Page 1
Page 2
Page 3
The Project Gutenberg eBook of Vingt mille Lieues Sous Les
Mers — Complete
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete
Author: Jules Verne
Release date: February 1, 2004 [eBook #5097]
Most recently updated: June 7, 2022
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/5097
Credits: Norm Wolcott
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT MILLE
LIEUES SOUS LES MERS — COMPLETE ***
Mers — Complete
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete
Author: Jules Verne
Release date: February 1, 2004 [eBook #5097]
Most recently updated: June 7, 2022
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/5097
Credits: Norm Wolcott
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT MILLE
LIEUES SOUS LES MERS — COMPLETE ***
Page 4
JULES VERNE
VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
ILLUSTRE DE
111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
BIBLIOTHEQUE
D'EDUCATION ET DE RECREATION
J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
PARIS
TABLE, PREMIÈRE PARTIE
TABLE, DEUXIÈME PARTIE
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
I Un écueil fuyant
II Le pour et le contre
III Comme il plaira à monsieur
IV Ned Land
V À l'aventure !
VI À toute vapeur
VII Une baleine d'espèce inconnue
VIII Mobilis in mobile
VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
ILLUSTRE DE
111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
BIBLIOTHEQUE
D'EDUCATION ET DE RECREATION
J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
PARIS
TABLE, PREMIÈRE PARTIE
TABLE, DEUXIÈME PARTIE
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
I Un écueil fuyant
II Le pour et le contre
III Comme il plaira à monsieur
IV Ned Land
V À l'aventure !
VI À toute vapeur
VII Une baleine d'espèce inconnue
VIII Mobilis in mobile
Page 5
IX Les colères de Ned Land
X L'homme des eaux
XI Le Nautilus
XII Tout par l'électricité
XIII Quelques chiffres
XIV Le Fleuve-Noir
XV Une invitation par lettre
XVI Promenade en plaine
XVII Une forêt sous-marine
XVIII Quatre mille lieues sous le Pacifique
XIX Vanikoro
XX Le détroit de Torrès
XXI Quelques jours à terre
XXII La foudre du capitaine Nemo
XXIII Ægri somnia
XXIV Le royaume du corail
VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
TOUR DU MONDE SOUS MARIN
(Premier partie)
I
UN ÉCUEIL FUYANT
L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène
inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié. Sans parler
des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l'esprit
X L'homme des eaux
XI Le Nautilus
XII Tout par l'électricité
XIII Quelques chiffres
XIV Le Fleuve-Noir
XV Une invitation par lettre
XVI Promenade en plaine
XVII Une forêt sous-marine
XVIII Quatre mille lieues sous le Pacifique
XIX Vanikoro
XX Le détroit de Torrès
XXI Quelques jours à terre
XXII La foudre du capitaine Nemo
XXIII Ægri somnia
XXIV Le royaume du corail
VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
TOUR DU MONDE SOUS MARIN
(Premier partie)
I
UN ÉCUEIL FUYANT
L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène
inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié. Sans parler
des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l'esprit
Page 6
public à l'intérieur des continents les gens de mer furent particulièrement
émus. Les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters
de l'Europe et de l'Amérique, officiers des marines militaires de tous pays,
et, après eux, les gouvernements des divers États des deux continents, se
préoccupèrent de ce fait au plus haut point.
En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés sur
mer avec « une chose énorme » un objet long, fusiforme, parfois
phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.
Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de bord,
s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de l'être en
question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance surprenante de
sa locomotion, la vie particulière dont il semblait doué. Si c'était un cétacé,
il surpassait en volume tous ceux que la science avait classés jusqu'alors. Ni
Cuvier, ni Lacépède, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis
l'existence d'un tel monstre — à moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de
leurs propres yeux de savants.
A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises — en
rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une longueur de
deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées qui le disaient
large d'un mille et long de trois — on pouvait affirmer, cependant, que cet
être phénoménal dépassait de beaucoup toutes les dimensions admises
jusqu'à ce jour par les ichtyologistes — s'il existait toutefois.
Or, il existait, le fait en lui-même n'était plus niable, et, avec ce penchant
qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l'émotion
produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant à la
rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer.
En effet, le 20 juillet 1866, le steamer Governor-Higginson, de Calcutta
and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette masse
mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l'Australie. Le capitaine
Baker se crut, tout d'abord, en présence d'un écueil inconnu ; il se disposait
même à en déterminer la situation exacte, quand deux colonnes d'eau,
projetées par l'inexplicable objet, s'élancèrent en sifflant à cent cinquante
pieds dans l'air. Donc, à moins que cet écueil ne fût soumis aux expansions
intermittentes d'un geyser, le Governor-Higginson avait affaire bel et bien à
quelque mammifère aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents
des colonnes d'eau, mélangées d'air et de vapeur.
émus. Les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters
de l'Europe et de l'Amérique, officiers des marines militaires de tous pays,
et, après eux, les gouvernements des divers États des deux continents, se
préoccupèrent de ce fait au plus haut point.
En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés sur
mer avec « une chose énorme » un objet long, fusiforme, parfois
phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.
Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de bord,
s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de l'être en
question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance surprenante de
sa locomotion, la vie particulière dont il semblait doué. Si c'était un cétacé,
il surpassait en volume tous ceux que la science avait classés jusqu'alors. Ni
Cuvier, ni Lacépède, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis
l'existence d'un tel monstre — à moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de
leurs propres yeux de savants.
A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises — en
rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une longueur de
deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées qui le disaient
large d'un mille et long de trois — on pouvait affirmer, cependant, que cet
être phénoménal dépassait de beaucoup toutes les dimensions admises
jusqu'à ce jour par les ichtyologistes — s'il existait toutefois.
Or, il existait, le fait en lui-même n'était plus niable, et, avec ce penchant
qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l'émotion
produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant à la
rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer.
En effet, le 20 juillet 1866, le steamer Governor-Higginson, de Calcutta
and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette masse
mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l'Australie. Le capitaine
Baker se crut, tout d'abord, en présence d'un écueil inconnu ; il se disposait
même à en déterminer la situation exacte, quand deux colonnes d'eau,
projetées par l'inexplicable objet, s'élancèrent en sifflant à cent cinquante
pieds dans l'air. Donc, à moins que cet écueil ne fût soumis aux expansions
intermittentes d'un geyser, le Governor-Higginson avait affaire bel et bien à
quelque mammifère aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents
des colonnes d'eau, mélangées d'air et de vapeur.
Page 7
Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans les
mers du Pacifique, par le Cristobal-Colon, de West India and Pacific steam
navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire pouvait se transporter
d'un endroit à un autre avec une vélocité surprenante, puisque à trois jours
d'intervalle, le Governor-Higginson et le Cristobal-Colon l'avaient observé
en deux points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents
lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là l'Helvetia,
de la Compagnie Nationale, et le Shannon, du Royal-Mail, marchant à
contrebord dans cette portion de l'Atlantique comprise entre les États-Unis
et l'Europe, se signalèrent respectivement le monstre par 42°15' de latitude
nord, et 60°35' de longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. Dans cette
observation simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du
mammifère à plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le Shannon
et l'Helvetia étaient de dimension inférieure à lui, bien qu'ils mesurassent
cent mètres de l'étrave à l'étambot. Or, les plus vastes baleines, celles qui
fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le Kulammak et l'Umgullick,
n'ont jamais dépassé la longueur de cinquante-six mètres, — si même elles
l'atteignent.
Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à
bord du transatlantique le Pereire, un abordage entre l'Etna, de la ligne
Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers de la frégate
française la Normandie, un très sérieux relèvement obtenu par l'état-major
du commodore Fitz-James à bord du Lord-Clyde, émurent profondément
l'opinion publique. Dans les pays d'humeur légère, on plaisanta le
phénomène, mais les pays graves et pratiques, l'Angleterre, l'Amérique,
l'Allemagne, s'en préoccupèrent vivement.
Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le chanta
dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les théâtres.
Les canards eurent là une belle occasion de pondre des œufs de toute
couleur. On vit réapparaître dans les journaux — à court de copie — tous
les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible
« Moby Dick » des régions hyperboréennes, jusqu'au Kraken démesuré,
dont les tentacules peuvent enlacer un bâtiment de cinq cents tonneaux et
l'entraîner dans les abîmes de l'Océan. On reproduisit même les procès-
verbaux des temps anciens les opinions d'Aristote et de Pline, qui
admettaient l'existence de ces monstres, puis les récits norvégiens de
l'évêque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de
mers du Pacifique, par le Cristobal-Colon, de West India and Pacific steam
navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire pouvait se transporter
d'un endroit à un autre avec une vélocité surprenante, puisque à trois jours
d'intervalle, le Governor-Higginson et le Cristobal-Colon l'avaient observé
en deux points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents
lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là l'Helvetia,
de la Compagnie Nationale, et le Shannon, du Royal-Mail, marchant à
contrebord dans cette portion de l'Atlantique comprise entre les États-Unis
et l'Europe, se signalèrent respectivement le monstre par 42°15' de latitude
nord, et 60°35' de longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. Dans cette
observation simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du
mammifère à plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le Shannon
et l'Helvetia étaient de dimension inférieure à lui, bien qu'ils mesurassent
cent mètres de l'étrave à l'étambot. Or, les plus vastes baleines, celles qui
fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le Kulammak et l'Umgullick,
n'ont jamais dépassé la longueur de cinquante-six mètres, — si même elles
l'atteignent.
Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à
bord du transatlantique le Pereire, un abordage entre l'Etna, de la ligne
Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers de la frégate
française la Normandie, un très sérieux relèvement obtenu par l'état-major
du commodore Fitz-James à bord du Lord-Clyde, émurent profondément
l'opinion publique. Dans les pays d'humeur légère, on plaisanta le
phénomène, mais les pays graves et pratiques, l'Angleterre, l'Amérique,
l'Allemagne, s'en préoccupèrent vivement.
Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le chanta
dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les théâtres.
Les canards eurent là une belle occasion de pondre des œufs de toute
couleur. On vit réapparaître dans les journaux — à court de copie — tous
les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible
« Moby Dick » des régions hyperboréennes, jusqu'au Kraken démesuré,
dont les tentacules peuvent enlacer un bâtiment de cinq cents tonneaux et
l'entraîner dans les abîmes de l'Océan. On reproduisit même les procès-
verbaux des temps anciens les opinions d'Aristote et de Pline, qui
admettaient l'existence de ces monstres, puis les récits norvégiens de
l'évêque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de
Page 8
M. Harrington, dont la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme
avoir vu, étant à bord du Castillan, en 1857, cet énorme serpent qui n'avait
jamais fréquenté jusqu'alors que les mers de l'ancien Constitutionnel.
Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules dans
les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La « question du
monstre » enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de
science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, versèrent des flots
d'encre pendant cette mémorable campagne ; quelques-uns même, deux ou
trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalités
les plus offensantes.
Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux
articles de fond de l'Institut géographique du Brésil, de l'Académie royale
des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de l'Institution
Smithsonnienne de Washington, aux discussions du The Indian
Archipelago, du Cosmos de l'abbé Moigno, des Mittheilungen de
Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France
et de l'étranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses
spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité par les adversaires du
monstre, soutinrent en effet que « la nature ne faisait pas de sots », et ils
adjurèrent leurs contemporains de ne point donner un démenti à la nature,
en admettant l'existence des Krakens, des serpents de mer, des « Moby
Dick », et autres élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article
d'un journal satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant
sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup
et l'acheva au milieu d'un éclat de rire universel. L'esprit avait vaincu la
science.
Pendant les premiers mois de l'année 1867, la question parut être
enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux faits
furent portés à la connaissance du public. Il ne s'agit plus alors d'un
problème scientifique à résoudre, mais bien d'un danger réel sérieux à
éviter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint îlot, rocher,
écueil, mais écueil fuyant, indéterminable, insaisissable.
Le 5 mars 1867, le Moravian, de Montréal Océan Company, se trouvant
pendant la nuit par 27°30' de latitude et 72°15' de longitude, heurta de sa
hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces parages.
Sous l'effort combiné du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il
avoir vu, étant à bord du Castillan, en 1857, cet énorme serpent qui n'avait
jamais fréquenté jusqu'alors que les mers de l'ancien Constitutionnel.
Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules dans
les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La « question du
monstre » enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de
science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, versèrent des flots
d'encre pendant cette mémorable campagne ; quelques-uns même, deux ou
trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalités
les plus offensantes.
Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux
articles de fond de l'Institut géographique du Brésil, de l'Académie royale
des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de l'Institution
Smithsonnienne de Washington, aux discussions du The Indian
Archipelago, du Cosmos de l'abbé Moigno, des Mittheilungen de
Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France
et de l'étranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses
spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité par les adversaires du
monstre, soutinrent en effet que « la nature ne faisait pas de sots », et ils
adjurèrent leurs contemporains de ne point donner un démenti à la nature,
en admettant l'existence des Krakens, des serpents de mer, des « Moby
Dick », et autres élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article
d'un journal satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant
sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup
et l'acheva au milieu d'un éclat de rire universel. L'esprit avait vaincu la
science.
Pendant les premiers mois de l'année 1867, la question parut être
enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux faits
furent portés à la connaissance du public. Il ne s'agit plus alors d'un
problème scientifique à résoudre, mais bien d'un danger réel sérieux à
éviter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint îlot, rocher,
écueil, mais écueil fuyant, indéterminable, insaisissable.
Le 5 mars 1867, le Moravian, de Montréal Océan Company, se trouvant
pendant la nuit par 27°30' de latitude et 72°15' de longitude, heurta de sa
hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces parages.
Sous l'effort combiné du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il
Page 9
marchait à la vitesse de treize nœuds. Nul doute que sans la qualité
supérieure de sa coque, le Moravian, ouvert au choc, ne se fût englouti avec
les deux cent trente-sept passagers qu'il ramenait du Canada.
L'accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour
commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à l'arrière du
bâtiment. Ils examinèrent l'Océan avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne
virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait à trois encablures, comme si
les nappes liquides eussent été violemment battues. Le relèvement du lieu
fut exactement pris, et le Moravian continua sa route sans avaries
apparentes. Avait-il heurté une roche sous-marine, ou quelque énorme
épave d'un naufrage ? On ne put le savoir ; mais, examen fait de sa carène
dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu'une partie de la quille avait été
brisée.
Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme
tant d'autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans des
conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire victime de
ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à laquelle ce
navire appartenait, l'événement eut un retentissement immense.
Personne n'ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet
intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et
Halifax, avec trois navires en bois et à roues d'une force de quatre cents
chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans
après, le matériel de la Compagnie s'accroissait de quatre navires de six cent
cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard,
de deux autres bâtiments supérieurs en puissance et en tonnage. En 1853, la
compagnie Cunard, dont le privilège pour le transport des dépêches venait
d'être renouvelé, ajouta successivement à son matériel l'Arabia, le Persia, le
China, le Scotia, le Java, le Russia, tous navires de première marche, et les
plus vastes qui, après le Great-Eastern, eussent jamais sillonné les mers.
Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait douze navires, dont huit à
roues et quatre à hélices.
Si je donne ces détails très succincts, c'est afin que chacun sache bien
quelle est l'importance de cette compagnie de transports maritimes, connue
du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de
navigation transocéanienne n'a été conduite avec plus d'habileté ; nulle
affaire n'a été couronnée de plus de succès. Depuis vingt-six ans, les navires
supérieure de sa coque, le Moravian, ouvert au choc, ne se fût englouti avec
les deux cent trente-sept passagers qu'il ramenait du Canada.
L'accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour
commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à l'arrière du
bâtiment. Ils examinèrent l'Océan avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne
virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait à trois encablures, comme si
les nappes liquides eussent été violemment battues. Le relèvement du lieu
fut exactement pris, et le Moravian continua sa route sans avaries
apparentes. Avait-il heurté une roche sous-marine, ou quelque énorme
épave d'un naufrage ? On ne put le savoir ; mais, examen fait de sa carène
dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu'une partie de la quille avait été
brisée.
Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme
tant d'autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans des
conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire victime de
ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à laquelle ce
navire appartenait, l'événement eut un retentissement immense.
Personne n'ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet
intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et
Halifax, avec trois navires en bois et à roues d'une force de quatre cents
chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans
après, le matériel de la Compagnie s'accroissait de quatre navires de six cent
cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard,
de deux autres bâtiments supérieurs en puissance et en tonnage. En 1853, la
compagnie Cunard, dont le privilège pour le transport des dépêches venait
d'être renouvelé, ajouta successivement à son matériel l'Arabia, le Persia, le
China, le Scotia, le Java, le Russia, tous navires de première marche, et les
plus vastes qui, après le Great-Eastern, eussent jamais sillonné les mers.
Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait douze navires, dont huit à
roues et quatre à hélices.
Si je donne ces détails très succincts, c'est afin que chacun sache bien
quelle est l'importance de cette compagnie de transports maritimes, connue
du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de
navigation transocéanienne n'a été conduite avec plus d'habileté ; nulle
affaire n'a été couronnée de plus de succès. Depuis vingt-six ans, les navires
Page 10
Cunard ont traversé deux mille fois l'Atlantique, et jamais un voyage n'a été
manqué, jamais un retard n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni
un bâtiment n'ont été perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore,
malgré la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de
préférence à toute autre, ainsi qu'il appert d'un relevé fait sur les documents
officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne s'étonnera du
retentissement que provoqua l'accident arrivé à l'un de ses plus beaux
steamers.
Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le Scotia se
trouvait par 15°12' de longitude et 45°37' de latitude. Il marchait avec une
vitesse de treize nœuds quarante-trois centièmes sous la poussée de ses
mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec une régularité
parfaite. Son tirant d'eau était alors de six mètres soixante-dix centimètres,
et son déplacement de six mille six cent vingt-quatre mètres cubes.
A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers
réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit
sur la coque du Scotia, par sa hanche et un peu en arrière de la roue de
bâbord.
Le Scotia n'avait pas heurté, il avait été heurté, et plutôt par un instrument
tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait semblé si léger que
personne ne s'en fût inquiété à bord, sans le cri des caliers qui remontèrent
sur le pont en s'écriant :
« Nous coulons ! nous coulons ! »
Tout d'abord, les passagers furent très effrayés ; mais le capitaine
Anderson se hâta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait être
imminent. Le Scotia, divisé en sept compartiments par des cloisons
étanches, devait braver impunément une voie d'eau.
Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. Il reconnut
que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer, et la rapidité de
l'envahissement prouvait que la voie d'eau était considérable. Fort
heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudières, car les
feux se fussent subitement éteints.
Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots
plongea pour reconnaître l'avarie. Quelques instants après, on constatait
l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du steamer. Une
telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le Scotia, ses roues à demi
manqué, jamais un retard n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni
un bâtiment n'ont été perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore,
malgré la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de
préférence à toute autre, ainsi qu'il appert d'un relevé fait sur les documents
officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne s'étonnera du
retentissement que provoqua l'accident arrivé à l'un de ses plus beaux
steamers.
Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le Scotia se
trouvait par 15°12' de longitude et 45°37' de latitude. Il marchait avec une
vitesse de treize nœuds quarante-trois centièmes sous la poussée de ses
mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec une régularité
parfaite. Son tirant d'eau était alors de six mètres soixante-dix centimètres,
et son déplacement de six mille six cent vingt-quatre mètres cubes.
A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers
réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit
sur la coque du Scotia, par sa hanche et un peu en arrière de la roue de
bâbord.
Le Scotia n'avait pas heurté, il avait été heurté, et plutôt par un instrument
tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait semblé si léger que
personne ne s'en fût inquiété à bord, sans le cri des caliers qui remontèrent
sur le pont en s'écriant :
« Nous coulons ! nous coulons ! »
Tout d'abord, les passagers furent très effrayés ; mais le capitaine
Anderson se hâta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait être
imminent. Le Scotia, divisé en sept compartiments par des cloisons
étanches, devait braver impunément une voie d'eau.
Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. Il reconnut
que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer, et la rapidité de
l'envahissement prouvait que la voie d'eau était considérable. Fort
heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudières, car les
feux se fussent subitement éteints.
Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots
plongea pour reconnaître l'avarie. Quelques instants après, on constatait
l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du steamer. Une
telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le Scotia, ses roues à demi
Page 11
noyées, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait alors à trois cent mille
du cap Clear, et après trois jours d'un retard qui inquiéta vivement
Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie.
Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du Scotia, qui fut mis en cale
sèche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mètres et demi au-dessous
de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière, en forme de triangle
isocèle. La cassure de la tôle était d'une netteté parfaite, et elle n'eût pas été
frappée plus sûrement à l'emporte-pièce. Il fallait donc que l'outil perforant
qui l'avait produite fût d'une trempe peu commune — et après avoir été
lancé avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tôle de quatre
centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement rétrograde
et vraiment inexplicable.
Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à nouveau
l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres maritimes qui
n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le compte du monstre. Ce
fantastique animal endossa la responsabilité de tous ces naufrages, dont le
nombre est malheureusement considérable ; car sur trois mille navires dont
la perte est annuellement relevée au Bureau-Veritas, le chiffre des navires à
vapeur ou à voiles, supposés perdus corps et biens par suite d'absence de
nouvelles, ne s'élève pas à moins de deux cents !
Or, ce fut le « monstre » qui, justement ou injustement, fut accusé de leur
disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers continents
devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara et demanda
catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à tout prix de ce
formidable cétacé.
II
LE POUR ET LE CONTRE
A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une
exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska,
aux États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au Muséum
d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait joint à cette
expédition. Après six mois passés dans le Nebraska, chargé de précieuses
collections, j'arrivai à New York vers la fin de mars. Mon départ pour la
du cap Clear, et après trois jours d'un retard qui inquiéta vivement
Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie.
Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du Scotia, qui fut mis en cale
sèche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mètres et demi au-dessous
de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière, en forme de triangle
isocèle. La cassure de la tôle était d'une netteté parfaite, et elle n'eût pas été
frappée plus sûrement à l'emporte-pièce. Il fallait donc que l'outil perforant
qui l'avait produite fût d'une trempe peu commune — et après avoir été
lancé avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tôle de quatre
centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement rétrograde
et vraiment inexplicable.
Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à nouveau
l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres maritimes qui
n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le compte du monstre. Ce
fantastique animal endossa la responsabilité de tous ces naufrages, dont le
nombre est malheureusement considérable ; car sur trois mille navires dont
la perte est annuellement relevée au Bureau-Veritas, le chiffre des navires à
vapeur ou à voiles, supposés perdus corps et biens par suite d'absence de
nouvelles, ne s'élève pas à moins de deux cents !
Or, ce fut le « monstre » qui, justement ou injustement, fut accusé de leur
disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers continents
devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara et demanda
catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à tout prix de ce
formidable cétacé.
II
LE POUR ET LE CONTRE
A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une
exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska,
aux États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au Muséum
d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait joint à cette
expédition. Après six mois passés dans le Nebraska, chargé de précieuses
collections, j'arrivai à New York vers la fin de mars. Mon départ pour la
Page 12
France était fixé aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en
attendant, de classer mes richesses minéralogiques, botaniques et
zoologiques, quand arriva l'incident du Scotia.
J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et
comment ne l'aurais-je pas été ? J'avais lu et relu tous les journaux
américains et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait.
Dans l'impossibilité de me former une opinion, je flottais d'un extrême à
l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait être douteux, et les
incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du Scotia.
A mon arrivée à New York, la question brûlait. L'hypothèse de l'îlot
flottant, de l'écueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu
compétents, était absolument abandonnée. Et, en effet, à moins que cet
écueil n'eût une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer
avec une rapidité si prodigieuse ?
De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante, d'une énorme
épave, et toujours à cause de la rapidité du déplacement.
Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui créaient deux
clans très distincts de partisans : d'un côté, ceux qui tenaient pour un
monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient pour un bateau
« sous-marin » d'une extrême puissance motrice.
Or, cette dernière hypothèse, admissible après tout, ne put résister aux
enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple
particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique, c'était peu probable.
Où et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette
construction secrète ?
Seul, un gouvernement pouvait posséder une pareille machine
destructive, et, en ces temps désastreux où l'homme s'ingénie à multiplier la
puissance des armes de guerre, il était possible qu'un État essayât à l'insu
des autres ce formidable engin. Après les chassepots, les torpilles, après les
torpilles, les béliers sous-marins, puis la réaction. Du moins, je l'espère.
Mais l'hypothèse d'une machine de guerre tomba encore devant la
déclaration des gouvernements. Comme il s'agissait là d'un intérêt public,
puisque les communications transocéaniennes en souffraient, la franchise
des gouvernements ne pouvait être mise en doute. D'ailleurs, comment
admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût échappé aux yeux
du public ? Garder le secret dans ces circonstances est très difficile pour un
attendant, de classer mes richesses minéralogiques, botaniques et
zoologiques, quand arriva l'incident du Scotia.
J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et
comment ne l'aurais-je pas été ? J'avais lu et relu tous les journaux
américains et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait.
Dans l'impossibilité de me former une opinion, je flottais d'un extrême à
l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait être douteux, et les
incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du Scotia.
A mon arrivée à New York, la question brûlait. L'hypothèse de l'îlot
flottant, de l'écueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu
compétents, était absolument abandonnée. Et, en effet, à moins que cet
écueil n'eût une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer
avec une rapidité si prodigieuse ?
De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante, d'une énorme
épave, et toujours à cause de la rapidité du déplacement.
Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui créaient deux
clans très distincts de partisans : d'un côté, ceux qui tenaient pour un
monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient pour un bateau
« sous-marin » d'une extrême puissance motrice.
Or, cette dernière hypothèse, admissible après tout, ne put résister aux
enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple
particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique, c'était peu probable.
Où et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette
construction secrète ?
Seul, un gouvernement pouvait posséder une pareille machine
destructive, et, en ces temps désastreux où l'homme s'ingénie à multiplier la
puissance des armes de guerre, il était possible qu'un État essayât à l'insu
des autres ce formidable engin. Après les chassepots, les torpilles, après les
torpilles, les béliers sous-marins, puis la réaction. Du moins, je l'espère.
Mais l'hypothèse d'une machine de guerre tomba encore devant la
déclaration des gouvernements. Comme il s'agissait là d'un intérêt public,
puisque les communications transocéaniennes en souffraient, la franchise
des gouvernements ne pouvait être mise en doute. D'ailleurs, comment
admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût échappé aux yeux
du public ? Garder le secret dans ces circonstances est très difficile pour un
Page 13
particulier, et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont
obstinément surveillés par les puissances rivales.
Donc, après enquêtes faites en Angleterre, en France, en Russie, en
Prusse, en Espagne, en Italie, en Amérique, voire même en Turquie,
l'hypothèse d'un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée.
A mon arrivée à New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur
de me consulter sur le phénomène en question. J'avais publié en France un
ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé : Les Mystères des grands fonds
sous-marins. Ce livre, particulièrement goûté du monde savant, faisait de
moi un spécialiste dans cette partie assez obscure de l'histoire naturelle.
Mon avis me fut demandé. Tant que je pus nier du fait, je me renfermai
dans une absolue négation. Mais bientôt, collé au mur, je dus m'expliquer
catégoriquement. Et même, « l'honorable Pierre Aronnax, professeur au
Muséum de Paris », fut mis en demeure par le New York-Herald de
formuler une opinion quelconque.
Je m'exécutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la question
sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et je donne ici un
extrait d'un article très nourri que je publiai dans le numéro du 30 avril.
« Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses
hypothèses, toute autre supposition étant rejetée, il faut nécessairement
admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance excessive.
« Les grandes profondeurs de l'Océan nous sont totalement inconnues. La
sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ? Quels
êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles au-dessous de la
surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux ? On saurait à peine
le conjecturer.
« Cependant, la solution du problème qui m'est soumis peut affecter la
forme du dilemme.
« Ou nous connaissons toutes les variétés d'êtres qui peuplent notre
planète, ou nous ne les connaissons pas.
« Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des secrets
pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que d'admettre l'existence
de poissons ou de cétacés, d'espèces ou même de genres nouveaux, d'une
organisation essentiellement « fondrière », qui habitent les couches
inaccessibles à la sonde, et qu'un événement quelconque, une fantaisie, un
obstinément surveillés par les puissances rivales.
Donc, après enquêtes faites en Angleterre, en France, en Russie, en
Prusse, en Espagne, en Italie, en Amérique, voire même en Turquie,
l'hypothèse d'un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée.
A mon arrivée à New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur
de me consulter sur le phénomène en question. J'avais publié en France un
ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé : Les Mystères des grands fonds
sous-marins. Ce livre, particulièrement goûté du monde savant, faisait de
moi un spécialiste dans cette partie assez obscure de l'histoire naturelle.
Mon avis me fut demandé. Tant que je pus nier du fait, je me renfermai
dans une absolue négation. Mais bientôt, collé au mur, je dus m'expliquer
catégoriquement. Et même, « l'honorable Pierre Aronnax, professeur au
Muséum de Paris », fut mis en demeure par le New York-Herald de
formuler une opinion quelconque.
Je m'exécutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la question
sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et je donne ici un
extrait d'un article très nourri que je publiai dans le numéro du 30 avril.
« Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses
hypothèses, toute autre supposition étant rejetée, il faut nécessairement
admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance excessive.
« Les grandes profondeurs de l'Océan nous sont totalement inconnues. La
sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ? Quels
êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles au-dessous de la
surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux ? On saurait à peine
le conjecturer.
« Cependant, la solution du problème qui m'est soumis peut affecter la
forme du dilemme.
« Ou nous connaissons toutes les variétés d'êtres qui peuplent notre
planète, ou nous ne les connaissons pas.
« Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des secrets
pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que d'admettre l'existence
de poissons ou de cétacés, d'espèces ou même de genres nouveaux, d'une
organisation essentiellement « fondrière », qui habitent les couches
inaccessibles à la sonde, et qu'un événement quelconque, une fantaisie, un
Page 14
caprice, si l'on veut, ramène à de longs intervalles vers le niveau supérieur
de l'Océan.
« Si, au contraire, nous connaissons toutes les espèces vivantes, il faut
nécessairement chercher l'animal en question parmi les êtres marins déjà
catalogués, et dans ce cas, je serai disposé à admettre l'existence d'un
Narwal géant.
« Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de
soixante pieds. Quintuplez, décuplez même cette dimension, donnez à ce
cétacé une force proportionnelle à sa taille, accroissez ses armes offensives,
et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions déterminées par les
Officiers du Shannon, l'instrument exigé par la perforation du Scotia, et la
puissance nécessaire pour entamer la coque d'un steamer.
« En effet, le narwal est armé d'une sorte d'épée d'ivoire, d'une
hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une dent
principale qui a la dureté de l'acier. On a trouvé quelques-unes de ces dents
implantées dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec
succès. D'autres ont été arrachées, non sans peine, de carènes de vaisseaux
qu'elles avaient percées d'outre en outre, comme un foret perce un tonneau.
Le musée de la Faculté de médecine de Paris possède une de ces défenses
longue de deux mètres vingt-cinq centimètres, et large de quarante-huit
centimètres à sa base !
« Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois plus
puissant, lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l'heure, multipliez sa
masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de produire la
catastrophe demandée.
« Donc, jusqu'à plus amples informations, j'opinerais pour une licorne de
mer, de dimensions colossales, armée, non plus d'une hallebarde, mais d'un
véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les « rams » de guerre,
dont elle aurait à la fois la masse et la puissance motrice.
« Ainsi s'expliquerait ce phénomène inexplicable — à moins qu'il n'y ait
rien, en dépit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti — ce qui est encore
possible ! »
Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part ; mais je voulais jusqu'à
un certain point couvrir ma dignité de professeur, et ne pas trop prêter à rire
aux Américains, qui rient bien, quand ils rient. Je me réservais une
échappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du « monstre ».
de l'Océan.
« Si, au contraire, nous connaissons toutes les espèces vivantes, il faut
nécessairement chercher l'animal en question parmi les êtres marins déjà
catalogués, et dans ce cas, je serai disposé à admettre l'existence d'un
Narwal géant.
« Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de
soixante pieds. Quintuplez, décuplez même cette dimension, donnez à ce
cétacé une force proportionnelle à sa taille, accroissez ses armes offensives,
et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions déterminées par les
Officiers du Shannon, l'instrument exigé par la perforation du Scotia, et la
puissance nécessaire pour entamer la coque d'un steamer.
« En effet, le narwal est armé d'une sorte d'épée d'ivoire, d'une
hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une dent
principale qui a la dureté de l'acier. On a trouvé quelques-unes de ces dents
implantées dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec
succès. D'autres ont été arrachées, non sans peine, de carènes de vaisseaux
qu'elles avaient percées d'outre en outre, comme un foret perce un tonneau.
Le musée de la Faculté de médecine de Paris possède une de ces défenses
longue de deux mètres vingt-cinq centimètres, et large de quarante-huit
centimètres à sa base !
« Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois plus
puissant, lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l'heure, multipliez sa
masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de produire la
catastrophe demandée.
« Donc, jusqu'à plus amples informations, j'opinerais pour une licorne de
mer, de dimensions colossales, armée, non plus d'une hallebarde, mais d'un
véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les « rams » de guerre,
dont elle aurait à la fois la masse et la puissance motrice.
« Ainsi s'expliquerait ce phénomène inexplicable — à moins qu'il n'y ait
rien, en dépit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti — ce qui est encore
possible ! »
Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part ; mais je voulais jusqu'à
un certain point couvrir ma dignité de professeur, et ne pas trop prêter à rire
aux Américains, qui rient bien, quand ils rient. Je me réservais une
échappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du « monstre ».
Page 15
Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut un grand
retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution qu'il
proposait, d'ailleurs, laissait libre carrière à l'imagination. L'esprit humain se
plaît à ces conceptions grandioses d'êtres surnaturels. Or la mer est
précisément leur meilleur véhicule, le seul milieu où ces géants près
desquels les animaux terrestres, éléphants ou rhinocéros, ne sont que des
nains — puissent se produire et se développer. Les masses liquides
transportent les plus grandes espèces connues de mammifères, et peut-être
recèlent-elles des mollusques d'une incomparable taille, des crustacés
effrayants à contempler, tels que seraient des homards de cent mètres ou des
crabes pesant deux cents tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux
terrestres, contemporains des époques géologiques, les quadrupèdes, les
quadrumanes, les reptiles, les oiseaux étaient construits sur des gabarits
gigantesques. Le Créateur les avait jetés dans un moule colossal que le
temps a réduit peu à peu. Pourquoi la mer, dans ses profondeurs ignorées,
n'aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons de la vie d'un autre âge, elle
qui ne se modifie jamais, alors que le noyau terrestre change presque
incessamment ? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les dernières
variétés de ces espèces titanesques, dont les années sont des siècles, et les
siècles des millénaires ?
Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu'il ne m'appartient plus
d'entretenir ! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en
réalités terribles. Je le répète, l'opinion se fit alors sur la nature du
phénomène, et le public admit sans conteste l'existence d'un être prodigieux
qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.
Mais si les uns ne virent là qu'un problème purement scientifique à
résoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amérique et en Angleterre,
furent d'avis de purger l'Océan de ce redoutable monstre, afin de rassurer les
communications transocéaniennes. Les journaux industriels et commerciaux
traitèrent la question principalement à ce point de vue. La Shipping and
Mercantile Gazette, le Lloyd, le Paquebot, la Revue maritime et coloniale,
toutes les feuilles dévouées aux Compagnies d'assurances qui menaçaient
d'élever le taux de leurs primes, furent unanimes sur ce point.
L'opinion publique s'étant prononcée, les États de l'Union se déclarèrent
les premiers. On fit à New York les préparatifs d'une expédition destinée à
poursuivre le narwal. Une frégate de grande marche l'Abraham-Lincoln, se
retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution qu'il
proposait, d'ailleurs, laissait libre carrière à l'imagination. L'esprit humain se
plaît à ces conceptions grandioses d'êtres surnaturels. Or la mer est
précisément leur meilleur véhicule, le seul milieu où ces géants près
desquels les animaux terrestres, éléphants ou rhinocéros, ne sont que des
nains — puissent se produire et se développer. Les masses liquides
transportent les plus grandes espèces connues de mammifères, et peut-être
recèlent-elles des mollusques d'une incomparable taille, des crustacés
effrayants à contempler, tels que seraient des homards de cent mètres ou des
crabes pesant deux cents tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux
terrestres, contemporains des époques géologiques, les quadrupèdes, les
quadrumanes, les reptiles, les oiseaux étaient construits sur des gabarits
gigantesques. Le Créateur les avait jetés dans un moule colossal que le
temps a réduit peu à peu. Pourquoi la mer, dans ses profondeurs ignorées,
n'aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons de la vie d'un autre âge, elle
qui ne se modifie jamais, alors que le noyau terrestre change presque
incessamment ? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les dernières
variétés de ces espèces titanesques, dont les années sont des siècles, et les
siècles des millénaires ?
Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu'il ne m'appartient plus
d'entretenir ! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en
réalités terribles. Je le répète, l'opinion se fit alors sur la nature du
phénomène, et le public admit sans conteste l'existence d'un être prodigieux
qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.
Mais si les uns ne virent là qu'un problème purement scientifique à
résoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amérique et en Angleterre,
furent d'avis de purger l'Océan de ce redoutable monstre, afin de rassurer les
communications transocéaniennes. Les journaux industriels et commerciaux
traitèrent la question principalement à ce point de vue. La Shipping and
Mercantile Gazette, le Lloyd, le Paquebot, la Revue maritime et coloniale,
toutes les feuilles dévouées aux Compagnies d'assurances qui menaçaient
d'élever le taux de leurs primes, furent unanimes sur ce point.
L'opinion publique s'étant prononcée, les États de l'Union se déclarèrent
les premiers. On fit à New York les préparatifs d'une expédition destinée à
poursuivre le narwal. Une frégate de grande marche l'Abraham-Lincoln, se
Page 16
mit en mesure de prendre la mer au plus tôt. Les arsenaux furent ouverts au
commandant Farragut, qui pressa activement l'armement de sa frégate.
Précisément, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se fut
décidé à poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant deux
mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra. Il
semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se tramaient
contre elle. On en avait tant causé, et même par le câble transatlantique !
Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine mouche avait arrêté au
passage quelque télégramme dont elle faisait maintenant son profit.
Donc, la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de
formidables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger. Et l'impatience
allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un steamer de la ligne de San
Francisco de Californie à Shangaï avait revu l'animal, trois semaines
auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique.
L'émotion causée par cette nouvelle fut extrême. On n'accorda pas vingt-
quatre heures de répit au commandant Farragut. Ses vivres étaient
embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait
à son rôle d'équipage. Il n'avait qu'à allumer ses fourneaux, à chauffer, à
démarrer ! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de retard !
D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'à partir.
Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittât la pier de Brooklyn,
je reçus une lettre libellée en ces termes :
Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris, Fifth Avenue
hotel.
New York.
« Monsieur,
Si vous voulez vous joindre à l'expédition de l'Abraham-Lincoln, le
gouvernement de l'Union verra avec plaisir que la France soit
représentée par vous dans cette entreprise. Le commandant Farragut
tient une cabine à votre disposition.
Très cordialement, votre
J.-B. HOBSON,
Secrétaire de la marine. »
commandant Farragut, qui pressa activement l'armement de sa frégate.
Précisément, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se fut
décidé à poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant deux
mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra. Il
semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se tramaient
contre elle. On en avait tant causé, et même par le câble transatlantique !
Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine mouche avait arrêté au
passage quelque télégramme dont elle faisait maintenant son profit.
Donc, la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de
formidables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger. Et l'impatience
allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un steamer de la ligne de San
Francisco de Californie à Shangaï avait revu l'animal, trois semaines
auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique.
L'émotion causée par cette nouvelle fut extrême. On n'accorda pas vingt-
quatre heures de répit au commandant Farragut. Ses vivres étaient
embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait
à son rôle d'équipage. Il n'avait qu'à allumer ses fourneaux, à chauffer, à
démarrer ! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de retard !
D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'à partir.
Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittât la pier de Brooklyn,
je reçus une lettre libellée en ces termes :
Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris, Fifth Avenue
hotel.
New York.
« Monsieur,
Si vous voulez vous joindre à l'expédition de l'Abraham-Lincoln, le
gouvernement de l'Union verra avec plaisir que la France soit
représentée par vous dans cette entreprise. Le commandant Farragut
tient une cabine à votre disposition.
Très cordialement, votre
J.-B. HOBSON,
Secrétaire de la marine. »
Page 17
III
COMME IL PLAIRA À MONSIEUR
Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J.-B. Hobson, je ne songeais
pas plus a poursuivre la Licorne qu'à tenter le passage du nord-ouest. Trois
secondes après avoir lu la lettre de l'honorable secrétaire de la marine, je
comprenais enfin que ma véritable vocation, l'unique but de ma vie, était de
chasser ce monstre inquiétant et d'en purger le monde.
Cependant, je revenais d'un pénible voyage, fatigué, avide de repos. Je
n'aspirais plus qu'à revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du
Jardin des Plantes, mes chères et précieuses collections ! Mais rien ne put
me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j'acceptai sans plus
de réflexions l'offre du gouvernement américain.
« D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramène en Europe, et la Licorne sera
assez aimable pour m'entraîner vers les côtes de France ! Ce digne animal
se laissera prendre dans les mers d'Europe — pour mon agrément personnel
— et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mètre de sa hallebarde
d'ivoire au Muséum d'histoire naturelle. »
Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de
l'océan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, était prendre le chemin
des antipodes.
« Conseil ! » criai-je d'une voix impatiente.
Conseil était mon domestique. Un garçon dévoué qui m'accompagnait
dans tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait
bien, un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par
habitude, s'étonnant peu des surprises de la vie, très adroit de ses mains,
apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais de conseils
— même quand on ne lui en demandait pas.
A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes,
Conseil en était venu à savoir quelque chose. J'avais en lui un spécialiste,
très ferré sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une
agilité d'acrobate toute l'échelle des embranchements des groupes, des
classes, des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-
genres, des espèces et des variétés. Mais sa science s'arrêtait là. Classer,
COMME IL PLAIRA À MONSIEUR
Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J.-B. Hobson, je ne songeais
pas plus a poursuivre la Licorne qu'à tenter le passage du nord-ouest. Trois
secondes après avoir lu la lettre de l'honorable secrétaire de la marine, je
comprenais enfin que ma véritable vocation, l'unique but de ma vie, était de
chasser ce monstre inquiétant et d'en purger le monde.
Cependant, je revenais d'un pénible voyage, fatigué, avide de repos. Je
n'aspirais plus qu'à revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du
Jardin des Plantes, mes chères et précieuses collections ! Mais rien ne put
me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j'acceptai sans plus
de réflexions l'offre du gouvernement américain.
« D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramène en Europe, et la Licorne sera
assez aimable pour m'entraîner vers les côtes de France ! Ce digne animal
se laissera prendre dans les mers d'Europe — pour mon agrément personnel
— et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mètre de sa hallebarde
d'ivoire au Muséum d'histoire naturelle. »
Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de
l'océan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, était prendre le chemin
des antipodes.
« Conseil ! » criai-je d'une voix impatiente.
Conseil était mon domestique. Un garçon dévoué qui m'accompagnait
dans tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait
bien, un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par
habitude, s'étonnant peu des surprises de la vie, très adroit de ses mains,
apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais de conseils
— même quand on ne lui en demandait pas.
A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes,
Conseil en était venu à savoir quelque chose. J'avais en lui un spécialiste,
très ferré sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une
agilité d'acrobate toute l'échelle des embranchements des groupes, des
classes, des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-
genres, des espèces et des variétés. Mais sa science s'arrêtait là. Classer,
Page 18
c'était sa vie, et il n'en savait pas davantage. Très versé dans la théorie de la
classification, peu dans la pratique, il n'eût pas distingué, je crois, un
cachalot d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garçon !
Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout où m'entraînait
la science. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d'un
voyage. Nulle objection à boucler sa valise pour un pays quelconque, Chine
ou Congo, si éloigné qu'il fût. Il allait là comme ici, sans en demander
davantage. D'ailleurs d'une belle santé qui défiait toutes les maladies ; des
muscles solides, mais pas de nerfs, pas l'apparence de nerfs au moral,
s'entend.
Ce garçon avait trente ans, et son âge était à celui de son maître comme
quinze est à vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais quarante ans.
Seulement, Conseil avait un défaut. Formaliste enragé il ne me parlait
jamais qu'à la troisième personne — au point d'en être agaçant.
« Conseil ! » répétai-je, tout en commençant d'une main fébrile mes
préparatifs de départ.
Certainement, j'étais sûr de ce garçon si dévoué. D'ordinaire, je ne lui
demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages,
mais cette fois, il s'agissait d'une expédition qui pouvait indéfiniment se
prolonger, d'une entreprise hasardeuse, à la poursuite d'un animal capable
de couler une frégate comme une coque de noix ! Il y avait là matière à
réflexion, même pour l'homme le plus impassible du monde ! Qu'allait dire
Conseil ?
« Conseil ! » criai-je une troisième fois.
Conseil parut.
« Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant.
— Oui, mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux
heures.
— Comme il plaira à monsieur, répondit tranquillement Conseil.
— Pas un instant à perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de
voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais le
plus que tu pourras, et hâte-toi !
— Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil.
— On s'en occupera plus tard.
classification, peu dans la pratique, il n'eût pas distingué, je crois, un
cachalot d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garçon !
Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout où m'entraînait
la science. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d'un
voyage. Nulle objection à boucler sa valise pour un pays quelconque, Chine
ou Congo, si éloigné qu'il fût. Il allait là comme ici, sans en demander
davantage. D'ailleurs d'une belle santé qui défiait toutes les maladies ; des
muscles solides, mais pas de nerfs, pas l'apparence de nerfs au moral,
s'entend.
Ce garçon avait trente ans, et son âge était à celui de son maître comme
quinze est à vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais quarante ans.
Seulement, Conseil avait un défaut. Formaliste enragé il ne me parlait
jamais qu'à la troisième personne — au point d'en être agaçant.
« Conseil ! » répétai-je, tout en commençant d'une main fébrile mes
préparatifs de départ.
Certainement, j'étais sûr de ce garçon si dévoué. D'ordinaire, je ne lui
demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages,
mais cette fois, il s'agissait d'une expédition qui pouvait indéfiniment se
prolonger, d'une entreprise hasardeuse, à la poursuite d'un animal capable
de couler une frégate comme une coque de noix ! Il y avait là matière à
réflexion, même pour l'homme le plus impassible du monde ! Qu'allait dire
Conseil ?
« Conseil ! » criai-je une troisième fois.
Conseil parut.
« Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant.
— Oui, mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux
heures.
— Comme il plaira à monsieur, répondit tranquillement Conseil.
— Pas un instant à perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de
voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais le
plus que tu pourras, et hâte-toi !
— Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil.
— On s'en occupera plus tard.
Page 19
— Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les
chéropotamus et autres carcasses de monsieur ?
— On les gardera à l'hôtel.
— Et le babiroussa vivant de monsieur ?
— On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai l'ordre de
nous expédier en France notre ménagerie.
— Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil.
— Si... certainement... répondis-je évasivement, mais en faisant un
crochet.
— Le crochet qui plaira à monsieur.
— Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voilà tout.
Nous prenons passage sur l'Abraham-Lincoln...
— Comme il conviendra à monsieur, répondit paisiblement Conseil.
— Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous
allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux
volumes sur les Mystères des grands fonds sous-marins ne peut se dispenser
de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission glorieuse, mais...
dangereuse aussi ! On ne sait pas où l'on va ! Ces bêtes-là peuvent être très
capricieuses ! Mais nous irons quand même ! Nous avons un commandant
qui n'a pas froid aux yeux !...
— Comme fera monsieur, je ferai, répondit Conseil.
— Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces
voyages dont on ne revient pas toujours !
— Comme il plaira à monsieur. »
Un quart d'heure après, nos malles étaient prêtes. Conseil avait fait en un
tour de main, et j'étais sûr que rien ne manquait, car ce garçon classait les
chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammifères.
L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule de l'entresol. Je
descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. Je
réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule
considérable. Je donnai l'ordre d'expédier pour Paris (France) mes ballots
d'animaux empaillés et de plantes desséchées. Je fis ouvrir un crédit
suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans une voiture.
chéropotamus et autres carcasses de monsieur ?
— On les gardera à l'hôtel.
— Et le babiroussa vivant de monsieur ?
— On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai l'ordre de
nous expédier en France notre ménagerie.
— Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil.
— Si... certainement... répondis-je évasivement, mais en faisant un
crochet.
— Le crochet qui plaira à monsieur.
— Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voilà tout.
Nous prenons passage sur l'Abraham-Lincoln...
— Comme il conviendra à monsieur, répondit paisiblement Conseil.
— Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous
allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux
volumes sur les Mystères des grands fonds sous-marins ne peut se dispenser
de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission glorieuse, mais...
dangereuse aussi ! On ne sait pas où l'on va ! Ces bêtes-là peuvent être très
capricieuses ! Mais nous irons quand même ! Nous avons un commandant
qui n'a pas froid aux yeux !...
— Comme fera monsieur, je ferai, répondit Conseil.
— Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces
voyages dont on ne revient pas toujours !
— Comme il plaira à monsieur. »
Un quart d'heure après, nos malles étaient prêtes. Conseil avait fait en un
tour de main, et j'étais sûr que rien ne manquait, car ce garçon classait les
chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammifères.
L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule de l'entresol. Je
descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. Je
réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule
considérable. Je donnai l'ordre d'expédier pour Paris (France) mes ballots
d'animaux empaillés et de plantes desséchées. Je fis ouvrir un crédit
suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans une voiture.
Page 20
Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu'à Union-
square, suivit Fourth-avenue jusqu'à sa jonction avec Bowery-street, prit
Katrin-street et s'arrêta à la trente-quatrième pier. Là, le Katrinferryboat
nous transporta, hommes, chevaux et voiture, à Brooklyn, la grande annexe
de New York, située sur la rive gauche de la rivière de l'Est, et en quelques
minutes, nous arrivions au quai près duquel l'Abraham-Lincoln vomissait
par ses deux cheminées des torrents de fumée noire.
Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate.
Je me précipitai à bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des
matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d'un
officier de bonne mine qui me tendit la main.
« Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il.
— Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut ?
— En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine
vous attend. »
Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je me
fis conduire à la cabine qui m'était destinée.
L'Abraham-Lincoln avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa
destination nouvelle. C'était une frégate de grande marche, munie
d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter à sept atmosphères la
tension de sa vapeur. Sous cette pression, l'Abraham-Lincoln atteignait une
vitesse moyenne de dix-huit milles et trois dixièmes à l'heure, vitesse
considérable, mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque
cétacé.
Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités
nautiques. Je fus très satisfait de ma cabine, située à l'arrière, qui s'ouvrait
sur le carré des officiers.
« Nous serons bien ici, dis-je à Conseil.
— Aussi bien, n'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, qu'un bernard-
l'ermite dans la coquille d'un buccin. »
Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai sur
le pont afin de suivre les préparatifs de l'appareillage.
A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernières
amarres qui retenaient l'Abraham-Lincoln à la pier de Brooklyn. Ainsi donc,
un quart d'heure de retard, moins même, et la frégate partait sans moi, et je
square, suivit Fourth-avenue jusqu'à sa jonction avec Bowery-street, prit
Katrin-street et s'arrêta à la trente-quatrième pier. Là, le Katrinferryboat
nous transporta, hommes, chevaux et voiture, à Brooklyn, la grande annexe
de New York, située sur la rive gauche de la rivière de l'Est, et en quelques
minutes, nous arrivions au quai près duquel l'Abraham-Lincoln vomissait
par ses deux cheminées des torrents de fumée noire.
Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate.
Je me précipitai à bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des
matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d'un
officier de bonne mine qui me tendit la main.
« Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il.
— Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut ?
— En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine
vous attend. »
Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je me
fis conduire à la cabine qui m'était destinée.
L'Abraham-Lincoln avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa
destination nouvelle. C'était une frégate de grande marche, munie
d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter à sept atmosphères la
tension de sa vapeur. Sous cette pression, l'Abraham-Lincoln atteignait une
vitesse moyenne de dix-huit milles et trois dixièmes à l'heure, vitesse
considérable, mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque
cétacé.
Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités
nautiques. Je fus très satisfait de ma cabine, située à l'arrière, qui s'ouvrait
sur le carré des officiers.
« Nous serons bien ici, dis-je à Conseil.
— Aussi bien, n'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, qu'un bernard-
l'ermite dans la coquille d'un buccin. »
Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai sur
le pont afin de suivre les préparatifs de l'appareillage.
A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernières
amarres qui retenaient l'Abraham-Lincoln à la pier de Brooklyn. Ainsi donc,
un quart d'heure de retard, moins même, et la frégate partait sans moi, et je
Page 21
manquais cette expédition extraordinaire, surnaturelle, invraisemblable,
dont le récit véridique pourra bien trouver cependant quelques incrédules.
Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure
pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'être signalé. Il fit venir
son ingénieur.
« Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
— Go ahead », cria le commandant Farragut.
A cet ordre, qui fut transmis à la machine au moyen d'appareils à air
comprimé, les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. La vapeur
siffla en se précipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les longs pistons
horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de l'arbre. Les branches de
l'hélice battirent les flots avec une rapidité croissante, et l'Abraham-lincoln
s'avança majestueusement au milieu d'une centaine de ferry-boats et de
tenders chargés de spectateurs, qui lui faisaient cortège.
Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivière
de l'Est étaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de cinq cent mille
poitrines. éclatèrent successivement. Des milliers de mouchoirs s'agitèrent
au-dessus de la masse compacte et saluèrent l'Abraham-Lincoln jusqu'à son
arrivée dans les eaux de l'Hudson, à la pointe de cette presqu'île allongée
qui forme la ville de New York.
Alors, la frégate, suivant du côté de New-Jersey l'admirable rive droite du
fleuve toute chargée de villas, passa entre les forts qui la saluèrent de leurs
plus gros canons. L'Abraham-Lincoln répondit en amenant et en hissant
trois fois le pavillon américain, dont les trente-neuf étoiles resplendissaient
à sa corne d'artimon ; puis, modifiant sa marche pour prendre le chenal
balisé qui s'arrondit dans la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-
Hook, il rasa cette langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs
l'acclamèrent encore une fois.
Le cortège des boats et des tenders suivait toujours la frégate, et il ne la
quitta qu'à la hauteur du light-boat dont les deux feux marquent l'entrée des
passes de New York.
Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et
rejoignit la petite goélette qui l'attendait sous le vent. Les feux furent
poussés ; l'hélice battit plus rapidement les flots ; la frégate longea la côte
dont le récit véridique pourra bien trouver cependant quelques incrédules.
Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure
pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'être signalé. Il fit venir
son ingénieur.
« Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
— Go ahead », cria le commandant Farragut.
A cet ordre, qui fut transmis à la machine au moyen d'appareils à air
comprimé, les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. La vapeur
siffla en se précipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les longs pistons
horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de l'arbre. Les branches de
l'hélice battirent les flots avec une rapidité croissante, et l'Abraham-lincoln
s'avança majestueusement au milieu d'une centaine de ferry-boats et de
tenders chargés de spectateurs, qui lui faisaient cortège.
Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivière
de l'Est étaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de cinq cent mille
poitrines. éclatèrent successivement. Des milliers de mouchoirs s'agitèrent
au-dessus de la masse compacte et saluèrent l'Abraham-Lincoln jusqu'à son
arrivée dans les eaux de l'Hudson, à la pointe de cette presqu'île allongée
qui forme la ville de New York.
Alors, la frégate, suivant du côté de New-Jersey l'admirable rive droite du
fleuve toute chargée de villas, passa entre les forts qui la saluèrent de leurs
plus gros canons. L'Abraham-Lincoln répondit en amenant et en hissant
trois fois le pavillon américain, dont les trente-neuf étoiles resplendissaient
à sa corne d'artimon ; puis, modifiant sa marche pour prendre le chenal
balisé qui s'arrondit dans la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-
Hook, il rasa cette langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs
l'acclamèrent encore une fois.
Le cortège des boats et des tenders suivait toujours la frégate, et il ne la
quitta qu'à la hauteur du light-boat dont les deux feux marquent l'entrée des
passes de New York.
Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et
rejoignit la petite goélette qui l'attendait sous le vent. Les feux furent
poussés ; l'hélice battit plus rapidement les flots ; la frégate longea la côte
Page 22
jaune et basse de Long-lsland, et, à huit heures du soir, après avoir perdu
dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland, elle courut à toute vapeur sur les
sombres eaux de l'Atlantique.
IV
NED LAND
Le commandant Farragut était un bon marin, digne de la frégate qu'il
commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en était l'âme. Sur la
question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit, et il ne
permettait pas que l'existence de l'animal fût discutée à son bord. Il y
croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan par foi, non
par raison. Le monstre existait, il en délivrerait les mers, il l'avait juré.
C'était une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonné de Gozon, marchant
à la rencontre du serpent qui désolait son île. Ou le commandant Farragut
tuerait le narwal, ou le narwal tuerait le commandant Farragut. Pas de
milieu.
Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait les
entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances d'une
rencontre, et observer la vaste étendue de l'Océan. Plus d'un s'imposait un
quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eût maudit une telle
corvée en toute autre circonstance. Tant que le soleil décrivait son arc
diurne, la mâture était peuplée de matelots auxquels les planches du pont
brûlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en place ! Et cependant.
L'Abraham-Lincoln ne tranchait pas encore de son étrave les eaux suspectes
du Pacifique.
Quant à l'équipage, il ne demandait qu'à rencontrer la licorne, à la
harponner, et à la hisser à bord, à la dépecer. Il surveillait la mer avec une
scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait d'une
certaine somme de deux mille dollars, réservée à quiconque, mousse ou
matelot, maître ou officier, signalerait l'animal. Je laisse à penser si les yeux
s'exerçaient à bord de l'Abraham-Lincoln.
Pour mon compte, je n'étais pas en reste avec les autres, et je ne laissais à
personne ma part d'observations quotidiennes. La frégate aurait eu cent fois
raison de s'appeler l'Argus. Seul entre tous, Conseil protestait par son
dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland, elle courut à toute vapeur sur les
sombres eaux de l'Atlantique.
IV
NED LAND
Le commandant Farragut était un bon marin, digne de la frégate qu'il
commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en était l'âme. Sur la
question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit, et il ne
permettait pas que l'existence de l'animal fût discutée à son bord. Il y
croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan par foi, non
par raison. Le monstre existait, il en délivrerait les mers, il l'avait juré.
C'était une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonné de Gozon, marchant
à la rencontre du serpent qui désolait son île. Ou le commandant Farragut
tuerait le narwal, ou le narwal tuerait le commandant Farragut. Pas de
milieu.
Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait les
entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances d'une
rencontre, et observer la vaste étendue de l'Océan. Plus d'un s'imposait un
quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eût maudit une telle
corvée en toute autre circonstance. Tant que le soleil décrivait son arc
diurne, la mâture était peuplée de matelots auxquels les planches du pont
brûlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en place ! Et cependant.
L'Abraham-Lincoln ne tranchait pas encore de son étrave les eaux suspectes
du Pacifique.
Quant à l'équipage, il ne demandait qu'à rencontrer la licorne, à la
harponner, et à la hisser à bord, à la dépecer. Il surveillait la mer avec une
scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait d'une
certaine somme de deux mille dollars, réservée à quiconque, mousse ou
matelot, maître ou officier, signalerait l'animal. Je laisse à penser si les yeux
s'exerçaient à bord de l'Abraham-Lincoln.
Pour mon compte, je n'étais pas en reste avec les autres, et je ne laissais à
personne ma part d'observations quotidiennes. La frégate aurait eu cent fois
raison de s'appeler l'Argus. Seul entre tous, Conseil protestait par son
Page 23
indifférence touchant la question qui nous passionnait, et détonnait sur
l'enthousiasme général du bord.
J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son
navire d'appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. Un baleinier n'eût
pas été mieux armé. Nous possédions tous les engins connus, depuis le
harpon qui se lance à la main, jusqu'aux flèches barbelées des espingoles et
aux balles explosibles des canardières. Sur le gaillard d'avant s'allongeait un
canon perfectionné, se chargeant par la culasse, très épais de parois, très
étroit d'âme, et dont le modèle doit figurer à l'Exposition universelle de
1867. Ce précieux instrument, d'origine américaine, envoyait sans se gêner,
un projectile conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de
seize kilomètres.
Donc, l'Abraham-Lincoln ne manquait d'aucun moyen de destruction.
Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.
Ned Land était un Canadien, d'une habileté de main peu commune, et qui
ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Adresse et sang-froid,
audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré supérieur, et il fallait être
une baleine bien maligne, ou un cachalot singulièrement astucieux pour
échapper à son coup de harpon.
Ned Land avait environ quarante ans. C'était un homme de grande taille
— plus de six pieds anglais — vigoureusement bâti, l'air grave, peu
communicatif, violent parfois, et très rageur quand on le contrariait. Sa
personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son regard qui
accentuait singulièrement sa physionomie.
Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet
homme à son bord. Il valait tout l'équipage, à lui seul, pour l'œil et le bras.
Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui serait en
même temps un canon toujours prêt à partir.
Qui dit Canadien, dit Français, et, si peu communicatif que fût Ned Land,
je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. Ma nationalité
l'attirait sans doute. C'était une occasion pour lui de parler, et pour moi
d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans
quelques provinces canadiennes. La famille du harponneur était originaire
de Québec, et formait déjà un tribu de hardis pêcheurs à l'époque où cette
ville appartenait à la France.
l'enthousiasme général du bord.
J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son
navire d'appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. Un baleinier n'eût
pas été mieux armé. Nous possédions tous les engins connus, depuis le
harpon qui se lance à la main, jusqu'aux flèches barbelées des espingoles et
aux balles explosibles des canardières. Sur le gaillard d'avant s'allongeait un
canon perfectionné, se chargeant par la culasse, très épais de parois, très
étroit d'âme, et dont le modèle doit figurer à l'Exposition universelle de
1867. Ce précieux instrument, d'origine américaine, envoyait sans se gêner,
un projectile conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de
seize kilomètres.
Donc, l'Abraham-Lincoln ne manquait d'aucun moyen de destruction.
Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.
Ned Land était un Canadien, d'une habileté de main peu commune, et qui
ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Adresse et sang-froid,
audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré supérieur, et il fallait être
une baleine bien maligne, ou un cachalot singulièrement astucieux pour
échapper à son coup de harpon.
Ned Land avait environ quarante ans. C'était un homme de grande taille
— plus de six pieds anglais — vigoureusement bâti, l'air grave, peu
communicatif, violent parfois, et très rageur quand on le contrariait. Sa
personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son regard qui
accentuait singulièrement sa physionomie.
Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet
homme à son bord. Il valait tout l'équipage, à lui seul, pour l'œil et le bras.
Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui serait en
même temps un canon toujours prêt à partir.
Qui dit Canadien, dit Français, et, si peu communicatif que fût Ned Land,
je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. Ma nationalité
l'attirait sans doute. C'était une occasion pour lui de parler, et pour moi
d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans
quelques provinces canadiennes. La famille du harponneur était originaire
de Québec, et formait déjà un tribu de hardis pêcheurs à l'époque où cette
ville appartenait à la France.
Page 24
Peu à peu, Ned prit goût à causer, et j'aimais à entendre le récit de ses
aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pêches et ses combats avec
une grande poésie naturelle. Son récit prenait une forme épique, et je
croyais écouter quelque Homère canadien, chantant l'Iliade des régions
hyperboréennes.
Je dépeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais
actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de cette
inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus effrayantes
conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu'à vivre cent ans encore,
pour me souvenir plus longtemps de toi !
Et maintenant, quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du
monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait guère à la licorne, et que,
seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale. Il évitait même de
traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir l'entreprendre un jour.
Par une magnifique soirée du 30 juillet, c'est-à-dire trois semaines après
notre départ, la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc, à trente milles
sous le vent des côtes patagonnes. Nous avions dépassé le tropique du
Capricorne, et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins de sept cent milles
dans le sud. Avant huit jours, l'Abraham-Lincoln sillonnerait les flots du
Pacifique.
Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et
d'autres, regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont restées
jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout naturellement
la conversation sur la licorne géante, et j'examinai les diverses chances de
succès ou d'insuccès de notre expédition. Puis, voyant que Ned me laissait
parler sans trop rien dire, je le poussai plus directement.
« Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas être
convaincu de l'existence du cétacé que nous poursuivons ? Avez-vous donc
des raisons particulières de vous montrer si incrédule ? »
Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre,
frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel, ferma
les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin :
« Peut-être bien, monsieur Aronnax.
— Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui êtes
familiarisé avec les grands mammifères marins, vous dont l'imagination
aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pêches et ses combats avec
une grande poésie naturelle. Son récit prenait une forme épique, et je
croyais écouter quelque Homère canadien, chantant l'Iliade des régions
hyperboréennes.
Je dépeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais
actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de cette
inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus effrayantes
conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu'à vivre cent ans encore,
pour me souvenir plus longtemps de toi !
Et maintenant, quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du
monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait guère à la licorne, et que,
seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale. Il évitait même de
traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir l'entreprendre un jour.
Par une magnifique soirée du 30 juillet, c'est-à-dire trois semaines après
notre départ, la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc, à trente milles
sous le vent des côtes patagonnes. Nous avions dépassé le tropique du
Capricorne, et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins de sept cent milles
dans le sud. Avant huit jours, l'Abraham-Lincoln sillonnerait les flots du
Pacifique.
Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et
d'autres, regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont restées
jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout naturellement
la conversation sur la licorne géante, et j'examinai les diverses chances de
succès ou d'insuccès de notre expédition. Puis, voyant que Ned me laissait
parler sans trop rien dire, je le poussai plus directement.
« Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas être
convaincu de l'existence du cétacé que nous poursuivons ? Avez-vous donc
des raisons particulières de vous montrer si incrédule ? »
Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre,
frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel, ferma
les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin :
« Peut-être bien, monsieur Aronnax.
— Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui êtes
familiarisé avec les grands mammifères marins, vous dont l'imagination
Page 25
doit aisément accepter l'hypothèse de cétacés énormes, vous devriez être le
dernier à douter en de pareilles circonstances !
— C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, répondit Ned. Que
le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent l'espace, ou à
l'existence de monstres antédiluviens qui peuplent l'intérieur du globe, passe
encore, mais ni l'astronome, ni le géologue n'admettent de telles chimères.
De même, le baleinier. J'ai poursuivi beaucoup de cétacés, j'en ai harponné
un grand nombre, j'en ai tué plusieurs, mais si puissants et si bien armés
qu'ils fussent, ni leurs queues, ni leurs défenses n'auraient pu entamer les
plaques de tôle d'un steamer.
— Cependant, Ned, on cite des bâtiments que la dent du narwal a
traversés de part en part.
— Des navires en bois, c'est possible, répondit le Canadien, et encore, je
ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'à preuve contraire, je nie que baleines,
cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.
— Écoutez-moi, Ned...
— Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepté
cela. Un poulpe gigantesque, peut-être ?...
— Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom même
indique le peu de consistance de ses chairs. Eût-il cinq cents pieds de
longueur, le poulpe, qui n'appartient point à l'embranchement des vertébrés,
est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le Scotia ou l'Abraham-
Lincoln. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou
autres monstres de cette espèce.
— Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez
narquois, vous persistez à admettre l'existence d'un énorme cétacé... ?
— Oui, Ned, je vous le répète avec une conviction qui s'appuie sur la
logique des faits. Je crois à l'existence d'un mammifère, puissamment
organisé, appartenant à l'embranchement des vertébrés, comme les baleines,
les cachalots ou les dauphins, et muni d'une défense cornée dont la force de
pénétration est extrême.
— Hum ! fit le harponneur, en secouant la tête de l'air d'un homme qui ne
veut pas se laisser convaincre.
— Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal
existe, s'il habite les profondeurs de l'Océan, s'il fréquente les couches
dernier à douter en de pareilles circonstances !
— C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, répondit Ned. Que
le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent l'espace, ou à
l'existence de monstres antédiluviens qui peuplent l'intérieur du globe, passe
encore, mais ni l'astronome, ni le géologue n'admettent de telles chimères.
De même, le baleinier. J'ai poursuivi beaucoup de cétacés, j'en ai harponné
un grand nombre, j'en ai tué plusieurs, mais si puissants et si bien armés
qu'ils fussent, ni leurs queues, ni leurs défenses n'auraient pu entamer les
plaques de tôle d'un steamer.
— Cependant, Ned, on cite des bâtiments que la dent du narwal a
traversés de part en part.
— Des navires en bois, c'est possible, répondit le Canadien, et encore, je
ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'à preuve contraire, je nie que baleines,
cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.
— Écoutez-moi, Ned...
— Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepté
cela. Un poulpe gigantesque, peut-être ?...
— Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom même
indique le peu de consistance de ses chairs. Eût-il cinq cents pieds de
longueur, le poulpe, qui n'appartient point à l'embranchement des vertébrés,
est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le Scotia ou l'Abraham-
Lincoln. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou
autres monstres de cette espèce.
— Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez
narquois, vous persistez à admettre l'existence d'un énorme cétacé... ?
— Oui, Ned, je vous le répète avec une conviction qui s'appuie sur la
logique des faits. Je crois à l'existence d'un mammifère, puissamment
organisé, appartenant à l'embranchement des vertébrés, comme les baleines,
les cachalots ou les dauphins, et muni d'une défense cornée dont la force de
pénétration est extrême.
— Hum ! fit le harponneur, en secouant la tête de l'air d'un homme qui ne
veut pas se laisser convaincre.
— Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal
existe, s'il habite les profondeurs de l'Océan, s'il fréquente les couches
Page 26
liquides situées à quelques milles au-dessous de la surface des eaux, il
possède nécessairement un organisme dont la solidité défie toute
comparaison.
— Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned.
— Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les
couches profondes et résister à leur pression.
— Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'œil.
— Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.
— Oh ! les chiffres ! répliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les
chiffres !
— En affaires, Ned, mais non en mathématiques. Écoutez-moi.
Admettons que la pression d'une atmosphère soit représentée par la pression
d'une colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En réalité, la colonne d'eau
serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la densité
est supérieure à celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous plongez, Ned,
autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous, autant de fois votre
corps supporte une pression égale à celle de l'atmosphère, c'est-à-dire de
kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface. Il suit de là qu'à
trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmosphères, de cent
atmosphères à trois mille deux cents pieds, et de mille atmosphères à trente-
deux mille pieds, soit deux lieues et demie environ. Ce qui équivaut à dire
que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l'Océan, chaque
centimètre carré de la surface de votre corps subirait une pression de mille
kilogrammes. Or, mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de
centimètres carrés en surface ?
— Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.
— Environ dix-sept mille.
— Tant que cela ?
— Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure
au poids d'un kilogramme par centimètre carré, vos dix-sept mille
centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept mille
cinq cent soixante-huit kilogrammes.
— Sans que je m'en aperçoive ?
possède nécessairement un organisme dont la solidité défie toute
comparaison.
— Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned.
— Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les
couches profondes et résister à leur pression.
— Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'œil.
— Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.
— Oh ! les chiffres ! répliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les
chiffres !
— En affaires, Ned, mais non en mathématiques. Écoutez-moi.
Admettons que la pression d'une atmosphère soit représentée par la pression
d'une colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En réalité, la colonne d'eau
serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la densité
est supérieure à celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous plongez, Ned,
autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous, autant de fois votre
corps supporte une pression égale à celle de l'atmosphère, c'est-à-dire de
kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface. Il suit de là qu'à
trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmosphères, de cent
atmosphères à trois mille deux cents pieds, et de mille atmosphères à trente-
deux mille pieds, soit deux lieues et demie environ. Ce qui équivaut à dire
que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l'Océan, chaque
centimètre carré de la surface de votre corps subirait une pression de mille
kilogrammes. Or, mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de
centimètres carrés en surface ?
— Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.
— Environ dix-sept mille.
— Tant que cela ?
— Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure
au poids d'un kilogramme par centimètre carré, vos dix-sept mille
centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept mille
cinq cent soixante-huit kilogrammes.
— Sans que je m'en aperçoive ?
Page 27
— Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'êtes pas écrasé par une
telle pression, c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre corps avec une
pression égale. De là un équilibre parfait entre la poussée intérieure et la
poussée extérieure, qui se neutralisent, ce qui vous permet de les supporter
sans peine. Mais dans l'eau, c'est autre chose.
— Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que l'eau
m'entoure et ne me pénètre pas.
— Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la
surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent
soixante-huit kilogrammes ; à trois cent vingt pieds, dix fois cette pression,
soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes ; à trois
mille deux cents pieds, cent fois cette pression, soit dix-sept cent cinquante-
six mille huit cent kilogrammes ; à trente-deux mille pieds, enfin, mille fois
cette pression, soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille
kilogrammes ; c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait
des plateaux d'une machine hydraulique !
— Diable ! fit Ned.
— Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs
centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de pareilles
profondeurs, eux dont la surface est représentée par des millions de
centimètres carrés, c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la
poussée qu'ils subissent. Calculez alors quelle doit être la résistance de leur
charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour résister à de telles
pressions !
— Il faut, répondit Ned Land, qu'ils soient fabriqués en plaques de tôle
de huit pouces, comme les frégates cuirassées.
— Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut
produire une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la
coque d'un navire.
— Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces
chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.
— Eh bien, vous ai-je convaincu ?
— Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est que
si de tels animaux existent au fond des mers, il faut nécessairement qu'ils
soient aussi forts que vous le dites.
telle pression, c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre corps avec une
pression égale. De là un équilibre parfait entre la poussée intérieure et la
poussée extérieure, qui se neutralisent, ce qui vous permet de les supporter
sans peine. Mais dans l'eau, c'est autre chose.
— Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que l'eau
m'entoure et ne me pénètre pas.
— Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la
surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent
soixante-huit kilogrammes ; à trois cent vingt pieds, dix fois cette pression,
soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes ; à trois
mille deux cents pieds, cent fois cette pression, soit dix-sept cent cinquante-
six mille huit cent kilogrammes ; à trente-deux mille pieds, enfin, mille fois
cette pression, soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille
kilogrammes ; c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait
des plateaux d'une machine hydraulique !
— Diable ! fit Ned.
— Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs
centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de pareilles
profondeurs, eux dont la surface est représentée par des millions de
centimètres carrés, c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la
poussée qu'ils subissent. Calculez alors quelle doit être la résistance de leur
charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour résister à de telles
pressions !
— Il faut, répondit Ned Land, qu'ils soient fabriqués en plaques de tôle
de huit pouces, comme les frégates cuirassées.
— Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut
produire une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la
coque d'un navire.
— Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces
chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.
— Eh bien, vous ai-je convaincu ?
— Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est que
si de tels animaux existent au fond des mers, il faut nécessairement qu'ils
soient aussi forts que vous le dites.
Page 28
— Mais s'ils n'existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous
l'accident arrivé au Scotia ?
— C'est peut-être..., dit Ned hésitant.
— Allez donc !
— Parce que... ça n'est pas vrai ! » répondit le Canadien, en reproduisant
sans le savoir une célèbre réponse d'Arago.
Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre
chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident du Scotia
n'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher, et je ne
pense pas que l'existence du trou puisse se démontrer plus catégoriquement.
Or, ce trou ne s'était pas fait tout seul, et puisqu'il n'avait pas été produit par
des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il était nécessairement
dû à l'outil perforant d'un animal.
Or, suivant moi, et toutes les raisons précédemment déduites, cet animal
appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des mammifères,
au groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des cétacés. Quant à la
famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dauphin, quant au
genre dont il faisait partie, quant à l'espèce dans laquelle il convenait de le
ranger, c'était une question à élucider ultérieurement. Pour la résoudre, il
fallait disséquer ce monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le
prendre le harponner — ce qui était l'affaire de Ned Land — pour le
harponner le voir ce qui était l'affaire de l'équipage — et pour le voir le
rencontrer — ce qui était l'affaire du hasard.
V
À L'AVENTURE !
Le voyage de l'Abraham-Lincoln, pendant quelque temps, ne fut marqué
par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit en
relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance on
devait avoir en lui.
Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des
baleiniers américains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune
connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du Monroe, sachant
l'accident arrivé au Scotia ?
— C'est peut-être..., dit Ned hésitant.
— Allez donc !
— Parce que... ça n'est pas vrai ! » répondit le Canadien, en reproduisant
sans le savoir une célèbre réponse d'Arago.
Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre
chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident du Scotia
n'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher, et je ne
pense pas que l'existence du trou puisse se démontrer plus catégoriquement.
Or, ce trou ne s'était pas fait tout seul, et puisqu'il n'avait pas été produit par
des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il était nécessairement
dû à l'outil perforant d'un animal.
Or, suivant moi, et toutes les raisons précédemment déduites, cet animal
appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des mammifères,
au groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des cétacés. Quant à la
famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dauphin, quant au
genre dont il faisait partie, quant à l'espèce dans laquelle il convenait de le
ranger, c'était une question à élucider ultérieurement. Pour la résoudre, il
fallait disséquer ce monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le
prendre le harponner — ce qui était l'affaire de Ned Land — pour le
harponner le voir ce qui était l'affaire de l'équipage — et pour le voir le
rencontrer — ce qui était l'affaire du hasard.
V
À L'AVENTURE !
Le voyage de l'Abraham-Lincoln, pendant quelque temps, ne fut marqué
par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit en
relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance on
devait avoir en lui.
Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des
baleiniers américains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune
connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du Monroe, sachant
Page 29
que Ned Land était embarqué à bord de l'Abraham-Lincoln, demanda son
aide pour chasser une baleine qui était en vue. Le commandant Farragut,
désireux de voir Ned Land à l'œuvre, l'autorisa à se rendre à bord du
Monroe. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu'au lieu d'une baleine,
il en harponna deux d'un coup double, frappant l'une droit au cœur, et
s'emparant de l'autre après une poursuite de quelques minutes !
Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne
parierai pas pour le monstre.
La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité
prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de Magellan, à la
hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut ne voulut pas
prendre ce sinueux passage, et manœuvra de manière à doubler le cap Horn.
L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il probable
que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré ? Bon nombre de
matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, « qu'il était trop gros
pour cela ! »
Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, à quinze milles
dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu à l'extrémité du continent
américain, auquel des marins hollandais imposèrent le nom de leur villa
natale, le cap Horn. La route fut donnée vers le nord-ouest, et le lendemain,
l'hélice de la frégate battit enfin les eaux du Pacifique.
« Ouvre l'œil ! ouvre l'œil ! » répétaient les matelots de l 'Abraham
Lincoln.
Et ils l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu éblouis,
il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne restèrent pas un
instant au repos. Jour et nuit, on observait la surface de l'Océan, et les
nyctalopes, dont la faculté de voir dans l'obscurité accroissait les chances de
cinquante pour cent, avaient beau jeu pour gagner la prime.
Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas le
moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques
heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne quittais plus le
pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du gaillard d'avant, tantôt
appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais d'un œil avide le cotonneux sillage
qui blanchissait la mer jusqu'à perte de vue ! Et que de fois j'ai partagé
l'émotion de l'état-major, de l'équipage, lorsque quelque capricieuse baleine
élevait son dos noirâtre au-dessus des flots. Le pont de la frégate se peuplait
aide pour chasser une baleine qui était en vue. Le commandant Farragut,
désireux de voir Ned Land à l'œuvre, l'autorisa à se rendre à bord du
Monroe. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu'au lieu d'une baleine,
il en harponna deux d'un coup double, frappant l'une droit au cœur, et
s'emparant de l'autre après une poursuite de quelques minutes !
Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne
parierai pas pour le monstre.
La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité
prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de Magellan, à la
hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut ne voulut pas
prendre ce sinueux passage, et manœuvra de manière à doubler le cap Horn.
L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il probable
que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré ? Bon nombre de
matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, « qu'il était trop gros
pour cela ! »
Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, à quinze milles
dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu à l'extrémité du continent
américain, auquel des marins hollandais imposèrent le nom de leur villa
natale, le cap Horn. La route fut donnée vers le nord-ouest, et le lendemain,
l'hélice de la frégate battit enfin les eaux du Pacifique.
« Ouvre l'œil ! ouvre l'œil ! » répétaient les matelots de l 'Abraham
Lincoln.
Et ils l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu éblouis,
il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne restèrent pas un
instant au repos. Jour et nuit, on observait la surface de l'Océan, et les
nyctalopes, dont la faculté de voir dans l'obscurité accroissait les chances de
cinquante pour cent, avaient beau jeu pour gagner la prime.
Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas le
moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques
heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne quittais plus le
pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du gaillard d'avant, tantôt
appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais d'un œil avide le cotonneux sillage
qui blanchissait la mer jusqu'à perte de vue ! Et que de fois j'ai partagé
l'émotion de l'état-major, de l'équipage, lorsque quelque capricieuse baleine
élevait son dos noirâtre au-dessus des flots. Le pont de la frégate se peuplait
Page 30
en un instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers.
Chacun, la poitrine haletante, l'œil trouble, observait la marche du cétacé. Je
regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir aveugle, tandis que
Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d'un ton calme :
« Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux,
monsieur verrait bien davantage ! »
Mais, vaine émotion ! L'Abraham-Lincoln modifiait sa route, courait sur
l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait
bientôt au milieu d'un concert d'imprécations !
Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans les
meilleures conditions. C'était alors la mauvaise saison australe, car le juillet
de cette zone correspond à notre janvier d'Europe ; mais la mer se
maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste périmètre.
Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité ; il affectait même
de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bordée
— du moins quand aucune baleine n'était en vue. Et pourtant sa
merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. Mais, huit
heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. Cent
fois, je lui reprochai son indifférence.
« Bah ! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y eût-il quelque
animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que nous ne
courons pas à l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bête introuvable dans les
hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre, mais deux mois déjà se
sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en rapporter au tempérament de
votre narwal, il n'aime point à moisir longtemps dans les mêmes parages ! Il
est doué d'une prodigieuse facilité de déplacement. Or, vous le savez mieux
que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien à contre sens, et elle
ne donnerait pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir
rapidement, s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bête existe, elle
est déjà loin ! »
A cela, je ne savais que répondre. Évidemment, nous marchions en
aveugles. Mais le moyen de procéder autrement ? Aussi, nos chances
étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore du succès,
et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et contre sa prochaine
apparition.
Chacun, la poitrine haletante, l'œil trouble, observait la marche du cétacé. Je
regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir aveugle, tandis que
Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d'un ton calme :
« Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux,
monsieur verrait bien davantage ! »
Mais, vaine émotion ! L'Abraham-Lincoln modifiait sa route, courait sur
l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait
bientôt au milieu d'un concert d'imprécations !
Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans les
meilleures conditions. C'était alors la mauvaise saison australe, car le juillet
de cette zone correspond à notre janvier d'Europe ; mais la mer se
maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste périmètre.
Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité ; il affectait même
de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bordée
— du moins quand aucune baleine n'était en vue. Et pourtant sa
merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. Mais, huit
heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. Cent
fois, je lui reprochai son indifférence.
« Bah ! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y eût-il quelque
animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que nous ne
courons pas à l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bête introuvable dans les
hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre, mais deux mois déjà se
sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en rapporter au tempérament de
votre narwal, il n'aime point à moisir longtemps dans les mêmes parages ! Il
est doué d'une prodigieuse facilité de déplacement. Or, vous le savez mieux
que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien à contre sens, et elle
ne donnerait pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir
rapidement, s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bête existe, elle
est déjà loin ! »
A cela, je ne savais que répondre. Évidemment, nous marchions en
aveugles. Mais le moyen de procéder autrement ? Aussi, nos chances
étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore du succès,
et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et contre sa prochaine
apparition.
Page 31
Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de longitude,
et le 27 du même mois, nous franchissions l'équateur sur le cent dixième
méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une direction plus décidée vers
l'ouest, et s'engagea dans les mers centrales du Pacifique.
Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux
fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des continents ou des îles dont
l'animal avait toujours paru éviter l'approche, « sans doute parce qu'il n'y
avait pas assez d'eau pour lui ! » disait le maître d'équipage. La frégate
passa donc au large des Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le
tropique du Cancer par 132° de longitude, et se dirigea vers les mers de
Chine.
Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre ! Et, pour
tout dire, on ne vivait plus à bord. Les cœurs palpitaient effroyablement, et
se préparaient pour l'avenir d'incurables anévrismes. L'équipage entier
subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l'idée. On ne
mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur
d'appréciation, une illusion d'optique de quelque matelot perché sur les
barres, causaient d'intolérables douleurs, et ces émotions, vingt fois
répétées, nous maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne
pas amener une réaction prochaine.
Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois mois, trois
mois dont chaque jour durait un siècle ! l'Abraham-Lincoln sillonna toutes
les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signalées,
faisant de brusques écarts de route, virant subitement d'un bord sur l'autre,
s'arrêtant soudain, forçant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque
de déniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du
Japon à la côte américaine. Et rien ! rien que l'immensité des flots déserts !
Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin, ni à
une épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût de
surnaturel !
La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits, et
ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit à bord,
qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept dixièmes de fureur.
On était « tout bête » de s'être laissé prendre à une chimère, mais encore
plus furieux ! Les montagnes d'arguments entassés depuis un an
et le 27 du même mois, nous franchissions l'équateur sur le cent dixième
méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une direction plus décidée vers
l'ouest, et s'engagea dans les mers centrales du Pacifique.
Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux
fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des continents ou des îles dont
l'animal avait toujours paru éviter l'approche, « sans doute parce qu'il n'y
avait pas assez d'eau pour lui ! » disait le maître d'équipage. La frégate
passa donc au large des Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le
tropique du Cancer par 132° de longitude, et se dirigea vers les mers de
Chine.
Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre ! Et, pour
tout dire, on ne vivait plus à bord. Les cœurs palpitaient effroyablement, et
se préparaient pour l'avenir d'incurables anévrismes. L'équipage entier
subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l'idée. On ne
mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur
d'appréciation, une illusion d'optique de quelque matelot perché sur les
barres, causaient d'intolérables douleurs, et ces émotions, vingt fois
répétées, nous maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne
pas amener une réaction prochaine.
Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois mois, trois
mois dont chaque jour durait un siècle ! l'Abraham-Lincoln sillonna toutes
les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signalées,
faisant de brusques écarts de route, virant subitement d'un bord sur l'autre,
s'arrêtant soudain, forçant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque
de déniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du
Japon à la côte américaine. Et rien ! rien que l'immensité des flots déserts !
Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin, ni à
une épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût de
surnaturel !
La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits, et
ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit à bord,
qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept dixièmes de fureur.
On était « tout bête » de s'être laissé prendre à une chimère, mais encore
plus furieux ! Les montagnes d'arguments entassés depuis un an
Page 32
s'écroulèrent à la fois, et chacun ne songea plus qu'à se rattraper aux heures
de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifié.
Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta dans un
autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement ses plus
ardents détracteurs. La réaction monta des fonds du navire, du poste des
soutiers jusqu'au carré de l'état-major, et certainement, sans un entêtement
très particulier du commandant Farragut, la frégate eût définitivement remis
le cap au sud.
Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus
longtemps. L'Abraham-Lincoln n'avait rien à se reprocher, ayant tout fait
pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine américaine ne
montra plus de patience et plus de zèle ; son insuccès ne saurait lui être
imputé ; il ne restait plus qu'à revenir.
Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le
commandant tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur
mécontentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut
révolte à bord, mais après une raisonnable période d'obstination, le
commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de
patience. Si dans le délai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme
de barre donnerait trois tours de roue, et l'Abraham-Lincoln ferait route vers
les mers européennes.
Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour résultat
de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé avec une
nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'œil dans lequel
se résume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnèrent avec une activité
fiévreuse. C'était un suprême défi porté au narwal géant, et celui-ci ne
pouvait raisonnablement se dispenser de répondre à cette sommation « à
comparaître ! »
Deux jours se passèrent. L'Abraham-Lincoln se tenait sous petite vapeur.
On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler l'apathie de
l'animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages. D'énormes quartiers
de lard furent mis à la traîne pour la plus grande satisfaction des requins, je
dois le dire. Les embarcations rayonnèrent dans toutes les directions autour
de l'Abraham-Lincoln, pendant qu'il mettait en panne, et ne laissèrent pas
un point de mer inexploré. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fût
dévoilé ce mystère sous-marin.
de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifié.
Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta dans un
autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement ses plus
ardents détracteurs. La réaction monta des fonds du navire, du poste des
soutiers jusqu'au carré de l'état-major, et certainement, sans un entêtement
très particulier du commandant Farragut, la frégate eût définitivement remis
le cap au sud.
Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus
longtemps. L'Abraham-Lincoln n'avait rien à se reprocher, ayant tout fait
pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine américaine ne
montra plus de patience et plus de zèle ; son insuccès ne saurait lui être
imputé ; il ne restait plus qu'à revenir.
Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le
commandant tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur
mécontentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut
révolte à bord, mais après une raisonnable période d'obstination, le
commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de
patience. Si dans le délai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme
de barre donnerait trois tours de roue, et l'Abraham-Lincoln ferait route vers
les mers européennes.
Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour résultat
de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé avec une
nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'œil dans lequel
se résume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnèrent avec une activité
fiévreuse. C'était un suprême défi porté au narwal géant, et celui-ci ne
pouvait raisonnablement se dispenser de répondre à cette sommation « à
comparaître ! »
Deux jours se passèrent. L'Abraham-Lincoln se tenait sous petite vapeur.
On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler l'apathie de
l'animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages. D'énormes quartiers
de lard furent mis à la traîne pour la plus grande satisfaction des requins, je
dois le dire. Les embarcations rayonnèrent dans toutes les directions autour
de l'Abraham-Lincoln, pendant qu'il mettait en panne, et ne laissèrent pas
un point de mer inexploré. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fût
dévoilé ce mystère sous-marin.
Page 33
Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après le
point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner la route
au sud-est, et abandonner définitivement les régions septentrionales du
Pacifique.
La frégate se trouvait alors par 31°15' de latitude nord et par 136°42' de
longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux cents
milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De
gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier.
La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la frégate.
En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord.
Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage, juché dans les
haubans, examinait l'horizon qui se rétrécissait et s'obscurcissait peu à peu.
Les officiers, armes de leur lorgnette de nuit, fouillaient l'obscurité
croissante. Parfois le sombre Océan étincelait sous un rayon que la lune
dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse
s'évanouissait dans les ténèbres.
En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant soit
peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être, et pour la
première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un sentiment de
curiosité.
« Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher deux
mille dollars.
— Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai
jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait
promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre.
— Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans
laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu,
que d'émotions inutiles ! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en
France...
— Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le
Muséum de monsieur ! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur ! Et le
babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des Plantes, et
il attirerait tous les curieux de la capitale !
— Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se
moquera de nous !
point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner la route
au sud-est, et abandonner définitivement les régions septentrionales du
Pacifique.
La frégate se trouvait alors par 31°15' de latitude nord et par 136°42' de
longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux cents
milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De
gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier.
La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la frégate.
En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord.
Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage, juché dans les
haubans, examinait l'horizon qui se rétrécissait et s'obscurcissait peu à peu.
Les officiers, armes de leur lorgnette de nuit, fouillaient l'obscurité
croissante. Parfois le sombre Océan étincelait sous un rayon que la lune
dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse
s'évanouissait dans les ténèbres.
En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant soit
peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être, et pour la
première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un sentiment de
curiosité.
« Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher deux
mille dollars.
— Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai
jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait
promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre.
— Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans
laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu,
que d'émotions inutiles ! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en
France...
— Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le
Muséum de monsieur ! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur ! Et le
babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des Plantes, et
il attirerait tous les curieux de la capitale !
— Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se
moquera de nous !
Page 34
— Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se
moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ?
— Il faut le dire, Conseil.
— Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite !
— Vraiment !
— Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne
s'expose pas... »
Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général,
une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et Ned
Land s'écriait :
« Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous ! »
VI
À TOUTE VAPEUR
A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur, commandant,
officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs qui quittèrent
leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent leurs fourneaux.
L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne courait plus que sur son
erre.
L'obscurité était profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du
Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu voir.
Mon cœur battait à se rompre.
Mais Ned Land ne s'était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet qu'il
indiquait de la main.
A deux encablures de l'Abraham-Lincoln et de sa hanche de tribord, la
mer semblait être illuminée par dessus. Ce n'était point un simple
phénomène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le monstre,
immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait cet éclat très
intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs
capitaines. Cette magnifique irradiation devait être produite par un agent
d'une grande puissance éclairante. La partie lumineuse décrivait sur la mer
un immense ovale très allongé, au centre duquel se condensait un foyer
ardent dont l'insoutenable éclat s'éteignait par dégradations successives.
moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ?
— Il faut le dire, Conseil.
— Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite !
— Vraiment !
— Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne
s'expose pas... »
Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général,
une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et Ned
Land s'écriait :
« Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous ! »
VI
À TOUTE VAPEUR
A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur, commandant,
officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs qui quittèrent
leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent leurs fourneaux.
L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne courait plus que sur son
erre.
L'obscurité était profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du
Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu voir.
Mon cœur battait à se rompre.
Mais Ned Land ne s'était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet qu'il
indiquait de la main.
A deux encablures de l'Abraham-Lincoln et de sa hanche de tribord, la
mer semblait être illuminée par dessus. Ce n'était point un simple
phénomène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le monstre,
immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait cet éclat très
intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs
capitaines. Cette magnifique irradiation devait être produite par un agent
d'une grande puissance éclairante. La partie lumineuse décrivait sur la mer
un immense ovale très allongé, au centre duquel se condensait un foyer
ardent dont l'insoutenable éclat s'éteignait par dégradations successives.
Page 35
« Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes, s'écria
l'un des officiers.
— Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou
les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de nature
essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se déplace ! il se
meut en avant, en arrière ! il s'élance sur nous ! »
Un cri général s'éleva de la frégate.
« Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute ! Machine
en arrière ! »
Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur machine. La
vapeur fut immédiatement renversée et l'Abraham-Lincoln, abattant sur
bâbord, décrivit un demi-cercle.
« La barre droite ! Machine en avant ! » cria le commandant Farragut.
Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer
lumineux.
Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se
rapprocha avec une vitesse double de la sienne.
Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte nous
tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour
de la frégate qui filait alors quatorze nœuds, et l'enveloppa de ses nappes
électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il s'éloigna de deux ou
trois milles, laissant une traînée phosphorescente comparable aux
tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive d'un express. Tout
d'un coup, des obscures limites de l'horizon, où il alla prendre son élan, le
monstre fonça subitement vers l'Abraham-Lincoln avec une effrayante
rapidité, s'arrêta brusquement à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit non
pas en s'abîmant sous les eaux, puisque son éclat ne subit aucune
dégradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve
se fût subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, soit qu'il
l'eût tourné, soit qu'il eût glissé sous sa coque. A chaque instant une
collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.
Cependant, je m'étonnais des manœuvres de la frégate. Elle fuyait et
n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j'en fis
l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire si impassible,
était empreinte d'un indéfinissable étonnement.
l'un des officiers.
— Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou
les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de nature
essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se déplace ! il se
meut en avant, en arrière ! il s'élance sur nous ! »
Un cri général s'éleva de la frégate.
« Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute ! Machine
en arrière ! »
Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur machine. La
vapeur fut immédiatement renversée et l'Abraham-Lincoln, abattant sur
bâbord, décrivit un demi-cercle.
« La barre droite ! Machine en avant ! » cria le commandant Farragut.
Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer
lumineux.
Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se
rapprocha avec une vitesse double de la sienne.
Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte nous
tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour
de la frégate qui filait alors quatorze nœuds, et l'enveloppa de ses nappes
électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il s'éloigna de deux ou
trois milles, laissant une traînée phosphorescente comparable aux
tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive d'un express. Tout
d'un coup, des obscures limites de l'horizon, où il alla prendre son élan, le
monstre fonça subitement vers l'Abraham-Lincoln avec une effrayante
rapidité, s'arrêta brusquement à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit non
pas en s'abîmant sous les eaux, puisque son éclat ne subit aucune
dégradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve
se fût subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, soit qu'il
l'eût tourné, soit qu'il eût glissé sous sa coque. A chaque instant une
collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.
Cependant, je m'étonnais des manœuvres de la frégate. Elle fuyait et
n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j'en fis
l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire si impassible,
était empreinte d'un indéfinissable étonnement.
Page 36
« Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable j'ai
affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au milieu de
cette obscurité. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu, comment s'en
défendre ? Attendons le jour et les rôles changeront.
— Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ?
— Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi
un narwal électrique.
— Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote
ou une torpille !
— En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une puissance
foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de
la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes
gardes. »
Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à
dormir. L'Abraham-Lincoln, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré sa
marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal, imitant la
frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait décidé à ne point
abandonner le théâtre de la lutte.
Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression
plus juste, il « s'éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui ? Il fallait
le craindre, non pas l'espérer. Mais à une heure moins sept minutes du
matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable à celui que
produit une colonne d'eau, chassée avec une extrême violence.
Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la
dunette, jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres.
« Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir
des baleines ?
— Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m'ait
rapporté deux mille dollars.
— En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n'est-il
pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs évents ?
— Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus
fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se tient là dans
nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui
dirons deux mots demain au lever du jour.
affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au milieu de
cette obscurité. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu, comment s'en
défendre ? Attendons le jour et les rôles changeront.
— Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ?
— Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi
un narwal électrique.
— Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote
ou une torpille !
— En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une puissance
foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de
la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes
gardes. »
Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à
dormir. L'Abraham-Lincoln, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré sa
marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal, imitant la
frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait décidé à ne point
abandonner le théâtre de la lutte.
Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression
plus juste, il « s'éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui ? Il fallait
le craindre, non pas l'espérer. Mais à une heure moins sept minutes du
matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable à celui que
produit une colonne d'eau, chassée avec une extrême violence.
Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la
dunette, jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres.
« Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir
des baleines ?
— Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m'ait
rapporté deux mille dollars.
— En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n'est-il
pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs évents ?
— Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus
fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se tient là dans
nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui
dirons deux mots demain au lever du jour.
Page 37
— S'il est d'humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d'un ton
peu convaincu.
— Que je l'approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien,
et il faudra bien qu'il m'écoute !
— Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une
baleinière à votre disposition ?
— Sans doute, monsieur.
— Ce sera jouer la vie de mes hommes ?
— Et la mienne ! » répondit simplement le harponneur.
Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense,
à cinq milles au vent de l'Abraham-Lincoln. Malgré la distance, malgré le
bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables
battements de queue de l'animal et jusqu'à sa respiration haletante. Il
semblait qu'au moment où l'énorme narwal venait respirer à la surface de
l'océan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les
vastes cylindres d'une machine de deux mille chevaux.
« Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un régiment de
cavalerie, ce serait une jolie baleine ! »
On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prépara au combat. Les
engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second fit
charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un mille, et de
longues canardières à balles explosives dont la blessure est mortelle, même
aux plus puissants animaux. Ned Land s'était contenté d'affûter son harpon,
arme terrible dans sa main.
A six heures, l'aube commença à poindre, et avec les premières lueurs de
l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. A sept heures, le jour était
suffisamment fait, mais une brume matinale très épaisse rétrécissait
l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De là,
désappointement et colère.
Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'étaient déjà
perchés à la tête des mâts.
A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses
volutes se levèrent peu à peu. L'horizon s'élargissait et se purifiait à la fois.
Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.
peu convaincu.
— Que je l'approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien,
et il faudra bien qu'il m'écoute !
— Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une
baleinière à votre disposition ?
— Sans doute, monsieur.
— Ce sera jouer la vie de mes hommes ?
— Et la mienne ! » répondit simplement le harponneur.
Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense,
à cinq milles au vent de l'Abraham-Lincoln. Malgré la distance, malgré le
bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables
battements de queue de l'animal et jusqu'à sa respiration haletante. Il
semblait qu'au moment où l'énorme narwal venait respirer à la surface de
l'océan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les
vastes cylindres d'une machine de deux mille chevaux.
« Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un régiment de
cavalerie, ce serait une jolie baleine ! »
On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prépara au combat. Les
engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second fit
charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un mille, et de
longues canardières à balles explosives dont la blessure est mortelle, même
aux plus puissants animaux. Ned Land s'était contenté d'affûter son harpon,
arme terrible dans sa main.
A six heures, l'aube commença à poindre, et avec les premières lueurs de
l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. A sept heures, le jour était
suffisamment fait, mais une brume matinale très épaisse rétrécissait
l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De là,
désappointement et colère.
Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'étaient déjà
perchés à la tête des mâts.
A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses
volutes se levèrent peu à peu. L'horizon s'élargissait et se purifiait à la fois.
Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.
Page 38
« La chose en question, par bâbord derrière ! » cria le harponneur.
Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué.
Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait d'un
mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait un
remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle
puissance. Un immense sillage, d'une blancheur éclatante, marquait le
passage de l'animal et décrivait une courbe allongée.
La frégate s'approcha du cétacé. Je l'examinai en toute liberté d'esprit.
Les rapports du Shannon et de l'Helvetia avaient un peu exagéré ses
dimensions, et j'estimai sa longueur à deux cent cinquante pieds seulement.
Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l'apprécier ; mais, en
somme, l'animal me parut être admirablement proportionné dans ses trois
dimensions.
Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et d'eau
s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de quarante mètres, ce
qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus définitivement qu'il
appartenait à l'embranchement des vertébrés, classe des mammifères, sous-
classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des cétacés,
famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L'ordre des cétacés
comprend trois familles : les baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est
dans cette dernière que sont rangés les narwals. Chacune de ces famille se
divise en plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en
variétés. Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne
doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel et du
commandant Farragut.
L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, après
avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur. L'ingénieur
accourut.
« Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ?
— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
— Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur ! »
Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonné.
Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient des
torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le tremblotement des
chaudières.
Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué.
Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait d'un
mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait un
remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle
puissance. Un immense sillage, d'une blancheur éclatante, marquait le
passage de l'animal et décrivait une courbe allongée.
La frégate s'approcha du cétacé. Je l'examinai en toute liberté d'esprit.
Les rapports du Shannon et de l'Helvetia avaient un peu exagéré ses
dimensions, et j'estimai sa longueur à deux cent cinquante pieds seulement.
Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l'apprécier ; mais, en
somme, l'animal me parut être admirablement proportionné dans ses trois
dimensions.
Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et d'eau
s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de quarante mètres, ce
qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus définitivement qu'il
appartenait à l'embranchement des vertébrés, classe des mammifères, sous-
classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des cétacés,
famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L'ordre des cétacés
comprend trois familles : les baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est
dans cette dernière que sont rangés les narwals. Chacune de ces famille se
divise en plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en
variétés. Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne
doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel et du
commandant Farragut.
L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, après
avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur. L'ingénieur
accourut.
« Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ?
— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
— Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur ! »
Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonné.
Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient des
torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le tremblotement des
chaudières.
Page 39
L'Abraham-Lincoln, chassé en avant par sa puissante hélice, se dirigea
droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment s'approcher à une demi-
encablure ; puis dédaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se
contenta de maintenir sa distance.
Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans
que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident qu'à
marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais
Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui
foisonnait sous son menton.
« Ned Land ? » cria-t-il.
Le Canadien vint à l'ordre.
« Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous
encore de mettre mes embarcations à la mer ?
— Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera
prendre que si elle le veut bien.
— Que faire alors ?
— Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre
permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de beaupré, et
si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne.
— Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. Ingénieur, cria-t-il,
faites monter la pression. »
Ned Land se rendit à son poste. Les feux furent plus activement poussés ;
l'hélice donna quarante-trois tours à la minute, et la vapeur fusa par les
soupapes. Le loch jeté, on constata que l'Abraham-Lincoln marchait à
raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure.
Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq
dixièmes.
Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure, sans
gagner une toise ! C'était humiliant pour l'un des plus rapides marcheurs de
la marine américaine. Une sourde colère courait parmi l'équipage. Les
matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs, dédaignait de leur répondre.
Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche, il la
mordait.
L'ingénieur fut encore une fois appelé.
droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment s'approcher à une demi-
encablure ; puis dédaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se
contenta de maintenir sa distance.
Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans
que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident qu'à
marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais
Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui
foisonnait sous son menton.
« Ned Land ? » cria-t-il.
Le Canadien vint à l'ordre.
« Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous
encore de mettre mes embarcations à la mer ?
— Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera
prendre que si elle le veut bien.
— Que faire alors ?
— Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre
permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de beaupré, et
si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne.
— Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. Ingénieur, cria-t-il,
faites monter la pression. »
Ned Land se rendit à son poste. Les feux furent plus activement poussés ;
l'hélice donna quarante-trois tours à la minute, et la vapeur fusa par les
soupapes. Le loch jeté, on constata que l'Abraham-Lincoln marchait à
raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure.
Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq
dixièmes.
Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure, sans
gagner une toise ! C'était humiliant pour l'un des plus rapides marcheurs de
la marine américaine. Une sourde colère courait parmi l'équipage. Les
matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs, dédaignait de leur répondre.
Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche, il la
mordait.
L'ingénieur fut encore une fois appelé.
Page 40
« Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le
commandant.
— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
— Et vos soupapes sont chargées ?...
— A six atmosphères et demie.
— Chargez-les à dix atmosphères. »
Voilà un ordre américain s'il en fut. On n'eût pas mieux fait sur le
Mississippi pour distancer une « concurrence » !
« Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi, sais-tu
bien que nous allons probablement sauter ?
— Comme il plaira à monsieur ! » répondit Conseil.
Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la risquer.
Les soupapes furent chargées. Le charbon s'engouffra dans les fourneaux.
Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les brasiers. La rapidité de
l'Abraham Lincoln s'accrut. Ses mâts tremblaient jusque dans leurs
emplantures, et les tourbillons de fumée pouvaient à peine trouver passage
par les cheminées trop étroites.
On jeta le loch une seconde fois.
« Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut.
— Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur.
— Forcez les feux. »
L'ingénieur obéit. Le manomètre marqua dix atmosphères. Mais le cétacé
« chauffa » lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses dix-neuf
milles et trois dixièmes.
Quelle poursuite ! Non, je ne puis décrire l'émotion qui faisait vibrer tout
mon être. Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main. Plusieurs
fois, l'animal se laissa approcher.
« Nous le gagnons ! nous le gagnons ! » s'écria le Canadien.
Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait avec
une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à l'heure. Et
même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas de narguer la
frégate en en faisant le tour ! Un cri de fureur s'échappa de toutes les
poitrines !
commandant.
— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
— Et vos soupapes sont chargées ?...
— A six atmosphères et demie.
— Chargez-les à dix atmosphères. »
Voilà un ordre américain s'il en fut. On n'eût pas mieux fait sur le
Mississippi pour distancer une « concurrence » !
« Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi, sais-tu
bien que nous allons probablement sauter ?
— Comme il plaira à monsieur ! » répondit Conseil.
Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la risquer.
Les soupapes furent chargées. Le charbon s'engouffra dans les fourneaux.
Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les brasiers. La rapidité de
l'Abraham Lincoln s'accrut. Ses mâts tremblaient jusque dans leurs
emplantures, et les tourbillons de fumée pouvaient à peine trouver passage
par les cheminées trop étroites.
On jeta le loch une seconde fois.
« Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut.
— Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur.
— Forcez les feux. »
L'ingénieur obéit. Le manomètre marqua dix atmosphères. Mais le cétacé
« chauffa » lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses dix-neuf
milles et trois dixièmes.
Quelle poursuite ! Non, je ne puis décrire l'émotion qui faisait vibrer tout
mon être. Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main. Plusieurs
fois, l'animal se laissa approcher.
« Nous le gagnons ! nous le gagnons ! » s'écria le Canadien.
Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait avec
une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à l'heure. Et
même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas de narguer la
frégate en en faisant le tour ! Un cri de fureur s'échappa de toutes les
poitrines !
Page 41
A midi, nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin.
Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus
directs.
« Ah ! dit-il, cet animal-là va plus vite que l'Abraham-Lincoln ! Eh bien :
nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maître, des hommes à
la pièce de l'avant. »
Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. Le coup partit,
mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui se tenait à un
demi-mille.
« A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars à qui
percera cette infernale bête ! »
Un vieux canonnier à barbe grise - que je vois encore - , l'œil calme, la
physionomie froide, s'approcha de sa pièce, la mit en position et visa
longtemps. Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les hurrahs de
l'équipage.
Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas normalement,
et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à deux milles en mer.
« Ah ça ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé
avec des plaques de six pouces !
— Malédiction ! » s'écria le commandant Farragut.
La chasse recommença, et le commandant Farragut se penchant vers moi,
me dit :
« Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate !
— Oui, répondis-je, et vous aurez raison ! »
On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait, et qu'il ne serait pas
indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. Mais il n'en fut rien.
Les heures s'écoulèrent, sans qu'il donnât aucun signe d'épuisement.
Cependant, il faut dire à la louange de l'Abraham-Lincoln qu'il lutta avec
une infatigable ténacité. Je n'estime pas à moins de cinq cents kilomètres la
distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse journée du 6
novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux océan.
En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous ne
reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.
Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus
directs.
« Ah ! dit-il, cet animal-là va plus vite que l'Abraham-Lincoln ! Eh bien :
nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maître, des hommes à
la pièce de l'avant. »
Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. Le coup partit,
mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui se tenait à un
demi-mille.
« A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars à qui
percera cette infernale bête ! »
Un vieux canonnier à barbe grise - que je vois encore - , l'œil calme, la
physionomie froide, s'approcha de sa pièce, la mit en position et visa
longtemps. Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les hurrahs de
l'équipage.
Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas normalement,
et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à deux milles en mer.
« Ah ça ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé
avec des plaques de six pouces !
— Malédiction ! » s'écria le commandant Farragut.
La chasse recommença, et le commandant Farragut se penchant vers moi,
me dit :
« Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate !
— Oui, répondis-je, et vous aurez raison ! »
On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait, et qu'il ne serait pas
indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. Mais il n'en fut rien.
Les heures s'écoulèrent, sans qu'il donnât aucun signe d'épuisement.
Cependant, il faut dire à la louange de l'Abraham-Lincoln qu'il lutta avec
une infatigable ténacité. Je n'estime pas à moins de cinq cents kilomètres la
distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse journée du 6
novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux océan.
En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous ne
reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.
Page 42
A dix heures cinquante minutes du soir, la clarté électrique réapparut, à
trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que pendant la
nuit dernière.
Le narwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée, dormait-il,
se laissant aller à l'ondulation des lames ? Il y avait là une chance dont le
commandant Farragut résolut de profiter.
Il donna ses ordres. L'Abraham-Lincoln fut tenu sous petite vapeur, et
s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Il n'est pas rare de
rencontrer en plein océan des baleines profondément endormies que l'on
attaque alors avec succès, et Ned Land en avait harponné plus d'une pendant
son sommeil. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du
beaupré.
La frégate s'approcha sans bruit, stoppa à deux encablures de l'animal, et
courut sur son erre. On ne respirait plus à bord. Un silence profond régnait
sur le pont. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent, dont l'éclat
grandissait et éblouissait nos yeux.
En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d'avant je voyais au-
dessous de moi Ned Land, accroché d'une main à la martingale, de l'autre
brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le séparaient de l'animal
immobile.
Tout d'un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut lancé.
J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurté un corps dur.
La clarté électrique s'éteignit soudain, et deux énormes trombes d'eau
s'abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de l'avant à
l'arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes.
Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans avoir le
temps de me retenir, je fus précipité à la mer.
VII
UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE
Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue, je n'en conservai
pas moins une impression très nette de mes sensations.
trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que pendant la
nuit dernière.
Le narwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée, dormait-il,
se laissant aller à l'ondulation des lames ? Il y avait là une chance dont le
commandant Farragut résolut de profiter.
Il donna ses ordres. L'Abraham-Lincoln fut tenu sous petite vapeur, et
s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Il n'est pas rare de
rencontrer en plein océan des baleines profondément endormies que l'on
attaque alors avec succès, et Ned Land en avait harponné plus d'une pendant
son sommeil. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du
beaupré.
La frégate s'approcha sans bruit, stoppa à deux encablures de l'animal, et
courut sur son erre. On ne respirait plus à bord. Un silence profond régnait
sur le pont. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent, dont l'éclat
grandissait et éblouissait nos yeux.
En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d'avant je voyais au-
dessous de moi Ned Land, accroché d'une main à la martingale, de l'autre
brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le séparaient de l'animal
immobile.
Tout d'un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut lancé.
J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurté un corps dur.
La clarté électrique s'éteignit soudain, et deux énormes trombes d'eau
s'abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de l'avant à
l'arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes.
Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans avoir le
temps de me retenir, je fus précipité à la mer.
VII
UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE
Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue, je n'en conservai
pas moins une impression très nette de mes sensations.
Page 43
Je fus d'abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. Je suis
bon nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgar Poe, qui sont des maîtres,
et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. Deux vigoureux coups de
talons me ramenèrent à la surface de la mer.
Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. L'équipage s'était-il
aperçu de ma disparition ? L'Abraham-Lincoln avait-il viré de bord ? Le
commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer ? Devais-je
espérer d'être sauvé ?
Les ténèbres étaient profondes. J'entrevis une masse noire qui
disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'éteignirent dans
l'éloignement. C'était la frégate. Je me sentis perdu.
« A moi ! à moi ! » criai-je, en nageant vers l'Abraham-Lincoln d'un bras
désespéré.
Mes vêtements m'embarrassaient. L'eau les collait à mon corps, ils
paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !...
« A moi ! »
Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me
débattis, entraîné dans l'abîme...
Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis
violemment ramené à la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis ces
paroles prononcées à mon oreille :
« Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon
épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise. »
Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil.
« Toi ! dis-je, toi !
— Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur.
— Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer ?
— Nullement. Mais étant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! »
Le digne garçon trouvait cela tout naturel !
« Et la frégate ? demandai-je.
— La frégate ! répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois que
monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle !
— Tu dis ?
bon nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgar Poe, qui sont des maîtres,
et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. Deux vigoureux coups de
talons me ramenèrent à la surface de la mer.
Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. L'équipage s'était-il
aperçu de ma disparition ? L'Abraham-Lincoln avait-il viré de bord ? Le
commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer ? Devais-je
espérer d'être sauvé ?
Les ténèbres étaient profondes. J'entrevis une masse noire qui
disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'éteignirent dans
l'éloignement. C'était la frégate. Je me sentis perdu.
« A moi ! à moi ! » criai-je, en nageant vers l'Abraham-Lincoln d'un bras
désespéré.
Mes vêtements m'embarrassaient. L'eau les collait à mon corps, ils
paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !...
« A moi ! »
Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me
débattis, entraîné dans l'abîme...
Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis
violemment ramené à la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis ces
paroles prononcées à mon oreille :
« Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon
épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise. »
Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil.
« Toi ! dis-je, toi !
— Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur.
— Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer ?
— Nullement. Mais étant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! »
Le digne garçon trouvait cela tout naturel !
« Et la frégate ? demandai-je.
— La frégate ! répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois que
monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle !
— Tu dis ?
Page 44
— Je dis qu'au moment où je me précipitai à la mer, j'entendis les
hommes de barre s'écrier : « L'hélice et le gouvernail sont brisés... »
— Brisés ?
— Oui ! brisés par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je pense, que
l'Abraham-Lincoln ait éprouvée. Mais, circonstance fâcheuse pour nous, il
ne gouverne plus.
— Alors, nous sommes perdus !
— Peut-être, répondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons
encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien des
choses ! »
L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus
vigoureusement ; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme un
chape de plomb, j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir. Conseil
s'en aperçut.
« Que monsieur me permette de lui faire une incision », dit-il.
Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en bas
d'un coup rapide. Puis, il m'en débarrassa lestement, tandis que je nageais
pour tous deux.
A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes de
« naviguer » l'un près de l'autre.
Cependant, la situation n'en était pas moins terrible. Peut-être notre
disparition n'avait-elle pas été remarquée, et l'eût-elle été, la frégate ne
pouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son gouvernail. Il ne
fallait donc compter que sur ses embarcations.
Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en
conséquence. Étonnante nature ! Ce phlegmatique garçon était là comme
chez lui !
Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être recueillis
par les embarcations de l'Abraham-Lincoln, nous devions nous organiser de
manière a les attendre le plus longtemps possible. Je résolus alors de diviser
nos forces afin de ne pas les épuiser simultanément, et voici ce qui fut
convenu : pendant que l'un de nous, étendu sur le dos, se tiendrait,
immobile, les bras croisés, les jambes allongées, l'autre nagerait et le
pousserait en avant. Ce rôle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix
hommes de barre s'écrier : « L'hélice et le gouvernail sont brisés... »
— Brisés ?
— Oui ! brisés par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je pense, que
l'Abraham-Lincoln ait éprouvée. Mais, circonstance fâcheuse pour nous, il
ne gouverne plus.
— Alors, nous sommes perdus !
— Peut-être, répondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons
encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien des
choses ! »
L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus
vigoureusement ; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme un
chape de plomb, j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir. Conseil
s'en aperçut.
« Que monsieur me permette de lui faire une incision », dit-il.
Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en bas
d'un coup rapide. Puis, il m'en débarrassa lestement, tandis que je nageais
pour tous deux.
A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes de
« naviguer » l'un près de l'autre.
Cependant, la situation n'en était pas moins terrible. Peut-être notre
disparition n'avait-elle pas été remarquée, et l'eût-elle été, la frégate ne
pouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son gouvernail. Il ne
fallait donc compter que sur ses embarcations.
Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en
conséquence. Étonnante nature ! Ce phlegmatique garçon était là comme
chez lui !
Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être recueillis
par les embarcations de l'Abraham-Lincoln, nous devions nous organiser de
manière a les attendre le plus longtemps possible. Je résolus alors de diviser
nos forces afin de ne pas les épuiser simultanément, et voici ce qui fut
convenu : pendant que l'un de nous, étendu sur le dos, se tiendrait,
immobile, les bras croisés, les jambes allongées, l'autre nagerait et le
pousserait en avant. Ce rôle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix
Page 45
minutes, et nous relayant ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques
heures, et peut-être jusqu'au lever du jour.
Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enraciné au cœur de
l'homme ! Puis, nous étions deux. Enfin je l'affirme bien que cela paraisse
improbable - , si je cherchais à détruire en moi toute illusion, si je voulais
« désespérer », je ne le pouvais pas !
La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze heures du
soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu'au lever du
soleil. Opération rigoureusement praticable, en nous relayant. La mer assez
belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais à percer du regard ces
épaisses ténèbres que rompait seule la phosphorescence provoquée par nos
mouvements. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma
main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. On eût dit
que nous étions plongés dans un bain de mercure.
Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrême fatigue. Mes membres
se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. Conseil dut me soutenir, et
le soin de notre conservation reposa sur lui seul. J'entendis bientôt haleter le
pauvre garçon ; sa respiration devint courte et pressée. Je compris qu'il ne
pouvait résister longtemps.
« Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je.
— Abandonner monsieur ! jamais ! répondit-il. Je compte bien me noyer
avant lui ! »
En ce moment, la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage que
le vent entraînait dans l'est. La surface de la mer étincela sous ses rayons.
Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Ma tête se redressa. Mes
regards se portèrent à tous les points de l'horizon. J'aperçus la frégate. Elle
était à cinq mille de nous, et ne formait plus qu'une masse sombre, à peine
appréciable ! Mais d'embarcations, point !
Je voulus crier. A quoi bon, à pareille distance ! Mes lèvres gonflées ne
laissèrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et je
l'entendis répéter à plusieurs reprises :
« A nous ! à nous ! »
Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. Et, fût-ce un de
ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille, mais il me
sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil.
heures, et peut-être jusqu'au lever du jour.
Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enraciné au cœur de
l'homme ! Puis, nous étions deux. Enfin je l'affirme bien que cela paraisse
improbable - , si je cherchais à détruire en moi toute illusion, si je voulais
« désespérer », je ne le pouvais pas !
La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze heures du
soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu'au lever du
soleil. Opération rigoureusement praticable, en nous relayant. La mer assez
belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais à percer du regard ces
épaisses ténèbres que rompait seule la phosphorescence provoquée par nos
mouvements. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma
main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. On eût dit
que nous étions plongés dans un bain de mercure.
Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrême fatigue. Mes membres
se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. Conseil dut me soutenir, et
le soin de notre conservation reposa sur lui seul. J'entendis bientôt haleter le
pauvre garçon ; sa respiration devint courte et pressée. Je compris qu'il ne
pouvait résister longtemps.
« Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je.
— Abandonner monsieur ! jamais ! répondit-il. Je compte bien me noyer
avant lui ! »
En ce moment, la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage que
le vent entraînait dans l'est. La surface de la mer étincela sous ses rayons.
Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Ma tête se redressa. Mes
regards se portèrent à tous les points de l'horizon. J'aperçus la frégate. Elle
était à cinq mille de nous, et ne formait plus qu'une masse sombre, à peine
appréciable ! Mais d'embarcations, point !
Je voulus crier. A quoi bon, à pareille distance ! Mes lèvres gonflées ne
laissèrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et je
l'entendis répéter à plusieurs reprises :
« A nous ! à nous ! »
Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. Et, fût-ce un de
ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille, mais il me
sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil.
Page 46
« As-tu entendu ? murmurai-je.
— Oui ! oui ! »
Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel désespéré.
Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine répondait à la nôtre !
Était-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de l'Océan,
quelque autre victime du choc éprouvé par le navire ? Ou plutôt une
embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans l'ombre ?
Conseil fit un suprême effort, et, s'appuyant sur mon épaule, tandis que je
résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors de l'eau et
retomba épuisé.
« Qu'as-tu vu ?
— J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons toutes
nos forces !... »
Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me vint
pour la première fois à l'esprit !... Mais cette voix cependant ?... Les temps
ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des baleines !
Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tête,
regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel répondait une
voix de plus en plus rapprochée. Je l'entendais à peine. Mes forces étaient à
bout ; mes doigts s'écartaient ; ma main ne me fournissait plus un point
d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau salée ; le
froid m'envahissait. Je relevai la tête une dernière fois, puis, je m'abîmai...
En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je sentis
qu'on me retirait, qu'on me ramenait à la surface de l'eau, que ma poitrine se
dégonflait, et je m'évanouis...
Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses
frictions qui me sillonnèrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...
« Conseil ! murmurai-je.
— Monsieur m'a sonné ? » répondit Conseil.
En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers
l'horizon, j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil, et que je
reconnus aussitôt.
« Ned ! m'écriai-je
— Oui ! oui ! »
Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel désespéré.
Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine répondait à la nôtre !
Était-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de l'Océan,
quelque autre victime du choc éprouvé par le navire ? Ou plutôt une
embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans l'ombre ?
Conseil fit un suprême effort, et, s'appuyant sur mon épaule, tandis que je
résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors de l'eau et
retomba épuisé.
« Qu'as-tu vu ?
— J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons toutes
nos forces !... »
Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me vint
pour la première fois à l'esprit !... Mais cette voix cependant ?... Les temps
ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des baleines !
Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tête,
regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel répondait une
voix de plus en plus rapprochée. Je l'entendais à peine. Mes forces étaient à
bout ; mes doigts s'écartaient ; ma main ne me fournissait plus un point
d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau salée ; le
froid m'envahissait. Je relevai la tête une dernière fois, puis, je m'abîmai...
En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je sentis
qu'on me retirait, qu'on me ramenait à la surface de l'eau, que ma poitrine se
dégonflait, et je m'évanouis...
Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses
frictions qui me sillonnèrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...
« Conseil ! murmurai-je.
— Monsieur m'a sonné ? » répondit Conseil.
En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers
l'horizon, j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil, et que je
reconnus aussitôt.
« Ned ! m'écriai-je
Page 47
— En personne, monsieur, et qui court après sa prime ! répondit le
Canadien.
— Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate ?
— Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j'ai pu
prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant.
— Un îlot ?
— Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.
— Expliquez-vous, Ned.
— Seulement, j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu
l'entamer et s'était émoussé sur sa peau.
— Pourquoi, Ned, pourquoi ?
— C'est que cette bête-là, monsieur le professeur, est faite en tôle
d'acier ! »
Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, que je
contrôle moi-même mes assertions.
Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit
dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de l'objet
à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l'éprouvai du pied. C'était
évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette substance molle
qui forme la masse des grands mammifères marins.
Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle
des animaux antédiluviens, et j'en serais quitte pour classer le monstre
parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators.
Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli, non
imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si incroyable que
cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de plaques boulonnées.
Le doute n'était pas possible ! L'animal, le monstre, le phénomène naturel
qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et fourvoyé
l'imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien le reconnaître,
c'était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène de main
d'homme.
La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux, le plus
mythologique, n'eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui est
prodigieux vienne du Créateur, c'est tout simple. Mais trouver tout à coup,
Canadien.
— Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate ?
— Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j'ai pu
prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant.
— Un îlot ?
— Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.
— Expliquez-vous, Ned.
— Seulement, j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu
l'entamer et s'était émoussé sur sa peau.
— Pourquoi, Ned, pourquoi ?
— C'est que cette bête-là, monsieur le professeur, est faite en tôle
d'acier ! »
Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, que je
contrôle moi-même mes assertions.
Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit
dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de l'objet
à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l'éprouvai du pied. C'était
évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette substance molle
qui forme la masse des grands mammifères marins.
Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle
des animaux antédiluviens, et j'en serais quitte pour classer le monstre
parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators.
Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli, non
imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si incroyable que
cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de plaques boulonnées.
Le doute n'était pas possible ! L'animal, le monstre, le phénomène naturel
qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et fourvoyé
l'imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien le reconnaître,
c'était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène de main
d'homme.
La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux, le plus
mythologique, n'eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui est
prodigieux vienne du Créateur, c'est tout simple. Mais trouver tout à coup,
Page 48
sous ses yeux, l'impossible mystérieusement et humainement réalisé, c'était
à confondre l'esprit !
Il n'y avait pas à hésiter cependant. Nous étions étendus sur le dos d'une
sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j'en pouvais juger, la
forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned Land était faite sur
ce point. Conseil et moi, nous ne pûmes que nous y ranger.
« Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de
locomotion et un équipage pour le manœuvrer ?
— Évidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois
heures que j'habite cette île flottante, elle n'a pas donné signé de vie.
— Ce bateau n'a pas marché ?
— Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gré des lames, mais il
ne bouge pas.
— Nous savons, à n'en pas douter, cependant, qu'il est doué d'une grande
vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un
mécanicien pour conduire cette machine, j'en conclus... que nous sommes
sauvés.
— Hum ! » fit Ned Land d'un ton réservé.
En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un
bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le propulseur
était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement. Nous n'eûmes que
le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui émergeait de quatre-
vingts centimètres environ. Très heureusement sa vitesse n'était pas
excessive.
« Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien à
dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas deux
dollars de ma peau ! »
Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de
communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de cette
machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, « un trou
d'homme », pour employer l'expression technique ; mais les lignes de
boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient nettes et
uniformes.
D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité
profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer à
à confondre l'esprit !
Il n'y avait pas à hésiter cependant. Nous étions étendus sur le dos d'une
sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j'en pouvais juger, la
forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned Land était faite sur
ce point. Conseil et moi, nous ne pûmes que nous y ranger.
« Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de
locomotion et un équipage pour le manœuvrer ?
— Évidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois
heures que j'habite cette île flottante, elle n'a pas donné signé de vie.
— Ce bateau n'a pas marché ?
— Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gré des lames, mais il
ne bouge pas.
— Nous savons, à n'en pas douter, cependant, qu'il est doué d'une grande
vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un
mécanicien pour conduire cette machine, j'en conclus... que nous sommes
sauvés.
— Hum ! » fit Ned Land d'un ton réservé.
En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un
bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le propulseur
était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement. Nous n'eûmes que
le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui émergeait de quatre-
vingts centimètres environ. Très heureusement sa vitesse n'était pas
excessive.
« Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien à
dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas deux
dollars de ma peau ! »
Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de
communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de cette
machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, « un trou
d'homme », pour employer l'expression technique ; mais les lignes de
boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient nettes et
uniformes.
D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité
profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer à
Page 49
l'intérieur de ce bateau sous-marin.
Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux
timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous étions
perdus ! Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité d'entrer en
relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas eux-mêmes leur air, il
fallait nécessairement qu'ils revinssent de temps en temps à la surface de
l'Océan pour renouveler leur provision de molécules respirables. Donc,
nécessité d'une ouverture qui mettait l'intérieur du bateau en communication
avec l'atmosphère.
Quant à l'espoir d'être sauvé par le commandant Farragut, il fallait y
renoncer complètement. Nous étions entraînés vers l'ouest, et j'estimai que
notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à l'heure.
L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique, émergeant
quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une grande hauteur.
Vers quatre heures du matin, la rapidité de l'appareil s'accrut. Nous
résistions difficilement à ce vertigineux entraînement, lorsque les lames
nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous sa main un
large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle, et nous parvînmes
à nous y accrocher solidement.
Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas
d'en retracer toutes les impressions. Un seul détail me revient à l'esprit.
Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus entendre plusieurs
fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive produite par des accords
lointains. Quel était donc le mystère de cette navigation sous-marine dont le
monde entier cherchait vainement l'explication ? Quels êtres vivaient dans
cet étrange bateau ? Quel agent mécanique lui permettait de se déplacer
avec une si prodigieuse vitesse ?
Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne
tardèrent pas à se déchirer. J'allais procéder à un examen attentif de la coque
qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme horizontale,
quand je la sentis s'enfoncer peu à peu.
« Eh ! mille diables ! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle sonore,
ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! »
Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements
assourdissants de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion
s'arrêta.
Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux
timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous étions
perdus ! Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité d'entrer en
relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas eux-mêmes leur air, il
fallait nécessairement qu'ils revinssent de temps en temps à la surface de
l'Océan pour renouveler leur provision de molécules respirables. Donc,
nécessité d'une ouverture qui mettait l'intérieur du bateau en communication
avec l'atmosphère.
Quant à l'espoir d'être sauvé par le commandant Farragut, il fallait y
renoncer complètement. Nous étions entraînés vers l'ouest, et j'estimai que
notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à l'heure.
L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique, émergeant
quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une grande hauteur.
Vers quatre heures du matin, la rapidité de l'appareil s'accrut. Nous
résistions difficilement à ce vertigineux entraînement, lorsque les lames
nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous sa main un
large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle, et nous parvînmes
à nous y accrocher solidement.
Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas
d'en retracer toutes les impressions. Un seul détail me revient à l'esprit.
Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus entendre plusieurs
fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive produite par des accords
lointains. Quel était donc le mystère de cette navigation sous-marine dont le
monde entier cherchait vainement l'explication ? Quels êtres vivaient dans
cet étrange bateau ? Quel agent mécanique lui permettait de se déplacer
avec une si prodigieuse vitesse ?
Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne
tardèrent pas à se déchirer. J'allais procéder à un examen attentif de la coque
qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme horizontale,
quand je la sentis s'enfoncer peu à peu.
« Eh ! mille diables ! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle sonore,
ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! »
Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements
assourdissants de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion
s'arrêta.
Page 50
Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à
l'intérieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un cri
bizarre et disparut
aussitôt.
Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé,
apparaissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur formidable
machine.
VIII
MOBILIS IN MOBILE
Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la rapidité
de l'éclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le temps de nous
reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se sentant introduits dans
cette prison flottante ; mais, pour mon compte, un rapide frisson me glaça
l'épiderme. A qui avions-nous affaire ? Sans doute à quelques pirates d'une
nouvelle espèce qui exploitaient la mer à leur façon.
A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité profonde
m'enveloppa. Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure, ne purent rien
percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux échelons d'une échelle
de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement saisis, me suivaient. Au bas de
l'échelle, une porte s'ouvrit et se referma immédiatement sur nous avec un
retentissement sonore.
Nous étions seuls. Où ? Je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout
était noir, mais d'un noir si absolu, qu'après quelques minutes, mes yeux
n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui flottent dans
les plus profondes nuits.
Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un libre
cours à son indignation.
« Mille diables ! s'écriait-il, voilà des gens qui en remonteraient aux
Calédoniens pour l'hospitalité ! Il ne leur manque plus que d'être
anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on ne me
mangera pas sans que je proteste !
l'intérieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un cri
bizarre et disparut
aussitôt.
Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé,
apparaissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur formidable
machine.
VIII
MOBILIS IN MOBILE
Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la rapidité
de l'éclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le temps de nous
reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se sentant introduits dans
cette prison flottante ; mais, pour mon compte, un rapide frisson me glaça
l'épiderme. A qui avions-nous affaire ? Sans doute à quelques pirates d'une
nouvelle espèce qui exploitaient la mer à leur façon.
A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité profonde
m'enveloppa. Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure, ne purent rien
percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux échelons d'une échelle
de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement saisis, me suivaient. Au bas de
l'échelle, une porte s'ouvrit et se referma immédiatement sur nous avec un
retentissement sonore.
Nous étions seuls. Où ? Je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout
était noir, mais d'un noir si absolu, qu'après quelques minutes, mes yeux
n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui flottent dans
les plus profondes nuits.
Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un libre
cours à son indignation.
« Mille diables ! s'écriait-il, voilà des gens qui en remonteraient aux
Calédoniens pour l'hospitalité ! Il ne leur manque plus que d'être
anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on ne me
mangera pas sans que je proteste !
Page 51
— Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Conseil.
Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la
rôtissoire !
— Dans la rôtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à coup
sûr ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon bowie-kniff ne m'a pas quitté,
et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le premier de ces bandits
qui met la main sur moi...
— Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous
compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous écoute
pas ! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes ! »
Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas, je rencontrai une muraille de fer,
faite de tôles boulonnées. Puis, me retournant, je heurtai une table de bois,
près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. Le plancher de cette
prison se dissimulait sous une épaisse natte de phormium qui assourdissait
le bruit des pas. Les murs nus ne révélaient aucune trace de porte ni de
fenêtre. Conseil, faisant un tour en sens inverse, me rejoignit, et nous
revînmes au milieu de cette cabine, qui devait avoir vingt pieds de long sur
dix pieds de large. Quant à sa hauteur, Ned Land, malgré sa grande taille, ne
put la mesurer.
Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût modifiée,
quand, d'une extrême obscurité, nos yeux passèrent subitement à la plus
violente lumière. Notre prison s'éclaira soudain, c'est-à-dire qu'elle s'emplit
d'une matière lumineuse tellement vive que je ne pus d'abord en supporter
l'éclat. A sa blancheur, à son intensité, je reconnus cet éclairage électrique,
qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique
phénomène de phosphorescence. Après avoir involontairement fermé les
yeux, je les rouvris, et je vis que l'agent lumineux s'échappait d'un demi-
globe dépoli qui s'arrondissait à la partie supérieure de la cabine.
« Enfin ! on y voit clair ! s'écria Ned Land, qui, son couteau à la main, se
tenait sur la défensive.
— Oui, répondis-je, risquant l'antithèse, mais la situation n'en est pas
moins obscure.
— Que monsieur prenne patience », dit l'impassible Conseil.
Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les
moindres détails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. La
Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la
rôtissoire !
— Dans la rôtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à coup
sûr ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon bowie-kniff ne m'a pas quitté,
et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le premier de ces bandits
qui met la main sur moi...
— Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous
compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous écoute
pas ! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes ! »
Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas, je rencontrai une muraille de fer,
faite de tôles boulonnées. Puis, me retournant, je heurtai une table de bois,
près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. Le plancher de cette
prison se dissimulait sous une épaisse natte de phormium qui assourdissait
le bruit des pas. Les murs nus ne révélaient aucune trace de porte ni de
fenêtre. Conseil, faisant un tour en sens inverse, me rejoignit, et nous
revînmes au milieu de cette cabine, qui devait avoir vingt pieds de long sur
dix pieds de large. Quant à sa hauteur, Ned Land, malgré sa grande taille, ne
put la mesurer.
Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût modifiée,
quand, d'une extrême obscurité, nos yeux passèrent subitement à la plus
violente lumière. Notre prison s'éclaira soudain, c'est-à-dire qu'elle s'emplit
d'une matière lumineuse tellement vive que je ne pus d'abord en supporter
l'éclat. A sa blancheur, à son intensité, je reconnus cet éclairage électrique,
qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique
phénomène de phosphorescence. Après avoir involontairement fermé les
yeux, je les rouvris, et je vis que l'agent lumineux s'échappait d'un demi-
globe dépoli qui s'arrondissait à la partie supérieure de la cabine.
« Enfin ! on y voit clair ! s'écria Ned Land, qui, son couteau à la main, se
tenait sur la défensive.
— Oui, répondis-je, risquant l'antithèse, mais la situation n'en est pas
moins obscure.
— Que monsieur prenne patience », dit l'impassible Conseil.
Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les
moindres détails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. La
Page 52
porte invisible devait être hermétiquement fermée. Aucun bruit n'arrivait à
notre oreille. Tout semblait mort à l'intérieur de ce bateau. Marchait-il, se
maintenait-il à la surface de l'Océan, s'enfonçait-il dans ses profondeurs ? Je
ne pouvais le deviner.
Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison, j'espérais
donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à se montrer. Quand
on veut oublier les gens, on n'éclaire pas les oubliettes.
Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte
s'ouvrit, deux hommes parurent.
L'un était de petite taille, vigoureusement musclé, large d'épaules, robuste
de membres, la tête forte, la chevelure abondante et noire, la moustache
épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne empreinte de cette
vivacité méridionale qui caractérise en France les populations provençales.
Diderot a très justement prétendu que le geste de l'homme est
métaphorique, et ce petit homme en était certainement la preuve vivante.
On sentait que dans son langage habituel, il devait prodiguer les
prosopopées, les métonymies et les hypallages. Ce que, d'ailleurs, je ne fus
jamais à même de vérifier, car il employa toujours devant moi un idiome
singulier et absolument incompréhensible.
Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple de
Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je reconnus
sans hésiter ses qualités dominantes - la confiance en lui, car sa tête se
dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses épaules, et ses yeux
noirs regardaient avec une froide assurance : - le calme, car sa peau, pâle
plutôt que colorée, annonçait la tranquillité du sang ; - l'énergie, que
démontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers ; le courage
enfin, car sa vaste respiration dénotait une grande expansion vitale.
J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme
semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de
l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant
l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable franchise.
Je me sentis « involontairement » rassuré en sa présence, et j'augurai bien
de notre entrevue.
Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le
préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit, sa bouche
nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains fines, allongées,
notre oreille. Tout semblait mort à l'intérieur de ce bateau. Marchait-il, se
maintenait-il à la surface de l'Océan, s'enfonçait-il dans ses profondeurs ? Je
ne pouvais le deviner.
Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison, j'espérais
donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à se montrer. Quand
on veut oublier les gens, on n'éclaire pas les oubliettes.
Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte
s'ouvrit, deux hommes parurent.
L'un était de petite taille, vigoureusement musclé, large d'épaules, robuste
de membres, la tête forte, la chevelure abondante et noire, la moustache
épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne empreinte de cette
vivacité méridionale qui caractérise en France les populations provençales.
Diderot a très justement prétendu que le geste de l'homme est
métaphorique, et ce petit homme en était certainement la preuve vivante.
On sentait que dans son langage habituel, il devait prodiguer les
prosopopées, les métonymies et les hypallages. Ce que, d'ailleurs, je ne fus
jamais à même de vérifier, car il employa toujours devant moi un idiome
singulier et absolument incompréhensible.
Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple de
Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je reconnus
sans hésiter ses qualités dominantes - la confiance en lui, car sa tête se
dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses épaules, et ses yeux
noirs regardaient avec une froide assurance : - le calme, car sa peau, pâle
plutôt que colorée, annonçait la tranquillité du sang ; - l'énergie, que
démontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers ; le courage
enfin, car sa vaste respiration dénotait une grande expansion vitale.
J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme
semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de
l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant
l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable franchise.
Je me sentis « involontairement » rassuré en sa présence, et j'augurai bien
de notre entrevue.
Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le
préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit, sa bouche
nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains fines, allongées,
Page 53
éminemment « psychiques » pour employer un mot de la chirognomonie,
c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et passionnée. Cet homme
formait certainement le plus admirable type que j'eusse jamais rencontré.
Détail particulier, ses yeux, un peu écartés l'un de l'autre, pouvaient
embrasser simultanément près d'un quart de l'horizon. Cette faculté je l'ai
vérifié plus tard se doublait d'une puissance de vision encore supérieure à
celle de Ned Land. Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses
sourcils se fronçait, ses larges paupières se rapprochaient de manière à
circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi l'étendue du champ visuel,
et il regardait ! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetissés par
l'éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu'à l'âme ! comme il perçait ces
nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme il lisait au plus profond
des mers !...
Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre marine,
et chaussés de bottes de mer en peau de phoque, portaient des vêtements
d'un tissu particulier, qui dégageaient la taille et laissaient une grande liberté
de mouvements.
Le plus grand des deux évidemment le chef du bord - nous examina avec
une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant vers
son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne pus
reconnaître. C'était un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont les
voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée.
L'autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots
parfaitement incompréhensibles. Puis du regard il parut m'interroger
directement.
Je répondis, en bon français, que je n'entendais point son langage ; mais il
ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez embarrassante.
« Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces
messieurs en saisiront peut-être quelques mots ! »
Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes mes
syllabes, et sans omettre un seul détail. Je déclinai nos noms et qualités ;
puis, je présentai dans les formes le professeur Aronnax, son domestique
Conseil, et maître Ned Land, le harponneur.
L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement, poliment
même, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie
c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et passionnée. Cet homme
formait certainement le plus admirable type que j'eusse jamais rencontré.
Détail particulier, ses yeux, un peu écartés l'un de l'autre, pouvaient
embrasser simultanément près d'un quart de l'horizon. Cette faculté je l'ai
vérifié plus tard se doublait d'une puissance de vision encore supérieure à
celle de Ned Land. Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses
sourcils se fronçait, ses larges paupières se rapprochaient de manière à
circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi l'étendue du champ visuel,
et il regardait ! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetissés par
l'éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu'à l'âme ! comme il perçait ces
nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme il lisait au plus profond
des mers !...
Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre marine,
et chaussés de bottes de mer en peau de phoque, portaient des vêtements
d'un tissu particulier, qui dégageaient la taille et laissaient une grande liberté
de mouvements.
Le plus grand des deux évidemment le chef du bord - nous examina avec
une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant vers
son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne pus
reconnaître. C'était un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont les
voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée.
L'autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots
parfaitement incompréhensibles. Puis du regard il parut m'interroger
directement.
Je répondis, en bon français, que je n'entendais point son langage ; mais il
ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez embarrassante.
« Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces
messieurs en saisiront peut-être quelques mots ! »
Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes mes
syllabes, et sans omettre un seul détail. Je déclinai nos noms et qualités ;
puis, je présentai dans les formes le professeur Aronnax, son domestique
Conseil, et maître Ned Land, le harponneur.
L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement, poliment
même, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie
Page 54
n'indiqua qu'il eût compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne prononça pas
un seul mot.
Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-être se ferait-on
entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. Je la connaissais,
ainsi que la langue allemande, d'une manière suffisante pour la lire
couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici, il fallait surtout
se faire comprendre.
« Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land, tirez de
votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parlé un Anglo-Saxon, et tâchez
d'être plus heureux que moi. »
Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu
près. Le fond fut le même, mais la forme différa. Le Canadien, emporté par
son caractère, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit violemment d'être
emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en vertu de quelle loi on
le retenait ainsi, invoqua l'habeas corpus, menaça de poursuivre ceux qui le
séquestraient indûment, se démena, gesticula, cria, et finalement, il fit
comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim.
Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l'avions à peu près oublié.
A sa grande stupéfaction, le harponneur ne parut pas avoir été plus
intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. Il était évident qu'ils
ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.
Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources
philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me dit :
« Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.
— Comment ! tu sais l'allemand ? m'écriai-je.
— Comme un Flamand, n'en déplaise à monsieur.
— Cela me plaît, au contraire. Va, mon garçon. »
Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les
diverses péripéties de notre histoire. Mais, malgré les élégantes tournures et
la belle accentuation du narrateur, la langue allemande n'eut aucun succès.
Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes
premières études, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin. Cicéron se
fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine, mais cependant, je
parvins à m'en tirer. Même résultat négatif.
un seul mot.
Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-être se ferait-on
entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. Je la connaissais,
ainsi que la langue allemande, d'une manière suffisante pour la lire
couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici, il fallait surtout
se faire comprendre.
« Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land, tirez de
votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parlé un Anglo-Saxon, et tâchez
d'être plus heureux que moi. »
Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu
près. Le fond fut le même, mais la forme différa. Le Canadien, emporté par
son caractère, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit violemment d'être
emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en vertu de quelle loi on
le retenait ainsi, invoqua l'habeas corpus, menaça de poursuivre ceux qui le
séquestraient indûment, se démena, gesticula, cria, et finalement, il fit
comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim.
Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l'avions à peu près oublié.
A sa grande stupéfaction, le harponneur ne parut pas avoir été plus
intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. Il était évident qu'ils
ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.
Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources
philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me dit :
« Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.
— Comment ! tu sais l'allemand ? m'écriai-je.
— Comme un Flamand, n'en déplaise à monsieur.
— Cela me plaît, au contraire. Va, mon garçon. »
Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les
diverses péripéties de notre histoire. Mais, malgré les élégantes tournures et
la belle accentuation du narrateur, la langue allemande n'eut aucun succès.
Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes
premières études, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin. Cicéron se
fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine, mais cependant, je
parvins à m'en tirer. Même résultat négatif.
Page 55
Cette dernière tentative définitivement avortée, les deux inconnus
échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se
retirèrent, sans même nous avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont
cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.
« C'est une infamie ! s'écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième fois.
Comment ! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces coquins-là,
et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre !
Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne mènerait à
rien.
— Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible
compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer ?
— Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir
longtemps !
— Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes
trouvés dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir d'attendre
pour vous former une opinion sur le commandant et l'équipage de ce bateau.
— Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...
— Bon ! et de quel pays ?
— Du pays des coquins !
— Mon brave Ned, ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur
la mappemonde, et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est
difficile à déterminer ! Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà tout ce
que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tenté d'admettre que ce
commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Il y a du
méridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou indiens, c'est ce
que leur type physique ne me permet pas de décider. Quant à leur langage,
il est absolument incompréhensible.
Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit
Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique !
— Ce qui ne servirait à rien ! répondit Ned Land. Ne voyez-vous pas que
ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour désespérer les
braves gens qui demandent à dîner ! Mais, dans tous les pays de la terre
ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des dents et des lèvres, est-
ce que cela ne se comprend pas de reste ? Est-ce que cela ne veut pas dire à
échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se
retirèrent, sans même nous avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont
cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.
« C'est une infamie ! s'écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième fois.
Comment ! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces coquins-là,
et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre !
Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne mènerait à
rien.
— Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible
compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer ?
— Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir
longtemps !
— Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes
trouvés dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir d'attendre
pour vous former une opinion sur le commandant et l'équipage de ce bateau.
— Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...
— Bon ! et de quel pays ?
— Du pays des coquins !
— Mon brave Ned, ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur
la mappemonde, et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est
difficile à déterminer ! Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà tout ce
que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tenté d'admettre que ce
commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Il y a du
méridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou indiens, c'est ce
que leur type physique ne me permet pas de décider. Quant à leur langage,
il est absolument incompréhensible.
Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit
Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique !
— Ce qui ne servirait à rien ! répondit Ned Land. Ne voyez-vous pas que
ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour désespérer les
braves gens qui demandent à dîner ! Mais, dans tous les pays de la terre
ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des dents et des lèvres, est-
ce que cela ne se comprend pas de reste ? Est-ce que cela ne veut pas dire à
Page 56
Québec comme aux Pomotou, à Paris comme aux antipodes : J'ai faim !
donnez-moi à manger !...
— Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... »
Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous
apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d'une étoffe dont je
ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir, et mes compagnons
m'imitèrent.
Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-être avait disposé la table
et placé trois couverts.
« Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.
— Bah ! répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on
mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de chien de
mer !
— Nous verrons bien ! » dit Conseil.
Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symétriquement
posés sur la nappe, et nous prîmes place à table. Décidément, nous avions
affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique qui nous inondait,
je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel Adelphi, à Liverpool, ou du
Grand-Hôtel, à Paris. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient
totalement. L'eau était fraîche et limpide, mais c'était de l'eau - ce qui ne fut
pas du goût de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus
divers poissons délicatement apprêtés ; mais, sur certains plats, excellents
d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais même su dire à quel règne,
végétal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de table, il
était élégant et d'un goût parfait. Chaque ustensile, cuiller, fourchette,
couteau, assiette, portait une lettre entourée d'une devise en exergue, et dont
voici le fac-similé exact :
Mobile dans l'élément mobile ! Cette devise s'appliquait justement à cet
appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition in par dans et
non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du nom de l'énigmatique
personnage qui commandait au fond des mers !
Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. Ils dévoraient, et je ne
tardai pas à les imiter. J'étais, d'ailleurs, rassuré sur notre sort, et il me
paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous laisser mourir
d'inanition.
donnez-moi à manger !...
— Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... »
Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous
apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d'une étoffe dont je
ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir, et mes compagnons
m'imitèrent.
Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-être avait disposé la table
et placé trois couverts.
« Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.
— Bah ! répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on
mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de chien de
mer !
— Nous verrons bien ! » dit Conseil.
Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symétriquement
posés sur la nappe, et nous prîmes place à table. Décidément, nous avions
affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique qui nous inondait,
je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel Adelphi, à Liverpool, ou du
Grand-Hôtel, à Paris. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient
totalement. L'eau était fraîche et limpide, mais c'était de l'eau - ce qui ne fut
pas du goût de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus
divers poissons délicatement apprêtés ; mais, sur certains plats, excellents
d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais même su dire à quel règne,
végétal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de table, il
était élégant et d'un goût parfait. Chaque ustensile, cuiller, fourchette,
couteau, assiette, portait une lettre entourée d'une devise en exergue, et dont
voici le fac-similé exact :
Mobile dans l'élément mobile ! Cette devise s'appliquait justement à cet
appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition in par dans et
non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du nom de l'énigmatique
personnage qui commandait au fond des mers !
Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. Ils dévoraient, et je ne
tardai pas à les imiter. J'étais, d'ailleurs, rassuré sur notre sort, et il me
paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous laisser mourir
d'inanition.
Page 57
Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, même la faim de gens qui n'ont
pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit satisfait, le besoin de
sommeil se fit impérieusement sentir. Réaction bien naturelle, après
l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté contre la mort.
« Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.
— Et moi, je dors ! » répondit Ned Land.
Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine, et furent
bientôt plongés dans un profond sommeil.
Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce violent besoin de
dormir. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit, trop de questions
insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes paupières
entr'ouvertes ! Où étions-nous ? Quelle étrange puissance nous emportait ?
Je sentais - ou plutôt je croyais sentir - l'appareil s'enfoncer vers les couches
les plus reculées de la mer. De violents cauchemars m'obsédaient.
J'entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout un monde d'animaux inconnus,
dont ce bateau sous-marin semblait être le congénère, vivant, se mouvant,
formidable comme eux !... Puis, mon cerveau se calma, mon imagination se
fondit en une vague somnolence, et je tombai bientôt dans un morne
sommeil.
IX
LES COLÈRES DE NED LAND
Quelle fut la durée de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut être long, car il
nous reposa complètement de nos fatigues. Je me réveillai le premier. Mes
compagnons n'avaient pas encore bougé, et demeuraient étendus dans leur
coin comme des masses inertes.
A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau
dégagé, mon esprit net. Je recommençai alors un examen attentif de notre
cellule.
Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. La prison était restée
prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart, profitant de
notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait donc une
pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit satisfait, le besoin de
sommeil se fit impérieusement sentir. Réaction bien naturelle, après
l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté contre la mort.
« Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.
— Et moi, je dors ! » répondit Ned Land.
Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine, et furent
bientôt plongés dans un profond sommeil.
Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce violent besoin de
dormir. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit, trop de questions
insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes paupières
entr'ouvertes ! Où étions-nous ? Quelle étrange puissance nous emportait ?
Je sentais - ou plutôt je croyais sentir - l'appareil s'enfoncer vers les couches
les plus reculées de la mer. De violents cauchemars m'obsédaient.
J'entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout un monde d'animaux inconnus,
dont ce bateau sous-marin semblait être le congénère, vivant, se mouvant,
formidable comme eux !... Puis, mon cerveau se calma, mon imagination se
fondit en une vague somnolence, et je tombai bientôt dans un morne
sommeil.
IX
LES COLÈRES DE NED LAND
Quelle fut la durée de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut être long, car il
nous reposa complètement de nos fatigues. Je me réveillai le premier. Mes
compagnons n'avaient pas encore bougé, et demeuraient étendus dans leur
coin comme des masses inertes.
A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau
dégagé, mon esprit net. Je recommençai alors un examen attentif de notre
cellule.
Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. La prison était restée
prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart, profitant de
notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait donc une
Page 58
modification prochaine dans cette situation, et je me demandai sérieusement
si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette cage.
Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que, si mon cerveau
était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine
singulièrement oppressée. Ma respiration se faisait difficilement. L'air lourd
ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la cellule fût vaste, il
était évident que nous avions consommé en grande partie l'oxygène qu'elle
contenait. En effet, chaque homme dépense en une heure, l'oxygène
renfermé dans cent litres d'air et cet air, chargé alors d'une quantité presque
égale d'acide carbonique, devient irrespirable.
Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison, et, sans
doute aussi, L'atmosphère du bateau sous-marin.
Là se posait une question à mon esprit. Comment procédait le
commandant de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens
chimiques, en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du chlorate
de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse caustique ?
Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations avec les continents,
afin de se procurer les matières nécessaires à cette opération. Se bornait-il
seulement à emmagasiner l'air sous de hautes pressions dans des réservoirs,
puis à le répandre suivant les besoins de son équipage ? Peut-être. Ou,
procédé plus commode, plus économique, et par conséquent plus probable,
se contentait-il de revenir respirer à la surface des eaux, comme un cétacé,
et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphère ? Quoi
qu'il en soit, et quelle que fût la méthode, il me paraissait prudent de
l'employer sans retard.
En effet, j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour extraire de
cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait, quand, soudain, je fus
rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé d'émanations salines.
C'était bien la brise de mer, vivifiante et chargée d'iode ! J'ouvris largement
la bouche, et mes poumons se saturèrent de fraîches molécules. En même
temps, je sentis un balancement, un roulis de médiocre amplitude, mais
parfaitement déterminable. Le bateau, le monstre de tôle venait évidemment
de remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la façon des baleines.
Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement reconnu.
Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le conduit,
l'« aérifère », si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'à nous ce bienfaisant
si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette cage.
Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que, si mon cerveau
était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine
singulièrement oppressée. Ma respiration se faisait difficilement. L'air lourd
ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la cellule fût vaste, il
était évident que nous avions consommé en grande partie l'oxygène qu'elle
contenait. En effet, chaque homme dépense en une heure, l'oxygène
renfermé dans cent litres d'air et cet air, chargé alors d'une quantité presque
égale d'acide carbonique, devient irrespirable.
Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison, et, sans
doute aussi, L'atmosphère du bateau sous-marin.
Là se posait une question à mon esprit. Comment procédait le
commandant de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens
chimiques, en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du chlorate
de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse caustique ?
Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations avec les continents,
afin de se procurer les matières nécessaires à cette opération. Se bornait-il
seulement à emmagasiner l'air sous de hautes pressions dans des réservoirs,
puis à le répandre suivant les besoins de son équipage ? Peut-être. Ou,
procédé plus commode, plus économique, et par conséquent plus probable,
se contentait-il de revenir respirer à la surface des eaux, comme un cétacé,
et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphère ? Quoi
qu'il en soit, et quelle que fût la méthode, il me paraissait prudent de
l'employer sans retard.
En effet, j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour extraire de
cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait, quand, soudain, je fus
rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé d'émanations salines.
C'était bien la brise de mer, vivifiante et chargée d'iode ! J'ouvris largement
la bouche, et mes poumons se saturèrent de fraîches molécules. En même
temps, je sentis un balancement, un roulis de médiocre amplitude, mais
parfaitement déterminable. Le bateau, le monstre de tôle venait évidemment
de remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la façon des baleines.
Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement reconnu.
Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le conduit,
l'« aérifère », si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'à nous ce bienfaisant
Page 59
effluve, et je ne tardai pas à le trouver. Au-dessus de la porte s'ouvrait un
trou d'aérage laissant passer une fraîche colonne d'air, qui renouvelait ainsi
l'atmosphère appauvrie de la cellule.
J'en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s'éveillèrent
presque en même temps, sous l'influence de cette aération revivifiante. Ils
se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied en un instant.
« Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse
quotidienne.
— Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. Et, vous, maître Ned Land ?
— Profondément, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me
trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? »
Un marin ne pouvait s'y méprendre, et je racontai au Canadien ce qui
s'était passé pendant son sommeil.
« Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous
entendions, lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de l'Abraham-
Lincoln.
— Parfaitement, maître Land, c'était sa respiration !
— Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est,
à moins que ce ne soit l'heure du dîner ?
— L'heure du dîner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du
déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.
— Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre
heures de sommeil.
— C'est mon avis, répondis-je.
— Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou
déjeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.
— L'un et l'autre, dit Conseil
— Juste, répondit le Canadien, nous avons droit à deux repas, et pour
mon compte, je ferai honneur à tous les deux.
— Eh bien ! Ned, attendons, répondis-je. Il est évident que ces inconnus
n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce cas, le dîner
d'hier soir n'aurait aucun sens.
— A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned.
trou d'aérage laissant passer une fraîche colonne d'air, qui renouvelait ainsi
l'atmosphère appauvrie de la cellule.
J'en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s'éveillèrent
presque en même temps, sous l'influence de cette aération revivifiante. Ils
se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied en un instant.
« Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse
quotidienne.
— Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. Et, vous, maître Ned Land ?
— Profondément, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me
trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? »
Un marin ne pouvait s'y méprendre, et je racontai au Canadien ce qui
s'était passé pendant son sommeil.
« Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous
entendions, lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de l'Abraham-
Lincoln.
— Parfaitement, maître Land, c'était sa respiration !
— Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est,
à moins que ce ne soit l'heure du dîner ?
— L'heure du dîner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du
déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.
— Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre
heures de sommeil.
— C'est mon avis, répondis-je.
— Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou
déjeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.
— L'un et l'autre, dit Conseil
— Juste, répondit le Canadien, nous avons droit à deux repas, et pour
mon compte, je ferai honneur à tous les deux.
— Eh bien ! Ned, attendons, répondis-je. Il est évident que ces inconnus
n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce cas, le dîner
d'hier soir n'aurait aucun sens.
— A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned.
Page 60
— Je proteste, répondis-je. Nous ne sommes point tombés entre les mains
de cannibales !
— Une fois n'est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. Qui
sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair fraîche, et
dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués comme monsieur le
professeur, son domestique et moi...
— Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et surtout,
ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce qui ne pourrait
qu'aggraver la situation.
— En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, et dîner
ou déjeuner, le repas n'arrive guère !
— Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du bord,
et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maître-coq.
— Eh bien ! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil.
— Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous
usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez capable de
dire vos grâces avant votre bénédicité, et de mourir de faim plutôt que de
vous plaindre !
— A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil.
— Mais cela servirait à se plaindre ! C'est déjà quelque chose. Et si ces
pirates — je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier monsieur le
professeur qui défend de les appeler cannibales — , si ces pirates se figurent
qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe, sans apprendre de quels
jurons j'assaisonne mes emportements, ils se trompent ! Voyons, monsieur
Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous qu'ils nous tiennent longtemps
dans cette boîte de fer ?
— A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.
— Mais enfin, que supposez-vous ?
— Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret important.
Or, l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder, et si cet intérêt
est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre existence très
compromise. Dans le cas contraire, à la première occasion, le monstre qui
nous a engloutis nous rendra au monde habité par nos semblables.
de cannibales !
— Une fois n'est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. Qui
sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair fraîche, et
dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués comme monsieur le
professeur, son domestique et moi...
— Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et surtout,
ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce qui ne pourrait
qu'aggraver la situation.
— En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, et dîner
ou déjeuner, le repas n'arrive guère !
— Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du bord,
et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maître-coq.
— Eh bien ! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil.
— Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous
usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez capable de
dire vos grâces avant votre bénédicité, et de mourir de faim plutôt que de
vous plaindre !
— A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil.
— Mais cela servirait à se plaindre ! C'est déjà quelque chose. Et si ces
pirates — je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier monsieur le
professeur qui défend de les appeler cannibales — , si ces pirates se figurent
qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe, sans apprendre de quels
jurons j'assaisonne mes emportements, ils se trompent ! Voyons, monsieur
Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous qu'ils nous tiennent longtemps
dans cette boîte de fer ?
— A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.
— Mais enfin, que supposez-vous ?
— Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret important.
Or, l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder, et si cet intérêt
est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre existence très
compromise. Dans le cas contraire, à la première occasion, le monstre qui
nous a engloutis nous rendra au monde habité par nos semblables.
Page 61
— A moins qu'il ne nous enrôle parmi son équipage, dit Conseil, et qu'il
nous garde ainsi...
— Jusqu'au moment, répliqua Ned Land, où quelque frégate, plus rapide
ou plus adroite que l'Abraham-Lincoln, s'emparera de ce nid de forbans, et
enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au bout de sa
grand'vergue.
— Bien raisonné, maître Land, répliquai-je. Mais on ne nous a pas encore
fait, que je sache, de proposition à cet égard. Inutile donc de discuter le parti
que nous devrons prendre, le cas échéant. Je vous le répète, attendons,
prenons conseil des circonstances, et ne faisons rien, puisqu'il n'y a rien à
faire.
— Au contraire ! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui n'en
voulait pas démordre, il faut faire quelque chose.
— Eh ! quoi donc, maître Land ?
— Nous sauver.
— Se sauver d'une prison « terrestre » est souvent difficile, mais d'une
prison sous-marine, cela me paraît absolument impraticable.
— Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l'objection
de monsieur ? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de
ressources ! »
Le harponneur, visiblement embarrassé, se taisait. Une fuite, dans les
conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible. Mais
un Canadien est à demi français, et maître Ned Land le fit bien voir par sa
réponse.
« Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de réflexion,
vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s'échapper
de leur prison ?
— Non, mon ami.
— C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester.
— Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou
dessous !
— Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens, ajouta
Ned Land.
nous garde ainsi...
— Jusqu'au moment, répliqua Ned Land, où quelque frégate, plus rapide
ou plus adroite que l'Abraham-Lincoln, s'emparera de ce nid de forbans, et
enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au bout de sa
grand'vergue.
— Bien raisonné, maître Land, répliquai-je. Mais on ne nous a pas encore
fait, que je sache, de proposition à cet égard. Inutile donc de discuter le parti
que nous devrons prendre, le cas échéant. Je vous le répète, attendons,
prenons conseil des circonstances, et ne faisons rien, puisqu'il n'y a rien à
faire.
— Au contraire ! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui n'en
voulait pas démordre, il faut faire quelque chose.
— Eh ! quoi donc, maître Land ?
— Nous sauver.
— Se sauver d'une prison « terrestre » est souvent difficile, mais d'une
prison sous-marine, cela me paraît absolument impraticable.
— Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l'objection
de monsieur ? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de
ressources ! »
Le harponneur, visiblement embarrassé, se taisait. Une fuite, dans les
conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible. Mais
un Canadien est à demi français, et maître Ned Land le fit bien voir par sa
réponse.
« Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de réflexion,
vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s'échapper
de leur prison ?
— Non, mon ami.
— C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester.
— Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou
dessous !
— Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens, ajouta
Ned Land.
Page 62
— Quoi, Ned ? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce
bâtiment ?
— Très sérieusement, répondit le Canadien.
— C'est impossible.
— Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se présenter quelque chance
favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en profiter. S'ils
ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette machine, ils ne feront
pas reculer deux Français et un Canadien, je suppose ! »
Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.
Aussi, me contentai-je de répondre :
« Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. Mais,
jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir que
par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître des chances
favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop
de colère.
— Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d'un
ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un geste
brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne se ferait pas
avec toute la régularité désirable.
— J'ai votre parole, Ned », répondis-je au Canadien.
Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à réfléchir à
part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgré l'assurance du
harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je n'admettais pas ces chances
favorables dont Ned Land avait parlé. Pour être si sûrement manœuvré, le
bateau sous-marin exigeait un nombreux équipage, et conséquemment, dans
le cas d'une lutte, nous aurions affaire à trop forte partie. D'ailleurs, il fallait,
avant tout, être libres, et nous ne l'étions pas. Je ne voyais même aucun
moyen de fuir cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. Et pour peu
que l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder — ce qui
paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à son
bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la violence, ou nous
jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'était là l'inconnu. Toutes ces
hypothèses me semblaient extrêmement plausibles, et il fallait être un
harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté.
bâtiment ?
— Très sérieusement, répondit le Canadien.
— C'est impossible.
— Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se présenter quelque chance
favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en profiter. S'ils
ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette machine, ils ne feront
pas reculer deux Français et un Canadien, je suppose ! »
Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.
Aussi, me contentai-je de répondre :
« Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. Mais,
jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir que
par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître des chances
favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop
de colère.
— Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d'un
ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un geste
brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne se ferait pas
avec toute la régularité désirable.
— J'ai votre parole, Ned », répondis-je au Canadien.
Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à réfléchir à
part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgré l'assurance du
harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je n'admettais pas ces chances
favorables dont Ned Land avait parlé. Pour être si sûrement manœuvré, le
bateau sous-marin exigeait un nombreux équipage, et conséquemment, dans
le cas d'une lutte, nous aurions affaire à trop forte partie. D'ailleurs, il fallait,
avant tout, être libres, et nous ne l'étions pas. Je ne voyais même aucun
moyen de fuir cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. Et pour peu
que l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder — ce qui
paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à son
bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la violence, ou nous
jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'était là l'inconnu. Toutes ces
hypothèses me semblaient extrêmement plausibles, et il fallait être un
harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté.
Page 63
Je compris d'ailleurs que les idées de Ned Land s'aigrissaient avec les
réflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu à peu les
jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir
menaçants. Il se levait, tournait comme une bête fauve en cage, frappait les
murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps s'écoulait, la faim se faisait
cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne paraissait pas. Et c'était
oublier trop longtemps notre position de naufragés, si l'on avait réellement
de bonnes intentions à notre égard.
Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac, se
montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais véritablement une
explosion, lorsqu'il se trouverait en présence de l'un des hommes du bord.
Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s'exalta. Le Canadien
appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tôle étaient sourdes. Je
n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau, qui semblait mort.
Il ne bougeait pas, car j'aurais évidemment senti les frémissements de la
coque sous l'impulsion de l'hélice. Plongé sans doute dans l'abîme des eaux,
il n'appartenait plus à la terre. Tout ce morne silence était effrayant.
Quant à notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je n'osais
estimer ce qu'il pourrait durer. Les espérances que j'avais conçues après
notre entrevue avec le commandant du bord s'effaçaient peu à peu. La
douceur du regard de cet homme, l'expression généreuse de sa
physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon
souvenir. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait être,
nécessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de l'humanité,
inaccessible à tout sentiment de pitié, implacable ennemi de ses semblables
auxquels il avait dû vouer une impérissable haine !
Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d'inanition, enfermés
dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations auxquelles pousse
la faim farouche ? Cette affreuse pensée prit dans mon esprit une intensité
terrible, et l'imagination aidant, je me sentis envahir par une épouvante
insensée. Conseil restait calme, Ned Land rugissait.
En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement.
Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. Les serrures furent fouillées, la
porte s'ouvrit, le stewart parut.
Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher, le Canadien
s'était précipité sur ce malheureux ; il l'avait renversé ; il le tenait à la gorge.
réflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu à peu les
jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir
menaçants. Il se levait, tournait comme une bête fauve en cage, frappait les
murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps s'écoulait, la faim se faisait
cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne paraissait pas. Et c'était
oublier trop longtemps notre position de naufragés, si l'on avait réellement
de bonnes intentions à notre égard.
Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac, se
montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais véritablement une
explosion, lorsqu'il se trouverait en présence de l'un des hommes du bord.
Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s'exalta. Le Canadien
appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tôle étaient sourdes. Je
n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau, qui semblait mort.
Il ne bougeait pas, car j'aurais évidemment senti les frémissements de la
coque sous l'impulsion de l'hélice. Plongé sans doute dans l'abîme des eaux,
il n'appartenait plus à la terre. Tout ce morne silence était effrayant.
Quant à notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je n'osais
estimer ce qu'il pourrait durer. Les espérances que j'avais conçues après
notre entrevue avec le commandant du bord s'effaçaient peu à peu. La
douceur du regard de cet homme, l'expression généreuse de sa
physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon
souvenir. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait être,
nécessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de l'humanité,
inaccessible à tout sentiment de pitié, implacable ennemi de ses semblables
auxquels il avait dû vouer une impérissable haine !
Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d'inanition, enfermés
dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations auxquelles pousse
la faim farouche ? Cette affreuse pensée prit dans mon esprit une intensité
terrible, et l'imagination aidant, je me sentis envahir par une épouvante
insensée. Conseil restait calme, Ned Land rugissait.
En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement.
Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. Les serrures furent fouillées, la
porte s'ouvrit, le stewart parut.
Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher, le Canadien
s'était précipité sur ce malheureux ; il l'avait renversé ; il le tenait à la gorge.
Page 64
Le stewart étouffait sous sa main puissante.
Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à
demi suffoquée, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand, subitement,
je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français :
« Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez
m'écouter ! »
X
L'HOMME DES EAUX
C'était le commandant du bord qui parlait ainsi.
A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque étranglé
sortit en chancelant sur un signe de son maître ; mais tel était l'empire du
commandant à son bord, que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet
homme devait être animé contre le Canadien. Conseil, intéressé malgré lui,
moi stupéfait, nous attendions en silence le dénouement de cette scène.
Le commandant, appuyé sur l'angle de la table, les bras croisés, nous
observait avec une profonde attention. Hésitait-il à parler ? Regrettait-il ces
mots qu'il venait de prononcer en français ? On pouvait le croire.
Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à
interrompre :
« Messieurs, dit-il d'une voix calme et pénétrante, je parle également le
français, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous répondre dès
notre première entrevue, mais je voulais vous connaître d'abord, réfléchir
ensuite. Votre quadruple récit, absolument semblable au fond, m'a affirmé
l'identité de vos personnes. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma
présence monsieur Pierre Aronnax, professeur d'histoire naturelle au
Muséum de Paris, chargé d'une mission scientifique à l'étranger, Conseil
son domestique, et Ned Land, d'origine canadienne, harponneur à bord de la
frégate l'Abraham-Lincoln, de la marine nationale des États-Unis
d'Amérique. »
Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'était pas une question que me
posait le commandant. Donc, pas de réponse à faire. Cet homme s'exprimait
avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase était nette, ses mots
Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à
demi suffoquée, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand, subitement,
je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français :
« Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez
m'écouter ! »
X
L'HOMME DES EAUX
C'était le commandant du bord qui parlait ainsi.
A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque étranglé
sortit en chancelant sur un signe de son maître ; mais tel était l'empire du
commandant à son bord, que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet
homme devait être animé contre le Canadien. Conseil, intéressé malgré lui,
moi stupéfait, nous attendions en silence le dénouement de cette scène.
Le commandant, appuyé sur l'angle de la table, les bras croisés, nous
observait avec une profonde attention. Hésitait-il à parler ? Regrettait-il ces
mots qu'il venait de prononcer en français ? On pouvait le croire.
Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à
interrompre :
« Messieurs, dit-il d'une voix calme et pénétrante, je parle également le
français, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous répondre dès
notre première entrevue, mais je voulais vous connaître d'abord, réfléchir
ensuite. Votre quadruple récit, absolument semblable au fond, m'a affirmé
l'identité de vos personnes. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma
présence monsieur Pierre Aronnax, professeur d'histoire naturelle au
Muséum de Paris, chargé d'une mission scientifique à l'étranger, Conseil
son domestique, et Ned Land, d'origine canadienne, harponneur à bord de la
frégate l'Abraham-Lincoln, de la marine nationale des États-Unis
d'Amérique. »
Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'était pas une question que me
posait le commandant. Donc, pas de réponse à faire. Cet homme s'exprimait
avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase était nette, ses mots
Page 65
justes, sa facilité d'élocution remarquable. Et cependant, je ne « sentais »
pas en lui un compatriote.
Il reprit la conversation en ces termes :
« Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tardé à vous
rendre cette seconde visite. C'est que, votre identité reconnue, je voulais
peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai beaucoup hésité. Les
plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d'un homme qui a
rompu avec l'humanité. Vous êtes venu troubler mon existence...
— Involontairement, dis-je.
— Involontairement ? répondit l'inconnu, en forçant un peu sa voix. Est-
ce involontairement que l'Abraham-Lincoln me chasse sur toutes les mers ?
Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de cette frégate ?
Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon
navire ? Est-ce involontairement que maître Ned Land m'a frappé de son
harpon ? »
Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, à ces
récriminations j'avais une réponse toute naturelle à faire, et je la fis.
« Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu
à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que divers
accidents, provoqués par le choc de votre appareil sous-marin, ont ému
l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grâce des
hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer
l'inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. Mais sachez qu'en
vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique, l'Abraham-
Lincoln croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait à tout
prix délivrer l'Océan. »
Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton plus
calme :
« Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre frégate
n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi bien qu'un
monstre ? »
Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut
n'eût pas hésité. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de ce genre
tout comme un narwal gigantesque.
pas en lui un compatriote.
Il reprit la conversation en ces termes :
« Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tardé à vous
rendre cette seconde visite. C'est que, votre identité reconnue, je voulais
peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai beaucoup hésité. Les
plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d'un homme qui a
rompu avec l'humanité. Vous êtes venu troubler mon existence...
— Involontairement, dis-je.
— Involontairement ? répondit l'inconnu, en forçant un peu sa voix. Est-
ce involontairement que l'Abraham-Lincoln me chasse sur toutes les mers ?
Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de cette frégate ?
Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon
navire ? Est-ce involontairement que maître Ned Land m'a frappé de son
harpon ? »
Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, à ces
récriminations j'avais une réponse toute naturelle à faire, et je la fis.
« Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu
à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que divers
accidents, provoqués par le choc de votre appareil sous-marin, ont ému
l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grâce des
hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer
l'inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. Mais sachez qu'en
vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique, l'Abraham-
Lincoln croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait à tout
prix délivrer l'Océan. »
Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton plus
calme :
« Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre frégate
n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi bien qu'un
monstre ? »
Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut
n'eût pas hésité. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de ce genre
tout comme un narwal gigantesque.
Page 66
« Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de
vous traiter en ennemis. »
Je ne répondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition
semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments.
« J'ai longtemps hésité, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait à vous
donner l'hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais aucun intérêt
à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous
avait servi de refuge. Je m'enfonçais sous les mers, et j'oubliais que vous
aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit ?
— C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas celui
d'un homme civilisé.
— Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis
pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J'ai rompu avec la société tout
entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier. Je n'obéis donc
point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi ! »
Ceci fut dit nettement. Un éclair de colère et de dédain avait allumé les
yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un passé
formidable. Non seulement il s'était mis en dehors des lois humaines, mais
il s'était fait indépendant, libre dans la plus rigoureuse acception du mot,
hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers,
puisque, à leur surface, il déjouait les efforts tentés contre lui ? Quel navire
résisterait au choc de son monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si épaisse
qu'elle fût, supporterait les coups de son éperon ? Nul, entre les hommes, ne
pouvait lui demander compte de ses œuvres. Dieu, s'il y croyait, sa
conscience, s'il en avait une, étaient les seuls juges dont il put dépendre.
Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit, pendant que l'étrange
personnage se taisait, absorbé et comme retiré en lui-même. Je le
considérais avec un effroi mélangé d'intérêt, et sans doute, ainsi qu'Oedipe
considérait le Sphinx.
Après un assez long silence, le commandant reprit la parole.
« J'ai donc hésité, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait
s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a droit. Vous
resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés. Vous y serez libres,
et, en échange de cette liberté, toute relative d'ailleurs, je ne vous imposerai
qu'une seule condition. Votre parole de vous y soumettre me suffira.
vous traiter en ennemis. »
Je ne répondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition
semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments.
« J'ai longtemps hésité, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait à vous
donner l'hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais aucun intérêt
à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous
avait servi de refuge. Je m'enfonçais sous les mers, et j'oubliais que vous
aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit ?
— C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas celui
d'un homme civilisé.
— Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis
pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J'ai rompu avec la société tout
entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier. Je n'obéis donc
point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi ! »
Ceci fut dit nettement. Un éclair de colère et de dédain avait allumé les
yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un passé
formidable. Non seulement il s'était mis en dehors des lois humaines, mais
il s'était fait indépendant, libre dans la plus rigoureuse acception du mot,
hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers,
puisque, à leur surface, il déjouait les efforts tentés contre lui ? Quel navire
résisterait au choc de son monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si épaisse
qu'elle fût, supporterait les coups de son éperon ? Nul, entre les hommes, ne
pouvait lui demander compte de ses œuvres. Dieu, s'il y croyait, sa
conscience, s'il en avait une, étaient les seuls juges dont il put dépendre.
Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit, pendant que l'étrange
personnage se taisait, absorbé et comme retiré en lui-même. Je le
considérais avec un effroi mélangé d'intérêt, et sans doute, ainsi qu'Oedipe
considérait le Sphinx.
Après un assez long silence, le commandant reprit la parole.
« J'ai donc hésité, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait
s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a droit. Vous
resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés. Vous y serez libres,
et, en échange de cette liberté, toute relative d'ailleurs, je ne vous imposerai
qu'une seule condition. Votre parole de vous y soumettre me suffira.
Page 67
— Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de
celles qu'un honnête homme peut accepter ?
— Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements
imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques
heures ou quelques jours, suivant le cas. Désirant ne jamais employer la
violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous les autres,
une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre responsabilité, je
vous dégage entièrement, car c'est à moi de vous mettre dans l'impossibilité
de voir ce qui ne doit pas être vu. Acceptez-vous cette condition ? »
Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que ne
devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois sociales !
Entre les surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne devait pas être la
moindre.
« Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,
la permission de vous adresser une question, une seule.
— Parlez, monsieur.
— Vous avez dit que nous serions libres à votre bord ?
— Entièrement.
— Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté.
— Mais la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce qui
se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la liberté enfin dont
nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi. »
Il était évident que nous ne nous entendions point.
« Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n'est que celle que
tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous suffire.
— Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise !
— Quoi ! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos amis,
nos parents !
— Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de la
terre, que les hommes croient être la liberté, n'est peut-être pas aussi pénible
que vous le pensez !
— Par exemple, s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne
pas chercher à me sauver !
celles qu'un honnête homme peut accepter ?
— Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements
imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques
heures ou quelques jours, suivant le cas. Désirant ne jamais employer la
violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous les autres,
une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre responsabilité, je
vous dégage entièrement, car c'est à moi de vous mettre dans l'impossibilité
de voir ce qui ne doit pas être vu. Acceptez-vous cette condition ? »
Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que ne
devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois sociales !
Entre les surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne devait pas être la
moindre.
« Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,
la permission de vous adresser une question, une seule.
— Parlez, monsieur.
— Vous avez dit que nous serions libres à votre bord ?
— Entièrement.
— Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté.
— Mais la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce qui
se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la liberté enfin dont
nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi. »
Il était évident que nous ne nous entendions point.
« Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n'est que celle que
tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous suffire.
— Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise !
— Quoi ! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos amis,
nos parents !
— Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de la
terre, que les hommes croient être la liberté, n'est peut-être pas aussi pénible
que vous le pensez !
— Par exemple, s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne
pas chercher à me sauver !
Page 68
— Je ne vous demande pas de parole, maître Land répondit froidement le
commandant.
— Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre
situation envers nous ! C'est de la cruauté !
— Non, monsieur, c'est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers après
combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger dans les
abîmes de l'Océan ! Vous m'avez attaqué ! Vous êtes venus surprendre un
secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute mon
existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne
doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant, ce n'est pas vous que je
garde, c'est moi-même ! »
Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre
lequel ne prévaudrait aucun argument.
« Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à choisir
entre la vie ou la mort ?
— Tout simplement.
— Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n'y a rien à répondre.
Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord.
— Aucune, monsieur », répondit l'inconnu.
Puis, d'une voix plus douce, il reprit :
« Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je vous
connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez
peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort. Vous
trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet ouvrage
que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. Je l'ai souvent lu. Vous
avez poussé votre œuvre aussi loin que vous le permettait la science
terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous n'avez pas tout vu. Laissez-moi
donc vous dire, monsieur le professeur, que vous ne regretterez pas le temps
passé à mon bord. Vous allez voyager dans le pays des merveilles.
L'étonnement, la stupéfaction seront probablement l'état habituel de votre
esprit. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment
offert à vos yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin
- qui sait ? le dernier peut-être - tout ce que j'ai pu étudier au fond de ces
mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'études. A
partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce que n'a
commandant.
— Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre
situation envers nous ! C'est de la cruauté !
— Non, monsieur, c'est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers après
combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger dans les
abîmes de l'Océan ! Vous m'avez attaqué ! Vous êtes venus surprendre un
secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute mon
existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne
doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant, ce n'est pas vous que je
garde, c'est moi-même ! »
Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre
lequel ne prévaudrait aucun argument.
« Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à choisir
entre la vie ou la mort ?
— Tout simplement.
— Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n'y a rien à répondre.
Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord.
— Aucune, monsieur », répondit l'inconnu.
Puis, d'une voix plus douce, il reprit :
« Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je vous
connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez
peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort. Vous
trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet ouvrage
que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. Je l'ai souvent lu. Vous
avez poussé votre œuvre aussi loin que vous le permettait la science
terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous n'avez pas tout vu. Laissez-moi
donc vous dire, monsieur le professeur, que vous ne regretterez pas le temps
passé à mon bord. Vous allez voyager dans le pays des merveilles.
L'étonnement, la stupéfaction seront probablement l'état habituel de votre
esprit. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment
offert à vos yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin
- qui sait ? le dernier peut-être - tout ce que j'ai pu étudier au fond de ces
mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'études. A
partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce que n'a
Page 69
vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons plus - et
notre planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers secrets. »
Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand
effet. J'étais pris là par mon faible, et j'oubliai, pour un instant, que la
contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la liberté perdue.
D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher cette grave question. Ainsi,
je me contentai de répondre :
« Messieurs, si vous avez brisé avec l'humanité, je veux croire que vous
n'avez pas renié tout sentiment humain. Nous sommes des naufragés
charitablement recueillis à votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant à
moi, je ne méconnais pas que, si l'intérêt de la science pouvait absorber
jusqu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre m'offrirait de
grandes compensations. »
Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller notre
traité. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.
« Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable
semblait vouloir se retirer.
— Parlez, monsieur le professeur.
— De quel nom dois-je vous appeler ?
— Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le
capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'êtes pour moi que les
passagers du Nautilus. »
Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses
ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. Puis, se
tournant vers le Canadien et Conseil :
« Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre cet
homme.
— Ça n'est pas de refus ! » répondit le harponneur.
Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient renfermés
depuis plus de trente heures.
« Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt. Permettez-
moi de vous précéder.
— A vos ordres, capitaine. »
notre planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers secrets. »
Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand
effet. J'étais pris là par mon faible, et j'oubliai, pour un instant, que la
contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la liberté perdue.
D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher cette grave question. Ainsi,
je me contentai de répondre :
« Messieurs, si vous avez brisé avec l'humanité, je veux croire que vous
n'avez pas renié tout sentiment humain. Nous sommes des naufragés
charitablement recueillis à votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant à
moi, je ne méconnais pas que, si l'intérêt de la science pouvait absorber
jusqu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre m'offrirait de
grandes compensations. »
Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller notre
traité. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.
« Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable
semblait vouloir se retirer.
— Parlez, monsieur le professeur.
— De quel nom dois-je vous appeler ?
— Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le
capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'êtes pour moi que les
passagers du Nautilus. »
Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses
ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. Puis, se
tournant vers le Canadien et Conseil :
« Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre cet
homme.
— Ça n'est pas de refus ! » répondit le harponneur.
Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient renfermés
depuis plus de trente heures.
« Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt. Permettez-
moi de vous précéder.
— A vos ordres, capitaine. »
Page 70
Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j'eus franchi la porte, je pris une
sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives d'un navire.
Après un parcours d'une dizaine de mètres, une seconde porte s'ouvrit
devant moi.
J'entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût
sévère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d'ornements d'ébène,
s'élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à ligne
ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries d'un prix
inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait
un plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient
l'éclat.
Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine Nemo
m'indiqua la place que je devais occuper.
« Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir
de faim. »
Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule
avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature et la
provenance. J'avouerai que c'était bon, mais avec un goût particulier auquel
je m'habituai facilement. Ces divers aliments me parurent riches en
phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une origine marine.
Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina
mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de lui
adresser.
« La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous
pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis
longtemps, j'ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m'en porte pas plus
mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas autrement que moi.
— Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ?
— Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins. Tantôt,
je mets mes filets a la traîne, et je les retire, prêts à se rompre. Tantôt, je
vais chasser au milieu de cet élément qui paraît être inaccessible à l'homme,
et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. Mes troupeaux,
comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les
immenses prairies de l'Océan. J'ai là une vaste propriété que j'exploite moi-
sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives d'un navire.
Après un parcours d'une dizaine de mètres, une seconde porte s'ouvrit
devant moi.
J'entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût
sévère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d'ornements d'ébène,
s'élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à ligne
ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries d'un prix
inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait
un plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient
l'éclat.
Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine Nemo
m'indiqua la place que je devais occuper.
« Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir
de faim. »
Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule
avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature et la
provenance. J'avouerai que c'était bon, mais avec un goût particulier auquel
je m'habituai facilement. Ces divers aliments me parurent riches en
phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une origine marine.
Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina
mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de lui
adresser.
« La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous
pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis
longtemps, j'ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m'en porte pas plus
mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas autrement que moi.
— Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ?
— Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins. Tantôt,
je mets mes filets a la traîne, et je les retire, prêts à se rompre. Tantôt, je
vais chasser au milieu de cet élément qui paraît être inaccessible à l'homme,
et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. Mes troupeaux,
comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les
immenses prairies de l'Océan. J'ai là une vaste propriété que j'exploite moi-
Page 71
même et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur de toutes
choses. »
Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui
répondis :
« Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent
d'excellents poissons à votre table ; je comprends moins que vous
poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines ; mais je ne
comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle soit,
figure dans votre menu.
— Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais
usage de la chair des animaux terrestres.
— Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient encore
quelques tranches de filet.
— Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur, n'est
autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques foies de
dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon cuisinier est un
habile préparateur, qui excelle à conserver ces produits variés de l'Océan.
Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve d'holoturies qu'un Malais
déclarerait sans rivale au monde, voilà une crème dont le lait a été fourni
par la mamelle des cétacés, et le sucre par les grands fucus de la mer du
Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures d'anémones qui
valent celles des fruits les plus savoureux. »
Et je goûtais, plutôt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine
Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits.
« Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice
prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me vêtit
encore. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus de certains
coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuancées de
couleurs violettes que j'extrais des aplysis de la Méditerranée. Les parfums
que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la
distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux zostère de
l'Océan. Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la liqueur
sécrétée par la seiche ou l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer
comme tout lui retournera un jour !
— Vous aimez la mer, capitaine.
choses. »
Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui
répondis :
« Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent
d'excellents poissons à votre table ; je comprends moins que vous
poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines ; mais je ne
comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle soit,
figure dans votre menu.
— Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais
usage de la chair des animaux terrestres.
— Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient encore
quelques tranches de filet.
— Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur, n'est
autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques foies de
dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon cuisinier est un
habile préparateur, qui excelle à conserver ces produits variés de l'Océan.
Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve d'holoturies qu'un Malais
déclarerait sans rivale au monde, voilà une crème dont le lait a été fourni
par la mamelle des cétacés, et le sucre par les grands fucus de la mer du
Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures d'anémones qui
valent celles des fruits les plus savoureux. »
Et je goûtais, plutôt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine
Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits.
« Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice
prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me vêtit
encore. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus de certains
coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuancées de
couleurs violettes que j'extrais des aplysis de la Méditerranée. Les parfums
que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la
distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux zostère de
l'Océan. Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la liqueur
sécrétée par la seiche ou l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer
comme tout lui retournera un jour !
— Vous aimez la mer, capitaine.
Page 72
— Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du
globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où
l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La mer n'est
que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ; elle n'est que
mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a dit un de vos poètes.
Et en effet, monsieur le professeur, la nature s'y manifeste par ses trois
règnes, minéral, végétal, animal. Ce dernier y est largement représenté par
les quatre groupes des zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq
classes des mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les
reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini d'animaux qui
compte plus de treize mille espèces, dont un dixième seulement appartient à
l'eau douce. La mer est le vaste réservoir de la nature. C'est par la mer que
le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s'il ne finira pas par elle !
Là est la suprême tranquillité. La mer n'appartient pas aux despotes. A sa
surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dévorer,
y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de
son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance
disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement est
l'indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis libre ! »
Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui
débordait de lui. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve habituelle ?
Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants, il se promena, très agité.
Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie reprit sa froideur accoutumée,
et, se tournant vers moi :
« Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le
Nautilus, je suis a vos ordres. »
XI
LE NAUTILUS
Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée à
l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de dimension égale
à celle que je venais de quitter.
C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir, incrustés
de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres
globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où
l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La mer n'est
que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ; elle n'est que
mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a dit un de vos poètes.
Et en effet, monsieur le professeur, la nature s'y manifeste par ses trois
règnes, minéral, végétal, animal. Ce dernier y est largement représenté par
les quatre groupes des zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq
classes des mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les
reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini d'animaux qui
compte plus de treize mille espèces, dont un dixième seulement appartient à
l'eau douce. La mer est le vaste réservoir de la nature. C'est par la mer que
le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s'il ne finira pas par elle !
Là est la suprême tranquillité. La mer n'appartient pas aux despotes. A sa
surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dévorer,
y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de
son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance
disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement est
l'indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis libre ! »
Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui
débordait de lui. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve habituelle ?
Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants, il se promena, très agité.
Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie reprit sa froideur accoutumée,
et, se tournant vers moi :
« Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le
Nautilus, je suis a vos ordres. »
XI
LE NAUTILUS
Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée à
l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de dimension égale
à celle que je venais de quitter.
