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The Project Gutenberg eBook of Roméo et Juliette
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Roméo et Juliette
Author: William Shakespeare
Translator: François Guizot
Release date: April 10, 2006 [eBook #18143]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/18143
Credits: Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMÉO ET
JULIETTE ***
Note du transcripteur.
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Title: Roméo et Juliette
Author: William Shakespeare
Translator: François Guizot
Release date: April 10, 2006 [eBook #18143]
Language: French
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JULIETTE ***
Note du transcripteur.
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Page 4
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 3
Timon d'Athènes
Le Jour des Rois.—Les deux gentilshommes de Vérone.
Roméo et Juliette.—Le Songe d'une nuit d'été.
Tout est bien qui finit bien.
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1864
=============================================
ROMÉO ET JULIETTE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 3
Timon d'Athènes
Le Jour des Rois.—Les deux gentilshommes de Vérone.
Roméo et Juliette.—Le Songe d'une nuit d'été.
Tout est bien qui finit bien.
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1864
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ROMÉO ET JULIETTE
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TRAGÉDIE
NOTICE SUR ROMÉO ET JULIETTE
Deux grandes familles de Vérone, les Montecchi et les Capelletti (les
Montaigu et les Capulet), vivaient depuis longtemps dans une inimitié qui
avait souvent donné lieu, dans les rues, à des combats sanglants. Alberto
della Scala, second capitaine perpétuel de Vérone, avait inutilement
travaillé à les réconcilier; mais du moins était-il parvenu à les contenir de
telle sorte que lorsqu'ils se rencontraient, dit l'historien de Vérone,
Girolamo della Corte, «les plus jeunes cédaient le pas aux plus âgés, ils se
saluaient et se rendaient le salut.»
En 1303, sous Bartolommeo della Scala, élu capitaine perpétuel après la
mort de son père Alberto, Antonio Cappelletto, chef de sa faction, donna,
dans le carnaval, une grande fête, à laquelle il invita une partie de la
noblesse de Vérone. Roméo Montecchio, âgé de vingt à vingt et un ans, et
l'un des plus beaux et des plus aimables jeunes gens de la ville; s'y rendit
masqué avec quelques-uns de ses amis. Au bout de quelque temps, ayant
ôté son masque, il s'assit dans un coin d'où il pouvait voir et être vu. On
s'étonna beaucoup de la hardiesse avec laquelle il venait ainsi au milieu de
ses ennemis. Cependant, comme il était jeune et de manières agréables,
ceux-ci, dit l'historien, «n'y firent pas autant d'attention qu'ils en auraient
fait peut-être s'il eût été plus âgé.» Ses yeux et ceux de Juliette Cappelletto
se rencontrèrent bientôt, et, frappés également d'admiration, ils ne cessèrent
plus de se regarder. La fête s'étant terminée par une danse appelée chez
nous, dit Girolamo, «la danse du chapeau» (dal cappello), une dame vint
prendre Roméo, qui, se trouvant ainsi introduit dans la danse, après avoir
fait quelques tours avec sa danseuse, la quitta pour aller prendre Juliette, qui
NOTICE SUR ROMÉO ET JULIETTE
Deux grandes familles de Vérone, les Montecchi et les Capelletti (les
Montaigu et les Capulet), vivaient depuis longtemps dans une inimitié qui
avait souvent donné lieu, dans les rues, à des combats sanglants. Alberto
della Scala, second capitaine perpétuel de Vérone, avait inutilement
travaillé à les réconcilier; mais du moins était-il parvenu à les contenir de
telle sorte que lorsqu'ils se rencontraient, dit l'historien de Vérone,
Girolamo della Corte, «les plus jeunes cédaient le pas aux plus âgés, ils se
saluaient et se rendaient le salut.»
En 1303, sous Bartolommeo della Scala, élu capitaine perpétuel après la
mort de son père Alberto, Antonio Cappelletto, chef de sa faction, donna,
dans le carnaval, une grande fête, à laquelle il invita une partie de la
noblesse de Vérone. Roméo Montecchio, âgé de vingt à vingt et un ans, et
l'un des plus beaux et des plus aimables jeunes gens de la ville; s'y rendit
masqué avec quelques-uns de ses amis. Au bout de quelque temps, ayant
ôté son masque, il s'assit dans un coin d'où il pouvait voir et être vu. On
s'étonna beaucoup de la hardiesse avec laquelle il venait ainsi au milieu de
ses ennemis. Cependant, comme il était jeune et de manières agréables,
ceux-ci, dit l'historien, «n'y firent pas autant d'attention qu'ils en auraient
fait peut-être s'il eût été plus âgé.» Ses yeux et ceux de Juliette Cappelletto
se rencontrèrent bientôt, et, frappés également d'admiration, ils ne cessèrent
plus de se regarder. La fête s'étant terminée par une danse appelée chez
nous, dit Girolamo, «la danse du chapeau» (dal cappello), une dame vint
prendre Roméo, qui, se trouvant ainsi introduit dans la danse, après avoir
fait quelques tours avec sa danseuse, la quitta pour aller prendre Juliette, qui
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dansait avec un autre. Aussitôt qu'elle l'eût senti lui toucher la main, elle lui
dit: «Bénie soit votre venue!» Et lui, lui serrant la main, répondit: «Quelles
bénédictions en recevez-vous, madame?» Et elle reprit en souriant: «Ne
vous étonnez pas, seigneur, si je bénis votre venue; M. Mercutio était là
depuis longtemps à me glacer, et par votre politesse vous êtes venu me
réchauffer.» (Ce jeune homme, qui s'appelait Mercutio, dit le louche, et que
l'agrément de son esprit faisait aimer de tout le monde, avait toujours eu les
mains plus froides que la glace.) A ces mots, Roméo répondit: «Je suis
grandement heureux de vous rendre service en quoi que ce soit.» Comme la
danse finissait, Juliette ne put dire que ces mots: «Hélas! je suis plus à vous
qu'à moi-même.»
Roméo s'étant rendu plusieurs fois dans une petite rue, sur laquelle
donnaient les fenêtres de Juliette, un soir elle le reconnut à «son
éternuement ou à quelque autre signe,» et elle ouvrit la fenêtre. Ils se
saluèrent «très-poliment (cortesissimamente),» et, après s'être longtemps
entretenus de leurs amours, ils convinrent qu'il fallait qu'ils se mariassent,
quoi qu'il en pût arriver; et que cela devait se faire par l'entremise du frère
Lonardo, franciscain, «théologien, grand philosophe, distillateur admirable,
savant dans l'art de la magie,» et confesseur de presque toute la ville.
Roméo l'alla trouver, et le frère, songeant au crédit qu'il acquerrait, non-
seulement auprès du capitaine perpétuel, mais dans toute la ville, s'il
parvenait à réconcilier les deux familles, se prêta aux désirs des deux jeunes
gens. A l'époque de la Quadragésime, où la confession était d'obligation,
Juliette se rendit avec sa mère dans l'église de Saint-François, dans la
citadelle, et étant entrée la première dans le confessionnal, de l'autre côté
duquel se trouvait Roméo, également venu à l'église avec son père, ils
reçurent la bénédiction nuptiale par la fenêtre du confessionnal, que le frère
avait eu soin d'ouvrir; puis, par les soins d'une très adroite vieille de la
maison de Juliette, ils passèrent la nuit ensemble dans son jardin.
Cependant, après les fêtes de Pâques, une troupe nombreuse de Capelletti
rencontra, à peu de distance des portes de Vérone, quelques Montecchi, et
les attaqua, animée par Tébaldo, cousin germain de Juliette, qui, voyant que
Roméo faisait tous ses efforts pour arrêter le combat, s'attacha à lui, et, le
forçant à se défendre, en reçut un coup d'épée dans la gorge, dont il tomba
mort sur-le-champ. Roméo fut banni, et, peu de temps après, Juliette, près
dit: «Bénie soit votre venue!» Et lui, lui serrant la main, répondit: «Quelles
bénédictions en recevez-vous, madame?» Et elle reprit en souriant: «Ne
vous étonnez pas, seigneur, si je bénis votre venue; M. Mercutio était là
depuis longtemps à me glacer, et par votre politesse vous êtes venu me
réchauffer.» (Ce jeune homme, qui s'appelait Mercutio, dit le louche, et que
l'agrément de son esprit faisait aimer de tout le monde, avait toujours eu les
mains plus froides que la glace.) A ces mots, Roméo répondit: «Je suis
grandement heureux de vous rendre service en quoi que ce soit.» Comme la
danse finissait, Juliette ne put dire que ces mots: «Hélas! je suis plus à vous
qu'à moi-même.»
Roméo s'étant rendu plusieurs fois dans une petite rue, sur laquelle
donnaient les fenêtres de Juliette, un soir elle le reconnut à «son
éternuement ou à quelque autre signe,» et elle ouvrit la fenêtre. Ils se
saluèrent «très-poliment (cortesissimamente),» et, après s'être longtemps
entretenus de leurs amours, ils convinrent qu'il fallait qu'ils se mariassent,
quoi qu'il en pût arriver; et que cela devait se faire par l'entremise du frère
Lonardo, franciscain, «théologien, grand philosophe, distillateur admirable,
savant dans l'art de la magie,» et confesseur de presque toute la ville.
Roméo l'alla trouver, et le frère, songeant au crédit qu'il acquerrait, non-
seulement auprès du capitaine perpétuel, mais dans toute la ville, s'il
parvenait à réconcilier les deux familles, se prêta aux désirs des deux jeunes
gens. A l'époque de la Quadragésime, où la confession était d'obligation,
Juliette se rendit avec sa mère dans l'église de Saint-François, dans la
citadelle, et étant entrée la première dans le confessionnal, de l'autre côté
duquel se trouvait Roméo, également venu à l'église avec son père, ils
reçurent la bénédiction nuptiale par la fenêtre du confessionnal, que le frère
avait eu soin d'ouvrir; puis, par les soins d'une très adroite vieille de la
maison de Juliette, ils passèrent la nuit ensemble dans son jardin.
Cependant, après les fêtes de Pâques, une troupe nombreuse de Capelletti
rencontra, à peu de distance des portes de Vérone, quelques Montecchi, et
les attaqua, animée par Tébaldo, cousin germain de Juliette, qui, voyant que
Roméo faisait tous ses efforts pour arrêter le combat, s'attacha à lui, et, le
forçant à se défendre, en reçut un coup d'épée dans la gorge, dont il tomba
mort sur-le-champ. Roméo fut banni, et, peu de temps après, Juliette, près
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de se voir contrainte d'en épouser un autre, eut recours au frère Lonardo, qui
lui donna à avaler une poudre au moyen de laquelle elle devait passer pour
morte, et être portée dans la sépulture de sa famille, qui se trouvait placée
dans l'église du couvent de Lonardo. Celui-ci devait venir l'en retirer et la
faire passer ensuite, déguisée, à Mantoue, où était Roméo, qu'il se chargeait
d'instruire de tout.
Les choses se passèrent comme l'avait annoncé Lonardo; mais Roméo ayant
appris indirectement la mort de Juliette avant d'avoir reçu la lettre du
religieux, partit sur-le-champ pour Vérone avec un seul domestique, et,
muni d'un poison violent, se rendit au tombeau, qu'il ouvrit, baigna de
larmes le corps de Juliette, avala le poison et mourut. Juliette, réveillée
l'instant d'après, voyant Roméo mort et ayant appris du religieux, qui venait
d'arriver, ce qui s'était passé, fut saisie d'une douleur si forte que, «sans
pouvoir dire une parole, elle demeura morte sur le sein de son Roméo1.»
Cette histoire est racontée comme véritable par Girolamo della Corte; il
assure avoir vu plusieurs fois le tombeau de Juliette et de Roméo, qui,
s'élevant un peu au-dessus de terre et placé près d'un puits, servait alors de
lavoir à la maison des orphelins de Saint-François, que l'on bâtissait en cet
endroit. Il rapporte en même temps que le cavalier Gerardo Boldiero, son
oncle, qui l'avait mené à ce tombeau, lui avait montré dans un coin du mur,
près du couvent des Capucins, l'endroit d'où il avait entendu dire qu'un
grand nombre d'années auparavant on avait retiré les restes de Juliette et de
Roméo, ainsi que de plusieurs autres. Le capitaine Bréval, dans ses
voyages, dit également avoir vu à Vérone, en 1762, un vieux bâtiment qui
était alors une maison d'orphelins, et qui, selon son guide, avait renfermé le
tombeau de Roméo et de Juliette; mais il n'existait plus.
Ce n'est probablement pas sur le récit de Girolamo della Corte que
Shakspeare a composé sa tragédie; elle fut d'abord représentée, à ce qu'il
paraît, en 1595, chez lord Hundsdon, lord chambellan de la reine Élisabeth,
et imprimée pour la première fois en 1597. Or, l'ouvrage de Girolamo della
Corte, qui devait avoir vingt-deux livres, se trouve interrompu au milieu du
vingtième livre et à l'année 1560 par la maladie de l'auteur. On voit de plus,
dans la préface de l'éditeur, que cette maladie fut longue et amena la mort
de l'historien, que la nécessité de revoir le travail auquel Girolamo n'avait
lui donna à avaler une poudre au moyen de laquelle elle devait passer pour
morte, et être portée dans la sépulture de sa famille, qui se trouvait placée
dans l'église du couvent de Lonardo. Celui-ci devait venir l'en retirer et la
faire passer ensuite, déguisée, à Mantoue, où était Roméo, qu'il se chargeait
d'instruire de tout.
Les choses se passèrent comme l'avait annoncé Lonardo; mais Roméo ayant
appris indirectement la mort de Juliette avant d'avoir reçu la lettre du
religieux, partit sur-le-champ pour Vérone avec un seul domestique, et,
muni d'un poison violent, se rendit au tombeau, qu'il ouvrit, baigna de
larmes le corps de Juliette, avala le poison et mourut. Juliette, réveillée
l'instant d'après, voyant Roméo mort et ayant appris du religieux, qui venait
d'arriver, ce qui s'était passé, fut saisie d'une douleur si forte que, «sans
pouvoir dire une parole, elle demeura morte sur le sein de son Roméo1.»
Cette histoire est racontée comme véritable par Girolamo della Corte; il
assure avoir vu plusieurs fois le tombeau de Juliette et de Roméo, qui,
s'élevant un peu au-dessus de terre et placé près d'un puits, servait alors de
lavoir à la maison des orphelins de Saint-François, que l'on bâtissait en cet
endroit. Il rapporte en même temps que le cavalier Gerardo Boldiero, son
oncle, qui l'avait mené à ce tombeau, lui avait montré dans un coin du mur,
près du couvent des Capucins, l'endroit d'où il avait entendu dire qu'un
grand nombre d'années auparavant on avait retiré les restes de Juliette et de
Roméo, ainsi que de plusieurs autres. Le capitaine Bréval, dans ses
voyages, dit également avoir vu à Vérone, en 1762, un vieux bâtiment qui
était alors une maison d'orphelins, et qui, selon son guide, avait renfermé le
tombeau de Roméo et de Juliette; mais il n'existait plus.
Ce n'est probablement pas sur le récit de Girolamo della Corte que
Shakspeare a composé sa tragédie; elle fut d'abord représentée, à ce qu'il
paraît, en 1595, chez lord Hundsdon, lord chambellan de la reine Élisabeth,
et imprimée pour la première fois en 1597. Or, l'ouvrage de Girolamo della
Corte, qui devait avoir vingt-deux livres, se trouve interrompu au milieu du
vingtième livre et à l'année 1560 par la maladie de l'auteur. On voit de plus,
dans la préface de l'éditeur, que cette maladie fut longue et amena la mort
de l'historien, que la nécessité de revoir le travail auquel Girolamo n'avait
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pu mettre lui-même la dernière main prit un temps considérable, et enfin
que les procès, tant «civils que criminels,» dont fut tourmenté l'éditeur, ne
lui permirent pas de mener à fin son entreprise aussi promptement qu'il
l'aurait désiré; en sorte que l'ouvrage de Girolamo ne put être publié que
longtemps après sa mort: l'édition de 1594 est donc, selon toute apparence,
la première, et ne pouvait guère, en 1595, être déjà venue à la connaissance
de Shakspeare.
Note 1: (retour)
Voyez Istorie di Verona del sig. Girolamo della Corte, etc., t. Ier, p. 589 et suiv.
Édit. de 1594.
Mais l'histoire de Roméo et de Juliette, sans doute très-populaire à Vérone,
avait déjà fait le sujet d'une nouvelle, composée par Luigi da Porto, et
publiée à Venise en 1535, six ans après la mort de l'auteur, sous le titre de la
Giulietta. Cette nouvelle, réimprimée, traduite, imitée dans plusieurs
langues, fournit à Arthur Brooke le sujet d'un poëme anglais, publié en
15622, et où Shakspeare a certainement puisé le sujet de sa tragédie.
L'imitation est complète. Juliette, dans le poëme de Brooke ainsi que dans
la nouvelle de Luigi da Porto, se tue avec le poignard de Roméo, au lieu de
mourir de douleur comme dans l'histoire de Girolamo della Corte; mais ce
qu'il y a de singulier, c'est que le poëme d'Arthur Brooke, et Shakspeare qui
l'a suivi, fassent mourir Roméo comme dans l'histoire, avant le réveil de
Juliette, tandis que, dans la nouvelle de Luigi da Porto, il ne meurt qu'après
l'avoir vue se réveiller et avoir eu avec elle une scène de douleur et
d'adieux. On a reproché à Shakspeare de ne s'être pas conformé à cette
circonstance qui lui fournissait une situation très-pathétique, et on en a
conclu qu'il ne connaissait pas la nouvelle italienne, bien que traduite en
anglais. Cependant quelques circonstances donnent lieu de croire que
Shakspeare connaissait cette traduction. Quant à ses motifs pour préférer le
récit du poëte à celui du romancier, il peut en avoir eu plusieurs: d'abord,
pour s'être écarté en un point si important de la nouvelle de Luigi da Porto,
qu'il a suivie scrupuleusement sur presque tous les autres, peut-être Arthur
Brooke, l'auteur même du poëme, avait-il eu quelques renseignements sur
l'histoire véritable, telle que l'avait racontée Girolamo della Corte,
contemporain de Shakspeare; il aura pu les lui communiquer, et l'exactitude
de Shakspeare à se rapprocher, autant qu'il le pouvait, de l'histoire ou des
que les procès, tant «civils que criminels,» dont fut tourmenté l'éditeur, ne
lui permirent pas de mener à fin son entreprise aussi promptement qu'il
l'aurait désiré; en sorte que l'ouvrage de Girolamo ne put être publié que
longtemps après sa mort: l'édition de 1594 est donc, selon toute apparence,
la première, et ne pouvait guère, en 1595, être déjà venue à la connaissance
de Shakspeare.
Note 1: (retour)
Voyez Istorie di Verona del sig. Girolamo della Corte, etc., t. Ier, p. 589 et suiv.
Édit. de 1594.
Mais l'histoire de Roméo et de Juliette, sans doute très-populaire à Vérone,
avait déjà fait le sujet d'une nouvelle, composée par Luigi da Porto, et
publiée à Venise en 1535, six ans après la mort de l'auteur, sous le titre de la
Giulietta. Cette nouvelle, réimprimée, traduite, imitée dans plusieurs
langues, fournit à Arthur Brooke le sujet d'un poëme anglais, publié en
15622, et où Shakspeare a certainement puisé le sujet de sa tragédie.
L'imitation est complète. Juliette, dans le poëme de Brooke ainsi que dans
la nouvelle de Luigi da Porto, se tue avec le poignard de Roméo, au lieu de
mourir de douleur comme dans l'histoire de Girolamo della Corte; mais ce
qu'il y a de singulier, c'est que le poëme d'Arthur Brooke, et Shakspeare qui
l'a suivi, fassent mourir Roméo comme dans l'histoire, avant le réveil de
Juliette, tandis que, dans la nouvelle de Luigi da Porto, il ne meurt qu'après
l'avoir vue se réveiller et avoir eu avec elle une scène de douleur et
d'adieux. On a reproché à Shakspeare de ne s'être pas conformé à cette
circonstance qui lui fournissait une situation très-pathétique, et on en a
conclu qu'il ne connaissait pas la nouvelle italienne, bien que traduite en
anglais. Cependant quelques circonstances donnent lieu de croire que
Shakspeare connaissait cette traduction. Quant à ses motifs pour préférer le
récit du poëte à celui du romancier, il peut en avoir eu plusieurs: d'abord,
pour s'être écarté en un point si important de la nouvelle de Luigi da Porto,
qu'il a suivie scrupuleusement sur presque tous les autres, peut-être Arthur
Brooke, l'auteur même du poëme, avait-il eu quelques renseignements sur
l'histoire véritable, telle que l'avait racontée Girolamo della Corte,
contemporain de Shakspeare; il aura pu les lui communiquer, et l'exactitude
de Shakspeare à se rapprocher, autant qu'il le pouvait, de l'histoire ou des
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récits reçus comme tels, ne lui aura pas permis d'hésiter dans le choix.
D'ailleurs, et c'est probablement ici la vraie raison du poëte, Shakspeare ne
fait presque jamais précéder une résolution forte par de longs discours: «Les
discours, dit Macbeth, jettent un souffle trop froid sur l'action.» Quelques
angoisses que la réflexion ajoute à la douleur, elle porte l'esprit sur un trop
grand nombre d'objets pour ne pas le distraire de l'idée unique qui conduit
aux actions désespérées. Après avoir reçu les adieux de Roméo, après avoir
pleuré sa mort avec lui, il eût pu arriver que Juliette la pleurât toute sa vie
au lieu de se tuer à l'instant. Garrick a refait cette scène du tombeau d'après
la supposition adoptée par la nouvelle de Luigi da Porto; la scène est
touchante, mais, comme cela était peut-être inévitable dans une situation
pareille, impossible à rendre par des paroles; les sentiments en sont trop et
trop peu agités, le désespoir trop et trop peu violent. Il y a dans le laconisme
de la Juliette et du Roméo de Shakspeare, à ces derniers moments, bien plus
de passion et de vérité.
Note 2: (retour)
Sous le titre de: l'Histoire tragique de Roméo et Juliette, contenant un exemple
rare de vraie fidélité, avec les subtiles inventions et pratiques d'un vieux moine,
et leur fâcheuse issue. Ce poëme a été réimprimé à la suite de Roméo et Juliette,
dans les grandes éditions de Shakspeare, entre autres dans celle de Malone.
Ce laconisme est d'autant plus remarquable que, dans tout le cours de la
pièce, Shakspeare s'est livré sans contrainte à cette abondance de réflexions
et de paroles qui est l'un des caractères de son génie. Nulle part le contraste
n'est plus frappant entre le fond des sentiments que peint le poëte et la
forme sous laquelle il les exprime. Shakspeare excelle à voir les sentiments
humains tels qu'ils se présentent, tels qu'ils sont réellement dans la nature,
sans préméditation, sans travail de l'homme sur lui-même, naïfs et
impétueux, mêlés de bien et de mal, d'instincts vulgaires et d'élans
sublimes, comme l'est l'âme humaine dans son état primitif et spontané.
Quoi de plus vrai que l'amour de Roméo et de Juliette, cet amour si jeune, si
vif, si irréfléchi, plein à la fois de passion physique et de tendresse morale,
abandonné sans mesure et pourtant sans grossièreté, parce que les
délicatesses du coeur s'unissent partout à l'emportement des sens! Il n'y a
rien là de subtil, ni de factice, ni de spirituellement arrangé par le poëte; ce
n'est ni l'amour pur des imaginations pieusement exaltées, ni l'amour
licencieux des vies blasées et perverties; c'est l'amour lui-même, l'amour
D'ailleurs, et c'est probablement ici la vraie raison du poëte, Shakspeare ne
fait presque jamais précéder une résolution forte par de longs discours: «Les
discours, dit Macbeth, jettent un souffle trop froid sur l'action.» Quelques
angoisses que la réflexion ajoute à la douleur, elle porte l'esprit sur un trop
grand nombre d'objets pour ne pas le distraire de l'idée unique qui conduit
aux actions désespérées. Après avoir reçu les adieux de Roméo, après avoir
pleuré sa mort avec lui, il eût pu arriver que Juliette la pleurât toute sa vie
au lieu de se tuer à l'instant. Garrick a refait cette scène du tombeau d'après
la supposition adoptée par la nouvelle de Luigi da Porto; la scène est
touchante, mais, comme cela était peut-être inévitable dans une situation
pareille, impossible à rendre par des paroles; les sentiments en sont trop et
trop peu agités, le désespoir trop et trop peu violent. Il y a dans le laconisme
de la Juliette et du Roméo de Shakspeare, à ces derniers moments, bien plus
de passion et de vérité.
Note 2: (retour)
Sous le titre de: l'Histoire tragique de Roméo et Juliette, contenant un exemple
rare de vraie fidélité, avec les subtiles inventions et pratiques d'un vieux moine,
et leur fâcheuse issue. Ce poëme a été réimprimé à la suite de Roméo et Juliette,
dans les grandes éditions de Shakspeare, entre autres dans celle de Malone.
Ce laconisme est d'autant plus remarquable que, dans tout le cours de la
pièce, Shakspeare s'est livré sans contrainte à cette abondance de réflexions
et de paroles qui est l'un des caractères de son génie. Nulle part le contraste
n'est plus frappant entre le fond des sentiments que peint le poëte et la
forme sous laquelle il les exprime. Shakspeare excelle à voir les sentiments
humains tels qu'ils se présentent, tels qu'ils sont réellement dans la nature,
sans préméditation, sans travail de l'homme sur lui-même, naïfs et
impétueux, mêlés de bien et de mal, d'instincts vulgaires et d'élans
sublimes, comme l'est l'âme humaine dans son état primitif et spontané.
Quoi de plus vrai que l'amour de Roméo et de Juliette, cet amour si jeune, si
vif, si irréfléchi, plein à la fois de passion physique et de tendresse morale,
abandonné sans mesure et pourtant sans grossièreté, parce que les
délicatesses du coeur s'unissent partout à l'emportement des sens! Il n'y a
rien là de subtil, ni de factice, ni de spirituellement arrangé par le poëte; ce
n'est ni l'amour pur des imaginations pieusement exaltées, ni l'amour
licencieux des vies blasées et perverties; c'est l'amour lui-même, l'amour
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tout entier, involontaire, souverain, sans contrainte et sans corruption, tel
qu'il éclate à l'entrée de la jeunesse, dans le coeur de l'homme, à la fois
simple et divers, comme Dieu l'a fait. Roméo et Juliette est vraiment la
tragédie de l'amour, comme Othello celle de la jalousie, et Macbeth celle de
l'ambition. Chacun des grands drames de Shakspeare est dédié à l'un des
grands sentiments de l'humanité; et le sentiment qui remplit le drame est
bien réellement celui qui remplit et possède l'âme humaine quand elle s'y
livre; Shakspeare n'y retranche, n'y ajoute et n'y change rien; il le représente
simplement, hardiment, dans son énergique et complète vérité.
Passez maintenant du fond à la forme et du sentiment même au langage que
lui prête le poëte; quel contraste! Autant le sentiment est vrai et
profondément connu et compris, autant l'expression en est souvent factice,
chargée de développements et d'ornements où se complaît l'esprit du poëte,
mais qui ne se placent point naturellement dans la bouche du personnage.
Roméo et Juliette est peut-être même, entre les grandes pièces de
Shakspeare, celle où ce défaut abonde le plus. On dirait que Shakspeare a
voulu imiter ce luxe de paroles, cette facilité verbeuse qui, dans la
littérature comme dans la vie, caractérisent en général les peuples du midi;
il avait certainement lu, du moins dans les traductions, quelques poëtes
italiens; et les innombrables subtilités dont le langage de tous les
personnages de Roméo et Juliette est, pour ainsi dire, tissu, les continuelles
comparaisons avec le soleil, les fleurs et les étoiles, quoique souvent
brillantes et gracieuses, sont évidemment une imitation du style des sonnets
et une dette payée à la couleur locale. C'est peut-être parce que les sonnets
italiens sont presque toujours sur le ton plaintif que la recherche et
l'exagération de langage se font particulièrement sentir dans les plaintes des
deux amants; l'expression de leur court bonheur est, surtout dans la bouche
de Juliette, d'une simplicité ravissante; et quand ils arrivent au terme
extrême de leur destinée, quand le poëte entre dans la dernière scène de
cette douloureuse tragédie, alors il renonce à toutes ses velléités d'imitation,
à toutes ses réflexions spirituellement savantes; ses personnages, à qui, dit
Johnson, «il a toujours laissé un concetti dans leur misère,» n'en retrouvent
plus dès que la misère a frappé ses grands coups; l'imagination cesse de se
jouer; la passion elle-même ne se montre plus qu'en s'unissant à des
sentiments solides, graves, presque sévères; et cette amante si avide des
joies de l'amour, Juliette, menacée dans sa fidélité conjugale, ne songe plus
qu'il éclate à l'entrée de la jeunesse, dans le coeur de l'homme, à la fois
simple et divers, comme Dieu l'a fait. Roméo et Juliette est vraiment la
tragédie de l'amour, comme Othello celle de la jalousie, et Macbeth celle de
l'ambition. Chacun des grands drames de Shakspeare est dédié à l'un des
grands sentiments de l'humanité; et le sentiment qui remplit le drame est
bien réellement celui qui remplit et possède l'âme humaine quand elle s'y
livre; Shakspeare n'y retranche, n'y ajoute et n'y change rien; il le représente
simplement, hardiment, dans son énergique et complète vérité.
Passez maintenant du fond à la forme et du sentiment même au langage que
lui prête le poëte; quel contraste! Autant le sentiment est vrai et
profondément connu et compris, autant l'expression en est souvent factice,
chargée de développements et d'ornements où se complaît l'esprit du poëte,
mais qui ne se placent point naturellement dans la bouche du personnage.
Roméo et Juliette est peut-être même, entre les grandes pièces de
Shakspeare, celle où ce défaut abonde le plus. On dirait que Shakspeare a
voulu imiter ce luxe de paroles, cette facilité verbeuse qui, dans la
littérature comme dans la vie, caractérisent en général les peuples du midi;
il avait certainement lu, du moins dans les traductions, quelques poëtes
italiens; et les innombrables subtilités dont le langage de tous les
personnages de Roméo et Juliette est, pour ainsi dire, tissu, les continuelles
comparaisons avec le soleil, les fleurs et les étoiles, quoique souvent
brillantes et gracieuses, sont évidemment une imitation du style des sonnets
et une dette payée à la couleur locale. C'est peut-être parce que les sonnets
italiens sont presque toujours sur le ton plaintif que la recherche et
l'exagération de langage se font particulièrement sentir dans les plaintes des
deux amants; l'expression de leur court bonheur est, surtout dans la bouche
de Juliette, d'une simplicité ravissante; et quand ils arrivent au terme
extrême de leur destinée, quand le poëte entre dans la dernière scène de
cette douloureuse tragédie, alors il renonce à toutes ses velléités d'imitation,
à toutes ses réflexions spirituellement savantes; ses personnages, à qui, dit
Johnson, «il a toujours laissé un concetti dans leur misère,» n'en retrouvent
plus dès que la misère a frappé ses grands coups; l'imagination cesse de se
jouer; la passion elle-même ne se montre plus qu'en s'unissant à des
sentiments solides, graves, presque sévères; et cette amante si avide des
joies de l'amour, Juliette, menacée dans sa fidélité conjugale, ne songe plus
Page 11
qu'à remplir ses devoirs et à conserver sans tache l'épouse de son cher
Roméo. Admirable trait de sens moral et de bon sens dans le génie adonné à
peindre la passion!
Du reste, Shakspeare se trompait lorsqu'en prodiguant les réflexions, les
images et les paroles, il croyait imiter l'Italie et ses poëtes. Il n'imitait pas du
moins les maîtres de la poésie italienne, ses pareils, les seuls qui méritassent
ses regards. Entre eux et lui, la différence est immense et singulière: c'est
par l'intelligence des sentiments naturels que Shakspeare excelle; il les peint
aussi vrais et aussi simples, au fond, qu'il leur prête d'affectation et
quelquefois de bizarrerie dans le langage; c'est au contraire dans les
sentiments mêmes que les grands poëtes italiens du XIVe siècle, Pétrarque
surtout, introduisent souvent autant de recherche et de subtilité que
d'élévation et de grâce; ils altèrent et transforment, selon leurs croyances,
religieuses et morales, ou même selon leurs goûts littéraires, ces instincts et
ces passions du coeur humain auxquels Shakspeare laisse leur physionomie
et leur liberté natives. Quoi de moins semblable que l'amour de Pétrarque
pour Laure et celui de Juliette pour Roméo? En revanche, l'expression, dans
Pétrarque, est presque toujours aussi naturelle que le sentiment est raffiné;
et tandis que Shakspeare présente, sous une forme étrange et affectée, des
émotions parfaitement simples et vraies, Pétrarque prête à des émotions
mystiques, ou du moins singulières et très-contenues, tout le charme d'une
forme simple et pure.
Je veux citer un seul exemple de cette différence entre les deux poëtes, mais
un exemple bien frappant, car c'est sur la même situation, le même
sentiment, presque sur la même image que, dans cette occasion, ils se sont
exercés l'un et l'autre.
Laure est morte. Pétrarque veut peindre, à son entrée dans le sommeil de la
mort, celle qu'il a peinte, si souvent et avec tant de passion charmante, dans
l'éclat de la vie et de la jeunesse:
Non come fiamma che per forza è spenta,
Ma che per se medesma si consume,
Sen' andò in pace l'anima contenta,
A guisa d'un soave e chiaro lume,
Cui nutrimento a poco a poco manca,
Roméo. Admirable trait de sens moral et de bon sens dans le génie adonné à
peindre la passion!
Du reste, Shakspeare se trompait lorsqu'en prodiguant les réflexions, les
images et les paroles, il croyait imiter l'Italie et ses poëtes. Il n'imitait pas du
moins les maîtres de la poésie italienne, ses pareils, les seuls qui méritassent
ses regards. Entre eux et lui, la différence est immense et singulière: c'est
par l'intelligence des sentiments naturels que Shakspeare excelle; il les peint
aussi vrais et aussi simples, au fond, qu'il leur prête d'affectation et
quelquefois de bizarrerie dans le langage; c'est au contraire dans les
sentiments mêmes que les grands poëtes italiens du XIVe siècle, Pétrarque
surtout, introduisent souvent autant de recherche et de subtilité que
d'élévation et de grâce; ils altèrent et transforment, selon leurs croyances,
religieuses et morales, ou même selon leurs goûts littéraires, ces instincts et
ces passions du coeur humain auxquels Shakspeare laisse leur physionomie
et leur liberté natives. Quoi de moins semblable que l'amour de Pétrarque
pour Laure et celui de Juliette pour Roméo? En revanche, l'expression, dans
Pétrarque, est presque toujours aussi naturelle que le sentiment est raffiné;
et tandis que Shakspeare présente, sous une forme étrange et affectée, des
émotions parfaitement simples et vraies, Pétrarque prête à des émotions
mystiques, ou du moins singulières et très-contenues, tout le charme d'une
forme simple et pure.
Je veux citer un seul exemple de cette différence entre les deux poëtes, mais
un exemple bien frappant, car c'est sur la même situation, le même
sentiment, presque sur la même image que, dans cette occasion, ils se sont
exercés l'un et l'autre.
Laure est morte. Pétrarque veut peindre, à son entrée dans le sommeil de la
mort, celle qu'il a peinte, si souvent et avec tant de passion charmante, dans
l'éclat de la vie et de la jeunesse:
Non come fiamma che per forza è spenta,
Ma che per se medesma si consume,
Sen' andò in pace l'anima contenta,
A guisa d'un soave e chiaro lume,
Cui nutrimento a poco a poco manca,
Page 12
Tenendo al fin il suo usato costume.
Pallida nò, ma più che neve bianca
Che senza vento in un bel colle fiocchi,
Parea posar come persona stanca.
Quasi un dolce dormir ne' suoi begli occhi,
Sendo lo spirto già da lei diviso,
Era quel che morir chiaman gli schiocchi.
Morte bella parea nel suo bel viso3.
Note 3: (retour)
Rime di Petrarca, Trionfo della morte, c. I.
«Comme un flambeau qui n'est pas éteint violemment, mais qui se consume
de lui-même, son âme sereine s'en alla en paix, semblable à une lumière
claire et douce à qui l'aliment manque peu à peu, et qui garde jusqu'à la fin
son apparence accoutumée. Elle n'était point pâle, mais, plus blanche que la
neige qui tombe à flocons, sans un souffle de vent, sur une gracieuse
colline, elle semblait se reposer, comme une personne fatiguée. L'esprit
s'étant déjà séparé d'elle, ses beaux yeux semblaient dormir doucement de
ce sommeil que les insensés appellent la mort, et la mort paraissait belle sur
son beau visage.»
Juliette aussi est morte. Roméo la contemple dans son tombeau, et lui aussi
il la trouve toujours belle:
... O, my love, my wife!
Death, that has suck'd the honey of thy breath,
Has had no power yet upon thy beauty;
Thou art not conquer'd; beauty's ensign yet
Is crimson in thy lips and in thy cheeks;
And death's pale flag is not advanced there!
«O mon amour, ma femme! la mort, qui a sucé le miel de ton haleine, n'a
point eu encore de pouvoir sur ta beauté; tu n'es pas sa conquête; la couleur
de la beauté, l'incarnat brille encore sur tes lèvres et sur tes joues, et la mort
n'a pas planté ici son pâle drapeau!»
Pallida nò, ma più che neve bianca
Che senza vento in un bel colle fiocchi,
Parea posar come persona stanca.
Quasi un dolce dormir ne' suoi begli occhi,
Sendo lo spirto già da lei diviso,
Era quel che morir chiaman gli schiocchi.
Morte bella parea nel suo bel viso3.
Note 3: (retour)
Rime di Petrarca, Trionfo della morte, c. I.
«Comme un flambeau qui n'est pas éteint violemment, mais qui se consume
de lui-même, son âme sereine s'en alla en paix, semblable à une lumière
claire et douce à qui l'aliment manque peu à peu, et qui garde jusqu'à la fin
son apparence accoutumée. Elle n'était point pâle, mais, plus blanche que la
neige qui tombe à flocons, sans un souffle de vent, sur une gracieuse
colline, elle semblait se reposer, comme une personne fatiguée. L'esprit
s'étant déjà séparé d'elle, ses beaux yeux semblaient dormir doucement de
ce sommeil que les insensés appellent la mort, et la mort paraissait belle sur
son beau visage.»
Juliette aussi est morte. Roméo la contemple dans son tombeau, et lui aussi
il la trouve toujours belle:
... O, my love, my wife!
Death, that has suck'd the honey of thy breath,
Has had no power yet upon thy beauty;
Thou art not conquer'd; beauty's ensign yet
Is crimson in thy lips and in thy cheeks;
And death's pale flag is not advanced there!
«O mon amour, ma femme! la mort, qui a sucé le miel de ton haleine, n'a
point eu encore de pouvoir sur ta beauté; tu n'es pas sa conquête; la couleur
de la beauté, l'incarnat brille encore sur tes lèvres et sur tes joues, et la mort
n'a pas planté ici son pâle drapeau!»
Page 13
Je n'ai garde d'insister sur la comparaison. Qui ne sent combien la forme est
plus simple et plus belle dans Pétrarque? C'est la poésie suave et brillante
du Midi à côté de l'imagination forte, rude et heurtée du Nord.
L'amour de Roméo pour Rosalinde est une invention de Luigi da Porto,
conservée dans le poëme d'Arthur Brooke. Cette invention jette si peu
d'intérêt sur les premiers actes de la pièce, que Shakspeare ne l'a
probablement adoptée que pour faire mieux ressortir ce caractère de
soudaineté propre aux passions du climat. Le personnage de Mercutio lui a
été indiqué par ces vers du poëme anglais:
A courtier that eche where was highly had in price,
For he was courteous of his speech, and pleasant of devise.
Even as a lyon would among the lambs be bold,
Such was among the bashful maydes Mercutio to behold.
«Un courtisan que, quelque part qu'il se trouvât, chacun tenait en très-haute
estime, car il était courtois dans ses discours et devisait plaisamment; autant
un lion serait hardi au milieu des agneaux, autant Mercutio le paraissait au
milieu des jeunes filles timides.»
Tel était sans doute le bel air du temps de Shakspeare, et c'est comme le
type de l'homme aimable et amusant qu'il a peint Mercutio. Cependant, si la
hardiesse lui a manqué pour attaquer, comme Molière, les ridicules de la
cour, il laisse assez souvent entrevoir que le ton lui en était à charge. Le rôle
de Mercutio paraît avoir coûté à son goût et à la justesse de son esprit.
Dryden rapporte, comme une tradition de son temps, que Shakspeare disait
«qu'il avait été obligé de tuer Mercutio au troisième acte, de peur que
Mercutio ne le tuât.» Cependant Mercutio a conservé en Angleterre de zélés
partisans; Johnson entre autres, à cette occasion, traite assez durement
Dryden pour quelques paroles irrévérentes sur cet aimable Mercutio, dont
les «saillies, dit-il, ne sont peut-être pas toujours à sa portée.»
L'éloignement de Shakspeare pour le genre d'esprit qu'il a prodigué dans
Roméo est, du reste, suffisamment prouvé par l'injonction du frère Laurence
à Roméo, lorsque celui-ci commence à lui expliquer ses affaires en style de
sonnet: «Mon fils, lui dit-il, parle simplement.» Le frère Laurence est
l'homme sage de la pièce, et ses discours sont en général aussi simples que
de son temps il était permis à un philosophe de l'être.
plus simple et plus belle dans Pétrarque? C'est la poésie suave et brillante
du Midi à côté de l'imagination forte, rude et heurtée du Nord.
L'amour de Roméo pour Rosalinde est une invention de Luigi da Porto,
conservée dans le poëme d'Arthur Brooke. Cette invention jette si peu
d'intérêt sur les premiers actes de la pièce, que Shakspeare ne l'a
probablement adoptée que pour faire mieux ressortir ce caractère de
soudaineté propre aux passions du climat. Le personnage de Mercutio lui a
été indiqué par ces vers du poëme anglais:
A courtier that eche where was highly had in price,
For he was courteous of his speech, and pleasant of devise.
Even as a lyon would among the lambs be bold,
Such was among the bashful maydes Mercutio to behold.
«Un courtisan que, quelque part qu'il se trouvât, chacun tenait en très-haute
estime, car il était courtois dans ses discours et devisait plaisamment; autant
un lion serait hardi au milieu des agneaux, autant Mercutio le paraissait au
milieu des jeunes filles timides.»
Tel était sans doute le bel air du temps de Shakspeare, et c'est comme le
type de l'homme aimable et amusant qu'il a peint Mercutio. Cependant, si la
hardiesse lui a manqué pour attaquer, comme Molière, les ridicules de la
cour, il laisse assez souvent entrevoir que le ton lui en était à charge. Le rôle
de Mercutio paraît avoir coûté à son goût et à la justesse de son esprit.
Dryden rapporte, comme une tradition de son temps, que Shakspeare disait
«qu'il avait été obligé de tuer Mercutio au troisième acte, de peur que
Mercutio ne le tuât.» Cependant Mercutio a conservé en Angleterre de zélés
partisans; Johnson entre autres, à cette occasion, traite assez durement
Dryden pour quelques paroles irrévérentes sur cet aimable Mercutio, dont
les «saillies, dit-il, ne sont peut-être pas toujours à sa portée.»
L'éloignement de Shakspeare pour le genre d'esprit qu'il a prodigué dans
Roméo est, du reste, suffisamment prouvé par l'injonction du frère Laurence
à Roméo, lorsque celui-ci commence à lui expliquer ses affaires en style de
sonnet: «Mon fils, lui dit-il, parle simplement.» Le frère Laurence est
l'homme sage de la pièce, et ses discours sont en général aussi simples que
de son temps il était permis à un philosophe de l'être.
Page 14
Le rôle de la nourrice de Juliette offre également peu de ces subtilités que
Shakspeare paraît, dans cet ouvrage, avoir réservées aux gens de la haute
classe, et quelquefois aux valets qui les imitent. Ce caractère de la nourrice
est indiqué dans le poëme d'Arthur Brooke, où il est loin cependant d'avoir
la même vérité grossière que dans la pièce de Shakspeare.
Partout où ils échappent aux concetti, les vers de Roméo et Juliette sont
peut-être les plus gracieux et les plus brillants qui soient sortis de la plume
de Shakspeare; ils sont en grande partie rimés, autre hommage rendu aux
habitudes italiennes.
Roméo et Juliette fut jouée pour la première fois, en 1596, par les serviteurs
de lord Hundsdon, les grands seigneurs ayant joui jusqu'au règne de Jacques
Ier d'une liberté illimitée quant à la protection qu'ils accordaient aux
acteurs. Un acte du Parlement y apporta alors quelque restriction.
Shakspeare paraît, dans cet ouvrage, avoir réservées aux gens de la haute
classe, et quelquefois aux valets qui les imitent. Ce caractère de la nourrice
est indiqué dans le poëme d'Arthur Brooke, où il est loin cependant d'avoir
la même vérité grossière que dans la pièce de Shakspeare.
Partout où ils échappent aux concetti, les vers de Roméo et Juliette sont
peut-être les plus gracieux et les plus brillants qui soient sortis de la plume
de Shakspeare; ils sont en grande partie rimés, autre hommage rendu aux
habitudes italiennes.
Roméo et Juliette fut jouée pour la première fois, en 1596, par les serviteurs
de lord Hundsdon, les grands seigneurs ayant joui jusqu'au règne de Jacques
Ier d'une liberté illimitée quant à la protection qu'ils accordaient aux
acteurs. Un acte du Parlement y apporta alors quelque restriction.
Page 15
ROMÉO ET JULIETTE
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
ESCALUS, prince de Vérone.
PARIS, jeune seigneur, parent du prince
MONTAIGU, CAPULET, chefs des deux maisons ennemies.
UN VIEILLARD, oncle de Capulet.
ROMÉO, fils de Montaigu.
MERCUTIO, parent du prince et ami de Roméo.
BENVOLIO, neveu de Montaigu et ami de Roméo.
TYBALT, neveu de la signora Capulet.
FRERE LAURENCE, franciscain.
FRERE JEAN, religieux du même ordre.
BALTHASAR, domestique de Roméo.
SAMSON, GREGOIRE, domestique de Capulet.
ABRAHAM, domestique de Montaigu.
UN APOTHICAIRE.
TROIS MUSICIENS.
UN VALET.
UN PAGE de Pâris.
PIERRE.
UN OFFICIER.
CHOEUR.
LA SIGNORA MONTAIGU, femme de Montaigu.
LA SIGNORA CAPULET, femme de Capulet.
JULIETTE, fille de Capulet.
LA NOURRICE de Juliette.
CITOYENS DE VÉRONE, PLUSIEURS HOMMES
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
ESCALUS, prince de Vérone.
PARIS, jeune seigneur, parent du prince
MONTAIGU, CAPULET, chefs des deux maisons ennemies.
UN VIEILLARD, oncle de Capulet.
ROMÉO, fils de Montaigu.
MERCUTIO, parent du prince et ami de Roméo.
BENVOLIO, neveu de Montaigu et ami de Roméo.
TYBALT, neveu de la signora Capulet.
FRERE LAURENCE, franciscain.
FRERE JEAN, religieux du même ordre.
BALTHASAR, domestique de Roméo.
SAMSON, GREGOIRE, domestique de Capulet.
ABRAHAM, domestique de Montaigu.
UN APOTHICAIRE.
TROIS MUSICIENS.
UN VALET.
UN PAGE de Pâris.
PIERRE.
UN OFFICIER.
CHOEUR.
LA SIGNORA MONTAIGU, femme de Montaigu.
LA SIGNORA CAPULET, femme de Capulet.
JULIETTE, fille de Capulet.
LA NOURRICE de Juliette.
CITOYENS DE VÉRONE, PLUSIEURS HOMMES
Page 16
ET FEMMES DES DEUX FAMILLES,
MASQUES, GARDES, GENS DU GUET ET SERVITEURS.
La scène est pendant presque toute la pièce à Vérone.
Au cinquième acte elle est une fois à Mantoue.
PROLOGUE
Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène, l'antique haine de deux
maisons égales en dignité vient d'éclater par de nouveaux troubles, où le
sang des citoyens a souillé les mains des citoyens. De la race funeste de ces
deux ennemis a pris naissance, sous des étoiles funestes, un couple d'amants
infortunés dont les malheurs et la ruine déplorable enseveliront avec eux les
luttes de leurs parents. L'épisode terrible de cet amour marqué de mort,
l'obstination de leurs parents dans des fureurs dont la mort de leurs enfants
peut seule terminer le cours, vont pendant ces deux heures occuper notre
scène. Si vous nous prêtez la faveur d'une oreille attentive, nous
travaillerons par nos efforts à perfectionner ce qui pourrait manquer ici.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Une place publique.
Entrent SAMSON et GRÉGOIRE, armés d'épées et de boucliers.
MASQUES, GARDES, GENS DU GUET ET SERVITEURS.
La scène est pendant presque toute la pièce à Vérone.
Au cinquième acte elle est une fois à Mantoue.
PROLOGUE
Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène, l'antique haine de deux
maisons égales en dignité vient d'éclater par de nouveaux troubles, où le
sang des citoyens a souillé les mains des citoyens. De la race funeste de ces
deux ennemis a pris naissance, sous des étoiles funestes, un couple d'amants
infortunés dont les malheurs et la ruine déplorable enseveliront avec eux les
luttes de leurs parents. L'épisode terrible de cet amour marqué de mort,
l'obstination de leurs parents dans des fureurs dont la mort de leurs enfants
peut seule terminer le cours, vont pendant ces deux heures occuper notre
scène. Si vous nous prêtez la faveur d'une oreille attentive, nous
travaillerons par nos efforts à perfectionner ce qui pourrait manquer ici.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Une place publique.
Entrent SAMSON et GRÉGOIRE, armés d'épées et de boucliers.
Page 17
SAMSON.—Tiens, Grégoire, sur ma parole, on ne nous fera plus avaler de
pilules4.
Note 4: (retour)
***Put footnote text here***
SAMSON. Gregory, o'my word, we'll not carry coals.
GREGORY. No, for then we should be colliers.
SAMSON. I mean, an we be in choler we'll draw.
GREGORY. Ay, while you live, draw your neck out, o'the collar.
Carry coals (porter du charbon) était, du temps de Shakspeare, une expression
proverbiale en anglais pour dire supporter des injures. Samson, jouant sur les
deux sens de cette expression, répond: Non, car nous serions des charbonniers.
Il a fallu changer cette réplique de Samson pour qu'elle se rapportât à
l'expression avaler des pilules, la seule qui, en français puisse rendre carry coals.
On a été de même obligé à quelques légères altérations dans les deux répliques
suivantes, dont la plaisanterie porte sur la consonance des mots choler (colère) et
collar (collier, collier de fer). La même liberté, et de plus grandes encore seront
souvent indispensables dans le cours de cette pièce, pour donner un sens
quelconque à cette suite de jeux de mots, de calembours, de quolibets, dont se
compose, durant les deux premiers actes, la conversation de presque tous les
personnages, et aussi pour éviter ou adoucir quelques plaisanteries trop
grossières. C'est un travail ingrat autant que rebutant de chercher dans la partie
burlesque de notre langue de quoi travestir convenablement des bouffonneries où
l'esprit ne peut découvrir d'autre mérite que celui qu'elles empruntent de ce
grotesque attirail, et où l'on est à chaque instant tenté de demander pardon au
lecteur de la peine qu'on prend pour lui transmettre ces puérilités: mais c'est
Shakspeare qu'il s'agit de faire connaître, ou du moins le goût de ce temps d'où
est sorti Shakspeare.
GRÉGOIRE.—Non, car elles pourraient bien nous donner la colique.
SAMSON.—Je veux dire que, si on nous fâche, il faudra être francs du
collier.
GRÉGOIRE.—Franc pour toute ta vie du collier du bourreau, n'est-ce pas?
SAMSON.—Je suis prompt à taper quand je me mets en train.
GRÉGOIRE.—Mais tu n'es pas prompt à te mettre en train de taper.
pilules4.
Note 4: (retour)
***Put footnote text here***
SAMSON. Gregory, o'my word, we'll not carry coals.
GREGORY. No, for then we should be colliers.
SAMSON. I mean, an we be in choler we'll draw.
GREGORY. Ay, while you live, draw your neck out, o'the collar.
Carry coals (porter du charbon) était, du temps de Shakspeare, une expression
proverbiale en anglais pour dire supporter des injures. Samson, jouant sur les
deux sens de cette expression, répond: Non, car nous serions des charbonniers.
Il a fallu changer cette réplique de Samson pour qu'elle se rapportât à
l'expression avaler des pilules, la seule qui, en français puisse rendre carry coals.
On a été de même obligé à quelques légères altérations dans les deux répliques
suivantes, dont la plaisanterie porte sur la consonance des mots choler (colère) et
collar (collier, collier de fer). La même liberté, et de plus grandes encore seront
souvent indispensables dans le cours de cette pièce, pour donner un sens
quelconque à cette suite de jeux de mots, de calembours, de quolibets, dont se
compose, durant les deux premiers actes, la conversation de presque tous les
personnages, et aussi pour éviter ou adoucir quelques plaisanteries trop
grossières. C'est un travail ingrat autant que rebutant de chercher dans la partie
burlesque de notre langue de quoi travestir convenablement des bouffonneries où
l'esprit ne peut découvrir d'autre mérite que celui qu'elles empruntent de ce
grotesque attirail, et où l'on est à chaque instant tenté de demander pardon au
lecteur de la peine qu'on prend pour lui transmettre ces puérilités: mais c'est
Shakspeare qu'il s'agit de faire connaître, ou du moins le goût de ce temps d'où
est sorti Shakspeare.
GRÉGOIRE.—Non, car elles pourraient bien nous donner la colique.
SAMSON.—Je veux dire que, si on nous fâche, il faudra être francs du
collier.
GRÉGOIRE.—Franc pour toute ta vie du collier du bourreau, n'est-ce pas?
SAMSON.—Je suis prompt à taper quand je me mets en train.
GRÉGOIRE.—Mais tu n'es pas prompt à te mettre en train de taper.
Page 18
SAMSON.—La vue d'un de ces chiens de Montaigu me remue tout le
corps.
GRÉGOIRE.—On se remue pour courir; quand on est brave, on tient ferme:
c'est pour cela que, lorsqu'on te remue, tu te sauves.
SAMSON.—Un chien de cette maison me remuera de telle sorte que je
tiendrai ferme: je prendrai le côté du mur avec tout homme ou femme des
Montaigu.
GRÉGOIRE.—C'est ce qui prouve que tu n'es qu'un faible esclave, car ce
sont les plus faibles qu'on met au pied du mur5.
Note 5: (retour)
The weakest goes to the wall (le plus faible va contre le mur). Il a fallu changer
un peu le sens de la phrase pour qu'elle se prêtât à la suite de la plaisanterie.
Samson répond que les femmes étant the weaker vessels (les vases les moins
solides), expression empruntée à l'Écriture, sont toujours (thrust to the wall)
jetées contre le mur, au coin du mur.
SAMSON.—Oui, c'est vrai; et voilà pourquoi les femmes étant des
vaisseaux plus fragiles, on les met toujours au pied du mur. Je prendrai le
côté du mur sur les serviteurs de la maison de Montaigu; et pour les filles,
je les mettrai au pied du mur.
GRÉGOIRE.—La querelle est entre nos maîtres et nous, leurs hommes.
SAMSON.—Cela m'est égal, je veux me montrer tyran. Quand je me serai
battu avec les hommes, je serai cruel envers les filles: je leur couperai la
tête.
GRÉGOIRE.—La tête des filles?
SAMSON.—Oui, la tête des filles, ou bien....6: arrange cela comme tu
voudras.
Note 6: (retour)
Or their maidenheads; take it in what sense thou wilt.—GREG. They must take it
in sense that feel it.—SAMS. Me they shall feel, while I am able to stand. Le jeu
corps.
GRÉGOIRE.—On se remue pour courir; quand on est brave, on tient ferme:
c'est pour cela que, lorsqu'on te remue, tu te sauves.
SAMSON.—Un chien de cette maison me remuera de telle sorte que je
tiendrai ferme: je prendrai le côté du mur avec tout homme ou femme des
Montaigu.
GRÉGOIRE.—C'est ce qui prouve que tu n'es qu'un faible esclave, car ce
sont les plus faibles qu'on met au pied du mur5.
Note 5: (retour)
The weakest goes to the wall (le plus faible va contre le mur). Il a fallu changer
un peu le sens de la phrase pour qu'elle se prêtât à la suite de la plaisanterie.
Samson répond que les femmes étant the weaker vessels (les vases les moins
solides), expression empruntée à l'Écriture, sont toujours (thrust to the wall)
jetées contre le mur, au coin du mur.
SAMSON.—Oui, c'est vrai; et voilà pourquoi les femmes étant des
vaisseaux plus fragiles, on les met toujours au pied du mur. Je prendrai le
côté du mur sur les serviteurs de la maison de Montaigu; et pour les filles,
je les mettrai au pied du mur.
GRÉGOIRE.—La querelle est entre nos maîtres et nous, leurs hommes.
SAMSON.—Cela m'est égal, je veux me montrer tyran. Quand je me serai
battu avec les hommes, je serai cruel envers les filles: je leur couperai la
tête.
GRÉGOIRE.—La tête des filles?
SAMSON.—Oui, la tête des filles, ou bien....6: arrange cela comme tu
voudras.
Note 6: (retour)
Or their maidenheads; take it in what sense thou wilt.—GREG. They must take it
in sense that feel it.—SAMS. Me they shall feel, while I am able to stand. Le jeu
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de mots roule sur les têtes des filles (the heads of the maids) ou leur virginité
(maidenhead); il est impossible à rendre en français.
GRÉGOIRE.—C'est à celles qui le sentiront à s'en arranger.
SAMSON.—Elles me sentiront tant que le courage me tiendra; et on sait
que je suis un gaillard bien en chair.
GRÉGOIRE.—Oui, tu n'es pas poisson: si tu l'étais, tu serais un hareng de
deux liards. Allons, tire ta flamberge; en voilà deux de la maison des
Montaigu.
(Entrent Abraham et Balthasar.)
SAMSON.—Voilà mon épée hors du fourreau. Cherche-leur querelle, je
t'épaulerai.
GRÉGOIRE.—Comment, en tournant les épaules et en te sauvant?
SAMSON.—Ne crains rien de mon courage.
GRÉGOIRE.—Moi, craindre ton courage! non, vraiment.
SAMSON.—Mettons la loi de notre côté; laissons-les commencer.
GRÉGOIRE.—Je vais froncer le sourcil en passant devant eux; qu'ils le
prennent comme ils voudront.
SAMSON.—C'est-à-dire comme ils l'oseront. Moi, je vais leur mordre mon
pouce7; s'ils le supportent, ils sont déshonorés.
