissance. Il occupait et distrayait le coucher du Roi qui s'amusait de ses
anecdotes, et feuilletait en souriant le roman libre de ses jours et de ses
nuits. Il intéressait la cour; il passionnait Versailles où l'exil d'une Razetti
faisait une émeute [424]. Il était presque un pouvoir, un pouvoir qui comptait
des créatures et des victimes, un pouvoir qui poussait Rochon de Chabannes
dans la diplomatie, un pouvoir qui obtenait une lettre de cachet contre
Champcenets!
Chose singulière! toutes les femmes de ce monde s'élèvent avec leurs
aventures. De la prostitution, elles dégagent la grande galanterie du dix-
huitième siècle. Elles apportent une élégance à la débauche, parent le vice
d'une sorte de grandeur, et retrouvent dans le scandale comme une gloire et
comme une grâce de la courtisane antique. Venues de la rue, ces créatures,
tout à coup radieuses, adorées, semblent couronner le libertinage et
l'immoralité du temps. En haut du siècle, elles représentent la Fortune du
Plaisir. Elles ont la fascination de tous les dons, de toutes les prodigalités,
de toutes les folies. Elles portent en elles tous les appétits du temps; elles en
portent tous les goûts. L'esprit du dix-huitième siècle montre en elles sa
séduction suprême et sa fleur de cynisme. Elles répandent l'esprit, elles
l'accueillent, elles le caressent et l'enivrent. Elles jettent, à la façon de
Sophie Arnould, sur les hommes et les choses, ces mots, ces pensées qu'on
dirait jetées par Chamfort dans le moule d'un jeu de mots; elles écrivent ces
lettres sans art qui s'élèvent chez l'une au ton gras de Rabelais, chez l'autre à
l'enjouement de la Fontaine. Elles se donnent sur leurs théâtres l'amusement
de la comédie inédite, le régal des plus fines débauches de l'esprit français.
Elles vivent dans l'atmosphère de l'opéra du jour, de la pièce nouvelle, du
pour lui; les architectes rêvaient des Parthénons en son honneur. Son luxe
passait dans les promenades publiques comme un triomphe: ses voitures de
porcelaine, aux traits de marcassite, émerveillaient Longchamps. Ce n'était
que richesse autour de lui, que magnificence sous sa main; si bien qu'aux
encans publics, les femmes les plus titrées et les plus opulentes se
disputaient ses dépouilles et les choses à sa marque. Par ce qu'il répandait
de splendeur et d'éclat, par le spectacle prodigieux qu'il donnait, par ses
mille éblouissements, son bruit, son mouvement, ses élévations subites, ses
changements imprévus, ce monde ressemblait à une féerie. Par tout ce qu'il
touchait, tout ce qu'il approchait, ce qu'il séduisait, il s'élevait à la
puissance. Il occupait et distrayait le coucher du Roi qui s'amusait de ses
anecdotes, et feuilletait en souriant le roman libre de ses jours et de ses
nuits. Il intéressait la cour; il passionnait Versailles où l'exil d'une Razetti
faisait une émeute [424]. Il était presque un pouvoir, un pouvoir qui comptait
des créatures et des victimes, un pouvoir qui poussait Rochon de Chabannes
dans la diplomatie, un pouvoir qui obtenait une lettre de cachet contre
Champcenets!
Chose singulière! toutes les femmes de ce monde s'élèvent avec leurs
aventures. De la prostitution, elles dégagent la grande galanterie du dix-
huitième siècle. Elles apportent une élégance à la débauche, parent le vice
d'une sorte de grandeur, et retrouvent dans le scandale comme une gloire et
comme une grâce de la courtisane antique. Venues de la rue, ces créatures,
tout à coup radieuses, adorées, semblent couronner le libertinage et
l'immoralité du temps. En haut du siècle, elles représentent la Fortune du
Plaisir. Elles ont la fascination de tous les dons, de toutes les prodigalités,
de toutes les folies. Elles portent en elles tous les appétits du temps; elles en
portent tous les goûts. L'esprit du dix-huitième siècle montre en elles sa
séduction suprême et sa fleur de cynisme. Elles répandent l'esprit, elles
l'accueillent, elles le caressent et l'enivrent. Elles jettent, à la façon de
Sophie Arnould, sur les hommes et les choses, ces mots, ces pensées qu'on
dirait jetées par Chamfort dans le moule d'un jeu de mots; elles écrivent ces
lettres sans art qui s'élèvent chez l'une au ton gras de Rabelais, chez l'autre à
l'enjouement de la Fontaine. Elles se donnent sur leurs théâtres l'amusement
de la comédie inédite, le régal des plus fines débauches de l'esprit français.
Elles vivent dans l'atmosphère de l'opéra du jour, de la pièce nouvelle, du
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livre de la semaine. Elles touchent aux lettres, elles s'entourent d'hommes
de lettres. Des écrivains leur doivent leur premier amour, des poëtes leur
apportent leur dernier soupir. A leurs soupers, aux soupers des Dervieux,
des Duthé, des Julie Talma, des Guimard, les philosophes se pressent,
apportant le rêve de leurs idées, buvant à l'avenir devant la Volupté [425].
Auprès d'elles s'empressent et s'agitent les plus grands noms, les plus
grandes passions, les princes, les idées, les cœurs, les intelligences.
Véritables favorites de l'opinion publique, chaque jour elles grandissent par
leurs amants, par leur popularité, par la renommée de leur atticisme dans
toute l'Europe; et la curiosité, l'attention, le génie même du dix-huitième
siècle, tourne un moment autour de ces filles célèbres, comme autour de ses
muses et de ses patronnes familières.
Par les chanteuses, les danseuses, les comédiennes, toutes les femmes de
théâtre qui, avec leurs talents et leur renom, lui donnaient un si grand lustre,
ce monde des impures fameuses est entré, dès le commencement du siècle,
dans la société même et au plus haut de la bonne compagnie. Le dix-
huitième siècle, qui refuse aux comédiennes la bénédiction nuptiale [426], qui
jette aux berges de la Seine le cadavre des plus illustres, le dix-huitième
siècle n'a point pour la femme de théâtre le mépris et, si l'on peut dire, le
dégoût de ses lois. La femme de théâtre ne trouve pas autour d'elle la
répulsion des préjugés bourgeois. La société, loin de se fermer devant elle,
la recherche, la caresse, l'adule, va au-devant de son intelligence, de sa
gaieté, de son esprit. Mlle Lecouvreur raconte dans une lettre d'une naïveté
charmante le grand et le continuel effort qu'il lui faut faire pour se dérober à
des invitations de grandes dames, jalouses de la posséder, se disputant,
s'arrachant sa personne, l'enlevant à cette vie d'intimité et de bonne amitié si
douce et si chère à son cœur [427]. C'est à l'hôtel Bouillon que la Pélissier
débite ses meilleures et ses plus grosses bêtises. On voit le plus grand
monde se rendre à un bal champêtre donné par Mlle Antier, pour la
convalescence du Roi, dans la prairie d'Auteuil; un bal où les dames du plus
beau nom dansent jusqu'au matin sous les saules illuminés [428].
Pendant une partie du siècle, les femmes les mieux nées iront s'asseoir à
cette table de mademoiselle Quinault, où elles entendront causer et rire
toutes les idées et toutes les ivresses du temps. Le rapprochement est
continu, journalier; et c'est à peine s'il reste encore une distance entre la
présidente Portail et Sophie Arnould, quand elles ont entre elles cette
de lettres. Des écrivains leur doivent leur premier amour, des poëtes leur
apportent leur dernier soupir. A leurs soupers, aux soupers des Dervieux,
des Duthé, des Julie Talma, des Guimard, les philosophes se pressent,
apportant le rêve de leurs idées, buvant à l'avenir devant la Volupté [425].
Auprès d'elles s'empressent et s'agitent les plus grands noms, les plus
grandes passions, les princes, les idées, les cœurs, les intelligences.
Véritables favorites de l'opinion publique, chaque jour elles grandissent par
leurs amants, par leur popularité, par la renommée de leur atticisme dans
toute l'Europe; et la curiosité, l'attention, le génie même du dix-huitième
siècle, tourne un moment autour de ces filles célèbres, comme autour de ses
muses et de ses patronnes familières.
Par les chanteuses, les danseuses, les comédiennes, toutes les femmes de
théâtre qui, avec leurs talents et leur renom, lui donnaient un si grand lustre,
ce monde des impures fameuses est entré, dès le commencement du siècle,
dans la société même et au plus haut de la bonne compagnie. Le dix-
huitième siècle, qui refuse aux comédiennes la bénédiction nuptiale [426], qui
jette aux berges de la Seine le cadavre des plus illustres, le dix-huitième
siècle n'a point pour la femme de théâtre le mépris et, si l'on peut dire, le
dégoût de ses lois. La femme de théâtre ne trouve pas autour d'elle la
répulsion des préjugés bourgeois. La société, loin de se fermer devant elle,
la recherche, la caresse, l'adule, va au-devant de son intelligence, de sa
gaieté, de son esprit. Mlle Lecouvreur raconte dans une lettre d'une naïveté
charmante le grand et le continuel effort qu'il lui faut faire pour se dérober à
des invitations de grandes dames, jalouses de la posséder, se disputant,
s'arrachant sa personne, l'enlevant à cette vie d'intimité et de bonne amitié si
douce et si chère à son cœur [427]. C'est à l'hôtel Bouillon que la Pélissier
débite ses meilleures et ses plus grosses bêtises. On voit le plus grand
monde se rendre à un bal champêtre donné par Mlle Antier, pour la
convalescence du Roi, dans la prairie d'Auteuil; un bal où les dames du plus
beau nom dansent jusqu'au matin sous les saules illuminés [428].
Pendant une partie du siècle, les femmes les mieux nées iront s'asseoir à
cette table de mademoiselle Quinault, où elles entendront causer et rire
toutes les idées et toutes les ivresses du temps. Le rapprochement est
continu, journalier; et c'est à peine s'il reste encore une distance entre la
présidente Portail et Sophie Arnould, quand elles ont entre elles cette
Page 174
conversation que Paris répète, et dont l'actrice sort avec le beau rôle, à la
joie de Diderot. Le mariage ouvrait encore la société à ces femmes et les
établissait à la cour même; un homme follement amoureux, ou bien un
homme ruiné, n'ayant plus d'honneur à perdre et n'ayant plus que son nom à
vendre, les sortait de leur passé, les élevait aux honneurs, aux priviléges de
la femme titrée, aux droits même de la marquise: droit à la livrée, au porte-
robe, au sac, au carreau à l'Église [429].
A côté de cette galanterie triomphante, éblouissante, et qui faisait tant de
bruit dans un si grand jour, à côté de ces femmes de plaisir, donnant en
spectacle toutes les débauches de la grâce, de l'esprit, du goût, couronnées
d'impudeur et de folie, cyniques et superbes, il se trouvait une autre
galanterie. D'autres femmes galantes, moins en vue, se dessinent à demi
dans une lumière sans éclat qui leur donne une douceur et semble leur
laisser une modestie. L'amour vénal qu'elles représentent emprunte à la
jeunesse de leurs goûts, à l'air qu'elles respirent, à la campagne qu'elles
habitent je ne sais quelle innocence légère mêlée à un vague parfum
d'idylle. Ça et là dans leur vie, des coins de pastorale se montrent qui font
repasser devant les yeux un paysage de Boucher que traverse une bergère
enrubannée; ou plutôt le souvenir vous revient d'une de ces esquisses
volantes où Fragonard peint, en écartant les branches d'arbres, la Volupté
courant sur l'herbe en habit de villageoise.
De ces femmes, il faut aller chercher le type dans cette aimable personne à
la taille fine, à la main si petite, aux yeux vifs et parlants, au nez un peu
retroussé, au menton troué d'une fossette [430]; il faut en demander le charme
à cette petite personne élégante, gracieuse et vive, la courtisane Mazarelli,
que l'on voit toujours à l'ombre des grands arbres, sur les prés, le soir, assise
sur les meules de foin, regardant la nuit venir, marchant au bord de l'eau,
disparaissant au milieu des roseaux des îles de la Seine près de Charenton,
puis reparaissant dans ce joli bateau dont souvent, par jeu, ses mains
touchent les rames; courses, promenades, fêtes sur l'herbe, fêtes sur l'eau,
où promenant à sa suite, dans le décor de l'été ou du printemps, la gaieté et
les coquetteries des ballets champêtres de l'Opéra Italien qu'elle vient de
quitter, elle se fait accompagner des jeunes filles des deux rives, habillées
joie de Diderot. Le mariage ouvrait encore la société à ces femmes et les
établissait à la cour même; un homme follement amoureux, ou bien un
homme ruiné, n'ayant plus d'honneur à perdre et n'ayant plus que son nom à
vendre, les sortait de leur passé, les élevait aux honneurs, aux priviléges de
la femme titrée, aux droits même de la marquise: droit à la livrée, au porte-
robe, au sac, au carreau à l'Église [429].
A côté de cette galanterie triomphante, éblouissante, et qui faisait tant de
bruit dans un si grand jour, à côté de ces femmes de plaisir, donnant en
spectacle toutes les débauches de la grâce, de l'esprit, du goût, couronnées
d'impudeur et de folie, cyniques et superbes, il se trouvait une autre
galanterie. D'autres femmes galantes, moins en vue, se dessinent à demi
dans une lumière sans éclat qui leur donne une douceur et semble leur
laisser une modestie. L'amour vénal qu'elles représentent emprunte à la
jeunesse de leurs goûts, à l'air qu'elles respirent, à la campagne qu'elles
habitent je ne sais quelle innocence légère mêlée à un vague parfum
d'idylle. Ça et là dans leur vie, des coins de pastorale se montrent qui font
repasser devant les yeux un paysage de Boucher que traverse une bergère
enrubannée; ou plutôt le souvenir vous revient d'une de ces esquisses
volantes où Fragonard peint, en écartant les branches d'arbres, la Volupté
courant sur l'herbe en habit de villageoise.
De ces femmes, il faut aller chercher le type dans cette aimable personne à
la taille fine, à la main si petite, aux yeux vifs et parlants, au nez un peu
retroussé, au menton troué d'une fossette [430]; il faut en demander le charme
à cette petite personne élégante, gracieuse et vive, la courtisane Mazarelli,
que l'on voit toujours à l'ombre des grands arbres, sur les prés, le soir, assise
sur les meules de foin, regardant la nuit venir, marchant au bord de l'eau,
disparaissant au milieu des roseaux des îles de la Seine près de Charenton,
puis reparaissant dans ce joli bateau dont souvent, par jeu, ses mains
touchent les rames; courses, promenades, fêtes sur l'herbe, fêtes sur l'eau,
où promenant à sa suite, dans le décor de l'été ou du printemps, la gaieté et
les coquetteries des ballets champêtres de l'Opéra Italien qu'elle vient de
quitter, elle se fait accompagner des jeunes filles des deux rives, habillées
Page 175
comme elles en paysannes, mais en paysannes dont un dessinateur des
Menus aurait enjolivé la rusticité. Et c'est ainsi qu'elle les mène aux foires
des environs, les précédant ainsi que la fée du bal. Sa maison est tantôt à
Noisy-le-Sec, tantôt au village de Carrières, où elle a sa petite chaise, ses
deux chevaux, ses trois domestiques, et où elle appelle, dans son jardin
ouvert à toute heure, la danse et les violons, le village et tous les amoureux.
Elle préside aux réjouissances du pays, elle lui donne ses joies, ses
amusements, ses jeux innocents; si bien que le jour de sa fête, le jour de la
Sainte-Claire, sa maison se remplit de gâteaux, de fleurs, de présents
apportés par les gens de campagne, tandis que la rivière retentit des boîtes
d'artifices tirées en son honneur par les mariniers du lieu. Et n'est-elle pas la
patronne de l'endroit? N'en a-t-elle point la seigneurie de fait? A la fête de
Carrières, on la sollicite pour qu'elle rende le pain bénit, et les marguilliers
lui envoient la clef du banc de l'église [431].
Au fond de cette figure de femme entretenue, si gaie, si jeune, fraîche sous
son rouge comme une joie de campagne, et si heureuse de répandre le
plaisir, il y a un petit air rêveur, une petite coquetterie penchée, une pensée
qui joue avec un peu de tristesse et qui semble avoir besoin de s'étourdir.
C'est par là surtout qu'elle attire, par un caractère de tendresse
mélancolique, peut-être tirée d'un roman, et devenue en elle un jeu naturel,
une habitude du ton, de l'esprit et de l'âme; comédie de bonne foi, qui est sa
grande séduction et qui inspire au marquis de Beauvau ce prodigieux
amour, un amour qui supplie la Mazarelli d'accepter le nom de Beauvau! Et
quelles lettres, humiliées dans la passion, agenouillées dans la prière,
arrivent, de tous les camps de la Flandre, à cette femme que le marquis en
campagne appelle «son Dieu, son univers, sa petite femme!» Quels pleurs
pendant sept ans, quand il la croit irritée contre lui! Quelles insomnies
lorsqu'il attend ses réponses! Quelles menaces de s'enterrer dans un
couvent, de se cacher aux yeux du monde, si elle refuse de l'épouser! Et le
marquis de Beauvau mort, cette femme garde un tel charme, qu'après des
procès retentissants, après une liaison publique avec Moncrif, elle devient la
baronne de Saint-Chamond.
Le dix-huitième siècle cache parmi ses courtisanes toute une petite famille
de femmes semblables, qui sauvent tout ce que la femme peut sauver
d'apparences dans le vice aimable, tout ce qu'elle peut garder de décence
dans le commerce de la galanterie, de constance dans l'amour qui se livre et
Menus aurait enjolivé la rusticité. Et c'est ainsi qu'elle les mène aux foires
des environs, les précédant ainsi que la fée du bal. Sa maison est tantôt à
Noisy-le-Sec, tantôt au village de Carrières, où elle a sa petite chaise, ses
deux chevaux, ses trois domestiques, et où elle appelle, dans son jardin
ouvert à toute heure, la danse et les violons, le village et tous les amoureux.
Elle préside aux réjouissances du pays, elle lui donne ses joies, ses
amusements, ses jeux innocents; si bien que le jour de sa fête, le jour de la
Sainte-Claire, sa maison se remplit de gâteaux, de fleurs, de présents
apportés par les gens de campagne, tandis que la rivière retentit des boîtes
d'artifices tirées en son honneur par les mariniers du lieu. Et n'est-elle pas la
patronne de l'endroit? N'en a-t-elle point la seigneurie de fait? A la fête de
Carrières, on la sollicite pour qu'elle rende le pain bénit, et les marguilliers
lui envoient la clef du banc de l'église [431].
Au fond de cette figure de femme entretenue, si gaie, si jeune, fraîche sous
son rouge comme une joie de campagne, et si heureuse de répandre le
plaisir, il y a un petit air rêveur, une petite coquetterie penchée, une pensée
qui joue avec un peu de tristesse et qui semble avoir besoin de s'étourdir.
C'est par là surtout qu'elle attire, par un caractère de tendresse
mélancolique, peut-être tirée d'un roman, et devenue en elle un jeu naturel,
une habitude du ton, de l'esprit et de l'âme; comédie de bonne foi, qui est sa
grande séduction et qui inspire au marquis de Beauvau ce prodigieux
amour, un amour qui supplie la Mazarelli d'accepter le nom de Beauvau! Et
quelles lettres, humiliées dans la passion, agenouillées dans la prière,
arrivent, de tous les camps de la Flandre, à cette femme que le marquis en
campagne appelle «son Dieu, son univers, sa petite femme!» Quels pleurs
pendant sept ans, quand il la croit irritée contre lui! Quelles insomnies
lorsqu'il attend ses réponses! Quelles menaces de s'enterrer dans un
couvent, de se cacher aux yeux du monde, si elle refuse de l'épouser! Et le
marquis de Beauvau mort, cette femme garde un tel charme, qu'après des
procès retentissants, après une liaison publique avec Moncrif, elle devient la
baronne de Saint-Chamond.
Le dix-huitième siècle cache parmi ses courtisanes toute une petite famille
de femmes semblables, qui sauvent tout ce que la femme peut sauver
d'apparences dans le vice aimable, tout ce qu'elle peut garder de décence
dans le commerce de la galanterie, de constance dans l'amour qui se livre et
Page 176
qui s'attache. Aux agréments spirituels, à l'indulgence native, à la bonté
expansive, à l'attitude rêveuse, à des dehors et à un certain goût de
sentiment, elles joignent un certain respect du monde qui leur donne une
sorte de respect d'elles-mêmes. Souffrant, comme l'a dit l'une d'elles, de
l'injustice d'un public «qui, jugeant les unes sur les infâmes mœurs des
autres, les met au rang des objets méprisables» [432], elles gardent une pudeur
devant l'opinion publique. Et peu s'en faut que la corruption du temps ne
fasse tenir un peu de l'honneur de l'amour et quelques-unes de ses vertus
dans ces femmes entourées des plus ardentes, des plus délicates, des plus
flatteuses adorations. Et n'est-ce pas une d'entre elles, cette autre bergère qui
inspira à Marmontel sa Bergère des Alpes, et qui, elle aussi, se mariera et
deviendra la comtesse d'Hérouville? N'est-ce pas Lolotte qui entendra de la
bouche du grand seigneur qui la paye la plus belle parole d'amour que le
dix-huitième siècle ait entendue? «Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne
puis pas vous la donner,» lui dit un soir lord d'Albermale, un soir que dans
la campagne elle regardait fixement une étoile [433].
Toutes ces figures de courtisanes rayonnantes ou modestes, attendrissantes
ou cyniques, une figure les voile, les efface, les poétise. Leurs ombres en
passant devant les yeux évoquent dans le souvenir un nom qui fait oublier
leurs noms, et dès qu'on remue cette histoire des filles du passé, ces cendres
du vice, cette poussière du scandale, on voit se lever doucement, comme un
parfum qui sortirait d'une corruption, cette héroïne d'un immortel roman:
Manon Lescaut. Gardons-nous pourtant des séductions d'un chef-d'œuvre.
Démêlons la vérité, l'observation de la création, de l'invention de l'écrivain.
Manon Lescaut est un type romanesque, avant d'être un type historique; et il
faut se défendre de voir en elle une représentation complète de la
prostitution galante du dix-huitième siècle, une image fidèle du caractère
moral de la courtisane du temps. Sans doute, il y a toute une partie de sa
figure, toute une moitié de sa vie, éclairées par les bougies des tripots et des
lustres des soupers, que Prévost a saisies sur le vrai, sur le vif. Qu'on la
suive, depuis la cour du coche d'Arras à Amiens jusque sur la route de l'exil,
elle agit, elle parle, elle charme comme la fille du temps; elle en a les jolis
côtés de fraîcheur, les premières apparences de grisette, puis les facilités, les
expansive, à l'attitude rêveuse, à des dehors et à un certain goût de
sentiment, elles joignent un certain respect du monde qui leur donne une
sorte de respect d'elles-mêmes. Souffrant, comme l'a dit l'une d'elles, de
l'injustice d'un public «qui, jugeant les unes sur les infâmes mœurs des
autres, les met au rang des objets méprisables» [432], elles gardent une pudeur
devant l'opinion publique. Et peu s'en faut que la corruption du temps ne
fasse tenir un peu de l'honneur de l'amour et quelques-unes de ses vertus
dans ces femmes entourées des plus ardentes, des plus délicates, des plus
flatteuses adorations. Et n'est-ce pas une d'entre elles, cette autre bergère qui
inspira à Marmontel sa Bergère des Alpes, et qui, elle aussi, se mariera et
deviendra la comtesse d'Hérouville? N'est-ce pas Lolotte qui entendra de la
bouche du grand seigneur qui la paye la plus belle parole d'amour que le
dix-huitième siècle ait entendue? «Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne
puis pas vous la donner,» lui dit un soir lord d'Albermale, un soir que dans
la campagne elle regardait fixement une étoile [433].
Toutes ces figures de courtisanes rayonnantes ou modestes, attendrissantes
ou cyniques, une figure les voile, les efface, les poétise. Leurs ombres en
passant devant les yeux évoquent dans le souvenir un nom qui fait oublier
leurs noms, et dès qu'on remue cette histoire des filles du passé, ces cendres
du vice, cette poussière du scandale, on voit se lever doucement, comme un
parfum qui sortirait d'une corruption, cette héroïne d'un immortel roman:
Manon Lescaut. Gardons-nous pourtant des séductions d'un chef-d'œuvre.
Démêlons la vérité, l'observation de la création, de l'invention de l'écrivain.
Manon Lescaut est un type romanesque, avant d'être un type historique; et il
faut se défendre de voir en elle une représentation complète de la
prostitution galante du dix-huitième siècle, une image fidèle du caractère
moral de la courtisane du temps. Sans doute, il y a toute une partie de sa
figure, toute une moitié de sa vie, éclairées par les bougies des tripots et des
lustres des soupers, que Prévost a saisies sur le vrai, sur le vif. Qu'on la
suive, depuis la cour du coche d'Arras à Amiens jusque sur la route de l'exil,
elle agit, elle parle, elle charme comme la fille du temps; elle en a les jolis
côtés de fraîcheur, les premières apparences de grisette, puis les facilités, les
Page 177
naïvetés d'impudeur, les faiblesses devant l'argent, les perfidies naturelles et
comme ingénues. Elle descend peu à peu, elle enfonce dans le vice
naturellement, sans remords; elle cède sans révolte instinctive, sans
répugnance d'âme aux nécessités de la vie, aux leçons de son frère, aux
offres de M. G. M. Elle va du rire aux larmes, de la délicatesse à l'infamie,
gardant pour l'homme qu'elle entraîne un fond d'attachement sincère mais
sensuel, et qui ne l'élève point jusqu'au remords. Cette Manon, la Manon
qui ne veut que «du plaisir et des passe-temps», Prévost l'a peinte d'après
nature, et c'est l'âme de la fille que l'on retrouve en elle. Mais arrêtez-vous à
la transfiguration, à l'expiation par le malheur, la torture, l'humilité, la
honte, l'agonie: la Madeleine que Desgrieux suit sur la route d'Amérique, la
femme dont il creuse la fosse avec cette épée qui est tout ce que son amour
lui a laissé du gentilhomme, cette courtisane qui expire en se confessant à
l'amour dans un dernier souffle de passion, cette Manon repentie et martyre,
Prévost l'a tirée de son cœur, de son génie: le dix-huitième siècle ne l'a pas
connue.
Un portrait où revit la véritable physionomie de la fille du monde nous sera
donné dans un petit livre, une historiette vive, piquante, touchée finement et
librement à petits coups spirituels, à la manière d'une gouache. Thémidore,
qu'on pourrait appeler la vérité sur Manon Lescaut, nous montrera ces
femmes aux grâces de bonne fille, relevées d'agrément, de sentiment, et
seulement du caprice de la passion, les Argentine, les Rozette, «filles
adorables, et qui, au libertinage près, ont les meilleures inclinations du
monde.» On les voit, en robe détroussée de moire citron, avec une coiffure
qui demande à être chiffonnée, passant gaiement et insouciamment leur
temps dans l'air léger des plaisirs faciles, dans l'étourdissement du bruit des
petites maisons, dans une sorte d'orgie fine, élégante, délicieuse. Jeux
charmants, propos lestes, esprit polissonnant à la ronde, badinages,
chansons, chère exquise et irritante, bouchons qui sautent, verres et
porcelaines qu'on casse, c'est le tapage et l'amusement qui remplit leurs
jours, leurs nuits, leur esprit, jusqu'à leur cœur. Elles ne s'occupent qu'à
effleurer un roman, qu'à parler dentelles, étoffes; ou bien elles trichent au
médiateur. Elles vont, viennent, passent, sourient, jettent un regard, un
baiser, tendent la joue; et les hommes qui les aiment veulent-ils les oublier
et les remplacer? ils se font donner le matin dans leur lit un carton
d'estampes libres et plaisantes: ils retrouvent, en images, le plaisir que ces
comme ingénues. Elle descend peu à peu, elle enfonce dans le vice
naturellement, sans remords; elle cède sans révolte instinctive, sans
répugnance d'âme aux nécessités de la vie, aux leçons de son frère, aux
offres de M. G. M. Elle va du rire aux larmes, de la délicatesse à l'infamie,
gardant pour l'homme qu'elle entraîne un fond d'attachement sincère mais
sensuel, et qui ne l'élève point jusqu'au remords. Cette Manon, la Manon
qui ne veut que «du plaisir et des passe-temps», Prévost l'a peinte d'après
nature, et c'est l'âme de la fille que l'on retrouve en elle. Mais arrêtez-vous à
la transfiguration, à l'expiation par le malheur, la torture, l'humilité, la
honte, l'agonie: la Madeleine que Desgrieux suit sur la route d'Amérique, la
femme dont il creuse la fosse avec cette épée qui est tout ce que son amour
lui a laissé du gentilhomme, cette courtisane qui expire en se confessant à
l'amour dans un dernier souffle de passion, cette Manon repentie et martyre,
Prévost l'a tirée de son cœur, de son génie: le dix-huitième siècle ne l'a pas
connue.
Un portrait où revit la véritable physionomie de la fille du monde nous sera
donné dans un petit livre, une historiette vive, piquante, touchée finement et
librement à petits coups spirituels, à la manière d'une gouache. Thémidore,
qu'on pourrait appeler la vérité sur Manon Lescaut, nous montrera ces
femmes aux grâces de bonne fille, relevées d'agrément, de sentiment, et
seulement du caprice de la passion, les Argentine, les Rozette, «filles
adorables, et qui, au libertinage près, ont les meilleures inclinations du
monde.» On les voit, en robe détroussée de moire citron, avec une coiffure
qui demande à être chiffonnée, passant gaiement et insouciamment leur
temps dans l'air léger des plaisirs faciles, dans l'étourdissement du bruit des
petites maisons, dans une sorte d'orgie fine, élégante, délicieuse. Jeux
charmants, propos lestes, esprit polissonnant à la ronde, badinages,
chansons, chère exquise et irritante, bouchons qui sautent, verres et
porcelaines qu'on casse, c'est le tapage et l'amusement qui remplit leurs
jours, leurs nuits, leur esprit, jusqu'à leur cœur. Elles ne s'occupent qu'à
effleurer un roman, qu'à parler dentelles, étoffes; ou bien elles trichent au
médiateur. Elles vont, viennent, passent, sourient, jettent un regard, un
baiser, tendent la joue; et les hommes qui les aiment veulent-ils les oublier
et les remplacer? ils se font donner le matin dans leur lit un carton
d'estampes libres et plaisantes: ils retrouvent, en images, le plaisir que ces
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femmes donnent en passant! Retranchez parmi ces femmes quelques
conversions, la conversion de Mlle Gautier, racontée par Duclos, celle de
Mlle Luzi, celle de Mlle Basse qui se fait carmélite; retranchez encore
quelques rares élans de tendresse, une trace de passion semée de loin en
loin, l'attendrissant épisode de la mort de Zéphyre voulant mourir sur le
cœur de son amant [434],—point de noir, à peine des larmes dans l'histoire de
ces femmes que la vie traite en enfants gâtés; point de dévouement, point de
sacrifices, point de catastrophes, mais seulement de petits malheurs,
quelque lettre de cachet qui les enferme au couvent où elles babillent à peu
près comme Ververt, et dont elles sortent en embrassant les sœurs. Le soir
même de leur sortie, elles ressuscitent au monde, dans un gai souper, un
verre de champagne à la main; elles recommencent à pleurer quand un
amant les quitte, et à se consoler quand il ne revient pas. Puis ont-elles
gagné quelques mille livres? elles épousent quelque marchand: elles
s'attachent à leur commerce, à leur mari même. Entre leur fin et celle de
Manon, il y a la distance des sables de la Nouvelle-Orléans au ruisseau de la
rue Saint-Honoré.
On ne voit guère que dans le roman un grand malheur ou un grand
sentiment régénérer ces femmes. Vivant par le plaisir, elles semblent créées
uniquement pour lui, animées seulement par lui. Leur âme ne semble pas
avoir le ressentiment des misères de leur corps, des souillures de tout leur
être. L'infamie de leurs amours les enveloppe sans les toucher. Elle ne
paraissent sensibles qu'aux choses qui les affectent dans leurs sens, aux
brutalités de la main de l'homme, aux duretés de la prison, aux rigueurs
matérielles qui les atteignent. L'inconscience est en elles à la place de la
conscience, les courbant sans discernement, sans dégoût et sans révolte,
sous la fatalité de ce qu'elles font et de ce qui leur arrive. Lorsqu'on les
mène à la Salpêtrière [435], il ne leur monte pas de honte au front devant les
engueulements et les gestes de risée que leur jettent les commères de la
Halle: elles gardent pendant toute leur vie et en toute occasion la passivité
irréfléchie, presque animale, de créatures sans personnalité, possédées par
des instincts. On dirait qu'elles se savent uniquement mises au monde
comme la fleur, pour sourire, embaumer et pourrir.
Le siècle lui-même n'encourageait-il pas à cette insouciance d'immoralité, à
cette sereine inconscience, la débauche de la femme? L'indulgence n'était-
elle point partout autour de la fille comme une complicité? Et n'y avait-il
conversions, la conversion de Mlle Gautier, racontée par Duclos, celle de
Mlle Luzi, celle de Mlle Basse qui se fait carmélite; retranchez encore
quelques rares élans de tendresse, une trace de passion semée de loin en
loin, l'attendrissant épisode de la mort de Zéphyre voulant mourir sur le
cœur de son amant [434],—point de noir, à peine des larmes dans l'histoire de
ces femmes que la vie traite en enfants gâtés; point de dévouement, point de
sacrifices, point de catastrophes, mais seulement de petits malheurs,
quelque lettre de cachet qui les enferme au couvent où elles babillent à peu
près comme Ververt, et dont elles sortent en embrassant les sœurs. Le soir
même de leur sortie, elles ressuscitent au monde, dans un gai souper, un
verre de champagne à la main; elles recommencent à pleurer quand un
amant les quitte, et à se consoler quand il ne revient pas. Puis ont-elles
gagné quelques mille livres? elles épousent quelque marchand: elles
s'attachent à leur commerce, à leur mari même. Entre leur fin et celle de
Manon, il y a la distance des sables de la Nouvelle-Orléans au ruisseau de la
rue Saint-Honoré.
On ne voit guère que dans le roman un grand malheur ou un grand
sentiment régénérer ces femmes. Vivant par le plaisir, elles semblent créées
uniquement pour lui, animées seulement par lui. Leur âme ne semble pas
avoir le ressentiment des misères de leur corps, des souillures de tout leur
être. L'infamie de leurs amours les enveloppe sans les toucher. Elle ne
paraissent sensibles qu'aux choses qui les affectent dans leurs sens, aux
brutalités de la main de l'homme, aux duretés de la prison, aux rigueurs
matérielles qui les atteignent. L'inconscience est en elles à la place de la
conscience, les courbant sans discernement, sans dégoût et sans révolte,
sous la fatalité de ce qu'elles font et de ce qui leur arrive. Lorsqu'on les
mène à la Salpêtrière [435], il ne leur monte pas de honte au front devant les
engueulements et les gestes de risée que leur jettent les commères de la
Halle: elles gardent pendant toute leur vie et en toute occasion la passivité
irréfléchie, presque animale, de créatures sans personnalité, possédées par
des instincts. On dirait qu'elles se savent uniquement mises au monde
comme la fleur, pour sourire, embaumer et pourrir.
Le siècle lui-même n'encourageait-il pas à cette insouciance d'immoralité, à
cette sereine inconscience, la débauche de la femme? L'indulgence n'était-
elle point partout autour de la fille comme une complicité? Et n'y avait-il
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point pour elle dans les idées du temps une sorte de douceur tolérante, et
presque une sympathie sociale? Il semble que le dix-huitième siècle
respecte encore le sexe de la femme dans celles qui le déshonorent, et
l'amour dans celles qui le vendent. Ici, nous touchons à des idées qui ne
sont plus, et la difficulté est grande pour en retrouver l'accent et la mesure.
L'historien marche aisément d'un fait à un autre sur le terrain des
documents: les actes de l'humanité laissent, comme la vie civile de
l'individu, des témoignages positifs, matériels; mais que l'historien veuille
pénétrer jusqu'au caractère d'un siècle, qu'il tente d'interroger sur les choses
d'un temps les sentiments du temps, qu'il essaye de retrouver, sur un point,
l'intime conscience d'une société qui n'est plus, une disposition générale des
âmes, ce qui devient un préjugé après avoir été une opinion, une tendance,
une idée, il n'en saisira dans l'histoire qu'un vestige, un souvenir effacé, un
peu moins que ce qu'un usage garde d'une tradition; lacune énorme, et que
l'on sent à chaque pas fait en avant dans cette ancienne société où les
mœurs, a-t-on dit si justement, remplaçaient les lois.
Pour retrouver la morale du dix-huitième siècle à l'égard des filles, il faut
dépouiller notre morale moderne, faire abstraction de tout ce que le dix-
neuvième siècle a apporté aux mœurs générales de pudeur au moins
apparente, et se replacer dans le milieu et au point de vue d'une société
galante. La conscience publique d'alors mettait bien la fille hors la loi; mais
elle ne la mettait pas hors l'humanité, elle la mettait à peine hors la société.
La dureté de la police, qui chaque jour du reste s'adoucit dans le siècle [436],
la flétrissure de l'Hospice général étaient la seule dureté et la seule
flétrissure auxquelles la fille était exposée: le monde n'y ajoutait ni l'injure,
ni même la honte. Il ne s'associait point à la répression de la prostitution; il
la tolérait sans la provoquer. Rien de plus rare dans tout le siècle qu'une
parole de colère, de malédiction, d'outrage contre la femme de débauche
presque toujours appelée par euphémisme fille du monde; le maréchal de
Richelieu ne demandait-il pas pour elle des égards à la galanterie française,
en l'appelant «plus femme qu'une autre»? Son métier ne lui imprimait point
une tache originelle: le contact de l'impure ne souillait point; et le nom de la
plus misérable maîtresse, souvent ramassée dans les boues de Paris, ne
salissait point le grand nom du prince du sang ou du héros qui l'élevait
jusqu'à lui. Une pitié presque caressante, voilà ce que rencontrait, dans toute
sa vie et de tous côtés, la femme qui, aux yeux du temps, représentait le
presque une sympathie sociale? Il semble que le dix-huitième siècle
respecte encore le sexe de la femme dans celles qui le déshonorent, et
l'amour dans celles qui le vendent. Ici, nous touchons à des idées qui ne
sont plus, et la difficulté est grande pour en retrouver l'accent et la mesure.
L'historien marche aisément d'un fait à un autre sur le terrain des
documents: les actes de l'humanité laissent, comme la vie civile de
l'individu, des témoignages positifs, matériels; mais que l'historien veuille
pénétrer jusqu'au caractère d'un siècle, qu'il tente d'interroger sur les choses
d'un temps les sentiments du temps, qu'il essaye de retrouver, sur un point,
l'intime conscience d'une société qui n'est plus, une disposition générale des
âmes, ce qui devient un préjugé après avoir été une opinion, une tendance,
une idée, il n'en saisira dans l'histoire qu'un vestige, un souvenir effacé, un
peu moins que ce qu'un usage garde d'une tradition; lacune énorme, et que
l'on sent à chaque pas fait en avant dans cette ancienne société où les
mœurs, a-t-on dit si justement, remplaçaient les lois.
Pour retrouver la morale du dix-huitième siècle à l'égard des filles, il faut
dépouiller notre morale moderne, faire abstraction de tout ce que le dix-
neuvième siècle a apporté aux mœurs générales de pudeur au moins
apparente, et se replacer dans le milieu et au point de vue d'une société
galante. La conscience publique d'alors mettait bien la fille hors la loi; mais
elle ne la mettait pas hors l'humanité, elle la mettait à peine hors la société.
La dureté de la police, qui chaque jour du reste s'adoucit dans le siècle [436],
la flétrissure de l'Hospice général étaient la seule dureté et la seule
flétrissure auxquelles la fille était exposée: le monde n'y ajoutait ni l'injure,
ni même la honte. Il ne s'associait point à la répression de la prostitution; il
la tolérait sans la provoquer. Rien de plus rare dans tout le siècle qu'une
parole de colère, de malédiction, d'outrage contre la femme de débauche
presque toujours appelée par euphémisme fille du monde; le maréchal de
Richelieu ne demandait-il pas pour elle des égards à la galanterie française,
en l'appelant «plus femme qu'une autre»? Son métier ne lui imprimait point
une tache originelle: le contact de l'impure ne souillait point; et le nom de la
plus misérable maîtresse, souvent ramassée dans les boues de Paris, ne
salissait point le grand nom du prince du sang ou du héros qui l'élevait
jusqu'à lui. Une pitié presque caressante, voilà ce que rencontrait, dans toute
sa vie et de tous côtés, la femme qui, aux yeux du temps, représentait le
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Plaisir, et à laquelle le Plaisir donnait comme une consécration. Et ce n'était
pas seulement la société qui lui était douce; la religion même paraissait
désarmée devant elle: un fond de miséricorde pour les Madeleines était dans
le cœur du catholicisme d'alors qu'une rigueur, moins catholique que
protestante, moins française que génevoise, n'avait point encore fait sévère
aux égarements de la femme. La vertu même des plus honnêtes femmes
avait pour ces malheureuses une commisération de charité et
d'attendrissement. Une Manon était encore une femme pour elles; et elles
laissaient tomber leur intérêt et leurs larmes sur le roman de sa vie comme
sur les misères de leur sexe. Et comment le pardon de la fille ne serait-il pas
partout dans ce siècle où le scandale la porte en triomphe jusqu'au trône des
maîtresses de roi? Dans la majesté des fortunes de la corruption, dans le
trouble que fait au fond des âmes la royauté du vice, quand une des femmes
les plus pures du temps, Mme de Choiseul affirme «avoir de l'estime pour
Mme de Pompadour» [437], quels principes restent debout, au milieu de la
débauche de Versailles, pour condamner en leur nom et juger sans merci la
débauche des rues?
Mais, mieux que les déductions et les mots, un tableau va nous peindre ces
sentiments, ces idées du temps sur la fille, et la fille elle-même. Voyez ces
centaines de couples qui descendent de l'église du Prieuré de Saint-Martin
des Champs, cette file de charrettes emplies d'une grosse gaieté, ce troupeau
de filles, toutes ces têtes qui rient sous les fontanges, au milieu de mille
rubans et de mille faveurs jonquille: quel bruit! quels éclats! c'est un passant
que d'une charrette une voix appelle par son nom; c'est un petit collet
auquel toutes les voix jettent des quolibets. Point de remords, point de souci
dans toutes ces créatures: qu'elles sont loin de l'attitude de rêverie et de
mélancolie que l'imagination de l'abbé Prévost donne au corps vaincu et
désespéré de son héroïne sur la paille de la charrette qui va au Havre! Elles
défilent ainsi, précédées de leurs hommes qui portent leurs couleurs, la
cocarde jonquille au chapeau; ou bien, liées à celui qu'elles ont choisi pour
mari, elles s'en vont deux à deux, accouplées, le pied léger, essayant de
danser, lançant des drôleries qui font rire le public et les soldats aux gardes,
usant largement de la liberté qu'on laisse à la dernière récréation des
condamnés. Voilà l'allure et le spectacle d'une exécution de police au dix-
huitième siècle: cela, c'est le départ des filles, mariées aux voleurs, pour le
Mississipi. La Police elle-même sourit en les châtiant. Il y a une dernière
pas seulement la société qui lui était douce; la religion même paraissait
désarmée devant elle: un fond de miséricorde pour les Madeleines était dans
le cœur du catholicisme d'alors qu'une rigueur, moins catholique que
protestante, moins française que génevoise, n'avait point encore fait sévère
aux égarements de la femme. La vertu même des plus honnêtes femmes
avait pour ces malheureuses une commisération de charité et
d'attendrissement. Une Manon était encore une femme pour elles; et elles
laissaient tomber leur intérêt et leurs larmes sur le roman de sa vie comme
sur les misères de leur sexe. Et comment le pardon de la fille ne serait-il pas
partout dans ce siècle où le scandale la porte en triomphe jusqu'au trône des
maîtresses de roi? Dans la majesté des fortunes de la corruption, dans le
trouble que fait au fond des âmes la royauté du vice, quand une des femmes
les plus pures du temps, Mme de Choiseul affirme «avoir de l'estime pour
Mme de Pompadour» [437], quels principes restent debout, au milieu de la
débauche de Versailles, pour condamner en leur nom et juger sans merci la
débauche des rues?
Mais, mieux que les déductions et les mots, un tableau va nous peindre ces
sentiments, ces idées du temps sur la fille, et la fille elle-même. Voyez ces
centaines de couples qui descendent de l'église du Prieuré de Saint-Martin
des Champs, cette file de charrettes emplies d'une grosse gaieté, ce troupeau
de filles, toutes ces têtes qui rient sous les fontanges, au milieu de mille
rubans et de mille faveurs jonquille: quel bruit! quels éclats! c'est un passant
que d'une charrette une voix appelle par son nom; c'est un petit collet
auquel toutes les voix jettent des quolibets. Point de remords, point de souci
dans toutes ces créatures: qu'elles sont loin de l'attitude de rêverie et de
mélancolie que l'imagination de l'abbé Prévost donne au corps vaincu et
désespéré de son héroïne sur la paille de la charrette qui va au Havre! Elles
défilent ainsi, précédées de leurs hommes qui portent leurs couleurs, la
cocarde jonquille au chapeau; ou bien, liées à celui qu'elles ont choisi pour
mari, elles s'en vont deux à deux, accouplées, le pied léger, essayant de
danser, lançant des drôleries qui font rire le public et les soldats aux gardes,
usant largement de la liberté qu'on laisse à la dernière récréation des
condamnés. Voilà l'allure et le spectacle d'une exécution de police au dix-
huitième siècle: cela, c'est le départ des filles, mariées aux voleurs, pour le
Mississipi. La Police elle-même sourit en les châtiant. Il y a une dernière
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miséricorde dans ce carnaval qu'on leur permet, dans cette mascarade d'une
noce qui les étourdit sur l'exil. Les oripeaux cachent les chaînes, les rubans
empêchent de sentir les cordes. Et puis on n'est pas seule! C'est le départ de
la Salpêtrière pour Cythère, parodie d'une fête galante de Watteau, dont
Watteau laissera le souvenir dans son œuvre; et n'était-ce pas lui qui devait
dessiner dans ce siècle l'Embarquement pour les Isles [438]?
noce qui les étourdit sur l'exil. Les oripeaux cachent les chaînes, les rubans
empêchent de sentir les cordes. Et puis on n'est pas seule! C'est le départ de
la Salpêtrière pour Cythère, parodie d'une fête galante de Watteau, dont
Watteau laissera le souvenir dans son œuvre; et n'était-ce pas lui qui devait
dessiner dans ce siècle l'Embarquement pour les Isles [438]?
Page 182
VIII
LA BEAUTÉ ET LA MODE
Quelle est au dix-huitième siècle cette forme matérielle de la femme,
périssable et charmante, qui paraît suivre les modes humaines et dont
chaque société semble renouveler le moule entre les mains divines, image
de l'âme de la femme qui est la figure d'un temps: la beauté?
Demandez à l'art, ce miroir magique où la Coquetterie du passé sourit
encore; visitez les musées, les cabinets, les collections, promenez-vous dans
ces galeries où l'on croirait voir un salon d'un autre siècle, rangé contre les
murs, immobile, muet, et regardant le présent qui passe; étudiez les
estampes, parcourez ces cartons de gravures où, dans le vent du papier
qu'on feuillette, passe l'ombre de celles qui ne sont plus; allez de Nattier à
Drouais, de Latour à Roslin; et que, dans ces mille portraits qui rendent un
corps à l'histoire, une personnalité physique à tant de personnages disparus,
la femme du dix-huitième siècle vous apparaisse, qu'elle ressuscite pour
vous, que vos yeux la retrouvent, et qu'elle leur soit présente,—trois types
se dessineront, au bout de votre étude, comme exprimant et résumant les
trois caractères généraux de la beauté du dix-huitième siècle et ses trois
expressions morales.
Le premier de ces types sera la femme sortant du siècle de Louis XIV.
Qu'on la prenne au hasard dans cet Olympe de princesses, avant-garde
effrontée du siècle de Louis XV, s'avançant sur les nuages d'un triomphe
mythologique, la patte du lion de Némée sur la gorge, ou l'aiguière d'Hébé à
la main, c'est un front petit, étroit et bas, un front fier et court. La dureté du
sourcil, épais et large, ajouté à la dureté de l'œil rond, grand, ouvert,
presque fixe. Le regard, que les cils n'adoucissent pas, mêle une effronterie
LA BEAUTÉ ET LA MODE
Quelle est au dix-huitième siècle cette forme matérielle de la femme,
périssable et charmante, qui paraît suivre les modes humaines et dont
chaque société semble renouveler le moule entre les mains divines, image
de l'âme de la femme qui est la figure d'un temps: la beauté?
Demandez à l'art, ce miroir magique où la Coquetterie du passé sourit
encore; visitez les musées, les cabinets, les collections, promenez-vous dans
ces galeries où l'on croirait voir un salon d'un autre siècle, rangé contre les
murs, immobile, muet, et regardant le présent qui passe; étudiez les
estampes, parcourez ces cartons de gravures où, dans le vent du papier
qu'on feuillette, passe l'ombre de celles qui ne sont plus; allez de Nattier à
Drouais, de Latour à Roslin; et que, dans ces mille portraits qui rendent un
corps à l'histoire, une personnalité physique à tant de personnages disparus,
la femme du dix-huitième siècle vous apparaisse, qu'elle ressuscite pour
vous, que vos yeux la retrouvent, et qu'elle leur soit présente,—trois types
se dessineront, au bout de votre étude, comme exprimant et résumant les
trois caractères généraux de la beauté du dix-huitième siècle et ses trois
expressions morales.
Le premier de ces types sera la femme sortant du siècle de Louis XIV.
Qu'on la prenne au hasard dans cet Olympe de princesses, avant-garde
effrontée du siècle de Louis XV, s'avançant sur les nuages d'un triomphe
mythologique, la patte du lion de Némée sur la gorge, ou l'aiguière d'Hébé à
la main, c'est un front petit, étroit et bas, un front fier et court. La dureté du
sourcil, épais et large, ajouté à la dureté de l'œil rond, grand, ouvert,
presque fixe. Le regard, que les cils n'adoucissent pas, mêle une effronterie
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impérieuse à l'ardeur sourde du désir entêté. Le nez est léonin, la bouche
forte et charnue; et le menton n'allonge point l'ovale ramassé qui s'élargit
aux pommettes. Ce sont là les belles inhumaines du beau temps, beautés
bien nourries, dont la santé allume les joues sous les plaques du rouge vif.
Elles n'attirent point; elles fascinent par une certaine majesté d'impudeur,
par des attraits de force, de volonté, de hardiesse. Une sérénité païenne les
tient dans un repos superbe: on dirait que, repues, elles couvent encore
l'amour. Leur air bovin fait songer à Junon et à Pasiphaé; et il y a dans ces
bâtardes de la Fable et de la Régence je ne sais quelle grâce antique
alourdie qui appelle les comparaisons d'Homère et de Virgile et les fait
venir naturellement à la bouche du temps, à la bouche du Président Hénault
appelant celle-ci «Vénus de l'Énéide», appelant celle-là «Cléopâtre piquée
par l'aspic».
Ce type que le temps efface et qui disparaît presque avec les orgies du
Palais-Royal, on le retrouve plus tard dans le siècle; mais alors il a perdu
son expression, sa dureté, sa grandeur: il est devenu poupin, mignard,
enfantin. Le rêve du peintre lui donne le sourire, et, de ses traits, Boucher
fait le masque de ses amours. Puis un sculpteur à la fin du siècle reprend
encore le visage de la femme de la Régence; et, lui donnant la jeunesse, la
légèreté, la lascivité, tout en respectant ses lignes, tout en lui laissant le
front court et les yeux écartés, Clodion fait de cette tête de bacchante au
repos une tête de nymphe folâtre et vive.
Mais déjà, au milieu des déités de la Régence, apparaît un type plus délicat,
plus expressif. On voit poindre une beauté toute différente des beautés du
Palais-Royal dans cette petite femme peinte en buste par la Rosalba et
exposée au Louvre. Figure charmante de finesse, de sveltesse et de
gracilité! Le teint délicat rappelle la blancheur des porcelaines de Saxe, les
yeux noirs éclairent tout le visage; le nez est mince, la bouche petite, le cou
s'effile et s'allonge. Point d'appareil, point d'attributs d'Opéra: rien qu'un
bouquet au corsage, rien qu'une couronne de fleurs naturelles, effeuillée
dans ses cheveux aux boucles folles. C'est une nouvelle grâce qui se révèle
et qui semble, même avec ce petit singe grimaçant qu'elle tient contre elle
de ses doigts fluets, annoncer les mines et les attraits chiffonnés dont va
raffoler le siècle. Peu à peu, la beauté de la femme s'anime et se raffine. Elle
n'est plus physique, matérielle, brutale. Elle se dérobe à l'absolu de la ligne;
elle sort, pour ainsi dire, du trait où elle était enfermée; elle s'échappe et
forte et charnue; et le menton n'allonge point l'ovale ramassé qui s'élargit
aux pommettes. Ce sont là les belles inhumaines du beau temps, beautés
bien nourries, dont la santé allume les joues sous les plaques du rouge vif.
Elles n'attirent point; elles fascinent par une certaine majesté d'impudeur,
par des attraits de force, de volonté, de hardiesse. Une sérénité païenne les
tient dans un repos superbe: on dirait que, repues, elles couvent encore
l'amour. Leur air bovin fait songer à Junon et à Pasiphaé; et il y a dans ces
bâtardes de la Fable et de la Régence je ne sais quelle grâce antique
alourdie qui appelle les comparaisons d'Homère et de Virgile et les fait
venir naturellement à la bouche du temps, à la bouche du Président Hénault
appelant celle-ci «Vénus de l'Énéide», appelant celle-là «Cléopâtre piquée
par l'aspic».
Ce type que le temps efface et qui disparaît presque avec les orgies du
Palais-Royal, on le retrouve plus tard dans le siècle; mais alors il a perdu
son expression, sa dureté, sa grandeur: il est devenu poupin, mignard,
enfantin. Le rêve du peintre lui donne le sourire, et, de ses traits, Boucher
fait le masque de ses amours. Puis un sculpteur à la fin du siècle reprend
encore le visage de la femme de la Régence; et, lui donnant la jeunesse, la
légèreté, la lascivité, tout en respectant ses lignes, tout en lui laissant le
front court et les yeux écartés, Clodion fait de cette tête de bacchante au
repos une tête de nymphe folâtre et vive.
Mais déjà, au milieu des déités de la Régence, apparaît un type plus délicat,
plus expressif. On voit poindre une beauté toute différente des beautés du
Palais-Royal dans cette petite femme peinte en buste par la Rosalba et
exposée au Louvre. Figure charmante de finesse, de sveltesse et de
gracilité! Le teint délicat rappelle la blancheur des porcelaines de Saxe, les
yeux noirs éclairent tout le visage; le nez est mince, la bouche petite, le cou
s'effile et s'allonge. Point d'appareil, point d'attributs d'Opéra: rien qu'un
bouquet au corsage, rien qu'une couronne de fleurs naturelles, effeuillée
dans ses cheveux aux boucles folles. C'est une nouvelle grâce qui se révèle
et qui semble, même avec ce petit singe grimaçant qu'elle tient contre elle
de ses doigts fluets, annoncer les mines et les attraits chiffonnés dont va
raffoler le siècle. Peu à peu, la beauté de la femme s'anime et se raffine. Elle
n'est plus physique, matérielle, brutale. Elle se dérobe à l'absolu de la ligne;
elle sort, pour ainsi dire, du trait où elle était enfermée; elle s'échappe et
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rayonne dans un éclair. Elle acquiert la légèreté, l'animation, la vie
spirituelle que la pensée ou l'impression attribuent à l'air du visage. Elle
trouve l'âme et le charme de la beauté moderne: la physionomie. La
profondeur, la réflexion, le sourire viennent au regard, et l'œil parle. L'ironie
chatouille les coins de la bouche et perle, comme une touche de lumière, sur
la lèvre qu'elle entr'ouvre. L'esprit passe sur le visage, l'efface, et le
transfigure: il y palpite, il y tressaille, il y respire; et, mettant en jeu toutes
ces fibres invisibles qui le transforment par l'expression, l'assouplissant
jusqu'à la manière, lui donnant les mille nuances du caprice, le faisant
passer par les modulations les plus fines, lui attribuant toutes sortes de
délicatesses, l'esprit du dix-huitième siècle modèle la figure de la femme sur
le masque de la comédie de Marivaux, si mobile, si nuancé, si délicat, et si
joliment animé par toutes les coquetteries du cœur, de la grâce et du goût.
La mode façonne le visage de la femme; la nature elle-même semble le
former à l'image du temps et de la société. Le plaisir joue dans ses traits, la
fièvre d'une vie mondaine brille dans son regard. Ses yeux deviennent,
selon l'expression contemporaine, «des yeux armés»: ils ont du trait, du feu;
ils prennent ce que la langue du dix-huitième siècle appelle du vif, du
sémillant, un lumineux particulier [439], une «poignance», dit un observateur
anglais [440]. C'est un visage toujours vivant, toujours éclairé, sans cesse
traversé de ces lueurs d'un instant qui font comparer la figure de Mme de
Rochefort à l'éveil d'un matin [441]. Vivacité, mobilité, variété d'expression,
on ne reconnaît plus que ces charmes de physionomie si délicatement
décrits par Bachaumont dans le portrait de sa mère: «... Si elle n'estoit point
tout à fait une belle personne, sa gentillesse l'avoit approchée tout auprès.
Un teint de brune clair, vif et net, les cheveux du plus beau noir, les plus
beaux yeux du monde et qui d'ailleurs estoient tout ce qu'elle vouloit qu'ils
fussent suivant les occasions. Un nez fin et noble au plus joly et dans lequel
il se passoit certain petit jeu imperceptible qui animoit sa physionomie et
indiquoit, ce semble, la finesse des mouvemens qui se passoient au dedans
d'elle à mesure qu'elle parloit ou qu'elle écoutoit... [442].» Il y a là, dans ce
croquis, une parfaite indication de l'agrément rêvé, recherché, poursuivi par
la femme du règne de Louis XV. La beauté n'est pas l'envie de cette femme
qui gesticule au lieu d'agir, qui lorgne pour regarder, qui marche en
voltigeant. Elle ne craint rien tant que la majesté. Des joies, des surprises,
les changements d'impressions dont parle le prince de Ligne, «les cent mille
spirituelle que la pensée ou l'impression attribuent à l'air du visage. Elle
trouve l'âme et le charme de la beauté moderne: la physionomie. La
profondeur, la réflexion, le sourire viennent au regard, et l'œil parle. L'ironie
chatouille les coins de la bouche et perle, comme une touche de lumière, sur
la lèvre qu'elle entr'ouvre. L'esprit passe sur le visage, l'efface, et le
transfigure: il y palpite, il y tressaille, il y respire; et, mettant en jeu toutes
ces fibres invisibles qui le transforment par l'expression, l'assouplissant
jusqu'à la manière, lui donnant les mille nuances du caprice, le faisant
passer par les modulations les plus fines, lui attribuant toutes sortes de
délicatesses, l'esprit du dix-huitième siècle modèle la figure de la femme sur
le masque de la comédie de Marivaux, si mobile, si nuancé, si délicat, et si
joliment animé par toutes les coquetteries du cœur, de la grâce et du goût.
La mode façonne le visage de la femme; la nature elle-même semble le
former à l'image du temps et de la société. Le plaisir joue dans ses traits, la
fièvre d'une vie mondaine brille dans son regard. Ses yeux deviennent,
selon l'expression contemporaine, «des yeux armés»: ils ont du trait, du feu;
ils prennent ce que la langue du dix-huitième siècle appelle du vif, du
sémillant, un lumineux particulier [439], une «poignance», dit un observateur
anglais [440]. C'est un visage toujours vivant, toujours éclairé, sans cesse
traversé de ces lueurs d'un instant qui font comparer la figure de Mme de
Rochefort à l'éveil d'un matin [441]. Vivacité, mobilité, variété d'expression,
on ne reconnaît plus que ces charmes de physionomie si délicatement
décrits par Bachaumont dans le portrait de sa mère: «... Si elle n'estoit point
tout à fait une belle personne, sa gentillesse l'avoit approchée tout auprès.
Un teint de brune clair, vif et net, les cheveux du plus beau noir, les plus
beaux yeux du monde et qui d'ailleurs estoient tout ce qu'elle vouloit qu'ils
fussent suivant les occasions. Un nez fin et noble au plus joly et dans lequel
il se passoit certain petit jeu imperceptible qui animoit sa physionomie et
indiquoit, ce semble, la finesse des mouvemens qui se passoient au dedans
d'elle à mesure qu'elle parloit ou qu'elle écoutoit... [442].» Il y a là, dans ce
croquis, une parfaite indication de l'agrément rêvé, recherché, poursuivi par
la femme du règne de Louis XV. La beauté n'est pas l'envie de cette femme
qui gesticule au lieu d'agir, qui lorgne pour regarder, qui marche en
voltigeant. Elle ne craint rien tant que la majesté. Des joies, des surprises,
les changements d'impressions dont parle le prince de Ligne, «les cent mille
Page 185
choses qui se passent dans la région supérieure de son visage,» doivent
l'empêcher d'être une beauté et lui donner une figure au-dessus du joli [443].
Tristesse et joie, accablement et folie, le visage doit montrer, sur le moment,
toutes les humeurs, toutes les pensées, le flux et le reflux d'inconstances
valant à la femme du temps l'appellation de femme «à giboulées, qui grêle,
qui éclaire, qui tonne, qui fait tous les temps [444].» La grande victoire n'est
plus de plaire ni de séduire: il faut avant tout piquer par la mine, par une
légère irrégularité des lignes, par la fraîcheur, l'enjouement, l'étourderie, par
tout ce qui sauve de l'admiration ou du respect. Des petits yeux à la
chinoise, un nez retroussé, et tout à fait tourné «du côté de la friandise», un
minois de fantaisie, un air chiffonné, et même de la maigreur [445], en un mot,
«un visage de goût», voilà le type qui règne, et qui répand, sur tous les
visages, je ne sais quelle mutinerie badine et coquine, quelle jeunesse
effrontée, quelle malice pareille à une perfidie d'enfant [446]; voilà cette grâce
qu'on dirait crayonnée par Gravelot en marge des Bijoux indiscrets.
Pour animer encore ce visage, pour lui donner une vie factice, on a le rouge,
dont le choix est une si grosse affaire [447]. Car il ne s'agit pas seulement
d'être peinte: le grand point est d'avoir un rouge «qui dise quelque
chose [448]». Il est encore nécessaire que le rouge annonce la personne qui le
porte; le rouge de la femme de qualité n'est pas le rouge de la femme de
cour; le rouge d'une bourgeoise n'est ni le rouge d'une femme de cour, ni le
rouge d'une femme de qualité, ni le rouge d'une courtisane: il n'est qu'un
soupçon de rouge, une nuance imperceptible [449]. A Versailles au contraire
les princesses le portent très-vif et très-haut en couleur, et elles exigent que
le rouge des femmes présentées soit le jour de la présentation plus accentué
qu'à l'ordinaire [450]. Malgré tout, le rouge éclatant de la Régence,
empourprant les portraits de Nattier, et dû sans doute au rouge de Portugal
en tasse, va s'éteignant sous Louis XV, et ne se montre plus qu'aux joues des
actrices, où il forme cette tache brutale que Boquet ne manque pas
d'indiquer dans tous ses dessins de costumes d'Opéra. Mais l'usage en est
toujours universel, le débit énorme. C'est un objet d'une consommation si
grande qu'une compagnie offre en juin 1780 cinq millions comptant pour
obtenir le privilége de vendre un rouge supérieur comme qualité à toutes les
espèces de rouge connues jusqu'alors. Et l'année suivante le chevalier
d'Elbée, qui évaluait à plus de deux millions de pots la vente annuelle,
demandait qu'un impôt de vingt-cinq sols fût levé sur chaque pot pour
l'empêcher d'être une beauté et lui donner une figure au-dessus du joli [443].
Tristesse et joie, accablement et folie, le visage doit montrer, sur le moment,
toutes les humeurs, toutes les pensées, le flux et le reflux d'inconstances
valant à la femme du temps l'appellation de femme «à giboulées, qui grêle,
qui éclaire, qui tonne, qui fait tous les temps [444].» La grande victoire n'est
plus de plaire ni de séduire: il faut avant tout piquer par la mine, par une
légère irrégularité des lignes, par la fraîcheur, l'enjouement, l'étourderie, par
tout ce qui sauve de l'admiration ou du respect. Des petits yeux à la
chinoise, un nez retroussé, et tout à fait tourné «du côté de la friandise», un
minois de fantaisie, un air chiffonné, et même de la maigreur [445], en un mot,
«un visage de goût», voilà le type qui règne, et qui répand, sur tous les
visages, je ne sais quelle mutinerie badine et coquine, quelle jeunesse
effrontée, quelle malice pareille à une perfidie d'enfant [446]; voilà cette grâce
qu'on dirait crayonnée par Gravelot en marge des Bijoux indiscrets.
Pour animer encore ce visage, pour lui donner une vie factice, on a le rouge,
dont le choix est une si grosse affaire [447]. Car il ne s'agit pas seulement
d'être peinte: le grand point est d'avoir un rouge «qui dise quelque
chose [448]». Il est encore nécessaire que le rouge annonce la personne qui le
porte; le rouge de la femme de qualité n'est pas le rouge de la femme de
cour; le rouge d'une bourgeoise n'est ni le rouge d'une femme de cour, ni le
rouge d'une femme de qualité, ni le rouge d'une courtisane: il n'est qu'un
soupçon de rouge, une nuance imperceptible [449]. A Versailles au contraire
les princesses le portent très-vif et très-haut en couleur, et elles exigent que
le rouge des femmes présentées soit le jour de la présentation plus accentué
qu'à l'ordinaire [450]. Malgré tout, le rouge éclatant de la Régence,
empourprant les portraits de Nattier, et dû sans doute au rouge de Portugal
en tasse, va s'éteignant sous Louis XV, et ne se montre plus qu'aux joues des
actrices, où il forme cette tache brutale que Boquet ne manque pas
d'indiquer dans tous ses dessins de costumes d'Opéra. Mais l'usage en est
toujours universel, le débit énorme. C'est un objet d'une consommation si
grande qu'une compagnie offre en juin 1780 cinq millions comptant pour
obtenir le privilége de vendre un rouge supérieur comme qualité à toutes les
espèces de rouge connues jusqu'alors. Et l'année suivante le chevalier
d'Elbée, qui évaluait à plus de deux millions de pots la vente annuelle,
demandait qu'un impôt de vingt-cinq sols fût levé sur chaque pot pour
Page 186
former des pensions en faveur des femmes et des veuves pauvres
d'officiers [451]. Il y eut dans le siècle des tentatives pour varier le rouge.
Paris s'entretint pendant huit jours tout au moins d'un fard lilas qui avait fait
son apparition au jardin du Palais-Royal [452]. Puis vint un nouveau rouge qui
dura plus, qui conquit la vogue et la garda: ce fut le serkis, un rouge qui
avait la couleur des autres; mais l'inventeur le disait adouci et rendu sans
danger par l'introduction de ce serkis dont le koran fait la nourriture des
houris célestes, et qui dans le sérail rend à la peau des sultanes le velouté de
la jeunesse [453]. Et au serkis succédait le rouge, le fameux rouge de Mme
Martin.
Le rouge choisi, posé, gradué, la toilette du visage n'était qu'à moitié faite: il
restait à lui donner l'esprit, le piquant. Il restait à disposer, à arranger, à
semer comme au hasard, avec une fantaisie provocante, tous ces petits
morceaux de toile gommée appelés par les poëtes «des mouches dans du
lait»: les mouches. C'était le dernier mot de la toilette de chercher, de
trouver la place à ces grains de beauté d'application, taillés en cœur, en lune,
en comète, en croissant, en étoile, en navette. Et quelle attention à jeter
joliment ces amorces d'amour, sorties de chez le fameux Dulac de la rue
Saint-Honoré, la badine, la baiseuse, l'équivoque [454]; à poser, selon les
règles, l'assassine au coin de l'œil, la majestueuse sur le front, l'enjouée
dans le pli que fait le rire, la galante au milieu de la joue, et la coquette,
appelée aussi précieuse et friponne auprès des lèvres! La mode alla plus
loin: un moment, les femmes portèrent à la tempe droite des mouches de
velours de la grandeur d'un petit emplâtre. Et l'on vit même un jour sur la
tempe de la jolie madame Cazes cette singulière mouche entourée de
diamants [455].
Vers la fin du siècle, la mode change absolument. Le charme de la femme
n'est plus dans les grâces piquantes, mais dans les grâces touchantes.
Emportée par le grand retour du règne de Louis XVI vers la sensibilité, la
femme rêve un nouvel idéal de sa beauté dont elle compose les traits d'après
les livres et les tableaux, d'après les types des peintres et les héroïnes des
romanciers. Elle cherche à remplacer sur sa figure l'expression de l'esprit
par l'expression du cœur, le sourire qui vient de la pensée par le sourire qui
vient de l'âme. Elle vise à l'ingénuité, à la candeur, à l'air attendrissant. Elle
demande des coquetteries qu'elle croit naïves à la jeune fille de la Cruche
cassée. Elle apaise et adoucit sa physionomie; elle la fait tendre,
d'officiers [451]. Il y eut dans le siècle des tentatives pour varier le rouge.
Paris s'entretint pendant huit jours tout au moins d'un fard lilas qui avait fait
son apparition au jardin du Palais-Royal [452]. Puis vint un nouveau rouge qui
dura plus, qui conquit la vogue et la garda: ce fut le serkis, un rouge qui
avait la couleur des autres; mais l'inventeur le disait adouci et rendu sans
danger par l'introduction de ce serkis dont le koran fait la nourriture des
houris célestes, et qui dans le sérail rend à la peau des sultanes le velouté de
la jeunesse [453]. Et au serkis succédait le rouge, le fameux rouge de Mme
Martin.
Le rouge choisi, posé, gradué, la toilette du visage n'était qu'à moitié faite: il
restait à lui donner l'esprit, le piquant. Il restait à disposer, à arranger, à
semer comme au hasard, avec une fantaisie provocante, tous ces petits
morceaux de toile gommée appelés par les poëtes «des mouches dans du
lait»: les mouches. C'était le dernier mot de la toilette de chercher, de
trouver la place à ces grains de beauté d'application, taillés en cœur, en lune,
en comète, en croissant, en étoile, en navette. Et quelle attention à jeter
joliment ces amorces d'amour, sorties de chez le fameux Dulac de la rue
Saint-Honoré, la badine, la baiseuse, l'équivoque [454]; à poser, selon les
règles, l'assassine au coin de l'œil, la majestueuse sur le front, l'enjouée
dans le pli que fait le rire, la galante au milieu de la joue, et la coquette,
appelée aussi précieuse et friponne auprès des lèvres! La mode alla plus
loin: un moment, les femmes portèrent à la tempe droite des mouches de
velours de la grandeur d'un petit emplâtre. Et l'on vit même un jour sur la
tempe de la jolie madame Cazes cette singulière mouche entourée de
diamants [455].
Vers la fin du siècle, la mode change absolument. Le charme de la femme
n'est plus dans les grâces piquantes, mais dans les grâces touchantes.
Emportée par le grand retour du règne de Louis XVI vers la sensibilité, la
femme rêve un nouvel idéal de sa beauté dont elle compose les traits d'après
les livres et les tableaux, d'après les types des peintres et les héroïnes des
romanciers. Elle cherche à remplacer sur sa figure l'expression de l'esprit
par l'expression du cœur, le sourire qui vient de la pensée par le sourire qui
vient de l'âme. Elle vise à l'ingénuité, à la candeur, à l'air attendrissant. Elle
demande des coquetteries qu'elle croit naïves à la jeune fille de la Cruche
cassée. Elle apaise et adoucit sa physionomie; elle la fait tendre,
Page 187
languissante; elle la voudrait presque mourante et rappelant l'agonie de
Julie. Ce qu'elle travaille à se donner, c'est le regard noyé des figures de
Greuze, le regard «lent et traînant» que Mirabeau adorait dans sa maîtresse.
Son ambition n'est plus de séduire, mais de laisser une émotion; sa
coquetterie se voile de faiblesse et d'une sorte de pudeur défaillante qu'on
pourrait appeler l'innocence de la volupté.
La beauté brune, qui était parvenue après bien des efforts à se faire accepter,
retombe alors dans un discrédit absolu. Les yeux bleus, les cheveux blonds
sont seuls à plaire; et, dans ce grand élan d'amour pour la couleur blonde, la
mode va jusqu'à réhabiliter la couleur rousse, une couleur qui jusque-là
déshonorait en France [456], et qui avait valu au Dauphin, père de Louis XVI,
tant de taquineries et de plaisanteries de sa sœur Mme Adélaïde sur sa
femme, la princesse de Saxe qu'il attendait [457]. Les rousses l'emportaient
même un moment sur les blondes; et l'on voyait la vogue de cette poudre
qui donnait une nuance ardente aux cheveux [458].
C'est une entière révolution du goût. Il n'est plus d'hommages, plus de
succès que pour le genre de beauté proscrit sous Louis XV, pour les figures
à sentiment [459]. Cette beauté, la femme la veut à tout prix. Elle se fait
saigner comme Mme d'Esparbès pour y atteindre par la pâleur et
l'alanguissement [460]. Elle la cherche dans ces coiffures avancées et légères,
enveloppant son visage d'une demi-ombre, mettant autour de ses traits la
douceur d'un nuage, sur son teint la transparence d'un reflet [461]. Et elle ne
cesse de la poursuivre dans cette mode nouvelle, une mode à la fois
virginale et villageoise, qui la caresse tout entière de linons et de gazes, la
pare de simplicité, la voile de blancheur.
La mode suit à peu près dans ce siècle les transformations de la
physionomie de la femme. Elle accompagne la beauté, elle se plie à ses
changements, elle s'accommode à ses goûts, elle lui donne
l'accomplissement des choses qui l'encadrent, des étoffes qui lui
conviennent, des arrangements, de la couleur, du dessin, de toutes les
imaginations, et de toutes les coquetteries appropriées qui mettent autour du
Julie. Ce qu'elle travaille à se donner, c'est le regard noyé des figures de
Greuze, le regard «lent et traînant» que Mirabeau adorait dans sa maîtresse.
Son ambition n'est plus de séduire, mais de laisser une émotion; sa
coquetterie se voile de faiblesse et d'une sorte de pudeur défaillante qu'on
pourrait appeler l'innocence de la volupté.
La beauté brune, qui était parvenue après bien des efforts à se faire accepter,
retombe alors dans un discrédit absolu. Les yeux bleus, les cheveux blonds
sont seuls à plaire; et, dans ce grand élan d'amour pour la couleur blonde, la
mode va jusqu'à réhabiliter la couleur rousse, une couleur qui jusque-là
déshonorait en France [456], et qui avait valu au Dauphin, père de Louis XVI,
tant de taquineries et de plaisanteries de sa sœur Mme Adélaïde sur sa
femme, la princesse de Saxe qu'il attendait [457]. Les rousses l'emportaient
même un moment sur les blondes; et l'on voyait la vogue de cette poudre
qui donnait une nuance ardente aux cheveux [458].
C'est une entière révolution du goût. Il n'est plus d'hommages, plus de
succès que pour le genre de beauté proscrit sous Louis XV, pour les figures
à sentiment [459]. Cette beauté, la femme la veut à tout prix. Elle se fait
saigner comme Mme d'Esparbès pour y atteindre par la pâleur et
l'alanguissement [460]. Elle la cherche dans ces coiffures avancées et légères,
enveloppant son visage d'une demi-ombre, mettant autour de ses traits la
douceur d'un nuage, sur son teint la transparence d'un reflet [461]. Et elle ne
cesse de la poursuivre dans cette mode nouvelle, une mode à la fois
virginale et villageoise, qui la caresse tout entière de linons et de gazes, la
pare de simplicité, la voile de blancheur.
La mode suit à peu près dans ce siècle les transformations de la
physionomie de la femme. Elle accompagne la beauté, elle se plie à ses
changements, elle s'accommode à ses goûts, elle lui donne
l'accomplissement des choses qui l'encadrent, des étoffes qui lui
conviennent, des arrangements, de la couleur, du dessin, de toutes les
imaginations, et de toutes les coquetteries appropriées qui mettent autour du
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type de la femme une sorte de style dans le caractère de sa parure et de son
habillement.
Au sortir du règne de Louis XIV, la femme semble prendre ses habits et ses
voiles, le patron de sa toilette de bal et de triomphe, au vestiaire des
Immortelles, dans l'Olympe d'Ovide. L'Allégorie tient les ciseaux qui
taillent ses robes. Les couleurs que la femme porte sont les couleurs d'un
élément: l'Eau, l'Air, la Terre, le Feu, qu'elle représente, dessinent son
costume, dénouent son corsage, lui posent au front l'étoile d'un diamant, lui
nouent à la ceinture une couronne de fleurs, lui jettent au corps la chemise
aérienne de Diane. Habits superbes et célestes qui donnent aux femmes un
air de déités volantes, et les sortent d'une nuée, la gorge effrontée et nue, la
main tendant à l'aigle de Jupiter une coupe de nacre et d'or! Ce n'est que
gaze, or et brocart; ce n'est que soie modelée par le corps seul, obéissant au
vent qui lutine ses plis libres. La Beauté flotte dans le manteau léger,
impudique et resplendissant de la Fable. Elle sourit dans ces toilettes de
nymphes assises près des sources, et dont la jupe de satin blanc couleur
d'eau imite les méandres de l'onde. Négligés mythologiques, carnaval païen
de la Régence s'habillant pour les fêtes antiques, pour les Lupercales
données par Mme de Tencin au Régent!
En descendant du nuage et de cette mode, la femme prend l'habillement
usuel du dix-huitième siècle: la grande robe venue des tableaux de Watteau,
et reparaissant en 1725 dans les «Figures françoises de modes» dessinées
par Octavien [462], la grande robe partant du dos, presque de la nuque, où elle
fronce comme un manteau d'abbé, du reste libre dans son ampleur, presque
sans forme, flottant comme une large robe de chambre [463] ou comme un
domino étoffé qui laisserait échapper les bras nus d'engageantes de
dentelles. Voyez les Iris et les Philis du peintre de Troy: elles sont toutes
vêtues de ce costume du matin qui se garnit de boutons et de boutonnières
en diamants, aussitôt que sont retirées les ordonnances sur les pierreries du
4 février et du 4 juillet 1720 [464]. Sur la tête, elles n'ont qu'un petit bonnet de
dentelle aux barbes retroussées dans la coiffe, pliées en triangle, avançant
en pointe sur une coiffure basse à petites boucles toutes frisées; ou bien
elles portent le coqueluchon, qui sera plus tard la Thérèse. Au cou, elles ont
une collerette à grands plis tombants, ou bien un fichu qui joue sur la peau,
ou encore un fil de perles. Puis, de la gorge jusqu'au bout des mules à
fleurettes relevant de la pointe et sans talons, la grande robe enveloppe et
habillement.
Au sortir du règne de Louis XIV, la femme semble prendre ses habits et ses
voiles, le patron de sa toilette de bal et de triomphe, au vestiaire des
Immortelles, dans l'Olympe d'Ovide. L'Allégorie tient les ciseaux qui
taillent ses robes. Les couleurs que la femme porte sont les couleurs d'un
élément: l'Eau, l'Air, la Terre, le Feu, qu'elle représente, dessinent son
costume, dénouent son corsage, lui posent au front l'étoile d'un diamant, lui
nouent à la ceinture une couronne de fleurs, lui jettent au corps la chemise
aérienne de Diane. Habits superbes et célestes qui donnent aux femmes un
air de déités volantes, et les sortent d'une nuée, la gorge effrontée et nue, la
main tendant à l'aigle de Jupiter une coupe de nacre et d'or! Ce n'est que
gaze, or et brocart; ce n'est que soie modelée par le corps seul, obéissant au
vent qui lutine ses plis libres. La Beauté flotte dans le manteau léger,
impudique et resplendissant de la Fable. Elle sourit dans ces toilettes de
nymphes assises près des sources, et dont la jupe de satin blanc couleur
d'eau imite les méandres de l'onde. Négligés mythologiques, carnaval païen
de la Régence s'habillant pour les fêtes antiques, pour les Lupercales
données par Mme de Tencin au Régent!
En descendant du nuage et de cette mode, la femme prend l'habillement
usuel du dix-huitième siècle: la grande robe venue des tableaux de Watteau,
et reparaissant en 1725 dans les «Figures françoises de modes» dessinées
par Octavien [462], la grande robe partant du dos, presque de la nuque, où elle
fronce comme un manteau d'abbé, du reste libre dans son ampleur, presque
sans forme, flottant comme une large robe de chambre [463] ou comme un
domino étoffé qui laisserait échapper les bras nus d'engageantes de
dentelles. Voyez les Iris et les Philis du peintre de Troy: elles sont toutes
vêtues de ce costume du matin qui se garnit de boutons et de boutonnières
en diamants, aussitôt que sont retirées les ordonnances sur les pierreries du
4 février et du 4 juillet 1720 [464]. Sur la tête, elles n'ont qu'un petit bonnet de
dentelle aux barbes retroussées dans la coiffe, pliées en triangle, avançant
en pointe sur une coiffure basse à petites boucles toutes frisées; ou bien
elles portent le coqueluchon, qui sera plus tard la Thérèse. Au cou, elles ont
une collerette à grands plis tombants, ou bien un fichu qui joue sur la peau,
ou encore un fil de perles. Puis, de la gorge jusqu'au bout des mules à
fleurettes relevant de la pointe et sans talons, la grande robe enveloppe et
Page 189
cache tout le corps de la femme dans les flots de l'étoffe; au corsage
seulement, elle laisse voir, en s'entr'ouvrant, les nœuds de rubans du corset
disposés souvent en échelle au-dessous du parfait contentement. La femme
ne semble pas tenir à cette robe immense, si lâche, et qui va en s'évasant si
largement autour d'elle. Et elle a trouvé le secret d'être voilée sans être
habillée dans ce costume sans adhérence, débordant à droite et à gauche,
roulant sur les lignes du corps ainsi qu'une onde, détaché de ses membres et
cependant suivant ses mouvements à peu près comme la mule avec laquelle
joue le bout de son pied.
Cette toilette, avec son incroyable déploiement de jupe, représente le panier
dans l'ampleur, la grandeur, l'énormité de son développement. Le panier,
que les princesses du sang vont bientôt porter si large qu'il leur faudra un
tabouret vide à côté d'elles [465], le panier commence à grandir sur le modèle
des paniers de deux dames anglaises venues en France en 1714; et chaque
année, il est devenu plus usité, plus exagéré, plus extravagant. Il s'est étoffé
de façon à couvrir les grossesses de la Régence: il s'est répandu par toute la
France, comme un masque de débauche, pendant ces jours de folie. Une
caricature de 1719 nous montre une foire de boutiques et d'étalages de
paniers que marchandent et se disputent des bourgeoises trompant leurs
maris pour en acheter, des cuisinières «ferrant la mule» pour en avoir un,
des montreuses de marmottes, et même des vieilles dont le pas traînant
s'aide d'une béquille [466]; car c'est une fureur dont l'âge ne préserve pas, et
qui atteint dans ce siècle jusqu'aux centenaires: le journal de Verdun du
mois d'octobre 1737 n'annonce-t-il pas que Louise de Bussy, âgée de cent
onze ans, est morte d'une chute faite en voulant essayer un panier? Après la
caricature viennent les satires, les chansons, les canards, «la Poule Dinde en
falbala» et la «Mie Margot» qui compare l'élégante, avec sa tête très-
tignonnée, son corps fluet, sa carrure, à un oranger en caisse; et ce refrain
court les rues:
Là, là, chantons la pretintaille en falbalas,
Elles tapent leurs cheveux;
L'échelle à l'estomac,
Dans le pied une petite mule
Qui ne tient pas,
Habit plus d'étoffe
Qu'à six carrosses
seulement, elle laisse voir, en s'entr'ouvrant, les nœuds de rubans du corset
disposés souvent en échelle au-dessous du parfait contentement. La femme
ne semble pas tenir à cette robe immense, si lâche, et qui va en s'évasant si
largement autour d'elle. Et elle a trouvé le secret d'être voilée sans être
habillée dans ce costume sans adhérence, débordant à droite et à gauche,
roulant sur les lignes du corps ainsi qu'une onde, détaché de ses membres et
cependant suivant ses mouvements à peu près comme la mule avec laquelle
joue le bout de son pied.
Cette toilette, avec son incroyable déploiement de jupe, représente le panier
dans l'ampleur, la grandeur, l'énormité de son développement. Le panier,
que les princesses du sang vont bientôt porter si large qu'il leur faudra un
tabouret vide à côté d'elles [465], le panier commence à grandir sur le modèle
des paniers de deux dames anglaises venues en France en 1714; et chaque
année, il est devenu plus usité, plus exagéré, plus extravagant. Il s'est étoffé
de façon à couvrir les grossesses de la Régence: il s'est répandu par toute la
France, comme un masque de débauche, pendant ces jours de folie. Une
caricature de 1719 nous montre une foire de boutiques et d'étalages de
paniers que marchandent et se disputent des bourgeoises trompant leurs
maris pour en acheter, des cuisinières «ferrant la mule» pour en avoir un,
des montreuses de marmottes, et même des vieilles dont le pas traînant
s'aide d'une béquille [466]; car c'est une fureur dont l'âge ne préserve pas, et
qui atteint dans ce siècle jusqu'aux centenaires: le journal de Verdun du
mois d'octobre 1737 n'annonce-t-il pas que Louise de Bussy, âgée de cent
onze ans, est morte d'une chute faite en voulant essayer un panier? Après la
caricature viennent les satires, les chansons, les canards, «la Poule Dinde en
falbala» et la «Mie Margot» qui compare l'élégante, avec sa tête très-
tignonnée, son corps fluet, sa carrure, à un oranger en caisse; et ce refrain
court les rues:
Là, là, chantons la pretintaille en falbalas,
Elles tapent leurs cheveux;
L'échelle à l'estomac,
Dans le pied une petite mule
Qui ne tient pas,
Habit plus d'étoffe
Qu'à six carrosses
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Pretintailles [467]
Après les chansons, arrive la comédie; et dans les Paniers de la vieille
précieuse (1724), l'on entend Arlequin costumé en marchande de
vertugadins et de paniers crier: «J'ay des bannes, des cerceaux, des paniers,
des vollans, des criardes, des matelas piqués, des sacrissins. J'en ay de
solides qui ne peuvent se lever pour les prudes, de plians pour les galantes,
de mixtes pour les personnes du tiers état... J'en ay, grâce à Dieu, de toutes
les espèces, à l'angloise, à la françoise, à l'espagnole, à l'italienne... J'en fais
en cerceaux de porteur d'eau pour les tailles rondelettes, en bannes pour les
minces, en lanternes pour les Vénus...» Mais la mode était sourde à toutes
ces railleries. Elle résistait même aux condamnations de l'Église mettant
dans la bouche de ses prédicateurs et de ses docteurs des anathèmes à la
Menot, appelant les porteuses de paniers «guenuches» et «huissiers de
diable». Et les curés de paroisse avaient beau, du haut de la chaire,
représenter aux femmes, non-seulement tout le scandale, mais encore tout le
ridicule de leur costume, les comparer à des porteuses d'eau ayant deux
seaux sous leurs jupes, ou à des tambourineuses cachant un tambour de
chaque côté d'elles, les femmes continuaient à fréquenter les églises, à
revenir aux sermons en tenant leurs paniers à deux mains, et en laissant voir
un cercle de bois sous leur jupe «arrogante et fastueuse [468]». Convaincues
que cet arrangement donnait à leur taille l'élégance et la majesté, à toute
leur personne un air de rondeur opulente, elles couraient à toutes les
inventions de paniers que mettait au jour l'imagination des faiseurs et des
faiseuses. Et que de formes, que de façons de paniers! Il y en avait en
gondole: c'étaient ceux-là qui faisaient ressembler les femmes à des
porteuses d'eau; d'autres, n'étant pas plus larges en bas qu'en haut, donnaient
l'apparence d'un tonneau. Il y en avait qu'on appelait cadets, parce qu'ils
n'avaient pas la grandeur légitime: ils descendaient de deux doigts
seulement au-dessous du genou. Les paniers à bourrelets avaient au
contraire au bas un gros bourrelet qui évasait la jupe. Aux paniers à
guéridon, on préférait d'ordinaire les paniers à coudes, paniers plus larges
par le haut, formant mieux l'ovale, et sur lesquels les coudes pouvaient se
reposer: ces paniers avaient cinq rangs de cercles, dont le premier s'appelait
le traquenard [469], c'est-à-dire trois rangs de moins que les paniers à
l'anglaise. Pour les criardes, ainsi nommées du bruit de leur toile gommée,
elles n'étaient portées que par les actrices sur le théâtre et les dames du plus
Après les chansons, arrive la comédie; et dans les Paniers de la vieille
précieuse (1724), l'on entend Arlequin costumé en marchande de
vertugadins et de paniers crier: «J'ay des bannes, des cerceaux, des paniers,
des vollans, des criardes, des matelas piqués, des sacrissins. J'en ay de
solides qui ne peuvent se lever pour les prudes, de plians pour les galantes,
de mixtes pour les personnes du tiers état... J'en ay, grâce à Dieu, de toutes
les espèces, à l'angloise, à la françoise, à l'espagnole, à l'italienne... J'en fais
en cerceaux de porteur d'eau pour les tailles rondelettes, en bannes pour les
minces, en lanternes pour les Vénus...» Mais la mode était sourde à toutes
ces railleries. Elle résistait même aux condamnations de l'Église mettant
dans la bouche de ses prédicateurs et de ses docteurs des anathèmes à la
Menot, appelant les porteuses de paniers «guenuches» et «huissiers de
diable». Et les curés de paroisse avaient beau, du haut de la chaire,
représenter aux femmes, non-seulement tout le scandale, mais encore tout le
ridicule de leur costume, les comparer à des porteuses d'eau ayant deux
seaux sous leurs jupes, ou à des tambourineuses cachant un tambour de
chaque côté d'elles, les femmes continuaient à fréquenter les églises, à
revenir aux sermons en tenant leurs paniers à deux mains, et en laissant voir
un cercle de bois sous leur jupe «arrogante et fastueuse [468]». Convaincues
que cet arrangement donnait à leur taille l'élégance et la majesté, à toute
leur personne un air de rondeur opulente, elles couraient à toutes les
inventions de paniers que mettait au jour l'imagination des faiseurs et des
faiseuses. Et que de formes, que de façons de paniers! Il y en avait en
gondole: c'étaient ceux-là qui faisaient ressembler les femmes à des
porteuses d'eau; d'autres, n'étant pas plus larges en bas qu'en haut, donnaient
l'apparence d'un tonneau. Il y en avait qu'on appelait cadets, parce qu'ils
n'avaient pas la grandeur légitime: ils descendaient de deux doigts
seulement au-dessous du genou. Les paniers à bourrelets avaient au
contraire au bas un gros bourrelet qui évasait la jupe. Aux paniers à
guéridon, on préférait d'ordinaire les paniers à coudes, paniers plus larges
par le haut, formant mieux l'ovale, et sur lesquels les coudes pouvaient se
reposer: ces paniers avaient cinq rangs de cercles, dont le premier s'appelait
le traquenard [469], c'est-à-dire trois rangs de moins que les paniers à
l'anglaise. Pour les criardes, ainsi nommées du bruit de leur toile gommée,
elles n'étaient portées que par les actrices sur le théâtre et les dames du plus
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grand air. D'ailleurs, elles disparaissent bientôt dans la mode définitive du
panier appelé proprement panier à cause de sa ressemblance avec l'espèce
de cage où l'on met la volaille. Au milieu du siècle, le panier était fait d'une
jupe de toile sur laquelle on appliquait des cercles de baleine [470].
Cependant la caricature continue sa guerre à coups de crayon contre «les
troussures équivoques». En 1735, elle dessine la distribution des paniers à
la mode par ma mie Margot aux environs de la ville de Paris [471], où se
voient des paniers de trois aunes. Mais la pauvre gravure n'a pas grand
succès. Elle tire si peu qu'avec quelques changements et la rajoute d'une
couronne sur la tête de ma mie Margot, elle reparaît en 1736 comme une
figuration allégorique de la réunion de la Lorraine à la France. Le temps
devait mieux que la caricature ruiner la mode des paniers. En 1750, on ne
voyait plus guère que des jansénistes [472], c'est ainsi qu'on appelait les demi-
paniers. Une dizaine d'années après, un faiseur honoré de la clientèle de la
plupart des grandes dames de la cour, l'homme qui avait inventé des robes
ornées de fleurs artificielles dont chacune avait l'odeur d'une fleur naturelle,
le sieur Pamard portait le dernier coup aux paniers par la création des
considérations soutenant gracieusement la robe, sans le secours d'un certain
nombre de jupons ou d'un panier [473]; et les considérations faisaient
disparaître les jansénistes, uniquement réservés aux cérémonies de la cour.
Les jansénistes! la Mode du temps a l'habitude de ces appellations
singulières, échos moqueurs des passions d'un temps. Événements et
scandales, toutes les grandes et petites choses qui firent battre le cœur ou
sourire l'ironie de la France, ont comme une trace de leur bruit, comme une
lueur d'immortalité, dans ces riens légers et volants, un ruban, un bonnet,
une coiffure, baptisés avec un nom fameux ou ridicule, avec une victoire ou
un désastre, avec une joie publique ou une vengeance nationale, avec un
mot, un sentiment, une idée, un engouement, l'occupation ou le jouet de
l'imagination d'un peuple. Les couleurs de l'Histoire portées par la Folie,
voilà la mode, voilà cette mode par excellence: la mode du dix-huitième
siècle.
panier appelé proprement panier à cause de sa ressemblance avec l'espèce
de cage où l'on met la volaille. Au milieu du siècle, le panier était fait d'une
jupe de toile sur laquelle on appliquait des cercles de baleine [470].
Cependant la caricature continue sa guerre à coups de crayon contre «les
troussures équivoques». En 1735, elle dessine la distribution des paniers à
la mode par ma mie Margot aux environs de la ville de Paris [471], où se
voient des paniers de trois aunes. Mais la pauvre gravure n'a pas grand
succès. Elle tire si peu qu'avec quelques changements et la rajoute d'une
couronne sur la tête de ma mie Margot, elle reparaît en 1736 comme une
figuration allégorique de la réunion de la Lorraine à la France. Le temps
devait mieux que la caricature ruiner la mode des paniers. En 1750, on ne
voyait plus guère que des jansénistes [472], c'est ainsi qu'on appelait les demi-
paniers. Une dizaine d'années après, un faiseur honoré de la clientèle de la
plupart des grandes dames de la cour, l'homme qui avait inventé des robes
ornées de fleurs artificielles dont chacune avait l'odeur d'une fleur naturelle,
le sieur Pamard portait le dernier coup aux paniers par la création des
considérations soutenant gracieusement la robe, sans le secours d'un certain
nombre de jupons ou d'un panier [473]; et les considérations faisaient
disparaître les jansénistes, uniquement réservés aux cérémonies de la cour.
Les jansénistes! la Mode du temps a l'habitude de ces appellations
singulières, échos moqueurs des passions d'un temps. Événements et
scandales, toutes les grandes et petites choses qui firent battre le cœur ou
sourire l'ironie de la France, ont comme une trace de leur bruit, comme une
lueur d'immortalité, dans ces riens légers et volants, un ruban, un bonnet,
une coiffure, baptisés avec un nom fameux ou ridicule, avec une victoire ou
un désastre, avec une joie publique ou une vengeance nationale, avec un
mot, un sentiment, une idée, un engouement, l'occupation ou le jouet de
l'imagination d'un peuple. Les couleurs de l'Histoire portées par la Folie,
voilà la mode, voilà cette mode par excellence: la mode du dix-huitième
siècle.
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Dès le commencement du siècle, la mode touche à l'intérêt du moment. A la
suite du procès du père Girard, paraissent les rubans à la Cadière, dont il
existe trois échantillons dans les portefeuilles de la Bibliothèque impériale:
dans l'un on voit la Cadière donnant un petit coup sur la joue du Révérend;
un autre montre la Cadière et le père Girard en buste, séparés par une
pensée. Et des éventails succèdent aux rubans. De l'incendie qui avait brûlé
trente-deux rues à Rennes en 1721, il était sorti des bijoux et des parures de
femmes, faits des pierres calcinées et des vitrifications du feu [474]. Quand
vient Law et son système, on invente les galons «du système». Un terme, le
terme «d'allure» court-il tout à coup de bouche en bouche, en 1730? vite, ce
sont des éventails et des rubans à l'allure, si goûtés qu'on les porte même
pendant le deuil pris à la cour pour la mort du roi de Sardaigne. Le passage
du Rhin effectué par le maréchal de Berwick et les troupes du Roi, le 4 mai
1734, est célébré par les taffetas du passage du Rhin, ondés comme l'eau
d'un fleuve, et par les rubans du passage du Rhin, qui font voir, dessiné
grossièrement et comme tatoué sur la soie, un mousquetaire blanc ou bleu
de ciel entre une tente blanche et une tente couleur rubis ou émeraude.
Sur le goût de la reine Marie Leczinska pour le jeu du quadrille, il naît des
rubans nommés quadrille de la reine. En 1742, l'apparition d'une comète
amène toute une mode à la comète. Quelques années après, la venue d'un
rhinocéros en France met toute la mode au rhinocéros [475]. Et que de modes
disparues, emportées par le caprice qui les avait apportées, absorbées par
une de ces grandes modes générales, une de ces modes à la Pompadour qui
embrassent toutes les fanfioles de la toilette, et dont on peut voir l'étendue
et l'universalité dans la brochure publiée à la Haye sous ce titre: La Vie à la
Pompadour, ou la quintessence de la mode, revue par un véritable
Hollandois! Fontenoy fait naître des cocardes, Lawfeld des chapeaux [476].
On voit des bonnets à la Crevelt, des rubans à la Zondorf et des éventails à
la Hokirchen [477]. Les querelles du Parlement font naître le parlement,
espèce de fichu en taffetas avec capuce [478]. Vers 1750, l'abandon par
l'architecture du style rocaille pour le style grec, la construction du Garde-
Meuble amène cette première furie du goût antique qui met à la grecque les
toilettes et les coiffures de la femme; grande mode, que raille Carmontelle
avec ses projets d'habillements d'hommes et de femmes uniquement
composés d'ornements de cinq ordres grecs employés dans la décoration des
édifices [479]. En 1768, la débâcle de la Seine fait paraître chez les modistes
suite du procès du père Girard, paraissent les rubans à la Cadière, dont il
existe trois échantillons dans les portefeuilles de la Bibliothèque impériale:
dans l'un on voit la Cadière donnant un petit coup sur la joue du Révérend;
un autre montre la Cadière et le père Girard en buste, séparés par une
pensée. Et des éventails succèdent aux rubans. De l'incendie qui avait brûlé
trente-deux rues à Rennes en 1721, il était sorti des bijoux et des parures de
femmes, faits des pierres calcinées et des vitrifications du feu [474]. Quand
vient Law et son système, on invente les galons «du système». Un terme, le
terme «d'allure» court-il tout à coup de bouche en bouche, en 1730? vite, ce
sont des éventails et des rubans à l'allure, si goûtés qu'on les porte même
pendant le deuil pris à la cour pour la mort du roi de Sardaigne. Le passage
du Rhin effectué par le maréchal de Berwick et les troupes du Roi, le 4 mai
1734, est célébré par les taffetas du passage du Rhin, ondés comme l'eau
d'un fleuve, et par les rubans du passage du Rhin, qui font voir, dessiné
grossièrement et comme tatoué sur la soie, un mousquetaire blanc ou bleu
de ciel entre une tente blanche et une tente couleur rubis ou émeraude.
Sur le goût de la reine Marie Leczinska pour le jeu du quadrille, il naît des
rubans nommés quadrille de la reine. En 1742, l'apparition d'une comète
amène toute une mode à la comète. Quelques années après, la venue d'un
rhinocéros en France met toute la mode au rhinocéros [475]. Et que de modes
disparues, emportées par le caprice qui les avait apportées, absorbées par
une de ces grandes modes générales, une de ces modes à la Pompadour qui
embrassent toutes les fanfioles de la toilette, et dont on peut voir l'étendue
et l'universalité dans la brochure publiée à la Haye sous ce titre: La Vie à la
Pompadour, ou la quintessence de la mode, revue par un véritable
Hollandois! Fontenoy fait naître des cocardes, Lawfeld des chapeaux [476].