C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir, incrustés
de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres
Page 73
uniformément reliés. Ils suivaient le contour de la salle et se terminaient à
leur partie inférieure par de vastes divans, capitonnés de cuir marron, qui
offraient les courbes les plus confortables. De légers pupitres mobiles, en
s'écartant ou se rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le livre en
lecture. Au centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre
lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière
électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre
globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. Je regardais
avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et je ne
pouvais en croire mes yeux.
« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un
divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des
continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut vous
suivre au plus profond des mers.
— Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le
professeur ? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous
offre-t-il un repos aussi complet ?
— Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du vôtre.
Vous possédez la six ou sept mille volumes...
— Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me
rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus
s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce jour-là, j'ai acheté mes
derniers volumes, mes dernières brochures, mes derniers journaux, et
depuis lors, je veux croire que l'humanité n'a plus ni pensé, ni écrit. Ces
livres, monsieur le professeur, sont d'ailleurs à votre disposition, et vous
pourrez en user librement. »
Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la
bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits en toute
langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage d'économie
politique ; ils semblaient être sévèrement proscrits du bord. Détail curieux,
tous ces livres étaient indistinctement classés, en quelque langue qu'ils
fussent écrits, et ce mélange prouvait que le capitaine du Nautilus devait lire
couramment les volumes que sa main prenait au hasard.
Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'œuvre des maîtres anciens et
modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau dans
l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu'à Victor
leur partie inférieure par de vastes divans, capitonnés de cuir marron, qui
offraient les courbes les plus confortables. De légers pupitres mobiles, en
s'écartant ou se rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le livre en
lecture. Au centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre
lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière
électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre
globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. Je regardais
avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et je ne
pouvais en croire mes yeux.
« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un
divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des
continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut vous
suivre au plus profond des mers.
— Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le
professeur ? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous
offre-t-il un repos aussi complet ?
— Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du vôtre.
Vous possédez la six ou sept mille volumes...
— Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me
rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus
s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce jour-là, j'ai acheté mes
derniers volumes, mes dernières brochures, mes derniers journaux, et
depuis lors, je veux croire que l'humanité n'a plus ni pensé, ni écrit. Ces
livres, monsieur le professeur, sont d'ailleurs à votre disposition, et vous
pourrez en user librement. »
Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la
bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits en toute
langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage d'économie
politique ; ils semblaient être sévèrement proscrits du bord. Détail curieux,
tous ces livres étaient indistinctement classés, en quelque langue qu'ils
fussent écrits, et ce mélange prouvait que le capitaine du Nautilus devait lire
couramment les volumes que sa main prenait au hasard.
Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'œuvre des maîtres anciens et
modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau dans
l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu'à Victor
Page 74
Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis Rabelais jusqu'à madame
Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait les frais de cette
bibliothèque ; les livres de mécanique, de balistique, d'hydrographie, de
météorologie, de géographie, de géologie, etc., y tenaient une place non
moins importante que les ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils
formaient la principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout
l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de Chasles,
de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de Berthelot, de
l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury, d'Agassis etc. Les
mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins des diverses sociétés de
géographie, etc., et, en bon rang, les deux volumes qui m'avaient peut-être
valu cet accueil relativement charitable du capitaine Nemo. Parmi les
œuvres de Joseph Bertrand, son livre intitulé les Fondateurs de
l'Astronomie me donna même une date certaine ; et comme je savais qu'il
avait paru dans le courant de 1865, je pus en conclure que l'installation du
Nautilus ne remontait pas à une époque postérieure. Ainsi donc, depuis trois
ans, au plus, le capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine.
J'espérai, d'ailleurs, que des ouvrages plus récents encore me permettraient
de fixer exactement cette époque ; mais j'avais le temps de faire cette
recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à travers
les merveilles du Nautilus.
« Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette
bibliothèque à ma disposition. Il y a là des trésors de science, et j'en
profiterai.
— Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, dit le capitaine
Nemo, c'est aussi un fumoir.
— Un fumoir ? m'écriai-je. On fume donc à bord ?
— Sans doute.
— Alors, monsieur, je suis forcé de croire que vous avez conservé des
relations avec La Havane.
— Aucune, répondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,
et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si vous
êtes connaisseur. »
Je pris le cigare qui m'était offert, et dont la forme rappelait celle du
londrès ; mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. Je l'allumai à un
petit brasero que supportait un élégant pied de bronze, et j'aspirai ses
Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait les frais de cette
bibliothèque ; les livres de mécanique, de balistique, d'hydrographie, de
météorologie, de géographie, de géologie, etc., y tenaient une place non
moins importante que les ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils
formaient la principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout
l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de Chasles,
de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de Berthelot, de
l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury, d'Agassis etc. Les
mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins des diverses sociétés de
géographie, etc., et, en bon rang, les deux volumes qui m'avaient peut-être
valu cet accueil relativement charitable du capitaine Nemo. Parmi les
œuvres de Joseph Bertrand, son livre intitulé les Fondateurs de
l'Astronomie me donna même une date certaine ; et comme je savais qu'il
avait paru dans le courant de 1865, je pus en conclure que l'installation du
Nautilus ne remontait pas à une époque postérieure. Ainsi donc, depuis trois
ans, au plus, le capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine.
J'espérai, d'ailleurs, que des ouvrages plus récents encore me permettraient
de fixer exactement cette époque ; mais j'avais le temps de faire cette
recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à travers
les merveilles du Nautilus.
« Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette
bibliothèque à ma disposition. Il y a là des trésors de science, et j'en
profiterai.
— Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, dit le capitaine
Nemo, c'est aussi un fumoir.
— Un fumoir ? m'écriai-je. On fume donc à bord ?
— Sans doute.
— Alors, monsieur, je suis forcé de croire que vous avez conservé des
relations avec La Havane.
— Aucune, répondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,
et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si vous
êtes connaisseur. »
Je pris le cigare qui m'était offert, et dont la forme rappelait celle du
londrès ; mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. Je l'allumai à un
petit brasero que supportait un élégant pied de bronze, et j'aspirai ses
Page 75
premières bouffées avec la volupté d'un amateur qui n'a pas fumé depuis
deux jours.
« C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.
— Non, répondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de
l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me fournit,
non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrès, monsieur ?
— Capitaine, je les méprise à partir de ce jour.
— Fumez donc à votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces cigares.
Aucune régie ne les a contrôlés, mais ils n'en sont pas moins bons,
j'imagine.
— Au contraire. »
A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle
par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai dans un salon
immense et splendidement éclairé.
C'était un vaste quadrilatère, à pans coupés, long de dix mètres, large de
six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères arabesques,
distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entassées dans ce
musée. Car, c'était réellement un musée dans lequel une main intelligente et
prodigue avait réuni tous les trésors de la nature et de l'art, avec ce pêle-
mêle artiste qui distingue un atelier de peintre.
Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par
d'étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries d'un
dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur, et que, pour la
plupart, j'avais admirées dans les collections particulières de l'Europe et aux
expositions de peinture. Les diverses écoles des maîtres anciens étaient
représentées par une madone de Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci,
une nymphe du Corrège, une femme du Titien, une adoration de Véronèse,
une assomption de Murillo, un portrait d'Holbein, un moine de Vélasquez,
un martyr de Ribeira, une kermesse de Rubens, deux paysages flamands de
Téniers, trois petits tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul
Potter, deux toiles de Géricault et de Prudhon, quelques marines de
Backuysen et de Vernet. Parmi les œuvres de la peinture moderne,
apparaissaient des tableaux signés Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon,
Meissonnier, Daubigny, etc., et quelques admirables réductions de statues
de marbre ou de bronze, d'après les plus beaux modèles de l'antiquité, se
deux jours.
« C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.
— Non, répondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de
l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me fournit,
non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrès, monsieur ?
— Capitaine, je les méprise à partir de ce jour.
— Fumez donc à votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces cigares.
Aucune régie ne les a contrôlés, mais ils n'en sont pas moins bons,
j'imagine.
— Au contraire. »
A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle
par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai dans un salon
immense et splendidement éclairé.
C'était un vaste quadrilatère, à pans coupés, long de dix mètres, large de
six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères arabesques,
distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entassées dans ce
musée. Car, c'était réellement un musée dans lequel une main intelligente et
prodigue avait réuni tous les trésors de la nature et de l'art, avec ce pêle-
mêle artiste qui distingue un atelier de peintre.
Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par
d'étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries d'un
dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur, et que, pour la
plupart, j'avais admirées dans les collections particulières de l'Europe et aux
expositions de peinture. Les diverses écoles des maîtres anciens étaient
représentées par une madone de Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci,
une nymphe du Corrège, une femme du Titien, une adoration de Véronèse,
une assomption de Murillo, un portrait d'Holbein, un moine de Vélasquez,
un martyr de Ribeira, une kermesse de Rubens, deux paysages flamands de
Téniers, trois petits tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul
Potter, deux toiles de Géricault et de Prudhon, quelques marines de
Backuysen et de Vernet. Parmi les œuvres de la peinture moderne,
apparaissaient des tableaux signés Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon,
Meissonnier, Daubigny, etc., et quelques admirables réductions de statues
de marbre ou de bronze, d'après les plus beaux modèles de l'antiquité, se
Page 76
dressaient sur leurs piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. Cet
état de stupéfaction que m'avait prédit le commandant du Nautilus
commençait déjà à s'emparer de mon esprit.
« Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange, vous excuserez le
sans-gêne avec lequel je vous reçois, et le désordre qui règne dans ce salon.
— Monsieur, répondis-je, sans chercher à savoir qui vous êtes, m'est-il
permis de reconnaître en vous un artiste ?
— Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois à collectionner
ces belles œuvres créées par la main de l'homme. J'étais un chercheur avide,
un fureteur infatigable, et j'ai pu réunir quelques objets d'un haut prix. Ce
sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. A mes
yeux, vos artistes modernes ne sont déjà plus que des anciens ; ils ont deux
ou trois mille ans d'existence, et je les confonds dans mon esprit. Les
maîtres n'ont pas d'âge.
— Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de
Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de
Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, éparses sur un pianoorgue
de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon.
— Ces musiciens, me répondit le capitaine Nemo, ce sont des
contemporains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent dans
la mémoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur, aussi bien
mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous terre ! »
Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. Je
le considérais avec une vive émotion, analysant en silence les étrangetés de
sa physionomie. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table de mosaïque, il
ne me voyait plus, il oubliait ma présence.
Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les
curiosités qui enrichissaient ce salon.
Auprès des œuvres de l'art, les raretés naturelles tenaient une place très
importante. Elles consistaient principalement en plantes, en coquilles et
autres productions de l'Océan, qui devaient être les trouvailles personnelles
du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet d'eau, électriquement éclairé,
retombait dans une vasque faite d'un seul tridacne. Cette coquille, fournie
par le plus grand des mollusques acéphales, mesurait sur ses bords,
délicatement festonnés, une circonférence de six mètres environ ; elle
état de stupéfaction que m'avait prédit le commandant du Nautilus
commençait déjà à s'emparer de mon esprit.
« Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange, vous excuserez le
sans-gêne avec lequel je vous reçois, et le désordre qui règne dans ce salon.
— Monsieur, répondis-je, sans chercher à savoir qui vous êtes, m'est-il
permis de reconnaître en vous un artiste ?
— Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois à collectionner
ces belles œuvres créées par la main de l'homme. J'étais un chercheur avide,
un fureteur infatigable, et j'ai pu réunir quelques objets d'un haut prix. Ce
sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. A mes
yeux, vos artistes modernes ne sont déjà plus que des anciens ; ils ont deux
ou trois mille ans d'existence, et je les confonds dans mon esprit. Les
maîtres n'ont pas d'âge.
— Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de
Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de
Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, éparses sur un pianoorgue
de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon.
— Ces musiciens, me répondit le capitaine Nemo, ce sont des
contemporains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent dans
la mémoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur, aussi bien
mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous terre ! »
Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. Je
le considérais avec une vive émotion, analysant en silence les étrangetés de
sa physionomie. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table de mosaïque, il
ne me voyait plus, il oubliait ma présence.
Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les
curiosités qui enrichissaient ce salon.
Auprès des œuvres de l'art, les raretés naturelles tenaient une place très
importante. Elles consistaient principalement en plantes, en coquilles et
autres productions de l'Océan, qui devaient être les trouvailles personnelles
du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet d'eau, électriquement éclairé,
retombait dans une vasque faite d'un seul tridacne. Cette coquille, fournie
par le plus grand des mollusques acéphales, mesurait sur ses bords,
délicatement festonnés, une circonférence de six mètres environ ; elle
Page 77
dépassait donc en grandeur ces beaux tridacnes qui furent donnés à François
1er par la République de Venise, et dont l'église Saint-Sulpice, à Paris, a fait
deux bénitiers gigantesques.
Autour de cette vasque, sous d'élégantes vitrines fixées par des armatures
de cuivre, étaient classés et étiquetés les plus précieux produits de la mer
qui eussent jamais été livrés aux regards d'un naturaliste. On conçoit ma
joie de professeur.
L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses
deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier groupe, des
tubipores, des gorgones disposées en éventail, des éponges douces de Syrie,
des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire admirable des mers
de Norvège, des ombellulaires variées, des alcyonnaires, toute une série de
ces madrépores que mon maître Milne-Edwards a si sagacement classés en
sections, et parmi lesquels je remarquai d'adorables flabellines, des oculines
de l'île Bourbon, le « char de Neptune » des Antilles, de superbes variétés
de coraux, enfin toutes les espèces de ces curieux polypiers dont
l'assemblage forme des îles entières qui deviendront un jour des continents.
Dans les échinodermes, remarquables par leur enveloppe épineuse, les
astéries, les étoiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astérophons,
les oursins, les holoturies, etc., représentaient la collection complète des
individus de ce groupe.
Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant
d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons de
l'embranchement des mollusques. Je vis là une collection d'une valeur
inestimable, et que le temps me manquerait à décrire tout entière. Parmi ces
produits, je citerai, pour mémoire seulement, - l'élégant marteau royal de
l'Océan indien dont les régulières taches blanches ressortaient vivement sur
un fond rouge et brun, - un spondyle impérial, aux vives couleurs, tout
hérissé d'épines, rare spécimen dans les muséums européens, et dont
j'estimai la valeur à vingt mille francs, un marteau commun des mers de la
Nouvelle-Hollande, qu'on se procure difficilement, - des buccardes
exotiques du Sénégal, fragiles coquilles blanches à doubles valves, qu'un
souffle eût dissipées comme une bulle de savon, - plusieurs variétés des
arrosoirs de Java, sortes de tubes calcaires bordés de replis foliacés, et très
disputés par les amateurs, - toute une série de troques, les uns jaune
verdâtre, pêchés dans les mers d'Amérique, les autres d'un brun roux, amis
1er par la République de Venise, et dont l'église Saint-Sulpice, à Paris, a fait
deux bénitiers gigantesques.
Autour de cette vasque, sous d'élégantes vitrines fixées par des armatures
de cuivre, étaient classés et étiquetés les plus précieux produits de la mer
qui eussent jamais été livrés aux regards d'un naturaliste. On conçoit ma
joie de professeur.
L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses
deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier groupe, des
tubipores, des gorgones disposées en éventail, des éponges douces de Syrie,
des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire admirable des mers
de Norvège, des ombellulaires variées, des alcyonnaires, toute une série de
ces madrépores que mon maître Milne-Edwards a si sagacement classés en
sections, et parmi lesquels je remarquai d'adorables flabellines, des oculines
de l'île Bourbon, le « char de Neptune » des Antilles, de superbes variétés
de coraux, enfin toutes les espèces de ces curieux polypiers dont
l'assemblage forme des îles entières qui deviendront un jour des continents.
Dans les échinodermes, remarquables par leur enveloppe épineuse, les
astéries, les étoiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astérophons,
les oursins, les holoturies, etc., représentaient la collection complète des
individus de ce groupe.
Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant
d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons de
l'embranchement des mollusques. Je vis là une collection d'une valeur
inestimable, et que le temps me manquerait à décrire tout entière. Parmi ces
produits, je citerai, pour mémoire seulement, - l'élégant marteau royal de
l'Océan indien dont les régulières taches blanches ressortaient vivement sur
un fond rouge et brun, - un spondyle impérial, aux vives couleurs, tout
hérissé d'épines, rare spécimen dans les muséums européens, et dont
j'estimai la valeur à vingt mille francs, un marteau commun des mers de la
Nouvelle-Hollande, qu'on se procure difficilement, - des buccardes
exotiques du Sénégal, fragiles coquilles blanches à doubles valves, qu'un
souffle eût dissipées comme une bulle de savon, - plusieurs variétés des
arrosoirs de Java, sortes de tubes calcaires bordés de replis foliacés, et très
disputés par les amateurs, - toute une série de troques, les uns jaune
verdâtre, pêchés dans les mers d'Amérique, les autres d'un brun roux, amis
Page 78
des eaux de la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et
remarquables par leur coquille imbriquée, ceux-là, des stellaires trouvés
dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le magnifique éperon
de la Nouvelle-Zélande ; - puis, d'admirables tellines sulfurées, de
précieuses espèces de cythérées et de Vénus, le cadran treillissé des côtes de
Tranquebar, le sabot marbré à nacre resplendissante, les perroquets verts des
mers de Chine, le cône presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les
variétés de porcelaines qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la
« Gloire de la Mer », la plus précieuse coquille des Indes orientales ; - enfin
des littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules, des
volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des buccins, des
harpes, des rochers, des tritons, des cérites, des fuseaux, des strombes, des
pterocères, des patelles, des hyales, des cléodores, coquillages délicats et
fragiles, que la science a baptisés de ses noms les plus charmants.
A part, et dans des compartiments spéciaux, se déroulaient des chapelets
de perles de la plus grande beauté, que la lumière électrique piquait de
pointes de feu, des perles roses, arrachées aux pinnes marines de la mer
Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des perles jaunes, bleues, noires,
curieux produits des divers mollusques de tous les océans et de certaines
moules des cours d'eau du Nord, enfin plusieurs échantillons d'un prix
inappréciable qui avaient été distillés par les pintadines les plus rares.
Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un œuf de pigeon ;
elles valaient, et au-delà, celle que le voyageur Tavernier vendit trois
millions au shah de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de
Mascate, que je croyais sans rivale au monde.
Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection était, pour ainsi dire,
impossible. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour acquérir
ces échantillons divers, et je me demandais à quelle source il puisait pour
satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand je fus interrompu par
ces mots :
« Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles
peuvent intéresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme de
plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas une mer du
globe qui ait échappé à mes recherches.
— Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au
milieu de telles richesses. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes leur
remarquables par leur coquille imbriquée, ceux-là, des stellaires trouvés
dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le magnifique éperon
de la Nouvelle-Zélande ; - puis, d'admirables tellines sulfurées, de
précieuses espèces de cythérées et de Vénus, le cadran treillissé des côtes de
Tranquebar, le sabot marbré à nacre resplendissante, les perroquets verts des
mers de Chine, le cône presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les
variétés de porcelaines qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la
« Gloire de la Mer », la plus précieuse coquille des Indes orientales ; - enfin
des littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules, des
volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des buccins, des
harpes, des rochers, des tritons, des cérites, des fuseaux, des strombes, des
pterocères, des patelles, des hyales, des cléodores, coquillages délicats et
fragiles, que la science a baptisés de ses noms les plus charmants.
A part, et dans des compartiments spéciaux, se déroulaient des chapelets
de perles de la plus grande beauté, que la lumière électrique piquait de
pointes de feu, des perles roses, arrachées aux pinnes marines de la mer
Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des perles jaunes, bleues, noires,
curieux produits des divers mollusques de tous les océans et de certaines
moules des cours d'eau du Nord, enfin plusieurs échantillons d'un prix
inappréciable qui avaient été distillés par les pintadines les plus rares.
Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un œuf de pigeon ;
elles valaient, et au-delà, celle que le voyageur Tavernier vendit trois
millions au shah de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de
Mascate, que je croyais sans rivale au monde.
Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection était, pour ainsi dire,
impossible. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour acquérir
ces échantillons divers, et je me demandais à quelle source il puisait pour
satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand je fus interrompu par
ces mots :
« Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles
peuvent intéresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme de
plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas une mer du
globe qui ait échappé à mes recherches.
— Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au
milieu de telles richesses. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes leur
Page 79
trésor. Aucun muséum de l'Europe ne possède une semblable collection des
produits de l'Océan. Mais si j'épuise mon admiration pour elle, que me
restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne veux point pénétrer des
secrets qui sont les vôtres ! Cependant, j'avoue que ce Nautilus, la force
motrice qu'il renferme en lui, les appareils qui permettent de le manœuvrer,
l'agent si puissant qui l'anime, tout cela excite au plus haut point ma
curiosité. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la
destination m'est inconnue. Puis-je savoir ?...
— Monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que
vous seriez libre à mon bord, et par conséquent, aucune partie du Nautilus
ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail et je me ferai un
plaisir d'être votre cicérone.
— Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas
de votre complaisance. Je vous demanderai seulement à quel usage sont
destinés ces instruments de physique...
— Monsieur le professeur, ces mêmes instruments se trouvent dans ma
chambre, et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur emploi. Mais
auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée. Il faut que vous
sachiez comment vous serez installé à bord du Nautilus. »
Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percées à chaque pan
coupé du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me conduisit
vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une chambre élégante,
avec lit, toilette et divers autres meubles.
Je ne pus que remercier mon hôte.
« Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il, en ouvrant une porte,
et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. »
J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère, presque
cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail, quelques meubles de
toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de confortable. Le strict
nécessaire, seulement.
Le capitaine Nemo me montra un siège.
« Veuillez vous asseoir », me dit-il.
Je m'assis, et il prit la parole en ces termes :
XII
produits de l'Océan. Mais si j'épuise mon admiration pour elle, que me
restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne veux point pénétrer des
secrets qui sont les vôtres ! Cependant, j'avoue que ce Nautilus, la force
motrice qu'il renferme en lui, les appareils qui permettent de le manœuvrer,
l'agent si puissant qui l'anime, tout cela excite au plus haut point ma
curiosité. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la
destination m'est inconnue. Puis-je savoir ?...
— Monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que
vous seriez libre à mon bord, et par conséquent, aucune partie du Nautilus
ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail et je me ferai un
plaisir d'être votre cicérone.
— Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas
de votre complaisance. Je vous demanderai seulement à quel usage sont
destinés ces instruments de physique...
— Monsieur le professeur, ces mêmes instruments se trouvent dans ma
chambre, et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur emploi. Mais
auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée. Il faut que vous
sachiez comment vous serez installé à bord du Nautilus. »
Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percées à chaque pan
coupé du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me conduisit
vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une chambre élégante,
avec lit, toilette et divers autres meubles.
Je ne pus que remercier mon hôte.
« Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il, en ouvrant une porte,
et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. »
J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère, presque
cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail, quelques meubles de
toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de confortable. Le strict
nécessaire, seulement.
Le capitaine Nemo me montra un siège.
« Veuillez vous asseoir », me dit-il.
Je m'assis, et il prit la parole en ces termes :
XII
Page 80
TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ
« Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments
suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la
navigation du Nautilus. Ici comme dans le salon, je les ai toujours sous les
yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de
l'Océan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre qui donne la
température intérieure du Nautilus ; le baromètre, qui pèse le poids de l'air
et prédit les changements de temps ; l'hygromètre, qui marque le degré de
sécheresse de l'atmosphère ; le storm-glass, dont le mélange, en se
décomposant, annonce l'arrivée des tempêtes ; la boussole, qui dirige ma
route ; le sextant, qui par la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les
chronomètres, qui me permettent de calculer ma longitude ; et enfin des
lunettes de jour et de nuit, qui me servent à scruter tous les points de
l'horizon, quand le Nautilus est remonté à la surface des flots.
— Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et j'en
connais l'usage. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute aux
exigences particulières du Nautilus. Ce cadran que j'aperçois et que parcourt
une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomètre ?
— C'est un manomètre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont il
indique la pression extérieure, il me donne par là même la profondeur à
laquelle se maintient mon appareil.
— Et ces sondes d'une nouvelle espèce ?
— Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des
diverses couches d'eau.
— Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ?
— Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques explications,
dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'écouter. »
Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit :
« Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à tous les
usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par lui. Il m'éclaire, il
m'échauffe, il est l'âme de mes appareils mécaniques. Cet agent, c'est
l'électricité.
— L'électricité ! m'écriai-je assez surpris.
— Oui, monsieur.
« Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments
suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la
navigation du Nautilus. Ici comme dans le salon, je les ai toujours sous les
yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de
l'Océan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre qui donne la
température intérieure du Nautilus ; le baromètre, qui pèse le poids de l'air
et prédit les changements de temps ; l'hygromètre, qui marque le degré de
sécheresse de l'atmosphère ; le storm-glass, dont le mélange, en se
décomposant, annonce l'arrivée des tempêtes ; la boussole, qui dirige ma
route ; le sextant, qui par la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les
chronomètres, qui me permettent de calculer ma longitude ; et enfin des
lunettes de jour et de nuit, qui me servent à scruter tous les points de
l'horizon, quand le Nautilus est remonté à la surface des flots.
— Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et j'en
connais l'usage. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute aux
exigences particulières du Nautilus. Ce cadran que j'aperçois et que parcourt
une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomètre ?
— C'est un manomètre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont il
indique la pression extérieure, il me donne par là même la profondeur à
laquelle se maintient mon appareil.
— Et ces sondes d'une nouvelle espèce ?
— Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des
diverses couches d'eau.
— Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ?
— Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques explications,
dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'écouter. »
Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit :
« Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à tous les
usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par lui. Il m'éclaire, il
m'échauffe, il est l'âme de mes appareils mécaniques. Cet agent, c'est
l'électricité.
— L'électricité ! m'écriai-je assez surpris.
— Oui, monsieur.
Page 81
— Cependant, capitaine, vous possédez une extrême rapidité de
mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'électricité. Jusqu'ici, sa
puissance dynamique est restée très restreinte et n'a pu produire que de
petites forces !
— Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité
n'est pas celle de tout le monde, et c'est là tout ce que vous me permettrez
de vous en dire.
— Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'être très étonné
d'un tel résultat. Une seule question, cependant, à laquelle vous ne
répondrez pas si elle est indiscrète. Les éléments que vous employez pour
produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le zinc, par exemple,
comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus aucune
communication avec la terre ?
— Votre question aura sa réponse, répondit le capitaine Nemo. Je vous
dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer,
d'argent, d'or, dont l'exploitation serait très certainement praticable. Mais je
n'ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et j'ai voulu ne demander qu'à la
mer elle-même les moyens de produire mon électricité.
— A la mer ?
— Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas.
J'aurais pu, en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés à
différentes profondeurs, obtenir l'électricité par la diversité de températures
qu'ils éprouvaient ; mais j'ai préféré employer un système plus pratique.
— Et lequel ?
— Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes
on trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d'eau, et deux centièmes
deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis, en petite quantité, des
chlorures de magnésium et de potassium, du bromure de magnésium, du
sulfate de magnésie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez donc
que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion notable. Or,
c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je compose mes
éléments.
— Le sodium ?
— Oui, monsieur. Mélangé avec le mercure, il forme un amalgame qui
tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Le mercure ne s'use jamais. Le
mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'électricité. Jusqu'ici, sa
puissance dynamique est restée très restreinte et n'a pu produire que de
petites forces !
— Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité
n'est pas celle de tout le monde, et c'est là tout ce que vous me permettrez
de vous en dire.
— Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'être très étonné
d'un tel résultat. Une seule question, cependant, à laquelle vous ne
répondrez pas si elle est indiscrète. Les éléments que vous employez pour
produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le zinc, par exemple,
comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus aucune
communication avec la terre ?
— Votre question aura sa réponse, répondit le capitaine Nemo. Je vous
dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer,
d'argent, d'or, dont l'exploitation serait très certainement praticable. Mais je
n'ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et j'ai voulu ne demander qu'à la
mer elle-même les moyens de produire mon électricité.
— A la mer ?
— Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas.
J'aurais pu, en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés à
différentes profondeurs, obtenir l'électricité par la diversité de températures
qu'ils éprouvaient ; mais j'ai préféré employer un système plus pratique.
— Et lequel ?
— Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes
on trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d'eau, et deux centièmes
deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis, en petite quantité, des
chlorures de magnésium et de potassium, du bromure de magnésium, du
sulfate de magnésie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez donc
que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion notable. Or,
c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je compose mes
éléments.
— Le sodium ?
— Oui, monsieur. Mélangé avec le mercure, il forme un amalgame qui
tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Le mercure ne s'use jamais. Le
Page 82
sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-même. Je vous dirai,
en outre, que les piles au sodium doivent être considérées comme les plus
énergiques, et que leur force électromotrice est double de celle des piles au
zinc.
— Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les
conditions où vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut
encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos piles
pourraient évidemment servir à cette extraction ; mais, si je ne me trompe,
la dépense du sodium nécessitée par les appareils électriques dépasserait la
quantité extraite. Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le
produire plus que vous n'en produiriez !
— Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et
j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.
— De terre ? dis-je en insistant.
Disons le charbon de mer, si vous voulez, répondit le capitaine Nemo.
— Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ?
— Monsieur Aronnax, vous me verrez à l'œuvre. Je ne vous demande
qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'être patient. Rappelez-
vous seulement ceci : je dois tout à l'Océan ; il produit l'électricité, et
l'électricité donne au Nautilus la chaleur, la lumière, le mouvement, la vie
en un mot.
— Mais non pas l'air que vous respirez ?
— Oh ! je pourrais fabriquer l'air nécessaire à ma consommation, mais
c'est inutile puisque je remonte à la surface de la mer, quand il me plaît.
Cependant, si l'électricité ne me fournit pas l'air respirable, elle manœuvre,
du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans des réservoirs
spéciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et aussi longtemps que
je le veux, mon séjour dans les couches profondes.
— Capitaine, répondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez
évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la
véritable puissance dynamique de l'électricité.
— Je ne sais s'ils la trouveront, répondit froidement le capitaine Nemo.
Quoi qu'il en soit, vous connaissez déjà la première application que j'ai faite
de ce précieux agent. C'est lui qui nous éclaire avec une égalité, une
continuité que n'a pas la lumière du soleil. Maintenant, regardez cette
en outre, que les piles au sodium doivent être considérées comme les plus
énergiques, et que leur force électromotrice est double de celle des piles au
zinc.
— Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les
conditions où vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut
encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos piles
pourraient évidemment servir à cette extraction ; mais, si je ne me trompe,
la dépense du sodium nécessitée par les appareils électriques dépasserait la
quantité extraite. Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le
produire plus que vous n'en produiriez !
— Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et
j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.
— De terre ? dis-je en insistant.
Disons le charbon de mer, si vous voulez, répondit le capitaine Nemo.
— Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ?
— Monsieur Aronnax, vous me verrez à l'œuvre. Je ne vous demande
qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'être patient. Rappelez-
vous seulement ceci : je dois tout à l'Océan ; il produit l'électricité, et
l'électricité donne au Nautilus la chaleur, la lumière, le mouvement, la vie
en un mot.
— Mais non pas l'air que vous respirez ?
— Oh ! je pourrais fabriquer l'air nécessaire à ma consommation, mais
c'est inutile puisque je remonte à la surface de la mer, quand il me plaît.
Cependant, si l'électricité ne me fournit pas l'air respirable, elle manœuvre,
du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans des réservoirs
spéciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et aussi longtemps que
je le veux, mon séjour dans les couches profondes.
— Capitaine, répondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez
évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la
véritable puissance dynamique de l'électricité.
— Je ne sais s'ils la trouveront, répondit froidement le capitaine Nemo.
Quoi qu'il en soit, vous connaissez déjà la première application que j'ai faite
de ce précieux agent. C'est lui qui nous éclaire avec une égalité, une
continuité que n'a pas la lumière du soleil. Maintenant, regardez cette
Page 83
horloge ; elle est électrique, et marche avec une régularité qui défie celle
des meilleurs chronomètres. Je l'ai divisée en vingt-quatre heures, comme
les horloges italiennes, car pour moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni
lune, mais seulement cette lumière factice que j'entraîne jusqu'au fond des
mers ! Voyez, en ce moment, il est dix heures du matin.
— Parfaitement.
— Autre application de l'électricité. Ce cadran, suspendu devant nos
yeux, sert à indiquer la vitesse du Nautilus. Un fil électrique le met en
communication avec l'hélice du loch, et son aiguille m'indique la marche
réelle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons avec une vitesse
modérée de quinze milles à l'heure.
— C'est merveilleux, répondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous
avez eu raison d'employer cet agent, qui est destiné à remplacer le vent,
l'eau et la vapeur.
— Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se
levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrière du Nautilus. »
En effet, je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau sous-
marin, dont voici la division exacte, en allant du centre à l'éperon : la salle à
manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque par une cloison étanche,
c'est-à-dire ne pouvant être pénétrée par l'eau, la bibliothèque de cinq
mètres, le grand salon de dix mètres, séparé de la chambre du capitaine par
une seconde cloison étanche, ladite chambre du capitaine de cinq mètres, la
mienne de deux mètres cinquante, et enfin un réservoir d'air de sept mètres
cinquante, qui s'étendait jusqu'à l'étrave. Total, trente-cinq mètres de
longueur. Les cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient
hermétiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles assuraient
toute sécurité à bord du Nautilus, au cas où une voie d'eau se fût déclarée.
Je suivis le capitaine Nemo. à travers les coursives situées en abord, et
j'arrivai au centre du navire. Là, se trouvait une sorte de puits qui s'ouvrait
entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer, cramponnée à la paroi,
conduisait à son extrémité supérieure. Je demandai au capitaine à quel
usage servait cette échelle.
« Elle aboutit au canot, répondit-il.
— Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je, assez étonné.
des meilleurs chronomètres. Je l'ai divisée en vingt-quatre heures, comme
les horloges italiennes, car pour moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni
lune, mais seulement cette lumière factice que j'entraîne jusqu'au fond des
mers ! Voyez, en ce moment, il est dix heures du matin.
— Parfaitement.
— Autre application de l'électricité. Ce cadran, suspendu devant nos
yeux, sert à indiquer la vitesse du Nautilus. Un fil électrique le met en
communication avec l'hélice du loch, et son aiguille m'indique la marche
réelle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons avec une vitesse
modérée de quinze milles à l'heure.
— C'est merveilleux, répondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous
avez eu raison d'employer cet agent, qui est destiné à remplacer le vent,
l'eau et la vapeur.
— Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se
levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrière du Nautilus. »
En effet, je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau sous-
marin, dont voici la division exacte, en allant du centre à l'éperon : la salle à
manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque par une cloison étanche,
c'est-à-dire ne pouvant être pénétrée par l'eau, la bibliothèque de cinq
mètres, le grand salon de dix mètres, séparé de la chambre du capitaine par
une seconde cloison étanche, ladite chambre du capitaine de cinq mètres, la
mienne de deux mètres cinquante, et enfin un réservoir d'air de sept mètres
cinquante, qui s'étendait jusqu'à l'étrave. Total, trente-cinq mètres de
longueur. Les cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient
hermétiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles assuraient
toute sécurité à bord du Nautilus, au cas où une voie d'eau se fût déclarée.
Je suivis le capitaine Nemo. à travers les coursives situées en abord, et
j'arrivai au centre du navire. Là, se trouvait une sorte de puits qui s'ouvrait
entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer, cramponnée à la paroi,
conduisait à son extrémité supérieure. Je demandai au capitaine à quel
usage servait cette échelle.
« Elle aboutit au canot, répondit-il.
— Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je, assez étonné.
Page 84
— Sans doute. Une excellente embarcation, légère et insubmersible, qui
sert à la promenade et à la pêche.
— Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de
revenir à la surface de la mer ?
— Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du
Nautilus, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est entièrement
ponté, absolument étanche, et retenu par de solides boulons. Cette échelle
conduit à un trou d'homme percé dans la coque du Nautilus, qui correspond
à un trou pareil percé dans le flanc du canot. C'est par cette double
ouverture que je m'introduis dans l'embarcation. On referme l'une, celle du
Nautilus ; je referme l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je
largue les boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à
la surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos
jusque-là, je mâte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me
promène.
— Mais comment revenez-vous à bord ?
— Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le Nautilus qui revient.
— A vos ordres !
— A mes ordres. Un fil électrique me rattache à lui. Je lance un
télégramme, et cela suffit.
— En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple ! »
Après avoir dépassé la cage de l'escalier qui aboutissait à la plate-forme,
je vis une cabine longue de deux mètres, dans laquelle Conseil et Ned Land,
enchantés de leur repas, s'occupaient à le dévorer à belles dents. Puis, une
porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois mètres, située entre les vastes
cambuses du bord.
Là, l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même,
faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous les fourneaux,
communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et
se maintenait régulièrement. Elle chauffait également des appareils
distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau
potable. Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains,
confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou
l'eau chaude, à volonté.
sert à la promenade et à la pêche.
— Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de
revenir à la surface de la mer ?
— Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du
Nautilus, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est entièrement
ponté, absolument étanche, et retenu par de solides boulons. Cette échelle
conduit à un trou d'homme percé dans la coque du Nautilus, qui correspond
à un trou pareil percé dans le flanc du canot. C'est par cette double
ouverture que je m'introduis dans l'embarcation. On referme l'une, celle du
Nautilus ; je referme l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je
largue les boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à
la surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos
jusque-là, je mâte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me
promène.
— Mais comment revenez-vous à bord ?
— Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le Nautilus qui revient.
— A vos ordres !
— A mes ordres. Un fil électrique me rattache à lui. Je lance un
télégramme, et cela suffit.
— En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple ! »
Après avoir dépassé la cage de l'escalier qui aboutissait à la plate-forme,
je vis une cabine longue de deux mètres, dans laquelle Conseil et Ned Land,
enchantés de leur repas, s'occupaient à le dévorer à belles dents. Puis, une
porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois mètres, située entre les vastes
cambuses du bord.
Là, l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même,
faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous les fourneaux,
communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et
se maintenait régulièrement. Elle chauffait également des appareils
distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau
potable. Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains,
confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou
l'eau chaude, à volonté.
Page 85
A la cuisine succédait le poste de l'équipage, long de cinq mètres. Mais la
porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui m'eût peut-
être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manœuvre du Nautilus.
Au fond s'élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste de
la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans ce
compartiment où le capitaine Nemo - ingénieur de premier ordre, à coup sûr
- avait disposé ses appareils de locomotion.
Cette chambre des machines, nettement éclairée, ne mesurait pas moins
de vingt mètres en longueur. Elle était naturellement divisée en deux
parties ; la première renfermait les éléments qui produisaient l'électricité, et
la seconde, le mécanisme qui transmettait le mouvement à l'hélice.
Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce
compartiment. Le capitaine Nemo s'aperçut de mon impression.
« Ce sont, me dit-il, quelques dégagements de gaz, produits par l'emploi
du sodium ; mais ce n'est qu'un léger inconvénient. Tous les matins,
d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant à grand air. »
Cependant, j'examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du
Nautilus.
« Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des éléments
Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent été impuissants.
Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui vaut
mieux, expérience faite. L'électricité produite se rend à l'arrière, où elle agit
par des électro-aimants de grande dimension sur un système particulier de
leviers et d'engrenages qui transmettent le mouvement à l'arbre de l'hélice.
Celle-ci, dont le diamètre est de six mètres et le pas de sept mètres
cinquante, peut donner jusqu'à cent vingt tours par seconde.
— Et vous obtenez alors ?
— Une vitesse de cinquante milles à l'heure. »
Il y avait là un mystère, mais je n'insistai pas pour le connaître. Comment
l'électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où cette force
presque illimitée prenait-elle son origine ? Etait-ce dans sa tension
excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ? Était-ce dans sa
transmission qu'un système de leviers inconnus pouvait accroître à l'infini ?
C'est ce que je ne pouvais comprendre.
porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui m'eût peut-
être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manœuvre du Nautilus.
Au fond s'élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste de
la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans ce
compartiment où le capitaine Nemo - ingénieur de premier ordre, à coup sûr
- avait disposé ses appareils de locomotion.
Cette chambre des machines, nettement éclairée, ne mesurait pas moins
de vingt mètres en longueur. Elle était naturellement divisée en deux
parties ; la première renfermait les éléments qui produisaient l'électricité, et
la seconde, le mécanisme qui transmettait le mouvement à l'hélice.
Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce
compartiment. Le capitaine Nemo s'aperçut de mon impression.
« Ce sont, me dit-il, quelques dégagements de gaz, produits par l'emploi
du sodium ; mais ce n'est qu'un léger inconvénient. Tous les matins,
d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant à grand air. »
Cependant, j'examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du
Nautilus.
« Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des éléments
Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent été impuissants.
Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui vaut
mieux, expérience faite. L'électricité produite se rend à l'arrière, où elle agit
par des électro-aimants de grande dimension sur un système particulier de
leviers et d'engrenages qui transmettent le mouvement à l'arbre de l'hélice.
Celle-ci, dont le diamètre est de six mètres et le pas de sept mètres
cinquante, peut donner jusqu'à cent vingt tours par seconde.
— Et vous obtenez alors ?
— Une vitesse de cinquante milles à l'heure. »
Il y avait là un mystère, mais je n'insistai pas pour le connaître. Comment
l'électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où cette force
presque illimitée prenait-elle son origine ? Etait-ce dans sa tension
excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ? Était-ce dans sa
transmission qu'un système de leviers inconnus pouvait accroître à l'infini ?
C'est ce que je ne pouvais comprendre.
Page 86
« Capitaine Nemo, dis-je, je constate les résultats et je ne cherche pas à
les expliquer. J'ai vu le Nautilus manœuvrer devant l'Abraham-Lincoln, et je
sais à quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais marcher ne suffit pas. Il faut voir
où l'on va ! Il faut pouvoir se diriger à droite, à gauche, en haut, en bas !
Comment atteignez-vous les grandes profondeurs, où vous trouvez une
résistance croissante qui s'évalue par des centaines d'atmosphères ?
Comment remontez-vous à la surface de l'Océan ? Enfin, comment vous
maintenez-vous dans le milieu qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous
le demandant ?
— Aucunement, monsieur le professeur, me répondit le capitaine, après
une légère hésitation, puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-
marin. Venez dans le salon. C'est notre véritable cabinet de travail, et là,
vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le Nautilus ! »
XIII
QUELQUES CHIFFRES
Un instant après, nous étions assis sur un divan du salon, le cigare aux
lèvres. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les plan,
coupe et élévation du Nautilus. Puis il commença sa description en ces
termes :
« Voici, monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous
porte. C'est un cylindre très allongé, à bouts coniques. Il affecte
sensiblement la forme d'un cigare, forme déjà adoptée à Londres dans
plusieurs constructions du même genre. La longueur de ce cylindre, de tête
en tête, est exactement de soixante-dix mètres, et son bau. à sa plus grande
largeur, est de huit mètres. Il n'est donc pas construit tout à fait au dixième
comme vos steamers de grande marche, mais ses lignes sont suffisamment
longues et sa coulée assez prolongée, pour que l'eau déplacée s'échappe
aisément et n'oppose aucun obstacle a sa marche.
« Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la
surface et le volume du Nautilus. Sa surface comprend mille onze mètres
carrés et quarante-cinq centièmes ; son volume, quinze cents mètres cubes
et deux dixièmes - ce qui revient à dire qu'entièrement immergé, il déplace
ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux.
les expliquer. J'ai vu le Nautilus manœuvrer devant l'Abraham-Lincoln, et je
sais à quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais marcher ne suffit pas. Il faut voir
où l'on va ! Il faut pouvoir se diriger à droite, à gauche, en haut, en bas !
Comment atteignez-vous les grandes profondeurs, où vous trouvez une
résistance croissante qui s'évalue par des centaines d'atmosphères ?
Comment remontez-vous à la surface de l'Océan ? Enfin, comment vous
maintenez-vous dans le milieu qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous
le demandant ?
— Aucunement, monsieur le professeur, me répondit le capitaine, après
une légère hésitation, puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-
marin. Venez dans le salon. C'est notre véritable cabinet de travail, et là,
vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le Nautilus ! »
XIII
QUELQUES CHIFFRES
Un instant après, nous étions assis sur un divan du salon, le cigare aux
lèvres. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les plan,
coupe et élévation du Nautilus. Puis il commença sa description en ces
termes :
« Voici, monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous
porte. C'est un cylindre très allongé, à bouts coniques. Il affecte
sensiblement la forme d'un cigare, forme déjà adoptée à Londres dans
plusieurs constructions du même genre. La longueur de ce cylindre, de tête
en tête, est exactement de soixante-dix mètres, et son bau. à sa plus grande
largeur, est de huit mètres. Il n'est donc pas construit tout à fait au dixième
comme vos steamers de grande marche, mais ses lignes sont suffisamment
longues et sa coulée assez prolongée, pour que l'eau déplacée s'échappe
aisément et n'oppose aucun obstacle a sa marche.
« Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la
surface et le volume du Nautilus. Sa surface comprend mille onze mètres
carrés et quarante-cinq centièmes ; son volume, quinze cents mètres cubes
et deux dixièmes - ce qui revient à dire qu'entièrement immergé, il déplace
ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux.
Page 87
« Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation sous-
marine, j'ai voulu, qu'en équilibre dans l'eau il plongeât des neuf dixièmes,
et qu'il émergeât d'un dixième seulement. Par conséquent, il ne devait
déplacer dans ces conditions que les neuf dixièmes de son volume, soit
treize cent cinquante-six mètres cubes et quarante-huit centièmes, c'est-à-
dire ne peser que ce même nombre de tonneaux. J'ai donc dû ne pas
dépasser ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites.
« Le Nautilus se compose de deux coques, l'une intérieure, l'autre
extérieure, réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidité
extrême. En effet, grâce à cette disposition cellulaire, il résiste comme un
bloc, comme s'il était plein. Son bordé ne peut céder ; il adhère par lui-
même et non par le serrage des rivets, et l'homogénéité de sa construction,
due au parfait assemblage des matériaux, lui permet de défier les mers les
plus violentes.
« Ces deux coques sont fabriquées en tôle d'acier dont la densité par
rapport à l'eau est de sept, huit dixièmes. La première n'a pas moins de cinq
centimètres d'épaisseur, et pèse trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux
quatre-vingt-seize centièmes. La seconde enveloppe, la quille, haute de
cinquante centimètres et large de vingt-cinq, pesant, à elle seule, soixante-
deux tonneaux, la machine, le lest, les divers accessoires et aménagements,
les cloisons et les étrésillons intérieurs, ont un poids de neuf cent soixante et
un tonneaux soixante-deux centièmes, qui, ajoutés aux trois cent quatre-
vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes, forment le total
exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit centièmes. Est-
ce entendu ?
— C'est entendu, répondis-je.
— Donc, reprit le capitaine, lorsque le Nautilus se trouve à flot dans ces
conditions, il émerge d'un dixième. Or, si j'ai disposé des réservoirs d'une
capacité égale à ce dixième, soit d'une contenance de cent cinquante
tonneaux et soixante-douze centièmes, et si je les remplis d'eau, le bateau
déplaçant alors quinze cent sept tonneaux, ou les pesant, sera complètement
immergé. C'est ce qui arrive, monsieur le professeur. Ces réservoirs existent
en abord dans les parties inférieures du Nautilus.
J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonçant vient
affleurer la surface de l'eau.
marine, j'ai voulu, qu'en équilibre dans l'eau il plongeât des neuf dixièmes,
et qu'il émergeât d'un dixième seulement. Par conséquent, il ne devait
déplacer dans ces conditions que les neuf dixièmes de son volume, soit
treize cent cinquante-six mètres cubes et quarante-huit centièmes, c'est-à-
dire ne peser que ce même nombre de tonneaux. J'ai donc dû ne pas
dépasser ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites.