Note 7: (retour)
Mordre son pouce était, du temps de Shakspeare, une des insultes les plus en
usage pour commencer une querelle.
ABRAHAM.—Est-ce à notre intention, monsieur, que vous mordez votre
pouce?
SAMSON.—Je mords mon pouce, monsieur.
(maidenhead); il est impossible à rendre en français.
GRÉGOIRE.—C'est à celles qui le sentiront à s'en arranger.
SAMSON.—Elles me sentiront tant que le courage me tiendra; et on sait
que je suis un gaillard bien en chair.
GRÉGOIRE.—Oui, tu n'es pas poisson: si tu l'étais, tu serais un hareng de
deux liards. Allons, tire ta flamberge; en voilà deux de la maison des
Montaigu.
(Entrent Abraham et Balthasar.)
SAMSON.—Voilà mon épée hors du fourreau. Cherche-leur querelle, je
t'épaulerai.
GRÉGOIRE.—Comment, en tournant les épaules et en te sauvant?
SAMSON.—Ne crains rien de mon courage.
GRÉGOIRE.—Moi, craindre ton courage! non, vraiment.
SAMSON.—Mettons la loi de notre côté; laissons-les commencer.
GRÉGOIRE.—Je vais froncer le sourcil en passant devant eux; qu'ils le
prennent comme ils voudront.
SAMSON.—C'est-à-dire comme ils l'oseront. Moi, je vais leur mordre mon
pouce7; s'ils le supportent, ils sont déshonorés.
Note 7: (retour)
Mordre son pouce était, du temps de Shakspeare, une des insultes les plus en
usage pour commencer une querelle.
ABRAHAM.—Est-ce à notre intention, monsieur, que vous mordez votre
pouce?
SAMSON.—Je mords mon pouce, monsieur.
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ABRAHAM.—Est-ce à notre intention, monsieur, que vous mordez votre
pouce?
SAMSON.—Aurons-nous la loi de notre côté si je réponds oui?
GRÉGOIRE.—Non pas.
SAMSON.—Non, monsieur, ce n'est pas à votre intention que je mords
mon pouce; mais je mords mon pouce, monsieur.
GRÉGOIRE.—Cherchez-vous querelle, monsieur?
ABRAHAM.—Querelle, monsieur? Non monsieur.
SAMSON.—Si vous cherchez querelle, monsieur, je suis bon pour vous; je
sers un aussi bon maître que vous.
ABRAHAM.—Pas un meilleur.
SAMSON.—Soit, monsieur.
GRÉGOIRE.—Dis meilleur. (A part, à Samson.) J'aperçois un des parents de
mon maître8.
Note 8: (retour)
Il faut que cette phrase de Grégoire se rapporte à Tybalt, qu'il aperçoit
apparemment de loin, car Benvolio est parent des Montaigu.
(On voit de loin entrer Benvolio.)
SAMSON.—Oui, meilleur, monsieur.
ABRAHAM.—Vous mentez.
SAMSON.—Tirez, si vous êtes des hommes.—Grégoire, n'oublie pas ce
coup qui fait tant de bruit.
(Ils se battent.)
pouce?
SAMSON.—Aurons-nous la loi de notre côté si je réponds oui?
GRÉGOIRE.—Non pas.
SAMSON.—Non, monsieur, ce n'est pas à votre intention que je mords
mon pouce; mais je mords mon pouce, monsieur.
GRÉGOIRE.—Cherchez-vous querelle, monsieur?
ABRAHAM.—Querelle, monsieur? Non monsieur.
SAMSON.—Si vous cherchez querelle, monsieur, je suis bon pour vous; je
sers un aussi bon maître que vous.
ABRAHAM.—Pas un meilleur.
SAMSON.—Soit, monsieur.
GRÉGOIRE.—Dis meilleur. (A part, à Samson.) J'aperçois un des parents de
mon maître8.
Note 8: (retour)
Il faut que cette phrase de Grégoire se rapporte à Tybalt, qu'il aperçoit
apparemment de loin, car Benvolio est parent des Montaigu.
(On voit de loin entrer Benvolio.)
SAMSON.—Oui, meilleur, monsieur.
ABRAHAM.—Vous mentez.
SAMSON.—Tirez, si vous êtes des hommes.—Grégoire, n'oublie pas ce
coup qui fait tant de bruit.
(Ils se battent.)
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BENVOLIO, accourant l'épée nue pour les séparer.—Séparez-vous, imbéciles.
Remettez vos épées; vous ne savez ce que vous faites. (Il abaisse leurs épées)
(Entre Tybalt.)
TYBALT.—Quoi! tu tires l'épée contre cette lâche canaille! Tourne-toi,
Benvolio; regarde ta mort en face.
BENVOLIO.—Je ne veux que rétablir la paix ici. Remets ton épée, ou sers-
t'en pour m'aider à séparer ces hommes.
TYBALT.—Quoi! l'épée est tirée et tu parles de paix! Je hais ce mot comme
je hais l'enfer, tous les Montaigu et toi. Défends-toi, lâche.
(Ils se battent.)
(Entrent des partisans des deux maisons qui se joignent à la mêlée. Entrent ensuite des citoyens avec
de gros bâtons.)
PREMIER CITOYEN.—Prenez vos bâtons, vos piques, vos pertuisanes.
Frappons, faisons-les tomber à terre: à bas les Capulet! à bas les Montaigu!
Entrent le vieux Capulet, en robe de chambre, et la signora Capulet.
CAPULET.—Quel est ce bruit? Holà! Donnez-moi mon épée de combat.
LA SIGNORA CAPULET.—Votre béquille, votre béquille! Que voulez-
vous faire d'une épée?
CAPULET.—Mon épée! vous dis-je, j'aperçois le vieux Montaigu: il fait
briller sa lame en l'air pour me braver.
(Entrent Montaigu et la signora Montaigu.)
MONTAIGU.—C'est toi, traître de Capulet!—Ne me retenez pas, laissez-
moi aller.
LA SIGNORA MONTAIGU.—Je ne vous laisserai pas faire un pas pour
chercher un ennemi.
(Entrent le prince et sa suite.)
Remettez vos épées; vous ne savez ce que vous faites. (Il abaisse leurs épées)
(Entre Tybalt.)
TYBALT.—Quoi! tu tires l'épée contre cette lâche canaille! Tourne-toi,
Benvolio; regarde ta mort en face.
BENVOLIO.—Je ne veux que rétablir la paix ici. Remets ton épée, ou sers-
t'en pour m'aider à séparer ces hommes.
TYBALT.—Quoi! l'épée est tirée et tu parles de paix! Je hais ce mot comme
je hais l'enfer, tous les Montaigu et toi. Défends-toi, lâche.
(Ils se battent.)
(Entrent des partisans des deux maisons qui se joignent à la mêlée. Entrent ensuite des citoyens avec
de gros bâtons.)
PREMIER CITOYEN.—Prenez vos bâtons, vos piques, vos pertuisanes.
Frappons, faisons-les tomber à terre: à bas les Capulet! à bas les Montaigu!
Entrent le vieux Capulet, en robe de chambre, et la signora Capulet.
CAPULET.—Quel est ce bruit? Holà! Donnez-moi mon épée de combat.
LA SIGNORA CAPULET.—Votre béquille, votre béquille! Que voulez-
vous faire d'une épée?
CAPULET.—Mon épée! vous dis-je, j'aperçois le vieux Montaigu: il fait
briller sa lame en l'air pour me braver.
(Entrent Montaigu et la signora Montaigu.)
MONTAIGU.—C'est toi, traître de Capulet!—Ne me retenez pas, laissez-
moi aller.
LA SIGNORA MONTAIGU.—Je ne vous laisserai pas faire un pas pour
chercher un ennemi.
(Entrent le prince et sa suite.)
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LE PRINCE.—Sujets rebelles, ennemis de la paix, profanateurs de ce fer
souillé du sang de vos voisins...—Ne m'écouteront-ils donc pas?—Holà!
comment! Hommes ou bêtes que vous êtes, qui ne savez éteindre les
flammes de votre rage pernicieuse que dans des flots de sang tirés de vos
propres veines; sous peine de la torture, jetez à terre de vos mains
sanglantes ces armes forgées par la colère9, et écoutez la sentence de votre
prince irrité.—Déjà par votre fait, vieux Capulet, et vous Montaigu, trois
querelles intestines ont, sur une parole en l'air, troublé trois fois la
tranquillité de nos rues, et fait quitter aux anciens de Vérone les graves
ornements qui leur conviennent, pour manier de vieilles pertuisanes dans de
vieilles mains rongées par la paix, afin de réprimer les violences de la haine
qui vous ronge. Si jamais vous troublez encore nos rues, vous payerez de
votre vie la violation de la paix. Pour cette fois, que tous se retirent, excepté
vous, Capulet, qui me suivrez; et vous, Montaigu, rendez-vous cette après-
midi à l'antique manoir de Villafranca10, où nous tenons notre cour publique
de justice, pour y apprendre nos intentions ultérieures sur ce qui vient de se
passer. Encore une fois, sous peine de mort, que tous se retirent.
Note 9: (retour)
Mis-tempered weapons, ce qui signifie à la fois armes d'une mauvaise trempe et
armes forgées dans une mauvaise intention, forgées à mal.
Note 10: (retour)
Villafranca, que Shakspeare appelle Free town, était, selon la nouvelle originale,
une propriété des Capulet.
(Sortent le prince, sa suite, Capulet, la signora Capulet, Tybalt, les citoyens et les domestiques.)
LA SIGNORA MONTAIGU.—Qui donc a de nouveau ranimé cette
ancienne querelle? Répondez, mon neveu; y étiez-vous lorsqu'elle a
commencé?
BENVOLIO.—Les domestiques de votre ennemi et les vôtres étaient déjà
ici à se battre chaudement quand je suis arrivé: j'ai tiré l'épée pour les
séparer. En ce moment est survenu, l'épée à la main, le bouillant Tybalt, qui,
tout en me jetant des défis aux oreilles, s'est mis à faire le moulinet au-
dessus de sa tête, et à pourfendre les vents, qui, n'en recevant pas le moindre
mal, ont sifflé de mépris. Pendant que nous faisions échange d'estocades et
souillé du sang de vos voisins...—Ne m'écouteront-ils donc pas?—Holà!
comment! Hommes ou bêtes que vous êtes, qui ne savez éteindre les
flammes de votre rage pernicieuse que dans des flots de sang tirés de vos
propres veines; sous peine de la torture, jetez à terre de vos mains
sanglantes ces armes forgées par la colère9, et écoutez la sentence de votre
prince irrité.—Déjà par votre fait, vieux Capulet, et vous Montaigu, trois
querelles intestines ont, sur une parole en l'air, troublé trois fois la
tranquillité de nos rues, et fait quitter aux anciens de Vérone les graves
ornements qui leur conviennent, pour manier de vieilles pertuisanes dans de
vieilles mains rongées par la paix, afin de réprimer les violences de la haine
qui vous ronge. Si jamais vous troublez encore nos rues, vous payerez de
votre vie la violation de la paix. Pour cette fois, que tous se retirent, excepté
vous, Capulet, qui me suivrez; et vous, Montaigu, rendez-vous cette après-
midi à l'antique manoir de Villafranca10, où nous tenons notre cour publique
de justice, pour y apprendre nos intentions ultérieures sur ce qui vient de se
passer. Encore une fois, sous peine de mort, que tous se retirent.
Note 9: (retour)
Mis-tempered weapons, ce qui signifie à la fois armes d'une mauvaise trempe et
armes forgées dans une mauvaise intention, forgées à mal.
Note 10: (retour)
Villafranca, que Shakspeare appelle Free town, était, selon la nouvelle originale,
une propriété des Capulet.
(Sortent le prince, sa suite, Capulet, la signora Capulet, Tybalt, les citoyens et les domestiques.)
LA SIGNORA MONTAIGU.—Qui donc a de nouveau ranimé cette
ancienne querelle? Répondez, mon neveu; y étiez-vous lorsqu'elle a
commencé?
BENVOLIO.—Les domestiques de votre ennemi et les vôtres étaient déjà
ici à se battre chaudement quand je suis arrivé: j'ai tiré l'épée pour les
séparer. En ce moment est survenu, l'épée à la main, le bouillant Tybalt, qui,
tout en me jetant des défis aux oreilles, s'est mis à faire le moulinet au-
dessus de sa tête, et à pourfendre les vents, qui, n'en recevant pas le moindre
mal, ont sifflé de mépris. Pendant que nous faisions échange d'estocades et
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de coups, venaient à tout moment de nouveaux combattants pour l'un et
l'autre parti, jusqu'à ce qu'enfin est arrivé le prince, qui les a séparés.
LA SIGNORA MONTAIGU.—Oh! où est Roméo? l'avez-vous vu
aujourd'hui? Je suis bien heureuse qu'il ne se soit pas trouvé à cette bagarre.
BENVOLIO.—Ce matin, madame, une heure avant que le divin soleil
lançât son premier regard à travers la fenêtre d'or de l'orient, le trouble de
mon âme m'a poussé à sortir hors de chez moi; et là, sous le bosquet de
sycomores qui s'élève à l'ouest de la ville, aussi matinal que moi dans sa
promenade, j'ai vu votre fils. J'ai marché vers lui; mais il m'a aperçu, et s'est
glissé dans l'épaisseur du bois. Jugeant de ses sentiments par les miens, qui
ne sont jamais plus actifs que dans la solitude, j'ai suivi mon humeur en ne
poursuivant pas la sienne, et j'ai évité avec plaisir celui qui me fuyait avec
plaisir.
MONTAIGU.—Plus d'une fois avant le jour on l'a vu dans ce lieu
augmenter de ses pleurs la fraîche rosée du matin, accroître les nuages des
nuages qu'élevaient ses profonds soupirs; mais aussitôt qu'à la dernière
extrémité de l'orient le soleil, qui égaye toutes choses, commence à tirer les
obscurs rideaux du lit de l'Aurore, mon fils accablé rentre pour se dérober à
sa lumière, se retire seul dans sa chambre, ferme les fenêtres, et, interdisant
tout accès au doux éclat du jour, se forme ainsi une nuit artificielle. Cette
disposition le conduira nécessairement à une mélancolie noire et funeste, si
de bons conseils n'en écartent la cause.
BENVOLIO.—Mon noble oncle, en savez-vous la cause?
MONTAIGU.—Je ne la sais point, et ne puis l'apprendre de lui.
BENVOLIO.—L'avez-vous pressé par quelques moyens?
MONTAIGU.—Il l'a été par moi-même et par beaucoup d'autres amis;
mais, n'écoutant que lui-même sur ses propres sentiments, il se garde, je ne
saurais dire quelle fidélité, mais du moins un secret complet et absolu; aussi
rebelle à toute tentative pour sonder ce mystère, que le bouton piqué par un
ver envieux avant d'avoir pu déployer à l'air ses pétales odorants et livrer
l'autre parti, jusqu'à ce qu'enfin est arrivé le prince, qui les a séparés.
LA SIGNORA MONTAIGU.—Oh! où est Roméo? l'avez-vous vu
aujourd'hui? Je suis bien heureuse qu'il ne se soit pas trouvé à cette bagarre.
BENVOLIO.—Ce matin, madame, une heure avant que le divin soleil
lançât son premier regard à travers la fenêtre d'or de l'orient, le trouble de
mon âme m'a poussé à sortir hors de chez moi; et là, sous le bosquet de
sycomores qui s'élève à l'ouest de la ville, aussi matinal que moi dans sa
promenade, j'ai vu votre fils. J'ai marché vers lui; mais il m'a aperçu, et s'est
glissé dans l'épaisseur du bois. Jugeant de ses sentiments par les miens, qui
ne sont jamais plus actifs que dans la solitude, j'ai suivi mon humeur en ne
poursuivant pas la sienne, et j'ai évité avec plaisir celui qui me fuyait avec
plaisir.
MONTAIGU.—Plus d'une fois avant le jour on l'a vu dans ce lieu
augmenter de ses pleurs la fraîche rosée du matin, accroître les nuages des
nuages qu'élevaient ses profonds soupirs; mais aussitôt qu'à la dernière
extrémité de l'orient le soleil, qui égaye toutes choses, commence à tirer les
obscurs rideaux du lit de l'Aurore, mon fils accablé rentre pour se dérober à
sa lumière, se retire seul dans sa chambre, ferme les fenêtres, et, interdisant
tout accès au doux éclat du jour, se forme ainsi une nuit artificielle. Cette
disposition le conduira nécessairement à une mélancolie noire et funeste, si
de bons conseils n'en écartent la cause.
BENVOLIO.—Mon noble oncle, en savez-vous la cause?
MONTAIGU.—Je ne la sais point, et ne puis l'apprendre de lui.
BENVOLIO.—L'avez-vous pressé par quelques moyens?
MONTAIGU.—Il l'a été par moi-même et par beaucoup d'autres amis;
mais, n'écoutant que lui-même sur ses propres sentiments, il se garde, je ne
saurais dire quelle fidélité, mais du moins un secret complet et absolu; aussi
rebelle à toute tentative pour sonder ce mystère, que le bouton piqué par un
ver envieux avant d'avoir pu déployer à l'air ses pétales odorants et livrer
Page 24
ses beautés au soleil. Si nous pouvions seulement savoir d'où provient son
chagrin, nous serions aussi empressés de le guérir que de le connaître.
(Roméo paraît dans l'éloignement.)
BENVOLIO.—Tenez, le voilà qui vient. Veuillez vous éloigner; il faudra
qu'il me refuse bien obstinément si je ne parviens pas à savoir ce qui
l'afflige.
MONTAIGU.—Je désire bien que tu sois assez heureux pour obtenir par
ton insistance une sincère confession.—Venez, madame, retirons-nous.
(Sortent Montaigu et la signora Montaigu.)
BENVOLIO.—Bonjour, mon cousin.
ROMÉO.—Le jour est-il donc si jeune encore?
BENVOLIO.—Neuf heures viennent de sonner.
ROMÉO.—Hélas! les heures tristes paraissent longues. Était-ce mon père
que j'ai vu s'éloigner si vite?
BENVOLIO.—C'était lui.—Quel est donc le chagrin qui allonge les heures
de Roméo?
ROMÉO.—La privation de ce qui les rendrait courtes si je le possédais.
BENVOLIO.—Amoureux?
ROMÉO.—Accablé11.
Note 11: (retour)
BENV.In love?
ROM. Out.
BENV. Of love?
ROM. Out of her... etc.
chagrin, nous serions aussi empressés de le guérir que de le connaître.
(Roméo paraît dans l'éloignement.)
BENVOLIO.—Tenez, le voilà qui vient. Veuillez vous éloigner; il faudra
qu'il me refuse bien obstinément si je ne parviens pas à savoir ce qui
l'afflige.
MONTAIGU.—Je désire bien que tu sois assez heureux pour obtenir par
ton insistance une sincère confession.—Venez, madame, retirons-nous.
(Sortent Montaigu et la signora Montaigu.)
BENVOLIO.—Bonjour, mon cousin.
ROMÉO.—Le jour est-il donc si jeune encore?
BENVOLIO.—Neuf heures viennent de sonner.
ROMÉO.—Hélas! les heures tristes paraissent longues. Était-ce mon père
que j'ai vu s'éloigner si vite?
BENVOLIO.—C'était lui.—Quel est donc le chagrin qui allonge les heures
de Roméo?
ROMÉO.—La privation de ce qui les rendrait courtes si je le possédais.
BENVOLIO.—Amoureux?
ROMÉO.—Accablé11.
Note 11: (retour)
BENV.In love?
ROM. Out.
BENV. Of love?
ROM. Out of her... etc.
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Out of love signifie ici par amour. Benvolio, selon l'usage des jeunes gens de
cette pièce de ne parler presque jamais sérieusement, veut tourner en plaisanterie
la réponse de Roméo, en lui faisant dire qu'il est amoureux par amour. Cela ne
pouvait se rendre.
BENVOLIO.—D'amour?
ROMÉO.—De la rigueur de celle que j'aime.
BENVOLIO.—Hélas! faut-il que l'Amour, aux regards si doux, soit à
l'épreuve si dur et si tyrannique?
ROMÉO.—Hélas! faut-il que l'Amour, avec ses yeux toujours couverts d'un
bandeau, trouve sans voir des chemins pour faire sa volonté! Où dînerons-
nous?—O dieux!—Quel était donc ce tumulte?—Mais, non, ne me le dis
pas; j'ai tout entendu.—Il y a bien à faire avec la haine, mais plus encore
avec l'amour.—O amour querelleur, ô haine amoureuse, toi qui es tout et
nais d'abord de rien, chose légère qui nous accable, vanité sérieuse, chaos
difforme des plus séduisantes apparences, plume de plomb, fumée brillante,
feu glacé, santé malade, sommeil toujours éveillé qui n'est point le
sommeil! voilà l'amour que je sens, sans y sentir l'amour. Cela ne te fait-il
pas rire?
BENVOLIO.—Non, cousin; bien plutôt pleurer.
ROMÉO.—Tendre coeur, et de quoi?
BENVOLIO.—De voir ton tendre coeur si oppressé.
ROMÉO.—Eh bien! telle est l'erreur de l'affection. Mes chagrins
demeuraient appesantis dans mon sein; tu les forces à se répandre en les
pressant sous le poids du tien, et l'affection que tu me montres ajoute une
peine de plus à cet excès de peine que je ressens déjà. L'amour est une
fumée qu'élève la vapeur des soupirs: libre de s'échapper, c'est un feu qui
éclate dans les yeux des amants; réprimé, une mer que les amants
nourrissent de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? une folie
raisonnable, une bile amère qui suffoque, un doux parfum qui conserve.—
Adieu, mon cousin.
(Il veut sortir.)
cette pièce de ne parler presque jamais sérieusement, veut tourner en plaisanterie
la réponse de Roméo, en lui faisant dire qu'il est amoureux par amour. Cela ne
pouvait se rendre.
BENVOLIO.—D'amour?
ROMÉO.—De la rigueur de celle que j'aime.
BENVOLIO.—Hélas! faut-il que l'Amour, aux regards si doux, soit à
l'épreuve si dur et si tyrannique?
ROMÉO.—Hélas! faut-il que l'Amour, avec ses yeux toujours couverts d'un
bandeau, trouve sans voir des chemins pour faire sa volonté! Où dînerons-
nous?—O dieux!—Quel était donc ce tumulte?—Mais, non, ne me le dis
pas; j'ai tout entendu.—Il y a bien à faire avec la haine, mais plus encore
avec l'amour.—O amour querelleur, ô haine amoureuse, toi qui es tout et
nais d'abord de rien, chose légère qui nous accable, vanité sérieuse, chaos
difforme des plus séduisantes apparences, plume de plomb, fumée brillante,
feu glacé, santé malade, sommeil toujours éveillé qui n'est point le
sommeil! voilà l'amour que je sens, sans y sentir l'amour. Cela ne te fait-il
pas rire?
BENVOLIO.—Non, cousin; bien plutôt pleurer.
ROMÉO.—Tendre coeur, et de quoi?
BENVOLIO.—De voir ton tendre coeur si oppressé.
ROMÉO.—Eh bien! telle est l'erreur de l'affection. Mes chagrins
demeuraient appesantis dans mon sein; tu les forces à se répandre en les
pressant sous le poids du tien, et l'affection que tu me montres ajoute une
peine de plus à cet excès de peine que je ressens déjà. L'amour est une
fumée qu'élève la vapeur des soupirs: libre de s'échapper, c'est un feu qui
éclate dans les yeux des amants; réprimé, une mer que les amants
nourrissent de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? une folie
raisonnable, une bile amère qui suffoque, un doux parfum qui conserve.—
Adieu, mon cousin.
(Il veut sortir.)
Page 26
BENVOLIO.—Doucement, je veux vous accompagner, et c'est me manquer
que de me quitter ainsi.
ROMÉO.—Eh! je ne me retrouve plus moi-même: je ne suis point ici; ce
n'est point Roméo que tu vois, il est quelque part ailleurs.
BENVOLIO.—Dites-le-moi dans votre tristesse; quelle est celle que vous
aimez?
ROMÉO.—Quoi! faut-il te le dire en gémissant?
BENVOLIO.—En gémissant? Non, pas tout à fait; mais dites-le-moi
tristement: qui est-ce?
ROMÉO.—Demandez à un malade de faire avec tristesse son testament!
Oh! qu'il est mal d'importuner d'un tel mot celui qui est si mal!—
Tristement, cousin, j'aime une femme.
BENVOLIO.—J'étais arrivé juste en supposant que vous aimiez.
ROMÉO.—Un bien bon tireur! Et elle est belle celle que j'aime.
BENVOLIO.—Un beau but, beau cousin, est plus facile à frapper.
ROMÉO.—Eh bien! à ce coup-ci, vous manquez, on ne pourrait l'atteindre
avec l'arc de Cupidon, car elle est animée de l'esprit de Diane, et solidement
armée d'une chasteté à l'épreuve; elle vit invulnérable aux faibles coups de
l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laissera point assiéger par d'amoureuses
négociations, ne supportera pas la rencontre des yeux qui l'assaillent,
n'ouvrira point le pan de sa robe à l'or qui séduit même les saints. Oh! elle
est riche en beauté, pauvre seulement en ceci, qu'en mourant son trésor de
beauté mourra avec elle.
BENVOLIO.—A-t-elle donc juré de vivre dans la chasteté?
ROMÉO.—Elle l'a juré; et cette parcimonie produira un immense dégât, car
la beauté réduite par sa sévérité à mourir de faim prive de beauté toute
postérité. Elle est trop belle, trop sagement belle, pour mériter le bonheur en
que de me quitter ainsi.
ROMÉO.—Eh! je ne me retrouve plus moi-même: je ne suis point ici; ce
n'est point Roméo que tu vois, il est quelque part ailleurs.
BENVOLIO.—Dites-le-moi dans votre tristesse; quelle est celle que vous
aimez?
ROMÉO.—Quoi! faut-il te le dire en gémissant?
BENVOLIO.—En gémissant? Non, pas tout à fait; mais dites-le-moi
tristement: qui est-ce?
ROMÉO.—Demandez à un malade de faire avec tristesse son testament!
Oh! qu'il est mal d'importuner d'un tel mot celui qui est si mal!—
Tristement, cousin, j'aime une femme.
BENVOLIO.—J'étais arrivé juste en supposant que vous aimiez.
ROMÉO.—Un bien bon tireur! Et elle est belle celle que j'aime.
BENVOLIO.—Un beau but, beau cousin, est plus facile à frapper.
ROMÉO.—Eh bien! à ce coup-ci, vous manquez, on ne pourrait l'atteindre
avec l'arc de Cupidon, car elle est animée de l'esprit de Diane, et solidement
armée d'une chasteté à l'épreuve; elle vit invulnérable aux faibles coups de
l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laissera point assiéger par d'amoureuses
négociations, ne supportera pas la rencontre des yeux qui l'assaillent,
n'ouvrira point le pan de sa robe à l'or qui séduit même les saints. Oh! elle
est riche en beauté, pauvre seulement en ceci, qu'en mourant son trésor de
beauté mourra avec elle.
BENVOLIO.—A-t-elle donc juré de vivre dans la chasteté?
ROMÉO.—Elle l'a juré; et cette parcimonie produira un immense dégât, car
la beauté réduite par sa sévérité à mourir de faim prive de beauté toute
postérité. Elle est trop belle, trop sagement belle, pour mériter le bonheur en
Page 27
me mettant au désespoir. Elle a fait un voeu contre l'amour; et sous ce voeu
ma vie est une mort à moi qui vis pour te le dire.
BENVOLIO.—Suivez mon conseil, oubliez de penser à elle.
ROMÉO.—Oh! apprends-moi donc comment je pourrai oublier de penser.
BENVOLIO.—En donnant à tes yeux quelque liberté: considère d'autres
beautés.
ROMÉO.—Ce serait le moyen de me faire penser plus souvent à son
exquise beauté. Ces masques fortunés, qui caressent le front de nos belles
dames, ne font par leur noirceur que nous rappeler la beauté qu'ils cachent.
Celui qui est frappé d'aveuglement ne peut oublier le précieux trésor de la
vue qu'il a perdu. Montre-moi une maîtresse belle par-dessus toutes les
autres, que me sera sa beauté, sinon un livre de souvenirs où je lirai le nom
de celle qui surpasse cette beauté incomparable? Adieu, tu ne peux
m'apprendre à oublier.
BENVOLIO.—Tu recevras de moi cette doctrine, ou j'en mourrai ton
débiteur.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une rue.
Entrent CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE.
CAPULET.—Montaigu est lié par la même défense que moi, et sous des
peines semblables; et il ne sera pas difficile, je pense, à deux vieillards
comme nous de vivre en paix.
ma vie est une mort à moi qui vis pour te le dire.
BENVOLIO.—Suivez mon conseil, oubliez de penser à elle.
ROMÉO.—Oh! apprends-moi donc comment je pourrai oublier de penser.
BENVOLIO.—En donnant à tes yeux quelque liberté: considère d'autres
beautés.
ROMÉO.—Ce serait le moyen de me faire penser plus souvent à son
exquise beauté. Ces masques fortunés, qui caressent le front de nos belles
dames, ne font par leur noirceur que nous rappeler la beauté qu'ils cachent.
Celui qui est frappé d'aveuglement ne peut oublier le précieux trésor de la
vue qu'il a perdu. Montre-moi une maîtresse belle par-dessus toutes les
autres, que me sera sa beauté, sinon un livre de souvenirs où je lirai le nom
de celle qui surpasse cette beauté incomparable? Adieu, tu ne peux
m'apprendre à oublier.
BENVOLIO.—Tu recevras de moi cette doctrine, ou j'en mourrai ton
débiteur.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une rue.
Entrent CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE.
CAPULET.—Montaigu est lié par la même défense que moi, et sous des
peines semblables; et il ne sera pas difficile, je pense, à deux vieillards
comme nous de vivre en paix.
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PARIS.—Vous jouissez tous d'une existence honorable, et c'est pitié que
vous ayez été si longtemps ennemis. Mais parlez, seigneur, que répondez-
vous à ma demande?
CAPULET.—En répétant ce que je vous ai déjà dit. Mon enfant est encore
étrangère dans le monde; elle n'a pas vu s'accomplir la révolution de
quatorze années: laissons encore pâlir l'orgueil de deux étés avant de la
croire mûre pour être une épouse.
PARIS.—De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses mères.
CAPULET.—Mais elles se flétrissent trop tôt, ces mères prématurées.—La
terre a englouti toutes mes autres espérances; elle est en espérance la
maîtresse de mes terres. Mais faites-lui votre cour, aimable Pâris; gagnez
son coeur; ma volonté n'est qu'une dépendance de son consentement: si elle
vous agrée, c'est dans les limites de son choix que réside mon aveu, et que
ma voix vous sera loyalement accordée.—Ce soir je donne une fête dont j'ai
depuis longtemps l'usage; j'y ai invité beaucoup de convives, tous mes amis;
et parmi eux, je vous verrai avec très-grande joie, comme un de plus, en
augmenter le nombre. Attendez-vous à voir ce soir dans ma pauvre maison
des étoiles qui foulent aux pieds la terre, éclipsent la lumière des cieux;
cette joie bienfaisante que ressent le jeune homme plein d'ardeur
lorsqu'avril, dans toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver
chancelant, vous l'éprouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs de beauté
prêtes à s'épanouir; écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et préférez celle
dont le mérite sera le plus grand. Au milieu du spectacle d'une telle réunion,
ma fille, réduite à elle-même, pourra faire nombre, mais non pas attirer
l'attention.—Allons, venez avec moi.—(A un domestique.) Toi, maraud, trotte
dans la belle Vérone; trouve toutes les personnes dont les noms sont écrits
ici (il lui donne un papier), et dis-leur que la maison et le maître attendent leur
bon plaisir.
(Sortent Capulet et Pâris.)
LE DOMESTIQUE.—Trouver ceux dont les noms sont écrits, ici! Il est
écrit que le cordonnier se servira de sa toises et le tailleur de pierres de sa
forme; le pêcheur de son pinceau, et le peintre de ses filets. Mais on
m'envoie chercher les personnes dont les noms sont inscrits là-dessus, et je
vous ayez été si longtemps ennemis. Mais parlez, seigneur, que répondez-
vous à ma demande?
CAPULET.—En répétant ce que je vous ai déjà dit. Mon enfant est encore
étrangère dans le monde; elle n'a pas vu s'accomplir la révolution de
quatorze années: laissons encore pâlir l'orgueil de deux étés avant de la
croire mûre pour être une épouse.
PARIS.—De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses mères.
CAPULET.—Mais elles se flétrissent trop tôt, ces mères prématurées.—La
terre a englouti toutes mes autres espérances; elle est en espérance la
maîtresse de mes terres. Mais faites-lui votre cour, aimable Pâris; gagnez
son coeur; ma volonté n'est qu'une dépendance de son consentement: si elle
vous agrée, c'est dans les limites de son choix que réside mon aveu, et que
ma voix vous sera loyalement accordée.—Ce soir je donne une fête dont j'ai
depuis longtemps l'usage; j'y ai invité beaucoup de convives, tous mes amis;
et parmi eux, je vous verrai avec très-grande joie, comme un de plus, en
augmenter le nombre. Attendez-vous à voir ce soir dans ma pauvre maison
des étoiles qui foulent aux pieds la terre, éclipsent la lumière des cieux;
cette joie bienfaisante que ressent le jeune homme plein d'ardeur
lorsqu'avril, dans toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver
chancelant, vous l'éprouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs de beauté
prêtes à s'épanouir; écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et préférez celle
dont le mérite sera le plus grand. Au milieu du spectacle d'une telle réunion,
ma fille, réduite à elle-même, pourra faire nombre, mais non pas attirer
l'attention.—Allons, venez avec moi.—(A un domestique.) Toi, maraud, trotte
dans la belle Vérone; trouve toutes les personnes dont les noms sont écrits
ici (il lui donne un papier), et dis-leur que la maison et le maître attendent leur
bon plaisir.
(Sortent Capulet et Pâris.)
LE DOMESTIQUE.—Trouver ceux dont les noms sont écrits, ici! Il est
écrit que le cordonnier se servira de sa toises et le tailleur de pierres de sa
forme; le pêcheur de son pinceau, et le peintre de ses filets. Mais on
m'envoie chercher les personnes dont les noms sont inscrits là-dessus, et je
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ne pourrai jamais trouver les noms que l'écrivain a écrits là-dessus. Il faut
que je m'adresse aux savants... dans un moment...
(Entrent Benvolio et Roméo.)
BENVOLIO.—Allons, mon cher, la flamme est un remède à la brûlure qu'a
faite une autre flamme; une douleur est diminuée par l'angoisse d'une autre;
tournez jusqu'à vous étourdir et vous vous remettez en tournant dans l'autre
sens; un chagrin désespéré se guérit par la langueur d'un nouveau chagrin.
Laisse entrer dans tes yeux un nouveau poison, et l'ancien venin perdra
toute son âcreté.
ROMÉO.—Votre feuille de plantain est excellente pour cela.
BENVOLIO.—Pour quel mal, je t'en prie?
ROMÉO.—Pour vos os brisés?
BENVOLIO.—Allons, Roméo, es-tu fou?
ROMÉO.—Non, pas fou, mais lié plus que ne le serait un fou, tenu en
prison, privé d'aliments, fustigé, tourmenté, et..... Bonsoir, mon bon garçon.
LE DOMESTIQUE.—Dieu vous donne le bonsoir.—Je vous en prie,
monsieur, savez-vous lire?
ROMÉO.—Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misère.
LE DOMESTIQUE.—Peut-être l'avez-vous appris sans livres: mais, je vous
prie, pouvez-vous lire tout ce que vous voyez?
ROMÉO.—Oui, si je connais les caractères et la langue.
LE DOMESTIQUE.—C'est répondre sincèrement; tenez vous en joie.
ROMÉO.—Arrêtez, mon ami, je sais lire. (Il lit.) «Le seigneur Martino, sa
femme et sa fille; le comte Anselme et ses charmantes soeurs; la dame
veuve de Vitruvio; le seigneur Placentio et ses aimables nièces; Mercutio et
son frère Valentin; mon oncle Capulet, sa femme et ses filles; ma jolie nièce
que je m'adresse aux savants... dans un moment...
(Entrent Benvolio et Roméo.)
BENVOLIO.—Allons, mon cher, la flamme est un remède à la brûlure qu'a
faite une autre flamme; une douleur est diminuée par l'angoisse d'une autre;
tournez jusqu'à vous étourdir et vous vous remettez en tournant dans l'autre
sens; un chagrin désespéré se guérit par la langueur d'un nouveau chagrin.
Laisse entrer dans tes yeux un nouveau poison, et l'ancien venin perdra
toute son âcreté.
ROMÉO.—Votre feuille de plantain est excellente pour cela.
BENVOLIO.—Pour quel mal, je t'en prie?
ROMÉO.—Pour vos os brisés?
BENVOLIO.—Allons, Roméo, es-tu fou?
ROMÉO.—Non, pas fou, mais lié plus que ne le serait un fou, tenu en
prison, privé d'aliments, fustigé, tourmenté, et..... Bonsoir, mon bon garçon.
LE DOMESTIQUE.—Dieu vous donne le bonsoir.—Je vous en prie,
monsieur, savez-vous lire?
ROMÉO.—Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misère.
LE DOMESTIQUE.—Peut-être l'avez-vous appris sans livres: mais, je vous
prie, pouvez-vous lire tout ce que vous voyez?
ROMÉO.—Oui, si je connais les caractères et la langue.
LE DOMESTIQUE.—C'est répondre sincèrement; tenez vous en joie.
ROMÉO.—Arrêtez, mon ami, je sais lire. (Il lit.) «Le seigneur Martino, sa
femme et sa fille; le comte Anselme et ses charmantes soeurs; la dame
veuve de Vitruvio; le seigneur Placentio et ses aimables nièces; Mercutio et
son frère Valentin; mon oncle Capulet, sa femme et ses filles; ma jolie nièce
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Rosaline; Livia; le seigneur Valentio et son cousin Tybalt, Lucio et
l'agréable Hélène.» C'est une belle assemblée. (Il lui rend le papier.) Où doit-elle
se réunir?
LE DOMESTIQUE.—Là-haut.
ROMÉO.—Où, là-haut?
LE DOMESTIQUE.—A souper, à la maison.
ROMÉO.—A la maison de qui?
LE DOMESTIQUE.—De mon maître.
ROMÉO.—Au fait, c'est ce que j'aurais dû vous demander d'abord.
LE DOMESTIQUE.—Maintenant je vous dirai, sans que vous me le
demandiez, que mon maître est le puissant et riche Capulet; et si vous n'êtes
pas de la maison de Montaigu, je vous invite à venir avaler un verre de vin.
Tenez-vous en joie.
(Il sort.)
BENVOLIO.—A cette ancienne fête des Capulet soupera Rosaline, celle
que tu aimes tant: avec toutes les beautés qu'on admire à Vérone. Viens-y, et
d'un oeil sans prévention compare sa figure avec quelques autres que je te
montrerai, et ton cygne ne te paraîtra plus qu'une corneille.
ROMÉO.—Quand la religieuse dévotion de mes yeux pourra me soutenir
un pareil mensonge, que mes larmes se changent en flammes, et que ces
hérétiques diaphanes, si souvent noyés sans pouvoir mourir, soient brûlés
comme imposteurs. Une femme plus belle que mon amante! Le soleil qui
voit tout n'a jamais vu son égale depuis le commencement du monde.
BENVOLIO.—Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y avait personne
autre à côté; elle se balançait elle-même dans vos deux yeux: mais pesez
dans ces balances de cristal la dame de vos pensées avec telle autre jeune
fille que je vous montrerai brillant à cette fête, et à peine trouverez-vous
bien celle qui vous paraît maintenant la plus belle de toutes.
l'agréable Hélène.» C'est une belle assemblée. (Il lui rend le papier.) Où doit-elle
se réunir?
LE DOMESTIQUE.—Là-haut.
ROMÉO.—Où, là-haut?
LE DOMESTIQUE.—A souper, à la maison.
ROMÉO.—A la maison de qui?
LE DOMESTIQUE.—De mon maître.
ROMÉO.—Au fait, c'est ce que j'aurais dû vous demander d'abord.
LE DOMESTIQUE.—Maintenant je vous dirai, sans que vous me le
demandiez, que mon maître est le puissant et riche Capulet; et si vous n'êtes
pas de la maison de Montaigu, je vous invite à venir avaler un verre de vin.
Tenez-vous en joie.
(Il sort.)
BENVOLIO.—A cette ancienne fête des Capulet soupera Rosaline, celle
que tu aimes tant: avec toutes les beautés qu'on admire à Vérone. Viens-y, et
d'un oeil sans prévention compare sa figure avec quelques autres que je te
montrerai, et ton cygne ne te paraîtra plus qu'une corneille.
ROMÉO.—Quand la religieuse dévotion de mes yeux pourra me soutenir
un pareil mensonge, que mes larmes se changent en flammes, et que ces
hérétiques diaphanes, si souvent noyés sans pouvoir mourir, soient brûlés
comme imposteurs. Une femme plus belle que mon amante! Le soleil qui
voit tout n'a jamais vu son égale depuis le commencement du monde.
BENVOLIO.—Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y avait personne
autre à côté; elle se balançait elle-même dans vos deux yeux: mais pesez
dans ces balances de cristal la dame de vos pensées avec telle autre jeune
fille que je vous montrerai brillant à cette fête, et à peine trouverez-vous
bien celle qui vous paraît maintenant la plus belle de toutes.
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ROMÉO.—J'irai, non pour y voir un semblable objet, mais pour m'y
pénétrer de plaisir dans la splendeur de celui qui m'est cher.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Un appartement de la maison de Capulet.
LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette.
LA SIGNORA CAPULET.—Nourrice, où est ma fille? Appelle-la, qu'elle
vienne.
LA NOURRICE.—Dans l'instant, sur mon honneur12..... à l'âge de douze
ans—Je lui ai dit de venir.....—Quoi, mon agneau, mon oiseau du bon
Dieu..... Dieu nous préserve..... Où est donc cette petite fille? Juliette!
Note 12: (retour)
By my maidenhead.
(Entre Juliette.)
JULIETTE.—Allons, qui m'appelle?
LA NOURRICE.—Votre mère.
JULIETTE.—Me voici, madame; que voulez-vous?
LA SIGNORA CAPULET.—Voici de quoi il s'agit.—Nourrice, laisse-nous
un moment, nous avons à parler en secret.—Non, reviens, nourrice, je me
suis ravisée; tu entendras notre entretien.—Tu sais que ma fille est d'un âge
raisonnable.
LA NOURRICE.—Ma foi, je puis vous dire son âge à une heure près.
pénétrer de plaisir dans la splendeur de celui qui m'est cher.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Un appartement de la maison de Capulet.
LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette.
LA SIGNORA CAPULET.—Nourrice, où est ma fille? Appelle-la, qu'elle
vienne.
LA NOURRICE.—Dans l'instant, sur mon honneur12..... à l'âge de douze
ans—Je lui ai dit de venir.....—Quoi, mon agneau, mon oiseau du bon
Dieu..... Dieu nous préserve..... Où est donc cette petite fille? Juliette!
Note 12: (retour)
By my maidenhead.
(Entre Juliette.)
JULIETTE.—Allons, qui m'appelle?
LA NOURRICE.—Votre mère.
JULIETTE.—Me voici, madame; que voulez-vous?
LA SIGNORA CAPULET.—Voici de quoi il s'agit.—Nourrice, laisse-nous
un moment, nous avons à parler en secret.—Non, reviens, nourrice, je me
suis ravisée; tu entendras notre entretien.—Tu sais que ma fille est d'un âge
raisonnable.
LA NOURRICE.—Ma foi, je puis vous dire son âge à une heure près.
Page 32
LA SIGNORA CAPULET.—Elle n'a pas quatorze ans.
LA NOURRICE.—J'y mettrais quatorze de mes dents qu'elle n'a pas encore
quatorze ans..... (et cependant à mon grand chagrin, je vous dis, je vous
douze13 qu'il ne m'en reste plus que quatre).... Combien avons-nous d'ici à
la Saint-Pierre?
LA SIGNORA CAPULET.—Une quinzaine et quelques jours par-dessus14.
Note 13: (retour)
And yet to my teen be it spoken I have four. Teen est un vieux mot qui signifie
chagrin, il se prononce à peu près comme ten, dix. Il a fallu, pour conserver le
jeu de mots, employer le quolibet de madame Jourdain.
Note 14: (retour)
A fortnight and odd days. Une quinzaine et quelques jours hors de compte. Odd
signifie tout ce qui ne rentre pas dans une unité, une mesure, une règle
commune. Il signifie aussi impair. La nourrice le prend dans ce sens et répond:
Even or odd (pair ou impair).
LA NOURRICE.—Par-dessus ou par-dessous, c'est précisément ce jour-là.
Vienne la veille de la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze ans.—Suzanne
et elle (Dieu fasse paix à toutes les âmes chrétiennes!) étaient du même
âge....—C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle était trop bonne pour moi.—
Mais, comme je disais, la veille au soir de la Saint-Pierre, elle aura quatorze
ans; elle les aura, sûr; je me le rappelle à merveille. Il y a à présent onze ans
du tremblement de terre, et elle fut sevrée, jamais je ne l'oublierai,
précisément ce jour-là parmi tous les jours de l'année; car j'avais frotté
d'absinthe le bout de mon sein, j'étais assise au soleil contre le mur du
colombier; mon maître et vous étiez alors à Mantoue...—Oh! j'ai de la
mémoire; et comme je vous disais, dès qu'elle eut goûté de l'absinthe sur le
bout de mon sein, et qu'elle l'eut trouvée amère, il fallait la voir, pauvre
petite, se fâcher et se mettre en colère contre le sein. Comme je disais, voilà
le colombier qui tremble. Oh! il ne fut pas besoin, je vous jure, de me dire
de trotter, et depuis ce temps-là, il y a onze ans, car elle se tenait déjà seule;
quoi! avec le bout de la baguette elle courait et roulait tout partout: car,
tenez, c'était la veille qu'elle s'était cassé la tête; et alors mon mari, Dieu
veuille avoir son âme, c'était un drôle de corps! il releva l'enfant:
«Comment, dit-il, tu te laisses tomber sur le nez! quand tu auras plus
LA NOURRICE.—J'y mettrais quatorze de mes dents qu'elle n'a pas encore
quatorze ans..... (et cependant à mon grand chagrin, je vous dis, je vous
douze13 qu'il ne m'en reste plus que quatre).... Combien avons-nous d'ici à
la Saint-Pierre?
LA SIGNORA CAPULET.—Une quinzaine et quelques jours par-dessus14.
Note 13: (retour)
And yet to my teen be it spoken I have four. Teen est un vieux mot qui signifie
chagrin, il se prononce à peu près comme ten, dix. Il a fallu, pour conserver le
jeu de mots, employer le quolibet de madame Jourdain.
Note 14: (retour)
A fortnight and odd days. Une quinzaine et quelques jours hors de compte. Odd
signifie tout ce qui ne rentre pas dans une unité, une mesure, une règle
commune. Il signifie aussi impair. La nourrice le prend dans ce sens et répond:
Even or odd (pair ou impair).
LA NOURRICE.—Par-dessus ou par-dessous, c'est précisément ce jour-là.
Vienne la veille de la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze ans.—Suzanne
et elle (Dieu fasse paix à toutes les âmes chrétiennes!) étaient du même
âge....—C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle était trop bonne pour moi.—
Mais, comme je disais, la veille au soir de la Saint-Pierre, elle aura quatorze
ans; elle les aura, sûr; je me le rappelle à merveille. Il y a à présent onze ans
du tremblement de terre, et elle fut sevrée, jamais je ne l'oublierai,
précisément ce jour-là parmi tous les jours de l'année; car j'avais frotté
d'absinthe le bout de mon sein, j'étais assise au soleil contre le mur du
colombier; mon maître et vous étiez alors à Mantoue...—Oh! j'ai de la
mémoire; et comme je vous disais, dès qu'elle eut goûté de l'absinthe sur le
bout de mon sein, et qu'elle l'eut trouvée amère, il fallait la voir, pauvre
petite, se fâcher et se mettre en colère contre le sein. Comme je disais, voilà
le colombier qui tremble. Oh! il ne fut pas besoin, je vous jure, de me dire
de trotter, et depuis ce temps-là, il y a onze ans, car elle se tenait déjà seule;
quoi! avec le bout de la baguette elle courait et roulait tout partout: car,
tenez, c'était la veille qu'elle s'était cassé la tête; et alors mon mari, Dieu
veuille avoir son âme, c'était un drôle de corps! il releva l'enfant:
«Comment, dit-il, tu te laisses tomber sur le nez! quand tu auras plus
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d'esprit, tu tomberas en arrière; n'est-ce pas, Jules?» et, par Notre-Dame, la
petite coquine cessa de pleurer, et dit: «Oui.» Voyez pourtant ce que c'est
qu'une plaisanterie. J'en réponds, je vivrais mille ans que je ne l'oublierais
jamais: «N'est-ce pas, Jules?» dit mon mari: et la petite morveuse finit tout
de suite et dit: «Oui...»
LA SIGNORA CAPULET.—En voilà assez; je t'en prie, tais-toi.
LA NOURRICE.—Oui, madame; et pourtant je ne peux pas m'empêcher de
rire quand je pense comme elle cessa de crier et dit: «Oui...» Et pourtant, je
vous jure, elle avait sur le front une bosse aussi grosse que la coquille d'un
poulet. C'était un coup terrible, et elle pleurait amèrement. «Comment, dit
mon mari, tu te laisses tomber sur le nez! Tu tomberas en arrière quand tu
seras plus grande; n'est-ce pas, Jules?» Elle finit tout de suite et dit: «Oui.»
JULIETTE.—Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je te le dis.
LA NOURRICE.—Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grâce! Tu
étais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais nourrie: si je peux vivre
assez pour te voir mariée, je n'en demande pas davantage.
LA SIGNORA CAPULET.—Et le mariage est justement le sujet dont je
suis venu causer avec elle.—Dites-moi, ma fille Juliette, avez-vous envie de
vous marier?
JULIETTE.—C'est un honneur auquel je n'ai jamais pensé.
LA NOURRICE.—Un honneur! Si je n'avais pas été ta seule nourrice, je
dirais que tu as sucé la sagesse avec le lait.
LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! pensez maintenant au mariage. Il y a
dans Vérone des femmes plus jeunes que vous, considérées et déjà mères; et
moi, je m'en souviens bien, j'étais déjà votre mère longtemps avant l'âge où
vous voilà fille encore; enfin, en un mot, le brave Pâris vous adresse ses
voeux.
LA NOURRICE.—C'est un homme, jeune dame... madame, c'est un
homme comme tout le monde... Vraiment, il semble moulé en cire.
petite coquine cessa de pleurer, et dit: «Oui.» Voyez pourtant ce que c'est
qu'une plaisanterie. J'en réponds, je vivrais mille ans que je ne l'oublierais
jamais: «N'est-ce pas, Jules?» dit mon mari: et la petite morveuse finit tout
de suite et dit: «Oui...»
LA SIGNORA CAPULET.—En voilà assez; je t'en prie, tais-toi.
LA NOURRICE.—Oui, madame; et pourtant je ne peux pas m'empêcher de
rire quand je pense comme elle cessa de crier et dit: «Oui...» Et pourtant, je
vous jure, elle avait sur le front une bosse aussi grosse que la coquille d'un
poulet. C'était un coup terrible, et elle pleurait amèrement. «Comment, dit
mon mari, tu te laisses tomber sur le nez! Tu tomberas en arrière quand tu
seras plus grande; n'est-ce pas, Jules?» Elle finit tout de suite et dit: «Oui.»
JULIETTE.—Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je te le dis.
LA NOURRICE.—Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grâce! Tu
étais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais nourrie: si je peux vivre
assez pour te voir mariée, je n'en demande pas davantage.
LA SIGNORA CAPULET.—Et le mariage est justement le sujet dont je
suis venu causer avec elle.—Dites-moi, ma fille Juliette, avez-vous envie de
vous marier?
JULIETTE.—C'est un honneur auquel je n'ai jamais pensé.
LA NOURRICE.—Un honneur! Si je n'avais pas été ta seule nourrice, je
dirais que tu as sucé la sagesse avec le lait.
LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! pensez maintenant au mariage. Il y a
dans Vérone des femmes plus jeunes que vous, considérées et déjà mères; et
moi, je m'en souviens bien, j'étais déjà votre mère longtemps avant l'âge où
vous voilà fille encore; enfin, en un mot, le brave Pâris vous adresse ses
voeux.
LA NOURRICE.—C'est un homme, jeune dame... madame, c'est un
homme comme tout le monde... Vraiment, il semble moulé en cire.
Page 34
LA SIGNORA CAPULET.—L'été de Vérone n'a pas une fleur qui puisse
lui être comparée.
LA NOURRICE.—Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi, oui, une vraie
fleur.
LA SIGNORA CAPULET.—Qu'en dites-vous? Vous sentez-vous du goût
pour ce gentilhomme? Ce soir, vous le verrez à notre fête. Parcourez tout le
livre15 de la figure du jeune Pâris, et vous y apercevrez le plaisir écrit avec
la plume de la beauté. Examinez ces traits si bien d'accord, et vous verrez
comme ils s'expliquent l'un l'autre; et ce que peut encore offrir d'obscur ce
charmant volume, vous le trouverez écrit dans la marge de ses yeux. Ce
précieux livre d'amour, cet amant encore sans liens ne demande, pour
compléter sa beauté, que l'ornement dont il va se couvrir. C'est la mer qui
fait vivre le poisson; et la beauté doit être orgueilleuse de donner asile à la
beauté. Le livre qui sous ses fermoirs d'or enserre la légende dorée en
partage la gloire aux yeux de tous: ainsi, en le possédant, vous partagerez
tout ce qui lui appartient sans rien diminuer du vôtre.
Note 15: (retour)
De toutes ces métaphores sur Pâris, comparé à un livre, une seule a paru
impossible à rendre, c'est celle où la signora Capulet l'appelant unbound lover,
en fait à la fois un amant sans liens et un amant sans reliure.
LA NOURRICE.—Diminuer! non, en vérité; elle grossira plutôt: les
femmes grossissent par le moyen des hommes.
LA SIGNORA CAPULET.—Répondez-moi en un mot: l'amour de Pâris
pourrait-il vous plaire?
JULIETTE.—Je verrai à le trouver agréable si le voir peut faire qu'il
m'agrée. Mais mon regard ne pénétrera pas plus avant que le point où votre
consentement lui donnera la force de se lancer.
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.—Madame, les convives sont arrivés, le souper est
servi, on vous attend; on demande ma jeune maîtresse; on jure, dans l'office,
lui être comparée.
LA NOURRICE.—Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi, oui, une vraie
fleur.
LA SIGNORA CAPULET.—Qu'en dites-vous? Vous sentez-vous du goût
pour ce gentilhomme? Ce soir, vous le verrez à notre fête. Parcourez tout le
livre15 de la figure du jeune Pâris, et vous y apercevrez le plaisir écrit avec
la plume de la beauté. Examinez ces traits si bien d'accord, et vous verrez
comme ils s'expliquent l'un l'autre; et ce que peut encore offrir d'obscur ce
charmant volume, vous le trouverez écrit dans la marge de ses yeux. Ce
précieux livre d'amour, cet amant encore sans liens ne demande, pour
compléter sa beauté, que l'ornement dont il va se couvrir. C'est la mer qui
fait vivre le poisson; et la beauté doit être orgueilleuse de donner asile à la
beauté. Le livre qui sous ses fermoirs d'or enserre la légende dorée en
partage la gloire aux yeux de tous: ainsi, en le possédant, vous partagerez
tout ce qui lui appartient sans rien diminuer du vôtre.
Note 15: (retour)
De toutes ces métaphores sur Pâris, comparé à un livre, une seule a paru
impossible à rendre, c'est celle où la signora Capulet l'appelant unbound lover,
en fait à la fois un amant sans liens et un amant sans reliure.
LA NOURRICE.—Diminuer! non, en vérité; elle grossira plutôt: les
femmes grossissent par le moyen des hommes.
LA SIGNORA CAPULET.—Répondez-moi en un mot: l'amour de Pâris
pourrait-il vous plaire?
JULIETTE.—Je verrai à le trouver agréable si le voir peut faire qu'il
m'agrée. Mais mon regard ne pénétrera pas plus avant que le point où votre
consentement lui donnera la force de se lancer.
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.—Madame, les convives sont arrivés, le souper est
servi, on vous attend; on demande ma jeune maîtresse; on jure, dans l'office,
Page 35
après la nourrice; toutes choses sont à point. Il faut que j'aille servir, je vous
en prie, venez sur-le-champ.
LA SIGNORA CAPULET.—Nous te suivons. Allons, Juliette, le comte
nous attend.
LA NOURRICE.—Allez, ma fille, chercher ce qui donnera d'heureuses
nuits à vos heureux jours.
(Elles sortent.)
SCÈNE IV
Une rue.
Entrent ROMÉO, MERCUTIO, BENVOLIO, avec cinq ou six autres masques et des porteurs de
flambeaux.
ROMÉO.—Eh bien! est-ce là ce que nous dirons pour notre excuse, ou
entrerons nous sans apologie?
BENVOLIO.—Tous ces bavardages-là sont du temps passé16.
Note 16: (retour)
Il paraît qu'autrefois il arrivait souvent qu'on vînt à une fête sans y être invité;
alors on paraissait en masque et précédé d'une espèce de hérault, également
déguisé et qui prononçait par forme d'excuse un compliment préparé.
Apparemment que, du temps de Shakspeare, la mode de ces compliments
commençait à passer.
Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et son écharpe, portant
un arc à la tartare fait de latte peinte, pour effrayer les dames au hasard,
comme un homme qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non plus de
ces prologues sans livres répétés en traînant après le souffleur au moment
de notre entrée. Qu'ils nous mesurent des yeux comme il leur plaira, nous
leur mesurerons une mesure de danse, et nous voilà partis.
en prie, venez sur-le-champ.
LA SIGNORA CAPULET.—Nous te suivons. Allons, Juliette, le comte
nous attend.
LA NOURRICE.—Allez, ma fille, chercher ce qui donnera d'heureuses
nuits à vos heureux jours.
(Elles sortent.)
SCÈNE IV
Une rue.
Entrent ROMÉO, MERCUTIO, BENVOLIO, avec cinq ou six autres masques et des porteurs de
flambeaux.
ROMÉO.—Eh bien! est-ce là ce que nous dirons pour notre excuse, ou
entrerons nous sans apologie?
BENVOLIO.—Tous ces bavardages-là sont du temps passé16.
Note 16: (retour)
Il paraît qu'autrefois il arrivait souvent qu'on vînt à une fête sans y être invité;
alors on paraissait en masque et précédé d'une espèce de hérault, également
déguisé et qui prononçait par forme d'excuse un compliment préparé.