On voit des bonnets à la Crevelt, des rubans à la Zondorf et des éventails à
la Hokirchen [477]. Les querelles du Parlement font naître le parlement,
espèce de fichu en taffetas avec capuce [478]. Vers 1750, l'abandon par
l'architecture du style rocaille pour le style grec, la construction du Garde-
Meuble amène cette première furie du goût antique qui met à la grecque les
toilettes et les coiffures de la femme; grande mode, que raille Carmontelle
avec ses projets d'habillements d'hommes et de femmes uniquement
composés d'ornements de cinq ordres grecs employés dans la décoration des
édifices [479]. En 1768, la débâcle de la Seine fait paraître chez les modistes
Page 193
les bonnets à la débâcle. Linguet est-il rayé du tableau des avocats? On ne
vend plus que des étoffes, des rubans rayés [480]. Que dans un Mémoire
Beaumarchais immortalise la silhouette de Marin, la mode invente aussitôt
le quesaco que Mme du Barry est presque la première à porter. Qu'à
l'avénement de Louis XVI l'espérance du peuple salue la résurrection
d'Henri IV, les tailleurs et les couturières cherchent à remettre en honneur le
costume à la Henri IV. En mai 1775, les troubles venus à la suite de la
cherté et de la disette du blé font imaginer les bonnets à la révolte [481]. En
novembre 1781, la naissance du Dauphin met en vogue la nuance caca
Dauphin, et change en Dauphins les Jeannettes que toutes les femmes
portaient au cou [482]. Le ministère de Turgot répand, dans le monde des
femmes qui prennent du tabac, les tabatières à la Turgot qu'on appelle
platitudes. Le ministère ballotté de Monteynard inspire l'idée des écrans à la
Monteynard, établis sur une base mobile mais plombée, et se relevant d'eux-
mêmes [483]. Plus tard, un bonnet sans fond est un bonnet à la caisse
d'escompte, un bonnet envolé est un bonnet à la Montgolfier. Bientôt, sur
l'éventail porté par les dévotes elles-mêmes, Figaro va paraître à côté de la
chanson des ballons [484]. Et ce siècle, qui commence par les rubans à la
Cadière, finira par les rubans à la Cagliostro où l'on verra des pyramides
sur fond rose [485].
Nous avons laissé la mode à de Troy; reprenons-la à Lancret: nous la
retrouverons dans les deux belles pièces gravées d'après lui par Dupuis, le
Glorieux et le Philosophe marié. La coiffure est toujours une coiffure basse
sur laquelle est jeté, avec quelques fleurs, un petit bonnet de dentelle
s'envolant de chaque côté et pointant sur le front. La femme porte au cou
trois rangs de perles d'où pend une grosse perle, et d'où descend en rivière
le collier glissant entre deux seins et faisant sur le corsage deux ou trois
nœuds lâches. Le corsage s'ouvre sur un corps garni d'une échelle de
rubans. Au côté gauche, la femme porte un de ces énormes bouquets, un de
ces fagots de fleurs qui montent au-dessus de l'épaule. Des manchettes
d'Angletere à trois rangs avancent sur ses bras, sur ses gants qui vont
jusqu'aux coudes. Sa robe fermée, tombant à plis larges, solides et superbes,
est chargée, ornementée, agrémentée de dessins en chenille et en plumetis
vend plus que des étoffes, des rubans rayés [480]. Que dans un Mémoire
Beaumarchais immortalise la silhouette de Marin, la mode invente aussitôt
le quesaco que Mme du Barry est presque la première à porter. Qu'à
l'avénement de Louis XVI l'espérance du peuple salue la résurrection
d'Henri IV, les tailleurs et les couturières cherchent à remettre en honneur le
costume à la Henri IV. En mai 1775, les troubles venus à la suite de la
cherté et de la disette du blé font imaginer les bonnets à la révolte [481]. En
novembre 1781, la naissance du Dauphin met en vogue la nuance caca
Dauphin, et change en Dauphins les Jeannettes que toutes les femmes
portaient au cou [482]. Le ministère de Turgot répand, dans le monde des
femmes qui prennent du tabac, les tabatières à la Turgot qu'on appelle
platitudes. Le ministère ballotté de Monteynard inspire l'idée des écrans à la
Monteynard, établis sur une base mobile mais plombée, et se relevant d'eux-
mêmes [483]. Plus tard, un bonnet sans fond est un bonnet à la caisse
d'escompte, un bonnet envolé est un bonnet à la Montgolfier. Bientôt, sur
l'éventail porté par les dévotes elles-mêmes, Figaro va paraître à côté de la
chanson des ballons [484]. Et ce siècle, qui commence par les rubans à la
Cadière, finira par les rubans à la Cagliostro où l'on verra des pyramides
sur fond rose [485].
Nous avons laissé la mode à de Troy; reprenons-la à Lancret: nous la
retrouverons dans les deux belles pièces gravées d'après lui par Dupuis, le
Glorieux et le Philosophe marié. La coiffure est toujours une coiffure basse
sur laquelle est jeté, avec quelques fleurs, un petit bonnet de dentelle
s'envolant de chaque côté et pointant sur le front. La femme porte au cou
trois rangs de perles d'où pend une grosse perle, et d'où descend en rivière
le collier glissant entre deux seins et faisant sur le corsage deux ou trois
nœuds lâches. Le corsage s'ouvre sur un corps garni d'une échelle de
rubans. Au côté gauche, la femme porte un de ces énormes bouquets, un de
ces fagots de fleurs qui montent au-dessus de l'épaule. Des manchettes
d'Angletere à trois rangs avancent sur ses bras, sur ses gants qui vont
jusqu'aux coudes. Sa robe fermée, tombant à plis larges, solides et superbes,
est chargée, ornementée, agrémentée de dessins en chenille et en plumetis
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relevés de gros nœuds. Parfois, elle est faite d'une de ces étoffes que
montrent à Versailles les portraits de Marie Leczinska, d'un de ces brocarts
de pourpre et d'or [486] qui mettent au corsage de la femme les rayons d'une
cuirasse et sèment sur sa jupe les pivoines et les coquelicots épanouis, les
soleils en feu, les grappes de raisin, comme une orfévrerie de fleurs, de
fruits, de feuilles, de branchages, de torsades et de ramages, versée sur un
tapis de soie. Souvent aussi sa robe est de ce joli satin gris de lin et or dont
Nattier aime à habiller ses modèles et l'auteur d'Angola ses héroïnes; ou
bien ce sera un brocart bleu rayé argent avec un corset de même couleur, un
jupon de satin blanc à dentelle et franges d'argent, une jupe pareille à la
robe avec dentelle d'Espagne et campagne d'argent: et la jupe en se relevant
laissera voir un bas de soie noire avec un fil d'argent sur les côtés et le
derrière, un soulier de maroquin noir avec une tresse d'argent et une boucle
de diamants. Une coquetterie fastueuse; un étalage de richesse, une majesté
de magnificence, un ensemble de raideur, de grandeur et de splendeur, tels
sont les caractères de cette toilette parée de la femme, le grand habit de la
Française du dix-huitième siècle, qui, malgré toutes les innovations de
détails et d'ornementation, conserve un aspect et des lignes consacrés, se
règle sur un patron d'étiquette, et garde jusqu'au dernier jour de la
monarchie une forme traditionnelle, presque hiératique. Un recueil de
modes va nous en donner le dessin, l'exemple et le type.
Dans l'habillement appelé proprement le grand habit à la françoise, la robe
décolletée et busquée, plissée par derrière, sans aucun pli par devant, faisait
paraître le corps isolé et comme au centre d'une vaste draperie représentée
par la jupe. La robe, qui n'était plus la robe fermée et d'une seule pièce,
s'ouvrait en triangle sur une sorte de robe de dessous, en évasant de chaque
côté du triangle une large bande appelée parement, toute bouillonnée,
coupée par des barrières, enjolivée de glands et de bouquets de fleurs. Le
falbala, c'est-à-dire le triangle formé par la robe de dessous laissée à jour,
était coupé par des barrières en croissant; un bouquet, tenu en arrêt par un
gland flottant, faisait son milieu. Les manches courtes de la robe avaient des
manchettes à trois rangs. Du dos, une collerette ou médicis de blonde noire
s'élevait et en enveloppait la nuque. L'arrangement de la tête répondait à
cette toilette imposante, théâtrale et royale tout à la fois: la femme était
coiffée à la physionomie élevée, avec quatre boucles détachées, et le
montrent à Versailles les portraits de Marie Leczinska, d'un de ces brocarts
de pourpre et d'or [486] qui mettent au corsage de la femme les rayons d'une
cuirasse et sèment sur sa jupe les pivoines et les coquelicots épanouis, les
soleils en feu, les grappes de raisin, comme une orfévrerie de fleurs, de
fruits, de feuilles, de branchages, de torsades et de ramages, versée sur un
tapis de soie. Souvent aussi sa robe est de ce joli satin gris de lin et or dont
Nattier aime à habiller ses modèles et l'auteur d'Angola ses héroïnes; ou
bien ce sera un brocart bleu rayé argent avec un corset de même couleur, un
jupon de satin blanc à dentelle et franges d'argent, une jupe pareille à la
robe avec dentelle d'Espagne et campagne d'argent: et la jupe en se relevant
laissera voir un bas de soie noire avec un fil d'argent sur les côtés et le
derrière, un soulier de maroquin noir avec une tresse d'argent et une boucle
de diamants. Une coquetterie fastueuse; un étalage de richesse, une majesté
de magnificence, un ensemble de raideur, de grandeur et de splendeur, tels
sont les caractères de cette toilette parée de la femme, le grand habit de la
Française du dix-huitième siècle, qui, malgré toutes les innovations de
détails et d'ornementation, conserve un aspect et des lignes consacrés, se
règle sur un patron d'étiquette, et garde jusqu'au dernier jour de la
monarchie une forme traditionnelle, presque hiératique. Un recueil de
modes va nous en donner le dessin, l'exemple et le type.
Dans l'habillement appelé proprement le grand habit à la françoise, la robe
décolletée et busquée, plissée par derrière, sans aucun pli par devant, faisait
paraître le corps isolé et comme au centre d'une vaste draperie représentée
par la jupe. La robe, qui n'était plus la robe fermée et d'une seule pièce,
s'ouvrait en triangle sur une sorte de robe de dessous, en évasant de chaque
côté du triangle une large bande appelée parement, toute bouillonnée,
coupée par des barrières, enjolivée de glands et de bouquets de fleurs. Le
falbala, c'est-à-dire le triangle formé par la robe de dessous laissée à jour,
était coupé par des barrières en croissant; un bouquet, tenu en arrêt par un
gland flottant, faisait son milieu. Les manches courtes de la robe avaient des
manchettes à trois rangs. Du dos, une collerette ou médicis de blonde noire
s'élevait et en enveloppait la nuque. L'arrangement de la tête répondait à
cette toilette imposante, théâtrale et royale tout à la fois: la femme était
coiffée à la physionomie élevée, avec quatre boucles détachées, et le
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confident abattu devant l'oreille gauche [487]; elle avait des perles aux oreilles
et un rang de perles mis en bandeau se balançait sur ses cheveux.
Que d'inventions pourtant dans ce cadre invariable! Que de fantaisies, que
de recherches de goût, quel génie de luxe variant sans cesse cette toilette
réglée et fixée, ajoutant encore à son faste! C'étaient des robes de satin
blanc broché, cannelé et rayé, couvertes de rosettes lamées or et chenille;
des robes lamées d'argent et semées de fleurs, ornées de bouquets de plumes
lilas et argent; des robes aux guirlandes de roses brodées en nœuds de
paillons roses, et pailletées d'or et d'argent; des robes au fond d'argent rayé
de grosses lames d'or, rebrodé et frisé d'or avec des guirlandes d'œillets et
des paillettes d'or nué; des robes de satin mosaïque, pailletées d'argent,
rayées et guillochées d'or avec des guirlandes de myrte. C'étaient des robes
où la mode un moment mettait en garniture la dépouille de quatre mille
geais, des robes où Davaux faisait courir des broderies resplendissantes, où
Pagelle, le modiste des Traits galants, jetait les blondes d'argent, les
barrières de chicorée relevées et repincées avec du jasmin, les petits
bouquets attachés avec des petits nœuds dans le creux des festons, et les
bracelets et les pompons [488], et tous les prodigieux enjolivements qui
faisaient monter une robe au prix de 10,500 livres, qui en faisaient payer
une à Mme de Matignon 600 livres de rentes viagères à sa couturière [489]!—
moins cher peut-être que la duchesse de Choiseul ne payait celle qu'elle se
faisait faire pour le mariage de Lauzun: une robe de satin bleu, garnie en
martre, couverte d'or, couverte de diamants, et dont chaque diamant brillait
sur une étoile d'argent entourée d'une paillette d'or [490].
Cependant cette mode de parade, de magnificence, d'éclat, imposée par
l'étiquette aux femmes de la cour, ne se soutient que par la tradition. Elle
lutte, depuis le commencement jusqu'à la fin du siècle, contre une mode
contraire qui chaque jour gagne du terrain. L'imagination de parure, le
véritable goût de la femme est tourné, pendant tout ce temps qui recherche
les habillements de toile peinte [491], vers la coquetterie du déshabillé, vers le
charme du négligé. Son ambition, son rêve, son effort, est de paraître avant
tout une femme à son lever. Il lui semble qu'à cela elle aura plus de profit; et
elle se décide à revenir aux grâces naturelles par mille petites raisons d'une
finesse si ténue et d'une rouerie si savante que Marivaux seul a pu les
pénétrer et les démêler. Avec le négligé, elle sera moins belle, mais plus
dangereuse. Elle sera, selon l'expression du temps, moins précieuse, mais
et un rang de perles mis en bandeau se balançait sur ses cheveux.
Que d'inventions pourtant dans ce cadre invariable! Que de fantaisies, que
de recherches de goût, quel génie de luxe variant sans cesse cette toilette
réglée et fixée, ajoutant encore à son faste! C'étaient des robes de satin
blanc broché, cannelé et rayé, couvertes de rosettes lamées or et chenille;
des robes lamées d'argent et semées de fleurs, ornées de bouquets de plumes
lilas et argent; des robes aux guirlandes de roses brodées en nœuds de
paillons roses, et pailletées d'or et d'argent; des robes au fond d'argent rayé
de grosses lames d'or, rebrodé et frisé d'or avec des guirlandes d'œillets et
des paillettes d'or nué; des robes de satin mosaïque, pailletées d'argent,
rayées et guillochées d'or avec des guirlandes de myrte. C'étaient des robes
où la mode un moment mettait en garniture la dépouille de quatre mille
geais, des robes où Davaux faisait courir des broderies resplendissantes, où
Pagelle, le modiste des Traits galants, jetait les blondes d'argent, les
barrières de chicorée relevées et repincées avec du jasmin, les petits
bouquets attachés avec des petits nœuds dans le creux des festons, et les
bracelets et les pompons [488], et tous les prodigieux enjolivements qui
faisaient monter une robe au prix de 10,500 livres, qui en faisaient payer
une à Mme de Matignon 600 livres de rentes viagères à sa couturière [489]!—
moins cher peut-être que la duchesse de Choiseul ne payait celle qu'elle se
faisait faire pour le mariage de Lauzun: une robe de satin bleu, garnie en
martre, couverte d'or, couverte de diamants, et dont chaque diamant brillait
sur une étoile d'argent entourée d'une paillette d'or [490].
Cependant cette mode de parade, de magnificence, d'éclat, imposée par
l'étiquette aux femmes de la cour, ne se soutient que par la tradition. Elle
lutte, depuis le commencement jusqu'à la fin du siècle, contre une mode
contraire qui chaque jour gagne du terrain. L'imagination de parure, le
véritable goût de la femme est tourné, pendant tout ce temps qui recherche
les habillements de toile peinte [491], vers la coquetterie du déshabillé, vers le
charme du négligé. Son ambition, son rêve, son effort, est de paraître avant
tout une femme à son lever. Il lui semble qu'à cela elle aura plus de profit; et
elle se décide à revenir aux grâces naturelles par mille petites raisons d'une
finesse si ténue et d'une rouerie si savante que Marivaux seul a pu les
pénétrer et les démêler. Avec le négligé, elle sera moins belle, mais plus
dangereuse. Elle sera, selon l'expression du temps, moins précieuse, mais
Page 196
plus touchante. Elle plaira sans secours étranger, par elle-même, ou du
moins par ce qui la déguise le moins. Elle pourra dire: Me voilà telle que la
nature m'a faite. Ce qu'elle laissera voir comme par négligence, par
mégarde, aura le charme irritant d'une copie modeste et voilée de l'original;
et le voile qu'elle gardera sera si léger, si transparent, qu'il ne sera presque
pas un obstacle pour l'imagination de l'homme [492].
Que l'on suive en dehors de ses formes de représentation et de convention le
costume féminin dans le dix-huitième siècle: ce costume tend au négligé
dès les premières années du règne de Louis XV. La femme cherche la
liberté, l'aisance, le piquant et le provoquant du déshabillé, qu'elle n'ose
encore afficher, dans la mode intime de l'intérieur et de la chambre. Vous la
trouvez chez elle dans un manteau de mousseline collant sur un corset
décolleté, dans un jupon court dont les falbalas découvrent le bas de la
jambe. Un désespoir couleur de rose, noué coquettement sous son menton,
remonte en fanchon sur son charmant battant l'œil [493]. Ou bien, coiffée d'un
bonnet rond du plus beau point du monde, monté avec des rubans couleur
de rose, elle laisse voir, sous un manteau de lit de la plus fine étoffe, un
corset garni sur le devant et sur toutes les coutures d'une dentelle frisée,
mêlée d'espace en espace de touffes de soucis d'hanneton [494] aux couleurs
des rubans de son bonnet, aux couleurs des nœuds de ses manchettes,
couleur de rose comme toute sa toilette, comme les garnitures de son lit, de
son couvre-pied, de ses oreillers. Car la fontange, cette mode qui commence
par une jarretière nouée autour d'un bonnet, est aujourd'hui la mode de
toutes choses. De la tête, où l'ont remplacée les fleurs et les diamants, elle
est descendue et s'est répandue sur tout le corps et dans toute la toilette de la
femme; elle enrubanne d'un bout à l'autre les habillements parés ou
négligés: elle est de toute la toilette, cet ornement obligé et cet achèvement
suprême que le dix-huitième siècle appelait petite oye [495].
Peu à peu la femme s'enhardit au négligé. Elle commence les
renouvellements de son costume, avant le règne de Louis XVI, par les robes
à la Tronchin, par ces robes à la Hollandoise apportées en France, selon la
chronique, par la belle Mme Pater. Elle fait fête à tout ce qui découvre sa
taille, à tout ce qui lui ôte l'air «d'une mouche à miel ambulante [496]»; et de
là bientôt la vogue universelle des polonaises, des circassiennes, des
caracos, des lévites et des chemises adoptés par les femmes de toutes les
conditions, appropriés à chaque rang et dont le perpétuel changement vidait
moins par ce qui la déguise le moins. Elle pourra dire: Me voilà telle que la
nature m'a faite. Ce qu'elle laissera voir comme par négligence, par
mégarde, aura le charme irritant d'une copie modeste et voilée de l'original;
et le voile qu'elle gardera sera si léger, si transparent, qu'il ne sera presque
pas un obstacle pour l'imagination de l'homme [492].
Que l'on suive en dehors de ses formes de représentation et de convention le
costume féminin dans le dix-huitième siècle: ce costume tend au négligé
dès les premières années du règne de Louis XV. La femme cherche la
liberté, l'aisance, le piquant et le provoquant du déshabillé, qu'elle n'ose
encore afficher, dans la mode intime de l'intérieur et de la chambre. Vous la
trouvez chez elle dans un manteau de mousseline collant sur un corset
décolleté, dans un jupon court dont les falbalas découvrent le bas de la
jambe. Un désespoir couleur de rose, noué coquettement sous son menton,
remonte en fanchon sur son charmant battant l'œil [493]. Ou bien, coiffée d'un
bonnet rond du plus beau point du monde, monté avec des rubans couleur
de rose, elle laisse voir, sous un manteau de lit de la plus fine étoffe, un
corset garni sur le devant et sur toutes les coutures d'une dentelle frisée,
mêlée d'espace en espace de touffes de soucis d'hanneton [494] aux couleurs
des rubans de son bonnet, aux couleurs des nœuds de ses manchettes,
couleur de rose comme toute sa toilette, comme les garnitures de son lit, de
son couvre-pied, de ses oreillers. Car la fontange, cette mode qui commence
par une jarretière nouée autour d'un bonnet, est aujourd'hui la mode de
toutes choses. De la tête, où l'ont remplacée les fleurs et les diamants, elle
est descendue et s'est répandue sur tout le corps et dans toute la toilette de la
femme; elle enrubanne d'un bout à l'autre les habillements parés ou
négligés: elle est de toute la toilette, cet ornement obligé et cet achèvement
suprême que le dix-huitième siècle appelait petite oye [495].
Peu à peu la femme s'enhardit au négligé. Elle commence les
renouvellements de son costume, avant le règne de Louis XVI, par les robes
à la Tronchin, par ces robes à la Hollandoise apportées en France, selon la
chronique, par la belle Mme Pater. Elle fait fête à tout ce qui découvre sa
taille, à tout ce qui lui ôte l'air «d'une mouche à miel ambulante [496]»; et de
là bientôt la vogue universelle des polonaises, des circassiennes, des
caracos, des lévites et des chemises adoptés par les femmes de toutes les
conditions, appropriés à chaque rang et dont le perpétuel changement vidait
Page 197
la bourse de tous les maris. Les caracos, pris aux bourgeoises de Nantes lors
du passage du duc d'Aiguillon en 1768, arrivent les premiers. Porté d'abord
très-long, puis coupé à l'ouverture des poches du jupon, le caraco, plissé
dans le dos comme la robe à la française, n'est au fond que le haut de cette
robe. C'est un costume de promenade que les femmes portent en tenant
d'une main une haute canne d'ébène à pomme d'ivoire, en serrant de l'autre
sous leur bras un petit chien au toupet relevé par une bouffette de faveur
rose [497]. Au caraco succède la polonaise galante et leste, portée comme
petite toilette du matin ou de campagne. La polonaise était une sorte de robe
de dessus, agrafée sous le parfait contentement, retroussée par derrière,
tantôt la queue épanouie, tantôt la croupe arrondie avec les ailes très-
étendues. Généralement on la faisait en taffetas des Indes à petites raies,
garnie de gaze unie, d'un volant de gaze bouillonnée, et de sabots de gaze
bouillonnée aux manches. Ajoutez à cette toilette un chapeau en tambour de
basque, le collier de gaze à garniture frisée, le nœud sur le devant: voilà la
toilette complète. Il y avait encore la polonaise d'hiver, polonaise à poche et
à coqueluchon décorée d'un grand volant et de sabots à petits bonshommes.
Un petit manchon [498], un chapeau à la biscaïenne à trois plumes d'autruche,
le cordon de montre sur le ventre, garni de bouffettes de cheveux et d'or
avec des apanages en breloque, accompagnaient celle-ci. Puis venait la
polonaise à sein ouvert, indiscrète et voluptueuse, laissant entrevoir la gorge
à demi voilée par un fichu de gaze replié. A ces polonaises, il faut ajouter
les demi-polonaises, ou polonaises à la liberté, que l'on copiait sur les bas
de la robe inventés depuis longtemps par les dames de la cour, obligées par
étiquette de paraître en public le matin: la demi-polonaise était simplement
une jupe sur laquelle on attachait une queue de polonaise retroussée à
l'ordinaire, et qui donnait à une femme l'air d'être habillée lorsqu'elle ne
l'était pas. La circassienne, taillée sur la soubreveste à longues manches de
la Circassie, s'écartait peu du dessin de la polonaise. On la faisait le plus
généralement d'une robe de gaze à trois brandebourgs d'or, relevée par des
bouquets de fleurs, ouvrant sur une jupe qui voilait une jupe de dessous de
couleur différente: la couleur de cette jupe de dessous était rappelée par la
pointe de la soubreveste. On ne jetait rien, ni mantelet, ni fichu, ni
bouffante, sur cette toilette aérienne, faite pour les grandes chaleurs de l'été
et livrant au regard le sein nu. Quelques élégantes y ajoutaient seulement un
collier en or et cheveux tombant avec deux glands dans les brandebourgs.
Pour la coiffure de ce costume, c'était un chapeau à la coquille ou au char
du passage du duc d'Aiguillon en 1768, arrivent les premiers. Porté d'abord
très-long, puis coupé à l'ouverture des poches du jupon, le caraco, plissé
dans le dos comme la robe à la française, n'est au fond que le haut de cette
robe. C'est un costume de promenade que les femmes portent en tenant
d'une main une haute canne d'ébène à pomme d'ivoire, en serrant de l'autre
sous leur bras un petit chien au toupet relevé par une bouffette de faveur
rose [497]. Au caraco succède la polonaise galante et leste, portée comme
petite toilette du matin ou de campagne. La polonaise était une sorte de robe
de dessus, agrafée sous le parfait contentement, retroussée par derrière,
tantôt la queue épanouie, tantôt la croupe arrondie avec les ailes très-
étendues. Généralement on la faisait en taffetas des Indes à petites raies,
garnie de gaze unie, d'un volant de gaze bouillonnée, et de sabots de gaze
bouillonnée aux manches. Ajoutez à cette toilette un chapeau en tambour de
basque, le collier de gaze à garniture frisée, le nœud sur le devant: voilà la
toilette complète. Il y avait encore la polonaise d'hiver, polonaise à poche et
à coqueluchon décorée d'un grand volant et de sabots à petits bonshommes.
Un petit manchon [498], un chapeau à la biscaïenne à trois plumes d'autruche,
le cordon de montre sur le ventre, garni de bouffettes de cheveux et d'or
avec des apanages en breloque, accompagnaient celle-ci. Puis venait la
polonaise à sein ouvert, indiscrète et voluptueuse, laissant entrevoir la gorge
à demi voilée par un fichu de gaze replié. A ces polonaises, il faut ajouter
les demi-polonaises, ou polonaises à la liberté, que l'on copiait sur les bas
de la robe inventés depuis longtemps par les dames de la cour, obligées par
étiquette de paraître en public le matin: la demi-polonaise était simplement
une jupe sur laquelle on attachait une queue de polonaise retroussée à
l'ordinaire, et qui donnait à une femme l'air d'être habillée lorsqu'elle ne
l'était pas. La circassienne, taillée sur la soubreveste à longues manches de
la Circassie, s'écartait peu du dessin de la polonaise. On la faisait le plus
généralement d'une robe de gaze à trois brandebourgs d'or, relevée par des
bouquets de fleurs, ouvrant sur une jupe qui voilait une jupe de dessous de
couleur différente: la couleur de cette jupe de dessous était rappelée par la
pointe de la soubreveste. On ne jetait rien, ni mantelet, ni fichu, ni
bouffante, sur cette toilette aérienne, faite pour les grandes chaleurs de l'été
et livrant au regard le sein nu. Quelques élégantes y ajoutaient seulement un
collier en or et cheveux tombant avec deux glands dans les brandebourgs.
Pour la coiffure de ce costume, c'était un chapeau à la coquille ou au char
Page 198
de Vénus [499]. Après les circassiennes, les couturières retrouvaient la robe de
la tribu consacrée à la garde de l'arche, la robe dont les plis balayaient le
pavé du temple de Jérusalem [500], la lévite, simple fourreau qui enveloppait
le corps en en dessinant les formes. La vicomtesse de Jaucourt essayait de
la relever par une queue bizarrement tortillée; mais son invention faisait un
tel attroupement au Jardin du Luxembourg que les suisses de Monsieur la
priaient de sortir [501], et la lévite à queue de singe ne durait qu'un jour. Enfin
paraissaient les chemises, cette mode qui semble être le premier essai et le
commencement d'audace des modes du Directoire: les chemises à la Jésus,
les chemises à la Floricourt, les chemises doublées en rose, avec lesquelles
les femmes jouaient la nudité [502].
Le goût de la France plane et vole alors sur l'étranger, sur toute l'Europe.
Toute l'Europe est à la françoise. Toute l'Europe est asservie et soumise à
nos modes, tributaire de notre art, de notre commerce, de notre industrie;
séduction, domination sans exemple du génie français que la Galerie des
modes attribue non au caprice, mais «à l'esprit inventif des dames françoises
pour tout ce qui concerne la parure et surtout à ce goût fin et délicat qui
caractérise les moindres bagatelles échappées de leurs mains». Toute
l'Europe a les yeux tournés vers la fameuse poupée de la rue Saint-
Honoré [503], poupée de la dernière mode, du dernier ajustement, de la
dernière invention, image changeante de la coquetterie du jour figurée de
grandeur naturelle [504], sans cesse habillée, déshabillée, rhabillée au gré d'un
caprice nouveau, né dans un souper de petites maîtresses, dans la loge d'une
danseuse d'Opéra ou d'une actrice du Rempart, dans l'atelier d'une bonne
faiseuse [505]. Répétée, multipliée, cette poupée
modèle passait les mers et les monts; elle était expédiée en Angleterre, en
Allemagne, en Italie, en Espagne: de la rue Saint-Honoré, elle s'élançait sur
le monde et pénétrait jusqu'au sérail. Et lorsque les journaux de modes se
fondent, ces journaux spéculent bien plus sur cette clientèle de l'Europe que
sur le public français. Leur ambition, leur espérance est de remplacer la
poupée de la rue Saint-Honoré, et leur préface annonce «que, grâce à eux,
les étrangers ne seront plus obligés à faire des poupées, des mannequins
la tribu consacrée à la garde de l'arche, la robe dont les plis balayaient le
pavé du temple de Jérusalem [500], la lévite, simple fourreau qui enveloppait
le corps en en dessinant les formes. La vicomtesse de Jaucourt essayait de
la relever par une queue bizarrement tortillée; mais son invention faisait un
tel attroupement au Jardin du Luxembourg que les suisses de Monsieur la
priaient de sortir [501], et la lévite à queue de singe ne durait qu'un jour. Enfin
paraissaient les chemises, cette mode qui semble être le premier essai et le
commencement d'audace des modes du Directoire: les chemises à la Jésus,
les chemises à la Floricourt, les chemises doublées en rose, avec lesquelles
les femmes jouaient la nudité [502].
Le goût de la France plane et vole alors sur l'étranger, sur toute l'Europe.
Toute l'Europe est à la françoise. Toute l'Europe est asservie et soumise à
nos modes, tributaire de notre art, de notre commerce, de notre industrie;
séduction, domination sans exemple du génie français que la Galerie des
modes attribue non au caprice, mais «à l'esprit inventif des dames françoises
pour tout ce qui concerne la parure et surtout à ce goût fin et délicat qui
caractérise les moindres bagatelles échappées de leurs mains». Toute
l'Europe a les yeux tournés vers la fameuse poupée de la rue Saint-
Honoré [503], poupée de la dernière mode, du dernier ajustement, de la
dernière invention, image changeante de la coquetterie du jour figurée de
grandeur naturelle [504], sans cesse habillée, déshabillée, rhabillée au gré d'un
caprice nouveau, né dans un souper de petites maîtresses, dans la loge d'une
danseuse d'Opéra ou d'une actrice du Rempart, dans l'atelier d'une bonne
faiseuse [505]. Répétée, multipliée, cette poupée
modèle passait les mers et les monts; elle était expédiée en Angleterre, en
Allemagne, en Italie, en Espagne: de la rue Saint-Honoré, elle s'élançait sur
le monde et pénétrait jusqu'au sérail. Et lorsque les journaux de modes se
fondent, ces journaux spéculent bien plus sur cette clientèle de l'Europe que
sur le public français. Leur ambition, leur espérance est de remplacer la
poupée de la rue Saint-Honoré, et leur préface annonce «que, grâce à eux,
les étrangers ne seront plus obligés à faire des poupées, des mannequins
Page 199
toujours imparfaits et très-chers qui ne donnent tout au plus qu'une nuance
de nos modes [506].»
Dans ce triomphe universel, tyrannique, absolu du goût français, quelle
fortune des marchands, des marchandes, et des grandes faiseuses! Quel
gouvernement que celui d'une Bertin appelée par le temps «le ministre des
modes»! Et quelles vanités, quelles insolences d'artistes! Les anecdotes et
les souvenirs du siècle nous ont gardé sa réponse à une dame, mécontente
de ce qu'on lui montrait: «Présentez donc à madame des échantillons de
mon dernier travail avec Sa Majesté [507];» et son mot superbe à M. de
Toulongeon se plaignant de la cherté de ses prix: «Ne paye-t-on à Vernet
que sa toile et ses couleurs [508]?» C'est le temps des grandes fortunes de la
mode, le temps où l'on parle de la société de la marchande de rouge de la
Reine, du cercle de Mme Martin au Temple [509]. Nous entrons dans le règne
des artistes en tout genre, des modistes de génie, aussi bien que des
cordonniers sublimes, uniques pour monter un pied et le faire valoir, lui
donner la petitesse, la grâce, la tournure, la «lesteté» si vantée, si goûtée, si
souvent chantée par le dix-huitième siècle, le je ne sais quoi enfin de ce
pied de Mme Lévêque, la marchande de soie à la Ville de Lyon, qui inspire à
Rétif de la Bretonne le Pied de Fanchette [510]. Du pied de la femme,
l'adoration du temps va aux hommes qui la chaussent avec ces charmants
souliers de toutes couleurs, à bouffettes, à languettes, à boucles, à broderies,
avec ces souliers de droguet blanc aux fleurs d'or, ou ces souliers au venez-
y-voir garni d'émeraudes [511]. Et voulez-vous l'air, le train, le ton de ces
ouvriers gâtés par la mode et qui n'ont plus d'autre modestie que
l'impertinence d'un petit-maître? Allant commander chez l'un d'eux une
paire de souliers pour une dame qui était à la campagne, le chevalier de la
Luzerne est introduit dans un cabinet charmant. Il y admire une commode
du travail le plus riche, garni dans ses compartiments de portraits des
premières dames de la cour: c'est la princesse de Guéménée, c'est Mme de
Clermont. Tandis qu'il s'extasie: «Monsieur, vous êtes bien bon de faire
attention à ces choses-là,» dit en entrant, dans le négligé le plus galant,
l'artiste, le grand Charpentier. Et comme M. de la Luzerne s'exclame: «Ah!
quel goût, quelle élégance!—Monsieur, vous voyez, reprend Charpentier,
c'est la retraite d'un homme qui aime à jouir... Je vis ici en philosophe. Ma
foi! Monsieur, il est vrai que quelques-unes de ces dames ont des bontés
pour moi, elles me donnent leurs portraits; vous voyez que je suis
de nos modes [506].»
Dans ce triomphe universel, tyrannique, absolu du goût français, quelle
fortune des marchands, des marchandes, et des grandes faiseuses! Quel
gouvernement que celui d'une Bertin appelée par le temps «le ministre des
modes»! Et quelles vanités, quelles insolences d'artistes! Les anecdotes et
les souvenirs du siècle nous ont gardé sa réponse à une dame, mécontente
de ce qu'on lui montrait: «Présentez donc à madame des échantillons de
mon dernier travail avec Sa Majesté [507];» et son mot superbe à M. de
Toulongeon se plaignant de la cherté de ses prix: «Ne paye-t-on à Vernet
que sa toile et ses couleurs [508]?» C'est le temps des grandes fortunes de la
mode, le temps où l'on parle de la société de la marchande de rouge de la
Reine, du cercle de Mme Martin au Temple [509]. Nous entrons dans le règne
des artistes en tout genre, des modistes de génie, aussi bien que des
cordonniers sublimes, uniques pour monter un pied et le faire valoir, lui
donner la petitesse, la grâce, la tournure, la «lesteté» si vantée, si goûtée, si
souvent chantée par le dix-huitième siècle, le je ne sais quoi enfin de ce
pied de Mme Lévêque, la marchande de soie à la Ville de Lyon, qui inspire à
Rétif de la Bretonne le Pied de Fanchette [510]. Du pied de la femme,
l'adoration du temps va aux hommes qui la chaussent avec ces charmants
souliers de toutes couleurs, à bouffettes, à languettes, à boucles, à broderies,
avec ces souliers de droguet blanc aux fleurs d'or, ou ces souliers au venez-
y-voir garni d'émeraudes [511]. Et voulez-vous l'air, le train, le ton de ces
ouvriers gâtés par la mode et qui n'ont plus d'autre modestie que
l'impertinence d'un petit-maître? Allant commander chez l'un d'eux une
paire de souliers pour une dame qui était à la campagne, le chevalier de la
Luzerne est introduit dans un cabinet charmant. Il y admire une commode
du travail le plus riche, garni dans ses compartiments de portraits des
premières dames de la cour: c'est la princesse de Guéménée, c'est Mme de
Clermont. Tandis qu'il s'extasie: «Monsieur, vous êtes bien bon de faire
attention à ces choses-là,» dit en entrant, dans le négligé le plus galant,
l'artiste, le grand Charpentier. Et comme M. de la Luzerne s'exclame: «Ah!
quel goût, quelle élégance!—Monsieur, vous voyez, reprend Charpentier,
c'est la retraite d'un homme qui aime à jouir... Je vis ici en philosophe. Ma
foi! Monsieur, il est vrai que quelques-unes de ces dames ont des bontés
pour moi, elles me donnent leurs portraits; vous voyez que je suis
Page 200
reconnaissant, et que je ne les ai pas mal placés.» Puis sur le modèle de
souliers que lui présente le chevalier: «Ah! je sais ce que c'est, je connais ce
joli pied, on ferait vingt lieues pour le voir; savez-vous bien qu'après la
petite Guéménée, votre amie a le plus joli pied du monde?» Et comme le
chevalier va se retirer: «Sans façon, si vous n'êtes pas engagé, restez à
manger la soupe. J'ai ma femme qui est jolie, j'attends quelques autres
femmes de notre société fort aimables, nous jouons Œdipe après
dîner... [512]» Et cette impertinence suprême, Charpentier n'est pas seul à
l'avoir, il la partage avec ses rivaux, avec Bourbon, le cordonnier de la rue
des Vieux-Augustins qui fournit la cour et chausse le joli pied de Mme de
Marigny. En habit noir, en veste de soie, en perruque bien poudrée, il faut
entendre celui-ci dire à une grande dame: «Vous avez un pied fondant, Mme
la marquise...» Et de quel air, il prend le soulier fait par son devancier et
lance le mot de mépris: «Mais où avez-vous été chaussée [513]?»
Qu'est pourtant cet orgueil, cette fortune du cordonnier du dix-huitième
siècle, auprès de l'orgueil et de la fortune du coiffeur? C'est une vanité, une
importance non-seulement d'artiste, mais d'inventeur, qui semble dépasser
les prétentions de l'artiste en chaussure de toute la hauteur qu'il y a du pied
à la tête de la femme. Le coiffeur! Il se juge, il s'appelle «un créateur» dans
ce temps où, de toutes les modes, la mode des cheveux est celle qui vieillit
le plus vite,—si vite que Léonard avait pris l'habitude de dire autrefois pour
hier!
En 1714, à un souper du Roi à Versailles, les deux dames anglaises dont on
allait copier les paniers, attiraient les regards du Roi avec leurs coiffures
basses qui avaient fait scandale et manqué de les faire renvoyer. Il tombait
de la bouche du Roi que si les Françaises étaient raisonnables, elles ne se
coifferaient pas autrement. Le mot était recueilli; et la nuit se passait à
retrancher aux coiffures trois étages de cornettes; on ne leur en laissait
qu'un qu'on abaissait encore, de façon que le lendemain les femmes de la
cour assistaient à la messe du Roi avec des coiffures à la mode anglaise,
sans souci du rire des dames à haute coiffure qui n'étaient pas dans le secret
de la veille. Un compliment adressé par le Roi, au sortir de la messe, aux
dames qui avaient fait rire achevait la métamorphose de la cour: toutes les
hautes coiffures disparaissaient [514].
souliers que lui présente le chevalier: «Ah! je sais ce que c'est, je connais ce
joli pied, on ferait vingt lieues pour le voir; savez-vous bien qu'après la
petite Guéménée, votre amie a le plus joli pied du monde?» Et comme le
chevalier va se retirer: «Sans façon, si vous n'êtes pas engagé, restez à
manger la soupe. J'ai ma femme qui est jolie, j'attends quelques autres
femmes de notre société fort aimables, nous jouons Œdipe après
dîner... [512]» Et cette impertinence suprême, Charpentier n'est pas seul à
l'avoir, il la partage avec ses rivaux, avec Bourbon, le cordonnier de la rue
des Vieux-Augustins qui fournit la cour et chausse le joli pied de Mme de
Marigny. En habit noir, en veste de soie, en perruque bien poudrée, il faut
entendre celui-ci dire à une grande dame: «Vous avez un pied fondant, Mme
la marquise...» Et de quel air, il prend le soulier fait par son devancier et
lance le mot de mépris: «Mais où avez-vous été chaussée [513]?»
Qu'est pourtant cet orgueil, cette fortune du cordonnier du dix-huitième
siècle, auprès de l'orgueil et de la fortune du coiffeur? C'est une vanité, une
importance non-seulement d'artiste, mais d'inventeur, qui semble dépasser
les prétentions de l'artiste en chaussure de toute la hauteur qu'il y a du pied
à la tête de la femme. Le coiffeur! Il se juge, il s'appelle «un créateur» dans
ce temps où, de toutes les modes, la mode des cheveux est celle qui vieillit
le plus vite,—si vite que Léonard avait pris l'habitude de dire autrefois pour
hier!
En 1714, à un souper du Roi à Versailles, les deux dames anglaises dont on
allait copier les paniers, attiraient les regards du Roi avec leurs coiffures
basses qui avaient fait scandale et manqué de les faire renvoyer. Il tombait
de la bouche du Roi que si les Françaises étaient raisonnables, elles ne se
coifferaient pas autrement. Le mot était recueilli; et la nuit se passait à
retrancher aux coiffures trois étages de cornettes; on ne leur en laissait
qu'un qu'on abaissait encore, de façon que le lendemain les femmes de la
cour assistaient à la messe du Roi avec des coiffures à la mode anglaise,
sans souci du rire des dames à haute coiffure qui n'étaient pas dans le secret
de la veille. Un compliment adressé par le Roi, au sortir de la messe, aux
dames qui avaient fait rire achevait la métamorphose de la cour: toutes les
hautes coiffures disparaissaient [514].
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Les femmes étaient amenées par cette mode des coiffures basses à se faire
couper les cheveux à trois doigts de la tête. Elles rejetaient leur cornette,
l'attachant seulement avec des épingles au haut de la tête très en arrière, et
se faisant friser en grosses boucles à l'imitation des hommes; elles
appelaient à les coiffer des perruquiers d'hommes. Mme de Genlis se
trompe, lorsqu'elle parle de Larseneur comme du premier coiffeur qui coiffa
des femmes se résignant à laisser la main d'un homme toucher à leurs
cheveux le jour de leur présentation. Larseneur eut un précurseur, un
précurseur célèbre appelé d'un nom prédestiné; Frison, mis au jour par Mme
de Cursay, mis en vogue par Mme de Prie; Frison, le perruquier à la mode,
l'habile homme qui avait seul la confiance des femmes de la cour, le
coiffeur par excellence auquel s'adressait la Dodun, la femme du contrôleur
général, enflée de son marquisat tout frais, le marquisat d'Herbault, et se
moquant de la chanson:
La Dodun dit à Frison:
Coiffez-moi avec adresse,
Je prétends avec raison
Inspirer de la tendresse.
Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,
Je vaux bien une duchesse,
Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,
Je vais souper chez le Roi!
Et ce Frison, qui ne fit pas d'élèves, fit tant de jaloux qu'on vit Guigne, le
barbier du Roi, se déguiser en laquais de Mme de Resson pour surprendre
son secret et le voir à l'œuvre; mais Frison le reconnut, et le mystifia en
coiffant la dame le plus mal qu'il put [515]. A Frison succède Dagé, lancé par
Mme de Châteauroux, protégé par la Dauphine, belle-fille de Louis XV,
Dagé à qui Mme de Pompadour fut obligée de faire des avances pour obtenir
d'être coiffée par lui. Ce fut lui qui répondit à la favorite lui demandant la
raison de sa réputation: «Je coiffais l'autre,» un mot qui fit fortune dans
l'entourage de la Dauphine [516].
Ce grand succès, cette gloire des premiers coiffeurs de dames furent, il faut
le dire, achetés à peu de frais, et l'on exigea des coiffeurs de la fin du dix-
huitième siècle de bien autres talents que les talents de Frison, tournant sans
cesse dans le même cercle de simplicité, ne s'exerçant que sur des coiffures
couper les cheveux à trois doigts de la tête. Elles rejetaient leur cornette,
l'attachant seulement avec des épingles au haut de la tête très en arrière, et
se faisant friser en grosses boucles à l'imitation des hommes; elles
appelaient à les coiffer des perruquiers d'hommes. Mme de Genlis se
trompe, lorsqu'elle parle de Larseneur comme du premier coiffeur qui coiffa
des femmes se résignant à laisser la main d'un homme toucher à leurs
cheveux le jour de leur présentation. Larseneur eut un précurseur, un
précurseur célèbre appelé d'un nom prédestiné; Frison, mis au jour par Mme
de Cursay, mis en vogue par Mme de Prie; Frison, le perruquier à la mode,
l'habile homme qui avait seul la confiance des femmes de la cour, le
coiffeur par excellence auquel s'adressait la Dodun, la femme du contrôleur
général, enflée de son marquisat tout frais, le marquisat d'Herbault, et se
moquant de la chanson:
La Dodun dit à Frison:
Coiffez-moi avec adresse,
Je prétends avec raison
Inspirer de la tendresse.
Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,
Je vaux bien une duchesse,
Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,
Je vais souper chez le Roi!
Et ce Frison, qui ne fit pas d'élèves, fit tant de jaloux qu'on vit Guigne, le
barbier du Roi, se déguiser en laquais de Mme de Resson pour surprendre
son secret et le voir à l'œuvre; mais Frison le reconnut, et le mystifia en
coiffant la dame le plus mal qu'il put [515]. A Frison succède Dagé, lancé par
Mme de Châteauroux, protégé par la Dauphine, belle-fille de Louis XV,
Dagé à qui Mme de Pompadour fut obligée de faire des avances pour obtenir
d'être coiffée par lui. Ce fut lui qui répondit à la favorite lui demandant la
raison de sa réputation: «Je coiffais l'autre,» un mot qui fit fortune dans
l'entourage de la Dauphine [516].
Ce grand succès, cette gloire des premiers coiffeurs de dames furent, il faut
le dire, achetés à peu de frais, et l'on exigea des coiffeurs de la fin du dix-
huitième siècle de bien autres talents que les talents de Frison, tournant sans
cesse dans le même cercle de simplicité, ne s'exerçant que sur des coiffures
Page 202
sans apprêt, et se pliant presque servilement à la nature. En effet, pendant
tout le commencement du dix-huitième siècle, l'arrangement de la tête est
presque stationnaire [517]: il consiste presque uniquement dans une coiffure
basse aux boucles frisées sur laquelle on jette une plume, un diamant, un
petit bonnet à plumes pendantes [518]. L'abandon des boucles frisées et une
élévation presque insensible de la coiffure qui reste plate, c'est tout le
changement qu'y amène le temps, jusqu'à la venue du révélateur qui
commence la grande révolution des modes de la tête: Legros paraît. De la
cuisine, des fourneaux du comte de Bellemare, il s'élève à cette académie
où il tient trois classes, où il montre, pour valets de chambre, femmes de
chambre, coiffeuses, cet art de coëffer à fond, auquel on se faisait la main
sur la tête de jeunes filles du peuple qu'on payait vingt sols [519]. Dès 1763, il
s'annonce, il affiche ses principes avec trente poupées toutes coiffées
exposées à la foire Saint-Ovide. En 1765, cent poupées exposées chez lui
montrent comme le corps de doctrine de ce nouvel art basé sur la proportion
de la tête et l'air du visage. La même année, il publie son Art de la coëffure
des dames françoises, où il se vante de l'invention de quarante-deux
coiffures applaudies par la cour et la ville, et où il démontre par vingt-huit
estampes tous les heureux contrastes que peuvent faire, avec un tapé dans la
coiffure encore basse et aplatie, les boucles biaisées, les boucles en
marrons, les boucles brisées, les boucles en béquilles, les boucles frisées
imitant le point de Hongrie, les boucles renversées, les boucles en coquilles,
les boucles en rosette, les boucles en colimaçon [520], coiffures maigres et
compliquées qui semblent faire descendre une dragonne et ses deux boucles
déroulées sur une épaule d'une tête d'impératrice romaine à petites frisures.
Mais c'est un essor qui commence, c'est le premier vol de la mode nouvelle,
c'est le point de départ des inventions et des théories qui vont approprier la
parure à ce nouveau caractère de la grâce, la physionomie de chaque
femme. Une philosophie de la toilette va donner à la coquetterie des
conseils et des lois d'esthétique. Le siècle est en train de découvrir que la
toilette d'une belle femme doit être entièrement épique, épique comme la
Muse de Virgile, débarrassée de toute espèce de chiffon, de tout
pomponnage, de tout ce qui ressemble aux concetti modernes, absolument
contraire en un mot à la toilette de la jolie femme. Que le charme d'une
femme vienne d'un certain air, d'un rien répandu dans toute sa personne, de
ce qu'on est convenu d'appeler «le je ne sais quoi», elle est indigne de
plaire, si elle ne cherche toutes les fantaisies susceptibles d'agrément, si elle
tout le commencement du dix-huitième siècle, l'arrangement de la tête est
presque stationnaire [517]: il consiste presque uniquement dans une coiffure
basse aux boucles frisées sur laquelle on jette une plume, un diamant, un
petit bonnet à plumes pendantes [518]. L'abandon des boucles frisées et une
élévation presque insensible de la coiffure qui reste plate, c'est tout le
changement qu'y amène le temps, jusqu'à la venue du révélateur qui
commence la grande révolution des modes de la tête: Legros paraît. De la
cuisine, des fourneaux du comte de Bellemare, il s'élève à cette académie
où il tient trois classes, où il montre, pour valets de chambre, femmes de
chambre, coiffeuses, cet art de coëffer à fond, auquel on se faisait la main
sur la tête de jeunes filles du peuple qu'on payait vingt sols [519]. Dès 1763, il
s'annonce, il affiche ses principes avec trente poupées toutes coiffées
exposées à la foire Saint-Ovide. En 1765, cent poupées exposées chez lui
montrent comme le corps de doctrine de ce nouvel art basé sur la proportion
de la tête et l'air du visage. La même année, il publie son Art de la coëffure
des dames françoises, où il se vante de l'invention de quarante-deux
coiffures applaudies par la cour et la ville, et où il démontre par vingt-huit
estampes tous les heureux contrastes que peuvent faire, avec un tapé dans la
coiffure encore basse et aplatie, les boucles biaisées, les boucles en
marrons, les boucles brisées, les boucles en béquilles, les boucles frisées
imitant le point de Hongrie, les boucles renversées, les boucles en coquilles,
les boucles en rosette, les boucles en colimaçon [520], coiffures maigres et
compliquées qui semblent faire descendre une dragonne et ses deux boucles
déroulées sur une épaule d'une tête d'impératrice romaine à petites frisures.
Mais c'est un essor qui commence, c'est le premier vol de la mode nouvelle,
c'est le point de départ des inventions et des théories qui vont approprier la
parure à ce nouveau caractère de la grâce, la physionomie de chaque
femme. Une philosophie de la toilette va donner à la coquetterie des
conseils et des lois d'esthétique. Le siècle est en train de découvrir que la
toilette d'une belle femme doit être entièrement épique, épique comme la
Muse de Virgile, débarrassée de toute espèce de chiffon, de tout
pomponnage, de tout ce qui ressemble aux concetti modernes, absolument
contraire en un mot à la toilette de la jolie femme. Que le charme d'une
femme vienne d'un certain air, d'un rien répandu dans toute sa personne, de
ce qu'on est convenu d'appeler «le je ne sais quoi», elle est indigne de
plaire, si elle ne cherche toutes les fantaisies susceptibles d'agrément, si elle
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ne montre dans son ajustement tantôt le goût du sonnet, tantôt le goût du
madrigal ou du rondeau, et le piquant même de l'épigramme, toutes les
grâces du petit genre faites pour sa mine chiffonnée et ses yeux
sémillants [521].
En 1763, la même année où Legros exposait ses poupées à la foire Saint-
Ovide, paraissait l'Enciclopédie carcassière, ou tableau des coiffures à la
mode gravées sur les desseins des petites-maîtresses de Paris, un petit livre
devenu aujourd'hui une rareté. Était-ce une ironie que ce livre baroque qui
avait pour sous-titre: Introduction à la connoissance intime des allonges,
pompons, papillottes, blondes, marlis, carmin, blanc de céruse, mouches,
grimaces pour pleurer, grimaces pour rire, billets doux, billets amers et
toute l'artillerie de Cupidon. L'Encyclopédie carcassière était ornée de
quarante-quatre coiffures dont les plus curieuses étaient: à la Cabriolet, à la
Maupeou, à la Baroque, à l'Accouchée, à la Petit-Cœur, à la Pompadour, à
la Chausse-Trappe, à la Jamais vu.
Ainsi renouvelé dans son principe, l'art de la coiffure devient le champ des
imaginations et des émulations. On voit se lever la célébrité d'un autre
coiffeur de dames, Frédéric, qui fait une terrible concurrence à l'ex-
cuisinier, dont les dames du grand air n'ont jamais voulu reconnaître le
goût; d'ailleurs elles lui gardent rancune d'avoir révélé qu'elles perdaient
une grande partie de leurs cheveux par leur paresse à peigner leur chignon
natté, gardé par elles souvent huit ou quinze jours sans un coup de peigne.
Les coiffures de Legros sont bientôt abandonnées aux filles, aux
courtisanes, et Legros lui-même disparaît au milieu de tous les coiffeurs en
veste rouge, en culotte noire, en bas de soie gris [522] qui percent, remplissent
Paris, coiffent à Versailles. La vogue en est si grande, le nombre en croît
tellement que le corps des perruquiers en possession du privilége de coiffer
les dames fait mettre à l'amende et emprisonner plusieurs coiffeurs. Aussitôt
paraît un Mémoire des coiffeurs des dames de Paris contre la communauté
des maîtres barbiers, perruquiers, baigneurs, étuvistes, mémoire assimilant
l'art libéral du coiffeur de dames à l'art du poëte, du peintre, du statuaire,
énumérant tout ce qu'il lui faut de talents, «de science du clair obscur», de
connaissance des nuances, pour concilier la couleur de l'accommodage avec
le ton de chair, pour distribuer les ombres, pour donner plus de vie au teint,
plus d'expression aux grâces. Ce mémoire où les coiffeurs se réclamaient
d'un astre, la chevelure de Bérénice, était
madrigal ou du rondeau, et le piquant même de l'épigramme, toutes les
grâces du petit genre faites pour sa mine chiffonnée et ses yeux
sémillants [521].
En 1763, la même année où Legros exposait ses poupées à la foire Saint-
Ovide, paraissait l'Enciclopédie carcassière, ou tableau des coiffures à la
mode gravées sur les desseins des petites-maîtresses de Paris, un petit livre
devenu aujourd'hui une rareté. Était-ce une ironie que ce livre baroque qui
avait pour sous-titre: Introduction à la connoissance intime des allonges,
pompons, papillottes, blondes, marlis, carmin, blanc de céruse, mouches,
grimaces pour pleurer, grimaces pour rire, billets doux, billets amers et
toute l'artillerie de Cupidon. L'Encyclopédie carcassière était ornée de
quarante-quatre coiffures dont les plus curieuses étaient: à la Cabriolet, à la
Maupeou, à la Baroque, à l'Accouchée, à la Petit-Cœur, à la Pompadour, à
la Chausse-Trappe, à la Jamais vu.
Ainsi renouvelé dans son principe, l'art de la coiffure devient le champ des
imaginations et des émulations. On voit se lever la célébrité d'un autre
coiffeur de dames, Frédéric, qui fait une terrible concurrence à l'ex-
cuisinier, dont les dames du grand air n'ont jamais voulu reconnaître le
goût; d'ailleurs elles lui gardent rancune d'avoir révélé qu'elles perdaient
une grande partie de leurs cheveux par leur paresse à peigner leur chignon
natté, gardé par elles souvent huit ou quinze jours sans un coup de peigne.
Les coiffures de Legros sont bientôt abandonnées aux filles, aux
courtisanes, et Legros lui-même disparaît au milieu de tous les coiffeurs en
veste rouge, en culotte noire, en bas de soie gris [522] qui percent, remplissent
Paris, coiffent à Versailles. La vogue en est si grande, le nombre en croît
tellement que le corps des perruquiers en possession du privilége de coiffer
les dames fait mettre à l'amende et emprisonner plusieurs coiffeurs. Aussitôt
paraît un Mémoire des coiffeurs des dames de Paris contre la communauté
des maîtres barbiers, perruquiers, baigneurs, étuvistes, mémoire assimilant
l'art libéral du coiffeur de dames à l'art du poëte, du peintre, du statuaire,
énumérant tout ce qu'il lui faut de talents, «de science du clair obscur», de
connaissance des nuances, pour concilier la couleur de l'accommodage avec
le ton de chair, pour distribuer les ombres, pour donner plus de vie au teint,
plus d'expression aux grâces. Ce mémoire où les coiffeurs se réclamaient
d'un astre, la chevelure de Bérénice, était
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appuyé par un poëme: l'Art du coiffeur des dames contre le méchanisme des
perruquiers à la toilette de Cythère, 1765, qui demandait qu'on laissât
croupir les perruquiers, «ces mécaniques ouvriers, dans la crasse,
Entre le savon et la tignasse.»
Suivait bientôt un second mémoire où les coiffeurs des dames de Paris, se
portant au nombre de 1,200, et se donnant le titre de «premiers officiers de
la toilette d'une femme», arguaient contre les perruquiers de la fréquence de
changement des garçons perruquiers passant à chaque instant d'une
boutique à une autre, et ne présentant par là nulle garantie suffisante pour
un ministère de confiance tel que le leur. La querelle devenait un gros
procès dans lequel entraient jusqu'aux coiffeuses. Un mémoire se publiait à
Rouen où les Coëffeuses, bonnetières et enjoliveuses, réclamant l'exécution
des statuts rédigés en leur faveur l'an 1478, déclaraient hautement qu'il y
avait profanation à laisser les mains d'un perruquier toucher à une tête de
femme. Le parti des coiffeurs, grandissant chaque jour, soutenu par les
femmes, par toutes les élégantes de Paris [523], remportait à la fin une victoire
éclatante: une Déclaration donnée à Versailles et enregistrée au Parlement,
laissant subsister les coiffeuses pour le peuple et la bourgeoisie, agrégeait
six cents coiffeurs de femmes à la communauté des maîtres barbiers et
perruquiers. Et pour ramener les coiffeurs à ce nombre fixe de six cents,
pour les empêcher de mettre sur leurs enseignes: Académie de coiffure, il
faudra bientôt un Arrêt du Conseil [524].
Pendant cette grande lutte, Legros était mort. Il avait été étouffé sur la place
Louis XV dans les fêtes données pour le mariage de Marie-Antoinette; Paris
ne l'avait guère plus regretté que sa femme, et le nom de Léonard, le nom de
Lagarde, le Traité des principes de l'art de la coiffure des femmes par
Lefèvre, achevaient l'oubli de son nom et de son livre on ouvrant la
nouvelle ère de la coiffure française. Imaginez la plus étourdissante, la plus
folle, la plus inconstante, la plus extravagante des modes de la tête, une
mode ingénieuse jusqu'à la monstruosité, une mode qui tenait de la devise,
du sélam, de l'allusion, de l'à-propos, du rébus et du portrait de famille;
imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri de toutes les modes du dix-
huitième siècle, travaillée, renouvelée, sans cesse raffinée, perfectionnée,
maniée et remaniée tous les mois, toutes les semaines, tous les jours,
presque à chaque heure, par l'imagination des six cents coiffeurs de
perruquiers à la toilette de Cythère, 1765, qui demandait qu'on laissât
croupir les perruquiers, «ces mécaniques ouvriers, dans la crasse,
Entre le savon et la tignasse.»
Suivait bientôt un second mémoire où les coiffeurs des dames de Paris, se
portant au nombre de 1,200, et se donnant le titre de «premiers officiers de
la toilette d'une femme», arguaient contre les perruquiers de la fréquence de
changement des garçons perruquiers passant à chaque instant d'une
boutique à une autre, et ne présentant par là nulle garantie suffisante pour
un ministère de confiance tel que le leur. La querelle devenait un gros
procès dans lequel entraient jusqu'aux coiffeuses. Un mémoire se publiait à
Rouen où les Coëffeuses, bonnetières et enjoliveuses, réclamant l'exécution
des statuts rédigés en leur faveur l'an 1478, déclaraient hautement qu'il y
avait profanation à laisser les mains d'un perruquier toucher à une tête de
femme. Le parti des coiffeurs, grandissant chaque jour, soutenu par les
femmes, par toutes les élégantes de Paris [523], remportait à la fin une victoire
éclatante: une Déclaration donnée à Versailles et enregistrée au Parlement,
laissant subsister les coiffeuses pour le peuple et la bourgeoisie, agrégeait
six cents coiffeurs de femmes à la communauté des maîtres barbiers et
perruquiers. Et pour ramener les coiffeurs à ce nombre fixe de six cents,
pour les empêcher de mettre sur leurs enseignes: Académie de coiffure, il
faudra bientôt un Arrêt du Conseil [524].
Pendant cette grande lutte, Legros était mort. Il avait été étouffé sur la place
Louis XV dans les fêtes données pour le mariage de Marie-Antoinette; Paris
ne l'avait guère plus regretté que sa femme, et le nom de Léonard, le nom de
Lagarde, le Traité des principes de l'art de la coiffure des femmes par
Lefèvre, achevaient l'oubli de son nom et de son livre on ouvrant la
nouvelle ère de la coiffure française. Imaginez la plus étourdissante, la plus
folle, la plus inconstante, la plus extravagante des modes de la tête, une
mode ingénieuse jusqu'à la monstruosité, une mode qui tenait de la devise,
du sélam, de l'allusion, de l'à-propos, du rébus et du portrait de famille;
imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri de toutes les modes du dix-
huitième siècle, travaillée, renouvelée, sans cesse raffinée, perfectionnée,
maniée et remaniée tous les mois, toutes les semaines, tous les jours,
presque à chaque heure, par l'imagination des six cents coiffeurs de
Page 205
femmes, par l'imagination des coiffeuses, par l'imagination de la boutique
des Traits galants, par l'imagination de toutes ces marchandes de modes qui
doivent donner du nouveau sous peine de fermer boutique! Ce qui vole dans
le temps, ce qui passe dans l'air, l'événement, le grand homme de l'instant,
le ridicule courant, le succès d'un animal, d'une pièce ou d'une chanson, la
guerre dont on parle, la curiosité à laquelle on va, l'éclair ou le rien qui
occupe une société comme un enfant, tout crée ou baptise une coiffure. On
est loin du temps où la mode s'espaçait d'années en années, où il fallait la
fondation du Courrier de la mode (1768) pour tirer de titres d'opéras-
comiques trois bonnets en un an, les bonnets à la Clochette, à la Gertrude, à
la Moissonneuse [525]. Au temps où nous sommes, à la mort de Louis XV,
qu'est-ce que trois coiffures pour toute une année? A chaque coup de vent
on voit changer les noms et les formes de ces manières d'architectures qui
grandissent toujours aux grands applaudissements des hommes. Les hautes
coiffures, au jugement du temps, prêtent une physionomie aux figures qui
n'en ont point; elles atténuent les traits, elles arrondissent la forme trop
carrée du visage des Parisiennes, qu'elles allongent en ovale, et dont elles
voilent l'irrégularité ordinaire [526].
L'allégorie règne dans la coiffure qui devient un poëme rustique, un décor
d'Opéra, une vue d'optique, un panorama. La mode demande des parures de
tête aux jardins, aux serres, aux vergers, aux champs, aux potagers, et
jusqu'aux boutiques d'herboristerie: des groseilles, des cerises, des pommes
d'api, des bigarreaux et même des bottes de chiendent jouent sur les
cheveux ou sur le bonnet des femmes. La tête de la femme se change en
paysage, en plate-bande, en bosquets où coulent des ruisseaux, où
paraissent des moutons, des bergères et des bergers. Il y a des bonnets au
Parterre, au Parc anglais [527]. Cette folie prodigieuse des accommodages
composés, machinés, arrangés en tableaux, dessinés en culs-de-lampe de
livres, en images de villes, en petits modèles de Paris, du globe, du ciel, le
coiffeur Duppefort la peint d'après nature dans la comédie des Panaches,
lorsqu'il parle d'élégantes voulant avoir sur la tête le jardin du Palais-Royal
avec le bassin, la forme des maisons, sans oublier la grande allée, la grille et
le café; lorsqu'il parle de veuves lui demandant un catafalque de goût et des
petits Amours jouant avec des torches d'hyménée, de femmes désirant
porter tout un système céleste en mouvement: le soleil, la lune, les planètes,
l'étoile poussinière et la voie lactée; d'amantes qui veulent se montrer aux
des Traits galants, par l'imagination de toutes ces marchandes de modes qui
doivent donner du nouveau sous peine de fermer boutique! Ce qui vole dans
le temps, ce qui passe dans l'air, l'événement, le grand homme de l'instant,
le ridicule courant, le succès d'un animal, d'une pièce ou d'une chanson, la
guerre dont on parle, la curiosité à laquelle on va, l'éclair ou le rien qui
occupe une société comme un enfant, tout crée ou baptise une coiffure. On
est loin du temps où la mode s'espaçait d'années en années, où il fallait la
fondation du Courrier de la mode (1768) pour tirer de titres d'opéras-
comiques trois bonnets en un an, les bonnets à la Clochette, à la Gertrude, à
la Moissonneuse [525]. Au temps où nous sommes, à la mort de Louis XV,
qu'est-ce que trois coiffures pour toute une année? A chaque coup de vent
on voit changer les noms et les formes de ces manières d'architectures qui
grandissent toujours aux grands applaudissements des hommes. Les hautes
coiffures, au jugement du temps, prêtent une physionomie aux figures qui
n'en ont point; elles atténuent les traits, elles arrondissent la forme trop
carrée du visage des Parisiennes, qu'elles allongent en ovale, et dont elles
voilent l'irrégularité ordinaire [526].
L'allégorie règne dans la coiffure qui devient un poëme rustique, un décor
d'Opéra, une vue d'optique, un panorama. La mode demande des parures de
tête aux jardins, aux serres, aux vergers, aux champs, aux potagers, et
jusqu'aux boutiques d'herboristerie: des groseilles, des cerises, des pommes
d'api, des bigarreaux et même des bottes de chiendent jouent sur les
cheveux ou sur le bonnet des femmes. La tête de la femme se change en
paysage, en plate-bande, en bosquets où coulent des ruisseaux, où
paraissent des moutons, des bergères et des bergers. Il y a des bonnets au
Parterre, au Parc anglais [527]. Cette folie prodigieuse des accommodages
composés, machinés, arrangés en tableaux, dessinés en culs-de-lampe de
livres, en images de villes, en petits modèles de Paris, du globe, du ciel, le
coiffeur Duppefort la peint d'après nature dans la comédie des Panaches,
lorsqu'il parle d'élégantes voulant avoir sur la tête le jardin du Palais-Royal
avec le bassin, la forme des maisons, sans oublier la grande allée, la grille et
le café; lorsqu'il parle de veuves lui demandant un catafalque de goût et des
petits Amours jouant avec des torches d'hyménée, de femmes désirant
porter tout un système céleste en mouvement: le soleil, la lune, les planètes,
l'étoile poussinière et la voie lactée; d'amantes qui veulent se montrer aux
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yeux de leur amant coiffées d'un bois de Boulogne garni d'animaux, ou
d'une revue de la Maison du Roi [528]. Et comment crier à l'exagération, à la
caricature? Ne dit-on point que Beaulard vient d'imaginer et de mettre sur la
tête de la femme d'un amiral anglais la mer! une mer de Lilliput, faite de
bouillons de gaze, une mer avec une flotte microscopique, bâtie de chiffons,
l'escadre de Brimborion! Et ne voit-on point au commencement de 1774
dans les salons, dans les spectacles, cette coiffure incroyable, «infiniment
supérieure, disait le temps, à toutes les coiffures qui l'ont précédée par la
multitude de choses qui entrent dans sa composition et qui toutes doivent
toujours être relatives à ce qu'on aime le plus;» ne voit-on pas cette coiffure
du cœur, le Pouf au sentiment? Décrivons, pour en donner l'idée, celui de la
duchesse de Chartres. Au fond est une femme assise dans un fauteuil et
tenant un nourrisson, ce qui représente monsieur le duc de Valois et sa
nourrice. A droite on voit un perroquet becquetant une cerise, à gauche un
petit nègre, les deux bêtes d'affection de la duchesse. Et le tout est
entremêlé des mèches de cheveux de tous les parents de madame de
Chartres, cheveux de son mari, cheveux de son père, cheveux de son beau-
père, du duc de Chartres, du duc de Penthièvre, du duc d'Orléans [529]! La
vogue est aux coiffures parlantes: voici, à la mort de Louis XV, les coiffures
à la Circonstance qui pleurent le Roi au moyen d'un cyprès et d'une corne
d'abondance posée sur une gerbe de blé; voici les coiffures à l'Inoculation
où le triomphe du vaccin est figuré par un serpent, une massue, un soleil
levant et un olivier couvert de fruits [530]!
Il semble que la France en ces années soit jalouse des inventions de la
vieille Rome, des trois cents coiffures de la femme de Marc-Aurèle.
Essayez de compter celles qui ont laissé un nom: les coiffures à la Candeur,
à la Frivolité, le Chapeau tigré, la Baigneuse, coiffure des migraines, le
bonnet au Colisée, à la Gabrielle de Vergy, à la Corne d'abondance, le
bonnet au Mystère, le bonnet au Becquot, le bonnet à la Dormeuse, à la
Crête de coq, le Chien couchant, le chapeau à la Corse, à la Caravane, le
pouf à la Puce, le pouf à l'Asiatique, la coiffure aux Insurgents figurant un
serpent si bien imité que le gouvernement, pour épargner les nerfs des
dames, en défendait l'exposition [531]. C'est le casque anglais orné de perles,
le bonnet à la Pouponne, le bonnet au Berceau d'amour, à la Bastienne, le
bonnet à la Crèche, le bonnet à la Belle-Poule qui portait une frégate,
toutes voiles dehors; la coiffure à la Mappemonde qui dessinait exactement
d'une revue de la Maison du Roi [528]. Et comment crier à l'exagération, à la
caricature? Ne dit-on point que Beaulard vient d'imaginer et de mettre sur la
tête de la femme d'un amiral anglais la mer! une mer de Lilliput, faite de
bouillons de gaze, une mer avec une flotte microscopique, bâtie de chiffons,
l'escadre de Brimborion! Et ne voit-on point au commencement de 1774
dans les salons, dans les spectacles, cette coiffure incroyable, «infiniment
supérieure, disait le temps, à toutes les coiffures qui l'ont précédée par la
multitude de choses qui entrent dans sa composition et qui toutes doivent
toujours être relatives à ce qu'on aime le plus;» ne voit-on pas cette coiffure
du cœur, le Pouf au sentiment? Décrivons, pour en donner l'idée, celui de la
duchesse de Chartres. Au fond est une femme assise dans un fauteuil et
tenant un nourrisson, ce qui représente monsieur le duc de Valois et sa
nourrice. A droite on voit un perroquet becquetant une cerise, à gauche un
petit nègre, les deux bêtes d'affection de la duchesse. Et le tout est
entremêlé des mèches de cheveux de tous les parents de madame de
Chartres, cheveux de son mari, cheveux de son père, cheveux de son beau-
père, du duc de Chartres, du duc de Penthièvre, du duc d'Orléans [529]! La
vogue est aux coiffures parlantes: voici, à la mort de Louis XV, les coiffures
à la Circonstance qui pleurent le Roi au moyen d'un cyprès et d'une corne
d'abondance posée sur une gerbe de blé; voici les coiffures à l'Inoculation
où le triomphe du vaccin est figuré par un serpent, une massue, un soleil
levant et un olivier couvert de fruits [530]!
Il semble que la France en ces années soit jalouse des inventions de la
vieille Rome, des trois cents coiffures de la femme de Marc-Aurèle.
Essayez de compter celles qui ont laissé un nom: les coiffures à la Candeur,
à la Frivolité, le Chapeau tigré, la Baigneuse, coiffure des migraines, le
bonnet au Colisée, à la Gabrielle de Vergy, à la Corne d'abondance, le
bonnet au Mystère, le bonnet au Becquot, le bonnet à la Dormeuse, à la
Crête de coq, le Chien couchant, le chapeau à la Corse, à la Caravane, le
pouf à la Puce, le pouf à l'Asiatique, la coiffure aux Insurgents figurant un
serpent si bien imité que le gouvernement, pour épargner les nerfs des
dames, en défendait l'exposition [531]. C'est le casque anglais orné de perles,
le bonnet à la Pouponne, le bonnet au Berceau d'amour, à la Bastienne, le
bonnet à la Crèche, le bonnet à la Belle-Poule qui portait une frégate,
toutes voiles dehors; la coiffure à la Mappemonde qui dessinait exactement
Page 207
sur les cheveux les cinq parties du monde, la Zodiacale qui versait sur un
taffetas bleu céleste le ciel, la lune et les étoiles, et l'Aigrette-parasol qui
s'ouvrait et garantissait du soleil. Ce sont les coiffures à la Minerve, à la
Flore, à toutes les déesses de l'antiquité, les coiffures baptisées par
Colombe, par Raucourt, par la Granville, par la Cléophile, par Voltaire et
par Jeannot des Variétés amusantes. Et il y a encore la Parnassienne, la
Chinoise, la Calypso, la Thérèse qui est la coiffure de transition entre la
coiffure de l'âge mûr et celle de la vieillesse, la Syracusaine, les Ailes de
papillon, la Voluptueuse, la Dorlotte, la Toque chevelue [532]; enfin cette
coiffure qui tue les mantelets et les coqueluchons: la Calèche, dont la fille
de Diderot, encore enfant, expliquait si bien les avantages à son père.
«Qu'as-tu sur la tête, demandait le père, qui te rend grosse comme une
citrouille?—C'est une calèche.—Mais on ne saurait te voir au fond de cette
calèche, puisque calèche il y a.—Tant mieux: on est plus regardée.—Est-ce
que tu aimes à être regardée?—Cela ne me déplaît pas.—Tu es donc
coquette?—Un peu. L'un vous dit: Elle n'est pas mal; un autre: Elle est
jolie. On revient avec toutes ces petites douceurs-là, et cela fait plaisir.—Ah
ça! va-t'en vite avec ta calèche.—Allez, laissez-nous faire, nous savons ce
qui nous va, et croyez qu'une calèche a bien ses petits avantages.—Et ces
avantages?—D'abord, les regards partent en échappade; le haut du visage
est dans l'ombre; le bas en paraît plus blanc; et puis l'ampleur de cette
machine rend le visage mignon [533].»
Un moment cette furie des coiffures extravagantes était menacée, arrêtée
par la vogue du hérisson, une coiffure relativement simple qui cerclait d'un
simple ruban les cheveux relevés et se dressant en pointes. Mais aussitôt les
modistes effrayées, les boutiques désertes, redoublaient d'efforts et
d'étalages [534]. La mode repartait plus folle et faisait monter à deux cent
trente-deux livres un chignon fourni par le perruquier de l'Opéra à la Saint-
Huberti [535]. C'étaient de nouvelles surcharges, de prodigieux
empanachements qui enrichissaient les plumassiers [536], qui leur valaient
d'un seul coup, d'une seule ville de l'étranger, de Gênes où la duchesse de
Chartres montrait ses panaches, une commande de 50 mille livres [537]. Les
échafaudages de cheveux montaient et montaient encore: ils arrivaient à
dépasser en hauteur ces coiffures à la Monte-au-ciel, figurées sur de grands
mannequins exposés en août 1772 dans un café de la foire Saint-Ovide, qui
avaient tant donné à rire au peuple accouru [538]. C'est l'époque des coiffures
taffetas bleu céleste le ciel, la lune et les étoiles, et l'Aigrette-parasol qui
s'ouvrait et garantissait du soleil. Ce sont les coiffures à la Minerve, à la
Flore, à toutes les déesses de l'antiquité, les coiffures baptisées par
Colombe, par Raucourt, par la Granville, par la Cléophile, par Voltaire et
par Jeannot des Variétés amusantes. Et il y a encore la Parnassienne, la
Chinoise, la Calypso, la Thérèse qui est la coiffure de transition entre la
coiffure de l'âge mûr et celle de la vieillesse, la Syracusaine, les Ailes de
papillon, la Voluptueuse, la Dorlotte, la Toque chevelue [532]; enfin cette
coiffure qui tue les mantelets et les coqueluchons: la Calèche, dont la fille
de Diderot, encore enfant, expliquait si bien les avantages à son père.
«Qu'as-tu sur la tête, demandait le père, qui te rend grosse comme une
citrouille?—C'est une calèche.—Mais on ne saurait te voir au fond de cette
calèche, puisque calèche il y a.—Tant mieux: on est plus regardée.—Est-ce
que tu aimes à être regardée?—Cela ne me déplaît pas.—Tu es donc
coquette?—Un peu. L'un vous dit: Elle n'est pas mal; un autre: Elle est
jolie. On revient avec toutes ces petites douceurs-là, et cela fait plaisir.—Ah
ça! va-t'en vite avec ta calèche.—Allez, laissez-nous faire, nous savons ce
qui nous va, et croyez qu'une calèche a bien ses petits avantages.—Et ces
avantages?—D'abord, les regards partent en échappade; le haut du visage
est dans l'ombre; le bas en paraît plus blanc; et puis l'ampleur de cette
machine rend le visage mignon [533].»
Un moment cette furie des coiffures extravagantes était menacée, arrêtée
par la vogue du hérisson, une coiffure relativement simple qui cerclait d'un
simple ruban les cheveux relevés et se dressant en pointes. Mais aussitôt les
modistes effrayées, les boutiques désertes, redoublaient d'efforts et
d'étalages [534]. La mode repartait plus folle et faisait monter à deux cent
trente-deux livres un chignon fourni par le perruquier de l'Opéra à la Saint-
Huberti [535]. C'étaient de nouvelles surcharges, de prodigieux
empanachements qui enrichissaient les plumassiers [536], qui leur valaient
d'un seul coup, d'une seule ville de l'étranger, de Gênes où la duchesse de
Chartres montrait ses panaches, une commande de 50 mille livres [537]. Les
échafaudages de cheveux montaient et montaient encore: ils arrivaient à
dépasser en hauteur ces coiffures à la Monte-au-ciel, figurées sur de grands
mannequins exposés en août 1772 dans un café de la foire Saint-Ovide, qui
avaient tant donné à rire au peuple accouru [538]. C'est l'époque des coiffures
Page 208
si majestueusement monumentales que les femmes sont obligées de se tenir
pliées en deux dans leurs carrosses, de s'y agenouiller même; et les
caricatures françaises et anglaises exagèrent à peine en montrant les
coiffeurs perchés sur une échelle pour donner le dernier coup de peigne et
couronner leur œuvre. A peine si les portes d'appartements sont assez
élevées pour laisser passer ces édifices ambulants qui sont à la veille de
faire brèche partout où ils passent, quand Beaulard remédie à tout par un
trait de génie: il invente les coiffures mécaniques qu'on fait baisser d'un
pied en touchant un ressort, pour passer une porte basse, pour entrer dans un
carrosse; coiffures qu'on appelle à la grand'mère, parce qu'elles préservent
des réprimandes des grands parents: une jeune personne se présente à eux,
le ressort poussé, la coiffure basse; puis le dos tourné à la vieille femme, «à
la fée Dentue», comme dit le temps, la coiffure en un clin d'œil remonte
d'un pied, ou même de deux [539].
Beaulard! ne passons pas devant ce grand nom sans nous y arrêter un
moment. Il est en ce temps le modiste sans pareil, le créateur, le poëte qui
mérite l'honneur de la dédicace du poëme des Modes par ses mille
inventions et ces délicieuses appellations de fanfioles, qu'on dirait apportées
de Cythère par le chevalier de Mouhy ou Andréa de Nerciat: les rubans aux
soupirs de Vénus, les diadèmes arc-en-ciel, le désespoir d'opale, l'instant,
la conviction, la marque d'espoir, les garnitures à la composition honnête, à
la grande réputation, au désir marqué, aux plaintes indifférentes, à la
préférence, au doux sourire, à l'agitation, et l'étoffe soupirs étouffés garnie
en regrets inutiles, sans compter toutes les nuances combinées, disposées,
imaginées par son goût, sortant de cette boutique assiégée d'où partent les
couleurs qu'il faut porter, la couleur vive bergère, la couleur cuisse de
nymphe émue, la couleur entrailles de petit-maître [540]!
Car au milieu de cette mode qui change, roule et se déplace sans cesse, il y
a de temps en temps comme de grands courants de couleur qui passent et
pèsent sur elle. Un ton règne tout à coup partout. C'est tantôt la couleur
boue de Paris, tantôt la couleur merde d'oie [541], tantôt la couleur puce, une
couleur qu'il suffit de porter en 1775, au dire de Besenval, pour faire fortune
à la cour, une couleur rappelée à toutes les pages de Vulsidor et Zulménie, le
roman de Dorat, une couleur nommée par Louis XVI, et multipliée par
l'imagination des teinturiers en toutes sortes de nuances et de dérivés: ventre
pliées en deux dans leurs carrosses, de s'y agenouiller même; et les
caricatures françaises et anglaises exagèrent à peine en montrant les
coiffeurs perchés sur une échelle pour donner le dernier coup de peigne et
couronner leur œuvre. A peine si les portes d'appartements sont assez
élevées pour laisser passer ces édifices ambulants qui sont à la veille de
faire brèche partout où ils passent, quand Beaulard remédie à tout par un
trait de génie: il invente les coiffures mécaniques qu'on fait baisser d'un
pied en touchant un ressort, pour passer une porte basse, pour entrer dans un
carrosse; coiffures qu'on appelle à la grand'mère, parce qu'elles préservent
des réprimandes des grands parents: une jeune personne se présente à eux,
le ressort poussé, la coiffure basse; puis le dos tourné à la vieille femme, «à
la fée Dentue», comme dit le temps, la coiffure en un clin d'œil remonte
d'un pied, ou même de deux [539].
Beaulard! ne passons pas devant ce grand nom sans nous y arrêter un
moment. Il est en ce temps le modiste sans pareil, le créateur, le poëte qui
mérite l'honneur de la dédicace du poëme des Modes par ses mille
inventions et ces délicieuses appellations de fanfioles, qu'on dirait apportées
de Cythère par le chevalier de Mouhy ou Andréa de Nerciat: les rubans aux
soupirs de Vénus, les diadèmes arc-en-ciel, le désespoir d'opale, l'instant,
la conviction, la marque d'espoir, les garnitures à la composition honnête, à
la grande réputation, au désir marqué, aux plaintes indifférentes, à la
préférence, au doux sourire, à l'agitation, et l'étoffe soupirs étouffés garnie
en regrets inutiles, sans compter toutes les nuances combinées, disposées,
imaginées par son goût, sortant de cette boutique assiégée d'où partent les
couleurs qu'il faut porter, la couleur vive bergère, la couleur cuisse de
nymphe émue, la couleur entrailles de petit-maître [540]!
Car au milieu de cette mode qui change, roule et se déplace sans cesse, il y
a de temps en temps comme de grands courants de couleur qui passent et
pèsent sur elle. Un ton règne tout à coup partout. C'est tantôt la couleur
boue de Paris, tantôt la couleur merde d'oie [541], tantôt la couleur puce, une
couleur qu'il suffit de porter en 1775, au dire de Besenval, pour faire fortune
à la cour, une couleur rappelée à toutes les pages de Vulsidor et Zulménie, le
roman de Dorat, une couleur nommée par Louis XVI, et multipliée par
l'imagination des teinturiers en toutes sortes de nuances et de dérivés: ventre
Page 209
de puce en fièvre de lait, vieille puce, jeune puce, dos, ventre, cuisse, tête de
puce [542].
Mais voilà qu'au plus beau moment de son triomphe, la couleur puce est
tuée par la couleur cheveux de la Reine, une couleur qui naît d'une
comparaison délicate trouvée par Monsieur à propos de satins présentés à
Marie-Antoinette. Sur le mot de Monsieur, une mèche d'échantillon de ces
jolis cheveux blond cendré est envoyée aux Gobelins, à Lyon, aux grandes
manufactures; et la nuance, pareille à l'or pâle, que les métiers renvoient,
habille pendant tout un an la France aux couleurs de la Reine [543]. Ce n'est
pas la seule invention de la mode à laquelle la grâce de Marie-Antoinette
sert de marraine et donne la fortune. Dès son arrivée en France, elle avait
fait adopter, sous le nom de coiffure à la Dauphine, cette coiffure qui
donnait à la chevelure élevée et s'épanouissant au-dessus du front
l'apparence d'une queue de paon [544]. En 1776, les femmes se disputaient la
coiffure appelée le Lever de la Reine et le Pouf à la Reine [545]. Les fichus
larges et bouffants, les fichus que l'on comparait à des pigeons pattus, se
taillaient sur les fichus portés par la Reine à ses relevailles de couches. Le
nom de la Reine était donné à une robe qu'inventait Sarrazin, «costumier de
Leurs Altesses Nosseigneurs les Princes et directeur ordinaire du salon du
Colisée»; et lorsqu'elle avait un second fils, cette robe prenait une garniture
au Nouveau Désiré. Enfin aux brocarts, aux pompons, aux plumets, à la
folie d'ornements du grand habit de cour, elle faisait succéder, par
l'influence de son exemple, la mode des volants de dentelles étagés sur une
robe de satin uni [546].
Vers 1780, une grande révolution s'accomplit dans la mode: la révolution de
la simplicité, au milieu de laquelle Walpole, passant dans une voiture
décorée de petits Amours se fait à lui-même l'effet du grand-père d'Adonis.
A côté des hommes abandonnant l'usage de l'habit à la française, du
chapeau sous le bras, de l'épée au côté, et ne se montrant plus guère dans ce
grand costume qu'aux assemblées d'apparat et de noces, aux bals parés, aux
repas de cérémonie, les femmes quittent les robes de grande parure. Se
couvrant la gorge et le col, elles coupent ces queues de robes qui traînaient
d'une aune derrière elles. Elles mettent à bas les grands paniers; et c'est à
peine si, pour se donner une certaine ampleur, elles portent de petits coudes
aux poches. Le costume, la toilette n'est plus un décor magnifique, plein
d'enflure, majestueux par le développement et l'extravagance d'ornements:
puce [542].
Mais voilà qu'au plus beau moment de son triomphe, la couleur puce est
tuée par la couleur cheveux de la Reine, une couleur qui naît d'une
comparaison délicate trouvée par Monsieur à propos de satins présentés à
Marie-Antoinette. Sur le mot de Monsieur, une mèche d'échantillon de ces
jolis cheveux blond cendré est envoyée aux Gobelins, à Lyon, aux grandes
manufactures; et la nuance, pareille à l'or pâle, que les métiers renvoient,
habille pendant tout un an la France aux couleurs de la Reine [543]. Ce n'est
pas la seule invention de la mode à laquelle la grâce de Marie-Antoinette
sert de marraine et donne la fortune. Dès son arrivée en France, elle avait
fait adopter, sous le nom de coiffure à la Dauphine, cette coiffure qui
donnait à la chevelure élevée et s'épanouissant au-dessus du front
l'apparence d'une queue de paon [544]. En 1776, les femmes se disputaient la
coiffure appelée le Lever de la Reine et le Pouf à la Reine [545]. Les fichus
larges et bouffants, les fichus que l'on comparait à des pigeons pattus, se
taillaient sur les fichus portés par la Reine à ses relevailles de couches. Le
nom de la Reine était donné à une robe qu'inventait Sarrazin, «costumier de
Leurs Altesses Nosseigneurs les Princes et directeur ordinaire du salon du
Colisée»; et lorsqu'elle avait un second fils, cette robe prenait une garniture
au Nouveau Désiré. Enfin aux brocarts, aux pompons, aux plumets, à la
folie d'ornements du grand habit de cour, elle faisait succéder, par
l'influence de son exemple, la mode des volants de dentelles étagés sur une
robe de satin uni [546].
Vers 1780, une grande révolution s'accomplit dans la mode: la révolution de
la simplicité, au milieu de laquelle Walpole, passant dans une voiture
décorée de petits Amours se fait à lui-même l'effet du grand-père d'Adonis.
A côté des hommes abandonnant l'usage de l'habit à la française, du
chapeau sous le bras, de l'épée au côté, et ne se montrant plus guère dans ce
grand costume qu'aux assemblées d'apparat et de noces, aux bals parés, aux
repas de cérémonie, les femmes quittent les robes de grande parure. Se
couvrant la gorge et le col, elles coupent ces queues de robes qui traînaient
d'une aune derrière elles. Elles mettent à bas les grands paniers; et c'est à
peine si, pour se donner une certaine ampleur, elles portent de petits coudes
aux poches. Le costume, la toilette n'est plus un décor magnifique, plein
d'enflure, majestueux par le développement et l'extravagance d'ornements:
Page 210
la femme renonce même aux échafaudages de cheveux, elle se coiffe en
bonnet, et, de toute l'ancienne toilette française, elle ne garde que le corps.
Le renouvellement est complet. Il va de la tête aux pieds. Sur la tête, la
femme ne porte plus une livre de poudre blanche. Elle s'est enfin laissé
persuader que cette profusion de poudre grossit et durcit les traits, qu'elle
affadit le visage des blondes, qu'elle noircit le teint des brunes. Et ce n'est
plus, dans les coiffures, qu'un soupçon de poudre, encore atténué, éteint
avec de la poudre blonde ou rousse. Enfin, dernier changement qui désole
Rétif de la Bretonne, les femmes ne portent plus de souliers à hauts talons.
Qui sait si la mode n'a pas été touchée de l'observation de l'anatomiste
Winslow, que les hauts talons font remonter le mollet trop haut chez les
femmes du monde, déplacement qui n'a pas lieu chez les danseuses, usant
de souliers plats? Des souliers plats, c'est le nouveau goût de la femme
faisant succéder à sa démarche voluptueuse et balancée par les mules, la
démarche courante et l'allure cavalière de l'homme. La mode féminine ne
s'ingénie plus qu'à être simple. Elle ne fait plus travailler les couturières et
les tailleuses que sur la mode masculine ou la mode anglaise, ses deux
patrons de simplicité. Ce ne sont plus que robes simples, les chemises, les
robes à l'anglaise, à la turque, à la créole, à la janséniste, et les robes à la
Jean-Jacques Rousseau «analogues aux principes de cet auteur», robes de
burat avec une alliance d'or au cou. Les cheveux s'arrangent en catogan, à la
conseillère, en manière de perruques d'hommes de robe; et sur les cheveux,
plus de lourds chapeaux, mais seulement une guirlande de roses. La
redingote, le gilet coupé, et la cravate au col en guise de mouchoir, tel est le
costume courant, à cette heure où la tenue du matin devient la tenue de la
journée, où les femmes se présentent en casaquins à l'audience des
ministres. La cour elle-même, la femme de cour est obligée de céder à ce
grand mouvement de simplicité. Elle ne porte plus que des paniers moyens,
des garnitures de jupes, des manches posées à plat et ne formant qu'un seul
falbala; on lui voit même, innovation inouïe, un jupon et un corset qui ne
sont pas de la même couleur. Des mères, la mode va aux enfants; on cesse
d'en faire ces poupées et ces miniatures de grandes personnes que montrent
jusque-là les gravures du siècle: ils prennent le chapeau de jonc, la veste et
le gilet de la marinière. Les petites filles, les cheveux sans poudre et
seulement retenus par un ruban bleu, n'ont plus qu'un fourreau blanc de
mousseline sur un dessous de taffetas rose [547], toilette sans façon comme
bonnet, et, de toute l'ancienne toilette française, elle ne garde que le corps.
Le renouvellement est complet. Il va de la tête aux pieds. Sur la tête, la
femme ne porte plus une livre de poudre blanche. Elle s'est enfin laissé
persuader que cette profusion de poudre grossit et durcit les traits, qu'elle
affadit le visage des blondes, qu'elle noircit le teint des brunes. Et ce n'est
plus, dans les coiffures, qu'un soupçon de poudre, encore atténué, éteint
avec de la poudre blonde ou rousse. Enfin, dernier changement qui désole
Rétif de la Bretonne, les femmes ne portent plus de souliers à hauts talons.
Qui sait si la mode n'a pas été touchée de l'observation de l'anatomiste
Winslow, que les hauts talons font remonter le mollet trop haut chez les
femmes du monde, déplacement qui n'a pas lieu chez les danseuses, usant
de souliers plats? Des souliers plats, c'est le nouveau goût de la femme
faisant succéder à sa démarche voluptueuse et balancée par les mules, la
démarche courante et l'allure cavalière de l'homme. La mode féminine ne
s'ingénie plus qu'à être simple. Elle ne fait plus travailler les couturières et
les tailleuses que sur la mode masculine ou la mode anglaise, ses deux
patrons de simplicité. Ce ne sont plus que robes simples, les chemises, les
robes à l'anglaise, à la turque, à la créole, à la janséniste, et les robes à la
Jean-Jacques Rousseau «analogues aux principes de cet auteur», robes de
burat avec une alliance d'or au cou. Les cheveux s'arrangent en catogan, à la
conseillère, en manière de perruques d'hommes de robe; et sur les cheveux,
plus de lourds chapeaux, mais seulement une guirlande de roses. La
redingote, le gilet coupé, et la cravate au col en guise de mouchoir, tel est le
costume courant, à cette heure où la tenue du matin devient la tenue de la
journée, où les femmes se présentent en casaquins à l'audience des
ministres. La cour elle-même, la femme de cour est obligée de céder à ce
grand mouvement de simplicité. Elle ne porte plus que des paniers moyens,
des garnitures de jupes, des manches posées à plat et ne formant qu'un seul
falbala; on lui voit même, innovation inouïe, un jupon et un corset qui ne
sont pas de la même couleur. Des mères, la mode va aux enfants; on cesse
d'en faire ces poupées et ces miniatures de grandes personnes que montrent
jusque-là les gravures du siècle: ils prennent le chapeau de jonc, la veste et
le gilet de la marinière. Les petites filles, les cheveux sans poudre et
seulement retenus par un ruban bleu, n'ont plus qu'un fourreau blanc de
mousseline sur un dessous de taffetas rose [547], toilette sans façon comme
Page 211
leur âge, laissant à leur vivacité, à leur activité, une liberté qui scandalise
les vieilles gens habitués aux grands habits de l'enfance [548].
Au milieu de cette mode rejetant tous les produits de Lyon, les lampas, les
superbes droguets, les persiennes, les étoffes brochées en soie, en argent ou
en or, éclate le goût des batistes et des linons, mode apportée à la France par
la jeunesse d'une Reine. La femme se voue au blanc. Partout se montrent
ces grands tabliers, ces amples fichus sur la gorge qui lui donnent un air
piquant de chambrière et de tourière moqué par Mme de Luxembourg [549],
chanté par le chevalier de Boufflers [550].
Puis à la simplicité des étoffes blanches, se mêle la simplicité de cette
paysannerie qui remplit alors les romans, les imaginations, les cœurs. Les
bijoux rustiques en acier, les croix et les médaillons balancés à un cordon de
cou, prennent la place des diamants qu'on n'ose plus porter. Chapeau à la
laitière, à la bergère, à la vache, coiffures à l'ingénue, bonnets à la
Jeannette, souliers à la Jeannette, habit de bal à la paysanne, c'est une
garde-robe qui semble sortir de la corbeille de noces de l'Accordée de
village. Et dans le zèle de ce retour au naturel, de ce furieux effort vers la
naïveté du costume, vers l'ingénuité des dehors, la femme ne s'arrête pas là:
il arrive, avant la révolution, un moment où toute la mode de la femme, tout
ce qui l'habille et la pare, est à l'enfant.
les vieilles gens habitués aux grands habits de l'enfance [548].
Au milieu de cette mode rejetant tous les produits de Lyon, les lampas, les
superbes droguets, les persiennes, les étoffes brochées en soie, en argent ou
en or, éclate le goût des batistes et des linons, mode apportée à la France par
la jeunesse d'une Reine. La femme se voue au blanc. Partout se montrent
ces grands tabliers, ces amples fichus sur la gorge qui lui donnent un air
piquant de chambrière et de tourière moqué par Mme de Luxembourg [549],
chanté par le chevalier de Boufflers [550].
Puis à la simplicité des étoffes blanches, se mêle la simplicité de cette
paysannerie qui remplit alors les romans, les imaginations, les cœurs. Les
bijoux rustiques en acier, les croix et les médaillons balancés à un cordon de
cou, prennent la place des diamants qu'on n'ose plus porter. Chapeau à la
laitière, à la bergère, à la vache, coiffures à l'ingénue, bonnets à la
Jeannette, souliers à la Jeannette, habit de bal à la paysanne, c'est une
garde-robe qui semble sortir de la corbeille de noces de l'Accordée de
village. Et dans le zèle de ce retour au naturel, de ce furieux effort vers la
naïveté du costume, vers l'ingénuité des dehors, la femme ne s'arrête pas là:
il arrive, avant la révolution, un moment où toute la mode de la femme, tout
ce qui l'habille et la pare, est à l'enfant.
Page 212
IX
LA DOMINATION ET L'INTELLIGENCE DE LA FEMME.
Chaque âge humain, chaque siècle apparaît à la postérité dominé, comme la
vie des individus, par un caractère, par une loi intime, supérieure, unique et
rigoureuse, dérivant des mœurs, commandant aux faits, et d'où il semble à
distance que l'histoire découle. L'étude à première vue discerne dans le dix-
huitième siècle ce caractère général, constant, essentiel, cette loi suprême
d'une société qui en est le couronnement, la physionomie et le secret: l'âme
de ce temps, le centre de ce monde, le point d'où tout rayonne, le sommet
d'où tout descend, l'image sur laquelle tout se modèle, c'est la femme.
La femme, au dix-huitième siècle, est le principe qui gouverne, la raison qui
dirige, la voix qui commande. Elle est la cause universelle et fatale, l'origine
des événements, la source des choses. Elle préside au temps, comme la
Fortune de son histoire. Rien ne lui échappe, et elle tient tout, le Roi et la
France, la volonté du souverain et l'autorité de l'opinion. Elle ordonne à la
cour, elle est maîtresse au foyer. Les révolutions des alliances et des
systèmes, la paix, la guerre, les lettres, les arts, les modes du dix-huitième
siècle aussi bien que ses destinées, elle les porte dans sa robe, elle les plie à
son caprice ou à ses passions. Elle fait les abaissements et les élévations.
Elle a, pour bâtir les grandeurs et pour les effacer, la main de la faveur et les
foudres de la disgrâce. Point de catastrophes, point de scandales, point de
grands coups qui ne viennent d'elle dans ce siècle qu'elle remplit de
prodiges, d'étonnements et d'aventures, dans cette histoire où elle met les
surprises du roman. Depuis l'exaltation de Dubois à l'archevêché de
Cambrai jusqu'au renvoi de Choiseul, il y a derrière tout ce qui monte et
tout ce qui tombe une Fillon ou une du Barry, une femme, et toujours une
femme. D'un bout à l'autre du siècle, le gouvernement de la femme est le
LA DOMINATION ET L'INTELLIGENCE DE LA FEMME.
Chaque âge humain, chaque siècle apparaît à la postérité dominé, comme la
vie des individus, par un caractère, par une loi intime, supérieure, unique et
rigoureuse, dérivant des mœurs, commandant aux faits, et d'où il semble à
distance que l'histoire découle. L'étude à première vue discerne dans le dix-
huitième siècle ce caractère général, constant, essentiel, cette loi suprême
d'une société qui en est le couronnement, la physionomie et le secret: l'âme
de ce temps, le centre de ce monde, le point d'où tout rayonne, le sommet
d'où tout descend, l'image sur laquelle tout se modèle, c'est la femme.
La femme, au dix-huitième siècle, est le principe qui gouverne, la raison qui
dirige, la voix qui commande. Elle est la cause universelle et fatale, l'origine
des événements, la source des choses. Elle préside au temps, comme la
Fortune de son histoire. Rien ne lui échappe, et elle tient tout, le Roi et la
France, la volonté du souverain et l'autorité de l'opinion. Elle ordonne à la
cour, elle est maîtresse au foyer. Les révolutions des alliances et des
systèmes, la paix, la guerre, les lettres, les arts, les modes du dix-huitième
siècle aussi bien que ses destinées, elle les porte dans sa robe, elle les plie à
son caprice ou à ses passions. Elle fait les abaissements et les élévations.