« Le Nautilus se compose de deux coques, l'une intérieure, l'autre
extérieure, réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidité
extrême. En effet, grâce à cette disposition cellulaire, il résiste comme un
bloc, comme s'il était plein. Son bordé ne peut céder ; il adhère par lui-
même et non par le serrage des rivets, et l'homogénéité de sa construction,
due au parfait assemblage des matériaux, lui permet de défier les mers les
plus violentes.
« Ces deux coques sont fabriquées en tôle d'acier dont la densité par
rapport à l'eau est de sept, huit dixièmes. La première n'a pas moins de cinq
centimètres d'épaisseur, et pèse trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux
quatre-vingt-seize centièmes. La seconde enveloppe, la quille, haute de
cinquante centimètres et large de vingt-cinq, pesant, à elle seule, soixante-
deux tonneaux, la machine, le lest, les divers accessoires et aménagements,
les cloisons et les étrésillons intérieurs, ont un poids de neuf cent soixante et
un tonneaux soixante-deux centièmes, qui, ajoutés aux trois cent quatre-
vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes, forment le total
exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit centièmes. Est-
ce entendu ?
— C'est entendu, répondis-je.
— Donc, reprit le capitaine, lorsque le Nautilus se trouve à flot dans ces
conditions, il émerge d'un dixième. Or, si j'ai disposé des réservoirs d'une
capacité égale à ce dixième, soit d'une contenance de cent cinquante
tonneaux et soixante-douze centièmes, et si je les remplis d'eau, le bateau
déplaçant alors quinze cent sept tonneaux, ou les pesant, sera complètement
immergé. C'est ce qui arrive, monsieur le professeur. Ces réservoirs existent
en abord dans les parties inférieures du Nautilus.
J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonçant vient
affleurer la surface de l'eau.
Page 88
— Bien, capitaine, mais nous arrivons alors à la véritable difficulté. Que
vous puissiez affleurer la surface de l'Océan, je le comprends. Mais plus
bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil sous-marin ne
va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent subir une poussée de
bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère par trente pieds d'eau,
soit environ un kilogramme par centimètre carré ?
— Parfaitement, monsieur.
— Donc, à moins que vous ne remplissiez le Nautilus en entier, je ne vois
pas comment vous pouvez l'entraîner au sein des masses liquides.
— Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, il ne faut pas
confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose à de graves
erreurs. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre les basses régions
de l'Océan, car les corps ont une tendance à devenir « fondriers ». Suivez
mon raisonnement.
— Je vous écoute, capitaine.
— Lorsque j'ai voulu déterminer l'accroissement de poids qu'il faut
donner au Nautilus pour l'immerger, je n'ai eu à me préoccuper que de la
réduction du volume que l'eau de mer éprouve à mesure que ses couches
deviennent de plus en plus profondes.
— C'est évident, répondis-je.
— Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du moins,
très peu compressible. En effet, d'après les calculs les plus récents, cette
réduction n'est que de quatre cent trente-six dix millionièmes par
atmosphère, ou par chaque trente pieds de profondeur. S'agit-il d'aller à
mille mètres, je tiens compte alors de la réduction du volume sous une
pression équivalente à celle d'une colonne d'eau de mille mètres, c'est-à-dire
sous une pression de cent atmosphères. Cette réduction sera alors de quatre
cent trente-six cent millièmes. Je devrai donc accroître le poids de façon à
peser quinze cent treize tonneaux soixante-dix-sept centièmes, au lieu de
quinze cent sept tonneaux deux dixièmes. L'augmentation ne sera
conséquemment que de six tonneaux cinquante-sept centièmes.
— Seulement ?
— Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile à vérifier. Or, j'ai
des réservoirs supplémentaires capables d'embarquer cent tonneaux. Je puis
donc descendre à des profondeurs considérables. Lorsque je veux remonter
vous puissiez affleurer la surface de l'Océan, je le comprends. Mais plus
bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil sous-marin ne
va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent subir une poussée de
bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère par trente pieds d'eau,
soit environ un kilogramme par centimètre carré ?
— Parfaitement, monsieur.
— Donc, à moins que vous ne remplissiez le Nautilus en entier, je ne vois
pas comment vous pouvez l'entraîner au sein des masses liquides.
— Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, il ne faut pas
confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose à de graves
erreurs. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre les basses régions
de l'Océan, car les corps ont une tendance à devenir « fondriers ». Suivez
mon raisonnement.
— Je vous écoute, capitaine.
— Lorsque j'ai voulu déterminer l'accroissement de poids qu'il faut
donner au Nautilus pour l'immerger, je n'ai eu à me préoccuper que de la
réduction du volume que l'eau de mer éprouve à mesure que ses couches
deviennent de plus en plus profondes.
— C'est évident, répondis-je.
— Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du moins,
très peu compressible. En effet, d'après les calculs les plus récents, cette
réduction n'est que de quatre cent trente-six dix millionièmes par
atmosphère, ou par chaque trente pieds de profondeur. S'agit-il d'aller à
mille mètres, je tiens compte alors de la réduction du volume sous une
pression équivalente à celle d'une colonne d'eau de mille mètres, c'est-à-dire
sous une pression de cent atmosphères. Cette réduction sera alors de quatre
cent trente-six cent millièmes. Je devrai donc accroître le poids de façon à
peser quinze cent treize tonneaux soixante-dix-sept centièmes, au lieu de
quinze cent sept tonneaux deux dixièmes. L'augmentation ne sera
conséquemment que de six tonneaux cinquante-sept centièmes.
— Seulement ?
— Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile à vérifier. Or, j'ai
des réservoirs supplémentaires capables d'embarquer cent tonneaux. Je puis
donc descendre à des profondeurs considérables. Lorsque je veux remonter
Page 89
à la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette eau, et de vider
entièrement tous les réservoirs, si je désire que le Nautilus émerge du
dixième de sa capacité totale. »
A ces raisonnements appuyés sur des chiffres, je n'avais rien à objecter.
« J'admets vos calculs, capitaine, répondis-je, et j'aurais mauvaise grâce à
les contester, puisque l'expérience leur donne raison chaque jour. Mais je
pressens actuellement en présence une difficulté réelle.
— Laquelle, monsieur ?
— Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur, les parois du
Nautilus supportent une pression de cent atmosphères. Si donc, à ce
moment, vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger
votre bateau et remonter à la surface, il faut que les pompes vainquent cette
pression de cent atmosphères, qui est de cent kilogrammes par centimètre
carré. De là une puissance...
— Que l'électricité seule pouvait me donner, se hâta de dire le capitaine
Nemo. Je vous répète, monsieur, que le pouvoir dynamique de mes
machines est à peu près infini. Les pompes du Nautilus ont une force
prodigieuse, et vous avez dû le voir, quand leurs colonnes d'eau se sont
précipitées comme un torrent sur l'Abraham-Lincoln. D'ailleurs, je ne me
sers des réservoirs supplémentaires que pour atteindre des profondeurs
moyennes de quinze cent à deux mille mètres, et cela dans le but de
ménager mes appareils. Aussi, lorsque la fantaisie me prend de visiter les
profondeurs de l'Océan à deux ou trois lieues au-dessous de sa surface,
j'emploie des manœuvres plus longues, mais non moins infaillibles.
— Lesquelles, capitaine ? demandai-je.
— Ceci m'amène naturellement à vous dire comment se manœuvre le
Nautilus.
— Je suis impatient de l'apprendre.
— Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bâbord, pour évoluer, en un
mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail ordinaire à large
safran, fixé sur l'arrière de l'étambot, et qu'une roue et des palans font agir.
Mais je puis aussi mouvoir le Nautilus de bas en haut et de haut en bas,
dans un plan vertical, au moyen de deux plans inclinés, attachés à ses flancs
sur son centre de flottaison, plans mobiles, aptes à prendre toutes les
positions, et qui se manœuvrent de l'intérieur au moyen de leviers puissants.
entièrement tous les réservoirs, si je désire que le Nautilus émerge du
dixième de sa capacité totale. »
A ces raisonnements appuyés sur des chiffres, je n'avais rien à objecter.
« J'admets vos calculs, capitaine, répondis-je, et j'aurais mauvaise grâce à
les contester, puisque l'expérience leur donne raison chaque jour. Mais je
pressens actuellement en présence une difficulté réelle.
— Laquelle, monsieur ?
— Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur, les parois du
Nautilus supportent une pression de cent atmosphères. Si donc, à ce
moment, vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger
votre bateau et remonter à la surface, il faut que les pompes vainquent cette
pression de cent atmosphères, qui est de cent kilogrammes par centimètre
carré. De là une puissance...
— Que l'électricité seule pouvait me donner, se hâta de dire le capitaine
Nemo. Je vous répète, monsieur, que le pouvoir dynamique de mes
machines est à peu près infini. Les pompes du Nautilus ont une force
prodigieuse, et vous avez dû le voir, quand leurs colonnes d'eau se sont
précipitées comme un torrent sur l'Abraham-Lincoln. D'ailleurs, je ne me
sers des réservoirs supplémentaires que pour atteindre des profondeurs
moyennes de quinze cent à deux mille mètres, et cela dans le but de
ménager mes appareils. Aussi, lorsque la fantaisie me prend de visiter les
profondeurs de l'Océan à deux ou trois lieues au-dessous de sa surface,
j'emploie des manœuvres plus longues, mais non moins infaillibles.
— Lesquelles, capitaine ? demandai-je.
— Ceci m'amène naturellement à vous dire comment se manœuvre le
Nautilus.
— Je suis impatient de l'apprendre.
— Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bâbord, pour évoluer, en un
mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail ordinaire à large
safran, fixé sur l'arrière de l'étambot, et qu'une roue et des palans font agir.
Mais je puis aussi mouvoir le Nautilus de bas en haut et de haut en bas,
dans un plan vertical, au moyen de deux plans inclinés, attachés à ses flancs
sur son centre de flottaison, plans mobiles, aptes à prendre toutes les
positions, et qui se manœuvrent de l'intérieur au moyen de leviers puissants.
Page 90
Ces plans sont-ils maintenus parallèles au bateau, celui-ci se meut
horizontalement. Sont-ils inclinés, le Nautilus, suivant la disposition de
cette inclinaison et sous la poussée de son hélice, ou s'enfonce suivant une
diagonale aussi allongée qu'il me convient, ou remonte suivant cette
diagonale. Et même, si je veux revenir plus rapidement à la surface,
j'embraye l'hélice, et la pression des eaux fait remonter verticalement le
Nautilus comme un ballon qui, gonflé d'hydrogène, s'élève rapidement dans
les airs.
— Bravo ! capitaine, m'écriais-je. Mais comment le timonier peut-il
suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ?
— Le timonier est placé dans une cage vitrée, qui fait saillie à la partie
supérieure de la coque du Nautilus, et que garnissent des verres
lenticulaires.
— Des verres capables de résister à de telles pressions ?
— Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une
résistance considérable. Dans des expériences de pêche à la lumière
électrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des plaques
de cette matière, sous une épaisseur de sept millimètres seulement, résister à
une pression de seize atmosphères, tout en laissant passer de puissants
rayons calorifiques qui lui répartissaient inégalement la chaleur. Or, les
verres dont je me sers n'ont pas moins de vingt et un centimètres à leur
centre, c'est-à-dire trente fois cette épaisseur.
— Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la lumière
chasse les ténèbres, et je me demande comment au milieu de l'obscurité des
eaux...
— En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur
électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de distance.
— Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant cette
phosphorescence du prétendu narval, qui a tant intrigué les savants ! A ce
propos, je vous demanderai si l'abordage du Nautilus et du Scotia, qui a eu
un si grand retentissement, a été le résultat d'une rencontre fortuite ?
— Purement fortuite, monsieur. Je naviguais à deux mètres au-dessous de
la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu qu'il n'avait
eu aucun résultat fâcheux.
horizontalement. Sont-ils inclinés, le Nautilus, suivant la disposition de
cette inclinaison et sous la poussée de son hélice, ou s'enfonce suivant une
diagonale aussi allongée qu'il me convient, ou remonte suivant cette
diagonale. Et même, si je veux revenir plus rapidement à la surface,
j'embraye l'hélice, et la pression des eaux fait remonter verticalement le
Nautilus comme un ballon qui, gonflé d'hydrogène, s'élève rapidement dans
les airs.
— Bravo ! capitaine, m'écriais-je. Mais comment le timonier peut-il
suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ?
— Le timonier est placé dans une cage vitrée, qui fait saillie à la partie
supérieure de la coque du Nautilus, et que garnissent des verres
lenticulaires.
— Des verres capables de résister à de telles pressions ?
— Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une
résistance considérable. Dans des expériences de pêche à la lumière
électrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des plaques
de cette matière, sous une épaisseur de sept millimètres seulement, résister à
une pression de seize atmosphères, tout en laissant passer de puissants
rayons calorifiques qui lui répartissaient inégalement la chaleur. Or, les
verres dont je me sers n'ont pas moins de vingt et un centimètres à leur
centre, c'est-à-dire trente fois cette épaisseur.
— Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la lumière
chasse les ténèbres, et je me demande comment au milieu de l'obscurité des
eaux...
— En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur
électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de distance.
— Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant cette
phosphorescence du prétendu narval, qui a tant intrigué les savants ! A ce
propos, je vous demanderai si l'abordage du Nautilus et du Scotia, qui a eu
un si grand retentissement, a été le résultat d'une rencontre fortuite ?
— Purement fortuite, monsieur. Je naviguais à deux mètres au-dessous de
la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu qu'il n'avait
eu aucun résultat fâcheux.
Page 91
— Aucun, monsieur. Mais quant à votre rencontre avec l'Abraham-
Lincoln ?...
— Monsieur le professeur, j'en suis fâché pour l'un des meilleurs navires
de cette brave marine américaine mais on m'attaquait et j'ai dû me
défendre ! Je me suis contenté, toutefois, de mettre la frégate hors d'état de
me nuire - elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au port le plus
prochain.
— Ah ! commandant, m'écriai-je avec conviction, c'est vraiment un
merveilleux bateau que votre Nautilus !
— Oui, monsieur le professeur, répondit avec une véritable émotion le
capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est danger
sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan, si sur cette mer, la
première impression est le sentiment de l'abîme, comme l'a si bien dit le
Hollandais Jansen, au-dessous et à bord du Nautilus, le cœur de l'homme n'a
plus rien à redouter. Pas de déformation à craindre, car la double coque de
ce bateau a la rigidité du fer ; pas de gréement que le roulis ou le tangage
fatiguent ; pas de voiles que le vent emporte ; pas de chaudières que la
vapeur déchire ; pas d'incendie à redouter, puisque cet appareil est fait de
tôle et non de bois ; pas de charbon qui s'épuise, puisque l'électricité est son
agent mécanique ; pas de rencontre à redouter, puisqu'il est seul à naviguer
dans les eaux profondes ; pas de tempête à braver, puisqu'il trouve à
quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité ! Voilà,
monsieur. Voilà le navire par excellence ! Et s'il est vrai que l'ingénieur ait
plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur, et le constructeur
plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec quel abandon je me
fie à mon Nautilus, puisque j'en suis tout à la fois le capitaine, le
constructeur et l'ingénieur ! »
Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de son
regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait son navire
comme un père aime son enfant !
Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je ne
pus me retenir de la lui faire.
« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo ?
— Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres, à
Paris, à New York, du temps que j'étais un habitant des continents de la
terre.
Lincoln ?...
— Monsieur le professeur, j'en suis fâché pour l'un des meilleurs navires
de cette brave marine américaine mais on m'attaquait et j'ai dû me
défendre ! Je me suis contenté, toutefois, de mettre la frégate hors d'état de
me nuire - elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au port le plus
prochain.
— Ah ! commandant, m'écriai-je avec conviction, c'est vraiment un
merveilleux bateau que votre Nautilus !
— Oui, monsieur le professeur, répondit avec une véritable émotion le
capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est danger
sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan, si sur cette mer, la
première impression est le sentiment de l'abîme, comme l'a si bien dit le
Hollandais Jansen, au-dessous et à bord du Nautilus, le cœur de l'homme n'a
plus rien à redouter. Pas de déformation à craindre, car la double coque de
ce bateau a la rigidité du fer ; pas de gréement que le roulis ou le tangage
fatiguent ; pas de voiles que le vent emporte ; pas de chaudières que la
vapeur déchire ; pas d'incendie à redouter, puisque cet appareil est fait de
tôle et non de bois ; pas de charbon qui s'épuise, puisque l'électricité est son
agent mécanique ; pas de rencontre à redouter, puisqu'il est seul à naviguer
dans les eaux profondes ; pas de tempête à braver, puisqu'il trouve à
quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité ! Voilà,
monsieur. Voilà le navire par excellence ! Et s'il est vrai que l'ingénieur ait
plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur, et le constructeur
plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec quel abandon je me
fie à mon Nautilus, puisque j'en suis tout à la fois le capitaine, le
constructeur et l'ingénieur ! »
Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de son
regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait son navire
comme un père aime son enfant !
Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je ne
pus me retenir de la lui faire.
« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo ?
— Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres, à
Paris, à New York, du temps que j'étais un habitant des continents de la
terre.
Page 92
— Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable
Nautilus ?
— Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point
différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été forgée
au Creusot, son arbre d'hélice chez Pen et C°, de Londres, les plaques de
tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez Scott, de
Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co, de Paris, sa
machine par Krupp, en Prusse, son éperon dans les ateliers de Motala, en
Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de New York, etc., et
chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des noms divers.
— Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les monter, les
ajuster ?
— Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un îlot désert, en
plein Océan. Là, mes ouvriers c'est-à-dire mes braves compagnons que j'ai
instruits et formés, et moi, nous avons achevé notre Nautilus. Puis,
l'opération terminée, le feu a détruit toute trace de notre passage sur cet îlot
que j'aurais fait sauter, si je l'avais pu.
— Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment est
excessif ?
— Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs
par tonneau. Or, le Nautilus en jauge quinze cents. Il revient donc à seize
cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris son
aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les œuvres d'art et les
collections qu'il renferme.
— Une dernière question, capitaine Nemo.
— Faites, monsieur le professeur.
— Vous êtes donc riche ?
— Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les dix
milliards de dettes de la France ! »
Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. Abusait-il
de ma crédulité ? L'avenir devait me l'apprendre.
XIV
LE FLEUVE-NOIR
Nautilus ?
— Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point
différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été forgée
au Creusot, son arbre d'hélice chez Pen et C°, de Londres, les plaques de
tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez Scott, de
Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co, de Paris, sa
machine par Krupp, en Prusse, son éperon dans les ateliers de Motala, en
Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de New York, etc., et
chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des noms divers.
— Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les monter, les
ajuster ?
— Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un îlot désert, en
plein Océan. Là, mes ouvriers c'est-à-dire mes braves compagnons que j'ai
instruits et formés, et moi, nous avons achevé notre Nautilus. Puis,
l'opération terminée, le feu a détruit toute trace de notre passage sur cet îlot
que j'aurais fait sauter, si je l'avais pu.
— Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment est
excessif ?
— Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs
par tonneau. Or, le Nautilus en jauge quinze cents. Il revient donc à seize
cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris son
aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les œuvres d'art et les
collections qu'il renferme.
— Une dernière question, capitaine Nemo.
— Faites, monsieur le professeur.
— Vous êtes donc riche ?
— Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les dix
milliards de dettes de la France ! »
Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. Abusait-il
de ma crédulité ? L'avenir devait me l'apprendre.
XIV
LE FLEUVE-NOIR
Page 93
La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois
millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamètres
carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette masse liquide
comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et
formerait une sphère d'un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de
trois quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se
dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l'unité, c'est-à-
dire qu'il y a autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un
milliard. Or, cette masse liquide, c'est à peu près la quantité d'eau que
verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période de
l'eau. L'Océan fut d'abord universel. Puis, peu à peu, dans les temps
siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles émergèrent,
disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à nouveau, se
soudèrent, formèrent des continents et enfin les terres se fixèrent
géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le
liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrés, soit douze
mille neuf cent seize millions d'hectares.
La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq
grandes parties : l'Océan glacial arctique, l'Océan glacial antarctique,
l'Océan indien, l'Océan atlantique, l'Océan pacifique.
L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles polaires,
et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une étendue de cent
quarante-cinq degrés en longitude. C'est la plus tranquille des mers ; ses
courants sont larges et lents, ses marées médiocres, ses pluies abondantes.
Tel était l'Océan que ma destinée m'appelait d'abord à parcourir dans les
plus étranges conditions.
« Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous
le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de départ
de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter à la surface des
eaux. »
Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs ; l'aiguille du manomètre
marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du
Nautilus, puis elle s'arrêta.
« Nous sommes arrivés », dit le capitaine.
millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamètres
carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette masse liquide
comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et
formerait une sphère d'un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de
trois quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se
dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l'unité, c'est-à-
dire qu'il y a autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un
milliard. Or, cette masse liquide, c'est à peu près la quantité d'eau que
verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période de
l'eau. L'Océan fut d'abord universel. Puis, peu à peu, dans les temps
siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles émergèrent,
disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à nouveau, se
soudèrent, formèrent des continents et enfin les terres se fixèrent
géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le
liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrés, soit douze
mille neuf cent seize millions d'hectares.
La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq
grandes parties : l'Océan glacial arctique, l'Océan glacial antarctique,
l'Océan indien, l'Océan atlantique, l'Océan pacifique.
L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles polaires,
et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une étendue de cent
quarante-cinq degrés en longitude. C'est la plus tranquille des mers ; ses
courants sont larges et lents, ses marées médiocres, ses pluies abondantes.
Tel était l'Océan que ma destinée m'appelait d'abord à parcourir dans les
plus étranges conditions.
« Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous
le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de départ
de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter à la surface des
eaux. »
Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs ; l'aiguille du manomètre
marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du
Nautilus, puis elle s'arrêta.
« Nous sommes arrivés », dit le capitaine.
Page 94
Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je gravis
les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai sur la partie
supérieure du Nautilus.
les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai sur la partie
supérieure du Nautilus.
Page 95
La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement. L'avant
et l'arrière du Nautilus présentaient cette disposition fusiforme qui le faisait
justement comparer à un long cigare. Je remarquai que ses plaques de tôles,
imbriquées légèrement, ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des
grands reptiles terrestres. Je m'expliquai donc très naturellement que,
malgré les meilleures lunettes, ce bateau eût toujours été pris pour un
animal marin.
Vers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque
du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière
s'élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en partie
fermées par d'épais verres lenticulaires : l'une destinée au timonier qui
dirigeait le Nautilus, l'autre où brillait le puissant fanal électrique qui
éclairait sa route.
La mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule ressentait
les larges ondulations de l'Océan. Une légère brise de l'est ridait la surface
des eaux. L'horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux meilleures
observations.
Nous n'avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus d'Abraham-
Lincoln. L'immensité déserte.
Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui
devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que l'astre
vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait, pas un de ses
muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eût pas été plus immobile dans une
main de marbre.
« Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... »
Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages
japonais, et je redescendis au grand salon.
Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa longitude,
qu'il contrôla par de précédentes observations d'angle horaires. Puis il me
dit :
« Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze
minutes de longitude à l'ouest...
— De quel méridien ? demandai-je vivement, espérant que la réponse du
capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité.
et l'arrière du Nautilus présentaient cette disposition fusiforme qui le faisait
justement comparer à un long cigare. Je remarquai que ses plaques de tôles,
imbriquées légèrement, ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des
grands reptiles terrestres. Je m'expliquai donc très naturellement que,
malgré les meilleures lunettes, ce bateau eût toujours été pris pour un
animal marin.
Vers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque
du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière
s'élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en partie
fermées par d'épais verres lenticulaires : l'une destinée au timonier qui
dirigeait le Nautilus, l'autre où brillait le puissant fanal électrique qui
éclairait sa route.
La mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule ressentait
les larges ondulations de l'Océan. Une légère brise de l'est ridait la surface
des eaux. L'horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux meilleures
observations.
Nous n'avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus d'Abraham-
Lincoln. L'immensité déserte.
Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui
devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que l'astre
vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait, pas un de ses
muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eût pas été plus immobile dans une
main de marbre.
« Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... »
Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages
japonais, et je redescendis au grand salon.
Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa longitude,
qu'il contrôla par de précédentes observations d'angle horaires. Puis il me
dit :
« Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze
minutes de longitude à l'ouest...
— De quel méridien ? demandai-je vivement, espérant que la réponse du
capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité.
Page 96
— Monsieur, me répondit-il, j'ai divers chronomètres réglés sur les
méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur
je me servirai de celui de Paris. »
Cette réponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant reprit :
« Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du méridien
de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude nord, c'est-à-dire à
trois cents milles environ des côtes du Japon. C'est aujourd'hui 8 novembre,
à midi, que commence notre voyage d'exploration sous les eaux.
— Dieu nous garde ! répondis-je.
— Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous
laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante mètres
de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez la suivre.
Le salon est à votre disposition, et je vous demande la permission de me
retirer. »
Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées.
Toutes se portaient sur ce commandant du Nautilus. Saurais-je jamais à
quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de n'appartenir à
aucune ? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité, cette haine qui cherchait
peut-être des vengeances terribles, qui l'avait provoquée ? Etait-il un de ces
savants méconnus, un de ces génies « auxquels on a fait du chagrin »,
suivant l'expression de Conseil, un Galilée moderne, ou bien un de ces
hommes de science comme l'Américain Maury, dont la carrière a été brisée
par des révolutions politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le
hasard venait de jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il
m'accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il n'avait jamais
pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la sienne.
Une heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à
percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent sur
le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur le point même
où se croisaient la longitude et la latitude observées.
La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants
spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont le plus
remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La science a
déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants principaux : un dans
l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud, un troisième dans le
Pacifique nord, un quatrième dans le Pacifique sud, et un cinquième dans
méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur
je me servirai de celui de Paris. »
Cette réponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant reprit :
« Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du méridien
de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude nord, c'est-à-dire à
trois cents milles environ des côtes du Japon. C'est aujourd'hui 8 novembre,
à midi, que commence notre voyage d'exploration sous les eaux.
— Dieu nous garde ! répondis-je.
— Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous
laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante mètres
de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez la suivre.
Le salon est à votre disposition, et je vous demande la permission de me
retirer. »
Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées.
Toutes se portaient sur ce commandant du Nautilus. Saurais-je jamais à
quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de n'appartenir à
aucune ? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité, cette haine qui cherchait
peut-être des vengeances terribles, qui l'avait provoquée ? Etait-il un de ces
savants méconnus, un de ces génies « auxquels on a fait du chagrin »,
suivant l'expression de Conseil, un Galilée moderne, ou bien un de ces
hommes de science comme l'Américain Maury, dont la carrière a été brisée
par des révolutions politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le
hasard venait de jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il
m'accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il n'avait jamais
pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la sienne.
Une heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à
percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent sur
le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur le point même
où se croisaient la longitude et la latitude observées.
La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants
spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont le plus
remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La science a
déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants principaux : un dans
l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud, un troisième dans le
Pacifique nord, un quatrième dans le Pacifique sud, et un cinquième dans
Page 97
l'Océan indien sud. Il est même probable qu'un sixième courant existait
autrefois dans l'Océan indien nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral,
réunies aux grands lacs de l'Asie, ne formaient qu'une seule et même
étendue d'eau.
Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l'un de ces courants,
le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale
où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse
le détroit de Malacca, prolonge la côte d'Asie, s'arrondit dans le Pacifique
nord jusqu'aux îles Aléoutiennes, charriant des troncs de camphriers et
autres produits indigènes, et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes
avec les flots de l'Océan. C'est ce courant que le Nautilus allait parcourir. Je
le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensité du Pacifique, et
je me sentais entraîner avec lui, quand Ned Land et Conseil apparurent à la
porte du salon.
Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles
entassées devant leurs yeux.
« Où sommes-nous ? où sommes-nous ? s'écria le Canadien. Au muséum
de Québec ?
— S'il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l'hôtel du
Sommerard !
— Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'êtes ni au
Canada ni en France, mais bien à bord du Nautilus, et à cinquante mètres
au-dessous du niveau de la mer.
— Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, répliqua Conseil ;
mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un Flamand comme
moi.
— Etonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta force,
il y a de quoi travailler ici. »
Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garçon, penché sur
les vitrines, murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes : classe
des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des Porcelaines, espèces
des Cyprœa Madagascariensis, etc.
Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait
sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il était,
autrefois dans l'Océan indien nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral,
réunies aux grands lacs de l'Asie, ne formaient qu'une seule et même
étendue d'eau.
Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l'un de ces courants,
le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale
où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse
le détroit de Malacca, prolonge la côte d'Asie, s'arrondit dans le Pacifique
nord jusqu'aux îles Aléoutiennes, charriant des troncs de camphriers et
autres produits indigènes, et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes
avec les flots de l'Océan. C'est ce courant que le Nautilus allait parcourir. Je
le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensité du Pacifique, et
je me sentais entraîner avec lui, quand Ned Land et Conseil apparurent à la
porte du salon.
Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles
entassées devant leurs yeux.
« Où sommes-nous ? où sommes-nous ? s'écria le Canadien. Au muséum
de Québec ?
— S'il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l'hôtel du
Sommerard !
— Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'êtes ni au
Canada ni en France, mais bien à bord du Nautilus, et à cinquante mètres
au-dessous du niveau de la mer.
— Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, répliqua Conseil ;
mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un Flamand comme
moi.
— Etonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta force,
il y a de quoi travailler ici. »
Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garçon, penché sur
les vitrines, murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes : classe
des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des Porcelaines, espèces
des Cyprœa Madagascariensis, etc.
Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait
sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il était,
Page 98
d'où il venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous entraînait ? Enfin
mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de répondre.
Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne savais pas,
et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté.
« Rien vu, rien entendu ! répondit le Canadien. Je n'ai pas même aperçu
l'équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique aussi,
lui ?
— Electrique !
— Par ma foi ! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur Aronnax,
demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez me dire
combien d'hommes il y a à bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ?
— Je ne saurais vous répondre, maître Land. D'ailleurs, croyez-moi,
abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du Nautilus ou de
le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'œuvre de l'industrie moderne, et je
regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient la situation
qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à travers ces merveilles.
Ainsi, tenez-vous tranquille, et tâchons de voir ce qui se passe autour de
nous.
— Voir ! s'écria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien de
cette prison de tôle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... »
— Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l'obscurité se fit
subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s'éteignit, et si
rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse,
analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres à la
plus éclatante lumière.
Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise,
agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit entendre.
On eût dit que des panneaux se manœuvraient sur les flancs du Nautilus.
« C'est la fin de la fin ! dit Ned Land.
— Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil.
Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux ouvertures
oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées par les
effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient de la mer. Je
frémis, d'abord, à la pensée que cette fragile paroi pouvait se briser ; mais
mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de répondre.
Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne savais pas,
et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté.
« Rien vu, rien entendu ! répondit le Canadien. Je n'ai pas même aperçu
l'équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique aussi,
lui ?
— Electrique !
— Par ma foi ! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur Aronnax,
demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez me dire
combien d'hommes il y a à bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ?
— Je ne saurais vous répondre, maître Land. D'ailleurs, croyez-moi,
abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du Nautilus ou de
le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'œuvre de l'industrie moderne, et je
regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient la situation
qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à travers ces merveilles.
Ainsi, tenez-vous tranquille, et tâchons de voir ce qui se passe autour de
nous.
— Voir ! s'écria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien de
cette prison de tôle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... »
— Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l'obscurité se fit
subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s'éteignit, et si
rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse,
analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres à la
plus éclatante lumière.
Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise,
agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit entendre.
On eût dit que des panneaux se manœuvraient sur les flancs du Nautilus.
« C'est la fin de la fin ! dit Ned Land.
— Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil.
Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux ouvertures
oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées par les
effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient de la mer. Je
frémis, d'abord, à la pensée que cette fragile paroi pouvait se briser ; mais
Page 99
de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une résistance
presque infinie.
La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du
Nautilus. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui saurait
peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes, et la
douceur de ses dégradations successives jusqu'aux couchés inférieures et
supérieures de l'Océan !
On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l'emporte
sur celle de l'eau de roche. Les substances minérales et organiques, qu'elle
tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans certaines
parties de l'Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres d'eau laissent
apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté, et la force de
pénétration des rayons solaires ne paraît s'arrêter qu'à une profondeur de
trois cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide que parcourait le Nautilus,
l'éclat électrique se produisait au sein même des ondes. Ce n'était plus de
l'eau lumineuse, mais de la lumière liquide.
Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg, qui croit à une illumination
phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé
pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et j'en
pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De chaque côté, j'avais
une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. L'obscurité du salon faisait
valoir la clarté extérieure, et nous regardions comme si ce pur cristal eût été
la vitre d'un immense aquarium.
Le Nautilus ne semblait pas bouger. C'est que les points de repère
manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisées par son éperon,
filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
Emerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous
n'avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit :
« Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez !
— Curieux ! curieux ! faisait le Canadien - qui oubliant ses colères et ses
projets d'évasion, subissait une attraction irrésistible - et l'on viendrait de
plus loin pour admirer ce spectacle !
— Ah ! m'écriai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait un
monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles !
presque infinie.
La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du
Nautilus. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui saurait
peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes, et la
douceur de ses dégradations successives jusqu'aux couchés inférieures et
supérieures de l'Océan !
On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l'emporte
sur celle de l'eau de roche. Les substances minérales et organiques, qu'elle
tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans certaines
parties de l'Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres d'eau laissent
apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté, et la force de
pénétration des rayons solaires ne paraît s'arrêter qu'à une profondeur de
trois cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide que parcourait le Nautilus,
l'éclat électrique se produisait au sein même des ondes. Ce n'était plus de
l'eau lumineuse, mais de la lumière liquide.
Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg, qui croit à une illumination
phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé
pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et j'en
pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De chaque côté, j'avais
une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. L'obscurité du salon faisait
valoir la clarté extérieure, et nous regardions comme si ce pur cristal eût été
la vitre d'un immense aquarium.
Le Nautilus ne semblait pas bouger. C'est que les points de repère
manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisées par son éperon,
filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
Emerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous
n'avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit :
« Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez !
— Curieux ! curieux ! faisait le Canadien - qui oubliant ses colères et ses
projets d'évasion, subissait une attraction irrésistible - et l'on viendrait de
plus loin pour admirer ce spectacle !
— Ah ! m'écriai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait un
monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles !
Page 100
— Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de
poissons !
— Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les
connaissez pas.
— Moi ! un pêcheur ! s'écria Ned Land.
Et sur ce sujet, une discussion s'éleva entre les deux amis, car ils
connaissaient les poissons, mais chacun d'une façon très différente.
Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière
classe de l'embranchement des vertébrés. On les a très justement définis :
« des vertébrés à circulation double et à sang froid, respirant par des
branchies et destinés à vivre dans l'eau ». Ils composent deux séries
distinctes : la série des poissons osseux, c'est-à-dire ceux dont l'épine
dorsale est faite de vertèbres osseuses, et les poissons cartilagineux, c'est-à-
dire ceux dont l'épine dorsale est faite de vertèbres cartilagineuses.
Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en
savait bien davantage, et maintenant, lié d'amitié avec Ned, il ne pouvait
admettre qu'il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il :
« Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très habile pêcheur. Vous
avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais
que vous ne savez pas comment on les classe.
— Si, répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons qui
se mangent et en poissons qui ne se mangent pas !
— Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil.
Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les
poissons osseux et les poissons cartilagineux ?
— Peut-être bien, Conseil.
— Et la subdivision de ces deux grandes classes ?
— Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien.
— Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez ! Les poissons osseux se
subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptérygiens, dont la mâchoire
supérieure est complète, mobile, et dont les branchies affectent la forme
d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c'est-à-dire les trois quarts
des poissons connus. Type : la perche commune.
— Assez bonne à manger, répondit Ned Land.
poissons !
— Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les
connaissez pas.
— Moi ! un pêcheur ! s'écria Ned Land.
Et sur ce sujet, une discussion s'éleva entre les deux amis, car ils
connaissaient les poissons, mais chacun d'une façon très différente.
Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière
classe de l'embranchement des vertébrés. On les a très justement définis :
« des vertébrés à circulation double et à sang froid, respirant par des
branchies et destinés à vivre dans l'eau ». Ils composent deux séries
distinctes : la série des poissons osseux, c'est-à-dire ceux dont l'épine
dorsale est faite de vertèbres osseuses, et les poissons cartilagineux, c'est-à-
dire ceux dont l'épine dorsale est faite de vertèbres cartilagineuses.
Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en
savait bien davantage, et maintenant, lié d'amitié avec Ned, il ne pouvait
admettre qu'il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il :
« Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très habile pêcheur. Vous
avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais
que vous ne savez pas comment on les classe.
— Si, répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons qui
se mangent et en poissons qui ne se mangent pas !
— Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil.
Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les
poissons osseux et les poissons cartilagineux ?
— Peut-être bien, Conseil.
— Et la subdivision de ces deux grandes classes ?
— Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien.
— Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez ! Les poissons osseux se
subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptérygiens, dont la mâchoire
supérieure est complète, mobile, et dont les branchies affectent la forme
d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c'est-à-dire les trois quarts
des poissons connus. Type : la perche commune.
— Assez bonne à manger, répondit Ned Land.
Page 101
— Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires
ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales, sans être
attachées aux os de l'épaule - ordre qui se divise en cinq familles, et qui
comprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. Type : la carpe, le
brochet.
— Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau
douce !
— Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attachées
sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l'épaule. Cet
ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes, turbots, barbues,
soles, etc.
— Excellent ! excellent ! s'écriait le harponneur, qui ne voulait considérer
les poissons qu'au point de vue comestible.
— Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps allongé,
dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau épaisse et souvent
gluante, ordre qui ne comprend qu'une famille. Type : l'anguille, le
gymnote.
— Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land.
— Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires
complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites
houppes, disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne
compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pégases dragons.
— Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur.
— Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire est
attaché fixement sur le côte de l'intermaxillaire qui forme la mâchoire, et
dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne, ce qui la rend
immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de deux
familles. Types : les tétrodons, les poissons-lunes.
— Bons à déshonorer une chaudière ! s'écria le Canadien.
— Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.
— Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais
allez toujours, car vous êtes très intéressant.
— Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil,
ils ne comprennent que trois ordres.
ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales, sans être
attachées aux os de l'épaule - ordre qui se divise en cinq familles, et qui
comprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. Type : la carpe, le
brochet.
— Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau
douce !
— Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attachées
sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l'épaule. Cet
ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes, turbots, barbues,
soles, etc.
— Excellent ! excellent ! s'écriait le harponneur, qui ne voulait considérer
les poissons qu'au point de vue comestible.
— Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps allongé,
dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau épaisse et souvent
gluante, ordre qui ne comprend qu'une famille. Type : l'anguille, le
gymnote.
— Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land.
— Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires
complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites
houppes, disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne
compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pégases dragons.
— Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur.
— Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire est
attaché fixement sur le côte de l'intermaxillaire qui forme la mâchoire, et
dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne, ce qui la rend
immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de deux
familles. Types : les tétrodons, les poissons-lunes.
— Bons à déshonorer une chaudière ! s'écria le Canadien.
— Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.
— Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais
allez toujours, car vous êtes très intéressant.
— Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil,
ils ne comprennent que trois ordres.
Page 102
— Tant mieux, fit Ned.
— Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau
mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre ne
comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie.
— Faut l'aimer, répondit Ned Land.
— Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des
cyclostomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre, qui est
le plus important de la classe, comprend deux familles. Types : la raie et les
squales.
— Quoi ! s'écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre ! Eh
bien, ami Conseil, dans l'intérêt des raies, je ne vous conseille pas de les
mettre ensemble dans le même bocal !
— Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont
ouvertes, comme à l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule
ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon.
— Ah ! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon avis,
du moins. Et c'est tout ?
— Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on sait
cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en genres, en
sous-genres, en espèces, en variétés...
— Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du
panneau, voici des variétés qui passent !
— Oui ! des poissons, s'écria Conseil. On se croirait devant un
aquarium !
— Non, répondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces poissons-là
sont libres comme l'oiseau dans l'air.
— Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait
Ned Land.
— Moi, répondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon
maître ! »
Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n'était point un
naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une bonite. En un
mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces poissons sans hésiter.
— Un baliste, avais-je dit.
— Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau
mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre ne
comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie.
— Faut l'aimer, répondit Ned Land.
— Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des
cyclostomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre, qui est
le plus important de la classe, comprend deux familles. Types : la raie et les
squales.
— Quoi ! s'écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre ! Eh
bien, ami Conseil, dans l'intérêt des raies, je ne vous conseille pas de les
mettre ensemble dans le même bocal !
— Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont
ouvertes, comme à l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule
ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon.
— Ah ! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon avis,
du moins. Et c'est tout ?
— Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on sait
cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en genres, en
sous-genres, en espèces, en variétés...
— Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du
panneau, voici des variétés qui passent !
— Oui ! des poissons, s'écria Conseil. On se croirait devant un
aquarium !
— Non, répondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces poissons-là
sont libres comme l'oiseau dans l'air.
— Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait
Ned Land.
— Moi, répondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon
maître ! »
Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n'était point un
naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une bonite. En un
mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces poissons sans hésiter.
— Un baliste, avais-je dit.
Page 103
— Et un baliste chinois ! répondait Ned Land.
— Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des
plectognathes », murmurait Conseil.
Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste
distingué.
Le Canadien ne s'était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps
comprimé. à peau grenue, armés d'un aiguillon sur leur dorsale, se jouaient
autour du Nautilus, et agitaient les quatre rangées de piquants qui hérissent
chaque côté de leur queue. Rien de plus admirable que leur enveloppe, grise
par-dessus, blanche par-dessous dont les taches d'or scintillaient dans le
sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, comme une
nappe abandonnée aux vents, et parmi elles, j'aperçus, à ma grande joie,
cette raie chinoise, jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre sous le ventre
et munie de trois aiguillons en arrière de son œil : espèce rare, et même
douteuse au temps de Lacépède, qui ne l'avait jamais vue que dans un
recueil de dessins japonais.
Pendant deux heures toute une armée aquatique fit escorte au Nautilus.
Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de beauté,
d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqué
d'une double raie noire. Le gobie éléotre, à caudale arrondie, blanc de
couleur et tacheté de violet sur le dos, le scombre japonais, admirable
maquereau de ces mers, au corps bleu et à la tête argentée, de brillants
azurors dont le nom seul emporte toute description des spares rayés, aux
nageoires variées de bleu et de jaune, des spares fascés, relevés d'une bande
noire sur leur caudale, des spares zonéphores élégamment corsetés dans
leurs six ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses
de mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur d'un mètre,
des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six
pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée de dents, etc.
Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos
interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les
classait, moi, je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la beauté de
leurs formes. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre ces animaux
vivants, et libres dans leur élément naturel.
Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos yeux
éblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. Ces
— Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des
plectognathes », murmurait Conseil.
Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste
distingué.
Le Canadien ne s'était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps
comprimé. à peau grenue, armés d'un aiguillon sur leur dorsale, se jouaient
autour du Nautilus, et agitaient les quatre rangées de piquants qui hérissent
chaque côté de leur queue. Rien de plus admirable que leur enveloppe, grise
par-dessus, blanche par-dessous dont les taches d'or scintillaient dans le
sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, comme une
nappe abandonnée aux vents, et parmi elles, j'aperçus, à ma grande joie,
cette raie chinoise, jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre sous le ventre
et munie de trois aiguillons en arrière de son œil : espèce rare, et même
douteuse au temps de Lacépède, qui ne l'avait jamais vue que dans un
recueil de dessins japonais.
Pendant deux heures toute une armée aquatique fit escorte au Nautilus.
Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de beauté,
d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqué
d'une double raie noire. Le gobie éléotre, à caudale arrondie, blanc de
couleur et tacheté de violet sur le dos, le scombre japonais, admirable
maquereau de ces mers, au corps bleu et à la tête argentée, de brillants
azurors dont le nom seul emporte toute description des spares rayés, aux
nageoires variées de bleu et de jaune, des spares fascés, relevés d'une bande
noire sur leur caudale, des spares zonéphores élégamment corsetés dans
leurs six ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses
de mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur d'un mètre,
des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six
pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée de dents, etc.
Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos
interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les
classait, moi, je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la beauté de
leurs formes. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre ces animaux
vivants, et libres dans leur élément naturel.
Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos yeux
éblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. Ces
Page 104
poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, attirés sans
doute par l'éclatant foyer de lumière électrique.
Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se
refermèrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rêvai
encore, jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments
suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au nord-
nord-est, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères
correspondant à une profondeur de cinquante mètres, et le loch électrique
donnait une marche de quinze milles à l'heure.
J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait
cinq heures.
Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma
chambre. Mon dîner s'y trouvait préparé. Il se composait d'une soupe à la
tortue faite des carets les plus délicats, d'un surmulet à chair blanche, un peu
feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger délicieux, et de filets de
cette viande de l'holocante empereur, dont la saveur me parut supérieure à
celle du saumon.
Je passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me gagnant,
je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis profondément,
pendant que le Nautilus se glissait à travers le rapide courant du Fleuve
Noir.
XV
UNE INVITATION PAR LETTRE
Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long sommeil
de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir « comment
monsieur avait passé la nuit », et lui offrir ses services. Il avait laissé son
ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que cela toute
sa vie.
Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui répondre.
J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant notre séance de la
veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui.
doute par l'éclatant foyer de lumière électrique.
Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se
refermèrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rêvai
encore, jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments
suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au nord-
nord-est, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères
correspondant à une profondeur de cinquante mètres, et le loch électrique
donnait une marche de quinze milles à l'heure.
J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait
cinq heures.
Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma
chambre. Mon dîner s'y trouvait préparé. Il se composait d'une soupe à la
tortue faite des carets les plus délicats, d'un surmulet à chair blanche, un peu
feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger délicieux, et de filets de
cette viande de l'holocante empereur, dont la saveur me parut supérieure à
celle du saumon.
Je passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me gagnant,
je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis profondément,
pendant que le Nautilus se glissait à travers le rapide courant du Fleuve
Noir.
XV
UNE INVITATION PAR LETTRE
Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long sommeil
de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir « comment
monsieur avait passé la nuit », et lui offrir ses services. Il avait laissé son
ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que cela toute
sa vie.
Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui répondre.
J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant notre séance de la
veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui.
Page 105
Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. Leur nature provoqua plus
d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient fabriqués
avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux rochers les
« jambonneaux », sortes de coquilles très abondantes sur les rivages de la
Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles étoffes, des bas, des gants,
car ils étaient à la fois très moelleux et très chauds. L'équipage du Nautilus
pouvait donc se vêtir à bon compte, sans rien demander ni aux cotonniers,
ni aux moutons, ni aux vers à soie de la terre.
Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. Il était désert.
Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des plantes
marines les plus rares, et qui, quoique desséchées, conservaient leurs
admirables couleurs. Parmi ces précieuses hydrophytes, je remarquai des
cladostèphes verticillées, des padines-paon, des caulerpes à feuilles de
vigne, des callithamnes granifères, de délicates céramies à teintes écarlates,
des agares disposées en éventails, des acétabules, semblables à des
chapeaux de champignons très déprimés, et qui furent longtemps classées
parmi les zoophytes, enfin toute une série de varechs.
La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du
capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.
La direction du Nautilus se maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à douze
milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres.
Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vis
personne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie de la
journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du capitaine.
Cet homme singulier était-il malade ? Voulait-il modifier ses projets à notre
égard ?
Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une entière
liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre hôte se
tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous plaindre, et
d'ailleurs, la singularité même de notre destinée nous réservait de si belles
compensations, que nous n'avions pas encore le droit de l'accuser.
Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis
de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail curieux, je
l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine.
d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient fabriqués
avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux rochers les
« jambonneaux », sortes de coquilles très abondantes sur les rivages de la
Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles étoffes, des bas, des gants,
car ils étaient à la fois très moelleux et très chauds. L'équipage du Nautilus
pouvait donc se vêtir à bon compte, sans rien demander ni aux cotonniers,
ni aux moutons, ni aux vers à soie de la terre.
Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. Il était désert.
Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des plantes
marines les plus rares, et qui, quoique desséchées, conservaient leurs
admirables couleurs. Parmi ces précieuses hydrophytes, je remarquai des
cladostèphes verticillées, des padines-paon, des caulerpes à feuilles de
vigne, des callithamnes granifères, de délicates céramies à teintes écarlates,
des agares disposées en éventails, des acétabules, semblables à des
chapeaux de champignons très déprimés, et qui furent longtemps classées
parmi les zoophytes, enfin toute une série de varechs.
La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du
capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.
La direction du Nautilus se maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à douze
milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres.
Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vis
personne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie de la
journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du capitaine.
Cet homme singulier était-il malade ? Voulait-il modifier ses projets à notre
égard ?
Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une entière
liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre hôte se
tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous plaindre, et
d'ailleurs, la singularité même de notre destinée nous réservait de si belles
compensations, que nous n'avions pas encore le droit de l'accuser.
Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis
de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail curieux, je
l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine.
Page 106
Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais répandu à l'intérieur du
Nautilus m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan, afin de
renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers l'escalier central, et
je montai sur la plate-forme.
Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais calme.
A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer là, viendrait-
il ? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa cage de verre. Assis
sur la saillie produite par la coque du canot, j'aspirai avec délices les
émanations salines.
Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. L'astre
radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous son regard
comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans les hauteurs, se
colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et de nombreuses « langues
de chat » annoncèrent du vent pour toute la journée.
Mais que faisait le vent à ce Nautilus que les tempêtes ne pouvaient
effrayer !
J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque
j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.
Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second - que
j'avais déjà vu pendant la première visite du capitaine - qui apparut. Il
s'avança sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir de ma présence.
Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les points de l'horizon avec une
attention extrême. Puis, cet examen fait, il s'approcha du panneau, et
prononça une phrase dont voici exactement les termes. Je l'ai retenue, car,
chaque matin, elle se reproduisit dans des conditions identiques. Elle était
ainsi conçue :
« Nautron respoc lorni virch. »
Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.
Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que le Nautilus
allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le panneau, et
par les coursives je revins à ma chambre.
Cinq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât. Chaque
matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était prononcée par le
même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.
Nautilus m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan, afin de
renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers l'escalier central, et
je montai sur la plate-forme.
Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais calme.
A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer là, viendrait-
il ? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa cage de verre. Assis
sur la saillie produite par la coque du canot, j'aspirai avec délices les
émanations salines.
Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. L'astre
radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous son regard
comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans les hauteurs, se
colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et de nombreuses « langues
de chat » annoncèrent du vent pour toute la journée.
Mais que faisait le vent à ce Nautilus que les tempêtes ne pouvaient
effrayer !
J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque
j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.
Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second - que
j'avais déjà vu pendant la première visite du capitaine - qui apparut. Il
s'avança sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir de ma présence.
Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les points de l'horizon avec une
attention extrême. Puis, cet examen fait, il s'approcha du panneau, et
prononça une phrase dont voici exactement les termes. Je l'ai retenue, car,
chaque matin, elle se reproduisit dans des conditions identiques. Elle était
ainsi conçue :
« Nautron respoc lorni virch. »
Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.
Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que le Nautilus
allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le panneau, et
par les coursives je revins à ma chambre.
Cinq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât. Chaque
matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était prononcée par le
même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.
Page 107
J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre, rentré
dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un billet à mon
adresse.
Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture franche et
nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands.
Ce billet était libellé en ces termes :
Monsieur le professeur Aronnax, à bord du Nautilus.
16 novembre 1867.
Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une
partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts de l'île
Crespo. Il espère que rien n'empêchera monsieur le professeur d'y
assister, et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent à lui.
Le commandant du Nautilus,
Capitaine NEMO. »
« Une chasse ! s'écria Ned.
— Et dans ses forêts de l'île Crespo ! ajouta Conseil.
— Mais il va donc à terre, ce particulier-là ? reprit Ned Land.
— Cela me paraît clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre.
— Eh bien ! il faut accepter, répliqua le Canadien. Une fois sur la terre
ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai pas fâché de
manger quelques morceaux de venaison fraîche. »
Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre l'horreur
manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles, et son invitation
de chasser en forêt, je me contentai de répondre :
« Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo. »
Je consultai le planisphère, et, par 32°40' de latitude nord et 167°50' de
longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine
Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la
Plata, c'est-à-dire « Roche d'Argent ». Nous étions donc à dix-huit cents
milles environ de notre point de départ, et la direction un peu modifiée du
Nautilus le ramenait vers le sud-est.
Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
nord.
dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un billet à mon
adresse.
Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture franche et
nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands.
Ce billet était libellé en ces termes :
Monsieur le professeur Aronnax, à bord du Nautilus.
16 novembre 1867.
Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une
partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts de l'île
Crespo. Il espère que rien n'empêchera monsieur le professeur d'y
assister, et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent à lui.
Le commandant du Nautilus,
Capitaine NEMO. »
« Une chasse ! s'écria Ned.
— Et dans ses forêts de l'île Crespo ! ajouta Conseil.
— Mais il va donc à terre, ce particulier-là ? reprit Ned Land.
— Cela me paraît clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre.
— Eh bien ! il faut accepter, répliqua le Canadien. Une fois sur la terre
ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai pas fâché de
manger quelques morceaux de venaison fraîche. »
Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre l'horreur
manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles, et son invitation
de chasser en forêt, je me contentai de répondre :
« Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo. »
Je consultai le planisphère, et, par 32°40' de latitude nord et 167°50' de
longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine
Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la
Plata, c'est-à-dire « Roche d'Argent ». Nous étions donc à dix-huit cents
milles environ de notre point de départ, et la direction un peu modifiée du
Nautilus le ramenait vers le sud-est.
Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
nord.
Page 108
« Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre, leur dis-je, il choisit du
moins des îles absolument désertes ! »
Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me quittèrent.
Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible, je
m'endormis, non sans quelque préoccupation.
Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que le Nautilus était
absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le grand
salon.
Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me demanda
s'il me convenait de l'accompagner.
Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours, je
m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes compagnons
et moi nous étions prêts à le suivre.
« Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser une
question.
— Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai.
— Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu toute
relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île Crespo ?
— Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je
possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni les lions, ni
les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les fréquentent. Elles ne
sont connues que de moi seul. Elles ne poussent que pour moi seul. Ce ne
sont point des forêts terrestres, mais bien des forêts sous-marines.
— Des forêts sous-marines ! m'écriai-je.
— Oui, monsieur le professeur.
— Et vous m'offrez de m'y conduire ?
— Précisément.
— A pied ?
— Et même à pied sec.
— En chassant ?
— En chassant.
— Le fusil à la main ?
— Le fusil à la main. »
moins des îles absolument désertes ! »
Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me quittèrent.
Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible, je
m'endormis, non sans quelque préoccupation.
Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que le Nautilus était
absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le grand
salon.
Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me demanda
s'il me convenait de l'accompagner.
Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours, je
m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes compagnons
et moi nous étions prêts à le suivre.
« Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser une
question.
— Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai.
— Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu toute
relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île Crespo ?
— Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je
possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni les lions, ni
les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les fréquentent. Elles ne
sont connues que de moi seul. Elles ne poussent que pour moi seul. Ce ne
sont point des forêts terrestres, mais bien des forêts sous-marines.
— Des forêts sous-marines ! m'écriai-je.
— Oui, monsieur le professeur.
— Et vous m'offrez de m'y conduire ?
— Précisément.
— A pied ?
— Et même à pied sec.
— En chassant ?
— En chassant.
— Le fusil à la main ?
— Le fusil à la main. »
Page 109
Je regardai le commandant du Nautilus d'un air qui n'avait rien de flatteur
pour sa personne.
« Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui a
dure huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais
mieux étrange que fou ! »
Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine Nemo
se contenta de m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme résigné à tout.
Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi.
« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager mon
déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous ai
promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous y faire
rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera
probablement que fort tard. »
Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de tranches
d'holoturies, excellents zoophytes, relevés d'algues très apéritives, telles que
la Porphyria laciniata et la Laurentia primafetida. La boisson se composait
d'eau limpide à laquelle, à l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes
d'une liqueur fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue
connue sous le nom de « Rhodoménie palmée ».
Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
Puis, il me dit :
« Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser dans
mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec moi-même.
Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts sous-marines, vous m'avez
cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut jamais juger les hommes à la
légère.
— Mais, capitaine, croyez que...
— Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie ou
de contradiction.
— Je vous écoute.
— Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision d'air
respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revêtu d'un vêtement
imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal, reçoit l'air
de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de régulateurs d'écoulement.
pour sa personne.
« Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui a
dure huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais
mieux étrange que fou ! »
Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine Nemo
se contenta de m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme résigné à tout.
Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi.
« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager mon
déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous ai
promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous y faire
rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera
probablement que fort tard. »
Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de tranches
d'holoturies, excellents zoophytes, relevés d'algues très apéritives, telles que
la Porphyria laciniata et la Laurentia primafetida. La boisson se composait
d'eau limpide à laquelle, à l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes
d'une liqueur fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue
connue sous le nom de « Rhodoménie palmée ».
Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
Puis, il me dit :
« Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser dans
mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec moi-même.
Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts sous-marines, vous m'avez
cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut jamais juger les hommes à la
légère.
— Mais, capitaine, croyez que...
— Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie ou
de contradiction.
— Je vous écoute.
— Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision d'air
respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revêtu d'un vêtement
imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal, reçoit l'air
de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de régulateurs d'écoulement.
Page 110
— C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.
— En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
rattache à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
véritable chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi retenus au
Nautilus, nous ne pourrions aller loin.
— Et le moyen d'être libre ? demandai-je.
— C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imaginé par deux
de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage, et qui vous
permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques,
sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se compose d'un réservoir
en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air sous une pression de
cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le dos au moyen de
bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure forme une boîte d'où
l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne peut s'échapper qu'à sa
tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol, tel qu'il est employé, deux
tuyaux en caoutchouc, partant de cette boîte, viennent aboutir à une sorte de
pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l'opérateur ; l'un sert à
l'introduction de l'air inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue
ferme celui-ci ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi
qui affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer
ma tête, comme celle des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et c'est à
cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et expirateurs.
— Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit s'user
vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent d'oxygène, il devient
irrespirable.
Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du
Nautilus me permettent de l'emmagasiner sous une pression considérable,
et, dans ces conditions, le réservoir de l'appareil peut fournir de l'air
respirable pendant neuf ou dix heures.
— Je n'ai plus d'objection à faire, répondis-je. Je vous demanderai
seulement, capitaine, comment vous pouvez éclairer votre route au fond de
l'Océan ?
— Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile de
Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potasse, mais
avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'électricité produite, et la
— En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
rattache à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
véritable chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi retenus au
Nautilus, nous ne pourrions aller loin.
— Et le moyen d'être libre ? demandai-je.
— C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imaginé par deux
de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage, et qui vous
permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques,
sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se compose d'un réservoir
en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air sous une pression de
cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le dos au moyen de
bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure forme une boîte d'où
l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne peut s'échapper qu'à sa
tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol, tel qu'il est employé, deux
tuyaux en caoutchouc, partant de cette boîte, viennent aboutir à une sorte de
pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l'opérateur ; l'un sert à
l'introduction de l'air inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue
ferme celui-ci ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi
qui affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer
ma tête, comme celle des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et c'est à
cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et expirateurs.
— Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit s'user
vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent d'oxygène, il devient
irrespirable.
Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du
Nautilus me permettent de l'emmagasiner sous une pression considérable,
et, dans ces conditions, le réservoir de l'appareil peut fournir de l'air
respirable pendant neuf ou dix heures.
— Je n'ai plus d'objection à faire, répondis-je. Je vous demanderai
seulement, capitaine, comment vous pouvez éclairer votre route au fond de
l'Océan ?
— Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile de
Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potasse, mais
avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'électricité produite, et la
Page 111
dirige vers une lanterne d'une disposition particulière. Dans cette lanterne se
trouve un serpentin de verre qui contient seulement un résidu de gaz
carbonique. Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux, en
donnant une lumière blanchâtre et continue. Ainsi pourvu, je respire et je
vois.
— Capitaine Nemo, à toutes mes objections vous faites de si écrasantes
réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé d'admettre
les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire des réserves
pour le fusil dont vous voulez m'armer.
— Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine.
— C'est donc un fusil à vent ?
— Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon
bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre ni charbon ?
— D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une résistance
considérable.
— Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionnés
après Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley, par le Français Furcy,
par l'Italien Landi, qui sont munis d'un système particulier de fermeture, et
qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le répète, n'ayant pas de
poudre, je l'ai remplacée par de l'air à haute pression, que les pompes du
Nautilus me fournissent abondamment.
— Mais cet air doit rapidement s'user.
— Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet ad hoc. D'ailleurs, monsieur
Aronnax, vous verrez par vous-même que, pendant ces chasses sous-
marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles.
— Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurité, et au milieu
de ce liquide très dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne peuvent
porter loin et sont difficilement mortels ?
— Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire, et
dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe foudroyé.
— Pourquoi ?
trouve un serpentin de verre qui contient seulement un résidu de gaz
carbonique. Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux, en
donnant une lumière blanchâtre et continue. Ainsi pourvu, je respire et je
vois.
— Capitaine Nemo, à toutes mes objections vous faites de si écrasantes
réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé d'admettre
les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire des réserves
pour le fusil dont vous voulez m'armer.
— Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine.
— C'est donc un fusil à vent ?
— Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon
bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre ni charbon ?
— D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une résistance
considérable.
— Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionnés
après Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley, par le Français Furcy,
par l'Italien Landi, qui sont munis d'un système particulier de fermeture, et
qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le répète, n'ayant pas de
poudre, je l'ai remplacée par de l'air à haute pression, que les pompes du
Nautilus me fournissent abondamment.
— Mais cet air doit rapidement s'user.
— Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet ad hoc. D'ailleurs, monsieur
Aronnax, vous verrez par vous-même que, pendant ces chasses sous-
marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles.
— Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurité, et au milieu
de ce liquide très dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne peuvent
porter loin et sont difficilement mortels ?
— Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire, et
dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe foudroyé.
— Pourquoi ?
Page 112
— Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance, mais
de petites capsules de verre - inventées par le chimiste autrichien
Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considérable. Ces capsules
de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies par un culot de
plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde, dans lesquelles
l'électricité est forcée à une très haute tension. Au plus léger choc, elles se
déchargent, et l'animal, si puissant qu'il soit, tombe mort. J'ajouterai que ces
capsules ne sont pas plus grosses que du numéro quatre, et que la charge
d'un fusil ordinaire pourrait en contenir dix.
— Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai plus
qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai. »
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du Nautilus, et, en passant
devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux compagnons qui
nous suivirent aussitôt.
Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord près de la chambre des
machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de
promenade.
XVI
PROMENADE EN PLAINE
Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
Nautilus. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la paroi,
attendaient les promeneurs.
Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en
revêtir.
« Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo ne sont
que des forêts sous-marines !
— Bon ! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses rêves de
viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous introduire dans
ces habits-là ?
— Il le faut bien, maître Ned.
— Libre à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les épaules,
mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai jamais là-dedans.
de petites capsules de verre - inventées par le chimiste autrichien
Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considérable. Ces capsules
de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies par un culot de
plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde, dans lesquelles
l'électricité est forcée à une très haute tension. Au plus léger choc, elles se
déchargent, et l'animal, si puissant qu'il soit, tombe mort. J'ajouterai que ces
capsules ne sont pas plus grosses que du numéro quatre, et que la charge
d'un fusil ordinaire pourrait en contenir dix.
— Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai plus
qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai. »
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du Nautilus, et, en passant
devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux compagnons qui
nous suivirent aussitôt.
Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord près de la chambre des
machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de
promenade.
XVI
PROMENADE EN PLAINE
Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
Nautilus. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la paroi,
attendaient les promeneurs.
Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en
revêtir.
« Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo ne sont
que des forêts sous-marines !
— Bon ! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses rêves de
viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous introduire dans
ces habits-là ?
— Il le faut bien, maître Ned.
— Libre à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les épaules,
mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai jamais là-dedans.
Page 113
— On ne vous forcera pas, maître Ned, dit le capitaine Nemo.
— Et Conseil va se risquer ? demanda Ned.
— Je suis monsieur partout où va monsieur », répondit Conseil.
Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous aider
à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc sans
couture, et préparés de manière à supporter des pressions considérables. On
eût dit une armure à la fois souple et résistante. Ces vêtements formaient
pantalon et veste. Le pantalon se terminait par d'épaisses chaussures,
garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu de la veste était maintenu
par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine, la défendaient contre
la poussée des eaux, et laissaient les poumons fonctionner librement ; ses
manches finissaient en forme de gants assouplis, qui ne contrariaient
aucunement les mouvements de la main.
Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux vêtements
informes, tels que les cuirasses de liège, les soubrevestes, les habits de mer,
les coffres, etc., qui furent inventés et prônés dans le XVIIIe siècle.
Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait
être d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous eûmes bientôt revêtu
ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter notre tête
dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette opération, je
demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous étaient
destinés.
L'un des hommes du Nautilus me présenta un fusil simple dont la crosse,
faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez grande dimension.
Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une soupape, manœuvrée par
une gâchette, laissait échapper dans le tube de métal. Une boîte à
projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse, renfermait une vingtaine de
balles électriques, qui, au moyen d'un ressort, se plaçaient automatiquement
dans le canon du fusil. Dès qu'un coup était tiré, l'autre était prêt à partir.
« Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons-nous gagner
le fond de la mer ?
— En ce moment, monsieur le professeur, le Nautilus est échoué par dix
mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir.
— Mais comment sortirons-nous ?
— Et Conseil va se risquer ? demanda Ned.
— Je suis monsieur partout où va monsieur », répondit Conseil.
Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous aider
à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc sans
couture, et préparés de manière à supporter des pressions considérables. On
eût dit une armure à la fois souple et résistante. Ces vêtements formaient
pantalon et veste. Le pantalon se terminait par d'épaisses chaussures,
garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu de la veste était maintenu
par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine, la défendaient contre
la poussée des eaux, et laissaient les poumons fonctionner librement ; ses
manches finissaient en forme de gants assouplis, qui ne contrariaient
aucunement les mouvements de la main.
Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux vêtements
informes, tels que les cuirasses de liège, les soubrevestes, les habits de mer,
les coffres, etc., qui furent inventés et prônés dans le XVIIIe siècle.
Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait
être d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous eûmes bientôt revêtu
ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter notre tête
dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette opération, je
demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous étaient
destinés.
L'un des hommes du Nautilus me présenta un fusil simple dont la crosse,
faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez grande dimension.
Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une soupape, manœuvrée par
une gâchette, laissait échapper dans le tube de métal. Une boîte à
projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse, renfermait une vingtaine de
balles électriques, qui, au moyen d'un ressort, se plaçaient automatiquement
dans le canon du fusil. Dès qu'un coup était tiré, l'autre était prêt à partir.
« Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons-nous gagner
le fond de la mer ?
— En ce moment, monsieur le professeur, le Nautilus est échoué par dix
mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir.
— Mais comment sortirons-nous ?
Page 114
— Vous l'allez voir. »
Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique. Conseil et
moi, nous en fîmes autant, non sans avoir entendu le Canadien nous lancer
un « bonne chasse » ironique. Le haut de notre vêtement était terminé par
un collet de cuivre taraudé, sur lequel se vissait ce casque de métal. Trois
trous, protégés par des verres épais, permettaient de voir suivant toutes les
directions, rien qu'en tournant la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle
fut en place, les appareils Rouquayrol, placés sur notre dos, commencèrent
à fonctionner, et, pour mon compte, je respirai à l'aise.
La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture, le fusil à la main, j'étais
prêt à partir. Mais, pour être franc, emprisonné dans ces lourds vêtements et
cloué au tillac par mes semelles de plomb, il m'eût été impossible de faire
un pas.
Mais ce cas était prévu, car je sentis que l'on me poussait dans une petite
chambre contiguë au vestiaire. Mes compagnons, également remorqués, me
suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se refermer sur nous, et
une profonde obscurité nous enveloppa.
Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille. Je sentis
une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma poitrine.
Évidemment, de l'intérieur du bateau on avait, par un robinet, donné entrée
à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont cette chambre fut bientôt
remplie. Une seconde porte, percée dans le flanc du Nautilus, s'ouvrit alors.
Un demi-jour nous éclaira. Un instant après, nos pieds foulaient le fond de
la mer.
Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a
laissées cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants à
raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-même est inhabile à
rendre les effets particuliers à l'élément liquide, comment la plume saurait-
elle les reproduire ?
Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait à
quelques pas en arrière. Conseil et moi, nous restions l'un près de l'autre,
comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos carapaces
métalliques. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes vêtements, de mes
chaussures, de mon réservoir d'air, ni le poids de cette épaisse sphère, au
milieu de laquelle ma tête ballottait comme une amande dans sa coquille.
Tous ces objets, plongés dans l'eau, perdaient une partie de leur poids égale
Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique. Conseil et
moi, nous en fîmes autant, non sans avoir entendu le Canadien nous lancer
un « bonne chasse » ironique. Le haut de notre vêtement était terminé par
un collet de cuivre taraudé, sur lequel se vissait ce casque de métal. Trois
trous, protégés par des verres épais, permettaient de voir suivant toutes les
directions, rien qu'en tournant la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle
fut en place, les appareils Rouquayrol, placés sur notre dos, commencèrent
à fonctionner, et, pour mon compte, je respirai à l'aise.
La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture, le fusil à la main, j'étais
prêt à partir. Mais, pour être franc, emprisonné dans ces lourds vêtements et
cloué au tillac par mes semelles de plomb, il m'eût été impossible de faire
un pas.
Mais ce cas était prévu, car je sentis que l'on me poussait dans une petite
chambre contiguë au vestiaire. Mes compagnons, également remorqués, me
suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se refermer sur nous, et
une profonde obscurité nous enveloppa.
Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille. Je sentis
une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma poitrine.
Évidemment, de l'intérieur du bateau on avait, par un robinet, donné entrée
à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont cette chambre fut bientôt
remplie. Une seconde porte, percée dans le flanc du Nautilus, s'ouvrit alors.
Un demi-jour nous éclaira. Un instant après, nos pieds foulaient le fond de
la mer.
Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a
laissées cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants à
raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-même est inhabile à
rendre les effets particuliers à l'élément liquide, comment la plume saurait-
elle les reproduire ?
Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait à
quelques pas en arrière. Conseil et moi, nous restions l'un près de l'autre,
comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos carapaces
métalliques. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes vêtements, de mes
chaussures, de mon réservoir d'air, ni le poids de cette épaisse sphère, au
milieu de laquelle ma tête ballottait comme une amande dans sa coquille.
Tous ces objets, plongés dans l'eau, perdaient une partie de leur poids égale
Page 115
à celui du liquide déplacé, et je me trouvais très bien de cette loi physique
reconnue par Archimède. Je n'étais plus une masse inerte, et j'avais une
liberté de mouvement relativement grande.
La lumière, qui éclairait le sol jusqu'à trente pieds au-dessous de la
surface de l'Océan, m'étonna par sa puissance. Les rayons solaires
traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration. Je
distinguais nettement les objets à une distance de cent mètres. Au-delà, les
fonds se nuançaient des fines dégradations de l'outremer, puis ils
bleuissaient dans les lointains, et s'effaçaient au milieu d'une vague
obscurité. Véritablement, cette eau qui m'entourait n'était qu'une sorte d'air,
plus dense que l'atmosphère terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-
dessus de moi, j'apercevais la calme surface de la mer.
Nous marchions sur un sable fin, uni, non ridé comme celui des plages
qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis éblouissant, véritable
réflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante intensité. De
là, cette immense réverbération qui pénétrait toutes les molécules liquides.
Serai-je cru si j'affirme, qu'à cette profondeur de trente pieds, j'y voyais
comme en plein jour ?
Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, semé d'une
impalpable poussière de coquillages. La coque du Nautilus, dessinée
comme un long écueil, disparaissait peu à peu, mais son fanal, lorsque la
nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre retour à bord, en
projetant ses rayons avec une netteté parfaite. Effet difficile à comprendre
pour qui n'a vu que sur terre ces nappes blanchâtres si vivement accusées.
Là, la poussière dont l'air est saturé leur donne l'apparence d'un brouillard
lumineux ; mais sur mer, comme sous mer, ces traits électriques se
transmettent avec une incomparable pureté.
Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait être
sans bornes. J'écartais de la main les rideaux liquides qui se refermaient
derrière moi, et la trace de mes pas s'effaçait soudain sous la pression de
l'eau.
Bientôt, quelques formes d'objets. à peine estompées dans l'éloignement,
se dessinèrent à mes yeux. Je reconnus de magnifiques premiers plans de
rochers, tapissés de zoophytes du plus bel échantillon, et je fus tout d'abord
frappé d'un effet spécial à ce milieu.
reconnue par Archimède. Je n'étais plus une masse inerte, et j'avais une
liberté de mouvement relativement grande.
La lumière, qui éclairait le sol jusqu'à trente pieds au-dessous de la
surface de l'Océan, m'étonna par sa puissance. Les rayons solaires
traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration. Je
distinguais nettement les objets à une distance de cent mètres. Au-delà, les
fonds se nuançaient des fines dégradations de l'outremer, puis ils
bleuissaient dans les lointains, et s'effaçaient au milieu d'une vague
obscurité. Véritablement, cette eau qui m'entourait n'était qu'une sorte d'air,
plus dense que l'atmosphère terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-
dessus de moi, j'apercevais la calme surface de la mer.
Nous marchions sur un sable fin, uni, non ridé comme celui des plages
qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis éblouissant, véritable
réflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante intensité. De
là, cette immense réverbération qui pénétrait toutes les molécules liquides.
Serai-je cru si j'affirme, qu'à cette profondeur de trente pieds, j'y voyais
comme en plein jour ?
Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, semé d'une
impalpable poussière de coquillages. La coque du Nautilus, dessinée
comme un long écueil, disparaissait peu à peu, mais son fanal, lorsque la
nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre retour à bord, en
projetant ses rayons avec une netteté parfaite. Effet difficile à comprendre
pour qui n'a vu que sur terre ces nappes blanchâtres si vivement accusées.
Là, la poussière dont l'air est saturé leur donne l'apparence d'un brouillard
lumineux ; mais sur mer, comme sous mer, ces traits électriques se
transmettent avec une incomparable pureté.
Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait être
sans bornes. J'écartais de la main les rideaux liquides qui se refermaient
derrière moi, et la trace de mes pas s'effaçait soudain sous la pression de
l'eau.
Bientôt, quelques formes d'objets. à peine estompées dans l'éloignement,
se dessinèrent à mes yeux. Je reconnus de magnifiques premiers plans de
rochers, tapissés de zoophytes du plus bel échantillon, et je fus tout d'abord
frappé d'un effet spécial à ce milieu.
Page 116
Il était alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la
surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur lumière
décomposée par la réfraction comme à travers un prisme, fleurs, rochers,
plantules, coquillages, polypes, se nuançaient sur leurs bords des sept
couleurs du spectre solaire. C'était une merveille, une fête des yeux, que cet
enchevêtrement de tons colorés, une véritable kaléidoscopie de vert, de
jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de bleu, en un mot, toute la palette d'un
coloriste enragé ! Que ne pouvais-je communiquer à Conseil les vives
sensations qui me montaient au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections
admiratives ! Que ne savais-je, comme le capitaine Nemo et son
compagnon, échanger mes pensées au moyen de signes convenus ! Aussi,
faute de mieux, je me parlais à moi-même, je criais dans la boîte de cuivre
qui coiffait ma tête, dépensant peut-être en vaines paroles plus d'air qu'il ne
convenait.
Devant ce splendide spectacle, Conseil s'était arrête comme moi.
Évidemment, le digne garçon, en présence de ces échantillons de zoophytes
et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et échinodermes
abondaient sur le sol. Les isis variées, les cornulaires qui vivent isolément,
des touffes d'oculines vierges, désignées autrefois sous le nom de « corail
blanc », les fongies hérissées en forme de champignons, les anémones
adhérant par leur disque musculaire, figuraient un parterre de fleurs, émaillé
de porpites parées de leur collerette de tentacules azurés, d'étoiles de mer
qui constellaient le sable, et d'astérophytons verruqueux, fines dentelles
brodées par la main des naïades, dont les festons se balançaient aux faibles
ondulations provoquées par notre marche. C'était un véritable chagrin pour
moi d'écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques qui
jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les marteaux, les
donaces, véritables coquilles bondissantes, les troques, les casques rouges,
les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant d'autres produits de cet
inépuisable Océan. Mais il fallait marcher, et nous allions en avant, pendant
que voguaient au-dessus de nos têtes des troupes de physalies, laissant leurs
tentacules d'outre-mer flotter à la traîne, des méduses dont l'ombrelle
opaline ou rose tendre, festonnée d'un liston d'azur, nous abritait des rayons
solaires, et des pélagies panopyres, qui, dans l'obscurité, eussent semé notre
chemin de lueurs phosphorescentes !
Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de mille,
m'arrêtant à peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me rappelait d'un geste.
surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur lumière
décomposée par la réfraction comme à travers un prisme, fleurs, rochers,
plantules, coquillages, polypes, se nuançaient sur leurs bords des sept
couleurs du spectre solaire. C'était une merveille, une fête des yeux, que cet
enchevêtrement de tons colorés, une véritable kaléidoscopie de vert, de
jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de bleu, en un mot, toute la palette d'un
coloriste enragé ! Que ne pouvais-je communiquer à Conseil les vives
sensations qui me montaient au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections
admiratives ! Que ne savais-je, comme le capitaine Nemo et son
compagnon, échanger mes pensées au moyen de signes convenus ! Aussi,
faute de mieux, je me parlais à moi-même, je criais dans la boîte de cuivre
qui coiffait ma tête, dépensant peut-être en vaines paroles plus d'air qu'il ne
convenait.
Devant ce splendide spectacle, Conseil s'était arrête comme moi.
Évidemment, le digne garçon, en présence de ces échantillons de zoophytes
et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et échinodermes
abondaient sur le sol. Les isis variées, les cornulaires qui vivent isolément,
des touffes d'oculines vierges, désignées autrefois sous le nom de « corail
blanc », les fongies hérissées en forme de champignons, les anémones
adhérant par leur disque musculaire, figuraient un parterre de fleurs, émaillé
de porpites parées de leur collerette de tentacules azurés, d'étoiles de mer
qui constellaient le sable, et d'astérophytons verruqueux, fines dentelles
brodées par la main des naïades, dont les festons se balançaient aux faibles
ondulations provoquées par notre marche. C'était un véritable chagrin pour
moi d'écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques qui
jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les marteaux, les
donaces, véritables coquilles bondissantes, les troques, les casques rouges,
les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant d'autres produits de cet
inépuisable Océan. Mais il fallait marcher, et nous allions en avant, pendant
que voguaient au-dessus de nos têtes des troupes de physalies, laissant leurs
tentacules d'outre-mer flotter à la traîne, des méduses dont l'ombrelle
opaline ou rose tendre, festonnée d'un liston d'azur, nous abritait des rayons
solaires, et des pélagies panopyres, qui, dans l'obscurité, eussent semé notre
chemin de lueurs phosphorescentes !
Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de mille,
m'arrêtant à peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me rappelait d'un geste.
Page 117
Bientôt, la nature du sol se modifia. A la plaine de sable succéda une couche
de vase visqueuse que les Américains nomment « oaze », uniquement
composée de coquilies siliceuses ou calcaires. Puis, nous parcourûmes une
prairie d'algues, plantes pélagiennes que les eaux n'avaient pas encore
arrachées, et dont la végétation était fougueuse. Ces pelouses à tissu serré,
douces au pied, eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la
main des hommes. Mais, en même temps que la verdure s'étalait sous nos
pas, elle n'abandonnait pas nos têtes. Un léger berceau de plantes marines,
classées dans cette exubérante famille des algues, dont on connaît plus de
deux mille espèces, se croisait à la surface des eaux. Je voyais flotter de
longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres tubulés, des laurencies,
des cladostèphes, au feuillage si délié, des rhodymènes palmés, semblables
à des éventails de cactus. J'observai que les plantes vertes se maintenaient
plus près de la surface de la mer, tandis que les rouges occupaient une
profondeur moyenne, laissant aux hydrophytes noires ou brunes le soin de
former les jardins et les parterres des couches reculées de l'Océan.
Ces algues sont véritablement un prodige de la création, une des
merveilles de la flore universelle. Cette famille produit à la fois les plus
petits et les plus grands végétaux du globe. Car de même qu'on a compté
quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq
millimètres carrés, de même on a recueilli des fucus dont la longueur
dépassait cinq cents mètres.
Nous avions quitté le Nautilus depuis une heure et demie environ. Il était
près de midi. Je m'en aperçus à la perpendicularité des rayons solaires qui
ne se réfractaient plus. La magie des couleurs disparut peu à peu, et les
nuances de l'émeraude et du saphir s'effacèrent de notre firmament. Nous
marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le sol avec une intensité
étonnante. Les moindres bruits se transmettaient avec une vitesse à laquelle
l'oreille n'est pas habituée sur la terre. En effet, l'eau est pour le son un
meilleur véhicule que l'air, et il s'y propage avec une rapidité quadruple.
En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcée. La lumière prit
une teinte uniforme. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres,
subissant alors une pression de dix atmosphères. Mais mon vêtement de
scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais
aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gêne aux
articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à disparaître.
de vase visqueuse que les Américains nomment « oaze », uniquement
composée de coquilies siliceuses ou calcaires. Puis, nous parcourûmes une
prairie d'algues, plantes pélagiennes que les eaux n'avaient pas encore
arrachées, et dont la végétation était fougueuse. Ces pelouses à tissu serré,
douces au pied, eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la
main des hommes. Mais, en même temps que la verdure s'étalait sous nos
pas, elle n'abandonnait pas nos têtes. Un léger berceau de plantes marines,
classées dans cette exubérante famille des algues, dont on connaît plus de
deux mille espèces, se croisait à la surface des eaux. Je voyais flotter de
longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres tubulés, des laurencies,
des cladostèphes, au feuillage si délié, des rhodymènes palmés, semblables
à des éventails de cactus. J'observai que les plantes vertes se maintenaient
plus près de la surface de la mer, tandis que les rouges occupaient une
profondeur moyenne, laissant aux hydrophytes noires ou brunes le soin de
former les jardins et les parterres des couches reculées de l'Océan.
Ces algues sont véritablement un prodige de la création, une des
merveilles de la flore universelle. Cette famille produit à la fois les plus
petits et les plus grands végétaux du globe. Car de même qu'on a compté
quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq
millimètres carrés, de même on a recueilli des fucus dont la longueur
dépassait cinq cents mètres.
Nous avions quitté le Nautilus depuis une heure et demie environ. Il était
près de midi. Je m'en aperçus à la perpendicularité des rayons solaires qui
ne se réfractaient plus. La magie des couleurs disparut peu à peu, et les
nuances de l'émeraude et du saphir s'effacèrent de notre firmament. Nous
marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le sol avec une intensité
étonnante. Les moindres bruits se transmettaient avec une vitesse à laquelle
l'oreille n'est pas habituée sur la terre. En effet, l'eau est pour le son un
meilleur véhicule que l'air, et il s'y propage avec une rapidité quadruple.
En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcée. La lumière prit
une teinte uniforme. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres,
subissant alors une pression de dix atmosphères. Mais mon vêtement de
scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais
aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gêne aux
articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à disparaître.
Page 118
Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous
un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle était nulle. Mes
mouvements, aidés par l'eau, se produisaient avec une surprenante facilité.
Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les
rayons du soleil, mais faiblement. A leur éclat intense avait succédé un
crépuscule rougeâtre, moyen terme entre le jour et la nuit. Cependant, nous
voyions suffisamment à nous conduire, et il n'était pas encore nécessaire de
mettre les appareils Ruhmkorff en activité.
En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse
rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui s'accusaient
dans l'ombre à une petite distance.
« C'est la forêt de l'île Crespo », pensai-je, et je ne me trompais pas.
XVII
UNE FORET SOUS-MARINE
Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt, sans doute l'une des
plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la considérait
comme étant sienne, et s'attribuait sur elle les mêmes droits qu'avaient les
premiers hommes aux premiers jours du monde. D'ailleurs, qui lui eût
disputé la possession de cette propriété sous-marine ? Quel autre pionnier
plus hardi serait venu, la hache à la main, en défricher les sombres taillis ?
Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes, et, dès que
nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout d'abord
frappés d'une singulière disposition de leurs ramures - disposition que je
n'avais pas encore observée jusqu'alors.
Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui
hérissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne s'étendait
dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de l'Océan. Pas de
filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui ne se tinssent droit
comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se développaient suivant une
ligne rigide et perpendiculaire, commandée par la densité de l'élément qui
les avait produits. Immobiles, d'ailleurs, lorsque je les écartais de la main,
ces plantes reprenaient aussitôt leur position première. C'était ici le règne de
la verticalité.
un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle était nulle. Mes
mouvements, aidés par l'eau, se produisaient avec une surprenante facilité.
Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les
rayons du soleil, mais faiblement. A leur éclat intense avait succédé un
crépuscule rougeâtre, moyen terme entre le jour et la nuit. Cependant, nous
voyions suffisamment à nous conduire, et il n'était pas encore nécessaire de
mettre les appareils Ruhmkorff en activité.
En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse
rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui s'accusaient
dans l'ombre à une petite distance.
« C'est la forêt de l'île Crespo », pensai-je, et je ne me trompais pas.
XVII
UNE FORET SOUS-MARINE
Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt, sans doute l'une des
plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la considérait
comme étant sienne, et s'attribuait sur elle les mêmes droits qu'avaient les
premiers hommes aux premiers jours du monde. D'ailleurs, qui lui eût
disputé la possession de cette propriété sous-marine ? Quel autre pionnier
plus hardi serait venu, la hache à la main, en défricher les sombres taillis ?
Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes, et, dès que
nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout d'abord
frappés d'une singulière disposition de leurs ramures - disposition que je
n'avais pas encore observée jusqu'alors.
Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui
hérissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne s'étendait
dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de l'Océan. Pas de
filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui ne se tinssent droit
comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se développaient suivant une
ligne rigide et perpendiculaire, commandée par la densité de l'élément qui
les avait produits. Immobiles, d'ailleurs, lorsque je les écartais de la main,
ces plantes reprenaient aussitôt leur position première. C'était ici le règne de
la verticalité.
Page 119
Bientôt, je m'habituai à cette disposition bizarre, ainsi qu'à l'obscurité
relative qui nous enveloppait. Le sol de la forêt était semé de blocs aigus,
difficiles à éviter. La flore sous-marine m'y parut être assez complète, plus
riche même qu'elle ne l'eût été sous les zones arctiques ou tropicales, où ses
produits sont moins nombreux. Mais, pendant quelques minutes, je
confondis involontairement les règnes entre eux, prenant des zoophytes
pour des hydrophytes, des animaux pour des plantes. Et qui ne s'y fût pas
trompé ? La faune et la flore se touchent de si près dans ce monde sous-
marin !
J'observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au sol
que par un empâtement superficiel. Dépourvues de racines, indifférentes au
corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui les supporte, elles ne lui
demandent qu'un point d'appui, non la vitalité. Ces plantes ne procèdent que
d'elles-mêmes, et le principe de leur existence est dans cette eau qui les
soutient, qui les nourrit. La plupart, au lieu de feuilles, poussaient des
lamelles de formes capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de
couleurs, qui ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivâtre, le
fauve et le brun. Je revis là, mais non plus desséchées comme les
échantillons du Nautilus, des padines-paons, déployées en éventails qui
semblaient solliciter la brise, des céramies écarlates, des laminaires
allongeant leurs jeunes pousses comestibles, des néréocystées filiformes et
fluxueuses, qui s'épanouissaient à une hauteur de quinze mètres, des
bouquets s'acétabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et nombre
d'autres plantes pélagiennes, toutes dépourvues de fleurs. « Curieuse
anomalie, bizarre élément, a dit un spirituel naturaliste, où le règne animal
fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas ! »
Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones
tempérées, et sous leur ombre humide, se massaient de véritables buissons à
fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels s'épanouissaient des
méandrines zébrées de sillons tortueux, des cariophylles jaunâtres à
tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes de zoanthaires, et pour
compléter l'illusion -, les poissons-mouches volaient de branches en
branches, comme un essaim de colibris, tandis que de jaunes lépisacanthes,
à la mâchoire hérissée, aux écailles aiguës, des dactyloptères et des
monocentres, se levaient sous nos pas, semblables à une troupe de
bécassines.
relative qui nous enveloppait. Le sol de la forêt était semé de blocs aigus,
difficiles à éviter. La flore sous-marine m'y parut être assez complète, plus
riche même qu'elle ne l'eût été sous les zones arctiques ou tropicales, où ses
produits sont moins nombreux. Mais, pendant quelques minutes, je
confondis involontairement les règnes entre eux, prenant des zoophytes
pour des hydrophytes, des animaux pour des plantes. Et qui ne s'y fût pas
trompé ? La faune et la flore se touchent de si près dans ce monde sous-
marin !
J'observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au sol
que par un empâtement superficiel. Dépourvues de racines, indifférentes au
corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui les supporte, elles ne lui
demandent qu'un point d'appui, non la vitalité. Ces plantes ne procèdent que
d'elles-mêmes, et le principe de leur existence est dans cette eau qui les
soutient, qui les nourrit. La plupart, au lieu de feuilles, poussaient des
lamelles de formes capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de
couleurs, qui ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivâtre, le
fauve et le brun. Je revis là, mais non plus desséchées comme les
échantillons du Nautilus, des padines-paons, déployées en éventails qui
semblaient solliciter la brise, des céramies écarlates, des laminaires
allongeant leurs jeunes pousses comestibles, des néréocystées filiformes et
fluxueuses, qui s'épanouissaient à une hauteur de quinze mètres, des
bouquets s'acétabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et nombre
d'autres plantes pélagiennes, toutes dépourvues de fleurs. « Curieuse
anomalie, bizarre élément, a dit un spirituel naturaliste, où le règne animal
fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas ! »
Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones
tempérées, et sous leur ombre humide, se massaient de véritables buissons à
fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels s'épanouissaient des
méandrines zébrées de sillons tortueux, des cariophylles jaunâtres à
tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes de zoanthaires, et pour
compléter l'illusion -, les poissons-mouches volaient de branches en
branches, comme un essaim de colibris, tandis que de jaunes lépisacanthes,
à la mâchoire hérissée, aux écailles aiguës, des dactyloptères et des
monocentres, se levaient sous nos pas, semblables à une troupe de
bécassines.
Page 120
Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus
assez satisfait pour mon compte, et nous nous étendîmes sous un berceau
d'alariées, dont les longues lanières amincies se dressaient comme des
flèches.
Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le
charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de
répondre. J'approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de
Conseil. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement, et en
signe de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus comique du
monde.
Après quatre heures de cette promenade, je fus très étonné de ne pas
ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition de
l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'éprouvais une
insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive à tous les plongeurs. Aussi
mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre, et je tombai
dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche avait seul
pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon,
étendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du sommeil.
Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement, je ne
pus l'évaluer ; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le soleil
s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'était déjà relevé, et je
commençais à me détirer les membres, quand une apparition inattendue me
remit brusquement sur les pieds.
A quelques pas, une monstrueuse araignée de mer, haute d'un mètre, me
regardait de ses yeux louches, prête à s'élancer sur moi. Quoique mon habit
de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les morsures de cet
animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur. Conseil et le matelot du
Nautilus s'éveillèrent en ce moment. Le capitaine Nemo montra à son
compagnon le hideux crustacé, qu'un coup de crosse abattit aussitôt, et je
vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles.
Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables,
devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me protégerait
pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas songé jusqu'alors, et je résolus de
me tenir sur mes gardes. Je supposais, d'ailleurs, que cette halte marquait le
terme de notre promenade ; mais je me trompais, et, au lieu de retourner au
Nautilus, le capitaine Nemo continua son audacieuse excursion.
assez satisfait pour mon compte, et nous nous étendîmes sous un berceau
d'alariées, dont les longues lanières amincies se dressaient comme des
flèches.
Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le
charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de
répondre. J'approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de
Conseil. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement, et en
signe de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus comique du
monde.
Après quatre heures de cette promenade, je fus très étonné de ne pas
ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition de
l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'éprouvais une
insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive à tous les plongeurs. Aussi
mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre, et je tombai
dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche avait seul
pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon,
étendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du sommeil.
Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement, je ne
pus l'évaluer ; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le soleil
s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'était déjà relevé, et je
commençais à me détirer les membres, quand une apparition inattendue me
remit brusquement sur les pieds.
A quelques pas, une monstrueuse araignée de mer, haute d'un mètre, me
regardait de ses yeux louches, prête à s'élancer sur moi. Quoique mon habit
de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les morsures de cet
animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur. Conseil et le matelot du
Nautilus s'éveillèrent en ce moment. Le capitaine Nemo montra à son
compagnon le hideux crustacé, qu'un coup de crosse abattit aussitôt, et je
vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles.
Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables,
devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me protégerait
pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas songé jusqu'alors, et je résolus de
me tenir sur mes gardes. Je supposais, d'ailleurs, que cette halte marquait le
terme de notre promenade ; mais je me trompais, et, au lieu de retourner au
Nautilus, le capitaine Nemo continua son audacieuse excursion.
Page 121
Le sol se déprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous
conduisit à de plus grandes profondeurs. Il devait être à peu près trois
heures, quand nous atteignîmes une étroite vallée, creusée entre de hautes
parois à pic, et située par cent cinquante mètres de fond. Grâce à la
perfection de nos appareils, nous dépassions ainsi de quatre-vingt-dix
mètres la limite que la nature semblait avoir imposée jusqu'ici aux
excursions sous-marines de l'homme.
Je dis cent cinquante mètres, bien qu'aucun instrument ne me permît
d'évaluer cette distance. Mais je savais que, même dans les mers les plus
limpides, les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant. Or,
précisément, l'obscurité devint profonde. Aucun objet n'était visible à dix
pas. Je marchais donc en tâtonnant, quand je vis briller subitement une
lumière blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de mettre son
appareil électrique en activité. Son compagnon l'imita. Conseil et moi nous
suivîmes leur exemple. J'établis, en tournant une vis, la communication
entre la bobine et le serpentin de verre, et la mer, éclairée par nos quatre
lanternes, s'illumina dans un rayon de vingt-cinq mètres.
Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs
de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus. J'observai que
la vie végétale disparaissait plus vite que la vie animale. Les plantes
pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu aride, qu'un nombre
prodigieux d'animaux, zoophytes, articulés, mollusques et poissons y
pullulaient encore.
Tout en marchant, je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff
devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches.
Mais s'ils nous approchèrent, ils se tinrent du moins à une distance
regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le capitaine Nemo
s'arrêter et mettre son fusil en joue ; puis, après quelques instants
d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.
Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion s'acheva.
Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa devant
nous, entassement de blocs gigantesques, énorme falaise de granit, creusée
de grottes obscures, mais qui ne présentait aucune rampe praticable.
C'étaient les accores de l'île Crespo. C'était la terre.
Le capitaine Nemo s'arrêta soudain. Un geste de lui nous fit faire halte, et
si désireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus m'arrêter. Ici
conduisit à de plus grandes profondeurs. Il devait être à peu près trois
heures, quand nous atteignîmes une étroite vallée, creusée entre de hautes
parois à pic, et située par cent cinquante mètres de fond. Grâce à la
perfection de nos appareils, nous dépassions ainsi de quatre-vingt-dix
mètres la limite que la nature semblait avoir imposée jusqu'ici aux
excursions sous-marines de l'homme.