Apparemment que, du temps de Shakspeare, la mode de ces compliments
commençait à passer.
Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et son écharpe, portant
un arc à la tartare fait de latte peinte, pour effrayer les dames au hasard,
comme un homme qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non plus de
ces prologues sans livres répétés en traînant après le souffleur au moment
de notre entrée. Qu'ils nous mesurent des yeux comme il leur plaira, nous
leur mesurerons une mesure de danse, et nous voilà partis.
Page 36
ROMÉO.—Donnez-moi une torche; ces gambades ne me vont pas.
Sombre17 comme je le suis, c'est à moi à porter le flambeau.
Note 17: (retour)
Chaque troupe de masques était précédée d'un homme portant une torche qui
entrait dans l'assemblée, mais ne se mêlait point à la fête.
MERCUTIO.—Vraiment, mon cher Roméo, il faudra bien que vous
dansiez.
ROMÉO.—Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous avez des souliers à
danser et le pied léger; moi, j'ai une âme de plomb qui me cloue tellement à
terre que je ne saurais remuer.
MERCUTIO.—Vous êtes amoureux, empruntez les ailes de l'Amour pour
vous élancer au delà des hauteurs ordinaires.
ROMÉO.—Il m'a lancé un dard qui me perce trop cruellement pour que je
puisse me lancer sur ses ailes légères; et enchaîné18 comme je le suis, je ne
puis m'élever au-dessus de ma sombre tristesse: je succombe sous le pesant
fardeau de l'Amour.
Note 18: (retour)
Il y a ici abondance et complication de jeux de mots entre sore (cruel) et soar
(prendre l'essor), bound (enchaîné) et bound (bond). On en a indiqué ce qui a été
possible.
MERCUTIO.—Et en succombant vous écraserez l'Amour: vous êtes un
poids trop fort pour quelque chose de si délicat.
ROMÉO.—L'Amour délicat! il est dur, rude, ingouvernable, piquant
comme l'épine.
MERCUTIO.—Si l'Amour vous mène rudement, menez rudement l'Amour;
s'il vous pique, donnez de l'éperon et vous le mettrez à bas. Allons, une
boîte pour mon visage; c'est un masque pour un masque. (Il met son masque.)
Que m'importe à présent quel oeil curieux remarque mes difformités? Voici
un front refrogné qui rougira pour moi.
Sombre17 comme je le suis, c'est à moi à porter le flambeau.
Note 17: (retour)
Chaque troupe de masques était précédée d'un homme portant une torche qui
entrait dans l'assemblée, mais ne se mêlait point à la fête.
MERCUTIO.—Vraiment, mon cher Roméo, il faudra bien que vous
dansiez.
ROMÉO.—Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous avez des souliers à
danser et le pied léger; moi, j'ai une âme de plomb qui me cloue tellement à
terre que je ne saurais remuer.
MERCUTIO.—Vous êtes amoureux, empruntez les ailes de l'Amour pour
vous élancer au delà des hauteurs ordinaires.
ROMÉO.—Il m'a lancé un dard qui me perce trop cruellement pour que je
puisse me lancer sur ses ailes légères; et enchaîné18 comme je le suis, je ne
puis m'élever au-dessus de ma sombre tristesse: je succombe sous le pesant
fardeau de l'Amour.
Note 18: (retour)
Il y a ici abondance et complication de jeux de mots entre sore (cruel) et soar
(prendre l'essor), bound (enchaîné) et bound (bond). On en a indiqué ce qui a été
possible.
MERCUTIO.—Et en succombant vous écraserez l'Amour: vous êtes un
poids trop fort pour quelque chose de si délicat.
ROMÉO.—L'Amour délicat! il est dur, rude, ingouvernable, piquant
comme l'épine.
MERCUTIO.—Si l'Amour vous mène rudement, menez rudement l'Amour;
s'il vous pique, donnez de l'éperon et vous le mettrez à bas. Allons, une
boîte pour mon visage; c'est un masque pour un masque. (Il met son masque.)
Que m'importe à présent quel oeil curieux remarque mes difformités? Voici
un front refrogné qui rougira pour moi.
Page 37
BENVOLIO.—Allons, frappe, et entrons; et aussitôt entrés, que chacun ait
recours à ses jambes.
ROMÉO.—Donnez-moi une torche. Que des étourdis légers de coeur
effleurent de leurs pieds les joncs insensibles19. Pour moi, je tiendrai,
comme on dit, la chandelle, et je regarderai. Ce qui me convient, c'est le
proverbe des grand'mères: «La fête n'a jamais été si belle, et je m'en vas20.»
Note 19: (retour)
Avant de connaître l'usage des tapis, on couvrait de joncs le sol des
appartements; de là joncher.
Note 20: (retour)
MERCUT.
The game was never so fair and I am done.
Tut, dun's the mouse, the constable's word,
If thou art dun, we'll draw thee from the mire, etc.
Il y a ici entre done et dun un jeu de mots intraduisible. Dun's the mouse (la
souris est grise) serait, selon les commentateurs, un proverbe équivalent à notre
proverbe: A la nuit, tous chats sont gris. Mais ils se trouvent hors d'état
d'expliquer suffisamment l'allusion contenue dans ces mots the constable's word.
En adoptant dans la traduction leur version sur le dun's the mouse, je serais plutôt
tenté d'y voir un jeu de mots employé par quelque constable dans une occasion
où, ayant à se saisir d'un malfaiteur, il aura employé, pour avertir ses gens sans
alarmer celui qu'il cherchait, ces mots insignifiants, dun's the mouse (la souris est
grise), pour ceux-ci, done's the mouse (la souris est prise, c'en est fait de la
souris). Quoi qu'il en soit, cette explication n'est pas plus mauvaise qu'aucune de
celles qu'ont données les commentateurs. Dun out from the mire était une
ancienne chanson: on a substitué à cette allusion impossible à rendre un jeu de
mots sur ces deux sens du mot gris, qui n'est point dans Shakspeare, à charge de
revanche.
MERCUTIO.—Bon, bon, à la nuit tous chats sont gris; c'est le mot du
constable: et si tu es gris, nous te tirerons, sauf respect, de la mare où cet
amour t'a enfoncé jusqu'aux oreilles. Venez, nous brûlons le jour21. Holà!
Note 21: (retour)
We burn day light, expression proverbiale commune à l'anglais et au français.
ROMÉO.—Cela n'est pas ainsi.
recours à ses jambes.
ROMÉO.—Donnez-moi une torche. Que des étourdis légers de coeur
effleurent de leurs pieds les joncs insensibles19. Pour moi, je tiendrai,
comme on dit, la chandelle, et je regarderai. Ce qui me convient, c'est le
proverbe des grand'mères: «La fête n'a jamais été si belle, et je m'en vas20.»
Note 19: (retour)
Avant de connaître l'usage des tapis, on couvrait de joncs le sol des
appartements; de là joncher.
Note 20: (retour)
MERCUT.
The game was never so fair and I am done.
Tut, dun's the mouse, the constable's word,
If thou art dun, we'll draw thee from the mire, etc.
Il y a ici entre done et dun un jeu de mots intraduisible. Dun's the mouse (la
souris est grise) serait, selon les commentateurs, un proverbe équivalent à notre
proverbe: A la nuit, tous chats sont gris. Mais ils se trouvent hors d'état
d'expliquer suffisamment l'allusion contenue dans ces mots the constable's word.
En adoptant dans la traduction leur version sur le dun's the mouse, je serais plutôt
tenté d'y voir un jeu de mots employé par quelque constable dans une occasion
où, ayant à se saisir d'un malfaiteur, il aura employé, pour avertir ses gens sans
alarmer celui qu'il cherchait, ces mots insignifiants, dun's the mouse (la souris est
grise), pour ceux-ci, done's the mouse (la souris est prise, c'en est fait de la
souris). Quoi qu'il en soit, cette explication n'est pas plus mauvaise qu'aucune de
celles qu'ont données les commentateurs. Dun out from the mire était une
ancienne chanson: on a substitué à cette allusion impossible à rendre un jeu de
mots sur ces deux sens du mot gris, qui n'est point dans Shakspeare, à charge de
revanche.
MERCUTIO.—Bon, bon, à la nuit tous chats sont gris; c'est le mot du
constable: et si tu es gris, nous te tirerons, sauf respect, de la mare où cet
amour t'a enfoncé jusqu'aux oreilles. Venez, nous brûlons le jour21. Holà!
Note 21: (retour)
We burn day light, expression proverbiale commune à l'anglais et au français.
ROMÉO.—Cela n'est pas ainsi.
Page 38
MERCUTIO.—Je veux dire, mon cher, qu'en nous arrêtant ainsi nous
dépensons notre lumière sans profit, comme des lampes qui brûleraient le
jour. Il faut voir dans ce que nous disons ce que nous avons intention de
dire, car c'est là que la raison se trouvera cinq fois plutôt qu'une seule dans
nos cinq sens.
ROMÉO.—Oui, nous avons bonne intention en allant à cette mascarade;
mais il n'est pas raisonnable d'y aller.
MERCUTIO.—Peut-on te demander pourquoi?
ROMÉO.—J'ai fait un songe cette nuit.
MERCUTIO.—Et moi aussi.
ROMÉO.—Eh bien! qu'avez-vous rêvé?
MERCUTIO.—Que ceux qui rêvent mentent souvent22.
Note 22: (retour)
Jeu de mots intraduisible entre (lie) mentir, et (lie) être couché.
ROMÉO.—Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rêvent des choses vraies.
MERCUTIO.—Oh! je vois que la reine Mab vous a visité cette nuit: c'est la
fée sage-femme23. Elle vient, petite et légère comme l'agate placée à l'index
d'un alderman, traînée par un attelage de minces atomes, et parcourt le nez
des hommes pendant leur sommeil. Les rayons de ses roues sont faits de
longues pattes de faucheur; l'impériale de sa voiture d'ailes de sauterelles;
ses traits de la plus fine toile d'araignée; ses harnais des rayons humides
d'un clair de lune. Le manche de son fouet est un os de grillon, et la mèche
une mince pellicule. Son postillon est un petit moucheron vêtu de gris, pas à
moitié si gros que le petit ver rond retiré avec la pointe d'une aiguille du
doigt d'une jeune fille. Son chariot est une coquille de noisette vide
travaillée par l'écureuil, ouvrier en bois, ou par le vieux ver, de temps
immémorial associé des fées. C'est dans cet équipage qu'elle galope toutes
les nuits au travers du cerveau des amants, et ils rêvent d'amour; sur les
genoux des hommes de cour, et ils rêvent aussitôt de révérences; sur les
dépensons notre lumière sans profit, comme des lampes qui brûleraient le
jour. Il faut voir dans ce que nous disons ce que nous avons intention de
dire, car c'est là que la raison se trouvera cinq fois plutôt qu'une seule dans
nos cinq sens.
ROMÉO.—Oui, nous avons bonne intention en allant à cette mascarade;
mais il n'est pas raisonnable d'y aller.
MERCUTIO.—Peut-on te demander pourquoi?
ROMÉO.—J'ai fait un songe cette nuit.
MERCUTIO.—Et moi aussi.
ROMÉO.—Eh bien! qu'avez-vous rêvé?
MERCUTIO.—Que ceux qui rêvent mentent souvent22.
Note 22: (retour)
Jeu de mots intraduisible entre (lie) mentir, et (lie) être couché.
ROMÉO.—Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rêvent des choses vraies.
MERCUTIO.—Oh! je vois que la reine Mab vous a visité cette nuit: c'est la
fée sage-femme23. Elle vient, petite et légère comme l'agate placée à l'index
d'un alderman, traînée par un attelage de minces atomes, et parcourt le nez
des hommes pendant leur sommeil. Les rayons de ses roues sont faits de
longues pattes de faucheur; l'impériale de sa voiture d'ailes de sauterelles;
ses traits de la plus fine toile d'araignée; ses harnais des rayons humides
d'un clair de lune. Le manche de son fouet est un os de grillon, et la mèche
une mince pellicule. Son postillon est un petit moucheron vêtu de gris, pas à
moitié si gros que le petit ver rond retiré avec la pointe d'une aiguille du
doigt d'une jeune fille. Son chariot est une coquille de noisette vide
travaillée par l'écureuil, ouvrier en bois, ou par le vieux ver, de temps
immémorial associé des fées. C'est dans cet équipage qu'elle galope toutes
les nuits au travers du cerveau des amants, et ils rêvent d'amour; sur les
genoux des hommes de cour, et ils rêvent aussitôt de révérences; sur les
Page 39
doigts des gens de loi, et sur-le-champ ils rêvent d'épices; sur les lèvres des
dames, et à l'instant elles rêvent de baisers: mais souvent Mab irritée les
punit par des boutons d'avoir empesté leur haleine en mangeant des
confitures24. Quelquefois elle galope sur le nez d'un courtisan, et il rêve
qu'il flaire une place à solliciter. Quelquefois elle vient, avec la queue d'un
pourceau de dîme, chatouiller le nez d'un prébendaire endormi, et il rêve
d'un second bénéfice. Tantôt elle dirige son char sur le cou d'un soldat, et il
rêve d'ennemis qu'il pourfend, de brèches, d'embuscades, de coutelas
d'Espagne, de rasades profondes de cinq brasses: alors elle bat le tambour à
son oreille; il s'éveille en sursaut, et dans sa frayeur il jure une ou deux
invocations, puis se rendort. C'est cette même Mab qui pendant la nuit mêle
la crinière des chevaux et la frise en sales tampons de crins ensorcelés, qui,
une fois débrouillés, présagent de grands malheurs. C'est la sorcière qui
pèse sur le sein des jeunes filles étendues dans leur lit, pour leur apprendre à
supporter et en faire des femmes fortes25. C'est elle qui...
Note 23: (retour)
She is the fairies midwife, ce qui ne signifie point la sage-femme des fées, mais
la sage-femme entre les fées. On ne voit nulle part que l'emploi de la reine Mab,
la fée des songes, fût d'accoucher les fées; mais c'était elle qui enlevait à leur
mère, au moment de leur naissance, les enfants nés pendant la nuit pour y
substituer un enfant étranger.
Note 24: (retour)
Sweet meats, espèce de confitures parfumées, connues alors sous le nom de
kissing comfits, et dont les femmes faisaient un grand usage
Note 25: (retour)
This is the hag, when maids lie on their backs,
That presses them, and learn them first to bear,
Making them women of good carriage.
La phrase était impossible à rendre exactement.
ROMÉO.—Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens que tu nous dis là.
MERCUTIO.—Tu as raison, car je parle de songes, enfants d'un cerveau
oisif, produit de quelques vaines chimères, d'une substance aussi légère que
l'air, et plus inconstante que le vent, qui, caressant le sein glacé du nord,
dames, et à l'instant elles rêvent de baisers: mais souvent Mab irritée les
punit par des boutons d'avoir empesté leur haleine en mangeant des
confitures24. Quelquefois elle galope sur le nez d'un courtisan, et il rêve
qu'il flaire une place à solliciter. Quelquefois elle vient, avec la queue d'un
pourceau de dîme, chatouiller le nez d'un prébendaire endormi, et il rêve
d'un second bénéfice. Tantôt elle dirige son char sur le cou d'un soldat, et il
rêve d'ennemis qu'il pourfend, de brèches, d'embuscades, de coutelas
d'Espagne, de rasades profondes de cinq brasses: alors elle bat le tambour à
son oreille; il s'éveille en sursaut, et dans sa frayeur il jure une ou deux
invocations, puis se rendort. C'est cette même Mab qui pendant la nuit mêle
la crinière des chevaux et la frise en sales tampons de crins ensorcelés, qui,
une fois débrouillés, présagent de grands malheurs. C'est la sorcière qui
pèse sur le sein des jeunes filles étendues dans leur lit, pour leur apprendre à
supporter et en faire des femmes fortes25. C'est elle qui...
Note 23: (retour)
She is the fairies midwife, ce qui ne signifie point la sage-femme des fées, mais
la sage-femme entre les fées. On ne voit nulle part que l'emploi de la reine Mab,
la fée des songes, fût d'accoucher les fées; mais c'était elle qui enlevait à leur
mère, au moment de leur naissance, les enfants nés pendant la nuit pour y
substituer un enfant étranger.
Note 24: (retour)
Sweet meats, espèce de confitures parfumées, connues alors sous le nom de
kissing comfits, et dont les femmes faisaient un grand usage
Note 25: (retour)
This is the hag, when maids lie on their backs,
That presses them, and learn them first to bear,
Making them women of good carriage.
La phrase était impossible à rendre exactement.
ROMÉO.—Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens que tu nous dis là.
MERCUTIO.—Tu as raison, car je parle de songes, enfants d'un cerveau
oisif, produit de quelques vaines chimères, d'une substance aussi légère que
l'air, et plus inconstante que le vent, qui, caressant le sein glacé du nord,
Page 40
s'irrite soudain, et, par une bouffée contraire, tourne sa face vers le midi qui
verse la rosée.
BENVOLIO.—Ce vent dont vous nous parlez nous rejette loin de nous-
mêmes. Le souper est fini et nous arriverons trop tard.
ROMÉO.—Trop tôt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment funeste
semble me dire qu'au milieu des réjouissances de cette nuit quelque
événement encore suspendu dans les astres va commencer son cours
terrible, et amener, par le traître coup d'une mort prématurée, le terme de
cette vie méprisée que je renferme en mon sein. Mais, que celui qui
gouverne ma course dirige ma voile! Allons, joyeux seigneurs.
BENVOLIO.—Battez, tambours.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens.
Entrent des DOMESTIQUES.
PREMIER DOMESTIQUE.—Où est Potpan, qu'il ne m'aide pas à
desservir? Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir!
SECOND DOMESTIQUE.—Quand le bon air d'une maison est remis dans
les mains d'un ou deux hommes, et des mains sales encore, cela fait mal au
coeur26.
Note 26: (retour)
Tis a foul thing. A foul thing signifie une chose malpropre et une chose fâcheuse,
coupable, etc.
verse la rosée.
BENVOLIO.—Ce vent dont vous nous parlez nous rejette loin de nous-
mêmes. Le souper est fini et nous arriverons trop tard.
ROMÉO.—Trop tôt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment funeste
semble me dire qu'au milieu des réjouissances de cette nuit quelque
événement encore suspendu dans les astres va commencer son cours
terrible, et amener, par le traître coup d'une mort prématurée, le terme de
cette vie méprisée que je renferme en mon sein. Mais, que celui qui
gouverne ma course dirige ma voile! Allons, joyeux seigneurs.
BENVOLIO.—Battez, tambours.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens.
Entrent des DOMESTIQUES.
PREMIER DOMESTIQUE.—Où est Potpan, qu'il ne m'aide pas à
desservir? Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir!
SECOND DOMESTIQUE.—Quand le bon air d'une maison est remis dans
les mains d'un ou deux hommes, et des mains sales encore, cela fait mal au
coeur26.
Note 26: (retour)
Tis a foul thing. A foul thing signifie une chose malpropre et une chose fâcheuse,
coupable, etc.
Page 41
PREMIER DOMESTIQUE.—Emporte les pliants, dérange le buffet, aie
l'oeil à la vaisselle. Mon cher, mets de côté pour moi un morceau de
massepain27; et si tu veux me faire plaisir, tu diras au portier de laisser
entrer Suzanne Grindstone et Nell.—Antoine! Potpan!
Note 27: (retour)
Les massepains étaient alors d'énormes gâteaux, dont nos macarons, dit l'un des
commentateurs de Shakspeare ne sont qu'un diminutif dégénéré.
SECOND DOMESTIQUE.—Oui, mon garçon, nous voilà.
PREMIER DOMESTIQUE.—On a besoin de vous, on vous appelle, on
vous demande, on vous cherche dans la grande salle.
SECOND DOMESTIQUE.—Nous ne pouvons pas être ici et là en même
temps. Allons, gai, mes amis; soyons vifs un moment, et que celui qui vivra
le dernier emporte tout.
(Ils se retirent.)
(Entrent Capulet, les convives et les masques.)
CAPULET.—Cavaliers, soyez les bienvenus. Voilà des dames à qui les cors
ne font pas mal au pied, et qui vous donneront bien un tour de danse.—Ah,
ah! mesdames, laquelle de vous refusera de danser maintenant? Celle qui
fera la dégoûtée, je protesterai qu'elle a des cors aux pieds. Est-ce là vous
serrer de près?—Cavaliers, soyez les bienvenus. J'ai vu le temps où je
portais un masque aussi, et où je pouvais conter mes histoires tout bas à
l'oreille d'une belle dame, et de manière à ne pas lui déplaire. Ce temps est
passé; il est passé, passé.—Vous êtes les bienvenus, cavaliers.—Allons,
musiciens, commencez. En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes
filles, sautez. (Les instruments jouent et l'on danse.) Holà! valets, encore des
lumières, relevez les tables contre le mur; éteignez le feu, la salle devient
trop chaude.—Allons, mon cher, voilà un divertissement imprévu qui ne
prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin Capulet; car vous et
moi nous avons passé nos jours de danse. Combien y a-t-il de temps que
vous et moi nous avons porté un masque pour la dernière fois?
SECOND CAPULET.—Par Notre-Dame, il y a trente ans.
l'oeil à la vaisselle. Mon cher, mets de côté pour moi un morceau de
massepain27; et si tu veux me faire plaisir, tu diras au portier de laisser
entrer Suzanne Grindstone et Nell.—Antoine! Potpan!
Note 27: (retour)
Les massepains étaient alors d'énormes gâteaux, dont nos macarons, dit l'un des
commentateurs de Shakspeare ne sont qu'un diminutif dégénéré.
SECOND DOMESTIQUE.—Oui, mon garçon, nous voilà.
PREMIER DOMESTIQUE.—On a besoin de vous, on vous appelle, on
vous demande, on vous cherche dans la grande salle.
SECOND DOMESTIQUE.—Nous ne pouvons pas être ici et là en même
temps. Allons, gai, mes amis; soyons vifs un moment, et que celui qui vivra
le dernier emporte tout.
(Ils se retirent.)
(Entrent Capulet, les convives et les masques.)
CAPULET.—Cavaliers, soyez les bienvenus. Voilà des dames à qui les cors
ne font pas mal au pied, et qui vous donneront bien un tour de danse.—Ah,
ah! mesdames, laquelle de vous refusera de danser maintenant? Celle qui
fera la dégoûtée, je protesterai qu'elle a des cors aux pieds. Est-ce là vous
serrer de près?—Cavaliers, soyez les bienvenus. J'ai vu le temps où je
portais un masque aussi, et où je pouvais conter mes histoires tout bas à
l'oreille d'une belle dame, et de manière à ne pas lui déplaire. Ce temps est
passé; il est passé, passé.—Vous êtes les bienvenus, cavaliers.—Allons,
musiciens, commencez. En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes
filles, sautez. (Les instruments jouent et l'on danse.) Holà! valets, encore des
lumières, relevez les tables contre le mur; éteignez le feu, la salle devient
trop chaude.—Allons, mon cher, voilà un divertissement imprévu qui ne
prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin Capulet; car vous et
moi nous avons passé nos jours de danse. Combien y a-t-il de temps que
vous et moi nous avons porté un masque pour la dernière fois?
SECOND CAPULET.—Par Notre-Dame, il y a trente ans.
Page 42
CAPULET.—Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant, il n'y a pas tant.
C'était à la noce de Lucentio: il y aura, vienne la Pentecôte quand elle
voudra, quelque vingt-cinq ans; nous y allâmes en masque.
SECOND CAPULET.—Il y a davantage, davantage: son fils est plus âgé
que cela; son fils a trente ans.
CAPULET.—Vous me direz cela, à moi? Il y a deux ans que son fils était
encore mineur.
ROMÉO.—Quelle est cette dame dont s'est enrichie la main de ce cavalier?
UN DOMESTIQUE.—Je ne la connais pas, monsieur.
ROMÉO.—Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux doit apprendre
à briller. Sa beauté près de ce visage semblable à la nuit ressemble à un
joyau attaché à l'oreille d'un Éthiopien: beauté trop brillante pour les usages
de la vie, trop précieuse pour la terre! Telle une blanche colombe parmi les
corbeaux, telle paraît cette dame auprès de ses compagnes. Quand la danse
aura cessé, j'observerai où elle se tient; et je rendrai heureuse ma main
téméraire en touchant la sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'à ce moment?
Protestez du contraire, mes yeux, car jusqu'à cette nuit je n'avais jamais vu
la véritable beauté.
TYBALT.—A sa voix, cet homme doit être un Montaigu. Garçon, donne-
moi ma rapière. Comment, ce misérable osera venir ici, caché sous un
masque grotesque, pour dénigrer et ridiculiser notre fête! Par la tige et
l'honneur de ma race, je ne crois pas pécher en lui donnant le coup de la
mort.
CAPULET.—Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi tempêtez-vous
ainsi?
TYBALT.—Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre ennemi; un
traître qui est venu ici ce soir, en haine de nous, pour se moquer de notre
fête.
CAPULET.—Est-ce le jeune Roméo?
C'était à la noce de Lucentio: il y aura, vienne la Pentecôte quand elle
voudra, quelque vingt-cinq ans; nous y allâmes en masque.
SECOND CAPULET.—Il y a davantage, davantage: son fils est plus âgé
que cela; son fils a trente ans.
CAPULET.—Vous me direz cela, à moi? Il y a deux ans que son fils était
encore mineur.
ROMÉO.—Quelle est cette dame dont s'est enrichie la main de ce cavalier?
UN DOMESTIQUE.—Je ne la connais pas, monsieur.
ROMÉO.—Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux doit apprendre
à briller. Sa beauté près de ce visage semblable à la nuit ressemble à un
joyau attaché à l'oreille d'un Éthiopien: beauté trop brillante pour les usages
de la vie, trop précieuse pour la terre! Telle une blanche colombe parmi les
corbeaux, telle paraît cette dame auprès de ses compagnes. Quand la danse
aura cessé, j'observerai où elle se tient; et je rendrai heureuse ma main
téméraire en touchant la sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'à ce moment?
Protestez du contraire, mes yeux, car jusqu'à cette nuit je n'avais jamais vu
la véritable beauté.
TYBALT.—A sa voix, cet homme doit être un Montaigu. Garçon, donne-
moi ma rapière. Comment, ce misérable osera venir ici, caché sous un
masque grotesque, pour dénigrer et ridiculiser notre fête! Par la tige et
l'honneur de ma race, je ne crois pas pécher en lui donnant le coup de la
mort.
CAPULET.—Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi tempêtez-vous
ainsi?
TYBALT.—Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre ennemi; un
traître qui est venu ici ce soir, en haine de nous, pour se moquer de notre
fête.
CAPULET.—Est-ce le jeune Roméo?
Page 43
TYBALT.—C'est lui-même, ce traître de Roméo.
CAPULET.—Modère-toi, mon cher neveu; laisse-le en paix, il a l'air d'un
noble cavalier; et, pour dire la vérité, tout Vérone le vante comme un jeune
homme vertueux et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas, pour tous
les trésors de cette ville, lui faire ici, dans ma maison, la moindre insulte.
Sois donc patient, ne fais pas attention à lui: c'est ma volonté; et si tu la
respectes, tu prendras un visage gracieux et quitteras cet air de mauvaise
humeur qui sied mal dans une fête.
TYBALT.—Il sied très-bien quand un pareil traître devient votre convive: je
ne le souffrirai pas.
CAPULET.—Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami! Je vous dis que
vous le souffrirez. Allons donc; est-ce moi qui suis le maître ici, ou bien
vous? Allons donc, vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne! vous allez
mettre le trouble parmi mes hôtes, vous prendrez les airs d'un coq sur son
panier28! vous ferez le maître!....
Note 28: (retour)
You will set cock-a-hoop: un coq sur un cerceau.
TYBALT.—Mais, mon oncle, c'est une honte....
CAPULET.—Allez, allez, vous êtes un jeune insolent.... Nous verrons
vraiment.... Cette farce pourrait bien vous tourner mal. Je sais ce que je dis.
Il faudra que vous veniez ici me contrarier! En vérité, vous prenez bien
votre temps.—A merveille, mes enfants.—Vous n'êtes qu'un fat, allez;
tenez-vous tranquille, ou....—Encore des lumières; encore des lumières.
N'avez-vous pas de honte?—Je vous forcerai bien à être tranquille.
Comment!—Allons, gai, mes enfants.
TYBALT.—Cette patience forcée, et la colère à laquelle je voudrais
m'abandonner, font, en se heurtant, trembler tout mon corps des assauts
qu'elles se livrent. Je m'en irai; mais cette intrusion qui semble douce
maintenant, se changera en fiel amer.
(Il sort.)
CAPULET.—Modère-toi, mon cher neveu; laisse-le en paix, il a l'air d'un
noble cavalier; et, pour dire la vérité, tout Vérone le vante comme un jeune
homme vertueux et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas, pour tous
les trésors de cette ville, lui faire ici, dans ma maison, la moindre insulte.
Sois donc patient, ne fais pas attention à lui: c'est ma volonté; et si tu la
respectes, tu prendras un visage gracieux et quitteras cet air de mauvaise
humeur qui sied mal dans une fête.
TYBALT.—Il sied très-bien quand un pareil traître devient votre convive: je
ne le souffrirai pas.
CAPULET.—Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami! Je vous dis que
vous le souffrirez. Allons donc; est-ce moi qui suis le maître ici, ou bien
vous? Allons donc, vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne! vous allez
mettre le trouble parmi mes hôtes, vous prendrez les airs d'un coq sur son
panier28! vous ferez le maître!....
Note 28: (retour)
You will set cock-a-hoop: un coq sur un cerceau.
TYBALT.—Mais, mon oncle, c'est une honte....
CAPULET.—Allez, allez, vous êtes un jeune insolent.... Nous verrons
vraiment.... Cette farce pourrait bien vous tourner mal. Je sais ce que je dis.
Il faudra que vous veniez ici me contrarier! En vérité, vous prenez bien
votre temps.—A merveille, mes enfants.—Vous n'êtes qu'un fat, allez;
tenez-vous tranquille, ou....—Encore des lumières; encore des lumières.
N'avez-vous pas de honte?—Je vous forcerai bien à être tranquille.
Comment!—Allons, gai, mes enfants.
TYBALT.—Cette patience forcée, et la colère à laquelle je voudrais
m'abandonner, font, en se heurtant, trembler tout mon corps des assauts
qu'elles se livrent. Je m'en irai; mais cette intrusion qui semble douce
maintenant, se changera en fiel amer.
(Il sort.)
Page 44
ROMÉO, à Juliette.—Si d'une main trop indigne j'ai profané la sainteté de
l'autel, voici la douce expiation de ma faute: mes lèvres, pèlerins
rougissants, sont prêtes à adoucir par un tendre baiser la rude impression de
ma main.
JULIETTE.—Bon pèlerin, vous faites injure à votre main, qui n'a montré en
ceci qu'une dévotion pleine de convenance; car les saints ont des mains que
peuvent toucher celles des pèlerins; et joindre les mains est le baiser du
pieux voyageur en terre sainte.
ROMÉO.—Les saints n'ont-ils pas des lèvres? et les pieux voyageurs aussi?
JULIETTE.—Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer à prier.
ROMÉO.—Oh! s'il en est ainsi, chère sainte, permets aux lèvres de faire
l'office des mains: elles te prient, exauce leur prière, de peur que ma foi ne
se change en désespoir.
JULIETTE.—Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent la prière qui
leur est faite.
ROMÉO.—Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir le fruit de ma
prière: ainsi vos lèvres auront purifié les miennes de leur péché.
(Il lui donne un baiser.)
JULIETTE.—Alors mes lèvres doivent avoir pris le péché dont elles ont
déchargé les vôtres.
ROMÉO.—Pris le péché de mes lèvres! ô faute doucement punie! Rendez-
moi mon péché.
JULIETTE.—Vous donnez des baisers avec méthode29.
Note 29: (retour)
By the book.
LA NOURRICE.—Madame, votre mère veut vous dire un mot.
l'autel, voici la douce expiation de ma faute: mes lèvres, pèlerins
rougissants, sont prêtes à adoucir par un tendre baiser la rude impression de
ma main.
JULIETTE.—Bon pèlerin, vous faites injure à votre main, qui n'a montré en
ceci qu'une dévotion pleine de convenance; car les saints ont des mains que
peuvent toucher celles des pèlerins; et joindre les mains est le baiser du
pieux voyageur en terre sainte.
ROMÉO.—Les saints n'ont-ils pas des lèvres? et les pieux voyageurs aussi?
JULIETTE.—Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer à prier.
ROMÉO.—Oh! s'il en est ainsi, chère sainte, permets aux lèvres de faire
l'office des mains: elles te prient, exauce leur prière, de peur que ma foi ne
se change en désespoir.
JULIETTE.—Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent la prière qui
leur est faite.
ROMÉO.—Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir le fruit de ma
prière: ainsi vos lèvres auront purifié les miennes de leur péché.
(Il lui donne un baiser.)
JULIETTE.—Alors mes lèvres doivent avoir pris le péché dont elles ont
déchargé les vôtres.
ROMÉO.—Pris le péché de mes lèvres! ô faute doucement punie! Rendez-
moi mon péché.
JULIETTE.—Vous donnez des baisers avec méthode29.
Note 29: (retour)
By the book.
LA NOURRICE.—Madame, votre mère veut vous dire un mot.
Page 45
ROMÉO.—Quelle est sa mère?
LA NOURRICE.—Vraiment, jeune homme; sa mère est la maîtresse de la
maison, et c'est une bonne dame, sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille avec
qui vous causiez; et je dis que celui qui mettra la main dessus aura du
comptant.
ROMÉO.—C'est une Capulet!—Oh! qu'il va m'en coûter cher! ma vie est
engagée à mon ennemie.
BENVOLIO.—Allons, Roméo, partons, la fête est à son plus beau moment.
ROMÉO.—Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est que plus grand.
CAPULET.—Arrêtez, cavaliers, ne songez pas encore à nous quitter: nous
avons là une ridicule petite collation sans cérémonie.—Vous le voulez donc
absolument? Allons, je vous remercie tous; je vous remercie, honnêtes
cavaliers; bonne nuit.—Encore des torches par là!—Allons, allons donc
chercher nos lits. Ah! par ma foi, mon cher (au second Capulet), il se fait tard. Je
vais aller me reposer.
(Ils sortent.)
JULIETTE.—Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce cavalier?
LA NOURRICE.—C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério.
JULIETTE.—Quel est celui qui sort actuellement?
LA NOURRICE.—Je crois, ma foi, que c'est le jeune Pétruccio.
JULIETTE.—Et celui qui le suit, qui ne voulait pas danser?
LA NOURRICE.—Je ne le connais pas.
JULIETTE.—Va, demande son nom.—S'il est marié, il est probable que
mon tombeau sera mon lit nuptial.
LA NOURRICE.—Vraiment, jeune homme; sa mère est la maîtresse de la
maison, et c'est une bonne dame, sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille avec
qui vous causiez; et je dis que celui qui mettra la main dessus aura du
comptant.
ROMÉO.—C'est une Capulet!—Oh! qu'il va m'en coûter cher! ma vie est
engagée à mon ennemie.
BENVOLIO.—Allons, Roméo, partons, la fête est à son plus beau moment.
ROMÉO.—Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est que plus grand.
CAPULET.—Arrêtez, cavaliers, ne songez pas encore à nous quitter: nous
avons là une ridicule petite collation sans cérémonie.—Vous le voulez donc
absolument? Allons, je vous remercie tous; je vous remercie, honnêtes
cavaliers; bonne nuit.—Encore des torches par là!—Allons, allons donc
chercher nos lits. Ah! par ma foi, mon cher (au second Capulet), il se fait tard. Je
vais aller me reposer.
(Ils sortent.)
JULIETTE.—Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce cavalier?
LA NOURRICE.—C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério.
JULIETTE.—Quel est celui qui sort actuellement?
LA NOURRICE.—Je crois, ma foi, que c'est le jeune Pétruccio.
JULIETTE.—Et celui qui le suit, qui ne voulait pas danser?
LA NOURRICE.—Je ne le connais pas.
JULIETTE.—Va, demande son nom.—S'il est marié, il est probable que
mon tombeau sera mon lit nuptial.
Page 46
LA NOURRICE.—Son nom est Roméo: c'est un Montaigu, le fils unique
de votre grand ennemi.
JULIETTE.—Mon unique amour lié de l'unique objet de ma haine!.... Je l'ai
vu trop tôt sans le connaître! et je l'ai connu trop tard! O prodige de l'amour
qui vient de naître en moi, que je sois forcée d'aimer un ennemi détesté!
LA NOURRICE.—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?
JULIETTE.—Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un avec qui j'ai
dansé.
(Une voix dans l'intérieur appelle Juliette.)
LA NOURRICE.—Tout à l'heure, tout à l'heure. (A Juliette.) Venez, allons-
nous-en; tous les étrangers sont partis.
(Elles sortent.)
(Entre le choeur.)
LE CHOEUR.—Une ancienne passion languit maintenant sur son lit de
mort, et de jeunes désirs soupirent après son héritage. Cette beauté pour qui
l'amour gémissait et demandait à mourir, comparée à la tendre Juliette, a
maintenant cessé d'être belle. Maintenant Roméo est aimé, et il aime à son
tour; la magie des regards a jeté sur eux le même charme. Cependant il faut
qu'il se plaigne à celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle dérobe sur de
cruels hameçons le doux appât de l'Amour. Étant tenu pour un ennemi, il ne
pourra avoir accès près d'elle pour exprimer ces voeux que les amants ont
accoutumé de jurer; tandis qu'elle, aussi pressée d'amour, aura bien moins
de moyens encore de chercher à rencontrer celui qu'elle aime depuis un
moment, mais la passion leur prête sa puissance, l'occasion leur fournira les
moyens de se rapprocher, et tempérera leur détresse par une douceur
extrême.
(Il sort.)
FIN DU PREMIER ACTE.
de votre grand ennemi.
JULIETTE.—Mon unique amour lié de l'unique objet de ma haine!.... Je l'ai
vu trop tôt sans le connaître! et je l'ai connu trop tard! O prodige de l'amour
qui vient de naître en moi, que je sois forcée d'aimer un ennemi détesté!
LA NOURRICE.—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?
JULIETTE.—Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un avec qui j'ai
dansé.
(Une voix dans l'intérieur appelle Juliette.)
LA NOURRICE.—Tout à l'heure, tout à l'heure. (A Juliette.) Venez, allons-
nous-en; tous les étrangers sont partis.
(Elles sortent.)
(Entre le choeur.)
LE CHOEUR.—Une ancienne passion languit maintenant sur son lit de
mort, et de jeunes désirs soupirent après son héritage. Cette beauté pour qui
l'amour gémissait et demandait à mourir, comparée à la tendre Juliette, a
maintenant cessé d'être belle. Maintenant Roméo est aimé, et il aime à son
tour; la magie des regards a jeté sur eux le même charme. Cependant il faut
qu'il se plaigne à celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle dérobe sur de
cruels hameçons le doux appât de l'Amour. Étant tenu pour un ennemi, il ne
pourra avoir accès près d'elle pour exprimer ces voeux que les amants ont
accoutumé de jurer; tandis qu'elle, aussi pressée d'amour, aura bien moins
de moyens encore de chercher à rencontrer celui qu'elle aime depuis un
moment, mais la passion leur prête sa puissance, l'occasion leur fournira les
moyens de se rapprocher, et tempérera leur détresse par une douceur
extrême.
(Il sort.)
FIN DU PREMIER ACTE.
Page 47
Page 48
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Un lieu ouvert touchant le jardin de Capulet.
Entre ROMÉO.
ROMÉO.—Puis-je aller plus loin lorsque mon coeur est ici? Marche, terre
insensible, et retourne vers ton centre.
(Il escalade le mur et saute dans le jardin.)
(Entrent Benvolio et Mercutio.)
BENVOLIO.—Roméo! cousin Roméo!
MERCUTIO.—Il a fait sagement, et, sur ma vie, il s'est échappé pour aller
trouver son lit.
BENVOLIO.—Il a couru de ce côté, et a sauté par-dessus le mur de ce
verger. Appelle-le, bon Mercutio.
MERCUTIO.—Oui, et je vais même le conjurer.—Roméo! caprice!
insensé! passion! amant! apparais-nous sous la forme d'un soupir; dis-nous
seulement un vers, et je serai satisfait.—Crie-nous seulement un hélas! Fais
seulement rimer tendresse et maîtresse; dis quelques mots de douceur à ma
commère Vénus, un petit sobriquet à son fils et héritier le jeune aveugle
Adam Cupidon30, qui tira si proprement quand le roi Cophetua devint
amoureux de la fille du mendiant31.—Il ne m'entend point, il ne bouge
point, il ne remue point; il faut que ce magot-là soit mort, et je vais
l'évoquer.—Je te conjure par les yeux brillants de Rosaline, par son front
SCÈNE I
Un lieu ouvert touchant le jardin de Capulet.
Entre ROMÉO.
ROMÉO.—Puis-je aller plus loin lorsque mon coeur est ici? Marche, terre
insensible, et retourne vers ton centre.
(Il escalade le mur et saute dans le jardin.)
(Entrent Benvolio et Mercutio.)
BENVOLIO.—Roméo! cousin Roméo!
MERCUTIO.—Il a fait sagement, et, sur ma vie, il s'est échappé pour aller
trouver son lit.
BENVOLIO.—Il a couru de ce côté, et a sauté par-dessus le mur de ce
verger. Appelle-le, bon Mercutio.
MERCUTIO.—Oui, et je vais même le conjurer.—Roméo! caprice!
insensé! passion! amant! apparais-nous sous la forme d'un soupir; dis-nous
seulement un vers, et je serai satisfait.—Crie-nous seulement un hélas! Fais
seulement rimer tendresse et maîtresse; dis quelques mots de douceur à ma
commère Vénus, un petit sobriquet à son fils et héritier le jeune aveugle
Adam Cupidon30, qui tira si proprement quand le roi Cophetua devint
amoureux de la fille du mendiant31.—Il ne m'entend point, il ne bouge
point, il ne remue point; il faut que ce magot-là soit mort, et je vais
l'évoquer.—Je te conjure par les yeux brillants de Rosaline, par son front
Page 49
élevé, par l'incarnat de ses lèvres, par son joli pied, par sa jambe bien faite,
et tout ce qui s'ensuit32, de nous apparaître sous ta propre ressemblance.
Note 30: (retour)
Adam Cupid. Adam Bell était le nom d'un archer fameux auquel on a dû
supposer que Shakspeare voulait faire allusion. C'est ce qui a engagé les critiques
à adopter cette leçon à la place d'Abraham Cupid, que portent les premières
éditions.
Note 31: (retour)
Allusion à un vers d'une ancienne ballade:
The blinded boy that shoots so trim,
(L'enfant aveugle qui tire si proprement). La ballade a pour titre: King Cophetua
and the beggar maid, et se trouve dans le recueil intitulé Relics of ancient
english poetry, rassemblé par le docteur Percy.
Note 32: (retour)
By her fine foot, straight leg, and quivering thigh
And the demesnes that there adjacent lie.
BENVOLIO.—S'il t'entend, tu le fâcheras.
MERCUTIO.—Ce que je dis ne peut l'offenser; ce qui pourrait l'offenser
serait d'évoquer quelque esprit étrange dans le cercle de sa maîtresse, et de
l'y laisser jusqu'à ce qu'elle l'eût conjuré et fait rentrer dans l'abîme; cela
pourrait l'irriter; mon invocation est honnête et obligeante, et je ne conjure
au nom de sa maîtresse que pour le faire apparaître.
BENVOLIO.—Viens, il se sera enfoncé sous ces arbres pour l'amour de la
nuit; ils sont faits l'un pour l'autre33: son amour est aveugle; les ténèbres
seules lui conviennent.
Note 33: (retour)
To be consorted with the humorous night, humorous veut dire ici d'une humeur
assortie à la sienne.
MERCUTIO.—Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher le but34.—
Roméo, je te souhaite une bonne nuit; moi, je vais gagner mon alcôve. Ce
et tout ce qui s'ensuit32, de nous apparaître sous ta propre ressemblance.
Note 30: (retour)
Adam Cupid. Adam Bell était le nom d'un archer fameux auquel on a dû
supposer que Shakspeare voulait faire allusion. C'est ce qui a engagé les critiques
à adopter cette leçon à la place d'Abraham Cupid, que portent les premières
éditions.
Note 31: (retour)
Allusion à un vers d'une ancienne ballade:
The blinded boy that shoots so trim,
(L'enfant aveugle qui tire si proprement). La ballade a pour titre: King Cophetua
and the beggar maid, et se trouve dans le recueil intitulé Relics of ancient
english poetry, rassemblé par le docteur Percy.
Note 32: (retour)
By her fine foot, straight leg, and quivering thigh
And the demesnes that there adjacent lie.
BENVOLIO.—S'il t'entend, tu le fâcheras.
MERCUTIO.—Ce que je dis ne peut l'offenser; ce qui pourrait l'offenser
serait d'évoquer quelque esprit étrange dans le cercle de sa maîtresse, et de
l'y laisser jusqu'à ce qu'elle l'eût conjuré et fait rentrer dans l'abîme; cela
pourrait l'irriter; mon invocation est honnête et obligeante, et je ne conjure
au nom de sa maîtresse que pour le faire apparaître.
BENVOLIO.—Viens, il se sera enfoncé sous ces arbres pour l'amour de la
nuit; ils sont faits l'un pour l'autre33: son amour est aveugle; les ténèbres
seules lui conviennent.
Note 33: (retour)
To be consorted with the humorous night, humorous veut dire ici d'une humeur
assortie à la sienne.
MERCUTIO.—Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher le but34.—
Roméo, je te souhaite une bonne nuit; moi, je vais gagner mon alcôve. Ce
Page 50
lit de camp est trop froid pour que j'y puisse dormir.—Eh bien! partons-
nous?
Note 34: (retour)
Il a fallu passer ces cinq vers:
Now will he sit under a medlar tree
And wish his mistress were that kind of fruit
As maid call medlars, when they laugh alone.
O Roméo, that she were, ah that she were
An open et cætera, thou a propin pear.
Ces deux derniers vers, dont les commentateurs ne sont pas trop parvenus à saisir
le sens, leur ont cependant paru d'une telle indécence qu'ils n'ont osé les insérer
dans le texte, et les ont rejetés dans une note où ils nous apprennent que l'et
cætera est l'indication d'une obscénité encore plus grossière, l'usage, du temps de
Shakspeare étant, lorsque quelque expression prononcée sur la scène paraissait
trop indécente pour l'impression, de la suppléer par un et cætera.
BENVOLIO.—Allons, car il serait fort inutile de le chercher ici, puisqu'il
ne veut pas qu'on le trouve.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Le jardin de Capulet.
Entre ROMÉO.
ROMÉO.—Il se rit des cicatrices, celui qui n'a jamais reçu une blessure.
(Juliette paraît à une fenêtre.)—Mais doucement! Quelle lumière brille soudain à
travers cette fenêtre? C'est l'Orient; Juliette est le soleil.—Lève-toi, soleil de
beauté; tue la lune jalouse, déjà malade et pâle de douleur de ce que toi, sa
servante, es bien plus belle qu'elle. Ne sois pas sa servante, puisqu'elle est
jalouse. La couleur dont se revêtent ses vestales est une couleur malade et
livide; on ne la voit qu'aux imbéciles, rejette-la loin de toi. Oui, c'est ma
dame; oui, ce sont mes amours: oh! si elle pouvait savoir ce qu'elle est pour
nous?
Note 34: (retour)
Il a fallu passer ces cinq vers:
Now will he sit under a medlar tree
And wish his mistress were that kind of fruit
As maid call medlars, when they laugh alone.
O Roméo, that she were, ah that she were
An open et cætera, thou a propin pear.
Ces deux derniers vers, dont les commentateurs ne sont pas trop parvenus à saisir
le sens, leur ont cependant paru d'une telle indécence qu'ils n'ont osé les insérer
dans le texte, et les ont rejetés dans une note où ils nous apprennent que l'et
cætera est l'indication d'une obscénité encore plus grossière, l'usage, du temps de
Shakspeare étant, lorsque quelque expression prononcée sur la scène paraissait
trop indécente pour l'impression, de la suppléer par un et cætera.
BENVOLIO.—Allons, car il serait fort inutile de le chercher ici, puisqu'il
ne veut pas qu'on le trouve.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Le jardin de Capulet.
Entre ROMÉO.
ROMÉO.—Il se rit des cicatrices, celui qui n'a jamais reçu une blessure.
(Juliette paraît à une fenêtre.)—Mais doucement! Quelle lumière brille soudain à
travers cette fenêtre? C'est l'Orient; Juliette est le soleil.—Lève-toi, soleil de
beauté; tue la lune jalouse, déjà malade et pâle de douleur de ce que toi, sa
servante, es bien plus belle qu'elle. Ne sois pas sa servante, puisqu'elle est
jalouse. La couleur dont se revêtent ses vestales est une couleur malade et
livide; on ne la voit qu'aux imbéciles, rejette-la loin de toi. Oui, c'est ma
dame; oui, ce sont mes amours: oh! si elle pouvait savoir ce qu'elle est pour
Page 51
moi!—Elle parle, et cependant elle ne fait entendre aucun son. Qu'importe!
ses yeux ont un langage; je veux leur répondre.—Je suis trop téméraire; ce
n'est pas à moi qu'elle parle. Deux des plus brillantes étoiles du ciel,
appelées ailleurs par quelque soin, conjurent ses yeux de briller dans leur
sphère jusqu'à leur retour. Mais quoi? si ses yeux étaient au ciel, et que les
étoiles fussent dans sa tête, l'éclat de ses joues leur ferait honte comme le
jour à une lampe; et ses yeux, de la voûte du ciel, verseraient à travers les
régions éthérées des flots si brillants de lumière, que les oiseaux
chanteraient pensant qu'il n'est pas nuit!—Voyez comme elle appuie sa joue
sur sa main. Oh! que ne suis-je un gant placé sur cette main, pour toucher
cette joue!
JULIETTE.—Hélas!
ROMÉO.—Elle parle.—Oh! parle encore, ange radieux! car tu parais aussi
resplendissant au sein de cette nuit étendue sur ma tête qu'un messager ailé
du ciel, lorsqu'aux regard étonnés des mortels, qui, les yeux élevés de tout
leur effort, se renversent en arrière pour le contempler, il fend le cours
paresseux des nuages et vogue au sein des airs.
JULIETTE.—O Roméo! Roméo!—Pourquoi es-tu Roméo?—Renie ton
père et rejette ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure seulement de m'aimer,
et je cesse d'être une Capulet.
ROMÉO, à part.—Dois-je l'écouter plus longtemps, ou répondrai-je à ceci?
JULIETTE.—Il n'y a que ton nom qui soit mon ennemi. Tu es toujours toi-
même, non un Montaigu. Qu'est-ce ce que c'est que Montaigu? Ce n'est ni
la main, ni le pied, ni le bras, ni le visage, ni aucune des autres parties qui
appartiennent à un homme. Oh! sois quelque autre chose. Qu'y a-t-il dans
un nom? Ce que nous appelons une rose, sous tout autre nom sentirait aussi
bon. Ainsi Roméo, ne se nommât-il plus Roméo, garderait en perdant ce
nom ses perfections chéries. Roméo, dépouille-toi de ton nom; et pour ce
nom, qui ne fait pas partie de toi-même, prends-moi tout entière.
ROMÉO.—Je te prends au mot. Appelle-moi ton amant, et je reçois un
nouveau baptême, je cesse à jamais d'être Roméo.
ses yeux ont un langage; je veux leur répondre.—Je suis trop téméraire; ce
n'est pas à moi qu'elle parle. Deux des plus brillantes étoiles du ciel,
appelées ailleurs par quelque soin, conjurent ses yeux de briller dans leur
sphère jusqu'à leur retour. Mais quoi? si ses yeux étaient au ciel, et que les
étoiles fussent dans sa tête, l'éclat de ses joues leur ferait honte comme le
jour à une lampe; et ses yeux, de la voûte du ciel, verseraient à travers les
régions éthérées des flots si brillants de lumière, que les oiseaux
chanteraient pensant qu'il n'est pas nuit!—Voyez comme elle appuie sa joue
sur sa main. Oh! que ne suis-je un gant placé sur cette main, pour toucher
cette joue!
JULIETTE.—Hélas!
ROMÉO.—Elle parle.—Oh! parle encore, ange radieux! car tu parais aussi
resplendissant au sein de cette nuit étendue sur ma tête qu'un messager ailé
du ciel, lorsqu'aux regard étonnés des mortels, qui, les yeux élevés de tout
leur effort, se renversent en arrière pour le contempler, il fend le cours
paresseux des nuages et vogue au sein des airs.
JULIETTE.—O Roméo! Roméo!—Pourquoi es-tu Roméo?—Renie ton
père et rejette ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure seulement de m'aimer,
et je cesse d'être une Capulet.
ROMÉO, à part.—Dois-je l'écouter plus longtemps, ou répondrai-je à ceci?
JULIETTE.—Il n'y a que ton nom qui soit mon ennemi. Tu es toujours toi-
même, non un Montaigu. Qu'est-ce ce que c'est que Montaigu? Ce n'est ni
la main, ni le pied, ni le bras, ni le visage, ni aucune des autres parties qui
appartiennent à un homme. Oh! sois quelque autre chose. Qu'y a-t-il dans
un nom? Ce que nous appelons une rose, sous tout autre nom sentirait aussi
bon. Ainsi Roméo, ne se nommât-il plus Roméo, garderait en perdant ce
nom ses perfections chéries. Roméo, dépouille-toi de ton nom; et pour ce
nom, qui ne fait pas partie de toi-même, prends-moi tout entière.
ROMÉO.—Je te prends au mot. Appelle-moi ton amant, et je reçois un
nouveau baptême, je cesse à jamais d'être Roméo.
Page 52
JULIETTE.—Qui es-tu, toi qui, couvert par la nuit, viens ainsi t'emparer de
mes secrets?
ROMÉO.—Je ne sais de quel nom me servir pour t'apprendre qui je suis.
Mon nom, ô ma sainte chérie35, m'est odieux, puisqu'il est pour toi celui
d'un ennemi. S'il était écrit, je le mettrais en pièces.
Note 35: (retour)
Ma sainte était à cette époque le nom que les amants donnaient le plus
habituellement à leur maîtresse.
JULIETTE.—Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles prononcées par
cette voix, et cependant j'en reconnais les sons.—N'es-tu pas Roméo, un
Montaigu?
ROMÉO.—Ni l'un ni l'autre, ma charmante sainte, si l'un ou l'autre te sont
odieux.
JULIETTE.—Comment es-tu arrivé jusqu'ici, dis-le moi, et qu'y viens-tu
faire? Les murs du verger sont élevés et difficiles à escalader. Songe qui tu
es; ces lieux sont pour toi la mort si quelqu'un de mes parents vient à t'y
rencontrer.
ROMÉO.—Des ailes légères de l'amour j'ai volé sur le haut de ces
murailles; car des barrières de pierre ne peuvent exclure l'amour; et tout ce
que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter: tes parents ne sont donc point
pour moi un obstacle.
JULIETTE.—S'ils te voient, ils te tueront.
ROMÉO.—Hélas! tes yeux sont pour moi bien plus dangereux que vingt de
leurs épées. Donne-moi seulement un doux regard, et je suis à l'épreuve de
leur inimitié.
JULIETTE.—Je ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils te vissent ici.
ROMÉO.—Le manteau de la nuit me dérobe à leurs regards. A moins que
tu ne m'aimes, laisse-les me surprendre: il me vaut mieux perdre la vie par
mes secrets?
ROMÉO.—Je ne sais de quel nom me servir pour t'apprendre qui je suis.
Mon nom, ô ma sainte chérie35, m'est odieux, puisqu'il est pour toi celui
d'un ennemi. S'il était écrit, je le mettrais en pièces.
Note 35: (retour)
Ma sainte était à cette époque le nom que les amants donnaient le plus
habituellement à leur maîtresse.
JULIETTE.—Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles prononcées par
cette voix, et cependant j'en reconnais les sons.—N'es-tu pas Roméo, un
Montaigu?
ROMÉO.—Ni l'un ni l'autre, ma charmante sainte, si l'un ou l'autre te sont
odieux.
JULIETTE.—Comment es-tu arrivé jusqu'ici, dis-le moi, et qu'y viens-tu
faire? Les murs du verger sont élevés et difficiles à escalader. Songe qui tu
es; ces lieux sont pour toi la mort si quelqu'un de mes parents vient à t'y
rencontrer.
ROMÉO.—Des ailes légères de l'amour j'ai volé sur le haut de ces
murailles; car des barrières de pierre ne peuvent exclure l'amour; et tout ce
que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter: tes parents ne sont donc point
pour moi un obstacle.
JULIETTE.—S'ils te voient, ils te tueront.
ROMÉO.—Hélas! tes yeux sont pour moi bien plus dangereux que vingt de
leurs épées. Donne-moi seulement un doux regard, et je suis à l'épreuve de
leur inimitié.
JULIETTE.—Je ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils te vissent ici.
ROMÉO.—Le manteau de la nuit me dérobe à leurs regards. A moins que
tu ne m'aimes, laisse-les me surprendre: il me vaut mieux perdre la vie par
Page 53
leur haine que mourir lentement sans ton amour.
JULIETTE.—Qui t'a appris à trouver ce lieu?
ROMÉO.—L'amour, qui m'a d'abord excité à le chercher: il m'a prêté son
intelligence, et je lui ai prêté mes yeux.—Je ne suis point un pilote; mais
fusses-tu aussi loin de moi que ce vaste rivage baigné des mers les plus
éloignées, pour un tel chargement j'aventurerais tout.
JULIETTE.—Tu le sais, la nuit étend son masque sur mon visage, sans quoi
ce que tu viens de m'entendre dire colorerait devant toi mes joues de la
rougeur qui convient à une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir conserver
encore les apparences; je voudrais, je voudrais pouvoir nier ce que j'ai dit.
Mais, adieu tous ces compliments.—M'aimes-tu? Je sais que tu vas me
répondre oui, et j'en recevrai ta parole.... Cependant, si tu le jures, tu peux
devenir perfide: On dit que Jupiter se rit des parjures des amants. O cher
Roméo, si tu m'aimes, dis-le-moi sincèrement; ou bien, si tu me trouves
trop prompte à me rendre, je prendrai un visage sévère, je me montrerai
irritée, et je te dirai non; et alors tu me feras la cour: mais autrement je n'en
voudrais rien faire pour le monde entier.—En vérité, beau Montaigu, je
t'aime trop, et tu peux trouver ma conduite légère. Mais crois-moi, cavalier,
tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus que moi l'art de déguiser.
J'aurais été plus réservée, il faut que je l'avoue, si tu n'avais entendu, avant
que je pusse m'en apercevoir, les expressions passionnées de mon sincère
amour. Pardonne-moi donc, et n'impute point à la légèreté de mon amour
cette faiblesse que t'a découverte l'obscurité de la nuit.