Elle a, pour bâtir les grandeurs et pour les effacer, la main de la faveur et les
foudres de la disgrâce. Point de catastrophes, point de scandales, point de
grands coups qui ne viennent d'elle dans ce siècle qu'elle remplit de
prodiges, d'étonnements et d'aventures, dans cette histoire où elle met les
surprises du roman. Depuis l'exaltation de Dubois à l'archevêché de
Cambrai jusqu'au renvoi de Choiseul, il y a derrière tout ce qui monte et
tout ce qui tombe une Fillon ou une du Barry, une femme, et toujours une
femme. D'un bout à l'autre du siècle, le gouvernement de la femme est le
Page 213
seul gouvernement visible et sensible, ayant la suite et le ressort, la réalité et
l'activité du pouvoir, sans défaillance, sans apathie, sans interrègne: c'est le
gouvernement de Mme de Prie; c'est le gouvernement de Mme de Mailly;
c'est le gouvernement de Mme de Châteauroux; c'est le gouvernement de
Mme de Pompadour; c'est le gouvernement de Mme du Barry. Et plus tard,
l'amitié succédant aux maîtresses, ne verra-t-on point le règne de Mme de
Polignac?
L'imagination de la femme est assise à la table du conseil. La femme dicte,
selon la fantaisie de ses goûts, de ses sympathies, de ses antipathies, la
politique intérieure et la politique extérieure. Elle donne ses instructions aux
ministres, elle inspire ses ambassadeurs. Elle impose ses idées, ses désirs à
la diplomatie, son ton, sa langue même et le sans façon de ses petites
grâces, à la langue diplomatique qui ramasse sous elle, dans les dépêches de
Bernis, des mots de ruelle et des familiarités de caillette. Elle ne manie pas
seulement les intérêts de la France, elle dispose de son sang; et ne voulant
absolument rien laisser à l'action même de l'homme qu'elle n'ait dessiné et
conduit, marqué de l'empreinte de son génie, signé sur un coin de toilette de
la signature de son sexe, elle commande jusqu'aux défaites de l'armée
française avec ces plans de bataille envoyés aux quartiers généraux, ces
plans où les positions sont figurées par des mouches [551]!
La femme touche à tout. Elle est partout. Elle est la lumière, elle est aussi
l'ombre de ce temps dont les grands mystères historiques cachent toujours
dans leur dernier fond une passion de femme, un amour, une haine, une
lutte pareille à cette jalousie de Mme de Prie et de Mme de Pléneuf qui cause
la chute de Leblanc [552].
Cette domination des femmes, qui monte jusqu'au Roi, est répandue tout
autour de lui. La famille ou l'amour met auprès du ministre une femme qui
s'empare de lui et le possède: le cardinal de Tencin obéit à Mme de Tencin,
Mme d'Estrades dispose du comte d'Argenson, le duc de Choiseul est mené
par la duchesse de Gramont, sans laquelle peut-être il aurait accepté la paix
que lui offrait la du Barry, Mme de Langeac a voix délibérative sur les lettres
de cachet que Terray lance, Mlle Renard sur les promotions d'officiers
généraux que M. de Montbarrey fait signer au Roi, Mlle Guimard sur les
bénéfices ecclésiastiques que Jarente distribue. Des ministres, la domination
de la femme descend aux bureaux des ministères. Elle enveloppe toute
l'activité du pouvoir, sans défaillance, sans apathie, sans interrègne: c'est le
gouvernement de Mme de Prie; c'est le gouvernement de Mme de Mailly;
c'est le gouvernement de Mme de Châteauroux; c'est le gouvernement de
Mme de Pompadour; c'est le gouvernement de Mme du Barry. Et plus tard,
l'amitié succédant aux maîtresses, ne verra-t-on point le règne de Mme de
Polignac?
L'imagination de la femme est assise à la table du conseil. La femme dicte,
selon la fantaisie de ses goûts, de ses sympathies, de ses antipathies, la
politique intérieure et la politique extérieure. Elle donne ses instructions aux
ministres, elle inspire ses ambassadeurs. Elle impose ses idées, ses désirs à
la diplomatie, son ton, sa langue même et le sans façon de ses petites
grâces, à la langue diplomatique qui ramasse sous elle, dans les dépêches de
Bernis, des mots de ruelle et des familiarités de caillette. Elle ne manie pas
seulement les intérêts de la France, elle dispose de son sang; et ne voulant
absolument rien laisser à l'action même de l'homme qu'elle n'ait dessiné et
conduit, marqué de l'empreinte de son génie, signé sur un coin de toilette de
la signature de son sexe, elle commande jusqu'aux défaites de l'armée
française avec ces plans de bataille envoyés aux quartiers généraux, ces
plans où les positions sont figurées par des mouches [551]!
La femme touche à tout. Elle est partout. Elle est la lumière, elle est aussi
l'ombre de ce temps dont les grands mystères historiques cachent toujours
dans leur dernier fond une passion de femme, un amour, une haine, une
lutte pareille à cette jalousie de Mme de Prie et de Mme de Pléneuf qui cause
la chute de Leblanc [552].
Cette domination des femmes, qui monte jusqu'au Roi, est répandue tout
autour de lui. La famille ou l'amour met auprès du ministre une femme qui
s'empare de lui et le possède: le cardinal de Tencin obéit à Mme de Tencin,
Mme d'Estrades dispose du comte d'Argenson, le duc de Choiseul est mené
par la duchesse de Gramont, sans laquelle peut-être il aurait accepté la paix
que lui offrait la du Barry, Mme de Langeac a voix délibérative sur les lettres
de cachet que Terray lance, Mlle Renard sur les promotions d'officiers
généraux que M. de Montbarrey fait signer au Roi, Mlle Guimard sur les
bénéfices ecclésiastiques que Jarente distribue. Des ministres, la domination
de la femme descend aux bureaux des ministères. Elle enveloppe toute
Page 214
l'administration du réseau de ses mille influences. Elle s'étend sur tous les
emplois, sur toutes les charges qui s'arrachent à Versailles. Par
l'empressement des démarches, par l'étendue des relations, par l'adresse, la
passion, l'opiniâtreté des sollicitations, la femme arrive à remplir de ses
créatures les services de l'État. Elle parvient à devenir la maîtresse presque
souveraine de la carrière de l'homme, une espèce de pouvoir secret qui
dispense à chacun l'avancement selon ses mérites d'agrément. Qu'on écoute
un témoin du temps sur l'universalité et la force de sa puissance: «Il n'y a
personne, dit Montesquieu, qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris, ou
dans les provinces qui n'ait une femme par les mains de laquelle passent
toutes les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes
ont toutes des relations les unes avec les autres, et forment une espèce de
république dont les membres toujours actifs se secourent et se servent
mutuellement: c'est comme un nouvel État dans l'État; et celui qui est à la
cour, à Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats,
des prélats, s'il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme un
homme qui voit bien une machine qui joue, mais qui n'en connaît point les
ressorts [553].»
Régnant dans l'État, la femme est maîtresse au foyer. Le pouvoir du mari lui
est soumis comme le pouvoir du Roi, comme le pouvoir et le crédit des
ministres. Sa volonté décide et l'emporte dans les affaires domestiques
comme dans les affaires publiques. La famille relève d'elle: l'intérieur
semble être son bien et son royaume. La maison lui obéit et reçoit ses
ordres. Des formules, inconnues jusqu'alors, lui attribuent une sorte de
propriété des gens et des choses de la communauté, dont le mari est exclu.
Dans la langue du temps, ce n'est plus au nom du mari, c'est au nom de la
femme que tout est rapporté; c'est au nom de la femme que se fait tout le
service: on va voir Madame, faire la partie de Madame, dîner avec
Madame, on sert le dîner de Madame [554],—expressions nouvelles, dont la
lettre suffit pour donner l'idée de la décroissance de l'autorité du mari, du
progrès de l'autorité de la femme.
Cette influence, cette domination sans exemple, cette souveraineté de droit
presque divin, à quoi faut-il l'attribuer? Où en est la clef et l'explication? La
femme du dix-huitième siècle dut-elle seulement sa puissance aux qualités
propres de son sexe, aux charmes de sa nature, aux séductions habituelles
de son être? La dut-elle absolument à son temps, à la mode humaine, à ce
emplois, sur toutes les charges qui s'arrachent à Versailles. Par
l'empressement des démarches, par l'étendue des relations, par l'adresse, la
passion, l'opiniâtreté des sollicitations, la femme arrive à remplir de ses
créatures les services de l'État. Elle parvient à devenir la maîtresse presque
souveraine de la carrière de l'homme, une espèce de pouvoir secret qui
dispense à chacun l'avancement selon ses mérites d'agrément. Qu'on écoute
un témoin du temps sur l'universalité et la force de sa puissance: «Il n'y a
personne, dit Montesquieu, qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris, ou
dans les provinces qui n'ait une femme par les mains de laquelle passent
toutes les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes
ont toutes des relations les unes avec les autres, et forment une espèce de
république dont les membres toujours actifs se secourent et se servent
mutuellement: c'est comme un nouvel État dans l'État; et celui qui est à la
cour, à Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats,
des prélats, s'il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme un
homme qui voit bien une machine qui joue, mais qui n'en connaît point les
ressorts [553].»
Régnant dans l'État, la femme est maîtresse au foyer. Le pouvoir du mari lui
est soumis comme le pouvoir du Roi, comme le pouvoir et le crédit des
ministres. Sa volonté décide et l'emporte dans les affaires domestiques
comme dans les affaires publiques. La famille relève d'elle: l'intérieur
semble être son bien et son royaume. La maison lui obéit et reçoit ses
ordres. Des formules, inconnues jusqu'alors, lui attribuent une sorte de
propriété des gens et des choses de la communauté, dont le mari est exclu.
Dans la langue du temps, ce n'est plus au nom du mari, c'est au nom de la
femme que tout est rapporté; c'est au nom de la femme que se fait tout le
service: on va voir Madame, faire la partie de Madame, dîner avec
Madame, on sert le dîner de Madame [554],—expressions nouvelles, dont la
lettre suffit pour donner l'idée de la décroissance de l'autorité du mari, du
progrès de l'autorité de la femme.
Cette influence, cette domination sans exemple, cette souveraineté de droit
presque divin, à quoi faut-il l'attribuer? Où en est la clef et l'explication? La
femme du dix-huitième siècle dut-elle seulement sa puissance aux qualités
propres de son sexe, aux charmes de sa nature, aux séductions habituelles
de son être? La dut-elle absolument à son temps, à la mode humaine, à ce
Page 215
règne du plaisir qui lui apporta le pouvoir dans un baiser et la fit
commander à tout, en commandant à l'amour? Sans doute, la femme tira de
ses grâces de tous les temps, du milieu et des dispositions particulières de
son siècle, une force et une facilité naturelles d'autorité. Mais sa royauté
vint avant tout de son intelligence, et d'un niveau général si singulièrement
supérieur chez la femme d'alors qu'il n'a d'égal que l'ambition et l'étendue
de son gouvernement. Que l'on s'arrête un moment aux portraits du temps,
aux peintures, aux pastels de Latour: l'intelligence est là dans ces têtes de
femmes, sur ces visages, vivante. Le front médite. L'ombre d'une lecture ou
la caresse d'une réflexion y passe, en l'effleurant. L'œil vous suit du regard
comme il vous suivrait de la pensée. La bouche est fine, la lèvre mince. Il y
a dans toutes ces physionomies la résolution et l'éclair d'une idée virile, une
profondeur dans la mutinerie même, je ne sais quoi de pensant et de
perçant, ce mélange de l'homme et de la femme d'État dont vous
retrouverez les traits jusque sur la figure d'une comédienne, de la Sylvia. A
étudier ces visages qui deviennent sérieux à mesure qu'on les regarde, un
caractère net et décidé se montre sous la grâce; la pénétration, le sang-froid
et l'énergie spirituelle, les puissances et les résistances de volonté de la
femme que ces portraits ne voilent qu'à demi, apparaissent: l'expérience de
la vie, la science de toutes ses leçons, se font jour sous l'air enjoué, et le
sourire semble être sur les lèvres comme la finesse du bon sens et la menace
de l'esprit.
Quittez les portraits, ouvrez l'histoire: le génie de la femme du dix-huitième
siècle ne démentira pas cette physionomie. Vous le verrez s'approprier aux
plus grands rôles, s'élargir, grandir, devenir, par l'application, l'étude, la
volonté, assez mâle ou du moins assez sérieux pour expliquer, légitimer
presque ses plus étonnantes et ses plus scandaleuses usurpations. Il s'élèvera
au maniement des intérêts et des événements les plus graves, il touchera aux
questions ministérielles; il s'interposera dans les querelles des grands corps
de l'État, dans les troubles du royaume; il prendra la responsabilité et la
volonté du Roi; il montera sur les hauteurs, il descendra aux détails de cet
art redoutable et compliqué du gouvernement, sans que l'ennui l'arrête, sans
que le vertige le trouble, sans que les forces lui manquent. La femme mettra
ses passions dans la politique, mais elle y mettra aussi des talents sans
exemple et tout inattendus. Son esprit montrera, comme son visage, certains
commander à tout, en commandant à l'amour? Sans doute, la femme tira de
ses grâces de tous les temps, du milieu et des dispositions particulières de
son siècle, une force et une facilité naturelles d'autorité. Mais sa royauté
vint avant tout de son intelligence, et d'un niveau général si singulièrement
supérieur chez la femme d'alors qu'il n'a d'égal que l'ambition et l'étendue
de son gouvernement. Que l'on s'arrête un moment aux portraits du temps,
aux peintures, aux pastels de Latour: l'intelligence est là dans ces têtes de
femmes, sur ces visages, vivante. Le front médite. L'ombre d'une lecture ou
la caresse d'une réflexion y passe, en l'effleurant. L'œil vous suit du regard
comme il vous suivrait de la pensée. La bouche est fine, la lèvre mince. Il y
a dans toutes ces physionomies la résolution et l'éclair d'une idée virile, une
profondeur dans la mutinerie même, je ne sais quoi de pensant et de
perçant, ce mélange de l'homme et de la femme d'État dont vous
retrouverez les traits jusque sur la figure d'une comédienne, de la Sylvia. A
étudier ces visages qui deviennent sérieux à mesure qu'on les regarde, un
caractère net et décidé se montre sous la grâce; la pénétration, le sang-froid
et l'énergie spirituelle, les puissances et les résistances de volonté de la
femme que ces portraits ne voilent qu'à demi, apparaissent: l'expérience de
la vie, la science de toutes ses leçons, se font jour sous l'air enjoué, et le
sourire semble être sur les lèvres comme la finesse du bon sens et la menace
de l'esprit.
Quittez les portraits, ouvrez l'histoire: le génie de la femme du dix-huitième
siècle ne démentira pas cette physionomie. Vous le verrez s'approprier aux
plus grands rôles, s'élargir, grandir, devenir, par l'application, l'étude, la
volonté, assez mâle ou du moins assez sérieux pour expliquer, légitimer
presque ses plus étonnantes et ses plus scandaleuses usurpations. Il s'élèvera
au maniement des intérêts et des événements les plus graves, il touchera aux
questions ministérielles; il s'interposera dans les querelles des grands corps
de l'État, dans les troubles du royaume; il prendra la responsabilité et la
volonté du Roi; il montera sur les hauteurs, il descendra aux détails de cet
art redoutable et compliqué du gouvernement, sans que l'ennui l'arrête, sans
que le vertige le trouble, sans que les forces lui manquent. La femme mettra
ses passions dans la politique, mais elle y mettra aussi des talents sans
exemple et tout inattendus. Son esprit montrera, comme son visage, certains
Page 216
traits de l'homme d'État; et l'on s'étonnera de voir par instants la maîtresse
du Roi faire si dignement le personnage de son premier ministre.
Le succès, il est vrai, a manqué aux projets conçus ou accueillis par ces
femmes qui en gouvernant la volonté royale ont gouverné les destins de la
monarchie; leurs plans, leurs innovations, les systèmes de leurs conseillers,
poursuivis par elles avec la constance de l'entêtement, leurs illusions
opiniâtres ont abouti à des revers, à des défaites, à des malheurs. Mais les
hommes politiques qui ont laissé un nom dans le dix-huitième siècle ont-ils
été plus heureux que les femmes politiques? Qui a réussi parmi eux? Qui a
commandé aux événements? Qui a fait l'œuvre qu'il voulait? Qui, parmi les
plus fameux, n'a pas laissé derrière lui un héritage de ruine? Est-ce
Choiseul? Est-ce Necker? Est-ce Mirabeau? Pour avoir eu contre elle la
force qui en politique condamne et ne juge pas: la fortune, la femme du dix-
huitième siècle n'en a pas moins déployé de remarquables aptitudes, de
singuliers talents, d'étonnantes capacités sur le théâtre des plus grandes
affaires. Elle y a apporté une grandeur supérieure aux instincts de son sexe;
et l'on ne peut nier qu'elle ait possédé ce qui est le cœur du politique, ce qui
fait l'élévation morale de l'ambition: l'amour de la gloire, et sinon le respect,
au moins la préoccupation de la postérité. Elle y a apporté avant tout, elle y
a fait paraître les deux qualités qui sont devenues, depuis elle, les deux
forces des gouvernements modernes, le secret et l'art de régner: la séduction
des hommes et l'éloquence.
Ces dons, la séduction, l'éloquence, un ministre du temps les a-t-il poussés
plus loin que cette femme qui personnifie au dix-huitième siècle la femme
d'État, que Mme de Pompadour? Un précieux témoignage va nous donner la
mesure de son adresse politique, le ton de sa grâce insinuante, l'accent de sa
voix, de cette voix de femme et de ministre qui se plie à tout et monte à
tout, s'assouplit jusqu'à la caresse, se raidit jusqu'au commandement,
répond, discute, et couvre tout à coup le raisonnement de son adversaire
avec la réplique inspirée d'un grand orateur. Ce témoignage est le récit
dialogué qu'un de ses ennemis, un parlementaire, le président de Meinières,
a laissé des deux entrevues qu'il eut avec elle au sujet des affaires du
Parlement. Qu'on le lise: on sortira de cette lecture comme M. de Meinières
sort de l'antichambre où la favorite lui a parlé, avec l'étonnement et
l'admiration. Tout d'abord, quelle attitude qui impose le respect! quel regard
tombant de haut! puis quels yeux appuyés sur les yeux de l'homme qui lui
du Roi faire si dignement le personnage de son premier ministre.
Le succès, il est vrai, a manqué aux projets conçus ou accueillis par ces
femmes qui en gouvernant la volonté royale ont gouverné les destins de la
monarchie; leurs plans, leurs innovations, les systèmes de leurs conseillers,
poursuivis par elles avec la constance de l'entêtement, leurs illusions
opiniâtres ont abouti à des revers, à des défaites, à des malheurs. Mais les
hommes politiques qui ont laissé un nom dans le dix-huitième siècle ont-ils
été plus heureux que les femmes politiques? Qui a réussi parmi eux? Qui a
commandé aux événements? Qui a fait l'œuvre qu'il voulait? Qui, parmi les
plus fameux, n'a pas laissé derrière lui un héritage de ruine? Est-ce
Choiseul? Est-ce Necker? Est-ce Mirabeau? Pour avoir eu contre elle la
force qui en politique condamne et ne juge pas: la fortune, la femme du dix-
huitième siècle n'en a pas moins déployé de remarquables aptitudes, de
singuliers talents, d'étonnantes capacités sur le théâtre des plus grandes
affaires. Elle y a apporté une grandeur supérieure aux instincts de son sexe;
et l'on ne peut nier qu'elle ait possédé ce qui est le cœur du politique, ce qui
fait l'élévation morale de l'ambition: l'amour de la gloire, et sinon le respect,
au moins la préoccupation de la postérité. Elle y a apporté avant tout, elle y
a fait paraître les deux qualités qui sont devenues, depuis elle, les deux
forces des gouvernements modernes, le secret et l'art de régner: la séduction
des hommes et l'éloquence.
Ces dons, la séduction, l'éloquence, un ministre du temps les a-t-il poussés
plus loin que cette femme qui personnifie au dix-huitième siècle la femme
d'État, que Mme de Pompadour? Un précieux témoignage va nous donner la
mesure de son adresse politique, le ton de sa grâce insinuante, l'accent de sa
voix, de cette voix de femme et de ministre qui se plie à tout et monte à
tout, s'assouplit jusqu'à la caresse, se raidit jusqu'au commandement,
répond, discute, et couvre tout à coup le raisonnement de son adversaire
avec la réplique inspirée d'un grand orateur. Ce témoignage est le récit
dialogué qu'un de ses ennemis, un parlementaire, le président de Meinières,
a laissé des deux entrevues qu'il eut avec elle au sujet des affaires du
Parlement. Qu'on le lise: on sortira de cette lecture comme M. de Meinières
sort de l'antichambre où la favorite lui a parlé, avec l'étonnement et
l'admiration. Tout d'abord, quelle attitude qui impose le respect! quel regard
tombant de haut! puis quels yeux appuyés sur les yeux de l'homme qui lui
Page 217
parle! Le parlementaire, habitué pourtant à parler, rompu à l'assurance,
cherche ses mots; sa voix tremble. Mme de Pompadour n'a pas une
hésitation: elle dit ce qu'elle veut, et ne dit que ce qu'elle veut. Elle laisse
engager M. de Meinières, elle l'encourage en le complimentant, elle l'arrête
en lui opposant les dispositions du Roi, du Roi dont elle affirme avec une
expression souveraine l'autorité royale. Quels retours habiles, lorsque dans
cet homme, qui est le Parlement, et avec lequel elle veut traiter, elle cherche
le cœur du père qui a son fils à placer, et qu'on peut par là plier aux
accommodements, décider peut-être à abandonner les engagements de son
corps, à écrire au Roi une lettre particulière de soumission! Aux objections
de Meinières, comme tout de suite, après un mot de bienveillance, elle se
relève, ramasse le mot honneur que lui oppose le parlementaire, s'étend en
termes superbes sur l'honneur qu'il y a à faire ce que le Roi désire, ce qu'il
ordonne, ce qu'il veut! Puis lancée, entraînée, s'abandonnant à ses idées, et
trouvant toujours le mot juste, elle jugeait toute la conduite du parlement,
toute l'affaire des démissions, avec une parole courante, passant de la plus
haute ironie aux plus heureux mouvements d'interpellation, aux questions
pressantes, aux exclamations échappées de l'âme. Et la discussion
reprenant, Mme de Pompadour faisait encore intervenir le Roi, elle le faisait
pour ainsi dire apparaître en le dégageant de ses ministres, en lui attribuant
une volonté personnelle: et c'était le droit de Louis XV, son pouvoir, qui
semblaient parler dans sa voix; c'était, dans sa bouche, la colère d'un Roi
qui se retourne contre une révolte, lorsqu'elle demandait à Meinières:
«Mais, je vous demande un peu, messieurs du Parlement, qui êtes-vous
donc pour résister comme vous faites aux volontés de votre maître?» Et la
voilà lui exposant la position du Parlement de 1673 à 1715, se rappelant les
dates, l'ordonnance de 1667, le lit de justice de 1673, n'oubliant rien, ne
brouillant rien, toujours claire, rapide, vive, accablant le parlementaire qui
sort de l'entrevue, troublé, déconcerté, extasié, poursuivi par la tentation et
la majesté de cette parole de femme [555].
Avant Mme de Pompadour, sur une scène moins brillante, au second plan
des événements, derrière les courtisans et les maîtresses, le dix-huitième
siècle n'avait-il point déjà montré une femme d'une activité prodigieuse,
d'un esprit souple et hardi, d'une imagination fertile en toutes sortes de
ressources, alliant le sang-froid à la vivacité, joignant à l'invention des
expédients la vue d'ensemble d'une situation, possédant à la fois la largeur
cherche ses mots; sa voix tremble. Mme de Pompadour n'a pas une
hésitation: elle dit ce qu'elle veut, et ne dit que ce qu'elle veut. Elle laisse
engager M. de Meinières, elle l'encourage en le complimentant, elle l'arrête
en lui opposant les dispositions du Roi, du Roi dont elle affirme avec une
expression souveraine l'autorité royale. Quels retours habiles, lorsque dans
cet homme, qui est le Parlement, et avec lequel elle veut traiter, elle cherche
le cœur du père qui a son fils à placer, et qu'on peut par là plier aux
accommodements, décider peut-être à abandonner les engagements de son
corps, à écrire au Roi une lettre particulière de soumission! Aux objections
de Meinières, comme tout de suite, après un mot de bienveillance, elle se
relève, ramasse le mot honneur que lui oppose le parlementaire, s'étend en
termes superbes sur l'honneur qu'il y a à faire ce que le Roi désire, ce qu'il
ordonne, ce qu'il veut! Puis lancée, entraînée, s'abandonnant à ses idées, et
trouvant toujours le mot juste, elle jugeait toute la conduite du parlement,
toute l'affaire des démissions, avec une parole courante, passant de la plus
haute ironie aux plus heureux mouvements d'interpellation, aux questions
pressantes, aux exclamations échappées de l'âme. Et la discussion
reprenant, Mme de Pompadour faisait encore intervenir le Roi, elle le faisait
pour ainsi dire apparaître en le dégageant de ses ministres, en lui attribuant
une volonté personnelle: et c'était le droit de Louis XV, son pouvoir, qui
semblaient parler dans sa voix; c'était, dans sa bouche, la colère d'un Roi
qui se retourne contre une révolte, lorsqu'elle demandait à Meinières:
«Mais, je vous demande un peu, messieurs du Parlement, qui êtes-vous
donc pour résister comme vous faites aux volontés de votre maître?» Et la
voilà lui exposant la position du Parlement de 1673 à 1715, se rappelant les
dates, l'ordonnance de 1667, le lit de justice de 1673, n'oubliant rien, ne
brouillant rien, toujours claire, rapide, vive, accablant le parlementaire qui
sort de l'entrevue, troublé, déconcerté, extasié, poursuivi par la tentation et
la majesté de cette parole de femme [555].
Avant Mme de Pompadour, sur une scène moins brillante, au second plan
des événements, derrière les courtisans et les maîtresses, le dix-huitième
siècle n'avait-il point déjà montré une femme d'une activité prodigieuse,
d'un esprit souple et hardi, d'une imagination fertile en toutes sortes de
ressources, alliant le sang-froid à la vivacité, joignant à l'invention des
expédients la vue d'ensemble d'une situation, possédant à la fois la largeur
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des conceptions et la science des moyens, mesurant les hommes, éclairant
les choses, menant de l'ombre, où elle s'agite et travaille, du fond des mines
qu'elle pousse de tous côtés sous la cour, la faveur des hommes et la faveur
des femmes? Je veux parler de cette petite femme nerveuse et frêle, à la
mine d'oiseau: Mme de Tencin, ce grand ministre de l'intrigue, qui un
moment enveloppe tout Versailles et tient le Roi par les deux côtés, par le
caprice et par l'habitude, par Richelieu et par Mme de Châteauroux. Mais
aussi que de menées secrètes, que de mouvements auxquels suffisent à
peine le jour et la nuit de cette femme employée, agitée, et s'avançant par ce
qu'elle appelle «tous les souterrains possibles!» Ce n'est point, comme une
Mme de Pompadour, une comédienne sublime et jalouse d'éblouir: c'est une
ambitieuse enragée, adroite, infatigable, conduisant sourdement et à couvert
la guerre contre les ministres et contre tout ce qui est à la cour un
empêchement à la fortune de son frère. Et voyez-la marquer les positions
sur la carte de la cour, percer les apparences, sonder les capacités, peser les
réputations, les popularités, les ministres enflés et gonflés «de cent pieds
au-dessous de leurs places», le génie des Belle-Isle, le talent des Noailles,
elle ramène tout au juste point, elle conseille, elle avertit, elle dessine
l'attaque, elle devine la défense avec une sagacité toujours nette, une
lucidité à laquelle rien n'échappe, et qui saisit tout dans sa source. C'est
cette femme, c'est Mme de Tencin, qui la première apprécie toute la vie que
retire à un gouvernement l'apathie de son chef, cet embarras que met dans
tous les rouages de l'administration l'indifférence du prince, cette léthargie
qui du trône se répand dans toute la monarchie. C'est elle qui souffle son
rôle à Mme de Châteauroux et lui inspire la grande pensée de son règne, en
lui faisant passer l'idée d'envoyer son amant à la guerre; c'est elle qui, par
les mains de la maîtresse, pousse Louis XV à l'armée et lui envoie prendre
en Flandres cette robe virile d'un roi de France: la Gloire. Et là-dessus,
quelles paroles elle a, quel jugement pratique et qui dépouille l'illusion pour
toucher la vérité! «Ce n'est pas que, entre nous, dit-elle de Louis XV, il soit
en état de commander une compagnie de grenadiers, mais sa présence fera
beaucoup. Les troupes feront mieux leur devoir, et les généraux n'oseront
pas manquer si ouvertement au leur. Dans le fait, cette idée me paraît belle,
et c'est le seul moyen de continuer la guerre avec moins de désavantage. Un
roi, quel qu'il soit, est pour les soldats et le peuple ce qu'était l'arche
d'alliance pour les Hébreux; sa présence seule annonce des succès [556].»
les choses, menant de l'ombre, où elle s'agite et travaille, du fond des mines
qu'elle pousse de tous côtés sous la cour, la faveur des hommes et la faveur
des femmes? Je veux parler de cette petite femme nerveuse et frêle, à la
mine d'oiseau: Mme de Tencin, ce grand ministre de l'intrigue, qui un
moment enveloppe tout Versailles et tient le Roi par les deux côtés, par le
caprice et par l'habitude, par Richelieu et par Mme de Châteauroux. Mais
aussi que de menées secrètes, que de mouvements auxquels suffisent à
peine le jour et la nuit de cette femme employée, agitée, et s'avançant par ce
qu'elle appelle «tous les souterrains possibles!» Ce n'est point, comme une
Mme de Pompadour, une comédienne sublime et jalouse d'éblouir: c'est une
ambitieuse enragée, adroite, infatigable, conduisant sourdement et à couvert
la guerre contre les ministres et contre tout ce qui est à la cour un
empêchement à la fortune de son frère. Et voyez-la marquer les positions
sur la carte de la cour, percer les apparences, sonder les capacités, peser les
réputations, les popularités, les ministres enflés et gonflés «de cent pieds
au-dessous de leurs places», le génie des Belle-Isle, le talent des Noailles,
elle ramène tout au juste point, elle conseille, elle avertit, elle dessine
l'attaque, elle devine la défense avec une sagacité toujours nette, une
lucidité à laquelle rien n'échappe, et qui saisit tout dans sa source. C'est
cette femme, c'est Mme de Tencin, qui la première apprécie toute la vie que
retire à un gouvernement l'apathie de son chef, cet embarras que met dans
tous les rouages de l'administration l'indifférence du prince, cette léthargie
qui du trône se répand dans toute la monarchie. C'est elle qui souffle son
rôle à Mme de Châteauroux et lui inspire la grande pensée de son règne, en
lui faisant passer l'idée d'envoyer son amant à la guerre; c'est elle qui, par
les mains de la maîtresse, pousse Louis XV à l'armée et lui envoie prendre
en Flandres cette robe virile d'un roi de France: la Gloire. Et là-dessus,
quelles paroles elle a, quel jugement pratique et qui dépouille l'illusion pour
toucher la vérité! «Ce n'est pas que, entre nous, dit-elle de Louis XV, il soit
en état de commander une compagnie de grenadiers, mais sa présence fera
beaucoup. Les troupes feront mieux leur devoir, et les généraux n'oseront
pas manquer si ouvertement au leur. Dans le fait, cette idée me paraît belle,
et c'est le seul moyen de continuer la guerre avec moins de désavantage. Un
roi, quel qu'il soit, est pour les soldats et le peuple ce qu'était l'arche
d'alliance pour les Hébreux; sa présence seule annonce des succès [556].»
Page 219
Éloquence, intelligence, discernement du nœud des questions, éclairs du
raisonnement, puissance de la déduction, imagination des solutions, habileté
stratégique, science des marches et des contre-marches sur le terrain mobile
de la cour, où le pied glisse et ne peut poser, toutes ces qualités, tous ces
dons obéissent, chez ces femmes, à une force supérieure qui règle leur
emploi, les régit, leur commande, leur donne le mot d'ordre et le point
d'appui. Cette faculté morale et véritablement supérieure, qui dépasse
même, chez les mieux douées, les facultés spirituelles, est la pénétration des
caractères et des tempéraments, la perception des ambitions, des intérêts,
des passions, du secret des âmes, en un mot, cette intuition native que
développent l'usage, l'expérience, la nécessité, la connaissance des hommes.
La connaissance des hommes, voilà la science véritablement propre à la
femme du dix-huitième siècle, l'aptitude la plus haute de sa fine et délicate
nature, l'instinct général de son temps, presque universel dans son sexe, qui
révèle sa profondeur et sa valeur cachées. Car, si elle éclate chez beaucoup
de femmes, cette connaissance se laisse apercevoir chez presque toutes. Si
elle ne s'affirme pas par des lettres, des mémoires, des conférences, elle
s'échappe dans la causerie par des paroles, par des mots. Aux femmes
d'État, aux femmes d'affaires, les femmes de cour ne le cèdent point en
pénétration. Elles aussi sous leur air de futilité font leur étude de l'homme.
Dans cet air subtil de Versailles, leur observation s'exerce tout autour d'elles
et ne repose point un instant. Elles creusent tout ce qui est apparence, elles
percent tout ce qui est dehors; elles interrogent les gens à leur portée, elles
les tâtent, elles les reconnaissent, et elles arrivent à préjuger leurs
mouvements, leurs résolutions, leurs façons d'agir dans telle ou telle
circonstance, à fixer, comme dans un cercle de probabilités presque
infaillibles, leurs inconstances, même le battement et le jeu de leur cœur.
Mme de Tencin laissera de la faiblesse royale de Louis XV un portrait que
nul historien n'égalera; mais qui dira le dernier mot sur la faiblesse humaine
de ce Roi? Qui le jugera à fond? Qui indiquera avec une vivacité et une
précision admirables la physionomie de l'homme et de l'amant? Qui
connaîtra Louis XV mieux que Mme de Pompadour elle-même? La femme
que Mme du Hausset appelle «la meilleure tête du conseil de Mme de
Pompadour,» la maréchale de Mirepoix, qui, lors des alarmes données à la
favorite par Mlle de Romans, rassure ainsi son amie: «Je ne vous dirai pas
qu'il vous aime mieux qu'elle, et si, par un coup de baguette, elle pouvait
être transportée ici, qu'on lui donnât ce soir à souper, et qu'on fût au courant
raisonnement, puissance de la déduction, imagination des solutions, habileté
stratégique, science des marches et des contre-marches sur le terrain mobile
de la cour, où le pied glisse et ne peut poser, toutes ces qualités, tous ces
dons obéissent, chez ces femmes, à une force supérieure qui règle leur
emploi, les régit, leur commande, leur donne le mot d'ordre et le point
d'appui. Cette faculté morale et véritablement supérieure, qui dépasse
même, chez les mieux douées, les facultés spirituelles, est la pénétration des
caractères et des tempéraments, la perception des ambitions, des intérêts,
des passions, du secret des âmes, en un mot, cette intuition native que
développent l'usage, l'expérience, la nécessité, la connaissance des hommes.
La connaissance des hommes, voilà la science véritablement propre à la
femme du dix-huitième siècle, l'aptitude la plus haute de sa fine et délicate
nature, l'instinct général de son temps, presque universel dans son sexe, qui
révèle sa profondeur et sa valeur cachées. Car, si elle éclate chez beaucoup
de femmes, cette connaissance se laisse apercevoir chez presque toutes. Si
elle ne s'affirme pas par des lettres, des mémoires, des conférences, elle
s'échappe dans la causerie par des paroles, par des mots. Aux femmes
d'État, aux femmes d'affaires, les femmes de cour ne le cèdent point en
pénétration. Elles aussi sous leur air de futilité font leur étude de l'homme.
Dans cet air subtil de Versailles, leur observation s'exerce tout autour d'elles
et ne repose point un instant. Elles creusent tout ce qui est apparence, elles
percent tout ce qui est dehors; elles interrogent les gens à leur portée, elles
les tâtent, elles les reconnaissent, et elles arrivent à préjuger leurs
mouvements, leurs résolutions, leurs façons d'agir dans telle ou telle
circonstance, à fixer, comme dans un cercle de probabilités presque
infaillibles, leurs inconstances, même le battement et le jeu de leur cœur.
Mme de Tencin laissera de la faiblesse royale de Louis XV un portrait que
nul historien n'égalera; mais qui dira le dernier mot sur la faiblesse humaine
de ce Roi? Qui le jugera à fond? Qui indiquera avec une vivacité et une
précision admirables la physionomie de l'homme et de l'amant? Qui
connaîtra Louis XV mieux que Mme de Pompadour elle-même? La femme
que Mme du Hausset appelle «la meilleure tête du conseil de Mme de
Pompadour,» la maréchale de Mirepoix, qui, lors des alarmes données à la
favorite par Mlle de Romans, rassure ainsi son amie: «Je ne vous dirai pas
qu'il vous aime mieux qu'elle, et si, par un coup de baguette, elle pouvait
être transportée ici, qu'on lui donnât ce soir à souper, et qu'on fût au courant
Page 220
des ses goûts, il y aurait peut-être pour vous de quoi trembler. Mais les
princes sont avant tout des gens d'habitude. L'amitié du Roi pour vous est la
même que pour votre appartement, vos entours; vous êtes faite à ses
manières, à ses histoires; il ne se gène pas, ne craint pas de vous ennuyer:
comment voulez-vous qu'il ait le courage de déraciner tout cela en un
jour [557]?»
Hors de Versailles même, au-dessous de la sphère des affaires et des
intrigues, au foyer, dans la famille, dans le ménage, cette perspicacité était
encore une arme et une supériorité de la femme. Jeune fille, elle en avait
déjà fait usage pour juger les partis qu'on lui offrait, découvrir sous le
sourire des hommes qui cherchaient à lui plaire les indices d'une humeur
violente, de la jalousie, de l'injustice, les menaces d'une tyrannie. Mariée,
elle ne gardait pas une illusion sur son mari; elle le voyait à fond, elle le
mettait à jour, elle le jugeait froidement, sans passion comme sans pitié.
Souvent, elle le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-même; et quel
portrait elle en faisait d'une parole légère et volante! L'analyse en courant
mettait l'homme à nu tout entier. Chaque mot touchait un ridicule, une fibre
molle; chaque mot montrait quelle expérience la femme avait des goûts, des
caprices, de la volonté, des complaisances, des chimères de ce mari qu'elle
démontait sentiment à sentiment, et dépouillait pièce à pièce, ne lui laissant
pas même l'amour qu'il croyait avoir pour elle et qu'il n'avait pas. «M. de
Jully serait bien étonné, disait Mme de Jully à sa belle-sœur, si on venait lui
apprendre qu'il ne se soucie pas de moi. Ce serait un cruel tour à lui jouer et
à moi aussi, car il serait homme à se déranger tout à fait si on lui faisait
perdre cette manie [558]...»
Toutes ces clairvoyances si fines, appelées par un contemporain «des
lisières pour conduire les hommes [559]», la femme du dix-huitième siècle les
possède donc. Les plis de l'amour-propre, le secret des modesties, le
mensonge des grandeurs, les affectations de noblesse, ce que l'homme
cache, ce qu'il simule, toutes les manières de légèreté, les moindres nuances
des physionomies morales n'ont rien qui échappe à son coup d'œil.
Occupées sans cesse à observer, forcées par les besoins de leur domination,
par leur place dans la société, par les intérêts de leur sexe, par l'inaction
même, à ce travail continu, incessant, presque inconscient, du jugement, de
la comparaison, de l'analyse, les femmes de ce temps arrivent à cette
sagacité qui leur donne le gouvernement du monde, en leur permettant de
princes sont avant tout des gens d'habitude. L'amitié du Roi pour vous est la
même que pour votre appartement, vos entours; vous êtes faite à ses
manières, à ses histoires; il ne se gène pas, ne craint pas de vous ennuyer:
comment voulez-vous qu'il ait le courage de déraciner tout cela en un
jour [557]?»
Hors de Versailles même, au-dessous de la sphère des affaires et des
intrigues, au foyer, dans la famille, dans le ménage, cette perspicacité était
encore une arme et une supériorité de la femme. Jeune fille, elle en avait
déjà fait usage pour juger les partis qu'on lui offrait, découvrir sous le
sourire des hommes qui cherchaient à lui plaire les indices d'une humeur
violente, de la jalousie, de l'injustice, les menaces d'une tyrannie. Mariée,
elle ne gardait pas une illusion sur son mari; elle le voyait à fond, elle le
mettait à jour, elle le jugeait froidement, sans passion comme sans pitié.
Souvent, elle le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-même; et quel
portrait elle en faisait d'une parole légère et volante! L'analyse en courant
mettait l'homme à nu tout entier. Chaque mot touchait un ridicule, une fibre
molle; chaque mot montrait quelle expérience la femme avait des goûts, des
caprices, de la volonté, des complaisances, des chimères de ce mari qu'elle
démontait sentiment à sentiment, et dépouillait pièce à pièce, ne lui laissant
pas même l'amour qu'il croyait avoir pour elle et qu'il n'avait pas. «M. de
Jully serait bien étonné, disait Mme de Jully à sa belle-sœur, si on venait lui
apprendre qu'il ne se soucie pas de moi. Ce serait un cruel tour à lui jouer et
à moi aussi, car il serait homme à se déranger tout à fait si on lui faisait
perdre cette manie [558]...»
Toutes ces clairvoyances si fines, appelées par un contemporain «des
lisières pour conduire les hommes [559]», la femme du dix-huitième siècle les
possède donc. Les plis de l'amour-propre, le secret des modesties, le
mensonge des grandeurs, les affectations de noblesse, ce que l'homme
cache, ce qu'il simule, toutes les manières de légèreté, les moindres nuances
des physionomies morales n'ont rien qui échappe à son coup d'œil.
Occupées sans cesse à observer, forcées par les besoins de leur domination,
par leur place dans la société, par les intérêts de leur sexe, par l'inaction
même, à ce travail continu, incessant, presque inconscient, du jugement, de
la comparaison, de l'analyse, les femmes de ce temps arrivent à cette
sagacité qui leur donne le gouvernement du monde, en leur permettant de
Page 221
frapper juste et droit aux passions, aux intérêts, aux faiblesses de chacun;
tact prodigieux, que les femmes d'alors acquièrent si vite, et dont
l'éducation leur coûte si peu, qu'il semble en elles un sens naturel. Et ne
dirait-on pas qu'il y a de l'intuition dans l'expérience de tant de jeunes
femmes possédant cet admirable don de la femme du dix-huitième siècle: la
science sans étude, la science qui faisait que les savantes savaient beaucoup
sans érudition, la science qui faisait que les mondaines savaient tout sans
avoir rien appris? «Les jeunes intelligences devinaient plutôt qu'elles
n'apprenaient,» a dit d'un mot profond Sénac de Meilhan.
Ce génie, cette habitude de perception, de pénétration, cette rapidité et cette
sûreté du coup d'œil mettaient au fond de la femme une raison de conduite,
un esprit souvent caché par les dehors du dix-huitième siècle, mais qu'il est
pourtant facile de discerner par tous les traits qu'il a laissé échapper. Cet
esprit était la personnalité et la propriété du jugement appliqué à la vérité
des choses, rapporté à la réalité de la vie: l'esprit pratique. Quand on fouille
l'intelligence des femmes de ce temps, c'est là ce qu'on trouve, au bout de la
légèreté, un terrain ferme, froid et sec, où s'arrêtent tous les préjugés, toutes
les illusions, souvent toutes les croyances. Un «épais bon sens», c'est l'âme
de cette intelligence, une âme que rien n'échauffe, mais qui éclaire tout. Un
homme lui demandera-t-il conseil? Ce bon sens de la femme lui répondra
«de se faire des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on
fait tout ce que l'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop dissipés,
les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger
les vôtres, au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté.
Mais de celles que vous croirez pouvoir vous être utiles, gardez-vous d'être
autre chose que l'ami [560].»
Que de leçons, quelle finesse, parfois quelle effrayante profondeur et
quelles extrémités dans ce positivisme de l'appréciation et de l'observation,
dans ce scepticisme imperturbable et qui paraît naturel! Cette sagesse
désabusée de Dieu, de la société, de l'homme, de la foi en quoi que ce soit,
faite de toutes les défiances et de toutes les désillusions, absolue et nette
comme la preuve d'une opération mathématique, n'ayant qu'un principe, la
reconnaissance du fait, cette sagesse mettra dans la bouche d'une jeune
femme: «C'est à son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en
Dieu; mais à son mari, cela est bien égal, parce qu'avec un amant il faut se
réserver une porte de dégagement. La dévotion, les scrupules coupent court
tact prodigieux, que les femmes d'alors acquièrent si vite, et dont
l'éducation leur coûte si peu, qu'il semble en elles un sens naturel. Et ne
dirait-on pas qu'il y a de l'intuition dans l'expérience de tant de jeunes
femmes possédant cet admirable don de la femme du dix-huitième siècle: la
science sans étude, la science qui faisait que les savantes savaient beaucoup
sans érudition, la science qui faisait que les mondaines savaient tout sans
avoir rien appris? «Les jeunes intelligences devinaient plutôt qu'elles
n'apprenaient,» a dit d'un mot profond Sénac de Meilhan.
Ce génie, cette habitude de perception, de pénétration, cette rapidité et cette
sûreté du coup d'œil mettaient au fond de la femme une raison de conduite,
un esprit souvent caché par les dehors du dix-huitième siècle, mais qu'il est
pourtant facile de discerner par tous les traits qu'il a laissé échapper. Cet
esprit était la personnalité et la propriété du jugement appliqué à la vérité
des choses, rapporté à la réalité de la vie: l'esprit pratique. Quand on fouille
l'intelligence des femmes de ce temps, c'est là ce qu'on trouve, au bout de la
légèreté, un terrain ferme, froid et sec, où s'arrêtent tous les préjugés, toutes
les illusions, souvent toutes les croyances. Un «épais bon sens», c'est l'âme
de cette intelligence, une âme que rien n'échauffe, mais qui éclaire tout. Un
homme lui demandera-t-il conseil? Ce bon sens de la femme lui répondra
«de se faire des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on
fait tout ce que l'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop dissipés,
les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger
les vôtres, au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté.
Mais de celles que vous croirez pouvoir vous être utiles, gardez-vous d'être
autre chose que l'ami [560].»
Que de leçons, quelle finesse, parfois quelle effrayante profondeur et
quelles extrémités dans ce positivisme de l'appréciation et de l'observation,
dans ce scepticisme imperturbable et qui paraît naturel! Cette sagesse
désabusée de Dieu, de la société, de l'homme, de la foi en quoi que ce soit,
faite de toutes les défiances et de toutes les désillusions, absolue et nette
comme la preuve d'une opération mathématique, n'ayant qu'un principe, la
reconnaissance du fait, cette sagesse mettra dans la bouche d'une jeune
femme: «C'est à son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en
Dieu; mais à son mari, cela est bien égal, parce qu'avec un amant il faut se
réserver une porte de dégagement. La dévotion, les scrupules coupent court
Page 222
à tout [561].» Elle fera dire à la femme de Piron, à laquelle Collé vantait un
jour la probité d'un homme: «Quoi! un homme qui a de l'esprit comme vous
donne-t-il dans le préjugé du tien et du mien [562]?» Elle donnera enfin à la
femme ce mépris complet de l'humanité, cette incrédulité à l'honneur des
hommes qui fit sortir du cœur de Mme Geoffrin le mot trouvé sublime par le
comte de Schomberg. Mme Geoffrin avait fait à Rulhière des offres très-
considérables pour qu'il jetât au feu son manuscrit sur la Russie. Rulhière
s'indignait à la proposition, déployait de l'éloquence, lui démontrait avec feu
l'indignité et la lâcheté de l'action qu'elle lui demandait. Mme Geoffrin le
laissa parler; puis, quand il eut fini: «En voulez-vous davantage?» Ce fut
toute sa réponse [563].
Telle est la valeur morale de la femme au dix-huitième siècle. Étudions
maintenant sa valeur intellectuelle, spirituelle, littéraire. Une parole, un
livre, des lettres, les goûts de son sexe vont nous la montrer.
Le premier trait de cette intelligence de la femme dans la compréhension et
le jugement des choses de l'esprit est un sens correspondant à ses facultés
morales: le sens critique. Un conseil de femme du dix-huitième à un
débutant qui lui avait lu une comédie fera paraître mieux que toute
appréciation dans toute son étendue, dans toute sa force, ce sens rare et
d'apparence contraire au tempérament de la femme. «A votre âge, lui dit
cette femme après la lecture, on peut faire de bons vers, mais non une
bonne comédie; car ce n'est pas seulement l'œuvre du talent, c'est aussi le
fruit de l'expérience. Vous avez étudié le théâtre; mais, heureusement pour
vous, vous n'avez pas encore eu le temps d'étudier le monde. On ne fait
point de portraits sans modèles. Répandez-vous dans la société. L'homme
ordinaire n'y voit que des visages, l'homme de talent y démêle des
physionomies; et ne croyez pas qu'il faille vivre dans le grand monde pour
le connaître, regardez bien autour de vous, vous y apercevrez les vices et les
ridicules de tous les états. A Paris surtout, les sottises et les travers des
grands se communiquent bien vite aux rangs inférieurs, et peut-être l'auteur
comique a-t-il plus d'avantage à les y observer, par cela même qu'ils s'y
montrent avec moins d'art et des formes moins adoucies. A chaque époque il
y a dans les mœurs un caractère propre et une couleur dominante qu'il faut
jour la probité d'un homme: «Quoi! un homme qui a de l'esprit comme vous
donne-t-il dans le préjugé du tien et du mien [562]?» Elle donnera enfin à la
femme ce mépris complet de l'humanité, cette incrédulité à l'honneur des
hommes qui fit sortir du cœur de Mme Geoffrin le mot trouvé sublime par le
comte de Schomberg. Mme Geoffrin avait fait à Rulhière des offres très-
considérables pour qu'il jetât au feu son manuscrit sur la Russie. Rulhière
s'indignait à la proposition, déployait de l'éloquence, lui démontrait avec feu
l'indignité et la lâcheté de l'action qu'elle lui demandait. Mme Geoffrin le
laissa parler; puis, quand il eut fini: «En voulez-vous davantage?» Ce fut
toute sa réponse [563].
Telle est la valeur morale de la femme au dix-huitième siècle. Étudions
maintenant sa valeur intellectuelle, spirituelle, littéraire. Une parole, un
livre, des lettres, les goûts de son sexe vont nous la montrer.
Le premier trait de cette intelligence de la femme dans la compréhension et
le jugement des choses de l'esprit est un sens correspondant à ses facultés
morales: le sens critique. Un conseil de femme du dix-huitième à un
débutant qui lui avait lu une comédie fera paraître mieux que toute
appréciation dans toute son étendue, dans toute sa force, ce sens rare et
d'apparence contraire au tempérament de la femme. «A votre âge, lui dit
cette femme après la lecture, on peut faire de bons vers, mais non une
bonne comédie; car ce n'est pas seulement l'œuvre du talent, c'est aussi le
fruit de l'expérience. Vous avez étudié le théâtre; mais, heureusement pour
vous, vous n'avez pas encore eu le temps d'étudier le monde. On ne fait
point de portraits sans modèles. Répandez-vous dans la société. L'homme
ordinaire n'y voit que des visages, l'homme de talent y démêle des
physionomies; et ne croyez pas qu'il faille vivre dans le grand monde pour
le connaître, regardez bien autour de vous, vous y apercevrez les vices et les
ridicules de tous les états. A Paris surtout, les sottises et les travers des
grands se communiquent bien vite aux rangs inférieurs, et peut-être l'auteur
comique a-t-il plus d'avantage à les y observer, par cela même qu'ils s'y
montrent avec moins d'art et des formes moins adoucies. A chaque époque il
y a dans les mœurs un caractère propre et une couleur dominante qu'il faut
Page 223
bien saisir. Savez-vous quel est le trait le plus marquant de nos mœurs
actuelles?—Il me semble que c'est la galanterie, dit le débutant.—Non, c'est
la vanité. Faites-y bien attention, vous verrez qu'elle se mêle à tout, qu'elle
gâte tout ce qu'il y a de grand, qu'elle dégrade les passions, qu'elle affaiblit
jusqu'aux vices [564].» Où trouver du théâtre comique une appréciation plus
haute et plus juste? Où trouver un Art poétique de la comédie aussi bref, et
lui montrant avec une telle précision sa proie, son but, ses couleurs, ses
matériaux, la grande idée sociale qu'elle doit saisir sur le vif, sur le vrai de
la nature et de l'humanité contemporaine?
Expérience de la société, peinture des portraits d'après les modèles, étude
des physionomies démêlées sous les visages, ce que cette femme indique
fera dans ce siècle le génie d'écrivain d'une femme. Un chef-d'œuvre sortira
en ce temps d'une main féminine; et ce n'est point l'imagination qui
inspirera ce chef-d'œuvre: c'est l'observation qui le dictera, l'observation qui
y fera parler le cœur même, l'observation psychologique qui y descendra
jusqu'au fond de la passion, et l'interrogera jusqu'au bout. La femme qui
écrira ce livre étrange et charmant, Mme d'Épinay, l'écrira séduite et tentée
par un roman de Rousseau: elle-même croira écrire un roman; et ce sera sa
vie qu'elle ouvrira, son temps qu'elle mettra à nu. Elle aura voulu
s'approcher de la Nouvelle Héloïse: elle atteindra aux Confessions.
Il y a un homme dans les Confessions de Rousseau; il y a une société dans
les Mémoires de Mme d'Épinay. Le mariage, le ménage, l'amour, l'adultère,
les institutions et les scandales établis y passent, y revivent, s'y déroulent et
s'y développent. Autour de chaque fait l'air du temps circule; les
conversations ont un bruit de voix: on entend le tapage de la table de
Quinault. On écoute aux portes cette scène de jalousie entre Mme d'Épinay
et Mme de Vercel, scène admirable, supérieure en naturel, en dramatique
voilé, à tous les dialogues de notre théâtre. Les figures de femmes qui
défilent dans le livre se détachent du papier: Mme d'Arty, Mme d'Houdetot,
Mme de Jully, Mlle d'Ette, sont des personnages qui respirent, leur souffle
passe dans leurs paroles. Duclos effraye, et Rousseau ressemble à faire
peur; les petits hommes, les Margency apparaissent, fouillés d'un mot,
esquissés jusqu'à l'âme en passant. Confessions sans exemple, où de l'étude
du monde qui l'entoure, de son mari, de son amant, de ses amis, de sa
famille, la femme qui revient sans cesse à l'étude d'elle-même, à l'aveu de
ses faiblesses, creuse son esprit, creuse son cœur, en raconte les battements,
actuelles?—Il me semble que c'est la galanterie, dit le débutant.—Non, c'est
la vanité. Faites-y bien attention, vous verrez qu'elle se mêle à tout, qu'elle
gâte tout ce qu'il y a de grand, qu'elle dégrade les passions, qu'elle affaiblit
jusqu'aux vices [564].» Où trouver du théâtre comique une appréciation plus
haute et plus juste? Où trouver un Art poétique de la comédie aussi bref, et
lui montrant avec une telle précision sa proie, son but, ses couleurs, ses
matériaux, la grande idée sociale qu'elle doit saisir sur le vif, sur le vrai de
la nature et de l'humanité contemporaine?
Expérience de la société, peinture des portraits d'après les modèles, étude
des physionomies démêlées sous les visages, ce que cette femme indique
fera dans ce siècle le génie d'écrivain d'une femme. Un chef-d'œuvre sortira
en ce temps d'une main féminine; et ce n'est point l'imagination qui
inspirera ce chef-d'œuvre: c'est l'observation qui le dictera, l'observation qui
y fera parler le cœur même, l'observation psychologique qui y descendra
jusqu'au fond de la passion, et l'interrogera jusqu'au bout. La femme qui
écrira ce livre étrange et charmant, Mme d'Épinay, l'écrira séduite et tentée
par un roman de Rousseau: elle-même croira écrire un roman; et ce sera sa
vie qu'elle ouvrira, son temps qu'elle mettra à nu. Elle aura voulu
s'approcher de la Nouvelle Héloïse: elle atteindra aux Confessions.
Il y a un homme dans les Confessions de Rousseau; il y a une société dans
les Mémoires de Mme d'Épinay. Le mariage, le ménage, l'amour, l'adultère,
les institutions et les scandales établis y passent, y revivent, s'y déroulent et
s'y développent. Autour de chaque fait l'air du temps circule; les
conversations ont un bruit de voix: on entend le tapage de la table de
Quinault. On écoute aux portes cette scène de jalousie entre Mme d'Épinay
et Mme de Vercel, scène admirable, supérieure en naturel, en dramatique
voilé, à tous les dialogues de notre théâtre. Les figures de femmes qui
défilent dans le livre se détachent du papier: Mme d'Arty, Mme d'Houdetot,
Mme de Jully, Mlle d'Ette, sont des personnages qui respirent, leur souffle
passe dans leurs paroles. Duclos effraye, et Rousseau ressemble à faire
peur; les petits hommes, les Margency apparaissent, fouillés d'un mot,
esquissés jusqu'à l'âme en passant. Confessions sans exemple, où de l'étude
du monde qui l'entoure, de son mari, de son amant, de ses amis, de sa
famille, la femme qui revient sans cesse à l'étude d'elle-même, à l'aveu de
ses faiblesses, creuse son esprit, creuse son cœur, en raconte les battements,
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en expose les lâchetés! La connaissance de soi-même, la connaissance des
autres, n'ont peut-être jamais été si loin sous la plume d'un homme: elles
n'iront pas plus loin sous une plume de femme.
Mais le livre n'est en ce temps que la manifestation accidentelle de
l'intelligence de la femme. Sa pensée, sa force et sa pénétration d'esprit, sa
finesse d'observation, sa vivacité d'idée et de compréhension, éclatent à tout
instant sous une forme tout autre, dans le jet instantané de la parole. La
femme du dix-huitième siècle se témoigne avant tout par la conversation.
Cette science qui se dérobe à toutes les analyses, dont les principes
échappent à tous ceux qui l'étudient en ce siècle, à Swift comme à Moncrif,
à Moncrif comme à Morellet; ce talent indéfinissable, sans principes,
naturel comme la grâce, ce génie social de la France, l'art de la conversation
est le génie propre des femmes de ce temps. Elles y font entrer tout leur
esprit, tous leurs charmes, ce désir de plaire qui donne l'âme au savoir-vivre
et à la politesse, ce jugement prompt et délicat qui embrasse d'un seul coup
d'œil toutes les convenances, par rapport au rang, à l'âge, aux opinions, au
degré d'amour-propre de chacun. Elles en écartent le pédantisme et la
dispute, la personnalité et le despotisme. Elles en font le plaisir exquis que
tous se donnent et que tous reçoivent. Elles y mettent la liberté,
l'enjouement, la légèreté, le mouvement, des idées courantes et volant de
main en main. Elles lui donnent ce ton de perfection inimitable, sans
pesanteur et sans frivolité, savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli
sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Les maximes et
les saillies, les caresses et la flatterie, les traits de l'ironie se mêlent et se
succèdent dans cette causerie, qui semble mettre tour à tour sur les lèvres de
la femme l'esprit ou la raison. Point de dissertation: les mots partent, les
questions se pressent, et tout ce qu'on effleure est jugé. La conversation
glisse, monte, descend, court et revient; la rapidité lui donne le trait, la
précision la mène à l'élégance. Et quelle aisance de la femme, quelle facilité
de parole, quelle abondance d'aperçus, quel feu, quelle verve pour faire
passer cette causerie coulante et rapide sur toutes choses, la ramener de
Versailles à Paris, de la plaisanterie du jour à l'événement du moment, du
ridicule d'un ministre au succès d'une pièce, d'une nouvelle de mariage à
l'annonce d'un livre, d'une silhouette de courtisan au portrait d'un homme
célèbre, de la société au gouvernement! Car tout est du ressort et de la
compétence de cette conversation de la femme; qu'un propos grave, qu'une
autres, n'ont peut-être jamais été si loin sous la plume d'un homme: elles
n'iront pas plus loin sous une plume de femme.
Mais le livre n'est en ce temps que la manifestation accidentelle de
l'intelligence de la femme. Sa pensée, sa force et sa pénétration d'esprit, sa
finesse d'observation, sa vivacité d'idée et de compréhension, éclatent à tout
instant sous une forme tout autre, dans le jet instantané de la parole. La
femme du dix-huitième siècle se témoigne avant tout par la conversation.
Cette science qui se dérobe à toutes les analyses, dont les principes
échappent à tous ceux qui l'étudient en ce siècle, à Swift comme à Moncrif,
à Moncrif comme à Morellet; ce talent indéfinissable, sans principes,
naturel comme la grâce, ce génie social de la France, l'art de la conversation
est le génie propre des femmes de ce temps. Elles y font entrer tout leur
esprit, tous leurs charmes, ce désir de plaire qui donne l'âme au savoir-vivre
et à la politesse, ce jugement prompt et délicat qui embrasse d'un seul coup
d'œil toutes les convenances, par rapport au rang, à l'âge, aux opinions, au
degré d'amour-propre de chacun. Elles en écartent le pédantisme et la
dispute, la personnalité et le despotisme. Elles en font le plaisir exquis que
tous se donnent et que tous reçoivent. Elles y mettent la liberté,
l'enjouement, la légèreté, le mouvement, des idées courantes et volant de
main en main. Elles lui donnent ce ton de perfection inimitable, sans
pesanteur et sans frivolité, savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli
sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Les maximes et
les saillies, les caresses et la flatterie, les traits de l'ironie se mêlent et se
succèdent dans cette causerie, qui semble mettre tour à tour sur les lèvres de
la femme l'esprit ou la raison. Point de dissertation: les mots partent, les
questions se pressent, et tout ce qu'on effleure est jugé. La conversation
glisse, monte, descend, court et revient; la rapidité lui donne le trait, la
précision la mène à l'élégance. Et quelle aisance de la femme, quelle facilité
de parole, quelle abondance d'aperçus, quel feu, quelle verve pour faire
passer cette causerie coulante et rapide sur toutes choses, la ramener de
Versailles à Paris, de la plaisanterie du jour à l'événement du moment, du
ridicule d'un ministre au succès d'une pièce, d'une nouvelle de mariage à
l'annonce d'un livre, d'une silhouette de courtisan au portrait d'un homme
célèbre, de la société au gouvernement! Car tout est du ressort et de la
compétence de cette conversation de la femme; qu'un propos grave, qu'une
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question sérieuse se fasse jour, l'étourderie délicieuse fait place, chez elle, à
la profondeur du sens; elle étonne par ce qu'elle montre soudainement de
connaissances et de réflexions imprévues, et elle arrache à un philosophe
cet aveu: «Un point de morale ne serait pas mieux discuté dans la société de
philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris [565].»
Où retrouver pourtant cette conversation de la femme du dix-huitième
siècle, cette parole morte avec sa voix? Dans un écho, dans cette confidence
de l'esprit d'un temps à l'oreille de l'histoire: la lettre.
L'accent de la conversation de la femme du dix-huitième siècle se trouve là
endormi, mais vivant. Cette relique de sa grâce, la lettre, est sa causerie
même. Elle en garde le tour et le bavardage, l'étourdissement et l'heureuse
folie. Sous la main de la femme qui se hâte, qui brusque l'écriture et
l'orthographe des mots, la vie du temps semble pétiller; quand elle l'attrape
et la raconte au passage, l'esprit déborde de sa plume comme la mousse d'un
vin de souper. C'est un style à la diable, qui va, qui vient, qui se perd, qui se
retrouve, une parole qui n'écoute rien et qui répond à tout, une
improvisation sans dessin, pleine de bruit, de couleur, de caprice, brouillant
les mots, les idées, les portraits, et laissant du mouvement de ce monde
mille images pareilles aux morceaux d'un miroir brisé. N'en donnons qu'un
morceau, un fragment, le commencement de cette lettre de femme, datée
des eaux à la mode, de Forges:
«Ah bon Dieu que vous avés bien raison ma chère marmote quel chien de
train et quelle chienne de vie et surtout quelles chiennes de gens, rien n'est
comparable aux personnes vraiment les noms n'en aprochent pas, les
visages et les stiles sont bien autres choses, c'est un ennui, un cavagnol, des
compliments, des bêtises, des gayetés et surtout des agréments à souffleter,
des mérites fort propres aux galères et des dévotions faites comme de cire
pour l'enfer, mais une madame Danlezy pleine de grâces qui n'est pourtant
rien auprès de Mme de la Grange, qui avant hier n'avoit que soixante et onze
ans, une grande fille, et un lait répandu de sa dernière couche il y a quatre
ans, mais qui depuis hier y a ajouté un gouëtre de demi aulnes qui lui est
survenu dans la nuit, la pauvre femme couchée étique s'est réveillée ni plus
ni moins qu'un roi de Sardaigne très-étoffé, voilà de ces coups de la fortune
que ces eaux icy procurent plus souvent à des mousquetaires qu'à des
accouchées septuagénaires, mais que faire, il faut bien que la pauvre
la profondeur du sens; elle étonne par ce qu'elle montre soudainement de
connaissances et de réflexions imprévues, et elle arrache à un philosophe
cet aveu: «Un point de morale ne serait pas mieux discuté dans la société de
philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris [565].»
Où retrouver pourtant cette conversation de la femme du dix-huitième
siècle, cette parole morte avec sa voix? Dans un écho, dans cette confidence
de l'esprit d'un temps à l'oreille de l'histoire: la lettre.
L'accent de la conversation de la femme du dix-huitième siècle se trouve là
endormi, mais vivant. Cette relique de sa grâce, la lettre, est sa causerie
même. Elle en garde le tour et le bavardage, l'étourdissement et l'heureuse
folie. Sous la main de la femme qui se hâte, qui brusque l'écriture et
l'orthographe des mots, la vie du temps semble pétiller; quand elle l'attrape
et la raconte au passage, l'esprit déborde de sa plume comme la mousse d'un
vin de souper. C'est un style à la diable, qui va, qui vient, qui se perd, qui se
retrouve, une parole qui n'écoute rien et qui répond à tout, une
improvisation sans dessin, pleine de bruit, de couleur, de caprice, brouillant
les mots, les idées, les portraits, et laissant du mouvement de ce monde
mille images pareilles aux morceaux d'un miroir brisé. N'en donnons qu'un
morceau, un fragment, le commencement de cette lettre de femme, datée
des eaux à la mode, de Forges:
«Ah bon Dieu que vous avés bien raison ma chère marmote quel chien de
train et quelle chienne de vie et surtout quelles chiennes de gens, rien n'est
comparable aux personnes vraiment les noms n'en aprochent pas, les
visages et les stiles sont bien autres choses, c'est un ennui, un cavagnol, des
compliments, des bêtises, des gayetés et surtout des agréments à souffleter,
des mérites fort propres aux galères et des dévotions faites comme de cire
pour l'enfer, mais une madame Danlezy pleine de grâces qui n'est pourtant
rien auprès de Mme de la Grange, qui avant hier n'avoit que soixante et onze
ans, une grande fille, et un lait répandu de sa dernière couche il y a quatre
ans, mais qui depuis hier y a ajouté un gouëtre de demi aulnes qui lui est
survenu dans la nuit, la pauvre femme couchée étique s'est réveillée ni plus
ni moins qu'un roi de Sardaigne très-étoffé, voilà de ces coups de la fortune
que ces eaux icy procurent plus souvent à des mousquetaires qu'à des
accouchées septuagénaires, mais que faire, il faut bien que la pauvre
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femme, après avoir sans doute reçu la rosée du ciel accepte la graisse de la
terre avec résignation... [566]»
Toutefois la verve folle, le bavardage pétillant, l'esprit étourdissant, ne sont
point le plus grand signe des lettres de femmes du dix-huitième siècle. Les
correspondances montrent, encore plus que les conversations, un caractère
de sérieux et de profondeur chez la femme. Le fond le plus ordinaire du
genre épistolaire n'est plus, comme au siècle précédent, le tableau, l'image,
la peinture. La lettre se remplit de réflexions, de pensées: l'analyse, le
jugement, l'idée y entrent et s'y font la place la plus large. Le bruit mondain
y passe, les chansons, les anecdotes y ont leur écho, mais dans un coin, dans
un retour de page, et comme en post-scriptum. Ce qui y parle le plus haut,
ce sont des théories morales. La lettre a, comme celle qui l'écrit, ce que Mme
de Créqui appelait «des moments de solidité». Qu'on feuillette ces feuilles
légères et frémissantes échappées à la main des femmes les plus mondaines
et les plus dissipées d'apparence: la pensée de la femme y soulève les
questions les plus grandes et les plus délicates. Elle y interroge à tout
moment l'âme humaine dans son âme. Elle s'élève à des réflexions sur le
bonheur; elle définit, elle indique les goûts et les passions qui peuvent y
mener. Elle apprécie et pèse les préjugés sociaux. A propos d'un livre
nouveau, dont elle montre d'un mot «la pauvreté pomponnée», à propos
d'une gloire vivante dont elle discerne «les manigances», elle laisse tomber
des réflexions sur le bien et le mal moral, sur la morale humaine, sur
l'origine et la légitimité des passions. Le portrait d'un charlatan de vertu
l'amène à tracer sur le papier l'idéal de la vertu. Société, gouvernement,
mœurs, lois, ordre public, tout le programme de la conversation de Mme de
Boufflers défile dans ces épîtres, sans que la femme qui tient la plume
paraisse y songer: ce sont des thèmes qu'elle rencontre naturellement «à
travers choux», et dont elle descend plus naturellement encore pour en venir
à un petit singe qui lui a fait caca dans la main.
Rien de trop ardu, rien de trop viril pour cette philosophie épistolaire de la
femme: elle s'entretient avec sa raison personnelle, son instinct naturel, de
la peur du néant, de la crainte de la mort, qu'elle appelle avec Young «la
propriétaire du genre humain». En se jouant, en riant, elle enfile, comme
elle dit, la plus profonde métaphysique, une métaphysique «à quatre
deniers». Elle soulève les problèmes psychologiques; elle estime les
théories, les systèmes, elle les réduit en principes courts et substantiels.
terre avec résignation... [566]»
Toutefois la verve folle, le bavardage pétillant, l'esprit étourdissant, ne sont
point le plus grand signe des lettres de femmes du dix-huitième siècle. Les
correspondances montrent, encore plus que les conversations, un caractère
de sérieux et de profondeur chez la femme. Le fond le plus ordinaire du
genre épistolaire n'est plus, comme au siècle précédent, le tableau, l'image,
la peinture. La lettre se remplit de réflexions, de pensées: l'analyse, le
jugement, l'idée y entrent et s'y font la place la plus large. Le bruit mondain
y passe, les chansons, les anecdotes y ont leur écho, mais dans un coin, dans
un retour de page, et comme en post-scriptum. Ce qui y parle le plus haut,
ce sont des théories morales. La lettre a, comme celle qui l'écrit, ce que Mme
de Créqui appelait «des moments de solidité». Qu'on feuillette ces feuilles
légères et frémissantes échappées à la main des femmes les plus mondaines
et les plus dissipées d'apparence: la pensée de la femme y soulève les
questions les plus grandes et les plus délicates. Elle y interroge à tout
moment l'âme humaine dans son âme. Elle s'élève à des réflexions sur le
bonheur; elle définit, elle indique les goûts et les passions qui peuvent y
mener. Elle apprécie et pèse les préjugés sociaux. A propos d'un livre
nouveau, dont elle montre d'un mot «la pauvreté pomponnée», à propos
d'une gloire vivante dont elle discerne «les manigances», elle laisse tomber
des réflexions sur le bien et le mal moral, sur la morale humaine, sur
l'origine et la légitimité des passions. Le portrait d'un charlatan de vertu
l'amène à tracer sur le papier l'idéal de la vertu. Société, gouvernement,
mœurs, lois, ordre public, tout le programme de la conversation de Mme de
Boufflers défile dans ces épîtres, sans que la femme qui tient la plume
paraisse y songer: ce sont des thèmes qu'elle rencontre naturellement «à
travers choux», et dont elle descend plus naturellement encore pour en venir
à un petit singe qui lui a fait caca dans la main.
Rien de trop ardu, rien de trop viril pour cette philosophie épistolaire de la
femme: elle s'entretient avec sa raison personnelle, son instinct naturel, de
la peur du néant, de la crainte de la mort, qu'elle appelle avec Young «la
propriétaire du genre humain». En se jouant, en riant, elle enfile, comme
elle dit, la plus profonde métaphysique, une métaphysique «à quatre
deniers». Elle soulève les problèmes psychologiques; elle estime les
théories, les systèmes, elle les réduit en principes courts et substantiels.
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Après Grotius, Puffendorff, Barbeyrac, elle parle du droit naturel en
quelques lignes; après Fénelon, elle refait l'éducation des filles en quelques
pages. Un moi qui réfléchit, qui juge, qui compare, qui se rend compte de
lectures faites, selon le mot d'une femme, moralistement, un moi qui
n'accepte rien de l'opinion des autres, et qui raisonne sur ses sensations, sur
ses doutes, sur sa religion même, sur tout ce qu'il sait, sur tout ce qu'il sent,
sur tout ce qu'il croit, voilà ce qu'on est étonné de trouver dans ces lettres de
femmes du dix-huitième siècle, où tant de finesse se joint à tant de
perspicacité, tant de hauteur à tant de délicatesse, tant de force d'esprit à si
peu de discipline morale. La pensée y règne, elle y maîtrise l'imagination,
elle y laisse à peine parler le cœur; elle y fait taire la sensation sous la
formule, le sentiment sous la définition, la passion sous l'axiome. Et à force
d'aiguiser cet esprit de dissertation philosophique et de personnalité
critique, à peine si la réflexion et la pensée laissent à la fin du siècle la
tendresse et le cri de l'âme aux lettres de la femme [567].
De l'intelligence spirituelle de la femme du dix-huitième siècle il reste
encore cette preuve: son amour des lettres. Les femmes de ce temps vivent
avec les lettres dans une communion familière, dans une intimité
journalière. On perçoit chez toutes un fondement, une éducation, un coin de
littérature. Au milieu de cette société si occupée des choses de la pensée et
de l'esprit, dans ces hôtels, dans ces châteaux, qui tous ont leur
bibliothèque [568], la femme se fortifie par la lecture, dont elle a puisé le goût
dans l'ennui du couvent [569]. Elle vit dans l'air des livres, elle se soutient par
eux; et à tout instant ses correspondances accusent les sérieuses distractions
qu'elle leur demande, toute la nourriture qu'elle tire des volumes les plus
graves, des œuvres de philosophie, des récits d'histoire, au sortir du libelle
du jour et de la nouveauté courante. De là, une culture littéraire que
développent encore les modes des salons, le passe-temps des traductions,
les amusements d'usage, de certaines épreuves d'esprit exigées de la femme,
et qui lui mettent si souvent dans ce temps la plume à la main. C'est la rime
d'une chanson, l'imagination d'un conte, la définition de deux synonymes, la
composition d'un proverbe, toutes sortes de petits jeux qui excitent sa
facilité, aiguisent son invention, l'habituent, l'exercent sans fatigue au
quelques lignes; après Fénelon, elle refait l'éducation des filles en quelques
pages. Un moi qui réfléchit, qui juge, qui compare, qui se rend compte de
lectures faites, selon le mot d'une femme, moralistement, un moi qui
n'accepte rien de l'opinion des autres, et qui raisonne sur ses sensations, sur
ses doutes, sur sa religion même, sur tout ce qu'il sait, sur tout ce qu'il sent,
sur tout ce qu'il croit, voilà ce qu'on est étonné de trouver dans ces lettres de
femmes du dix-huitième siècle, où tant de finesse se joint à tant de
perspicacité, tant de hauteur à tant de délicatesse, tant de force d'esprit à si
peu de discipline morale. La pensée y règne, elle y maîtrise l'imagination,
elle y laisse à peine parler le cœur; elle y fait taire la sensation sous la
formule, le sentiment sous la définition, la passion sous l'axiome. Et à force
d'aiguiser cet esprit de dissertation philosophique et de personnalité
critique, à peine si la réflexion et la pensée laissent à la fin du siècle la
tendresse et le cri de l'âme aux lettres de la femme [567].
De l'intelligence spirituelle de la femme du dix-huitième siècle il reste
encore cette preuve: son amour des lettres. Les femmes de ce temps vivent
avec les lettres dans une communion familière, dans une intimité
journalière. On perçoit chez toutes un fondement, une éducation, un coin de
littérature. Au milieu de cette société si occupée des choses de la pensée et
de l'esprit, dans ces hôtels, dans ces châteaux, qui tous ont leur
bibliothèque [568], la femme se fortifie par la lecture, dont elle a puisé le goût
dans l'ennui du couvent [569]. Elle vit dans l'air des livres, elle se soutient par
eux; et à tout instant ses correspondances accusent les sérieuses distractions
qu'elle leur demande, toute la nourriture qu'elle tire des volumes les plus
graves, des œuvres de philosophie, des récits d'histoire, au sortir du libelle
du jour et de la nouveauté courante. De là, une culture littéraire que
développent encore les modes des salons, le passe-temps des traductions,
les amusements d'usage, de certaines épreuves d'esprit exigées de la femme,
et qui lui mettent si souvent dans ce temps la plume à la main. C'est la rime
d'une chanson, l'imagination d'un conte, la définition de deux synonymes, la
composition d'un proverbe, toutes sortes de petits jeux qui excitent sa
facilité, aiguisent son invention, l'habituent, l'exercent sans fatigue au
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métier d'écrivain. A côté de toutes les femmes auteurs par état, touchant à
tous les genres, depuis le poëme épique jusqu'au théâtre forain, la liste ne
finirait pas des femmes de la société auteurs sans prétention, par occasion,
par entraînement, presque par mégarde. Il est un moment où dans le monde
de Mme d'Épinay chacune ébauche son roman: et quelle est celle qui n'a pas
cédé à celle mode si répandue des portraits, faisant peindre à toute femme
sa société, ses amis, les femmes de sa connaissance avec des touches de
style à la Carmontelle [570]?
Touchant ainsi à la littérature par tous ses goûts, s'en approchant de toutes
façons, la femme du dix-huitième siècle est la patronne des lettres. Par
l'attention qu'elle leur donne, par la curiosité qu'elle en a, par l'amusement
qu'elle y cherche, par la protection qu'elle leur accorde, elle les attache à sa
personne, elle les attire vers son sexe, elle les dirige et les gouverne. Et tout
ce que le dix-huitième siècle écrit ne semble-t-il pas en effet écrit à ses
genoux, comme ce poëme des Jardins, crayonné sur les patrons de broderie
d'une femme, sur le papier enveloppant son ouvrage de tapisserie [571]? La
femme est la muse et le conseil de l'écrivain, la femme est le juge, le public
souverain des lettres. Les théories philosophiques, souvent inspirées par
elle [572], doivent lui plaire, elles doivent l'aborder avec un sourire, si elles
veulent avoir la vogue et le retentissement. Les questions de science
s'enjoliveront à la Fontenelle, pour être entre ses mains comme le joujou des
secrets du ciel et du globe. L'économie politique elle-même prendra l'esprit
de Morellet et la verve de Galiani pour être accueillie par l'esprit de la
femme. La pensée n'aura pas une manifestation, l'intelligence ne revêtira
pas une forme, l'esprit n'imaginera pas un ton, l'ennui même ne prendra pas
un déguisement qui ne soit un hommage à cette maîtresse toute-puissante
réglant le prix des œuvres et l'estime des auteurs [573]. Voyez-la régner au
théâtre: son caprice est le destin des premières représentations. Elle décide
de la victoire ou de la défaite des vanités d'auteurs. Elle commande, mieux
que la Morlière, à toute une salle. Son applaudissement sauve la tragédie
qui chute: un de ses bâillements tue la comédie qui réussit. C'est elle qui fait
jouer les pièces, les fait sortir du portefeuille de l'homme de lettres, les
retouche, les annote, les impose aux comités, aux ministres, au roi même;
c'est elle qui fait monter sur la scène les Philosophes et Figaro. Sans son
patronage, sans la recommandation de son engouement, on n'est ni joué, ni
applaudi, ni même lu. Tout genre de littérature, toute espèce d'écrivain,
tous les genres, depuis le poëme épique jusqu'au théâtre forain, la liste ne
finirait pas des femmes de la société auteurs sans prétention, par occasion,
par entraînement, presque par mégarde. Il est un moment où dans le monde
de Mme d'Épinay chacune ébauche son roman: et quelle est celle qui n'a pas
cédé à celle mode si répandue des portraits, faisant peindre à toute femme
sa société, ses amis, les femmes de sa connaissance avec des touches de
style à la Carmontelle [570]?
Touchant ainsi à la littérature par tous ses goûts, s'en approchant de toutes
façons, la femme du dix-huitième siècle est la patronne des lettres. Par
l'attention qu'elle leur donne, par la curiosité qu'elle en a, par l'amusement
qu'elle y cherche, par la protection qu'elle leur accorde, elle les attache à sa
personne, elle les attire vers son sexe, elle les dirige et les gouverne. Et tout
ce que le dix-huitième siècle écrit ne semble-t-il pas en effet écrit à ses
genoux, comme ce poëme des Jardins, crayonné sur les patrons de broderie
d'une femme, sur le papier enveloppant son ouvrage de tapisserie [571]? La
femme est la muse et le conseil de l'écrivain, la femme est le juge, le public
souverain des lettres. Les théories philosophiques, souvent inspirées par
elle [572], doivent lui plaire, elles doivent l'aborder avec un sourire, si elles
veulent avoir la vogue et le retentissement. Les questions de science
s'enjoliveront à la Fontenelle, pour être entre ses mains comme le joujou des
secrets du ciel et du globe. L'économie politique elle-même prendra l'esprit
de Morellet et la verve de Galiani pour être accueillie par l'esprit de la
femme. La pensée n'aura pas une manifestation, l'intelligence ne revêtira
pas une forme, l'esprit n'imaginera pas un ton, l'ennui même ne prendra pas
un déguisement qui ne soit un hommage à cette maîtresse toute-puissante
réglant le prix des œuvres et l'estime des auteurs [573]. Voyez-la régner au
théâtre: son caprice est le destin des premières représentations. Elle décide
de la victoire ou de la défaite des vanités d'auteurs. Elle commande, mieux
que la Morlière, à toute une salle. Son applaudissement sauve la tragédie
qui chute: un de ses bâillements tue la comédie qui réussit. C'est elle qui fait
jouer les pièces, les fait sortir du portefeuille de l'homme de lettres, les
retouche, les annote, les impose aux comités, aux ministres, au roi même;
c'est elle qui fait monter sur la scène les Philosophes et Figaro. Sans son
patronage, sans la recommandation de son engouement, on n'est ni joué, ni
applaudi, ni même lu. Tout genre de littérature, toute espèce d'écrivain,
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toute brochure, tout volume, et le chef-d'œuvre même, a besoin qu'elle lui
signe son passe-port, qu'elle lui ouvre la publicité. Le livre qu'elle adopte
est vendu: elle en place elle-même les exemplaires en quelques jours, qu'il
soit de Rousseau ou de la Bletterie [574]. L'homme qu'elle pousse est arrivé, il
est célèbre, célèbre comme la Harpe, célèbre comme Marmontel. Pensions,
priviléges de journaux, parts du Mercure, tout ce que le ministère laisse
tomber d'argent et de grâces sur les lettres est emporté par elle et ne va qu'à
ses clients. La fortune des Suard est son ouvrage. Elle est le succès, elle est
la faveur; et quel peuple d'obligés elle a sous elle! C'est Robé protégé par la
duchesse d'Olonne [575]; c'est Roucher protégé par la comtesse de Bussy;
c'est Rousseau protégé par la maréchale de Luxembourg; c'est Voltaire
protégé par Mme de Richelieu, qui exige du garde des sceaux la promesse de
ne rien faire contre Voltaire sans la prévenir [576]; c'est l'abbé Barthélemy
protégé par Mme de Choiseul; c'est Colardeau protégé par Mme de la
Vieuxville; c'est d'Arnaud protégé par Mme de Tessé; c'est Voisenon protégé
par la comtesse Turpin; c'est M. de Guibert protégé par Mlle de Lespinasse;
c'est Dorat protégé par Mme de Beauharnais; c'est Florian protégé par Mme
de Chartres et par Mme de Lamballe; ce sont tant d'autres que la femme
défend, prône, soutient, rente de sa bourse, pousse à l'Académie [577]. Car
l'Académie en ce temps ne résiste pas plus à la femme que le public et
l'opinion. Pendant tout le siècle, n'est-ce point la femme qui dresse ses listes
de candidats? Elle la remplit de ses amis, elle l'ouvre et la ferme. Elle en a
la clef, elle en possède les voix. Et il y a des fauteuils qui semblent lui être
affermés, et où elle met un homme pour y mettre son nom. Elle accorde ou
retire l'immortalité aux vivants; elle donne la gloire présente; elle punit par
une sorte d'impopularité la célébrité même du talent qui ne lui agrée pas [578].
Thomas, qui n'a pas pour lui le parti des femmes, reste obscur avec une
réputation. Et pourquoi encore aujourd'hui le nom de Diderot est-il placé si
au-dessous du nom de Voltaire et du nom de Rousseau? C'est qu'il n'a pas
été lancé dans le grand courant des gloires reconnues, acclamées par la
femme du dix-huitième siècle, consacrées et comme bénies par son
enthousiasme.
Et la femme du dix-huitième siècle ne représente pas seulement la faveur et
la fortune des lettres: elle personnifie encore la mode et le succès des arts.
Ces grâces d'un temps, les arts relèvent d'elle. Elle leur donne l'accord et le
ton, elle les encourage et leur sourit. Elle fait leur idéal avec son goût, leur
signe son passe-port, qu'elle lui ouvre la publicité. Le livre qu'elle adopte
est vendu: elle en place elle-même les exemplaires en quelques jours, qu'il
soit de Rousseau ou de la Bletterie [574]. L'homme qu'elle pousse est arrivé, il
est célèbre, célèbre comme la Harpe, célèbre comme Marmontel. Pensions,
priviléges de journaux, parts du Mercure, tout ce que le ministère laisse
tomber d'argent et de grâces sur les lettres est emporté par elle et ne va qu'à
ses clients. La fortune des Suard est son ouvrage. Elle est le succès, elle est
la faveur; et quel peuple d'obligés elle a sous elle! C'est Robé protégé par la
duchesse d'Olonne [575]; c'est Roucher protégé par la comtesse de Bussy;
c'est Rousseau protégé par la maréchale de Luxembourg; c'est Voltaire
protégé par Mme de Richelieu, qui exige du garde des sceaux la promesse de
ne rien faire contre Voltaire sans la prévenir [576]; c'est l'abbé Barthélemy
protégé par Mme de Choiseul; c'est Colardeau protégé par Mme de la
Vieuxville; c'est d'Arnaud protégé par Mme de Tessé; c'est Voisenon protégé
par la comtesse Turpin; c'est M. de Guibert protégé par Mlle de Lespinasse;
c'est Dorat protégé par Mme de Beauharnais; c'est Florian protégé par Mme
de Chartres et par Mme de Lamballe; ce sont tant d'autres que la femme
défend, prône, soutient, rente de sa bourse, pousse à l'Académie [577]. Car
l'Académie en ce temps ne résiste pas plus à la femme que le public et
l'opinion. Pendant tout le siècle, n'est-ce point la femme qui dresse ses listes
de candidats? Elle la remplit de ses amis, elle l'ouvre et la ferme. Elle en a
la clef, elle en possède les voix. Et il y a des fauteuils qui semblent lui être
affermés, et où elle met un homme pour y mettre son nom. Elle accorde ou
retire l'immortalité aux vivants; elle donne la gloire présente; elle punit par
une sorte d'impopularité la célébrité même du talent qui ne lui agrée pas [578].
Thomas, qui n'a pas pour lui le parti des femmes, reste obscur avec une
réputation. Et pourquoi encore aujourd'hui le nom de Diderot est-il placé si
au-dessous du nom de Voltaire et du nom de Rousseau? C'est qu'il n'a pas
été lancé dans le grand courant des gloires reconnues, acclamées par la
femme du dix-huitième siècle, consacrées et comme bénies par son
enthousiasme.
Et la femme du dix-huitième siècle ne représente pas seulement la faveur et
la fortune des lettres: elle personnifie encore la mode et le succès des arts.
Ces grâces d'un temps, les arts relèvent d'elle. Elle leur donne l'accord et le
ton, elle les encourage et leur sourit. Elle fait leur idéal avec son goût, leur
Page 230
vogue avec son approbation. Et de Watteau à Greuze, pas un grand nom ne
s'élève, pas un talent, pas un génie n'est reconnu, s'il n'a eu le mérite de
plaire à la femme, s'il n'a caressé, touché, flatté son regard et courtisé son
sexe.
La femme aime l'art, elle l'apprécie, elle le pratique comme les lettres, en se
jouant, par passe-temps et par instinct naturel. C'est le siècle de ces
agréables talents d'amateurs qui mettent le crayon, la pointe même aux
mains des jolies femmes. C'est le temps des dessins improvisés sur une
table de salon, de ces eaux-fortes, piquantes et naïves, égratignées, semble-
t-il, sur le cuivre avec une épingle détachée d'un ruban. Mme Doublet trace
le profil de son ami Falconnet. La marquise de la Fare fait le portrait de la
Harpe [579]. Et le dessin fini n'est pas toujours abandonné à la gravure de
Caylus ou de Mariette. Sur une planche vernie par quelque peintre habitué
de la maison, la femme découvre le cuivre. Elle tente une eau-forte qu'elle
se plaît à distribuer aux personnes de sa société intime. Et au-dessous de
Mme de Pompadour qui laisse une œuvre, que de femmes, depuis la
duchesse jusqu'à la petite bourgeoise, signent d'un nom fameux ou d'un nom
inconnu une petite planche, joie du collectionneur qui la trouve sur les quais
en feuilletant quelque vieux carton où elle dort [580]!
De cette protection des écrivains, de cette présidence des lettres, de ce
gouvernement des hommes et des œuvres de l'esprit, qui, en atteignant les
hommes et les œuvres de l'art, ne laisse aucune des manifestations du temps
en dehors de la domination de la femme, la femme tire comme un pouvoir
répandu dans l'air et qui plane au-dessus du siècle. La femme, en effet, n'est
point seulement, depuis 1700 jusqu'en 1789, le ressort magnifique qui met
tout en mouvement: elle semble une puissance d'ordre supérieur, la reine
des pensées de la France. Elle est l'idée placée au haut de la société, vers
laquelle les yeux sont levés, vers laquelle les âmes sont tendues. Elle est la
figure devant laquelle on s'agenouille, la forme qu'on adore. Tout ce qu'une
religion attire à elle d'illusions, de prières, d'aspirations, d'élancements, de
soumissions et de croyances se tournent insensiblement vers la femme. La
femme fait ce que fait la foi, elle remplit les esprits et les cœurs, et elle est,
pendant que règnent Louis XV et Voltaire, ce qui met du ciel dans un siècle
s'élève, pas un talent, pas un génie n'est reconnu, s'il n'a eu le mérite de
plaire à la femme, s'il n'a caressé, touché, flatté son regard et courtisé son
sexe.
La femme aime l'art, elle l'apprécie, elle le pratique comme les lettres, en se
jouant, par passe-temps et par instinct naturel. C'est le siècle de ces
agréables talents d'amateurs qui mettent le crayon, la pointe même aux
mains des jolies femmes. C'est le temps des dessins improvisés sur une
table de salon, de ces eaux-fortes, piquantes et naïves, égratignées, semble-
t-il, sur le cuivre avec une épingle détachée d'un ruban. Mme Doublet trace
le profil de son ami Falconnet. La marquise de la Fare fait le portrait de la
Harpe [579]. Et le dessin fini n'est pas toujours abandonné à la gravure de
Caylus ou de Mariette. Sur une planche vernie par quelque peintre habitué
de la maison, la femme découvre le cuivre. Elle tente une eau-forte qu'elle
se plaît à distribuer aux personnes de sa société intime. Et au-dessous de
Mme de Pompadour qui laisse une œuvre, que de femmes, depuis la
duchesse jusqu'à la petite bourgeoise, signent d'un nom fameux ou d'un nom
inconnu une petite planche, joie du collectionneur qui la trouve sur les quais
en feuilletant quelque vieux carton où elle dort [580]!
De cette protection des écrivains, de cette présidence des lettres, de ce
gouvernement des hommes et des œuvres de l'esprit, qui, en atteignant les
hommes et les œuvres de l'art, ne laisse aucune des manifestations du temps
en dehors de la domination de la femme, la femme tire comme un pouvoir
répandu dans l'air et qui plane au-dessus du siècle. La femme, en effet, n'est
point seulement, depuis 1700 jusqu'en 1789, le ressort magnifique qui met
tout en mouvement: elle semble une puissance d'ordre supérieur, la reine
des pensées de la France. Elle est l'idée placée au haut de la société, vers
laquelle les yeux sont levés, vers laquelle les âmes sont tendues. Elle est la
figure devant laquelle on s'agenouille, la forme qu'on adore. Tout ce qu'une
religion attire à elle d'illusions, de prières, d'aspirations, d'élancements, de
soumissions et de croyances se tournent insensiblement vers la femme. La
femme fait ce que fait la foi, elle remplit les esprits et les cœurs, et elle est,
pendant que règnent Louis XV et Voltaire, ce qui met du ciel dans un siècle
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sans Dieu. Tout s'empresse à son culte, tous travaillent à son ascension:
l'idolâtrie la soulève de terre par toutes ses mains. Pas un écrivain qui ne la
chante, pas une plume qui ne lui donne une aile: elle a jusque dans les villes
de province des poëtes voués à son culte, des poëtes qui lui
appartiennent [581]; et de l'encens que jettent sous ses pieds les Dorat et les
Gentil-Bernard se forme ce nuage d'apothéose, traversé de vols de colombes
et de chutes de fleurs, qui est son trône et son autel. La prose, les vers, les
pinceaux, les ciseaux et les lyres donnent à son enchantement comme une
divinité: et la femme arrive à être pour le dix-huitième siècle, non-
seulement le dieu du bonheur, du plaisir, de l'amour, mais l'être poétique,
l'être sacré par excellence, le but de toute élévation morale, l'idéal humain
incarné dans un sexe de l'humanité.
l'idolâtrie la soulève de terre par toutes ses mains. Pas un écrivain qui ne la
chante, pas une plume qui ne lui donne une aile: elle a jusque dans les villes
de province des poëtes voués à son culte, des poëtes qui lui
appartiennent [581]; et de l'encens que jettent sous ses pieds les Dorat et les
Gentil-Bernard se forme ce nuage d'apothéose, traversé de vols de colombes
et de chutes de fleurs, qui est son trône et son autel. La prose, les vers, les
pinceaux, les ciseaux et les lyres donnent à son enchantement comme une
divinité: et la femme arrive à être pour le dix-huitième siècle, non-
seulement le dieu du bonheur, du plaisir, de l'amour, mais l'être poétique,
l'être sacré par excellence, le but de toute élévation morale, l'idéal humain
incarné dans un sexe de l'humanité.
Page 232
X
L'AME DE LA FEMME
Quand le dix-huitième siècle, ses conventions, ses exemples, le bon goût, le
bon ton du monde, les leçons de la vie, ont renouvelé complétement
l'éducation et presque la nature de la femme, quand ils l'ont dépouillée de
tout naturel, de toute timidité, de toute simplicité, la femme devient ce type
des mœurs sociales: la caillette.
Le croquis que Duclos en a tracé, d'un tour de plume et à main levée, dans
les Confessions du comte de ***, n'est qu'une esquisse légère et
superficielle. Il a seulement effleuré cette physionomie dans son apparence,
et l'on ne voit guère se dessiner, sous sa touche vive mais banale, que la
femme légère, étourdie et vide de tous les temps. C'est, dit-il à peu près, une
espèce au cœur et à l'esprit froids et stériles, occupée sans cesse de petits
objets, rapportant tout à une minutie dont elle sera frappée, aimant à
paraître instruite, vivant dans la tracasserie comme dans son élément,
faisant son occupation des décisions sur les modes et les ajustements,
coupant la conversation pour dire que les taffetas de l'année sont
effroyables, prenant un amant comme une robe parée, parce que c'est
l'usage, incommode dans les affaires, ennuyeuse dans les plaisirs. Et Duclos
s'en tient à ce portrait.
La caillette est au dix-huitième siècle une figure plus particulière, plus
significative. Elle n'est point seulement la suprême expression de la femme,
de ses sens généraux, de son humeur commune; avec les nerfs, la cervelle,
les fièvres et les inconstances de son sexe, elle représente son temps et le
particularise en ce qu'il a de plus propre et de plus délicat. Elle est avant
tout le produit, le résultat, l'exemple le plus sensible, l'image la plus
L'AME DE LA FEMME
Quand le dix-huitième siècle, ses conventions, ses exemples, le bon goût, le
bon ton du monde, les leçons de la vie, ont renouvelé complétement
l'éducation et presque la nature de la femme, quand ils l'ont dépouillée de
tout naturel, de toute timidité, de toute simplicité, la femme devient ce type
des mœurs sociales: la caillette.
Le croquis que Duclos en a tracé, d'un tour de plume et à main levée, dans
les Confessions du comte de ***, n'est qu'une esquisse légère et
superficielle. Il a seulement effleuré cette physionomie dans son apparence,
et l'on ne voit guère se dessiner, sous sa touche vive mais banale, que la
femme légère, étourdie et vide de tous les temps. C'est, dit-il à peu près, une
espèce au cœur et à l'esprit froids et stériles, occupée sans cesse de petits
objets, rapportant tout à une minutie dont elle sera frappée, aimant à
paraître instruite, vivant dans la tracasserie comme dans son élément,
faisant son occupation des décisions sur les modes et les ajustements,
coupant la conversation pour dire que les taffetas de l'année sont
effroyables, prenant un amant comme une robe parée, parce que c'est
l'usage, incommode dans les affaires, ennuyeuse dans les plaisirs. Et Duclos
s'en tient à ce portrait.
La caillette est au dix-huitième siècle une figure plus particulière, plus
significative. Elle n'est point seulement la suprême expression de la femme,
de ses sens généraux, de son humeur commune; avec les nerfs, la cervelle,
les fièvres et les inconstances de son sexe, elle représente son temps et le
particularise en ce qu'il a de plus propre et de plus délicat. Elle est avant
tout le produit, le résultat, l'exemple le plus sensible, l'image la plus
Page 233
achevée des recherches et des caprices d'esprit de la France. Et peut-être ne
saurait-on entrer plus avant dans la connaissance familière de ce siècle de la
femme, le toucher de plus près, que par ce personnage où semblent se
montrer à la fois comme une exagération de la femme et comme un excès
du temps.
Ce qu'on pourrait appeler l'âme extérieure du dix-huitième siècle, la
mobilité, la vivacité, tout ce mouvement de petites grâces, tout ce bruit de
petits riens, c'est l'âme même de la caillette. La caillette représente en elle le
dédain du monde qui l'entoure pour le sérieux de la vie, le sourire dont il
couvre tout, sa peur des choses graves, des devoirs pesants, sa manie d'être
toujours à voltiger sur ce qu'il dit, ce qu'il fait, ce qu'il pense. Idées courtes,
réflexions qui sautent, folies volantes, passe-temps légers, l'étourderie de la
tête et du cœur, elle a le fond, tous les dehors, l'affection de l'inconsistance
et de la légèreté évaporée. Elle reflète, elle affiche la nouvelle philosophie
de son sexe, son horreur de toute pensée commune, grossière, bourgeoise,
gothique, son détachement de tous les préjugés dans lesquels les siècles
précédents avaient fait tenir le bonheur, les devoirs, la considération de la
femme. Son idéal en toutes choses et de tous les côtés est fait de petitesse,
de brièveté, d'agrément: il le lui faut piquant, si l'on peut dire, et comme
taillé sur la grandeur et la longueur d'une brochure à la mode. Une
récréation courante qu'on prend, qu'on feuillette et qu'on rejette, il n'est que
cela pour parler à son imagination. On croirait voir, dans cette créature
factice, la poupée modèle des goûts de cette civilisation extrême. Ce ne sont
que jacasseries, minauderies, gentillesses raffinées. Il y a dans toute sa
personne comme une sorte de corruption exquise des sentiments et des
expressions. A force de se travailler, elle arrive à personnifier en elle «cette
quintessence du joli et de l'aimable», qui est alors dans les personnes la
perfection de l'élégance, comme il est, dans les choses, l'absolu du beau.
Elle dégage d'elle-même, ainsi que d'une grossière enveloppe, un nouvel
être social auquel une sensibilité plus subtile révèle tout un ordre
d'impressions, de plaisirs et de souffrances inconnu aux générations
précédentes, à l'humanité d'avant 1700. Elle devient la femme aux nerfs
grisés, enfiévrée par le monde, les paradoxes des soupers, les mots
pétillants, le bruit des jours et des nuits, emportée dans ce tourbillon au bout
duquel elle trouve cette folle et coquette ivresse des grâces du dix-huitième
saurait-on entrer plus avant dans la connaissance familière de ce siècle de la
femme, le toucher de plus près, que par ce personnage où semblent se
montrer à la fois comme une exagération de la femme et comme un excès
du temps.