ROMÉO.—Madame, par cette heureuse lune qui touche d'une lueur
argentée les cimes de ces arbres fruitiers, je jure.....
JULIETTE.—Ah! ne jure point par la lune, l'inconstante lune, qui chaque
mois change la forme de son disque; de peur que ton amour ne soit variable.
ROMÉO.—Par quoi jurerai-je?
JULIETTE.—Ne jure point du tout; ou si tu le veux, jure par ta personne
gracieuse, toi, le dieu de mon culte idolâtre, et je te croirai.
JULIETTE.—Qui t'a appris à trouver ce lieu?
ROMÉO.—L'amour, qui m'a d'abord excité à le chercher: il m'a prêté son
intelligence, et je lui ai prêté mes yeux.—Je ne suis point un pilote; mais
fusses-tu aussi loin de moi que ce vaste rivage baigné des mers les plus
éloignées, pour un tel chargement j'aventurerais tout.
JULIETTE.—Tu le sais, la nuit étend son masque sur mon visage, sans quoi
ce que tu viens de m'entendre dire colorerait devant toi mes joues de la
rougeur qui convient à une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir conserver
encore les apparences; je voudrais, je voudrais pouvoir nier ce que j'ai dit.
Mais, adieu tous ces compliments.—M'aimes-tu? Je sais que tu vas me
répondre oui, et j'en recevrai ta parole.... Cependant, si tu le jures, tu peux
devenir perfide: On dit que Jupiter se rit des parjures des amants. O cher
Roméo, si tu m'aimes, dis-le-moi sincèrement; ou bien, si tu me trouves
trop prompte à me rendre, je prendrai un visage sévère, je me montrerai
irritée, et je te dirai non; et alors tu me feras la cour: mais autrement je n'en
voudrais rien faire pour le monde entier.—En vérité, beau Montaigu, je
t'aime trop, et tu peux trouver ma conduite légère. Mais crois-moi, cavalier,
tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus que moi l'art de déguiser.
J'aurais été plus réservée, il faut que je l'avoue, si tu n'avais entendu, avant
que je pusse m'en apercevoir, les expressions passionnées de mon sincère
amour. Pardonne-moi donc, et n'impute point à la légèreté de mon amour
cette faiblesse que t'a découverte l'obscurité de la nuit.
ROMÉO.—Madame, par cette heureuse lune qui touche d'une lueur
argentée les cimes de ces arbres fruitiers, je jure.....
JULIETTE.—Ah! ne jure point par la lune, l'inconstante lune, qui chaque
mois change la forme de son disque; de peur que ton amour ne soit variable.
ROMÉO.—Par quoi jurerai-je?
JULIETTE.—Ne jure point du tout; ou si tu le veux, jure par ta personne
gracieuse, toi, le dieu de mon culte idolâtre, et je te croirai.
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ROMÉO.—Si le cher amour de mon coeur.....
JULIETTE.—C'est bien; ne jure point. Bien que ma joie soit en toi, je ne
ressens point de joie cette nuit de notre engagement: il est trop précipité,
trop inconsidéré, trop soudain, trop semblable à l'éclair, qui a cessé d'être
avant qu'on ait pu dire: Il éclaire! Mon doux ami, bonne nuit. Développé par
l'haleine de l'été, ce bouton d'amour peut, quand nous nous reverrons, être
devenu belle fleur. Bonne nuit! bonne nuit! Qu'un repos, un calme aussi
doux que celui qui remplit mon sein arrive à ton coeur!
ROMÉO.—Oh! me laisseras-tu si peu satisfait?
JULIETTE.—Et quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit?
ROMÉO.—L'échange de tes fidèles serments d'amour contre les miens.
JULIETTE.—Je t'ai donné mon amour avant que tu l'eusses demandé, et je
voudrais être encore à te le donner.
ROMÉO.—Voudrais-tu me le retirer? et pourquoi, mon amour?
JULIETTE.—Seulement pour avoir le plaisir d'être franche avec toi, et de te
le donner de nouveau. Mais ce que je désire, je le possède déjà: ma
libéralité envers toi est sans bornes comme la mer; mon amour est aussi
profond: plus je te donne, et plus il me reste; car tous les deux sont infinis.
—J'entends du bruit là-dedans. Cher amour, adieu. (La nourrice appelle de
l'intérieur.)—Tout à l'heure, bonne nourrice.—Doux Montaigu, sois fidèle.
Demeure un moment encore, je vais revenir.
(Elle sort.)
ROMÉO.—O bienheureuse, bienheureuse nuit! Je crains, comme c'est la
nuit, que tout ceci ne soit un songe, trop doucement flatteur pour être réel.
(Juliette reparaît à la fenêtre.)
JULIETTE.—Trois mots, cher Roméo, et puis bonne nuit pour tout de bon.
Si les vues de ton amour sont honorables, si le mariage est ton but, fais-moi
savoir demain matin, par quelqu'un que je trouverai le moyen de t'envoyer,
JULIETTE.—C'est bien; ne jure point. Bien que ma joie soit en toi, je ne
ressens point de joie cette nuit de notre engagement: il est trop précipité,
trop inconsidéré, trop soudain, trop semblable à l'éclair, qui a cessé d'être
avant qu'on ait pu dire: Il éclaire! Mon doux ami, bonne nuit. Développé par
l'haleine de l'été, ce bouton d'amour peut, quand nous nous reverrons, être
devenu belle fleur. Bonne nuit! bonne nuit! Qu'un repos, un calme aussi
doux que celui qui remplit mon sein arrive à ton coeur!
ROMÉO.—Oh! me laisseras-tu si peu satisfait?
JULIETTE.—Et quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit?
ROMÉO.—L'échange de tes fidèles serments d'amour contre les miens.
JULIETTE.—Je t'ai donné mon amour avant que tu l'eusses demandé, et je
voudrais être encore à te le donner.
ROMÉO.—Voudrais-tu me le retirer? et pourquoi, mon amour?
JULIETTE.—Seulement pour avoir le plaisir d'être franche avec toi, et de te
le donner de nouveau. Mais ce que je désire, je le possède déjà: ma
libéralité envers toi est sans bornes comme la mer; mon amour est aussi
profond: plus je te donne, et plus il me reste; car tous les deux sont infinis.
—J'entends du bruit là-dedans. Cher amour, adieu. (La nourrice appelle de
l'intérieur.)—Tout à l'heure, bonne nourrice.—Doux Montaigu, sois fidèle.
Demeure un moment encore, je vais revenir.
(Elle sort.)
ROMÉO.—O bienheureuse, bienheureuse nuit! Je crains, comme c'est la
nuit, que tout ceci ne soit un songe, trop doucement flatteur pour être réel.
(Juliette reparaît à la fenêtre.)
JULIETTE.—Trois mots, cher Roméo, et puis bonne nuit pour tout de bon.
Si les vues de ton amour sont honorables, si le mariage est ton but, fais-moi
savoir demain matin, par quelqu'un que je trouverai le moyen de t'envoyer,
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en quel lieu, en quel temps tu veux accomplir la cérémonie, et j'irai mettre à
tes pieds toute la fortune de ma vie, et je te suivrai comme mon seigneur
jusqu'au bout de l'univers.
LA NOURRICE, dans la maison.—Madame!
JULIETTE.—Je viens, tout à l'heure.—Mais si tes intentions ne sont pas
bonnes, je te conjure...
LA NOURRICE, dans la maison.—Madame!
JULIETTE.—Dans l'instant, je viens.—De cesser tes poursuites, et de me
laisser à ma douleur. Demain j'enverrai.
ROMÉO.—Que mon âme prospère.....
JULIETTE.—Mille fois bonne nuit.
(Elle sort.)
ROMÉO.—Mille fois mauvaise nuit, du moment où lui manque ta lumière!
l'Amour court vers l'amour, comme l'écolier loin de ses livres; mais l'amour
s'éloigne de l'Amour comme l'enfant retourne à l'école, les yeux chargés de
tristesse.
(Il se retire à pas lents.)
(Juliette revient encore à la fenêtre.)
JULIETTE.—St! Roméo! St!—Oh! que n'ai-je la voix du fauconnier pour
ramener cet aimable faucon! L'esclavage a la voix éteinte, il ne peut parler
haut; autrement je percerais les cavernes où se retire l'écho, et je fatiguerais
sa voix aérienne à répéter le nom de mon Roméo jusqu'à ce que les sons en
fussent plus affaiblis que les miens.
ROMÉO.—C'est mon âme qui m'appelle par mon nom! Oh! que les sons
argentins de la voix des amants portent, durant la nuit, une délicieuse
musique à l'oreille qui les attend!
JULIETTE.—Roméo!
tes pieds toute la fortune de ma vie, et je te suivrai comme mon seigneur
jusqu'au bout de l'univers.
LA NOURRICE, dans la maison.—Madame!
JULIETTE.—Je viens, tout à l'heure.—Mais si tes intentions ne sont pas
bonnes, je te conjure...
LA NOURRICE, dans la maison.—Madame!
JULIETTE.—Dans l'instant, je viens.—De cesser tes poursuites, et de me
laisser à ma douleur. Demain j'enverrai.
ROMÉO.—Que mon âme prospère.....
JULIETTE.—Mille fois bonne nuit.
(Elle sort.)
ROMÉO.—Mille fois mauvaise nuit, du moment où lui manque ta lumière!
l'Amour court vers l'amour, comme l'écolier loin de ses livres; mais l'amour
s'éloigne de l'Amour comme l'enfant retourne à l'école, les yeux chargés de
tristesse.
(Il se retire à pas lents.)
(Juliette revient encore à la fenêtre.)
JULIETTE.—St! Roméo! St!—Oh! que n'ai-je la voix du fauconnier pour
ramener cet aimable faucon! L'esclavage a la voix éteinte, il ne peut parler
haut; autrement je percerais les cavernes où se retire l'écho, et je fatiguerais
sa voix aérienne à répéter le nom de mon Roméo jusqu'à ce que les sons en
fussent plus affaiblis que les miens.
ROMÉO.—C'est mon âme qui m'appelle par mon nom! Oh! que les sons
argentins de la voix des amants portent, durant la nuit, une délicieuse
musique à l'oreille qui les attend!
JULIETTE.—Roméo!
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ROMÉO.—Ma douce amie!
JULIETTE.—A quelle heure demain matin enverrai-je vers toi?
ROMÉO.—A neuf heures.
JULIETTE.—Je n'y manquerai pas: d'ici à ce moment il y a vingt années.....
J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.
ROMÉO.—Laisse-moi demeurer ici jusqu'à ce que tu t'en souviennes.
JULIETTE.—Je l'oublierais pour te faire rester ici, et ne songerais qu'au
plaisir que me fait ta présence.
ROMÉO.—Et moi je veux rester avec toi pour te faire tout oublier, et
oublier moi-même toute autre demeure que celle-ci.
JULIETTE.—Le jour est prêt à poindre. Je voudrais que tu fusses parti;
mais pas plus loin de moi que l'oiseau d'un enfant capricieux, qui le laisse
sautiller à quelque distance de sa main, comme un pauvre prisonnier retenu
dans sa chaîne entortillée, puis d'un coup de son fil de soie le retire vers lui,
tant son amour lui plaint un moment de liberté.
ROMÉO.—Je voudrais être ton oiseau!
JULIETTE.—Je le voudrais aussi, mon doux ami; cependant je te ferais
mourir à force de caresses.—Bonne nuit, bonne nuit! Se quitter est un si
doux chagrin, que je dirais bonne nuit jusqu'à ce qu'il fît jour.
(Elle sort.)
ROMÉO.—Que le sommeil descende sur tes yeux, et la paix dans ton
coeur! Que ne suis-je le sommeil et la paix, pour obtenir un si doux lieu de
repos!—Je vais chercher dans sa cellule mon père spirituel pour implorer
son assistance et lui apprendre mon heureuse chance.
(Il sort.)
JULIETTE.—A quelle heure demain matin enverrai-je vers toi?
ROMÉO.—A neuf heures.
JULIETTE.—Je n'y manquerai pas: d'ici à ce moment il y a vingt années.....
J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.
ROMÉO.—Laisse-moi demeurer ici jusqu'à ce que tu t'en souviennes.
JULIETTE.—Je l'oublierais pour te faire rester ici, et ne songerais qu'au
plaisir que me fait ta présence.
ROMÉO.—Et moi je veux rester avec toi pour te faire tout oublier, et
oublier moi-même toute autre demeure que celle-ci.
JULIETTE.—Le jour est prêt à poindre. Je voudrais que tu fusses parti;
mais pas plus loin de moi que l'oiseau d'un enfant capricieux, qui le laisse
sautiller à quelque distance de sa main, comme un pauvre prisonnier retenu
dans sa chaîne entortillée, puis d'un coup de son fil de soie le retire vers lui,
tant son amour lui plaint un moment de liberté.
ROMÉO.—Je voudrais être ton oiseau!
JULIETTE.—Je le voudrais aussi, mon doux ami; cependant je te ferais
mourir à force de caresses.—Bonne nuit, bonne nuit! Se quitter est un si
doux chagrin, que je dirais bonne nuit jusqu'à ce qu'il fît jour.
(Elle sort.)
ROMÉO.—Que le sommeil descende sur tes yeux, et la paix dans ton
coeur! Que ne suis-je le sommeil et la paix, pour obtenir un si doux lieu de
repos!—Je vais chercher dans sa cellule mon père spirituel pour implorer
son assistance et lui apprendre mon heureuse chance.
(Il sort.)
Page 57
SCÈNE III
La cellule de frère Laurence.
Entre FRÈRE LAURENCE avec un panier.
FRÈRE LAURENCE.—Le matin, de ses yeux grisâtres, sourit sur le front
ténébreux de la nuit, rayant de traits de lumière les nuages de l'orient. La
Nuit au teint vergeté s'éloigne, en chancelant comme un ivrogne, de la route
du jour et des roues enflammées du char de Titan36. Maintenant, avant que
le Soleil ait avancé sur l'horizon son oeil brûlant pour égayer le jour et
sécher l'humide rosée de la nuit, il faut que je remplisse l'osier de cette
corbeille d'herbes malfaisantes et de fleurs d'un suc précieux.—La terre,
cette mère de la nature, est aussi son tombeau; et le sépulcre de la mort
renferme aussi le germe de la vie. Nous trouvons des enfants de diverses
sortes nés de ses flancs et nourris sur son sein maternel, nombre d'entre eux
excellent en nombreuses vertus, aucun qui n'en possède quelques-unes, et
cependant tous différents. Quelle abondance de puissants bienfaits sont
déposés dans les plantes, les pierres, et dans leur véritable destination! car il
n'existe sur la terre rien de si méprisable que la terre n'en reçoive quelque
bienfait spécial, et rien de si bon qui, s'il est détourné de ce légitime usage,
infidèle à sa vraie source, ne se précipite dans l'abus. Mal appliquée, la
vertu même se change en vice; et le vice est quelquefois purifié par l'action.
Dans l'enveloppe naissante de cette petite fleur, le poison a établi son séjour,
et la médecine sa puissance; offerte à l'odorat, elle le réveille et tous les sens
à la fois; si on la goûte, elle paralyse en même temps les sens et le coeur.
Ainsi, de même que dans les plantes, demeurent toujours en présence dans
le sein de l'homme deux ennemis en lutte, la grâce et la volonté grossière; et
là où domine le principe pervers, l'ulcère de la mort a bientôt dévoré le
germe vital.
Note 36: (retour)
From forth day's path way, and Titan's fiery wheels. On a suivi la version des
anciennes éditions adoptées par M. Malone, M. Steevens a préféré celle des
éditions modernes: From forth day's path way made by Titan's wheels, parce que
from forth signifiant hors, on peut s'écarter hors du chemin, et non pas hors des
roues; mais de pareilles irrégularités ne sont pas rares dans Shakspeare, et la
La cellule de frère Laurence.
Entre FRÈRE LAURENCE avec un panier.
FRÈRE LAURENCE.—Le matin, de ses yeux grisâtres, sourit sur le front
ténébreux de la nuit, rayant de traits de lumière les nuages de l'orient. La
Nuit au teint vergeté s'éloigne, en chancelant comme un ivrogne, de la route
du jour et des roues enflammées du char de Titan36. Maintenant, avant que
le Soleil ait avancé sur l'horizon son oeil brûlant pour égayer le jour et
sécher l'humide rosée de la nuit, il faut que je remplisse l'osier de cette
corbeille d'herbes malfaisantes et de fleurs d'un suc précieux.—La terre,
cette mère de la nature, est aussi son tombeau; et le sépulcre de la mort
renferme aussi le germe de la vie. Nous trouvons des enfants de diverses
sortes nés de ses flancs et nourris sur son sein maternel, nombre d'entre eux
excellent en nombreuses vertus, aucun qui n'en possède quelques-unes, et
cependant tous différents. Quelle abondance de puissants bienfaits sont
déposés dans les plantes, les pierres, et dans leur véritable destination! car il
n'existe sur la terre rien de si méprisable que la terre n'en reçoive quelque
bienfait spécial, et rien de si bon qui, s'il est détourné de ce légitime usage,
infidèle à sa vraie source, ne se précipite dans l'abus. Mal appliquée, la
vertu même se change en vice; et le vice est quelquefois purifié par l'action.
Dans l'enveloppe naissante de cette petite fleur, le poison a établi son séjour,
et la médecine sa puissance; offerte à l'odorat, elle le réveille et tous les sens
à la fois; si on la goûte, elle paralyse en même temps les sens et le coeur.
Ainsi, de même que dans les plantes, demeurent toujours en présence dans
le sein de l'homme deux ennemis en lutte, la grâce et la volonté grossière; et
là où domine le principe pervers, l'ulcère de la mort a bientôt dévoré le
germe vital.
Note 36: (retour)
From forth day's path way, and Titan's fiery wheels. On a suivi la version des
anciennes éditions adoptées par M. Malone, M. Steevens a préféré celle des
éditions modernes: From forth day's path way made by Titan's wheels, parce que
from forth signifiant hors, on peut s'écarter hors du chemin, et non pas hors des
roues; mais de pareilles irrégularités ne sont pas rares dans Shakspeare, et la
Page 58
version la plus vraisemblable est toujours celle qui présente l'image la plus
complète et la plus suivie dans ses détails et ses conséquences: ainsi la Nuit,
représentée comme un ivrogne, doit, selon toute apparence, chercher à s'écarter
des roues du char qui la poursuit.
(Entre Roméo.)
ROMÉO.—Bonjour, père.
FRÈRE LAURENCE.—Benedicite.—Quelle voix matinale me salue avec
tant de douceur?—Jeune fils, cela indique une tête malade de dire sitôt
bonjour à ton lit. Les soucis font sentinelle dans les yeux du vieillard; et, au
lieu qu'habitent les soucis, le sommeil ne reposera plus. Mais le sommeil
doré règne sur la couche où vient s'étendre la jeunesse, la tête libre et les
membres exempts de douleur. Ainsi donc, c'est, je m'assure, quelque
maladie qui t'a fait lever si matin; ou bien, devinai-je juste, et notre Roméo
ne serait-il pas entré cette nuit dans son lit?
ROMÉO.—Cette dernière conjecture est la vraie, et mon repos n'en a été
que plus doux.
FRÈRE LAURENCE.—Dieu pardonne au péché! Étais-tu avec Rosaline?
ROMÉO.—Avec Rosaline? Non, mon père spirituel: j'ai oublié ce nom, et
les douleurs attachées à ce nom.
FRÈRE LAURENCE.—Tu es mon bon fils. Mais où donc as-tu été?
ROMÉO.—Je te le dirai sans me le faire redemander. J'ai été à une fête
chez mon ennemi, et là j'ai tout à coup reçu une blessure de quelqu'un que
j'ai blessé. Notre guérison à tous deux dépend de tes secours et de ta sainte
médecine; je ne ressens point de haine, saint homme, car tu le vois, je te
prie également en faveur de mon ennemi.
FRÈRE LAURENCE.—Parle simplement, mon bon fils, et va au but sans
détour: une confession vague ne reçoit qu'une absolution vague.
ROMÉO.—Sache donc clairement que la charmante fille du riche Capulet
est l'objet de mes plus chères amours; et de même que je lui ai donné mon
coeur, elle m'a donné le sien, et tout est conclu, sauf ce que tu dois conclure
complète et la plus suivie dans ses détails et ses conséquences: ainsi la Nuit,
représentée comme un ivrogne, doit, selon toute apparence, chercher à s'écarter
des roues du char qui la poursuit.
(Entre Roméo.)
ROMÉO.—Bonjour, père.
FRÈRE LAURENCE.—Benedicite.—Quelle voix matinale me salue avec
tant de douceur?—Jeune fils, cela indique une tête malade de dire sitôt
bonjour à ton lit. Les soucis font sentinelle dans les yeux du vieillard; et, au
lieu qu'habitent les soucis, le sommeil ne reposera plus. Mais le sommeil
doré règne sur la couche où vient s'étendre la jeunesse, la tête libre et les
membres exempts de douleur. Ainsi donc, c'est, je m'assure, quelque
maladie qui t'a fait lever si matin; ou bien, devinai-je juste, et notre Roméo
ne serait-il pas entré cette nuit dans son lit?
ROMÉO.—Cette dernière conjecture est la vraie, et mon repos n'en a été
que plus doux.
FRÈRE LAURENCE.—Dieu pardonne au péché! Étais-tu avec Rosaline?
ROMÉO.—Avec Rosaline? Non, mon père spirituel: j'ai oublié ce nom, et
les douleurs attachées à ce nom.
FRÈRE LAURENCE.—Tu es mon bon fils. Mais où donc as-tu été?
ROMÉO.—Je te le dirai sans me le faire redemander. J'ai été à une fête
chez mon ennemi, et là j'ai tout à coup reçu une blessure de quelqu'un que
j'ai blessé. Notre guérison à tous deux dépend de tes secours et de ta sainte
médecine; je ne ressens point de haine, saint homme, car tu le vois, je te
prie également en faveur de mon ennemi.
FRÈRE LAURENCE.—Parle simplement, mon bon fils, et va au but sans
détour: une confession vague ne reçoit qu'une absolution vague.
ROMÉO.—Sache donc clairement que la charmante fille du riche Capulet
est l'objet de mes plus chères amours; et de même que je lui ai donné mon
coeur, elle m'a donné le sien, et tout est conclu, sauf ce que tu dois conclure
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par un saint mariage. Quand, où, comment nous nous sommes vus, nous
nous sommes parlés d'amour, nous avons échangé nos serments, c'est ce que
je te dirai avec le temps; mais ce que je te demande, c'est de consentir à
nous marier aujourd'hui.
FRÈRE LAURENCE.—Bienheureux saint François, quel changement est
ceci? Rosaline, que vous aimiez si chèrement, est-elle donc si promptement
abandonnée? L'amour des jeunes gens n'est pas véritablement dans le coeur,
il n'est que dans les yeux. Jésus Maria! quelle abondance de larmes a lavé
tes joues pâles pour Rosaline! que d'eau salée prodiguée en vain pour
assaisonner un amour que tu ne goûteras pas! Le soleil n'a pas encore
éclairci le ciel chargé de tes soupirs; tes gémissements passés résonnent
encore à mon oreille vieillie; tiens, voilà encore sur ta joue la trace d'une
ancienne larme que tu n'as pas effacée. Si jamais tu fus toi-même, si ces
douleurs ont existé pour toi, toi et tes douleurs, tout était pour Rosaline, et
tu es changé! Prononce donc cet arrêt: il est permis aux femmes de faillir,
puisque les hommes manquent de force.
ROMÉO.—Tu m'as souvent grondé d'aimer Rosaline.
FRÈRE LAURENCE.—D'idolâtrer, mon fils, non pas d'aimer.
ROMÉO.—Tu m'ordonnais d'ensevelir mon amour.
FRÈRE LAURENCE.—Non pas de mettre l'un en terre pour en faire sortir
un autre.
ROMÉO.—Je t'en prie, ne me gronde pas; celle que j'aime maintenant me
rend bonheur pour bonheur, m'accorde amour pour amour; l'autre n'en usait
pas ainsi.
FRÈRE LAURENCE.—Oh! qu'elle savait bien que ton amour lisait par
coeur, et ne savait pas épeler!—Viens, jeune inconstant, viens avec moi: un
motif m'engage à te secourir. Peut-être cette alliance sera-t-elle assez
heureuse pour changer en affection véritable la haine de vos deux familles.
ROMÉO.—Oh! partons: je tiens à ce que nous nous hâtions au plus vite.
nous sommes parlés d'amour, nous avons échangé nos serments, c'est ce que
je te dirai avec le temps; mais ce que je te demande, c'est de consentir à
nous marier aujourd'hui.
FRÈRE LAURENCE.—Bienheureux saint François, quel changement est
ceci? Rosaline, que vous aimiez si chèrement, est-elle donc si promptement
abandonnée? L'amour des jeunes gens n'est pas véritablement dans le coeur,
il n'est que dans les yeux. Jésus Maria! quelle abondance de larmes a lavé
tes joues pâles pour Rosaline! que d'eau salée prodiguée en vain pour
assaisonner un amour que tu ne goûteras pas! Le soleil n'a pas encore
éclairci le ciel chargé de tes soupirs; tes gémissements passés résonnent
encore à mon oreille vieillie; tiens, voilà encore sur ta joue la trace d'une
ancienne larme que tu n'as pas effacée. Si jamais tu fus toi-même, si ces
douleurs ont existé pour toi, toi et tes douleurs, tout était pour Rosaline, et
tu es changé! Prononce donc cet arrêt: il est permis aux femmes de faillir,
puisque les hommes manquent de force.
ROMÉO.—Tu m'as souvent grondé d'aimer Rosaline.
FRÈRE LAURENCE.—D'idolâtrer, mon fils, non pas d'aimer.
ROMÉO.—Tu m'ordonnais d'ensevelir mon amour.
FRÈRE LAURENCE.—Non pas de mettre l'un en terre pour en faire sortir
un autre.
ROMÉO.—Je t'en prie, ne me gronde pas; celle que j'aime maintenant me
rend bonheur pour bonheur, m'accorde amour pour amour; l'autre n'en usait
pas ainsi.
FRÈRE LAURENCE.—Oh! qu'elle savait bien que ton amour lisait par
coeur, et ne savait pas épeler!—Viens, jeune inconstant, viens avec moi: un
motif m'engage à te secourir. Peut-être cette alliance sera-t-elle assez
heureuse pour changer en affection véritable la haine de vos deux familles.
ROMÉO.—Oh! partons: je tiens à ce que nous nous hâtions au plus vite.
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FRÈRE LAURENCE.—Sagement et lentement: qui court trébuche.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Une rue de Vérone.
BENVOLIO, MERCUTIO.
MERCUTIO.—Où diable ce Roméo peut-il être? N'est-il pas rentré chez lui
cette nuit?
BENVOLIO.—Il n'est pas rentré chez son père; j'ai parlé à son domestique.
MERCUTIO.—C'est toujours cette pâle cruelle, cette Rosaline, qui le
tourmente tant que pour sûr il deviendra fou.
BENVOLIO.—Tybalt, le neveu du vieux Capulet, a envoyé une lettre à la
maison de son père.
MERCUTIO.—C'est un cartel, sur ma vie.
BENVOLIO.—Roméo y répondra.
MERCUTIO.—Tout homme qui sait écrire peut répondre à une lettre.
BENVOLIO.—Mais il répondra à l'auteur de la lettre défi pour défi.
MERCUTIO.—Hélas! le pauvre Roméo! il est déjà mort; assassiné par les
yeux noirs d'une fille blanche, l'oreille traversée d'un chant d'amour, le
coeur percé au beau milieu par le trait du petit archer aveugle, est-ce là un
homme en état de faire tête à Tybalt?
BENVOLIO.—Quel homme est-ce donc que ce Tybalt?
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Une rue de Vérone.
BENVOLIO, MERCUTIO.
MERCUTIO.—Où diable ce Roméo peut-il être? N'est-il pas rentré chez lui
cette nuit?
BENVOLIO.—Il n'est pas rentré chez son père; j'ai parlé à son domestique.
MERCUTIO.—C'est toujours cette pâle cruelle, cette Rosaline, qui le
tourmente tant que pour sûr il deviendra fou.
BENVOLIO.—Tybalt, le neveu du vieux Capulet, a envoyé une lettre à la
maison de son père.
MERCUTIO.—C'est un cartel, sur ma vie.
BENVOLIO.—Roméo y répondra.
MERCUTIO.—Tout homme qui sait écrire peut répondre à une lettre.
BENVOLIO.—Mais il répondra à l'auteur de la lettre défi pour défi.
MERCUTIO.—Hélas! le pauvre Roméo! il est déjà mort; assassiné par les
yeux noirs d'une fille blanche, l'oreille traversée d'un chant d'amour, le
coeur percé au beau milieu par le trait du petit archer aveugle, est-ce là un
homme en état de faire tête à Tybalt?
BENVOLIO.—Quel homme est-ce donc que ce Tybalt?
Page 61
MERCUTIO.—Autre chose que le roi des chats37, je vous en réponds; le
plus fier champion de la courtoisie: il se bat comme vous chantez un air sur
la note; il garde les temps, la mesure, les distances; il prend le repos d'une
note noire, une, deux, et la troisième dans le corps; il vous perce à mort un
bouton de soie. Un duelliste, un duelliste; un gentilhomme de la première
main, ferme sur la première et la seconde cause38: Ah! la botte immortelle,
le revers, le ha!
Note 37: (retour)
On trouve dans de vieux contes un Tybalt, roi des chats.
Note 38: (retour)
A gentleman of the very first cause, of the first and second cause. Il y avait des
livres où étaient traitées les règles du point d'honneur, et les diverses causes de
querelles, qu'on appelait la première, la seconde, la troisième cause.
BENVOLIO.—Que veux-tu dire?
MERCUTIO.—La peste soit de ces fats ridicules et prétentieux, avec leur
grasseyement et leur manière de changer la prononciation. Par Jésus! une
excellente lame! un homme de fort belle taille! une très-bonne créature39!
N'est-ce pas, mon cher grand-père, une chose déplorable, que nous soyons
affligés de ces insectes étrangers, ces colporteurs de nouvelles modes, ces
pardonnez-moi, si attachés aux formes actuelles qu'ils ne sauraient plus se
trouver à l'aise sur nos vieux bancs? Ah! leurs os, leurs os40!
Note 39: (retour)
A very good whore.
Note 40: (retour)
O their bons! their bons! et dans l'ancienne édition their bones! their bones. Il est
clair que Mercutio veut jouer sur le mot bones (os) et sur le mot français bon
employé par ceux qui prétendaient aux belles manières.
(Entre Roméo.)
BENVOLIO.—Voici Roméo! voici Roméo!
plus fier champion de la courtoisie: il se bat comme vous chantez un air sur
la note; il garde les temps, la mesure, les distances; il prend le repos d'une
note noire, une, deux, et la troisième dans le corps; il vous perce à mort un
bouton de soie. Un duelliste, un duelliste; un gentilhomme de la première
main, ferme sur la première et la seconde cause38: Ah! la botte immortelle,
le revers, le ha!
Note 37: (retour)
On trouve dans de vieux contes un Tybalt, roi des chats.
Note 38: (retour)
A gentleman of the very first cause, of the first and second cause. Il y avait des
livres où étaient traitées les règles du point d'honneur, et les diverses causes de
querelles, qu'on appelait la première, la seconde, la troisième cause.
BENVOLIO.—Que veux-tu dire?
MERCUTIO.—La peste soit de ces fats ridicules et prétentieux, avec leur
grasseyement et leur manière de changer la prononciation. Par Jésus! une
excellente lame! un homme de fort belle taille! une très-bonne créature39!
N'est-ce pas, mon cher grand-père, une chose déplorable, que nous soyons
affligés de ces insectes étrangers, ces colporteurs de nouvelles modes, ces
pardonnez-moi, si attachés aux formes actuelles qu'ils ne sauraient plus se
trouver à l'aise sur nos vieux bancs? Ah! leurs os, leurs os40!
Note 39: (retour)
A very good whore.
Note 40: (retour)
O their bons! their bons! et dans l'ancienne édition their bones! their bones. Il est
clair que Mercutio veut jouer sur le mot bones (os) et sur le mot français bon
employé par ceux qui prétendaient aux belles manières.
(Entre Roméo.)
BENVOLIO.—Voici Roméo! voici Roméo!
Page 62
MERCUTIO.—Tout évidé comme un hareng sec. Oh! chair, chair, comme
tu ressembles à du poisson! Le voilà pour toute nourriture aux vers qui
coulaient de la veine de Pétrarque; mais auprès de sa dame, Laure n'était
qu'une servante de cuisine, quoiqu'elle eût un amoureux plus habile à rimer
pour elle; Didon n'était qu'une dondon; Cléopâtre qu'une Égyptienne;
Hélène et Héro, des créatures, des courtisanes; Thisbé un oeil gris ou
quelque chose comme cela. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.—Seigneur
Roméo, bonjour: voilà un salut à la française en l'honneur de vos hauts-de-
chausses français. Vous nous avez joliment donné le change hier au soir.
ROMÉO.—Bonjour, vous deux. Comment vous ai-je donné le change41?
Note 41: (retour)
The slip, sir, slip. Jeu de mots qui roule sur the slip, qui veut dire s'échapper, et
est aussi le nom d'une pièce de monnaie souvent fausse (counterfeit.)
MERCUTIO.—Une escapade, une escapade, mon cher. Vous ne comprenez
pas.
ROMÉO.—Pardon, cher Mercutio, j'étais fort occupé; et, dans ma position,
il est permis de faillir à quelques révérences42.
Note 42: (retour)
ROMÉO.—Pardon, good Mercutio, my business was great; and in such case as
mine, a man may strain courtesy.
MERCUTIO.—That's as much as to say—such a case as yours constrains a man
to bow in the hams.
ROMÉO.—Meaning to courtesy.
MERCUTIO.—Thou hast most kindly hit it.
ROMÉO.—A most courteous exposition.
MERCUTIO.—Nay, I am the very pink of courtesy.
ROMÉO.—Pink for flower.
MERCUTIO.—Right.
ROMÉO—Why, then is my pump well flowered.
tu ressembles à du poisson! Le voilà pour toute nourriture aux vers qui
coulaient de la veine de Pétrarque; mais auprès de sa dame, Laure n'était
qu'une servante de cuisine, quoiqu'elle eût un amoureux plus habile à rimer
pour elle; Didon n'était qu'une dondon; Cléopâtre qu'une Égyptienne;
Hélène et Héro, des créatures, des courtisanes; Thisbé un oeil gris ou
quelque chose comme cela. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.—Seigneur
Roméo, bonjour: voilà un salut à la française en l'honneur de vos hauts-de-
chausses français. Vous nous avez joliment donné le change hier au soir.
ROMÉO.—Bonjour, vous deux. Comment vous ai-je donné le change41?
Note 41: (retour)
The slip, sir, slip. Jeu de mots qui roule sur the slip, qui veut dire s'échapper, et
est aussi le nom d'une pièce de monnaie souvent fausse (counterfeit.)
MERCUTIO.—Une escapade, une escapade, mon cher. Vous ne comprenez
pas.
ROMÉO.—Pardon, cher Mercutio, j'étais fort occupé; et, dans ma position,
il est permis de faillir à quelques révérences42.
Note 42: (retour)
ROMÉO.—Pardon, good Mercutio, my business was great; and in such case as
mine, a man may strain courtesy.
MERCUTIO.—That's as much as to say—such a case as yours constrains a man
to bow in the hams.
ROMÉO.—Meaning to courtesy.
MERCUTIO.—Thou hast most kindly hit it.
ROMÉO.—A most courteous exposition.
MERCUTIO.—Nay, I am the very pink of courtesy.
ROMÉO.—Pink for flower.
MERCUTIO.—Right.
ROMÉO—Why, then is my pump well flowered.
Page 63
MERCUTIO.—Well said: follow me this jest now, till thou hast worn thy pump;
that, when the single sole of it is worn, the jest may remain, after the wearing,
solely singular.
ROMÉO.—O single-soled jest, solely singular for the singleness!
MERCUTIO.—Come between us, good Benvolio; my wits fail.
ROMÉO.—Switch and spurs, switch and spurs, or I'll cry a match.
MERCUTIO.—Nay, if thy wits run the wild goose chace, I have done, for thou
hast more of the wild goose in one of thy wits, than, I am sure, I have in my
whole five: Was I with you there for the goose?
ROMÉO.—Thou wast never with me for anything, when thou wast not there for
the goose.
MERCUTIO.—I will bite thee by thee ear for that jest.
ROMÉO.—Nay, good goose, bite not.
MERCUTIO.—Thy wit is a very bitter sweeting; it is a most sharp sauce.
ROMÉO.—And is it not well served in to a sweet goose?
MERCUTIO.—O, here's a wit of cheverel, that stretches from an inch narrow to
an ell broad!
ROMÉO.—I stretch it out for that word—broad: which added to the goose,
proves thee far and wide a broad goose.
Il a fallu, en traduisant, se contenter de l'à peu près, la liberté de quelques-unes
des plaisanteries, et la puérile recherche de jeux de mots qui fait le sel de presque
toutes, les rendant impossibles à traduire exactement.
La première de ces plaisanteries porte sur le mot courtesy, qui signifie révérence
et politesse.
Pour entendre la seconde, il faut savoir que les danseurs portaient des souliers
brodés en fleurs ou attachés avec des rubans en forme de fleurs.
La chasse de l'oie sauvage fait allusion à une espèce de course de chevaux qu'on
nommait ainsi, et qui consistait à attacher deux chevaux ensemble avec une
longe: celui qui gagnait les devants obligeait l'autre à le suivre partout où il lui
plaisait; et, lorsque l'un des deux coureurs avait mis son compagnon dans
l'impossibilité de le suivre, il était regardé comme vainqueur.
MERCUTIO.—C'est comme si vous disiez qu'un homme dans votre
position est obligé de fléchir du jarret.
ROMÉO.—Vous voulez dire faire la révérence.
that, when the single sole of it is worn, the jest may remain, after the wearing,
solely singular.
ROMÉO.—O single-soled jest, solely singular for the singleness!
MERCUTIO.—Come between us, good Benvolio; my wits fail.
ROMÉO.—Switch and spurs, switch and spurs, or I'll cry a match.
MERCUTIO.—Nay, if thy wits run the wild goose chace, I have done, for thou
hast more of the wild goose in one of thy wits, than, I am sure, I have in my
whole five: Was I with you there for the goose?
ROMÉO.—Thou wast never with me for anything, when thou wast not there for
the goose.
MERCUTIO.—I will bite thee by thee ear for that jest.
ROMÉO.—Nay, good goose, bite not.
MERCUTIO.—Thy wit is a very bitter sweeting; it is a most sharp sauce.
ROMÉO.—And is it not well served in to a sweet goose?
MERCUTIO.—O, here's a wit of cheverel, that stretches from an inch narrow to
an ell broad!
ROMÉO.—I stretch it out for that word—broad: which added to the goose,
proves thee far and wide a broad goose.
Il a fallu, en traduisant, se contenter de l'à peu près, la liberté de quelques-unes
des plaisanteries, et la puérile recherche de jeux de mots qui fait le sel de presque
toutes, les rendant impossibles à traduire exactement.
La première de ces plaisanteries porte sur le mot courtesy, qui signifie révérence
et politesse.
Pour entendre la seconde, il faut savoir que les danseurs portaient des souliers
brodés en fleurs ou attachés avec des rubans en forme de fleurs.
La chasse de l'oie sauvage fait allusion à une espèce de course de chevaux qu'on
nommait ainsi, et qui consistait à attacher deux chevaux ensemble avec une
longe: celui qui gagnait les devants obligeait l'autre à le suivre partout où il lui
plaisait; et, lorsque l'un des deux coureurs avait mis son compagnon dans
l'impossibilité de le suivre, il était regardé comme vainqueur.
MERCUTIO.—C'est comme si vous disiez qu'un homme dans votre
position est obligé de fléchir du jarret.
ROMÉO.—Vous voulez dire faire la révérence.
Page 64
MERCUTIO.—Tu as très-obligeamment deviné.
ROMÉO.—C'est là une explication fort polie.
MERCUTIO.—Oh! je me pique de politesse.
ROMÉO.—Tu en es la fleur.
MERCUTIO.—Assurément.
ROMÉO.—La fleur de chardon qui se pique à mes souliers.
MERCUTIO.—Bien répondu. Maintenant c'est une pointe qu'il te faut
suivre jusqu'à ce que tes souliers soient usés, parce qu'au moins, quand les
souliers seront partis de la semelle, il t'en restera la pointe qui sera seule de
son espèce.
ROMÉO.—Tu conviendras qu'elle est boiteuse, celle-là: tout son mérite,
c'est de n'avoir pas sa pareille.
MERCUTIO.—Benvolio, viens nous séparer; mon esprit est rendu.
ROMÉO.—Donne du fouet et de l'éperon, du fouet et de l'éperon, ou je
demande un autre coureur.
MERCUTIO.—Oh! ma foi, si tu cours la chasse de l'oie sauvage, j'ai fini,
car tu tiens plus de l'oie sauvage dans un seul de tes sens, que moi, j'en suis
sûr, dans tous les cinq.—Est-ce donc la course de l'oie que je faisais avec
vous?
ROMÉO.—Je ne t'ai jamais vu avec moi nulle part que ce ne fût pour faire
l'oie.
MERCUTIO.—Je vais te mordre l'oreille pour cette mauvaise plaisanterie.
ROMÉO.—Non, bonne oie, ne mords pas.
MERCUTIO.—C'est ton esprit qui a du mordant; il fait la sauce un peu
âpre.
ROMÉO.—C'est là une explication fort polie.
MERCUTIO.—Oh! je me pique de politesse.
ROMÉO.—Tu en es la fleur.
MERCUTIO.—Assurément.
ROMÉO.—La fleur de chardon qui se pique à mes souliers.
MERCUTIO.—Bien répondu. Maintenant c'est une pointe qu'il te faut
suivre jusqu'à ce que tes souliers soient usés, parce qu'au moins, quand les
souliers seront partis de la semelle, il t'en restera la pointe qui sera seule de
son espèce.
ROMÉO.—Tu conviendras qu'elle est boiteuse, celle-là: tout son mérite,
c'est de n'avoir pas sa pareille.
MERCUTIO.—Benvolio, viens nous séparer; mon esprit est rendu.
ROMÉO.—Donne du fouet et de l'éperon, du fouet et de l'éperon, ou je
demande un autre coureur.
MERCUTIO.—Oh! ma foi, si tu cours la chasse de l'oie sauvage, j'ai fini,
car tu tiens plus de l'oie sauvage dans un seul de tes sens, que moi, j'en suis
sûr, dans tous les cinq.—Est-ce donc la course de l'oie que je faisais avec
vous?
ROMÉO.—Je ne t'ai jamais vu avec moi nulle part que ce ne fût pour faire
l'oie.
MERCUTIO.—Je vais te mordre l'oreille pour cette mauvaise plaisanterie.
ROMÉO.—Non, bonne oie, ne mords pas.
MERCUTIO.—C'est ton esprit qui a du mordant; il fait la sauce un peu
âpre.
Page 65
ROMÉO.—Il n'en vaut que mieux pour une oie douce.
MERCUTIO.—Oh! pour celui-là, il prête comme une peau de chevreuil, de
la largeur d'un pouce à la longueur d'une demi-toise.
ROMÉO.—Ce qui veut dire qu'en long et en large tu n'es autre chose qu'une
grosse oie.
MERCUTIO.—Eh bien, ceci ne vaut-il pas mieux que de gémir d'amour?
Te voilà sociable maintenant, te voilà Roméo; te voilà tel que tu es par
éducation et par nature; car cet imbécile d'Amour ressemble à un grand
nigaud qui court niaisement çà et là pour trouver où cacher sa marotte dans
un trou43.
Note 43: (retour)
That runs lolling up and down to hide his bauble in a hole.
BENVOLIO.—Allons, allons, ne va pas plus loin.
MERCUTIO.—Ne voilà-t-il pas que tu me coupes la parole au beau milieu
de l'histoire?
ROMÉO.—Tu allais l'étendre à n'en pas finir.
MERCUTIO.—Oh! tu te trompes, j'aurais été fort court; j'avais traité la
matière à fond, et ne prétendais pas occuper le tapis plus longtemps.
(Entrent la nourrice et Pierre.)
ROMÉO.—Voilà une bonne figure.
MERCUTIO.—Une voile! une voile! une voile!
BENVOLIO.—Il y en a bien deux, une jupe et un caleçon44.
Note 44: (retour)
A shirt and a smock, une chemise de femme et une chemise d'homme.
LA NOURRICE.—Pierre!
MERCUTIO.—Oh! pour celui-là, il prête comme une peau de chevreuil, de
la largeur d'un pouce à la longueur d'une demi-toise.
ROMÉO.—Ce qui veut dire qu'en long et en large tu n'es autre chose qu'une
grosse oie.
MERCUTIO.—Eh bien, ceci ne vaut-il pas mieux que de gémir d'amour?
Te voilà sociable maintenant, te voilà Roméo; te voilà tel que tu es par
éducation et par nature; car cet imbécile d'Amour ressemble à un grand
nigaud qui court niaisement çà et là pour trouver où cacher sa marotte dans
un trou43.
Note 43: (retour)
That runs lolling up and down to hide his bauble in a hole.
BENVOLIO.—Allons, allons, ne va pas plus loin.
MERCUTIO.—Ne voilà-t-il pas que tu me coupes la parole au beau milieu
de l'histoire?
ROMÉO.—Tu allais l'étendre à n'en pas finir.
MERCUTIO.—Oh! tu te trompes, j'aurais été fort court; j'avais traité la
matière à fond, et ne prétendais pas occuper le tapis plus longtemps.
(Entrent la nourrice et Pierre.)
ROMÉO.—Voilà une bonne figure.
MERCUTIO.—Une voile! une voile! une voile!
BENVOLIO.—Il y en a bien deux, une jupe et un caleçon44.
Note 44: (retour)
A shirt and a smock, une chemise de femme et une chemise d'homme.
LA NOURRICE.—Pierre!
Page 66
PIERRE.—Me voilà!
LA NOURRICE.—Pierre, mon éventail.
MERCUTIO.—Je t'en prie, donne-le-lui, Pierre, pour cacher son visage:
son éventail est le plus beau des deux.
LA NOURRICE.—Dieu vous donne le bonjour, cavaliers.
MERCUTIO.—Dieu vous donne le bonsoir45, belle dame.
Note 45: (retour)
God ye good den, fair gentlewoman.
NURS.—Is it good den?
MERC.—It is no less, I tell you, for the hand of the dial is now upon the first of
noon; good den s'employait quelquefois pour goodeven (bonsoir).
LA NOURRICE.—Sommes-nous déjà au soir?
MERCUTIO.—Assurément; la main impudente du cadran est sur le point
de midi.
LA NOURRICE.—Ôtez-vous de mon chemin. Quel homme êtes-vous
donc?
ROMÉO.—Un homme, ma bonne, ma bonne dame, que Dieu a créé pour se
faire tort à lui-même.
LA NOURRICE.—Bien dit, par ma foi.—Pour se faire tort à lui-même, dit-
il?—Cavaliers, quelqu'un de vous saura-t-il me dire où je pourrais trouver le
jeune Roméo?
ROMÉO.—Je puis vous le dire; mais je vous préviens que le jeune Roméo
sera plus vieux quand vous l'aurez trouvé qu'il ne l'était quand vous vous
êtes mise à le chercher. Je suis le plus jeune du nom, faute de pis.
LA NOURRICE.—Vous dites fort bien.
LA NOURRICE.—Pierre, mon éventail.
MERCUTIO.—Je t'en prie, donne-le-lui, Pierre, pour cacher son visage:
son éventail est le plus beau des deux.
LA NOURRICE.—Dieu vous donne le bonjour, cavaliers.
MERCUTIO.—Dieu vous donne le bonsoir45, belle dame.
Note 45: (retour)
God ye good den, fair gentlewoman.
NURS.—Is it good den?
MERC.—It is no less, I tell you, for the hand of the dial is now upon the first of
noon; good den s'employait quelquefois pour goodeven (bonsoir).
LA NOURRICE.—Sommes-nous déjà au soir?
MERCUTIO.—Assurément; la main impudente du cadran est sur le point
de midi.
LA NOURRICE.—Ôtez-vous de mon chemin. Quel homme êtes-vous
donc?
ROMÉO.—Un homme, ma bonne, ma bonne dame, que Dieu a créé pour se
faire tort à lui-même.
LA NOURRICE.—Bien dit, par ma foi.—Pour se faire tort à lui-même, dit-
il?—Cavaliers, quelqu'un de vous saura-t-il me dire où je pourrais trouver le
jeune Roméo?
ROMÉO.—Je puis vous le dire; mais je vous préviens que le jeune Roméo
sera plus vieux quand vous l'aurez trouvé qu'il ne l'était quand vous vous
êtes mise à le chercher. Je suis le plus jeune du nom, faute de pis.
LA NOURRICE.—Vous dites fort bien.
Page 67
MERCUTIO.—Quoi, le pis est bien? C'est le bien prendre, ma foi,
sagement, sagement.
LA NOURRICE.—Si vous êtes Roméo, seigneur, je voudrais vous
entretenir un instant en particulier.
BENVOLIO.—Elle veut l'inviter à quelque souper.
MERCUTIO.—Une entremetteuse! une entremetteuse! une
46
entremetteuse ! holà, hé!
Note 46: (retour)
So ho! Cri des chasseurs quand ils ont fait lever le lièvre.
ROMÉO.—Qu'as-tu donc trouvé?
MERCUTIO.—Ce n'est pas un lièvre, mon cher, à moins que ce ne soit un
lièvre dans un pâté de carême, quelque peu passé et moisi avant qu'on
puisse le finir.
sagement, sagement.
LA NOURRICE.—Si vous êtes Roméo, seigneur, je voudrais vous
entretenir un instant en particulier.
BENVOLIO.—Elle veut l'inviter à quelque souper.
MERCUTIO.—Une entremetteuse! une entremetteuse! une
46
entremetteuse ! holà, hé!
Note 46: (retour)
So ho! Cri des chasseurs quand ils ont fait lever le lièvre.
ROMÉO.—Qu'as-tu donc trouvé?
MERCUTIO.—Ce n'est pas un lièvre, mon cher, à moins que ce ne soit un
lièvre dans un pâté de carême, quelque peu passé et moisi avant qu'on
puisse le finir.
Page 68
Un vieux lièvre moisi
Et un vieux lièvre moisi
Est un très-beau plat pour le carême;
Mais dans un lièvre moisi
Il y a trop à manger pour vingt personnes
S'il est moisi avant d'être fini.
Roméo, rentrez-vous chez votre père? Nous y dînerons.
ROMÉO.—Je vais vous suivre.
MERCUTIO.—Adieu, vieille madame; adieu, madame, madame,
madame47.
Note 47: (retour)
Ladies, ladies, ladies, refrain d'une vieille chanson.
(Mercutio et Benvolio sortent.)
LA NOURRICE.—Adieu, de tout mon coeur.—Qu'est-ce donc, s'il vous
plaît, seigneur, que ce marchand d'insolences qui était si plein de ses
sottises?
ROMÉO.—C'est un homme, nourrice, qui aime à s'entendre parler, et qui
en dit plus en une minute qu'il n'en fait en un mois.
LA NOURRICE.—S'il s'avise de rien dire contre moi, je le ferai bien taire,
voyez-vous, fût-il plus fort qu'il ne l'est, lui et vingt gamins de son espèce;
et, si je ne pouvais pas, je trouverais bien qui m'aiderait. Vilain polisson! Je
ne suis pas de ses coureuses, moi, je ne suis pas de ses camarades de
couteau.—Et toi aussi, il faut que tu te tiennes là et que tu laisses le premier
polisson user de moi à son plaisir!
PIERRE.—Je n'ai vu personne user de vous à son plaisir; si je l'avais vu,
mon épée aurait été bientôt dehors, je vous en réponds; je dégaine aussi vite
qu'un autre quand je vois l'occasion d'une bonne querelle et que j'ai la loi de
mon côté.
Et un vieux lièvre moisi
Est un très-beau plat pour le carême;
Mais dans un lièvre moisi
Il y a trop à manger pour vingt personnes
S'il est moisi avant d'être fini.
Roméo, rentrez-vous chez votre père? Nous y dînerons.
ROMÉO.—Je vais vous suivre.
MERCUTIO.—Adieu, vieille madame; adieu, madame, madame,
madame47.
Note 47: (retour)
Ladies, ladies, ladies, refrain d'une vieille chanson.
(Mercutio et Benvolio sortent.)
LA NOURRICE.—Adieu, de tout mon coeur.—Qu'est-ce donc, s'il vous
plaît, seigneur, que ce marchand d'insolences qui était si plein de ses
sottises?
ROMÉO.—C'est un homme, nourrice, qui aime à s'entendre parler, et qui
en dit plus en une minute qu'il n'en fait en un mois.
LA NOURRICE.—S'il s'avise de rien dire contre moi, je le ferai bien taire,
voyez-vous, fût-il plus fort qu'il ne l'est, lui et vingt gamins de son espèce;
et, si je ne pouvais pas, je trouverais bien qui m'aiderait. Vilain polisson! Je
ne suis pas de ses coureuses, moi, je ne suis pas de ses camarades de
couteau.—Et toi aussi, il faut que tu te tiennes là et que tu laisses le premier
polisson user de moi à son plaisir!
PIERRE.—Je n'ai vu personne user de vous à son plaisir; si je l'avais vu,
mon épée aurait été bientôt dehors, je vous en réponds; je dégaine aussi vite
qu'un autre quand je vois l'occasion d'une bonne querelle et que j'ai la loi de
mon côté.
Page 69
LA NOURRICE.—En vérité, je le dis devant Dieu, je suis si en colère que
je tremble de tous mes membres. Vilain polisson!—Seigneur, un mot, je
vous prie. Comme je vous l'ai dit, ma jeune maîtresse m'a envoyée vous
chercher: ce qu'elle m'a chargée de vous dire je le garderai pour moi. Mais
laissez-moi vous dire d'abord que si vous aviez l'intention de la mener dans
le paradis des fous, comme on dit, ce serait un bien vilain procédé, comme
on dit; car la demoiselle est jeune, et par conséquent si vous étiez double
avec elle, ce serait une chose qui n'est pas à faire vis-à-vis d'une jeune
demoiselle, et une conduite fort méprisable.
ROMÉO.—Nourrice, recommande-moi à ta dame et maîtresse. Je te
proteste...
LA NOURRICE.—Bon coeur! oui, ma foi, je lui dirai tout cela. Seigneur,
seigneur! qu'elle va être une femme contente!
ROMÉO.—Que lui diras-tu, nourrice? Tu ne m'écoutes pas.
LA NOURRICE.—Je lui dirai, seigneur, que vous protestez; et c'est là, je le
vois bien, parler en gentilhomme48.
Note 48: (retour)
Je vous proteste était, à ce qu'il paraît, une des locutions françaises les plus
indispensables à un homme du bel air.
ROMÉO.—Dis-lui de trouver quelque prétexte pour aller à confesse cette
après-midi; elle viendra à la cellule de frère Laurence, qui la confessera et
la mariera. Voilà pour ta peine.
LA NOURRICE.—Non, en vérité, seigneur, pas une obole.
ROMÉO.—Allez, allez, je vous dis que vous l'accepterez.
LA NOURRICE.—Cette après-midi, seigneur? Bien, elle s'y trouvera.
ROMÉO.—Et toi, bonne nourrice, va attendre derrière le mur de l'abbaye;
avant une heure mon domestique t'y rejoindra et te portera des cordes
tressées en échelle, qui, dans le mystérieux silence de la nuit, m'élèveront au
je tremble de tous mes membres. Vilain polisson!—Seigneur, un mot, je
vous prie. Comme je vous l'ai dit, ma jeune maîtresse m'a envoyée vous
chercher: ce qu'elle m'a chargée de vous dire je le garderai pour moi. Mais
laissez-moi vous dire d'abord que si vous aviez l'intention de la mener dans
le paradis des fous, comme on dit, ce serait un bien vilain procédé, comme
on dit; car la demoiselle est jeune, et par conséquent si vous étiez double
avec elle, ce serait une chose qui n'est pas à faire vis-à-vis d'une jeune
demoiselle, et une conduite fort méprisable.
ROMÉO.—Nourrice, recommande-moi à ta dame et maîtresse. Je te
proteste...
LA NOURRICE.—Bon coeur! oui, ma foi, je lui dirai tout cela. Seigneur,
seigneur! qu'elle va être une femme contente!
ROMÉO.—Que lui diras-tu, nourrice? Tu ne m'écoutes pas.
LA NOURRICE.—Je lui dirai, seigneur, que vous protestez; et c'est là, je le
vois bien, parler en gentilhomme48.
Note 48: (retour)
Je vous proteste était, à ce qu'il paraît, une des locutions françaises les plus
indispensables à un homme du bel air.
ROMÉO.—Dis-lui de trouver quelque prétexte pour aller à confesse cette
après-midi; elle viendra à la cellule de frère Laurence, qui la confessera et
la mariera. Voilà pour ta peine.
LA NOURRICE.—Non, en vérité, seigneur, pas une obole.
ROMÉO.—Allez, allez, je vous dis que vous l'accepterez.
LA NOURRICE.—Cette après-midi, seigneur? Bien, elle s'y trouvera.
ROMÉO.—Et toi, bonne nourrice, va attendre derrière le mur de l'abbaye;
avant une heure mon domestique t'y rejoindra et te portera des cordes
tressées en échelle, qui, dans le mystérieux silence de la nuit, m'élèveront au
Page 70
dernier degré du plus glorieux bonheur. Adieu, sois fidèle, et je reconnaîtrai
tes soins. Adieu! recommande-moi à ta maîtresse.
LA NOURRICE.—Que le Dieu du ciel vous bénisse!—Un mot, seigneur.
ROMÉO.—Que me veux-tu, chère nourrice?
LA NOURRICE.—Votre domestique est-il discret? Vous avez peut-être ouï
dire que deux personnes peuvent garder un secret quand on en a mis une à
la porte?
ROMÉO.—Je te garantis mon domestique fidèle comme l'acier.
LA NOURRICE.—Bien, seigneur. Ma maîtresse est la plus douce
créature..... Oh! seigneur, seigneur, lorsqu'elle était encore une petite
babillarde...—Il y a dans la ville un noble cavalier, un certain Pâris qui
voudrait bien en tâter; mais elle, la bonne âme, aimerait autant voir un
crapaud, oui, un crapaud, que de le voir. Pour la mettre en colère, je lui dis
quelquefois que Pâris est le plus joli garçon des deux; mais je vous réponds
que, quand je lui dis cela, elle devient aussi blanche que quelque linge qui
soit au monde.—Romarin et Roméo ne commencent-ils pas tous deux par la
même lettre49?