Ce qu'on pourrait appeler l'âme extérieure du dix-huitième siècle, la
mobilité, la vivacité, tout ce mouvement de petites grâces, tout ce bruit de
petits riens, c'est l'âme même de la caillette. La caillette représente en elle le
dédain du monde qui l'entoure pour le sérieux de la vie, le sourire dont il
couvre tout, sa peur des choses graves, des devoirs pesants, sa manie d'être
toujours à voltiger sur ce qu'il dit, ce qu'il fait, ce qu'il pense. Idées courtes,
réflexions qui sautent, folies volantes, passe-temps légers, l'étourderie de la
tête et du cœur, elle a le fond, tous les dehors, l'affection de l'inconsistance
et de la légèreté évaporée. Elle reflète, elle affiche la nouvelle philosophie
de son sexe, son horreur de toute pensée commune, grossière, bourgeoise,
gothique, son détachement de tous les préjugés dans lesquels les siècles
précédents avaient fait tenir le bonheur, les devoirs, la considération de la
femme. Son idéal en toutes choses et de tous les côtés est fait de petitesse,
de brièveté, d'agrément: il le lui faut piquant, si l'on peut dire, et comme
taillé sur la grandeur et la longueur d'une brochure à la mode. Une
récréation courante qu'on prend, qu'on feuillette et qu'on rejette, il n'est que
cela pour parler à son imagination. On croirait voir, dans cette créature
factice, la poupée modèle des goûts de cette civilisation extrême. Ce ne sont
que jacasseries, minauderies, gentillesses raffinées. Il y a dans toute sa
personne comme une sorte de corruption exquise des sentiments et des
expressions. A force de se travailler, elle arrive à personnifier en elle «cette
quintessence du joli et de l'aimable», qui est alors dans les personnes la
perfection de l'élégance, comme il est, dans les choses, l'absolu du beau.
Elle dégage d'elle-même, ainsi que d'une grossière enveloppe, un nouvel
être social auquel une sensibilité plus subtile révèle tout un ordre
d'impressions, de plaisirs et de souffrances inconnu aux générations
précédentes, à l'humanité d'avant 1700. Elle devient la femme aux nerfs
grisés, enfiévrée par le monde, les paradoxes des soupers, les mots
pétillants, le bruit des jours et des nuits, emportée dans ce tourbillon au bout
duquel elle trouve cette folle et coquette ivresse des grâces du dix-huitième
Page 234
siècle: le papillotage,—un mot trouvé par le temps pour peindre le plus
précieux de son amabilité et le plus fin de son génie féminin [582].
Sous cette fièvre des manières, sous toutes ces dissipations de l'imagination
et de la vie, il reste quelque chose d'inapaisé, d'inassouvi et de vide au fond
de la femme du dix-huitième siècle. Sa vivacité, son affectation, son
empressement aux fantaisies, semblent une inquiétude; et l'impatience d'un
malaise apparaît dans cette continuelle recherche de l'agrément, dans ce
furieux appétit de plaisir. La femme se prodigue de tous côtés comme si elle
voulait se répandre hors d'elle-même. Mais c'est vainement qu'elle s'agite,
qu'elle cherche autour d'elle une sorte de délivrance; elle a beau se plonger,
se noyer dans ce que le temps appelle «un océan de mondes», courir au-
devant des distractions, des visages nouveaux, de ces liaisons passagères, de
ces amis de rencontre, pour lesquels le siècle invente le mot connaissances;
dîners, soupers, fêtes, voyages de plaisir, tables toujours remplies, salons
toujours murmurants, défilé continu de personnages, variété des nouvelles,
des visages, des masques, des toilettes, des ridicules, tout ce spectacle sans
cesse changeant ne peut remplir entièrement la femme de son bruit. Que ses
nuits se brûlent aux bougies, qu'elle appelle à mesure qu'elle vieillit plus de
mouvement autour d'elle, elle finit toujours par retomber sur elle-même:
elle se retrouve en voulant se fuir, et elle s'avoue tout bas la souffrance qui
la ronge. Elle reconnaît en elle le mal secret, le mal incurable que ce siècle
porte en lui et qu'il traîne partout en souriant: l'ennui.
Prenez garde en effet. Ne vous laissez pas tromper aux apparences de ce
monde, à la réputation qu'il s'est faite par ses dehors; allez au-delà de ce
qu'il montre, touchez à ce qu'il laisse échapper: que trouverez-vous comme
mobile de ses agitations, comme excuse de ses scandales, comme expiation
de ses fautes? L'ennui. Là est le fond du temps, le grand signe et le grand
secret de cette société. Nous avons essayé de peindre ailleurs [583], dans ses
caractères généraux, dans l'ensemble de ses influences, ce principe de mort
qui se glisse partout sous le règne de Louis XV et apporte à l'âme de la
France ces défaillances, tant de dégoût, un si singulier désenchantement de
son courage et de son initiative. Du haut en bas de l'échelle sociale, nous
avons montré le mal croissant d'ordre en ordre, en bas éclatant brutalement
précieux de son amabilité et le plus fin de son génie féminin [582].
Sous cette fièvre des manières, sous toutes ces dissipations de l'imagination
et de la vie, il reste quelque chose d'inapaisé, d'inassouvi et de vide au fond
de la femme du dix-huitième siècle. Sa vivacité, son affectation, son
empressement aux fantaisies, semblent une inquiétude; et l'impatience d'un
malaise apparaît dans cette continuelle recherche de l'agrément, dans ce
furieux appétit de plaisir. La femme se prodigue de tous côtés comme si elle
voulait se répandre hors d'elle-même. Mais c'est vainement qu'elle s'agite,
qu'elle cherche autour d'elle une sorte de délivrance; elle a beau se plonger,
se noyer dans ce que le temps appelle «un océan de mondes», courir au-
devant des distractions, des visages nouveaux, de ces liaisons passagères, de
ces amis de rencontre, pour lesquels le siècle invente le mot connaissances;
dîners, soupers, fêtes, voyages de plaisir, tables toujours remplies, salons
toujours murmurants, défilé continu de personnages, variété des nouvelles,
des visages, des masques, des toilettes, des ridicules, tout ce spectacle sans
cesse changeant ne peut remplir entièrement la femme de son bruit. Que ses
nuits se brûlent aux bougies, qu'elle appelle à mesure qu'elle vieillit plus de
mouvement autour d'elle, elle finit toujours par retomber sur elle-même:
elle se retrouve en voulant se fuir, et elle s'avoue tout bas la souffrance qui
la ronge. Elle reconnaît en elle le mal secret, le mal incurable que ce siècle
porte en lui et qu'il traîne partout en souriant: l'ennui.
Prenez garde en effet. Ne vous laissez pas tromper aux apparences de ce
monde, à la réputation qu'il s'est faite par ses dehors; allez au-delà de ce
qu'il montre, touchez à ce qu'il laisse échapper: que trouverez-vous comme
mobile de ses agitations, comme excuse de ses scandales, comme expiation
de ses fautes? L'ennui. Là est le fond du temps, le grand signe et le grand
secret de cette société. Nous avons essayé de peindre ailleurs [583], dans ses
caractères généraux, dans l'ensemble de ses influences, ce principe de mort
qui se glisse partout sous le règne de Louis XV et apporte à l'âme de la
France ces défaillances, tant de dégoût, un si singulier désenchantement de
son courage et de son initiative. Du haut en bas de l'échelle sociale, nous
avons montré le mal croissant d'ordre en ordre, en bas éclatant brutalement
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par le cynisme du suicide, en haut s'incarnant dans un maître qui promène
des petits appartements au Parc aux cerfs l'ennui d'un peuple dans l'ennui
d'un roi!
Mais cette peine d'un siècle d'esprit puni par son esprit même, par la
mélancolie de l'esprit, cette punition providentielle d'une société qui ne vit
que par l'agrément, qui ne peut trouver de satisfactions que par
l'intelligence, qui est lâche devant le devoir et ne connaît plus le
dévouement, la tristesse de cette humanité qui n'a plus de vertus que des
vertus de sociabilité, le vide de ce monde dont les intérêts et la conscience
s'étouffent dans l'air des salons, ce supplice raffiné et à la mesure de la
délicatesse du dix-huitième siècle devait avoir son martyr dans la femme.
Plus que l'homme, par l'exigence de ses instincts, par la finesse de ses
sensibilités morales, par le caprice de tout son être, la femme devait souffrir
de ce malaise du siècle. «Une débauchée d'esprit», Walpole, en appelant
ainsi la femme du dix-huitième siècle, l'a définie et expliquée. «J'ai une
admiration stupide pour tout ce qui est spirituel,» c'est l'aveu que fait une
femme au nom de toutes. La femme est tout esprit, et c'est parce qu'elle est
tout esprit qu'elle sent en elle comme un désert. Point de sentiment, point de
force supérieure qui la soutienne, point de source de tendresse qui la
désaltère: rien qu'une occupation de tête, une sorte de libertinage de pensées
qui la laisse retomber à toute heure dans le désenchantement de la vie. Son
cœur flotte sans point fixe où il puisse s'attacher. Ses facultés manquent en
même temps d'un lien qui les assemble et d'un but qui les appelle en haut,
d'une foi, d'un dévouement, d'un de ces grands courants qui enlèvent la
femme aux faiblesses de sa volonté morale. De là cette aridité à laquelle
elle ne peut remédier et dont elle se désole. De là cette prostration
singulière, ce sentiment de lassitude qui émousse sa conscience, cet
énervement dans le plaisir, ce goût de cendre qu'elle trouve à tout ce qu'elle
goûte. Elle use de tout pour se réveiller, pour se donner une secousse, pour
se sentir vivre, pour nourrir ou du moins agiter sa pensée. Elle se jette aux
lectures, elle dévore l'histoire, les romans, les contes du jour, et l'ennui lui
ferme le livre entre les doigts; à peine s'il lui reste le courage de se réfugier
dans les Essais de Montaigne et de se faire bercer l'âme par ce bréviaire
sans consolation, que la dernière âme de femme du dix-huitième siècle,
Mme d'Albany, appellera «la patrie de son âme et de son esprit». Elle se
livrera au monde, elle s'arrachera violemment, furieusement à la solitude;
des petits appartements au Parc aux cerfs l'ennui d'un peuple dans l'ennui
d'un roi!
Mais cette peine d'un siècle d'esprit puni par son esprit même, par la
mélancolie de l'esprit, cette punition providentielle d'une société qui ne vit
que par l'agrément, qui ne peut trouver de satisfactions que par
l'intelligence, qui est lâche devant le devoir et ne connaît plus le
dévouement, la tristesse de cette humanité qui n'a plus de vertus que des
vertus de sociabilité, le vide de ce monde dont les intérêts et la conscience
s'étouffent dans l'air des salons, ce supplice raffiné et à la mesure de la
délicatesse du dix-huitième siècle devait avoir son martyr dans la femme.
Plus que l'homme, par l'exigence de ses instincts, par la finesse de ses
sensibilités morales, par le caprice de tout son être, la femme devait souffrir
de ce malaise du siècle. «Une débauchée d'esprit», Walpole, en appelant
ainsi la femme du dix-huitième siècle, l'a définie et expliquée. «J'ai une
admiration stupide pour tout ce qui est spirituel,» c'est l'aveu que fait une
femme au nom de toutes. La femme est tout esprit, et c'est parce qu'elle est
tout esprit qu'elle sent en elle comme un désert. Point de sentiment, point de
force supérieure qui la soutienne, point de source de tendresse qui la
désaltère: rien qu'une occupation de tête, une sorte de libertinage de pensées
qui la laisse retomber à toute heure dans le désenchantement de la vie. Son
cœur flotte sans point fixe où il puisse s'attacher. Ses facultés manquent en
même temps d'un lien qui les assemble et d'un but qui les appelle en haut,
d'une foi, d'un dévouement, d'un de ces grands courants qui enlèvent la
femme aux faiblesses de sa volonté morale. De là cette aridité à laquelle
elle ne peut remédier et dont elle se désole. De là cette prostration
singulière, ce sentiment de lassitude qui émousse sa conscience, cet
énervement dans le plaisir, ce goût de cendre qu'elle trouve à tout ce qu'elle
goûte. Elle use de tout pour se réveiller, pour se donner une secousse, pour
se sentir vivre, pour nourrir ou du moins agiter sa pensée. Elle se jette aux
lectures, elle dévore l'histoire, les romans, les contes du jour, et l'ennui lui
ferme le livre entre les doigts; à peine s'il lui reste le courage de se réfugier
dans les Essais de Montaigne et de se faire bercer l'âme par ce bréviaire
sans consolation, que la dernière âme de femme du dix-huitième siècle,
Mme d'Albany, appellera «la patrie de son âme et de son esprit». Elle se
livrera au monde, elle s'arrachera violemment, furieusement à la solitude;
Page 236
elle prendra la passion dominante de la duchesse du Maine, «la passion de
la multitude»: mais le dégoût d'elle-même ne la sauvera pas du dégoût des
autres. Les gens qui l'environneront ne seront bientôt plus qu'une manière
de spectacle; la société lui semblera un commerce d'ennui qu'on donne et
qu'on reçoit, et elle reconnaîtra que l'ennui vient de partout, de la solitude
aussi bien que de la foule, cette autre solitude, «la plus absolue et la plus
pesante de toutes», laissait échapper une grande dame de ce temps au milieu
du plus beau salon de France [584].
Correspondances, mémoires, confessions, tous les documents, toutes les
révélations familières du temps trahissent et attestent ce malaise intérieur
des femmes. Il n'est pas d'épanchement, pas de lettre où la plainte de l'ennui
ne revienne comme un refrain, comme un gémissement. C'est une
lamentation continuelle sur cet état d'indifférence et de passivité, sur cet
engourdissement de toute curiosité et de toute énergie vitale qui ôte à l'âme
jusqu'au désir de la liberté et de l'activité, et ne lui laisse d'autre patience
que la paresse et la lâcheté. L'ennui, pour les femmes d'alors, c'est le grand
mal, c'est, comme elles disent, «l'ennemi»; et écoutez-les lorsqu'elles en
parlent, lorsqu'elles le confessent: leur langage si net, si peu déclamatoire
hors de là, prend des expressions énormes pour exprimer l'immensité de
leur découragement. Le néant, tel est le mot qu'elles trouvent, sans le juger
trop fort, pour peindre ce sommeil de mort auquel elles succombent: «Je
suis tombée dans le néant... Je retombe dans le néant...», c'est une phrase
que ces femmes de tant de goût et de tant de mesure écrivent couramment,
naturellement, et qu'elles rencontrent sous leur main quand elles veulent
parler de leur ennui, tant ce qu'elles souffrent leur semble être une chose
qu'on ne peut mieux comparer qu'au rien qui suit la mort. Les plus
courtisées, les plus entourées ont des cris pareils à des dégoûts de mourant
qui retourne la tête contre le mur: «Tous les vivants m'ennuient!... La vie
m'ennuie!» Il en est qui arrivent à envier les arbres, parce qu'ils ne sentent
pas l'ennui [585]. Et la grande épistolaire du temps, Mme du Deffand, sera le
grand écrivain de l'ennui.
Cet ennui du cœur et de l'esprit réagissait sur le corps de la femme. Il lui
donnait une souffrance, une faiblesse, une langueur, une sorte de tristesse et
d'atonie physiques, le malaise sourd que le temps appela de ce mot vague:
les vapeurs. «Les vapeurs, c'est l'ennui,» dit Mme d'Épinay. De ce mal, le
dix-huitième siècle n'apprécia guère que le ridicule. Fatigué de voir des
la multitude»: mais le dégoût d'elle-même ne la sauvera pas du dégoût des
autres. Les gens qui l'environneront ne seront bientôt plus qu'une manière
de spectacle; la société lui semblera un commerce d'ennui qu'on donne et
qu'on reçoit, et elle reconnaîtra que l'ennui vient de partout, de la solitude
aussi bien que de la foule, cette autre solitude, «la plus absolue et la plus
pesante de toutes», laissait échapper une grande dame de ce temps au milieu
du plus beau salon de France [584].
Correspondances, mémoires, confessions, tous les documents, toutes les
révélations familières du temps trahissent et attestent ce malaise intérieur
des femmes. Il n'est pas d'épanchement, pas de lettre où la plainte de l'ennui
ne revienne comme un refrain, comme un gémissement. C'est une
lamentation continuelle sur cet état d'indifférence et de passivité, sur cet
engourdissement de toute curiosité et de toute énergie vitale qui ôte à l'âme
jusqu'au désir de la liberté et de l'activité, et ne lui laisse d'autre patience
que la paresse et la lâcheté. L'ennui, pour les femmes d'alors, c'est le grand
mal, c'est, comme elles disent, «l'ennemi»; et écoutez-les lorsqu'elles en
parlent, lorsqu'elles le confessent: leur langage si net, si peu déclamatoire
hors de là, prend des expressions énormes pour exprimer l'immensité de
leur découragement. Le néant, tel est le mot qu'elles trouvent, sans le juger
trop fort, pour peindre ce sommeil de mort auquel elles succombent: «Je
suis tombée dans le néant... Je retombe dans le néant...», c'est une phrase
que ces femmes de tant de goût et de tant de mesure écrivent couramment,
naturellement, et qu'elles rencontrent sous leur main quand elles veulent
parler de leur ennui, tant ce qu'elles souffrent leur semble être une chose
qu'on ne peut mieux comparer qu'au rien qui suit la mort. Les plus
courtisées, les plus entourées ont des cris pareils à des dégoûts de mourant
qui retourne la tête contre le mur: «Tous les vivants m'ennuient!... La vie
m'ennuie!» Il en est qui arrivent à envier les arbres, parce qu'ils ne sentent
pas l'ennui [585]. Et la grande épistolaire du temps, Mme du Deffand, sera le
grand écrivain de l'ennui.
Cet ennui du cœur et de l'esprit réagissait sur le corps de la femme. Il lui
donnait une souffrance, une faiblesse, une langueur, une sorte de tristesse et
d'atonie physiques, le malaise sourd que le temps appela de ce mot vague:
les vapeurs. «Les vapeurs, c'est l'ennui,» dit Mme d'Épinay. De ce mal, le
dix-huitième siècle n'apprécia guère que le ridicule. Fatigué de voir des
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femmes sans ressort, sans volonté, allongées sur des chaises longues, ayant
pour toute force celle de faire des nœuds, se plaignant d'une façon si
mourante d'être anéanties, le temps crut ou voulut croire qu'il n'y avait point
de principe à une maladie devenue de bon ton et qui s'affichait comme une
mode. Il essaya d'étouffer sous la raillerie, l'épigramme, la chanson, ces
vapeurs qui ne lui semblaient que migraine, mal imaginaire, affectation, et
qui pourtant cachaient, sous la comédie, sous l'exagération, la grande
souffrance des siècles civilisés, la maladie du système nerveux, la secrète
hypocondrie, la terrible et mystérieuse hystérie. Et lorsqu'à la fin du siècle
les vapeurs deviendront de véritables crises de nerfs et que des femmes
seront obligées de faire matelasser leurs chambres à coucher contre des
attaques périodiques, lorsque le mal éclatera avec de si frappants caractères
chez la princesse de Lamballe [586], le public continuera à se moquer, comme
d'une manie, de ces évanouissements périodiques.
Il est besoin de rechercher ici les causes particulières au temps, personnelles
à la femme d'alors, qui la prédisposaient dès l'enfance à cet état
valétudinaire, à ce mal étrange de l'ennui passé des forces imaginatives aux
forces vitales, devant lequel la médecine allait se perdre en tâtonnements et
en perplexités. La femme, en sortant du maillot, était enfermée dans une
sorte de cuirasse; toute petite, on commençait à lui dessiner et à lui façonner
une taille artificielle au moyen d'un corps à baleine, sans laquelle les petites
filles, laissées à la nature, n'auraient jamais fait, au sentiment du temps, que
des êtres informes, «des femmes de campagne». C'est à cette première
compression des organes, à l'usage du corps embarrassant la respiration et
la digestion que Bonnaud attribue généralement les vapeurs dans son livre
de la Dégradation de l'espèce humaine par l'usage des corps à baleine [587].
Puis vient l'habitude du blanc et du rouge qu'on ne portait autrefois qu'après
le mariage, qu'on voit aujourd'hui aux joues des jeunes filles, et dont la
femme abuse avec plus d'excès à mesure qu'elle vieillit; usage malsain de
préparations plus malsaines encore: ce blanc n'est pas toujours du blanc de
Candie, fait de coquilles d'œufs; il est souvent composé de magistères de
bismuth, jupiter, saturne, de céruse; ce rouge ne se tire pas seulement de
matières animales ou végétales comme la cochenille, le santal rouge, le bois
de Fernambouc, mais aussi de minéraux comme le cinabre, le minium, de
minéraux de plomb, de soufre et de mercure calcinés au feu de réverbère. Et
que de maux venant de là, de ce blanc, et surtout de ce rouge, dont le plus
pour toute force celle de faire des nœuds, se plaignant d'une façon si
mourante d'être anéanties, le temps crut ou voulut croire qu'il n'y avait point
de principe à une maladie devenue de bon ton et qui s'affichait comme une
mode. Il essaya d'étouffer sous la raillerie, l'épigramme, la chanson, ces
vapeurs qui ne lui semblaient que migraine, mal imaginaire, affectation, et
qui pourtant cachaient, sous la comédie, sous l'exagération, la grande
souffrance des siècles civilisés, la maladie du système nerveux, la secrète
hypocondrie, la terrible et mystérieuse hystérie. Et lorsqu'à la fin du siècle
les vapeurs deviendront de véritables crises de nerfs et que des femmes
seront obligées de faire matelasser leurs chambres à coucher contre des
attaques périodiques, lorsque le mal éclatera avec de si frappants caractères
chez la princesse de Lamballe [586], le public continuera à se moquer, comme
d'une manie, de ces évanouissements périodiques.
Il est besoin de rechercher ici les causes particulières au temps, personnelles
à la femme d'alors, qui la prédisposaient dès l'enfance à cet état
valétudinaire, à ce mal étrange de l'ennui passé des forces imaginatives aux
forces vitales, devant lequel la médecine allait se perdre en tâtonnements et
en perplexités. La femme, en sortant du maillot, était enfermée dans une
sorte de cuirasse; toute petite, on commençait à lui dessiner et à lui façonner
une taille artificielle au moyen d'un corps à baleine, sans laquelle les petites
filles, laissées à la nature, n'auraient jamais fait, au sentiment du temps, que
des êtres informes, «des femmes de campagne». C'est à cette première
compression des organes, à l'usage du corps embarrassant la respiration et
la digestion que Bonnaud attribue généralement les vapeurs dans son livre
de la Dégradation de l'espèce humaine par l'usage des corps à baleine [587].
Puis vient l'habitude du blanc et du rouge qu'on ne portait autrefois qu'après
le mariage, qu'on voit aujourd'hui aux joues des jeunes filles, et dont la
femme abuse avec plus d'excès à mesure qu'elle vieillit; usage malsain de
préparations plus malsaines encore: ce blanc n'est pas toujours du blanc de
Candie, fait de coquilles d'œufs; il est souvent composé de magistères de
bismuth, jupiter, saturne, de céruse; ce rouge ne se tire pas seulement de
matières animales ou végétales comme la cochenille, le santal rouge, le bois
de Fernambouc, mais aussi de minéraux comme le cinabre, le minium, de
minéraux de plomb, de soufre et de mercure calcinés au feu de réverbère. Et
que de maux venant de là, de ce blanc, et surtout de ce rouge, dont le plus
Page 238
inoffensif, le carmin même, le rouge végétal, le rouge de Portugal, si
renommé comme le plus beau et le plus haut en couleur, est abandonné par
les femmes à cause des douleurs de tête et des démangeaisons qu'il leur
cause! Des boutons, des fluxions du visage ou des gencives, c'est le
moindre inconvénient de cette enluminure et de ce plâtrage; le blanc et le
rouge ne gâtent pas seulement les dents, ils font plus qu'abîmer les yeux
jusqu'à menacer la vue, ils attaquent tout le système nerveux, et amènent
dans tout le corps des désordres qui ne s'arrêtent qu'à la cessation de leur
emploi [588]. A ces désordres s'en joignent d'autres, produits par l'abus des
parfums entêtants, par l'usage immodéré de l'ambre, par une cuisine que la
France de Louis XIV ne connaissait pas, une cuisine toute composée de jus,
de coulis, d'épices, de brûlots [589], un sublimé de succulence donnant au jeu
des organes une effervescence factice, brûlant au lieu de nourrir, et mettant
dans le chyle, dans le sang, dans la lymphe, un élément corrosif. Et pour
relever encore cette cuisine, voici que s'introduisent, au dessert qui les
ignorait, les liqueurs de Lorraine [590]. Tout est contraire à l'hygiène naturelle
de la femme, l'ordre et l'heure des repas, ces soupers qui s'enfoncent dans la
nuit, qui forcent l'estomac dérangé, et qui mettent, dans les lettres de
femmes du temps, tant de plaintes d'indigestions. Et pour irriter et ébranler
les nerfs de la femme, il y a par-dessus cela le café, le chocolat et le thé, que
la médecine d'alors considère comme un des plus grands excitants.
Quelles causes encore aux vapeurs? Les médecins en trouvent une dans la
médecine, dans la médicamentation de leur temps, l'abus des saignées et des
purgations pour la moindre indisposition traitée par la diète et l'eau. Ils en
signalent une autre bien singulière: la lecture des romans. C'est là, pour
certains d'entre eux, l'origine et comme l'âme du mal de la femme. Ils font
dériver son malaise, le déréglement de sa santé, de cette manie de lecture
romanesque qui remplit le siècle, et qui prend les filles dès la bavette. Et
peignant l'état où les romans mettent la femme, cette vie suspendue dans
l'attention, ces longues heures, ces nuits même consumées par la passion de
lire, tout ce travail de tête sans exercice, tant d'émotions, tant de sensations
qui la traversent, l'étourdissement qui lui monte au cerveau de ces pages
magiques qu'elle respire, de ce papier enivrant, ils arrivent à conclure, par la
plume de l'auteur des Affections vaporeuses, que toute petite fille qui lit à
dix ans au lieu de courir fera une femme à vapeurs [591].
renommé comme le plus beau et le plus haut en couleur, est abandonné par
les femmes à cause des douleurs de tête et des démangeaisons qu'il leur
cause! Des boutons, des fluxions du visage ou des gencives, c'est le
moindre inconvénient de cette enluminure et de ce plâtrage; le blanc et le
rouge ne gâtent pas seulement les dents, ils font plus qu'abîmer les yeux
jusqu'à menacer la vue, ils attaquent tout le système nerveux, et amènent
dans tout le corps des désordres qui ne s'arrêtent qu'à la cessation de leur
emploi [588]. A ces désordres s'en joignent d'autres, produits par l'abus des
parfums entêtants, par l'usage immodéré de l'ambre, par une cuisine que la
France de Louis XIV ne connaissait pas, une cuisine toute composée de jus,
de coulis, d'épices, de brûlots [589], un sublimé de succulence donnant au jeu
des organes une effervescence factice, brûlant au lieu de nourrir, et mettant
dans le chyle, dans le sang, dans la lymphe, un élément corrosif. Et pour
relever encore cette cuisine, voici que s'introduisent, au dessert qui les
ignorait, les liqueurs de Lorraine [590]. Tout est contraire à l'hygiène naturelle
de la femme, l'ordre et l'heure des repas, ces soupers qui s'enfoncent dans la
nuit, qui forcent l'estomac dérangé, et qui mettent, dans les lettres de
femmes du temps, tant de plaintes d'indigestions. Et pour irriter et ébranler
les nerfs de la femme, il y a par-dessus cela le café, le chocolat et le thé, que
la médecine d'alors considère comme un des plus grands excitants.
Quelles causes encore aux vapeurs? Les médecins en trouvent une dans la
médecine, dans la médicamentation de leur temps, l'abus des saignées et des
purgations pour la moindre indisposition traitée par la diète et l'eau. Ils en
signalent une autre bien singulière: la lecture des romans. C'est là, pour
certains d'entre eux, l'origine et comme l'âme du mal de la femme. Ils font
dériver son malaise, le déréglement de sa santé, de cette manie de lecture
romanesque qui remplit le siècle, et qui prend les filles dès la bavette. Et
peignant l'état où les romans mettent la femme, cette vie suspendue dans
l'attention, ces longues heures, ces nuits même consumées par la passion de
lire, tout ce travail de tête sans exercice, tant d'émotions, tant de sensations
qui la traversent, l'étourdissement qui lui monte au cerveau de ces pages
magiques qu'elle respire, de ce papier enivrant, ils arrivent à conclure, par la
plume de l'auteur des Affections vaporeuses, que toute petite fille qui lit à
dix ans au lieu de courir fera une femme à vapeurs [591].
Page 239
Au fond, toutes ces raisons des vapeurs du dix-huitième siècle ne sont que
secondaires. Il en est une qui les domine toutes. Le monde, la vie du monde,
c'est ce qui rend avant tout la femme vaporeuse. L'énervement lui vient de
cette vie de veille qui fait donner aux femmes le nom de lampes, de cette
vie toute nocturne qui se couche au jour [592]. Il lui vient de la fièvre
succédant à cette vie, de ce tourment des nuits du siècle, l'insomnie, qui,
déjà sous la Régence, retourne les femmes dans leur lit jusqu'à sept heures
du matin, et qui fait plus tard, chez Mme du Deffand, chez Mlle de
Lespinasse, ce grand désespoir de ne pouvoir dormir. Et qu'est-ce pourtant,
contre la santé de la femme, que cette vie matérielle du monde, auprès de sa
vie morale? Le jeu incessant de toutes les facultés, l'ambition, la jalousie, la
guerre des rivalités, l'excitation de l'esprit, de l'amabilité, le travail de la
grâce, les déceptions, les mortifications, les vanités qui saignent, les
passions qui brûlent, quelle autre fièvre pour miner et ébranler le délicat
organisme de la femme!
Devant le mal chaque jour plus général, la médecine demeura d'abord
embarrassée, hésitante. Il se rencontra des médecins qui, l'attribuant à
l'imagination seule, guérirent les vapeurs sans les traiter; ainsi fit le fameux
Sylva qui, sans remède, exorcisa les vaporeuses de Bordeaux en
épouvantant leur coquetterie: il se contenta de leur dire que ce qu'elles
appelaient vapeurs était le mal caduc [593]. Forcée bientôt de prendre au
sérieux de réelles souffrances, de reconnaître une maladie dans l'affection
régnante, et de traiter les vapeurs avec des remèdes, la médecine employa
des toniques, des excitants, les antispasmodiques, l'éther, le musc, l'assa-
fœtida, l'eau de mélisse, l'eau de la Reine de Hongrie, les gouttes
d'Hoffman, les pilules de Stahl et de Geoffroy. Ce traitement énergique et
réconfortant réussissait assez mal, quand parut un homme qui eut pendant
quelques années une vogue presque égale à celle de la maladie qu'il
soignait. Rien ne lui manqua, ni les persécutions, ni l'engouement des
malades, ni la clientèle des femmes les plus qualifiées, ni la confiance de
Mme du Deffand, qui lui demanda de lui rendre le sommeil [594]. Ce médecin
était le fameux Pomme. Comparant les nerfs dans leur état de santé à un
parchemin trempé et mou, il attribuait les vapeurs à un desséchement, un
racornissement du système nerveux. Toute la science de la médecine
consistait, suivant son système, à rendre l'humidité à ce tissu: et il croyait y
parvenir en ordonnant des délayants, des humectants, de l'eau de veau, de
secondaires. Il en est une qui les domine toutes. Le monde, la vie du monde,
c'est ce qui rend avant tout la femme vaporeuse. L'énervement lui vient de
cette vie de veille qui fait donner aux femmes le nom de lampes, de cette
vie toute nocturne qui se couche au jour [592]. Il lui vient de la fièvre
succédant à cette vie, de ce tourment des nuits du siècle, l'insomnie, qui,
déjà sous la Régence, retourne les femmes dans leur lit jusqu'à sept heures
du matin, et qui fait plus tard, chez Mme du Deffand, chez Mlle de
Lespinasse, ce grand désespoir de ne pouvoir dormir. Et qu'est-ce pourtant,
contre la santé de la femme, que cette vie matérielle du monde, auprès de sa
vie morale? Le jeu incessant de toutes les facultés, l'ambition, la jalousie, la
guerre des rivalités, l'excitation de l'esprit, de l'amabilité, le travail de la
grâce, les déceptions, les mortifications, les vanités qui saignent, les
passions qui brûlent, quelle autre fièvre pour miner et ébranler le délicat
organisme de la femme!
Devant le mal chaque jour plus général, la médecine demeura d'abord
embarrassée, hésitante. Il se rencontra des médecins qui, l'attribuant à
l'imagination seule, guérirent les vapeurs sans les traiter; ainsi fit le fameux
Sylva qui, sans remède, exorcisa les vaporeuses de Bordeaux en
épouvantant leur coquetterie: il se contenta de leur dire que ce qu'elles
appelaient vapeurs était le mal caduc [593]. Forcée bientôt de prendre au
sérieux de réelles souffrances, de reconnaître une maladie dans l'affection
régnante, et de traiter les vapeurs avec des remèdes, la médecine employa
des toniques, des excitants, les antispasmodiques, l'éther, le musc, l'assa-
fœtida, l'eau de mélisse, l'eau de la Reine de Hongrie, les gouttes
d'Hoffman, les pilules de Stahl et de Geoffroy. Ce traitement énergique et
réconfortant réussissait assez mal, quand parut un homme qui eut pendant
quelques années une vogue presque égale à celle de la maladie qu'il
soignait. Rien ne lui manqua, ni les persécutions, ni l'engouement des
malades, ni la clientèle des femmes les plus qualifiées, ni la confiance de
Mme du Deffand, qui lui demanda de lui rendre le sommeil [594]. Ce médecin
était le fameux Pomme. Comparant les nerfs dans leur état de santé à un
parchemin trempé et mou, il attribuait les vapeurs à un desséchement, un
racornissement du système nerveux. Toute la science de la médecine
consistait, suivant son système, à rendre l'humidité à ce tissu: et il croyait y
parvenir en ordonnant des délayants, des humectants, de l'eau de veau, de
Page 240
l'eau de poulet, du petit lait, et surtout des bains tièdes, des bains de cinq,
six, huit heures même: dans l'espace de quatre mois, une de ses malades,
Mme de Clugny, passa dans l'eau douze cents heures! Il guérissait, il
réussissait surtout. Mais deux des grandes dames qu'il soignait, la marquise
de Bezons et la comtesse de Belzunce, mouraient vers la fin de 1770, et leur
mort faisait grand bruit. Il était poursuivi par les jalousies et les tracasseries
de ses collègues, qui allaient jusqu'à faire verser par des domestiques
gagnés, du sirop de Rabel sur les purées de concombre et de chicorée qu'il
ordonnait à ses malades. Sa vogue commençait à passer: il quittait Paris, et
regagnait Arles, sa ville natale. Ses ennemis répandaient qu'il était expatrié,
qu'il était mort; et, profitant du retour de la mode, ils comparaient sa
médecine à celle de Printemps, ce soldat aux gardes françaises qui avait fait
une si belle fortune, quelques années auparavant, en prescrivant aux
vaporeuses une décoction de foin. Mais Printemps ne s'était pas retiré
comme Pomme: il était tombé. Il avait déjà, avec ses décoctions de foin,
gagné de quoi donner du fourrage sec à deux chevaux qui le conduisaient à
ses visites dans un bon carrosse, lorsqu'il fut arrêté net en si beau chemin:
une requête présentée par la Faculté à M. le maréchal de Biron l'avait mis à
bas de son équipage [595]. Cependant Pomme vivait malgré ses ennemis, et il
avait encore des fidèles à Paris qui faisaient le voyage pour le consulter.
Des dévotes entêtées et enthousiastes lui restaient, telles que la comtesse de
Boufflers, qu'on voit presque aussitôt la mort du prince de Conti partir de
Paris et aller s'établir à Arles dans une maison meublée pour elle où elle
passe tout l'hiver à portée des soins de M. Pomme. C'était elle sans doute
qui le rappelait sur son grand théâtre, le rétablissait dans la capitale et lui
ramenait sa clientèle. Poussé par elle, le grand médecin des femmes arrivait
à tout: il devenait médecin consultant du roi, et en 1782 une nouvelle
édition de son Traité des affections vaporeuses paraissait, publié par ordre
du gouvernement et imprimé à l'Imprimerie royale.
En face de Pomme, un médecin s'était levé, dont la popularité devait être
plus durable, dont le nom est resté: Tronchin! Tronchin, dont les jolies
femmes vont chercher «les oracles» à Genève, Tronchin qui voit toute la
France se presser dans ses antichambres de Paris [596]. Imaginez le Rousseau
de la médecine. La révolution que la Nouvelle Héloïse fait dans le cœur de
la femme, les ordonnances de Tronchin l'accomplissent dans ses habitudes,
dans sa vie journalière. Tronchin fait sortir la femme de sa paresse et de ses
six, huit heures même: dans l'espace de quatre mois, une de ses malades,
Mme de Clugny, passa dans l'eau douze cents heures! Il guérissait, il
réussissait surtout. Mais deux des grandes dames qu'il soignait, la marquise
de Bezons et la comtesse de Belzunce, mouraient vers la fin de 1770, et leur
mort faisait grand bruit. Il était poursuivi par les jalousies et les tracasseries
de ses collègues, qui allaient jusqu'à faire verser par des domestiques
gagnés, du sirop de Rabel sur les purées de concombre et de chicorée qu'il
ordonnait à ses malades. Sa vogue commençait à passer: il quittait Paris, et
regagnait Arles, sa ville natale. Ses ennemis répandaient qu'il était expatrié,
qu'il était mort; et, profitant du retour de la mode, ils comparaient sa
médecine à celle de Printemps, ce soldat aux gardes françaises qui avait fait
une si belle fortune, quelques années auparavant, en prescrivant aux
vaporeuses une décoction de foin. Mais Printemps ne s'était pas retiré
comme Pomme: il était tombé. Il avait déjà, avec ses décoctions de foin,
gagné de quoi donner du fourrage sec à deux chevaux qui le conduisaient à
ses visites dans un bon carrosse, lorsqu'il fut arrêté net en si beau chemin:
une requête présentée par la Faculté à M. le maréchal de Biron l'avait mis à
bas de son équipage [595]. Cependant Pomme vivait malgré ses ennemis, et il
avait encore des fidèles à Paris qui faisaient le voyage pour le consulter.
Des dévotes entêtées et enthousiastes lui restaient, telles que la comtesse de
Boufflers, qu'on voit presque aussitôt la mort du prince de Conti partir de
Paris et aller s'établir à Arles dans une maison meublée pour elle où elle
passe tout l'hiver à portée des soins de M. Pomme. C'était elle sans doute
qui le rappelait sur son grand théâtre, le rétablissait dans la capitale et lui
ramenait sa clientèle. Poussé par elle, le grand médecin des femmes arrivait
à tout: il devenait médecin consultant du roi, et en 1782 une nouvelle
édition de son Traité des affections vaporeuses paraissait, publié par ordre
du gouvernement et imprimé à l'Imprimerie royale.
En face de Pomme, un médecin s'était levé, dont la popularité devait être
plus durable, dont le nom est resté: Tronchin! Tronchin, dont les jolies
femmes vont chercher «les oracles» à Genève, Tronchin qui voit toute la
France se presser dans ses antichambres de Paris [596]. Imaginez le Rousseau
de la médecine. La révolution que la Nouvelle Héloïse fait dans le cœur de
la femme, les ordonnances de Tronchin l'accomplissent dans ses habitudes,
dans sa vie journalière. Tronchin fait sortir la femme de sa paresse et de ses
Page 241
langueurs, presque de sa constitution. Il la force au mouvement, aux
fatigues fortifiantes. Il lui impose de gros ouvrages, il la fait frotter des
salons, bêcher un jardin, se promener en réalité, sur ses pieds, courir [597],
s'exténuer: c'est un mot que sa doctrine fait entrer dans la langue de la
femme. Il rend ses membres à l'exercice, son corps à la liberté avec ces
robes nouvelles, baptisées de son nom, portées bientôt dans tout Paris par
les promeneuses appuyées sur de longues cannes, tronchinant [598], comme
dit le temps. Marcher devient une mode; et c'est le temps où la maréchale de
Luxembourg, attaquée sur le plaisir qu'elle peut trouver dans la société de la
Harpe, répond simplement pour la défense de la Harpe et pour la sienne: «Il
donne si bien le bras!»
Occuper physiquement la femme, la distraire d'elle-même par l'activité et la
lassitude corporelles, lui remuer le sang et les humeurs, lui rafraîchir la tête
par l'exercice, le grand air, tels furent les moyens employés par Tronchin
pour combattre les tristesses, les ennuis de la femme, la tirer d'un état de
stagnation morale, remettre l'équilibre dans son organisme nerveux. Rien ne
fut ajouté à ce système par les médecins en vogue qui vinrent après lui, par
Lorry, si goutteux que les malades descendaient pour le consulter dans son
carrosse [599], par Barthés, le type des jolis médecins de femmes du temps,
qui saignait les dames avec une ligature à glands d'or [600], et qui pour avoir
sauvé Mme de Montesson recevait du duc d'Orléans une pension de 2,000
livres [601].
Cependant, tout en demandant le soulagement de son malaise physique à la
médecine et aux charlatans, la femme cherchait en elle-même le remède de
son malaise moral. Remontant à la source de toutes ses souffrances, au
principe de son mal, que trouvait-elle? L'inoccupation des idées dans
l'étourdissement, cette dispersion de soi-même, cette espèce d'éparpillement
de l'âme que fait la dissipation. D'où lui venait ce goût de néant que toutes
choses, et le plaisir même, prenaient sous sa main? Du néant qui était en
elle, du vide caché sous une frivolité inquiète, de cette activité froide
répandant son esprit de tous les côtés sans l'intéresser à rien, lui donnant du
mouvement sans lui donner de ressort. Son grand mal, l'empoisonnement de
fatigues fortifiantes. Il lui impose de gros ouvrages, il la fait frotter des
salons, bêcher un jardin, se promener en réalité, sur ses pieds, courir [597],
s'exténuer: c'est un mot que sa doctrine fait entrer dans la langue de la
femme. Il rend ses membres à l'exercice, son corps à la liberté avec ces
robes nouvelles, baptisées de son nom, portées bientôt dans tout Paris par
les promeneuses appuyées sur de longues cannes, tronchinant [598], comme
dit le temps. Marcher devient une mode; et c'est le temps où la maréchale de
Luxembourg, attaquée sur le plaisir qu'elle peut trouver dans la société de la
Harpe, répond simplement pour la défense de la Harpe et pour la sienne: «Il
donne si bien le bras!»
Occuper physiquement la femme, la distraire d'elle-même par l'activité et la
lassitude corporelles, lui remuer le sang et les humeurs, lui rafraîchir la tête
par l'exercice, le grand air, tels furent les moyens employés par Tronchin
pour combattre les tristesses, les ennuis de la femme, la tirer d'un état de
stagnation morale, remettre l'équilibre dans son organisme nerveux. Rien ne
fut ajouté à ce système par les médecins en vogue qui vinrent après lui, par
Lorry, si goutteux que les malades descendaient pour le consulter dans son
carrosse [599], par Barthés, le type des jolis médecins de femmes du temps,
qui saignait les dames avec une ligature à glands d'or [600], et qui pour avoir
sauvé Mme de Montesson recevait du duc d'Orléans une pension de 2,000
livres [601].
Cependant, tout en demandant le soulagement de son malaise physique à la
médecine et aux charlatans, la femme cherchait en elle-même le remède de
son malaise moral. Remontant à la source de toutes ses souffrances, au
principe de son mal, que trouvait-elle? L'inoccupation des idées dans
l'étourdissement, cette dispersion de soi-même, cette espèce d'éparpillement
de l'âme que fait la dissipation. D'où lui venait ce goût de néant que toutes
choses, et le plaisir même, prenaient sous sa main? Du néant qui était en
elle, du vide caché sous une frivolité inquiète, de cette activité froide
répandant son esprit de tous les côtés sans l'intéresser à rien, lui donnant du
mouvement sans lui donner de ressort. Son grand mal, l'empoisonnement de
Page 242
sa vie, la misère de son être était en un mot de manquer de ce qu'elle a
appelé elle-même «un objet [602]».
Un objet,—voilà ce que la femme va poursuivre pendant tout le siècle. Et ce
fond sérieux et solide de l'esprit, cet intérêt de la pensée, cette base, ce but,
ce poids qui lui manque, elle ira les chercher, avec passion, avec la fureur
de l'engouement, sans souci de la singularité ou du ridicule, non point dans
les passe-temps d'intelligence à sa portée, mais à l'extrémité opposée des
talents et des aptitudes de son sexe, dans des études qui sembleront l'attirer
par le sérieux, l'immensité, la profondeur, l'horreur même, par ce qui
absorbe et remplit l'intelligence de l'homme.
Les romans disparaissent de la toilette des femmes, et l'on ne voit plus que
des traités de physique et de chimie sur les chiffonnières. Les plus grandes
dames et les plus jeunes s'occupent des matières les plus abstraites et
rivalisent avec Mme de Chaulnes embarrassant les académiciens et les
savants qui viennent chez son mari. Dès 1750, Maupertuis est déjà la
«coqueluche» des femmes; il est déjà de ton pour les petites-maîtresses
d'aller s'extasier aux séances de l'abbé Nollet, et de voir sortir du feu, un feu
qui fait du bruit, du menton d'un grand laquais qu'on gratte [603]. Dans les
salons de la fin du siècle, on forme des sociétés de vingt, vingt-cinq
personnes, pour suivre un cours de physique, un cours de chimie appliquée
aux arts, un cours d'histoire naturelle [604] ou de myologie. On rougirait de ne
pas assister aux leçons de M. Sigault de la Fond ou de M. Mittouart; ne
nomme-t-on pas parmi celles qui s'y pressent Mmes d'Harville, de Jumilhac,
de Chastenet, de Malette, d'Arcambal, de Meulan [605]? Une femme ne se fait
plus peindre sur un nuage d'Olympe, mais assise dans un laboratoire [606].
Que Rouelle, le frère du fameux Rouelle, fasse des expériences sur la fusion
et la volatilisation des diamants, il aura pour spectatrices la marquise de
Nesle, la comtesse de Brancas, la marquise de Pons, la comtesse de
Polignac, Mme Dupin, qui suivront d'un œil attentif et curieux le diamant
brillant sous le feu de la moufle, étincelant une dernière fois, et suant la
lumière [607]. Un journal va paraître répondant aux besoins du temps, aux
goûts de la femme, qui, mêlant les sciences aux arts agréables, donnera, à
côté de la poésie, des traits de bienfaisance, des variétés et des spectacles;
les mémoires scientifiques, les descriptions de machines, les observations
d'astronomie, des lettres sur la physique, des morceaux sur la chimie, des
recherches de botanique et de physiologie, les mathématiques, l'économie
appelé elle-même «un objet [602]».
Un objet,—voilà ce que la femme va poursuivre pendant tout le siècle. Et ce
fond sérieux et solide de l'esprit, cet intérêt de la pensée, cette base, ce but,
ce poids qui lui manque, elle ira les chercher, avec passion, avec la fureur
de l'engouement, sans souci de la singularité ou du ridicule, non point dans
les passe-temps d'intelligence à sa portée, mais à l'extrémité opposée des
talents et des aptitudes de son sexe, dans des études qui sembleront l'attirer
par le sérieux, l'immensité, la profondeur, l'horreur même, par ce qui
absorbe et remplit l'intelligence de l'homme.
Les romans disparaissent de la toilette des femmes, et l'on ne voit plus que
des traités de physique et de chimie sur les chiffonnières. Les plus grandes
dames et les plus jeunes s'occupent des matières les plus abstraites et
rivalisent avec Mme de Chaulnes embarrassant les académiciens et les
savants qui viennent chez son mari. Dès 1750, Maupertuis est déjà la
«coqueluche» des femmes; il est déjà de ton pour les petites-maîtresses
d'aller s'extasier aux séances de l'abbé Nollet, et de voir sortir du feu, un feu
qui fait du bruit, du menton d'un grand laquais qu'on gratte [603]. Dans les
salons de la fin du siècle, on forme des sociétés de vingt, vingt-cinq
personnes, pour suivre un cours de physique, un cours de chimie appliquée
aux arts, un cours d'histoire naturelle [604] ou de myologie. On rougirait de ne
pas assister aux leçons de M. Sigault de la Fond ou de M. Mittouart; ne
nomme-t-on pas parmi celles qui s'y pressent Mmes d'Harville, de Jumilhac,
de Chastenet, de Malette, d'Arcambal, de Meulan [605]? Une femme ne se fait
plus peindre sur un nuage d'Olympe, mais assise dans un laboratoire [606].
Que Rouelle, le frère du fameux Rouelle, fasse des expériences sur la fusion
et la volatilisation des diamants, il aura pour spectatrices la marquise de
Nesle, la comtesse de Brancas, la marquise de Pons, la comtesse de
Polignac, Mme Dupin, qui suivront d'un œil attentif et curieux le diamant
brillant sous le feu de la moufle, étincelant une dernière fois, et suant la
lumière [607]. Un journal va paraître répondant aux besoins du temps, aux
goûts de la femme, qui, mêlant les sciences aux arts agréables, donnera, à
côté de la poésie, des traits de bienfaisance, des variétés et des spectacles;
les mémoires scientifiques, les descriptions de machines, les observations
d'astronomie, des lettres sur la physique, des morceaux sur la chimie, des
recherches de botanique et de physiologie, les mathématiques, l'économie
Page 243
domestique, l'économie rurale, l'agriculture, la navigation, l'architecture
navale, l'histoire, la législation, et les comptes rendus de l'Académie [608].
Les Pilastre du Rozier, les la Blancherie vont exploiter la même idée, le
même engouement. Les académies payantes, les musées vont naître, les
musées dont le succès est fait par le public des femmes applaudissant tout
ce qu'on leur débite, et jusqu'aux compilations de Gébelin sur le bœuf
Apis [609]! Musées et lycées vont remplir Paris de science aimable,
d'érudition attrayante. Et quel spectacle plus charmant que toutes ces jolies
têtes tournées vers le docteur qui trône sur sa chaise curule, au bout d'une
longue table garnie de cristallisations, de globes, d'insectes et de minéraux?
Il grasseye, il nuance sa diction, au milieu du cercle des femmes formant la
première enceinte de l'auditoire, les joues sans rouge, et comme pâlies par
les veilles, la tête appuyée négligemment sur trois doigts en équerre,
immobiles d'attention, ou bien du regard et de la main faisant l'application
du discours aux objets étalés sur la table [610].
Mais les lycées ne suffisent pas. Le Collége royal lui-même, cette école de
tous les arts et de toutes les sciences fréquentée jusque-là par l'étude seule,
le Collége royal va voir en 1786 ses portes forcées par les femmes
triomphant des répugnances de l'abbé Garnier, grâce à l'aide et aux intrigues
de leur ami Lalande [611]. On est loin de la délicate maxime de Mme de
Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences une pudeur presque
aussi tendre que sur les vices.» Nulle science ne répugne à la femme, et les
sciences les plus viriles semblent exercer sur elle une tentation, une
fascination. La passion de la médecine est presque générale dans la société;
la passion de la chirurgie est fréquente. Beaucoup de femmes apprennent à
manier la lancette, le scalpel même. Beaucoup se montrent jalouses de la
petite-fille de Mme Doublet, la comtesse de Voisenon, qui auprès des
médecins reçus chez sa grand'mère a appris tant bien que mal l'art de guérir
et médicamente dans ses terres, parmi ses amis, tout ce qui lui tombe sous
la main; si bien que des plaisants, insérant un carton dans le Journal des
Savants, lui font croire qu'elle est élue présidente du collége de
médecine [612]. La marquise de Voyer raffole de leçons d'anatomie, et
s'amuse à suivre le cours du chyle dans les viscères [613]. Car l'anatomie est
alors un des grands goûts de la femme: peu s'en faut que les femmes à la
mode n'aient dans un coin du jardin de leur hôtel, ce petit boudoir, ces
délices de Mlle Biheron, la grande artiste en sujets anatomiques faits de cire
navale, l'histoire, la législation, et les comptes rendus de l'Académie [608].
Les Pilastre du Rozier, les la Blancherie vont exploiter la même idée, le
même engouement. Les académies payantes, les musées vont naître, les
musées dont le succès est fait par le public des femmes applaudissant tout
ce qu'on leur débite, et jusqu'aux compilations de Gébelin sur le bœuf
Apis [609]! Musées et lycées vont remplir Paris de science aimable,
d'érudition attrayante. Et quel spectacle plus charmant que toutes ces jolies
têtes tournées vers le docteur qui trône sur sa chaise curule, au bout d'une
longue table garnie de cristallisations, de globes, d'insectes et de minéraux?
Il grasseye, il nuance sa diction, au milieu du cercle des femmes formant la
première enceinte de l'auditoire, les joues sans rouge, et comme pâlies par
les veilles, la tête appuyée négligemment sur trois doigts en équerre,
immobiles d'attention, ou bien du regard et de la main faisant l'application
du discours aux objets étalés sur la table [610].
Mais les lycées ne suffisent pas. Le Collége royal lui-même, cette école de
tous les arts et de toutes les sciences fréquentée jusque-là par l'étude seule,
le Collége royal va voir en 1786 ses portes forcées par les femmes
triomphant des répugnances de l'abbé Garnier, grâce à l'aide et aux intrigues
de leur ami Lalande [611]. On est loin de la délicate maxime de Mme de
Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences une pudeur presque
aussi tendre que sur les vices.» Nulle science ne répugne à la femme, et les
sciences les plus viriles semblent exercer sur elle une tentation, une
fascination. La passion de la médecine est presque générale dans la société;
la passion de la chirurgie est fréquente. Beaucoup de femmes apprennent à
manier la lancette, le scalpel même. Beaucoup se montrent jalouses de la
petite-fille de Mme Doublet, la comtesse de Voisenon, qui auprès des
médecins reçus chez sa grand'mère a appris tant bien que mal l'art de guérir
et médicamente dans ses terres, parmi ses amis, tout ce qui lui tombe sous
la main; si bien que des plaisants, insérant un carton dans le Journal des
Savants, lui font croire qu'elle est élue présidente du collége de
médecine [612]. La marquise de Voyer raffole de leçons d'anatomie, et
s'amuse à suivre le cours du chyle dans les viscères [613]. Car l'anatomie est
alors un des grands goûts de la femme: peu s'en faut que les femmes à la
mode n'aient dans un coin du jardin de leur hôtel, ce petit boudoir, ces
délices de Mlle Biheron, la grande artiste en sujets anatomiques faits de cire
Page 244
et de chiffons, un cabinet vitré plein de cadavres! Et ne verra-t-on point une
jeune femme de dix-huit ans, la jeune comtesse de Coigny, se passionner
tellement pour cette horrible étude, qu'il ne lui arrivera point de voyager
sans emporter dans le coffre de sa voiture un cadavre à disséquer, comme
on emporte un livre à lire [614]?
L'universalité de toutes les connaissances, l'encyclopédie de tous les talents,
tel fut ce rêve de la femme du dix-huitième siècle, inspiré par l'exemple de
ce génie si vif et si léger qui, en touchant à tout, semblait embrasser tout,
par ce Voltaire qui, pour se reposer de remuer le monde des passions,
remuait par passe-temps le monde des sciences. Que devait-il en sortir?
Rien qu'un joli monstre, une femme sachant saigner et pincer de la harpe,
enseigner la géographie et jouer la comédie, dessiner des romans et des
fleurs, herboriser, prêcher et rimer, le type parfait de ce que le temps
appelait une virtuose: Mme de Genlis.
Une femme se trouva au dix-huitième siècle qui résista à ces deux
mouvements opposés de l'âme de son sexe, à ces deux grands courants de la
mode, dont l'un entraînait la femme à toutes les coquetteries raffinées du
caprice, de l'étourderie précieuse, de la légèreté, de la mobilité, l'enlevait à
la vie réelle, presque à la terre; dont l'autre l'emportait, à la suite de Mme du
Châtelet, vers le bel esprit des sciences, dans cette sphère des amusements
chimiques et physiques où Newton s'appelle Algarotti, vers la vanité et la
superficie de toutes les connaissances. Mais, tout en combattant également
ces deux grands travers, cette femme ne put avoir raison du dernier: la
vogue des sciences et des lycées devait lui survivre, se répandre encore,
résister même à la Révolution, et reparaître sous le Directoire avec tout
l'éclat de ses ridicules. Il n'en fut pas de même de l'exagération, et, si l'on
peut dire, de la fièvre de la grâce: elle la déconsidéra, elle la discrédita
presque absolument. Du haut de l'influence de son salon, cette femme, une
bourgeoise, fit tomber d'un coup d'épingle toute cette bouffissure, rendit à la
vérité l'âme de son sexe, et remit sa coquetterie dans le chemin du naturel.
A cette originalité, à cet agrément, cherchés par la femme d'alors dans le
tour des sentiments travaillés et l'enflure de la langue forcée, cette femme
opposait la simplicité, une simplicité de fondation, de vocation, de tradition
jeune femme de dix-huit ans, la jeune comtesse de Coigny, se passionner
tellement pour cette horrible étude, qu'il ne lui arrivera point de voyager
sans emporter dans le coffre de sa voiture un cadavre à disséquer, comme
on emporte un livre à lire [614]?
L'universalité de toutes les connaissances, l'encyclopédie de tous les talents,
tel fut ce rêve de la femme du dix-huitième siècle, inspiré par l'exemple de
ce génie si vif et si léger qui, en touchant à tout, semblait embrasser tout,
par ce Voltaire qui, pour se reposer de remuer le monde des passions,
remuait par passe-temps le monde des sciences. Que devait-il en sortir?
Rien qu'un joli monstre, une femme sachant saigner et pincer de la harpe,
enseigner la géographie et jouer la comédie, dessiner des romans et des
fleurs, herboriser, prêcher et rimer, le type parfait de ce que le temps
appelait une virtuose: Mme de Genlis.
Une femme se trouva au dix-huitième siècle qui résista à ces deux
mouvements opposés de l'âme de son sexe, à ces deux grands courants de la
mode, dont l'un entraînait la femme à toutes les coquetteries raffinées du
caprice, de l'étourderie précieuse, de la légèreté, de la mobilité, l'enlevait à
la vie réelle, presque à la terre; dont l'autre l'emportait, à la suite de Mme du
Châtelet, vers le bel esprit des sciences, dans cette sphère des amusements
chimiques et physiques où Newton s'appelle Algarotti, vers la vanité et la
superficie de toutes les connaissances. Mais, tout en combattant également
ces deux grands travers, cette femme ne put avoir raison du dernier: la
vogue des sciences et des lycées devait lui survivre, se répandre encore,
résister même à la Révolution, et reparaître sous le Directoire avec tout
l'éclat de ses ridicules. Il n'en fut pas de même de l'exagération, et, si l'on
peut dire, de la fièvre de la grâce: elle la déconsidéra, elle la discrédita
presque absolument. Du haut de l'influence de son salon, cette femme, une
bourgeoise, fit tomber d'un coup d'épingle toute cette bouffissure, rendit à la
vérité l'âme de son sexe, et remit sa coquetterie dans le chemin du naturel.
A cette originalité, à cet agrément, cherchés par la femme d'alors dans le
tour des sentiments travaillés et l'enflure de la langue forcée, cette femme
opposait la simplicité, une simplicité de fondation, de vocation, de tradition
Page 245
et de nature, qu'elle tirait de sa naissance et de sa personne, de l'ordre dont
elle sortait aussi bien que de la tendance de ses goûts, de son esprit, de sa
raison froide, de son âme rassise, de son bon sens impitoyable. Et ce n'était
point seulement son caractère que la simplicité, c'était encore son étude, sa
préoccupation, sa vanité; elle la perfectionnait, elle la méditait, elle la
polissait. Elle en faisait une arme contre les façons d'être et de paraître du
monde d'alors. Tandis que tous autour d'elle cherchaient à briller, à éclater,
que la mode était de tirer l'œil ou d'accrocher l'esprit des autres, au milieu
de cette universelle manie de se jeter et de se témoigner au dehors, qui
faisait en ce temps de l'épithète uni une condamnation absolue, une cruelle
injure, elle prenait cette qualité négative, l'uni, pour sa règle; et la devise de
sa personne était la devise de son appartement: Rien en relief. Elle affichait
«le simple», elle le jouait contre son siècle, allant jusqu'à rechercher les
images triviales, les comparaisons de ménage, les métaphores tirées de bas
pour ôter toute prétention à ses idées les plus ingénieuses; et dans ce temps
où l'âme semblait ne pouvoir se passer de manières, où la vie, la pensée,
l'amour, tout se déréglait et se désordonnait, où la femme demandait une
sorte de folie à ses sensations, cette femme demeurait droite et ferme,
restant une âme toute faite de raison, affectant le terre à terre, se vantant
d'ignorance, bornant au repos de l'être le système et le plan du bonheur. Au
lieu de sortir d'elle-même, elle s'y tenait réfugiée. Fuyant tout effort, toute
peine, toute secousse, elle poussait ses facultés vers une certaine
nonchalance, elle inclinait ses désirs vers une sorte de paresse. Et cette paix,
qui était en elle un renoncement philosophique, elle la gardait par une
pratique de vie constante et régulière, affermie de maximes et d'axiomes.
Modération, tempérament en toutes choses, c'était le secret de ce parfait et
tranquille équilibre établi jusque dans les mouvements d'un cœur pondéré
par cette femme qui se dérobait à l'émotion de la charité même, et dont la
bouche un jour laissa échapper comme une bouffée de glace cette phrase
froide: «Je ne me défie de personne, car c'est une action; mais je ne me fie
pas, ce qui n'a pas d'inconvénient [615].»
Le papillotage ne put longtemps résister à la protestation de cette figure
sereine, nette, sèche, qui rattachait, dans toute sa personne, la femme à la
réalité de la vie, à la nécessité du sens commun; et cette femme sans
séduction, sans esprit, ironique seulement par son exemple et l'opposition
de sa manière d'être, Mme Geoffrin eut l'honneur de changer un instant son
elle sortait aussi bien que de la tendance de ses goûts, de son esprit, de sa
raison froide, de son âme rassise, de son bon sens impitoyable. Et ce n'était
point seulement son caractère que la simplicité, c'était encore son étude, sa
préoccupation, sa vanité; elle la perfectionnait, elle la méditait, elle la
polissait. Elle en faisait une arme contre les façons d'être et de paraître du
monde d'alors. Tandis que tous autour d'elle cherchaient à briller, à éclater,
que la mode était de tirer l'œil ou d'accrocher l'esprit des autres, au milieu
de cette universelle manie de se jeter et de se témoigner au dehors, qui
faisait en ce temps de l'épithète uni une condamnation absolue, une cruelle
injure, elle prenait cette qualité négative, l'uni, pour sa règle; et la devise de
sa personne était la devise de son appartement: Rien en relief. Elle affichait
«le simple», elle le jouait contre son siècle, allant jusqu'à rechercher les
images triviales, les comparaisons de ménage, les métaphores tirées de bas
pour ôter toute prétention à ses idées les plus ingénieuses; et dans ce temps
où l'âme semblait ne pouvoir se passer de manières, où la vie, la pensée,
l'amour, tout se déréglait et se désordonnait, où la femme demandait une
sorte de folie à ses sensations, cette femme demeurait droite et ferme,
restant une âme toute faite de raison, affectant le terre à terre, se vantant
d'ignorance, bornant au repos de l'être le système et le plan du bonheur. Au
lieu de sortir d'elle-même, elle s'y tenait réfugiée. Fuyant tout effort, toute
peine, toute secousse, elle poussait ses facultés vers une certaine
nonchalance, elle inclinait ses désirs vers une sorte de paresse. Et cette paix,
qui était en elle un renoncement philosophique, elle la gardait par une
pratique de vie constante et régulière, affermie de maximes et d'axiomes.
Modération, tempérament en toutes choses, c'était le secret de ce parfait et
tranquille équilibre établi jusque dans les mouvements d'un cœur pondéré
par cette femme qui se dérobait à l'émotion de la charité même, et dont la
bouche un jour laissa échapper comme une bouffée de glace cette phrase
froide: «Je ne me défie de personne, car c'est une action; mais je ne me fie
pas, ce qui n'a pas d'inconvénient [615].»
Le papillotage ne put longtemps résister à la protestation de cette figure
sereine, nette, sèche, qui rattachait, dans toute sa personne, la femme à la
réalité de la vie, à la nécessité du sens commun; et cette femme sans
séduction, sans esprit, ironique seulement par son exemple et l'opposition
de sa manière d'être, Mme Geoffrin eut l'honneur de changer un instant son
Page 246
sexe et de le refaire à son image. Elle imposa silence à ce cri de la femme
du dix-huitième siècle: «Si jamais je pouvais devenir calme, c'est alors que
je me croirais sur la roue [616]!» Elle apaisa son sexe; elle le rasséréna; elle le
tira de cet état de convulsion et d'ivresse dans lequel Mme de Prie lui avait
appris à vivre [617]. Et, avec le calme, elle ramena le vrai dans cette société
qui en avait perdu le sentiment. Son autorité remit en honneur le vrai du
sentiment, le vrai de la conversation. Et ce furent bientôt les charmes
sociaux supérieurs à tous les autres. Se comparant avec des femmes de la
société plus jolies qu'elle, douées d'un plus grand agrément, animées d'un
plus vif désir de plaire, et se demandant d'où lui est venue sa supériorité sur
ces femmes, moins recherchées, moins aimées qu'elle, moins entourées des
flatteries du monde, de Mlle Lespinasse se répond à elle-même justement
que son succès tient «à ce qu'elle a toujours eu le vrai de tout», et qu'à ce
mérite elle a joint celui «d'être vraie en tout».
Mais à mesure que se faisait dans la femme ce débarras, ce dépouillement
de toute exagération, à mesure que son langage, ses expressions, son esprit,
son âme, revenaient au vrai, et que tout en elle se modelait sur la vérité, en
prenait la mesure, l'empreinte et l'accent, la femme semblait rappeler à elle
ce qu'elle était habituée à jeter hors d'elle-même et à répandre. Les choses et
les personnes ne lui apparaissant plus que dans la réalité de leur être et de
leur essence, le jugement se substituant en elle à la sensation, sa pensée ne
s'ouvrant plus qu'aux idées de rapport, la femme perdait peu à peu l'instinct
et l'illusion du premier mouvement. Il n'y avait plus rien de jaillissant dans
son imagination, de spontané et d'abandonné dans ses sentiments. Elle se
resserrait, elle se détachait des autres, et se retirait dans le cercle étroit de la
personnalité. Elle s'affermissait contre l'effusion et l'expansion. Elle se
garait de l'émotion, et, s'avançant dans la paix de l'égoïsme, elle faisait
chaque jour à sa sensibilité la place moins grande. La froideur de sa tête
descendait dans son cœur, et elle arrivait à pouvoir dire, en mettant la main
sur ce cœur qu'elle empêchait de battre et qu'elle forçait à penser, le mot, le
grand mot de Mme de Tencin à Fontenelle: «C'est de la cervelle qui est
là [618].»
du dix-huitième siècle: «Si jamais je pouvais devenir calme, c'est alors que
je me croirais sur la roue [616]!» Elle apaisa son sexe; elle le rasséréna; elle le
tira de cet état de convulsion et d'ivresse dans lequel Mme de Prie lui avait
appris à vivre [617]. Et, avec le calme, elle ramena le vrai dans cette société
qui en avait perdu le sentiment. Son autorité remit en honneur le vrai du
sentiment, le vrai de la conversation. Et ce furent bientôt les charmes
sociaux supérieurs à tous les autres. Se comparant avec des femmes de la
société plus jolies qu'elle, douées d'un plus grand agrément, animées d'un
plus vif désir de plaire, et se demandant d'où lui est venue sa supériorité sur
ces femmes, moins recherchées, moins aimées qu'elle, moins entourées des
flatteries du monde, de Mlle Lespinasse se répond à elle-même justement
que son succès tient «à ce qu'elle a toujours eu le vrai de tout», et qu'à ce
mérite elle a joint celui «d'être vraie en tout».
Mais à mesure que se faisait dans la femme ce débarras, ce dépouillement
de toute exagération, à mesure que son langage, ses expressions, son esprit,
son âme, revenaient au vrai, et que tout en elle se modelait sur la vérité, en
prenait la mesure, l'empreinte et l'accent, la femme semblait rappeler à elle
ce qu'elle était habituée à jeter hors d'elle-même et à répandre. Les choses et
les personnes ne lui apparaissant plus que dans la réalité de leur être et de
leur essence, le jugement se substituant en elle à la sensation, sa pensée ne
s'ouvrant plus qu'aux idées de rapport, la femme perdait peu à peu l'instinct
et l'illusion du premier mouvement. Il n'y avait plus rien de jaillissant dans
son imagination, de spontané et d'abandonné dans ses sentiments. Elle se
resserrait, elle se détachait des autres, et se retirait dans le cercle étroit de la
personnalité. Elle s'affermissait contre l'effusion et l'expansion. Elle se
garait de l'émotion, et, s'avançant dans la paix de l'égoïsme, elle faisait
chaque jour à sa sensibilité la place moins grande. La froideur de sa tête
descendait dans son cœur, et elle arrivait à pouvoir dire, en mettant la main
sur ce cœur qu'elle empêchait de battre et qu'elle forçait à penser, le mot, le
grand mot de Mme de Tencin à Fontenelle: «C'est de la cervelle qui est
là [618].»
Page 247
C'est alors que la sécheresse, ce dernier caractère d'un siècle d'esprit, arrive
à être chez la femme un caractère constant. Et que de paroles, que de cris
échappés la révèlent! Il est des correspondances où le génie de la femme du
dix-huitième siècle semble le génie de la sécheresse. C'est comme un sens,
dominant tous les autres, qui triomphe des faiblesses et des tendresses de la
femme, de sa nature, de son sexe. Cette sécheresse de la femme apparaît
partout, sans voiles, crûment et ingénument, dans le cynisme ou dans la
grâce, brutale ou polie, effrayante ou légère. Elle s'accuse dans des mots qui
creusent un abîme dans l'humanité du temps. On la touche, on la respire,
elle fait peur, elle fait froid dans ce retour qu'une femme du siècle fait sur
elle-même, en regardant embrasser un enfant: «Je n'ai jamais rien pu aimer,
moi.» Cette sécheresse effraye dans l'amour et dans toutes les passions de la
jeunesse; elle épouvante dans les habitudes, les attachements, les amitiés
même de la vieillesse. Écoutez son dernier mot dans ce dialogue de mort,
dans cette scène d'une tristesse sinistre et que pouvait seul produire le
siècle, où Montesquieu attribuait la grande amabilité d'une personne à ce
qu'elle n'avait jamais rien aimé: Mme du Deffand, vieille, aveugle, est assise
dans son tonneau, son vieil ami Pont de Veyle est couché dans une bergère
au coin de la cheminée; ils causent: «Pont de Veyle?—Madame.—Où êtes-
vous?—Au coin de votre cheminée.—Couché les pieds sur les chenets,
comme on est chez ses amis?—Oui, madame.—Il faut convenir qu'il est peu
de liaisons aussi anciennes que la nôtre.—Cela est vrai.—Il y a cinquante
ans.—Oui, cinquante ans passés.—Et dans ce long intervalle, aucun nuage,
pas même l'apparence d'une brouillerie.—C'est ce que j'ai toujours admiré.
—Mais, Pont de Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous
avons été toujours fort indifférents l'un à l'autre?—Cela se pourrait bien,
madame [619].»
Un soir après souper, au Palais-Royal, c'était un de ces petits jours qui
rassemblaient la société intime, les dames travaillaient autour de la table
ronde. La duchesse de Chartres, Mme de Montboissier, Mme de Blot,
parfilaient; Mme de Genlis faisait une bourse entre M. de Thiars et le
chevalier de Durfort; le duc de Chartres se promenait dans le salon avec
trois ou quatre hommes, allant et venant. La causerie tomba sur la Nouvelle
à être chez la femme un caractère constant. Et que de paroles, que de cris
échappés la révèlent! Il est des correspondances où le génie de la femme du
dix-huitième siècle semble le génie de la sécheresse. C'est comme un sens,
dominant tous les autres, qui triomphe des faiblesses et des tendresses de la
femme, de sa nature, de son sexe. Cette sécheresse de la femme apparaît
partout, sans voiles, crûment et ingénument, dans le cynisme ou dans la
grâce, brutale ou polie, effrayante ou légère. Elle s'accuse dans des mots qui
creusent un abîme dans l'humanité du temps. On la touche, on la respire,
elle fait peur, elle fait froid dans ce retour qu'une femme du siècle fait sur
elle-même, en regardant embrasser un enfant: «Je n'ai jamais rien pu aimer,
moi.» Cette sécheresse effraye dans l'amour et dans toutes les passions de la
jeunesse; elle épouvante dans les habitudes, les attachements, les amitiés
même de la vieillesse. Écoutez son dernier mot dans ce dialogue de mort,
dans cette scène d'une tristesse sinistre et que pouvait seul produire le
siècle, où Montesquieu attribuait la grande amabilité d'une personne à ce
qu'elle n'avait jamais rien aimé: Mme du Deffand, vieille, aveugle, est assise
dans son tonneau, son vieil ami Pont de Veyle est couché dans une bergère
au coin de la cheminée; ils causent: «Pont de Veyle?—Madame.—Où êtes-
vous?—Au coin de votre cheminée.—Couché les pieds sur les chenets,
comme on est chez ses amis?—Oui, madame.—Il faut convenir qu'il est peu
de liaisons aussi anciennes que la nôtre.—Cela est vrai.—Il y a cinquante
ans.—Oui, cinquante ans passés.—Et dans ce long intervalle, aucun nuage,
pas même l'apparence d'une brouillerie.—C'est ce que j'ai toujours admiré.
—Mais, Pont de Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous
avons été toujours fort indifférents l'un à l'autre?—Cela se pourrait bien,
madame [619].»
Un soir après souper, au Palais-Royal, c'était un de ces petits jours qui
rassemblaient la société intime, les dames travaillaient autour de la table
ronde. La duchesse de Chartres, Mme de Montboissier, Mme de Blot,
parfilaient; Mme de Genlis faisait une bourse entre M. de Thiars et le
chevalier de Durfort; le duc de Chartres se promenait dans le salon avec
trois ou quatre hommes, allant et venant. La causerie tomba sur la Nouvelle
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Héloïse. Mme de Blot, si mesurée, si compassée d'ordinaire, en commença
un éloge si vif, si emphatique, que le duc de Chartres et les hommes qui se
promenaient avec lui se rapprochèrent; et l'on fit cercle autour de la table.
Mme de Blot continua intrépidement sa thèse, devant le cercle, sous le
regard du duc de Chartres; et, s'animant à mesure qu'elle parlait, elle finit
par s'écrier «qu'il n'existait pas une femme véritablement sensible qui n'eût
besoin d'une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si
elle pouvait avoir la certitude d'en être aimée passionnément [620].»
Ce cri d'une femme est le cri de la femme du dix-huitième siècle. Et c'est la
grande voix de son temps et de son sexe que fait entendre cette bouche de
prude. L'influence prodigieuse de Rousseau, la captation de son génie,
l'enivrement de ses livres, son règne sur l'imagination féminine,
l'enthousiasme, la reconnaissance, le culte amoureux et religieux dont cette
imagination entoure jusqu'à sa personne, Mme de Blot les signifie avec la
vivacité et la sincérité de l'opinion, avec la conscience de toutes ces femmes
achetant comme une relique un bilboquet de Rousseau, baisant son écriture
dans un petit cahier [621]!
Il était juste que Rousseau inspirât à la femme ce culte et cette adoration. Ce
que Voltaire est à l'esprit de l'homme au dix-huitième siècle, Rousseau l'est
à l'âme de la femme. Il l'émancipe et la renouvelle. Il lui donne la vie et
l'illusion; il l'égare et l'élève; il l'appelle à la liberté et à la souffrance. Il la
trouve vide, et il la laisse pleine d'ivresse. Révolution morale, immense en
profondeur, en étendue, et qui engagera l'avenir! Rousseau paraît, c'est
Moïse touchant le rocher: toutes les sources vives se rouvrent dans la
femme.
A ce monde usé de plaisir, lassé d'esprit, et que dévorent toutes les
sécheresses et tous les égoïsmes d'une société à son dernier point de
raffinement et de corruption savante, il rend les forces et les vertus
expansives. Et qu'a-t-il donc apporté, cet apôtre misanthrope, cet homme
providentiel, attendu par la femme, invoqué par l'ennui de son cœur, appelé
par ce temps qui souffre de ne pas aimer, qui meurt de ne pas se dévouer?
Une flamme, une larme: la passion!—la passion, qui malgré l'opinion de
celui-là même qui l'apportait au dix-huitième siècle, va devenir au dix-
neuvième siècle si propre à l'intelligence même de la femme, qu'elle sera le
un éloge si vif, si emphatique, que le duc de Chartres et les hommes qui se
promenaient avec lui se rapprochèrent; et l'on fit cercle autour de la table.
Mme de Blot continua intrépidement sa thèse, devant le cercle, sous le
regard du duc de Chartres; et, s'animant à mesure qu'elle parlait, elle finit
par s'écrier «qu'il n'existait pas une femme véritablement sensible qui n'eût
besoin d'une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si
elle pouvait avoir la certitude d'en être aimée passionnément [620].»
Ce cri d'une femme est le cri de la femme du dix-huitième siècle. Et c'est la
grande voix de son temps et de son sexe que fait entendre cette bouche de
prude. L'influence prodigieuse de Rousseau, la captation de son génie,
l'enivrement de ses livres, son règne sur l'imagination féminine,
l'enthousiasme, la reconnaissance, le culte amoureux et religieux dont cette
imagination entoure jusqu'à sa personne, Mme de Blot les signifie avec la
vivacité et la sincérité de l'opinion, avec la conscience de toutes ces femmes
achetant comme une relique un bilboquet de Rousseau, baisant son écriture
dans un petit cahier [621]!
Il était juste que Rousseau inspirât à la femme ce culte et cette adoration. Ce
que Voltaire est à l'esprit de l'homme au dix-huitième siècle, Rousseau l'est
à l'âme de la femme. Il l'émancipe et la renouvelle. Il lui donne la vie et
l'illusion; il l'égare et l'élève; il l'appelle à la liberté et à la souffrance. Il la
trouve vide, et il la laisse pleine d'ivresse. Révolution morale, immense en
profondeur, en étendue, et qui engagera l'avenir! Rousseau paraît, c'est
Moïse touchant le rocher: toutes les sources vives se rouvrent dans la
femme.
A ce monde usé de plaisir, lassé d'esprit, et que dévorent toutes les
sécheresses et tous les égoïsmes d'une société à son dernier point de
raffinement et de corruption savante, il rend les forces et les vertus
expansives. Et qu'a-t-il donc apporté, cet apôtre misanthrope, cet homme
providentiel, attendu par la femme, invoqué par l'ennui de son cœur, appelé
par ce temps qui souffre de ne pas aimer, qui meurt de ne pas se dévouer?
Une flamme, une larme: la passion!—la passion, qui malgré l'opinion de
celui-là même qui l'apportait au dix-huitième siècle, va devenir au dix-
neuvième siècle si propre à l'intelligence même de la femme, qu'elle sera le
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génie des deux grands écrivains de son sexe et l'inspiration de leurs chefs-
d'œuvre.
Au souffle de Rousseau, la femme se réveille. Un frémissement passe dans
le plus secret de son être. Elle vibre à des sensations, à des émotions, à
mille pensées qui la troublent. Elle renaît à des tendresses et à des voluptés
qui pénètrent jusqu'à sa conscience: son imagination afflue à son cœur. Et
l'amour lui apparaît comme un sentiment nouveau, ressuscité, sanctifié. A
l'amour de galanterie, à l'amour léger et brillant du dix-huitième siècle,
succède la possession, le ravissement de l'amour. Ce n'est plus un caprice
s'amusant d'un goût, c'est un enthousiasme mêlé d'une folie presque
religieuse. L'amour devient passion et n'est plus que passion. Il prend une
langue de flamme, un accent qui touche au ton de l'hymne. Voyant son objet
parfait, il en fait son idole, il le place dans le ciel. Il flotte dans mille images
et dans mille idées divines: le paradis, les anges, les vertus des saints, les
délices du céleste séjour. Il écrit à genoux sur un papier baigné de pleurs. Il
s'exalte par le combat du remords, par l'enivrement de la faute. Il s'ennoblit
par le sacrifice, il se purifie par l'expiation, il efface la faiblesse par le
devoir. Il est son absolution à lui-même, une vertu dispensant de toutes les
autres, qui sauve dans les plus grands entraînements l'âme de la femme de
la dégradation de son corps, en lui laissant le goût, l'appétit ou le regret de
l'Honnête et du Beau. Délire sacré! idéal plein de tentations, auquel la
Nouvelle Héloïse convie tous les sens de l'âme de la femme, ses facultés,
ses aspirations, dans des pages qui tremblent comme le premier baiser de
Julie, et percent et brûlent, comme lui, jusqu'à la moelle!
Mais ce n'est pas assez de rendre à l'amour ce cœur de la femme «fondu et
liquéfié [622]» au feu de ses romans: Rousseau le rend encore à la maternité.
Il rapproche l'enfant du sein de la femme; il le lui fait nourrir du lait de son
cœur; il le rattache une seconde fois à ses entrailles; et il apprend à la mère,
comme a dit une femme, à retrouver dans cette petite créature serrée contre
elle et qui lui réchauffait l'âme «une seconde jeunesse dont l'espérance
recommence pour elle quand la première s'évanouit [623]». Rousseau fait
plus: il révèle à la mère du dix-huitième siècle les devoirs et les douceurs de
cette maternité morale qui est l'éducation. Il lui inspire l'idée de nourrir ses
enfants de son esprit comme elle les a nourris de son corps, et de les voir
grandir sous ses baisers. Du foyer, il fait une école.
d'œuvre.
Au souffle de Rousseau, la femme se réveille. Un frémissement passe dans
le plus secret de son être. Elle vibre à des sensations, à des émotions, à
mille pensées qui la troublent. Elle renaît à des tendresses et à des voluptés
qui pénètrent jusqu'à sa conscience: son imagination afflue à son cœur. Et
l'amour lui apparaît comme un sentiment nouveau, ressuscité, sanctifié. A
l'amour de galanterie, à l'amour léger et brillant du dix-huitième siècle,
succède la possession, le ravissement de l'amour. Ce n'est plus un caprice
s'amusant d'un goût, c'est un enthousiasme mêlé d'une folie presque
religieuse. L'amour devient passion et n'est plus que passion. Il prend une
langue de flamme, un accent qui touche au ton de l'hymne. Voyant son objet
parfait, il en fait son idole, il le place dans le ciel. Il flotte dans mille images
et dans mille idées divines: le paradis, les anges, les vertus des saints, les
délices du céleste séjour. Il écrit à genoux sur un papier baigné de pleurs. Il
s'exalte par le combat du remords, par l'enivrement de la faute. Il s'ennoblit
par le sacrifice, il se purifie par l'expiation, il efface la faiblesse par le
devoir. Il est son absolution à lui-même, une vertu dispensant de toutes les
autres, qui sauve dans les plus grands entraînements l'âme de la femme de
la dégradation de son corps, en lui laissant le goût, l'appétit ou le regret de
l'Honnête et du Beau. Délire sacré! idéal plein de tentations, auquel la
Nouvelle Héloïse convie tous les sens de l'âme de la femme, ses facultés,
ses aspirations, dans des pages qui tremblent comme le premier baiser de
Julie, et percent et brûlent, comme lui, jusqu'à la moelle!
Mais ce n'est pas assez de rendre à l'amour ce cœur de la femme «fondu et
liquéfié [622]» au feu de ses romans: Rousseau le rend encore à la maternité.
Il rapproche l'enfant du sein de la femme; il le lui fait nourrir du lait de son
cœur; il le rattache une seconde fois à ses entrailles; et il apprend à la mère,
comme a dit une femme, à retrouver dans cette petite créature serrée contre
elle et qui lui réchauffait l'âme «une seconde jeunesse dont l'espérance
recommence pour elle quand la première s'évanouit [623]». Rousseau fait
plus: il révèle à la mère du dix-huitième siècle les devoirs et les douceurs de
cette maternité morale qui est l'éducation. Il lui inspire l'idée de nourrir ses
enfants de son esprit comme elle les a nourris de son corps, et de les voir
grandir sous ses baisers. Du foyer, il fait une école.
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Par lui, se fait le retour universel de la société vers l'ordre de sentiments
exprimés par le mot qui semble monter de tous les cœurs à toutes les
bouches, la sensibilité, la sensibilité à laquelle bientôt l'usage attache
l'épithète d'expansive [624]. Il se crée une langue nouvelle, un nouveau code
moral et sentimental qui n'a d'autre base, d'autre principe, que cette
sensibilité partout exprimée, affichée, apportant un si grand changement à la
physionomie de ce monde, à ses vocations et à ses modes, aux
manifestations de ses dehors, aux coquetteries mêmes de la femme [625].
Sensible,—c'est cela seul que la femme veut être; c'est la seule louange
qu'elle envie. Sentir et paraître sentir [626], voilà l'intérêt et l'occupation de sa
vie; et elle ne s'extasie plus sur rien que sur le sentiment dont elle a, dit-elle,
«plus besoin que de l'air qu'elle respire». Il devient presque d'usage pour
une femme de passer la nuit dans les larmes, le jour dans des inquiétudes
mortelles, à propos d'un rien. Lui arrive-t-il un chagrin? Elle montrera «le
sublime de la douleur». Et que de sollicitudes pour les gens qu'elle adore!
Découvre-t-elle un chagrin dans un cœur qui lui appartient? Elle s'en
empare, elle en fait son bien, elle ne peut plus parler d'autre chose, et elle en
parle les yeux humides. Un de ses amis est-il malade? Elle vole chez lui;
elle s'y établit; elle consulte avec le médecin, elle fait les bulletins. Si le
danger augmente, elle ne laisse plus dormir ses gens, qui vont d'heure en
heure chercher des nouvelles [627]. La tendresse prend un air de fureur.
L'exaltation enflamme toutes les affections, toutes les émotions féminines.
Dans ce grand mouvement de sensibilité, l'esprit même de la femme est
entraîné aux goûts de son âme. Il ne veut plus que des romans
attendrissants, des histoires qui s'appellent Ariste, ou les charmes de
l'honnêteté, des livres qui montrent une vertu bien aimable et bien sublime,
récompensée dans un dénoûment pareil à ce couronnement de la Rosière de
Salency couru par toutes les femmes d'alors, par les filles même [628]. C'est le
moment de vogue des Épreuves du sentiment, le petit instant de gloire de
d'Arnaud, le peintre du sentiment, le conteur chéri des âmes tendres [629]. La
femme veut être émue, émue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette étrange
situation morale qui a fait dire à Mme de Staël de sa mère: «Ce qui l'amusait
était ce qui la faisait pleurer [630].» Elle court au théâtre pour pleurer [631]. Elle
pleure à chaudes larmes lorsque dans le Cri de la nature paraît sur la scène
un petit enfant au maillot [632]. Au Père de famille, de Diderot, on compte
autant de mouchoirs que de spectatrices. Les femmes se pressent à toutes
exprimés par le mot qui semble monter de tous les cœurs à toutes les
bouches, la sensibilité, la sensibilité à laquelle bientôt l'usage attache
l'épithète d'expansive [624]. Il se crée une langue nouvelle, un nouveau code
moral et sentimental qui n'a d'autre base, d'autre principe, que cette
sensibilité partout exprimée, affichée, apportant un si grand changement à la
physionomie de ce monde, à ses vocations et à ses modes, aux
manifestations de ses dehors, aux coquetteries mêmes de la femme [625].
Sensible,—c'est cela seul que la femme veut être; c'est la seule louange
qu'elle envie. Sentir et paraître sentir [626], voilà l'intérêt et l'occupation de sa
vie; et elle ne s'extasie plus sur rien que sur le sentiment dont elle a, dit-elle,
«plus besoin que de l'air qu'elle respire». Il devient presque d'usage pour
une femme de passer la nuit dans les larmes, le jour dans des inquiétudes
mortelles, à propos d'un rien. Lui arrive-t-il un chagrin? Elle montrera «le
sublime de la douleur». Et que de sollicitudes pour les gens qu'elle adore!
Découvre-t-elle un chagrin dans un cœur qui lui appartient? Elle s'en
empare, elle en fait son bien, elle ne peut plus parler d'autre chose, et elle en
parle les yeux humides. Un de ses amis est-il malade? Elle vole chez lui;
elle s'y établit; elle consulte avec le médecin, elle fait les bulletins. Si le
danger augmente, elle ne laisse plus dormir ses gens, qui vont d'heure en
heure chercher des nouvelles [627]. La tendresse prend un air de fureur.
L'exaltation enflamme toutes les affections, toutes les émotions féminines.
Dans ce grand mouvement de sensibilité, l'esprit même de la femme est
entraîné aux goûts de son âme. Il ne veut plus que des romans
attendrissants, des histoires qui s'appellent Ariste, ou les charmes de
l'honnêteté, des livres qui montrent une vertu bien aimable et bien sublime,
récompensée dans un dénoûment pareil à ce couronnement de la Rosière de
Salency couru par toutes les femmes d'alors, par les filles même [628]. C'est le
moment de vogue des Épreuves du sentiment, le petit instant de gloire de
d'Arnaud, le peintre du sentiment, le conteur chéri des âmes tendres [629]. La
femme veut être émue, émue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette étrange
situation morale qui a fait dire à Mme de Staël de sa mère: «Ce qui l'amusait
était ce qui la faisait pleurer [630].» Elle court au théâtre pour pleurer [631]. Elle
pleure à chaudes larmes lorsque dans le Cri de la nature paraît sur la scène
un petit enfant au maillot [632]. Au Père de famille, de Diderot, on compte
autant de mouchoirs que de spectatrices. Les femmes se pressent à toutes
Page 251
les pièces sombres et pathétiques, aux Roméo, aux Hamlet, aux Gabrielle
de Vergy; elles accourent à cette pantomime des convulsions qui paraît
mettre la cendre du diacre Pâris sous le théâtre français [633]. Et la plus
grande partie de plaisir est pour elles d'aller s'évanouir à ces drames «où le
cœur est délicieusement navré et pressé délicatement par des angoisses
terribles qui sont le charme du sentiment [634].»
Il semble que ce cœur de la femme, gros de larmes, dilaté par la sensibilité,
ne puisse plus vivre en lui-même: il est pris de je ne sais quel irrésistible
besoin, quel immense désir de se répandre, de participer à la solidarité
humaine, de battre avec tout ce qui respire [635]. Il déborde, et le monde va
devenir trop petit pour ses embrassements. Des individus qu'elle touche par
les sens, la sympathie de la femme ira aux peuples, aux nations les plus
lointaines, à tous les hommes, à l'humanité tout entière, dont elle conçoit
pour la première fois la notion. Humanité! c'est à cette grande idée que
s'élève, comme à son dernier terme, la sensibilité des femmes: c'est vers elle
que se tournent toutes leurs études, allant des sciences exactes aux sciences
sociales, politiques, économiques, philanthropiques; c'est à elle que les plus
grandes dames rapportent leurs jugements; c'est en son nom qu'elles
donnent leur admiration et qu'elles accordent la gloire, la véritable gloire,
aux hommes qui sont des citoyens, des agriculteurs, des défricheurs, des
bienfaiteurs de peuples [636]. Humanité! c'est cette belle chimère de l'œuvre
de Rousseau qui entraînera la femme dans le rêve des vérités abstraites, et
la fera arriver à la Révolution avec des trésors d'enthousiasme tout prêts
pour l'Utopie!
Rousseau renouvelle encore l'âme de la femme en lui restituant un sens. A
cette femme d'une si rare élévation spirituelle, si délicatement douée,
possédant la faculté de perceptions si fines, si profondes, à la femme du dix-
huitième siècle, une grâce de l'âme, un sentiment, un sens fait absolument
défaut, le sens de la nature. En ce temps d'extrême civilisation, de
sociabilité sans exemple, le monde est pour la femme, non-seulement le
grand théâtre de la vie, mais l'unique raison d'intérêt, d'impressions,
d'émotions. Seul, le monde agit sur elle et parle à ses facultés. C'est le
milieu et la prison de tout son être. Au-delà de ce décor factice, on croirait
de Vergy; elles accourent à cette pantomime des convulsions qui paraît
mettre la cendre du diacre Pâris sous le théâtre français [633]. Et la plus
grande partie de plaisir est pour elles d'aller s'évanouir à ces drames «où le
cœur est délicieusement navré et pressé délicatement par des angoisses
terribles qui sont le charme du sentiment [634].»
Il semble que ce cœur de la femme, gros de larmes, dilaté par la sensibilité,
ne puisse plus vivre en lui-même: il est pris de je ne sais quel irrésistible
besoin, quel immense désir de se répandre, de participer à la solidarité
humaine, de battre avec tout ce qui respire [635]. Il déborde, et le monde va
devenir trop petit pour ses embrassements. Des individus qu'elle touche par
les sens, la sympathie de la femme ira aux peuples, aux nations les plus
lointaines, à tous les hommes, à l'humanité tout entière, dont elle conçoit
pour la première fois la notion. Humanité! c'est à cette grande idée que
s'élève, comme à son dernier terme, la sensibilité des femmes: c'est vers elle
que se tournent toutes leurs études, allant des sciences exactes aux sciences
sociales, politiques, économiques, philanthropiques; c'est à elle que les plus
grandes dames rapportent leurs jugements; c'est en son nom qu'elles
donnent leur admiration et qu'elles accordent la gloire, la véritable gloire,
aux hommes qui sont des citoyens, des agriculteurs, des défricheurs, des
bienfaiteurs de peuples [636]. Humanité! c'est cette belle chimère de l'œuvre
de Rousseau qui entraînera la femme dans le rêve des vérités abstraites, et
la fera arriver à la Révolution avec des trésors d'enthousiasme tout prêts
pour l'Utopie!
Rousseau renouvelle encore l'âme de la femme en lui restituant un sens. A
cette femme d'une si rare élévation spirituelle, si délicatement douée,
possédant la faculté de perceptions si fines, si profondes, à la femme du dix-
huitième siècle, une grâce de l'âme, un sentiment, un sens fait absolument
défaut, le sens de la nature. En ce temps d'extrême civilisation, de
sociabilité sans exemple, le monde est pour la femme, non-seulement le
grand théâtre de la vie, mais l'unique raison d'intérêt, d'impressions,
d'émotions. Seul, le monde agit sur elle et parle à ses facultés. C'est le
milieu et la prison de tout son être. Au-delà de ce décor factice, on croirait
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que tout finit en elle: l'horizon cesse. Où le bruit de l'humanité se tait, où le
silence de Dieu commence, la femme ne trouve ni un accord ni une
harmonie. Son cœur reste sans s'ouvrir, sans s'éveiller à la nature: il ne
passe sur ce cœur ni l'ombre de la feuille ni le souffle du vent. Ses yeux
même semblent fermés aux tendresses de la verdure; et la campagne n'est
autour d'elle que comme un grand vide qui se laisserait traverser.
Qu'une lettre, qu'une correspondance, qu'un journal échappe de là, de la
campagne, à la plume d'une femme; qu'elle écrive, d'une chambre de
château, la fenêtre ouverte au ciel et aux arbres, il ne tombera sur le papier
rien de ce ciel ni de ces arbres. Vainement y chercherait-on un parfum, un
reflet, un murmure venu des moissons, un battement tombé de l'aile d'un
oiseau, cet air ambiant qui est, pour ainsi dire, l'air natal d'une lettre: le ton,
la plume, l'encre, tout est de Paris; la femme y est restée, et ce ne sont que
détails vifs, piquants, pensées libres et à l'aise sur les femmes et les hommes
qui peuplent sa solitude et font une société de son désert. Son esprit, dans
cette atmosphère de rosée, sous la caresse du matin, est pareil à ce qu'il
serait au-dessus du pavé de la rue Saint-Dominique: il demeure tendu, armé,
de sang-froid, ferme en toutes ses sécheresses.
Rien alors dans l'idée de la campagne qui sourie à l'imagination féminine.
Enchantement mystérieux, détente de l'âme, expansion des sens,
attendrissement des idées, sérénité pacifiante, épanouissement de l'être
retrempé dans sa patrie première, ces promesses, ces images, ces
séductions, que la vie des champs évoque aujourd'hui, sont non-avenues
pour elle. Une odeur d'ennui, c'est tout ce qui se lève pour elle de la nature.
Une femme d'esprit n'avoue-t-elle pas, ne proclame-t-elle pas le sentiment
universel de son temps et de son sexe en disant «que les beaux jours donnés
par le soleil ne sont que pour le peuple, et qu'il n'est de beaux jours pour les
honnêtes gens que dans la présence de ce qu'on aime [637]?» C'est l'heure où
pour la femme et pour l'homme le monde en est venu à cacher le soleil.
Et qu'est tout uniment la campagne pour la femme du règne de Louis XV?
L'exil, et sinon l'exil dans le sens propre du mot, au moins dans le sens
figuré. Elle représente l'éloignement de la cour, l'éloignement de Paris, un
temps de réforme et d'économie où l'on expie et où l'on regagne les
dépenses, les fêtes, les toilettes de l'hiver; un lieu de pénitence, sans
ressources, sans nouvelles, où l'on ne trouve rien en fait de compagnie, et
silence de Dieu commence, la femme ne trouve ni un accord ni une
harmonie. Son cœur reste sans s'ouvrir, sans s'éveiller à la nature: il ne
passe sur ce cœur ni l'ombre de la feuille ni le souffle du vent. Ses yeux
même semblent fermés aux tendresses de la verdure; et la campagne n'est
autour d'elle que comme un grand vide qui se laisserait traverser.
Qu'une lettre, qu'une correspondance, qu'un journal échappe de là, de la
campagne, à la plume d'une femme; qu'elle écrive, d'une chambre de
château, la fenêtre ouverte au ciel et aux arbres, il ne tombera sur le papier
rien de ce ciel ni de ces arbres. Vainement y chercherait-on un parfum, un
reflet, un murmure venu des moissons, un battement tombé de l'aile d'un
oiseau, cet air ambiant qui est, pour ainsi dire, l'air natal d'une lettre: le ton,
la plume, l'encre, tout est de Paris; la femme y est restée, et ce ne sont que
détails vifs, piquants, pensées libres et à l'aise sur les femmes et les hommes
qui peuplent sa solitude et font une société de son désert. Son esprit, dans
cette atmosphère de rosée, sous la caresse du matin, est pareil à ce qu'il
serait au-dessus du pavé de la rue Saint-Dominique: il demeure tendu, armé,
de sang-froid, ferme en toutes ses sécheresses.
Rien alors dans l'idée de la campagne qui sourie à l'imagination féminine.
Enchantement mystérieux, détente de l'âme, expansion des sens,
attendrissement des idées, sérénité pacifiante, épanouissement de l'être
retrempé dans sa patrie première, ces promesses, ces images, ces
séductions, que la vie des champs évoque aujourd'hui, sont non-avenues
pour elle. Une odeur d'ennui, c'est tout ce qui se lève pour elle de la nature.
Une femme d'esprit n'avoue-t-elle pas, ne proclame-t-elle pas le sentiment
universel de son temps et de son sexe en disant «que les beaux jours donnés
par le soleil ne sont que pour le peuple, et qu'il n'est de beaux jours pour les
honnêtes gens que dans la présence de ce qu'on aime [637]?» C'est l'heure où
pour la femme et pour l'homme le monde en est venu à cacher le soleil.
Et qu'est tout uniment la campagne pour la femme du règne de Louis XV?
L'exil, et sinon l'exil dans le sens propre du mot, au moins dans le sens
figuré. Elle représente l'éloignement de la cour, l'éloignement de Paris, un
temps de réforme et d'économie où l'on expie et où l'on regagne les
dépenses, les fêtes, les toilettes de l'hiver; un lieu de pénitence, sans
ressources, sans nouvelles, où l'on ne trouve rien en fait de compagnie, et
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où il faut tout faire venir de Paris, les sujets de conversation, les gens
aimables, et jusqu'à des amis. Emporter leur salon, leurs habitudes, c'est la
grande préoccupation de toutes celles qui partent et vont, comme elle
disent, «s'enterrer». Et il faudra que le siècle soit bien vieux et tout près de
finir pour que la villégiature ne soit plus l'exil, mais une récréation, un
repos, une retraite à la mode, et aussi le beau moment de la vie de famille:
Young, traversant la France sous le règne de Louis XVI, trouvera les
premiers symptômes d'une vie de château nouvelle, une véritable habitation
des terres par de grandes dames et de grands seigneurs, des séjours
prolongés, et comme une affectation à se passer de Paris, à l'oublier, à le
bouder. Jusque-là, quelle vie mène-t-on à la campagne? la vie de Paris.