Note 49: (retour)
Le romarin était un emblème de fidélité, mais l'R s'appelait la lettre de chien,
parce qu'ils paraissent la prononcer dès qu'ils commencent à montrer les dents, et
la nourrice, qui ne sait pas lire, croit que Roméo veut se moquer d'elle en lui
disant que son nom commence par un R.
ROMÉO.—Oui, nourrice; pourquoi? Tous deux commencent par un R.
LA NOURRICE.—Ah! moqueur que vous êtes! c'est le nom du chien. R est
pour le chien. Non, cela commence par une autre lettre, je le sais bien, et
elle a fait de ça la plus jolie petite versification de vous et de Romarin, ça
vous ferait plaisir à entendre.
ROMÉO.—Parle de moi à ta maîtresse.
LA NOURRICE.—Oui, mille et mille fois. Pierre!
tes soins. Adieu! recommande-moi à ta maîtresse.
LA NOURRICE.—Que le Dieu du ciel vous bénisse!—Un mot, seigneur.
ROMÉO.—Que me veux-tu, chère nourrice?
LA NOURRICE.—Votre domestique est-il discret? Vous avez peut-être ouï
dire que deux personnes peuvent garder un secret quand on en a mis une à
la porte?
ROMÉO.—Je te garantis mon domestique fidèle comme l'acier.
LA NOURRICE.—Bien, seigneur. Ma maîtresse est la plus douce
créature..... Oh! seigneur, seigneur, lorsqu'elle était encore une petite
babillarde...—Il y a dans la ville un noble cavalier, un certain Pâris qui
voudrait bien en tâter; mais elle, la bonne âme, aimerait autant voir un
crapaud, oui, un crapaud, que de le voir. Pour la mettre en colère, je lui dis
quelquefois que Pâris est le plus joli garçon des deux; mais je vous réponds
que, quand je lui dis cela, elle devient aussi blanche que quelque linge qui
soit au monde.—Romarin et Roméo ne commencent-ils pas tous deux par la
même lettre49?
Note 49: (retour)
Le romarin était un emblème de fidélité, mais l'R s'appelait la lettre de chien,
parce qu'ils paraissent la prononcer dès qu'ils commencent à montrer les dents, et
la nourrice, qui ne sait pas lire, croit que Roméo veut se moquer d'elle en lui
disant que son nom commence par un R.
ROMÉO.—Oui, nourrice; pourquoi? Tous deux commencent par un R.
LA NOURRICE.—Ah! moqueur que vous êtes! c'est le nom du chien. R est
pour le chien. Non, cela commence par une autre lettre, je le sais bien, et
elle a fait de ça la plus jolie petite versification de vous et de Romarin, ça
vous ferait plaisir à entendre.
ROMÉO.—Parle de moi à ta maîtresse.
LA NOURRICE.—Oui, mille et mille fois. Pierre!
Page 71
(Roméo sort.)
PIERRE.—Me voilà.
LA NOURRICE.—Prends mon éventail et marche devant.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Le jardin de Capulet.
JULIETTE.
JULIETTE.—Neuf heures sonnaient quand j'ai envoyé la nourrice: elle
m'avait promis qu'elle serait de retour au bout d'une demi-heure; peut-être
n'aura-t-elle pu le trouver. Non, ce n'est pas cela.—Oh! elle est boiteuse! La
messagère de l'Amour devrait être la pensée, dix fois plus rapide que les
rayons du soleil lorsqu'ils chassent les ombres des sombres collines. Aussi
l'Amour est-il traîné par des colombes aux ailes agiles; aussi, prompt
comme le vent, Cupidon porte-t-il des ailes.—Déjà le soleil arrive au point
le plus élevé de sa course journalière, et depuis neuf heures jusqu'à midi il
s'est écoulé trois longues heures, et cependant elle ne revient pas. Si elle
avait les affections et le sang brûlant de la jeunesse, son mouvement serait
aussi prompt que celui d'une balle; d'un mot je la ferais bondir vers mon
tendre amant, et un mot de lui me la renverrait. Mais ces vieilles gens, il
semble qu'ils soient morts; on ne saurait les remuer; ils sont d'une lenteur!
lourds et pâles comme le plomb! (Entrent la nourrice et Pierre.)—O Dieu! la voilà
qui revient. O ma douce nourrice! quelle nouvelle? l'as-tu vu? L'as-tu
trouvé? Renvoie ton valet.
LA NOURRICE.—Pierre, restez à la porte.
JULIETTE.—Eh bien, bonne, chère nourrice?—O Dieu! pourquoi cet air
triste? Eusses-tu de mauvaises nouvelles, annonce-les moi gaiement; si elles
PIERRE.—Me voilà.
LA NOURRICE.—Prends mon éventail et marche devant.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Le jardin de Capulet.
JULIETTE.
JULIETTE.—Neuf heures sonnaient quand j'ai envoyé la nourrice: elle
m'avait promis qu'elle serait de retour au bout d'une demi-heure; peut-être
n'aura-t-elle pu le trouver. Non, ce n'est pas cela.—Oh! elle est boiteuse! La
messagère de l'Amour devrait être la pensée, dix fois plus rapide que les
rayons du soleil lorsqu'ils chassent les ombres des sombres collines. Aussi
l'Amour est-il traîné par des colombes aux ailes agiles; aussi, prompt
comme le vent, Cupidon porte-t-il des ailes.—Déjà le soleil arrive au point
le plus élevé de sa course journalière, et depuis neuf heures jusqu'à midi il
s'est écoulé trois longues heures, et cependant elle ne revient pas. Si elle
avait les affections et le sang brûlant de la jeunesse, son mouvement serait
aussi prompt que celui d'une balle; d'un mot je la ferais bondir vers mon
tendre amant, et un mot de lui me la renverrait. Mais ces vieilles gens, il
semble qu'ils soient morts; on ne saurait les remuer; ils sont d'une lenteur!
lourds et pâles comme le plomb! (Entrent la nourrice et Pierre.)—O Dieu! la voilà
qui revient. O ma douce nourrice! quelle nouvelle? l'as-tu vu? L'as-tu
trouvé? Renvoie ton valet.
LA NOURRICE.—Pierre, restez à la porte.
JULIETTE.—Eh bien, bonne, chère nourrice?—O Dieu! pourquoi cet air
triste? Eusses-tu de mauvaises nouvelles, annonce-les moi gaiement; si elles
Page 72
sont bonnes, c'est faire honte à la musique des douces nouvelles que de me
les dire sur un air si discordant.
LA NOURRICE.—Je suis fatiguée; laissez-moi me reposer un moment. Fi
donc! comme les os me font mal! Ai-je assez couru!
JULIETTE.—Je voudrais que tu eusses mes os et moi tes nouvelles..... Je
t'en prie, allons, parle; bonne, bonne nourrice, parle.
LA NOURRICE.—Jésus! que vous êtes pressée! ne pouvez-vous pas
attendre un instant? Ne voyez-vous pas que je suis hors d'haleine?
JULIETTE.—Comment peux-tu être hors d'haleine, puisque tu en as assez
pour me dire que tu es hors d'haleine? Les raisons que tu me donnes pour
me faire attendre sont plus longues que le récit que tu me refuses. Tes
nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à cela oui ou non, et
après j'attendrai patiemment les détails. Contente-moi; sont-elles bonnes ou
mauvaises?
LA NOURRICE.—Eh bien! vous avez fait le choix d'une sotte; vous
n'entendez rien à choisir un homme. Roméo! Non, ce n'est pas ça.—
Quoiqu'il soit plus beau de visage que personne, malgré cela, il a la jambe
mieux faite que tous les autres. Pour la main, le pied, la taille, il n'en faut
pas parler; cependant ça n'a pas son pareil. Il n'est pas la fleur de la
politesse!... non! mais, j'en réponds, il a la douceur d'un agneau. Va ton
chemin, jeune fille, et sers Dieu.—Comment! est-ce qu'on a dîné ici?
JULIETTE.—Non, non, mais je savais déjà tout cela. Que dit-il de notre
mariage? qu'en dit-il?
LA NOURRICE.—Ah Dieu! que la tête me fait mal! Quelle tête j'ai! elle
me bat comme si elle allait se fendre en mille pièces; et mon dos, de l'autre
côté! oh! le dos! le dos! Vous devriez vous maudire d'avoir eu le coeur de
m'envoyer comme cela me tuer à courir de tous côtés.
JULIETTE.—En vérité, je suis bien fâchée de te voir souffrir. Chère, chère,
chère nourrice, réponds; que dit mon amant?
les dire sur un air si discordant.
LA NOURRICE.—Je suis fatiguée; laissez-moi me reposer un moment. Fi
donc! comme les os me font mal! Ai-je assez couru!
JULIETTE.—Je voudrais que tu eusses mes os et moi tes nouvelles..... Je
t'en prie, allons, parle; bonne, bonne nourrice, parle.
LA NOURRICE.—Jésus! que vous êtes pressée! ne pouvez-vous pas
attendre un instant? Ne voyez-vous pas que je suis hors d'haleine?
JULIETTE.—Comment peux-tu être hors d'haleine, puisque tu en as assez
pour me dire que tu es hors d'haleine? Les raisons que tu me donnes pour
me faire attendre sont plus longues que le récit que tu me refuses. Tes
nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à cela oui ou non, et
après j'attendrai patiemment les détails. Contente-moi; sont-elles bonnes ou
mauvaises?
LA NOURRICE.—Eh bien! vous avez fait le choix d'une sotte; vous
n'entendez rien à choisir un homme. Roméo! Non, ce n'est pas ça.—
Quoiqu'il soit plus beau de visage que personne, malgré cela, il a la jambe
mieux faite que tous les autres. Pour la main, le pied, la taille, il n'en faut
pas parler; cependant ça n'a pas son pareil. Il n'est pas la fleur de la
politesse!... non! mais, j'en réponds, il a la douceur d'un agneau. Va ton
chemin, jeune fille, et sers Dieu.—Comment! est-ce qu'on a dîné ici?
JULIETTE.—Non, non, mais je savais déjà tout cela. Que dit-il de notre
mariage? qu'en dit-il?
LA NOURRICE.—Ah Dieu! que la tête me fait mal! Quelle tête j'ai! elle
me bat comme si elle allait se fendre en mille pièces; et mon dos, de l'autre
côté! oh! le dos! le dos! Vous devriez vous maudire d'avoir eu le coeur de
m'envoyer comme cela me tuer à courir de tous côtés.
JULIETTE.—En vérité, je suis bien fâchée de te voir souffrir. Chère, chère,
chère nourrice, réponds; que dit mon amant?
Page 73
LA NOURRICE.—Votre amant parle comme un honnête gentilhomme,
poli, obligeant, gracieux, et, j'en réponds, plein de vertu.—Où est votre
mère?
JULIETTE.—Où est ma mère? Eh bien! elle est là dedans. Où veux-tu
qu'elle soit? Que tu me réponds singulièrement! Votre amant parle comme
un honnête gentilhomme... Où est votre mère?
LA NOURRICE.—Oh! bonne sainte Vierge! est-ce que le feu y est? Ma foi!
comme vous voudrez; si c'est là l'emplâtre que vous mettez sur mes os
malades, vous pourrez dorénavant faire vos commissions vous-même.
JULIETTE.—Est-ce donc la peine de se fâcher ainsi? Allons! que dit
Roméo?
LA NOURRICE.—Avez-vous obtenu la permission d'aller à confesse
aujourd'hui?
JULIETTE.—Oui.
LA NOURRICE.—Eh bien! dépêchez-vous de vous rendre à la cellule du
père Laurence; il y a là un mari qui va vous rendre femme. A présent, voilà
le sang léger qui vous monte aux joues: elles deviennent écarlates à la
moindre nouvelle. Dépêchez-vous d'aller à l'église; moi, il faut que j'aille
d'un autre côté chercher une échelle au moyen de laquelle votre amant
grimpera aussitôt qu'il fera nuit, pour vous dénicher un oiseau. J'ai toute la
peine, et je travaille pour votre plaisir; mais bientôt, ce soir, vous aurez
votre part du fardeau. Allez, je vais dîner; dépêchez-vous de vous rendre à
la cellule.
JULIETTE.—De voler au plus beau sort.—Excellente nourrice, adieu.
(Elles sortent.)
SCÈNE VI
poli, obligeant, gracieux, et, j'en réponds, plein de vertu.—Où est votre
mère?
JULIETTE.—Où est ma mère? Eh bien! elle est là dedans. Où veux-tu
qu'elle soit? Que tu me réponds singulièrement! Votre amant parle comme
un honnête gentilhomme... Où est votre mère?
LA NOURRICE.—Oh! bonne sainte Vierge! est-ce que le feu y est? Ma foi!
comme vous voudrez; si c'est là l'emplâtre que vous mettez sur mes os
malades, vous pourrez dorénavant faire vos commissions vous-même.
JULIETTE.—Est-ce donc la peine de se fâcher ainsi? Allons! que dit
Roméo?
LA NOURRICE.—Avez-vous obtenu la permission d'aller à confesse
aujourd'hui?
JULIETTE.—Oui.
LA NOURRICE.—Eh bien! dépêchez-vous de vous rendre à la cellule du
père Laurence; il y a là un mari qui va vous rendre femme. A présent, voilà
le sang léger qui vous monte aux joues: elles deviennent écarlates à la
moindre nouvelle. Dépêchez-vous d'aller à l'église; moi, il faut que j'aille
d'un autre côté chercher une échelle au moyen de laquelle votre amant
grimpera aussitôt qu'il fera nuit, pour vous dénicher un oiseau. J'ai toute la
peine, et je travaille pour votre plaisir; mais bientôt, ce soir, vous aurez
votre part du fardeau. Allez, je vais dîner; dépêchez-vous de vous rendre à
la cellule.
JULIETTE.—De voler au plus beau sort.—Excellente nourrice, adieu.
(Elles sortent.)
SCÈNE VI
Page 74
La cellule du frère Laurence.
Entrent FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.
FRÈRE LAURENCE.—Veuille le ciel, souriant à notre cérémonie sainte,
ne pas envoyer le chagrin nous la reprocher dans les heures à venir!
ROMÉO.—Amen, amen. Mais viennent les chagrins qui pourront, ils ne
suffiront pas à payer le bonheur que me donne un seul et court instant de sa
vue. Unissez seulement nos mains au son des paroles sacrées, et qu'ensuite
la mort, qui dévore l'amour, fasse tout ce qu'elle peut oser; c'en est assez
pour moi d'avoir pu la nommer mienne.
FRÈRE LAURENCE.—Ces violents transports ont une fin violente au
milieu de leur triomphe, comme la poudre et le feu, que le même instant
voit s'unir et s'épuiser. Le miel le plus doux rassasie par sa délicieuse
saveur, et dans les plaisirs du goût s'éteint l'appétit. Aimez donc avec
modération; ainsi font les longues amours: qui va trop vite arrive aussi tard
que qui va trop lentement. (Entre Juliette.)—Voici la dame. Oh! un pied si léger
n'usera jamais ces pierres inaltérables. Un amant monterait à cheval sur ces
fils qui l'été flottent dans le vague de l'air, qu'il ne tomberait point à terre,
tant sont légères les vanités de ce monde.
JULIETTE.—Je souhaite le bonjour à mon vénérable confesseur.
FRÈRE LAURENCE.—Roméo, ma fille, te remerciera pour nous deux.
JULIETTE.—Je lui en souhaite autant à lui-même, sans quoi ses
remerciements seraient un prix trop élevé.
ROMÉO.—Ah! Juliette, si la mesure de ta joie est comblée comme la
mienne, et que tu aies plus de talent pour la peindre, parfume de ton haleine
l'air qui nous environne, et que la brillante harmonie de ta voix déploie les
images du bonheur que nous recevons l'un de l'autre en une si chère
entrevue.
Entrent FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.
FRÈRE LAURENCE.—Veuille le ciel, souriant à notre cérémonie sainte,
ne pas envoyer le chagrin nous la reprocher dans les heures à venir!
ROMÉO.—Amen, amen. Mais viennent les chagrins qui pourront, ils ne
suffiront pas à payer le bonheur que me donne un seul et court instant de sa
vue. Unissez seulement nos mains au son des paroles sacrées, et qu'ensuite
la mort, qui dévore l'amour, fasse tout ce qu'elle peut oser; c'en est assez
pour moi d'avoir pu la nommer mienne.
FRÈRE LAURENCE.—Ces violents transports ont une fin violente au
milieu de leur triomphe, comme la poudre et le feu, que le même instant
voit s'unir et s'épuiser. Le miel le plus doux rassasie par sa délicieuse
saveur, et dans les plaisirs du goût s'éteint l'appétit. Aimez donc avec
modération; ainsi font les longues amours: qui va trop vite arrive aussi tard
que qui va trop lentement. (Entre Juliette.)—Voici la dame. Oh! un pied si léger
n'usera jamais ces pierres inaltérables. Un amant monterait à cheval sur ces
fils qui l'été flottent dans le vague de l'air, qu'il ne tomberait point à terre,
tant sont légères les vanités de ce monde.
JULIETTE.—Je souhaite le bonjour à mon vénérable confesseur.
FRÈRE LAURENCE.—Roméo, ma fille, te remerciera pour nous deux.
JULIETTE.—Je lui en souhaite autant à lui-même, sans quoi ses
remerciements seraient un prix trop élevé.
ROMÉO.—Ah! Juliette, si la mesure de ta joie est comblée comme la
mienne, et que tu aies plus de talent pour la peindre, parfume de ton haleine
l'air qui nous environne, et que la brillante harmonie de ta voix déploie les
images du bonheur que nous recevons l'un de l'autre en une si chère
entrevue.
Page 75
JULIETTE.—Il est des pensées qui sont plus riches de fond que de paroles,
et qui se sentent de leur trésor et non de leur parure. Ils sont dans la misère
ceux qui peuvent calculer ce qu'ils possèdent. Mais tel est l'excès de fortune
où s'est élevé mon sincère amour, que je ne saurais compter seulement
jusqu'à moitié la valeur de mes richesses.
FRÈRE LAURENCE.—Allons, allons, venez avec moi, et nous aurons
bientôt fait; car, avec votre permission, vous ne resterez pas seuls jusqu'à ce
que la sainte Église ait fait de vous deux une seule chair.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
et qui se sentent de leur trésor et non de leur parure. Ils sont dans la misère
ceux qui peuvent calculer ce qu'ils possèdent. Mais tel est l'excès de fortune
où s'est élevé mon sincère amour, que je ne saurais compter seulement
jusqu'à moitié la valeur de mes richesses.
FRÈRE LAURENCE.—Allons, allons, venez avec moi, et nous aurons
bientôt fait; car, avec votre permission, vous ne resterez pas seuls jusqu'à ce
que la sainte Église ait fait de vous deux une seule chair.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
Page 76
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Un lieu public.
Entrent BENVOLIO, MERCUTIO, UN PAGE et des VALETS.
BENVOLIO.—Je t'en prie, cher Mercutio, retirons-nous. Le jour est
brûlant, les Capulet sont dehors, si nous venons à les rencontrer, jamais
nous n'éviterons une querelle, car dans ces chaleurs où nous sommes le sang
bouillonne avec furie50.
Note 50: (retour)
In the warm time the people for the most part be more unruly.
P. Smith, Commonwealth of England.
MERCUTIO.—Tu ressembles à ces hommes qui, en entrant dans une
taverne, vous campent leur épée sur la table en disant: «Dieu me fasse la
grâce de n'avoir pas besoin de toi,» et qui n'ont pas plutôt senti l'effet du
second verre de vin qu'ils la tirent contre le cabaretier, lorsqu'il n'y en a
réellement aucun besoin.
BENVOLIO.—Moi! je ressemble à ces gens-là?
MERCUTIO.—Allons, allons, tu es dans ton espèce un gaillard aussi
bouillant que personne en Italie, aussi prompt à t'emporter et aussi emporté
dans ta promptitude.
BENVOLIO.—Et à quoi revient ceci?
SCÈNE I
Un lieu public.
Entrent BENVOLIO, MERCUTIO, UN PAGE et des VALETS.
BENVOLIO.—Je t'en prie, cher Mercutio, retirons-nous. Le jour est
brûlant, les Capulet sont dehors, si nous venons à les rencontrer, jamais
nous n'éviterons une querelle, car dans ces chaleurs où nous sommes le sang
bouillonne avec furie50.
Note 50: (retour)
In the warm time the people for the most part be more unruly.
P. Smith, Commonwealth of England.
MERCUTIO.—Tu ressembles à ces hommes qui, en entrant dans une
taverne, vous campent leur épée sur la table en disant: «Dieu me fasse la
grâce de n'avoir pas besoin de toi,» et qui n'ont pas plutôt senti l'effet du
second verre de vin qu'ils la tirent contre le cabaretier, lorsqu'il n'y en a
réellement aucun besoin.
BENVOLIO.—Moi! je ressemble à ces gens-là?
MERCUTIO.—Allons, allons, tu es dans ton espèce un gaillard aussi
bouillant que personne en Italie, aussi prompt à t'emporter et aussi emporté
dans ta promptitude.
BENVOLIO.—Et à quoi revient ceci?
Page 77
MERCUTIO.—C'est que, s'il y en avait deux comme toi, bientôt nous ne
les aurions plus, car ils se tueraient l'un l'autre. Toi, tu te prendrais de
querelle avec un homme pour un poil de plus ou de moins à la barbe; tu te
prendrais de querelle avec un homme parce qu'il casserait des noisettes,
sans autre raison, si ce n'est que tu as les yeux couleur de noisette. Quel
autre oeil qu'un oeil ainsi fait pourrait découvrir un pareil sujet de querelle?
Ta tête est pleine de querelles, comme l'oeuf est plein de nourriture;
cependant elle a été rendue, à force de querelles et de coups, aussi vide
qu'un oeuf éclos. N'as-tu pas cherché dispute à un homme sur ce qu'il
toussait dans la rue, parce que cela éveillait ton chien qui dormait au soleil;
à un tailleur, parce qu'il portait son habit neuf avant les fêtes de Pâques; à
un autre encore, parce qu'un vieux ruban nouait ses souliers neufs? Et tu
veux me faire la leçon pour m'empêcher de quereller?
BENVOLIO.—Si j'étais aussi querelleur que toi, le premier que je
rencontrerais pourrait acheter le revenu de toute ma vie pour le prix d'une
heure et quart.
MERCUTIO.—De toute ta vie, imbécile51!
Note 51: (retour)
The fee simple of my life! BENV.
The fee simple; oh! simple, MERCUT.
Ce jeu de mots de Mercutio a été impossible à rendre.
(Entrent Tybalt et plusieurs autres.)
BENVOLIO.—Par mon chef, voici venir les Capulet.
MERCUTIO.—Par mon talon, je m'en moque.
TYBALT.—Tenez-vous près de moi, je veux leur parler.—Cavaliers,
bonsoir; un mot avec un de vous.
MERCUTIO.—Rien qu'un seul mot avec un de nous? Accouplez quelque
chose avec, que cela fasse un mot et un coup.
les aurions plus, car ils se tueraient l'un l'autre. Toi, tu te prendrais de
querelle avec un homme pour un poil de plus ou de moins à la barbe; tu te
prendrais de querelle avec un homme parce qu'il casserait des noisettes,
sans autre raison, si ce n'est que tu as les yeux couleur de noisette. Quel
autre oeil qu'un oeil ainsi fait pourrait découvrir un pareil sujet de querelle?
Ta tête est pleine de querelles, comme l'oeuf est plein de nourriture;
cependant elle a été rendue, à force de querelles et de coups, aussi vide
qu'un oeuf éclos. N'as-tu pas cherché dispute à un homme sur ce qu'il
toussait dans la rue, parce que cela éveillait ton chien qui dormait au soleil;
à un tailleur, parce qu'il portait son habit neuf avant les fêtes de Pâques; à
un autre encore, parce qu'un vieux ruban nouait ses souliers neufs? Et tu
veux me faire la leçon pour m'empêcher de quereller?
BENVOLIO.—Si j'étais aussi querelleur que toi, le premier que je
rencontrerais pourrait acheter le revenu de toute ma vie pour le prix d'une
heure et quart.
MERCUTIO.—De toute ta vie, imbécile51!
Note 51: (retour)
The fee simple of my life! BENV.
The fee simple; oh! simple, MERCUT.
Ce jeu de mots de Mercutio a été impossible à rendre.
(Entrent Tybalt et plusieurs autres.)
BENVOLIO.—Par mon chef, voici venir les Capulet.
MERCUTIO.—Par mon talon, je m'en moque.
TYBALT.—Tenez-vous près de moi, je veux leur parler.—Cavaliers,
bonsoir; un mot avec un de vous.
MERCUTIO.—Rien qu'un seul mot avec un de nous? Accouplez quelque
chose avec, que cela fasse un mot et un coup.
Page 78
TYBALT.—Vous m'y trouverez assez disposé, mon gentilhomme, pour peu
que vous m'en donniez l'occasion.
MERCUTIO.—Ne pouvez-vous prendre l'occasion sans qu'on vous la
donne?
TYBALT.—Mercutio, tu es de concert avec Roméo.
MERCUTIO.—De concert? Comment! nous prend-il pour des ménétriers,
c'est que si nous étions des ménétriers, faites attention que vous ne nous
trouveriez pas d'accord avec vous. Voilà mon archet, voilà qui vous fera
danser. Corbleu, de concert!
BENVOLIO.—Nous parlons ici dans un lieu fréquenté de tout le monde: ou
retirons-nous en quelque lieu écarté, ou raisonnez tranquillement sur vos
griefs, ou bien allons-nous-en; tous les yeux se fixent sur nous.
MERCUTIO.—Les hommes ont des yeux pour regarder. Qu'ils nous
regardent, si cela leur plaît; pour moi, je ne bouge pas d'ici pour faire plaisir
à qui que ce soit.
(Entre Roméo.)
TYBALT.—Eh bien! la paix soit avec vous, cavalier. J'aperçois mon
homme.
MERCUTIO.—Que je sois pendu pourtant, mon gentilhomme, s'il porte
votre livrée. Par ma foi, vous pouvez marcher devant sur le pré, il vous y
suivra; et dans ce sens votre seigneurie peut dire qu'elle a trouvé son
homme.
TYBALT.—Roméo, la haine que je te porte ne me permet pas un mot plus
doux: tu es un traître.
ROMÉO.—Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font pardonner à la
fureur qu'annonce un pareil salut. Je ne suis point un traître: ainsi donc,
adieu, je vois que tu ne me connais pas.
que vous m'en donniez l'occasion.
MERCUTIO.—Ne pouvez-vous prendre l'occasion sans qu'on vous la
donne?
TYBALT.—Mercutio, tu es de concert avec Roméo.
MERCUTIO.—De concert? Comment! nous prend-il pour des ménétriers,
c'est que si nous étions des ménétriers, faites attention que vous ne nous
trouveriez pas d'accord avec vous. Voilà mon archet, voilà qui vous fera
danser. Corbleu, de concert!
BENVOLIO.—Nous parlons ici dans un lieu fréquenté de tout le monde: ou
retirons-nous en quelque lieu écarté, ou raisonnez tranquillement sur vos
griefs, ou bien allons-nous-en; tous les yeux se fixent sur nous.
MERCUTIO.—Les hommes ont des yeux pour regarder. Qu'ils nous
regardent, si cela leur plaît; pour moi, je ne bouge pas d'ici pour faire plaisir
à qui que ce soit.
(Entre Roméo.)
TYBALT.—Eh bien! la paix soit avec vous, cavalier. J'aperçois mon
homme.
MERCUTIO.—Que je sois pendu pourtant, mon gentilhomme, s'il porte
votre livrée. Par ma foi, vous pouvez marcher devant sur le pré, il vous y
suivra; et dans ce sens votre seigneurie peut dire qu'elle a trouvé son
homme.
TYBALT.—Roméo, la haine que je te porte ne me permet pas un mot plus
doux: tu es un traître.
ROMÉO.—Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font pardonner à la
fureur qu'annonce un pareil salut. Je ne suis point un traître: ainsi donc,
adieu, je vois que tu ne me connais pas.
Page 79
TYBALT.—Jeune homme, cela ne répare point les outrages que tu m'as
faits: ainsi reviens et mets l'épée à la main.
ROMÉO.—Je proteste que je ne t'ai jamais offensé, et que je t'aime plus
que tu ne saurais le penser jusqu'à ce que tu connaisses les motifs de mon
affection. Ainsi, brave Capulet, dont le nom m'est aussi cher que le mien,
accepte cette satisfaction.
MERCUTIO.—Oh! lâche sang-froid! déshonorante soumission!—A la
stoccata, pour effacer cela. Tybalt, le preneur de rats, voulez-vous faire un
tour avec moi?
TYBALT.—Que veux-tu de moi?
MERCUTIO.—Bon roi des chats, rien du tout qu'une de vos neuf vies, afin
d'en faire ce qu'il me plaira; et ensuite, selon que vous en userez à mon
égard, je pourrai bien battre à plat les huit autres. Veuillez donc prendre
votre épée par les oreilles pour la faire sortir de son étui, et dépêchez-vous;
ou bien, avant qu'elle soit dehors, la mienne sera sur vos oreilles.
TYBALT, tirant l'épée.—Je suis à vous.
ROMÉO.—Cher Mercutio, remets ton épée.
MERCUTIO.—Allons, mon gentilhomme, votre passade.
(Il se battent.)
ROMÉO.—Tire ton épée, Benvolio, désarmons-les.—Gentilshommes, c'est
une honte: ne tombez pas dans une pareille désobéissance.—Tybalt,
Mercutio, le prince a expressément défendu toute querelle dans les rues de
Vérone.—Tybalt, arrêtez.—Cher Mercutio.....
(Sortent Tybalt et ses partisans.)
MERCUTIO.—Je suis blessé! Malédiction sur les deux maisons! me voilà
expédié!—Est-ce qu'il est parti, et sans rien avoir?
BENVOLIO.—Quoi, tu es blessé?
faits: ainsi reviens et mets l'épée à la main.
ROMÉO.—Je proteste que je ne t'ai jamais offensé, et que je t'aime plus
que tu ne saurais le penser jusqu'à ce que tu connaisses les motifs de mon
affection. Ainsi, brave Capulet, dont le nom m'est aussi cher que le mien,
accepte cette satisfaction.
MERCUTIO.—Oh! lâche sang-froid! déshonorante soumission!—A la
stoccata, pour effacer cela. Tybalt, le preneur de rats, voulez-vous faire un
tour avec moi?
TYBALT.—Que veux-tu de moi?
MERCUTIO.—Bon roi des chats, rien du tout qu'une de vos neuf vies, afin
d'en faire ce qu'il me plaira; et ensuite, selon que vous en userez à mon
égard, je pourrai bien battre à plat les huit autres. Veuillez donc prendre
votre épée par les oreilles pour la faire sortir de son étui, et dépêchez-vous;
ou bien, avant qu'elle soit dehors, la mienne sera sur vos oreilles.
TYBALT, tirant l'épée.—Je suis à vous.
ROMÉO.—Cher Mercutio, remets ton épée.
MERCUTIO.—Allons, mon gentilhomme, votre passade.
(Il se battent.)
ROMÉO.—Tire ton épée, Benvolio, désarmons-les.—Gentilshommes, c'est
une honte: ne tombez pas dans une pareille désobéissance.—Tybalt,
Mercutio, le prince a expressément défendu toute querelle dans les rues de
Vérone.—Tybalt, arrêtez.—Cher Mercutio.....
(Sortent Tybalt et ses partisans.)
MERCUTIO.—Je suis blessé! Malédiction sur les deux maisons! me voilà
expédié!—Est-ce qu'il est parti, et sans rien avoir?
BENVOLIO.—Quoi, tu es blessé?
Page 80
MERCUTIO.—Oui, oui, une égratignure: par ma foi, c'est assez. Où est
mon page?—Drôle, va chercher un chirurgien.
(Le page sort.)
ROMÉO.—Prends ton courage, ami, ta blessure ne peut être grave.
MERCUTIO.—Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un puits, ni aussi large
que la porte d'une église; mais c'en est assez, elle suffira. Venez me voir
demain matin, et vous me trouverez tombé52 dans le sérieux. Je suis poivré,
j'en réponds, du moins pour ce monde-ci. Malédiction sur vos deux
maisons! Corbleu! un chien, un rat, une souris, un chat, égratigner un
homme à mort! un bravache, un faquin, un traître, qui ne combat que par
règles d'arithmétique! pourquoi diable êtes-vous venu vous jeter entre nous
deux? J'ai reçu le coup par-dessous votre bras.
Note 52: (retour)
A grave man, un homme grave et un homme bon pour le tombeau.
ROMÉO.—Je faisais pour le mieux.
MERCUTIO.—Aidez-moi, Benvolio, à entrer dans quelque maison voisine,
ou bien je vais m'évanouir. Malédiction sur vos deux maisons! elles ont fait
de moi une pâture à vers. Oh! j'ai la botte et bien à fond. Ah! vos deux
maisons!
(Mercutio et Benvolio sortent.)
ROMÉO.—C'est pour moi que ce gentilhomme, le proche parent du prince,
mon intime ami, a reçu cette blessure mortelle: ma réputation est entachée
par l'affront que m'a fait Tybalt; Tybalt, mon parent depuis une heure! O
chère Juliette! ta beauté a fait de moi un homme efféminé, elle a amolli la
trempe vigoureuse de mon courage.
(Entre Benvolio.)
BENVOLIO.—O Roméo, Roméo! le brave Mercutio est mort: cette âme
généreuse, dédaignant trop tôt la terre, s'est élevée vers les nuages.
mon page?—Drôle, va chercher un chirurgien.
(Le page sort.)
ROMÉO.—Prends ton courage, ami, ta blessure ne peut être grave.
MERCUTIO.—Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un puits, ni aussi large
que la porte d'une église; mais c'en est assez, elle suffira. Venez me voir
demain matin, et vous me trouverez tombé52 dans le sérieux. Je suis poivré,
j'en réponds, du moins pour ce monde-ci. Malédiction sur vos deux
maisons! Corbleu! un chien, un rat, une souris, un chat, égratigner un
homme à mort! un bravache, un faquin, un traître, qui ne combat que par
règles d'arithmétique! pourquoi diable êtes-vous venu vous jeter entre nous
deux? J'ai reçu le coup par-dessous votre bras.
Note 52: (retour)
A grave man, un homme grave et un homme bon pour le tombeau.
ROMÉO.—Je faisais pour le mieux.
MERCUTIO.—Aidez-moi, Benvolio, à entrer dans quelque maison voisine,
ou bien je vais m'évanouir. Malédiction sur vos deux maisons! elles ont fait
de moi une pâture à vers. Oh! j'ai la botte et bien à fond. Ah! vos deux
maisons!
(Mercutio et Benvolio sortent.)
ROMÉO.—C'est pour moi que ce gentilhomme, le proche parent du prince,
mon intime ami, a reçu cette blessure mortelle: ma réputation est entachée
par l'affront que m'a fait Tybalt; Tybalt, mon parent depuis une heure! O
chère Juliette! ta beauté a fait de moi un homme efféminé, elle a amolli la
trempe vigoureuse de mon courage.
(Entre Benvolio.)
BENVOLIO.—O Roméo, Roméo! le brave Mercutio est mort: cette âme
généreuse, dédaignant trop tôt la terre, s'est élevée vers les nuages.
Page 81
ROMÉO.—Les noires destinées de ce jour vont s'étendre sur des jours
nombreux: celui-ci commence seulement les malheurs, d'autres les finiront.
(Rentre Tybalt.)
BENVOLIO.—Voici le furieux Tybalt qui revient.
ROMÉO.—Vivant, triomphant, et Mercutio est tué! Retourne dans les
cieux, prudente douceur, et toi, fureur à l'oeil enflammé, sois maintenant
mon guide.—A présent, Tybalt, reprends pour toi ce nom de traître que tu
me donnais tout à l'heure: l'âme de Mercutio, arrêtée à peu de distance au-
dessus de nos têtes, attend que la tienne vienne lui tenir compagnie. Il faut
que toi ou moi, ou tous les deux, nous allions le rejoindre.
TYBALT.—C'est toi, qui étais ici-bas de son parti, misérable enfant, qui
dois l'aller trouver.
ROMÉO.—Voici qui en décidera.
(Ils se battent. Tybalt tombe.)
BENVOLIO.—Fuis, Roméo; va-t'en: les citoyens sont en alarme, et Tybalt
est tué. Ne reste point ainsi dans la stupeur. Le prince va te condamner à
mort si tu es pris. Fuis, sauve-toi, va-t'en.
ROMÉO.—Oh! je suis le jouet de la fortune53.
Note 53: (retour)
I am fortune's fool.
BENVOLIO.—Pourquoi es-tu encore ici?
(Roméo sort.)
(Entrent des citoyens, etc.)
UN CITOYEN.—Par quelle rue s'est-il enfui, celui qui a tué Mercutio?
Tybalt, cet assassin, par où s'est-il sauvé?
BENVOLIO.—Le voilà étendu là, ce Tybalt.
nombreux: celui-ci commence seulement les malheurs, d'autres les finiront.
(Rentre Tybalt.)
BENVOLIO.—Voici le furieux Tybalt qui revient.
ROMÉO.—Vivant, triomphant, et Mercutio est tué! Retourne dans les
cieux, prudente douceur, et toi, fureur à l'oeil enflammé, sois maintenant
mon guide.—A présent, Tybalt, reprends pour toi ce nom de traître que tu
me donnais tout à l'heure: l'âme de Mercutio, arrêtée à peu de distance au-
dessus de nos têtes, attend que la tienne vienne lui tenir compagnie. Il faut
que toi ou moi, ou tous les deux, nous allions le rejoindre.
TYBALT.—C'est toi, qui étais ici-bas de son parti, misérable enfant, qui
dois l'aller trouver.
ROMÉO.—Voici qui en décidera.
(Ils se battent. Tybalt tombe.)
BENVOLIO.—Fuis, Roméo; va-t'en: les citoyens sont en alarme, et Tybalt
est tué. Ne reste point ainsi dans la stupeur. Le prince va te condamner à
mort si tu es pris. Fuis, sauve-toi, va-t'en.
ROMÉO.—Oh! je suis le jouet de la fortune53.
Note 53: (retour)
I am fortune's fool.
BENVOLIO.—Pourquoi es-tu encore ici?
(Roméo sort.)
(Entrent des citoyens, etc.)
UN CITOYEN.—Par quelle rue s'est-il enfui, celui qui a tué Mercutio?
Tybalt, cet assassin, par où s'est-il sauvé?
BENVOLIO.—Le voilà étendu là, ce Tybalt.
Page 82
LE CITOYEN.—Levez-vous, seigneur, suivez-moi, je vous somme au nom
du prince; obéissez.
(Entrent le prince et sa suite, Montaigu, Capulet, leurs femmes et autres personnages.)
LE PRINCE.—Où sont les vils auteurs de ce tumulte?
BENVOLIO.—Noble prince, je puis raconter toutes les malheureuses
circonstances de cette fatale querelle. Voilà celui que le jeune Roméo a tué,
et qui avait tué ton parent le brave Mercutio.
LA SIGNORA CAPULET.—Tybalt! mon neveu! ô fils de mon frère!
Cruelle vue! hélas! le sang de mon cher neveu tout répandu!—Prince, si tu
es juste, pour notre sang, le sang des Montaigu doit être versé.—Mon
neveu, mon neveu!
LE PRINCE.—Benvolio, qui a commencé cette rixe sanglante?
BENVOLIO.—Tybalt, que vous voyez ici tué de la main de Roméo. Roméo
lui a parlé raisonnablement; il l'a prié de considérer combien la querelle
était légère; il lui a représenté en outre quel serait votre courroux. Tout cela
dit d'un ton plein de douceur, d'un regard tranquille, et même dans l'humble
attitude d'un suppliant, n'a pu faire trêve à la violence désordonnée de
Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, tourne la pointe de son épée contre le
sein du brave Mercutio: celui-ci, tout aussi bouillant que lui, engage le fer
homicide contre le fer, et, avec un dédain martial, d'une main écarte la
froide mort, et de l'autre la renvoie à Tybalt, qui par son adresse la repousse
vers lui. Roméo crie de toutes ses forces: «Arrêtez, amis; séparez-vous;» et
d'un bras plus prompt que sa parole, il abaisse leurs pointes meurtrières et
se précipite entre eux deux: mais un coup cruel de Tybalt se fait jour par-
dessous le bras de Roméo, et atteint aux sources de la vie l'intrépide
Mercutio. Alors Tybalt se sauve; mais quelques moments après il revient
vers Roméo, chez qui venait de naître le désir de la vengeance: tous deux y
courent comme la foudre; car avant que j'eusse eu le temps de tirer mon
épée pour les séparer, le courageux Tybalt était tué. Roméo l'ayant vu
tomber a pris la fuite. Voilà la vérité, ou Benvolio consent à mourir.
du prince; obéissez.
(Entrent le prince et sa suite, Montaigu, Capulet, leurs femmes et autres personnages.)
LE PRINCE.—Où sont les vils auteurs de ce tumulte?
BENVOLIO.—Noble prince, je puis raconter toutes les malheureuses
circonstances de cette fatale querelle. Voilà celui que le jeune Roméo a tué,
et qui avait tué ton parent le brave Mercutio.
LA SIGNORA CAPULET.—Tybalt! mon neveu! ô fils de mon frère!
Cruelle vue! hélas! le sang de mon cher neveu tout répandu!—Prince, si tu
es juste, pour notre sang, le sang des Montaigu doit être versé.—Mon
neveu, mon neveu!
LE PRINCE.—Benvolio, qui a commencé cette rixe sanglante?
BENVOLIO.—Tybalt, que vous voyez ici tué de la main de Roméo. Roméo
lui a parlé raisonnablement; il l'a prié de considérer combien la querelle
était légère; il lui a représenté en outre quel serait votre courroux. Tout cela
dit d'un ton plein de douceur, d'un regard tranquille, et même dans l'humble
attitude d'un suppliant, n'a pu faire trêve à la violence désordonnée de
Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, tourne la pointe de son épée contre le
sein du brave Mercutio: celui-ci, tout aussi bouillant que lui, engage le fer
homicide contre le fer, et, avec un dédain martial, d'une main écarte la
froide mort, et de l'autre la renvoie à Tybalt, qui par son adresse la repousse
vers lui. Roméo crie de toutes ses forces: «Arrêtez, amis; séparez-vous;» et
d'un bras plus prompt que sa parole, il abaisse leurs pointes meurtrières et
se précipite entre eux deux: mais un coup cruel de Tybalt se fait jour par-
dessous le bras de Roméo, et atteint aux sources de la vie l'intrépide
Mercutio. Alors Tybalt se sauve; mais quelques moments après il revient
vers Roméo, chez qui venait de naître le désir de la vengeance: tous deux y
courent comme la foudre; car avant que j'eusse eu le temps de tirer mon
épée pour les séparer, le courageux Tybalt était tué. Roméo l'ayant vu
tomber a pris la fuite. Voilà la vérité, ou Benvolio consent à mourir.
Page 83
LA SIGNORA CAPULET.—Il est parent des Montaigu; l'affection le rend
imposteur: il ne dit pas la vérité. Près de vingt d'entre eux ont combattu
dans cette odieuse rencontre, et les vingt ensemble n'ont pu tuer qu'un seul
homme. Je demande justice; et toi, prince, tu nous la dois: Roméo a tué
Tybalt; Roméo ne doit plus vivre.
LE PRINCE.—Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué Mercutio: qui de vous
payera le prix d'un sang si cher?
LA SIGNORA MONTAIGU.—Ce n'est pas Roméo, prince; il était l'ami de
Mercutio: sa faute a seulement terminé la vie de Tybalt, comme l'aurait fait
la loi.
LE PRINCE.—Et pour cette offense, nous l'exilons sur l'heure. Je suis
intéressé dans l'effet de vos haines: mon sang coule ici pour vos querelles
féroces; mais je saurai vous imposer une si forte amende que je vous ferai
tous repentir de mes pertes. Je serai sourd à toute défense et à toute excuse;
ni larmes ni prières ne pourront racheter de pareils délits: ne songez donc
point à en faire usage. Que Roméo quitte ces lieux en toute hâte, ou l'heure
qui l'y verra surprendre sera la dernière de sa vie. (A sa suite.)—Emportez ce
corps, et attendez mes ordres: la clémence devient meurtrière quand elle
pardonne à l'homicide.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un appartement dans la maison de Capulet.
Entre JULIETTE.
JULIETTE.—Qu'un galop rapide, coursiers aux pieds brûlants, vous
emporte vers le palais du Soleil: de son fouet, un conducteur tel que
Phaéton vous aurait précipités vers le couchant et aurait ramené la sombre
imposteur: il ne dit pas la vérité. Près de vingt d'entre eux ont combattu
dans cette odieuse rencontre, et les vingt ensemble n'ont pu tuer qu'un seul
homme. Je demande justice; et toi, prince, tu nous la dois: Roméo a tué
Tybalt; Roméo ne doit plus vivre.
LE PRINCE.—Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué Mercutio: qui de vous
payera le prix d'un sang si cher?
LA SIGNORA MONTAIGU.—Ce n'est pas Roméo, prince; il était l'ami de
Mercutio: sa faute a seulement terminé la vie de Tybalt, comme l'aurait fait
la loi.
LE PRINCE.—Et pour cette offense, nous l'exilons sur l'heure. Je suis
intéressé dans l'effet de vos haines: mon sang coule ici pour vos querelles
féroces; mais je saurai vous imposer une si forte amende que je vous ferai
tous repentir de mes pertes. Je serai sourd à toute défense et à toute excuse;
ni larmes ni prières ne pourront racheter de pareils délits: ne songez donc
point à en faire usage. Que Roméo quitte ces lieux en toute hâte, ou l'heure
qui l'y verra surprendre sera la dernière de sa vie. (A sa suite.)—Emportez ce
corps, et attendez mes ordres: la clémence devient meurtrière quand elle
pardonne à l'homicide.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un appartement dans la maison de Capulet.
Entre JULIETTE.
JULIETTE.—Qu'un galop rapide, coursiers aux pieds brûlants, vous
emporte vers le palais du Soleil: de son fouet, un conducteur tel que
Phaéton vous aurait précipités vers le couchant et aurait ramené la sombre
Page 84
Nuit. Étends ton épais rideau. Nuit qui couronne l'amour; ferme les yeux
errants, et que Roméo puisse voler dans mes bras sans qu'on le dise et sans
qu'on le voie. La lumière de leurs mutuelles beautés suffit aux amants pour
accomplir leurs amoureux mystères; ou si l'Amour est aveugle, il ne s'en
accorde que mieux avec la Nuit. Viens, Nuit obligeante, matrone aux
vêtements modestes, tout en noir, apprends-moi à perdre au jeu de qui perd
gagne, où l'enjeu est deux virginités sans tache; couvre de ton obscur
manteau mes joues où se révolte mon sang effarouché, jusqu'à ce que mon
craintif amour, devenu plus hardi dans l'épreuve d'un amour fidèle, n'y voie
plus qu'un chaste devoir.—Viens, ô Nuit; viens, Roméo; viens, toi qui es le
jour au milieu de la nuit; car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus éclatant
que n'est sur les plumes du corbeau la neige nouvellement tombée. Viens,
douce nuit; viens, nuit amoureuse, le front couvert de ténèbres: donne-moi
mon Roméo; et quand il aura cessé de vivre, reprends-le, et, partage-le en
petites étoiles, il rendra la face des cieux si belle, que le monde deviendra
amoureux de la nuit et renoncera au culte du soleil indiscret. Oh! j'ai acheté
une demeure d'amour, mais je n'en suis pas encore en possession, et celui
qui m'a acquise n'est pas encore en jouissance. Ce jour est aussi ennuyeux
que la veille d'une fête pour l'enfant qui a une robe neuve et qui ne peut
encore la mettre.—Oh! voilà ma nourrice. (Entre la nourrice avec une échelle de
cordes.) Elle m'apporte des nouvelles, et la bouche qui prononce seulement le
nom de Roméo devient l'organe d'une éloquence céleste.—Eh bien!
nourrice, quelles nouvelles? Qu'as-tu là? l'échelle que Roméo t'a dit
d'apporter?
LA NOURRICE.—Oui, oui, l'échelle.
(Elle la jette à terre.)
JULIETTE.—Ah ciel! quelles nouvelles? Pourquoi tordre ainsi tes mains?
LA NOURRICE.—O jour de malheur! il est mort, il est mort, il est mort!
Nous sommes perdues, madame, nous sommes perdues. O malheureux
jour! il n'est plus, il est tué, il est mort!
JULIETTE.—Le ciel a-t-il pu être si cruel?
errants, et que Roméo puisse voler dans mes bras sans qu'on le dise et sans
qu'on le voie. La lumière de leurs mutuelles beautés suffit aux amants pour
accomplir leurs amoureux mystères; ou si l'Amour est aveugle, il ne s'en
accorde que mieux avec la Nuit. Viens, Nuit obligeante, matrone aux
vêtements modestes, tout en noir, apprends-moi à perdre au jeu de qui perd
gagne, où l'enjeu est deux virginités sans tache; couvre de ton obscur
manteau mes joues où se révolte mon sang effarouché, jusqu'à ce que mon
craintif amour, devenu plus hardi dans l'épreuve d'un amour fidèle, n'y voie
plus qu'un chaste devoir.—Viens, ô Nuit; viens, Roméo; viens, toi qui es le
jour au milieu de la nuit; car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus éclatant
que n'est sur les plumes du corbeau la neige nouvellement tombée. Viens,
douce nuit; viens, nuit amoureuse, le front couvert de ténèbres: donne-moi
mon Roméo; et quand il aura cessé de vivre, reprends-le, et, partage-le en
petites étoiles, il rendra la face des cieux si belle, que le monde deviendra
amoureux de la nuit et renoncera au culte du soleil indiscret. Oh! j'ai acheté
une demeure d'amour, mais je n'en suis pas encore en possession, et celui
qui m'a acquise n'est pas encore en jouissance. Ce jour est aussi ennuyeux
que la veille d'une fête pour l'enfant qui a une robe neuve et qui ne peut
encore la mettre.—Oh! voilà ma nourrice. (Entre la nourrice avec une échelle de
cordes.) Elle m'apporte des nouvelles, et la bouche qui prononce seulement le
nom de Roméo devient l'organe d'une éloquence céleste.—Eh bien!
nourrice, quelles nouvelles? Qu'as-tu là? l'échelle que Roméo t'a dit
d'apporter?
LA NOURRICE.—Oui, oui, l'échelle.
(Elle la jette à terre.)
JULIETTE.—Ah ciel! quelles nouvelles? Pourquoi tordre ainsi tes mains?
LA NOURRICE.—O jour de malheur! il est mort, il est mort, il est mort!
Nous sommes perdues, madame, nous sommes perdues. O malheureux
jour! il n'est plus, il est tué, il est mort!
JULIETTE.—Le ciel a-t-il pu être si cruel?
Page 85
LA NOURRICE.—Ce n'est pas le ciel, non; c'est Roméo. O Roméo! ô
Roméo! qui l'aurait jamais pensé? Roméo!....
JULIETTE.—Quel démon es-tu, pour me tourmenter ainsi? L'horrible enfer
devrait seul retentir des hurlements d'un pareil supplice. Roméo s'est-il tué
lui-même? Dis seulement oui, et ce simple monosyllabe oui renfermera plus
de poison que l'oeil empoisonné du basilic. L'existence de ce oui54
terminera la mienne; ou ferme ces yeux qui me répondent oui, ou s'il est
mort dis oui, et s'il ne l'est pas dis non: qu'un mot bien court décide de mon
bonheur ou de mon malheur.
Note 54: (retour)
Juliette joue sur le mot I, qui signifiait alors également moi et oui, I pour yes.
LA NOURRICE.—J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux, Dieu me
pardonne! là, sur sa mâle poitrine. Un pauvre cadavre, un pauvre cadavre
tout sanglant, pâle, pâle comme les cendres, tout souillé de sang, d'un sang
tout noir. A cette vue je me suis évanouie.
JULIETTE.—Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour
toujours55; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard sur la
liberté. Terre vile, rends-toi à la terre; que tout mouvement s'arrête, et
qu'une même bière presse de son poids et Roméo et toi.
Note 55: (retour)
O break my heart, poor bankrupt, break at once; break signifie se briser et faire
banqueroute.
LA NOURRICE.—O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que j'eusse! O aimable
Tybalt, honnête cavalier, faut-il que j'aie vécu pour te voir mort!
JULIETTE.—Quelle est donc cette tempête qui souffle ainsi dans les deux
sens contraires? Roméo est-il tué, et Tybalt est-il mort? Mon cousin chéri et
mon époux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne donc le
jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-là sont morts?
LA NOURRICE.—Tybalt est mort, et Roméo est banni: Roméo, qui l'a tué,
est banni.
Roméo! qui l'aurait jamais pensé? Roméo!....
JULIETTE.—Quel démon es-tu, pour me tourmenter ainsi? L'horrible enfer
devrait seul retentir des hurlements d'un pareil supplice. Roméo s'est-il tué
lui-même? Dis seulement oui, et ce simple monosyllabe oui renfermera plus
de poison que l'oeil empoisonné du basilic. L'existence de ce oui54
terminera la mienne; ou ferme ces yeux qui me répondent oui, ou s'il est
mort dis oui, et s'il ne l'est pas dis non: qu'un mot bien court décide de mon
bonheur ou de mon malheur.
Note 54: (retour)
Juliette joue sur le mot I, qui signifiait alors également moi et oui, I pour yes.
LA NOURRICE.—J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux, Dieu me
pardonne! là, sur sa mâle poitrine. Un pauvre cadavre, un pauvre cadavre
tout sanglant, pâle, pâle comme les cendres, tout souillé de sang, d'un sang
tout noir. A cette vue je me suis évanouie.
JULIETTE.—Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour
toujours55; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard sur la
liberté. Terre vile, rends-toi à la terre; que tout mouvement s'arrête, et
qu'une même bière presse de son poids et Roméo et toi.
Note 55: (retour)
O break my heart, poor bankrupt, break at once; break signifie se briser et faire
banqueroute.
LA NOURRICE.—O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que j'eusse! O aimable
Tybalt, honnête cavalier, faut-il que j'aie vécu pour te voir mort!
JULIETTE.—Quelle est donc cette tempête qui souffle ainsi dans les deux
sens contraires? Roméo est-il tué, et Tybalt est-il mort? Mon cousin chéri et
mon époux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne donc le
jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-là sont morts?
LA NOURRICE.—Tybalt est mort, et Roméo est banni: Roméo, qui l'a tué,
est banni.
Page 86
JULIETTE.—O Dieu! la main de Roméo a-t-elle versé le sang de Tybalt?
LA NOURRICE.—Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur! il l'a fait!
JULIETTE.—O coeur de serpent caché sous un visage semblable à une
fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si charmant repaire? Beau tyran,
angélique démon, corbeau couvert des plumes d'une colombe, agneau
transporté de la rage du loup, méprisable substance de la plus divine
apparence, toi, justement le contraire de ce que tu paraissais à juste titre,
damnable saint, traître plein d'honneur! O nature, qu'allais-tu donc chercher
en enfer, lorsque de ce corps charmant, paradis sur la terre, tu fis le berceau
de l'âme d'un démon? Jamais livre contenant une aussi infâme histoire
porta-t-il une si belle couverture? et se peut-il que la trahison habite un si
brillant palais?
LA NOURRICE.—Il n'y a plus ni sincérité, ni foi, ni honneur dans les
hommes; tous sont parjures, corrompus, hypocrites. Ah! où est mon valet?
Donnez-moi un peu d'aqua vitæ..... Tous ces chagrins, tous ces maux, toutes
ces peines me vieillissent. Honte soit à Roméo!
JULIETTE.—Maudite soit ta langue pour un pareil souhait! Il n'est pas né
pour la honte: la honte rougirait de s'asseoir sur son front; c'est un trône où
on peut couronner l'honneur, unique souverain de la terre entière. Oh!
quelle brutalité me l'a fait maltraiter ainsi?
LA NOURRICE.—Quoi! vous direz du bien de celui qui a tué votre cousin?
JULIETTE.—Eh! dirai-je du mal de celui qui est mon mari? Ah! mon
pauvre époux, quelle langue soignera ton nom, lorsque moi, ta femme
depuis trois heures, je l'ai ainsi déchiré? Mais pourquoi, traître, as-tu tué
mon cousin? Ah! ce traître de cousin a voulu tuer mon époux.—Rentrez,
larmes insensées, rentrez dans votre source; c'est au malheur qu'appartient
ce tribut que par méprise vous offrez à la joie. Mon époux vit, lui que Tybalt
aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui qui aurait voulu tuer mon époux.
Tout ceci est consolant, pourquoi donc pleuré-je? Ah! c'est qu'il y a là un
mot, plus fatal que la mort de Tybalt, qui m'a assassinée.—Je voudrais bien
l'oublier; mais, ô ciel! il pèse sur ma mémoire comme une offense digne de
la damnation sur l'âme du pécheur. Tybalt est mort, et Roméo est..... banni!
LA NOURRICE.—Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur! il l'a fait!
JULIETTE.—O coeur de serpent caché sous un visage semblable à une
fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si charmant repaire? Beau tyran,
angélique démon, corbeau couvert des plumes d'une colombe, agneau
transporté de la rage du loup, méprisable substance de la plus divine
apparence, toi, justement le contraire de ce que tu paraissais à juste titre,
damnable saint, traître plein d'honneur! O nature, qu'allais-tu donc chercher
en enfer, lorsque de ce corps charmant, paradis sur la terre, tu fis le berceau
de l'âme d'un démon? Jamais livre contenant une aussi infâme histoire
porta-t-il une si belle couverture? et se peut-il que la trahison habite un si
brillant palais?
LA NOURRICE.—Il n'y a plus ni sincérité, ni foi, ni honneur dans les
hommes; tous sont parjures, corrompus, hypocrites. Ah! où est mon valet?
Donnez-moi un peu d'aqua vitæ..... Tous ces chagrins, tous ces maux, toutes
ces peines me vieillissent. Honte soit à Roméo!
JULIETTE.—Maudite soit ta langue pour un pareil souhait! Il n'est pas né
pour la honte: la honte rougirait de s'asseoir sur son front; c'est un trône où
on peut couronner l'honneur, unique souverain de la terre entière. Oh!
quelle brutalité me l'a fait maltraiter ainsi?
LA NOURRICE.—Quoi! vous direz du bien de celui qui a tué votre cousin?
JULIETTE.—Eh! dirai-je du mal de celui qui est mon mari? Ah! mon
pauvre époux, quelle langue soignera ton nom, lorsque moi, ta femme
depuis trois heures, je l'ai ainsi déchiré? Mais pourquoi, traître, as-tu tué
mon cousin? Ah! ce traître de cousin a voulu tuer mon époux.—Rentrez,
larmes insensées, rentrez dans votre source; c'est au malheur qu'appartient
ce tribut que par méprise vous offrez à la joie. Mon époux vit, lui que Tybalt
aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui qui aurait voulu tuer mon époux.