Dans le salon aux grandes fenêtres, donnant sur les bois et les prés, le jeu
dure toute la journée, retient les gens et dispense de la promenade; le petit
jeu s'ouvre le matin, le grand jeu commence après le dîner, va jusqu'au
souper, reprend après le souper jusqu'au-delà de minuit. Ou bien, si l'on ne
se donne pas au jeu, l'on appartient à la conversation; et l'heure du sommeil
ne sonne pas au château plus tôt qu'à l'hôtel. On ne se couche guère qu'au
matin, tant on met de temps à se souhaiter des bonsoirs de chambre en
chambre, à se conter des historiettes, à prolonger la soirée par des
contestations, des observations, des répliques, des contes, un dernier feu,
une dernière folie de causerie [638]. Au réveil, le lendemain, tout ce monde,
une fois habillé, ne pense qu'aux courriers, aux nouvelles, attendus de Paris;
et le grand événement du jour est l'arrivée du Mercure de France, peinte par
Lavreince comme le seul moment d'intérêt de la campagne [639].
Il est un signe bien frappant de ce détachement de la femme du dix-
huitième siècle pour la nature, de son indifférence, de son aveuglement. Elle
ne la perçoit, elle ne la respire pas même dans l'amour. Jamais la femme
amoureuse de ce temps n'associe le ciel, la terre, l'orage ou le rayon à sa
passion. Jamais elle ne fait conspirer la création avec son cœur. Son
bonheur est sourd au chant de l'alouette; le paysage qu'elle traverse ne met
rien de sa gaieté ou de sa mélancolie, à ses tristesses ou à ses joies. Et les
journées passées au grand air, les senteurs entêtantes, les midis irritants, les
heures lourdes et chaudes donnent si peu d'exaltation à sa tête, à ses sens,
que la séduction si habile, si savante du dix-huitième siècle ne les fait
presque jamais entrer en ligne de compte dans ses chances et ses moyens de
victoire. A peine si cette séduction songe à trouver, dans un cours d'eau qui
aimables, et jusqu'à des amis. Emporter leur salon, leurs habitudes, c'est la
grande préoccupation de toutes celles qui partent et vont, comme elle
disent, «s'enterrer». Et il faudra que le siècle soit bien vieux et tout près de
finir pour que la villégiature ne soit plus l'exil, mais une récréation, un
repos, une retraite à la mode, et aussi le beau moment de la vie de famille:
Young, traversant la France sous le règne de Louis XVI, trouvera les
premiers symptômes d'une vie de château nouvelle, une véritable habitation
des terres par de grandes dames et de grands seigneurs, des séjours
prolongés, et comme une affectation à se passer de Paris, à l'oublier, à le
bouder. Jusque-là, quelle vie mène-t-on à la campagne? la vie de Paris.
Dans le salon aux grandes fenêtres, donnant sur les bois et les prés, le jeu
dure toute la journée, retient les gens et dispense de la promenade; le petit
jeu s'ouvre le matin, le grand jeu commence après le dîner, va jusqu'au
souper, reprend après le souper jusqu'au-delà de minuit. Ou bien, si l'on ne
se donne pas au jeu, l'on appartient à la conversation; et l'heure du sommeil
ne sonne pas au château plus tôt qu'à l'hôtel. On ne se couche guère qu'au
matin, tant on met de temps à se souhaiter des bonsoirs de chambre en
chambre, à se conter des historiettes, à prolonger la soirée par des
contestations, des observations, des répliques, des contes, un dernier feu,
une dernière folie de causerie [638]. Au réveil, le lendemain, tout ce monde,
une fois habillé, ne pense qu'aux courriers, aux nouvelles, attendus de Paris;
et le grand événement du jour est l'arrivée du Mercure de France, peinte par
Lavreince comme le seul moment d'intérêt de la campagne [639].
Il est un signe bien frappant de ce détachement de la femme du dix-
huitième siècle pour la nature, de son indifférence, de son aveuglement. Elle
ne la perçoit, elle ne la respire pas même dans l'amour. Jamais la femme
amoureuse de ce temps n'associe le ciel, la terre, l'orage ou le rayon à sa
passion. Jamais elle ne fait conspirer la création avec son cœur. Son
bonheur est sourd au chant de l'alouette; le paysage qu'elle traverse ne met
rien de sa gaieté ou de sa mélancolie, à ses tristesses ou à ses joies. Et les
journées passées au grand air, les senteurs entêtantes, les midis irritants, les
heures lourdes et chaudes donnent si peu d'exaltation à sa tête, à ses sens,
que la séduction si habile, si savante du dix-huitième siècle ne les fait
presque jamais entrer en ligne de compte dans ses chances et ses moyens de
victoire. A peine si cette séduction songe à trouver, dans un cours d'eau qui
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passe dans un parc, une occasion de familiarité, un prétexte pour presser
une main refusée, serrer une taille qui se dérobe; et c'est toute la complicité
qu'elle demande à la nature contre la résistance de la femme.
Aussi tous les romans d'amour sont-ils marqués de ce caractère étrange,
l'absence de la nature. De loin en loin seulement, les personnages y rentrent
du dehors, d'un lieu non désigné, vague et secret, pareil à un enclos autour
d'une petite maison. Point une perspective, point une bouffée d'air; toujours
la même scène étroite, étouffante, le boudoir, le salon, le demi-jour du
réduit, ou le jour des bougies, cette même lumière et ce même cadre factices
de l'humanité. De livres en livres, on peut suivre ce divorce de la nature et
de l'amour, cette suppression du paysage, cette disparition du soleil, de
l'oiseau, de l'étoile. Au-delà des Liaisons dangereuses, à l'extrémité dernière
du génie du siècle, à son paroxysme enragé, que l'on aille jusqu'à ces
romans où le sang coule sur la boue: la nature est éteinte autour de la
priapée, comme un cauchemar; c'est le désert, un désert où il n'y a plus un
animal, plus un arbre, plus une fleur, plus un brin d'herbe!
Rousseau rouvre à la femme, dans l'Élysée de Clarens, le paradis perdu des
champs et des bois. Les fleurs semées par le vent, les broussailles de roses,
les fourrés de lilas, les allées tortueuses, les plantes grimpantes, les sources,
l'eau courante, la solitude, l'ombre,—il lui montre toutes ces délices et les
lui fait sentir. Il déploie devant ses yeux la plaine et la colline, le lac et la
montagne. Il lui révèle celle poésie du paysage, du ciel, du nuage et de
l'arbre, qui donne une âme aux sens et des sens à l'esprit. Comme au chant
du rossignol qui chantait sur sa tête, dans cette nuit enchantée, au-dessus de
ce jardin près de Lyon, le dix-huitième siècle, à sa voix, retrouve les
harmonies de la nature. Il retrouve ce sentiment ignoré de la France,
inconnu des lettres jusqu'à Rousseau,—M. Sainte-Beuve en a fait le premier
la remarque délicate,—le sentiment du vert [640].
La femme devient «folle du champêtre». Elle se sent, à la campagne,
heureuse d'être, et s'y écoute vivre. Il y a pour elle de doux et mystérieux
accords qui montent du silence, caressent son cœur et sa pensée. Le bruit du
vent, la joie du soleil, le murmure des champs, la pénètrent et s'associent à
son âme de la même façon qu'ils s'associent à l'âme des personnages de
Rousseau. Elle ne goûte pas seulement une volupté tranquille dans les
spectacles de la nature: elle y ressent une émotion pleine d'ardeurs et
une main refusée, serrer une taille qui se dérobe; et c'est toute la complicité
qu'elle demande à la nature contre la résistance de la femme.
Aussi tous les romans d'amour sont-ils marqués de ce caractère étrange,
l'absence de la nature. De loin en loin seulement, les personnages y rentrent
du dehors, d'un lieu non désigné, vague et secret, pareil à un enclos autour
d'une petite maison. Point une perspective, point une bouffée d'air; toujours
la même scène étroite, étouffante, le boudoir, le salon, le demi-jour du
réduit, ou le jour des bougies, cette même lumière et ce même cadre factices
de l'humanité. De livres en livres, on peut suivre ce divorce de la nature et
de l'amour, cette suppression du paysage, cette disparition du soleil, de
l'oiseau, de l'étoile. Au-delà des Liaisons dangereuses, à l'extrémité dernière
du génie du siècle, à son paroxysme enragé, que l'on aille jusqu'à ces
romans où le sang coule sur la boue: la nature est éteinte autour de la
priapée, comme un cauchemar; c'est le désert, un désert où il n'y a plus un
animal, plus un arbre, plus une fleur, plus un brin d'herbe!
Rousseau rouvre à la femme, dans l'Élysée de Clarens, le paradis perdu des
champs et des bois. Les fleurs semées par le vent, les broussailles de roses,
les fourrés de lilas, les allées tortueuses, les plantes grimpantes, les sources,
l'eau courante, la solitude, l'ombre,—il lui montre toutes ces délices et les
lui fait sentir. Il déploie devant ses yeux la plaine et la colline, le lac et la
montagne. Il lui révèle celle poésie du paysage, du ciel, du nuage et de
l'arbre, qui donne une âme aux sens et des sens à l'esprit. Comme au chant
du rossignol qui chantait sur sa tête, dans cette nuit enchantée, au-dessus de
ce jardin près de Lyon, le dix-huitième siècle, à sa voix, retrouve les
harmonies de la nature. Il retrouve ce sentiment ignoré de la France,
inconnu des lettres jusqu'à Rousseau,—M. Sainte-Beuve en a fait le premier
la remarque délicate,—le sentiment du vert [640].
La femme devient «folle du champêtre». Elle se sent, à la campagne,
heureuse d'être, et s'y écoute vivre. Il y a pour elle de doux et mystérieux
accords qui montent du silence, caressent son cœur et sa pensée. Le bruit du
vent, la joie du soleil, le murmure des champs, la pénètrent et s'associent à
son âme de la même façon qu'ils s'associent à l'âme des personnages de
Rousseau. Elle ne goûte pas seulement une volupté tranquille dans les
spectacles de la nature: elle y ressent une émotion pleine d'ardeurs et
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d'élancements. L'air vif et libre, qui fait sa respiration légère et facile, donne
à ses idées une sorte d'allégresse. Elle s'abandonne à un enthousiasme où
l'attendrissement se mêle à l'émotion: l'élévation du Naturalisme va venir à
son sexe; et par un beau soir, devant un ciel qui brille encore et n'éblouit
plus, devant cette voûte où les étoiles s'allument une à une derrière le jour,
une femme émue, ravie, détachée de la terre, cherchant quelque chose
d'intelligent et de sensible qui puisse l'entendre et recevoir l'effusion de son
âme, une femme, qui sera Mme Roland, trouvera le Dieu de Rousseau dans
ce ciel qui va s'éteindre; et de sa fenêtre du quai, elle jettera cette prière au
soleil disparu: «O toi, dont mon esprit raisonneur va jusqu'à rejeter
l'existence, mais que mon cœur souhaite et brûle d'adorer, première
intelligence, suprême ordonnateur, Dieu puissant et tout bon, que j'aime à
croire l'auteur de tout ce qui m'est agréable, accepte mon hommage, et, si tu
n'es qu'une chimère, sois la mienne pour jamais [641]!»
à ses idées une sorte d'allégresse. Elle s'abandonne à un enthousiasme où
l'attendrissement se mêle à l'émotion: l'élévation du Naturalisme va venir à
son sexe; et par un beau soir, devant un ciel qui brille encore et n'éblouit
plus, devant cette voûte où les étoiles s'allument une à une derrière le jour,
une femme émue, ravie, détachée de la terre, cherchant quelque chose
d'intelligent et de sensible qui puisse l'entendre et recevoir l'effusion de son
âme, une femme, qui sera Mme Roland, trouvera le Dieu de Rousseau dans
ce ciel qui va s'éteindre; et de sa fenêtre du quai, elle jettera cette prière au
soleil disparu: «O toi, dont mon esprit raisonneur va jusqu'à rejeter
l'existence, mais que mon cœur souhaite et brûle d'adorer, première
intelligence, suprême ordonnateur, Dieu puissant et tout bon, que j'aime à
croire l'auteur de tout ce qui m'est agréable, accepte mon hommage, et, si tu
n'es qu'une chimère, sois la mienne pour jamais [641]!»
Page 256
XI
LA VIEILLESSE DE LA FEMME.
Trois fins s'offrent à la femme du dix-huitième siècle qui n'est plus jeune: la
dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de cour [642].
Aux approches de la vieillesse un certain nombre de femmes se retiraient
dans les pratiques de la vie religieuse: elles se vouaient au renoncement.
Elles quittaient un soir le monde, un matin les mouches, visitaient les
pauvres, fréquentaient les églises. On les voit passer allant aux sermons,
courant les bénédictions, vêtues de couleurs sombres, dans quelque fourreau
feuille morte, la coiffure basse et faite pour entrer dans un confessionnal.
Un laquais les suit portant leurs Heures dans un sac de velours rouge. Mais
que l'on cherche au-delà de cette image, de cette silhouette de la dévote, que
l'on touche au fond de cette femme, à l'âme de cette dévotion, nul document
du temps ne témoigne d'un de ces grands courants de religion, profonds et
violents, qui arrachent et enlèvent les cœurs. La piété du siècle précédent,
sévère, dure, ardente d'intolérance, toute chaude encore des guerres de foi,
va s'adoucissant et s'éteignant dans ce siècle trop petit et trop amolli pour
elle: elle était la flamme qui dévore, elle n'est plus qu'un petit feu qui se
laisse entretenir. Cette piété douce et tiède n'a pas de quoi emporter à Dieu
les passions de la femme; elle ne fait pas éclater en elle ces grands coups de
la grâce brusques, suprêmes, et qui semblent les foudroiements de la
vocation; elle ne ravit pas la femme, elle ne saurait la remplir et la posséder
toute. Aussi le dix-huitième siècle ne vous offrira-t-il que bien peu de ces
grandes immolations, de ces retraites austères et rigoureuses où la femme
LA VIEILLESSE DE LA FEMME.
Trois fins s'offrent à la femme du dix-huitième siècle qui n'est plus jeune: la
dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de cour [642].
Aux approches de la vieillesse un certain nombre de femmes se retiraient
dans les pratiques de la vie religieuse: elles se vouaient au renoncement.
Elles quittaient un soir le monde, un matin les mouches, visitaient les
pauvres, fréquentaient les églises. On les voit passer allant aux sermons,
courant les bénédictions, vêtues de couleurs sombres, dans quelque fourreau
feuille morte, la coiffure basse et faite pour entrer dans un confessionnal.
Un laquais les suit portant leurs Heures dans un sac de velours rouge. Mais
que l'on cherche au-delà de cette image, de cette silhouette de la dévote, que
l'on touche au fond de cette femme, à l'âme de cette dévotion, nul document
du temps ne témoigne d'un de ces grands courants de religion, profonds et
violents, qui arrachent et enlèvent les cœurs. La piété du siècle précédent,
sévère, dure, ardente d'intolérance, toute chaude encore des guerres de foi,
va s'adoucissant et s'éteignant dans ce siècle trop petit et trop amolli pour
elle: elle était la flamme qui dévore, elle n'est plus qu'un petit feu qui se
laisse entretenir. Cette piété douce et tiède n'a pas de quoi emporter à Dieu
les passions de la femme; elle ne fait pas éclater en elle ces grands coups de
la grâce brusques, suprêmes, et qui semblent les foudroiements de la
vocation; elle ne ravit pas la femme, elle ne saurait la remplir et la posséder
toute. Aussi le dix-huitième siècle ne vous offrira-t-il que bien peu de ces
grandes immolations, de ces retraites austères et rigoureuses où la femme
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enferme le reste de sa vie. La dévotion dans cette société apparaît
simplement comme une règle commode des pensées, un débarras des
superfluités et des fatigues mondaines, un arrangement qui simplifie la vie
matérielle, qui ordonne la vie morale. Elle semble encore une marque de
délicatesse, presque d'élégance, un signe de personne bien née. Elle est de
ton; et il est reçu, dans l'extrêmement bonne compagnie, qu'il n'est pas de
façon mieux apprise, plus convenable, plus digne d'un certain rang, plus
décente en un mot, pour vieillir et pour finir.
La bienséance, tel est le principe de la dévotion de la femme du dix-
huitième siècle. Et quel autre fondement pouvait avoir la religion en ce
siècle des esprits critiques et des âmes passionnées, dans ce temps où les
petites filles au couvent ont déjà des doutes, et les expriment d'une façon si
spirituelle qu'elles embarrassent Massillon et désarment la punition; temps
rebelle au renoncement, où la femme même mourante se rattache à l'amour,
et s'écrie, quand son confesseur lui reproche de permettre à la voiture de son
amant de passer ses jours et ses nuits à sa porte: «Ah! mon père, que vous
me rendez heureuse! Je m'en croyais oubliée [643].» Une mode, voilà la piété,
piété morte, zèle mondain, âme des dehors. A sa paroisse, la femme a sa
chaise où sont ses armes [644]; et elle va à la messe pour occuper sa place, par
respect humain, pour elle-même, pour les autres et pour ses gens. Pendant
quelque temps une messe en vogue attire toutes les femmes, la messe
musquée qui se dit à deux heures, avant dîner, au Saint-Esprit. Une fois
celle messe défendue, on ne va plus guère à la messe que le dimanche. Et la
femme n'est ramenée aux offices, aux confessionnaux dont elle s'éloigne
peu à peu, que par des paniques soudaines et passagères, les menaces d'un
an mille tombées du haut d'une académie, l'apparition d'une comète et d'un
mémoire de Lalande sur le rôle destructeur des comètes [645]. Cependant, au
carême, beaucoup d'églises sont remplies; on s'étouffe aux prédications;
mais c'est le spectacle de la chaire et le jeu du prédicateur qui attirent la
foule. Que par hasard, et sans avoir prévenu d'avance, le prédicateur vanté
qu'il faut avoir entendu, se trouve indisposé, qu'à sa place un capucin
ignoré, innommé, monte en chaire, on laisse là sa chaise et la parole de
Dieu. On sort de l'église comme d'un théâtre; on s'y rend comme à la
comédie. Des femmes même y vont comme en petites loges, avec l'idée de
s'amuser, de faire scandale, de déconcerter l'éloquence du prêtre de la même
façon qu'elles gêneraient les effets d'un acteur sur la scène: n'en connaît-on
simplement comme une règle commode des pensées, un débarras des
superfluités et des fatigues mondaines, un arrangement qui simplifie la vie
matérielle, qui ordonne la vie morale. Elle semble encore une marque de
délicatesse, presque d'élégance, un signe de personne bien née. Elle est de
ton; et il est reçu, dans l'extrêmement bonne compagnie, qu'il n'est pas de
façon mieux apprise, plus convenable, plus digne d'un certain rang, plus
décente en un mot, pour vieillir et pour finir.
La bienséance, tel est le principe de la dévotion de la femme du dix-
huitième siècle. Et quel autre fondement pouvait avoir la religion en ce
siècle des esprits critiques et des âmes passionnées, dans ce temps où les
petites filles au couvent ont déjà des doutes, et les expriment d'une façon si
spirituelle qu'elles embarrassent Massillon et désarment la punition; temps
rebelle au renoncement, où la femme même mourante se rattache à l'amour,
et s'écrie, quand son confesseur lui reproche de permettre à la voiture de son
amant de passer ses jours et ses nuits à sa porte: «Ah! mon père, que vous
me rendez heureuse! Je m'en croyais oubliée [643].» Une mode, voilà la piété,
piété morte, zèle mondain, âme des dehors. A sa paroisse, la femme a sa
chaise où sont ses armes [644]; et elle va à la messe pour occuper sa place, par
respect humain, pour elle-même, pour les autres et pour ses gens. Pendant
quelque temps une messe en vogue attire toutes les femmes, la messe
musquée qui se dit à deux heures, avant dîner, au Saint-Esprit. Une fois
celle messe défendue, on ne va plus guère à la messe que le dimanche. Et la
femme n'est ramenée aux offices, aux confessionnaux dont elle s'éloigne
peu à peu, que par des paniques soudaines et passagères, les menaces d'un
an mille tombées du haut d'une académie, l'apparition d'une comète et d'un
mémoire de Lalande sur le rôle destructeur des comètes [645]. Cependant, au
carême, beaucoup d'églises sont remplies; on s'étouffe aux prédications;
mais c'est le spectacle de la chaire et le jeu du prédicateur qui attirent la
foule. Que par hasard, et sans avoir prévenu d'avance, le prédicateur vanté
qu'il faut avoir entendu, se trouve indisposé, qu'à sa place un capucin
ignoré, innommé, monte en chaire, on laisse là sa chaise et la parole de
Dieu. On sort de l'église comme d'un théâtre; on s'y rend comme à la
comédie. Des femmes même y vont comme en petites loges, avec l'idée de
s'amuser, de faire scandale, de déconcerter l'éloquence du prêtre de la même
façon qu'elles gêneraient les effets d'un acteur sur la scène: n'en connaît-on
Page 258
point une qui a fait le pari d'ôter le sang-froid au père Renaud, le
prédicateur mis à la mode par la conversion de Mme de Mailly, et qui, à
force de coquetteries, d'œillades, et d'étalage impudique, a gagné son
pari [646]?
La chaire d'ailleurs est-elle restée vénérable? A-t-elle gardé cette dignité des
paroles simples et fortes qui l'enveloppe de sainteté et l'entoure de
grandeur? N'est-elle pas une tribune où le bel esprit du prêtre semble, quand
il parle de la religion, concourir pour l'éloge de Dieu? L'éloquence de la foi
devient une éloquence d'académie, allusive, piquante, semée de pensées
neuves, brodée d'anecdotes, réchauffée de traits et de demi-personnalités.
Elle parle au monde le langage du monde, et revient toujours au siècle,
qu'elle maudit avec complaisance, avec grâce, avec esprit, presque
amoureusement. Tous les échos du dehors, les bruits de la cour et de la
ville, la politique de l'État, résonnent et vibrent sous les citations des livres
saints qui n'ont plus que l'accent d'un refrain banal dans la bouche des
grands maîtres de la parole divine, dans la voix d'un abbé Maury.
Mais à côté de cette éloquence qui conserve encore par instants la hauteur
de l'emphase et la virilité de la déclamation, une parole descend doucement
de la chaire, pénètre la femme, et glisse de son esprit jusqu'à ses sens. Cette
parole nouvelle n'est qu'agrément, raffinement, coquetterie. Elle est tout
aimable et tout enjolivée. Elle ne va que de la gentillesse à l'épigramme, de
l'épigramme à l'antithèse. Elle ne touche qu'à de jolis sujets, elle ne remue
que les péchés qui ont le parfum de la femme. Elle ne roule que sur les
tentations de la société, sur les jeux, les spectacles, la parure, les
conversations, les promenades, l'amour des plaisirs; cadres charmants où le
prédicateur peint les feux de l'enfer en rose, et fait tenir, en la déguisant
sous une teinte légère de spiritualité, une morale tirée des poëtes et des
romans. Lui-même a le débit moelleux, la voix argentine encore adoucie, au
bout des périodes harmonieuses, par un morceau de pâte de guimauve; il n'a
aux lèvres que des textes pris dans les versets les plus amoureux du
Cantique des Cantiques, suivis de deux petites parties aussi chargées de
grâces que bien tournées, où la charité la plus galante, la plus mignarde,
joue avec les légendes de la Samaritaine, de la femme adultère, de la
Madeleine, comme avec des miniatures de Charlier [647]. Cette corruption de
la parole sacrée a laissé partout sa trace. On en retrouve les traits et le
témoignage dans les brochures de mœurs, l'esprit dans les livres religieux
prédicateur mis à la mode par la conversion de Mme de Mailly, et qui, à
force de coquetteries, d'œillades, et d'étalage impudique, a gagné son
pari [646]?
La chaire d'ailleurs est-elle restée vénérable? A-t-elle gardé cette dignité des
paroles simples et fortes qui l'enveloppe de sainteté et l'entoure de
grandeur? N'est-elle pas une tribune où le bel esprit du prêtre semble, quand
il parle de la religion, concourir pour l'éloge de Dieu? L'éloquence de la foi
devient une éloquence d'académie, allusive, piquante, semée de pensées
neuves, brodée d'anecdotes, réchauffée de traits et de demi-personnalités.
Elle parle au monde le langage du monde, et revient toujours au siècle,
qu'elle maudit avec complaisance, avec grâce, avec esprit, presque
amoureusement. Tous les échos du dehors, les bruits de la cour et de la
ville, la politique de l'État, résonnent et vibrent sous les citations des livres
saints qui n'ont plus que l'accent d'un refrain banal dans la bouche des
grands maîtres de la parole divine, dans la voix d'un abbé Maury.
Mais à côté de cette éloquence qui conserve encore par instants la hauteur
de l'emphase et la virilité de la déclamation, une parole descend doucement
de la chaire, pénètre la femme, et glisse de son esprit jusqu'à ses sens. Cette
parole nouvelle n'est qu'agrément, raffinement, coquetterie. Elle est tout
aimable et tout enjolivée. Elle ne va que de la gentillesse à l'épigramme, de
l'épigramme à l'antithèse. Elle ne touche qu'à de jolis sujets, elle ne remue
que les péchés qui ont le parfum de la femme. Elle ne roule que sur les
tentations de la société, sur les jeux, les spectacles, la parure, les
conversations, les promenades, l'amour des plaisirs; cadres charmants où le
prédicateur peint les feux de l'enfer en rose, et fait tenir, en la déguisant
sous une teinte légère de spiritualité, une morale tirée des poëtes et des
romans. Lui-même a le débit moelleux, la voix argentine encore adoucie, au
bout des périodes harmonieuses, par un morceau de pâte de guimauve; il n'a
aux lèvres que des textes pris dans les versets les plus amoureux du
Cantique des Cantiques, suivis de deux petites parties aussi chargées de
grâces que bien tournées, où la charité la plus galante, la plus mignarde,
joue avec les légendes de la Samaritaine, de la femme adultère, de la
Madeleine, comme avec des miniatures de Charlier [647]. Cette corruption de
la parole sacrée a laissé partout sa trace. On en retrouve les traits et le
témoignage dans les brochures de mœurs, l'esprit dans les livres religieux
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du temps, dans les livres de l'abbé Berruyer [648], et dans cette Religion
prouvée par les faits, où l'agrément et le piquant du style avaient jeté tant de
douceur sur les amours des patriarches, qu'il fallut presque en arrêter le
cours [649]. Que pouvait une telle éloquence contre les entraînements du
siècle? Quelle force lui restait pour avertir les âmes, toucher le fond des
croyances, remettre Dieu dans les cœurs? Elle était elle-même une des voix
du siècle et non la moins voluptueuse. Elle n'avait rien qui touchât, qui
commandât, rien pour jeter dans un auditoire ces idées qui se prolongent
dans la solitude ainsi qu'un son sous une voûte. Ses plus grands
mouvements ressemblaient à une musique d'opéra: ils n'en avaient que le
chatouillement.
D'où venaient donc au dix-huitième siècle les accès de dévotion de la
femme, les résolutions qui la traversaient, ses conversions soudaines et un
moment brûlantes? De l'amour, du dépit ou du désespoir de l'amour. Un
chagrin d'amour ramenait le plus souvent sa pensée à la religion et lui faisait
appeler un prêtre. Le prêtre appelé, la scène se passait comme elle se passe
en pareille circonstance entre l'abbé Martin et Mme d'Épinay. Mme d'Épinay
lui parlant tout d'abord de son désir de se jeter dans un couvent, l'abbé
Martin, qui avait le sang-froid de l'habitude, lui disait posément qu'une
mère de famille n'était point faite pour devenir une carmélite; que ces
retours à Dieu trop subits, trop emportés, ne lui inspiraient qu'une médiocre
confiance; et quand il avait tiré de Mme d'Épinay le mot et la cause de cette
grande fièvre de dévotion, il se retirait en prêtre avisé et en homme bien
appris, doucement, et avec la persuasion que la pensée de Dieu ne durerait
dans cette âme que jusqu'à la pensée d'un nouvel amant [650]. Ce moment de
défaillance, où elle est abandonnée de ce qu'elle aime, est le seul moment
dans la vie de la femme du dix-huitième siècle, où la religion semble lui
manquer, où elle pense au prêtre comme à quelqu'un qui console: Dieu lui
paraît, dans cet instant seul, quelque chose qu'elle veut essayer d'aimer.
Parfois pourtant, avant l'âge, avant la vieillesse, la dévotion est apportée à la
femme par la fatigue du monde, la solitude du foyer, le train si libre, le lien
si relâché du mariage. Il se rencontre dans ce temps des âmes douces et
faibles, faciles aux lassitudes, blessées, étourdies par la lumière et le bruit,
qui de bonne heure demandent à la religion la paix des habitudes, l'ombre
discrète de la vie. Mais pour ces femmes délicates et paresseuses, jeunes
encore au moins pour Dieu, pour ces dévotes qui n'ont que l'âge de la
prouvée par les faits, où l'agrément et le piquant du style avaient jeté tant de
douceur sur les amours des patriarches, qu'il fallut presque en arrêter le
cours [649]. Que pouvait une telle éloquence contre les entraînements du
siècle? Quelle force lui restait pour avertir les âmes, toucher le fond des
croyances, remettre Dieu dans les cœurs? Elle était elle-même une des voix
du siècle et non la moins voluptueuse. Elle n'avait rien qui touchât, qui
commandât, rien pour jeter dans un auditoire ces idées qui se prolongent
dans la solitude ainsi qu'un son sous une voûte. Ses plus grands
mouvements ressemblaient à une musique d'opéra: ils n'en avaient que le
chatouillement.
D'où venaient donc au dix-huitième siècle les accès de dévotion de la
femme, les résolutions qui la traversaient, ses conversions soudaines et un
moment brûlantes? De l'amour, du dépit ou du désespoir de l'amour. Un
chagrin d'amour ramenait le plus souvent sa pensée à la religion et lui faisait
appeler un prêtre. Le prêtre appelé, la scène se passait comme elle se passe
en pareille circonstance entre l'abbé Martin et Mme d'Épinay. Mme d'Épinay
lui parlant tout d'abord de son désir de se jeter dans un couvent, l'abbé
Martin, qui avait le sang-froid de l'habitude, lui disait posément qu'une
mère de famille n'était point faite pour devenir une carmélite; que ces
retours à Dieu trop subits, trop emportés, ne lui inspiraient qu'une médiocre
confiance; et quand il avait tiré de Mme d'Épinay le mot et la cause de cette
grande fièvre de dévotion, il se retirait en prêtre avisé et en homme bien
appris, doucement, et avec la persuasion que la pensée de Dieu ne durerait
dans cette âme que jusqu'à la pensée d'un nouvel amant [650]. Ce moment de
défaillance, où elle est abandonnée de ce qu'elle aime, est le seul moment
dans la vie de la femme du dix-huitième siècle, où la religion semble lui
manquer, où elle pense au prêtre comme à quelqu'un qui console: Dieu lui
paraît, dans cet instant seul, quelque chose qu'elle veut essayer d'aimer.
Parfois pourtant, avant l'âge, avant la vieillesse, la dévotion est apportée à la
femme par la fatigue du monde, la solitude du foyer, le train si libre, le lien
si relâché du mariage. Il se rencontre dans ce temps des âmes douces et
faibles, faciles aux lassitudes, blessées, étourdies par la lumière et le bruit,
qui de bonne heure demandent à la religion la paix des habitudes, l'ombre
discrète de la vie. Mais pour ces femmes délicates et paresseuses, jeunes
encore au moins pour Dieu, pour ces dévotes qui n'ont que l'âge de la
Page 260
maturité appétissante, que d'écueils, que de tentations, que d'attaques sur le
chemin du salut qu'elles font à petites journées! Une dévote, c'est le fruit
défendu pour l'amour du siècle, pour les gens à bonnes fortunes. Le
libertinage du siècle est trop raffiné, trop subtil, trop aiguisé, l'imagination
de ses sens est trop tendue vers toutes les recherches du difficile, de
l'extraordinaire, du nouveau, il est trop tenté par tout défi, pour ne pas faire
de cette femme son ambition, son désir, sa proie désignée. Pour la débauche
fine et si délicatement corrompue du temps, une dévote n'est rien moins que
«le morceau de roi de la galanterie». Une sensualité délicieuse semble
cachée dans cette femme si différente des autres avec ses paquets de fichus
sur la gorge, son corps qui remonte à son menton, sans rouge, le teint blanc,
portant en elle un charme de fraîcheur et de quiétude, le repos et comme le
reflet de la retraite [651]. Mille séductions secrètes et tendres, une coquetterie
pénétrante se dégage dans l'air autour d'elle avec la suavité et la douceur des
parfums exquis rangés, dans le roman de Thémidore, sur le linge fin et la
toilette de Mme de Doligny. Femmes uniques pour faire rêver aux hommes à
femmes «le suprême du plaisir», pour leur promettre ce que le jargon des
roués nomme «un ragoût, une succulence», ce qu'un livre du temps appelle
«l'onction dans la volupté» [652]! N'oublions pas cet autre aiguillon du
libertin dans ce temps où l'amour aime l'humiliation et la souffrance de la
femme: la lutte de la dévote, les déchirements de son cœur, ses résistances
au péché, ce spectacle nouveau d'une âme longue à être vaincue, se
débattant avec elle-même, roulant du devoir au remords, se ressaisissant
dans sa chute, et se reconnaissant dans sa honte, c'était de quoi décider bien
des hommes à tenter cette aventure où ils prévoyaient tant de piquant, tant
de saveur, l'amusement de leurs vanités les plus cruelles. Tout exposée
pourtant qu'elle était de ce côté, ce n'était point le plus souvent sous
l'attaque d'un libertin que la dévote succombait. Généralement cette femme
peureuse du scandale redoutait les hommes notés de galanterie, les façons
affichantes, «les plumets», les manières vives et étourdies; et, si elle arrivait
à céder, elle cédait plus volontiers à quelque jeune homme, tout neuf dans le
monde, heureux du silence, jaloux du mystère de son bonheur. Ou bien
encore, quelquefois la dévote s'abandonnait à une espèce d'hommes glissés
sans bruit dans sa familiarité, qui, par état, promettaient à sa faute ce pardon
du péché: le secret.
chemin du salut qu'elles font à petites journées! Une dévote, c'est le fruit
défendu pour l'amour du siècle, pour les gens à bonnes fortunes. Le
libertinage du siècle est trop raffiné, trop subtil, trop aiguisé, l'imagination
de ses sens est trop tendue vers toutes les recherches du difficile, de
l'extraordinaire, du nouveau, il est trop tenté par tout défi, pour ne pas faire
de cette femme son ambition, son désir, sa proie désignée. Pour la débauche
fine et si délicatement corrompue du temps, une dévote n'est rien moins que
«le morceau de roi de la galanterie». Une sensualité délicieuse semble
cachée dans cette femme si différente des autres avec ses paquets de fichus
sur la gorge, son corps qui remonte à son menton, sans rouge, le teint blanc,
portant en elle un charme de fraîcheur et de quiétude, le repos et comme le
reflet de la retraite [651]. Mille séductions secrètes et tendres, une coquetterie
pénétrante se dégage dans l'air autour d'elle avec la suavité et la douceur des
parfums exquis rangés, dans le roman de Thémidore, sur le linge fin et la
toilette de Mme de Doligny. Femmes uniques pour faire rêver aux hommes à
femmes «le suprême du plaisir», pour leur promettre ce que le jargon des
roués nomme «un ragoût, une succulence», ce qu'un livre du temps appelle
«l'onction dans la volupté» [652]! N'oublions pas cet autre aiguillon du
libertin dans ce temps où l'amour aime l'humiliation et la souffrance de la
femme: la lutte de la dévote, les déchirements de son cœur, ses résistances
au péché, ce spectacle nouveau d'une âme longue à être vaincue, se
débattant avec elle-même, roulant du devoir au remords, se ressaisissant
dans sa chute, et se reconnaissant dans sa honte, c'était de quoi décider bien
des hommes à tenter cette aventure où ils prévoyaient tant de piquant, tant
de saveur, l'amusement de leurs vanités les plus cruelles. Tout exposée
pourtant qu'elle était de ce côté, ce n'était point le plus souvent sous
l'attaque d'un libertin que la dévote succombait. Généralement cette femme
peureuse du scandale redoutait les hommes notés de galanterie, les façons
affichantes, «les plumets», les manières vives et étourdies; et, si elle arrivait
à céder, elle cédait plus volontiers à quelque jeune homme, tout neuf dans le
monde, heureux du silence, jaloux du mystère de son bonheur. Ou bien
encore, quelquefois la dévote s'abandonnait à une espèce d'hommes glissés
sans bruit dans sa familiarité, qui, par état, promettaient à sa faute ce pardon
du péché: le secret.
Page 261
Mais, si dangereux qu'il se montrât, qu'était l'amour contre la dévotion,
qu'étaient les chutes des sens, les défaites du cœur, secrètes ou éclatantes,
auprès de l'esprit du temps, du souffle d'incrédulité qui pénétrait peu à peu
la femme et la remplissait de doutes, de soulèvements, de révoltes? C'était
l'esprit encore plus que tout le reste qui se dérobait chaque jour plus
résolûment chez la femme aux croyances de la foi. Il recevait le contre-coup
de tout ce qui s'agitait dans la pensée des hommes, l'ébranlement des livres,
des brochures, des idées. Et voulez-vous la mesure précise du
dépérissement, de l'étouffement de la dévotion de la femme dans l'air du
dix-huitième siècle? Il vous suffira de jeter les yeux sur le gouvernement de
la femme par l'Église, sur la direction.
La direction n'est plus le grand pouvoir obscur, redoutable, absolu du dix-
septième siècle. Le directeur n'est plus ce maître du foyer, ce maître de la
maison, l'homme effrayant du Salut, qui sous une femme tenait tout sous sa
main, réglait les consciences, les volontés, le service, la famille. Aujourd'hui
qu'est-il? un homme de compagnie, un partner au wisk, un secrétaire, un
lecteur, un économe, un sous-intendant des dépenses de la maison, qui met
l'ordre dans la cuisine et la paix dans l'antichambre. On le prend moliniste,
si le vent est au molinisme, quitte à le remplacer par un janséniste, si le vent
tourne; car c'est un familier sans assises dans la maison. Voilà le personnage
et le rôle; et, s'il vous faut la révélation de tout son abaissement, elle vous
sera donnée par le directeur de Mme Allain dans le joli conte, si vivant, de
M. Guillaume.
La direction véritable, toute-puissante, tyrannique, n'est plus là. Elle n'est
plus dans l'Église humiliée, dans le prêtre discrédité; elle est dans la
nouvelle religion qui triomphe. Ses bénéfices et ses pouvoirs, son exercice
et sa domination, sont tout entiers aux mains de la philosophie, à la
discrétion des philosophes. Voilà la nouvelle direction et les nouveaux
directeurs de la femme. Ce sont les philosophes qui prennent la place
chaude au foyer, à la table, aux conseils de famille, qui héritent de
l'influence, du droit de sermonner et de décider, qui ouvrent et ferment la
porte de madame, qui lui conseillent ses amants, qui lui imposent ses
connaissances, qui font de son âme leur créature et de son mari leur ami.
Partout, dans toutes les maisons un peu famées, à côté de toute femme assez
éclairée pour vouloir faire son salut philosophique, il s'installe un de ces
hommes, quelque saint de l'Encyclopédie que rien ne déloge plus: c'est
qu'étaient les chutes des sens, les défaites du cœur, secrètes ou éclatantes,
auprès de l'esprit du temps, du souffle d'incrédulité qui pénétrait peu à peu
la femme et la remplissait de doutes, de soulèvements, de révoltes? C'était
l'esprit encore plus que tout le reste qui se dérobait chaque jour plus
résolûment chez la femme aux croyances de la foi. Il recevait le contre-coup
de tout ce qui s'agitait dans la pensée des hommes, l'ébranlement des livres,
des brochures, des idées. Et voulez-vous la mesure précise du
dépérissement, de l'étouffement de la dévotion de la femme dans l'air du
dix-huitième siècle? Il vous suffira de jeter les yeux sur le gouvernement de
la femme par l'Église, sur la direction.
La direction n'est plus le grand pouvoir obscur, redoutable, absolu du dix-
septième siècle. Le directeur n'est plus ce maître du foyer, ce maître de la
maison, l'homme effrayant du Salut, qui sous une femme tenait tout sous sa
main, réglait les consciences, les volontés, le service, la famille. Aujourd'hui
qu'est-il? un homme de compagnie, un partner au wisk, un secrétaire, un
lecteur, un économe, un sous-intendant des dépenses de la maison, qui met
l'ordre dans la cuisine et la paix dans l'antichambre. On le prend moliniste,
si le vent est au molinisme, quitte à le remplacer par un janséniste, si le vent
tourne; car c'est un familier sans assises dans la maison. Voilà le personnage
et le rôle; et, s'il vous faut la révélation de tout son abaissement, elle vous
sera donnée par le directeur de Mme Allain dans le joli conte, si vivant, de
M. Guillaume.
La direction véritable, toute-puissante, tyrannique, n'est plus là. Elle n'est
plus dans l'Église humiliée, dans le prêtre discrédité; elle est dans la
nouvelle religion qui triomphe. Ses bénéfices et ses pouvoirs, son exercice
et sa domination, sont tout entiers aux mains de la philosophie, à la
discrétion des philosophes. Voilà la nouvelle direction et les nouveaux
directeurs de la femme. Ce sont les philosophes qui prennent la place
chaude au foyer, à la table, aux conseils de famille, qui héritent de
l'influence, du droit de sermonner et de décider, qui ouvrent et ferment la
porte de madame, qui lui conseillent ses amants, qui lui imposent ses
connaissances, qui font de son âme leur créature et de son mari leur ami.
Partout, dans toutes les maisons un peu famées, à côté de toute femme assez
éclairée pour vouloir faire son salut philosophique, il s'installe un de ces
hommes, quelque saint de l'Encyclopédie que rien ne déloge plus: c'est
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d'Alembert qui conduit le ménage Geoffrin, c'est Grimm régnant chez le
baron d'Holbach, ami dirigeant de la maison, qui défend à d'Holbach
d'acheter une maison de campagne qui ne plaît pas à Diderot. C'est cet
autre, le grand tyran des sociétés, Duclos, qui à la Chevrette, auprès de Mme
d'Épinay, va révéler l'omnipotence et toute la profondeur de ce personnage
de directeur laïque. Il s'interpose entre la femme et le mari, il prêche la
femme, il lui apprend les infidélités de l'amant qu'elle a, il lui dit du mal de
l'amant qu'elle aura, il entre de force dans toutes ses affaires, il pénètre ses
sentiments, il prend en main sa réputation, il lui ordonne au nom de
l'opinion du monde de quitter celui-ci pour celui-là, il la met en garde
contre l'amour, contre l'amitié, contre la sévérité de morale des gens qu'elle
estime, il l'empoisonne de soupçons, il la remplit et l'assombrit de
défiances, de terreurs, de remords, il la gronde, il la morigène, il la domine
par les tourments qu'il lui donne, les inquiétudes qu'il lui souffle au cœur, il
s'établit dans sa famille, dans ses relations, partout autour d'elle, il lit ses
lettres, il les refait, il jette au feu ses papiers, il s'empare de la confiance du
mari, il commande au précepteur, il préside à l'éducation des enfants [653]. Il
touche à tout, il se mêle à tout, il commande à tout. Son obsession de bourru
malfaisant et insinuant prend la grandeur et la terreur d'une possession
diabolique; et, tandis qu'il plane avec des sarcasmes sur cette femme
frissonnante, l'ombre de Tartuffe passe au mur derrière lui.
Une seule chose empêcha les philosophes et la philosophie, les hommes et
les idées du parti nouveau, de s'emparer absolument de la femme. Par le
caractère de son sexe et la nature de ses facultés, la femme du dix-huitième
siècle, comme la femme de tous les siècles, manquait de forces pour
l'incrédulité. Manque de forces, besoin d'appui, c'est là, semble-t-il, toute la
raison de sa dévotion, dévotion raisonnée comme pourrait l'être celle d'une
du Deffand sous un petit coup de la grâce, retour à Dieu d'un esprit que le
vide effraye. Un prêtre a éclairé à fond sur ce point le cœur de la femme et
du temps: l'abbé Galiani a montré, pour ainsi dire, les dernières racines
auxquelles se rattache la foi dans les décadences incrédules, lorsqu'il a écrit
dans sa grande langue: «A fin de compte, l'incrédulité est le plus grand
effort que l'esprit de l'homme puisse faire contre son propre instinct et son
goût... Il s'agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de l'imagination, de
tout le goût du merveilleux; il s'agit de vider tout le sac du savoir, et
l'homme voudrait savoir. De nier ou de douter toujours et de tout, et rester
baron d'Holbach, ami dirigeant de la maison, qui défend à d'Holbach
d'acheter une maison de campagne qui ne plaît pas à Diderot. C'est cet
autre, le grand tyran des sociétés, Duclos, qui à la Chevrette, auprès de Mme
d'Épinay, va révéler l'omnipotence et toute la profondeur de ce personnage
de directeur laïque. Il s'interpose entre la femme et le mari, il prêche la
femme, il lui apprend les infidélités de l'amant qu'elle a, il lui dit du mal de
l'amant qu'elle aura, il entre de force dans toutes ses affaires, il pénètre ses
sentiments, il prend en main sa réputation, il lui ordonne au nom de
l'opinion du monde de quitter celui-ci pour celui-là, il la met en garde
contre l'amour, contre l'amitié, contre la sévérité de morale des gens qu'elle
estime, il l'empoisonne de soupçons, il la remplit et l'assombrit de
défiances, de terreurs, de remords, il la gronde, il la morigène, il la domine
par les tourments qu'il lui donne, les inquiétudes qu'il lui souffle au cœur, il
s'établit dans sa famille, dans ses relations, partout autour d'elle, il lit ses
lettres, il les refait, il jette au feu ses papiers, il s'empare de la confiance du
mari, il commande au précepteur, il préside à l'éducation des enfants [653]. Il
touche à tout, il se mêle à tout, il commande à tout. Son obsession de bourru
malfaisant et insinuant prend la grandeur et la terreur d'une possession
diabolique; et, tandis qu'il plane avec des sarcasmes sur cette femme
frissonnante, l'ombre de Tartuffe passe au mur derrière lui.
Une seule chose empêcha les philosophes et la philosophie, les hommes et
les idées du parti nouveau, de s'emparer absolument de la femme. Par le
caractère de son sexe et la nature de ses facultés, la femme du dix-huitième
siècle, comme la femme de tous les siècles, manquait de forces pour
l'incrédulité. Manque de forces, besoin d'appui, c'est là, semble-t-il, toute la
raison de sa dévotion, dévotion raisonnée comme pourrait l'être celle d'une
du Deffand sous un petit coup de la grâce, retour à Dieu d'un esprit que le
vide effraye. Un prêtre a éclairé à fond sur ce point le cœur de la femme et
du temps: l'abbé Galiani a montré, pour ainsi dire, les dernières racines
auxquelles se rattache la foi dans les décadences incrédules, lorsqu'il a écrit
dans sa grande langue: «A fin de compte, l'incrédulité est le plus grand
effort que l'esprit de l'homme puisse faire contre son propre instinct et son
goût... Il s'agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de l'imagination, de
tout le goût du merveilleux; il s'agit de vider tout le sac du savoir, et
l'homme voudrait savoir. De nier ou de douter toujours et de tout, et rester
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dans l'appauvrissement de toutes les idées, des connaissances, des sciences
sublimes, etc.; quel vide affreux! quel rien! quel effort! Il est donc démontré
que la très-grande partie des hommes et surtout des femmes, dont
l'imagination est double..., ne saurait être incrédule, et celle qui peut l'être
n'en saurait soutenir l'effort que dans la plus grande force et jeunesse de son
âme. Si l'âme vieillit, quelque croyance reparaît [654]...»
Mais cette foi qui se sauve de l'incrédulité, qui s'en échappe et s'en retire,
est elle-même un effort. Elle n'est point vivante par la facilité, l'abandon,
par le dévouement, par l'amour. Laissons ce que Galiani appelle «des
croyances qui reparaissent», et ne comptons point avec ces conversions à la
Geoffrin et à la de Chaulnes, que l'âge semble amener avec
l'affaiblissement; estimons, étudions la piété du siècle dans celles qui en
donnent l'exemple constant et qui en fixent le caractère: la piété, chez les
femmes les plus sincères, les plus croyantes, manque d'onction. Elle ne peut
quitter un ton de sécheresse. Elle garde sur toutes choses un sens et un
esprit critiques. Dans tout ce qu'ont légué ces personnes de haute dévotion,
dans leur vie, dans leurs pensées, dans ce qu'elles ont laissé échapper de
leur conscience, de leur bouche, de leur plume, on sent une froideur.
L'amour de Dieu ne semble pas être autrement en elle qu'un principe dans
un cerveau; et elles mettent tant de réflexion dans la prière, elles ont contre
tout enthousiasme de si grandes réserves, elles font des vertus religieuses,
auxquelles elles ôtent l'élancement, des vertus si raisonnables, si
philosophiques, elles semblent si uniquement attachées à une sainteté
purement morale, qu'elles rappellent la pensée de Rousseau ne trouvant pas
à Mme de Créqui «l'âme assez tendre pour être jamais une dévote en
extase [655]». Ces femmes ont cru de toutes leurs forces; elles n'ont pu croire
de tout leur cœur.
C'est à cette piété desséchée que la mode va ouvrir dans ce siècle une
nouvelle carrière. Elle va lui donner un nouveau but, presque un nouveau
nom. La dévotion qui ne suffit plus, qui ne se nourrit plus d'elle-même, va
retrouver d'autres aliments, une autre vie: elle sera la Charité. On la verra
quitter son rôle passif, sortir de l'oratoire, de la retraite, du silence, des
habitudes contemplatives, des élévations solitaires, des pratiques sous
lesquelles l'ancienne dévotion tâchait d'éteindre le mouvement, l'action,
l'initiative de la femme pieuse pour qu'elle s'abandonnât en Dieu et y restât
tout enfoncée. Dans ce siècle, la philanthropie entre dans la religion: et la
sublimes, etc.; quel vide affreux! quel rien! quel effort! Il est donc démontré
que la très-grande partie des hommes et surtout des femmes, dont
l'imagination est double..., ne saurait être incrédule, et celle qui peut l'être
n'en saurait soutenir l'effort que dans la plus grande force et jeunesse de son
âme. Si l'âme vieillit, quelque croyance reparaît [654]...»
Mais cette foi qui se sauve de l'incrédulité, qui s'en échappe et s'en retire,
est elle-même un effort. Elle n'est point vivante par la facilité, l'abandon,
par le dévouement, par l'amour. Laissons ce que Galiani appelle «des
croyances qui reparaissent», et ne comptons point avec ces conversions à la
Geoffrin et à la de Chaulnes, que l'âge semble amener avec
l'affaiblissement; estimons, étudions la piété du siècle dans celles qui en
donnent l'exemple constant et qui en fixent le caractère: la piété, chez les
femmes les plus sincères, les plus croyantes, manque d'onction. Elle ne peut
quitter un ton de sécheresse. Elle garde sur toutes choses un sens et un
esprit critiques. Dans tout ce qu'ont légué ces personnes de haute dévotion,
dans leur vie, dans leurs pensées, dans ce qu'elles ont laissé échapper de
leur conscience, de leur bouche, de leur plume, on sent une froideur.
L'amour de Dieu ne semble pas être autrement en elle qu'un principe dans
un cerveau; et elles mettent tant de réflexion dans la prière, elles ont contre
tout enthousiasme de si grandes réserves, elles font des vertus religieuses,
auxquelles elles ôtent l'élancement, des vertus si raisonnables, si
philosophiques, elles semblent si uniquement attachées à une sainteté
purement morale, qu'elles rappellent la pensée de Rousseau ne trouvant pas
à Mme de Créqui «l'âme assez tendre pour être jamais une dévote en
extase [655]». Ces femmes ont cru de toutes leurs forces; elles n'ont pu croire
de tout leur cœur.
C'est à cette piété desséchée que la mode va ouvrir dans ce siècle une
nouvelle carrière. Elle va lui donner un nouveau but, presque un nouveau
nom. La dévotion qui ne suffit plus, qui ne se nourrit plus d'elle-même, va
retrouver d'autres aliments, une autre vie: elle sera la Charité. On la verra
quitter son rôle passif, sortir de l'oratoire, de la retraite, du silence, des
habitudes contemplatives, des élévations solitaires, des pratiques sous
lesquelles l'ancienne dévotion tâchait d'éteindre le mouvement, l'action,
l'initiative de la femme pieuse pour qu'elle s'abandonnât en Dieu et y restât
tout enfoncée. Dans ce siècle, la philanthropie entre dans la religion: et la
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dévotion, suivant le cours du temps, descend de l'adoration du Créateur au
soulagement de la créature. De ce jour, du jour où la femme trouve la
charité pour ressusciter et occuper sa dévotion, l'activité la saisit; un souffle
l'emporte hors d'elle-même: elle appartient aux autres. Un esprit égal en
agitations à celui qui remuait chez Mme Louise de France, va la pousser dès
le matin hors de chez elle. Seule, à pied, par la pluie, le froid, par tous les
temps, elle ira de l'Arsenal aux Incurables, du Palais à l'île Saint-Louis, du
lieutenant de police chez la supérieure de la Salpêtrière. Vingt commissaires
recevront ses dépositions; tous les consultants de Paris la connaîtront. On la
rencontrera sans cesse sur le chemin de Versailles; à Versailles, on la verra à
tous les bureaux, à toutes les toilettes, au salut de la chapelle, aux
cassettes [656]. Les hôpitaux, les prisons seront les lieux d'élection de cette
dévotion nouvelle; par elle, la Conciergerie sera dotée d'une infirmerie; par
elle l'Hôtel-Dieu sera réformé, par elle disparaîtront ces lits où étaient
entassés huit hommes, où la maladie, l'agonie, la mort couchaient ensemble
sous le même drap [657]! Et c'est cette vertu d'ordre humain, la bienfaisance,
éclatant et se répandant vers la fin du siècle, qui sera la véritable et peut-être
la seule religion d'instinct et de mouvement de la femme au dix-huitième
siècle.
Une autre foi apparaît encore, mais secrète, cachée, et comme honteuse,
tout au fond de la femme du dix-huitième siècle. Dans un repli de cette âme
féminine du temps, si ferme, si libre, d'une personnalité si entière, dans un
coin de cet esprit raisonnable qu'une philosophie naturelle semble affranchir
du préjugé, de la tradition, du respect religieux, il reste une faiblesse
populaire: la superstition. Il y a encore sur l'imagination du dix-huitième
siècle l'ombre de terreur et de mystère des croyances du seizième siècle.
Chez la plus grande dame, il existe encore le souvenir des vieilles recettes,
une conscience vague de ces idées qui font, pour retrouver son enfant noyé,
allumer à une pauvre femme du peuple une bougie sur une sébile lancée au
courant de l'eau et s'en allant mettre le feu au petit pont de l'Hôtel-Dieu. Au
milieu de ce siècle philosophique [658], la femme croit à la chance de la corde
de pendu [659], au pronostic du sel renversé, des fourchettes en croix; elle a
les peurs de cette Mme d'Esclignac, qui donne à ses soupers la comédie aux
esprits forts de Paris [660]. Les horoscopes ne sont pas oubliés: sur des
berceaux de petites filles, Boulainvilliers, Colonne et d'autres en tirent bon
nombre qui tiennent les femmes sous le coup d'un avenir fatal dans une
soulagement de la créature. De ce jour, du jour où la femme trouve la
charité pour ressusciter et occuper sa dévotion, l'activité la saisit; un souffle
l'emporte hors d'elle-même: elle appartient aux autres. Un esprit égal en
agitations à celui qui remuait chez Mme Louise de France, va la pousser dès
le matin hors de chez elle. Seule, à pied, par la pluie, le froid, par tous les
temps, elle ira de l'Arsenal aux Incurables, du Palais à l'île Saint-Louis, du
lieutenant de police chez la supérieure de la Salpêtrière. Vingt commissaires
recevront ses dépositions; tous les consultants de Paris la connaîtront. On la
rencontrera sans cesse sur le chemin de Versailles; à Versailles, on la verra à
tous les bureaux, à toutes les toilettes, au salut de la chapelle, aux
cassettes [656]. Les hôpitaux, les prisons seront les lieux d'élection de cette
dévotion nouvelle; par elle, la Conciergerie sera dotée d'une infirmerie; par
elle l'Hôtel-Dieu sera réformé, par elle disparaîtront ces lits où étaient
entassés huit hommes, où la maladie, l'agonie, la mort couchaient ensemble
sous le même drap [657]! Et c'est cette vertu d'ordre humain, la bienfaisance,
éclatant et se répandant vers la fin du siècle, qui sera la véritable et peut-être
la seule religion d'instinct et de mouvement de la femme au dix-huitième
siècle.
Une autre foi apparaît encore, mais secrète, cachée, et comme honteuse,
tout au fond de la femme du dix-huitième siècle. Dans un repli de cette âme
féminine du temps, si ferme, si libre, d'une personnalité si entière, dans un
coin de cet esprit raisonnable qu'une philosophie naturelle semble affranchir
du préjugé, de la tradition, du respect religieux, il reste une faiblesse
populaire: la superstition. Il y a encore sur l'imagination du dix-huitième
siècle l'ombre de terreur et de mystère des croyances du seizième siècle.
Chez la plus grande dame, il existe encore le souvenir des vieilles recettes,
une conscience vague de ces idées qui font, pour retrouver son enfant noyé,
allumer à une pauvre femme du peuple une bougie sur une sébile lancée au
courant de l'eau et s'en allant mettre le feu au petit pont de l'Hôtel-Dieu. Au
milieu de ce siècle philosophique [658], la femme croit à la chance de la corde
de pendu [659], au pronostic du sel renversé, des fourchettes en croix; elle a
les peurs de cette Mme d'Esclignac, qui donne à ses soupers la comédie aux
esprits forts de Paris [660]. Les horoscopes ne sont pas oubliés: sur des
berceaux de petites filles, Boulainvilliers, Colonne et d'autres en tirent bon
nombre qui tiennent les femmes sous le coup d'un avenir fatal dans une
Page 265
sorte de tremblement, et parfois, comme pour Mme de Nointel, amènent, par
l'épouvante et l'idée fixe, la réalisation de la prédiction [661]. Des femmes ont
la naïveté de la princesse de Conti promettant à un abbé Leroux un
équipage et une livrée s'il lui trouve la pierre philosophale; d'autres ont
l'illusion de la duchesse de Ruffec passant sa vie avec des espèces de
sorcières qui lui ont promis le rajeunissement; malheureusement, les
drogues, qui coûtent fort cher, mal choisies ou insuffisamment exposées au
soleil, ont toujours un défaut qui fait manquer l'opération [662]. Crédulités
inouïes, mais qui ne sont point en si grand désaccord avec les superstitions
avouées, affichées par les intelligences de femme les plus viriles, les plus
indépendantes. Qu'on écoute leur voix, leur cri sous la plume de Mlle de
Lespinasse, lorsque, mourante, elle supplie M. de Guibert de ne pas passer
de bail pour son nouvel appartement un vendredi; un vendredi! sa main
tremble, lorsqu'elle parle de ce terrible jour dont elle rapproche les fatalités:
«C'est le vendredi 7 août 1772 que M. de Mora est parti de Paris, c'est le
vendredi 6 mai qu'il est parti de Madrid, c'est le vendredi 27 mai que je l'ai
perdu pour jamais [663].»
La foi aux diseuses de bonne aventure demeure vive, empressée, entêtée. Et
du commencement à la fin du siècle, la tireuse de cartes fait faire
antichambre aux grandes dames sur ses chaises boiteuses. Toutes se glissent
chez elle la nuit, incognito, d'un pas furtif, voilées, parfois le visage
déguisé; et Mme de Pompadour, s'échappant un soir du palais de Versailles,
va consulter en grand secret cette fameuse Bontemps qui a lu dans le marc
de café la fortune de Bernis et la fortune de Choiseul. Avant le règne de
Louis XV, il s'était trouvé des femmes plus hardies qui avaient voulu se
passer d'intermédiaire, avoir leur bonne aventure de première main, la tenir
du diable personnellement. Une maîtresse du Régent, Mme de Séry, avait
ouvert son salon à des séances d'évocation, où Boyer, le magicien produit
par Mme de Sennecterre, voyait du vivant de Louis XIV la couronne royale
sur le front du duc d'Orléans. Dans les assemblées tenues chez Mme la
princesse de Conti douairière, il se formait une société divinatoire, où des
bergers amenaient des lièvres possédés de l'esprit malin. Chez Mme de
Charolais, au château de Madrid, il se faisait des sabbats que l'on accusait, il
est vrai, de plus de volupté que de diablerie [664]. Au milieu même du siècle,
en plein règne de Louis XV, en 1752, un M. de la Fosse faisait voir le
diable, un diable qui parlait, à toute une société de femmes dans les
l'épouvante et l'idée fixe, la réalisation de la prédiction [661]. Des femmes ont
la naïveté de la princesse de Conti promettant à un abbé Leroux un
équipage et une livrée s'il lui trouve la pierre philosophale; d'autres ont
l'illusion de la duchesse de Ruffec passant sa vie avec des espèces de
sorcières qui lui ont promis le rajeunissement; malheureusement, les
drogues, qui coûtent fort cher, mal choisies ou insuffisamment exposées au
soleil, ont toujours un défaut qui fait manquer l'opération [662]. Crédulités
inouïes, mais qui ne sont point en si grand désaccord avec les superstitions
avouées, affichées par les intelligences de femme les plus viriles, les plus
indépendantes. Qu'on écoute leur voix, leur cri sous la plume de Mlle de
Lespinasse, lorsque, mourante, elle supplie M. de Guibert de ne pas passer
de bail pour son nouvel appartement un vendredi; un vendredi! sa main
tremble, lorsqu'elle parle de ce terrible jour dont elle rapproche les fatalités:
«C'est le vendredi 7 août 1772 que M. de Mora est parti de Paris, c'est le
vendredi 6 mai qu'il est parti de Madrid, c'est le vendredi 27 mai que je l'ai
perdu pour jamais [663].»
La foi aux diseuses de bonne aventure demeure vive, empressée, entêtée. Et
du commencement à la fin du siècle, la tireuse de cartes fait faire
antichambre aux grandes dames sur ses chaises boiteuses. Toutes se glissent
chez elle la nuit, incognito, d'un pas furtif, voilées, parfois le visage
déguisé; et Mme de Pompadour, s'échappant un soir du palais de Versailles,
va consulter en grand secret cette fameuse Bontemps qui a lu dans le marc
de café la fortune de Bernis et la fortune de Choiseul. Avant le règne de
Louis XV, il s'était trouvé des femmes plus hardies qui avaient voulu se
passer d'intermédiaire, avoir leur bonne aventure de première main, la tenir
du diable personnellement. Une maîtresse du Régent, Mme de Séry, avait
ouvert son salon à des séances d'évocation, où Boyer, le magicien produit
par Mme de Sennecterre, voyait du vivant de Louis XIV la couronne royale
sur le front du duc d'Orléans. Dans les assemblées tenues chez Mme la
princesse de Conti douairière, il se formait une société divinatoire, où des
bergers amenaient des lièvres possédés de l'esprit malin. Chez Mme de
Charolais, au château de Madrid, il se faisait des sabbats que l'on accusait, il
est vrai, de plus de volupté que de diablerie [664]. Au milieu même du siècle,
en plein règne de Louis XV, en 1752, un M. de la Fosse faisait voir le
diable, un diable qui parlait, à toute une société de femmes dans les
Page 266
carrières de Montmartre, et Mme de Montboissier était envoyée au couvent
pour y expier sa participation à ces scènes magiques. La curiosité du diable
travaillait sourdement les pensées de la femme; et tout le printemps de cette
même année, on eut à rire de la mésaventure de deux dames, la marquise de
l'Hospital et la marquise de la Force, qui avaient voulu voir le diable:
averties par la sorcière qu'elles ne le verraient qu'une fois déshabillées, elles
avaient été dépouillées par elle de leurs vêtements, de leur argent, de leur
linge, et laissées dans un état de nudité qu'un commissaire constata [665].
Le diable! Étrange apparition dans le siècle de Voltaire! Étrange obsession
qui montre le besoin furieux du surnaturel chez la femme du temps! Gagnée
par le froid et la sécheresse de la science et de la logique du siècle, par son
esprit pratique, net, incisif et positif, ne trouvant plus dans la religion des
élans d'imagination, des visions de tête, la femme aspirait instinctivement à
ce merveilleux qui est l'aliment et l'enivrement de son âme. Elle était
disposée et d'avance attachée à ces faux prodiges qui enlèvent la pensée de
son sexe à la vérité des choses, ses sens même à la réalité des faits. Aussi,
pendant tout le siècle, la voit-on montrer comme une impatience de se livrer
aux thaumaturges. Elle appelle la jonglerie, elle y aspire, elle s'y voue.
Celles qui ne rêvent point au sabbat, celles qui n'invoquent pas le diable, on
les trouve, quand le siècle commence, chez la vieille marquise de Deux-
Ponts au couvent de Belle-Chasse [666], aux représentations extatiques des
convulsionnaires. Puis, quand l'enthousiasme des convulsions est passé,
l'idolâtrie court à Mesmer apportant le magnétisme et ses mystères, le
somnambulisme et ses miracles, le merveilleux de la science, le surnaturel
de la médecine. Et quel engouement, quel culte autour de l'initiateur! Quelle
dévotion au fluide! Le Mesmérisme est confessé par Mme de Gléon, par
Mme de Saint-Martin. Il est prêché aux incrédules par la marquise de
Coaslin, l'adepte émérite sous la présidence de laquelle se font les
expériences de M. de Puységur [667]. Il est vengé des persécutions, c'est-à-
dire des parodies, par la duchesse de Villeroy qui chasse Radet de chez elle
pour avoir fait jouer le Baquet de santé, et voulu «conduire, nouvel
Aristophane, le nouveau Socrate Mesmer à la ciguë [668].» Et pour couronner
toutes les magies du siècle, où il faut à la femme des charlatans qui lui
remplacent Dieu, et des fantasmagories qui lui servent de foi, en même
temps que Mesmer et le Mesmérisme, voici Cagliostro; voici le Martinisme,
qui évoque les ombres et fait souper les vivants avec les morts [669].
pour y expier sa participation à ces scènes magiques. La curiosité du diable
travaillait sourdement les pensées de la femme; et tout le printemps de cette
même année, on eut à rire de la mésaventure de deux dames, la marquise de
l'Hospital et la marquise de la Force, qui avaient voulu voir le diable:
averties par la sorcière qu'elles ne le verraient qu'une fois déshabillées, elles
avaient été dépouillées par elle de leurs vêtements, de leur argent, de leur
linge, et laissées dans un état de nudité qu'un commissaire constata [665].
Le diable! Étrange apparition dans le siècle de Voltaire! Étrange obsession
qui montre le besoin furieux du surnaturel chez la femme du temps! Gagnée
par le froid et la sécheresse de la science et de la logique du siècle, par son
esprit pratique, net, incisif et positif, ne trouvant plus dans la religion des
élans d'imagination, des visions de tête, la femme aspirait instinctivement à
ce merveilleux qui est l'aliment et l'enivrement de son âme. Elle était
disposée et d'avance attachée à ces faux prodiges qui enlèvent la pensée de
son sexe à la vérité des choses, ses sens même à la réalité des faits. Aussi,
pendant tout le siècle, la voit-on montrer comme une impatience de se livrer
aux thaumaturges. Elle appelle la jonglerie, elle y aspire, elle s'y voue.
Celles qui ne rêvent point au sabbat, celles qui n'invoquent pas le diable, on
les trouve, quand le siècle commence, chez la vieille marquise de Deux-
Ponts au couvent de Belle-Chasse [666], aux représentations extatiques des
convulsionnaires. Puis, quand l'enthousiasme des convulsions est passé,
l'idolâtrie court à Mesmer apportant le magnétisme et ses mystères, le
somnambulisme et ses miracles, le merveilleux de la science, le surnaturel
de la médecine. Et quel engouement, quel culte autour de l'initiateur! Quelle
dévotion au fluide! Le Mesmérisme est confessé par Mme de Gléon, par
Mme de Saint-Martin. Il est prêché aux incrédules par la marquise de
Coaslin, l'adepte émérite sous la présidence de laquelle se font les
expériences de M. de Puységur [667]. Il est vengé des persécutions, c'est-à-
dire des parodies, par la duchesse de Villeroy qui chasse Radet de chez elle
pour avoir fait jouer le Baquet de santé, et voulu «conduire, nouvel
Aristophane, le nouveau Socrate Mesmer à la ciguë [668].» Et pour couronner
toutes les magies du siècle, où il faut à la femme des charlatans qui lui
remplacent Dieu, et des fantasmagories qui lui servent de foi, en même
temps que Mesmer et le Mesmérisme, voici Cagliostro; voici le Martinisme,
qui évoque les ombres et fait souper les vivants avec les morts [669].
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La vieillesse de la femme avait en ce temps un autre refuge que la foi ou la
crédulité. Elle avait cette grande ressource, cette occupation à la mode, cet
emploi de la vie inventé par le dix-huitième siècle pour la maturité de l'âge,
le Bureau d'esprit, c'est-à-dire une espèce de retraite du cœur dans les
plaisirs de l'intelligence, dans la paix et l'aimable volupté des lettres;
invention charmante qui devait donner aux dernières années, aux dernières
passions de la femme, comme une grâce de spiritualité et de délicatesse, à
son âme même une légèreté dernière, une élégance suprême.
Ce rôle, dans lequel la femme intelligente se réfugie au dix-huitième siècle,
est d'ailleurs un grand rôle, le plus grand peut-être qu'une femme puisse
jouer au milieu de cette société qui n'a d'autre dieu que l'esprit, d'autre
amour ou du moins d'autre curiosité que les lettres. Les bureaux d'esprit
sont les salons de l'opinion publique. Et qu'importe leur maîtresse, qu'elle
soit de bourgeoisie ou de finance, ils écrasent, ils effacent les plus nobles
salons de Paris. Ce sont les salons qui occupent l'attention de l'Europe, les
salons où l'étranger brigue l'honneur d'être admis. Ils disposent du bruit, de
la faveur, du succès. Ils promettent la gloire, et ils mènent à l'Académie. Ils
donnent un public aux auteurs qui les fréquentent, un nom à ceux qui n'en
ont pas, une immortalité aux femmes qui les président. Et c'est par eux que
tant de femmes gouvernent le goût du moment, l'éclairent ou l'aveuglent, lui
commandent l'idolâtrie ou l'injustice. Car cette puissance des bureaux
d'esprit est trop grande, trop enivrante pour que la femme n'en fasse pas
abus, et ne la compromette pas par la partialité, l'appréciation passionnée, le
zèle, le défaut de mesure, l'esprit d'exclusion. Il arrive que chaque bureau
d'esprit borne le cercle du génie, de l'imagination, du talent, à la table de ses
soupers. Beaucoup commencent par être un parti, et finissent par être une
coterie, une petite famille de petites vanités qui arrêtent le monde à leur
ombre, le bruit à leurs noms, la littérature à la porte du salon qui les caresse.
C'est alors qu'on voit naître et grandir, avec la coquetterie d'esprit, la fureur
des réputations, l'usurpation de la popularité, l'intrigue et les ménagements,
l'art de louer pour se faire louer, l'art d'intéresser la renommée, un peu par
soi-même, beaucoup par les autres [670]; défauts et ridicules ordinaires de
sociétés pareilles, pour lesquels la postérité aura sans doute plus
d'indulgence que la comédie du temps.
Dorat lance contre les bureaux d'esprit sa comédie des Prôneurs, pleine de
vers heureux, frappés à la Gresset, et qui font portrait. Le public reconnaît
crédulité. Elle avait cette grande ressource, cette occupation à la mode, cet
emploi de la vie inventé par le dix-huitième siècle pour la maturité de l'âge,
le Bureau d'esprit, c'est-à-dire une espèce de retraite du cœur dans les
plaisirs de l'intelligence, dans la paix et l'aimable volupté des lettres;
invention charmante qui devait donner aux dernières années, aux dernières
passions de la femme, comme une grâce de spiritualité et de délicatesse, à
son âme même une légèreté dernière, une élégance suprême.
Ce rôle, dans lequel la femme intelligente se réfugie au dix-huitième siècle,
est d'ailleurs un grand rôle, le plus grand peut-être qu'une femme puisse
jouer au milieu de cette société qui n'a d'autre dieu que l'esprit, d'autre
amour ou du moins d'autre curiosité que les lettres. Les bureaux d'esprit
sont les salons de l'opinion publique. Et qu'importe leur maîtresse, qu'elle
soit de bourgeoisie ou de finance, ils écrasent, ils effacent les plus nobles
salons de Paris. Ce sont les salons qui occupent l'attention de l'Europe, les
salons où l'étranger brigue l'honneur d'être admis. Ils disposent du bruit, de
la faveur, du succès. Ils promettent la gloire, et ils mènent à l'Académie. Ils
donnent un public aux auteurs qui les fréquentent, un nom à ceux qui n'en
ont pas, une immortalité aux femmes qui les président. Et c'est par eux que
tant de femmes gouvernent le goût du moment, l'éclairent ou l'aveuglent, lui
commandent l'idolâtrie ou l'injustice. Car cette puissance des bureaux
d'esprit est trop grande, trop enivrante pour que la femme n'en fasse pas
abus, et ne la compromette pas par la partialité, l'appréciation passionnée, le
zèle, le défaut de mesure, l'esprit d'exclusion. Il arrive que chaque bureau
d'esprit borne le cercle du génie, de l'imagination, du talent, à la table de ses
soupers. Beaucoup commencent par être un parti, et finissent par être une
coterie, une petite famille de petites vanités qui arrêtent le monde à leur
ombre, le bruit à leurs noms, la littérature à la porte du salon qui les caresse.
C'est alors qu'on voit naître et grandir, avec la coquetterie d'esprit, la fureur
des réputations, l'usurpation de la popularité, l'intrigue et les ménagements,
l'art de louer pour se faire louer, l'art d'intéresser la renommée, un peu par
soi-même, beaucoup par les autres [670]; défauts et ridicules ordinaires de
sociétés pareilles, pour lesquels la postérité aura sans doute plus
d'indulgence que la comédie du temps.
Dorat lance contre les bureaux d'esprit sa comédie des Prôneurs, pleine de
vers heureux, frappés à la Gresset, et qui font portrait. Le public reconnaît
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une des grandes maîtresses de la littérature et de la philosophie, Mlle de
Lespinasse, tantôt sous le masque d'Églé dont le poëte dit:
Elle parle, elle pense, elle hait comme un homme;
tantôt sous les traits de Mme de Norville, l'héroïne de la pièce, que Dorat
montre à l'œuvre, occupée à forger une de ces gloires à la Guibert, que le
public, par nonchalance, consent à recevoir des mains d'une femme, une de
ces gloires qu'on souffle comme le verre, et qui volent pendant trois mois au
moins dans les cercles et les soupers. Et qui ne met le nom sur cette
marraine de grands hommes, surprise et représentée au vif, en plein travail
de protection, en plein embauchage de succès et de célébrité, surprenant
l'opinion, l'étourdissant par des mots et des éloges jetés de sa maison à tous
les échos, jurant que tout Paris s'arrachera le génie qu'elle couve, que la
cour le trouvera divin, vouant à l'obscurité tous les gens qui n'ont pas encore
soupé chez elle, et s'engageant à les faire haïr de ses amis les Électeurs, à
les faire abhorrer de l'Angleterre? Mme Geoffrin n'était point oubliée dans la
satire. Ses mercredis essuyaient l'ironie du vers:
Ce n'est que ce jour-là qu'à Paris l'on raisonne;
et la scène des étrangers attendant Mme de Norville à dîner pour décider
l'Europe à adopter les mœurs de la maison, était à l'adresse du salon où
presque toute l'Europe passa en visite, à l'adresse de la femme que
l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, reçurent comme elles auraient reçu
l'ambassade de l'esprit de la France. Mais un si grand salon méritait mieux,
et bientôt il avait l'honneur d'une satire spéciale, le Bureau d'esprit,
persiflage assez brutal, parfois grossier, de ce séminaire d'académiciens, de
ce prytanée des encyclopédistes, où le chevalier de Rutlige faisait
successivement défiler la Harpe sous le nom de du Luth, Marmontel en
Faribole, Thomas en Thomassin, l'abbé Arnaud en Calcès, le marquis de
Condorcet en marquis d'Osimon, d'Alembert en Rectiligne, le baron
d'Holbach en Cucurbitin, Diderot en Cocus,—un carnaval de philosophes
mené par Mme de Folincourt, une caricature de mardi gras dont on levait
sans cesse le masque avec une allusion au voyage à Varsovie.
Laissons la satire, et entrons avec les Mémoires du temps, avec l'Histoire,
dans les bureaux d'esprit du siècle. Le premier que l'on rencontre conservait
les traditions du dix-septième siècle. Il était tenu par une femme qui
Lespinasse, tantôt sous le masque d'Églé dont le poëte dit:
Elle parle, elle pense, elle hait comme un homme;
tantôt sous les traits de Mme de Norville, l'héroïne de la pièce, que Dorat
montre à l'œuvre, occupée à forger une de ces gloires à la Guibert, que le
public, par nonchalance, consent à recevoir des mains d'une femme, une de
ces gloires qu'on souffle comme le verre, et qui volent pendant trois mois au
moins dans les cercles et les soupers. Et qui ne met le nom sur cette
marraine de grands hommes, surprise et représentée au vif, en plein travail
de protection, en plein embauchage de succès et de célébrité, surprenant
l'opinion, l'étourdissant par des mots et des éloges jetés de sa maison à tous
les échos, jurant que tout Paris s'arrachera le génie qu'elle couve, que la
cour le trouvera divin, vouant à l'obscurité tous les gens qui n'ont pas encore
soupé chez elle, et s'engageant à les faire haïr de ses amis les Électeurs, à
les faire abhorrer de l'Angleterre? Mme Geoffrin n'était point oubliée dans la
satire. Ses mercredis essuyaient l'ironie du vers:
Ce n'est que ce jour-là qu'à Paris l'on raisonne;
et la scène des étrangers attendant Mme de Norville à dîner pour décider
l'Europe à adopter les mœurs de la maison, était à l'adresse du salon où
presque toute l'Europe passa en visite, à l'adresse de la femme que
l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, reçurent comme elles auraient reçu
l'ambassade de l'esprit de la France. Mais un si grand salon méritait mieux,
et bientôt il avait l'honneur d'une satire spéciale, le Bureau d'esprit,
persiflage assez brutal, parfois grossier, de ce séminaire d'académiciens, de
ce prytanée des encyclopédistes, où le chevalier de Rutlige faisait
successivement défiler la Harpe sous le nom de du Luth, Marmontel en
Faribole, Thomas en Thomassin, l'abbé Arnaud en Calcès, le marquis de
Condorcet en marquis d'Osimon, d'Alembert en Rectiligne, le baron
d'Holbach en Cucurbitin, Diderot en Cocus,—un carnaval de philosophes
mené par Mme de Folincourt, une caricature de mardi gras dont on levait
sans cesse le masque avec une allusion au voyage à Varsovie.
Laissons la satire, et entrons avec les Mémoires du temps, avec l'Histoire,
dans les bureaux d'esprit du siècle. Le premier que l'on rencontre conservait
les traditions du dix-septième siècle. Il était tenu par une femme qui
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continuait la doctrine morale du passé. Cette femme, qui avait présenté à
son fils la gloire de «l'honnête homme» comme le but de l'ambition, Mme de
Lambert était une personne de discipline et de règle, délicate et sévère,
pensant et voulant qu'on pensât bien différemment du peuple sur ce qui se
nomme morale et bonheur, appelant peuple tout ce qui pense bassement et
communément, en sorte qu'elle voyait bien du peuple à la cour [671]. A cette
rare élévation d'âme, elle joignait un esprit exercé, raffiné, menu, et la
définition tout à la fois fine et haute qu'elle a laissée de la politique et de
l'art de plaire, nous donne une suffisante indication de sa physionomie de
maîtresse de maison, le ton et la manière de sa grâce. A Mme de Lambert,
comme à son salon, on ne pouvait guère reprocher qu'un retour, un peu au-
delà de Mme de Maintenon, vers l'hôtel de Rambouillet, et un trop grand
respect de ce qu'un de ses amis appelait «les barrières du collet monté et du
précieux [672]». Dans ce salon, qui ne vit jamais de cartes, tous les mercredis,
après un dîner où figuraient Fontenelle, l'abbé de Montgaut, Sacy, le
président Hénault, et les meilleurs des académiciens, on faisait lecture des
ouvrages prêts à paraître, on ébauchait leur réussite dans le monde, on
annonçait et on baptisait leur avenir. Et l'on ne faisait point seulement la
fortune des livres: on faisait encore la fortune des gens. Au milieu de la
causerie, on essayait les candidatures, on arrangeait les futures élections de
l'Académie, dont Mme de Lambert ouvrit les portes à plus de vingt de ses
protégés; car ce fut elle qui eut la première l'honneur et l'adresse de faire de
son salon l'antichambre de l'Académie: Mme Geoffrin et Mlle de Lespinasse
ne firent que lui succéder et redonner les fauteuils qu'elle avait déjà donnés.
Ces conférences littéraires duraient toute l'après-midi du mercredi. L'après-
midi passée, tout changeait, la scène et les acteurs: un nouveau monde, des
jeunes gens, des jeunes femmes s'asseyaient à un brillant souper, et la gaieté
d'une galanterie décente, faisant taire le souvenir des lectures, chassait le
bruit du matin [673].
Cette pauvre Mme Fontaine-Martel, que Voltaire enterre si lestement dans
une de ses lettres, recevait une société presque entièrement composée de
beaux esprits à l'esprit desquels elle se prêtait sans trop l'entendre, et de
femmes rares pour le temps, de femmes sans amant déclaré [674].
Mme Denis tenait un autre petit salon d'esprit, et donnait aux lettres de bons
soupers bourgeois, sans façons et fort gais, où éclatait la folie de Cideville,
le gros rire de l'abbé Mignot et de quelques abbés gascons. Voltaire venait
son fils la gloire de «l'honnête homme» comme le but de l'ambition, Mme de
Lambert était une personne de discipline et de règle, délicate et sévère,
pensant et voulant qu'on pensât bien différemment du peuple sur ce qui se
nomme morale et bonheur, appelant peuple tout ce qui pense bassement et
communément, en sorte qu'elle voyait bien du peuple à la cour [671]. A cette
rare élévation d'âme, elle joignait un esprit exercé, raffiné, menu, et la
définition tout à la fois fine et haute qu'elle a laissée de la politique et de
l'art de plaire, nous donne une suffisante indication de sa physionomie de
maîtresse de maison, le ton et la manière de sa grâce. A Mme de Lambert,
comme à son salon, on ne pouvait guère reprocher qu'un retour, un peu au-
delà de Mme de Maintenon, vers l'hôtel de Rambouillet, et un trop grand
respect de ce qu'un de ses amis appelait «les barrières du collet monté et du
précieux [672]». Dans ce salon, qui ne vit jamais de cartes, tous les mercredis,
après un dîner où figuraient Fontenelle, l'abbé de Montgaut, Sacy, le
président Hénault, et les meilleurs des académiciens, on faisait lecture des
ouvrages prêts à paraître, on ébauchait leur réussite dans le monde, on
annonçait et on baptisait leur avenir. Et l'on ne faisait point seulement la
fortune des livres: on faisait encore la fortune des gens. Au milieu de la
causerie, on essayait les candidatures, on arrangeait les futures élections de
l'Académie, dont Mme de Lambert ouvrit les portes à plus de vingt de ses
protégés; car ce fut elle qui eut la première l'honneur et l'adresse de faire de
son salon l'antichambre de l'Académie: Mme Geoffrin et Mlle de Lespinasse
ne firent que lui succéder et redonner les fauteuils qu'elle avait déjà donnés.
Ces conférences littéraires duraient toute l'après-midi du mercredi. L'après-
midi passée, tout changeait, la scène et les acteurs: un nouveau monde, des
jeunes gens, des jeunes femmes s'asseyaient à un brillant souper, et la gaieté
d'une galanterie décente, faisant taire le souvenir des lectures, chassait le
bruit du matin [673].
Cette pauvre Mme Fontaine-Martel, que Voltaire enterre si lestement dans
une de ses lettres, recevait une société presque entièrement composée de
beaux esprits à l'esprit desquels elle se prêtait sans trop l'entendre, et de
femmes rares pour le temps, de femmes sans amant déclaré [674].
Mme Denis tenait un autre petit salon d'esprit, et donnait aux lettres de bons
soupers bourgeois, sans façons et fort gais, où éclatait la folie de Cideville,
le gros rire de l'abbé Mignot et de quelques abbés gascons. Voltaire venait
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s'y mettre à l'aise, lorsqu'il pouvait échapper à la marquise du Châtelet et
aux soupers du grand monde [675].
Presque aussi éloigné du salon de Mme de Lambert que l'arbre de Cracovie
de l'hôtel de Rambouillet, un autre salon était le bureau des nouvelles de
Paris, le cabinet noir où l'on décachetait l'histoire au jour le jour, l'écho et la
lanterne magique des choses et des faits, des hommes et des femmes, de la
chaire, de l'académie, de la cour, de tous les bourdonnements et de toutes
les silhouettes; salon envié, couru, redoutable, où l'admission comme
paroissien était un grand honneur. Ce salon, Mme Doublet le tenait au
couvent des Filles-Saint-Thomas, dans un appartement où elle passa
quarante ans de suite sans sortir. Là présidait, du matin au soir, Bachaumont
coiffé de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de Nevers. Là
siégeaient l'abbé Legendre, Voisenon, le courtisan de la maison, les deux
Lacurne de Sainte-Palaye, les abbés Chauvelin et Xaupi, les Falconet, les
Mairan, les Mirabaud, tous paroissiens arrivant à la même heure, s'asseyant
dans le même fauteuil, chacun au-dessous de son portrait. Sur une table
deux grands registres étaient ouverts, qui recevaient de chaque survenant
l'un le positif et l'autre le douteux, l'un la vérité absolue et l'autre la vérité
relative. Et voilà le berceau de ces Nouvelles à la main, qui par le tri et la
discussion prirent tant de crédit, que l'on demandait d'une assertion: «Cela
sort-il de chez Mme Doublet [676]?» Et comme ces Nouvelles copiées par les
laquais de la maison couraient la ville et s'envoyaient en province par
abonnement de 6, 9 et 12 livres par mois; comme elles étaient, sous le nom
de la Feuille manuscrite, une sorte de petite presse libre qui ne ménageait
point les critiques au gouvernement, le Lieutenant de police s'occupait fort
dès 1753 d'arrêter les nouvelles de Mme Doublet et de modérer le ton de son
salon. Il lui signifiait de la part du ministre d'Argenson de faire cesser les
discours peu mesurés qui se tenaient chez elle, d'en empêcher la
divulgation, d'éloigner de chez elle les personnes qui les tenaient. Mme
Doublet promettait de s'amender; mais les registres, les nouvelles, le
mauvais esprit des causeurs reprenaient si bien leur train, que le ministre,
un ministre que Mme Doublet avait l'honneur d'avoir pour neveu, M. de
Choiseul écrivait: «.... D'après les malheurs qui sortent de la boutique de
Mme Doublet, je n'ai pas pu m'empêcher de rendre compte au Roi de ce fait,
et de l'imprudence intolérable des nouvelles qui sortent de chez cette
femme, ma très-chère tante; en conséquence Sa Majesté m'a ordonné de
aux soupers du grand monde [675].
Presque aussi éloigné du salon de Mme de Lambert que l'arbre de Cracovie
de l'hôtel de Rambouillet, un autre salon était le bureau des nouvelles de
Paris, le cabinet noir où l'on décachetait l'histoire au jour le jour, l'écho et la
lanterne magique des choses et des faits, des hommes et des femmes, de la
chaire, de l'académie, de la cour, de tous les bourdonnements et de toutes
les silhouettes; salon envié, couru, redoutable, où l'admission comme
paroissien était un grand honneur. Ce salon, Mme Doublet le tenait au
couvent des Filles-Saint-Thomas, dans un appartement où elle passa
quarante ans de suite sans sortir. Là présidait, du matin au soir, Bachaumont
coiffé de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de Nevers. Là
siégeaient l'abbé Legendre, Voisenon, le courtisan de la maison, les deux
Lacurne de Sainte-Palaye, les abbés Chauvelin et Xaupi, les Falconet, les
Mairan, les Mirabaud, tous paroissiens arrivant à la même heure, s'asseyant
dans le même fauteuil, chacun au-dessous de son portrait. Sur une table
deux grands registres étaient ouverts, qui recevaient de chaque survenant
l'un le positif et l'autre le douteux, l'un la vérité absolue et l'autre la vérité
relative. Et voilà le berceau de ces Nouvelles à la main, qui par le tri et la
discussion prirent tant de crédit, que l'on demandait d'une assertion: «Cela
sort-il de chez Mme Doublet [676]?» Et comme ces Nouvelles copiées par les
laquais de la maison couraient la ville et s'envoyaient en province par
abonnement de 6, 9 et 12 livres par mois; comme elles étaient, sous le nom
de la Feuille manuscrite, une sorte de petite presse libre qui ne ménageait
point les critiques au gouvernement, le Lieutenant de police s'occupait fort
dès 1753 d'arrêter les nouvelles de Mme Doublet et de modérer le ton de son
salon. Il lui signifiait de la part du ministre d'Argenson de faire cesser les
discours peu mesurés qui se tenaient chez elle, d'en empêcher la
divulgation, d'éloigner de chez elle les personnes qui les tenaient. Mme
Doublet promettait de s'amender; mais les registres, les nouvelles, le
mauvais esprit des causeurs reprenaient si bien leur train, que le ministre,
un ministre que Mme Doublet avait l'honneur d'avoir pour neveu, M. de
Choiseul écrivait: «.... D'après les malheurs qui sortent de la boutique de
Mme Doublet, je n'ai pas pu m'empêcher de rendre compte au Roi de ce fait,
et de l'imprudence intolérable des nouvelles qui sortent de chez cette
femme, ma très-chère tante; en conséquence Sa Majesté m'a ordonné de
Page 271
vous mander de vous rendre chez Mme Doublet, et de lui signifier que s'il
sort derechef une nouvelle de sa maison, le Roi la renfermera dans un
couvent, d'où elle ne distribuera plus des nouvelles aussi impertinentes que
contraires au service du Roi.»
En dépit de la menace, Mme Doublet persévérait. Elle ralliait de nouveaux
frondeurs, Foncemagne, Devaux, Mairobert, d'Argental, des frondeuses qui
s'appelaient Mmes du Rondet, de Villeneuve, de Besenval, du Boccage. Et
cette petite Fronde, qui allait devenir quelques années plus tard le journal de
Bachaumont, recommençait dans son salon plus vive, animée, enhardie par
son intime amie, Mme d'Argental, que l'on voyait bientôt organiser, avec la
plume de son valet de chambre Gillet, un nouveau débit de nouvelles [677].
Dans le monde de la finance, un salon appartenait au bel esprit: c'était celui
de Mme Dupin, qui eut un moment pour précepteur de son fils Rousseau
auquel, au dire des méchants, elle donnait congé les jours où les
académiciens venaient chez elle [678].
Mais le grand bureau d'esprit de cette première moitié du dix-huitième
siècle fut un salon où l'esprit semblait être chez lui, où l'intelligence avait
ses coudées franches, où l'homme de lettres trouvait l'accueil, la liberté, le
conseil, l'applaudissement qui enhardit, le sourire qui encourage,
l'inspiration et l'émulation que donne à l'imagination, à la parole, ce public
charmant: une maîtresse de maison qui écoute et qui entend, qui saisit les
grands traits et les nuances, qui sent comme une femme, qui juge comme un
homme. Ce salon était celui de l'ancienne maîtresse de Dubois, de cette
Mme de Tencin qui, rendant aux lettres la protection familière et maternelle
de Mme de la Sablière, donnait au premier de l'an en étrenne à sa ménagerie,
à ses bêtes, deux aunes de velours pour le renouvellement de leurs culottes.
Dans ce salon, le premier en France où l'homme fût reçu pour ce qu'il valait
spirituellement, l'homme de lettres commença le grand rôle qu'il allait faire
dans le monde de ce temps; et ce fut de là, de chez Mme de Tencin, qu'il se
répandit dans les salons, et s'éleva peu à peu à cette domination de la société
qui devait lui donner à la fin du siècle une place si large dans l'État.
Attentions, crédit, caresses, Mme de Tencin prodigue ses grâces et son
pouvoir aux écrivains; elle les courtise, elle les attache par les services, elle
les entoure d'affection: elle en a le besoin et le goût, un goût naturel,
instinctif, désintéressé, pur de toute affectation, de tout calcul d'influence,
sort derechef une nouvelle de sa maison, le Roi la renfermera dans un
couvent, d'où elle ne distribuera plus des nouvelles aussi impertinentes que
contraires au service du Roi.»
En dépit de la menace, Mme Doublet persévérait. Elle ralliait de nouveaux
frondeurs, Foncemagne, Devaux, Mairobert, d'Argental, des frondeuses qui
s'appelaient Mmes du Rondet, de Villeneuve, de Besenval, du Boccage. Et
cette petite Fronde, qui allait devenir quelques années plus tard le journal de
Bachaumont, recommençait dans son salon plus vive, animée, enhardie par
son intime amie, Mme d'Argental, que l'on voyait bientôt organiser, avec la
plume de son valet de chambre Gillet, un nouveau débit de nouvelles [677].
Dans le monde de la finance, un salon appartenait au bel esprit: c'était celui
de Mme Dupin, qui eut un moment pour précepteur de son fils Rousseau
auquel, au dire des méchants, elle donnait congé les jours où les
académiciens venaient chez elle [678].
Mais le grand bureau d'esprit de cette première moitié du dix-huitième
siècle fut un salon où l'esprit semblait être chez lui, où l'intelligence avait
ses coudées franches, où l'homme de lettres trouvait l'accueil, la liberté, le
conseil, l'applaudissement qui enhardit, le sourire qui encourage,
l'inspiration et l'émulation que donne à l'imagination, à la parole, ce public
charmant: une maîtresse de maison qui écoute et qui entend, qui saisit les
grands traits et les nuances, qui sent comme une femme, qui juge comme un
homme. Ce salon était celui de l'ancienne maîtresse de Dubois, de cette
Mme de Tencin qui, rendant aux lettres la protection familière et maternelle
de Mme de la Sablière, donnait au premier de l'an en étrenne à sa ménagerie,
à ses bêtes, deux aunes de velours pour le renouvellement de leurs culottes.
Dans ce salon, le premier en France où l'homme fût reçu pour ce qu'il valait
spirituellement, l'homme de lettres commença le grand rôle qu'il allait faire
dans le monde de ce temps; et ce fut de là, de chez Mme de Tencin, qu'il se
répandit dans les salons, et s'éleva peu à peu à cette domination de la société
qui devait lui donner à la fin du siècle une place si large dans l'État.
Attentions, crédit, caresses, Mme de Tencin prodigue ses grâces et son
pouvoir aux écrivains; elle les courtise, elle les attache par les services, elle
les entoure d'affection: elle en a le besoin et le goût, un goût naturel,
instinctif, désintéressé, pur de toute affectation, de tout calcul d'influence,
Page 272
de tout marché de reconnaissance. Au milieu des fièvres et des mille
travaux de sa pensée, dévorée d'intrigues, brouillant l'amour et les affaires,
cette femme brûlante sous son air d'indolence, court au-devant des gens de
génie ou de talent, s'empresse aux amusements de l'esprit, jouit d'une
comédie, d'un roman, d'une saillie, avec une âme, un cœur, une passion qui
paraissent échapper à sa vie et se donner tout entiers à la joie de son esprit.
Aussi que de vie spirituelle, que de mouvement, que de vivacité d'idées et
de mots dans le salon animé par cette femme et composé pour ses plaisirs,
exclusivement d'hommes de lettres! Ici Marivaux mettait de la profondeur
dans la finesse; là, Montesquieu attendait un argument au passage pour le
renvoyer d'une main leste ou puissante, Mairan lançait une idée dans un
mot. Fontenelle faisait taire le bruit avec un de ces jolis contes qu'on croirait
trouvés entre ciel et terre, entre Paris et Badinopolis. Les trois salons de
Mme du Deffand, de Mme Geoffrin, de Mlle de Lespinasse, rappelleront cette
conversation du salon de Mme de Tencin: ils ne la feront pas oublier à ceux
qui l'auront entendue [679].
Une femme qui avait renoncé au projet d'être heureuse, mais qui poursuivait
l'illusion d'être amusée, une femme rassasiée des autres, mais dégoûtée
d'elle-même, et qui eût mieux aimé, comme elle disait, «le sacristain des
Minimes pour compagnie que de passer ses soirées toute seule;» une
aveugle qui n'avait plus d'autre sens, d'autre tact, d'autre lumière et d'autre
chaleur dans ses ténèbres et ses sécheresses que l'esprit, Mme du Deffand,
appelait continuellement auprès d'elle, pour s'aider à vivre, la suprême
distraction du temps, le bruit de la conversation et du monde, des personnes
et des idées. A peine si l'écho avait le temps de reposer dans ce salon [680]
tendu de moire aux nœuds couleurs de feu, dans cet appartement de la rue
Saint-Dominique, au couvent de Saint-Joseph, habitué au silence des
retraites de Mme de Montespan. Ce n'était point assez que les soupers de
tous les jours à trois ou quatre personnes, les soupers si fréquents où la table
était ouverte à douze ou treize personnes; Mme du Deffand donnait chaque
semaine, d'abord le dimanche, puis le samedi, un grand souper où passaient
les plus grands noms et les plus grandes dames, où se rencontraient, «sans
se combattre et sans se fuir» les plus grandes inimitiés: Mme d'Aiguillon,
Mme de Mirepoix, la marquise de Boufflers, Mme de Crussol, Mme de
Bauffremont, Mme de Pont de Veyle, Mme de Grammont, les Choiseul, les
duchesses de Villeroi, d'Aiguillon, de Chabrillant, de la Vallière, de
travaux de sa pensée, dévorée d'intrigues, brouillant l'amour et les affaires,
cette femme brûlante sous son air d'indolence, court au-devant des gens de
génie ou de talent, s'empresse aux amusements de l'esprit, jouit d'une
comédie, d'un roman, d'une saillie, avec une âme, un cœur, une passion qui
paraissent échapper à sa vie et se donner tout entiers à la joie de son esprit.
Aussi que de vie spirituelle, que de mouvement, que de vivacité d'idées et
de mots dans le salon animé par cette femme et composé pour ses plaisirs,
exclusivement d'hommes de lettres! Ici Marivaux mettait de la profondeur
dans la finesse; là, Montesquieu attendait un argument au passage pour le
renvoyer d'une main leste ou puissante, Mairan lançait une idée dans un
mot. Fontenelle faisait taire le bruit avec un de ces jolis contes qu'on croirait
trouvés entre ciel et terre, entre Paris et Badinopolis. Les trois salons de
Mme du Deffand, de Mme Geoffrin, de Mlle de Lespinasse, rappelleront cette
conversation du salon de Mme de Tencin: ils ne la feront pas oublier à ceux
qui l'auront entendue [679].
Une femme qui avait renoncé au projet d'être heureuse, mais qui poursuivait
l'illusion d'être amusée, une femme rassasiée des autres, mais dégoûtée
d'elle-même, et qui eût mieux aimé, comme elle disait, «le sacristain des
Minimes pour compagnie que de passer ses soirées toute seule;» une
aveugle qui n'avait plus d'autre sens, d'autre tact, d'autre lumière et d'autre
chaleur dans ses ténèbres et ses sécheresses que l'esprit, Mme du Deffand,
appelait continuellement auprès d'elle, pour s'aider à vivre, la suprême
distraction du temps, le bruit de la conversation et du monde, des personnes
et des idées. A peine si l'écho avait le temps de reposer dans ce salon [680]
tendu de moire aux nœuds couleurs de feu, dans cet appartement de la rue
Saint-Dominique, au couvent de Saint-Joseph, habitué au silence des
retraites de Mme de Montespan. Ce n'était point assez que les soupers de
tous les jours à trois ou quatre personnes, les soupers si fréquents où la table
était ouverte à douze ou treize personnes; Mme du Deffand donnait chaque
semaine, d'abord le dimanche, puis le samedi, un grand souper où passaient
les plus grands noms et les plus grandes dames, où se rencontraient, «sans
se combattre et sans se fuir» les plus grandes inimitiés: Mme d'Aiguillon,
Mme de Mirepoix, la marquise de Boufflers, Mme de Crussol, Mme de
Bauffremont, Mme de Pont de Veyle, Mme de Grammont, les Choiseul, les
duchesses de Villeroi, d'Aiguillon, de Chabrillant, de la Vallière, de
Page 273
Forcalquier, de Luxembourg, de Lauzun, le président Hénault, M. de
Gontaut, M. de Stainville, M. de Guines, le prince de Bauffremont. Et dans
l'année, Mme du Deffand avait encore un plus grand jour de réception, le
souper du réveillon, où elle donnait à tous ses amis, dans une tribune
ouvrant d'une de ses chambres sur l'église de Saint-Joseph, le plaisir
d'entendre la messe de minuit et la musique de Balbatre [681].
Ce salon de Mme du Deffand, où Clairon venait réciter les rôles d'Agrippine
et de Phèdre, était tout plein, tout occupé des nouvelles et des questions
littéraires. Il avait le ton et les goûts de sa maîtresse: le livre du jour, la
pièce nouvelle, le pamphlet ou le traité philosophique y étaient jugés au
courant de la causerie, feuilletés pour ainsi dire du bout du doigt par ce
grand monde du dix-huitième siècle qui savait toucher à tout. Le grand
monde venait y causer, y rimer ou y entendre une chanson, donner son mot,
un mot toujours vif et personnel, sur le succès et le grand homme du
moment. Car c'était là le caractère particulier du salon de Mme du Deffand:
il était le bureau d'esprit de la noblesse. Fermé aux artistes, n'accueillant que
les hommes de lettres appartenant ou du moins s'imposant à la plus haute
société, il réunissait presque exclusivement tout cet intelligent et charmant
public des lettres, les hommes et les femmes de cour, échappant à Mme
Geoffrin, résistant aux avances de son hospitalité, aux commodités même
des petits soupers, des quadrilles d'hommes et de femmes qu'elle imaginait
pour attirer chez elle, par les charmes et les facilités d'une partie carrée, les
grands noms qu'elle ne pouvait avoir [682].
Tout ce que la société des gens de lettres pouvait attribuer en ce temps de
considération sociale, et même de pouvoir sur l'opinion publique, se révéla
par un grand et prodigieux exemple, dans cet autre salon, le salon de
l'Encyclopédie, le salon de Mme Geoffrin. On vit, par son accueil à toute la
littérature, un salon bourgeois s'élever au premier rang des salons de Paris,
devenir un centre d'intelligence, un tribunal de goût où l'Europe venait
prendre le mot d'ordre et dont le monde entier reçut la mode des lettres
françaises. On vit une femme sans naissance, sans titre, la femme d'un
entrepreneur d'une manufacture de glaces, riche à peine de quarante mille
livres de rentes, faire de ses invitations une faveur, presque une grâce, faire
d'une présentation chez elle un honneur qui troublait les gens les moins
timides, et jusqu'à Piron lui-même,—et cela pour souper le plus souvent, dit
Marmontel, avec une omelette, un poulet, un plat d'épinards. Une figure de
Gontaut, M. de Stainville, M. de Guines, le prince de Bauffremont. Et dans
l'année, Mme du Deffand avait encore un plus grand jour de réception, le
souper du réveillon, où elle donnait à tous ses amis, dans une tribune
ouvrant d'une de ses chambres sur l'église de Saint-Joseph, le plaisir
d'entendre la messe de minuit et la musique de Balbatre [681].
Ce salon de Mme du Deffand, où Clairon venait réciter les rôles d'Agrippine
et de Phèdre, était tout plein, tout occupé des nouvelles et des questions
littéraires. Il avait le ton et les goûts de sa maîtresse: le livre du jour, la
pièce nouvelle, le pamphlet ou le traité philosophique y étaient jugés au
courant de la causerie, feuilletés pour ainsi dire du bout du doigt par ce
grand monde du dix-huitième siècle qui savait toucher à tout. Le grand
monde venait y causer, y rimer ou y entendre une chanson, donner son mot,
un mot toujours vif et personnel, sur le succès et le grand homme du
moment. Car c'était là le caractère particulier du salon de Mme du Deffand:
il était le bureau d'esprit de la noblesse. Fermé aux artistes, n'accueillant que
les hommes de lettres appartenant ou du moins s'imposant à la plus haute
société, il réunissait presque exclusivement tout cet intelligent et charmant
public des lettres, les hommes et les femmes de cour, échappant à Mme
Geoffrin, résistant aux avances de son hospitalité, aux commodités même
des petits soupers, des quadrilles d'hommes et de femmes qu'elle imaginait
pour attirer chez elle, par les charmes et les facilités d'une partie carrée, les
grands noms qu'elle ne pouvait avoir [682].
Tout ce que la société des gens de lettres pouvait attribuer en ce temps de
considération sociale, et même de pouvoir sur l'opinion publique, se révéla
par un grand et prodigieux exemple, dans cet autre salon, le salon de
l'Encyclopédie, le salon de Mme Geoffrin. On vit, par son accueil à toute la
littérature, un salon bourgeois s'élever au premier rang des salons de Paris,
devenir un centre d'intelligence, un tribunal de goût où l'Europe venait
prendre le mot d'ordre et dont le monde entier reçut la mode des lettres
françaises. On vit une femme sans naissance, sans titre, la femme d'un
entrepreneur d'une manufacture de glaces, riche à peine de quarante mille
livres de rentes, faire de ses invitations une faveur, presque une grâce, faire
d'une présentation chez elle un honneur qui troublait les gens les moins
timides, et jusqu'à Piron lui-même,—et cela pour souper le plus souvent, dit
Marmontel, avec une omelette, un poulet, un plat d'épinards. Une figure de
Page 274
vieille femme fort avenante; un esprit naturel, juste, fin, dont la malice avait
un tour rustique; un art de jouer de l'esprit de ses hôtes, et d'en tirer tous les
sons; un égoïsme bien appris, plein de discrétion; une préoccupation de
procurer le plaisir, de le faire naître, qui la poursuivit jusqu'au lit de mort;
une tête bien garnie de réflexions et de comparaisons dont elle avait, disait-
elle, «un magasin pour le reste de ses jours»; une grande gaieté lorsqu'elle
contait; une vanité tournée à être sans prétention; une connaissance du
monde tirée de l'observation, et non de la lecture; une ignorance aimable et
sans sottise; un cœur qui était un bourru bienfaisant; des opinions assez
souples et qui pliaient sous la contradiction; une estime fort médiocre, ou
plutôt un mépris très-froid et très-poli de l'humanité [683],—tel était
l'ensemble de vices, de vertus, d'agréments, de défauts et de qualités [684],
auquel Mme Geoffrin dut, sinon son charme, au moins sa fortune et la gloire
de son salon.
La maison de cette femme attirait comme cette femme même, sans séduire,
par la netteté, l'ordre, la propreté, les aises de toutes sortes, une certaine
recherche cachée, une élégance voilée, simple, presque nue. Tout y était
commode jusqu'au mari, un mari qui s'effaça par convenance tout le temps
qu'il vécut, et qui se réduisit de la meilleure grâce au rôle d'intendant et de
plastron. Cette maison, cette femme recueillaient tous les survivants du
salon de Mme de Tencin. A ses beaux esprits, aux hommes de lettres venus
après eux, à tout ce qu'il y avait de connu ou de fameux, Mme Geoffrin
consacrait toutes ses soirées. Le mercredi elle réunissait toute la littérature à
un grand dîner. Un autre jour de la semaine, le lundi, le grand dîner de Mme
Geoffrin était donné aux artistes. Son salon se remplissait de tous ces
hommes de talent, exclus des salons du grand monde, à peine admis dans
quelques salons de la finance, et que la première elle caressait, les faisant
travailler, les allant voir dans leur atelier. Vanloo, Greuze, Vernet, Vien,
Lagrénée, Robert arrivaient, et Mme Geoffrin prenait leur voix sur quelque
tableau ancien apporté dans son salon et dont un amateur avait envie; ou
bien c'était quelque beau dessin des écoles anciennes, tiré par Mariette de
ses portefeuilles, et qui passait de main en main, au milieu des
exclamations, des remarques, des admirations. Quelquefois Caylus y contait
une jolie anecdote, et sur le goût que la société prenait à son récit, il
s'amusait à en faire graver le sujet pour tous les habitués du lundi [685].
Lundis et mercredis, ces grands dîners de l'art et de la littérature, ces
un tour rustique; un art de jouer de l'esprit de ses hôtes, et d'en tirer tous les
sons; un égoïsme bien appris, plein de discrétion; une préoccupation de
procurer le plaisir, de le faire naître, qui la poursuivit jusqu'au lit de mort;
une tête bien garnie de réflexions et de comparaisons dont elle avait, disait-
elle, «un magasin pour le reste de ses jours»; une grande gaieté lorsqu'elle
contait; une vanité tournée à être sans prétention; une connaissance du
monde tirée de l'observation, et non de la lecture; une ignorance aimable et
sans sottise; un cœur qui était un bourru bienfaisant; des opinions assez
souples et qui pliaient sous la contradiction; une estime fort médiocre, ou
plutôt un mépris très-froid et très-poli de l'humanité [683],—tel était
l'ensemble de vices, de vertus, d'agréments, de défauts et de qualités [684],
auquel Mme Geoffrin dut, sinon son charme, au moins sa fortune et la gloire
de son salon.
La maison de cette femme attirait comme cette femme même, sans séduire,
par la netteté, l'ordre, la propreté, les aises de toutes sortes, une certaine
recherche cachée, une élégance voilée, simple, presque nue. Tout y était
commode jusqu'au mari, un mari qui s'effaça par convenance tout le temps
qu'il vécut, et qui se réduisit de la meilleure grâce au rôle d'intendant et de
plastron. Cette maison, cette femme recueillaient tous les survivants du
salon de Mme de Tencin. A ses beaux esprits, aux hommes de lettres venus
après eux, à tout ce qu'il y avait de connu ou de fameux, Mme Geoffrin
consacrait toutes ses soirées. Le mercredi elle réunissait toute la littérature à
un grand dîner. Un autre jour de la semaine, le lundi, le grand dîner de Mme
Geoffrin était donné aux artistes. Son salon se remplissait de tous ces
hommes de talent, exclus des salons du grand monde, à peine admis dans
quelques salons de la finance, et que la première elle caressait, les faisant
travailler, les allant voir dans leur atelier. Vanloo, Greuze, Vernet, Vien,
Lagrénée, Robert arrivaient, et Mme Geoffrin prenait leur voix sur quelque
tableau ancien apporté dans son salon et dont un amateur avait envie; ou
bien c'était quelque beau dessin des écoles anciennes, tiré par Mariette de
ses portefeuilles, et qui passait de main en main, au milieu des
exclamations, des remarques, des admirations. Quelquefois Caylus y contait
une jolie anecdote, et sur le goût que la société prenait à son récit, il
s'amusait à en faire graver le sujet pour tous les habitués du lundi [685].
Lundis et mercredis, ces grands dîners de l'art et de la littérature, ces
Page 275
réceptions de Mme Geoffrin eussent été les fêtes les plus belles, la
communion cordiale, le repas libre et joyeux de tous les esprits et de tous
les talents du dix-huitième siècle, si la maîtresse de maison n'y avait jeté par
moment le froid de son âme, le froid de sa raison, les avertissements et les
arrêts d'une prudence ennemie de la passion et de l'entraînement, son
humeur de gronderie, et cette éternelle et glaciale approbation: «Allons!
voilà qui est bien!»—un mot qui tombait avec une douceur morte de la
bouche de Mme Geoffrin sur la chaleur de la parole, sur l'enthousiasme de la
pensée, sur l'emportement ou l'éloquence de la conversation, et passait
comme un souffle éteignant tout [686].
Mlle de Lespinasse n'était pas assez riche pour donner à dîner ou à souper.
Elle se contentait de faire ouvrir tous les jours par le seul valet qu'elle eût
les portes d'un salon où se pressaient depuis cinq heures jusqu'à neuf
heures [687] des hommes d'église, des hommes de cour, des hommes d'épée,
les étrangers de marque, les hommes de lettres, l'armée de l'Encyclopédie
défilant à la suite de d'Alembert, tout un monde qu'elle avait habitué à
remonter son escalier presque tous les jours, en renonçant pour le recevoir
au théâtre et à la campagne, où elle n'allait presque jamais: encore ne
manquait-elle pas, en cas de sortie, d'annoncer longtemps à l'avance le
congé qu'elle se décidait à prendre. Chez Mme Geoffrin, le caractère de la
maîtresse de la maison, naturellement modéré, ses timidités peureuses
empêchaient la conversation d'aller à beaucoup de sujets, de s'enhardir,
d'éclater. La terreur qu'elle avait d'être compromise, d'être troublée dans
cette paix égoïste qui était son bonheur d'élection et l'objet de tous ses soins,
son éloignement pour le bruit de la passion et de la parole, la police un peu
sévère, souvent même exagérée, que faisait dans son salon et sous ses
ordres le bénédictin Burigny, la menace de ces gronderies du coin du feu
dont elle était si peu avare, la discipline imposée par sa personne, ses goûts,
ses habitudes, tenaient chez elle les hommes et les idées, les caractères et
les expressions, dans une certaine contrainte [688]. Le salon de Mlle de
Lespinasse ne connaissait rien de ces gênes et de ces restrictions: les
tempéraments y étaient libres, les personnalités avaient le droit d'y être
franches. Aucune question n'y était réservée: religion, philosophie, morale,
contes, nouvelles, médisances de tous les mondes, on y touchait à tout.
L'anecdote y arrivait toute fraîche, le système s'y exposait tout vif; et l'on
communion cordiale, le repas libre et joyeux de tous les esprits et de tous
les talents du dix-huitième siècle, si la maîtresse de maison n'y avait jeté par
moment le froid de son âme, le froid de sa raison, les avertissements et les
arrêts d'une prudence ennemie de la passion et de l'entraînement, son
humeur de gronderie, et cette éternelle et glaciale approbation: «Allons!
voilà qui est bien!»—un mot qui tombait avec une douceur morte de la
bouche de Mme Geoffrin sur la chaleur de la parole, sur l'enthousiasme de la
pensée, sur l'emportement ou l'éloquence de la conversation, et passait
comme un souffle éteignant tout [686].
Mlle de Lespinasse n'était pas assez riche pour donner à dîner ou à souper.
Elle se contentait de faire ouvrir tous les jours par le seul valet qu'elle eût
les portes d'un salon où se pressaient depuis cinq heures jusqu'à neuf
heures [687] des hommes d'église, des hommes de cour, des hommes d'épée,
les étrangers de marque, les hommes de lettres, l'armée de l'Encyclopédie
défilant à la suite de d'Alembert, tout un monde qu'elle avait habitué à
remonter son escalier presque tous les jours, en renonçant pour le recevoir
au théâtre et à la campagne, où elle n'allait presque jamais: encore ne
manquait-elle pas, en cas de sortie, d'annoncer longtemps à l'avance le
congé qu'elle se décidait à prendre. Chez Mme Geoffrin, le caractère de la
maîtresse de la maison, naturellement modéré, ses timidités peureuses
empêchaient la conversation d'aller à beaucoup de sujets, de s'enhardir,
d'éclater. La terreur qu'elle avait d'être compromise, d'être troublée dans
cette paix égoïste qui était son bonheur d'élection et l'objet de tous ses soins,
son éloignement pour le bruit de la passion et de la parole, la police un peu
sévère, souvent même exagérée, que faisait dans son salon et sous ses
ordres le bénédictin Burigny, la menace de ces gronderies du coin du feu
dont elle était si peu avare, la discipline imposée par sa personne, ses goûts,
ses habitudes, tenaient chez elle les hommes et les idées, les caractères et
les expressions, dans une certaine contrainte [688]. Le salon de Mlle de
Lespinasse ne connaissait rien de ces gênes et de ces restrictions: les
tempéraments y étaient libres, les personnalités avaient le droit d'y être
franches. Aucune question n'y était réservée: religion, philosophie, morale,
contes, nouvelles, médisances de tous les mondes, on y touchait à tout.
L'anecdote y arrivait toute fraîche, le système s'y exposait tout vif; et l'on
Page 276
s'y entretenait avec une liberté arrêtée seulement à l'indécence, et qui
laissait la parole à la causerie de Diderot.
Merveilleusement douée pour son rôle, femme spirituelle entre toutes, tirant
du fond de son âme singulièrement aimante une politesse nuancée pour tout
le monde d'un ton d'intérêt [689], vive, brillante, féconde, animée du feu de
son être, ayant l'échappée, la lecture, la saillie, soutenue de lectures
immenses et de cette universalité de connaissances qui permet la réplique
sur toutes choses, habile encore à s'effacer et à laisser la place et le haut
bout à l'esprit des autres, Mlle de Lespinasse possédait le génie délicat,
profond, aimable, attentif de la maîtresse de maison; et nulle surtout ne
savait comme elle ramener tous les aparté à la conversation générale. Le
salon de Mme Geoffrin était le salon officiel de l'Encyclopédie: le salon de
Mlle de Lespinasse en était le parloir familier, le boudoir, et le laboratoire.
C'était là que se travaillaient les succès du parti, là que se rédigeaient les
éloges, là qu'on dictait les opinions du jour à la postérité, là que grandissait
le despotisme philosophique sous lequel d'Alembert arriva à courber
l'Académie. Et tant de grandes places étaient données dans ce salon, tant de
grands hommes y étaient inventés, tant de célébrité y était distribué par la
passion d'une femme, que celle qui le tenait eut la même gloire et les
mêmes ennemis que Mme Geoffrin [690].
Le salon de Mme d'Épinay qui, malgré ses alliances, dit le comte
d'Allonville, n'appartenait pas à la bonne compagnie, ce salon, qui se
fermait peu à peu aux gens du grand monde qui le fréquentaient d'abord,
devenait un salon encyclopédique où Mme d'Épinay philosophait et
coquetait avec ses ours.
Un autre Portique de l'Encyclopédie était le salon de Mme Marchais, le
salon qu'elle tenait aux Tuileries dans le pavillon de Flore, lorsqu'elle ne
jouait pas l'opéra à Versailles à côté de sa grande amie, Mme de Pompadour,
qui aimait à lui voir partager ses succès de théâtre sur le spectacle des petits
appartements. Ce salon de la philosophie différait pourtant des autres salons
philosophiques par un caractère, par un intérêt et un personnel qui lui
étaient propres: il était avant tout le salon du produit net. Sur la cheminée,
sur les tables, on ne voyait que brochures et questions économiques, Lettre
de Turgot à l'abbé Terray, Dialogues de l'abbé Galiani sur les grains. Mme
Marchais avait été convertie par Mme de Pompadour à la science de son
laissait la parole à la causerie de Diderot.
Merveilleusement douée pour son rôle, femme spirituelle entre toutes, tirant
du fond de son âme singulièrement aimante une politesse nuancée pour tout
le monde d'un ton d'intérêt [689], vive, brillante, féconde, animée du feu de
son être, ayant l'échappée, la lecture, la saillie, soutenue de lectures
immenses et de cette universalité de connaissances qui permet la réplique
sur toutes choses, habile encore à s'effacer et à laisser la place et le haut
bout à l'esprit des autres, Mlle de Lespinasse possédait le génie délicat,
profond, aimable, attentif de la maîtresse de maison; et nulle surtout ne
savait comme elle ramener tous les aparté à la conversation générale. Le
salon de Mme Geoffrin était le salon officiel de l'Encyclopédie: le salon de
Mlle de Lespinasse en était le parloir familier, le boudoir, et le laboratoire.
C'était là que se travaillaient les succès du parti, là que se rédigeaient les
éloges, là qu'on dictait les opinions du jour à la postérité, là que grandissait
le despotisme philosophique sous lequel d'Alembert arriva à courber
l'Académie. Et tant de grandes places étaient données dans ce salon, tant de
grands hommes y étaient inventés, tant de célébrité y était distribué par la
passion d'une femme, que celle qui le tenait eut la même gloire et les
mêmes ennemis que Mme Geoffrin [690].
Le salon de Mme d'Épinay qui, malgré ses alliances, dit le comte
d'Allonville, n'appartenait pas à la bonne compagnie, ce salon, qui se
fermait peu à peu aux gens du grand monde qui le fréquentaient d'abord,
devenait un salon encyclopédique où Mme d'Épinay philosophait et
coquetait avec ses ours.
Un autre Portique de l'Encyclopédie était le salon de Mme Marchais, le
salon qu'elle tenait aux Tuileries dans le pavillon de Flore, lorsqu'elle ne
jouait pas l'opéra à Versailles à côté de sa grande amie, Mme de Pompadour,
qui aimait à lui voir partager ses succès de théâtre sur le spectacle des petits
appartements. Ce salon de la philosophie différait pourtant des autres salons
philosophiques par un caractère, par un intérêt et un personnel qui lui
étaient propres: il était avant tout le salon du produit net. Sur la cheminée,
sur les tables, on ne voyait que brochures et questions économiques, Lettre
de Turgot à l'abbé Terray, Dialogues de l'abbé Galiani sur les grains. Mme
Marchais avait été convertie par Mme de Pompadour à la science de son
Page 277
fameux ami Quesnay; et elle avait embrassé avec tant de dévouement la
cause du maître, elle était si zélée pour les intérêts du parti, que ce fut de
son salon que vint à l'Académie l'idée de proposer l'Éloge de Sully, où tous
les principes de l'économiste de Mme de Pompadour eurent la parole, le
couronnement et l'apothéose [691]. Mais Mme Marchais gardait dans ce beau
zèle ce qui sauve la femme de la pédanterie, les pompons, les fanfioles,
sous lesquels disparaissent les livres d'étude, la légèreté vive, l'imagination
de l'esprit, le sourire et le coup de dent: son amabilité n'avait pas la plus
petite tache d'encre au bout des doigts. Grande liseuse, elle s'en raillait
plaisamment avec ce mot: «Je lis tout ce qui paraît, bon et mauvais, comme
cet homme qui disait: Que m'importe que je m'ennuie, pourvu que je
m'amuse [692]?» Et elle tirait de ces lectures en tout sens une variété de
thèmes nouveaux qui réveillait sans cesse la causerie, mille anecdotes
qu'elle contait avec un art de dire si merveilleux qu'il passait pour le plus
parfait de Paris. Puis elle avait une politesse de ton enchanteresse; toujours
attentive, elle était à tous, elle parlait à chacun, et l'à-propos, la mesure, la
nuance et la convenance du mot semblaient lui venir à la bouche
naturellement, selon la personne et le moment [693]. Elle attachait encore par
les vertus de caractère, par ces qualités morales qui lui ont valu l'honneur de
servir de modèle à Thomas pour peindre la femme aimable telle que la
rêvait le siècle: une femme qui, prenant du monde tous les charmes de la
société, le goût, la grâce, l'esprit, aurait pu sauver sa raison et son cœur
d'une vanité froide, de la fausse sensibilité, des fureurs de l'amour-propre,
de tant d'affectations qui naissent de l'esprit de société poussé trop loin;
celle qui, asservie malgré elle aux conventions, aux usages de ce monde, se
retournerait vers la nature de temps en temps pour lui donner un regret;
celle qui, entraînée par le mouvement général, sentirait le besoin de se
reposer auprès de l'amitié; celle qui, par son état, forcée à la dépense et au
luxe, choisirait les dépenses utiles et associerait l'indigence industrieuse à sa
fortune; celle qui parmi tant de légèreté aurait un caractère; celle qui dans la
foule aurait conservé une âme et le courage de la faire parler [694].
Thomas, qui avait l'habitude des éloges, n'a oublié qu'un trait du portrait:
Mme Marchais avait des ennemis, et méritait d'en avoir; elle les avait bien
gagnés. Très-spirituelle, elle était un peu méchante, et sa malice s'aiguisait
dans la société de M. de Bièvre, qui passait sa vie avec elle, de Laclos, et du
terrible marquis de Créqui [695]. A cela près, elle était très-aimée, très-
cause du maître, elle était si zélée pour les intérêts du parti, que ce fut de
son salon que vint à l'Académie l'idée de proposer l'Éloge de Sully, où tous
les principes de l'économiste de Mme de Pompadour eurent la parole, le
couronnement et l'apothéose [691]. Mais Mme Marchais gardait dans ce beau
zèle ce qui sauve la femme de la pédanterie, les pompons, les fanfioles,
sous lesquels disparaissent les livres d'étude, la légèreté vive, l'imagination
de l'esprit, le sourire et le coup de dent: son amabilité n'avait pas la plus
petite tache d'encre au bout des doigts. Grande liseuse, elle s'en raillait
plaisamment avec ce mot: «Je lis tout ce qui paraît, bon et mauvais, comme
cet homme qui disait: Que m'importe que je m'ennuie, pourvu que je
m'amuse [692]?» Et elle tirait de ces lectures en tout sens une variété de
thèmes nouveaux qui réveillait sans cesse la causerie, mille anecdotes
qu'elle contait avec un art de dire si merveilleux qu'il passait pour le plus
parfait de Paris. Puis elle avait une politesse de ton enchanteresse; toujours
attentive, elle était à tous, elle parlait à chacun, et l'à-propos, la mesure, la
nuance et la convenance du mot semblaient lui venir à la bouche
naturellement, selon la personne et le moment [693]. Elle attachait encore par
les vertus de caractère, par ces qualités morales qui lui ont valu l'honneur de
servir de modèle à Thomas pour peindre la femme aimable telle que la
rêvait le siècle: une femme qui, prenant du monde tous les charmes de la
société, le goût, la grâce, l'esprit, aurait pu sauver sa raison et son cœur
d'une vanité froide, de la fausse sensibilité, des fureurs de l'amour-propre,
de tant d'affectations qui naissent de l'esprit de société poussé trop loin;
celle qui, asservie malgré elle aux conventions, aux usages de ce monde, se
retournerait vers la nature de temps en temps pour lui donner un regret;
celle qui, entraînée par le mouvement général, sentirait le besoin de se
reposer auprès de l'amitié; celle qui, par son état, forcée à la dépense et au
luxe, choisirait les dépenses utiles et associerait l'indigence industrieuse à sa
fortune; celle qui parmi tant de légèreté aurait un caractère; celle qui dans la
foule aurait conservé une âme et le courage de la faire parler [694].
Thomas, qui avait l'habitude des éloges, n'a oublié qu'un trait du portrait:
Mme Marchais avait des ennemis, et méritait d'en avoir; elle les avait bien
gagnés. Très-spirituelle, elle était un peu méchante, et sa malice s'aiguisait
dans la société de M. de Bièvre, qui passait sa vie avec elle, de Laclos, et du
terrible marquis de Créqui [695]. A cela près, elle était très-aimée, très-
Page 278
recherchée, très-courue. A ses soupers, à ces magnifiques soupers étalant les
plus beaux fruits de Paris, envoi galant de M. d'Angivilliers pris dans les
potagers du Roi et qui firent donner à Mme Marchais le nom de Pomone [696],
on voyait passer la cour, la société de Mme Geoffrin, la société de Mme
Necker, la société de Mme du Deffand, et Mme du Deffand elle-même, qu'on
entendit, dans ce salon, le soir de la mort de son ami Pont de Veyle, laisser
échapper ce mot d'une si belle naïveté: «Hélas! il est mort ce soir à six
heures; sans cela, vous ne me verriez pas ici [697].»
Sans être jolie, Mme Marchais, réputée pour être la plus petite et la plus
mignonne personne de France, tirait mille grâces de sa délicatesse, de sa
tournure de jeune fée, de l'éblouissante mobilité de sa physionomie, de la
beauté singulière de sa chevelure adorablement nuancée et lui tombant
jusqu'aux pieds [698].
Un salon, qui commença par être le petit salon des hôtes de Mme Marchais,
se mit à grandir en ce temps, et bientôt absorba tout. Tenu d'abord au
Marais, où venait soupirer, selon la plaisanterie de Diderot, «la tendre
grenouille de Suard [699],» transporté à l'hôtel Leblanc, et de là installé dans
l'hôtel du Contrôle-Général, ce salon suivit la fortune de son maître, M.
Necker; et la femme du ministre en fit comme un ministère.
Ramenée de Genève par la maréchale d'Anville, placée près d'une sœur de
Mme Thélusson pour veiller à l'éducation de ses filles [700], Mme Necker était
restée génevoise et institutrice. Elle avait une politesse sans aisance, des
grâces d'esprit sans abandon, des grâces de cœur pédantes, les grands
sentiments d'un roman moral du temps sur l'humanité, une décence
méthodique, un sourire sérieux, une vertu à laquelle la correction et, si l'on
peut dire, le purisme enlevaient la chaleur. Auprès d'elle Galiani cherchait
en vain sa verve et ne la retrouvait plus, et l'abbé Morellet si bouillant
s'arrêtait dans ses colères et ses explosions philosophiques. Mais cette
femme était la femme qui couronnait Marmontel; elle faisait de son salon le
salon d'où partait l'idée de la statue et de l'apothéose de Voltaire vivant [701].
Sa fille d'ailleurs, Mme de Staël, rachetait toutes les froideurs de la maison
par la flamme qu'elle y portait en courant, par l'abondance des idées [702], par
toutes les audaces de la jeunesse et d'un génie vivant, libre, naturel, faisant
le bruit d'un grand cœur dans un grand esprit. Puis à ce salon de Madame
Necker tout aboutissait, l'opinion publique comme la littérature, la politique
plus beaux fruits de Paris, envoi galant de M. d'Angivilliers pris dans les
potagers du Roi et qui firent donner à Mme Marchais le nom de Pomone [696],
on voyait passer la cour, la société de Mme Geoffrin, la société de Mme
Necker, la société de Mme du Deffand, et Mme du Deffand elle-même, qu'on
entendit, dans ce salon, le soir de la mort de son ami Pont de Veyle, laisser
échapper ce mot d'une si belle naïveté: «Hélas! il est mort ce soir à six
heures; sans cela, vous ne me verriez pas ici [697].»
Sans être jolie, Mme Marchais, réputée pour être la plus petite et la plus
mignonne personne de France, tirait mille grâces de sa délicatesse, de sa
tournure de jeune fée, de l'éblouissante mobilité de sa physionomie, de la
beauté singulière de sa chevelure adorablement nuancée et lui tombant
jusqu'aux pieds [698].
Un salon, qui commença par être le petit salon des hôtes de Mme Marchais,
se mit à grandir en ce temps, et bientôt absorba tout. Tenu d'abord au
Marais, où venait soupirer, selon la plaisanterie de Diderot, «la tendre
grenouille de Suard [699],» transporté à l'hôtel Leblanc, et de là installé dans
l'hôtel du Contrôle-Général, ce salon suivit la fortune de son maître, M.
Necker; et la femme du ministre en fit comme un ministère.
Ramenée de Genève par la maréchale d'Anville, placée près d'une sœur de
Mme Thélusson pour veiller à l'éducation de ses filles [700], Mme Necker était
restée génevoise et institutrice. Elle avait une politesse sans aisance, des
grâces d'esprit sans abandon, des grâces de cœur pédantes, les grands
sentiments d'un roman moral du temps sur l'humanité, une décence
méthodique, un sourire sérieux, une vertu à laquelle la correction et, si l'on
peut dire, le purisme enlevaient la chaleur. Auprès d'elle Galiani cherchait
en vain sa verve et ne la retrouvait plus, et l'abbé Morellet si bouillant
s'arrêtait dans ses colères et ses explosions philosophiques. Mais cette
femme était la femme qui couronnait Marmontel; elle faisait de son salon le
salon d'où partait l'idée de la statue et de l'apothéose de Voltaire vivant [701].
Sa fille d'ailleurs, Mme de Staël, rachetait toutes les froideurs de la maison
par la flamme qu'elle y portait en courant, par l'abondance des idées [702], par
toutes les audaces de la jeunesse et d'un génie vivant, libre, naturel, faisant
le bruit d'un grand cœur dans un grand esprit. Puis à ce salon de Madame
Necker tout aboutissait, l'opinion publique comme la littérature, la politique
Page 279
comme la poésie. Et tandis que la popularité de Necker se levait de toute
une nation, toute la société se tournait vers le salon de cette femme qui, à
tout le bruit de son nom, ajoutait le bruit de ses charités et faisait appeler sa
maison «un bureau d'esprit et de commisération [703]».
Quand on descend de ces grands salons littéraires, véritables académies de
l'opinion publique, aux bureaux d'esprit secondaires, moins fameux, moins
bruyants, renfermés dans un cercle plus étroit d'habitués et d'influences, le
premier que l'on rencontre est le salon de Mme la Ferté Imbault, cette fille
dont Mme Geoffrin était aussi étonnée d'être la mère qu'une poule ayant
couvé un œuf de canne. Cette jeune femme gaie d'une gaieté intarissable,
d'une gaieté immortelle, disait Maupertuis, parce qu'elle n'était fondée sur
rien [704], avait installé sur la terrasse de sa maison, sa campagne, comme
elle l'appelait, un bureau ou plutôt un boudoir d'esprit, où l'esprit semblait
en plein vent. Ce n'était que paroles étourdies, épigrammes légères, pareilles
à celles dont le ministère Maupeou avait été enveloppé, propos piquants,
jetés de toutes mains, lancés à la volée par la maîtresse de la maison contre
les uns, les autres, et surtout contre les philosophes attablés et mangeant à
sa succession. De tout cet esprit moqueur qu'elle ralliait et répandait, Mme
de la Ferté Imbault avait fait un Ordre dont le sceau portait son effigie, un
Ordre dont elle avait la grande maîtrise sous le nom de souveraine de
l'Ordre incomparable des Lanturelus, protectrice de tous les lampons,
lampones, lamponets. Cet Ordre bouffon faisait renaître un moment la
grande guerre des chansons et le refrain des Calotines, en inspirant à un
plaisant du salon Maurepas ce portrait ironique de la grande maîtresse des
Lanturelus, de la marquise Carillon:
une nation, toute la société se tournait vers le salon de cette femme qui, à
tout le bruit de son nom, ajoutait le bruit de ses charités et faisait appeler sa
maison «un bureau d'esprit et de commisération [703]».
Quand on descend de ces grands salons littéraires, véritables académies de
l'opinion publique, aux bureaux d'esprit secondaires, moins fameux, moins
bruyants, renfermés dans un cercle plus étroit d'habitués et d'influences, le
premier que l'on rencontre est le salon de Mme la Ferté Imbault, cette fille
dont Mme Geoffrin était aussi étonnée d'être la mère qu'une poule ayant
couvé un œuf de canne. Cette jeune femme gaie d'une gaieté intarissable,
d'une gaieté immortelle, disait Maupertuis, parce qu'elle n'était fondée sur
rien [704], avait installé sur la terrasse de sa maison, sa campagne, comme
elle l'appelait, un bureau ou plutôt un boudoir d'esprit, où l'esprit semblait
en plein vent. Ce n'était que paroles étourdies, épigrammes légères, pareilles
à celles dont le ministère Maupeou avait été enveloppé, propos piquants,
jetés de toutes mains, lancés à la volée par la maîtresse de la maison contre
les uns, les autres, et surtout contre les philosophes attablés et mangeant à
sa succession. De tout cet esprit moqueur qu'elle ralliait et répandait, Mme
de la Ferté Imbault avait fait un Ordre dont le sceau portait son effigie, un
Ordre dont elle avait la grande maîtrise sous le nom de souveraine de
l'Ordre incomparable des Lanturelus, protectrice de tous les lampons,
lampones, lamponets. Cet Ordre bouffon faisait renaître un moment la
grande guerre des chansons et le refrain des Calotines, en inspirant à un
plaisant du salon Maurepas ce portrait ironique de la grande maîtresse des
Lanturelus, de la marquise Carillon:
Page 280
Qui veut avoir trait pour trait
De dame Imbault le portrait?
Elle est brune, elle est bien faite,
Et plaît sans être coquette,
Lampons, lampons, camarades, lampons!
Sans doute elle a de l'esprit:
Écoutez ce qu'elle dit:
Elle parle comme un livre
Composé par un homme ivre...
Lampons, lampons [705]!
Madame du Boccage donnait de certains jours à souper. Mais son salon
ressemblait à sa politesse froide, triste, et n'attirant pas. C'était un cours
sérieux jusqu'à l'ennui, entre des politiques, des savants, et quelques gens de
lettres, sur les publications nouvelles, un cours présidé par le familier de
Mme du Boccage, l'abbé Mably, qui faisait chez elle une si impitoyable
exécution des livres de Necker [706]. Il y avait le salon et la société de Mme de
Fourqueux égayés par les mystifications du fameux Goys jouant le
personnage et le sexe de la chevalière d'Éon [707]. La veuve d'un médecin du
duc de Choiseul, Mme de Vernage, tenait rue de Ménars un salon de
littérateurs et de philosophes dont elle croyait avoir fait le premier salon de
Paris, parce qu'il avait l'honneur des visites de l'archevêque de Toulouse,
Loménie de Brienne [708]. Puis c'était encore le salon de cette comtesse
Turpin, «Minerve quand elle pense, Érato quand elle écrit [709],» disaient les
poëtes du temps; salon que Voisenon charmait, qu'emplissaient ses amis.
Venaient le salon d'une Mme Briffaut, fille d'une cuisinière, mariée à un
marchand fait écuyer par Mme du Barry, citée comme une des plus jolies
femmes de Paris, et qui, pour se décrasser, s'était formé une société
d'écrivains, de gens à talents, et d'artistes [710]; le salon de Mme Pannelier,
qui, avec sa petite coterie littéraire et ses dîners du mercredi, essayait de
lutter avec le bureau d'esprit de Mme de Beauharnais [711]; le salon de Mme
Élie de Beaumont, la femme auteur, qui donnait tous les soirs un souper
dont le fond de société était le ménage la Harpe [712]; le salon de la vieille
Quinault, retirée de la Comédie française depuis 1742 et morte à 83 ans, le
salon de la spirituelle vieille femme, chez laquelle d'Alembert, après la mort
de Mlle de Lespinasse et de Mme Geoffrin, avait finalement transporté ses
De dame Imbault le portrait?
Elle est brune, elle est bien faite,
Et plaît sans être coquette,
Lampons, lampons, camarades, lampons!
Sans doute elle a de l'esprit:
Écoutez ce qu'elle dit:
Elle parle comme un livre
Composé par un homme ivre...
Lampons, lampons [705]!
Madame du Boccage donnait de certains jours à souper. Mais son salon
ressemblait à sa politesse froide, triste, et n'attirant pas. C'était un cours
sérieux jusqu'à l'ennui, entre des politiques, des savants, et quelques gens de
lettres, sur les publications nouvelles, un cours présidé par le familier de
Mme du Boccage, l'abbé Mably, qui faisait chez elle une si impitoyable
exécution des livres de Necker [706]. Il y avait le salon et la société de Mme de
Fourqueux égayés par les mystifications du fameux Goys jouant le
personnage et le sexe de la chevalière d'Éon [707]. La veuve d'un médecin du
duc de Choiseul, Mme de Vernage, tenait rue de Ménars un salon de
littérateurs et de philosophes dont elle croyait avoir fait le premier salon de
Paris, parce qu'il avait l'honneur des visites de l'archevêque de Toulouse,
Loménie de Brienne [708]. Puis c'était encore le salon de cette comtesse
Turpin, «Minerve quand elle pense, Érato quand elle écrit [709],» disaient les
poëtes du temps; salon que Voisenon charmait, qu'emplissaient ses amis.
Venaient le salon d'une Mme Briffaut, fille d'une cuisinière, mariée à un
marchand fait écuyer par Mme du Barry, citée comme une des plus jolies
femmes de Paris, et qui, pour se décrasser, s'était formé une société
d'écrivains, de gens à talents, et d'artistes [710]; le salon de Mme Pannelier,
qui, avec sa petite coterie littéraire et ses dîners du mercredi, essayait de
lutter avec le bureau d'esprit de Mme de Beauharnais [711]; le salon de Mme
Élie de Beaumont, la femme auteur, qui donnait tous les soirs un souper
dont le fond de société était le ménage la Harpe [712]; le salon de la vieille
Quinault, retirée de la Comédie française depuis 1742 et morte à 83 ans, le
salon de la spirituelle vieille femme, chez laquelle d'Alembert, après la mort
de Mlle de Lespinasse et de Mme Geoffrin, avait finalement transporté ses
Page 281
habitudes et sa société familière. A ces centres d'art et de littérature, il faut
ajouter les assemblées de gens de lettres tenues chez Mme Suard et chez
Mme Saurin, à la sortie des spectacles [713], et enfin ce salon où les gens de la
cour prétendaient s'amuser mieux qu'à Versailles, le salon de la sœur d'un
petit écrivain, fort occupée à le grandir, ce bureau d'esprit, le seul tenu par
une jeune femme, ce salon de Mme Lebrun, rempli d'auteurs et de critiques,
et où se préparaient les battoirs pour les pièces de Vigée [714].
Un salon héritait des habitués et de l'influence de ces deux grands salons
fermés par la mort, le salon de Mme Geoffrin, et le salon de Mlle de
Lespinasse que d'Alembert essayait un moment de relever et de continuer;
vaine entreprise, que le philosophe abandonnait bientôt, en reconnaissant la
justesse de cette remarque de Mme Necker «que les femmes remplissent les
intervalles de la conversation et de la vie, comme les duvets qu'on introduit
dans les caisses de porcelaine [715].» A ces deux grands salons de lettres et de
la philosophie succédait le salon de Mme la comtesse de Beauharnais, l'asile
de tous les hommes de lettres gênés par le ton de réserve de la maison
Necker. Et en peu de temps, le salon de cette femme sans jalousie, sans
médisance, et toujours prête à louer, devenait le grand bureau, le bureau
d'esprit le plus accrédité de Paris [716], où siégeaient tour à tour en maîtres de
la maison les courtisans de Mme de Beauharnais, ses teinturiers, Dorat, Laus
de Boissy et Cubières. Dans les années précédant la Révolution, toute la
république des lettres s'assemblait chez la comtesse, accourait à ses
vendredis, où la causerie menait la société jusqu'à onze heures et demie,
l'heure du souper. A minuit l'on rentrait dans le salon où les invités étaient
retenus jusqu'à cinq heures par la maîtresse de la maison. Des lectures
menaient jusqu'à trois heures; lectures de tout genre et de toutes œuvres,
vers, tragédies, fragments de confessions, chapitres de romans: Rétif de la
Bretonne y lisait le commencement de Monsieur Nicolas. Puis tout ce
monde animé, échauffé par ces lectures, se mettait à parler comme au sortir
d'une première représentation; il laissait le jour venir en se renvoyant les
nouvelles et les anecdotes, en faisant passer d'un bout du salon à l'autre les
histoires échappées aux journaux secrets, en écoutant les curieux souvenirs
du marquis de Lagrange, et ces mille récits de la maîtresse de la maison où
Rétif allait puiser presque toutes les aventures des Posthumes [717].
ajouter les assemblées de gens de lettres tenues chez Mme Suard et chez
Mme Saurin, à la sortie des spectacles [713], et enfin ce salon où les gens de la
cour prétendaient s'amuser mieux qu'à Versailles, le salon de la sœur d'un
petit écrivain, fort occupée à le grandir, ce bureau d'esprit, le seul tenu par
une jeune femme, ce salon de Mme Lebrun, rempli d'auteurs et de critiques,
et où se préparaient les battoirs pour les pièces de Vigée [714].
Un salon héritait des habitués et de l'influence de ces deux grands salons
fermés par la mort, le salon de Mme Geoffrin, et le salon de Mlle de
Lespinasse que d'Alembert essayait un moment de relever et de continuer;
vaine entreprise, que le philosophe abandonnait bientôt, en reconnaissant la
justesse de cette remarque de Mme Necker «que les femmes remplissent les
intervalles de la conversation et de la vie, comme les duvets qu'on introduit
dans les caisses de porcelaine [715].» A ces deux grands salons de lettres et de
la philosophie succédait le salon de Mme la comtesse de Beauharnais, l'asile
de tous les hommes de lettres gênés par le ton de réserve de la maison
Necker. Et en peu de temps, le salon de cette femme sans jalousie, sans
médisance, et toujours prête à louer, devenait le grand bureau, le bureau
d'esprit le plus accrédité de Paris [716], où siégeaient tour à tour en maîtres de
la maison les courtisans de Mme de Beauharnais, ses teinturiers, Dorat, Laus
de Boissy et Cubières. Dans les années précédant la Révolution, toute la
république des lettres s'assemblait chez la comtesse, accourait à ses
vendredis, où la causerie menait la société jusqu'à onze heures et demie,
l'heure du souper. A minuit l'on rentrait dans le salon où les invités étaient
retenus jusqu'à cinq heures par la maîtresse de la maison. Des lectures
menaient jusqu'à trois heures; lectures de tout genre et de toutes œuvres,
vers, tragédies, fragments de confessions, chapitres de romans: Rétif de la
Bretonne y lisait le commencement de Monsieur Nicolas. Puis tout ce
monde animé, échauffé par ces lectures, se mettait à parler comme au sortir
d'une première représentation; il laissait le jour venir en se renvoyant les
nouvelles et les anecdotes, en faisant passer d'un bout du salon à l'autre les
histoires échappées aux journaux secrets, en écoutant les curieux souvenirs
du marquis de Lagrange, et ces mille récits de la maîtresse de la maison où
Rétif allait puiser presque toutes les aventures des Posthumes [717].
Page 282
Jeune et dans l'âge des plaisirs, nous avons vu la femme au dix-huitième
siècle commencer à tourner ses grâces, son génie, et de singulières aptitudes
vers la politique et les faveurs ministérielles. Nous l'avons vue imiter Mme
de Prie, et faire comme elle «rouler les amants avec les affaires [718]». Nous
l'avons entendue dire à chaque promotion, à chaque nomination: «Il faut
que l'on fasse quelque chose pour ce jeune colonel; sa valeur m'est connue,
j'en parlerai au ministre;» ou bien: «Il est surprenant que ce jeune abbé ait
été oublié; il faut qu'il soit évêque; il est homme de naissance, et je pourrais
répondre de ses mœurs [719].» Nous l'avons suivie dans ce patient et furieux
travail de sollicitation, de protection, de patronage universel, à la cour,
auprès des ministres, des maîtresses, de la société. Nous avons enfin montré
la femme du temps dans ce rôle et ce règne actifs qui devaient faire de son
sexe le premier pouvoir de la monarchie.
Que cette femme vieillisse, qu'elle arrive à quarante ans, qu'elle se refuse à
la dévotion, que les distractions du bel esprit, les jeux de l'imagination, les
hommages des lettres lui paraissent creux et insuffisants, elle fera des
affaires l'occupation et l'intérêt de sa vie, sa vie même. Toutes les joies
jeunes, toutes les belles passions d'illusion et d'étourdissement lui échappant
une à une, l'enivrement du monde l'abandonnant avec l'enivrement de
l'amour, elle se retourne vers l'ambition et vers la domination. Par ses amis,
par ses protégés, par ses liaisons, par ses conseils, par ses idées, par ce
qu'elle pousse et fait avancer en avant, elle veut se glisser au pouvoir. Il lui
faut toucher à l'administration, au gouvernement, mettre la main au roman
de l'histoire, tremper dans les plus grandes aventures, manier avec toutes les
places un peu de l'État, en un mot jouer à l'influence, à la puissance, à la
fortune, à la gloire même avec l'intrigue.
On trouve au commencement du siècle une sorte de patronne et de
maîtresse de toutes les femmes d'intrigue dans cette Mme de Tencin, la
grande intrigante dont nous avons déjà parlé, voilée d'ombre, si présente à
tout, donnant audience, écoutant ses espions, assistant aux conciliabules des
ministres, dictant, écrivant sans trêve des mémorandum, des rapports, des
lettres de dix pages, enfonçant de tous côtés ses idées, donnant à Richelieu
un plan, une conduite, une consistance, faisant du courtisan une
personnalité, un instrument, et un danger pour Maurepas, ce Maurepas
qu'elle sonde, qu'elle perce, et dont elle touche à fond l'endroit faible avec
un mot: «La marine a recueilli cette année 14 millions, et n'a pas mis un
siècle commencer à tourner ses grâces, son génie, et de singulières aptitudes
vers la politique et les faveurs ministérielles. Nous l'avons vue imiter Mme
de Prie, et faire comme elle «rouler les amants avec les affaires [718]». Nous
l'avons entendue dire à chaque promotion, à chaque nomination: «Il faut
que l'on fasse quelque chose pour ce jeune colonel; sa valeur m'est connue,
j'en parlerai au ministre;» ou bien: «Il est surprenant que ce jeune abbé ait
été oublié; il faut qu'il soit évêque; il est homme de naissance, et je pourrais
répondre de ses mœurs [719].» Nous l'avons suivie dans ce patient et furieux
travail de sollicitation, de protection, de patronage universel, à la cour,
auprès des ministres, des maîtresses, de la société. Nous avons enfin montré
la femme du temps dans ce rôle et ce règne actifs qui devaient faire de son
sexe le premier pouvoir de la monarchie.
Que cette femme vieillisse, qu'elle arrive à quarante ans, qu'elle se refuse à
la dévotion, que les distractions du bel esprit, les jeux de l'imagination, les
hommages des lettres lui paraissent creux et insuffisants, elle fera des
affaires l'occupation et l'intérêt de sa vie, sa vie même. Toutes les joies
jeunes, toutes les belles passions d'illusion et d'étourdissement lui échappant
une à une, l'enivrement du monde l'abandonnant avec l'enivrement de
l'amour, elle se retourne vers l'ambition et vers la domination. Par ses amis,
par ses protégés, par ses liaisons, par ses conseils, par ses idées, par ce
qu'elle pousse et fait avancer en avant, elle veut se glisser au pouvoir. Il lui
faut toucher à l'administration, au gouvernement, mettre la main au roman
de l'histoire, tremper dans les plus grandes aventures, manier avec toutes les
places un peu de l'État, en un mot jouer à l'influence, à la puissance, à la
fortune, à la gloire même avec l'intrigue.
On trouve au commencement du siècle une sorte de patronne et de
maîtresse de toutes les femmes d'intrigue dans cette Mme de Tencin, la
grande intrigante dont nous avons déjà parlé, voilée d'ombre, si présente à
tout, donnant audience, écoutant ses espions, assistant aux conciliabules des
ministres, dictant, écrivant sans trêve des mémorandum, des rapports, des
lettres de dix pages, enfonçant de tous côtés ses idées, donnant à Richelieu
un plan, une conduite, une consistance, faisant du courtisan une
personnalité, un instrument, et un danger pour Maurepas, ce Maurepas
qu'elle sonde, qu'elle perce, et dont elle touche à fond l'endroit faible avec
un mot: «La marine a recueilli cette année 14 millions, et n'a pas mis un
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vaisseau en mer, c'est là qu'il faut attaquer Maurepas [720].» Puis, au-dessous
de Mme de Tencin, à sa suite, ce sont toutes sortes de grandes dames, au
génie moins audacieux et moins large, à l'esprit plus pratique, plus appliqué
au profit; ce sont des femmes qui intriguent, non parce que l'intrigue est la
loi de leur caractère, une activité dont elles ont besoin, la fièvre qui les
soutient et qui leur donne le sentiment de vivre, mais parce que l'intrigue est
un chemin et un moyen. Non moins ardentes que Mme de Tencin, et plus
âpres, elles sont infatigables, prêtes à tout, aux marches, aux contre-
marches, toujours remplies de combinaisons, toujours remuantes, toujours
debout pour mettre des places et des honneurs dans leur maison, pour y
amasser de la grandeur et des enrichissements. Il semble qu'il y ait dans
leurs veines du sang de cette famille qui ne laissait personne mourir la nuit
à Versailles sans être sur pied, éveillée sur l'heure, dressant déjà ses
batteries, la main sur la dépouille du mort. Et ne sont-elles point toutes
représentées par la vieille maréchale de Noailles, née Bournonville, cette
femme sans scrupule, qui avouait avoir usé également, presque
indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de
la faveur des princes et l'avancement des siens? Souvent à cette aïeule, mère
de onze filles et de dix fils, de tant de petits-enfants et d'arrière-petits-
enfants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État, on disait qu'elle
était la mère des douze tribus d'Israël, et que sa race s'étendrait comme les
étoiles du firmament; alors il échappait à la vieille maréchale inassouvie un
soupir et parfois ce mot: «Et que diriez-vous si vous saviez les bons coups
que j'ai manqués [721]!»
Cette vocation de l'intrigue devient avec le temps une vocation générale de
la femme. Elle se répand dans le monde, elle descend jusqu'au bas de la
société. Elle va des femmes qui sont le conseil et l'inspiration d'un ministre
aux femmes qui sont les maîtresses d'un commis de ministère. Elle
commence à une princesse de Brionne pour finir à une princesse de théâtre
qui n'a pas de nom. On ne voit plus que femmes d'affaires ayant audience à
l'antichambre, et dictant à des secrétaires des notes pour le prochain voyage
de la cour. A côté de leur boudoir est un cabinet d'étude. Elles raisonnent,
elles décident, elles se jettent dans la politique; elles rêvent essentiellement,
en faisant des nœuds, aux abus de l'administration. Elles entretiennent leur
société des dépêches qu'elles rédigent tous les matins, des intelligences
qu'elles ont dans les bureaux. A les croire, point de ministre qui ne
de Mme de Tencin, à sa suite, ce sont toutes sortes de grandes dames, au
génie moins audacieux et moins large, à l'esprit plus pratique, plus appliqué
au profit; ce sont des femmes qui intriguent, non parce que l'intrigue est la
loi de leur caractère, une activité dont elles ont besoin, la fièvre qui les
soutient et qui leur donne le sentiment de vivre, mais parce que l'intrigue est
un chemin et un moyen. Non moins ardentes que Mme de Tencin, et plus
âpres, elles sont infatigables, prêtes à tout, aux marches, aux contre-
marches, toujours remplies de combinaisons, toujours remuantes, toujours
debout pour mettre des places et des honneurs dans leur maison, pour y
amasser de la grandeur et des enrichissements. Il semble qu'il y ait dans
leurs veines du sang de cette famille qui ne laissait personne mourir la nuit
à Versailles sans être sur pied, éveillée sur l'heure, dressant déjà ses
batteries, la main sur la dépouille du mort. Et ne sont-elles point toutes
représentées par la vieille maréchale de Noailles, née Bournonville, cette
femme sans scrupule, qui avouait avoir usé également, presque
indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de
la faveur des princes et l'avancement des siens? Souvent à cette aïeule, mère
de onze filles et de dix fils, de tant de petits-enfants et d'arrière-petits-
enfants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État, on disait qu'elle
était la mère des douze tribus d'Israël, et que sa race s'étendrait comme les
étoiles du firmament; alors il échappait à la vieille maréchale inassouvie un
soupir et parfois ce mot: «Et que diriez-vous si vous saviez les bons coups
que j'ai manqués [721]!»
Cette vocation de l'intrigue devient avec le temps une vocation générale de
la femme. Elle se répand dans le monde, elle descend jusqu'au bas de la
société. Elle va des femmes qui sont le conseil et l'inspiration d'un ministre
aux femmes qui sont les maîtresses d'un commis de ministère. Elle
commence à une princesse de Brionne pour finir à une princesse de théâtre
qui n'a pas de nom. On ne voit plus que femmes d'affaires ayant audience à
l'antichambre, et dictant à des secrétaires des notes pour le prochain voyage
de la cour. A côté de leur boudoir est un cabinet d'étude. Elles raisonnent,
elles décident, elles se jettent dans la politique; elles rêvent essentiellement,
en faisant des nœuds, aux abus de l'administration. Elles entretiennent leur
société des dépêches qu'elles rédigent tous les matins, des intelligences
qu'elles ont dans les bureaux. A les croire, point de ministre qui ne
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connaisse leur écriture, point de commis qui ne la respecte. Elles vous
parlent d'idées qu'elles présentent, qu'on contrarie, qu'elles discutent, et
qu'elles font passer: et elles vous quittent pour le travail qu'elles doivent
avoir avec un personnage dont l'influence est connue [722]. Le Tableau du
siècle a tracé de la femme d'intrigue une jolie caricature à la La Bruyère.
«Araminte affecte d'aller souvent chez le ministre; elle demande des
entretiens particuliers: on la voit passer dans le cabinet un papier à la main,
elle en sort avec un air affairé dont elle voudrait bien que tout le monde
s'aperçût. Rentrée chez elle, l'ordre est donné au suisse de ne la déclarer
visible qu'à tous les gens à cabriolets de vernis de Martin, ou aux équipages
armoriés et chargés de grande livrée. Trouve-t-on Araminte seule, elle
demande mille pardons de ce qu'elle a fait attendre un moment. Comment
suffire à une foule de lettres dont les bureaux l'accablent? On voit sur sa
cheminée une douzaine d'épîtres tournées du côté du cachet: on y reconnaît
les armes des plus grands seigneurs. Vous devez être obsédée d'affaires, lui
dit un honnête homme de la meilleure foi du monde. Ha, Monsieur, je n'y
puis suffire, je crois que toute la cour s'est donné le mot pour éprouver ma
patience. Voilà des lettres d'une longueur qui ne finit pas. Il est vrai que les
objets qu'elles renferment sont de la dernière conséquence. Un frère
d'Araminte, capitaine de dragons, arrive sur ces entrefaites, et prend une de
ces lettres pour donner des dragées à un petit enfant. Prenez garde, lui dit
l'étranger, vous allez égarer des papiers très-importants. Bon, lui répond le
capitaine, ce sont des réponses de bonne année.»
L'étrange manie des affaires est peinte plus sérieusement dans un autre
livre, et personnifiée dans la baronne d'Ercy, un portrait où le temps a voulu
voir un visage, la maîtresse d'un salon «au vrai ton de la cour», léger,
sémillant, persiflant [723], une femme qui fit des ministres: madame Cassini.
Jolie, et charmante d'élégance, Mme Cassini avait commencé sa réputation
de galanterie et d'intrigue sous Louis XV, en voyant les ministres, les
généraux, les gens à la mode, en travaillant à placer des créatures, en jetant
le discrédit sur le ministère, en donnant son blâme ou son approbation aux
opérations du gouvernement. Puis, voulant prendre un vol plus haut, elle
avait tenté une présentation à la cour, arrêtée par ce mot de Louis XV: «Il
n'y a ici que trop d'intrigantes, Mme Cassini ne sera pas présentée [724].» Mais
Louis XV mourait; et la fortune de Mme Cassini se levait avec le nouveau
règne. Maîtresse de Maillebois, elle ouvrait à son frère, M. de Pezay, les
parlent d'idées qu'elles présentent, qu'on contrarie, qu'elles discutent, et
qu'elles font passer: et elles vous quittent pour le travail qu'elles doivent
avoir avec un personnage dont l'influence est connue [722]. Le Tableau du
siècle a tracé de la femme d'intrigue une jolie caricature à la La Bruyère.
«Araminte affecte d'aller souvent chez le ministre; elle demande des
entretiens particuliers: on la voit passer dans le cabinet un papier à la main,
elle en sort avec un air affairé dont elle voudrait bien que tout le monde
s'aperçût. Rentrée chez elle, l'ordre est donné au suisse de ne la déclarer
visible qu'à tous les gens à cabriolets de vernis de Martin, ou aux équipages
armoriés et chargés de grande livrée. Trouve-t-on Araminte seule, elle
demande mille pardons de ce qu'elle a fait attendre un moment. Comment
suffire à une foule de lettres dont les bureaux l'accablent? On voit sur sa
cheminée une douzaine d'épîtres tournées du côté du cachet: on y reconnaît
les armes des plus grands seigneurs. Vous devez être obsédée d'affaires, lui
dit un honnête homme de la meilleure foi du monde. Ha, Monsieur, je n'y
puis suffire, je crois que toute la cour s'est donné le mot pour éprouver ma
patience. Voilà des lettres d'une longueur qui ne finit pas. Il est vrai que les
objets qu'elles renferment sont de la dernière conséquence. Un frère
d'Araminte, capitaine de dragons, arrive sur ces entrefaites, et prend une de
ces lettres pour donner des dragées à un petit enfant. Prenez garde, lui dit
l'étranger, vous allez égarer des papiers très-importants. Bon, lui répond le
capitaine, ce sont des réponses de bonne année.»
L'étrange manie des affaires est peinte plus sérieusement dans un autre
livre, et personnifiée dans la baronne d'Ercy, un portrait où le temps a voulu
voir un visage, la maîtresse d'un salon «au vrai ton de la cour», léger,
sémillant, persiflant [723], une femme qui fit des ministres: madame Cassini.
Jolie, et charmante d'élégance, Mme Cassini avait commencé sa réputation
de galanterie et d'intrigue sous Louis XV, en voyant les ministres, les
généraux, les gens à la mode, en travaillant à placer des créatures, en jetant
le discrédit sur le ministère, en donnant son blâme ou son approbation aux
opérations du gouvernement. Puis, voulant prendre un vol plus haut, elle
avait tenté une présentation à la cour, arrêtée par ce mot de Louis XV: «Il
n'y a ici que trop d'intrigantes, Mme Cassini ne sera pas présentée [724].» Mais
Louis XV mourait; et la fortune de Mme Cassini se levait avec le nouveau
règne. Maîtresse de Maillebois, elle ouvrait à son frère, M. de Pezay, les
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portefeuilles de son amant, où M. de Pezay trouvait les plans, les mémoires
de 1741 en Italie, dont il faisait un livre, les Campagnes de Maillebois, qui
lui donnait une assiette dans le monde. Ce premier pas fait, Mme Cassini
aidait son frère à se marier richement. Elle l'aidait encore, ce qui était plus
utile à ses projets, à devenir l'amant de la princesse de Montbarrey. La
princesse menait absolument Mme de Maurepas, Mme de Maurepas menait
M. de Maurepas, M. de Maurepas menait le Roi, en sorte qu'être maître à ce
moment de Mme de Montbarrey, c'était régner en France ou à peu près: aussi
M. de Maurepas appelait-il M. de Pezay le Roi, le vrai Roi. Mais plus
encore que de cette liaison, le salon de Mme Cassini, le joli salon de la rue
de Babylone [725], tirait son influence d'une correspondance secrète concertée
entre le frère et la sœur, adressée au jeune Roi pour guider son inexpérience,
et qui faisait de Pezay le correspondant confidentiel, le conseiller intime de
Louis XVI. Les coups de cette correspondance éclataient bientôt: Terray
était chassé; Montbarrey devenait un directeur général de la guerre, et
Pezay amenait au Contrôle général d'abord Clugny, puis Necker [726]. Mais,
arrivé là, le salon Cassini dont l'ambition grossissait, voulait faire place
nette dans le ministère: il tentait de renverser Maurepas, et Maurepas
l'emportait. Maillebois livrait la correspondance secrète de Pezay que lui
avait confiée Mme Cassini, et Pezay était exilé.
Ainsi croulait toute cette fortune, un rêve d'intrigue, dont rien ne restait
debout, pas même le salon de Mme Cassini, ruiné par la disgrâce, bientôt
discrédité par le scandale. Mme Cassini réclamait à M. Necker une pension
de trois mille livres, comme sœur de M. de Pezay, sœur de l'auteur de son
élévation, menaçant le ministre de publier les lettres qui prouvaient les
intrigues et les manœuvres dont il avait usé pour arriver au ministère, par le
secours de «cet enfant perdu de sa politique [727]».
En dehors de ces trois fins, la dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de
cour, une fin restait encore aux dernières années de la vieille femme du dix-
huitième siècle. C'était la fin sans déchirement, sans effort, sans tracas, de la
femme qui, à quarante-cinq ans, prenait la toilette et l'esprit de son âge, et,
sans rompre avec l'habitude de ses pensées, le train de ses relations de
monde et de famille, sans sortir du cadre de sa vie, se mettait tranquillement
de 1741 en Italie, dont il faisait un livre, les Campagnes de Maillebois, qui
lui donnait une assiette dans le monde. Ce premier pas fait, Mme Cassini
aidait son frère à se marier richement. Elle l'aidait encore, ce qui était plus
utile à ses projets, à devenir l'amant de la princesse de Montbarrey. La
princesse menait absolument Mme de Maurepas, Mme de Maurepas menait
M. de Maurepas, M. de Maurepas menait le Roi, en sorte qu'être maître à ce
moment de Mme de Montbarrey, c'était régner en France ou à peu près: aussi
M. de Maurepas appelait-il M. de Pezay le Roi, le vrai Roi. Mais plus
encore que de cette liaison, le salon de Mme Cassini, le joli salon de la rue
de Babylone [725], tirait son influence d'une correspondance secrète concertée
entre le frère et la sœur, adressée au jeune Roi pour guider son inexpérience,
et qui faisait de Pezay le correspondant confidentiel, le conseiller intime de
Louis XVI. Les coups de cette correspondance éclataient bientôt: Terray
était chassé; Montbarrey devenait un directeur général de la guerre, et
Pezay amenait au Contrôle général d'abord Clugny, puis Necker [726]. Mais,
arrivé là, le salon Cassini dont l'ambition grossissait, voulait faire place
nette dans le ministère: il tentait de renverser Maurepas, et Maurepas
l'emportait. Maillebois livrait la correspondance secrète de Pezay que lui
avait confiée Mme Cassini, et Pezay était exilé.
Ainsi croulait toute cette fortune, un rêve d'intrigue, dont rien ne restait
debout, pas même le salon de Mme Cassini, ruiné par la disgrâce, bientôt
discrédité par le scandale. Mme Cassini réclamait à M. Necker une pension
de trois mille livres, comme sœur de M. de Pezay, sœur de l'auteur de son
élévation, menaçant le ministre de publier les lettres qui prouvaient les
intrigues et les manœuvres dont il avait usé pour arriver au ministère, par le
secours de «cet enfant perdu de sa politique [727]».
En dehors de ces trois fins, la dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de
cour, une fin restait encore aux dernières années de la vieille femme du dix-
huitième siècle. C'était la fin sans déchirement, sans effort, sans tracas, de la
femme qui, à quarante-cinq ans, prenait la toilette et l'esprit de son âge, et,
sans rompre avec l'habitude de ses pensées, le train de ses relations de
monde et de famille, sans sortir du cadre de sa vie, se mettait tranquillement
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à vivre avec la vieillesse comme avec une amie. Beaucoup de vieilles
femmes ne se donnaient ni à la dévotion, ni au bel esprit, ni à l'intrigue: ces
femmes rares qui, selon l'expression du temps, «avaient eu un caractère et
n'avaient pas négligé de nourrir leur raison,» échappaient au besoin de se
trouver un nouvel état, et elles se contentaient de faire simplement et pour
elles-mêmes ce personnage de vieille femme, le plus parfait, le plus
accompli peut-être dont la société du dix-huitième siècle nous ait laissé le
souvenir et l'exemple.
La façon dont la femme subit la vieillesse, ou plutôt l'accueil qu'elle lui fait,
est un des plus grands signes de cette philosophie pratique, qui l'a déjà
soutenue dans le mariage. Elle se résigne au temps, sans se débattre aux
mains de l'âge, avec une aisance et une sérénité singulière, un courage gai,
un héroïsme enjoué et qui ne laisse échapper de sa personne ni un murmure,
ni une plainte, ni un soupir, ni un regret. Le beau rêve de son sexe est fini;
mais il lui reste à devenir «un homme aimable», et la voilà consolée. On
croirait qu'elle a trouvé du premier coup dans les vertus d'amabilité cette
bonne humeur de l'âme, cette heureuse santé des idées, cet apaisement de la
vie que la dévotion sincère cherche à trouver entre l'âge mur et la mort. La
vieille femme se détache des Mémoires du temps, elle vient doucement à
l'Histoire comme dans la fleur effacée d'un vieux pastel, figure de bonté et
de malice, souriant à l'ombre des années entre l'Indulgence et l'Expérience.
Elle a encore son passé dans les yeux, sur les lèvres, rayon venu du cœur,
épargné par les rides: «L'amour a passé par là,» disait d'un mot qui dit tout
le prince de Ligne en la voyant.
Et ne semblaient-elles pas en effet, les vieilles femmes, dans ce temps, les
grand'mères de l'amour? Le tonneau, où elles s'enfermaient dans un coin
d'appartement aux premiers froids, rappelait ce tonneau où la gravure nous
montre la fille de Lépicié, corbeille d'osier aux anses de laquelle montent
les rosiers et les fleurs: c'était le confessionnal où la jeunesse venait
chercher les conseils charitables, la morale humaine, l'encouragement, le
secours, l'absolution. La vieille femme liait les couples, elle faisait les
fiançailles, elle se réchauffait en mettant dans ses mains les mains qui se
cherchaient; et penchée sur le bruit, les chansons, les passions de tout ce qui
était jeune autour d'elle, elle ne sentait en elle ni aigreur, ni amertume, ni
jalousie: elle pardonnait au présent de vivre à son tour, à l'avenir d'être plus
jeune qu'elle; sa jeunesse lui revenait dans la jeunesse des autres, et le
femmes ne se donnaient ni à la dévotion, ni au bel esprit, ni à l'intrigue: ces
femmes rares qui, selon l'expression du temps, «avaient eu un caractère et
n'avaient pas négligé de nourrir leur raison,» échappaient au besoin de se
trouver un nouvel état, et elles se contentaient de faire simplement et pour
elles-mêmes ce personnage de vieille femme, le plus parfait, le plus
accompli peut-être dont la société du dix-huitième siècle nous ait laissé le
souvenir et l'exemple.
La façon dont la femme subit la vieillesse, ou plutôt l'accueil qu'elle lui fait,
est un des plus grands signes de cette philosophie pratique, qui l'a déjà
soutenue dans le mariage. Elle se résigne au temps, sans se débattre aux
mains de l'âge, avec une aisance et une sérénité singulière, un courage gai,
un héroïsme enjoué et qui ne laisse échapper de sa personne ni un murmure,
ni une plainte, ni un soupir, ni un regret. Le beau rêve de son sexe est fini;
mais il lui reste à devenir «un homme aimable», et la voilà consolée. On
croirait qu'elle a trouvé du premier coup dans les vertus d'amabilité cette
bonne humeur de l'âme, cette heureuse santé des idées, cet apaisement de la
vie que la dévotion sincère cherche à trouver entre l'âge mur et la mort. La
vieille femme se détache des Mémoires du temps, elle vient doucement à
l'Histoire comme dans la fleur effacée d'un vieux pastel, figure de bonté et
de malice, souriant à l'ombre des années entre l'Indulgence et l'Expérience.
Elle a encore son passé dans les yeux, sur les lèvres, rayon venu du cœur,
épargné par les rides: «L'amour a passé par là,» disait d'un mot qui dit tout
le prince de Ligne en la voyant.
Et ne semblaient-elles pas en effet, les vieilles femmes, dans ce temps, les
grand'mères de l'amour? Le tonneau, où elles s'enfermaient dans un coin
d'appartement aux premiers froids, rappelait ce tonneau où la gravure nous
montre la fille de Lépicié, corbeille d'osier aux anses de laquelle montent
les rosiers et les fleurs: c'était le confessionnal où la jeunesse venait
chercher les conseils charitables, la morale humaine, l'encouragement, le
secours, l'absolution. La vieille femme liait les couples, elle faisait les
fiançailles, elle se réchauffait en mettant dans ses mains les mains qui se
cherchaient; et penchée sur le bruit, les chansons, les passions de tout ce qui
était jeune autour d'elle, elle ne sentait en elle ni aigreur, ni amertume, ni
jalousie: elle pardonnait au présent de vivre à son tour, à l'avenir d'être plus
jeune qu'elle; sa jeunesse lui revenait dans la jeunesse des autres, et le
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rappel de ce passé, rapporté à son souvenir par toutes les voix, ne la rendait
que plus douce aux joies du monde, plus compatissante à ses faiblesses.
Elle allait et venait, encourageant la gaieté qui venait à elle, fêtant le plaisir
qu'elle faisait naître, préparant le chemin aux débutants, prêtant à tous la
bienveillance de son attention, animant les gais propos, nouant les danses
touchant enfin et animant ce monde à toute heure avec cette béquille
enchantée qui la portait, toute branlante, véritable baguette de bonne fée,
dont la pomme, pleine d'or pour les pauvres, semait les charités sur son
passage.
Celles qui avaient été les plus jolies, les plus galantes, dont la jeunesse avait
eu le plus de triomphes et d'orages, se montraient souvent les plus faciles à
la vieillesse, les plus séduisantes dans ce nouveau rôle. Accoutumées à
recevoir des hommages, elles se les conservaient par les charmes du
commerce, la discrétion, la facilité, l'agrément. Quittant l'amour, elles
cherchaient des amis, jugeant qu'à leur âge c'était, comme elles disaient,
«une bonne spéculation de se faire adorer.» A la connaissance du monde
elles joignaient les trois qualités de l'esprit du monde: le trait, le tact et le
goût. Leur parole à la fois hardie et caline, caressante et garçonnière,
donnait à la causerie sa liberté piquante. Ces femmes étaient les maîtresses
de salon de la France; elles présidaient à sa conversation, elles lui donnaient
la mesure, la vive allure de leurs idées et de leurs jugements, un accord
naturel et toujours juste. Par des liens invisibles, par mille grâces, par le
charme de leur voix adoucie, de leur accent maternel, de leur raison rieuse,
elles retenaient auprès des femmes, elles ralliaient ce monde d'hommes qui
allait à la fin du siècle déserter la vie de la société pour la vie du club. Par
l'intelligence qui était en elles comme une dernière coquetterie, elles
régnaient, elles gouvernaient, elles ordonnaient; elles faisaient les
réputations, elles dictaient les jugements, elles distribuaient ou excusaient
les ridicules. Elles faisaient plus: elles modéraient les mœurs de la bonne
compagnie, elles leur assignaient leur équilibre et leur milieu entre la
décence et la bégueulerie. Elles représentaient la tradition tolérante et la
convenance sans pruderie. Elles faisaient l'ordre, elles donnaient le ton,
elles conservaient l'étiquette des façons, des manières, au milieu de cette
société, dont elles étaient, selon le mot d'un contemporain, «les lieutenants
de police» sous l'autorité de cette adorable doyenne: la maréchale de
Luxembourg [728].
que plus douce aux joies du monde, plus compatissante à ses faiblesses.
Elle allait et venait, encourageant la gaieté qui venait à elle, fêtant le plaisir
qu'elle faisait naître, préparant le chemin aux débutants, prêtant à tous la
bienveillance de son attention, animant les gais propos, nouant les danses
touchant enfin et animant ce monde à toute heure avec cette béquille
enchantée qui la portait, toute branlante, véritable baguette de bonne fée,
dont la pomme, pleine d'or pour les pauvres, semait les charités sur son
passage.
Celles qui avaient été les plus jolies, les plus galantes, dont la jeunesse avait
eu le plus de triomphes et d'orages, se montraient souvent les plus faciles à
la vieillesse, les plus séduisantes dans ce nouveau rôle. Accoutumées à
recevoir des hommages, elles se les conservaient par les charmes du
commerce, la discrétion, la facilité, l'agrément. Quittant l'amour, elles
cherchaient des amis, jugeant qu'à leur âge c'était, comme elles disaient,
«une bonne spéculation de se faire adorer.» A la connaissance du monde
elles joignaient les trois qualités de l'esprit du monde: le trait, le tact et le
goût. Leur parole à la fois hardie et caline, caressante et garçonnière,
donnait à la causerie sa liberté piquante. Ces femmes étaient les maîtresses
de salon de la France; elles présidaient à sa conversation, elles lui donnaient
la mesure, la vive allure de leurs idées et de leurs jugements, un accord
naturel et toujours juste. Par des liens invisibles, par mille grâces, par le
charme de leur voix adoucie, de leur accent maternel, de leur raison rieuse,
elles retenaient auprès des femmes, elles ralliaient ce monde d'hommes qui
allait à la fin du siècle déserter la vie de la société pour la vie du club. Par
l'intelligence qui était en elles comme une dernière coquetterie, elles
régnaient, elles gouvernaient, elles ordonnaient; elles faisaient les
réputations, elles dictaient les jugements, elles distribuaient ou excusaient
les ridicules. Elles faisaient plus: elles modéraient les mœurs de la bonne
compagnie, elles leur assignaient leur équilibre et leur milieu entre la
décence et la bégueulerie. Elles représentaient la tradition tolérante et la
convenance sans pruderie. Elles faisaient l'ordre, elles donnaient le ton,
elles conservaient l'étiquette des façons, des manières, au milieu de cette
société, dont elles étaient, selon le mot d'un contemporain, «les lieutenants
de police» sous l'autorité de cette adorable doyenne: la maréchale de
Luxembourg [728].
Page 288
Arrêtons-nous un instant au portrait de celle-ci; car ce n'est pas une vieille
femme, c'est la vieille femme d'alors, celle qui personnifie, dans son
expression la plus aimable, la vieillesse du dix-huitième siècle. Rien ne lui
manque de son temps: sa jeunesse a presque dépassé la légèreté, et il reste
de ses anciennes amours une chanson fameuse qui voltige dans l'écho des
salons. Depuis, elle s'était si bien rangée, elle a oublié son passé avec tant
de naturel et tant d'aisance, que tout le monde autour d'elle l'oublie comme
elle, et que personne ne s'avise de remarquer que sa dignité n'est faite
qu'avec de la grâce. Un esprit piquant, un goût toujours sûr, lui ont acquis
dans le monde une autorité qu'on respecte, qu'on aime et qu'on redoute. Elle
prononce en dernier ressort sur tout ce qui entre dans la société, elle attribue
ou ôte aux gens cette considération personnelle qui leur ouvre ou leur ferme
les portes de l'intimité; d'un mot, elle les fait admettre ou refuser à ces petits
soupers si recherchés où l'on n'admet que les hommes du bel air. Elle donne
aux jeunes personnes et aux jeunes gens le baptême de ce jugement décisif
qui est, de Paris à Versailles, comme le mot de passe de leur figure ou de
leur esprit. Sans pédanterie, sans indignation, sans grandes phrases, elle fait
justice des personnes, des sentiments, des façons, de la fatuité, du ton
avantageux, de la confiance présomptueuse, de tout ce qui blesse la
délicatesse, avec des épigrammes et des moqueries assez plaisantes pour
être citées et demeurer au dos de ce qu'elle a voulu punir ou railler. Forçant
les femmes à une coquetterie générale, commandant les égards aux
hommes, elle est l'institutrice de toute la jeune cour, le grand juge de toutes
les choses de la politesse, le dernier censeur de l'urbanité française, au
milieu de l'anglomanie qui répand déjà la mode de ses fracs et de ses
rudesses.
Le ton,—tout est là pour la maréchale: c'est l'homme, c'est la femme même.
Elle juge qu'il n'est pas seulement une forme, mais un caractère, et comme
une conscience extérieure de l'âme et des sentiments. Un mauvais ton
accuse, à ses yeux, un manque de délicatesse; et elle est persuadée qu'il y a
une correspondance exacte entre l'élégance des manières et l'élégance des
pensées, du cœur même. Elle tient à la lettre des usages du monde; mais
c'est qu'à force de les étudier et de les voir pratiquer, elle a cru y découvrir
un sens, un bon sens et une finesse admirables. Pénétrant jusqu'à l'esprit de
ces usages, elle s'est fait une telle idée de leur valeur morale, qu'elle n'est
pas éloignée de croire qu'il y a quelque chose d'agréable à Dieu jusque dans
femme, c'est la vieille femme d'alors, celle qui personnifie, dans son
expression la plus aimable, la vieillesse du dix-huitième siècle. Rien ne lui
manque de son temps: sa jeunesse a presque dépassé la légèreté, et il reste
de ses anciennes amours une chanson fameuse qui voltige dans l'écho des
salons. Depuis, elle s'était si bien rangée, elle a oublié son passé avec tant
de naturel et tant d'aisance, que tout le monde autour d'elle l'oublie comme
elle, et que personne ne s'avise de remarquer que sa dignité n'est faite
qu'avec de la grâce. Un esprit piquant, un goût toujours sûr, lui ont acquis
dans le monde une autorité qu'on respecte, qu'on aime et qu'on redoute. Elle
prononce en dernier ressort sur tout ce qui entre dans la société, elle attribue
ou ôte aux gens cette considération personnelle qui leur ouvre ou leur ferme
les portes de l'intimité; d'un mot, elle les fait admettre ou refuser à ces petits
soupers si recherchés où l'on n'admet que les hommes du bel air. Elle donne
aux jeunes personnes et aux jeunes gens le baptême de ce jugement décisif
qui est, de Paris à Versailles, comme le mot de passe de leur figure ou de
leur esprit. Sans pédanterie, sans indignation, sans grandes phrases, elle fait
justice des personnes, des sentiments, des façons, de la fatuité, du ton
avantageux, de la confiance présomptueuse, de tout ce qui blesse la
délicatesse, avec des épigrammes et des moqueries assez plaisantes pour
être citées et demeurer au dos de ce qu'elle a voulu punir ou railler. Forçant
les femmes à une coquetterie générale, commandant les égards aux
hommes, elle est l'institutrice de toute la jeune cour, le grand juge de toutes
les choses de la politesse, le dernier censeur de l'urbanité française, au
milieu de l'anglomanie qui répand déjà la mode de ses fracs et de ses
rudesses.
Le ton,—tout est là pour la maréchale: c'est l'homme, c'est la femme même.
Elle juge qu'il n'est pas seulement une forme, mais un caractère, et comme
une conscience extérieure de l'âme et des sentiments. Un mauvais ton
accuse, à ses yeux, un manque de délicatesse; et elle est persuadée qu'il y a
une correspondance exacte entre l'élégance des manières et l'élégance des
pensées, du cœur même. Elle tient à la lettre des usages du monde; mais
c'est qu'à force de les étudier et de les voir pratiquer, elle a cru y découvrir
un sens, un bon sens et une finesse admirables. Pénétrant jusqu'à l'esprit de
ces usages, elle s'est fait une telle idée de leur valeur morale, qu'elle n'est
pas éloignée de croire qu'il y a quelque chose d'agréable à Dieu jusque dans
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les belles manières de le prier. Un jour, c'était à l'Isle-Adam, les dames,
attendant pour la messe le prince de Conti, avaient posé dans le salon, sur
une table ronde, leurs livres d'Heures; les feuilletant par passe-temps, Mme
de Luxembourg s'arrêta à deux ou trois prières, et les trouvant de mauvais
goût se mit à les critiquer furieusement; et comme une dame essayait de
défendre les prières, disant qu'il suffisait qu'une prière fût dite avec piété, et
que Dieu assurément ne faisait nulle attention à ce qu'on appelle un bon ou
un mauvais ton: «Eh! bien, madame, dit vivement et très-sérieusement la
maréchale, ne croyez pas cela [729].» N'y a-t-il pas dans ce mot toute la
femme, et aussi la dernière superstition, je me trompe, la dernière religion
de cette société polie?
Cette vieille fée de la politesse eut un ange pour bâton de vieillesse:
appuyée d'une main sur sa canne, elle s'appuyait de l'autre sur le bras d'une
jeune femme qui ne la quittait point, et que le monde voyait toujours à ses
côtés; spectacle charmant qui semblait montrer l'Esprit soutenu par la
Pudeur! Cette jeune femme était la petite-fille de la maréchale de
Luxembourg, Mme de Lauzun, cette créature accomplie qui touchait tous les
cœurs d'une si tendre émotion. La jeunesse était en elle comme une douce
sainteté. La naïveté, la noblesse, une décence digne et séduisante, donnaient
à son regard, à sa physionomie, une expression céleste. Ses paroles, ses
mouvements, toute sa personne respiraient une sorte de vertu virginale; et
l'on eût dit qu'en passant elle laissait se répandre autour d'elle la pureté de
son âme. Vivant dans le monde, de la vie du monde, elle se gardait de toutes
ses atteintes. Rougissant pour un regard, troublée pour un rien, elle plaisait
sans coquetterie, elle charmait comme l'Innocence dont elle semblait le
portrait imaginé [730].
Toutes ces femmes du dix-huitième siècle qui savaient si bien vieillir,
mettaient à accepter l'âge plus que de la résignation, mais encore de l'esprit
et du goût. Elles ne se prêtaient point seulement moralement à ce grand
changement, par la patience de l'humeur, par le renoncement aux
prétentions et aux exigences, par la sérénité, le détachement, l'apaisement
d'une sorte d'indulgence maternelle: elles accommodaient leur corps aux
modes de la vieillesse comme elles avaient accommodé leur âme à ses
vertus. Elles savaient faire de leur toilette la toilette de leurs années. De
toutes les coquetteries de leur passé de femmes, elles n'en gardaient qu'une,
la plus simple, la plus sévère, la propreté, une propreté qui leur donnait tout
attendant pour la messe le prince de Conti, avaient posé dans le salon, sur
une table ronde, leurs livres d'Heures; les feuilletant par passe-temps, Mme
de Luxembourg s'arrêta à deux ou trois prières, et les trouvant de mauvais
goût se mit à les critiquer furieusement; et comme une dame essayait de
défendre les prières, disant qu'il suffisait qu'une prière fût dite avec piété, et
que Dieu assurément ne faisait nulle attention à ce qu'on appelle un bon ou
un mauvais ton: «Eh! bien, madame, dit vivement et très-sérieusement la
maréchale, ne croyez pas cela [729].» N'y a-t-il pas dans ce mot toute la
femme, et aussi la dernière superstition, je me trompe, la dernière religion
de cette société polie?
Cette vieille fée de la politesse eut un ange pour bâton de vieillesse:
appuyée d'une main sur sa canne, elle s'appuyait de l'autre sur le bras d'une
jeune femme qui ne la quittait point, et que le monde voyait toujours à ses
côtés; spectacle charmant qui semblait montrer l'Esprit soutenu par la
Pudeur! Cette jeune femme était la petite-fille de la maréchale de
Luxembourg, Mme de Lauzun, cette créature accomplie qui touchait tous les
cœurs d'une si tendre émotion. La jeunesse était en elle comme une douce
sainteté. La naïveté, la noblesse, une décence digne et séduisante, donnaient
à son regard, à sa physionomie, une expression céleste. Ses paroles, ses
mouvements, toute sa personne respiraient une sorte de vertu virginale; et
l'on eût dit qu'en passant elle laissait se répandre autour d'elle la pureté de
son âme. Vivant dans le monde, de la vie du monde, elle se gardait de toutes
ses atteintes. Rougissant pour un regard, troublée pour un rien, elle plaisait
sans coquetterie, elle charmait comme l'Innocence dont elle semblait le
portrait imaginé [730].
Toutes ces femmes du dix-huitième siècle qui savaient si bien vieillir,
mettaient à accepter l'âge plus que de la résignation, mais encore de l'esprit
et du goût. Elles ne se prêtaient point seulement moralement à ce grand
changement, par la patience de l'humeur, par le renoncement aux
prétentions et aux exigences, par la sérénité, le détachement, l'apaisement
d'une sorte d'indulgence maternelle: elles accommodaient leur corps aux
modes de la vieillesse comme elles avaient accommodé leur âme à ses
vertus. Elles savaient faire de leur toilette la toilette de leurs années. De
toutes les coquetteries de leur passé de femmes, elles n'en gardaient qu'une,
la plus simple, la plus sévère, la propreté, une propreté qui leur donnait tout
Page 290
à la fois une élégance et une dignité. Ce qu'elles montraient tout d'abord et à
la première vue sur toute leur personne, leur seule parure affichée était ce
que le temps appelait «une netteté recherchée». Par cette tenue toujours
nette, par ce grand soin de la toilette auquel elles ne manquaient pas un
jour [731], et dont rien ne les affranchissait, ni le malaise, ni les souffrances,
ni les infirmités, elles échappaient sinon aux ravages, du moins aux laideurs
et aux horreurs de l'âge: elles cédaient aux années, mais sans en subir
l'injure, en secouant la poussière du temps. Leur costume était le plus
simple et le plus noble. Elles excellaient à mettre une convenance dans
chacun de ses détails, dans la façon de la robe aux manches larges, dans
l'étoffe d'une couleur austère, toilette éteinte que relevait un seul luxe: le
linge le plus uni et le plus fin. C'est ainsi que s'habillait la vieille femme,
montrant cette singulière entente de sa mise, ce bon goût si sobre que
Diderot admirait un jour au Grandval, en levant, après une partie de piquet,
les yeux sur Mme Geoffrin [732]. A peine si la maladie la faisait manquer à ce
devoir rigoureux qu'elle s'était imposé d'être avenante dans la simplicité et
parfaitement correcte dans la propreté. Toute femme bien élevée gardait
jusqu'au bout la décence de la vieillesse, et l'on en voyait qui se levaient
héroïquement sur leur lit d'agonie pour faire une dernière toilette [733],
comme si elles eussent craint de dégoûter la Mort!
la première vue sur toute leur personne, leur seule parure affichée était ce
que le temps appelait «une netteté recherchée». Par cette tenue toujours
nette, par ce grand soin de la toilette auquel elles ne manquaient pas un
jour [731], et dont rien ne les affranchissait, ni le malaise, ni les souffrances,
ni les infirmités, elles échappaient sinon aux ravages, du moins aux laideurs
et aux horreurs de l'âge: elles cédaient aux années, mais sans en subir
l'injure, en secouant la poussière du temps. Leur costume était le plus
simple et le plus noble. Elles excellaient à mettre une convenance dans
chacun de ses détails, dans la façon de la robe aux manches larges, dans
l'étoffe d'une couleur austère, toilette éteinte que relevait un seul luxe: le
linge le plus uni et le plus fin. C'est ainsi que s'habillait la vieille femme,
montrant cette singulière entente de sa mise, ce bon goût si sobre que
Diderot admirait un jour au Grandval, en levant, après une partie de piquet,
les yeux sur Mme Geoffrin [732]. A peine si la maladie la faisait manquer à ce
devoir rigoureux qu'elle s'était imposé d'être avenante dans la simplicité et
parfaitement correcte dans la propreté. Toute femme bien élevée gardait
jusqu'au bout la décence de la vieillesse, et l'on en voyait qui se levaient
héroïquement sur leur lit d'agonie pour faire une dernière toilette [733],
comme si elles eussent craint de dégoûter la Mort!
Page 291
XII
LA PHILOSOPHIE ET LA MORT DE LA FEMME
Lorsqu'on interroge jusqu'au fond l'âme de la femme du dix-huitième siècle
et qu'on lui demande son principe, sa loi, la règle qui se laisse apercevoir
dans la conscience de son sexe n'est point une règle religieuse, une règle
divine, une règle consacrée par une foi: elle est cette règle absolument et
entièrement humaine que la femme du temps appelle «une petite
philosophie», c'est-à-dire un plan de conduite qui précède les actions, un
dessin dans lequel il faut essayer de faire tenir la vie pour ne pas marcher à
l'aventure, une façon de tirer parti de sa raison pour son bonheur.
Cette philosophie que la femme se crée pour son besoin, aussi bien que
pour son excuse, met son premier et son dernier mot, son but et sa fin, dans
le bonheur. Simple de formule, de pratique facile, légitimant toutes les
aspirations naturelles de la femme, elle n'exige d'elle que la modération de
l'égoïsme et le sacrifice des excès. Le plus haut point de perfection de cette
sagesse épicurienne est d'atteindre à la ferme persuasion qu'il n'y a rien
autre chose à faire en ce monde qu'à être heureux; et la recommandation
qu'elle répète, le mode d'avancement qu'elle indique, est de ne tendre qu'aux
sensations et aux sentiments agréables. Cette sagesse admet bien qu'il faut
aimer la vertu, mais elle n'exige pas qu'on l'aime parce qu'elle est la vertu,
qu'on l'aime pour elle-même; elle la conseille seulement comme une sorte
de sobriété nécessaire au bonheur. Elle veut qu'on ait une bonne conscience,
mais seulement pour être bien avec soi-même, par la même raison qu'il faut
être logé commodément chez soi. C'est, d'un bout à l'autre et de précepte en
précepte, une doctrine qui aime ses aises, qui cherche les commodités
morales, un régime sans rigueur ressemblant à une douce et complaisante
hygiène de l'âme, et qui ne vise qu'à tenir le cœur et l'esprit dans une
LA PHILOSOPHIE ET LA MORT DE LA FEMME
Lorsqu'on interroge jusqu'au fond l'âme de la femme du dix-huitième siècle
et qu'on lui demande son principe, sa loi, la règle qui se laisse apercevoir
dans la conscience de son sexe n'est point une règle religieuse, une règle
divine, une règle consacrée par une foi: elle est cette règle absolument et
entièrement humaine que la femme du temps appelle «une petite
philosophie», c'est-à-dire un plan de conduite qui précède les actions, un
dessin dans lequel il faut essayer de faire tenir la vie pour ne pas marcher à
l'aventure, une façon de tirer parti de sa raison pour son bonheur.
Cette philosophie que la femme se crée pour son besoin, aussi bien que
pour son excuse, met son premier et son dernier mot, son but et sa fin, dans
le bonheur. Simple de formule, de pratique facile, légitimant toutes les
aspirations naturelles de la femme, elle n'exige d'elle que la modération de
l'égoïsme et le sacrifice des excès. Le plus haut point de perfection de cette
sagesse épicurienne est d'atteindre à la ferme persuasion qu'il n'y a rien
autre chose à faire en ce monde qu'à être heureux; et la recommandation
qu'elle répète, le mode d'avancement qu'elle indique, est de ne tendre qu'aux
sensations et aux sentiments agréables. Cette sagesse admet bien qu'il faut
aimer la vertu, mais elle n'exige pas qu'on l'aime parce qu'elle est la vertu,
qu'on l'aime pour elle-même; elle la conseille seulement comme une sorte
de sobriété nécessaire au bonheur. Elle veut qu'on ait une bonne conscience,
mais seulement pour être bien avec soi-même, par la même raison qu'il faut
être logé commodément chez soi. C'est, d'un bout à l'autre et de précepte en
précepte, une doctrine qui aime ses aises, qui cherche les commodités
morales, un régime sans rigueur ressemblant à une douce et complaisante
hygiène de l'âme, et qui ne vise qu'à tenir le cœur et l'esprit dans une
Page 292
assiette tranquille, et dans ces quatre grandes conditions de santé intérieure,
de plénitude spirituelle, et de satisfaction physique: s'être défait des
préjugés, c'est-à-dire de toute opinion reçue sans examen, être vertueux, se
bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusion; car
ce sont là les quatre «grandes machines» du bonheur de la femme,
représentées presque comme les quatre devoirs de sa vie par Mme du
Châtelet dans son Traité du Bonheur.
A cette philosophie qui étouffait tous les généreux appétits de la femme,
bornait son âme de tous côtés, abaissait tous les sens de son cœur, succédait
la philosophie qui allait véritablement soutenir et consoler la femme dans
l'irréligion, et lui conserver, dans le scepticisme, un appui moral. De
l'observation des autres, de l'observation d'elle-même, d'une sorte d'examen
de conscience fait avec sincérité, avec ingénuité, la femme tire la pensée et
la volonté de se rendre plus heureuse, mais en se rendant meilleure. A l'aide
de cette seule révélation, le sentiment du devoir, elle élargit l'image,
l'action, et la pratique de la vertu: des devoirs envers elle-même, elle monte
aux devoirs envers les autres. Développant, étendant, fixant les idées
confuses de son esprit sur l'humanité, elle se fait une obligation
indispensable de la justice envers tous les hommes, et la justice devient en
elle une charité. Elle s'impose d'être indulgente à toutes les fautes dont le
principe n'est pas vicieux, et de respecter tous les défauts qui ne peuvent
nuire à personne. Elle tend, par tous les moyens et toutes les maximes, à la
douceur, à la bonté, à l'agrément, à la facilité, à l'égalité d'humeur, à cette
paix répandue tout autour de soi que donne le gouvernement absolu de la
raison. Perfectionner sa raison pour assurer son repos, acquérir le courage
de la patience pour diminuer de moitié les maux de la vie, élever son âme,
en répandre la bonté, ce sont là les jouissances intérieures, supérieures aux
circonstances, indépendantes des hommes, que se promet et auxquelles
atteint cette philosophie de la femme, à la fois si pure et si tendre. Lisez le
livre qui formule ce plan de sagesse, les Confessions de Mme de Fourqueux,
née Monthyon, ce beau rêve de perfection n'est point couronné par la foi.
Dieu est absent de cette grande leçon morale qui ne le nomme qu'une fois
pour attester qu'elle ne le craint pas: «Quand on s'est appliqué à bien
connaître ce qu'on doit à ses semblables, qu'on n'apprend que pour
pratiquer, qu'on est devenu juste pour soi et bon pour les autres, on peut se
rassurer sur les jugements de Dieu.» Dieu, ce n'était pas seulement un mot,
de plénitude spirituelle, et de satisfaction physique: s'être défait des
préjugés, c'est-à-dire de toute opinion reçue sans examen, être vertueux, se
bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusion; car
ce sont là les quatre «grandes machines» du bonheur de la femme,
représentées presque comme les quatre devoirs de sa vie par Mme du
Châtelet dans son Traité du Bonheur.
A cette philosophie qui étouffait tous les généreux appétits de la femme,
bornait son âme de tous côtés, abaissait tous les sens de son cœur, succédait
la philosophie qui allait véritablement soutenir et consoler la femme dans
l'irréligion, et lui conserver, dans le scepticisme, un appui moral. De
l'observation des autres, de l'observation d'elle-même, d'une sorte d'examen
de conscience fait avec sincérité, avec ingénuité, la femme tire la pensée et
la volonté de se rendre plus heureuse, mais en se rendant meilleure. A l'aide
de cette seule révélation, le sentiment du devoir, elle élargit l'image,
l'action, et la pratique de la vertu: des devoirs envers elle-même, elle monte
aux devoirs envers les autres. Développant, étendant, fixant les idées
confuses de son esprit sur l'humanité, elle se fait une obligation
indispensable de la justice envers tous les hommes, et la justice devient en
elle une charité. Elle s'impose d'être indulgente à toutes les fautes dont le
principe n'est pas vicieux, et de respecter tous les défauts qui ne peuvent
nuire à personne. Elle tend, par tous les moyens et toutes les maximes, à la
douceur, à la bonté, à l'agrément, à la facilité, à l'égalité d'humeur, à cette
paix répandue tout autour de soi que donne le gouvernement absolu de la
raison. Perfectionner sa raison pour assurer son repos, acquérir le courage
de la patience pour diminuer de moitié les maux de la vie, élever son âme,
en répandre la bonté, ce sont là les jouissances intérieures, supérieures aux
circonstances, indépendantes des hommes, que se promet et auxquelles
atteint cette philosophie de la femme, à la fois si pure et si tendre. Lisez le
livre qui formule ce plan de sagesse, les Confessions de Mme de Fourqueux,
née Monthyon, ce beau rêve de perfection n'est point couronné par la foi.
Dieu est absent de cette grande leçon morale qui ne le nomme qu'une fois
pour attester qu'elle ne le craint pas: «Quand on s'est appliqué à bien
connaître ce qu'on doit à ses semblables, qu'on n'apprend que pour
pratiquer, qu'on est devenu juste pour soi et bon pour les autres, on peut se
rassurer sur les jugements de Dieu.» Dieu, ce n'était pas seulement un mot,
Page 293
c'était une idée qui manquait à cette philosophie; et ce n'est qu'après avoir
trouvé, de cette philosophie, tous les grands principes et tous les nobles
préceptes en elle-même, que l'on voit Mme de Fourqueux, reprenant son
livre au bout de neuf ans, annoncer qu'elle a acquis, dans l'intervalle, la
persuasion d'un Dieu [734].
Quelques âmes se montrent au dix-huitième siècle si belles, si hautes, si
aimables, qu'on les prendrait pour le sourire et le rayon de cette philosophie.
Quelques femmes apparaissent qui sont toute raison, toute sagesse et toute
grâce, et dont le charme appelle autour d'elles une sorte de vénération. Elles
semblent avoir reçu toutes les vertus qu'elles ont acquises, tant elles les
portent sans orgueil et sans effort. Elles se prêtent au monde, et elles se
plaisent avec elles-mêmes. Elles sont indulgentes aux misères des autres,
comme à leurs misères propres. La résignation aux disgrâces, la sensibilité,
la charité, la justice, la pureté, s'unissent en elles à toutes les corrections de
l'expression et de la pensée, à tous les agréments aussi bien qu'à toutes les
dignités du cœur. Leur âme en toute circonstance, et sans jamais se
démentir, ressemble à la belle peinture qu'elles se font de la vertu: «Elle ne
montre rien parce qu'elle ne croit avoir à s'enorgueillir de rien, elle ne cache
rien parce qu'elle ne croit pas être regardée et ne s'attend pas à être louée;
elle n'est ni vaine, ni modeste, parce qu'elle est simple, parce qu'elle est
vraie.» Et ces créatures élues, qui ont comme une sainteté mondaine, n'ont
point de piété. Elles suivent à la lettre la recommandation de l'Écriture, elles
pratiquent la Vérité dans la Charité, ingénument, sans rien craindre, sans
rien attendre, sans rien espérer, sans rien demander, sans rien prier. Dieu
leur manque, et leurs mérites s'en passent. Toute leur religion n'est qu'une
morale; et leur morale, qu'elles simplifient pour l'avoir toujours sous la
main, se réduit à ce seul précepte, «ce vaste et grand précepte»: Ne faites
pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Une mère ne les a
point formées, leur éducation a été nulle; c'est par une aspiration
personnelle, par un essor naturel, qu'elles se sont élevées à l'intuition, au
goût, à la passion de ce qui est bon, de ce qui est juste [735]. Elles se
soutiennent à la hauteur de leur cœur, sans secours, par leurs forces propres.