Tout ceci est consolant, pourquoi donc pleuré-je? Ah! c'est qu'il y a là un
mot, plus fatal que la mort de Tybalt, qui m'a assassinée.—Je voudrais bien
l'oublier; mais, ô ciel! il pèse sur ma mémoire comme une offense digne de
la damnation sur l'âme du pécheur. Tybalt est mort, et Roméo est..... banni!
Page 87
Ce banni, ce seul mot banni, a tué pour moi dix mille Tybalt. La mort de
Tybalt était un assez grand malheur, tout eût-il fini là; ou si les cruelles
douleurs se plaisent à marcher ensemble, et qu'il faille nécessairement que
d'autres peines les accompagnent, pourquoi, après m'avoir dit: «Tybalt est
mort,» n'a-t-elle pas continué: «ton père aussi, ou ta mère, ou tous les
deux?» cela eût excité en moi les douleurs ordinaires56. Mais par cette
arrière-garde qui a suivi la mort de Tybalt, Roméo est banni; par ce seul
mot, père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette, tous sont assassinés, tous morts.
Roméo banni! Il n'y a ni fin, ni terme, ni borne, ni mesure dans la mort
qu'apporte avec lui ce mot, aucune parole ne peut sonder ce malheur.—Mon
père, ma mère, où sont-ils, nourrice?
Note 56: (retour)
Modern lamentation (douleurs d'usage).
LA NOURRICE.—Pleurants et gémissants sur le corps de Tybalt. Voulez-
vous aller les trouver? Je vais vous y conduire.
JULIETTE.—Ils lavent donc ses blessures de leurs larmes! Quand elles se
sécheront, les miennes seront finies par le bannissement de Roméo.—
Remporte ces cordes.—Pauvre échelle, te voilà trompée comme moi, car
Roméo est exilé. Il t'avait faite pour lui servir de route vers mon lit; et moi,
fille encore, je meurs fille et veuve.—Viens, échelle; viens, nourrice; je vais
à mon lit nuptial: c'est à la mort, et non à Roméo qu'appartient ma virginité.
LA NOURRICE.—Hâtez-vous de vous rendre à votre chambre: je trouverai
Roméo pour vous consoler; je sais bien où il est. Écoutez-moi, votre Roméo
sera ici ce soir; je vais le trouver; il est caché dans la cellule du frère
Laurence.
JULIETTE.—Oh! trouve-le. Donne cet anneau à mon fidèle chevalier, et
dis-lui de venir recevoir mon dernier adieu.
(Elles sortent.)
Tybalt était un assez grand malheur, tout eût-il fini là; ou si les cruelles
douleurs se plaisent à marcher ensemble, et qu'il faille nécessairement que
d'autres peines les accompagnent, pourquoi, après m'avoir dit: «Tybalt est
mort,» n'a-t-elle pas continué: «ton père aussi, ou ta mère, ou tous les
deux?» cela eût excité en moi les douleurs ordinaires56. Mais par cette
arrière-garde qui a suivi la mort de Tybalt, Roméo est banni; par ce seul
mot, père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette, tous sont assassinés, tous morts.
Roméo banni! Il n'y a ni fin, ni terme, ni borne, ni mesure dans la mort
qu'apporte avec lui ce mot, aucune parole ne peut sonder ce malheur.—Mon
père, ma mère, où sont-ils, nourrice?
Note 56: (retour)
Modern lamentation (douleurs d'usage).
LA NOURRICE.—Pleurants et gémissants sur le corps de Tybalt. Voulez-
vous aller les trouver? Je vais vous y conduire.
JULIETTE.—Ils lavent donc ses blessures de leurs larmes! Quand elles se
sécheront, les miennes seront finies par le bannissement de Roméo.—
Remporte ces cordes.—Pauvre échelle, te voilà trompée comme moi, car
Roméo est exilé. Il t'avait faite pour lui servir de route vers mon lit; et moi,
fille encore, je meurs fille et veuve.—Viens, échelle; viens, nourrice; je vais
à mon lit nuptial: c'est à la mort, et non à Roméo qu'appartient ma virginité.
LA NOURRICE.—Hâtez-vous de vous rendre à votre chambre: je trouverai
Roméo pour vous consoler; je sais bien où il est. Écoutez-moi, votre Roméo
sera ici ce soir; je vais le trouver; il est caché dans la cellule du frère
Laurence.
JULIETTE.—Oh! trouve-le. Donne cet anneau à mon fidèle chevalier, et
dis-lui de venir recevoir mon dernier adieu.
(Elles sortent.)
Page 88
SCÈNE III
La cellule du frère Laurence.
Entrent FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.
FRÈRE LAURENCE.—Roméo, sors de ta retraite: viens ici, homme
craintif; l'affliction s'est éprise de tes mérites, et la calamité t'a épousé.
ROMÉO.—Mon père, quelles nouvelles? quel est l'arrêt du prince? quelle
infortune encore inconnue demande à s'attacher à moi?
FRÈRE LAURENCE.—Mon cher fils n'est que trop accoutumé à cette
cruelle société. Je t'apporte la nouvelle de l'arrêt du prince.
ROMÉO.—Eh bien! le jugement du prince est-il plus doux que le jour du
jugement?
FRÈRE LAURENCE.—Un arrêt moins rigoureux s'est échappé de sa
bouche: ce n'est pas la mort de ton corps, mais son bannissement.
ROMÉO.—Ah! le bannissement! aie pitié de moi; dis la mort. L'aspect de
l'exil porte avec lui plus de terreur, beaucoup plus que la mort. Ah! ne me
dis pas que c'est le bannissement.
FRÈRE LAURENCE.—Tu es banni de Vérone. Prends patience; le monde
est grand et vaste.
ROMÉO.—Le monde n'existe pas hors des murs de Vérone; ce n'est plus
qu'un purgatoire, une torture, un véritable enfer. Banni de ce lieu, je le suis
du monde, c'est la mort. Oui, le bannissement, c'est la mort sous un faux
nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, tu me tranches la tête
avec une hache d'or, et souris au coup qui m'assassine.
FRÈRE LAURENCE.—O mortel péché! ô farouche ingratitude! Pour ta
faute, notre loi demandait la mort; mais le prince indulgent, prenant ta
défense, a repoussé de côté la loi, et a changé ce mot funeste de mort en
La cellule du frère Laurence.
Entrent FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.
FRÈRE LAURENCE.—Roméo, sors de ta retraite: viens ici, homme
craintif; l'affliction s'est éprise de tes mérites, et la calamité t'a épousé.
ROMÉO.—Mon père, quelles nouvelles? quel est l'arrêt du prince? quelle
infortune encore inconnue demande à s'attacher à moi?
FRÈRE LAURENCE.—Mon cher fils n'est que trop accoutumé à cette
cruelle société. Je t'apporte la nouvelle de l'arrêt du prince.
ROMÉO.—Eh bien! le jugement du prince est-il plus doux que le jour du
jugement?
FRÈRE LAURENCE.—Un arrêt moins rigoureux s'est échappé de sa
bouche: ce n'est pas la mort de ton corps, mais son bannissement.
ROMÉO.—Ah! le bannissement! aie pitié de moi; dis la mort. L'aspect de
l'exil porte avec lui plus de terreur, beaucoup plus que la mort. Ah! ne me
dis pas que c'est le bannissement.
FRÈRE LAURENCE.—Tu es banni de Vérone. Prends patience; le monde
est grand et vaste.
ROMÉO.—Le monde n'existe pas hors des murs de Vérone; ce n'est plus
qu'un purgatoire, une torture, un véritable enfer. Banni de ce lieu, je le suis
du monde, c'est la mort. Oui, le bannissement, c'est la mort sous un faux
nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, tu me tranches la tête
avec une hache d'or, et souris au coup qui m'assassine.
FRÈRE LAURENCE.—O mortel péché! ô farouche ingratitude! Pour ta
faute, notre loi demandait la mort; mais le prince indulgent, prenant ta
défense, a repoussé de côté la loi, et a changé ce mot funeste de mort en
Page 89
celui de bannissement: c'est une rare clémence, et tu ne veux pas la
reconnaître.
ROMÉO.—C'est un supplice et non une grâce. Le ciel est ici, où vit
Juliette: les chats, les chiens, la moindre petite souris, tout ce qu'il y a de
plus misérable vivra ici dans le ciel, pourra la voir; et Roméo ne le peut
plus! La mouche qui vit de charogne jouira d'une condition plus digne
d'envie, plus honorable, plus relevée que Roméo; elle pourra s'ébattre sur
les blanches merveilles de la chère main de Juliette, et dérober le bonheur
des immortels sur ces lèvres où la pure et virginale modestie entretient une
perpétuelle rougeur, comme si les baisers qu'elles se donnent étaient pour
elles un péché; mais Roméo ne le peut pas, il est banni! Ce que l'insecte
peut librement voler, il faut que je vole pour le fuir; il est libre et je suis
banni57; et tu me diras encore que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas
quelque poison tout préparé, quelque poignard affilé, quelque moyen de
mort soudaine, fût-ce la plus ignoble? Mais banni! me tuer ainsi! banni! O
moine, quand ce mot se prononce en enfer, les hurlements l'accompagnent.
—Comment as-tu le coeur, toi un prêtre, un saint confesseur, toi qui absous
les fautes, toi mon ami déclaré, de me mettre en pièces par ce mot
bannissement?
Note 57: (retour)
They may do this, when I am from this must fly
They are free men, but I am banished.
Le jeu de mots du premier de ces deux vers est entre fly (mouche) et fly (fuir);
celui du second entre free-men (hommes libres) et freaming (bourdonnant), qui
se prononcent à peu près de même, a été impossible à rendre.
FRÈRE LAURENCE.—Amant insensé, écoute seulement une parole.
ROMÉO.—Oh! tu vas me parler encore de bannissement.
FRÈRE LAURENCE.—Je veux te donner une arme pour te défendre de ce
mot: c'est la philosophie, ce doux baume de l'adversité; elle te consolera,
quoique tu sois exilé.
ROMÉO.—Encore l'exil! Que la philosophie aille se faire pendre: à moins
que la philosophie n'ait le pouvoir de créer une Juliette, de déplacer une
reconnaître.
ROMÉO.—C'est un supplice et non une grâce. Le ciel est ici, où vit
Juliette: les chats, les chiens, la moindre petite souris, tout ce qu'il y a de
plus misérable vivra ici dans le ciel, pourra la voir; et Roméo ne le peut
plus! La mouche qui vit de charogne jouira d'une condition plus digne
d'envie, plus honorable, plus relevée que Roméo; elle pourra s'ébattre sur
les blanches merveilles de la chère main de Juliette, et dérober le bonheur
des immortels sur ces lèvres où la pure et virginale modestie entretient une
perpétuelle rougeur, comme si les baisers qu'elles se donnent étaient pour
elles un péché; mais Roméo ne le peut pas, il est banni! Ce que l'insecte
peut librement voler, il faut que je vole pour le fuir; il est libre et je suis
banni57; et tu me diras encore que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas
quelque poison tout préparé, quelque poignard affilé, quelque moyen de
mort soudaine, fût-ce la plus ignoble? Mais banni! me tuer ainsi! banni! O
moine, quand ce mot se prononce en enfer, les hurlements l'accompagnent.
—Comment as-tu le coeur, toi un prêtre, un saint confesseur, toi qui absous
les fautes, toi mon ami déclaré, de me mettre en pièces par ce mot
bannissement?
Note 57: (retour)
They may do this, when I am from this must fly
They are free men, but I am banished.
Le jeu de mots du premier de ces deux vers est entre fly (mouche) et fly (fuir);
celui du second entre free-men (hommes libres) et freaming (bourdonnant), qui
se prononcent à peu près de même, a été impossible à rendre.
FRÈRE LAURENCE.—Amant insensé, écoute seulement une parole.
ROMÉO.—Oh! tu vas me parler encore de bannissement.
FRÈRE LAURENCE.—Je veux te donner une arme pour te défendre de ce
mot: c'est la philosophie, ce doux baume de l'adversité; elle te consolera,
quoique tu sois exilé.
ROMÉO.—Encore l'exil! Que la philosophie aille se faire pendre: à moins
que la philosophie n'ait le pouvoir de créer une Juliette, de déplacer une
Page 90
ville, ou de changer l'arrêt d'un prince, elle n'est bonne à rien, elle n'a nulle
vertu; ne m'en parle plus.
FRÈRE LAURENCE.—Oh! je vois maintenant que les insensés n'ont point
d'oreilles.
ROMÉO.—Comment en auraient-ils, lorsque les hommes sages n'ont pas
d'yeux?
FRÈRE LAURENCE.—Laisse-moi discuter avec toi ta situation.
ROMÉO.—Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais aussi
jeune que moi, amant de Juliette, marié seulement depuis une heure,
meurtrier de Tybalt, éperdu d'amour comme moi, et comme moi banni, alors
tu pourrais parler; alors tu pourrais t'arracher les cheveux et te jeter sur la
terre comme je fais, pour prendre la mesure d'un tombeau qui n'est pas
encore ouvert.
FRÈRE LAURENCE.—Lève-toi, on frappe; bon Roméo, cache-toi.
(On frappe derrière le théâtre.)
ROMÉO.—Me cacher? Non, à moins que la vapeur des gémissements de
mon coeur malade, m'enveloppant comme un brouillard, ne me dérobe aux
yeux qui me cherchent. (On frappe.)
FRÈRE LAURENCE.—Écoute comme ils frappent.—Qui est là?—Roméo,
lève-toi; tu seras pris.—Attendez un instant.—Lève-toi, fuis dans mon
cabinet.—(On frappe.) Dans un moment.—Volonté de Dieu! quelle obstination
est la tienne?—J'y vais, j'y vais.—(On frappe.) Qui frappe si fort? D'où venez-
vous? que demandez-vous?
LA NOURRICE, en dehors.—Laissez-moi entrer, et vous apprendrez mon
message. Je viens de la part de la signora Juliette.
FRÈRE LAURENCE.—En ce cas, soyez la bienvenue.
(Entre la nourrice.)
vertu; ne m'en parle plus.
FRÈRE LAURENCE.—Oh! je vois maintenant que les insensés n'ont point
d'oreilles.
ROMÉO.—Comment en auraient-ils, lorsque les hommes sages n'ont pas
d'yeux?
FRÈRE LAURENCE.—Laisse-moi discuter avec toi ta situation.
ROMÉO.—Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais aussi
jeune que moi, amant de Juliette, marié seulement depuis une heure,
meurtrier de Tybalt, éperdu d'amour comme moi, et comme moi banni, alors
tu pourrais parler; alors tu pourrais t'arracher les cheveux et te jeter sur la
terre comme je fais, pour prendre la mesure d'un tombeau qui n'est pas
encore ouvert.
FRÈRE LAURENCE.—Lève-toi, on frappe; bon Roméo, cache-toi.
(On frappe derrière le théâtre.)
ROMÉO.—Me cacher? Non, à moins que la vapeur des gémissements de
mon coeur malade, m'enveloppant comme un brouillard, ne me dérobe aux
yeux qui me cherchent. (On frappe.)
FRÈRE LAURENCE.—Écoute comme ils frappent.—Qui est là?—Roméo,
lève-toi; tu seras pris.—Attendez un instant.—Lève-toi, fuis dans mon
cabinet.—(On frappe.) Dans un moment.—Volonté de Dieu! quelle obstination
est la tienne?—J'y vais, j'y vais.—(On frappe.) Qui frappe si fort? D'où venez-
vous? que demandez-vous?
LA NOURRICE, en dehors.—Laissez-moi entrer, et vous apprendrez mon
message. Je viens de la part de la signora Juliette.
FRÈRE LAURENCE.—En ce cas, soyez la bienvenue.
(Entre la nourrice.)
Page 91
LA NOURRICE.—O saint frère, oh! dites-moi, saint frère, où est l'époux de
ma maîtresse? où est Roméo?
FRÈRE LAURENCE.—Le voilà étendu sur la terre, ivre de ses propres
larmes.
LA NOURRICE.—Oh! il est dans le même état que ma maîtresse, juste
dans le même état.
FRÈRE LAURENCE.—O funeste sympathie, déplorable situation!
LA NOURRICE.—Voilà comme elle est étendue, pleurant et sanglotant,
sanglotant et pleurant.—Levez-vous, levez-vous, levez-vous, si vous êtes
un homme. Pour l'amour de Juliette, pour l'amour d'elle, levez-vous et
soutenez-vous. Comment pouvez-vous être tombé si bas?
ROMÉO.—O nourrice!
LA NOURRICE.—Ah! seigneur, seigneur!—Eh bien! la mort est la fin de
tous.
ROMÉO.—Parles-tu de Juliette? En quel état est-elle? Ne me regarde-t-elle
pas comme un assassin de profession, depuis que j'ai souillé l'enfance de
notre bonheur d'un sang qui tient de si près au sien? Où est-elle? comment
est-elle? que dit ma secrète épouse du lien qui a scellé nos amours58?
Note 58: (retour)
What say
My conceal'd lady to our cancell'd love?
LA NOURRICE.—Ah! elle ne dit rien, seigneur; mais elle pleure, et puis
elle pleure: tantôt elle tombe sur son lit, tantôt elle se relève en sursaut et
elle appelle Tybalt, et puis elle appelle en criant Roméo; et puis elle
retombe.
ROMÉO.—Comme si ce nom, parti d'une arme meurtrière, la tuait, comme
la main maudite de celui qui le porte a tué son parent.—Dis-moi, frère, dis-
ma maîtresse? où est Roméo?
FRÈRE LAURENCE.—Le voilà étendu sur la terre, ivre de ses propres
larmes.
LA NOURRICE.—Oh! il est dans le même état que ma maîtresse, juste
dans le même état.
FRÈRE LAURENCE.—O funeste sympathie, déplorable situation!
LA NOURRICE.—Voilà comme elle est étendue, pleurant et sanglotant,
sanglotant et pleurant.—Levez-vous, levez-vous, levez-vous, si vous êtes
un homme. Pour l'amour de Juliette, pour l'amour d'elle, levez-vous et
soutenez-vous. Comment pouvez-vous être tombé si bas?
ROMÉO.—O nourrice!
LA NOURRICE.—Ah! seigneur, seigneur!—Eh bien! la mort est la fin de
tous.
ROMÉO.—Parles-tu de Juliette? En quel état est-elle? Ne me regarde-t-elle
pas comme un assassin de profession, depuis que j'ai souillé l'enfance de
notre bonheur d'un sang qui tient de si près au sien? Où est-elle? comment
est-elle? que dit ma secrète épouse du lien qui a scellé nos amours58?
Note 58: (retour)
What say
My conceal'd lady to our cancell'd love?
LA NOURRICE.—Ah! elle ne dit rien, seigneur; mais elle pleure, et puis
elle pleure: tantôt elle tombe sur son lit, tantôt elle se relève en sursaut et
elle appelle Tybalt, et puis elle appelle en criant Roméo; et puis elle
retombe.
ROMÉO.—Comme si ce nom, parti d'une arme meurtrière, la tuait, comme
la main maudite de celui qui le porte a tué son parent.—Dis-moi, frère, dis-
Page 92
moi en quelle vile partie de mon corps habite ce nom; dis-le moi, pour que
j'en ravage l'odieuse demeure.
(Il tire son épée.)
FRÈRE LAURENCE.—Arrête ta main désespérée. Es-tu un homme? Ta
figure crie que tu en es un; mais tes pleurs sont d'une femme, et tes actions
désordonnées indiquent la fureur d'une bête privée de raison. Femme
dépourvue de grâces, homme seulement en apparence, n'es-tu donc sous la
ressemblance de tous les deux qu'un animal difforme? Tu m'as confondu.
Par mon saint ordre, j'avais cru ton âme mieux trempée. Après avoir tué
Tybalt, veux-tu te tuer toi-même, et, par le coup d'une damnable haine
contre toi-même, tuer aussi ton épouse qui ne vit qu'en toi? Pourquoi
t'emporter ainsi contre ta naissance, le ciel et la terre? Ta naissance, le ciel
et la terre se sont réunis pour avoir part à ton existence, et tu veux tout
perdre à la fois! Fi donc! fi donc! tu déshonores ta personne, ton amour, ton
intelligence; toi qui, riche de ces dons précieux, comme l'avare, n'en
emploies aucun à son véritable usage, seul capable de donner du lustre à ta
personne, à ton intelligence, à ton amour. Ta noble figure devient un
simulacre de cire dépouillé de ce qui fait la valeur d'un homme: tes
serments du plus tendre amour ne sont qu'un noir parjure, lorsque tu détruis
cet amour que tu avais fait voeu de chérir: ton intelligence, cet ornement de
ta personne et de ton amour, trompée elle-même dans la règle qu'elle doit
leur prescrire à tous deux, de même que la poudre dans le carnier d'un
soldat maladroit, prend feu par ton impéritie et te met en pièces par les
moyens destinés à ta défense.—Allons, homme, relève-toi, ta Juliette est
vivante, ta Juliette pour l'amour de qui tu étais mort, il n'y a qu'un moment.
Tu es heureux par là, Tybalt voulait te tuer, et c'est toi qui as tué Tybalt; là
encore tu es heureux. La loi, qui te menaçait de la mort, devenue ton amie,
n'a prononcé que l'exil; en cela tu es heureux; un amas de bénédictions est
descendu sur ta tête; le bonheur s'empresse autour de toi dans ses plus doux
atours; et toi, comme une jeune fille obstinée et perverse, tu boudes avec
humeur ta fortune et ton amour. Prends-y garde, prends-y garde; c'est ainsi
qu'on meurt misérable. Allons, va rejoindre ton amante, comme il a été
convenu; monte dans sa chambre; pars et va la consoler. Mais souviens-toi
de la quitter avant que la garde soit placée; car alors tu ne pourrais plus
arriver à Mantoue, où tu dois rester jusqu'à ce que nous puissions trouver
l'occasion d'annoncer votre mariage, de réconcilier vos parents, d'obtenir ta
j'en ravage l'odieuse demeure.
(Il tire son épée.)
FRÈRE LAURENCE.—Arrête ta main désespérée. Es-tu un homme? Ta
figure crie que tu en es un; mais tes pleurs sont d'une femme, et tes actions
désordonnées indiquent la fureur d'une bête privée de raison. Femme
dépourvue de grâces, homme seulement en apparence, n'es-tu donc sous la
ressemblance de tous les deux qu'un animal difforme? Tu m'as confondu.
Par mon saint ordre, j'avais cru ton âme mieux trempée. Après avoir tué
Tybalt, veux-tu te tuer toi-même, et, par le coup d'une damnable haine
contre toi-même, tuer aussi ton épouse qui ne vit qu'en toi? Pourquoi
t'emporter ainsi contre ta naissance, le ciel et la terre? Ta naissance, le ciel
et la terre se sont réunis pour avoir part à ton existence, et tu veux tout
perdre à la fois! Fi donc! fi donc! tu déshonores ta personne, ton amour, ton
intelligence; toi qui, riche de ces dons précieux, comme l'avare, n'en
emploies aucun à son véritable usage, seul capable de donner du lustre à ta
personne, à ton intelligence, à ton amour. Ta noble figure devient un
simulacre de cire dépouillé de ce qui fait la valeur d'un homme: tes
serments du plus tendre amour ne sont qu'un noir parjure, lorsque tu détruis
cet amour que tu avais fait voeu de chérir: ton intelligence, cet ornement de
ta personne et de ton amour, trompée elle-même dans la règle qu'elle doit
leur prescrire à tous deux, de même que la poudre dans le carnier d'un
soldat maladroit, prend feu par ton impéritie et te met en pièces par les
moyens destinés à ta défense.—Allons, homme, relève-toi, ta Juliette est
vivante, ta Juliette pour l'amour de qui tu étais mort, il n'y a qu'un moment.
Tu es heureux par là, Tybalt voulait te tuer, et c'est toi qui as tué Tybalt; là
encore tu es heureux. La loi, qui te menaçait de la mort, devenue ton amie,
n'a prononcé que l'exil; en cela tu es heureux; un amas de bénédictions est
descendu sur ta tête; le bonheur s'empresse autour de toi dans ses plus doux
atours; et toi, comme une jeune fille obstinée et perverse, tu boudes avec
humeur ta fortune et ton amour. Prends-y garde, prends-y garde; c'est ainsi
qu'on meurt misérable. Allons, va rejoindre ton amante, comme il a été
convenu; monte dans sa chambre; pars et va la consoler. Mais souviens-toi
de la quitter avant que la garde soit placée; car alors tu ne pourrais plus
arriver à Mantoue, où tu dois rester jusqu'à ce que nous puissions trouver
l'occasion d'annoncer votre mariage, de réconcilier vos parents, d'obtenir ta
Page 93
grâce du prince, et de te rappeler, cinq cent mille fois plus transporté de
bonheur que tu n'as répandu de lamentations en partant.—Va devant,
nourrice; parle de moi à ta maîtresse; dis-lui de hâter dans toute la maison le
moment de se mettre au lit: le chagrin dont ils sont accablés doit les y
disposer. Roméo va venir.
LA NOURRICE.—O Seigneur mon Dieu, je resterais ici toute la nuit pour
entendre ces bons avis. Oh! ce que c'est que la science!—Mon cher maître,
je vais annoncer à ma maîtresse que vous allez venir.
ROMÉO.—Va, et dis à ma douce amie de se préparer à me gronder.
LA NOURRICE.—Voici, seigneur, un anneau qu'elle m'a chargé de vous
donner. Hâtez-vous, ne perdez pas de temps, car il se fait déjà bien tard.
(Elle sort.)
ROMÉO.—Comme ce don a ranimé mon courage!
FRÈRE LAURENCE.—Partez, bonne nuit. Toute votre destinée dépend de
ceci: ou sortez de la ville avant que la garde soit postée, ou au point du jour
sortez déguisé. Restez à Mantoue; je trouverai votre domestique; de temps
en temps, il vous instruira de tout ce qu'il arrivera de favorable pour vous
ici. Donne-moi ta main; il est tard; adieu, bonne nuit.
ROMÉO.—Si je n'étais appelé par une joie au-dessus de toutes les joies, ce
serait un chagrin de me séparer de toi si brusquement. Adieu!
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
La maison de Capulet.
CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, PARIS.
bonheur que tu n'as répandu de lamentations en partant.—Va devant,
nourrice; parle de moi à ta maîtresse; dis-lui de hâter dans toute la maison le
moment de se mettre au lit: le chagrin dont ils sont accablés doit les y
disposer. Roméo va venir.
LA NOURRICE.—O Seigneur mon Dieu, je resterais ici toute la nuit pour
entendre ces bons avis. Oh! ce que c'est que la science!—Mon cher maître,
je vais annoncer à ma maîtresse que vous allez venir.
ROMÉO.—Va, et dis à ma douce amie de se préparer à me gronder.
LA NOURRICE.—Voici, seigneur, un anneau qu'elle m'a chargé de vous
donner. Hâtez-vous, ne perdez pas de temps, car il se fait déjà bien tard.
(Elle sort.)
ROMÉO.—Comme ce don a ranimé mon courage!
FRÈRE LAURENCE.—Partez, bonne nuit. Toute votre destinée dépend de
ceci: ou sortez de la ville avant que la garde soit postée, ou au point du jour
sortez déguisé. Restez à Mantoue; je trouverai votre domestique; de temps
en temps, il vous instruira de tout ce qu'il arrivera de favorable pour vous
ici. Donne-moi ta main; il est tard; adieu, bonne nuit.
ROMÉO.—Si je n'étais appelé par une joie au-dessus de toutes les joies, ce
serait un chagrin de me séparer de toi si brusquement. Adieu!
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
La maison de Capulet.
CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, PARIS.
Page 94
CAPULET.—Il est arrivé, seigneur, des choses si malheureuses, que nous
n'avons pas eu le temps de disposer notre fille. Voyez-vous, elle aimait
chèrement son cousin Tybalt, et moi je l'aimais bien aussi. Enfin, nous
sommes nés pour mourir.—Il est très-tard, elle ne descendra pas ce soir; et
je vous réponds que, sans votre compagnie, il y a une heure que je serais au
lit.
PARIS.—Ces moments amers ne sont pas des moments d'amour59.—Bonne
nuit, madame; présentez mes hommages à votre fille.
Note 59: (retour)
Those times of woe afford no time to woo.
LA SIGNORA CAPULET.—Je n'y manquerai pas, et demain, dès le matin,
je saurai sa pensée: pour ce soir, son accablement l'a forcée à se retirer.
CAPULET.—Moi, Pâris, je veux témérairement vous répondre de l'amour
de ma fille. Je pense bien qu'à tous égards elle se laissera gouverner par
moi; je dis plus, je n'en doute pas.—Ma femme, allez la trouver avant de
vous mettre au lit, instruisez-la de l'amour de mon fils Pâris, et donnez-lui
ordre, faites-y bien attention, pour mercredi prochain. Mais doucement:
quel jour est-ce aujourd'hui?
PARIS.—Lundi, seigneur.
CAPULET.—Lundi? Ah ah! mercredi est trop tôt: ce sera donc pour jeudi.
Dites-lui que jeudi elle sera mariée à ce noble comte.—Serez-vous prêt?
Cette précipitation est-elle de votre goût? Nous ne ferons pas grand
embarras. Un ami ou deux; car, écoutez donc, le meurtre de Tybalt étant si
récent, on pourrait trouver que pour un parent, nous en faisions bien peu de
cas, si nous donnions de grands divertissements. Ainsi nous inviterons
quelque demi-douzaine d'amis, et voilà tout.... Mais que dites-vous de
jeudi?
PARIS.—Seigneur, je voudrais que jeudi vînt demain.
CAPULET.—Fort bien; allons, retirez-vous.—Ainsi, jeudi.—Vous, ma
femme, voyez Juliette avant de vous mettre au lit; préparez-la au jour de ses
n'avons pas eu le temps de disposer notre fille. Voyez-vous, elle aimait
chèrement son cousin Tybalt, et moi je l'aimais bien aussi. Enfin, nous
sommes nés pour mourir.—Il est très-tard, elle ne descendra pas ce soir; et
je vous réponds que, sans votre compagnie, il y a une heure que je serais au
lit.
PARIS.—Ces moments amers ne sont pas des moments d'amour59.—Bonne
nuit, madame; présentez mes hommages à votre fille.
Note 59: (retour)
Those times of woe afford no time to woo.
LA SIGNORA CAPULET.—Je n'y manquerai pas, et demain, dès le matin,
je saurai sa pensée: pour ce soir, son accablement l'a forcée à se retirer.
CAPULET.—Moi, Pâris, je veux témérairement vous répondre de l'amour
de ma fille. Je pense bien qu'à tous égards elle se laissera gouverner par
moi; je dis plus, je n'en doute pas.—Ma femme, allez la trouver avant de
vous mettre au lit, instruisez-la de l'amour de mon fils Pâris, et donnez-lui
ordre, faites-y bien attention, pour mercredi prochain. Mais doucement:
quel jour est-ce aujourd'hui?
PARIS.—Lundi, seigneur.
CAPULET.—Lundi? Ah ah! mercredi est trop tôt: ce sera donc pour jeudi.
Dites-lui que jeudi elle sera mariée à ce noble comte.—Serez-vous prêt?
Cette précipitation est-elle de votre goût? Nous ne ferons pas grand
embarras. Un ami ou deux; car, écoutez donc, le meurtre de Tybalt étant si
récent, on pourrait trouver que pour un parent, nous en faisions bien peu de
cas, si nous donnions de grands divertissements. Ainsi nous inviterons
quelque demi-douzaine d'amis, et voilà tout.... Mais que dites-vous de
jeudi?
PARIS.—Seigneur, je voudrais que jeudi vînt demain.
CAPULET.—Fort bien; allons, retirez-vous.—Ainsi, jeudi.—Vous, ma
femme, voyez Juliette avant de vous mettre au lit; préparez-la au jour de ses
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noces.—Adieu, seigneur.... Holà! de la lumière dans ma chambre; marchez
devant moi.... Il est si tard que bientôt l'on pourra dire qu'il est de bonne
heure.—Bonne nuit.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
La chambre de Juliette.
Entrent ROMÉO et JULIETTE.
JULIETTE.—Veux-tu donc déjà me quitter? le jour n'est pas encore prêt de
paraître: c'est le rossignol, et non l'alouette, dont la voix a pénétré ton
oreille inquiète; toute la nuit il chante là-bas sur ce grenadier. Crois-moi,
cher amour, c'était le rossignol.
ROMÉO.—C'est l'alouette qui proclame le matin, et non pas le rossignol.
Vois, ma bien-aimée, ces traits d'une lumière jalouse qui traversent les
nuages entr'ouverts à l'orient: tous les flambeaux de la nuit sont consumés;
et au sommet des montagnes couvertes de brouillards s'élève sur la pointe
du pied le joyeux matin. Il me faut partir et vivre, ou rester et mourir.
JULIETTE.—Cette lumière n'est point la lumière du jour, je le sais bien,
moi: c'est quelque météore qu'exhale le soleil pour te servir de flambeau
cette nuit, et t'éclairer dans ta route vers Mantoue. Reste donc, il n'est pas
encore nécessaire que tu t'en ailles.
ROMÉO.—Qu'on me surprenne ici, qu'on me mette à mort, je suis content
si tu le veux ainsi. Je dirai que cette teinte grisâtre n'est pas l'oeil du matin,
mais le pâle reflet du front de Cynthie, et que ce n'est pas l'alouette dont les
accents vont frapper la voûte des cieux, si haut au-dessus de nos têtes. J'ai
bien plus de penchant à rester que de volonté de partir.—Viens, Mort, et
devant moi.... Il est si tard que bientôt l'on pourra dire qu'il est de bonne
heure.—Bonne nuit.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
La chambre de Juliette.
Entrent ROMÉO et JULIETTE.
JULIETTE.—Veux-tu donc déjà me quitter? le jour n'est pas encore prêt de
paraître: c'est le rossignol, et non l'alouette, dont la voix a pénétré ton
oreille inquiète; toute la nuit il chante là-bas sur ce grenadier. Crois-moi,
cher amour, c'était le rossignol.
ROMÉO.—C'est l'alouette qui proclame le matin, et non pas le rossignol.
Vois, ma bien-aimée, ces traits d'une lumière jalouse qui traversent les
nuages entr'ouverts à l'orient: tous les flambeaux de la nuit sont consumés;
et au sommet des montagnes couvertes de brouillards s'élève sur la pointe
du pied le joyeux matin. Il me faut partir et vivre, ou rester et mourir.
JULIETTE.—Cette lumière n'est point la lumière du jour, je le sais bien,
moi: c'est quelque météore qu'exhale le soleil pour te servir de flambeau
cette nuit, et t'éclairer dans ta route vers Mantoue. Reste donc, il n'est pas
encore nécessaire que tu t'en ailles.
ROMÉO.—Qu'on me surprenne ici, qu'on me mette à mort, je suis content
si tu le veux ainsi. Je dirai que cette teinte grisâtre n'est pas l'oeil du matin,
mais le pâle reflet du front de Cynthie, et que ce n'est pas l'alouette dont les
accents vont frapper la voûte des cieux, si haut au-dessus de nos têtes. J'ai
bien plus de penchant à rester que de volonté de partir.—Viens, Mort, et
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sois la bienvenue; Juliette le veut ainsi.—Que dis-tu, mon amour? causons,
ce n'est pas le jour.
JULIETTE.—C'est le jour, c'est le jour: hâte-toi de partir, va-t'en. C'est
l'alouette qui chante si faux, qui roule des sons si péniblement discordants,
et d'une aigreur si désagréable. On prétend que l'alouette sait observer dans
son chant de gracieuses séparations; cela n'est pas vrai, puisqu'elle nous
sépare60. Quelques-uns disent que l'alouette a changé d'yeux avec le
crapaud dégoûtant: oh! que je voudrais qu'ils eussent aussi changé de voix,
puisque cette voix nous arrache des bras l'un de l'autre, et te chassent d'ici
par ces sons qui appellent le jour. Oh! maintenant, va-t'en; le ciel s'éclaircit
de plus en plus.
Note 60: (retour)
Some say the lark makes sweet division,
It is not so for she divideth us.
ROMÉO.—Le ciel s'éclaircit de plus en plus, et de plus en plus notre sort
s'obscurcit.
(Entre la nourrice.)
LA NOURRICE.—Madame!
JULIETTE.—Qu'y a-t-il, nourrice?
LA NOURRICE.—Madame votre mère vient à votre chambre: le jour
paraît; prenez garde; ayez l'oeil au guet.
(Elle sort.)
JULIETTE.—Eh bien! fenêtre, laisse entrer le jour et sortir ma vie.
ROMÉO.—Adieu, adieu! Un baiser, et je vais descendre.
(Roméo descend.)
JULIETTE.—Te voilà donc parti, mon amant, mon maître, mon ami! Il me
faut de tes nouvelles à chaque jour de chacune de mes heures, car dans
ce n'est pas le jour.
JULIETTE.—C'est le jour, c'est le jour: hâte-toi de partir, va-t'en. C'est
l'alouette qui chante si faux, qui roule des sons si péniblement discordants,
et d'une aigreur si désagréable. On prétend que l'alouette sait observer dans
son chant de gracieuses séparations; cela n'est pas vrai, puisqu'elle nous
sépare60. Quelques-uns disent que l'alouette a changé d'yeux avec le
crapaud dégoûtant: oh! que je voudrais qu'ils eussent aussi changé de voix,
puisque cette voix nous arrache des bras l'un de l'autre, et te chassent d'ici
par ces sons qui appellent le jour. Oh! maintenant, va-t'en; le ciel s'éclaircit
de plus en plus.
Note 60: (retour)
Some say the lark makes sweet division,
It is not so for she divideth us.
ROMÉO.—Le ciel s'éclaircit de plus en plus, et de plus en plus notre sort
s'obscurcit.
(Entre la nourrice.)
LA NOURRICE.—Madame!
JULIETTE.—Qu'y a-t-il, nourrice?
LA NOURRICE.—Madame votre mère vient à votre chambre: le jour
paraît; prenez garde; ayez l'oeil au guet.
(Elle sort.)
JULIETTE.—Eh bien! fenêtre, laisse entrer le jour et sortir ma vie.
ROMÉO.—Adieu, adieu! Un baiser, et je vais descendre.
(Roméo descend.)
JULIETTE.—Te voilà donc parti, mon amant, mon maître, mon ami! Il me
faut de tes nouvelles à chaque jour de chacune de mes heures, car dans
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chaque minute il y aura pour moi plus d'un jour. Oh! qu'à ce compte je serai
chargée d'années avant de revoir mon Roméo!
ROMÉO.—Adieu! je ne laisserai échapper aucune occasion de te faire
passer, ô ma bien-aimée! l'expression de mes voeux.
JULIETTE.—Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?
ROMÉO.—Je n'en doute point, et toutes tes peines serviront de sujet aux
entretiens de nos jours à venir.
JULIETTE.—O Dieu! j'ai dans l'âme un funeste présage: il me semble que
je te vois, maintenant que tu es descendu, comme un mort couché au fond
d'un tombeau; ou ma vue se trouble, ou tu me parais pâle.
ROMÉO.—Je vous assure, mon cher amour, que vous paraissez de même à
mes yeux.—Le chagrin dévorant dessèche notre sang. Adieu, adieu!
(Roméo sort.)
JULIETTE.—O Fortune, Fortune! les hommes te nomment inconstante. Si
tu es inconstante, qu'as-tu à faire avec lui, qui est connu pour garder sa foi?
Sois inconstante, ô Fortune! car alors j'espère que tu ne me le garderas pas
longtemps, mais que tu le renverras bientôt.
LA SIGNORA CAPULET, derrière le théâtre.—Hé! ma fille! êtes-vous levée!
JULIETTE.—Qui m'appelle? Est-ce madame ma mère? Quoi! si tard n'est-
elle pas couchée, ou bien est-elle levée si matin? Quelle cause
extraordinaire l'amène ici?
LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! Juliette, comment cela va-t-il
maintenant?
JULIETTE.—Madame, je ne suis pas bien.
LA SIGNORA CAPULET.—Toujours pleurant la mort de ton cousin? Eh
quoi! tes larmes le laveront-elles de la poussière du tombeau? et quand tu y
parviendrais, tu ne pourrais le faire revivre. Finis-en donc: une certaine
chargée d'années avant de revoir mon Roméo!
ROMÉO.—Adieu! je ne laisserai échapper aucune occasion de te faire
passer, ô ma bien-aimée! l'expression de mes voeux.
JULIETTE.—Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?
ROMÉO.—Je n'en doute point, et toutes tes peines serviront de sujet aux
entretiens de nos jours à venir.
JULIETTE.—O Dieu! j'ai dans l'âme un funeste présage: il me semble que
je te vois, maintenant que tu es descendu, comme un mort couché au fond
d'un tombeau; ou ma vue se trouble, ou tu me parais pâle.
ROMÉO.—Je vous assure, mon cher amour, que vous paraissez de même à
mes yeux.—Le chagrin dévorant dessèche notre sang. Adieu, adieu!
(Roméo sort.)
JULIETTE.—O Fortune, Fortune! les hommes te nomment inconstante. Si
tu es inconstante, qu'as-tu à faire avec lui, qui est connu pour garder sa foi?
Sois inconstante, ô Fortune! car alors j'espère que tu ne me le garderas pas
longtemps, mais que tu le renverras bientôt.
LA SIGNORA CAPULET, derrière le théâtre.—Hé! ma fille! êtes-vous levée!
JULIETTE.—Qui m'appelle? Est-ce madame ma mère? Quoi! si tard n'est-
elle pas couchée, ou bien est-elle levée si matin? Quelle cause
extraordinaire l'amène ici?
LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! Juliette, comment cela va-t-il
maintenant?
JULIETTE.—Madame, je ne suis pas bien.
LA SIGNORA CAPULET.—Toujours pleurant la mort de ton cousin? Eh
quoi! tes larmes le laveront-elles de la poussière du tombeau? et quand tu y
parviendrais, tu ne pourrais le faire revivre. Finis-en donc: une certaine
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douleur montre beaucoup d'affection; mais beaucoup de douleur montre
toujours un défaut de jugement.
JULIETTE.—Laissez-moi pleurer encore une perte aussi sensible.
LA SIGNORA CAPULET.—De cette manière, vous sentirez la perte, mais
ne jouirez pas de l'ami que vous pleurez.
JULIETTE.—Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis m'empêcher de le
pleurer toujours.
LA SIGNORA CAPULET.—Je le vois bien, mon enfant, ce qui te fait
pleurer, ce n'est pas tant sa mort que de savoir vivant le misérable qui l'a
tué.
JULIETTE.—Quel misérable, madame?
LA SIGNORA CAPULET.—Le misérable Roméo.
JULIETTE.—Un misérable et lui sont à bien des lieues de distance. Que
Dieu lui pardonne; moi, je lui pardonne de tout mon coeur; et cependant nul
homme n'afflige mon coeur comme lui.
LA SIGNORA CAPULET.—Oui, vous souffrez de voir que ce perfide
meurtrier respire.
JULIETTE.—Oui, madame, de ce qu'il respire hors de la portée de mes
mains. Je voudrais être seule chargée de venger la mort de mon cousin.
LA SIGNORA CAPULET.—Nous en aurons vengeance, sois tranquille: ne
pleure donc plus. J'enverrai à Mantoue, où est maintenant cet apostat de
banni: il y a là quelqu'un qui lui donnera un breuvage si efficace, qu'il ira
bientôt tenir compagnie à Tybalt; et alors j'espère que tu seras satisfaite.
JULIETTE.—En vérité, je ne serai jamais satisfaite de Roméo, que je ne le
voie..... mort.—Mon pauvre coeur est si cruellement affligé pour mon
cousin!—Madame, si vous pouviez seulement trouver un homme pour
porter le poison, je le préparerais, et de manière à ce que Roméo, après
l'avoir reçu, dormît bientôt en paix.—Oh! comme mon coeur abhorre de
toujours un défaut de jugement.
JULIETTE.—Laissez-moi pleurer encore une perte aussi sensible.
LA SIGNORA CAPULET.—De cette manière, vous sentirez la perte, mais
ne jouirez pas de l'ami que vous pleurez.
JULIETTE.—Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis m'empêcher de le
pleurer toujours.
LA SIGNORA CAPULET.—Je le vois bien, mon enfant, ce qui te fait
pleurer, ce n'est pas tant sa mort que de savoir vivant le misérable qui l'a
tué.
JULIETTE.—Quel misérable, madame?
LA SIGNORA CAPULET.—Le misérable Roméo.
JULIETTE.—Un misérable et lui sont à bien des lieues de distance. Que
Dieu lui pardonne; moi, je lui pardonne de tout mon coeur; et cependant nul
homme n'afflige mon coeur comme lui.
LA SIGNORA CAPULET.—Oui, vous souffrez de voir que ce perfide
meurtrier respire.
JULIETTE.—Oui, madame, de ce qu'il respire hors de la portée de mes
mains. Je voudrais être seule chargée de venger la mort de mon cousin.
LA SIGNORA CAPULET.—Nous en aurons vengeance, sois tranquille: ne
pleure donc plus. J'enverrai à Mantoue, où est maintenant cet apostat de
banni: il y a là quelqu'un qui lui donnera un breuvage si efficace, qu'il ira
bientôt tenir compagnie à Tybalt; et alors j'espère que tu seras satisfaite.
JULIETTE.—En vérité, je ne serai jamais satisfaite de Roméo, que je ne le
voie..... mort.—Mon pauvre coeur est si cruellement affligé pour mon
cousin!—Madame, si vous pouviez seulement trouver un homme pour
porter le poison, je le préparerais, et de manière à ce que Roméo, après
l'avoir reçu, dormît bientôt en paix.—Oh! comme mon coeur abhorre de
Page 99
l'entendre nommer..... et de ne pouvoir aller le joindre..... et venger l'amitié
que je portais à mon cousin Tybalt sur la personne de celui qui l'a tué!
LA SIGNORA CAPULET.—Trouve les moyens, et moi je trouverai
l'homme.—Mais je vais, mon enfant, t'apprendre de joyeuses nouvelles.
JULIETTE.—La joie vient à propos dans un temps où nous en avons si
grand besoin. De grâce, madame, quelles sont ces nouvelles?
LA SIGNORA CAPULET.—Oui, oui, tu as un père soigneux, mon enfant,
un père qui, pour te tirer de ton accablement, t'a préparé tout de suite un
heureux jour auquel tu ne t'attends pas, et dont je n'avais pas eu la pensée.
JULIETTE.—Madame, à la bonne heure: quel est ce jour?
LA SIGNORA CAPULET.—Vraiment, ma fille, jeudi prochain, de bon
matin, un brillant, jeune et noble cavalier, le comte Pâris, dans l'église de
Saint-Pierre, aura le bonheur de faire de toi une joyeuse épouse.
JULIETTE.—Ma foi! par l'église de Saint-Pierre, et par saint Pierre lui-
même, il ne fera point de moi une joyeuse épouse. Je suis étonnée de cette
précipitation, et qu'il me faille épouser avant que l'homme qui doit être mon
mari vienne me faire sa cour. Je vous prie, madame, dites à mon seigneur et
père que je ne veux pas me marier encore, et que quand je me marierai, je
jure que j'épouserai Roméo, que vous savez que je hais, plutôt que Pâris.—
Ce sont là des nouvelles, en vérité!
LA SIGNORA CAPULET.—Voilà votre père qui vient: faites-lui cette
réponse vous-même, et voyez comment il la recevra de votre part.
(Entrent Capulet et la nourrice.)
CAPULET.—Lorsque le soleil est couché, l'humidité de l'air se répand en
gouttes de rosée; mais pour le couchant du fils de mon frère, il pleut tout à
fait.—Comment, une gouttière, jeune fille! Quoi, toujours en larmes!
toujours des torrents! Tu fais à la fois de ta petite personne une barque, une
mer, un ouragan; car je vois dans tes yeux, que je peux appeler la mer, un
flux et reflux perpétuel de larmes; ton corps est la barque qui flotte dans ces
ondes salées; les vents sont tes soupirs, qui font avec tes larmes un mutuel
que je portais à mon cousin Tybalt sur la personne de celui qui l'a tué!
LA SIGNORA CAPULET.—Trouve les moyens, et moi je trouverai
l'homme.—Mais je vais, mon enfant, t'apprendre de joyeuses nouvelles.
JULIETTE.—La joie vient à propos dans un temps où nous en avons si
grand besoin. De grâce, madame, quelles sont ces nouvelles?
LA SIGNORA CAPULET.—Oui, oui, tu as un père soigneux, mon enfant,
un père qui, pour te tirer de ton accablement, t'a préparé tout de suite un
heureux jour auquel tu ne t'attends pas, et dont je n'avais pas eu la pensée.
JULIETTE.—Madame, à la bonne heure: quel est ce jour?
LA SIGNORA CAPULET.—Vraiment, ma fille, jeudi prochain, de bon
matin, un brillant, jeune et noble cavalier, le comte Pâris, dans l'église de
Saint-Pierre, aura le bonheur de faire de toi une joyeuse épouse.
JULIETTE.—Ma foi! par l'église de Saint-Pierre, et par saint Pierre lui-
même, il ne fera point de moi une joyeuse épouse. Je suis étonnée de cette
précipitation, et qu'il me faille épouser avant que l'homme qui doit être mon
mari vienne me faire sa cour. Je vous prie, madame, dites à mon seigneur et
père que je ne veux pas me marier encore, et que quand je me marierai, je
jure que j'épouserai Roméo, que vous savez que je hais, plutôt que Pâris.—
Ce sont là des nouvelles, en vérité!
LA SIGNORA CAPULET.—Voilà votre père qui vient: faites-lui cette
réponse vous-même, et voyez comment il la recevra de votre part.
(Entrent Capulet et la nourrice.)
CAPULET.—Lorsque le soleil est couché, l'humidité de l'air se répand en
gouttes de rosée; mais pour le couchant du fils de mon frère, il pleut tout à
fait.—Comment, une gouttière, jeune fille! Quoi, toujours en larmes!
toujours des torrents! Tu fais à la fois de ta petite personne une barque, une
mer, un ouragan; car je vois dans tes yeux, que je peux appeler la mer, un
flux et reflux perpétuel de larmes; ton corps est la barque qui flotte dans ces
ondes salées; les vents sont tes soupirs, qui font avec tes larmes un mutuel
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assaut de violence; en sorte que, s'il ne survient un calme soudain, ils feront
chavirer ton corps battu de la tempête.—Où en sommes-nous, ma femme?
Lui avez-vous annoncé ma résolution?
LA SIGNORA CAPULET.—Oui, seigneur, mais elle ne veut pas; elle vous
remercie. Je voudrais que l'insensée fût mariée à son tombeau.
CAPULET.—Attendez, ma femme, j'en suis, j'en suis. Comment, elle ne
veut pas! Elle ne nous remercie pas, elle n'est pas fière, elle ne se trouve pas
bien heureuse de ce que, tout indigne qu'elle est, nous lui avons ménagé
pour époux un si digne gentilhomme!
JULIETTE.—Non, je n'en suis pas fière, mais j'en suis reconnaissante. Je
ne peux jamais être fière de ce que je déteste; mais je puis être
reconnaissante même de ce que je déteste, lorsque c'est l'affection qui l'a
fait faire.
CAPULET.—Comment, raisonneuse, qu'est-ce que cela veut dire?—
Fière,... et je vous remercie,... et je ne vous remercie pas,... et pourtant je ne
suis pas fière—Eh bien! madame la mignonne, je ne me soucie point d'être
remercié par vos remerciements, ni que vous me fassiez fièrement de la
fierté: mais préparez vos petites jambes à aller jeudi prochain avec Pâris à
l'église de Saint-Pierre; ou je t'y traînerai, moi, sur une claie. Va-t'en,
charogne moisie; va-t'en, malheureuse, face de suif!
LA SIGNORA CAPULET.—Fi! fi! êtes-vous fou?
JULIETTE.—Mon bon père, je vous en conjure à genoux; écoutez-moi
avec patience, seulement un mot.
CAPULET.—Va te faire pendre, petite drôlesse, désobéissante coquine. Je
te le répète: ou rends-toi à l'église jeudi, ou ne me regarde jamais en face.
Pas un mot, pas une réponse, pas une réplique. Les doigts me démangent....
—Eh bien! ma femme, nous nous tenions à peine pour heureux parce que
Dieu ne nous avait donné que cette unique enfant: maintenant je vois que
c'est encore trop d'un, et que nous avons reçu en elle une malédiction.—
Qu'elle s'en aille, la malheureuse!
chavirer ton corps battu de la tempête.—Où en sommes-nous, ma femme?
Lui avez-vous annoncé ma résolution?
LA SIGNORA CAPULET.—Oui, seigneur, mais elle ne veut pas; elle vous
remercie. Je voudrais que l'insensée fût mariée à son tombeau.
CAPULET.—Attendez, ma femme, j'en suis, j'en suis. Comment, elle ne
veut pas! Elle ne nous remercie pas, elle n'est pas fière, elle ne se trouve pas
bien heureuse de ce que, tout indigne qu'elle est, nous lui avons ménagé
pour époux un si digne gentilhomme!
JULIETTE.—Non, je n'en suis pas fière, mais j'en suis reconnaissante. Je
ne peux jamais être fière de ce que je déteste; mais je puis être
reconnaissante même de ce que je déteste, lorsque c'est l'affection qui l'a
fait faire.
CAPULET.—Comment, raisonneuse, qu'est-ce que cela veut dire?—
Fière,... et je vous remercie,... et je ne vous remercie pas,... et pourtant je ne
suis pas fière—Eh bien! madame la mignonne, je ne me soucie point d'être
remercié par vos remerciements, ni que vous me fassiez fièrement de la
fierté: mais préparez vos petites jambes à aller jeudi prochain avec Pâris à
l'église de Saint-Pierre; ou je t'y traînerai, moi, sur une claie. Va-t'en,
charogne moisie; va-t'en, malheureuse, face de suif!
LA SIGNORA CAPULET.—Fi! fi! êtes-vous fou?
JULIETTE.—Mon bon père, je vous en conjure à genoux; écoutez-moi
avec patience, seulement un mot.
CAPULET.—Va te faire pendre, petite drôlesse, désobéissante coquine. Je
te le répète: ou rends-toi à l'église jeudi, ou ne me regarde jamais en face.
Pas un mot, pas une réponse, pas une réplique. Les doigts me démangent....
—Eh bien! ma femme, nous nous tenions à peine pour heureux parce que
Dieu ne nous avait donné que cette unique enfant: maintenant je vois que
c'est encore trop d'un, et que nous avons reçu en elle une malédiction.—
Qu'elle s'en aille, la malheureuse!
Page 101
LA NOURRICE.—Que le Dieu du ciel la bénisse! vous avez tort, seigneur,
de la maltraiter ainsi.
CAPULET.—Et pourquoi, madame la Sagesse? Tenez votre langue, mère
Prudence, allez bavarder avec vos commères.
LA NOURRICE.—Je ne fais pas un crime en parlant.
CAPULET.—Oh! que Dieu nous soit en aide!
LA NOURRICE.—Est-ce qu'on ne peut pas parler?
CAPULET.—Taisez-vous, sotte bougonneuse; allez débiter vos maximes
sur la tasse de votre commère; nous n'en avons que faire ici.
LA SIGNORA CAPULET.—Vous êtes trop vif.
CAPULET.—Paix de Dieu! j'en deviendrai fou: le jour, la nuit, le matin, le
soir, chez moi ou dehors, seul ou en compagnie, dormant ou veillant, j'ai
toujours pensé à la marier! et aujourd'hui, après l'avoir pourvue d'un
gentilhomme de famille princière, ayant de beaux domaines, qui est jeune,
de belles manières, regorgeant, comme on dit, des qualités les plus
avantageuses, fait en tout à plaisir, il faut qu'une malheureuse petite sotte de
pleurnicheuse, une poupée gémissante, vienne, à cette bonne fortune qui lui
arrive, vous répondre: Je ne ne veux pas me marier;... je ne peux aimer;... je
suis trop jeune;... je suis trop jeune, pardonnez-moi....—Mais si vous ne
voulez pas vous marier, je vous pardonnerai: allez paître où vous voudrez;
vous n'habiterez toujours pas avec moi. Faites attention à ce que je vous dis;
songez-y bien; je n'ai pas l'habitude de plaisanter; jeudi est près, mettez la
main sur votre coeur; avisez-y. Si vous êtes ma fille, je vous donnerai à mon
ami. Si tu ne l'es pas, va te faire pendre, mendier, périr de faim, mourir dans
les rues; car, sur mon âme, jamais je ne te reconnaîtrai, jamais rien de ce qui
m'appartient ne te fera du bien. Comptez là-dessus; faites vos réflexions, car
je vous tiendrai parole.
(Il sort.)
JULIETTE.—N'y a-t-il donc plus pour moi un regard de pitié, qui, du haut
des nuages, pénètre les profondeurs de mon chagrin? O ma tendre mère, ne
de la maltraiter ainsi.
CAPULET.—Et pourquoi, madame la Sagesse? Tenez votre langue, mère
Prudence, allez bavarder avec vos commères.
LA NOURRICE.—Je ne fais pas un crime en parlant.
CAPULET.—Oh! que Dieu nous soit en aide!
LA NOURRICE.—Est-ce qu'on ne peut pas parler?
CAPULET.—Taisez-vous, sotte bougonneuse; allez débiter vos maximes
sur la tasse de votre commère; nous n'en avons que faire ici.
LA SIGNORA CAPULET.—Vous êtes trop vif.
CAPULET.—Paix de Dieu! j'en deviendrai fou: le jour, la nuit, le matin, le
soir, chez moi ou dehors, seul ou en compagnie, dormant ou veillant, j'ai
toujours pensé à la marier! et aujourd'hui, après l'avoir pourvue d'un
gentilhomme de famille princière, ayant de beaux domaines, qui est jeune,
de belles manières, regorgeant, comme on dit, des qualités les plus
avantageuses, fait en tout à plaisir, il faut qu'une malheureuse petite sotte de
pleurnicheuse, une poupée gémissante, vienne, à cette bonne fortune qui lui
arrive, vous répondre: Je ne ne veux pas me marier;... je ne peux aimer;... je
suis trop jeune;... je suis trop jeune, pardonnez-moi....—Mais si vous ne
voulez pas vous marier, je vous pardonnerai: allez paître où vous voudrez;
vous n'habiterez toujours pas avec moi. Faites attention à ce que je vous dis;
songez-y bien; je n'ai pas l'habitude de plaisanter; jeudi est près, mettez la
main sur votre coeur; avisez-y. Si vous êtes ma fille, je vous donnerai à mon
ami. Si tu ne l'es pas, va te faire pendre, mendier, périr de faim, mourir dans
les rues; car, sur mon âme, jamais je ne te reconnaîtrai, jamais rien de ce qui
m'appartient ne te fera du bien. Comptez là-dessus; faites vos réflexions, car
je vous tiendrai parole.
(Il sort.)
JULIETTE.—N'y a-t-il donc plus pour moi un regard de pitié, qui, du haut
des nuages, pénètre les profondeurs de mon chagrin? O ma tendre mère, ne
Page 102
me rejetez pas loin de vous; différez ce mariage d'un mois, d'une semaine;
ou si vous ne le voulez pas, faites donc dresser mon lit nuptial dans le
sombre monument où l'on a déposé Tybalt.
LA SIGNORA CAPULET.—Ne me parle pas, car je ne te répondrai pas un
mot. Fais ce que tu voudras, je ne me mêle plus de ce qui te regarde.
(Elle sort.)
JULIETTE.—O Dieu!.... O ma nourrice, comment prévenir ceci? Mon
époux est sur la terre, ma foi est dans le ciel; comment cette foi reviendra-t-
elle sur la terre, à moins que mon époux ne quitte la terre et ne me la
renvoie des cieux? Console-moi, conseille-moi.—Hélas! hélas! comment le
ciel peut-il entourer d'embûches une créature aussi faible que moi!—Que
dis-tu? N'as-tu pas un seul mot de joie, quelque consolation, nourrice?
LA NOURRICE.—Ma foi, je n'en connais qu'une: Roméo est banni, et je
gagerais le monde contre rien qu'il n'osera jamais revenir vous réclamer; ou,
s'il le fait, il faudra que ce soit en cachette. Alors, les choses étant comme
elles sont, je pense que ce que vous avez de mieux à faire c'est d'épouser le
comte. Oh! c'est un aimable cavalier! Roméo n'est qu'un torchon auprès de
lui. Un aigle, ma dame, n'a pas un oeil aussi clair, aussi perçant, aussi beau
que celui de Pâris. Que mal m'advienne si je ne pense pas que vous êtes
heureuse de trouver ce second parti! car il est bien au-dessus du premier: et
d'ailleurs, quand cela ne serait pas, votre premier mari est mort, ou il
vaudrait autant qu'il le fût que de l'avoir vivant sans en profiter.
JULIETTE.—Parles-tu du fond du coeur?
LA NOURRICE.—Du fond de l'âme aussi, ou que je sois maudite dans tous
les deux!
JULIETTE.—Amen.
LA NOURRICE.—Et à quoi?
JULIETTE.—Eh bien! tu m'as merveilleusement consolée. Rentre, et dis à
ma mère qu'ayant fâché mon père, je suis allée à la cellule de frère Laurence
m'en confesser et demander l'absolution.
ou si vous ne le voulez pas, faites donc dresser mon lit nuptial dans le
sombre monument où l'on a déposé Tybalt.
LA SIGNORA CAPULET.—Ne me parle pas, car je ne te répondrai pas un
mot. Fais ce que tu voudras, je ne me mêle plus de ce qui te regarde.
(Elle sort.)
JULIETTE.—O Dieu!.... O ma nourrice, comment prévenir ceci? Mon
époux est sur la terre, ma foi est dans le ciel; comment cette foi reviendra-t-
elle sur la terre, à moins que mon époux ne quitte la terre et ne me la
renvoie des cieux? Console-moi, conseille-moi.—Hélas! hélas! comment le
ciel peut-il entourer d'embûches une créature aussi faible que moi!—Que
dis-tu? N'as-tu pas un seul mot de joie, quelque consolation, nourrice?
LA NOURRICE.—Ma foi, je n'en connais qu'une: Roméo est banni, et je
gagerais le monde contre rien qu'il n'osera jamais revenir vous réclamer; ou,
s'il le fait, il faudra que ce soit en cachette. Alors, les choses étant comme
elles sont, je pense que ce que vous avez de mieux à faire c'est d'épouser le
comte. Oh! c'est un aimable cavalier! Roméo n'est qu'un torchon auprès de
lui. Un aigle, ma dame, n'a pas un oeil aussi clair, aussi perçant, aussi beau
que celui de Pâris. Que mal m'advienne si je ne pense pas que vous êtes
heureuse de trouver ce second parti! car il est bien au-dessus du premier: et
d'ailleurs, quand cela ne serait pas, votre premier mari est mort, ou il
vaudrait autant qu'il le fût que de l'avoir vivant sans en profiter.
JULIETTE.—Parles-tu du fond du coeur?
LA NOURRICE.—Du fond de l'âme aussi, ou que je sois maudite dans tous
les deux!
JULIETTE.—Amen.
LA NOURRICE.—Et à quoi?
JULIETTE.—Eh bien! tu m'as merveilleusement consolée. Rentre, et dis à
ma mère qu'ayant fâché mon père, je suis allée à la cellule de frère Laurence
m'en confesser et demander l'absolution.
Page 103
LA NOURRICE.—Vraiment, je vais le lui aller dire, et vous prenez un parti
très-sage.
(Elle sort.)
JULIETTE.—Vieille réprouvée! démon maudit! je ne sais quel est ton plus
grand péché, ou de souhaiter que je me parjure ainsi, ou de déprécier mon
époux avec cette même langue qui l'avait tant de milliers de fois exalté au-
dessus de toute comparaison. Va, conseillère: mon coeur et toi sommes
désormais séparés. Je vais trouver le frère, savoir quel expédient il aura à
m'offrir; et si tout le reste me manque, moi, j'ai le pouvoir de mourir.
(Elle sort.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
très-sage.
(Elle sort.)
JULIETTE.—Vieille réprouvée! démon maudit! je ne sais quel est ton plus
grand péché, ou de souhaiter que je me parjure ainsi, ou de déprécier mon
époux avec cette même langue qui l'avait tant de milliers de fois exalté au-
dessus de toute comparaison. Va, conseillère: mon coeur et toi sommes
désormais séparés. Je vais trouver le frère, savoir quel expédient il aura à
m'offrir; et si tout le reste me manque, moi, j'ai le pouvoir de mourir.
(Elle sort.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
Page 104
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
La cellule du frère Laurence.
Entrent FRÈRE LAURENCE ET PARIS.
FRÈRE LAURENCE.—Quoi! jeudi, seigneur? le terme est bien court.
PARIS.—Mon père Capulet le veut ainsi, et je n'irai pas refroidir son
empressement par des retards.
FRÈRE LAURENCE.—Vous dites que vous ne connaissez pas les
dispositions de la dame: cette conduite n'est pas régulière; je ne l'approuve
point.
PARIS.—Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, et voilà pourquoi je l'ai
si peu entretenue de mon amour: Vénus n'ose sourire dans une maison de
larmes. Son père voit du danger à laisser le chagrin prendre sur elle tant
d'empire; et, dans sa sagesse, il hâte notre mariage, pour arrêter ce déluge
de pleurs. La société d'un époux pourra éloigner d'elle un souvenir devenu
trop puissant dans la solitude. Vous concevez maintenant le motif de cette
précipitation.
FRÈRE LAURENCE, à part—Je voudrais ignorer le motif qui devrait la
ralentir.—Tenez, seigneur, voici la dame qui vient à ma cellule.
(Entre Juliette.)
PARIS.—Quelle heureuse rencontre, ma souveraine, ma femme!
SCÈNE I
La cellule du frère Laurence.
Entrent FRÈRE LAURENCE ET PARIS.
FRÈRE LAURENCE.—Quoi! jeudi, seigneur? le terme est bien court.
PARIS.—Mon père Capulet le veut ainsi, et je n'irai pas refroidir son
empressement par des retards.
FRÈRE LAURENCE.—Vous dites que vous ne connaissez pas les
dispositions de la dame: cette conduite n'est pas régulière; je ne l'approuve
point.
PARIS.—Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, et voilà pourquoi je l'ai
si peu entretenue de mon amour: Vénus n'ose sourire dans une maison de
larmes. Son père voit du danger à laisser le chagrin prendre sur elle tant
d'empire; et, dans sa sagesse, il hâte notre mariage, pour arrêter ce déluge
de pleurs. La société d'un époux pourra éloigner d'elle un souvenir devenu
trop puissant dans la solitude. Vous concevez maintenant le motif de cette
précipitation.
FRÈRE LAURENCE, à part—Je voudrais ignorer le motif qui devrait la
ralentir.—Tenez, seigneur, voici la dame qui vient à ma cellule.
(Entre Juliette.)
PARIS.—Quelle heureuse rencontre, ma souveraine, ma femme!
Page 105
JULIETTE.—Tout cela sera peut-être, seigneur, quand je pourrai être votre
femme.
PARIS.—Cela peut être et doit être, mon amour, jeudi prochain.
JULIETTE.—Ce qui doit être sera.
FRÈRE LAURENCE.—Ceci est une sentence certaine.
PARIS.—Venez-vous vous confesser à ce père?
JULIETTE.—Si je vous répondais, ce serait me confesser à vous.
PARIS.—N'allez pas lui nier que vous m'aimerez.
JULIETTE.—Je vous confesserai à vous que je l'aime.
PARIS.—Et vous lui confesserez aussi, j'en suis sûr, que vous m'aimez.
JULIETTE.—Si je le fais, cela aura plus de prix quand vous aurez le dos
tourné qu'en votre présence.
PARIS.—Chère âme, ton visage est bien terni de larmes.
JULIETTE.—Elles n'ont pas remporté là une grande victoire; il n'était déjà
pas trop beau avant qu'elles l'eussent gâté.
PARIS.—Tu lui fais, par cette réponse, plus de tort que par tes pleurs.
JULIETTE.—Je ne le calomnie point, seigneur: c'est une vérité; et ce que je
dis là, je me le suis dit en face.
PARIS.—Ton visage est à moi, et tu l'as calomnié.
JULIETTE.—Cela peut être, car il ne m'appartient pas.—Saint père, êtes-
vous de loisir à présent, ou reviendrai-je vous trouver à la messe du soir?
FRÈRE LAURENCE.—J'ai tout loisir, ma triste fille.—Seigneur, je dois
vous prier de nous laisser seuls.
femme.
PARIS.—Cela peut être et doit être, mon amour, jeudi prochain.
JULIETTE.—Ce qui doit être sera.
FRÈRE LAURENCE.—Ceci est une sentence certaine.
PARIS.—Venez-vous vous confesser à ce père?
JULIETTE.—Si je vous répondais, ce serait me confesser à vous.
PARIS.—N'allez pas lui nier que vous m'aimerez.
JULIETTE.—Je vous confesserai à vous que je l'aime.
PARIS.—Et vous lui confesserez aussi, j'en suis sûr, que vous m'aimez.
JULIETTE.—Si je le fais, cela aura plus de prix quand vous aurez le dos
tourné qu'en votre présence.
PARIS.—Chère âme, ton visage est bien terni de larmes.
JULIETTE.—Elles n'ont pas remporté là une grande victoire; il n'était déjà
pas trop beau avant qu'elles l'eussent gâté.
PARIS.—Tu lui fais, par cette réponse, plus de tort que par tes pleurs.
JULIETTE.—Je ne le calomnie point, seigneur: c'est une vérité; et ce que je
dis là, je me le suis dit en face.
PARIS.—Ton visage est à moi, et tu l'as calomnié.
JULIETTE.—Cela peut être, car il ne m'appartient pas.—Saint père, êtes-
vous de loisir à présent, ou reviendrai-je vous trouver à la messe du soir?
FRÈRE LAURENCE.—J'ai tout loisir, ma triste fille.—Seigneur, je dois
vous prier de nous laisser seuls.
Page 106
PARIS.—Dieu me préserve de troubler la dévotion! Juliette, je vous
réveillerai jeudi de grand matin: jusqu'à ce jour, adieu, et recevez ce saint
baiser.
(Il sort.)
JULIETTE.—Oh! ferme la porte, et ensuite viens pleurer avec moi: je suis
sans espoir, sans ressource, sans secours.
FRÈRE LAURENCE.—Ah! Juliette, je connais déjà tes chagrins: et ma tête
n'est pas assez forte pour les supporter. J'apprends que tu dois, sans que rien
puisse le retarder, être mariée à ce comte jeudi prochain.
JULIETTE.—Frère, ne me dis point que tu le sais sans me dire en même
temps comment je puis l'empêcher. Si dans ta sagesse tu n'as pas les moyens
de me secourir, dis-moi seulement que tu approuves ma résolution, et de ce
poignard je vais moi-même me secourir sur-le-champ. Dieu a uni mon
coeur à celui de Roméo; tu as joint nos mains; et avant que cette main, qui a
scellé par toi mon union avec Roméo, devienne le sceau d'un autre titre,
avant que mon coeur fidèle, par une déloyale trahison, se déclare pour un
autre, ceci les fera périr tous deux. Ainsi, cherche dans l'expérience de ta
longue vie un conseil à me donner pour le moment, ou bien, vois, ce
poignard sanglant deviendra médiateur entre moi et l'extrémité où je suis; il
décidera en arbitre de ce que tes lumières et tes années réunies n'auront pu
conduire à une issue digne du véritable honneur. Ne sois pas si lent à me
répondre: il me tarde de mourir si ta réponse ne me parle pas de moyens de
salut.
FRÈRE LAURENCE.—Arrête, ma fille, j'entrevois une sorte d'espérance,
qui demande une exécution aussi désespérée qu'est désespéré le cas que
nous voulons prévenir.—Si, plutôt que d'épouser le comte Pâris, tu as la
force de vouloir te tuer toi-même, il est vraisemblable que toi, qui
recherches la mort pour éviter cette ignominie, tu entreprendras bien pour y
échapper une chose qui ressemble à la mort. Si tu as ce courage, je te
donnerai un moyen.
JULIETTE.—Oh! plutôt que d'épouser Pâris, commande-moi de me
précipiter du haut des remparts de cette tour, ou d'aller par les chemins
réveillerai jeudi de grand matin: jusqu'à ce jour, adieu, et recevez ce saint
baiser.
(Il sort.)
JULIETTE.—Oh! ferme la porte, et ensuite viens pleurer avec moi: je suis
sans espoir, sans ressource, sans secours.
FRÈRE LAURENCE.—Ah! Juliette, je connais déjà tes chagrins: et ma tête
n'est pas assez forte pour les supporter. J'apprends que tu dois, sans que rien
puisse le retarder, être mariée à ce comte jeudi prochain.
JULIETTE.—Frère, ne me dis point que tu le sais sans me dire en même
temps comment je puis l'empêcher. Si dans ta sagesse tu n'as pas les moyens
de me secourir, dis-moi seulement que tu approuves ma résolution, et de ce
poignard je vais moi-même me secourir sur-le-champ. Dieu a uni mon
coeur à celui de Roméo; tu as joint nos mains; et avant que cette main, qui a
scellé par toi mon union avec Roméo, devienne le sceau d'un autre titre,
avant que mon coeur fidèle, par une déloyale trahison, se déclare pour un
autre, ceci les fera périr tous deux. Ainsi, cherche dans l'expérience de ta
longue vie un conseil à me donner pour le moment, ou bien, vois, ce
poignard sanglant deviendra médiateur entre moi et l'extrémité où je suis; il
décidera en arbitre de ce que tes lumières et tes années réunies n'auront pu
conduire à une issue digne du véritable honneur. Ne sois pas si lent à me
répondre: il me tarde de mourir si ta réponse ne me parle pas de moyens de
salut.
FRÈRE LAURENCE.—Arrête, ma fille, j'entrevois une sorte d'espérance,
qui demande une exécution aussi désespérée qu'est désespéré le cas que
nous voulons prévenir.—Si, plutôt que d'épouser le comte Pâris, tu as la
force de vouloir te tuer toi-même, il est vraisemblable que toi, qui
recherches la mort pour éviter cette ignominie, tu entreprendras bien pour y
échapper une chose qui ressemble à la mort. Si tu as ce courage, je te
donnerai un moyen.
JULIETTE.—Oh! plutôt que d'épouser Pâris, commande-moi de me
précipiter du haut des remparts de cette tour, ou d'aller par les chemins
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fréquentés par les voleurs; ordonne-moi de me glisser au milieu des
serpents; enchaîne-moi avec des ours rugissants; ou enferme-moi la nuit
dans un cimetière, entièrement couvert d'os de morts s'entre-choquant, de
jambes encore infectes, de crânes jaunis et informes; ou commande-moi
d'entrer dans un tombeau nouvellement creusé, et de me cacher avec un
mort dans son linceul, choses qui me faisaient trembler, seulement à en
entendre parler; j'obéirai sans crainte ou hésitation, pour demeurer l'épouse
sans tache de mon cher bien-aimé.
FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! retourne chez toi, montre un air joyeux,
consens à épouser Pâris. C'est demain mercredi: demain au soir fais en sorte
de coucher seule; que ta nourrice ne couche point dans ta chambre. Prends
cette fiole, et quand tu seras dans ton lit, avale cette liqueur distillée:
soudain coulera dans toutes tes veines une froide et assoupissante humeur;
les artères, interrompant leur mouvement naturel, cesseront de battre; nulle
chaleur, nul souffle n'attestera que tu vis encore; les roses de tes lèvres et de
tes joues se faneront et deviendront pâles comme la cendre; les rideaux de
tes yeux s'abaisseront comme à l'instant où la mort les ferme à la lumière de
la vie; chaque partie de ton corps, privée de la souplesse qui te permet d'en
disposer, paraîtra roide, inflexible et froide, comme dans la mort. Tu
demeureras quarante-deux heures sous cette apparence empruntée d'une
mort glacée, après quoi tu te réveilleras comme d'un sommeil agréable. Le
lendemain, ton nouvel époux viendra dès le matin pour te faire sortir de ton
lit; tu seras morte. Alors, suivant l'usage de notre pays, parée dans ton
cercueil de tes plus beaux atours, et le visage découvert, tu seras portée dans
cet antique tombeau où reposent tous les descendants des Capulet.
Cependant, avant que tu sois réveillée, Roméo, instruit par mes lettres de
notre entreprise, viendra ici; lui et moi nous épierons le moment de ton
réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera d'ici à Mantoue. Voilà
l'expédient qui te préservera de l'ignominie dont tu es menacée, si aucun
caprice d'inconstance, aucune crainte de femme ne vient dans l'exécution
abattre ton courage.
JULIETTE.—Donne, oh! donne-moi! Ne me parle pas de crainte.
FRÈRE LAURENCE.—Tiens, et va-t'en: sois forte et prospère dans cette
résolution! J'enverrai en hâte à Mantoue un moine porter mes lettres à ton
serpents; enchaîne-moi avec des ours rugissants; ou enferme-moi la nuit
dans un cimetière, entièrement couvert d'os de morts s'entre-choquant, de
jambes encore infectes, de crânes jaunis et informes; ou commande-moi
d'entrer dans un tombeau nouvellement creusé, et de me cacher avec un
mort dans son linceul, choses qui me faisaient trembler, seulement à en
entendre parler; j'obéirai sans crainte ou hésitation, pour demeurer l'épouse
sans tache de mon cher bien-aimé.
FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! retourne chez toi, montre un air joyeux,
consens à épouser Pâris. C'est demain mercredi: demain au soir fais en sorte
de coucher seule; que ta nourrice ne couche point dans ta chambre. Prends
cette fiole, et quand tu seras dans ton lit, avale cette liqueur distillée:
soudain coulera dans toutes tes veines une froide et assoupissante humeur;
les artères, interrompant leur mouvement naturel, cesseront de battre; nulle
chaleur, nul souffle n'attestera que tu vis encore; les roses de tes lèvres et de
tes joues se faneront et deviendront pâles comme la cendre; les rideaux de
tes yeux s'abaisseront comme à l'instant où la mort les ferme à la lumière de
la vie; chaque partie de ton corps, privée de la souplesse qui te permet d'en
disposer, paraîtra roide, inflexible et froide, comme dans la mort. Tu
demeureras quarante-deux heures sous cette apparence empruntée d'une
mort glacée, après quoi tu te réveilleras comme d'un sommeil agréable. Le
lendemain, ton nouvel époux viendra dès le matin pour te faire sortir de ton
lit; tu seras morte. Alors, suivant l'usage de notre pays, parée dans ton
cercueil de tes plus beaux atours, et le visage découvert, tu seras portée dans
cet antique tombeau où reposent tous les descendants des Capulet.
Cependant, avant que tu sois réveillée, Roméo, instruit par mes lettres de
notre entreprise, viendra ici; lui et moi nous épierons le moment de ton
réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera d'ici à Mantoue. Voilà
l'expédient qui te préservera de l'ignominie dont tu es menacée, si aucun
caprice d'inconstance, aucune crainte de femme ne vient dans l'exécution
abattre ton courage.
JULIETTE.—Donne, oh! donne-moi! Ne me parle pas de crainte.
FRÈRE LAURENCE.—Tiens, et va-t'en: sois forte et prospère dans cette
résolution! J'enverrai en hâte à Mantoue un moine porter mes lettres à ton
Page 108
époux.
JULIETTE.—Amour, donne-moi la force, et la force me sauvera. Adieu,
mon bon père.
(Ils se quittent.)
SCÈNE II
Un appartement de la maison de Capulet.
Entrent CAPULET, LA SIGNORA CAPULET,
LA NOURRICE et des DOMESTIQUES.
CAPULET.—Invite toutes les personnes dont le nom est écrit là-dessus. (Le
domestique sort.)—Toi, drôle, va m'arrêter vingt habiles cuisiniers.
SECOND DOMESTIQUE.—Vous n'en aurez pas un mauvais, seigneur, car
je verrai s'ils se lèchent les doigts.
CAPULET.—Et qu'est-ce que tu verras par-là?
SECOND DOMESTIQUE.—Vraiment, seigneur, c'est un mauvais cuisinier
que celui qui ne se lèche pas les doigts. Ainsi, celui qui ne se lèche pas les
doigts ne viendra pas avec moi.
CAPULET.—Va vite. (Le domestiqua sort.) Nous serons bien mal préparés pour
cette noce.—Est-ce que ma fille est allé trouver le frère Laurence?
LA NOURRICE.—Oui, vraiment.
CAPULET.—Bon, il lui fera peut-être un peu de bien. C'est une insolente
petite coquine bien entêtée.
(Entre Juliette.)
JULIETTE.—Amour, donne-moi la force, et la force me sauvera. Adieu,
mon bon père.
(Ils se quittent.)
SCÈNE II
Un appartement de la maison de Capulet.
Entrent CAPULET, LA SIGNORA CAPULET,
LA NOURRICE et des DOMESTIQUES.
CAPULET.—Invite toutes les personnes dont le nom est écrit là-dessus. (Le
domestique sort.)—Toi, drôle, va m'arrêter vingt habiles cuisiniers.
SECOND DOMESTIQUE.—Vous n'en aurez pas un mauvais, seigneur, car
je verrai s'ils se lèchent les doigts.
CAPULET.—Et qu'est-ce que tu verras par-là?
SECOND DOMESTIQUE.—Vraiment, seigneur, c'est un mauvais cuisinier
que celui qui ne se lèche pas les doigts. Ainsi, celui qui ne se lèche pas les
doigts ne viendra pas avec moi.
CAPULET.—Va vite. (Le domestiqua sort.) Nous serons bien mal préparés pour
cette noce.—Est-ce que ma fille est allé trouver le frère Laurence?
LA NOURRICE.—Oui, vraiment.
CAPULET.—Bon, il lui fera peut-être un peu de bien. C'est une insolente
petite coquine bien entêtée.
(Entre Juliette.)
Page 109
LA NOURRICE.—Tenez, voyez comme elle revient de confesse avec un
visage riant.
CAPULET.—Eh bien! obstinée, où avez-vous été courir?
JULIETTE.—Où j'ai appris à me repentir du péché d'une désobéissante
résistance à vous et à vos ordres. Le saint frère Laurence m'a enjoint de
tomber ici à vos genoux, et de vous demander pardon. Pardon, je vous en
conjure; désormais je me laisserai toujours gouverner par vous.
CAPULET.—Envoyez chercher le comte: allez et qu'on l'instruise de ceci.
Je veux que ce noeud soit formé dès demain matin.
JULIETTE.—J'ai rencontré le jeune comte à la cellule du frère Laurence, et
je lui ai accordé ce qui se peut accorder des droits de l'amour sans passer les
bornes de la pudeur.
CAPULET.—Allons, j'en suis bien aise, tout va bien, relevez-vous; les
choses vont comme elles doivent aller.—Il faut que je voie le comte; oui
vraiment, allez, je vous dis, et amenez-le ici. En vérité, devant Dieu, toute
notre ville a de grandes obligations à ce respectable religieux.
JULIETTE.—Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet?
Vous m'aiderez à assortir la parure que vous croirez convenable pour
m'habiller demain.
LA SIGNORA CAPULET.—Non, pas avant jeudi. Nous avons le temps.
CAPULET.—Allez, nourrice, allez avec elle; nous irons à l'église demain.
(Juliette et la nourrice sortent.)
LA SIGNORA CAPULET.—Nous serons bien à court pour nos préparatifs:
il est déjà presque nuit.
CAPULET.—Bon, bon; je me donnerai du mouvement et tout ira bien, je te
le garantis, ma femme. Va rejoindre Juliette, aide-la à se parer; je ne me
coucherai point cette nuit. Laisse-moi tranquille: pour cette fois, c'est moi
qui ferai la ménagère.—Holà! mon chapeau.—Ils sont tous sortis. Allons, je
visage riant.
CAPULET.—Eh bien! obstinée, où avez-vous été courir?
JULIETTE.—Où j'ai appris à me repentir du péché d'une désobéissante
résistance à vous et à vos ordres. Le saint frère Laurence m'a enjoint de
tomber ici à vos genoux, et de vous demander pardon. Pardon, je vous en
conjure; désormais je me laisserai toujours gouverner par vous.
CAPULET.—Envoyez chercher le comte: allez et qu'on l'instruise de ceci.
Je veux que ce noeud soit formé dès demain matin.
JULIETTE.—J'ai rencontré le jeune comte à la cellule du frère Laurence, et
je lui ai accordé ce qui se peut accorder des droits de l'amour sans passer les
bornes de la pudeur.
CAPULET.—Allons, j'en suis bien aise, tout va bien, relevez-vous; les
choses vont comme elles doivent aller.—Il faut que je voie le comte; oui
vraiment, allez, je vous dis, et amenez-le ici. En vérité, devant Dieu, toute
notre ville a de grandes obligations à ce respectable religieux.
JULIETTE.—Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet?
Vous m'aiderez à assortir la parure que vous croirez convenable pour
m'habiller demain.
LA SIGNORA CAPULET.—Non, pas avant jeudi. Nous avons le temps.
CAPULET.—Allez, nourrice, allez avec elle; nous irons à l'église demain.
(Juliette et la nourrice sortent.)
LA SIGNORA CAPULET.—Nous serons bien à court pour nos préparatifs:
il est déjà presque nuit.
CAPULET.—Bon, bon; je me donnerai du mouvement et tout ira bien, je te
le garantis, ma femme. Va rejoindre Juliette, aide-la à se parer; je ne me
coucherai point cette nuit. Laisse-moi tranquille: pour cette fois, c'est moi
qui ferai la ménagère.—Holà! mon chapeau.—Ils sont tous sortis. Allons, je
Page 110
vais aller moi-même chez le comte Pâris, et le disposer à la cérémonie de
demain.—Mon coeur est merveilleusement léger depuis que cette fille
entêtée est rentrée dans son devoir.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
La chambre de Juliette.
Entrent JULIETTE ET LA NOURRICE.
JULIETTE.—Oui, cet ajustement est celui qui conviendra le mieux; mais,
bonne nourrice, je t'en prie, laisse-moi seule cette nuit: j'ai besoin de bien
des oraisons pour obtenir du ciel un regard propice dans l'état où je suis, qui
est plein, comme tu sais, d'irrégularités et de péché.
(Entre la signora Capulet.)
LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! êtes-vous bien occupée? Avez-vous
besoin que je vous aide?
JULIETTE.—Non, madame; nous avons fait un choix de tout ce qui est
nécessaire pour paraître convenablement à la cérémonie de demain. Si c'est
votre bon plaisir, permettez qu'on me laisse seule maintenant, et que ma
nourrice veille cette nuit avec vous; car, j'en suis sûre, vous devez avoir des
affaires par-dessus les yeux pour une chose qui se fait si précipitamment.
LA SIGNORA CAPULET.—Bonne nuit, va te mettre au lit et te reposer, tu
en as besoin.
(La signora Capulet et la nourrice sortent.)
JULIETTE.—Adieu.—Dieu sait quand nous nous reverrons. (Elle ferme la
porte.) Je sens courir dans mes veines un frisson de peur, qui glace presque
demain.—Mon coeur est merveilleusement léger depuis que cette fille
entêtée est rentrée dans son devoir.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
La chambre de Juliette.
Entrent JULIETTE ET LA NOURRICE.
JULIETTE.—Oui, cet ajustement est celui qui conviendra le mieux; mais,
bonne nourrice, je t'en prie, laisse-moi seule cette nuit: j'ai besoin de bien
des oraisons pour obtenir du ciel un regard propice dans l'état où je suis, qui
est plein, comme tu sais, d'irrégularités et de péché.
(Entre la signora Capulet.)
LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! êtes-vous bien occupée? Avez-vous
besoin que je vous aide?
JULIETTE.—Non, madame; nous avons fait un choix de tout ce qui est
nécessaire pour paraître convenablement à la cérémonie de demain. Si c'est
votre bon plaisir, permettez qu'on me laisse seule maintenant, et que ma
nourrice veille cette nuit avec vous; car, j'en suis sûre, vous devez avoir des
affaires par-dessus les yeux pour une chose qui se fait si précipitamment.
LA SIGNORA CAPULET.—Bonne nuit, va te mettre au lit et te reposer, tu
en as besoin.
(La signora Capulet et la nourrice sortent.)
JULIETTE.—Adieu.—Dieu sait quand nous nous reverrons. (Elle ferme la
porte.) Je sens courir dans mes veines un frisson de peur, qui glace presque
Page 111
en moi la chaleur de la vie. Il faut que je les rappelle pour me rassurer.—
Nourrice! Ah! que ferait-elle ici? il faut que je joue seule ma scène funèbre.
—Viens, fiole.—Mais si ce breuvage n'opérait aucun effet, serais-je donc
mariée de force au comte? Non, non, ceci me préservera. Repose ici. (Elle
place un poignard à côté d'elle.)—Mais si c'était un poison que le frère m'eût
adroitement fourni pour me faire mourir, dans la crainte de se voir
déshonoré par ce mariage, lui qui m'a mariée avec Roméo... Je crains qu'il
n'en soit ainsi, et cependant quand j'y songe, cela ne doit pas être, car il a
toujours été reconnu pour un saint homme. Je ne veux pas entretenir une si
mauvaise pensée.—Mais quoi! si, après que je serai déposée dans le
tombeau, j'allais me réveiller avant le moment où Roméo doit venir me
délivrer... C'est là une chose bien effrayante. Ne serais-je pas alors
suffoquée sous cette voûte dont la sombre entrée ne reçoit aucun air
salutaire, et étouffée avant que mon Roméo arrivât? ou, si je suis vivante,
n'est-il pas vraisemblable que l'horrible idée de la mort et de la nuit jointe à
la terreur du lieu, sous cette voûte, antique réceptacle où depuis tant de
siècles sont entassés les ossements de mes ancêtres qu'on y a tous ensevelis;
où Tybalt, tout sanglant et encore tout frais enterré, est là à se corrompre
dans son linceul; où l'on dit que les spectres nocturnes viennent s'assembler
à certaines heures de la nuit?... Hélas! hélas! n'est-il pas probable que, trop
tôt éveillée, au milieu de ces odeurs infectes, de ces cris semblables à ceux
de la mandragore61 qu'on arrache de la terre, et qui font, dit-on, perdre la
raison à ceux qui les entendent... Oh! si je m'éveille, ne pourra-t-il pas
arriver que ma tête s'égare, assiégée de ces hideuses terreurs? Ne puis-je pas
dans ma folie aller me jouer avec les restes de mes aïeux, et arracher de son
linceul Tybalt tout défiguré; ou, dans cette frénésie, me servir, comme d'un
bâton, de quelque os d'un de mes grands-pères pour briser ma cervelle
désespérée?—Oh! regardez! Il me semble voir l'ombre de mon cousin
chercher Roméo, qui a enfoncé dans son corps la pointe d'une épée....
Arrête, Tybalt, arrête!—Roméo, je viens. Je bois ceci à ta santé.
(Elle se jette sur le lit.)
Note 61: (retour)
On attribuait à la mandragore, entre autres propriétés singulières, celle de
pousser, lorsqu'on l'arrachait, des cris qui faisaient perdre la raison à ceux qui les
entendaient. On prétendait qu'elle croissait sur la fosse des hommes mis à mort
pour quelque crime, et qu'elle était le produit de la corruption de leur corps; aussi
la regardait-on comme douée de vie.
Nourrice! Ah! que ferait-elle ici? il faut que je joue seule ma scène funèbre.
—Viens, fiole.—Mais si ce breuvage n'opérait aucun effet, serais-je donc
mariée de force au comte? Non, non, ceci me préservera. Repose ici. (Elle
place un poignard à côté d'elle.)—Mais si c'était un poison que le frère m'eût
adroitement fourni pour me faire mourir, dans la crainte de se voir
déshonoré par ce mariage, lui qui m'a mariée avec Roméo... Je crains qu'il
n'en soit ainsi, et cependant quand j'y songe, cela ne doit pas être, car il a
toujours été reconnu pour un saint homme. Je ne veux pas entretenir une si
mauvaise pensée.—Mais quoi! si, après que je serai déposée dans le
tombeau, j'allais me réveiller avant le moment où Roméo doit venir me
délivrer... C'est là une chose bien effrayante. Ne serais-je pas alors
suffoquée sous cette voûte dont la sombre entrée ne reçoit aucun air
salutaire, et étouffée avant que mon Roméo arrivât? ou, si je suis vivante,
n'est-il pas vraisemblable que l'horrible idée de la mort et de la nuit jointe à
la terreur du lieu, sous cette voûte, antique réceptacle où depuis tant de
siècles sont entassés les ossements de mes ancêtres qu'on y a tous ensevelis;
où Tybalt, tout sanglant et encore tout frais enterré, est là à se corrompre
dans son linceul; où l'on dit que les spectres nocturnes viennent s'assembler
à certaines heures de la nuit?... Hélas! hélas! n'est-il pas probable que, trop
tôt éveillée, au milieu de ces odeurs infectes, de ces cris semblables à ceux
de la mandragore61 qu'on arrache de la terre, et qui font, dit-on, perdre la
raison à ceux qui les entendent... Oh! si je m'éveille, ne pourra-t-il pas
arriver que ma tête s'égare, assiégée de ces hideuses terreurs? Ne puis-je pas
dans ma folie aller me jouer avec les restes de mes aïeux, et arracher de son
linceul Tybalt tout défiguré; ou, dans cette frénésie, me servir, comme d'un
bâton, de quelque os d'un de mes grands-pères pour briser ma cervelle
désespérée?—Oh! regardez! Il me semble voir l'ombre de mon cousin
chercher Roméo, qui a enfoncé dans son corps la pointe d'une épée....
Arrête, Tybalt, arrête!—Roméo, je viens. Je bois ceci à ta santé.
(Elle se jette sur le lit.)
Note 61: (retour)
On attribuait à la mandragore, entre autres propriétés singulières, celle de
pousser, lorsqu'on l'arrachait, des cris qui faisaient perdre la raison à ceux qui les
entendaient. On prétendait qu'elle croissait sur la fosse des hommes mis à mort
pour quelque crime, et qu'elle était le produit de la corruption de leur corps; aussi
la regardait-on comme douée de vie.
Page 112
SCÈNE IV
Une salle dans la maison de Capulet.
Entrent LA SIGNORA CAPULET et LA NOURRICE.
LA SIGNORA CAPULET.—Nourrice, prenez ces clefs et allez chercher
encore des épices.
LA NOURRICE.—Ils demandent des dattes et des coings à l'office.
(Entre Capulet.)
CAPULET.—Allons, levez-vous, levez-vous, levez-vous; le coq a chanté
pour la seconde fois; la cloche du couvre-feu a sonné; il est trois heures.—
Ayez l'oeil au four, bonne Angélique; qu'on n'épargne rien.
LA NOURRICE.—Et vous, allez, tracassier, allez, allez vous mettre au lit;
en vérité, vous serez malade demain pour avoir passé la nuit.
CAPULET.—Non, pas du tout. Bon, j'ai bien veillé d'autres nuits pour
moins que cela, et je n'en ai jamais été incommodé.
LA SIGNORA CAPULET.—Oui, vous avez été, de votre temps, un coureur
d'aventures62; mais je veillerai à ce que vous ne fassiez plus de ces sortes de
veillées.
Note 62: (retour)
A mouse hunt (un chasseur de souris).
CAPULET.—Jalouse! jalouse! (Entrent des domestiques avec des broches, du bois, des
corbeilles.) Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon ami?
Une salle dans la maison de Capulet.
Entrent LA SIGNORA CAPULET et LA NOURRICE.
LA SIGNORA CAPULET.—Nourrice, prenez ces clefs et allez chercher
encore des épices.
LA NOURRICE.—Ils demandent des dattes et des coings à l'office.
(Entre Capulet.)
CAPULET.—Allons, levez-vous, levez-vous, levez-vous; le coq a chanté
pour la seconde fois; la cloche du couvre-feu a sonné; il est trois heures.—
Ayez l'oeil au four, bonne Angélique; qu'on n'épargne rien.
LA NOURRICE.—Et vous, allez, tracassier, allez, allez vous mettre au lit;
en vérité, vous serez malade demain pour avoir passé la nuit.
CAPULET.—Non, pas du tout. Bon, j'ai bien veillé d'autres nuits pour
moins que cela, et je n'en ai jamais été incommodé.
LA SIGNORA CAPULET.—Oui, vous avez été, de votre temps, un coureur
d'aventures62; mais je veillerai à ce que vous ne fassiez plus de ces sortes de
veillées.
Note 62: (retour)
A mouse hunt (un chasseur de souris).
CAPULET.—Jalouse! jalouse! (Entrent des domestiques avec des broches, du bois, des
corbeilles.) Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon ami?
Page 113
PREMIER DOMESTIQUE.—Ce sont des affaires pour le cuisinier,
seigneur, mais je ne sais pas ce que c'est.
CAPULET.—Dépêche-toi, dépêche-toi. (Le domestique sort.) Toi, apporte des
fagots plus secs; appelle Pierre, et il te dira où ils sont.
LE DOMESTIQUE.—Ah! j'ai dans ma tête, seigneur, des fagots tout
trouvés, sans déranger Pierre pour cela.
(Il sort.)
CAPULET.—Par la messe, c'est bien dit; tu es un joyeux compère63! Ah! je
te fagoterai.—Par ma foi! voilà le jour. Le comte ne tardera pas à venir ici
avec la musique; il me l'a dit. (On entend des instruments.) Mais je l'entends qui
s'approche.—Nourrice! ma femme! allons. Eh bien, nourrice! Allons, dis-je.
(Entre la nourrice.) Allez éveiller Juliette; allez, habillez-la: je vais, moi, causer
avec Pâris.... Allons, dépêchez-vous, dépêchez-vous; voilà le marié déjà
arrivé: dépêchez-vous, vous-dis-je.
(Ils sortent.)
Note 63: (retour)
SERVANT. I have a head, sir, that will find out logs
And never trouble Peter for the matter.
CAPULET. 'Mass, and well said; a merry whoreson! ha!
Thou shalt be logger-head.
Logs et Logger-head (bûches, têtes de bois). Il a fallu trouver un équivalent.
SCÈNE V
La chambre de Juliette.—Juliette est sur son lit.
Entre LA NOURRICE.
seigneur, mais je ne sais pas ce que c'est.
CAPULET.—Dépêche-toi, dépêche-toi. (Le domestique sort.) Toi, apporte des
fagots plus secs; appelle Pierre, et il te dira où ils sont.
LE DOMESTIQUE.—Ah! j'ai dans ma tête, seigneur, des fagots tout
trouvés, sans déranger Pierre pour cela.
(Il sort.)
CAPULET.—Par la messe, c'est bien dit; tu es un joyeux compère63! Ah! je
te fagoterai.—Par ma foi! voilà le jour. Le comte ne tardera pas à venir ici
avec la musique; il me l'a dit. (On entend des instruments.) Mais je l'entends qui
s'approche.—Nourrice! ma femme! allons. Eh bien, nourrice! Allons, dis-je.
(Entre la nourrice.) Allez éveiller Juliette; allez, habillez-la: je vais, moi, causer
avec Pâris.... Allons, dépêchez-vous, dépêchez-vous; voilà le marié déjà
arrivé: dépêchez-vous, vous-dis-je.
(Ils sortent.)
Note 63: (retour)
SERVANT. I have a head, sir, that will find out logs
And never trouble Peter for the matter.
CAPULET. 'Mass, and well said; a merry whoreson! ha!
Thou shalt be logger-head.
Logs et Logger-head (bûches, têtes de bois). Il a fallu trouver un équivalent.
SCÈNE V
La chambre de Juliette.—Juliette est sur son lit.
Entre LA NOURRICE.
Page 114
LA NOURRICE.—Ma maîtresse! allons, ma maîtresse! Juliette!... Ma foi,
pour elle, elle dort profondément.—Eh bien! mon agneau; eh bien,
madame! Fi! paresseuse! Allons, mon amour, levez-vous, dis-je. Madame!
mon cher coeur, allons, madame la mariée...—Quoi, pas le mot! Vous vous
en donnez pour quatre sous maintenant64, vous dormez pour huit jours; car
la nuit prochaine, j'en réponds, le comte Pâris a gagé son repos que vous ne
sommeilleriez guère.... Dieu me pardonne (ma foi, amen)! Comme elle dort
profondément! Il faut absolument que je l'éveille.—Madame, madame,
madame! Voulez-vous que le comte vous surprenne au lit65? Vous vous
lèveriez bien vite, de frayeur, j'en suis sûre, n'est-ce pas?... Comment! tout
habillée! vous n'avez pas quitté votre robe, et vous voilà encore couchée! il
faut absolument que je vous réveille.—Madame, madame, madame!...
Hélas! au secours! au secours! ma maîtresse est morte. Oh! malheureux
jour, faut-il que je sois jamais née! De l'eau-de-vie! oh! seigneur! oh!
madame!
Note 64: (retour)
You take your penny-worths now.
Note 65: (retour)
Il paraîtrait que l'usage était alors que le marié allât chercher sa fiancée dans son
lit, si elle n'avait pas le soin de le prévenir par sa diligence.
(Entre la signora Capulet.)
LA SIGNORA CAPULET.—Quel bruit fait-on ici!
LA NOURRICE.—O journée lamentable!
LA SIGNORA CAPULET.—Qu'est-ce que c'est?
LA NOURRICE.—Voyez, voyez. O funeste jour!
LA SIGNORA CAPULET.—O malheureuse, malheureuse que je suis! Mon
enfant, mon unique vie! Reviens à la vie, rouvre tes yeux ou je mourrai
avec toi. Au secours! au secours! que tout le monde vienne au secours!
(Entre Capulet.)
pour elle, elle dort profondément.—Eh bien! mon agneau; eh bien,
madame! Fi! paresseuse! Allons, mon amour, levez-vous, dis-je. Madame!
mon cher coeur, allons, madame la mariée...—Quoi, pas le mot! Vous vous
en donnez pour quatre sous maintenant64, vous dormez pour huit jours; car
la nuit prochaine, j'en réponds, le comte Pâris a gagé son repos que vous ne
sommeilleriez guère.... Dieu me pardonne (ma foi, amen)! Comme elle dort
profondément! Il faut absolument que je l'éveille.—Madame, madame,
madame! Voulez-vous que le comte vous surprenne au lit65? Vous vous
lèveriez bien vite, de frayeur, j'en suis sûre, n'est-ce pas?... Comment! tout
habillée! vous n'avez pas quitté votre robe, et vous voilà encore couchée! il
faut absolument que je vous réveille.—Madame, madame, madame!...
Hélas! au secours! au secours! ma maîtresse est morte. Oh! malheureux
jour, faut-il que je sois jamais née! De l'eau-de-vie! oh! seigneur! oh!
madame!
Note 64: (retour)
You take your penny-worths now.
Note 65: (retour)
Il paraîtrait que l'usage était alors que le marié allât chercher sa fiancée dans son
lit, si elle n'avait pas le soin de le prévenir par sa diligence.
(Entre la signora Capulet.)
LA SIGNORA CAPULET.—Quel bruit fait-on ici!
LA NOURRICE.—O journée lamentable!
LA SIGNORA CAPULET.—Qu'est-ce que c'est?
LA NOURRICE.—Voyez, voyez. O funeste jour!
LA SIGNORA CAPULET.—O malheureuse, malheureuse que je suis! Mon
enfant, mon unique vie! Reviens à la vie, rouvre tes yeux ou je mourrai
avec toi. Au secours! au secours! que tout le monde vienne au secours!
(Entre Capulet.)
Page 115
CAPULET.—Fi donc! amenez Juliette, son époux est arrivé.
LA NOURRICE.—Elle est morte, décédée; elle est morte, O jour maudit!
LA SIGNORA CAPULET.—Hélas! hélas! elle est morte, elle est morte,
elle est morte.
CAPULET.—Ah! laissez-moi la voir...—Hélas! elle est déjà froide; son
sang est arrêté et ses muscles roides: il y a déjà longtemps que la vie a
abandonné ses lèvres. La mort pèse sur elle comme une gelée intempestive
sur la plus douce des fleurs de toute la prairie.
LA NOURRICE.—O déplorable jour!
LA SIGNORA CAPULET.—O temps de désastres!
CAPULET.—La mort, qui l'a enlevée pour me faire gémir, enchaîne ma
langue et m'ôte la parole.
(Entrent frère Laurence et Pâris, avec les musiciens.)
FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! la mariée est-elle prête à aller à l'église?
CAPULET.—Elle est prête à y aller, mais pour n'en revenir jamais.—O
mon fils, dans la nuit qui précède tes noces, la mort a envahi la couche de
ton épouse. Vois, elle est là étendue, cette jeune fleur qu'elle a défleurée;66
c'est le trépas qui est mon gendre. Le trépas est mon héritier; il a épousé ma
fille; je mourrai et lui laisserai tout: quand on meurt, tout appartient à la
mort.
Note 66: (retour)
Flower as she was, deflowered by him.
PARIS.—N'ai-je donc si longtemps désiré de voir le visage de ce jour que
pour qu'il m'offrît un pareil spectacle!
LA SIGNORA CAPULET.—O jour malheureux et maudit! jour de misère,
jour odieux! O heure la plus déplorable que le temps ait jamais rencontré
dans les travaux éternels de son pèlerinage! N'avoir qu'une seule, une
LA NOURRICE.—Elle est morte, décédée; elle est morte, O jour maudit!
LA SIGNORA CAPULET.—Hélas! hélas! elle est morte, elle est morte,
elle est morte.
CAPULET.—Ah! laissez-moi la voir...—Hélas! elle est déjà froide; son
sang est arrêté et ses muscles roides: il y a déjà longtemps que la vie a
abandonné ses lèvres. La mort pèse sur elle comme une gelée intempestive
sur la plus douce des fleurs de toute la prairie.
LA NOURRICE.—O déplorable jour!
LA SIGNORA CAPULET.—O temps de désastres!
CAPULET.—La mort, qui l'a enlevée pour me faire gémir, enchaîne ma
langue et m'ôte la parole.
(Entrent frère Laurence et Pâris, avec les musiciens.)
FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! la mariée est-elle prête à aller à l'église?
CAPULET.—Elle est prête à y aller, mais pour n'en revenir jamais.—O
mon fils, dans la nuit qui précède tes noces, la mort a envahi la couche de
ton épouse. Vois, elle est là étendue, cette jeune fleur qu'elle a défleurée;66
c'est le trépas qui est mon gendre. Le trépas est mon héritier; il a épousé ma
fille; je mourrai et lui laisserai tout: quand on meurt, tout appartient à la
mort.
Note 66: (retour)
Flower as she was, deflowered by him.
PARIS.—N'ai-je donc si longtemps désiré de voir le visage de ce jour que
pour qu'il m'offrît un pareil spectacle!
LA SIGNORA CAPULET.—O jour malheureux et maudit! jour de misère,
jour odieux! O heure la plus déplorable que le temps ait jamais rencontré
dans les travaux éternels de son pèlerinage! N'avoir qu'une seule, une
Page 116
pauvre et seule enfant qui m'aimait, mon unique joie, ma seule consolation;
et la cruelle mort la ravit à ma vue!
LA NOURRICE.—O malheur! O malheureux, malheureux, malheureux
jour! jour lamentable! le plus malheureux que j'aie jamais encore vu! O
jour! O jour! jour, jour odieux! Jamais on n'a vu un jour si cruel que celui-
ci. O malheureux jour! ô malheureux jour!
PARIS.—Trompé, divorcé, outragé, déchiré, assassiné par toi, ô détestable
mort! par toi, toi, cruelle, perdu sans ressource. O amours, ô vie! non plus la
vie, mais l'amour dans la mort.
CAPULET.—Avili, désespéré, haï, martyrisé, tué! O heure de désolation,
pourquoi es-tu venue frapper de mort, de mort, notre fête solennelle? O
mon enfant, mon enfant! mon âme et non plus mon enfant..... te voilà
morte, morte! Hélas! mon enfant est morte, et avec mon enfant sont
ensevelies toutes mes joies.
FRÈRE LAURENCE.—Paix, silence! n'avez-vous pas de honte? Le remède
au désespoir n'est pas dans le désespoir.—Le ciel et vous aviez une part
dans cette belle enfant: maintenant le ciel la possède tout entière, et ce n'en
est que mieux pour elle. Vous ne pouviez sauver de la mort cette part qui en
elle vous appartenait, mais le ciel garde sa part dans la vie éternelle. Le
comble de vos voeux était son bonheur; c'était votre paradis de la voir
s'élever; et maintenant pleurerez-vous en la voyant élevée au-dessus des
nuages, à la hauteur du ciel même! Oh! dans votre amour vous savez si mal
aimer votre enfant, que vous voilà hors de sens de la voir heureuse. Ce n'est
pas la mieux mariée celle qui vit longtemps mariée; la mieux mariée est
celle qui meurt mariée jeune. Séchez vos larmes; attachez vos branches de
romarin sur ce beau cadavre, et, suivant l'usage, portez-la à l'église parée de
ses plus brillants atours. Bien que les tendres faiblesses de la nature nous
contraignent tous à nous plaindre, les larmes de la nature excitent le sourire
de la raison.
CAPULET.—Tout ce que nous avions préparé pour une fête change d'objet
et va servir à de sombres funérailles, nos instruments seront des cloches
lugubres; le festin des noces va devenir un triste banquet funéraire; à nos
hymnes solennels seront substitués des chants funèbres; et ces bouquets de
et la cruelle mort la ravit à ma vue!
LA NOURRICE.—O malheur! O malheureux, malheureux, malheureux
jour! jour lamentable! le plus malheureux que j'aie jamais encore vu! O
jour! O jour! jour, jour odieux! Jamais on n'a vu un jour si cruel que celui-
ci. O malheureux jour! ô malheureux jour!
PARIS.—Trompé, divorcé, outragé, déchiré, assassiné par toi, ô détestable
mort! par toi, toi, cruelle, perdu sans ressource. O amours, ô vie! non plus la
vie, mais l'amour dans la mort.
CAPULET.—Avili, désespéré, haï, martyrisé, tué! O heure de désolation,
pourquoi es-tu venue frapper de mort, de mort, notre fête solennelle? O
mon enfant, mon enfant! mon âme et non plus mon enfant..... te voilà
morte, morte! Hélas! mon enfant est morte, et avec mon enfant sont
ensevelies toutes mes joies.
FRÈRE LAURENCE.—Paix, silence! n'avez-vous pas de honte? Le remède
au désespoir n'est pas dans le désespoir.—Le ciel et vous aviez une part
dans cette belle enfant: maintenant le ciel la possède tout entière, et ce n'en
est que mieux pour elle. Vous ne pouviez sauver de la mort cette part qui en
elle vous appartenait, mais le ciel garde sa part dans la vie éternelle. Le
comble de vos voeux était son bonheur; c'était votre paradis de la voir
s'élever; et maintenant pleurerez-vous en la voyant élevée au-dessus des
nuages, à la hauteur du ciel même! Oh! dans votre amour vous savez si mal
aimer votre enfant, que vous voilà hors de sens de la voir heureuse. Ce n'est
pas la mieux mariée celle qui vit longtemps mariée; la mieux mariée est
celle qui meurt mariée jeune. Séchez vos larmes; attachez vos branches de
romarin sur ce beau cadavre, et, suivant l'usage, portez-la à l'église parée de
ses plus brillants atours. Bien que les tendres faiblesses de la nature nous
contraignent tous à nous plaindre, les larmes de la nature excitent le sourire
de la raison.
CAPULET.—Tout ce que nous avions préparé pour une fête change d'objet
et va servir à de sombres funérailles, nos instruments seront des cloches
lugubres; le festin des noces va devenir un triste banquet funéraire; à nos
hymnes solennels seront substitués des chants funèbres; et ces bouquets de
Page 117
noces vont servir à un cadavre enseveli; toute chose s'est convertie en la
chose contraire.
FRÈRE LAURENCE.—Rentrez, seigneur... et vous, madame, avec lui.
Seigneur Pâris, allez. Que chacun se prépare à accompagner ce beau
cadavre à son tombeau. Le ciel, pour quelque offense, s'est assombri pour
vous: ne l'irritez pas davantage en résistant à sa volonté suprême.
(Sortent Capulet, la signora Capulet, Pâris et le frère Laurence.)
PREMIER MUSICIEN.—Ma foi, nous pouvons serrer nos flûtes et nous en
aller.
LA NOURRICE.—Ah! serrez-les, serrez-les, mes bons et honnêtes amis;
car vous voyez que c'est une aventure bien triste.
(Elle sort.)
PREMIER MUSICIEN.—Oui, par ma foi! il y aurait mieux à faire.
(Entre Pierre)
PIERRE.—O musiciens, musiciens! O contentement du coeur,
contentement du coeur!67 Si vous voulez me rendre la vie, jouez
Contentement du coeur.
Note 67: (retour)
Heart's ease, air d'une ballade.
PREMIER MUSICIEN.—Et pourquoi Contentement du coeur?
PIERRE.—O musiciens, parce que mon coeur joue de lui-même Mon coeur
est plein de tristesse68. Jouez-moi quelque complainte un peu gaie pour me
réconforter.
Note 68: (retour)
My heart is full of woe, refrain d'une autre ballade.
chose contraire.
FRÈRE LAURENCE.—Rentrez, seigneur... et vous, madame, avec lui.
Seigneur Pâris, allez. Que chacun se prépare à accompagner ce beau
cadavre à son tombeau. Le ciel, pour quelque offense, s'est assombri pour
vous: ne l'irritez pas davantage en résistant à sa volonté suprême.
(Sortent Capulet, la signora Capulet, Pâris et le frère Laurence.)
PREMIER MUSICIEN.—Ma foi, nous pouvons serrer nos flûtes et nous en
aller.
LA NOURRICE.—Ah! serrez-les, serrez-les, mes bons et honnêtes amis;
car vous voyez que c'est une aventure bien triste.
(Elle sort.)
PREMIER MUSICIEN.—Oui, par ma foi! il y aurait mieux à faire.
(Entre Pierre)
PIERRE.—O musiciens, musiciens! O contentement du coeur,
contentement du coeur!67 Si vous voulez me rendre la vie, jouez
Contentement du coeur.
Note 67: (retour)
Heart's ease, air d'une ballade.
PREMIER MUSICIEN.—Et pourquoi Contentement du coeur?
PIERRE.—O musiciens, parce que mon coeur joue de lui-même Mon coeur
est plein de tristesse68. Jouez-moi quelque complainte un peu gaie pour me
réconforter.
Note 68: (retour)
My heart is full of woe, refrain d'une autre ballade.
Page 118
SECOND MUSICIEN.—Nous ne vous jouerons pas de complainte; ce n'est
pas le moment de jouer.
PIERRE.—Vous ne voulez donc pas?
SECOND MUSICIEN.—Non.
PIERRE.—Eh bien, je vous en donnerai, moi, et qui sonnera.
PREMIER MUSICIEN.—Qu'est-ce que vous nous donnerez?
PIERRE.—Pas d'argent, sur ma foi69, mais une danse. Vous aurez de ma
musique.
Note 69: (retour)
PETER. No money on my faith; but the gleek: I will give you the minstrel.
1 MUS. Then I will give you the serving creature.
PETER. Then will I lay the serving creature's dagger on your pate. I will carry
no crotchets: I'll re you, I'll fa you; do you note me.
1 MUS. An you re us, and fa us, you note us.
2 MUS. Pray you, put up your dagger, and put out your wit.
PETER. Then have at you with my wit: I will dry-beat you with an iron wit, and
put up my iron dagger.
Presque toutes les plaisanteries de ce dialogue portent sur des locutions et des
manières de parler tellement hors d'usage, que les commentateurs sont fort
embarrassés à en rendre raison. Il a fallu chercher des équivalents.
PREMIER MUSICIEN.—Oh bien! je vous ferai aller en mesure, moi.
PIERRE.—Prenez garde que mon poignard ne batte la mesure sur votre
tête, et je ne m'arrêterai pas aux paroles, voyez-vous; et si je veux que vous
me fassiez une fugue, j'aurais bientôt dit ut: mettez cela en note.
PREMIER MUSICIEN.—C'est vous qui donnez la note avec votre ut.
SECOND MUSICIEN.—Je vous en prie, mettez votre poignard dans le
fourreau et votre esprit en dehors.
pas le moment de jouer.
PIERRE.—Vous ne voulez donc pas?
SECOND MUSICIEN.—Non.
PIERRE.—Eh bien, je vous en donnerai, moi, et qui sonnera.
PREMIER MUSICIEN.—Qu'est-ce que vous nous donnerez?
PIERRE.—Pas d'argent, sur ma foi69, mais une danse. Vous aurez de ma
musique.
Note 69: (retour)
PETER. No money on my faith; but the gleek: I will give you the minstrel.
1 MUS. Then I will give you the serving creature.
PETER. Then will I lay the serving creature's dagger on your pate. I will carry
no crotchets: I'll re you, I'll fa you; do you note me.
1 MUS. An you re us, and fa us, you note us.
2 MUS. Pray you, put up your dagger, and put out your wit.
PETER. Then have at you with my wit: I will dry-beat you with an iron wit, and
put up my iron dagger.
Presque toutes les plaisanteries de ce dialogue portent sur des locutions et des
manières de parler tellement hors d'usage, que les commentateurs sont fort
embarrassés à en rendre raison. Il a fallu chercher des équivalents.
PREMIER MUSICIEN.—Oh bien! je vous ferai aller en mesure, moi.
PIERRE.—Prenez garde que mon poignard ne batte la mesure sur votre
tête, et je ne m'arrêterai pas aux paroles, voyez-vous; et si je veux que vous
me fassiez une fugue, j'aurais bientôt dit ut: mettez cela en note.
PREMIER MUSICIEN.—C'est vous qui donnez la note avec votre ut.
SECOND MUSICIEN.—Je vous en prie, mettez votre poignard dans le
fourreau et votre esprit en dehors.