Elles ne recourent pas plus aux philosophes et à la théologie rationnelle qu'à
trouvé, de cette philosophie, tous les grands principes et tous les nobles
préceptes en elle-même, que l'on voit Mme de Fourqueux, reprenant son
livre au bout de neuf ans, annoncer qu'elle a acquis, dans l'intervalle, la
persuasion d'un Dieu [734].
Quelques âmes se montrent au dix-huitième siècle si belles, si hautes, si
aimables, qu'on les prendrait pour le sourire et le rayon de cette philosophie.
Quelques femmes apparaissent qui sont toute raison, toute sagesse et toute
grâce, et dont le charme appelle autour d'elles une sorte de vénération. Elles
semblent avoir reçu toutes les vertus qu'elles ont acquises, tant elles les
portent sans orgueil et sans effort. Elles se prêtent au monde, et elles se
plaisent avec elles-mêmes. Elles sont indulgentes aux misères des autres,
comme à leurs misères propres. La résignation aux disgrâces, la sensibilité,
la charité, la justice, la pureté, s'unissent en elles à toutes les corrections de
l'expression et de la pensée, à tous les agréments aussi bien qu'à toutes les
dignités du cœur. Leur âme en toute circonstance, et sans jamais se
démentir, ressemble à la belle peinture qu'elles se font de la vertu: «Elle ne
montre rien parce qu'elle ne croit avoir à s'enorgueillir de rien, elle ne cache
rien parce qu'elle ne croit pas être regardée et ne s'attend pas à être louée;
elle n'est ni vaine, ni modeste, parce qu'elle est simple, parce qu'elle est
vraie.» Et ces créatures élues, qui ont comme une sainteté mondaine, n'ont
point de piété. Elles suivent à la lettre la recommandation de l'Écriture, elles
pratiquent la Vérité dans la Charité, ingénument, sans rien craindre, sans
rien attendre, sans rien espérer, sans rien demander, sans rien prier. Dieu
leur manque, et leurs mérites s'en passent. Toute leur religion n'est qu'une
morale; et leur morale, qu'elles simplifient pour l'avoir toujours sous la
main, se réduit à ce seul précepte, «ce vaste et grand précepte»: Ne faites
pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Une mère ne les a
point formées, leur éducation a été nulle; c'est par une aspiration
personnelle, par un essor naturel, qu'elles se sont élevées à l'intuition, au
goût, à la passion de ce qui est bon, de ce qui est juste [735]. Elles se
soutiennent à la hauteur de leur cœur, sans secours, par leurs forces propres.
Elles ne recourent pas plus aux philosophes et à la théologie rationnelle qu'à
Page 294
la religion: tout ce qu'elles appellent «le galimatias des livres et des traités»
ne leur sert de rien. Affranchies de tout dogme et de tout système, elles
puisent au fond d'elles-mêmes leurs lumières aussi bien que leurs
ressources. Et voilà que ces âmes admirables et sans tache, personnifiées
dans un type angélique, Mme la duchesse de Choiseul, font éclater dans le
dix-huitième siècle une vertu qui trouve son but, sa récompense, son
aliment en elle-même; voilà que quelques femmes donnent dans ce siècle de
légèreté le grand spectacle d'une conscience en équilibre dans le vide,
spectacle oublié de l'humanité depuis les Antonins!
Cette philosophie sans système, sans orgueil, qui donne à la femme du dix-
huitième siècle plus que la gaieté, le contentement, ne la soutient pas
seulement contre les misères de la vie: elle semble la fortifier encore contre
la mort, et lui donner comme une facile patience de son horreur. On voit,
dans le siècle, les femmes s'éteindre doucement et sans révolte; on les voit
mettre à mourir une grâce aisée et quitter le monde discrètement comme un
salon rempli où elles ne voudraient rien interrompre. La femme en ce temps
est plus que douce, elle est polie envers la mort.
Pour une présidente d'Aligre, qui par peur grise son agonie [736], que de
femmes dans toutes les conditions, et les plus heureuses, le plus comblées
de grandeurs, quittent la vie de sang-froid, avec convenance, avec une
fermeté charmante et un courage aimable! «Je me regrette,» disait
simplement l'une en se détachant de la terre [737]. Il en est qui pressent
jusqu'au bout les mains de l'amitié et dont la mort ne semble qu'une dernière
défaillance. D'autres s'entourent de monde pour mourir, et veulent que le
bruit d'un loto installé contre leur lit couvre le bruit de leur dernier soupir.
On compterait celles qui ne restent pas, à leurs dernières heures, fidèles à
leur vie, à leurs principes, à leur rang, à leur incrédulité même [738]. A cette
parole de la femme de chambre: «Madame la duchesse, le bon Dieu est là,
permettez-vous qu'on le fasse entrer? il souhaiterait avoir l'honneur de vous
administrer [739],» celles-ci trouvent la force de se soulever sur leur lit
comme pour la visite d'un roi; celles-là ont encore assez de volonté pour
renvoyer un Dieu dont elles n'ont pas besoin. Des femmes qui vont mourir
appellent leur cuisinier, et lui recommandent de faire bonne chère pour que
ne leur sert de rien. Affranchies de tout dogme et de tout système, elles
puisent au fond d'elles-mêmes leurs lumières aussi bien que leurs
ressources. Et voilà que ces âmes admirables et sans tache, personnifiées
dans un type angélique, Mme la duchesse de Choiseul, font éclater dans le
dix-huitième siècle une vertu qui trouve son but, sa récompense, son
aliment en elle-même; voilà que quelques femmes donnent dans ce siècle de
légèreté le grand spectacle d'une conscience en équilibre dans le vide,
spectacle oublié de l'humanité depuis les Antonins!
Cette philosophie sans système, sans orgueil, qui donne à la femme du dix-
huitième siècle plus que la gaieté, le contentement, ne la soutient pas
seulement contre les misères de la vie: elle semble la fortifier encore contre
la mort, et lui donner comme une facile patience de son horreur. On voit,
dans le siècle, les femmes s'éteindre doucement et sans révolte; on les voit
mettre à mourir une grâce aisée et quitter le monde discrètement comme un
salon rempli où elles ne voudraient rien interrompre. La femme en ce temps
est plus que douce, elle est polie envers la mort.
Pour une présidente d'Aligre, qui par peur grise son agonie [736], que de
femmes dans toutes les conditions, et les plus heureuses, le plus comblées
de grandeurs, quittent la vie de sang-froid, avec convenance, avec une
fermeté charmante et un courage aimable! «Je me regrette,» disait
simplement l'une en se détachant de la terre [737]. Il en est qui pressent
jusqu'au bout les mains de l'amitié et dont la mort ne semble qu'une dernière
défaillance. D'autres s'entourent de monde pour mourir, et veulent que le
bruit d'un loto installé contre leur lit couvre le bruit de leur dernier soupir.
On compterait celles qui ne restent pas, à leurs dernières heures, fidèles à
leur vie, à leurs principes, à leur rang, à leur incrédulité même [738]. A cette
parole de la femme de chambre: «Madame la duchesse, le bon Dieu est là,
permettez-vous qu'on le fasse entrer? il souhaiterait avoir l'honneur de vous
administrer [739],» celles-ci trouvent la force de se soulever sur leur lit
comme pour la visite d'un roi; celles-là ont encore assez de volonté pour
renvoyer un Dieu dont elles n'ont pas besoin. Des femmes qui vont mourir
appellent leur cuisinier, et lui recommandent de faire bonne chère pour que
Page 295
la société ne déserte pas leur table. Des femmes occupent les longueurs
d'une maladie lente à écrire un testament où elles n'oublient pas un de leurs
parents, de leurs amis, de leurs connaissances, de leurs pauvres, un chef-
d'œuvre de netteté, une merveille de calcul proportionnel [740]! Celles-ci
couronnent leur fin, l'entourent de fleurs, de danses, de comédies, de
suprêmes amours; celles-là riment leur épitaphe et enterrent gaiement leur
mémoire [741]. Quelques-unes, peu d'heures avant de mourir, arrangent des
couplets satiriques, quelques-unes font antichambre au seuil de la mort en
chantant des chansons sur l'air de Joconde [742]. C'est le siècle où l'agonie,
dépassant l'insouciance, atteindra à l'épigramme, le siècle où une princesse
moribonde appelant ses médecins, son confesseur et son intendant auprès de
son lit, dira à ses médecins: «Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en
suivant vos règles et vos principes;» à son confesseur: «Vous avez fait votre
devoir en me causant une grande terreur;» et à son intendant: «Vous vous
trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je fasse mon
testament; vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle, mais convenez
que je ne joue pas mal le mien.» L'âme de la femme va à la mort parée
d'esprit, comme le corps de la princesse de Talmont va à la terre dans une
robe bleue et argent [743].
Et cependant, c'est un hôte bien imprévu que la Mort au dix-huitième siècle.
La vie n'a guère le temps d'y penser; et le tourbillon du monde, le bruit des
fêtes, l'enivrement du mouvement, l'étourdissement, l'enchantement du
moment, la distraction du jour, la jouissance absolue et presque unique du
présent, en effacent l'image et presque la conscience dans l'âme de la
femme. La mort traverse seulement son cœur; ainsi l'idée d'un lendemain
traverserait un souper. Elle n'occupe plus ce monde, elle n'est plus la
préoccupation de son imagination. Cette société, où elle frappe à
l'improviste, est le contraire de ces sociétés qui vivaient dans son ombre et
communiaient familièrement avec sa terreur. Au dix-huitième siècle, la mort
paraît absente et n'est point attendue. Tout la repousse, tout la cache, tout la
voile d'oubli: c'est à peine si sa figure paraît encore dans une église, sur un
tombeau, où l'art du temps dore son squelette.
Dans tout le siècle, la femme renvoie loin d'elle cette idée de sa fin. Elle y
échappe, elle l'écarte doucement: on dirait que sa grâce craint d'en être
effleurée. Avec quel geste de répugnance, de pudeur presque antique, elle
retire la main, sitôt qu'elle touche à ses dégoûts! «Si nous pouvions nous en
d'une maladie lente à écrire un testament où elles n'oublient pas un de leurs
parents, de leurs amis, de leurs connaissances, de leurs pauvres, un chef-
d'œuvre de netteté, une merveille de calcul proportionnel [740]! Celles-ci
couronnent leur fin, l'entourent de fleurs, de danses, de comédies, de
suprêmes amours; celles-là riment leur épitaphe et enterrent gaiement leur
mémoire [741]. Quelques-unes, peu d'heures avant de mourir, arrangent des
couplets satiriques, quelques-unes font antichambre au seuil de la mort en
chantant des chansons sur l'air de Joconde [742]. C'est le siècle où l'agonie,
dépassant l'insouciance, atteindra à l'épigramme, le siècle où une princesse
moribonde appelant ses médecins, son confesseur et son intendant auprès de
son lit, dira à ses médecins: «Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en
suivant vos règles et vos principes;» à son confesseur: «Vous avez fait votre
devoir en me causant une grande terreur;» et à son intendant: «Vous vous
trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je fasse mon
testament; vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle, mais convenez
que je ne joue pas mal le mien.» L'âme de la femme va à la mort parée
d'esprit, comme le corps de la princesse de Talmont va à la terre dans une
robe bleue et argent [743].
Et cependant, c'est un hôte bien imprévu que la Mort au dix-huitième siècle.
La vie n'a guère le temps d'y penser; et le tourbillon du monde, le bruit des
fêtes, l'enivrement du mouvement, l'étourdissement, l'enchantement du
moment, la distraction du jour, la jouissance absolue et presque unique du
présent, en effacent l'image et presque la conscience dans l'âme de la
femme. La mort traverse seulement son cœur; ainsi l'idée d'un lendemain
traverserait un souper. Elle n'occupe plus ce monde, elle n'est plus la
préoccupation de son imagination. Cette société, où elle frappe à
l'improviste, est le contraire de ces sociétés qui vivaient dans son ombre et
communiaient familièrement avec sa terreur. Au dix-huitième siècle, la mort
paraît absente et n'est point attendue. Tout la repousse, tout la cache, tout la
voile d'oubli: c'est à peine si sa figure paraît encore dans une église, sur un
tombeau, où l'art du temps dore son squelette.
Dans tout le siècle, la femme renvoie loin d'elle cette idée de sa fin. Elle y
échappe, elle l'écarte doucement: on dirait que sa grâce craint d'en être
effleurée. Avec quel geste de répugnance, de pudeur presque antique, elle
retire la main, sitôt qu'elle touche à ses dégoûts! «Si nous pouvions nous en
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aller en fumée, ce genre de destruction ne me déplairait pas, mais je n'aime
pas l'enterrement.... Ah! fi! fi! parlons d'autre chose,» écrit dans une lettre
Mme du Deffand à Mme de Choiseul. Cet éloignement de la mort se retrouve
partout, dans tout ce qu'a écrit la femme. La pourriture effraye son élégance.
L'ordure lui fait peur dans le néant.
Et ce ne sont pas seulement les femmes philosophes qui se dérobent à cette
présence de la mort que fait la pensée de la mort: la religion du temps la
défend encore à la femme comme si elle craignait que sa ferveur n'en fût
découragée. Les femmes les plus pieuses, celles qui donnent l'exemple et la
règle, ôtent de leurs devoirs la méditation de la mort; elles ne veulent pas
qu'on s'attache à ses tristesses, elles détournent leur foi et la foi des autres
de cet avertissement qui effraye, de cette leçon qui afflige. Et Mme de
Lambert donne, dans son accent le plus délicat, ce sentiment de la femme
chrétienne du temps sur l'idée de la mort, lorsqu'elle écrit ces lignes au
milieu de son traité de la Vieillesse: «L'idée du dernier acte est toujours
triste; quelque belle que soit la comédie, la toile tombe; les plus belles vies
se terminent toutes de même, on jette de la terre, et en voilà pour une
éternité...»
FIN
pas l'enterrement.... Ah! fi! fi! parlons d'autre chose,» écrit dans une lettre
Mme du Deffand à Mme de Choiseul. Cet éloignement de la mort se retrouve
partout, dans tout ce qu'a écrit la femme. La pourriture effraye son élégance.
L'ordure lui fait peur dans le néant.
Et ce ne sont pas seulement les femmes philosophes qui se dérobent à cette
présence de la mort que fait la pensée de la mort: la religion du temps la
défend encore à la femme comme si elle craignait que sa ferveur n'en fût
découragée. Les femmes les plus pieuses, celles qui donnent l'exemple et la
règle, ôtent de leurs devoirs la méditation de la mort; elles ne veulent pas
qu'on s'attache à ses tristesses, elles détournent leur foi et la foi des autres
de cet avertissement qui effraye, de cette leçon qui afflige. Et Mme de
Lambert donne, dans son accent le plus délicat, ce sentiment de la femme
chrétienne du temps sur l'idée de la mort, lorsqu'elle écrit ces lignes au
milieu de son traité de la Vieillesse: «L'idée du dernier acte est toujours
triste; quelque belle que soit la comédie, la toile tombe; les plus belles vies
se terminent toutes de même, on jette de la terre, et en voilà pour une
éternité...»
FIN
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NOTES
[1] Conversations d'Émilie. Paris, 1784, vol. 2.
[2] Émile, par J.-J. Rousseau. Amsterdam, 1762, vol. 1.—Au mois de juillet 1722, le
Mercure de France annonce que la duchesse d'Orléans vient de donner à l'Infante
une poupée avec garde-robe variée et une toilette joujou montant à 22,000 livres.
[3] Voir les portraits d'enfants du musée de Versailles et la gravure de Joulain, d'après
Ch. Coypel: O moments trop heureux où règne l'innocence.
[4] Mémoires de Mme de Genlis. Paris, 1825, vol. 1.
[5] Les Jeux de la petite Thalie, par de Moissy. Paris, Bailly, 1769. Le Menuet et
l'Allemande.
[6] Théâtre à l'usage des jeunes personnes, par Mme de Genlis. Paris, 1779, vol. 2. La
Colombe.
[7] Le livre à la mode. En Europe. 100070059.
[8] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le prince de Ligne). Dresde,
1795-1811, vol. 20.
[9] Lettres inédites de d'Aguesseau publiées par Rives. Paris, 1823, vol. 1.
[10] L'ami des femmes. 1758.—Essai sur l'éducation des demoiselles par Mlle de *.
Paris, 1769.
[11] Mémoire pour messire de Courcelles de Cottebonne contre les supérieurs et
prêtres de l'Oratoire de la maison et séminaire de Saint-Magloire.
[12] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. Paris, 1793, vol. II.
[13] Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres. Londres,
1781, vol. 29.
[14] Lettres de madame de Créqui. Préface par M. Sainte-Beuve. Paris, 1856.
[15] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. II.
[16] Correspondance secrète, politique et littéraire. Londres, 1787, vol. 18.
[17] Correspondance secrète, vol. 9.—Journal historique et anecdotique du règne de
Louis XV, par Barbier. Paris, 1819, vol. III.—Les Bijoux indiscrets disent que
l'usage est de marier des enfants à qui l'on devrait donner des poupées. Cela est vrai
d'une foule de mariages, et nous retrouvons au couvent la fille aînée de Mme de
[1] Conversations d'Émilie. Paris, 1784, vol. 2.
[2] Émile, par J.-J. Rousseau. Amsterdam, 1762, vol. 1.—Au mois de juillet 1722, le
Mercure de France annonce que la duchesse d'Orléans vient de donner à l'Infante
une poupée avec garde-robe variée et une toilette joujou montant à 22,000 livres.
[3] Voir les portraits d'enfants du musée de Versailles et la gravure de Joulain, d'après
Ch. Coypel: O moments trop heureux où règne l'innocence.
[4] Mémoires de Mme de Genlis. Paris, 1825, vol. 1.
[5] Les Jeux de la petite Thalie, par de Moissy. Paris, Bailly, 1769. Le Menuet et
l'Allemande.
[6] Théâtre à l'usage des jeunes personnes, par Mme de Genlis. Paris, 1779, vol. 2. La
Colombe.
[7] Le livre à la mode. En Europe. 100070059.
[8] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le prince de Ligne). Dresde,
1795-1811, vol. 20.
[9] Lettres inédites de d'Aguesseau publiées par Rives. Paris, 1823, vol. 1.
[10] L'ami des femmes. 1758.—Essai sur l'éducation des demoiselles par Mlle de *.
Paris, 1769.
[11] Mémoire pour messire de Courcelles de Cottebonne contre les supérieurs et
prêtres de l'Oratoire de la maison et séminaire de Saint-Magloire.
[12] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. Paris, 1793, vol. II.
[13] Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres. Londres,
1781, vol. 29.
[14] Lettres de madame de Créqui. Préface par M. Sainte-Beuve. Paris, 1856.
[15] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. II.
[16] Correspondance secrète, politique et littéraire. Londres, 1787, vol. 18.
[17] Correspondance secrète, vol. 9.—Journal historique et anecdotique du règne de
Louis XV, par Barbier. Paris, 1819, vol. III.—Les Bijoux indiscrets disent que
l'usage est de marier des enfants à qui l'on devrait donner des poupées. Cela est vrai
d'une foule de mariages, et nous retrouvons au couvent la fille aînée de Mme de
Page 298
Genlis mariée à douze ans avec M. de la Wœstine, et la marquise de Mirabeau veuve
du marquis de Sauvebœuf à l'âge de treize ans.
[18] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[19] Les Maîtresses de Louis XV par Edmond et Jules de Goncourt.
[20] Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm, Paris, 1829, vol.
8.
[21] Correspondance de Grimm, vol. 6.
[22] Les jeux de la petite Thalie, par de Moissy, La petite vérole.
[23] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. 23.
[24] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[25] Le curé qui avait donné la bénédiction nuptiale, et qui un moment avait craint les
galères, était condamné à l'amende honorable et au bannissement; la fille de chambre
qui avait accompagné Mlle de Moras était condamnée au fouet, à la fleur de lys, à
neuf ans de bannissement. (Barbier, vol. 2.)
[26] A propos de l'éducation de Mesdames de France à Fontevrault, il y a une jolie
anecdote qui peint, dans ce couvent, la toute-puissance de leurs caprices. Le maître
de danse faisait répéter à Mme Adélaïde un ballet qu'on nommait ballet couleur de
rose; la jeune princesse voulait qu'il s'appelât le menuet bleu et ne voulait prendre sa
leçon qu'à cette condition. Le maître disait rose, la princesse en frappant du pied
répétait bleu: l'affaire devenait grave; on assembla la communauté, qui d'un commun
accord décida que le menuet serait débaptisé et que le menuet s'appellerait le menuet
bleu. (Madame Campan, vol. 1.)
[27] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.
[28] Lettres de la marquise du Deffand. Paris, 1812, vol. 1.
[29] Dans l'État de la ville de Paris, en 1757, nous trouvons le prix des pensions dans
les couvents de Paris; elles vont de 400 à 600 livres, mais il y avait la femme de
chambre à payer, qui était de trois cents livres, outre le trousseau, le lit et la
commode dans quelques couvents; l'éclairage et le chauffage n'étalent pas compris,
et dans tous, le blanchissage du linge fin était à la charge des parents. Tous avaient la
pension ordinaire et extraordinaire; à Panthémont, le plus cher de tous, la pension
ordinaire était de 600 livres, la pension extraordinaire de 800 livres. A la fin du
siècle, Thierry dit que la pension ordinaire était de 800 livres, et de 1,000 livres pour
les pensionnaires admises à la table de madame l'abbesse.
[30] Lettres inédites de d'Aguesseau. Paris, 1823, vol. 2.
[31] Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs par Hurtaut et
Magny. Paris, 1779, vol. 2.
[32] Lettres inédites de d'Aguesseau. Paris, 1823, vol. 2.
[33] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.
du marquis de Sauvebœuf à l'âge de treize ans.
[18] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[19] Les Maîtresses de Louis XV par Edmond et Jules de Goncourt.
[20] Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm, Paris, 1829, vol.
8.
[21] Correspondance de Grimm, vol. 6.
[22] Les jeux de la petite Thalie, par de Moissy, La petite vérole.
[23] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. 23.
[24] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[25] Le curé qui avait donné la bénédiction nuptiale, et qui un moment avait craint les
galères, était condamné à l'amende honorable et au bannissement; la fille de chambre
qui avait accompagné Mlle de Moras était condamnée au fouet, à la fleur de lys, à
neuf ans de bannissement. (Barbier, vol. 2.)
[26] A propos de l'éducation de Mesdames de France à Fontevrault, il y a une jolie
anecdote qui peint, dans ce couvent, la toute-puissance de leurs caprices. Le maître
de danse faisait répéter à Mme Adélaïde un ballet qu'on nommait ballet couleur de
rose; la jeune princesse voulait qu'il s'appelât le menuet bleu et ne voulait prendre sa
leçon qu'à cette condition. Le maître disait rose, la princesse en frappant du pied
répétait bleu: l'affaire devenait grave; on assembla la communauté, qui d'un commun
accord décida que le menuet serait débaptisé et que le menuet s'appellerait le menuet
bleu. (Madame Campan, vol. 1.)
[27] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.
[28] Lettres de la marquise du Deffand. Paris, 1812, vol. 1.
[29] Dans l'État de la ville de Paris, en 1757, nous trouvons le prix des pensions dans
les couvents de Paris; elles vont de 400 à 600 livres, mais il y avait la femme de
chambre à payer, qui était de trois cents livres, outre le trousseau, le lit et la
commode dans quelques couvents; l'éclairage et le chauffage n'étalent pas compris,
et dans tous, le blanchissage du linge fin était à la charge des parents. Tous avaient la
pension ordinaire et extraordinaire; à Panthémont, le plus cher de tous, la pension
ordinaire était de 600 livres, la pension extraordinaire de 800 livres. A la fin du
siècle, Thierry dit que la pension ordinaire était de 800 livres, et de 1,000 livres pour
les pensionnaires admises à la table de madame l'abbesse.
[30] Lettres inédites de d'Aguesseau. Paris, 1823, vol. 2.
[31] Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs par Hurtaut et
Magny. Paris, 1779, vol. 2.
[32] Lettres inédites de d'Aguesseau. Paris, 1823, vol. 2.
[33] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 2.
Page 299
[34] Lettres inédites de la marquise de Créqui à Sénac de Meilhan, publiées par
Édouard Fournier. Potier, 1856.
[35] Les Parisiennes. Neufchâtel, 1787, vol. II. (Les Nouvelles Mariées)
[36] Théâtre de Marivaux. Le Petit-Maître corrigé.
[37] Lire dans les Tableaux des Mœurs du temps, par de la Popelinière, le récit d'une
entrevue au parloir d'un couvent d'un homme présenté avec une jeune fille qui doit
devenir sa femme sous huit jours. La mère dit à sa fille: «Tout est convenu entre lui
et moi; il n'y a plus qu'à signer les articles, qu'à vous fiancer ensuite et vous mener à
l'église. Je ne compte pas vous laisser plus de cinq à six jours dans ce couvent;
pendant ce temps-là que je vous donne encore, il faut que vous trouviez bon que le
comte de... vienne tous les jours dans ce parloir passer une heure avec vous afin que
vous vous connaissiés.»
[38] Mémoires et Correspondance de Mme d'Épinay. Paris, 1818, vol. I.
[39] Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot. Paris, 1841, vol. 1.
[40] Conseils à une amie, par madame de P... Paris, 1749.
[41] Mémoires de la République des lettres, vol. 26.
[42] La Bibliothèque nationale (Cabinet des estampes) a conservé les deux premiers
billets imprimés envoyés à Paris en 1734 pour annoncer une célébration de mariage.
Ce sont les billets de Mme de Pons, et de la marquise de Castellane. Jusque-là, dit
Maurepas, on donnait avis aux parents par une visite ou par un billet manuscrit.
Je possède plusieurs lettres de faire part illustrées du dix-huitième siècle.
Le billet de faire part d'un mariage en même temps que l'invitation à la bénédiction
nuptiale est encore, en 1760, écrit à la main. Il est entouré d'un encadrement de
palmiers avec, en haut, un autel, où l'Hymen allume les cierges de l'époux et de
l'épouse en tuniques; en bas, des Amours enchaînent le Temps avec des guirlandes de
roses.
Quelquefois, il y a lettre de faire part du mariage et lettre d'invitation à la
bénédiction nuptiale. Toutes deux sont imprimées.
La lettre de faire part est ornée en tête d'une vignette où deux fiancés, dans le goût
des petites figures des Idylles de Berquin, se pressent au pied d'un autel où l'Amour
tient une couronne.
Voici le texte de la lettre de faire part:
M.
M.
l'honneur de vous faire part du Mariage de M.
avec
L'invitation à la bénédiction nuptiale—sortant de chez le sieur Croisey, rue Saint-
André-des-Arts, qui tient divers billets d'invitation et de visite,—est entourée d'un
très-joli cadre rocaille, au haut duquel à une guirlande est attaché un médaillon où
des colombes se becquètent. L'invitation porte:
Édouard Fournier. Potier, 1856.
[35] Les Parisiennes. Neufchâtel, 1787, vol. II. (Les Nouvelles Mariées)
[36] Théâtre de Marivaux. Le Petit-Maître corrigé.
[37] Lire dans les Tableaux des Mœurs du temps, par de la Popelinière, le récit d'une
entrevue au parloir d'un couvent d'un homme présenté avec une jeune fille qui doit
devenir sa femme sous huit jours. La mère dit à sa fille: «Tout est convenu entre lui
et moi; il n'y a plus qu'à signer les articles, qu'à vous fiancer ensuite et vous mener à
l'église. Je ne compte pas vous laisser plus de cinq à six jours dans ce couvent;
pendant ce temps-là que je vous donne encore, il faut que vous trouviez bon que le
comte de... vienne tous les jours dans ce parloir passer une heure avec vous afin que
vous vous connaissiés.»
[38] Mémoires et Correspondance de Mme d'Épinay. Paris, 1818, vol. I.
[39] Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot. Paris, 1841, vol. 1.
[40] Conseils à une amie, par madame de P... Paris, 1749.
[41] Mémoires de la République des lettres, vol. 26.
[42] La Bibliothèque nationale (Cabinet des estampes) a conservé les deux premiers
billets imprimés envoyés à Paris en 1734 pour annoncer une célébration de mariage.
Ce sont les billets de Mme de Pons, et de la marquise de Castellane. Jusque-là, dit
Maurepas, on donnait avis aux parents par une visite ou par un billet manuscrit.
Je possède plusieurs lettres de faire part illustrées du dix-huitième siècle.
Le billet de faire part d'un mariage en même temps que l'invitation à la bénédiction
nuptiale est encore, en 1760, écrit à la main. Il est entouré d'un encadrement de
palmiers avec, en haut, un autel, où l'Hymen allume les cierges de l'époux et de
l'épouse en tuniques; en bas, des Amours enchaînent le Temps avec des guirlandes de
roses.
Quelquefois, il y a lettre de faire part du mariage et lettre d'invitation à la
bénédiction nuptiale. Toutes deux sont imprimées.
La lettre de faire part est ornée en tête d'une vignette où deux fiancés, dans le goût
des petites figures des Idylles de Berquin, se pressent au pied d'un autel où l'Amour
tient une couronne.
Voici le texte de la lettre de faire part:
M.
M.
l'honneur de vous faire part du Mariage de M.
avec
L'invitation à la bénédiction nuptiale—sortant de chez le sieur Croisey, rue Saint-
André-des-Arts, qui tient divers billets d'invitation et de visite,—est entourée d'un
très-joli cadre rocaille, au haut duquel à une guirlande est attaché un médaillon où
des colombes se becquètent. L'invitation porte:
Page 300
M.
Vous êtes prié de la part de
M.
M.
faire l'honneur d'assister à la Bénédiction nuptiale de M.
avec M.
qui leur sera donnée ce 176 ,à heures du matin en l'Église paroissiale.
Un billet de la fin du siècle, sortant de chez Demaisons, peintre, rue Galande, et où
se voit en tête un enfant nu, un hochet à la main dans une corbeille de fleurs,
annonce ainsi la naissance de l'enfant:
M.
J'ay l'honneur de vous faire part de l'heureux accouchement de mon épouse.
Le la Mère et l'Enfant se portent bien.
J'ay l'honneur d'être
[43] Adèle et Théodore ou Lettres sur l'éducation. Paris, 1782.
[44] L'Accord du mariage, par Eisen, gravé par Gaulard.
[45] Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l'âge présent. 1780,
vol. VI. La jeune fille du grand monde ne se mariait pas toujours en blanc. La galerie
des Modes et Costumes français, dessinés d'après nature et publiés chez Esnauts et
Rapilly, nous montre une jeune mariée menée à l'autel dans une grande robe sur
moyen panier, une robe en pékin bleu de ciel garnie de gaze et de fleurs blanches.
[46] Les Nouvelles Femmes. Genève, 1761.
[47] Journal historique de Barbier, vol. II.
[48] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[49] Dans le grand, le très-grand monde, peut-être seulement chez les princes, un
usage conservé de l'ancienne galanterie exigeait du marié qu'il n'entrât dans le lit de
sa femme que le corps complétement épilé; c'est ainsi que M. le duc d'Orléans, au
témoignage de M. de Valencay qui lui donna la chemise, se présenta dans le lit de
Mme de Montesson. Mémoires du règne de Louis XVI, vol. 2.
[50] Le Coucher de la Mariée, peint par Baudoin, gravé par Moreau.
[51] Œuvres de Diderot. Salons d'exposition de 1767. Belin, 1818.
[52] Journal historique de Barbier, vol. III.
[53] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[54] Lettres de la marquise du Deffand, 1812, vol. 1.
[55] Bagatelles morales. Londres, 1755. Lettre à une dame anglaise.
[56] Œuvres complètes de Marivaux, 1781, vol. IX. Pièce détachée.
[57] Le Livre à la mode, nouvelle édition marquetée, polie et vernissée. En Europe,
100070060.
Vous êtes prié de la part de
M.
M.
faire l'honneur d'assister à la Bénédiction nuptiale de M.
avec M.
qui leur sera donnée ce 176 ,à heures du matin en l'Église paroissiale.
Un billet de la fin du siècle, sortant de chez Demaisons, peintre, rue Galande, et où
se voit en tête un enfant nu, un hochet à la main dans une corbeille de fleurs,
annonce ainsi la naissance de l'enfant:
M.
J'ay l'honneur de vous faire part de l'heureux accouchement de mon épouse.
Le la Mère et l'Enfant se portent bien.
J'ay l'honneur d'être
[43] Adèle et Théodore ou Lettres sur l'éducation. Paris, 1782.
[44] L'Accord du mariage, par Eisen, gravé par Gaulard.
[45] Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l'âge présent. 1780,
vol. VI. La jeune fille du grand monde ne se mariait pas toujours en blanc. La galerie
des Modes et Costumes français, dessinés d'après nature et publiés chez Esnauts et
Rapilly, nous montre une jeune mariée menée à l'autel dans une grande robe sur
moyen panier, une robe en pékin bleu de ciel garnie de gaze et de fleurs blanches.
[46] Les Nouvelles Femmes. Genève, 1761.
[47] Journal historique de Barbier, vol. II.
[48] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[49] Dans le grand, le très-grand monde, peut-être seulement chez les princes, un
usage conservé de l'ancienne galanterie exigeait du marié qu'il n'entrât dans le lit de
sa femme que le corps complétement épilé; c'est ainsi que M. le duc d'Orléans, au
témoignage de M. de Valencay qui lui donna la chemise, se présenta dans le lit de
Mme de Montesson. Mémoires du règne de Louis XVI, vol. 2.
[50] Le Coucher de la Mariée, peint par Baudoin, gravé par Moreau.
[51] Œuvres de Diderot. Salons d'exposition de 1767. Belin, 1818.
[52] Journal historique de Barbier, vol. III.
[53] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[54] Lettres de la marquise du Deffand, 1812, vol. 1.
[55] Bagatelles morales. Londres, 1755. Lettre à une dame anglaise.
[56] Œuvres complètes de Marivaux, 1781, vol. IX. Pièce détachée.
[57] Le Livre à la mode, nouvelle édition marquetée, polie et vernissée. En Europe,
100070060.
Page 301
[58] Le livre des quatre couleurs. Aux quatre éléments. 4444.
[59] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. A Rotterdam, 1767.—Le Grelot, ou
les etc., etc. Londres, 1781.—Angola, histoire indienne avec privilége du Grand
Mogol, 1741.
[60] Lettres récréatives et morales sur les mœurs du temps à M. le comte de ***, par
l'auteur de la Conversation avec soi-même. Paris, 1768.
[61] Mémoires et Correspondance de Mme d'Épinay, vol. 1.
[62] L'Hiver, peint par N. Lancret, gravé par J.-P. le Bas.
[63] Le Bal paré, dessiné par A. de Saint-Aubin, gravé par Duclos.
[64] L'Assemblée au salon, peint par Lavreince, gravé par Dequevau Villiers.
[65] Mémoires du baron de Besenval. Baudoin, 1821, vol. 1.
[66] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II et vol. IX. (Souvenirs de Félicie.)
[67] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. IX.
[68] Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm. Paris, 1829, vol.
9.
[69] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens. Paris, 1806, passim.—
Souvenirs de Félicie.
[70] Voyez à Versailles le souper du prince de Conti, par Olivier.
[71] Souvenirs de Félicie.
[72] Les Cinq Années littéraires, par Clément. Berlin, 1755, vol. 1.
[73] Mercure de France. Juillet 1720.
[74] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la cour. Paris, 1727.
[75] Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon. Hachette, 1858, vol.
17.—Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argenson. Jannet, vol. II.
[76] Mémoires du président Hénault. Dentu, 1855.
[77] Id.
[78] Revue rétrospective. Chronique du règne de Louis XV, 1743.
[79] Mémoires de Hénault.
[80] Mémoires du comte de Maurepas. Buisson, 1792.
[81] Mémoires de d'Argenson, vol. III.
[82] Lettres de Mme du Deffand, 1812, vol. II.—Correspondance de Grimm, vol. II.
[83] Mémoires de la République des lettres, vol. 18.
[84] Souvenirs de Félicie.
[59] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. A Rotterdam, 1767.—Le Grelot, ou
les etc., etc. Londres, 1781.—Angola, histoire indienne avec privilége du Grand
Mogol, 1741.
[60] Lettres récréatives et morales sur les mœurs du temps à M. le comte de ***, par
l'auteur de la Conversation avec soi-même. Paris, 1768.
[61] Mémoires et Correspondance de Mme d'Épinay, vol. 1.
[62] L'Hiver, peint par N. Lancret, gravé par J.-P. le Bas.
[63] Le Bal paré, dessiné par A. de Saint-Aubin, gravé par Duclos.
[64] L'Assemblée au salon, peint par Lavreince, gravé par Dequevau Villiers.
[65] Mémoires du baron de Besenval. Baudoin, 1821, vol. 1.
[66] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II et vol. IX. (Souvenirs de Félicie.)
[67] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. IX.
[68] Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm. Paris, 1829, vol.
9.
[69] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens. Paris, 1806, passim.—
Souvenirs de Félicie.
[70] Voyez à Versailles le souper du prince de Conti, par Olivier.
[71] Souvenirs de Félicie.
[72] Les Cinq Années littéraires, par Clément. Berlin, 1755, vol. 1.
[73] Mercure de France. Juillet 1720.
[74] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la cour. Paris, 1727.
[75] Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon. Hachette, 1858, vol.
17.—Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argenson. Jannet, vol. II.
[76] Mémoires du président Hénault. Dentu, 1855.
[77] Id.
[78] Revue rétrospective. Chronique du règne de Louis XV, 1743.
[79] Mémoires de Hénault.
[80] Mémoires du comte de Maurepas. Buisson, 1792.
[81] Mémoires de d'Argenson, vol. III.
[82] Lettres de Mme du Deffand, 1812, vol. II.—Correspondance de Grimm, vol. II.
[83] Mémoires de la République des lettres, vol. 18.
[84] Souvenirs de Félicie.
Page 302
[85] Correspondance de Mme du Deffand avec d'Alembert, etc. Paris, 1809. Portrait
par la marquise de G....
[86] Correspondance de Mme du Deffand, 1809.
[87] Correspondance littéraire, par la Harpe. Verdière, 1823, vol. I.
[88] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859, vol I.
[89] Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol. Londres, 1750.
[90] Lettres de la marquise du Deffand, vol. 2 et 3.
[91] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[92] Walpole a tracé de Mme de Mirepoix ce portrait sévère dans sa vérité: «Elle a de
la lecture, mais elle le montre rarement, et son goût est parfait. Elle a des manières
froides, mais très-polies, et elle sait même dissimuler l'orgueil du sang lorrain, sans
l'oublier jamais. Personne, en France, ne connaît mieux le monde et personne n'est si
bien avec le roi. Elle est fausse, artificieuse et insinuante outre mesure quand son
intérêt le demande, mais elle est aussi indolente et peureuse. Elle n'a jamais eu
d'autres passions que le jeu et elle y perd toujours. Le seul fruit de son assiduité à la
cour et de toute une vie d'artifice est l'argent qu'elle tire du roi pour payer ses dettes
et en contracter de nouvelles dont elle se débarrasse aussitôt qu'elle peut. Elle a
affiché la dévotion pour devenir dame du palais de la reine, et le lendemain cette
princesse de Lorraine se laissait voir sur le devant du carrosse de Mme de
Pompadour.»
[93] Souvenirs et Portraits par M. de Lévis. Boisson 1813.—Correspondance de Mme
du Deffand, vol. II.
[94] Lettres de la marquise du Deffand, vol. III.
[95] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[96] Galerie des dames françaises pour servir de suite à la Galerie des états généraux.
Londres, 1790. Desdemona.
[97] Lettres inédites de la marquise de Créqui. Introduction par M. Sainte-Beuve.—
Vie de la princesse de Poix née Beauvau, par la vicomtesse de Noailles. Lahure,
1855.
[98] Lettres nouvelles de Mlle de Lespinasse. Maradan, 1820.
[99] Lettres de Mlle de Lespinasse. Collin, 1809, vol. II.
[100] Correspondance de Voltaire. Lequien, 1823, vol. XIV.
[101] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[102] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[103] Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.—Lettres, vol. I.
[104] Le Conseil des lanternes.
[105] Préface de la comédie des Philosophes.
par la marquise de G....
[86] Correspondance de Mme du Deffand, 1809.
[87] Correspondance littéraire, par la Harpe. Verdière, 1823, vol. I.
[88] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859, vol I.
[89] Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol. Londres, 1750.
[90] Lettres de la marquise du Deffand, vol. 2 et 3.
[91] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[92] Walpole a tracé de Mme de Mirepoix ce portrait sévère dans sa vérité: «Elle a de
la lecture, mais elle le montre rarement, et son goût est parfait. Elle a des manières
froides, mais très-polies, et elle sait même dissimuler l'orgueil du sang lorrain, sans
l'oublier jamais. Personne, en France, ne connaît mieux le monde et personne n'est si
bien avec le roi. Elle est fausse, artificieuse et insinuante outre mesure quand son
intérêt le demande, mais elle est aussi indolente et peureuse. Elle n'a jamais eu
d'autres passions que le jeu et elle y perd toujours. Le seul fruit de son assiduité à la
cour et de toute une vie d'artifice est l'argent qu'elle tire du roi pour payer ses dettes
et en contracter de nouvelles dont elle se débarrasse aussitôt qu'elle peut. Elle a
affiché la dévotion pour devenir dame du palais de la reine, et le lendemain cette
princesse de Lorraine se laissait voir sur le devant du carrosse de Mme de
Pompadour.»
[93] Souvenirs et Portraits par M. de Lévis. Boisson 1813.—Correspondance de Mme
du Deffand, vol. II.
[94] Lettres de la marquise du Deffand, vol. III.
[95] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.
[96] Galerie des dames françaises pour servir de suite à la Galerie des états généraux.
Londres, 1790. Desdemona.
[97] Lettres inédites de la marquise de Créqui. Introduction par M. Sainte-Beuve.—
Vie de la princesse de Poix née Beauvau, par la vicomtesse de Noailles. Lahure,
1855.
[98] Lettres nouvelles de Mlle de Lespinasse. Maradan, 1820.
[99] Lettres de Mlle de Lespinasse. Collin, 1809, vol. II.
[100] Correspondance de Voltaire. Lequien, 1823, vol. XIV.
[101] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[102] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[103] Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.—Lettres, vol. I.
[104] Le Conseil des lanternes.
[105] Préface de la comédie des Philosophes.
Page 303
[106] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[107] Paris, Versailles et les Provinces. Paris, 1823, vol. I.
[108] Mémoires d'un père pour servir à l'instruction de ses enfants, par Marmontel.
Paris, an XIII, vol. II.
[109] La Galerie des dames françoises. Herminie.
[110] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[111] Lettres de la marquise du Deffand, vol. II.
[112] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[113] Correspondance secrète, par Métra, vol. VII.
[114] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[115] La duchesse de Mazarin laissa à sa mort un des plus riches mobiliers du siècle.
Il fallut deux ventes pour le disperser. La première avait lieu le 10 décembre 1781 et
était ainsi annoncée: «Catalogue raisonné des marbres, jaspes, agates, porcelaines
enrichies, laques, beaux meubles... formant le cabinet de Mme la duchesse de
Mazarin... par J.-D.-P. Lebrun.» La seconde avait lieu le 27 juillet 1784: «Notice
d'objets rares et précieux provenant de la succession de Mme la duchesse de
Mazarin.» Ce goût des choses de luxe, des riches jolités, était du reste héréditaire
dans la famille. C'était la duchesse de Valentinois, la fille de la duchesse de Mazarin,
qui paraissait en 1778 à Longchamps, dans un carrosse de porcelaine.
[116] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[117]L'énumération des contredanses du dix-huitième siècle ne finirait pas. Le
Répertoire du bal ou Théorie pratique des contredanses, par le sieur de la Cuisse,
maître de danse, 1762, donne, pour quelques années seulement: la Marquise,—la
Mienne,—l'Originale,—l'Intime,—le Tambourin de Daquin,—la Bonne Foy,—les
Moulinets brisés,—la Dubois,—les Amusements de Clichy,—la Fleury, ou
Amusements de Nancy,—les Festes de Paphos,—la Bonne Année,—la Baudri,—les
Babillardes,—la Belotte,—la Cocotte,—les Jolis Garçons,—la Strasbourgeoise,—
la Nouvelle Cascade de Saint-Cloud,—la Trop Courte,—les Caprices,—les Plaisirs
grecs,—la Clairon,—la Coaslin,—la Marseillaise,—la Rosalie,—les Échos de
Passy,—la Roucouleuse,—les Quatre Vents,—la Gardel,—la Tigrée,—la
Promenade de Mesdames, etc., etc., sans compter les nouvelles contredanses
allemandes.
[118] Almanach dansant, ou Positions et Attitudes de l'Allemande, par Guillaume,
maître de danse. Paris, 1770.—Principes d'Allemande, par M. Dubois de l'Opéra.
Paris, à l'hôtel des Pompes.
[119] La Parisienne en province. Amsterdam, 1769.—Les Jeux de la petite Thalie, par
de Moissy. Paris, 1769. Le Menuet et l'Allemande.
[120] La Galerie des dames françoises. Briséis.
[121] Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel Bouillon au sujet des récréations de M.
de Castries, ou de la danse de l'ours. A Bouillon, 1783.
[107] Paris, Versailles et les Provinces. Paris, 1823, vol. I.
[108] Mémoires d'un père pour servir à l'instruction de ses enfants, par Marmontel.
Paris, an XIII, vol. II.
[109] La Galerie des dames françoises. Herminie.
[110] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[111] Lettres de la marquise du Deffand, vol. II.
[112] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[113] Correspondance secrète, par Métra, vol. VII.
[114] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[115] La duchesse de Mazarin laissa à sa mort un des plus riches mobiliers du siècle.
Il fallut deux ventes pour le disperser. La première avait lieu le 10 décembre 1781 et
était ainsi annoncée: «Catalogue raisonné des marbres, jaspes, agates, porcelaines
enrichies, laques, beaux meubles... formant le cabinet de Mme la duchesse de
Mazarin... par J.-D.-P. Lebrun.» La seconde avait lieu le 27 juillet 1784: «Notice
d'objets rares et précieux provenant de la succession de Mme la duchesse de
Mazarin.» Ce goût des choses de luxe, des riches jolités, était du reste héréditaire
dans la famille. C'était la duchesse de Valentinois, la fille de la duchesse de Mazarin,
qui paraissait en 1778 à Longchamps, dans un carrosse de porcelaine.
[116] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[117]L'énumération des contredanses du dix-huitième siècle ne finirait pas. Le
Répertoire du bal ou Théorie pratique des contredanses, par le sieur de la Cuisse,
maître de danse, 1762, donne, pour quelques années seulement: la Marquise,—la
Mienne,—l'Originale,—l'Intime,—le Tambourin de Daquin,—la Bonne Foy,—les
Moulinets brisés,—la Dubois,—les Amusements de Clichy,—la Fleury, ou
Amusements de Nancy,—les Festes de Paphos,—la Bonne Année,—la Baudri,—les
Babillardes,—la Belotte,—la Cocotte,—les Jolis Garçons,—la Strasbourgeoise,—
la Nouvelle Cascade de Saint-Cloud,—la Trop Courte,—les Caprices,—les Plaisirs
grecs,—la Clairon,—la Coaslin,—la Marseillaise,—la Rosalie,—les Échos de
Passy,—la Roucouleuse,—les Quatre Vents,—la Gardel,—la Tigrée,—la
Promenade de Mesdames, etc., etc., sans compter les nouvelles contredanses
allemandes.
[118] Almanach dansant, ou Positions et Attitudes de l'Allemande, par Guillaume,
maître de danse. Paris, 1770.—Principes d'Allemande, par M. Dubois de l'Opéra.
Paris, à l'hôtel des Pompes.
[119] La Parisienne en province. Amsterdam, 1769.—Les Jeux de la petite Thalie, par
de Moissy. Paris, 1769. Le Menuet et l'Allemande.
[120] La Galerie des dames françoises. Briséis.
[121] Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel Bouillon au sujet des récréations de M.
de Castries, ou de la danse de l'ours. A Bouillon, 1783.
Page 304
[122] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.
[123] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[124] Paris, Versailles, etc., vol. II.
[125] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[126] Lettres de Mme du Deffand, vol. 1.
[127] Mémoires de la République des lettres, vol. III, V, XIX.
[128] La Galerie des dames françoises. Cléonice.
[129] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[130] Mémoires de Mme du Hausset. Baudouin, 1824.
[131] Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.
[132] Mémoires du comte Alexandre de Tilly. Heideloff, 1830, vol. I. Préface.
[133] Portraits et Caractères, par Sénac de Meilhan. Dentu, 1813.
[134] Mélanges extraits des manuscrits de Mme Necker. Pougens, an VI, vol. II.
[135] Lettres de Mme de Deffand, vol. III.
[136] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[137] Correspondance secrète, vol. X.
[138] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[139] Lettres de Mme de Créqui. Potier, 1856.
[140] Mémoires de la République des lettres. Lettre de feu Mme la comtesse de Tessé.
[141] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. Buisson, 1793, vol. VIII.—Mémoires
de Favart, 1808, vol. III.
[142] Lettres de Mme du Deffand, vol. IV.
[143] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.
[144] Les Bijoux indiscrets. Au Monomotapa.
[145] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.
[146] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[147] Correspondance secrète, vol. VI.
[148] Mémoires de Marmontel, vol. III.
[149] Revue rétrospective, vol. III.
[150] Lettres de Mme du Deffand, vol. I.
[151] La Comtesse de Rochefort et ses Amis, par Louis de Loménie, Paris, 1870.
[123] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[124] Paris, Versailles, etc., vol. II.
[125] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[126] Lettres de Mme du Deffand, vol. 1.
[127] Mémoires de la République des lettres, vol. III, V, XIX.
[128] La Galerie des dames françoises. Cléonice.
[129] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[130] Mémoires de Mme du Hausset. Baudouin, 1824.
[131] Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.
[132] Mémoires du comte Alexandre de Tilly. Heideloff, 1830, vol. I. Préface.
[133] Portraits et Caractères, par Sénac de Meilhan. Dentu, 1813.
[134] Mélanges extraits des manuscrits de Mme Necker. Pougens, an VI, vol. II.
[135] Lettres de Mme de Deffand, vol. III.
[136] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[137] Correspondance secrète, vol. X.
[138] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[139] Lettres de Mme de Créqui. Potier, 1856.
[140] Mémoires de la République des lettres. Lettre de feu Mme la comtesse de Tessé.
[141] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. Buisson, 1793, vol. VIII.—Mémoires
de Favart, 1808, vol. III.
[142] Lettres de Mme du Deffand, vol. IV.
[143] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.
[144] Les Bijoux indiscrets. Au Monomotapa.
[145] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.
[146] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[147] Correspondance secrète, vol. VI.
[148] Mémoires de Marmontel, vol. III.
[149] Revue rétrospective, vol. III.
[150] Lettres de Mme du Deffand, vol. I.
[151] La Comtesse de Rochefort et ses Amis, par Louis de Loménie, Paris, 1870.
Page 305
[152] Mémoires de Marmontel, vol. III.
[153] Mémoires secrets de d'Allonville, vol. I.
[154] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. III.
[155] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[156] Nouveaux Synonymes français. Moutard, 1785.
[157] Adèle et Théodore, vol. II.
[158] Souvenirs et portraits, par M. de Lévis.
[159] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt.
Charpentier, 1877.
[160] Mélanges de Mme Necker, vol. III.
[161] Mélanges de Mme de Necker, vol. II.
[162] Portraits et caractères, par Sénac de Meilhan.
[163] Mémoires de Hénault. La table de Bernard, d'après le témoignage de Barbier,
coûtait par an, pour le dîner seulement, 150,000 livres.
[164] Les trois virtuoses de ce concert représentés par Watteau étaient le flûtiste
Antoine, le chanteur italien Paccini, la chanteuse d'Argenon. Mathieu Marais nous
apprend que Mlle d'Argenon, qui chantait d'une manière très-remarquable, était une
nièce du peintre Lafosse qui habitait chez Crozat; c'était un concert de musique
italienne établi par Mme de Prie, qui avait choisi soixante auditeurs qui devaient
donner 400 livres par an.
[165] Notice sur les femmes illustres, 1769.
[166] L'Ami des femmes, 1758. Annotation manuscrite de Jamet.
[167] «Avez-vous lu les Deux Éloges?—Ah! mon Dieu! le petit Cossé est mort, c'est
une désolation!—M. de Clermont qui vient de perdre sa femme!—Hé bien! madame,
et M. Chambonneau qui doit reprendre la sienne; mais c'est affreux!—A propos, on
dit qu'on vient de nommer deux dames à Mme Élisabeth. Si je le sais!—Bon! ne
voilà-t-il pas que je viens de me faire écrire chez Mme de Boucherolles!—Soupez-
vous par hasard chez Mme de la Reynière?» Telle était, d'après Walpole, la
sténographie de la conversation du monde quintessencié de Paris, le 9 septembre
1775, à midi moins un quart.
[168] Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.—Mémoires de Mme de Genlis,
vol. I.—Nini, le délicat mouleur de Chaumont, a fait, en 1769, du buste de Suzanne
Jarente de la Reynière, le chef-d'œuvre de ses médaillons en terre cuite.
[169] Dans le monde de la finance Métra cite encore les fins dîners de Mme Herbert et
de Mme Chanteclair, dîners que faisaient plus rares, en 1775, la résiliation de leurs
baux de ferme et l'établissement des voitures publiques remplaçant les coches.
[170] Correspondance de Grimm, vol. XI.
[153] Mémoires secrets de d'Allonville, vol. I.
[154] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. III.
[155] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[156] Nouveaux Synonymes français. Moutard, 1785.
[157] Adèle et Théodore, vol. II.
[158] Souvenirs et portraits, par M. de Lévis.
[159] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt.
Charpentier, 1877.
[160] Mélanges de Mme Necker, vol. III.
[161] Mélanges de Mme de Necker, vol. II.
[162] Portraits et caractères, par Sénac de Meilhan.
[163] Mémoires de Hénault. La table de Bernard, d'après le témoignage de Barbier,
coûtait par an, pour le dîner seulement, 150,000 livres.
[164] Les trois virtuoses de ce concert représentés par Watteau étaient le flûtiste
Antoine, le chanteur italien Paccini, la chanteuse d'Argenon. Mathieu Marais nous
apprend que Mlle d'Argenon, qui chantait d'une manière très-remarquable, était une
nièce du peintre Lafosse qui habitait chez Crozat; c'était un concert de musique
italienne établi par Mme de Prie, qui avait choisi soixante auditeurs qui devaient
donner 400 livres par an.
[165] Notice sur les femmes illustres, 1769.
[166] L'Ami des femmes, 1758. Annotation manuscrite de Jamet.
[167] «Avez-vous lu les Deux Éloges?—Ah! mon Dieu! le petit Cossé est mort, c'est
une désolation!—M. de Clermont qui vient de perdre sa femme!—Hé bien! madame,
et M. Chambonneau qui doit reprendre la sienne; mais c'est affreux!—A propos, on
dit qu'on vient de nommer deux dames à Mme Élisabeth. Si je le sais!—Bon! ne
voilà-t-il pas que je viens de me faire écrire chez Mme de Boucherolles!—Soupez-
vous par hasard chez Mme de la Reynière?» Telle était, d'après Walpole, la
sténographie de la conversation du monde quintessencié de Paris, le 9 septembre
1775, à midi moins un quart.
[168] Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.—Mémoires de Mme de Genlis,
vol. I.—Nini, le délicat mouleur de Chaumont, a fait, en 1769, du buste de Suzanne
Jarente de la Reynière, le chef-d'œuvre de ses médaillons en terre cuite.
[169] Dans le monde de la finance Métra cite encore les fins dîners de Mme Herbert et
de Mme Chanteclair, dîners que faisaient plus rares, en 1775, la résiliation de leurs
baux de ferme et l'établissement des voitures publiques remplaçant les coches.
[170] Correspondance de Grimm, vol. XI.
Page 306
[171] Galerie des dames françoises. Félicie.—Il y a un joli portrait de Mme
Lecoulteux de Moley, gravé par Augustin de Saint-Aubin en 1776, d'après un dessin
de Cochin. Le même Cochin a dessiné un portrait de l'ancienne chanteuse en tête
d'un recueil de morceaux de musique, où son joli profil est enfermé dans un
médaillon appuyé contre un forte-piano au-dessous duquel des Amours déchiffrent
de la musique et jouent du violon et du basson. Ce dernier portrait a été gravé par
Nicollet.
[172] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.—Mémoires de Marmontel, vol. I.
[173] Dans ce siècle où la toilette tient une si grande place dans la vie de la femme, où
l'éclat du teint est en si grand honneur, où sa fraîcheur, la fraîcheur d'un teint de
couvent est si appréciée, si recherchée, que la vieille maréchale de Clérambaut
n'affronte jamais l'air extérieur sans un loup de velours sur le visage,—il existe,
indépendamment du blanc et du rouge, mille pâtes, mille essences, toutes sortes
d'eaux pour l'embellissement et la conservation du teint. C'est le baume blanc; c'est
l'eau pour rendre la peau de la face vermeille, l'eau pour blanchir, l'eau pour les teints
grossiers, l'eau pour nourrir et laver les teints corrodés, l'eau pour faire pâlir
lorsqu'on est trop rouge, l'eau de chair admirable pour les teints jaunes et bilieux,
l'eau pour conserver le teint fin des personnes maigres, enfin l'eau «pour rendre le
visage comme à vingt ans». Viennent ensuite les eaux et les laits contre les rides, les
tannes, les rousseurs, les rougeurs, les boutons, le hâle du soleil et du froid, puis les
mouchoirs de Vénus, les bandeaux pénétrés de cire vierge qui lissent et purifient la
peau du front; on va jusqu'à faire suer des feuilles d'or dans un limon exposé au feu
pour donner au visage «un lustre surnaturel». N'oublions point la pommade pour
effacer les marques de la petite vérole, et en remplir les creux, pommade qui succède
à cette Eau de beauté, inventée par le parfumeur du roi d'Angleterre, donnant au
teint, à la gorge un air de fraîcheur naturel, rendant le rouge couleur de chair et
enlevant à la peau par le lavage toute trace de petite vérole (Mercure, 1722). Et pour
les cheveux, pour les dents, pour les ongles, etc., c'étaient autant de recettes, autant
de baumes, d'onguents, de petits pots, de flacons.—Voyez la Toilette de Vénus,
extrait du Médecin des Dames ou l'Art de les conserver en santé. Paris, 1771, et la
Toilette de Flore.
[174] Les Mille et Une Folies, par M. N... Londres, 1785.—Le Colporteur, histoire
morale et critique par Chevrier. Londres, l'an de la Vérité 1774.—Le Nouvel
Abailard, ou Lettres d'un singe, aux Indes, 1763.—Ces Messieurs et ces Dames à
leur toilette.—Qu'en dit l'abbé! dessiné par Lavreince, gravé par Delaunay; la
Toilette, peinte par Baudouin, gravée par Ponce; le Lever, gravé par Massard.—
Tableau de Paris (par Mercier). Amsterdam, 1783, vol. VI.
[175] Les Lauriers ecclésiastiques, ou Campagnes de l'abbé T... à Luxuropolis, 1777.
[176] Correspondance secrète, par Métra, vol. II.
[177] Voyez les planches de Baudouin, les planches de Freudeberg, pour le Monument
du costume physique et moral de la fin du dix-huitième siècle; la Femme de
chambre, par Cochin, et la Jolie Femme de chambre, publiée chez Aveline.
[178] Les Contemporaines, vol. I.
[179] Les Illustres Françoises, vol. III.
Lecoulteux de Moley, gravé par Augustin de Saint-Aubin en 1776, d'après un dessin
de Cochin. Le même Cochin a dessiné un portrait de l'ancienne chanteuse en tête
d'un recueil de morceaux de musique, où son joli profil est enfermé dans un
médaillon appuyé contre un forte-piano au-dessous duquel des Amours déchiffrent
de la musique et jouent du violon et du basson. Ce dernier portrait a été gravé par
Nicollet.
[172] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.—Mémoires de Marmontel, vol. I.
[173] Dans ce siècle où la toilette tient une si grande place dans la vie de la femme, où
l'éclat du teint est en si grand honneur, où sa fraîcheur, la fraîcheur d'un teint de
couvent est si appréciée, si recherchée, que la vieille maréchale de Clérambaut
n'affronte jamais l'air extérieur sans un loup de velours sur le visage,—il existe,
indépendamment du blanc et du rouge, mille pâtes, mille essences, toutes sortes
d'eaux pour l'embellissement et la conservation du teint. C'est le baume blanc; c'est
l'eau pour rendre la peau de la face vermeille, l'eau pour blanchir, l'eau pour les teints
grossiers, l'eau pour nourrir et laver les teints corrodés, l'eau pour faire pâlir
lorsqu'on est trop rouge, l'eau de chair admirable pour les teints jaunes et bilieux,
l'eau pour conserver le teint fin des personnes maigres, enfin l'eau «pour rendre le
visage comme à vingt ans». Viennent ensuite les eaux et les laits contre les rides, les
tannes, les rousseurs, les rougeurs, les boutons, le hâle du soleil et du froid, puis les
mouchoirs de Vénus, les bandeaux pénétrés de cire vierge qui lissent et purifient la
peau du front; on va jusqu'à faire suer des feuilles d'or dans un limon exposé au feu
pour donner au visage «un lustre surnaturel». N'oublions point la pommade pour
effacer les marques de la petite vérole, et en remplir les creux, pommade qui succède
à cette Eau de beauté, inventée par le parfumeur du roi d'Angleterre, donnant au
teint, à la gorge un air de fraîcheur naturel, rendant le rouge couleur de chair et
enlevant à la peau par le lavage toute trace de petite vérole (Mercure, 1722). Et pour
les cheveux, pour les dents, pour les ongles, etc., c'étaient autant de recettes, autant
de baumes, d'onguents, de petits pots, de flacons.—Voyez la Toilette de Vénus,
extrait du Médecin des Dames ou l'Art de les conserver en santé. Paris, 1771, et la
Toilette de Flore.
[174] Les Mille et Une Folies, par M. N... Londres, 1785.—Le Colporteur, histoire
morale et critique par Chevrier. Londres, l'an de la Vérité 1774.—Le Nouvel
Abailard, ou Lettres d'un singe, aux Indes, 1763.—Ces Messieurs et ces Dames à
leur toilette.—Qu'en dit l'abbé! dessiné par Lavreince, gravé par Delaunay; la
Toilette, peinte par Baudouin, gravée par Ponce; le Lever, gravé par Massard.—
Tableau de Paris (par Mercier). Amsterdam, 1783, vol. VI.
[175] Les Lauriers ecclésiastiques, ou Campagnes de l'abbé T... à Luxuropolis, 1777.
[176] Correspondance secrète, par Métra, vol. II.
[177] Voyez les planches de Baudouin, les planches de Freudeberg, pour le Monument
du costume physique et moral de la fin du dix-huitième siècle; la Femme de
chambre, par Cochin, et la Jolie Femme de chambre, publiée chez Aveline.
[178] Les Contemporaines, vol. I.
[179] Les Illustres Françoises, vol. III.
Page 307
[180] Angola, vol. I.
[181] Mémoires de Mme Roland, publiés par Barrière, vol. I.
[182] Correspondance secrète, vol. IX.
[183] Les Illustres Françoises, vol. III.
[184] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[185] Lettres de Mlle Aïssé. Préface par M. Sainte-Beuve.
[186] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XIII.
[187] Contes moraux de Marmontel. Merlin, 1765, vol. II.
[188] Cabinet des modes, 1786.
[189] L'heure du dîner remonte dans le dix-huitième siècle d'une heure à quatre. Cette
dernière heure de quatre heures gêne les vieilles gens habitués aux heures du
commencement du siècle et font refuser à Mme de Créqui les dîners de Mme Necker.
[190] Angola, vol. II.
[191] Le Livre des quatre couleurs.—Angola, vol. I.
[192] Lettres juives. La Haye, 1742, vol. I.
[193] Mercure de France, juillet 1721.
[194] Le Livre à la mode, en Europe, chez les libraires, 100070060.
[195] Tableau de Paris (par Mercier), vol. VII.
[196] Les Portraits à la mode, les Remparts de Paris, dessinés par Saint-Aubin,
gravés par Courtois et Duclos.
[197] Déclaration de la mode portant règlement pour les promenades des boulevards.
[198] Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI.
[199] Adèle et Théodore.
[200] Mémoires de la République des lettres, vol. XXX.
[201] Id., vol. XXVI.
[202] Abrégé du Journal de Paris, vol. III.
[203] Mémoires de la République des lettres, vol. II.
[204] Correspondance secrète, vol. XVI.
[205] Éloge philosophique de l'impertinence; ouvrage posthume de M. de Bractéole, à
Abdère, 1788.
[206] Souvenirs par M. de Lévis.
[207] Les Numéros. Amsterdam, 1782, vol. I.
[181] Mémoires de Mme Roland, publiés par Barrière, vol. I.
[182] Correspondance secrète, vol. IX.
[183] Les Illustres Françoises, vol. III.
[184] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[185] Lettres de Mlle Aïssé. Préface par M. Sainte-Beuve.
[186] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XIII.
[187] Contes moraux de Marmontel. Merlin, 1765, vol. II.
[188] Cabinet des modes, 1786.
[189] L'heure du dîner remonte dans le dix-huitième siècle d'une heure à quatre. Cette
dernière heure de quatre heures gêne les vieilles gens habitués aux heures du
commencement du siècle et font refuser à Mme de Créqui les dîners de Mme Necker.
[190] Angola, vol. II.
[191] Le Livre des quatre couleurs.—Angola, vol. I.
[192] Lettres juives. La Haye, 1742, vol. I.
[193] Mercure de France, juillet 1721.
[194] Le Livre à la mode, en Europe, chez les libraires, 100070060.
[195] Tableau de Paris (par Mercier), vol. VII.
[196] Les Portraits à la mode, les Remparts de Paris, dessinés par Saint-Aubin,
gravés par Courtois et Duclos.
[197] Déclaration de la mode portant règlement pour les promenades des boulevards.
[198] Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI.
[199] Adèle et Théodore.
[200] Mémoires de la République des lettres, vol. XXX.
[201] Id., vol. XXVI.
[202] Abrégé du Journal de Paris, vol. III.
[203] Mémoires de la République des lettres, vol. II.
[204] Correspondance secrète, vol. XVI.
[205] Éloge philosophique de l'impertinence; ouvrage posthume de M. de Bractéole, à
Abdère, 1788.
[206] Souvenirs par M. de Lévis.
[207] Les Numéros. Amsterdam, 1782, vol. I.
Page 308
[208] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[209] Mémoires et Journal du marquis d'Argenson. Jannet, 1857, vol. I.
[210] Les Dîners de M. Guillaume, 1788.
[211] Correspondance secrète, vol. XVIII.
[212] Mémoires du comte de Maurepas. Buisson, 1792, vol. I.
[213] Mémoires de Diderot. Paris, Garnier, 1841, vol. I.
[214] Lettres de Mlle Aïssé.—En 1777, le goût de l'enluminure et du vernissage des
estampes reprenait aux femmes, et l'on ne faisait sa cour à la duchesse et à la
présidente, dit Métra, qu'en lui apportant une boîte de couleurs.
[215] Journal historique de Barbier, vol. III.
[216] Déclaration de la mode.
[217] Lettres d'Horace Walpole, Paris, 1818.
[218] Journal de Collé. Paris, 1805, vol. III.
[219] Angola, vol. I.
[220] Cette mode n'était que renouvelée; car déjà en 1718 les carmélites offraient à la
mère du Régent un sac à nœuds. (Lettres de la duchesse d'Orléans.)
[221] Lettres de Mme *** à une de ses amies sur les spectacles, 1745.
[222] Mémoires de Mme de Genlis, vol. X. Dictionnaire des étiquettes.
[223] Correspondance de Grimm, vol. VIII.
[224] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[225] Id., vol. VIII.
[226] Les Dangers du monde. Théâtre de société, par Mme de Genlis.
[227] Ah! quel conte!
[228] Correspondance de Grimm, vol. XIII.
[229] Tableau de Paris (par Mercier), vol. II et X.
[230] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[231] Le Babillard, chez Jean-François Bastien, 1778, vol. I.
[232] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[233] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.
[234] Correspondance de Grimm, vol. X.
[235] Correspondance secrète, vol. II.
[209] Mémoires et Journal du marquis d'Argenson. Jannet, 1857, vol. I.
[210] Les Dîners de M. Guillaume, 1788.
[211] Correspondance secrète, vol. XVIII.
[212] Mémoires du comte de Maurepas. Buisson, 1792, vol. I.
[213] Mémoires de Diderot. Paris, Garnier, 1841, vol. I.
[214] Lettres de Mlle Aïssé.—En 1777, le goût de l'enluminure et du vernissage des
estampes reprenait aux femmes, et l'on ne faisait sa cour à la duchesse et à la
présidente, dit Métra, qu'en lui apportant une boîte de couleurs.
[215] Journal historique de Barbier, vol. III.
[216] Déclaration de la mode.
[217] Lettres d'Horace Walpole, Paris, 1818.
[218] Journal de Collé. Paris, 1805, vol. III.
[219] Angola, vol. I.
[220] Cette mode n'était que renouvelée; car déjà en 1718 les carmélites offraient à la
mère du Régent un sac à nœuds. (Lettres de la duchesse d'Orléans.)
[221] Lettres de Mme *** à une de ses amies sur les spectacles, 1745.
[222] Mémoires de Mme de Genlis, vol. X. Dictionnaire des étiquettes.
[223] Correspondance de Grimm, vol. VIII.
[224] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[225] Id., vol. VIII.
[226] Les Dangers du monde. Théâtre de société, par Mme de Genlis.
[227] Ah! quel conte!
[228] Correspondance de Grimm, vol. XIII.
[229] Tableau de Paris (par Mercier), vol. II et X.
[230] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[231] Le Babillard, chez Jean-François Bastien, 1778, vol. I.
[232] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[233] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.
[234] Correspondance de Grimm, vol. X.
[235] Correspondance secrète, vol. II.
Page 309
[236] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
[237] Mémoires de la République des lettres, vol. II.
[238] Correspondance de Grimm, vol. IX et X.
[239] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
[240] Id., vol. IV.
[241] Correspondance de Grimm, vol. XII.
[242] Id., vol. IV.
[243] Mémoires de la République des lettres, vol. XIII.
[244] Ibid., vol., I.
[245] Correspondance secrète, vol. II.
[246] Quelquefois les grandes dames et leurs tenants se donnaient le plaisir de jouer
pour un petit public d'admirateurs, dans une salle louée, où l'on montait un théâtre.
Je copie dans un recueil de pièces manuscrites qui m'a été communiqué par M.
Claudin et qui porte l'ex libris de la bibliothèque du président Hénault, ce curieux
compte-rendu écrit par le président en tête du Jaloux de soi-même:
«Cette pièce a été représentée le 20 août 1740. On choisit pour cela une salle aux
Porcherons, où l'on construisit un théâtre tout à fait galant; il ne devoit y avoir qu'un
très-petit nombre de spectateurs, et il n'y avoit, en effet, que Mme la duchesse de
Saint-Pierre, Mme la maréchale de Villars, Mme de Flamarens, M. de Céreste et M.
d'Argental.
«La pièce commença par une espèce de prologue fort court qui rouloit sur le secret
que nous exigions de nos spectateurs. C'étoit M. de Pont-de-Veyle, habillé en Pythie,
qui chantoit la parodie de la Pythie de Bellérophon, accompagné par Rebel et
Francœur, qui composoient seuls notre orchestre; on y joignit depuis l'abbé pour
jouer du violoncelle.»
A la fin de cette pièce: le Jaloux de lui-même, on lit:
«Après la comédie, il y eut un ballet composé par M. le marquis de Clermont
d'Amboise et dansé par lui, par M. de Clermont son fils, et par Mme la duchesse de
Luxembourg. Après le divertissement il y eut une parade exécutée par Mlle Quinault,
M. de Pont-de-Veyle, M. d'Ussé et M. de Forcalquier. Cette même pièce fut jouée
une seconde fois dans une salle que l'on avoit louée aux Porcherons; elle fut suivie
d'une comédie composée par M. le comte de Forcalquier, intitulée l'Homme du bel
air, en trois actes. MM. de Rupelmonde et de la Marche y jouèrent pour la première
fois; la pièce est très-bien écrite et amusa beaucoup. Il y eut un ballet dans lequel on
chanta le vaudeville suivant.....
«Après ce divertissement, M. de Pont-de-Veyle se présenta à la porte de la salle en
habit d'opérateur et demanda qu'il lui fût permis d'étaler sa boutique et de vendre ses
drogues. Il n'eut pas de peine à obtenir cette permission. Il monta sur le théâtre, et là,
secondé par M. de Forcalquier, habillé en Arlequin et dont la figure et le jeu furent
d'autant plus admirables qu'assurément ce n'est pas son genre, ils trouvèrent le secret
[237] Mémoires de la République des lettres, vol. II.
[238] Correspondance de Grimm, vol. IX et X.
[239] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
[240] Id., vol. IV.
[241] Correspondance de Grimm, vol. XII.
[242] Id., vol. IV.
[243] Mémoires de la République des lettres, vol. XIII.
[244] Ibid., vol., I.
[245] Correspondance secrète, vol. II.
[246] Quelquefois les grandes dames et leurs tenants se donnaient le plaisir de jouer
pour un petit public d'admirateurs, dans une salle louée, où l'on montait un théâtre.
Je copie dans un recueil de pièces manuscrites qui m'a été communiqué par M.
Claudin et qui porte l'ex libris de la bibliothèque du président Hénault, ce curieux
compte-rendu écrit par le président en tête du Jaloux de soi-même:
«Cette pièce a été représentée le 20 août 1740. On choisit pour cela une salle aux
Porcherons, où l'on construisit un théâtre tout à fait galant; il ne devoit y avoir qu'un
très-petit nombre de spectateurs, et il n'y avoit, en effet, que Mme la duchesse de
Saint-Pierre, Mme la maréchale de Villars, Mme de Flamarens, M. de Céreste et M.
d'Argental.
«La pièce commença par une espèce de prologue fort court qui rouloit sur le secret
que nous exigions de nos spectateurs. C'étoit M. de Pont-de-Veyle, habillé en Pythie,
qui chantoit la parodie de la Pythie de Bellérophon, accompagné par Rebel et
Francœur, qui composoient seuls notre orchestre; on y joignit depuis l'abbé pour
jouer du violoncelle.»
A la fin de cette pièce: le Jaloux de lui-même, on lit:
«Après la comédie, il y eut un ballet composé par M. le marquis de Clermont
d'Amboise et dansé par lui, par M. de Clermont son fils, et par Mme la duchesse de
Luxembourg. Après le divertissement il y eut une parade exécutée par Mlle Quinault,
M. de Pont-de-Veyle, M. d'Ussé et M. de Forcalquier. Cette même pièce fut jouée
une seconde fois dans une salle que l'on avoit louée aux Porcherons; elle fut suivie
d'une comédie composée par M. le comte de Forcalquier, intitulée l'Homme du bel
air, en trois actes. MM. de Rupelmonde et de la Marche y jouèrent pour la première
fois; la pièce est très-bien écrite et amusa beaucoup. Il y eut un ballet dans lequel on
chanta le vaudeville suivant.....
«Après ce divertissement, M. de Pont-de-Veyle se présenta à la porte de la salle en
habit d'opérateur et demanda qu'il lui fût permis d'étaler sa boutique et de vendre ses
drogues. Il n'eut pas de peine à obtenir cette permission. Il monta sur le théâtre, et là,
secondé par M. de Forcalquier, habillé en Arlequin et dont la figure et le jeu furent
d'autant plus admirables qu'assurément ce n'est pas son genre, ils trouvèrent le secret
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d'amuser pendant plus d'une heure et demie, par le récit de tout ce qu'il y avoit de
merveilleux dans le cours de ses voyages. Ensuite il distribua ses drogues à tout le
monde, c'est-à-dire qu'il donna des petites boites dont chacune renfermoit un
vaudeville applicable à la personne qui le recevoit. Cette scène fut extrêmement
divertissante par la chaleur et le comique des deux acteurs; et M. de Pont-de-Veyle
eut lieu d'être content de la joie et des rires continuels que l'on donna à tout ce que
son imagination lui fournit. La fête fut terminée par des présents de rubans que M.
de Pont-de-Veyle et M. de Forcalquier avoient enfermés dans des boites et qu'ils
jetèrent à toutes les femmes de chambre et à tous les valets de chambre, et par des
poignées de dragées qui volèrent dans la salle pour le peuple qui étoit en grande
affluence; car les représentations, qui avoient commencé par un très-petit nombre de
spectateurs, se trouvoient comblées de monde, quelques précautions qu'on eût prises
pour l'empêcher. On s'étoit trop bien trouvé de cette espèce de fête pour ne pas
demander aux acteurs de vouloir bien continuer à en donner de nouvelles. En effet,
on représenta le Baron d'Albierac quinze jours après, suivi d'un divertissement et
terminé par le Baron de la Crasse, où M. de Pont-de-Veyle joignit quelques scènes
de sa façon. On se proposoit de donner bientôt après de nouvelles comédies; mais
des incommodités survenues en firent différer la représentation, et ce ne fut qu'au
bout d'un mois que l'on se rassembla pour jouer deux comédies, chacune en trois
actes, l'une de M. Duchastel, intitulée Zayde et l'autre, la Petite Maison. La première
pièce est prise d'un roman intitulé la Belle Grecque, qui venoit de paroistre, et M.
Duchastel avoit su tirer du sujet un bien meilleur parti que dom Prévost, auteur du
roman. Mme de Rochefort, dans le rôle de Zayde, fit répandre bien des larmes; Mme
de Luxembourg fut charmante, habillée à la turque, dans le rôle de Fatime; M. de
Forcalquier se surpassa dans le rôle de Florimond, amant de Zayde; et M. Duchastel,
auteur de la pièce, représenta avec un très-grand succès le rôle d'Alcippe, rival de
Florimond. Après cette pièce on joua la Petite Maison. Le succès du Jaloux de lui-
même m'avoit porté à composer cette nouvelle comédie. Il y avoit une difficulté à
surmonter: c'étoit le déguisement de Mme de Rochefort en homme. Cela suspendit
quelque temps l'idée de la donner. Mais enfin on imagina une espèce d'habillement
qui accorda la décence avec l'illusion nécessaire pour le plaisir des spectateurs.»
Acteurs représentant dans la Petite Maison:
Julie. Mme de Rochefort déguisée en homme.
Cidalise. Mme de Luxembourg.
Araminte. Mme du Deffand.
Phrosine.
Javotte.
Valère. M. de Forcalquier.
Clitandre. M. d'Ussé.
Mathurin. M. de Pont-de-Veyle.
La Montagne. M. de Clermont.
[247] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XI et XII.
[248] Les bals de l'Opéra, qui commençaient alors à la fête de Saint-Martin,
s'ouvraient à onze heures du soir et fermaient à six heures du matin. L'entrée était de
six livres. Leur succès était tel à la fin du siècle que l'Opéra donnait l'été des après-
merveilleux dans le cours de ses voyages. Ensuite il distribua ses drogues à tout le
monde, c'est-à-dire qu'il donna des petites boites dont chacune renfermoit un
vaudeville applicable à la personne qui le recevoit. Cette scène fut extrêmement
divertissante par la chaleur et le comique des deux acteurs; et M. de Pont-de-Veyle
eut lieu d'être content de la joie et des rires continuels que l'on donna à tout ce que
son imagination lui fournit. La fête fut terminée par des présents de rubans que M.
de Pont-de-Veyle et M. de Forcalquier avoient enfermés dans des boites et qu'ils
jetèrent à toutes les femmes de chambre et à tous les valets de chambre, et par des
poignées de dragées qui volèrent dans la salle pour le peuple qui étoit en grande
affluence; car les représentations, qui avoient commencé par un très-petit nombre de
spectateurs, se trouvoient comblées de monde, quelques précautions qu'on eût prises
pour l'empêcher. On s'étoit trop bien trouvé de cette espèce de fête pour ne pas
demander aux acteurs de vouloir bien continuer à en donner de nouvelles. En effet,
on représenta le Baron d'Albierac quinze jours après, suivi d'un divertissement et
terminé par le Baron de la Crasse, où M. de Pont-de-Veyle joignit quelques scènes
de sa façon. On se proposoit de donner bientôt après de nouvelles comédies; mais
des incommodités survenues en firent différer la représentation, et ce ne fut qu'au
bout d'un mois que l'on se rassembla pour jouer deux comédies, chacune en trois
actes, l'une de M. Duchastel, intitulée Zayde et l'autre, la Petite Maison. La première
pièce est prise d'un roman intitulé la Belle Grecque, qui venoit de paroistre, et M.
Duchastel avoit su tirer du sujet un bien meilleur parti que dom Prévost, auteur du
roman. Mme de Rochefort, dans le rôle de Zayde, fit répandre bien des larmes; Mme
de Luxembourg fut charmante, habillée à la turque, dans le rôle de Fatime; M. de
Forcalquier se surpassa dans le rôle de Florimond, amant de Zayde; et M. Duchastel,
auteur de la pièce, représenta avec un très-grand succès le rôle d'Alcippe, rival de
Florimond. Après cette pièce on joua la Petite Maison. Le succès du Jaloux de lui-
même m'avoit porté à composer cette nouvelle comédie. Il y avoit une difficulté à
surmonter: c'étoit le déguisement de Mme de Rochefort en homme. Cela suspendit
quelque temps l'idée de la donner. Mais enfin on imagina une espèce d'habillement
qui accorda la décence avec l'illusion nécessaire pour le plaisir des spectateurs.»
Acteurs représentant dans la Petite Maison:
Julie. Mme de Rochefort déguisée en homme.
Cidalise. Mme de Luxembourg.
Araminte. Mme du Deffand.
Phrosine.
Javotte.
Valère. M. de Forcalquier.
Clitandre. M. d'Ussé.
Mathurin. M. de Pont-de-Veyle.
La Montagne. M. de Clermont.
[247] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XI et XII.
[248] Les bals de l'Opéra, qui commençaient alors à la fête de Saint-Martin,
s'ouvraient à onze heures du soir et fermaient à six heures du matin. L'entrée était de
six livres. Leur succès était tel à la fin du siècle que l'Opéra donnait l'été des après-
Page 311
soupers, bals masqués, précédés de sérénades. (Mémoires de la République des
lettres, vol. XXIII.)
[249] Les Préparatifs du bal, peints par Detroy, gravés par Beauvariet.
[250] Angola.—Le Grelot.
[251] Le Babillard, vol. I.
[252] Correspondance secrète, vol XI.
[253] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[254] Cabinet des modes.
[255] Angola.—Déclaration de la mode.
[256] Tableau de Paris (par Mercier). vol. V et VII.
[257] Les Dangers du monde. Théâtre à l'usage des jeunes personnes, par Mme de
Genlis.
[258] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[259] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[260] Angola, vol. I.
[261] Correspondance secrète, passim.
[262] Correspondance secrète, vol. VII.
[263] Choix de chansons mises en musique par M. de Laborde. Paris, Delormel,
1773.
[264] Correspondance secrète, vol. II.
[265] Entretiens du Palais-Royal. Paris, Buisson, 1786.
[266] Voyez la planche de Queverdo dédiée à M. le comte de Saint-Marc.
[267] Les Contemporaines, par Rétif, passim.
[268] Le Tailleur pour femmes, dessiné par Cochin.
[269] Voyez dans d'Argenson la façon dont il est reçu par Mme de Prie à sa toilette.
[270] Mémoires de Richelieu, vol. VIII.
[271] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859, vol. I.
[272] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[273] Mémoires de la République des lettres, vol. V.
[274] Correspondance secrète, vol. VIII.
[275] Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI.
lettres, vol. XXIII.)
[249] Les Préparatifs du bal, peints par Detroy, gravés par Beauvariet.
[250] Angola.—Le Grelot.
[251] Le Babillard, vol. I.
[252] Correspondance secrète, vol XI.
[253] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[254] Cabinet des modes.
[255] Angola.—Déclaration de la mode.
[256] Tableau de Paris (par Mercier). vol. V et VII.
[257] Les Dangers du monde. Théâtre à l'usage des jeunes personnes, par Mme de
Genlis.
[258] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[259] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[260] Angola, vol. I.
[261] Correspondance secrète, passim.
[262] Correspondance secrète, vol. VII.
[263] Choix de chansons mises en musique par M. de Laborde. Paris, Delormel,
1773.
[264] Correspondance secrète, vol. II.
[265] Entretiens du Palais-Royal. Paris, Buisson, 1786.
[266] Voyez la planche de Queverdo dédiée à M. le comte de Saint-Marc.
[267] Les Contemporaines, par Rétif, passim.
[268] Le Tailleur pour femmes, dessiné par Cochin.
[269] Voyez dans d'Argenson la façon dont il est reçu par Mme de Prie à sa toilette.
[270] Mémoires de Richelieu, vol. VIII.
[271] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859, vol. I.
[272] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[273] Mémoires de la République des lettres, vol. V.
[274] Correspondance secrète, vol. VIII.
[275] Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI.
Page 312
[276] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[277] Souvenirs de Félicie.
[278] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Paris, 1859, vol. II.
[279] Contes moraux de Marmontel. Merlin, 1765, vol. I. Le Scrupule.
[280] La Réunion des Amours, par Marivaux, 1731.
[281] La Nuit et le Moment, ou les Matines de Cythère. Collection complète des
œuvres de Crébillon le fils. Londres, 1772, vol. I.
[282] Bibliothèque des petits maîtres pour servir à l'histoire du bon ton et de
l'extrêmement bonne compagnie. Au Palais-Royal, chez la Petite Lolo, marchande
de galanteries, à la Frivolité, 1742.
[283] Dialogue entre l'Amour et la Vérité. Mercure de France, mars 1720.
[284] Mémoires de Besenval.
[285] Les Égarements du cœur et de l'esprit, ou Mémoires de M. de Mellcourt.
Œuvres de Crébillon le fils, vol. I.
[286] Contes moraux de Marmontel, 1765, vol. I. L'Heureux Divorce.
[287] Œuvres de Marivaux. Paris, 1830, vol. IX. Le Spectateur français.
[288] Correspondance de Mme du Deffand.—Mémoires d'un voyageur qui se repose,
par Dutens.
[289] Œuvres de Marivaux, vol. IX. Pièces détachées. Première Lettre de M. de M.
contenant une aventure.
[290] Œuvres de Marivaux, vol. IX.
[291] Les Confessions du comte de ***, par feu M. Duclos. Amsterdam, 1776, vol. I.
[292] Mémoires de M. le duc de Lauzun. Paris, 1822.
[293]Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le prince de Ligne).
Dresde, 1795-1811, vol. VIII.
[294] Contes moraux par Marmontel, 1765, vol. I. Tout ou rien.
[295] Le Sopha.—Œuvres complètes de Dorat. 1764-1789. Point de lendemain.
[296] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la cour. Paris, 1727.
[297] Adèle et Théodore.
[298] Dialogues moraux d'un petit maître philosophe et d'une femme raisonnable.
Londres, 1774.
[299] La Coterie des Antifaçonniers. A Bruxelles, 1739.—Histoire de la Félicité.
Amsterdam, 1741.—L'Isle de la Félicité. A Babiole, 1746.—Formulaire du
cérémonial en usage dans l'ordre de la Félicité, 1745.
[277] Souvenirs de Félicie.
[278] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Paris, 1859, vol. II.
[279] Contes moraux de Marmontel. Merlin, 1765, vol. I. Le Scrupule.
[280] La Réunion des Amours, par Marivaux, 1731.
[281] La Nuit et le Moment, ou les Matines de Cythère. Collection complète des
œuvres de Crébillon le fils. Londres, 1772, vol. I.
[282] Bibliothèque des petits maîtres pour servir à l'histoire du bon ton et de
l'extrêmement bonne compagnie. Au Palais-Royal, chez la Petite Lolo, marchande
de galanteries, à la Frivolité, 1742.
[283] Dialogue entre l'Amour et la Vérité. Mercure de France, mars 1720.
[284] Mémoires de Besenval.
[285] Les Égarements du cœur et de l'esprit, ou Mémoires de M. de Mellcourt.
Œuvres de Crébillon le fils, vol. I.
[286] Contes moraux de Marmontel, 1765, vol. I. L'Heureux Divorce.
[287] Œuvres de Marivaux. Paris, 1830, vol. IX. Le Spectateur français.
[288] Correspondance de Mme du Deffand.—Mémoires d'un voyageur qui se repose,
par Dutens.
[289] Œuvres de Marivaux, vol. IX. Pièces détachées. Première Lettre de M. de M.
contenant une aventure.
[290] Œuvres de Marivaux, vol. IX.
[291] Les Confessions du comte de ***, par feu M. Duclos. Amsterdam, 1776, vol. I.
[292] Mémoires de M. le duc de Lauzun. Paris, 1822.
[293]Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le prince de Ligne).
Dresde, 1795-1811, vol. VIII.
[294] Contes moraux par Marmontel, 1765, vol. I. Tout ou rien.
[295] Le Sopha.—Œuvres complètes de Dorat. 1764-1789. Point de lendemain.
[296] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la cour. Paris, 1727.
[297] Adèle et Théodore.
[298] Dialogues moraux d'un petit maître philosophe et d'une femme raisonnable.
Londres, 1774.
[299] La Coterie des Antifaçonniers. A Bruxelles, 1739.—Histoire de la Félicité.
Amsterdam, 1741.—L'Isle de la Félicité. A Babiole, 1746.—Formulaire du
cérémonial en usage dans l'ordre de la Félicité, 1745.
Page 313
[300] Mémoires de la République des lettres, vol. XIX.
[301] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[302] Mémoires de Tilly, vol. I.
[303] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le prince de Ligne), vol.
XX.
[304] Mémoires de d'Argenson. Jannet, vol. I.
[305] Mémoires de Richelieu, vol. II.
[306] Mémoires de Richelieu, vol. VI.
[307] Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.
[308] Correspondance secrète, vol. X.
[309] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[310] Mémoires de Tilly, vol. II.
[311] Œuvres complètes de Crébillon le fils. Le Hasard du coin du feu.—La Nuit et le
Moment.
[312] Œuvres complètes de Crébillon le fils, passim.
[313] Le Grelot ou les etc. Londres, 1781.
[314] Les Confessions du comte de ***, par Duclos.
[315] Œuvres complètes de M. de Chevrier. Londres, chez l'éternel Jean Nourse, l'an
de la vérité, 1774.
[316] Œuvres de Crébillon le fils.
[317] C'est une curieuse histoire que ces amours de Crébillon et de Mlle de Stafford.
Le succès des romans de Crébillon fils à Londres est tel qu'une jeune Anglaise, d'une
naissance distinguée, vivant très-retirée et par là-dessus très-dévote, se monte la tête
pour l'écrivain et que, pour le voir, elle fait le voyage de Paris. Elle rencontre l'auteur
du Sopha chez Mme de Sainte-Maure, en tombe subitement amoureuse, l'épouse
secrètement et renonce pour lui à son nom, à sa famille, à sa patrie. Crébillon vit à
Paris dans la plus grande retraite en même temps que dans l'union la plus parfaite
avec cette créature, douce, aimante, sensée, laide et louche, peu riche et vivant d'une
pension de mille écus que lui faisait mylord Stafford et qu'il payait comme et quand
il pouvait. Un garçon, l'unique enfant né de la liaison du romancier et de l'Anglaise,
avant que les mauvais propos des parents de la demoiselle eussent fait déclarer le
mariage, mourait en 1750, et la mère était morte avant l'année 1771.
(Correspondance de Grimm, vol. VII. Journal et Mémoires de Collé, vol. I.)
[318] Lettres Mlle de Aïssé à Mme Calandrini. Paris, 1816.
[319] Lettres de Mlle de Lespinasse. Paris, Collin, 1809.—Nouvelles Lettres de Mlle
de Lespinasse. Paris, Maradan, 1820.
[301] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[302] Mémoires de Tilly, vol. I.
[303] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le prince de Ligne), vol.
XX.
[304] Mémoires de d'Argenson. Jannet, vol. I.
[305] Mémoires de Richelieu, vol. II.
[306] Mémoires de Richelieu, vol. VI.
[307] Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.
[308] Correspondance secrète, vol. X.
[309] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[310] Mémoires de Tilly, vol. II.
[311] Œuvres complètes de Crébillon le fils. Le Hasard du coin du feu.—La Nuit et le
Moment.
[312] Œuvres complètes de Crébillon le fils, passim.
[313] Le Grelot ou les etc. Londres, 1781.
[314] Les Confessions du comte de ***, par Duclos.
[315] Œuvres complètes de M. de Chevrier. Londres, chez l'éternel Jean Nourse, l'an
de la vérité, 1774.
[316] Œuvres de Crébillon le fils.
[317] C'est une curieuse histoire que ces amours de Crébillon et de Mlle de Stafford.
Le succès des romans de Crébillon fils à Londres est tel qu'une jeune Anglaise, d'une
naissance distinguée, vivant très-retirée et par là-dessus très-dévote, se monte la tête
pour l'écrivain et que, pour le voir, elle fait le voyage de Paris. Elle rencontre l'auteur
du Sopha chez Mme de Sainte-Maure, en tombe subitement amoureuse, l'épouse
secrètement et renonce pour lui à son nom, à sa famille, à sa patrie. Crébillon vit à
Paris dans la plus grande retraite en même temps que dans l'union la plus parfaite
avec cette créature, douce, aimante, sensée, laide et louche, peu riche et vivant d'une
pension de mille écus que lui faisait mylord Stafford et qu'il payait comme et quand
il pouvait. Un garçon, l'unique enfant né de la liaison du romancier et de l'Anglaise,
avant que les mauvais propos des parents de la demoiselle eussent fait déclarer le
mariage, mourait en 1750, et la mère était morte avant l'année 1771.
(Correspondance de Grimm, vol. VII. Journal et Mémoires de Collé, vol. I.)
[318] Lettres Mlle de Aïssé à Mme Calandrini. Paris, 1816.
[319] Lettres de Mlle de Lespinasse. Paris, Collin, 1809.—Nouvelles Lettres de Mlle
de Lespinasse. Paris, Maradan, 1820.
Page 314
[320] Un personnage ridicule, nommé Balot, et connu par ses comparaisons
malheureuses, disait en 1748, en parlant de la guérison du cancer de Mme de la
Popelinière: «Ces guérisons sont assez communes; j'ai connu des femmes qui
avaient des glandes, enfin qui avaient le sein comme un sac de cavagnole.» Métra
nous apprend que le médecin à la mode pour les maladies du sein des femmes était
le bourreau de Paris.
[321] Lettres autographes de Mme de la Popelinière à Richelieu, conservées à la
bibliothèque de Rouen. Collection Leber.
[322] A ces amours un livre tout nouvellement publié: Correspondance de la comtesse
de Sabran avec le comte de Boufflers ajoute un tendre et passionné chapitre, un
chapitre que raconte mieux que toute parole cet adieu de la fin d'une lettre: «Adieu,
mon époux, mon amant, mon ami, mon univers, mon âme, mon Dieu!»
[323] Lettres écrites en 1786 et 1787. Paris, Benjamin Duprat, 1838.
[324] Souvenirs de Félicie.
[325] Mémoires de Mme Campan. Baudouin, 1822, vol. III.
[326] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol III.
[327] Le Parallèle vivant des deux sexes. Dufour, 1769.
[328] Tableaux de la vie, ou les Mœurs du dix-huitième siècle. A Neuwied.
[329] Éloge de l'impertinence.
[330] Les Mœurs. 1755.
[331] Mémoires de Mme d'Epinay, vol. I.
[332] Dissertation sur ce qu'il convient de faire pour faire diminuer le lait des femmes
de Paris. 1763.
[333] Mercure de France. Janvier, 1720.
[334] Du reste, l'allaitement par les parisiennes n'eut pas tout le succès que s'en étaient
promis les partisans de Rousseau. Les femmes ne prenant que le plus aisé de leur
rôle de nourrices, il arrivait qu'un grand nombre d'enfants nourris avec un sang âcre
et échauffé périssaient, et que les médecins étaient obligés de défendre aux femmes
de nourrir. Les Contemporaines, vol. VI. La belle laide.
[335] Mémoires d'un père, par Marmontel. Paris, an XIII.
[336] Éloges de Mme Geoffrin, par M. Morellet, Thomas et d'Alembert. Nicole, 1812.
[337] Mémoires de Mme de Genlis, passim.
[338] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[339] Œuvres complètes du M. de Chevrier. Londres, chez l'éternel Jean Nourse, l'an
de la vérité 1774.
[340] Dialogues moraux d'un petit maître philosophe.
malheureuses, disait en 1748, en parlant de la guérison du cancer de Mme de la
Popelinière: «Ces guérisons sont assez communes; j'ai connu des femmes qui
avaient des glandes, enfin qui avaient le sein comme un sac de cavagnole.» Métra
nous apprend que le médecin à la mode pour les maladies du sein des femmes était
le bourreau de Paris.
[321] Lettres autographes de Mme de la Popelinière à Richelieu, conservées à la
bibliothèque de Rouen. Collection Leber.
[322] A ces amours un livre tout nouvellement publié: Correspondance de la comtesse
de Sabran avec le comte de Boufflers ajoute un tendre et passionné chapitre, un
chapitre que raconte mieux que toute parole cet adieu de la fin d'une lettre: «Adieu,
mon époux, mon amant, mon ami, mon univers, mon âme, mon Dieu!»
[323] Lettres écrites en 1786 et 1787. Paris, Benjamin Duprat, 1838.
[324] Souvenirs de Félicie.
[325] Mémoires de Mme Campan. Baudouin, 1822, vol. III.
[326] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol III.
[327] Le Parallèle vivant des deux sexes. Dufour, 1769.
[328] Tableaux de la vie, ou les Mœurs du dix-huitième siècle. A Neuwied.
[329] Éloge de l'impertinence.
[330] Les Mœurs. 1755.
[331] Mémoires de Mme d'Epinay, vol. I.
[332] Dissertation sur ce qu'il convient de faire pour faire diminuer le lait des femmes
de Paris. 1763.
[333] Mercure de France. Janvier, 1720.
[334] Du reste, l'allaitement par les parisiennes n'eut pas tout le succès que s'en étaient
promis les partisans de Rousseau. Les femmes ne prenant que le plus aisé de leur
rôle de nourrices, il arrivait qu'un grand nombre d'enfants nourris avec un sang âcre
et échauffé périssaient, et que les médecins étaient obligés de défendre aux femmes
de nourrir. Les Contemporaines, vol. VI. La belle laide.
[335] Mémoires d'un père, par Marmontel. Paris, an XIII.
[336] Éloges de Mme Geoffrin, par M. Morellet, Thomas et d'Alembert. Nicole, 1812.
[337] Mémoires de Mme de Genlis, passim.
[338] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[339] Œuvres complètes du M. de Chevrier. Londres, chez l'éternel Jean Nourse, l'an
de la vérité 1774.
[340] Dialogues moraux d'un petit maître philosophe.
Page 315
[341] Contes moraux de Marmontel. Merlin, vol. II.
[342] Tableaux de la bonne compagnie. Paris, 1787.
[343] Œuvres de Dancourt, 1742, vol. II. La Femme d'intrigue.
[344] Paris, Versailles et les Provinces. 1823, vol. III.
[345] Collection complète des œuvres de M. de Crébillon le fils. Londres, 1772, vol.
VII. Lettres de la duchesse de *** au duc ***.
[346] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. XIV.
[347] Revue rétrospective, vol. XIV. Journal de Paris.
[348] Journal de Barbier, vol. I.
[349] Contes moraux de Marmontel, vol. II. La Bonne Mère.
[350] Mémoires de Richelieu, vol. V.—Revue rétrospective, vol. XIII. Journal de
Paris, 1722.
[351] Œuvres de Chevrier, vol. III.
[352] Id.
[353] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[354] Mémoire de Jean-Baptiste de Trémolet de Montpezat, marquis de Montmoirac,
contre dame Olympe de Saint-Auban.
[355] Lettres de Mlle Aïssé.
[356] Œuvres de Chevrier, vol. II.
[357] Correspondance secrète, vol. II.
[358] Mémoires de la République des lettres, vol. V.
[359] Tableau de Paris, vol. XII.
[360] Mémoires de la République des lettres, vol. XXIX.
[361] Lettres juives, vol. I.
[362] Mémoires de Mme de Genlis. Dictionnaire des étiquettes.—Les deuils, diminués
de moitié par l'ordonnance de 1716, étaient, pendant toute la durée du dix-huitième
siècle, pour une femme qui perdait son mari, d'un an et six semaines; elle portait
quatre mois et demi le manteau, la robe et le jupon d'étamine, quatre mois et demi la
crêpe et la laine, trois mois la soie et la gaze et six semaines le demi-deuil. (Cabinet
des modes, 1786.)
[363] Mémoires de la République des lettres, vol. VIII.
[364] Correspondance secrète, vol. IX.
[365] Revue rétrospective, vol. XV. Journal de Paris.