Page 119
PIERRE.—Eh bien! garde à vous contre mon esprit. Mon esprit a le fil, il
va vous percer à jour; ainsi, je puis vous faire grâce du fil de mon poignard.
Répondez-moi en hommes de tête:
Quand le chagrin poignant a blessé le coeur
Et que l'esprit est accablé d'une douloureuse tristesse,
La musique aux sons argentins...
Pourquoi sons argentins? pourquoi la musique aux sons argentins? Qu'en
dites-vous, Simon Corde-à-boyau?
PREMIER MUSICIEN.—Vraiment, c'est que l'argent a un son très-
agréable.
PIERRE.—Joli! Et vous, qu'en dites-vous, Hugues Rebec70?
Note 70: (retour)
Rebec, rebecquin, nom d'un ancien violon à trois cordes.
SECOND MUSICIEN.—Je dis moi, que sons argentins, cela veut dire des
sons qui nous valent de l'argent.
PIERRE.—Joli aussi!—Et qu'en dites-vous, Jacques Du Son?
TROISIÈME MUSICIEN.—Ma foi, je ne sais que dire.
PIERRE.—Ah! pardon; j'oubliais que vous êtes le chanteur.—Eh bien! je
répondrai pour vous. On dit la musique aux sons argentins, parce que ce
n'est pas ordinairement avec de l'or qu'on paye des gaillards comme vous de
leur musique.
La musique aux sons argentins
Apporte promptement un remède à leurs maux.
(Il sort en chantant.)
PREMIER MUSICIEN.—Quel malin diable est-ce là?
va vous percer à jour; ainsi, je puis vous faire grâce du fil de mon poignard.
Répondez-moi en hommes de tête:
Quand le chagrin poignant a blessé le coeur
Et que l'esprit est accablé d'une douloureuse tristesse,
La musique aux sons argentins...
Pourquoi sons argentins? pourquoi la musique aux sons argentins? Qu'en
dites-vous, Simon Corde-à-boyau?
PREMIER MUSICIEN.—Vraiment, c'est que l'argent a un son très-
agréable.
PIERRE.—Joli! Et vous, qu'en dites-vous, Hugues Rebec70?
Note 70: (retour)
Rebec, rebecquin, nom d'un ancien violon à trois cordes.
SECOND MUSICIEN.—Je dis moi, que sons argentins, cela veut dire des
sons qui nous valent de l'argent.
PIERRE.—Joli aussi!—Et qu'en dites-vous, Jacques Du Son?
TROISIÈME MUSICIEN.—Ma foi, je ne sais que dire.
PIERRE.—Ah! pardon; j'oubliais que vous êtes le chanteur.—Eh bien! je
répondrai pour vous. On dit la musique aux sons argentins, parce que ce
n'est pas ordinairement avec de l'or qu'on paye des gaillards comme vous de
leur musique.
La musique aux sons argentins
Apporte promptement un remède à leurs maux.
(Il sort en chantant.)
PREMIER MUSICIEN.—Quel malin diable est-ce là?
Page 120
SECOND MUSICIEN.—Qu'il s'aille faire pendre. Venez entrons là dedans;
nous y attendrons le retour du convoi et nous resterons à dîner.
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
nous y attendrons le retour du convoi et nous resterons à dîner.
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
Page 121
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Une rue de Mantoue.
Entre ROMÉO.
ROMÉO.—Si l'oeil du sommeil ne m'a pas trompé par de flatteuses
illusions, mes songes m'annoncent prochainement d'heureuses nouvelles. Le
maître de ma poitrine siége légèrement sur son trône, et une humeur
inaccoutumée m'a, durant toute cette journée, élevé au-dessus de la terre
dans des pensées joyeuses. J'ai rêvé que mon épouse arrivait et me trouvait
mort (étrange songe, qui laisse à un mort la faculté de penser!) et que ses
baisers communiquaient à mes lèvres un tel souffle de vie, que je me suis
ranimé et me suis vu empereur. O ciel! quelle est donc la douceur des
jouissances réelles de l'amour, puisque l'ombre de l'amour seulement est si
riche de bonheur? (Entre Balthasar.)—Des nouvelles de Vérone!—Eh bien!
Balthasar, ne m'apportes-tu pas des lettres du frère Laurence? Comment se
porte ma Juliette? Mon père jouit-il d'une bonne santé? Comment se porte
ma Juliette? C'est cela que je te redemande, car rien ne peut être mal si ma
Juliette est bien.
BALTHASAR.—Elle est bien; ainsi rien ne peut être mal... Son corps
sommeille dans le tombeau des Capulet, et l'immortelle partie de son être
vit avec les anges. Je l'ai vu déposer dans le tombeau de sa famille, et j'ai
pris sur-le-champ la poste pour venir vous l'apprendre. Oh! pardonnez si je
vous apporte ces funestes nouvelles, puisque c'est la mission que vous
m'aviez laissée, seigneur.
SCÈNE I
Une rue de Mantoue.
Entre ROMÉO.
ROMÉO.—Si l'oeil du sommeil ne m'a pas trompé par de flatteuses
illusions, mes songes m'annoncent prochainement d'heureuses nouvelles. Le
maître de ma poitrine siége légèrement sur son trône, et une humeur
inaccoutumée m'a, durant toute cette journée, élevé au-dessus de la terre
dans des pensées joyeuses. J'ai rêvé que mon épouse arrivait et me trouvait
mort (étrange songe, qui laisse à un mort la faculté de penser!) et que ses
baisers communiquaient à mes lèvres un tel souffle de vie, que je me suis
ranimé et me suis vu empereur. O ciel! quelle est donc la douceur des
jouissances réelles de l'amour, puisque l'ombre de l'amour seulement est si
riche de bonheur? (Entre Balthasar.)—Des nouvelles de Vérone!—Eh bien!
Balthasar, ne m'apportes-tu pas des lettres du frère Laurence? Comment se
porte ma Juliette? Mon père jouit-il d'une bonne santé? Comment se porte
ma Juliette? C'est cela que je te redemande, car rien ne peut être mal si ma
Juliette est bien.
BALTHASAR.—Elle est bien; ainsi rien ne peut être mal... Son corps
sommeille dans le tombeau des Capulet, et l'immortelle partie de son être
vit avec les anges. Je l'ai vu déposer dans le tombeau de sa famille, et j'ai
pris sur-le-champ la poste pour venir vous l'apprendre. Oh! pardonnez si je
vous apporte ces funestes nouvelles, puisque c'est la mission que vous
m'aviez laissée, seigneur.
Page 122
ROMÉO.—En est-il ainsi?—A présent, astres contraires, je vous défie.—Tu
connais ma demeure. Va, procure-moi de l'encre et du papier; arrête des
chevaux de poste, je veux partir cette nuit.
BALTHASAR.—Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne puis vous laisser
seul; vous êtes pâle, et votre air égaré annonce quelque malheur.
ROMÉO.—Allons donc, tu te trompes. Laisse-moi, et fais ce que je
t'ordonne.—N'as-tu point de lettres pour moi du frère Laurence?
BALTHASAR.—Non, mon cher maître.
ROMÉO.—N'importe. Va-t'en, et arrête-moi ces chevaux; je te rejoins à
l'instant. (Balthasar sort.)—C'est bien, Juliette; je reposerai avec toi cette nuit;
occupons-nous d'en trouver les moyens.—O mal, tu es prompt à entrer dans
les pensées de l'homme au désespoir! Je me souviens d'un apothicaire que
j'ai remarqué dernièrement ici aux environs, couvert de vêtements déchirés,
le regard sombre, et épluchant des simples; son aspect était celui de la
maigreur; la misère dévorante l'avait rongé jusqu'aux os. Du plafond de son
indigente boutique pendaient une tortue, un crocodile empaillé et d'autres
peaux de poissons difformes; et le long de ses rayons des tiroirs vides
annonçaient par leurs étiquettes ce qui leur manquait; des pois de terre
verte, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et de vieux
pains de roses, étaient clair-semés çà et là pour servir de montre. En voyant
sa misère, je me dis à moi-même: Si un homme avait besoin de quelque
poison dont la vente fût punie d'une mort certaine à Mantoue, voilà un
malheureux coquin qui lui en vendrait. Oh! cette pensée n'a fait que
prévenir mes besoins: il faut que ce misérable m'en vende.—Autant que je
m'en souviens, ce doit être ici sa demeure.—Comme c'est aujourd'hui fête,
la boutique du pauvre hère est fermée.—Holà, holà, apothicaire!
(Entre l'apothicaire.)
L'APOTHICAIRE.—Qui appelle donc si fort?
ROMÉO.—Viens ici, mon ami. Je vois que tu es pauvre, tiens, voilà
quarante ducats; donne-moi une drachme de poison qui expédie si
promptement qu'aussitôt qu'elle se sera répandue dans les veines, celui qui,
connais ma demeure. Va, procure-moi de l'encre et du papier; arrête des
chevaux de poste, je veux partir cette nuit.
BALTHASAR.—Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne puis vous laisser
seul; vous êtes pâle, et votre air égaré annonce quelque malheur.
ROMÉO.—Allons donc, tu te trompes. Laisse-moi, et fais ce que je
t'ordonne.—N'as-tu point de lettres pour moi du frère Laurence?
BALTHASAR.—Non, mon cher maître.
ROMÉO.—N'importe. Va-t'en, et arrête-moi ces chevaux; je te rejoins à
l'instant. (Balthasar sort.)—C'est bien, Juliette; je reposerai avec toi cette nuit;
occupons-nous d'en trouver les moyens.—O mal, tu es prompt à entrer dans
les pensées de l'homme au désespoir! Je me souviens d'un apothicaire que
j'ai remarqué dernièrement ici aux environs, couvert de vêtements déchirés,
le regard sombre, et épluchant des simples; son aspect était celui de la
maigreur; la misère dévorante l'avait rongé jusqu'aux os. Du plafond de son
indigente boutique pendaient une tortue, un crocodile empaillé et d'autres
peaux de poissons difformes; et le long de ses rayons des tiroirs vides
annonçaient par leurs étiquettes ce qui leur manquait; des pois de terre
verte, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et de vieux
pains de roses, étaient clair-semés çà et là pour servir de montre. En voyant
sa misère, je me dis à moi-même: Si un homme avait besoin de quelque
poison dont la vente fût punie d'une mort certaine à Mantoue, voilà un
malheureux coquin qui lui en vendrait. Oh! cette pensée n'a fait que
prévenir mes besoins: il faut que ce misérable m'en vende.—Autant que je
m'en souviens, ce doit être ici sa demeure.—Comme c'est aujourd'hui fête,
la boutique du pauvre hère est fermée.—Holà, holà, apothicaire!
(Entre l'apothicaire.)
L'APOTHICAIRE.—Qui appelle donc si fort?
ROMÉO.—Viens ici, mon ami. Je vois que tu es pauvre, tiens, voilà
quarante ducats; donne-moi une drachme de poison qui expédie si
promptement qu'aussitôt qu'elle se sera répandue dans les veines, celui qui,
Page 123
las de la vie, en aura fait usage tombe mort sur-le-champ, et que son corps
perde la respiration avec la même rapidité qu'en met la poudre enflammée à
s'échapper des fatales entrailles du canon.
L'APOTHICAIRE.—J'ai de ces poisons mortels, mais la loi de Mantoue
punit de mort quiconque en débite.
ROMÉO.—Quoi! si dénué de tout, si plein de misère, et tu as peur de
mourir! La famine est sur tes joues; le besoin et la souffrance ont peint la
mort dans tes yeux; sur ton dos traîne la misère en haillons. Le monde ne
t'est point ami, ni la loi du monde; le monde n'a point de loi qui puisse
t'enrichir; cesse donc d'être pauvre; enfreins seulement la loi, et prends cet
or.
L'APOTHICAIRE.—C'est ma pauvreté et non pas ma volonté qui consent.
ROMÉO.—C'est ta pauvreté que je paye, et non ta volonté.
L'APOTHICAIRE.—Mettez ceci dans un liquide quelconque, celui que
vous voudrez; avalez-le, et eussiez-vous la force de vingt hommes
ensemble, il vous aura expédié sur-le-champ.
ROMÉO.—Tiens, voilà ton or, poison plus funeste pour la vie des hommes,
et qui commet bien plus de meurtres dans ce monde odieux que ces pauvres
compositions que tu n'as pas la permission de vendre. C'est moi qui te vends
du poison; toi tu ne m'en as pas vendu.—Adieu, achète de quoi manger et te
remettre en chair.—Viens, cordial et non pas poison, viens avec moi au
tombeau de Juliette: c'est là que tu dois me servir!
(Il sort.)
SCÈNE II
La cellule du frère Laurence.
Entre FRÈRE JEAN.
perde la respiration avec la même rapidité qu'en met la poudre enflammée à
s'échapper des fatales entrailles du canon.
L'APOTHICAIRE.—J'ai de ces poisons mortels, mais la loi de Mantoue
punit de mort quiconque en débite.
ROMÉO.—Quoi! si dénué de tout, si plein de misère, et tu as peur de
mourir! La famine est sur tes joues; le besoin et la souffrance ont peint la
mort dans tes yeux; sur ton dos traîne la misère en haillons. Le monde ne
t'est point ami, ni la loi du monde; le monde n'a point de loi qui puisse
t'enrichir; cesse donc d'être pauvre; enfreins seulement la loi, et prends cet
or.
L'APOTHICAIRE.—C'est ma pauvreté et non pas ma volonté qui consent.
ROMÉO.—C'est ta pauvreté que je paye, et non ta volonté.
L'APOTHICAIRE.—Mettez ceci dans un liquide quelconque, celui que
vous voudrez; avalez-le, et eussiez-vous la force de vingt hommes
ensemble, il vous aura expédié sur-le-champ.
ROMÉO.—Tiens, voilà ton or, poison plus funeste pour la vie des hommes,
et qui commet bien plus de meurtres dans ce monde odieux que ces pauvres
compositions que tu n'as pas la permission de vendre. C'est moi qui te vends
du poison; toi tu ne m'en as pas vendu.—Adieu, achète de quoi manger et te
remettre en chair.—Viens, cordial et non pas poison, viens avec moi au
tombeau de Juliette: c'est là que tu dois me servir!
(Il sort.)
SCÈNE II
La cellule du frère Laurence.
Entre FRÈRE JEAN.
Page 124
FRÈRE JEAN.—Saint franciscain, mon frère, holà!
(Entre frère Laurence.)
FRÈRE LAURENCE.—Je crois entendre la voix du frère Jean.—Soyez le
bienvenu de Mantoue. Que dit Roméo? ou bien, s'il a écrit ce qu'il pensait,
donnez-moi sa lettre?
FRÈRE JEAN.—Cherchant pour m'accompagner un frère déchaussé,
membre de notre ordre, qui visitait les malades de cette ville, au moment où
je le trouvai, les inspecteurs de la cité, soupçonnant que nous étions tous
deux entrés dans une maison infectée de la contagion, ont fermé les portes
et n'ont jamais voulu nous laisser sortir. Ma course vers Mantoue a été
arrêtée là.
FRÈRE LAURENCE.—Qui donc a porté ma lettre à Roméo?
FRÈRE JEAN.—Je n'ai pu l'envoyer, la voilà. Je n'ai pas même pu trouver
de messager qui te la rapportât, tant ils redoutaient la contagion!
FRÈRE LAURENCE.—Funeste circonstance! Par notre communauté, cette
lettre n'était pas indifférente; elle portait un message de la plus grande
importance, et ce retard peut être d'un grand danger.—Frère Jean, va me
chercher un levier de fer, et me l'apporte promptement dans ma cellule.
FRÈRE JEAN.—Frère, je vais te l'apporter.
(Il sort.)
FRÈRE LAURENCE.—Maintenant il faut que je me rende seul au
monument. Dans trois heures la belle Juliette s'éveillera. Elle va me
maudire en apprenant que Roméo n'a pas été instruit de ce qui vient
d'arriver. Mais j'écrirai de nouveau à Mantoue, et je garderai Juliette dans
ma cellule jusqu'à l'arrivée de Roméo.—Pauvre cadavre vivant enfermé
dans la tombe d'un mort!
(Il sort.)
(Entre frère Laurence.)
FRÈRE LAURENCE.—Je crois entendre la voix du frère Jean.—Soyez le
bienvenu de Mantoue. Que dit Roméo? ou bien, s'il a écrit ce qu'il pensait,
donnez-moi sa lettre?
FRÈRE JEAN.—Cherchant pour m'accompagner un frère déchaussé,
membre de notre ordre, qui visitait les malades de cette ville, au moment où
je le trouvai, les inspecteurs de la cité, soupçonnant que nous étions tous
deux entrés dans une maison infectée de la contagion, ont fermé les portes
et n'ont jamais voulu nous laisser sortir. Ma course vers Mantoue a été
arrêtée là.
FRÈRE LAURENCE.—Qui donc a porté ma lettre à Roméo?
FRÈRE JEAN.—Je n'ai pu l'envoyer, la voilà. Je n'ai pas même pu trouver
de messager qui te la rapportât, tant ils redoutaient la contagion!
FRÈRE LAURENCE.—Funeste circonstance! Par notre communauté, cette
lettre n'était pas indifférente; elle portait un message de la plus grande
importance, et ce retard peut être d'un grand danger.—Frère Jean, va me
chercher un levier de fer, et me l'apporte promptement dans ma cellule.
FRÈRE JEAN.—Frère, je vais te l'apporter.
(Il sort.)
FRÈRE LAURENCE.—Maintenant il faut que je me rende seul au
monument. Dans trois heures la belle Juliette s'éveillera. Elle va me
maudire en apprenant que Roméo n'a pas été instruit de ce qui vient
d'arriver. Mais j'écrirai de nouveau à Mantoue, et je garderai Juliette dans
ma cellule jusqu'à l'arrivée de Roméo.—Pauvre cadavre vivant enfermé
dans la tombe d'un mort!
(Il sort.)
Page 125
SCÈNE III
Un cimetière dans lequel se voit un monument appartenant
à la famille des Capulet.
Entre PARIS et son PAGE qui porte une torche
et des fleurs.
PARIS.—Page, donne-moi ton flambeau. Éloigne-toi et te tiens à l'écart.—
Non, éteins-le; je ne veux pas être vu. Va te coucher sous ces cyprès, et
applique ton oreille contre le sol creusé: les nombreux tombeaux qu'on y a
ouverts ont tellement ébranlé sa solidité que personne ne pourra marcher
dans le cimetière que tu ne l'entendes: alors, siffle pour m'avertir que tu
entends approcher quelqu'un.—Donne-moi ces fleurs; fais ce que je
t'ordonne: va.
LE PAGE.—Je suis presque effrayé de rester seul ici dans ce cimetière,
cependant je vais m'y aventurer.
(Il s'éloigne.)
PARIS.—Douce fleur, je sème de fleurs ton lit nuptial. Tombeau chéri, qui
renferme dans ton enceinte la plus parfaite image des êtres éternels; belle
Juliette, qui habites avec les anges, accepte cette dernière marque d'amour.
Vivante, je t'honorai; morte, mes hommages funéraires viennent orner ta
tombe. (Le page siffle.)—Mon page a fait le signal; quelqu'un approche: quel
pied sacrilége erre dans ces lieux pendant la nuit, pour troubler mes tristes
fonctions et le culte d'un fidèle amour? Quoi! avec un flambeau!—Nuit,
couvre-moi un moment de ton voile.
(Il se retire.)
(Entrent Roméo et Balthasar qui le précède avec une torche, une pioche, etc.)
ROMÉO.—Donne-moi cette pioche et ce croc de fer. Prends cette lettre, et
demain de bonne heure aie soin de la remettre à mon seigneur et père.
Un cimetière dans lequel se voit un monument appartenant
à la famille des Capulet.
Entre PARIS et son PAGE qui porte une torche
et des fleurs.
PARIS.—Page, donne-moi ton flambeau. Éloigne-toi et te tiens à l'écart.—
Non, éteins-le; je ne veux pas être vu. Va te coucher sous ces cyprès, et
applique ton oreille contre le sol creusé: les nombreux tombeaux qu'on y a
ouverts ont tellement ébranlé sa solidité que personne ne pourra marcher
dans le cimetière que tu ne l'entendes: alors, siffle pour m'avertir que tu
entends approcher quelqu'un.—Donne-moi ces fleurs; fais ce que je
t'ordonne: va.
LE PAGE.—Je suis presque effrayé de rester seul ici dans ce cimetière,
cependant je vais m'y aventurer.
(Il s'éloigne.)
PARIS.—Douce fleur, je sème de fleurs ton lit nuptial. Tombeau chéri, qui
renferme dans ton enceinte la plus parfaite image des êtres éternels; belle
Juliette, qui habites avec les anges, accepte cette dernière marque d'amour.
Vivante, je t'honorai; morte, mes hommages funéraires viennent orner ta
tombe. (Le page siffle.)—Mon page a fait le signal; quelqu'un approche: quel
pied sacrilége erre dans ces lieux pendant la nuit, pour troubler mes tristes
fonctions et le culte d'un fidèle amour? Quoi! avec un flambeau!—Nuit,
couvre-moi un moment de ton voile.
(Il se retire.)
(Entrent Roméo et Balthasar qui le précède avec une torche, une pioche, etc.)
ROMÉO.—Donne-moi cette pioche et ce croc de fer. Prends cette lettre, et
demain de bonne heure aie soin de la remettre à mon seigneur et père.
Page 126
Donne-moi la lumière. Sur ta vie, je t'enjoins, quoi que tu puisses entendre
ou voir, de rester au loin à l'écart, et de ne pas m'interrompre en ce que je
veux faire. Si je descends dans ce lit de la mort, c'est en partie pour
contempler encore les traits de ma bien-aimée; mais surtout pour ôter de
son doigt insensible un anneau précieux, un anneau dont j'ai besoin pour un
usage qui est cher à mon coeur. Ainsi, éloigne-toi; va-t'en.—Si, poussé par
quelque inquiétude, tu reviens épier ce que je veux faire ensuite, par le ciel,
je te déchirerai morceau par morceau, et je joncherai de tes membres ce
cimetière affamé. La circonstance, mes projets sont sauvages et farouches,
plus terribles, plus inexorables que les tigres à jeun ou la mer en furie.
BALTHASAR.—Je m'en vais, seigneur, et ne vous troublerai point.
ROMÉO.—C'est ainsi que tu me prouveras ton attachement. Prends cela.
Vis et sois heureux, honnête serviteur.
BALTHASAR.—Précisément cause de tout cela, je veux me cacher ici à
l'entour. Ses regards me font peur, et j'ai mes doutes sur ses intentions.
(Il sort.)
ROMÉO.—Toi, gouffre de mort, ventre détestable assouvi du plus précieux
repas que pût offrir la terre, c'est ainsi que je saurai forcer tes mâchoires
pourries à s'ouvrir, et que dans ma haine je veux te gorger d'une nouvelle
proie.
(Il enfonce la porte du monument.)
PARIS.—C'est cet orgueilleux Montaigu, ce banni, qui a tué le cousin de
ma bien-aimée, dont le chagrin, à ce qu'on croit, a causé la mort de la belle
Juliette. Il vient ici faire aux cadavres quelque infâme outrage. Je vais
l'arrêter. (Il s'avance.)—Suspends tes efforts sacriléges, vil Montaigu: peut-on
poursuivre la vengeance au delà de la mort? Scélérat condamné, je t'arrête:
obéis et suis-moi, car il faut que tu meures.
ROMÉO.—Oui, il le faut, et c'est pour cela que je suis ici. Bon et noble
jeune homme, ne tente point un homme désespéré; fuis loin d'ici, et laisse-
moi. Pense à ceux qui sont là morts, et qui t'effrayent. Je t'en conjure, jeune
homme, ne charge point ma tête d'un nouveau péché en me poussant à la
ou voir, de rester au loin à l'écart, et de ne pas m'interrompre en ce que je
veux faire. Si je descends dans ce lit de la mort, c'est en partie pour
contempler encore les traits de ma bien-aimée; mais surtout pour ôter de
son doigt insensible un anneau précieux, un anneau dont j'ai besoin pour un
usage qui est cher à mon coeur. Ainsi, éloigne-toi; va-t'en.—Si, poussé par
quelque inquiétude, tu reviens épier ce que je veux faire ensuite, par le ciel,
je te déchirerai morceau par morceau, et je joncherai de tes membres ce
cimetière affamé. La circonstance, mes projets sont sauvages et farouches,
plus terribles, plus inexorables que les tigres à jeun ou la mer en furie.
BALTHASAR.—Je m'en vais, seigneur, et ne vous troublerai point.
ROMÉO.—C'est ainsi que tu me prouveras ton attachement. Prends cela.
Vis et sois heureux, honnête serviteur.
BALTHASAR.—Précisément cause de tout cela, je veux me cacher ici à
l'entour. Ses regards me font peur, et j'ai mes doutes sur ses intentions.
(Il sort.)
ROMÉO.—Toi, gouffre de mort, ventre détestable assouvi du plus précieux
repas que pût offrir la terre, c'est ainsi que je saurai forcer tes mâchoires
pourries à s'ouvrir, et que dans ma haine je veux te gorger d'une nouvelle
proie.
(Il enfonce la porte du monument.)
PARIS.—C'est cet orgueilleux Montaigu, ce banni, qui a tué le cousin de
ma bien-aimée, dont le chagrin, à ce qu'on croit, a causé la mort de la belle
Juliette. Il vient ici faire aux cadavres quelque infâme outrage. Je vais
l'arrêter. (Il s'avance.)—Suspends tes efforts sacriléges, vil Montaigu: peut-on
poursuivre la vengeance au delà de la mort? Scélérat condamné, je t'arrête:
obéis et suis-moi, car il faut que tu meures.
ROMÉO.—Oui, il le faut, et c'est pour cela que je suis ici. Bon et noble
jeune homme, ne tente point un homme désespéré; fuis loin d'ici, et laisse-
moi. Pense à ceux qui sont là morts, et qui t'effrayent. Je t'en conjure, jeune
homme, ne charge point ma tête d'un nouveau péché en me poussant à la
Page 127
fureur. Oh! va-t'en. Par le ciel, je t'aime plus que moi-même, car c'est contre
moi-même que je viens armé dans ce lieu. Ne t'arrête pas ici plus
longtemps; va-t'en; vis, et tu diras que la pitié d'un furieux t'a commandé de
fuir.
PARIS.—Je défie tes conjurations, et je t'arrête comme tombé en félonie par
ton retour.
ROMÉO.—Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe à te défendre,
jeune homme.
(Ils se battent.)
LE PAGE.—O ciel! ils se battent. Je vais chercher la garde.
(Il sort.)
PARIS.—Oh! je suis mort! (Il tombe.) Si tu es capable de pitié, ouvre la
tombe; et couche-moi près de Juliette.
ROMÉO.—Sur ma foi, je le ferai.—Il faut que je contemple ces traits.—Le
parent de Mercutio, le noble comte Pâris.—Que m'a dit Balthasar tandis que
nous cheminions ensemble? Mon âme en tumulte ne lui prêtait aucune
attention. Il m'a dit, je crois, que Pâris avait dû épouser Juliette. Ne me l'a-t-
il pas dit? ou l'aurais-je rêvé? ou bien est-ce dans un moment de folie, tandis
qu'il me parlait de Juliette, que je l'aurai imaginé ainsi?—Oh! donne-moi ta
main, toi dont le nom est écrit avec le mien dans le funeste livre du malheur.
Je vais t'ensevelir dans un tombeau glorieux. Un tombeau! Oh! non, c'est un
dôme brillant, jeune homme assassiné, car Juliette y repose, et sa beauté fait
de cette voûte un séjour de fête plein de clarté. Mort, sois déposé ici par les
mains d'un homme mort. (Il couche Pâris dans le monument.)—Combien de fois des
hommes, à l'article de la mort, ont eu un rayon de joie! C'est ce que ceux
qui les soignent appellent un éclair avant la mort. Mais comment puis-je
appeler ceci un éclair?—O mon amante, ma femme! la mort, qui a sucé le
miel de ton haleine, n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté: tu n'es pas
vaincue; les couleurs de la beauté brillent encore de tout leur vermillon sur
tes lèvres et tes joues, et le pâle étendard de la mort n'en a pas encore pris la
place.—Tybalt, es-tu là couché dans ton drap sanglant? Quelle faveur plus
grande puis-je te faire que d'abattre, de la même main qui a moissonné ta
moi-même que je viens armé dans ce lieu. Ne t'arrête pas ici plus
longtemps; va-t'en; vis, et tu diras que la pitié d'un furieux t'a commandé de
fuir.
PARIS.—Je défie tes conjurations, et je t'arrête comme tombé en félonie par
ton retour.
ROMÉO.—Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe à te défendre,
jeune homme.
(Ils se battent.)
LE PAGE.—O ciel! ils se battent. Je vais chercher la garde.
(Il sort.)
PARIS.—Oh! je suis mort! (Il tombe.) Si tu es capable de pitié, ouvre la
tombe; et couche-moi près de Juliette.
ROMÉO.—Sur ma foi, je le ferai.—Il faut que je contemple ces traits.—Le
parent de Mercutio, le noble comte Pâris.—Que m'a dit Balthasar tandis que
nous cheminions ensemble? Mon âme en tumulte ne lui prêtait aucune
attention. Il m'a dit, je crois, que Pâris avait dû épouser Juliette. Ne me l'a-t-
il pas dit? ou l'aurais-je rêvé? ou bien est-ce dans un moment de folie, tandis
qu'il me parlait de Juliette, que je l'aurai imaginé ainsi?—Oh! donne-moi ta
main, toi dont le nom est écrit avec le mien dans le funeste livre du malheur.
Je vais t'ensevelir dans un tombeau glorieux. Un tombeau! Oh! non, c'est un
dôme brillant, jeune homme assassiné, car Juliette y repose, et sa beauté fait
de cette voûte un séjour de fête plein de clarté. Mort, sois déposé ici par les
mains d'un homme mort. (Il couche Pâris dans le monument.)—Combien de fois des
hommes, à l'article de la mort, ont eu un rayon de joie! C'est ce que ceux
qui les soignent appellent un éclair avant la mort. Mais comment puis-je
appeler ceci un éclair?—O mon amante, ma femme! la mort, qui a sucé le
miel de ton haleine, n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté: tu n'es pas
vaincue; les couleurs de la beauté brillent encore de tout leur vermillon sur
tes lèvres et tes joues, et le pâle étendard de la mort n'en a pas encore pris la
place.—Tybalt, es-tu là couché dans ton drap sanglant? Quelle faveur plus
grande puis-je te faire que d'abattre, de la même main qui a moissonné ta
Page 128
jeunesse, la jeunesse de celui qui fut ton ennemi?—Pardonne-moi, cousin.
—O chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore? Dois-je croire que ce
fantôme appelé la Mort est amoureux, et que cet odieux monstre décharné
te garde ici dans l'obscurité pour faire de toi sa maîtresse? De peur qu'il n'en
soit ainsi, je resterai toujours avec toi, et ne sortirai plus jamais de ce palais
de la sombre nuit. Je demeurerai avec les vers qui sont tes femmes de
chambre. Ici je veux établir mon éternel repos, et débarrasser du joug des
étoiles funestes cette chair fatiguée du monde. Mes yeux, regardez pour la
dernière fois; mes bras, pressez-la pour la dernière fois; et vous, mes lèvres,
portes de la respiration, scellez d'un baiser légitime un marché sans terme
avec la mort qui possède sans partage.—(Au poison.) Viens, amer conducteur,
guide rebutant, pilote désespéré; lance maintenant tout d'un coup, sur les
rochers qui vont la briser en éclats, ta barque fatiguée du travail de la mer.
Voici que je bois à mes amours! (Il boit le poison.)—O fidèle apothicaire, tes
remèdes sont actifs.—Avec ce baiser, je meurs.
(Il meurt.)
(Entre dans le cimetière frère Laurence avec une lanterne,
un levier et une bêche.)
FRÈRE LAURENCE.—O saint François, sois mon guide. Combien de fois
cette nuit mes pieds vieillis ont-ils chancelé, en se heurtant contre des
tombeaux!—Qui est là?
BALTHASAR.—Celui qui est ici est un ami, et un homme qui vous connaît
bien.
FRÈRE LAURENCE.—Que la bénédiction repose sur vous.—Dites-moi,
mon bon ami, quel est ce flambeau là-bas, qui prête en vain sa lumière à des
vers et à des crânes sans yeux? Il brûle, à ce qu'il me semble, dans le
monument des Capulet.
BALTHASAR.—Oui, père vénérable, c'est là qu'il brûle; et dans ce
monument est mon maître, un homme que vous aimez.
FRÈRE LAURENCE.—Qui est votre maître?
BALTHASAR.—Roméo.
—O chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore? Dois-je croire que ce
fantôme appelé la Mort est amoureux, et que cet odieux monstre décharné
te garde ici dans l'obscurité pour faire de toi sa maîtresse? De peur qu'il n'en
soit ainsi, je resterai toujours avec toi, et ne sortirai plus jamais de ce palais
de la sombre nuit. Je demeurerai avec les vers qui sont tes femmes de
chambre. Ici je veux établir mon éternel repos, et débarrasser du joug des
étoiles funestes cette chair fatiguée du monde. Mes yeux, regardez pour la
dernière fois; mes bras, pressez-la pour la dernière fois; et vous, mes lèvres,
portes de la respiration, scellez d'un baiser légitime un marché sans terme
avec la mort qui possède sans partage.—(Au poison.) Viens, amer conducteur,
guide rebutant, pilote désespéré; lance maintenant tout d'un coup, sur les
rochers qui vont la briser en éclats, ta barque fatiguée du travail de la mer.
Voici que je bois à mes amours! (Il boit le poison.)—O fidèle apothicaire, tes
remèdes sont actifs.—Avec ce baiser, je meurs.
(Il meurt.)
(Entre dans le cimetière frère Laurence avec une lanterne,
un levier et une bêche.)
FRÈRE LAURENCE.—O saint François, sois mon guide. Combien de fois
cette nuit mes pieds vieillis ont-ils chancelé, en se heurtant contre des
tombeaux!—Qui est là?
BALTHASAR.—Celui qui est ici est un ami, et un homme qui vous connaît
bien.
FRÈRE LAURENCE.—Que la bénédiction repose sur vous.—Dites-moi,
mon bon ami, quel est ce flambeau là-bas, qui prête en vain sa lumière à des
vers et à des crânes sans yeux? Il brûle, à ce qu'il me semble, dans le
monument des Capulet.
BALTHASAR.—Oui, père vénérable, c'est là qu'il brûle; et dans ce
monument est mon maître, un homme que vous aimez.
FRÈRE LAURENCE.—Qui est votre maître?
BALTHASAR.—Roméo.
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FRÈRE LAURENCE.—Y a-t-il longtemps qu'il est là?
BALTHASAR.—Une grande demi-heure.
FRÈRE LAURENCE.—Entrez avec moi sous la voûte.
BALTHASAR.—Je n'ose, mon père. Mon maître ignore que je n'ai pas
quitté ce lieu; et avec un accent terrible il m'a menacé de la mort si je
demeurais pour épier ses desseins.
FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! reste donc ici; j'irai seul. La crainte
s'empare de moi. Oh! je crains bien qu'il ne soit arrivé quelque accident
funeste.
BALTHASAR.—Comme je dormais sous ce cyprès que vous voyez, j'ai
rêvé que mon maître se battait avec un autre homme, et que mon maître
l'avait tué.
FRÈRE LAURENCE.—Roméo! (Il s'avance.)—Hélas! hélas! quel est ce sang
qui souille les pierres de l'entrée du caveau? Que signifient ces épées
sanglantes et sans maîtres, que je vois à terre teintes de sang dans ce séjour
de paix? (Il entre dans le monument.)—Roméo! Oh! qu'il est pâle!—Et qui encore?
Quoi! Pâris aussi, baigné dans son sang! Ah! quelle heure cruelle est
coupable de ce lamentable événement!—Juliette se remue!
(Juliette se réveille et se soulève.)
JULIETTE.—O frère secourable, où est mon seigneur? Je me rappelle bien
où je devais me trouver, et m'y voilà. Où est mon Roméo?
(Bruit derrière le théâtre.)
FRÈRE LAURENCE.—J'entends du bruit.—Madame, sortez de cet antre
de la mort, de la contagion, et d'un sommeil contre nature. Une puissance
supérieure à toutes nos résistances a traversé nos desseins. Venez, sortez
d'ici; votre époux est là, mort à vos côtés, et Pâris aussi.—Suivez-moi, je
vous placerai dans une communauté de saintes religieuses. Ne vous arrêtez
pas à me faire des questions: la garde approche; venez, venez, chère
Juliette, je n'ose rester plus longtemps ici. (Il s'éloigne.)
BALTHASAR.—Une grande demi-heure.
FRÈRE LAURENCE.—Entrez avec moi sous la voûte.
BALTHASAR.—Je n'ose, mon père. Mon maître ignore que je n'ai pas
quitté ce lieu; et avec un accent terrible il m'a menacé de la mort si je
demeurais pour épier ses desseins.
FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! reste donc ici; j'irai seul. La crainte
s'empare de moi. Oh! je crains bien qu'il ne soit arrivé quelque accident
funeste.
BALTHASAR.—Comme je dormais sous ce cyprès que vous voyez, j'ai
rêvé que mon maître se battait avec un autre homme, et que mon maître
l'avait tué.
FRÈRE LAURENCE.—Roméo! (Il s'avance.)—Hélas! hélas! quel est ce sang
qui souille les pierres de l'entrée du caveau? Que signifient ces épées
sanglantes et sans maîtres, que je vois à terre teintes de sang dans ce séjour
de paix? (Il entre dans le monument.)—Roméo! Oh! qu'il est pâle!—Et qui encore?
Quoi! Pâris aussi, baigné dans son sang! Ah! quelle heure cruelle est
coupable de ce lamentable événement!—Juliette se remue!
(Juliette se réveille et se soulève.)
JULIETTE.—O frère secourable, où est mon seigneur? Je me rappelle bien
où je devais me trouver, et m'y voilà. Où est mon Roméo?
(Bruit derrière le théâtre.)
FRÈRE LAURENCE.—J'entends du bruit.—Madame, sortez de cet antre
de la mort, de la contagion, et d'un sommeil contre nature. Une puissance
supérieure à toutes nos résistances a traversé nos desseins. Venez, sortez
d'ici; votre époux est là, mort à vos côtés, et Pâris aussi.—Suivez-moi, je
vous placerai dans une communauté de saintes religieuses. Ne vous arrêtez
pas à me faire des questions: la garde approche; venez, venez, chère
Juliette, je n'ose rester plus longtemps ici. (Il s'éloigne.)
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JULIETTE.—Va, sors d'ici, car je ne veux pas m'en aller.—Qu'est-ce que
cela! Une coupe que serre la main de mon bien-aimé! C'est le poison, je le
vois, qui a terminé sa vie avant le temps.—Quoi! égoïste! avoir tout bu,
sans m'en laisser une seule goutte amie pour me secourir après toi! Je veux
baiser tes lèvres; peut-être y recueillerai-je quelques restes du poison,
suffisants pour me faire mourir au moyen d'un cordial. (Elle l'embrasse.)—Tes
lèvres sont chaudes encore!
PREMIER SOLDAT, derrière le théâtre.—Conduis-nous, jeune homme. Par
quel chemin?
JULIETTE.—Oui vraiment, du bruit? Alors j'aurai bientôt fait. Oh!
bienheureux poignard (elle saisit le poignard de Roméo), voici ton fourreau (elle se
frappe), tu peux t'y rouiller; laisse-moi mourir.
(Elle tombe sur le corps de Roméo et meurt.)
(Entre la garde avec le page de Pâris.)
LE PAGE.—Voilà l'endroit; là, où brûle ce flambeau.
PREMIER SOLDAT.—La terre est ensanglantée. Cherchez autour du
cimetière: allez quelques-uns de vous, et qui que vous rencontriez,
saisissez-le. (Sortent quelques soldats.) Oh! spectacle pitoyable! Ici le comte tué,
et Juliette sanglante, chaude encore et morte il n'y a qu'un moment, elle qui
est enterrée depuis deux jours. Allez instruire le prince; courez chez les
Capulet; avertissez les Montaigu. Allez chercher encore quelques autres
personnes. (Sortent les autres soldats.) Nous voyons bien le lieu où se sont
accumulés tant de malheurs; mais pour expliquer ce qui a donné lieu71 à ces
malheurs si déplorables, il nous en faut connaître les circonstances.
Note 71: (retour)
We see the ground whereon these woes do lie; but the true ground of all these
piteous woes, we cannot, etc. Ground (lieu, endroit), et ground (fondement).
(Rentrent quelques soldats avec Balthasar.)
SECOND SOLDAT.—Voici le domestique de Roméo, nous l'avons trouvé
dans le cimetière.
cela! Une coupe que serre la main de mon bien-aimé! C'est le poison, je le
vois, qui a terminé sa vie avant le temps.—Quoi! égoïste! avoir tout bu,
sans m'en laisser une seule goutte amie pour me secourir après toi! Je veux
baiser tes lèvres; peut-être y recueillerai-je quelques restes du poison,
suffisants pour me faire mourir au moyen d'un cordial. (Elle l'embrasse.)—Tes
lèvres sont chaudes encore!
PREMIER SOLDAT, derrière le théâtre.—Conduis-nous, jeune homme. Par
quel chemin?
JULIETTE.—Oui vraiment, du bruit? Alors j'aurai bientôt fait. Oh!
bienheureux poignard (elle saisit le poignard de Roméo), voici ton fourreau (elle se
frappe), tu peux t'y rouiller; laisse-moi mourir.
(Elle tombe sur le corps de Roméo et meurt.)
(Entre la garde avec le page de Pâris.)
LE PAGE.—Voilà l'endroit; là, où brûle ce flambeau.
PREMIER SOLDAT.—La terre est ensanglantée. Cherchez autour du
cimetière: allez quelques-uns de vous, et qui que vous rencontriez,
saisissez-le. (Sortent quelques soldats.) Oh! spectacle pitoyable! Ici le comte tué,
et Juliette sanglante, chaude encore et morte il n'y a qu'un moment, elle qui
est enterrée depuis deux jours. Allez instruire le prince; courez chez les
Capulet; avertissez les Montaigu. Allez chercher encore quelques autres
personnes. (Sortent les autres soldats.) Nous voyons bien le lieu où se sont
accumulés tant de malheurs; mais pour expliquer ce qui a donné lieu71 à ces
malheurs si déplorables, il nous en faut connaître les circonstances.
Note 71: (retour)
We see the ground whereon these woes do lie; but the true ground of all these
piteous woes, we cannot, etc. Ground (lieu, endroit), et ground (fondement).
(Rentrent quelques soldats avec Balthasar.)
SECOND SOLDAT.—Voici le domestique de Roméo, nous l'avons trouvé
dans le cimetière.
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PREMIER SOLDAT.—Gardez-le en sûreté jusqu'à l'arrivée du prince.
(Un autre soldat arrive avec le frère Laurence.)
TROISIÈME SOLDAT.—Voici un religieux qui tremble, soupire et pleure.
Nous lui avons pris cette bêche et ce levier comme il venait de cette partie
du cimetière.
PREMIER SOLDAT.—Cela est très-suspect. Retenez aussi ce religieux.
(Entre le prince avec sa suite.)
LE PRINCE.—Quel malheur s'est donc éveillé si matin, qu'il nous oblige
avant le jour d'interrompre notre sommeil?
(Entrent Capulet, sa femme et plusieurs autres personnes.)
CAPULET.—Qui est-ce qui se passe donc qu'on crie ainsi dehors?
LA SIGNORA CAPULET.—Le peuple crie dans les rues, Roméo! d'autres,
Juliette! d'autres, Pâris! et tous courent en poussant des clameurs, vers notre
monument.
LE PRINCE.—Quelle est donc cette alarme dont le bruit a frappé nos
oreilles?
PREMIER SOLDAT.—Mon souverain, ici est le comte Pâris tué, et Roméo
mort, et Juliette, morte depuis deux jours, qui n'est pas froide encore, et
vient d'être tuée.
LE PRINCE.—Regardez, cherchez, et tâchez de découvrir d'où viennent
ces meurtres horribles.
PREMIER SOLDAT.—Voici un religieux et le domestique de Roméo qui
est là assassiné; ils avaient sur eux des instruments propres à ouvrir la
tombe qui renferme ces morts.
CAPULET.—O ciel! ô ma femme! voyez comme notre fille est sanglante!
Ce poignard s'est mépris: hélas! en voilà le fourreau sur le corps de
Montaigu; et le fer s'est égaré dans le sein de ma fille.
(Un autre soldat arrive avec le frère Laurence.)
TROISIÈME SOLDAT.—Voici un religieux qui tremble, soupire et pleure.
Nous lui avons pris cette bêche et ce levier comme il venait de cette partie
du cimetière.
PREMIER SOLDAT.—Cela est très-suspect. Retenez aussi ce religieux.
(Entre le prince avec sa suite.)
LE PRINCE.—Quel malheur s'est donc éveillé si matin, qu'il nous oblige
avant le jour d'interrompre notre sommeil?
(Entrent Capulet, sa femme et plusieurs autres personnes.)
CAPULET.—Qui est-ce qui se passe donc qu'on crie ainsi dehors?
LA SIGNORA CAPULET.—Le peuple crie dans les rues, Roméo! d'autres,
Juliette! d'autres, Pâris! et tous courent en poussant des clameurs, vers notre
monument.
LE PRINCE.—Quelle est donc cette alarme dont le bruit a frappé nos
oreilles?
PREMIER SOLDAT.—Mon souverain, ici est le comte Pâris tué, et Roméo
mort, et Juliette, morte depuis deux jours, qui n'est pas froide encore, et
vient d'être tuée.
LE PRINCE.—Regardez, cherchez, et tâchez de découvrir d'où viennent
ces meurtres horribles.
PREMIER SOLDAT.—Voici un religieux et le domestique de Roméo qui
est là assassiné; ils avaient sur eux des instruments propres à ouvrir la
tombe qui renferme ces morts.
CAPULET.—O ciel! ô ma femme! voyez comme notre fille est sanglante!
Ce poignard s'est mépris: hélas! en voilà le fourreau sur le corps de
Montaigu; et le fer s'est égaré dans le sein de ma fille.
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LA SIGNORA CAPULET.—O malheureuse! ce spectacle de mort est
comme la cloche qui appelle ma vieillesse au tombeau.
(Entre Montaigu.)
LE PRINCE.—Approche, Montaigu. Tu t'es levé de bonne heure pour voir
ton fils et ton héritier couché là de meilleure heure encore.
MONTAIGU.—Hélas! prince, ma femme est morte cette nuit, la douleur de
l'exil de mon fils l'a suffoquée. Quels malheurs nouveaux conspirent encore
contre ma vieillesse?
LE PRINCE.—Regarde, et tu verras.
MONTAIGU.—O fils mal-appris, où est le respect de te presser ainsi
d'arriver avant ton père au tombeau?
LE PRINCE.—Ferme pour un moment ta bouche à l'outrage, jusqu'à ce que
nous ayons pu éclaircir ces mystères et en découvrir la source, la cause et la
marche véritable. Alors je me mets à la tête de vos communes douleurs, et
vous conduirai, s'il le faut, à la tombe. En attendant, contenez-vous, et que
le malheur subisse le joug de la patience. (Aux gardes.)—Qu'on amène devant
moi tous ceux que l'on soupçonne.
FRÈRE LAURENCE.—Je suis le plus considérable, le moins capable
d'action, et cependant, comme le temps et le lieu déposent contre moi, le
plus soupçonné de cet horrible meurtre; et je comparais ici pour m'accuser
et me justifier, me condamner et m'absoudre.
LE PRINCE.—Alors, dites tout de suite ce que vous savez de ceci.
FRÈRE LAURENCE.—Je serai court, car je n'ai plus l'haleine aussi longue
que le serait un ennuyeux récit.—Roméo, que vous voyez mort, était
l'époux de Juliette; et cette Juliette, que vous voyez morte, l'épouse fidèle de
Roméo. Je les avais mariés, et le jour de leur mariage secret fut le jour fatal
de Tybalt, dont la mort prématurée a banni de cette ville le nouvel époux de
Juliette. C'était à cause de cela, et non à cause de la mort de Tybalt, que
dépérissait Juliette.—Vous, Capulet, pour éloigner le chagrin qui la tenait
assiégée, vous l'avez fiancée et vous vouliez la marier de force au comte
comme la cloche qui appelle ma vieillesse au tombeau.
(Entre Montaigu.)
LE PRINCE.—Approche, Montaigu. Tu t'es levé de bonne heure pour voir
ton fils et ton héritier couché là de meilleure heure encore.
MONTAIGU.—Hélas! prince, ma femme est morte cette nuit, la douleur de
l'exil de mon fils l'a suffoquée. Quels malheurs nouveaux conspirent encore
contre ma vieillesse?
LE PRINCE.—Regarde, et tu verras.
MONTAIGU.—O fils mal-appris, où est le respect de te presser ainsi
d'arriver avant ton père au tombeau?
LE PRINCE.—Ferme pour un moment ta bouche à l'outrage, jusqu'à ce que
nous ayons pu éclaircir ces mystères et en découvrir la source, la cause et la
marche véritable. Alors je me mets à la tête de vos communes douleurs, et
vous conduirai, s'il le faut, à la tombe. En attendant, contenez-vous, et que
le malheur subisse le joug de la patience. (Aux gardes.)—Qu'on amène devant
moi tous ceux que l'on soupçonne.
FRÈRE LAURENCE.—Je suis le plus considérable, le moins capable
d'action, et cependant, comme le temps et le lieu déposent contre moi, le
plus soupçonné de cet horrible meurtre; et je comparais ici pour m'accuser
et me justifier, me condamner et m'absoudre.
LE PRINCE.—Alors, dites tout de suite ce que vous savez de ceci.
FRÈRE LAURENCE.—Je serai court, car je n'ai plus l'haleine aussi longue
que le serait un ennuyeux récit.—Roméo, que vous voyez mort, était
l'époux de Juliette; et cette Juliette, que vous voyez morte, l'épouse fidèle de
Roméo. Je les avais mariés, et le jour de leur mariage secret fut le jour fatal
de Tybalt, dont la mort prématurée a banni de cette ville le nouvel époux de
Juliette. C'était à cause de cela, et non à cause de la mort de Tybalt, que
dépérissait Juliette.—Vous, Capulet, pour éloigner le chagrin qui la tenait
assiégée, vous l'avez fiancée et vous vouliez la marier de force au comte
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Pâris. Alors elle vint me trouver, et, les yeux égarés, elle me pressa de
trouver les moyens de la garantir de ce second mariage, sans quoi elle allait
se tuer dans ma cellule. Alors, usant des secrets de mon art, je lui donnai un
breuvage assoupissant qui eût pour effet, comme je me l'étais proposé, de
produire en elle les apparences de la mort. Cependant j'écrivis à Roméo de
revenir ici dans cette fatale nuit, pour m'aider à la retirer de sa tombe
empruntée: c'était le terme où la force du breuvage devait expirer. Mais
celui qui portait ma lettre, le frère Jean, a été retenu par un accident, et me
l'a rendue hier au soir: alors tout seul, à l'heure marquée pour son réveil, je
suis venu dans l'intention de la tirer du tombeau de sa famille, et de la tenir
cachée dans ma cellule jusqu'à ce que j'eusse une occasion favorable
d'envoyer vers Roméo. Mais à mon arrivée ici, qui a précédé de quelques
moments celui où elle s'est réveillée, j'y ai trouvé le noble Pâris couché
avant le temps, et le fidèle Roméo mort. Elle s'éveille, et je la pressais de
sortir, et de supporter avec patience cette oeuvre du ciel; mais en cet instant
un bruit est venu m'effrayer et m'écarter du tombeau: elle, livrée au
désespoir, n'a pas voulu me suivre, et, selon toute apparence, elle a elle-
même attenté à ses jours. C'est là tout ce que je sais: sa nourrice est instruite
de son mariage. Si dans tout ceci il est arrivé quelque malheur par ma faute,
que ma vieille existence soit, quelques heures avant le temps, sacrifiée à la
rigueur des lois les plus sévères.
LE PRINCE.—Nous t'avons toujours connu pour un saint homme. Où est le
domestique de Roméo? Qu'a-t-il à nous apprendre là-dessus?
BALTHASAR.—Je portai à mon maître la nouvelle de la mort de Juliette.
Aussitôt il partit de Mantoue en poste pour venir à ce lieu même, à ce
monument. Là, il m'ordonna de remettre de bonne heure cette lettre à son
père, et, entrant sous cette voûte, me menaça de la mort si je ne m'en allais
pas et ne le laissais seul.
LE PRINCE.—Donne-moi la lettre, je veux la lire. Où est le page du comte,
qui est allé chercher la garde? (Au page.)—Maraud, que faisait ton maître en
ce lieu?
LE PAGE.—Il y est venu avec des fleurs pour les jeter sur le tombeau de la
signora, et il m'a ordonné de me tenir à l'écart: je lui ai obéi. Dans ce
moment, un homme avec une torche est venu pour ouvrir le monument; et
trouver les moyens de la garantir de ce second mariage, sans quoi elle allait
se tuer dans ma cellule. Alors, usant des secrets de mon art, je lui donnai un
breuvage assoupissant qui eût pour effet, comme je me l'étais proposé, de
produire en elle les apparences de la mort. Cependant j'écrivis à Roméo de
revenir ici dans cette fatale nuit, pour m'aider à la retirer de sa tombe
empruntée: c'était le terme où la force du breuvage devait expirer. Mais
celui qui portait ma lettre, le frère Jean, a été retenu par un accident, et me
l'a rendue hier au soir: alors tout seul, à l'heure marquée pour son réveil, je
suis venu dans l'intention de la tirer du tombeau de sa famille, et de la tenir
cachée dans ma cellule jusqu'à ce que j'eusse une occasion favorable
d'envoyer vers Roméo. Mais à mon arrivée ici, qui a précédé de quelques
moments celui où elle s'est réveillée, j'y ai trouvé le noble Pâris couché
avant le temps, et le fidèle Roméo mort. Elle s'éveille, et je la pressais de
sortir, et de supporter avec patience cette oeuvre du ciel; mais en cet instant
un bruit est venu m'effrayer et m'écarter du tombeau: elle, livrée au
désespoir, n'a pas voulu me suivre, et, selon toute apparence, elle a elle-
même attenté à ses jours. C'est là tout ce que je sais: sa nourrice est instruite
de son mariage. Si dans tout ceci il est arrivé quelque malheur par ma faute,
que ma vieille existence soit, quelques heures avant le temps, sacrifiée à la
rigueur des lois les plus sévères.
LE PRINCE.—Nous t'avons toujours connu pour un saint homme. Où est le
domestique de Roméo? Qu'a-t-il à nous apprendre là-dessus?
BALTHASAR.—Je portai à mon maître la nouvelle de la mort de Juliette.
Aussitôt il partit de Mantoue en poste pour venir à ce lieu même, à ce
monument. Là, il m'ordonna de remettre de bonne heure cette lettre à son
père, et, entrant sous cette voûte, me menaça de la mort si je ne m'en allais
pas et ne le laissais seul.
LE PRINCE.—Donne-moi la lettre, je veux la lire. Où est le page du comte,
qui est allé chercher la garde? (Au page.)—Maraud, que faisait ton maître en
ce lieu?
LE PAGE.—Il y est venu avec des fleurs pour les jeter sur le tombeau de la
signora, et il m'a ordonné de me tenir à l'écart: je lui ai obéi. Dans ce
moment, un homme avec une torche est venu pour ouvrir le monument; et
Page 134
bientôt après mon maître s'est élancé sur lui l'épée à la main: alors j'ai couru
avertir la garde.
LE PRINCE.—Cette lettre confirme le récit du religieux: elle contient le
récit de leurs amours, les nouvelles qu'il a reçues de la mort de Juliette: il
dit qu'il a acheté du poison d'un pauvre apothicaire, et qu'il est venu à ce
monument pour y mourir et reposer auprès de Juliette.—Où sont ces deux
ennemis, Capulet, Montaigu?—Voyez quelle verge s'est étendue sur vos
haines. Le ciel a trouvé le moyen de détruire votre bonheur par l'amour; et
moi, pour avoir fermé les yeux sur vos querelles, j'ai perdu deux parents.
Nous sommes tous punis.
CAPULET.—O mon frère Montaigu, donne-moi ta main; ce sera le douaire
de ma fille: je ne peux rien te demander de plus.
MONTAIGU.—Et moi je puis te donner davantage, car je ferai élever sa
statue en or pur, et tant que Vérone sera connue sous ce nom, nulle statue
n'approchera du prix de celle de la tendre et fidèle Juliette.
CAPULET.—Roméo, aussi riche que son épouse, reposera près d'elle:
chétives expiations de nos inimitiés!
LE PRINCE.—L'aurore de ce jour apporte avec elle une sombre paix, et de
douleur le soleil a caché son visage. Sortez de ce lieu, et allez vous
entretenir de ces tristes aventures. Quelques-uns auront leur pardon,
quelques-uns aussi seront punis, car il n'y eut jamais une histoire plus
douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.
(Ils sortent.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
avertir la garde.
LE PRINCE.—Cette lettre confirme le récit du religieux: elle contient le
récit de leurs amours, les nouvelles qu'il a reçues de la mort de Juliette: il
dit qu'il a acheté du poison d'un pauvre apothicaire, et qu'il est venu à ce
monument pour y mourir et reposer auprès de Juliette.—Où sont ces deux
ennemis, Capulet, Montaigu?—Voyez quelle verge s'est étendue sur vos
haines. Le ciel a trouvé le moyen de détruire votre bonheur par l'amour; et
moi, pour avoir fermé les yeux sur vos querelles, j'ai perdu deux parents.
Nous sommes tous punis.
CAPULET.—O mon frère Montaigu, donne-moi ta main; ce sera le douaire
de ma fille: je ne peux rien te demander de plus.
MONTAIGU.—Et moi je puis te donner davantage, car je ferai élever sa
statue en or pur, et tant que Vérone sera connue sous ce nom, nulle statue
n'approchera du prix de celle de la tendre et fidèle Juliette.
CAPULET.—Roméo, aussi riche que son épouse, reposera près d'elle:
chétives expiations de nos inimitiés!
LE PRINCE.—L'aurore de ce jour apporte avec elle une sombre paix, et de
douleur le soleil a caché son visage. Sortez de ce lieu, et allez vous
entretenir de ces tristes aventures. Quelques-uns auront leur pardon,
quelques-uns aussi seront punis, car il n'y eut jamais une histoire plus
douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.
(Ils sortent.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
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JULIETTE ***
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and (c) any Defect you cause.
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Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals
and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely
available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
permanent future for Project Gutenberg and future generations. To
learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
federal laws and your state’s laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza
#516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact
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Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
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freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
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donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax
exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable
effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have
not received written confirmation of compliance. To SEND
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
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