[342] Tableaux de la bonne compagnie. Paris, 1787.
[343] Œuvres de Dancourt, 1742, vol. II. La Femme d'intrigue.
[344] Paris, Versailles et les Provinces. 1823, vol. III.
[345] Collection complète des œuvres de M. de Crébillon le fils. Londres, 1772, vol.
VII. Lettres de la duchesse de *** au duc ***.
[346] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. XIV.
[347] Revue rétrospective, vol. XIV. Journal de Paris.
[348] Journal de Barbier, vol. I.
[349] Contes moraux de Marmontel, vol. II. La Bonne Mère.
[350] Mémoires de Richelieu, vol. V.—Revue rétrospective, vol. XIII. Journal de
Paris, 1722.
[351] Œuvres de Chevrier, vol. III.
[352] Id.
[353] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[354] Mémoire de Jean-Baptiste de Trémolet de Montpezat, marquis de Montmoirac,
contre dame Olympe de Saint-Auban.
[355] Lettres de Mlle Aïssé.
[356] Œuvres de Chevrier, vol. II.
[357] Correspondance secrète, vol. II.
[358] Mémoires de la République des lettres, vol. V.
[359] Tableau de Paris, vol. XII.
[360] Mémoires de la République des lettres, vol. XXIX.
[361] Lettres juives, vol. I.
[362] Mémoires de Mme de Genlis. Dictionnaire des étiquettes.—Les deuils, diminués
de moitié par l'ordonnance de 1716, étaient, pendant toute la durée du dix-huitième
siècle, pour une femme qui perdait son mari, d'un an et six semaines; elle portait
quatre mois et demi le manteau, la robe et le jupon d'étamine, quatre mois et demi la
crêpe et la laine, trois mois la soie et la gaze et six semaines le demi-deuil. (Cabinet
des modes, 1786.)
[363] Mémoires de la République des lettres, vol. VIII.
[364] Correspondance secrète, vol. IX.
[365] Revue rétrospective, vol. XV. Journal de Paris.
Page 316
[366] Tableau de Paris, vol. XII.
[367] Les Illustres Françoises, vol. III.
[368] Voyez les gravures d'après Chardin: Le Benedicite, la Toilette du matin, la
Bonne Éducation, la Maîtresse d'école, la Mère laborieuse, etc.
[369] Mémoires de Mme Roland publiés par Barrière, vol. I.—Le Catéchisme à Saint-
Sulpice, peint par Baudouin, gravé par Moitte.
[370] État ou Tableau de la ville de Paris, par de Jèze. Paris, Prault, 1761.
[371] Mémoires de Maurepas, vol. II.—Mémoires de la République des lettres, vol.
VI.
[372] Lettres inédites de Mlle Phlipon adressées aux demoiselles Cannet, de 1772 à
1780, publiées par Breuil, 1841.
[373] Journal historique de Barbier, vol. IV.
[374] Paris tel qu'il était avant la révolution, par M. Thiéry. Paris, an IV, vol. I.
[375] Œuvres de Chevrier, vol. III.
[376] Mémoires de Mme Roland, vol. I.
[377] Paris en miniature d'après les dessins d'un nouvel Argus. Londres, 1784.
[378] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Cannet.
[379] Mémoires de Mme Roland, vol. I.
[380] Les Illustres Françoises, vol. II.—Les Contemporaines, vol. VIII.
[381] Revue rétrospective, vol. IX.
[382] Les Illustres Françoises, vol. II.
[383] Les Illustres Françoises, vol. II.
[384] Mémoires de Mme Roland, vol. I.
[385] Lettres inédites de Mlle Phlipon.—Les Parisiennes, vol. II.
[386] Œuvres de d'Aguesseau, vol. I.
[387] L'Éducation sèche et rebutante, peinte par Ch. Coypel, gravée par Desplaces.
[388] Voici la peinture que tracent, des bourgeoises, les Bijoux indiscrets, «Je vis des
bourgeoises que je trouvais dissimulées, fières de leur beauté, toutes grimpées sur le
ton de l'honneur et toujours obsédées par des maris sauvages et brutaux ou par
certains pieds plats de cousins qui faisaient des jours entiers les passionnés auprès de
leurs cousines, survenant perpétuellement, dérangeant un rendez-vous, se fourrant
dans la conversation.»
[389] Tableau de Paris, vol. III.—Les Nouvelles Femmes. Genève, 1761.
[390] Les Parisiennes, vol. I.
[367] Les Illustres Françoises, vol. III.
[368] Voyez les gravures d'après Chardin: Le Benedicite, la Toilette du matin, la
Bonne Éducation, la Maîtresse d'école, la Mère laborieuse, etc.
[369] Mémoires de Mme Roland publiés par Barrière, vol. I.—Le Catéchisme à Saint-
Sulpice, peint par Baudouin, gravé par Moitte.
[370] État ou Tableau de la ville de Paris, par de Jèze. Paris, Prault, 1761.
[371] Mémoires de Maurepas, vol. II.—Mémoires de la République des lettres, vol.
VI.
[372] Lettres inédites de Mlle Phlipon adressées aux demoiselles Cannet, de 1772 à
1780, publiées par Breuil, 1841.
[373] Journal historique de Barbier, vol. IV.
[374] Paris tel qu'il était avant la révolution, par M. Thiéry. Paris, an IV, vol. I.
[375] Œuvres de Chevrier, vol. III.
[376] Mémoires de Mme Roland, vol. I.
[377] Paris en miniature d'après les dessins d'un nouvel Argus. Londres, 1784.
[378] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Cannet.
[379] Mémoires de Mme Roland, vol. I.
[380] Les Illustres Françoises, vol. II.—Les Contemporaines, vol. VIII.
[381] Revue rétrospective, vol. IX.
[382] Les Illustres Françoises, vol. II.
[383] Les Illustres Françoises, vol. II.
[384] Mémoires de Mme Roland, vol. I.
[385] Lettres inédites de Mlle Phlipon.—Les Parisiennes, vol. II.
[386] Œuvres de d'Aguesseau, vol. I.
[387] L'Éducation sèche et rebutante, peinte par Ch. Coypel, gravée par Desplaces.
[388] Voici la peinture que tracent, des bourgeoises, les Bijoux indiscrets, «Je vis des
bourgeoises que je trouvais dissimulées, fières de leur beauté, toutes grimpées sur le
ton de l'honneur et toujours obsédées par des maris sauvages et brutaux ou par
certains pieds plats de cousins qui faisaient des jours entiers les passionnés auprès de
leurs cousines, survenant perpétuellement, dérangeant un rendez-vous, se fourrant
dans la conversation.»
[389] Tableau de Paris, vol. III.—Les Nouvelles Femmes. Genève, 1761.
[390] Les Parisiennes, vol. I.
Page 317
[391] Œuvres de Marivaux. Pièces détachées.
[392] Les Contemporaines, vol. XVIII.
[393] La Vie de Marianne, par Marivaux.
[394] Les Confessions du comte de ***, vol. I.
[395] Tableau de Paris, vol. I.
[396] Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel de Bouillon.—Les Contemporaines,
vol. XXVI.
[397] Rétif de la Bretonne, dans les Mariées de Paris, assure avoir vu rue Saint-
Jacques la fille d'un boulanger, qui apportait quinze mille livres de dot à un mercier,
en dépenser huit en robes et en bijoux. Il assure avoir connu rue Saint-Honoré la
prétendue d'un bijoutier qui préleva sur la fortune de son mari vingt mille livres pour
sa parure sous prétexte qu'il fallait briller dans sa boutique; elle alla à l'autel couverte
de diamants. (Les Parisiennes, vol. II.)
[398] Dans ce mariage entre Mlle Jouanne et M. Trudon fils, possesseur de la
manufacture de bougies au village d'Antoni, les présents faits à la demoiselle en
bijoux consistaient en: 1o une montre d'or garnie en diamants; 2o un étui d'or garni
en diamants; 3o une boîte à mouches garnie en diamants; 4o une tabatière de cristal
de roche garnie en or; 5o deux couteaux à manche d'or dont un pour la viande et
l'autre pour le fruit; 6o des boucles d'oreilles de diamants de la somme de six mille
livres; 7o une applique de diamants avec la croix branlante; 8o une bague de
diamants; 9o des bracelets, des boucles à souliers, des agrafes de corps, aussi de
diamants; 10o un trousseau des plus complets, et de très-belles dentelles, et trois
robes dont la première, qui était en gros de Tours, avait coûté quarante livres l'aune
et la seconde trente. Elle recevait une bourse de mariage de deux cents louis. Le
repas de noces coûtait trois mille livres, et l'on mettait à chacun des cierges de
l'offrande quatre louis: Hardy fait la remarque qu'au mariage du duc de Chartres avec
Mlle de Penthièvre il n'en avait été mis que cinq. (Journal de Hardy, Bibliothèque
imp., M. S. F., 1886.)
[399] Procès d'adultère contre la femme Boudin.
[400] Les Parisiennes, vol. I.
[401] Les Nouvelles Femmes. Genève, 1761.—Éloge de l'Impertinence.—Tableau de
Paris, vol. III.
[402] Vie privée du maréchal de Richelieu, contenant ses amours et ses intrigues.
Paris, Buisson, 1791, vol. III.
[403] M. Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, publié par lui-même, imprimé à la
maison, 1779. Parties I à VI.
[404] Dans ses Mélanges militaires et sentimentaires le prince de Ligne dit que les
femmes du peuple de Paris étaient la terreur des étrangers; et parmi ces femmes il
cite surtout les poissardes pour l'engueulement desquelles la police avait alors une
sorte de tolérance. Les poissardes tiraient de leur première place avec les
charbonniers, dans les corporations de la populace, un orgueil qui, toujours un peu
enflammé par une topette de sacré chien, se dépensait en un dégoisement d'injures
[392] Les Contemporaines, vol. XVIII.
[393] La Vie de Marianne, par Marivaux.
[394] Les Confessions du comte de ***, vol. I.
[395] Tableau de Paris, vol. I.
[396] Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel de Bouillon.—Les Contemporaines,
vol. XXVI.
[397] Rétif de la Bretonne, dans les Mariées de Paris, assure avoir vu rue Saint-
Jacques la fille d'un boulanger, qui apportait quinze mille livres de dot à un mercier,
en dépenser huit en robes et en bijoux. Il assure avoir connu rue Saint-Honoré la
prétendue d'un bijoutier qui préleva sur la fortune de son mari vingt mille livres pour
sa parure sous prétexte qu'il fallait briller dans sa boutique; elle alla à l'autel couverte
de diamants. (Les Parisiennes, vol. II.)
[398] Dans ce mariage entre Mlle Jouanne et M. Trudon fils, possesseur de la
manufacture de bougies au village d'Antoni, les présents faits à la demoiselle en
bijoux consistaient en: 1o une montre d'or garnie en diamants; 2o un étui d'or garni
en diamants; 3o une boîte à mouches garnie en diamants; 4o une tabatière de cristal
de roche garnie en or; 5o deux couteaux à manche d'or dont un pour la viande et
l'autre pour le fruit; 6o des boucles d'oreilles de diamants de la somme de six mille
livres; 7o une applique de diamants avec la croix branlante; 8o une bague de
diamants; 9o des bracelets, des boucles à souliers, des agrafes de corps, aussi de
diamants; 10o un trousseau des plus complets, et de très-belles dentelles, et trois
robes dont la première, qui était en gros de Tours, avait coûté quarante livres l'aune
et la seconde trente. Elle recevait une bourse de mariage de deux cents louis. Le
repas de noces coûtait trois mille livres, et l'on mettait à chacun des cierges de
l'offrande quatre louis: Hardy fait la remarque qu'au mariage du duc de Chartres avec
Mlle de Penthièvre il n'en avait été mis que cinq. (Journal de Hardy, Bibliothèque
imp., M. S. F., 1886.)
[399] Procès d'adultère contre la femme Boudin.
[400] Les Parisiennes, vol. I.
[401] Les Nouvelles Femmes. Genève, 1761.—Éloge de l'Impertinence.—Tableau de
Paris, vol. III.
[402] Vie privée du maréchal de Richelieu, contenant ses amours et ses intrigues.
Paris, Buisson, 1791, vol. III.
[403] M. Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, publié par lui-même, imprimé à la
maison, 1779. Parties I à VI.
[404] Dans ses Mélanges militaires et sentimentaires le prince de Ligne dit que les
femmes du peuple de Paris étaient la terreur des étrangers; et parmi ces femmes il
cite surtout les poissardes pour l'engueulement desquelles la police avait alors une
sorte de tolérance. Les poissardes tiraient de leur première place avec les
charbonniers, dans les corporations de la populace, un orgueil qui, toujours un peu
enflammé par une topette de sacré chien, se dépensait en un dégoisement d'injures
Page 318
qui ne finissait pas, et qui ne respectait aucun rang, aucune puissance dans la société.
On connaît la phrase menaçante d'une harengère à la princesse Palatine, mère du
régent, lors de l'agio de la rue Quincampoix: «Je ne mangeons pas de papier, que ton
fils prenne garde à lui!» Ces femmes tiennent, pendant tout le siècle, à leur rudesse,
à leurs habitudes canailles, à leurs vêtements peuple, et en 1783 trois cents
poissardes ou femmes de la Halle attendaient à la sortie de Saint-Eustache une jeune
mariée de leur classe, qui s'était permis la frisure et les rubans d'une bourgeoise.
[405] Tableau de Paris, vol. IX.
[406] Rétif nous a conservé la formule d'invitation d'une de ces noces: «Le festin aura
lieu au Petit Gentilly, guinguette du Soleil d'Or; le lendemain sera à la générosité des
convives.» Les Contemporaines, vol. XXVII.—L'on trouve dans le quatrième chant
de la Pipe cassée une mise en scène assez vraie du repas des noces.
[407] Correspondance secrète, vol. IV.
[408] Journal historique de Barbier, vol. II.
[409] Chronique arétine, ou Recherches pour servir à l'histoire des mœurs du dix-
huitième siècle. A Caprée, 1789.
[410] Les Bagatelles morales. Londres, 1755.
[411] Amusements rhapsodi-poétiques. Les Porcherons.
[412] Les Contemporaines, vol. XV. La Fille à la mode.
[413] Rétif de la Bretonne nous apprend que les maîtresses couturière ne donnaient à
leurs ouvrières que de 10 à 12 sous par jour quand il était établi que leur nourriture,
leur logement, leur entretien, montaient à 20 sous. Il y avait des journées de femmes,
par exemple comme les journées d'une écosseuse de pois, qui étaient payées 8 sous.
[414] Causes du désordre public par un vrai citoyen. Avignon, 1784.
La même plainte se retrouve dans le Mariage de Figaro. «Marceline.... Est-il un
seul état pour les malheureuses filles? Elles avaient un droit naturel à toute la parure
des femmes: on y laisse former mille autres ouvriers de l'autre sexe.—Figaro: Ils
font broder jusqu'aux soldats!»
[415] Les Etrennes morales utiles aux jeunes gens élèvent à 40,000 le nombre des
filles que renfermait Paris; un autre livre porte à 60,000 ce nombre en y ajoutant
10,000 filles privilégiées, et parle de 22,000 contrats déposés chez les notaires en
1760, leur donnant un revenu annuel de dix millions.
[416] Les Contemporaines, vol. XXIII. La Jolie Fille tapissière.
[417] Deux estampes caricaturales du dix-huitième siècle nous représentent cette
exécution si cruelle pour la femme. Dans l'une sur le pas d'une porte donnant dans
une cour, un commissaire inflexible est imploré par une femme agenouillée pendant
qu'un garçon perruquier, armé d'un rasoir, fait tomber ses grandes boucles à terre.
Une brouette est déjà chargée des chevelures coupées. Sur les murs on lit des
affiches portant: Ordonnance de police concernant les femmes débauchées.
Nouveaux bonnets très-élégants pour les têtes rasées. Vente de cheveux.
On connaît la phrase menaçante d'une harengère à la princesse Palatine, mère du
régent, lors de l'agio de la rue Quincampoix: «Je ne mangeons pas de papier, que ton
fils prenne garde à lui!» Ces femmes tiennent, pendant tout le siècle, à leur rudesse,
à leurs habitudes canailles, à leurs vêtements peuple, et en 1783 trois cents
poissardes ou femmes de la Halle attendaient à la sortie de Saint-Eustache une jeune
mariée de leur classe, qui s'était permis la frisure et les rubans d'une bourgeoise.
[405] Tableau de Paris, vol. IX.
[406] Rétif nous a conservé la formule d'invitation d'une de ces noces: «Le festin aura
lieu au Petit Gentilly, guinguette du Soleil d'Or; le lendemain sera à la générosité des
convives.» Les Contemporaines, vol. XXVII.—L'on trouve dans le quatrième chant
de la Pipe cassée une mise en scène assez vraie du repas des noces.
[407] Correspondance secrète, vol. IV.
[408] Journal historique de Barbier, vol. II.
[409] Chronique arétine, ou Recherches pour servir à l'histoire des mœurs du dix-
huitième siècle. A Caprée, 1789.
[410] Les Bagatelles morales. Londres, 1755.
[411] Amusements rhapsodi-poétiques. Les Porcherons.
[412] Les Contemporaines, vol. XV. La Fille à la mode.
[413] Rétif de la Bretonne nous apprend que les maîtresses couturière ne donnaient à
leurs ouvrières que de 10 à 12 sous par jour quand il était établi que leur nourriture,
leur logement, leur entretien, montaient à 20 sous. Il y avait des journées de femmes,
par exemple comme les journées d'une écosseuse de pois, qui étaient payées 8 sous.
[414] Causes du désordre public par un vrai citoyen. Avignon, 1784.
La même plainte se retrouve dans le Mariage de Figaro. «Marceline.... Est-il un
seul état pour les malheureuses filles? Elles avaient un droit naturel à toute la parure
des femmes: on y laisse former mille autres ouvriers de l'autre sexe.—Figaro: Ils
font broder jusqu'aux soldats!»
[415] Les Etrennes morales utiles aux jeunes gens élèvent à 40,000 le nombre des
filles que renfermait Paris; un autre livre porte à 60,000 ce nombre en y ajoutant
10,000 filles privilégiées, et parle de 22,000 contrats déposés chez les notaires en
1760, leur donnant un revenu annuel de dix millions.
[416] Les Contemporaines, vol. XXIII. La Jolie Fille tapissière.
[417] Deux estampes caricaturales du dix-huitième siècle nous représentent cette
exécution si cruelle pour la femme. Dans l'une sur le pas d'une porte donnant dans
une cour, un commissaire inflexible est imploré par une femme agenouillée pendant
qu'un garçon perruquier, armé d'un rasoir, fait tomber ses grandes boucles à terre.
Une brouette est déjà chargée des chevelures coupées. Sur les murs on lit des
affiches portant: Ordonnance de police concernant les femmes débauchées.
Nouveaux bonnets très-élégants pour les têtes rasées. Vente de cheveux.
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La seconde qui porte pour titre: la Désolation des filles de joie, représente la
comparution devant le commissaire dont le secrétaire assis à une petite table écrit sur
un papier où on lit: Julie, Barbe, Louison. Des gardes françaises traînent devant le
tribunal de suppliantes femmes à hautes coiffures. Dans le fond, un tombereau
rempli de femmes à la tête rasée se dirige vers un vieux bâtiment au toit couvert de
chouettes sur lequel il y a: Maison de santé.
[418] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[419] Représentation à M. le lieutenant-général de police de Paris sur les courtisanes à
la mode et les demoiselles du bon ton, à Paris. De l'imprimerie d'une société de gens
ruinés par les femmes, 1762.
[420] Margot la ravaudeuse, par M. de M..... Hambourg, 1777.
[421] Étrennes morales utiles aux jeunes gens. A Lacédémone, pour la présente
année.
[422] Correspondance secrète, vol. VIII.
[423] Mémoires de la République des lettres, vol. XV.
[424] Représentation à M. le lieutenant-général.
[425] Correspondance secrète, vol. XIV.—Mélanges (par le prince de Ligne), vol.
XXVII.
[426] Lorsqu'une comédienne ou un comédien voulaient se marier, ils étaient obligés
de renoncer au théâtre. Mais il arrivait que, la renonciation faite, le premier
gentilhomme de la chambre envoyait à la nouvelle bénie un ordre du Roi de
remonter sur le théâtre, et l'actrice obéissait à l'ordre du Roi. L'archevêque de Paris
déclarait alors qu'il n'accorderait à aucun comédien ou comédienne la permission de
se marier, à moins que le marié ou la mariée ne lui apportassent une déclaration
signée par les quatre premiers gentilshommes de la chambre comme quoi ils ne lui
donneraient plus un ordre du Roi de remonter sur le théâtre. La permission fut ainsi
refusée à Molé et à Mlle d'Épinay, qui n'apportaient pas à l'archevêque la déclaration
signée de quatre gentilshommes. Il est vrai que, par l'intermédiaire d'amis, cette
permission, glissée au milieu d'autres, fut signée par l'archevêque de Paris sans
défiance; mais, instruit de la supercherie, l'archevêque, ne pouvant retirer le
sacrement, interdisait le prêtre qui avait donné la bénédiction nuptiale, pour qu'à
l'avenir son clergé, dans les cas de cette importance, ne s'en rapportât pas à une
permission signée. (Correspondance de Grimm, vol. VI.)
[427] Le Conservateur, ou Bibliothèque choisie. 1787, vol. I.
[428] Mercure de France. Août 1721.
[429] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
[430] Portrait de mademoiselle... (Mazarelli) par elle-même. Mercure de France,
mars 1751.
[431] Mémoire pour Mlle Claire Mazarelli, fille mineure, accusatrice contre le sieur
Lhomme, écuyer, ancien échevin de la ville de Paris et ses fils et complices accusés.
comparution devant le commissaire dont le secrétaire assis à une petite table écrit sur
un papier où on lit: Julie, Barbe, Louison. Des gardes françaises traînent devant le
tribunal de suppliantes femmes à hautes coiffures. Dans le fond, un tombereau
rempli de femmes à la tête rasée se dirige vers un vieux bâtiment au toit couvert de
chouettes sur lequel il y a: Maison de santé.
[418] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[419] Représentation à M. le lieutenant-général de police de Paris sur les courtisanes à
la mode et les demoiselles du bon ton, à Paris. De l'imprimerie d'une société de gens
ruinés par les femmes, 1762.
[420] Margot la ravaudeuse, par M. de M..... Hambourg, 1777.
[421] Étrennes morales utiles aux jeunes gens. A Lacédémone, pour la présente
année.
[422] Correspondance secrète, vol. VIII.
[423] Mémoires de la République des lettres, vol. XV.
[424] Représentation à M. le lieutenant-général.
[425] Correspondance secrète, vol. XIV.—Mélanges (par le prince de Ligne), vol.
XXVII.
[426] Lorsqu'une comédienne ou un comédien voulaient se marier, ils étaient obligés
de renoncer au théâtre. Mais il arrivait que, la renonciation faite, le premier
gentilhomme de la chambre envoyait à la nouvelle bénie un ordre du Roi de
remonter sur le théâtre, et l'actrice obéissait à l'ordre du Roi. L'archevêque de Paris
déclarait alors qu'il n'accorderait à aucun comédien ou comédienne la permission de
se marier, à moins que le marié ou la mariée ne lui apportassent une déclaration
signée par les quatre premiers gentilshommes de la chambre comme quoi ils ne lui
donneraient plus un ordre du Roi de remonter sur le théâtre. La permission fut ainsi
refusée à Molé et à Mlle d'Épinay, qui n'apportaient pas à l'archevêque la déclaration
signée de quatre gentilshommes. Il est vrai que, par l'intermédiaire d'amis, cette
permission, glissée au milieu d'autres, fut signée par l'archevêque de Paris sans
défiance; mais, instruit de la supercherie, l'archevêque, ne pouvant retirer le
sacrement, interdisait le prêtre qui avait donné la bénédiction nuptiale, pour qu'à
l'avenir son clergé, dans les cas de cette importance, ne s'en rapportât pas à une
permission signée. (Correspondance de Grimm, vol. VI.)
[427] Le Conservateur, ou Bibliothèque choisie. 1787, vol. I.
[428] Mercure de France. Août 1721.
[429] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
[430] Portrait de mademoiselle... (Mazarelli) par elle-même. Mercure de France,
mars 1751.
[431] Mémoire pour Mlle Claire Mazarelli, fille mineure, accusatrice contre le sieur
Lhomme, écuyer, ancien échevin de la ville de Paris et ses fils et complices accusés.
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[432] Portrait de Mlle Mazarelli.
[433] Correspondance secrète, vol. XVI.—Mémoires de Marmontel, vol. I.
[434] Voici le récit de Rétif dans M. Nicolas ou le Cœur humain dévoilé: «Je trouvai
ma pauvre amie dans un profond accablement. Elle étouffait. Cependant elle sourit
en me voyant: elle me prit la main, et me dit: «Ce n'est rien.» Je la crus..... Je
l'embrassai. Elle me sourit encore. On m'apporta ce qu'elle devait prendre. Elle le
reçut de ma main et le reçut avec une sorte d'avidité. Je dis que je ne la quitterais
pas..... Zoé resta seule avec moi..... Dès que nous ne fûmes que nous trois, ma jeune
amie voulut avoir sa tête sur mon cœur et elle dit qu'elle respirait mieux. Je me
découvris la poitrine et je l'y plaçai... Elle parut s'endormir. Peut-être s'assoupit-elle.
Elle m'aimait si tendrement que son âme comblée ne sentait plus la souffrance. Je
restais ainsi; j'étais immobile, craignant de faire le plus léger mouvement. Vers les
trois heures du matin, nous voulûmes lui faire prendre quelque chose. Elle ne put
avaler. Alors Zoé, qui se connaissait en agonie, m'embrassa vivement et voulut
m'obliger à poser la tête de mon amie sur l'oreiller. «Non! non!» répondis-je
vivement. La malade me regarda. Ce fut son dernier regard..... Elle me baisa la main.
Je collai ma bouche sur ses lèvres décolorées. Elle poussa un grand soupir... que je
reçus... C'était son âme... Elle me la donna tout entière.»
[435] Le Transport des filles de joye à l'hôpital, par Jeaurat, gravé par Le Vasseur.
[436] Il y a des plaintes très-vives dans ce temps sur ce qu'il ne restait plus rien
d'afflictif dans la peine, et que la police, par l'adoucissement des punitions, semblait
faire elle-même tout ce qu'il fallait pour ôter la honte inséparable du châtiment; on
s'indignait de ce que les condamnées à l'hôpital, qui avaient autrefois la tête rasée,
qui étaient habillées d'une robe de serge, qui étalent logées dans la chambre
commune, qui étaient presque au pain et à l'eau, qui étaient assujetties à un travail
manuel, trouvaient la plupart le moyen de s'exempter de la coupe des cheveux,
obtenaient des chambres particulières, se nourrissaient comme elles voulaient,
échappaient au travail forcé. (Représentations au lieutenant général de police.)
[437] Correspondance inédite de Mme du Deffand, vol. I.
[438]Journal manuscrit de la Régence. Bibliothèque impériale. S. F. 1886. Le
manuscrit dit qu'en une seule fois on mariait, dans l'église du Prieuré de Saint-
Martin-des-Champs, 180 filles avec autant de voleurs tirés des prisons.
[439] Théâtre de Marivaux.
[440] Essai sur le caractère et les mœurs des François comparés à celles des Anglois.
A Londres, 1776.
[441] Correspondance de Mme du Deffand avec d'Alembert, etc. Paris, 1809, vol. II.
[442] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt.
[443] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XX.
[444] Lettres récréatives et morales sur les mœurs du temps, par Caraccioli. Paris,
1767.
[445] Les Bijoux indiscrets, vol. II.—L'Ami des femmes, 1758.
[433] Correspondance secrète, vol. XVI.—Mémoires de Marmontel, vol. I.
[434] Voici le récit de Rétif dans M. Nicolas ou le Cœur humain dévoilé: «Je trouvai
ma pauvre amie dans un profond accablement. Elle étouffait. Cependant elle sourit
en me voyant: elle me prit la main, et me dit: «Ce n'est rien.» Je la crus..... Je
l'embrassai. Elle me sourit encore. On m'apporta ce qu'elle devait prendre. Elle le
reçut de ma main et le reçut avec une sorte d'avidité. Je dis que je ne la quitterais
pas..... Zoé resta seule avec moi..... Dès que nous ne fûmes que nous trois, ma jeune
amie voulut avoir sa tête sur mon cœur et elle dit qu'elle respirait mieux. Je me
découvris la poitrine et je l'y plaçai... Elle parut s'endormir. Peut-être s'assoupit-elle.
Elle m'aimait si tendrement que son âme comblée ne sentait plus la souffrance. Je
restais ainsi; j'étais immobile, craignant de faire le plus léger mouvement. Vers les
trois heures du matin, nous voulûmes lui faire prendre quelque chose. Elle ne put
avaler. Alors Zoé, qui se connaissait en agonie, m'embrassa vivement et voulut
m'obliger à poser la tête de mon amie sur l'oreiller. «Non! non!» répondis-je
vivement. La malade me regarda. Ce fut son dernier regard..... Elle me baisa la main.
Je collai ma bouche sur ses lèvres décolorées. Elle poussa un grand soupir... que je
reçus... C'était son âme... Elle me la donna tout entière.»
[435] Le Transport des filles de joye à l'hôpital, par Jeaurat, gravé par Le Vasseur.
[436] Il y a des plaintes très-vives dans ce temps sur ce qu'il ne restait plus rien
d'afflictif dans la peine, et que la police, par l'adoucissement des punitions, semblait
faire elle-même tout ce qu'il fallait pour ôter la honte inséparable du châtiment; on
s'indignait de ce que les condamnées à l'hôpital, qui avaient autrefois la tête rasée,
qui étaient habillées d'une robe de serge, qui étalent logées dans la chambre
commune, qui étaient presque au pain et à l'eau, qui étaient assujetties à un travail
manuel, trouvaient la plupart le moyen de s'exempter de la coupe des cheveux,
obtenaient des chambres particulières, se nourrissaient comme elles voulaient,
échappaient au travail forcé. (Représentations au lieutenant général de police.)
[437] Correspondance inédite de Mme du Deffand, vol. I.
[438]Journal manuscrit de la Régence. Bibliothèque impériale. S. F. 1886. Le
manuscrit dit qu'en une seule fois on mariait, dans l'église du Prieuré de Saint-
Martin-des-Champs, 180 filles avec autant de voleurs tirés des prisons.
[439] Théâtre de Marivaux.
[440] Essai sur le caractère et les mœurs des François comparés à celles des Anglois.
A Londres, 1776.
[441] Correspondance de Mme du Deffand avec d'Alembert, etc. Paris, 1809, vol. II.
[442] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt.
[443] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XX.
[444] Lettres récréatives et morales sur les mœurs du temps, par Caraccioli. Paris,
1767.
[445] Les Bijoux indiscrets, vol. II.—L'Ami des femmes, 1758.
Page 321
[446] Mémoires de Tilly, vol. II.
[447] Les Mille et une Folies nous apprennent que les femmes mettaient un demi-
rouge pour la nuit.
[448] Bibliothèque des Petits-Maîtres.
[449] Tableau de Paris, par Mercier, vol. IX.
[450] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859, vol. I.—Une
lettre de Voltaire atteste toute la peine qu'eut Marie Leczinska lors de son arrivée en
France à prendre l'habitude de cette enluminure. Une page de Bachaumont raconte
toute la répugnance que l'usage du rouge vif de Versailles inspira à Mme de
Provence. (Mémoires de la République des lettres, vol. V.)
[451] Dans sa brochure, le chevalier d'Elbée disait qu'un marchand de rouge de la rue
Saint-Honoré, nommé Montclar, lui avait déclaré fournir au sieur Dugazon trois
douzaines de pots de rouge par an, six douzaines à sa femme, autant à Mlle Bellioni,
autant à Mme Trial. «Voilà entre un acteur et trois actrices seulement deux cent
cinquante-deux pots chaque année; encore est-ce six francs le pot.....»
[452] Bibliothèque des Petits-Maîtres.
[453] Abrégé du Journal de Paris, vol. I.—Magasin des modes nouvelles, françoises
et angloises, 1787.
[454] Bibliothèque des Petits-Maîtres.—La Toilette de Vénus, 1771.
[455] Souvenirs de Félicie.
[456] Mémoires de d'Argenson, vol. II.
[457] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. VIII.
[458] Tableau de Paris, par Mercier, vol. VII. Voir dans le Diable au corps une
curieuse exaltation de la femme rousse.
[459] Ah! Quel conte!
[460] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[461] Les Chiffons, ou Mélanges de raison et de folie, par Mlle Javotte. Premier
paquet. Paris, 1787.
[462] Paris. Surugue, 1725.
[463] «A présent la commodité paraît être le seul but que les dames parisiennes ont en
s'habillant: on ne voit guères dans les promenades publiques celles qui sont d'un rang
un peu distingué qu'en corset et en pantoufles; elles portent toutes sur elles, comme
des arlequins, un air de bonne fortune prochaine... Paris est devenu, contre la nature
du terroir, fécond en tailles épaisses et massives, aussi bien qu'en gorges grosses et
pendantes. Il ne faut pas s'en étonner; le déshabillé, qui est la parure ordinaire de ces
dames, donne à leurs membres toute la liberté remarquable de s'étendre et de
grossir.» La Bagatelle, 11 juillet 1718.
[464] Les Maîtresses du Régent, par M. de Lescure. Dentu, 1860.
[447] Les Mille et une Folies nous apprennent que les femmes mettaient un demi-
rouge pour la nuit.
[448] Bibliothèque des Petits-Maîtres.
[449] Tableau de Paris, par Mercier, vol. IX.
[450] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859, vol. I.—Une
lettre de Voltaire atteste toute la peine qu'eut Marie Leczinska lors de son arrivée en
France à prendre l'habitude de cette enluminure. Une page de Bachaumont raconte
toute la répugnance que l'usage du rouge vif de Versailles inspira à Mme de
Provence. (Mémoires de la République des lettres, vol. V.)
[451] Dans sa brochure, le chevalier d'Elbée disait qu'un marchand de rouge de la rue
Saint-Honoré, nommé Montclar, lui avait déclaré fournir au sieur Dugazon trois
douzaines de pots de rouge par an, six douzaines à sa femme, autant à Mlle Bellioni,
autant à Mme Trial. «Voilà entre un acteur et trois actrices seulement deux cent
cinquante-deux pots chaque année; encore est-ce six francs le pot.....»
[452] Bibliothèque des Petits-Maîtres.
[453] Abrégé du Journal de Paris, vol. I.—Magasin des modes nouvelles, françoises
et angloises, 1787.
[454] Bibliothèque des Petits-Maîtres.—La Toilette de Vénus, 1771.
[455] Souvenirs de Félicie.
[456] Mémoires de d'Argenson, vol. II.
[457] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. VIII.
[458] Tableau de Paris, par Mercier, vol. VII. Voir dans le Diable au corps une
curieuse exaltation de la femme rousse.
[459] Ah! Quel conte!
[460] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[461] Les Chiffons, ou Mélanges de raison et de folie, par Mlle Javotte. Premier
paquet. Paris, 1787.
[462] Paris. Surugue, 1725.
[463] «A présent la commodité paraît être le seul but que les dames parisiennes ont en
s'habillant: on ne voit guères dans les promenades publiques celles qui sont d'un rang
un peu distingué qu'en corset et en pantoufles; elles portent toutes sur elles, comme
des arlequins, un air de bonne fortune prochaine... Paris est devenu, contre la nature
du terroir, fécond en tailles épaisses et massives, aussi bien qu'en gorges grosses et
pendantes. Il ne faut pas s'en étonner; le déshabillé, qui est la parure ordinaire de ces
dames, donne à leurs membres toute la liberté remarquable de s'étendre et de
grossir.» La Bagatelle, 11 juillet 1718.
[464] Les Maîtresses du Régent, par M. de Lescure. Dentu, 1860.
Page 322
[465] Journal historique de Barbier, vol. I.
[466] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. 53. Marché aux paniers et
cerceaux rétably par arrest de Vénus en faveur des filles et des femmes, rendu en
1719.
[467] Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits, B. L. F. 77 bis.—Une calotine du temps,
Ordonnance burlesque de la reyne des modes au sujet des paniers et cerceaux, et
vertugadins et autres ajustements des femmes, s'élevant contre l'usage pernicieux des
dames de courir les rues et promenades publiques en robe détroussée, la gorge et les
épaules découvertes, voulait et ordonnait que le collet monté de Quentin, l'Agrafe, le
Lacet, la Fraise, les anciens vertugadins, les souliers à la Pontlevis, les Steinkerques
fussent rétablis dans leur forme, usages de modes et façons à peine de 3,000 livres
d'amende. Une ordonnance faite au Palais du plaisir, le 16 octobre 1719, signé de
Vénus, attaquant l'ordonnance burlesque, voulait et ordonnait que les femmes et les
filles continuassent à courir les rues et les promenades publiques en robe détroussée
et portant paniers, cerceaux, criardes. Un petit écrit prenait plus sérieusement la
défense des pretintailles, des falbalas, des paniers si rudement maltraités; il attaquait
les modes masculines, les culottes des hommes en fourreau de pistolet, les casaques
de laquais, faites en houppelandes avec le grand collet pendant, dont les hommes du
temps se paraient, les chapeaux pliés en oublies, les perruques en toupet avec quatre
cheveux par devant. Il terminait en disant qu'avec la nouvelle mode, les femmes
étaient habillées en peu de temps sans secours, et habillées pour ainsi dire en
déshabillé (Apologie ou la Défense des paniers. A Paris, de l'imprimerie de Valeyre,
1727).
[468] Discours sur les femmes, par Achille de Barbantane. Avignon, 1754.—Entretien
d'une dame de qualité avec son directeur sur les paniers.
[469] Satire sur les cerceaux, paniers, criardes et manteaux volants des femmes et sur
les autres ajustements. Paris, Thiboust, 1827.
[470] Petite Bibliothèque amusante. Londres, 1781. Deuxième partie.
[471] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. LVIII.
[472] Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol. Londres, 1750.
[473] La Feuille nécessaire. 3 septembre 1759.
[474] Histoire de la régence, par Lemontey.—Mémoires de Saint-Simon, vol. XVIII.
[475] Le Rhinocéros, poëme en prose divisé en six chants, 1750, dit l'affluence du
public emplissant le parquet, l'enceinte, les balustrades de tout ce que Paris avait
d'aimable. Il fait l'énumération des berlingots de coquettes, des carrosses-coupés,
des voluptueux vis-à-vis, des remises de provinciales, des demi-fortunes de
messieurs, des soupirs assiégeant la porte de la baraque.
[476] L'Europe française, par Caraccioli. Paris, 1778.
[477] Le Livre à la mode.
[478] Galerie des modes et Costumes françois dessinés d'après nature et coloriés avec
le plus grand soin par Mme Le Beau. A Paris, chez les sieurs Esnauts et Rapilly, rue
Saint-Jacques, à la ville de Coutances, avec privilége du Roi.
[466] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. 53. Marché aux paniers et
cerceaux rétably par arrest de Vénus en faveur des filles et des femmes, rendu en
1719.
[467] Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits, B. L. F. 77 bis.—Une calotine du temps,
Ordonnance burlesque de la reyne des modes au sujet des paniers et cerceaux, et
vertugadins et autres ajustements des femmes, s'élevant contre l'usage pernicieux des
dames de courir les rues et promenades publiques en robe détroussée, la gorge et les
épaules découvertes, voulait et ordonnait que le collet monté de Quentin, l'Agrafe, le
Lacet, la Fraise, les anciens vertugadins, les souliers à la Pontlevis, les Steinkerques
fussent rétablis dans leur forme, usages de modes et façons à peine de 3,000 livres
d'amende. Une ordonnance faite au Palais du plaisir, le 16 octobre 1719, signé de
Vénus, attaquant l'ordonnance burlesque, voulait et ordonnait que les femmes et les
filles continuassent à courir les rues et les promenades publiques en robe détroussée
et portant paniers, cerceaux, criardes. Un petit écrit prenait plus sérieusement la
défense des pretintailles, des falbalas, des paniers si rudement maltraités; il attaquait
les modes masculines, les culottes des hommes en fourreau de pistolet, les casaques
de laquais, faites en houppelandes avec le grand collet pendant, dont les hommes du
temps se paraient, les chapeaux pliés en oublies, les perruques en toupet avec quatre
cheveux par devant. Il terminait en disant qu'avec la nouvelle mode, les femmes
étaient habillées en peu de temps sans secours, et habillées pour ainsi dire en
déshabillé (Apologie ou la Défense des paniers. A Paris, de l'imprimerie de Valeyre,
1727).
[468] Discours sur les femmes, par Achille de Barbantane. Avignon, 1754.—Entretien
d'une dame de qualité avec son directeur sur les paniers.
[469] Satire sur les cerceaux, paniers, criardes et manteaux volants des femmes et sur
les autres ajustements. Paris, Thiboust, 1827.
[470] Petite Bibliothèque amusante. Londres, 1781. Deuxième partie.
[471] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. LVIII.
[472] Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol. Londres, 1750.
[473] La Feuille nécessaire. 3 septembre 1759.
[474] Histoire de la régence, par Lemontey.—Mémoires de Saint-Simon, vol. XVIII.
[475] Le Rhinocéros, poëme en prose divisé en six chants, 1750, dit l'affluence du
public emplissant le parquet, l'enceinte, les balustrades de tout ce que Paris avait
d'aimable. Il fait l'énumération des berlingots de coquettes, des carrosses-coupés,
des voluptueux vis-à-vis, des remises de provinciales, des demi-fortunes de
messieurs, des soupirs assiégeant la porte de la baraque.
[476] L'Europe française, par Caraccioli. Paris, 1778.
[477] Le Livre à la mode.
[478] Galerie des modes et Costumes françois dessinés d'après nature et coloriés avec
le plus grand soin par Mme Le Beau. A Paris, chez les sieurs Esnauts et Rapilly, rue
Saint-Jacques, à la ville de Coutances, avec privilége du Roi.
Page 323
[479] Correspondance de Grimm, vol. III.
[480] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.
[481] Correspondance secrète, vol. I.
[482] Mémoires de la république des lettres, vol. XVIII.
[483] Id., vol. XXVII.
[484] Les Entretiens du Palais Royal, 1786. Deuxième partie.—La vogue de la
chanson de Malborough avait fait naître des rubans, des coiffures, des chapeaux à la
Malborough.
[485] Le Cabinet des modes, 1786.
[486] On alla jusqu'à faire des robes d'étoffe d'or sans couture que Marie Leczinska
refusa à cause de la cherté du prix. (Revue rétrospective, vol. V).
[487] On appelait physionomie et coque la partie de la coiffure qui s'élevait du front;
confident, la boucle lâche qui descendait et venait se dénouer sur le cou.
[488] Les Maîtresses de Louis XV, par Edmond et Jules de Goncourt (sous-presse).
[489] Mémoires de la République des lettres, vol. XX.
[490] Lettres d'Horace Walpole. Janet, 1818.
[491] Il semble que cette mode des toiles peintes est encore excitée, irritée, avivée par
la sévérité de ses arrêts prohibitifs, par les lois de protection en faveur des
manufactures de laine et de soie, par la rigueur des ordres donnés aux commis et
gardes de barrière d'arracher ces toiles sur le dos des femmes, par les amendes
atteignant les comédiennes qui en portent sur le théâtre; et c'est un goût général,
protégé par la cour, autorisé par l'exemple de Mme de Pompadour, qui n'aura pas
dans son château de Bellevue un seul meuble qui ne soit de contrebande.
(Correspondance de Grimm, vol. XVI.)
[492] Œuvres de Marivaux, passim.
[493] Le Grelot.
[494] Les soucis d'hanneton faisaient presque naître le corps des agriministes, appelés
d'abord modestement découpeurs, et qui par la vogue qu'obtenait ce travail de
passementerie, par les inventions, les perfectionnements que la mode générale lui
imposait, arrivaient à occuper un grand nombre d'ouvriers, d'ouvrières des faubourgs
Saint-Denis et Saint-Martin. Outre la chenille, le cordonnet, la milanèse, l'argent, les
perles, ils fabriquaient des aigrettes, des pompons, des bouquets de côté, des
bouquets à mettre dans les cheveux, etc., et ces agréments nommés fougères, à cause
de leur parfaite ressemblance avec la plante de ce nom. (Dictionnaire historique de la
ville de Paris et de ses environs, par Hurtaut et Magny. 1779, vol. I.)
[495] «Petite oie se dit fréquemment des rubans et garnitures et ornements qui rendent
un habillement complet. Ornatus adjectus. La petite oie coûte souvent plus que
l'habit. La petite oie consiste dans les rubans pour garnir le chapeau, le nœud d'épée,
[480] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.
[481] Correspondance secrète, vol. I.
[482] Mémoires de la république des lettres, vol. XVIII.
[483] Id., vol. XXVII.
[484] Les Entretiens du Palais Royal, 1786. Deuxième partie.—La vogue de la
chanson de Malborough avait fait naître des rubans, des coiffures, des chapeaux à la
Malborough.
[485] Le Cabinet des modes, 1786.
[486] On alla jusqu'à faire des robes d'étoffe d'or sans couture que Marie Leczinska
refusa à cause de la cherté du prix. (Revue rétrospective, vol. V).
[487] On appelait physionomie et coque la partie de la coiffure qui s'élevait du front;
confident, la boucle lâche qui descendait et venait se dénouer sur le cou.
[488] Les Maîtresses de Louis XV, par Edmond et Jules de Goncourt (sous-presse).
[489] Mémoires de la République des lettres, vol. XX.
[490] Lettres d'Horace Walpole. Janet, 1818.
[491] Il semble que cette mode des toiles peintes est encore excitée, irritée, avivée par
la sévérité de ses arrêts prohibitifs, par les lois de protection en faveur des
manufactures de laine et de soie, par la rigueur des ordres donnés aux commis et
gardes de barrière d'arracher ces toiles sur le dos des femmes, par les amendes
atteignant les comédiennes qui en portent sur le théâtre; et c'est un goût général,
protégé par la cour, autorisé par l'exemple de Mme de Pompadour, qui n'aura pas
dans son château de Bellevue un seul meuble qui ne soit de contrebande.
(Correspondance de Grimm, vol. XVI.)
[492] Œuvres de Marivaux, passim.
[493] Le Grelot.
[494] Les soucis d'hanneton faisaient presque naître le corps des agriministes, appelés
d'abord modestement découpeurs, et qui par la vogue qu'obtenait ce travail de
passementerie, par les inventions, les perfectionnements que la mode générale lui
imposait, arrivaient à occuper un grand nombre d'ouvriers, d'ouvrières des faubourgs
Saint-Denis et Saint-Martin. Outre la chenille, le cordonnet, la milanèse, l'argent, les
perles, ils fabriquaient des aigrettes, des pompons, des bouquets de côté, des
bouquets à mettre dans les cheveux, etc., et ces agréments nommés fougères, à cause
de leur parfaite ressemblance avec la plante de ce nom. (Dictionnaire historique de la
ville de Paris et de ses environs, par Hurtaut et Magny. 1779, vol. I.)
[495] «Petite oie se dit fréquemment des rubans et garnitures et ornements qui rendent
un habillement complet. Ornatus adjectus. La petite oie coûte souvent plus que
l'habit. La petite oie consiste dans les rubans pour garnir le chapeau, le nœud d'épée,
Page 324
les bas, les gants, etc. Que vous semble de ma petite oie? Molière.» (Dictionnaire de
Trévoux.)
[496] Les Contemporaines, vol. I.
[497] Galerie des modes chez Esnauts et Rapilly.
[498] Les fourrures ont été un grand luxe des Parisiennes, au temps où la mode était
d'arriver à l'Opéra vêtue des plus superbes et des plus rares, et de les dépouiller peu à
peu, avec un art de coquetterie. La vogue de la martre zibeline, de l'hermine, du petit
gris, du loup cervier, de la loutre, est indiquée dans les Étrennes fourrées dédiées aux
jeunes frileuses, Genève, 1770. Les manchons ont toute une histoire, depuis ceux
que déconsidère un fourreur, en en faisant porter un par le bourreau, un jour
d'exécution,—ce devait être des manchons à la jésuite, des manchons qui n'étaient
pas en fourrure et contre lesquels une plaisanterie du commencement du siècle,
Requête présentée au pape par les maîtres fourreurs, sollicite l'excommunication,—
jusqu'aux manchons en poils de chèvres d'Angora, immenses manchons qui
tombaient à terre, jusqu'aux petits manchons de la fin du siècle, baptisés petit baril,
comme la palatine était appelée chat. La mode des traîneaux, alors fort répandue,
ajoutait encore à la mode des fourrures. Une eau-forte de Caylus, d'après un dessin
de Coypel fait vers le milieu du siècle, nous montre dans un traîneau posé sur des
dauphins,—un de ces traîneaux que l'on payait dix mille écus,—une jolie dame toute
habillée de fourrure, la tête coiffée d'un petit bonnet de fourrure à aigrette, emportée
dans un traîneau que conduit, hissé par derrière, un cocher costumé à la Moscovite.
A propos de fourrures apprenons que la palatine doit sa fortune et son nom à la
duchesse d'Orléans, mère du régent, connue sous le nom de la princesse Palatine.
[499] Galerie des modes.
[500] Tableau de Paris, par Mercier, vol. II.
[501] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.
[502] Correspondance secrète, vol. XIV.
[503] Tableau de Paris, vol. II.
[504] Les Modes. Épître à Beaulard.
[505] Angola, vol. II.
[506] Cabinet des modes, année 1786.
[507] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.
[508] Mélanges de Mme Necker, vol. III.
[509] Mémoires de la République des lettres, vol. XXXII.
[510] M. Nicolas, par Rétif de la Bretonne, vol. XV.
[511] Les Modes.—Le Venez-y-voir était la couture du talon. Les souliers, comme les
robes, comme les chapeaux, recevaient leur ornementation des choses et des
événements politiques. C'est ainsi qu'en 1781, lors de la naissance du dauphin, en
même temps que des dauphins remplaçaient au cou des femmes les Jeannettes
Trévoux.)
[496] Les Contemporaines, vol. I.
[497] Galerie des modes chez Esnauts et Rapilly.
[498] Les fourrures ont été un grand luxe des Parisiennes, au temps où la mode était
d'arriver à l'Opéra vêtue des plus superbes et des plus rares, et de les dépouiller peu à
peu, avec un art de coquetterie. La vogue de la martre zibeline, de l'hermine, du petit
gris, du loup cervier, de la loutre, est indiquée dans les Étrennes fourrées dédiées aux
jeunes frileuses, Genève, 1770. Les manchons ont toute une histoire, depuis ceux
que déconsidère un fourreur, en en faisant porter un par le bourreau, un jour
d'exécution,—ce devait être des manchons à la jésuite, des manchons qui n'étaient
pas en fourrure et contre lesquels une plaisanterie du commencement du siècle,
Requête présentée au pape par les maîtres fourreurs, sollicite l'excommunication,—
jusqu'aux manchons en poils de chèvres d'Angora, immenses manchons qui
tombaient à terre, jusqu'aux petits manchons de la fin du siècle, baptisés petit baril,
comme la palatine était appelée chat. La mode des traîneaux, alors fort répandue,
ajoutait encore à la mode des fourrures. Une eau-forte de Caylus, d'après un dessin
de Coypel fait vers le milieu du siècle, nous montre dans un traîneau posé sur des
dauphins,—un de ces traîneaux que l'on payait dix mille écus,—une jolie dame toute
habillée de fourrure, la tête coiffée d'un petit bonnet de fourrure à aigrette, emportée
dans un traîneau que conduit, hissé par derrière, un cocher costumé à la Moscovite.
A propos de fourrures apprenons que la palatine doit sa fortune et son nom à la
duchesse d'Orléans, mère du régent, connue sous le nom de la princesse Palatine.
[499] Galerie des modes.
[500] Tableau de Paris, par Mercier, vol. II.
[501] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.
[502] Correspondance secrète, vol. XIV.
[503] Tableau de Paris, vol. II.
[504] Les Modes. Épître à Beaulard.
[505] Angola, vol. II.
[506] Cabinet des modes, année 1786.
[507] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.
[508] Mélanges de Mme Necker, vol. III.
[509] Mémoires de la République des lettres, vol. XXXII.
[510] M. Nicolas, par Rétif de la Bretonne, vol. XV.
[511] Les Modes.—Le Venez-y-voir était la couture du talon. Les souliers, comme les
robes, comme les chapeaux, recevaient leur ornementation des choses et des
événements politiques. C'est ainsi qu'en 1781, lors de la naissance du dauphin, en
même temps que des dauphins remplaçaient au cou des femmes les Jeannettes
Page 325
enrichies de diamants, leurs souliers étaient décorés d'un nœud à quatre rosettes
surmontées d'une couronne dans le centre de laquelle était un dauphin.
[512] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens, vol. II.
[513] Les Contemporaines, vol. XII.—Tableau de Paris, vol. XI.
[514] Mémoires de Maurepas, vol. III. Saint-Simon nous apprend qu'en 1719 les
femmes portaient des coiffures qu'on appelait commodes, qui ne s'attachaient point et
qui se mettaient comme des bonnets de nuit d'hommes.
[515] Mémoires de Maurepas, vol. II.
[516] Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, par Soulavie. Paris,
an X, vol. I.
[517] Une de ces rares gravures de modes gravées par Caylus, d'après Coypel, nous
montre cependant, à la date de mai 1726, une femme entourée de têtes à perruques,
coiffées différemment et étiquetées Dormeuse, Grande Coiffure, Papillon,
Équivoque, Vergette, Maron. (Cabinet des Estampes. Histoire de France.)—Les
Causeries d'un curieux, de M. Feuillet de Conches, disent que, vers 1740, la
Française se prit de passion pour les cheveux coupés courts et roulés en boucle,
autour de la tête, en façon de perruque: une coiffure appelée par les plaisants
mirliton.
[518] Dans le Recueil de coiffures du costume actuel françois nous trouvons comme
coiffure, de 1740 à 1750, des cheveux roulés sous un petit bonnet à barbes
pendantes. Caraccioli nomme en 1759 des coiffures qui s'appelaient des lézardes et
des séduisantes.
[519] Tableau de Paris par Mercier.
[520] Livre d'estampes de l'art de la coëffure des dames françoises gravées sur les
dessins originaux, d'après mes accommodages, par Legros, coëffeur de dames. Paris,
1765. Il a paru des suppléments.
[521] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[522] Galerie des modes, par Esnauts et Rapilly.
[523] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.—Le Parfait ouvrage ou Essai
sur la coëffure, traduit du persan par le sieur l'Allemand, coëffeur, neveu du sieur
André, perruquier..... A Césarée, 1776.
[524] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
[525] En 1772, dans l'Éloge des coiffures adressé aux dames, le chevalier de l'ordre de
Saint-Michel, après une longue énumération de coiffures, dit n'avoir fait usage que
du trente-neuvième cahier des coiffures à la mode «qui contient seul 6 estampes, et
chaque estampe 16 figures: total pour un seul cahier, 96 manières de se coiffer et
pour les trente-neuf cahiers, 3,744 modes, seulement pour la tête».
[526] Correspondance de Grimm, vol. V.
[527] Correspondance secrète, vol. I.—Les Modes.
surmontées d'une couronne dans le centre de laquelle était un dauphin.
[512] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens, vol. II.
[513] Les Contemporaines, vol. XII.—Tableau de Paris, vol. XI.
[514] Mémoires de Maurepas, vol. III. Saint-Simon nous apprend qu'en 1719 les
femmes portaient des coiffures qu'on appelait commodes, qui ne s'attachaient point et
qui se mettaient comme des bonnets de nuit d'hommes.
[515] Mémoires de Maurepas, vol. II.
[516] Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, par Soulavie. Paris,
an X, vol. I.
[517] Une de ces rares gravures de modes gravées par Caylus, d'après Coypel, nous
montre cependant, à la date de mai 1726, une femme entourée de têtes à perruques,
coiffées différemment et étiquetées Dormeuse, Grande Coiffure, Papillon,
Équivoque, Vergette, Maron. (Cabinet des Estampes. Histoire de France.)—Les
Causeries d'un curieux, de M. Feuillet de Conches, disent que, vers 1740, la
Française se prit de passion pour les cheveux coupés courts et roulés en boucle,
autour de la tête, en façon de perruque: une coiffure appelée par les plaisants
mirliton.
[518] Dans le Recueil de coiffures du costume actuel françois nous trouvons comme
coiffure, de 1740 à 1750, des cheveux roulés sous un petit bonnet à barbes
pendantes. Caraccioli nomme en 1759 des coiffures qui s'appelaient des lézardes et
des séduisantes.
[519] Tableau de Paris par Mercier.
[520] Livre d'estampes de l'art de la coëffure des dames françoises gravées sur les
dessins originaux, d'après mes accommodages, par Legros, coëffeur de dames. Paris,
1765. Il a paru des suppléments.
[521] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[522] Galerie des modes, par Esnauts et Rapilly.
[523] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.—Le Parfait ouvrage ou Essai
sur la coëffure, traduit du persan par le sieur l'Allemand, coëffeur, neveu du sieur
André, perruquier..... A Césarée, 1776.
[524] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
[525] En 1772, dans l'Éloge des coiffures adressé aux dames, le chevalier de l'ordre de
Saint-Michel, après une longue énumération de coiffures, dit n'avoir fait usage que
du trente-neuvième cahier des coiffures à la mode «qui contient seul 6 estampes, et
chaque estampe 16 figures: total pour un seul cahier, 96 manières de se coiffer et
pour les trente-neuf cahiers, 3,744 modes, seulement pour la tête».
[526] Correspondance de Grimm, vol. V.
[527] Correspondance secrète, vol. I.—Les Modes.
Page 326
[528] Les Panaches ou les Coiffures à la mode. Comédie en un acte représentée sur le
grand théâtre du monde. Londres, 1778.
[529] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[530] Correspondance secrète, vol. I.
[531] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
[532] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.—Manuel des toilettes.—Éloge des
coiffures adressé aux dames par un chevalier de l'ordre de Saint-Michel, 1782.
[533] Mémoires, Correspondance et Ouvrages inédits de Diderot. Garnier, 1841, vol.
II.
[534] Correspondance secrète, vol. IV.
[535] Revue rétrospective, vol. VIII.
[536] Tableau de Paris, par Mercier, vol IX.
[537] Mémoires de la République des lettres, vol. IX.
[538] Id., vol. XXIV.
[539] Les Modes. Épître à Beaulard.
[540] Les Modes.—Les Numéros, troisième partie.—La Matinée, la Soirée, la Nuit
des boulevards. Ambigu de scènes épisodiques. 1776.
[541] Correspondance secrète, vol. X.
[542] Les Numéros. Troisième partie.—Voir dans l'Almanach svelte, 1779, l'origine
de la mode de cette couleur, dans l'exclamation de cette femme considérant «sur son
ongle d'un blanc animé, bordé d'incarnat plus vif,» le cadavre de la bestiole sans vie:
«Voyez, mesdames, la couleur de cette puce! C'est un noir qui n'est pas noir, c'est un
brun qui est trop brun, mais voilà en vérité une couleur délicieuse.....»
[543] Mémoires de la République des lettres, vol. VIII.
[544] Manuel des toilettes.
[545] Recueil des coiffures.—En 1781, après ses couches, elle mettra encore à la
mode, avec ses cheveux coupés, la coiffure à l'enfant.
[546] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.
[547] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.
[548] Mémoires sur le règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. VI.
[549] La maréchale de Luxembourg envoyait à sa petite fille la duchesse de Lauzun,
pour étrennes et comme un persiflage de son engouement de cette mode, un tablier
en toile d'emballage, garni d'une superbe dentelle.
[550] Correspondance secrète, vol. XII.—Mémoires de la République des lettres, vol.
XX.
grand théâtre du monde. Londres, 1778.
[529] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[530] Correspondance secrète, vol. I.
[531] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
[532] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.—Manuel des toilettes.—Éloge des
coiffures adressé aux dames par un chevalier de l'ordre de Saint-Michel, 1782.
[533] Mémoires, Correspondance et Ouvrages inédits de Diderot. Garnier, 1841, vol.
II.
[534] Correspondance secrète, vol. IV.
[535] Revue rétrospective, vol. VIII.
[536] Tableau de Paris, par Mercier, vol IX.
[537] Mémoires de la République des lettres, vol. IX.
[538] Id., vol. XXIV.
[539] Les Modes. Épître à Beaulard.
[540] Les Modes.—Les Numéros, troisième partie.—La Matinée, la Soirée, la Nuit
des boulevards. Ambigu de scènes épisodiques. 1776.
[541] Correspondance secrète, vol. X.
[542] Les Numéros. Troisième partie.—Voir dans l'Almanach svelte, 1779, l'origine
de la mode de cette couleur, dans l'exclamation de cette femme considérant «sur son
ongle d'un blanc animé, bordé d'incarnat plus vif,» le cadavre de la bestiole sans vie:
«Voyez, mesdames, la couleur de cette puce! C'est un noir qui n'est pas noir, c'est un
brun qui est trop brun, mais voilà en vérité une couleur délicieuse.....»
[543] Mémoires de la République des lettres, vol. VIII.
[544] Manuel des toilettes.
[545] Recueil des coiffures.—En 1781, après ses couches, elle mettra encore à la
mode, avec ses cheveux coupés, la coiffure à l'enfant.
[546] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.
[547] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.
[548] Mémoires sur le règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. VI.
[549] La maréchale de Luxembourg envoyait à sa petite fille la duchesse de Lauzun,
pour étrennes et comme un persiflage de son engouement de cette mode, un tablier
en toile d'emballage, garni d'une superbe dentelle.
[550] Correspondance secrète, vol. XII.—Mémoires de la République des lettres, vol.
XX.
Page 327
[551] Mémoires de Mme de Genlis, vol. X. Dictionnaire des étiquettes.
[552] Revue rétrospective, vol. XV.
[553] Lettres persanes. Amsterdam, 1731.
[554] Les Bagatelles morales.
[555] Mélanges de littérature et d'histoire recueillis et publiés par la Société des
Bibliophiles français. Paris, Techener, 1856.—Mémoires du maréchal de Richelieu,
par Soulavie, 1793, vol. VIII.
[556] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin, sa sœur, sur les
intrigues de la cour de France, 1790.—Lettres de Mmes de Villars, la Fayette, de
Tencin, 1823.
[557] Mémoires de Mme du Hausset.
[558] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[559] Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des femmes dans les différents
siècles, par Thomas. Paris, 1772.
[560] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[561] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[562] Journal de Collé, vol. I.
[563] Correspondance de Grimm, vol. X.
[564] Mélanges de littérature, par Suard. Paris, 1805, vol. I.
[565] Julie, ou la Nouvelle Héloïse.
[566] Lettre autographe de la duchesse de Chaulnes. Portraits intimes du dix-huitième
siècle, par Edmond et Jules de Goncourt. (Sous presse).
[567] Mme Necker assure que Mme Geoffrin s'était imposé la loi d'écrire tous les jours
deux lettres et que Mme du Deffand faisait plusieurs brouillons du plus insignifiant
billet du matin. (Mélanges de Mme Necker, vol. II.)
[568] Correspondance de Voltaire, vol. XII.
[569] Essai sur le caractère et les mœurs des François comparés à ceux des Anglois.
Londres, 1776.
[570] Mémoires de Mme d'Épinay.—Mémoires du président Hénault.
[571] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.
[572] Mme Ferrand donna, dit-on, à Condillac l'idée de sa statue animée. (Mémoires
de la République des lettres, vol. XVI.)
[573] Julie, ou la Nouvelle Héloïse.
[574] Correspondance de Grimm, vol. IV.—Mémoires de Mme d'Épinay, vol. II.
[552] Revue rétrospective, vol. XV.
[553] Lettres persanes. Amsterdam, 1731.
[554] Les Bagatelles morales.
[555] Mélanges de littérature et d'histoire recueillis et publiés par la Société des
Bibliophiles français. Paris, Techener, 1856.—Mémoires du maréchal de Richelieu,
par Soulavie, 1793, vol. VIII.
[556] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin, sa sœur, sur les
intrigues de la cour de France, 1790.—Lettres de Mmes de Villars, la Fayette, de
Tencin, 1823.
[557] Mémoires de Mme du Hausset.
[558] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[559] Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des femmes dans les différents
siècles, par Thomas. Paris, 1772.
[560] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[561] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[562] Journal de Collé, vol. I.
[563] Correspondance de Grimm, vol. X.
[564] Mélanges de littérature, par Suard. Paris, 1805, vol. I.
[565] Julie, ou la Nouvelle Héloïse.
[566] Lettre autographe de la duchesse de Chaulnes. Portraits intimes du dix-huitième
siècle, par Edmond et Jules de Goncourt. (Sous presse).
[567] Mme Necker assure que Mme Geoffrin s'était imposé la loi d'écrire tous les jours
deux lettres et que Mme du Deffand faisait plusieurs brouillons du plus insignifiant
billet du matin. (Mélanges de Mme Necker, vol. II.)
[568] Correspondance de Voltaire, vol. XII.
[569] Essai sur le caractère et les mœurs des François comparés à ceux des Anglois.
Londres, 1776.
[570] Mémoires de Mme d'Épinay.—Mémoires du président Hénault.
[571] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.
[572] Mme Ferrand donna, dit-on, à Condillac l'idée de sa statue animée. (Mémoires
de la République des lettres, vol. XVI.)
[573] Julie, ou la Nouvelle Héloïse.
[574] Correspondance de Grimm, vol. IV.—Mémoires de Mme d'Épinay, vol. II.
Page 328
[575] L'Espion anglois. Londres, 1784, vol. IV.
[576] Lettres inédites de Mme du Châtelet. Paris, 1806.
[577] Mémoires de la République des lettres, passim.
[578] Mémoires de Marmontel. Paris, 1805, vol. III.
[579] Correspondance littéraire de la Harpe. Paris, an IX, vol. III.
[580]Cabinet des estampes. Bibliothèque impériale. Portefeuille d'amateurs.—
Catalogue des gravures du baron de Vèze.
[581] Correspondance secrète, vol. X.
[582] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. Rotterdam, 1768.
[583] Les Maîtresses de Louis XV, par Edmond et Jules de Goncourt. Sous presse.
[584] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859, vol. I.
[585] Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Paris, 1812, passim.
[586] Parmi les vaporeuses les plus sérieusement atteintes, il faut citer Mme de
Lamballe, qui avait de fréquents évanouissements de deux heures, que l'odeur d'un
bouquet de violettes faisait trouver mal, à laquelle la vue d'un homard, d'une
écrevisse, même en peinture, donnait une crise de nerfs. Mme de Genlis (Mémoires,
vol. II), avec sa rancune contre la cour, ne voit dans ces scènes que de jolies
comédies. Malheureusement, Mme de Genlis se trompe; la maladie du système
nerveux de Mme de Lamballe, ébranlé non par la cause qu'indique le docteur Saiffert,
mais par les profonds chagrins que lui avait donnés le prince son mari, cette maladie,
dégénérée en mélancolie profonde et en vapeurs convulsives, est si réelle qu'elle
cherche pendant tout le siècle son remède près des médecins, des empiriques, des
charlatans, depuis Pittara qui guérissait avec des emplâtres sur le nombril, jusqu'à
Mesmer, Deslon et leur baquet. (Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.)
[587] Tout le siècle s'est élevé contre cette mode du corps que les femmes ne veulent
abandonner à aucun prix. C'est une véritable croisade, depuis les remarques de
l'Arétin moderne jusqu'aux observations de l'anatomiste Winslow, depuis les
objurgations du bonhomme Métra, jusqu'à l'Avis de Reisser sur les corps baleinés,
jusqu'aux plaintes du chevalier de Jaucourt, dans l'Encyclopédie. Pendant tout le
siècle on attaque le corps, on le fait responsable de la mort d'un grand nombre
d'enfants, de la mort de la duchesse de Mazarin. Les corps les plus à la mode étaient
les corps à la grecque, d'abord à cause de leur nom, puis pour leur bon marché,
quoiqu'ils fussent très-dangereux, parce que les baleines ne montaient qu'au-dessous
de la gorge et pouvaient la blesser.
[588] Lettre sur plusieurs maladies des yeux causées par l'usage du rouge et du blanc,
par Gendron. Paris, 1760.
[589] Éloge de l'impertinence.
[590] Les Bijoux Indiscrets.
[576] Lettres inédites de Mme du Châtelet. Paris, 1806.
[577] Mémoires de la République des lettres, passim.
[578] Mémoires de Marmontel. Paris, 1805, vol. III.
[579] Correspondance littéraire de la Harpe. Paris, an IX, vol. III.
[580]Cabinet des estampes. Bibliothèque impériale. Portefeuille d'amateurs.—
Catalogue des gravures du baron de Vèze.
[581] Correspondance secrète, vol. X.
[582] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. Rotterdam, 1768.
[583] Les Maîtresses de Louis XV, par Edmond et Jules de Goncourt. Sous presse.
[584] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859, vol. I.
[585] Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Paris, 1812, passim.
[586] Parmi les vaporeuses les plus sérieusement atteintes, il faut citer Mme de
Lamballe, qui avait de fréquents évanouissements de deux heures, que l'odeur d'un
bouquet de violettes faisait trouver mal, à laquelle la vue d'un homard, d'une
écrevisse, même en peinture, donnait une crise de nerfs. Mme de Genlis (Mémoires,
vol. II), avec sa rancune contre la cour, ne voit dans ces scènes que de jolies
comédies. Malheureusement, Mme de Genlis se trompe; la maladie du système
nerveux de Mme de Lamballe, ébranlé non par la cause qu'indique le docteur Saiffert,
mais par les profonds chagrins que lui avait donnés le prince son mari, cette maladie,
dégénérée en mélancolie profonde et en vapeurs convulsives, est si réelle qu'elle
cherche pendant tout le siècle son remède près des médecins, des empiriques, des
charlatans, depuis Pittara qui guérissait avec des emplâtres sur le nombril, jusqu'à
Mesmer, Deslon et leur baquet. (Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.)
[587] Tout le siècle s'est élevé contre cette mode du corps que les femmes ne veulent
abandonner à aucun prix. C'est une véritable croisade, depuis les remarques de
l'Arétin moderne jusqu'aux observations de l'anatomiste Winslow, depuis les
objurgations du bonhomme Métra, jusqu'à l'Avis de Reisser sur les corps baleinés,
jusqu'aux plaintes du chevalier de Jaucourt, dans l'Encyclopédie. Pendant tout le
siècle on attaque le corps, on le fait responsable de la mort d'un grand nombre
d'enfants, de la mort de la duchesse de Mazarin. Les corps les plus à la mode étaient
les corps à la grecque, d'abord à cause de leur nom, puis pour leur bon marché,
quoiqu'ils fussent très-dangereux, parce que les baleines ne montaient qu'au-dessous
de la gorge et pouvaient la blesser.
[588] Lettre sur plusieurs maladies des yeux causées par l'usage du rouge et du blanc,
par Gendron. Paris, 1760.
[589] Éloge de l'impertinence.
[590] Les Bijoux Indiscrets.
Page 329
[591] Traité des affections vaporeuses des deux sexes. Nouvelle édition, augmentée et
publiée par ordre du gouvernement. Paris, de l'Imprimerie royale, 1782.
[592] Duclos dans les Confessions du comte de *** dit d'une femme: «Il n'y avait rien
qu'elle ne préférât au chagrin de se coucher.»
[593] Correspondance secrète, vol. VIII.
[594] Lettres de la marquise du Deffand. Paris, 1812, vol. I.
[595] Correspondance de Grimm, vol. V.
[596] Mémoires de la République des lettres, vol. IX.
[597] L'Ami des femmes, 1758.
[598] Le Monument du costume. Première série. Texte des planches de Freudeberg.—
Dans ces maladies qu'au fond les médecins considèrent comme des maladies
morales, Roussel (Système physique et moral de la femme) s'élevait contre la
promenade, le remède par excellence de Tronchin, attaquant l'intempérance d'idées
que la promenade procure aux femmes, idées qui, tout en les charmant, fatiguent les
ressorts de leur esprit.
[599] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
[600] Les Masques. S. l. n. d.
[601] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.
[602] Lettres inédites de Mme du Deffand. Paris, Michel Lévy, 1859, vol. I.
[603] Lettres écrites en 1743 et en 1744, au chevalier de Luzeincour, par une jeune
veuve. Londres, 1769.
[604] L'almanach historico-physique, ou physiosophie des dames sur les quarante-huit
cabinets d'histoire naturelle de Paris, en cite sept appartenant à des femmes parmi
lesquelles figurent Mlles Clairon et Ibus.
[605] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[606] Catalogue des tableaux de feu M. Blondel de Gagny, par Remy, 1776. Portrait
de Mme de Gontaut par Charlier. Je possède un dessin de Gabriel de Saint-Aubin
représentant une expérience dans une chambre de physique où, parmi des seigneurs à
cordon bleu et des abbés, sont assises d'élégantes femmes.
[607] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[608] Journal polytypique.
[609] Correspondance secrète, vol. XVI.—Mémoires de la République des lettres,
vol. XX.
[610] Correspondance secrète, vol. X.
[611] Mémoires de la République des lettres, vol. XXXIII.
[612] L'Espion anglais, vol. II.
publiée par ordre du gouvernement. Paris, de l'Imprimerie royale, 1782.
[592] Duclos dans les Confessions du comte de *** dit d'une femme: «Il n'y avait rien
qu'elle ne préférât au chagrin de se coucher.»
[593] Correspondance secrète, vol. VIII.
[594] Lettres de la marquise du Deffand. Paris, 1812, vol. I.
[595] Correspondance de Grimm, vol. V.
[596] Mémoires de la République des lettres, vol. IX.
[597] L'Ami des femmes, 1758.
[598] Le Monument du costume. Première série. Texte des planches de Freudeberg.—
Dans ces maladies qu'au fond les médecins considèrent comme des maladies
morales, Roussel (Système physique et moral de la femme) s'élevait contre la
promenade, le remède par excellence de Tronchin, attaquant l'intempérance d'idées
que la promenade procure aux femmes, idées qui, tout en les charmant, fatiguent les
ressorts de leur esprit.
[599] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
[600] Les Masques. S. l. n. d.
[601] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.
[602] Lettres inédites de Mme du Deffand. Paris, Michel Lévy, 1859, vol. I.
[603] Lettres écrites en 1743 et en 1744, au chevalier de Luzeincour, par une jeune
veuve. Londres, 1769.
[604] L'almanach historico-physique, ou physiosophie des dames sur les quarante-huit
cabinets d'histoire naturelle de Paris, en cite sept appartenant à des femmes parmi
lesquelles figurent Mlles Clairon et Ibus.
[605] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[606] Catalogue des tableaux de feu M. Blondel de Gagny, par Remy, 1776. Portrait
de Mme de Gontaut par Charlier. Je possède un dessin de Gabriel de Saint-Aubin
représentant une expérience dans une chambre de physique où, parmi des seigneurs à
cordon bleu et des abbés, sont assises d'élégantes femmes.
[607] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[608] Journal polytypique.
[609] Correspondance secrète, vol. XVI.—Mémoires de la République des lettres,
vol. XX.
[610] Correspondance secrète, vol. X.
[611] Mémoires de la République des lettres, vol. XXXIII.
[612] L'Espion anglais, vol. II.
Page 330
[613] Correspondance de Grimm, vol. XIV.
[614] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[615] Mélanges de Mme Necker, vol. II.
[616] Lettres de Mlle de Lespinasse, vol. I.
[617] Mémoires du président Hénault.
[618] Correspondance de Grimm, vol. XIV.
[619] Correspondance de Grimm, vol. X.
[620] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[621] Mélanges du prince de Ligne, vol. XXIII.
[622] Tableau historique de la Révolution, par d'Escherny, Paris, 1815.
[623] Lettres sur les ouvrages et le caractère de Rousseau, par Mme de Staël. Paris,
1820.
[624] Portraits et Caractères, par Sénac de Meilhan, 1813.
[625] Souvenirs de Félicie.
[626] Essai sur les caractères, les mœurs et l'esprit des femmes dans les différents
siècles, par Thomas. Paris, an XII.
[627] Variétés littéraires, par Suard. 1804, vol. I.
[628] Correspondance secrète, vol. XIV.
[629] Id., vol. II et XII.
[630] Œuvres complètes de Mme de Staël. 1820, vol. I.
[631] Journal historique de Collé. 1805, vol. III.
[632] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.
[633] Correspondance secrète, vol. VII.
[634] Id., vol. I.
[635] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.
[636] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Paris, 1859, vol. I.
[637] Réflexions nouvelles sur les femmes par une dame de la cour. Paris, 1727.—
Mme Necker donne une autre explication: elle trouve les esprits de son temps trop
métaphysiques, trop occupés d'abstractions, trop distants et trop séparés des objets
réels et extérieurs, pour qu'ils puissent en tirer des jouissances. (Mélanges, vol. I.)
[638] Lettres récréatives, par Caraccioli, vol. I.
[639] Le Mercure de France, peint par Lavreince, gravé par Guttemberg le jeune.
[614] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
[615] Mélanges de Mme Necker, vol. II.
[616] Lettres de Mlle de Lespinasse, vol. I.
[617] Mémoires du président Hénault.
[618] Correspondance de Grimm, vol. XIV.
[619] Correspondance de Grimm, vol. X.
[620] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[621] Mélanges du prince de Ligne, vol. XXIII.
[622] Tableau historique de la Révolution, par d'Escherny, Paris, 1815.
[623] Lettres sur les ouvrages et le caractère de Rousseau, par Mme de Staël. Paris,
1820.
[624] Portraits et Caractères, par Sénac de Meilhan, 1813.
[625] Souvenirs de Félicie.
[626] Essai sur les caractères, les mœurs et l'esprit des femmes dans les différents
siècles, par Thomas. Paris, an XII.
[627] Variétés littéraires, par Suard. 1804, vol. I.
[628] Correspondance secrète, vol. XIV.
[629] Id., vol. II et XII.
[630] Œuvres complètes de Mme de Staël. 1820, vol. I.
[631] Journal historique de Collé. 1805, vol. III.
[632] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.
[633] Correspondance secrète, vol. VII.
[634] Id., vol. I.
[635] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.
[636] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Paris, 1859, vol. I.
[637] Réflexions nouvelles sur les femmes par une dame de la cour. Paris, 1727.—
Mme Necker donne une autre explication: elle trouve les esprits de son temps trop
métaphysiques, trop occupés d'abstractions, trop distants et trop séparés des objets
réels et extérieurs, pour qu'ils puissent en tirer des jouissances. (Mélanges, vol. I.)
[638] Lettres récréatives, par Caraccioli, vol. I.
[639] Le Mercure de France, peint par Lavreince, gravé par Guttemberg le jeune.
Page 331
[640] Causeries du lundi, par M. Sainte-Beuve, vol. III.
[641] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.
[642] Chevrier y ajoute une quatrième fin: le jeu et l'habitude de donner à jouer.
[643] Mélanges de Mme Necker, vol. III.
[644] Œuvres de Chevrier, vol. I.
[645] Tableau de Paris, par Mercier, vol. III.
[646] Revue rétrospective, vol. V.
[647] Bibliothèque des petits-maîtres.—Le Papillotage.
[648] Œuvres de Saint-Foix. Lettres de Nedim Coggia.—Les Sottises du temps, ou
Mémoires pour servir à l'histoire générale et particulière du genre humain. La Haye,
1754.
[649] Correspondance de Grimm, vol. XI.
[650] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[651] Thémidore. A la Haye, aux dépens de la Compagnie, 1745.
[652] Les Liaisons dangereuses, par C... de L.... Londres, 1796, vol. I.
[653] Mémoires de Mme d'Epinay. Passim.
[654] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[655] Lettres de Mme de Créqui. Introduction par M. Sainte-Beuve.
[656] Abrégé du Journal de Paris. 1789, vol. IV.
[657] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.—Correspondance secrète,
vol. IX.
[658] Correspondance secrète, vol. I.
[659] Mercure de France. Avril 1722.
[660] Paris, Versailles et les Provinces, vol. I.
[661] Mémoires de d'Argenson, vol. II.
[662] Mémoires de Mme du Hausset.
[663] Lettres de Mlle de Lespinasse, vol. I et II.
[664] Mémoires de Richelieu, vol. VII.
[665] Mémoires de d'Argenson, vol. IV.
[666] Mémoires de Richelieu, vol. II.
[667] Mémoires de la République des lettres, vol. XXV et XXVII.
[641] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.
[642] Chevrier y ajoute une quatrième fin: le jeu et l'habitude de donner à jouer.
[643] Mélanges de Mme Necker, vol. III.
[644] Œuvres de Chevrier, vol. I.
[645] Tableau de Paris, par Mercier, vol. III.
[646] Revue rétrospective, vol. V.
[647] Bibliothèque des petits-maîtres.—Le Papillotage.
[648] Œuvres de Saint-Foix. Lettres de Nedim Coggia.—Les Sottises du temps, ou
Mémoires pour servir à l'histoire générale et particulière du genre humain. La Haye,
1754.
[649] Correspondance de Grimm, vol. XI.
[650] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[651] Thémidore. A la Haye, aux dépens de la Compagnie, 1745.
[652] Les Liaisons dangereuses, par C... de L.... Londres, 1796, vol. I.
[653] Mémoires de Mme d'Epinay. Passim.
[654] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[655] Lettres de Mme de Créqui. Introduction par M. Sainte-Beuve.
[656] Abrégé du Journal de Paris. 1789, vol. IV.
[657] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.—Correspondance secrète,
vol. IX.
[658] Correspondance secrète, vol. I.
[659] Mercure de France. Avril 1722.
[660] Paris, Versailles et les Provinces, vol. I.
[661] Mémoires de d'Argenson, vol. II.
[662] Mémoires de Mme du Hausset.
[663] Lettres de Mlle de Lespinasse, vol. I et II.
[664] Mémoires de Richelieu, vol. VII.
[665] Mémoires de d'Argenson, vol. IV.
[666] Mémoires de Richelieu, vol. II.
[667] Mémoires de la République des lettres, vol. XXV et XXVII.
Page 332
[668] Correspondance secrète, vol. XVII.
[669] Id., vol. XVIII.
[670] Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des femmes, par Thomas. Paris, an
XII.
[671] Avis d'une mère à son fils, par Mme de Lambert.
[672] Mémoires du président Hénault.
[673] Mémoires de d'Argenson, vol. I.
[674] Id., vol. II.
[675] Mémoires de Marmontel, vol I.
[676] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt.
Première série, 1857.
[677] La Police de Paris dévoilée, par Pierre Manuel. Paris, l'an second de la Liberté,
vol. I.
[678] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.—Correspondance littéraire de
Grimm, vol. VI.
[679] Mélanges de Suard, vol. I.—Mémoires de Marmontel, vol. I.
[680] Veut-on avoir la chambre de Mme du Deffand, cette chambre qui, les jours de
souffrance et de malaise de l'aveugle, devenait un salon pour les intimes: la voici
dans cette planche intitulée dans le catalogue de Cochin: Les Chats angola de Mme la
marquise du Deffand. «Un coin de cheminée à côté duquel s'évase une ample
bergère aux pieds de bois, aux bras rustiques, aux larges coussins mollets; sous la
bergère un panier à laine en osier, à l'apparence de charpagne; contre la cheminée
une servante, au-dessous une petite étagère-bibliothèque à trois planchettes de livres;
dans l'angle de la pièce une encoignure avec quelques porcelaines; au fond, dans la
boiserie unie et plate, sans ornement et sans moulure, une porte vitrée donnant sur le
noir d'un cabinet, et dans l'alcôve qui suit, la tête d'un lit qui paraît recouvert d'une
perse à ramages, garnissant également le mur où l'on aperçoit un petit cartel: tel est
la chambre de Mme du Deffand. Et pour tous habitants la tranquille pièce n'a que
deux chats, deux chats ayant au cou l'énorme collier de faveurs, qu'ils portent gravé
en or sur le dos des livres possédés par la marquise.» (L'Art du dix-huitième siècle,
par Edmond et Jules de Goncourt. 1874, vol. II.)
[681] Correspondance inédite de Mme du Deffand.
[682] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[683] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.—Correspondance de Grimm, vol.
IX et X.—Mémoires de d'Argenson, vol. V.—Éloges de Mme Geoffrin, 1812.
[684] Walpole a donné de Mme Geoffrin, je crois, le portrait le plus ressemblant qui
ait été fait de cette bourgeoise illustre: «Mme Geoffrin est une femme extraordinaire
qui possède plus de sens commun que je n'en ai jamais rencontré, une promptitude
extrême pour découvrir les caractères et les pénétrer jusqu'aux derniers replis, et un
[669] Id., vol. XVIII.
[670] Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des femmes, par Thomas. Paris, an
XII.
[671] Avis d'une mère à son fils, par Mme de Lambert.
[672] Mémoires du président Hénault.
[673] Mémoires de d'Argenson, vol. I.
[674] Id., vol. II.
[675] Mémoires de Marmontel, vol I.
[676] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt.
Première série, 1857.
[677] La Police de Paris dévoilée, par Pierre Manuel. Paris, l'an second de la Liberté,
vol. I.
[678] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.—Correspondance littéraire de
Grimm, vol. VI.
[679] Mélanges de Suard, vol. I.—Mémoires de Marmontel, vol. I.
[680] Veut-on avoir la chambre de Mme du Deffand, cette chambre qui, les jours de
souffrance et de malaise de l'aveugle, devenait un salon pour les intimes: la voici
dans cette planche intitulée dans le catalogue de Cochin: Les Chats angola de Mme la
marquise du Deffand. «Un coin de cheminée à côté duquel s'évase une ample
bergère aux pieds de bois, aux bras rustiques, aux larges coussins mollets; sous la
bergère un panier à laine en osier, à l'apparence de charpagne; contre la cheminée
une servante, au-dessous une petite étagère-bibliothèque à trois planchettes de livres;
dans l'angle de la pièce une encoignure avec quelques porcelaines; au fond, dans la
boiserie unie et plate, sans ornement et sans moulure, une porte vitrée donnant sur le
noir d'un cabinet, et dans l'alcôve qui suit, la tête d'un lit qui paraît recouvert d'une
perse à ramages, garnissant également le mur où l'on aperçoit un petit cartel: tel est
la chambre de Mme du Deffand. Et pour tous habitants la tranquille pièce n'a que
deux chats, deux chats ayant au cou l'énorme collier de faveurs, qu'ils portent gravé
en or sur le dos des livres possédés par la marquise.» (L'Art du dix-huitième siècle,
par Edmond et Jules de Goncourt. 1874, vol. II.)
[681] Correspondance inédite de Mme du Deffand.
[682] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[683] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.—Correspondance de Grimm, vol.
IX et X.—Mémoires de d'Argenson, vol. V.—Éloges de Mme Geoffrin, 1812.
[684] Walpole a donné de Mme Geoffrin, je crois, le portrait le plus ressemblant qui
ait été fait de cette bourgeoise illustre: «Mme Geoffrin est une femme extraordinaire
qui possède plus de sens commun que je n'en ai jamais rencontré, une promptitude
extrême pour découvrir les caractères et les pénétrer jusqu'aux derniers replis, et un
Page 333
crayon qui n'a jamais manqué un portrait, ordinairement peu flatté; elle exige et elle
conserve en dépit de sa naissance et des préjugés absurdes d'ici sur la noblesse une
véritable cour et beaucoup d'attentions. Elle y réussit par mille petites manœuvres et
par des services d'amitié en même temps que par une franchise et une sévérité qui
semblent être son seul moyen pour attirer chez elle un concours de monde: car elle
ne cesse de gronder ceux qu'elle veut s'attacher. Elle a peu de goût et encore moins
de savoir, mais elle protège les artistes et les auteurs et elle courtise un petit nombre
de personnes pour avoir le crédit nécessaire à ses protégés. Elle a fait son éducation
sous la fameuse Mme de Tencin qui lui a conseillé de ne jamais rebuter aucun
homme, parce que, disait son institutrice, quand même neuf sur dix ne se
soucieraient pas plus de vous qu'un sol, le dixième peut devenir un ami utile.»
[685] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt.
Deuxième série. Lettres de Caylus à Paciaudi.
[686] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[687] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[688] Correspondance de Grimm, vol. IV.
[689] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.
[690] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[691] Mémoires historiques sur Suard, sur ses écrits et sur le dix-huitième siècle, par
Garat. Belin, 1820, vol. I.
[692] Mélanges de Mme Necker, vol. II.
[693] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[694] Essai sur les femmes, par Thomas.
[695] Souvenirs de M. de Lévis.
[696] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[697] Correspondance de la Harpe, vol. XI.
[698] Mémoires de Garat, vol. I.—Mémoires de Marmontel, vol. II.
[699] Mémoires et Correspondance de Diderot, vol. II.
[700] Mémoires de la République des lettres, vol. XVI.
[701] Les dîners de Mme Necker, célèbres par la mauvaise chère qu'on y faisait,
avaient lieu tous les vendredis. L'érection d'une statue de Voltaire, dont l'exécution
était confiée à Pigalle, sortit d'un de ces dîners où les dix-huit convives étaient:
Diderot, Suard, Chastellux, Grimm, le comte de Schomberg, Marmontel,
d'Alembert, Thomas, Necker, Saint-Lambert, Saurin, Raynal, Helvétius, Bernard, les
abbés Arnaud et Morellet, le sculpteur Pigalle.
[702] Galerie des États généraux. Statira.
[703] Mémoires de la République des lettres, vol. XXIV.
conserve en dépit de sa naissance et des préjugés absurdes d'ici sur la noblesse une
véritable cour et beaucoup d'attentions. Elle y réussit par mille petites manœuvres et
par des services d'amitié en même temps que par une franchise et une sévérité qui
semblent être son seul moyen pour attirer chez elle un concours de monde: car elle
ne cesse de gronder ceux qu'elle veut s'attacher. Elle a peu de goût et encore moins
de savoir, mais elle protège les artistes et les auteurs et elle courtise un petit nombre
de personnes pour avoir le crédit nécessaire à ses protégés. Elle a fait son éducation
sous la fameuse Mme de Tencin qui lui a conseillé de ne jamais rebuter aucun
homme, parce que, disait son institutrice, quand même neuf sur dix ne se
soucieraient pas plus de vous qu'un sol, le dixième peut devenir un ami utile.»
[685] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt.
Deuxième série. Lettres de Caylus à Paciaudi.
[686] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[687] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[688] Correspondance de Grimm, vol. IV.
[689] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.
[690] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[691] Mémoires historiques sur Suard, sur ses écrits et sur le dix-huitième siècle, par
Garat. Belin, 1820, vol. I.
[692] Mélanges de Mme Necker, vol. II.
[693] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[694] Essai sur les femmes, par Thomas.
[695] Souvenirs de M. de Lévis.
[696] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[697] Correspondance de la Harpe, vol. XI.
[698] Mémoires de Garat, vol. I.—Mémoires de Marmontel, vol. II.
[699] Mémoires et Correspondance de Diderot, vol. II.
[700] Mémoires de la République des lettres, vol. XVI.
[701] Les dîners de Mme Necker, célèbres par la mauvaise chère qu'on y faisait,
avaient lieu tous les vendredis. L'érection d'une statue de Voltaire, dont l'exécution
était confiée à Pigalle, sortit d'un de ces dîners où les dix-huit convives étaient:
Diderot, Suard, Chastellux, Grimm, le comte de Schomberg, Marmontel,
d'Alembert, Thomas, Necker, Saint-Lambert, Saurin, Raynal, Helvétius, Bernard, les
abbés Arnaud et Morellet, le sculpteur Pigalle.
[702] Galerie des États généraux. Statira.
[703] Mémoires de la République des lettres, vol. XXIV.
Page 334
[704] Nouveaux Mélanges de Mme Necker, vol. II.
[705] Correspondance de Grimm, vol. IX et XII.
[706] Mémoires de Marmontel, vol. II.—Mémoires de la République des lettres, vol.
XXVIII.
[707] Mémoires de la République des lettres, vol. XI.
[708] Mémoires secrets, par M. d'Allonville, vol. I.
[709] Abrégé du Journal de Paris, vol. I.
[710] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
[711] Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.
[712] Id., vol. XXII.
[713] Mémoires de Garat, vol. I.
[714] Mémoires de la République des lettres, vol. XXII, XXIV, XXVI.
[715] Mélanges de Mme Necker, vol. I.
[716] La comédie du Cercle avait légèrement caricaturé, en 1764, les familiers de ce
salon à son début. Le médecin c'était: le médecin Lorry, l'Esculape des femmes à la
mode; le musicien: l'abbé de la Croix; le poëte: le poëtereau Durosoy.
[717] M. Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, publié par lui-même. Imprimé à la
maison. Neuvième époque.
[718] Mémoires de Hénault.
[719] Lettres persanes, 1740.
[720] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin, sa sœur, sur les
intrigues de la cour de France, 1790.
[721] Mémoires de Richelieu, par Soulavie, vol. V.
[722] Les Sacrifices de l'amour, ou Lettres de la vicomtesse de Senanges et du
chevalier Versenay. Paris, 1771.
[723] Mémoires de la République des lettres, vol. XI.
[724] Mémoires du règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. IV.
[725] Je possède les plans, coupes, dessins de l'hôtel Cassini, exécutés par Bellisard
en 1768, un album qui, dans sa reliure de maroquin rouge primitive, est un curieux et
rare spécimen de l'album que les seigneurs bâtisseurs du dix-huitième siècle faisaient
exécuter de leur demeure. Attenant à un cabinet de musique, il y a un charmant petit
salon demi-circulaire, au plafond peint d'amours, aux boiseries délicates, aux grands
lampadaires. C'est peut-être dans ce cabinet de musique qu'avait lieu, en 1772, la
représentation, où Mme Cassini jouait le rôle de Mélanie dans la Religieuse de la
Harpe; représentation à la suite de laquelle se firent la réconciliation et l'embrassade
solennelle de la Harpe et de Dorat, connus par leur illustre inimitié.
[705] Correspondance de Grimm, vol. IX et XII.
[706] Mémoires de Marmontel, vol. II.—Mémoires de la République des lettres, vol.
XXVIII.
[707] Mémoires de la République des lettres, vol. XI.
[708] Mémoires secrets, par M. d'Allonville, vol. I.
[709] Abrégé du Journal de Paris, vol. I.
[710] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
[711] Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.
[712] Id., vol. XXII.
[713] Mémoires de Garat, vol. I.
[714] Mémoires de la République des lettres, vol. XXII, XXIV, XXVI.
[715] Mélanges de Mme Necker, vol. I.
[716] La comédie du Cercle avait légèrement caricaturé, en 1764, les familiers de ce
salon à son début. Le médecin c'était: le médecin Lorry, l'Esculape des femmes à la
mode; le musicien: l'abbé de la Croix; le poëte: le poëtereau Durosoy.
[717] M. Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, publié par lui-même. Imprimé à la
maison. Neuvième époque.
[718] Mémoires de Hénault.
[719] Lettres persanes, 1740.
[720] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin, sa sœur, sur les
intrigues de la cour de France, 1790.
[721] Mémoires de Richelieu, par Soulavie, vol. V.
[722] Les Sacrifices de l'amour, ou Lettres de la vicomtesse de Senanges et du
chevalier Versenay. Paris, 1771.
[723] Mémoires de la République des lettres, vol. XI.
[724] Mémoires du règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. IV.
[725] Je possède les plans, coupes, dessins de l'hôtel Cassini, exécutés par Bellisard
en 1768, un album qui, dans sa reliure de maroquin rouge primitive, est un curieux et
rare spécimen de l'album que les seigneurs bâtisseurs du dix-huitième siècle faisaient
exécuter de leur demeure. Attenant à un cabinet de musique, il y a un charmant petit
salon demi-circulaire, au plafond peint d'amours, aux boiseries délicates, aux grands
lampadaires. C'est peut-être dans ce cabinet de musique qu'avait lieu, en 1772, la
représentation, où Mme Cassini jouait le rôle de Mélanie dans la Religieuse de la
Harpe; représentation à la suite de laquelle se firent la réconciliation et l'embrassade
solennelle de la Harpe et de Dorat, connus par leur illustre inimitié.
Page 335
[726] Mémoires de Besenval. Baudouin, 1821, vol. I.—Mémoires de règne de Louis
XVI, vol. IV.
[727] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.—Mémoires de Tilly, vol. III.
[728] Mélanges du prince de Ligne, passim.—Souvenirs et Portraits, par M. de Lévis.
[729] Souvenirs de Félicie.
[730] Mélanges de Mme Necker. 1798, vol. I.
[731] Correspondance de Grimm, vol. XI.
[732] Mémoires et Correspondance de Diderot. 1841, vol. I.
[733] Correspondance de Grimm, vol. XII.
[734] Confessions de Mme *** principes de morale pour se conduire dans le monde.
Paris, Maradan, 1817.
[735] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Paris, Michel Lévy, 1859.
[736] Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Paris, 1812, vol. I.
[737] Nouveaux Mélanges, par Mme Necker, vol. II.
[738] Voyez dans la délicate notice intitulée: Vie de la princesse de Poix, née
Beauvau, par la vicomtesse de Noailles (Lahure, 1855), si précieuse comme accent
d'une société qui n'est plus, la note si juste que donne sur l'attitude dernière des
femmes du temps le récit de la mort de Mme de Beauvau: «Cette imposante personne
finit sans douleur, sans agonie; elle s'éteignit comme elle avait vécu, en adorant son
mari, en honorant Voltaire. Ses derniers moments furent d'une paix toute
philosophique. Les cérémonies religieuses n'y tinrent point leur place, mais les
apparences furent assez heureusement conservées pour qu'il fût dit, jusqu'au dernier
jour, que l'indépendance des idées s'était alliée chez elle à la convenance des
formes...»
[739] Journal de Collé. Paris, 1805, vol. I.
[740] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[741] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. II.
[742] L'Espion anglois, vol. I.
[743] Lettres de Mme du Deffand. 1812, vol. III.
XVI, vol. IV.
[727] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.—Mémoires de Tilly, vol. III.
[728] Mélanges du prince de Ligne, passim.—Souvenirs et Portraits, par M. de Lévis.
[729] Souvenirs de Félicie.
[730] Mélanges de Mme Necker. 1798, vol. I.
[731] Correspondance de Grimm, vol. XI.
[732] Mémoires et Correspondance de Diderot. 1841, vol. I.
[733] Correspondance de Grimm, vol. XII.
[734] Confessions de Mme *** principes de morale pour se conduire dans le monde.
Paris, Maradan, 1817.
[735] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Paris, Michel Lévy, 1859.
[736] Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Paris, 1812, vol. I.
[737] Nouveaux Mélanges, par Mme Necker, vol. II.
[738] Voyez dans la délicate notice intitulée: Vie de la princesse de Poix, née
Beauvau, par la vicomtesse de Noailles (Lahure, 1855), si précieuse comme accent
d'une société qui n'est plus, la note si juste que donne sur l'attitude dernière des
femmes du temps le récit de la mort de Mme de Beauvau: «Cette imposante personne
finit sans douleur, sans agonie; elle s'éteignit comme elle avait vécu, en adorant son
mari, en honorant Voltaire. Ses derniers moments furent d'une paix toute
philosophique. Les cérémonies religieuses n'y tinrent point leur place, mais les
apparences furent assez heureusement conservées pour qu'il fût dit, jusqu'au dernier
jour, que l'indépendance des idées s'était alliée chez elle à la convenance des
formes...»
[739] Journal de Collé. Paris, 1805, vol. I.
[740] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[741] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. II.
[742] L'Espion anglois, vol. I.
[743] Lettres de Mme du Deffand. 1812, vol. III.
Page 336
TABLE DES MATIÈRES
Pages
I. La naissance.—Le couvent.—Le mariage 1
II. La société.—Les salons 44
III. La dissipation du monde 106
IV. L'amour 150
V. La vie dans le mariage 219
VI. La femme de la bourgeoisie 248
VII. La femme du peuple.—La fille galante 278
VIII. La beauté et la mode 313
IX. La domination et l'intelligence de la femme 371
X. L'âme de la femme 406
XI. La vieillesse de la femme 449
XII. La philosophie et la mort de la femme 514
Paris.—Typ. G. Chamerot, rue des Saints-Pères, 19
Pages
I. La naissance.—Le couvent.—Le mariage 1
II. La société.—Les salons 44
III. La dissipation du monde 106
IV. L'amour 150
V. La vie dans le mariage 219
VI. La femme de la bourgeoisie 248
VII. La femme du peuple.—La fille galante 278
VIII. La beauté et la mode 313
IX. La domination et l'intelligence de la femme 371
X. L'âme de la femme 406
XI. La vieillesse de la femme 449
XII. La philosophie et la mort de la femme 514
Paris.—Typ. G. Chamerot, rue des Saints-Pères, 19
Page 337
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and (c) any Defect you cause.
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Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals
and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely
available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
permanent future for Project Gutenberg and future generations. To
learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
federal laws and your state’s laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza
#516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact
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Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
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Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
widespread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small
donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax
exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable
effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have
not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact
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Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support.
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This website includes information about Project Gutenberg, including
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Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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