Je dis cent cinquante mètres, bien qu'aucun instrument ne me permît
d'évaluer cette distance. Mais je savais que, même dans les mers les plus
limpides, les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant. Or,
précisément, l'obscurité devint profonde. Aucun objet n'était visible à dix
pas. Je marchais donc en tâtonnant, quand je vis briller subitement une
lumière blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de mettre son
appareil électrique en activité. Son compagnon l'imita. Conseil et moi nous
suivîmes leur exemple. J'établis, en tournant une vis, la communication
entre la bobine et le serpentin de verre, et la mer, éclairée par nos quatre
lanternes, s'illumina dans un rayon de vingt-cinq mètres.
Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs
de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus. J'observai que
la vie végétale disparaissait plus vite que la vie animale. Les plantes
pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu aride, qu'un nombre
prodigieux d'animaux, zoophytes, articulés, mollusques et poissons y
pullulaient encore.
Tout en marchant, je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff
devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches.
Mais s'ils nous approchèrent, ils se tinrent du moins à une distance
regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le capitaine Nemo
s'arrêter et mettre son fusil en joue ; puis, après quelques instants
d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.
Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion s'acheva.
Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa devant
nous, entassement de blocs gigantesques, énorme falaise de granit, creusée
de grottes obscures, mais qui ne présentait aucune rampe praticable.
C'étaient les accores de l'île Crespo. C'était la terre.
Le capitaine Nemo s'arrêta soudain. Un geste de lui nous fit faire halte, et
si désireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus m'arrêter. Ici
Page 122
finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne voulait pas les dépasser.
Au-delà, c'était cette portion du globe qu'il ne devait plus fouler du pied.
Le retour commença. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite
troupe, se dirigeant toujours sans hésiter. Je crus voir que nous ne suivions
pas le même chemin pour revenir au Nautilus. Cette nouvelle route, très
raide, et par conséquent très pénible, nous rapprocha rapidement de la
surface de la mer. Cependant, ce retour dans les couches supérieures ne fut
pas tellement subit que la décompression se fit trop rapidement, ce qui
aurait pu amener dans notre organisme des désordres graves, et déterminer
ces lésions internes si fatales aux plongeurs. Très promptement, la lumière
reparut et grandit, et, le soleil étant déjà bas sur l'horizon, la réfraction
borda de nouveau les divers objets d'un anneau spectral.
A dix mètres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de
petits poissons de toute espèce, plus nombreux que les oiseaux dans l'air,
plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup de fusil, ne
s'était encore offert à nos regards.
En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement épaulée, suivre entre
les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un faible sifflement,
et un animal retomba foudroyé à quelques pas.
C'était une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupède
qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mètre cinquante
centimètres, devait avoir un très grand prix. Sa peau, d'un brun marron en
dessus, et argentée en dessous, faisait une de ces admirables fourrures si
recherchées sur les marchés russes et chinois ; la finesse et le lustre de son
poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. J'admirai fort
ce curieux mammifère à la tête arrondie et ornée d'oreilles courtes, aux yeux
ronds, aux moustaches blanches et semblables à celles du chat, aux pieds
palmés et unguiculés, à la queue touffue. Ce précieux carnassier, chassé et
traqué par les pêcheurs, devient extrêmement rare, et il s'est principalement
réfugié dans les portions boréales du Pacifique, où vraisemblablement son
espèce ne tardera pas à s'éteindre.
Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête, la chargea sur son
épaule, et l'on se remit en route.
Pendant une heure, une plaine de sable se déroula devant nos pas. Elle
remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. Je voyais
alors notre image, nettement reflétée, se dessiner en sens inverse, et, au-
Au-delà, c'était cette portion du globe qu'il ne devait plus fouler du pied.
Le retour commença. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite
troupe, se dirigeant toujours sans hésiter. Je crus voir que nous ne suivions
pas le même chemin pour revenir au Nautilus. Cette nouvelle route, très
raide, et par conséquent très pénible, nous rapprocha rapidement de la
surface de la mer. Cependant, ce retour dans les couches supérieures ne fut
pas tellement subit que la décompression se fit trop rapidement, ce qui
aurait pu amener dans notre organisme des désordres graves, et déterminer
ces lésions internes si fatales aux plongeurs. Très promptement, la lumière
reparut et grandit, et, le soleil étant déjà bas sur l'horizon, la réfraction
borda de nouveau les divers objets d'un anneau spectral.
A dix mètres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de
petits poissons de toute espèce, plus nombreux que les oiseaux dans l'air,
plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup de fusil, ne
s'était encore offert à nos regards.
En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement épaulée, suivre entre
les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un faible sifflement,
et un animal retomba foudroyé à quelques pas.
C'était une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupède
qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mètre cinquante
centimètres, devait avoir un très grand prix. Sa peau, d'un brun marron en
dessus, et argentée en dessous, faisait une de ces admirables fourrures si
recherchées sur les marchés russes et chinois ; la finesse et le lustre de son
poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. J'admirai fort
ce curieux mammifère à la tête arrondie et ornée d'oreilles courtes, aux yeux
ronds, aux moustaches blanches et semblables à celles du chat, aux pieds
palmés et unguiculés, à la queue touffue. Ce précieux carnassier, chassé et
traqué par les pêcheurs, devient extrêmement rare, et il s'est principalement
réfugié dans les portions boréales du Pacifique, où vraisemblablement son
espèce ne tardera pas à s'éteindre.
Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête, la chargea sur son
épaule, et l'on se remit en route.
Pendant une heure, une plaine de sable se déroula devant nos pas. Elle
remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. Je voyais
alors notre image, nettement reflétée, se dessiner en sens inverse, et, au-
Page 123
dessus de nous, apparaissait une troupe identique, reproduisant nos
mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en un mot, à cela près
qu'elle marchait la tête en bas et les pieds en l'air.
Autre effet à noter. C'était le passage de nuages épais qui se formaient et
s'évanouissaient rapidement ; mais en réfléchissant, je compris que ces
prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur variable des longues lames
de fond, et j'apercevais même les « moutons » écumeux que leur crête
brisée multipliait sur les eaux. Il n'était pas jusqu'à l'ombre des grands
oiseaux qui passaient sur nos têtes, dont je ne surprisse le rapide
effleurement à la surface de la mer.
En cette occasion, je fus témoin de l'un des plus beaux coups de fusil qui
ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand oiseau, à large
envergure, très nettement visible, s'approchait en planant. Le compagnon du
capitaine Nemo le mit en joue et le tira, lorsqu'il fut à quelques mètres
seulement au-dessus des flots. L'animal tomba foudroyé, et sa chute
l'entraîna jusqu'à la portée de l'adroit chasseur qui s'en empara. C'était un
albatros de la plus belle espèce, admirable spécimen des oiseaux pélagiens.
Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Pendant deux
heures, nous suivîmes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prairies de
varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n'en pouvais plus, quand
j'aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi mille, l'obscurité des eaux.
C'était le fanal du Nautilus. Avant vingt minutes, nous devions être à bord,
et là, je respirerais à l'aise, car il me semblait que mon réservoir ne
fournissait plus qu'un air très pauvre en oxygène. Mais je comptais sans une
rencontre qui retarda quelque peu notre arrivée.
J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le capitaine
Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il me courba à
terre, tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. Tout d'abord,
je ne sus trop que penser de cette brusque attaque, mais je me rassurai en
observant que le capitaine se couchait près de moi et demeurait immobile.
J'étais donc étendu sur le sol, et précisément à l'abri d'un buisson de
varechs, quand, relevant la tête, j'aperçus d'énormes masses passer
bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.
Mon sang se glaça dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables
squales qui nous menaçaient. C'était un couple de tintoréas, requins
terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui distillent une
mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en un mot, à cela près
qu'elle marchait la tête en bas et les pieds en l'air.
Autre effet à noter. C'était le passage de nuages épais qui se formaient et
s'évanouissaient rapidement ; mais en réfléchissant, je compris que ces
prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur variable des longues lames
de fond, et j'apercevais même les « moutons » écumeux que leur crête
brisée multipliait sur les eaux. Il n'était pas jusqu'à l'ombre des grands
oiseaux qui passaient sur nos têtes, dont je ne surprisse le rapide
effleurement à la surface de la mer.
En cette occasion, je fus témoin de l'un des plus beaux coups de fusil qui
ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand oiseau, à large
envergure, très nettement visible, s'approchait en planant. Le compagnon du
capitaine Nemo le mit en joue et le tira, lorsqu'il fut à quelques mètres
seulement au-dessus des flots. L'animal tomba foudroyé, et sa chute
l'entraîna jusqu'à la portée de l'adroit chasseur qui s'en empara. C'était un
albatros de la plus belle espèce, admirable spécimen des oiseaux pélagiens.
Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Pendant deux
heures, nous suivîmes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prairies de
varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n'en pouvais plus, quand
j'aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi mille, l'obscurité des eaux.
C'était le fanal du Nautilus. Avant vingt minutes, nous devions être à bord,
et là, je respirerais à l'aise, car il me semblait que mon réservoir ne
fournissait plus qu'un air très pauvre en oxygène. Mais je comptais sans une
rencontre qui retarda quelque peu notre arrivée.
J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le capitaine
Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il me courba à
terre, tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. Tout d'abord,
je ne sus trop que penser de cette brusque attaque, mais je me rassurai en
observant que le capitaine se couchait près de moi et demeurait immobile.
J'étais donc étendu sur le sol, et précisément à l'abri d'un buisson de
varechs, quand, relevant la tête, j'aperçus d'énormes masses passer
bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.
Mon sang se glaça dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables
squales qui nous menaçaient. C'était un couple de tintoréas, requins
terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui distillent une
Page 124
matière phosphorescente par des trous percés autour de leur museau.
Monstrueuses mouches à feu, qui broient un homme tout entier dans leurs
mâchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait à les classer, mais pour
mon compte, j'observais leur ventre argenté, leur gueule formidable,
hérissée de dents, à un point de vue peu scientifique, et plutôt en victime
qu'en naturaliste.
Très heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans
nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et nous
échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, que la
rencontre d'un tigre en pleine forêt.
Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous atteignions
le Nautilus. La porte extérieure était restée ouverte, et le capitaine Nemo la
referma, dès que nous fûmes rentrés dans la première cellule. Puis, il pressa
un bouton. J'entendis manœuvrer les pompes au dedans du navire, je sentis
l'eau baisser autour de moi et, en quelques instants, la cellule fut
entièrement vidée. La porte intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans
le vestiaire.
Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et, très
harassé, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre, tout
émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers.
XVIII
QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE
Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes
fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le
second du Nautilus prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors à
l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle signifiait :
« Nous n'avons rien en vue. »
Et en effet, l'Océan était désert. Pas une voile à l'horizon. Les hauteurs de
l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant les couleurs
du prisme, à l'exception des rayons bleus, réfléchissait ceux-ci dans toutes
les directions et revêtait une admirable teinte d'indigo. Une moire, à larges
raies, se dessinait régulièrement sur les flots onduleux.
Monstrueuses mouches à feu, qui broient un homme tout entier dans leurs
mâchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait à les classer, mais pour
mon compte, j'observais leur ventre argenté, leur gueule formidable,
hérissée de dents, à un point de vue peu scientifique, et plutôt en victime
qu'en naturaliste.
Très heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans
nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et nous
échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, que la
rencontre d'un tigre en pleine forêt.
Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous atteignions
le Nautilus. La porte extérieure était restée ouverte, et le capitaine Nemo la
referma, dès que nous fûmes rentrés dans la première cellule. Puis, il pressa
un bouton. J'entendis manœuvrer les pompes au dedans du navire, je sentis
l'eau baisser autour de moi et, en quelques instants, la cellule fut
entièrement vidée. La porte intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans
le vestiaire.
Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et, très
harassé, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre, tout
émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers.
XVIII
QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE
Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes
fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le
second du Nautilus prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors à
l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle signifiait :
« Nous n'avons rien en vue. »
Et en effet, l'Océan était désert. Pas une voile à l'horizon. Les hauteurs de
l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant les couleurs
du prisme, à l'exception des rayons bleus, réfléchissait ceux-ci dans toutes
les directions et revêtait une admirable teinte d'indigo. Une moire, à larges
raies, se dessinait régulièrement sur les flots onduleux.
Page 125
J'admirais ce magnifique aspect de l'Océan, quand le capitaine Nemo
apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença une
série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il alla
s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la surface de
l'Océan.
Cependant, une vingtaine de matelots du Nautilus, tous gens vigoureux et
bien constitues, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient retirer les
filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces marins
appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le type
européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper, des
Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste,
ces hommes étaient sobres de paroles, et n'employaient entre eux que ce
bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner l'origine. Aussi, je
dus renoncer à les interroger.
Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts, semblables
à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue flottante et une
chaîne transfilée dans les mailles inférieures tiennent entr'ouvertes. Ces
poches, ainsi traînées sur leurs gantiers de fer, balayaient le fond de l'Océan
et ramassaient tous ses produits sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent
de curieux échantillons de ces parages poissonneux, des lophies, auxquels
leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des
commerçons noirs, munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés
de bandelettes rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est
extrêmement subtil, quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques,
couverts d'écailles argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est
égale à celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes
brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de gobies,
etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un caranx à tête
proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux scombres bonites, chamarrés
de couleurs bleues et argentées, et trois magnifiques thons que la rapidité de
leur marche n'avait pu sauver du chalut.
J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons.
C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet, ces filets restent à la
traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un
monde aquatique. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d'une
apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença une
série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il alla
s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la surface de
l'Océan.
Cependant, une vingtaine de matelots du Nautilus, tous gens vigoureux et
bien constitues, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient retirer les
filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces marins
appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le type
européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper, des
Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste,
ces hommes étaient sobres de paroles, et n'employaient entre eux que ce
bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner l'origine. Aussi, je
dus renoncer à les interroger.
Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts, semblables
à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue flottante et une
chaîne transfilée dans les mailles inférieures tiennent entr'ouvertes. Ces
poches, ainsi traînées sur leurs gantiers de fer, balayaient le fond de l'Océan
et ramassaient tous ses produits sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent
de curieux échantillons de ces parages poissonneux, des lophies, auxquels
leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des
commerçons noirs, munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés
de bandelettes rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est
extrêmement subtil, quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques,
couverts d'écailles argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est
égale à celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes
brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de gobies,
etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un caranx à tête
proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux scombres bonites, chamarrés
de couleurs bleues et argentées, et trois magnifiques thons que la rapidité de
leur marche n'avait pu sauver du chalut.
J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons.
C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet, ces filets restent à la
traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un
monde aquatique. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d'une
Page 126
excellente qualité, que la rapidité du Nautilus et l'attraction de sa lumière
électrique pouvaient renouveler sans cesse.
Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le
panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les autres à
être conservés.
La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le Nautilus
allait reprendre son excursion sous-marine, et je me préparais à regagner ma
chambre, quand, se tournant vers moi, le capitaine Nemo me dit sans autre
préambule :
« Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une vie
réelle ? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier, il s'est endormi
comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit paisible ! »
Ni bonjour, ni bonsoir ! N'eût-on pas dit que cet étrange personnage
continuait avec moi une conversation déjà commencée ?
« Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil ! Il va revivre
de son existence diurne ! C'est une intéressante étude que de suivre le jeu de
son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a ses spasmes, et je donne
raison à ce savant Maury, qui a découvert en lui une circulation aussi réelle
que la circulation sanguine chez les animaux. »
Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse, et
il me parut inutile de lui prodiguer les « Evidemment », les « A coup sûr »,
et les « Vous avez raison ». Il se parlait plutôt à lui-même, prenant de longs
temps entre chaque phrase. C'était une méditation à voix haute.
« Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour la
provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui le
calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, crée des densités
différentes, qui amènent les courants et les contre-courants. L'évaporation,
nulle aux régions hyperboréennes, très active dans les zones équatoriales,
constitue un échange permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. En
outre, j'ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment
la vraie respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, échauffée à
la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de
densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant encore,
devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les conséquences de
ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette loi de la prévoyante
nature, la congélation ne peut jamais se produire qu'à la surface des eaux ! »
électrique pouvaient renouveler sans cesse.
Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le
panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les autres à
être conservés.
La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le Nautilus
allait reprendre son excursion sous-marine, et je me préparais à regagner ma
chambre, quand, se tournant vers moi, le capitaine Nemo me dit sans autre
préambule :
« Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une vie
réelle ? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier, il s'est endormi
comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit paisible ! »
Ni bonjour, ni bonsoir ! N'eût-on pas dit que cet étrange personnage
continuait avec moi une conversation déjà commencée ?
« Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil ! Il va revivre
de son existence diurne ! C'est une intéressante étude que de suivre le jeu de
son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a ses spasmes, et je donne
raison à ce savant Maury, qui a découvert en lui une circulation aussi réelle
que la circulation sanguine chez les animaux. »
Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse, et
il me parut inutile de lui prodiguer les « Evidemment », les « A coup sûr »,
et les « Vous avez raison ». Il se parlait plutôt à lui-même, prenant de longs
temps entre chaque phrase. C'était une méditation à voix haute.
« Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour la
provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui le
calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, crée des densités
différentes, qui amènent les courants et les contre-courants. L'évaporation,
nulle aux régions hyperboréennes, très active dans les zones équatoriales,
constitue un échange permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. En
outre, j'ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment
la vraie respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, échauffée à
la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de
densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant encore,
devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les conséquences de
ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette loi de la prévoyante
nature, la congélation ne peut jamais se produire qu'à la surface des eaux ! »
Page 127
Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais : « Le
pôle ! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire jusque-
là ! »
Cependant, le capitaine s'était tu, et regardait cet élément si
complètement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant :
« Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur le
professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en dissolution,
vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes, qui,
étalée sur le globe, formerait une couche de plus de dix mètres de hauteur.
Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne soit due qu'à un caprice de la
nature. Non. Ils rendent les eaux marines moins évaporables, et empêchent
les vents de leur enlever une trop grande quantité de vapeurs, qui, en se
résolvant, submergeraient les zones tempérées. Rôle immense, rôle de
pondérateur dans l'économie générale du globe ! »
Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la plate-
forme, et revint vers moi :
« Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules, qui
existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit cent mille pour
peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins important. Ils absorbent les
sels marins, ils s'assimilent les éléments solides de l'eau, et, véritables
faiseurs de continents calcaires, ils fabriquent des coraux et des
madrépores ! Et alors la goutte d'eau, privée de son aliment minéral,
s'allège, remonte à la surface, y absorbe les sels abandonnés par
l'évaporation, s'alourdit, redescend, et rapporte aux animalcules de
nouveaux éléments à absorber. De là, un double courant ascendant et
descendant, et toujours le mouvement, toujours la vie ! La vie, plus intense
que sur les continents, plus exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans
toutes les parties de cet océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit,
élément de vie pour des myriades d'animaux et pour moi ! »
Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et provoquait en
moi une extraordinaire émotion.
« Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence ! Et je concevrais la fondation
de villes nautiques, d'agglomérations de maisons sous-marines, qui, comme
le Nautilus reviendraient respirer chaque matin à la surface des mers, villes
libres, s'il en fut, cités indépendantes ! Et encore, qui sait si quelque
despote... »
pôle ! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire jusque-
là ! »
Cependant, le capitaine s'était tu, et regardait cet élément si
complètement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant :
« Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur le
professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en dissolution,
vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes, qui,
étalée sur le globe, formerait une couche de plus de dix mètres de hauteur.
Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne soit due qu'à un caprice de la
nature. Non. Ils rendent les eaux marines moins évaporables, et empêchent
les vents de leur enlever une trop grande quantité de vapeurs, qui, en se
résolvant, submergeraient les zones tempérées. Rôle immense, rôle de
pondérateur dans l'économie générale du globe ! »
Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la plate-
forme, et revint vers moi :
« Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules, qui
existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit cent mille pour
peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins important. Ils absorbent les
sels marins, ils s'assimilent les éléments solides de l'eau, et, véritables
faiseurs de continents calcaires, ils fabriquent des coraux et des
madrépores ! Et alors la goutte d'eau, privée de son aliment minéral,
s'allège, remonte à la surface, y absorbe les sels abandonnés par
l'évaporation, s'alourdit, redescend, et rapporte aux animalcules de
nouveaux éléments à absorber. De là, un double courant ascendant et
descendant, et toujours le mouvement, toujours la vie ! La vie, plus intense
que sur les continents, plus exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans
toutes les parties de cet océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit,
élément de vie pour des myriades d'animaux et pour moi ! »
Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et provoquait en
moi une extraordinaire émotion.
« Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence ! Et je concevrais la fondation
de villes nautiques, d'agglomérations de maisons sous-marines, qui, comme
le Nautilus reviendraient respirer chaque matin à la surface des mers, villes
libres, s'il en fut, cités indépendantes ! Et encore, qui sait si quelque
despote... »
Page 128
Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis,
s'adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste :
« Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la
profondeur de l'Océan ?
— Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous ont
appris.
— Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin ?
— En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire.
Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille deux
cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents mètres dans
la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été faites dans
l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles ont donné douze
mille mètres, quatorze mille quatre-vingt-onze mètres, et quinze mille cent
quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si le fond de la mer était
nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept kilomètres environ.
— Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous
montrerons mieux que cela, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne de
cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement de quatre
mille mètres. »
Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par
l'échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit aussitôt
en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à l'heure.
Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine
Nemo fut très sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles. Son
second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur la carte, de
telle sorte que je pouvais relever exactement la route du Nautilus.
Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait
raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien
regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que
l'occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes.
Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon
s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères du
monde sous-marin.
La direction générale du Nautilus était sud-est, et il se maintenait entre
cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour, cependant, par
s'adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste :
« Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la
profondeur de l'Océan ?
— Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous ont
appris.
— Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin ?
— En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire.
Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille deux
cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents mètres dans
la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été faites dans
l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles ont donné douze
mille mètres, quatorze mille quatre-vingt-onze mètres, et quinze mille cent
quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si le fond de la mer était
nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept kilomètres environ.
— Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous
montrerons mieux que cela, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne de
cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement de quatre
mille mètres. »
Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par
l'échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit aussitôt
en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à l'heure.
Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine
Nemo fut très sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles. Son
second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur la carte, de
telle sorte que je pouvais relever exactement la route du Nautilus.
Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait
raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien
regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que
l'occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes.
Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon
s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères du
monde sous-marin.
La direction générale du Nautilus était sud-est, et il se maintenait entre
cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour, cependant, par
Page 129
je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au moyen de ses plans
inclinés, il atteignit les couches d'eau situées par deux mille mètres. Le
thermomètre indiquait une température de 4,25 centigrades, température
qui, sous cette profondeur, paraît être commune à toutes les latitudes.
Le 26 novembre, à trois heures du matin le Nautilus franchit le tropique
du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des Sandwich, où
l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous avions alors fait
quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de départ. Le matin,
lorsque j'arrivai sur la plate-forme, j'aperçus, à deux milles sous le vent,
Haouaï, la plus considérable des sept îles qui forment cet archipel. Je
distinguai nettement sa lisière cultivée, les diverses chaînes de montagnes
qui courent parallèlement à la côte, et ses volcans que domine le Mouna-
Rea, élevé de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres
échantillons de ces parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées,
polypes comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie
de l'Océan.
La direction du Nautilus se maintint au sud-est. Il coupa l'Équateur, le 1er
décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une rapide
traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance du
groupe des Marquises. J'aperçus à trois milles, par 8°57' de latitude sud et
139°32' de longitude ouest, la pointe Martin de Nouka-Hiva, la principale
de ce groupe qui appartient à la France. Je vis seulement les montagnes
boisées qui se dessinaient à l'horizon, car le capitaine Nemo n'aimait pas à
rallier les terres. Là, les filets rapportèrent de beaux spécimens de poissons,
des choryphènes aux nageoires azurées et à la queue d'or, dont la chair est
sans rivale au monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d'écailles,
mais d'un goût exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards
jaunâtres qui valaient la bonite, tous poissons dignes d'être classés à l'office
du bord.
Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon français,
du 4 au 11 décembre, le Nautilus parcourut environ deux mille milles. Cette
navigation fut marquée par la rencontre d'une immense troupe de calmars,
curieux mollusques, très voisins de la seiche. Les pêcheurs français les
désignent sous le nom d'encornets, et ils appartiennent à la classe des
céphalopodes et à la famille des dibranchiaux, qui comprend avec eux les
seiches et les argonautes. Ces animaux furent particulièrement étudiés par
inclinés, il atteignit les couches d'eau situées par deux mille mètres. Le
thermomètre indiquait une température de 4,25 centigrades, température
qui, sous cette profondeur, paraît être commune à toutes les latitudes.
Le 26 novembre, à trois heures du matin le Nautilus franchit le tropique
du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des Sandwich, où
l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous avions alors fait
quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de départ. Le matin,
lorsque j'arrivai sur la plate-forme, j'aperçus, à deux milles sous le vent,
Haouaï, la plus considérable des sept îles qui forment cet archipel. Je
distinguai nettement sa lisière cultivée, les diverses chaînes de montagnes
qui courent parallèlement à la côte, et ses volcans que domine le Mouna-
Rea, élevé de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres
échantillons de ces parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées,
polypes comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie
de l'Océan.
La direction du Nautilus se maintint au sud-est. Il coupa l'Équateur, le 1er
décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une rapide
traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance du
groupe des Marquises. J'aperçus à trois milles, par 8°57' de latitude sud et
139°32' de longitude ouest, la pointe Martin de Nouka-Hiva, la principale
de ce groupe qui appartient à la France. Je vis seulement les montagnes
boisées qui se dessinaient à l'horizon, car le capitaine Nemo n'aimait pas à
rallier les terres. Là, les filets rapportèrent de beaux spécimens de poissons,
des choryphènes aux nageoires azurées et à la queue d'or, dont la chair est
sans rivale au monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d'écailles,
mais d'un goût exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards
jaunâtres qui valaient la bonite, tous poissons dignes d'être classés à l'office
du bord.
Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon français,
du 4 au 11 décembre, le Nautilus parcourut environ deux mille milles. Cette
navigation fut marquée par la rencontre d'une immense troupe de calmars,
curieux mollusques, très voisins de la seiche. Les pêcheurs français les
désignent sous le nom d'encornets, et ils appartiennent à la classe des
céphalopodes et à la famille des dibranchiaux, qui comprend avec eux les
seiches et les argonautes. Ces animaux furent particulièrement étudiés par
Page 130
les naturalistes de l'antiquité, et ils fournissaient de nombreuses métaphores
aux orateurs de l'Agora, en même temps qu'un plat excellent à la table des
riches citoyens, s'il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant
Gallien.
Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le Nautilus rencontra
cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On pouvait
les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées vers les zones
plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des sardines. Nous les
regardions à travers les épaisses vitres de cristal, nageant à reculons avec
une extrême rapidité, se mouvant au moyen de leur tube locomoteur,
poursuivant les poissons et les mollusques, mangeant les petits, mangés des
gros, et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature
leur a implantés sur la tête, comme une chevelure de serpents
pneumatiques. Le Nautilus, malgré sa vitesse, navigua pendant plusieurs
heures au milieu de cette troupe d'animaux, et ses filets en ramenèrent une
innombrable quantité, où je reconnus les neuf espèces que d'Orbigny a
classées pour l'océan Pacifique.
On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment ses
plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle changeait son
décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et nous étions appelés
non seulement à contempler les œuvres du Créateur au milieu de l'élément
liquide, mais encore à pénétrer les plus redoutables mystères de l'Océan.
Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand
salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les
panneaux entr'ouverts. Le Nautilus était immobile. Ses réservoirs remplis, il
se tenait à une profondeur de mille mètres, région peut habitée des Océans,
dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions.
Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les Serviteurs de
l'estomac, et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque Conseil
interrompit ma lecture.
« Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulière.
— Qu'y a-t-il donc, Conseil ?
— Que monsieur regarde. »
Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.
aux orateurs de l'Agora, en même temps qu'un plat excellent à la table des
riches citoyens, s'il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant
Gallien.
Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le Nautilus rencontra
cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On pouvait
les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées vers les zones
plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des sardines. Nous les
regardions à travers les épaisses vitres de cristal, nageant à reculons avec
une extrême rapidité, se mouvant au moyen de leur tube locomoteur,
poursuivant les poissons et les mollusques, mangeant les petits, mangés des
gros, et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature
leur a implantés sur la tête, comme une chevelure de serpents
pneumatiques. Le Nautilus, malgré sa vitesse, navigua pendant plusieurs
heures au milieu de cette troupe d'animaux, et ses filets en ramenèrent une
innombrable quantité, où je reconnus les neuf espèces que d'Orbigny a
classées pour l'océan Pacifique.
On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment ses
plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle changeait son
décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et nous étions appelés
non seulement à contempler les œuvres du Créateur au milieu de l'élément
liquide, mais encore à pénétrer les plus redoutables mystères de l'Océan.
Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand
salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les
panneaux entr'ouverts. Le Nautilus était immobile. Ses réservoirs remplis, il
se tenait à une profondeur de mille mètres, région peut habitée des Océans,
dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions.
Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les Serviteurs de
l'estomac, et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque Conseil
interrompit ma lecture.
« Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulière.
— Qu'y a-t-il donc, Conseil ?
— Que monsieur regarde. »
Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.
Page 131
En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se
tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement, cherchant
à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une pensée traversa
subitement mon esprit.
« Un navire ! m'écriai-je.
— Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic ! »
Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire, dont
les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Sa coque paraissait
être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois
tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce
navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais, couché sur le flanc, il
s'était rempli, et il donnait encore la bande à bâbord. Triste spectacle que
celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue
de son pont où quelques cadavres, amarrés par des cordes, gisaient encore !
J'en comptai quatre - quatre hommes, dont l'un se tenait debout, au
gouvernail - puis une femme, à demi-sortie par la claire-voie de la dunette,
et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme était jeune. Je pus
reconnaître, vivement éclairés par les feux du Nautilus, ses traits que l'eau
n'avait pas encore décomposés. Dans un suprême effort, elle avait élevé au-
dessus de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le cou
de sa mère ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu'ils
étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour
s'arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face nette
et grave, ses cheveux grisonnants collés à son front, la main crispée à la
roue du gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-mâts
naufragé à travers les profondeurs de l'Océan !
Quelle scène ! Nous étions muets, le cœur palpitant, devant ce naufrage
pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa dernière minute ! Et je
voyais déjà s'avancer, l'œil en feu, d'énormes squales, attirés par cet appât
de chair humaine !
Cependant le Nautilus, évoluant, tourna autour du navire submergé, et, un
instant, je pus lire sur son tableau d'arrière :
Florida, Sunderland.
XIX
tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement, cherchant
à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une pensée traversa
subitement mon esprit.
« Un navire ! m'écriai-je.
— Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic ! »
Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire, dont
les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Sa coque paraissait
être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois
tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce
navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais, couché sur le flanc, il
s'était rempli, et il donnait encore la bande à bâbord. Triste spectacle que
celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue
de son pont où quelques cadavres, amarrés par des cordes, gisaient encore !
J'en comptai quatre - quatre hommes, dont l'un se tenait debout, au
gouvernail - puis une femme, à demi-sortie par la claire-voie de la dunette,
et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme était jeune. Je pus
reconnaître, vivement éclairés par les feux du Nautilus, ses traits que l'eau
n'avait pas encore décomposés. Dans un suprême effort, elle avait élevé au-
dessus de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le cou
de sa mère ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu'ils
étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour
s'arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face nette
et grave, ses cheveux grisonnants collés à son front, la main crispée à la
roue du gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-mâts
naufragé à travers les profondeurs de l'Océan !
Quelle scène ! Nous étions muets, le cœur palpitant, devant ce naufrage
pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa dernière minute ! Et je
voyais déjà s'avancer, l'œil en feu, d'énormes squales, attirés par cet appât
de chair humaine !
Cependant le Nautilus, évoluant, tourna autour du navire submergé, et, un
instant, je pus lire sur son tableau d'arrière :
Florida, Sunderland.
XIX
Page 132
VANIKORO
Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes, que le
Nautilus devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait des mers plus
fréquentées, nous apercevions souvent des coques naufragées qui
achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus profondément, des canons,
des boulets, des ancres, des chaînes, et mille autres objets de fer, que la
rouille dévorait.
Cependant, toujours entraînés par ce Nautilus, où nous vivions comme
isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l'archipel des Pomotou,
ancien « groupe dangereux » de Bougainville, qui s'étend sur un espace de
cinq cents lieues de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest, entre 13°30' et 23°50'
de latitude sud, et 125°30' et 151°30' de longitude ouest, depuis l'île Ducie
jusqu'à l'île Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent
soixante-dix lieues carrées, et il est formé d'une soixantaine de groupes
d'îles, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a
imposé son protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent,
mais continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre
elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins, et
un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande et la
Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises.
Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me
répondit froidement :
« Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre, mais de
nouveaux hommes ! »
Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le Nautilus vers
l'île Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui fut
découvert en 1822, par le capitaine Bell, de la Minerve. Je pus alors étudier
ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet Océan.
Les madrépores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont un
tissu revêtu d'un encroûtement calcaire, et les modifications de sa structure
ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à les classer en cinq
sections. Les petits animalcules qui sécrètent ce polypier vivent par
milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs dépôts calcaires qui
deviennent rochers, récifs, îlots, îles. Ici, ils forment un anneau circulaire,
entourant un lagon ou un petit lac intérieur, que des brèches mettent en
Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes, que le
Nautilus devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait des mers plus
fréquentées, nous apercevions souvent des coques naufragées qui
achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus profondément, des canons,
des boulets, des ancres, des chaînes, et mille autres objets de fer, que la
rouille dévorait.
Cependant, toujours entraînés par ce Nautilus, où nous vivions comme
isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l'archipel des Pomotou,
ancien « groupe dangereux » de Bougainville, qui s'étend sur un espace de
cinq cents lieues de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest, entre 13°30' et 23°50'
de latitude sud, et 125°30' et 151°30' de longitude ouest, depuis l'île Ducie
jusqu'à l'île Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent
soixante-dix lieues carrées, et il est formé d'une soixantaine de groupes
d'îles, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a
imposé son protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent,
mais continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre
elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins, et
un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande et la
Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises.
Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me
répondit froidement :
« Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre, mais de
nouveaux hommes ! »
Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le Nautilus vers
l'île Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui fut
découvert en 1822, par le capitaine Bell, de la Minerve. Je pus alors étudier
ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet Océan.
Les madrépores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont un
tissu revêtu d'un encroûtement calcaire, et les modifications de sa structure
ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à les classer en cinq
sections. Les petits animalcules qui sécrètent ce polypier vivent par
milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs dépôts calcaires qui
deviennent rochers, récifs, îlots, îles. Ici, ils forment un anneau circulaire,
entourant un lagon ou un petit lac intérieur, que des brèches mettent en
Page 133
communication avec la mer. Là, ils figurent des barrières de récifs
semblables à celles qui existent sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de
diverses îles des Pomotou. En d'autres endroits, comme à la Réunion et à
Maurice, ils élèvent des récifs frangés, hautes murailles droites, près
desquelles les profondeurs de l'Océan sont considérables.
En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l'île
Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces
travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement l'œuvre des
madréporaires désignés par les noms de millepores, de porites, d'astrées et
de méandrines. Ces polypes se développent particulièrement dans les
couches agitées de la surface de la mer, et par conséquent, c'est par leur
partie supérieure qu'ils commencent ces substructions, lesquelles
s'enfoncent peu à peu avec les débris de sécrétions qui les supportent. Telle
est, du moins, la théorie de M. Darwin, qui explique ainsi la formation des
atolls - théorie supérieure, selon moi, à celle qui donne pour base aux
travaux madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergés
à quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.
Je pus observer de très près ces curieuses murailles, car, à leur aplomb, la
sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur, et nos nappes
électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire.
Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée
d'accroissement de ces barrières colossales, je l'étonnai beaucoup en lui
disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de pouce
par siècle.
« Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?...
— Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge
singulièrement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la houille,
c'est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les déluges, a exigé un
temps beaucoup plus considérable. Mais j'ajouterai que les jours de la Bible
ne sont que des époques et non l'intervalle qui s'écoule entre deux levers de
soleil, car, d'après la Bible elle-même. Le soleil ne date pas du premier jour
de la création. »
Lorsque le Nautilus revint à la surface de l'Océan, je pus embrasser dans
tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et boisée. Ses
roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les trombes et les
tempêtes. Un jour, quelque graine, enlevée par l'ouragan aux terres voisines,
semblables à celles qui existent sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de
diverses îles des Pomotou. En d'autres endroits, comme à la Réunion et à
Maurice, ils élèvent des récifs frangés, hautes murailles droites, près
desquelles les profondeurs de l'Océan sont considérables.
En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l'île
Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces
travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement l'œuvre des
madréporaires désignés par les noms de millepores, de porites, d'astrées et
de méandrines. Ces polypes se développent particulièrement dans les
couches agitées de la surface de la mer, et par conséquent, c'est par leur
partie supérieure qu'ils commencent ces substructions, lesquelles
s'enfoncent peu à peu avec les débris de sécrétions qui les supportent. Telle
est, du moins, la théorie de M. Darwin, qui explique ainsi la formation des
atolls - théorie supérieure, selon moi, à celle qui donne pour base aux
travaux madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergés
à quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.
Je pus observer de très près ces curieuses murailles, car, à leur aplomb, la
sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur, et nos nappes
électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire.
Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée
d'accroissement de ces barrières colossales, je l'étonnai beaucoup en lui
disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de pouce
par siècle.
« Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?...
— Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge
singulièrement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la houille,
c'est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les déluges, a exigé un
temps beaucoup plus considérable. Mais j'ajouterai que les jours de la Bible
ne sont que des époques et non l'intervalle qui s'écoule entre deux levers de
soleil, car, d'après la Bible elle-même. Le soleil ne date pas du premier jour
de la création. »
Lorsque le Nautilus revint à la surface de l'Océan, je pus embrasser dans
tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et boisée. Ses
roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les trombes et les
tempêtes. Un jour, quelque graine, enlevée par l'ouragan aux terres voisines,
Page 134
tomba sur les couches calcaires, mêlées des détritus décomposés de
poissons et de plantes marines qui formèrent l'humus végétal. Une noix de
coco, poussée par les lames, arriva sur cette côte nouvelle. Le germe prit
racine. L'arbre, grandissant, arrêta la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La
végétation gagna peu à peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes,
abordèrent sur des troncs arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent
pondre leurs œufs. Les oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cette
façon, la vie animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité,
l'homme apparut. Ainsi se formèrent ces îles, œuvres immenses d'animaux
microscopiques.
Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement, et la route
du Nautilus se modifia d'une manière sensible. Après avoir touché le
tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de longitude, il
se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la zone intertropicale.
Quoique le soleil de l'été fût prodigue de ses rayons, nous ne souffrions
aucunement de la chaleur, car à trente ou quarante mètres au-dessous de
l'eau, la température ne s'élevait pas au-dessus de dix à douze degrés.
Le 15 décembre, nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la
Société, et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperçus le matin,
quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette île. Ses eaux
fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des maquereaux, des
bonites, des albicores, et des variétés d'un serpent de mer nommé
munérophis.
Le Nautilus avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept cent
vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu'il passa entre l'archipel de Tonga-
Tabou, où périrent les équipages de l'Argo, du Port-au-Prince et du Duke-
of-Portland, et l'archipel des Navigateurs, où fut tué le capitaine de Langle,
l'ami de La Pérouse. Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, où les
sauvages massacrèrent les matelots de l'Union et le capitaine Bureau, de
Nantes, commandant l'Aimable-Josephine.
Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au
sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest, est compris entre 60 et
20 de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest. Il se compose d'un
certain nombre d'îles, d'îlots et d'écueils, parmi lesquels on remarque les îles
de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de Kandubon.
poissons et de plantes marines qui formèrent l'humus végétal. Une noix de
coco, poussée par les lames, arriva sur cette côte nouvelle. Le germe prit
racine. L'arbre, grandissant, arrêta la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La
végétation gagna peu à peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes,
abordèrent sur des troncs arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent
pondre leurs œufs. Les oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cette
façon, la vie animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité,
l'homme apparut. Ainsi se formèrent ces îles, œuvres immenses d'animaux
microscopiques.
Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement, et la route
du Nautilus se modifia d'une manière sensible. Après avoir touché le
tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de longitude, il
se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la zone intertropicale.
Quoique le soleil de l'été fût prodigue de ses rayons, nous ne souffrions
aucunement de la chaleur, car à trente ou quarante mètres au-dessous de
l'eau, la température ne s'élevait pas au-dessus de dix à douze degrés.
Le 15 décembre, nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la
Société, et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperçus le matin,
quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette île. Ses eaux
fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des maquereaux, des
bonites, des albicores, et des variétés d'un serpent de mer nommé
munérophis.
Le Nautilus avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept cent
vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu'il passa entre l'archipel de Tonga-
Tabou, où périrent les équipages de l'Argo, du Port-au-Prince et du Duke-
of-Portland, et l'archipel des Navigateurs, où fut tué le capitaine de Langle,
l'ami de La Pérouse. Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, où les
sauvages massacrèrent les matelots de l'Union et le capitaine Bureau, de
Nantes, commandant l'Aimable-Josephine.
Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au
sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest, est compris entre 60 et
20 de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest. Il se compose d'un
certain nombre d'îles, d'îlots et d'écueils, parmi lesquels on remarque les îles
de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de Kandubon.
Page 135
Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l'année même où
Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône. Je
laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité. Vinrent
ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin Dumont-d'Urville,
en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet archipel. Le Nautilus
s'approcha de la baie de Wailea, théâtre des terribles aventures de ce
capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le mystère du naufrage de La
Pérouse.
Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des huîtres
excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avoir ouvertes
sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque. Ces mollusques
appartenaient à l'espèce connue sous le nom d'ostrea lamellosa, qui est très
commune en Corse. Ce banc de Wailea devait être considérable, et
certainement, sans des causes multiples de destruction, ces agglomérations
finiraient par combler les baies, puisque l'on compte jusqu'à deux millions
d'œufs dans un seul individu.
Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en cette
circonstance, c'est que l'huître est le seul mets qui ne provoque jamais
d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines de ces
mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes de
substance azotée, nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul homme.
Le 25 décembre, le Nautilus naviguait au milieu de l'archipel des
Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville
explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe
se compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de cent
vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15° et 2° de
latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude. Nous passâmes assez près
de l'île d'Aurou, qui, au moment des observations de midi, m'apparut
comme une masse de bois verts, dominée par un pic d'une grande hauteur.
Ce jour-là, c'était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la
célébration du « Christmas », la véritable fête de la famille, dont les
protestants sont fanatiques.
Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours,
quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours l'air d'un
homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J'étais occupé à reconnaître
Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône. Je
laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité. Vinrent
ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin Dumont-d'Urville,
en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet archipel. Le Nautilus
s'approcha de la baie de Wailea, théâtre des terribles aventures de ce
capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le mystère du naufrage de La
Pérouse.
Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des huîtres
excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avoir ouvertes
sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque. Ces mollusques
appartenaient à l'espèce connue sous le nom d'ostrea lamellosa, qui est très
commune en Corse. Ce banc de Wailea devait être considérable, et
certainement, sans des causes multiples de destruction, ces agglomérations
finiraient par combler les baies, puisque l'on compte jusqu'à deux millions
d'œufs dans un seul individu.
Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en cette
circonstance, c'est que l'huître est le seul mets qui ne provoque jamais
d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines de ces
mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes de
substance azotée, nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul homme.
Le 25 décembre, le Nautilus naviguait au milieu de l'archipel des
Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville
explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe
se compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de cent
vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15° et 2° de
latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude. Nous passâmes assez près
de l'île d'Aurou, qui, au moment des observations de midi, m'apparut
comme une masse de bois verts, dominée par un pic d'une grande hauteur.
Ce jour-là, c'était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la
célébration du « Christmas », la véritable fête de la famille, dont les
protestants sont fanatiques.
Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours,
quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours l'air d'un
homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J'étais occupé à reconnaître
Page 136
sur le planisphère la route du Nautilus. Le capitaine s'approcha, posa un
doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul mot :
« Vanikoro. »
Ce nom fut magique. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se
perdre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement.
« Le Nautilus nous porte à Vanikoro ? demandai-je.
— Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine.
— Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la Boussole et
l'Astrolabe ?
— Si cela vous plaît, monsieur le professeur.
— Quand serons-nous à Vanikoro ?
— Nous y sommes, monsieur le professeur. »
Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de là, mes
regards parcoururent avidement l'horizon.
Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale grandeur,
entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. Nous
étions en présence de l'île de Vanikoro proprement dite, à laquelle Dumont
d'Urville imposa le nom d'île de la Recherche, et précisément devant le petit
havre de Vanou, situé par 16°4' de latitude sud, et 164°32' de longitude est.
Les terres semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu'aux
sommets de l'intérieur, que dominait le mont Kapogo, haut de quatre cent
soixante-seize toises.
Le Nautilus, après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par une
étroite passe, se trouva en dedans des brisants, où la mer avait une
profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage des
palétuviers, j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême
surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s'avançant à fleur
d'eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils devaient se
défier ?
En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du
naufrage de La Pérouse.
« Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je.
— Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait ? me
demanda-t-il d'un ton un peu ironique.
doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul mot :
« Vanikoro. »
Ce nom fut magique. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se
perdre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement.
« Le Nautilus nous porte à Vanikoro ? demandai-je.
— Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine.
— Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la Boussole et
l'Astrolabe ?
— Si cela vous plaît, monsieur le professeur.
— Quand serons-nous à Vanikoro ?
— Nous y sommes, monsieur le professeur. »
Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de là, mes
regards parcoururent avidement l'horizon.
Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale grandeur,
entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. Nous
étions en présence de l'île de Vanikoro proprement dite, à laquelle Dumont
d'Urville imposa le nom d'île de la Recherche, et précisément devant le petit
havre de Vanou, situé par 16°4' de latitude sud, et 164°32' de longitude est.
Les terres semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu'aux
sommets de l'intérieur, que dominait le mont Kapogo, haut de quatre cent
soixante-seize toises.
Le Nautilus, après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par une
étroite passe, se trouva en dedans des brisants, où la mer avait une
profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage des
palétuviers, j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême
surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s'avançant à fleur
d'eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils devaient se
défier ?
En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du
naufrage de La Pérouse.
« Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je.
— Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait ? me
demanda-t-il d'un ton un peu ironique.
Page 137
— Très facilement. »
Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient
fait connaître, travaux dont voici le résumé très succinct.
La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par
Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils
montaient les corvettes la Boussole et l'Astrolabe, qui ne reparurent plus.
En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux
corvettes, arma deux grandes flûtes, la Recherche et l'Espérance, qui
quittèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni d'Entrecasteaux.
Deux mois après, on apprenait par la déposition d'un certain Bowen,
commandant l'Albermale, que des débris de navires naufragés avaient été
vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais d'Entrecasteaux, ignorant
cette communication, - assez incertaine, d'ailleurs - se dirigea vers les îles
de l'Amirauté, désignées dans un rapport du capitaine Hunter comme étant
le lieu du naufrage de La Pérouse.
Ses recherches furent vaines. L'Espérance et la Recherche passèrent
même devant Vanikoro sans s'y arrêter, et, en somme, ce voyage fut très
malheureux, car il coûta la vie à d'Entrecasteaux, à deux de ses seconds et à
plusieurs marins de son équipage.
Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le premier,
retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai 1824, son navire,
le Saint-Patrick, passa près de l'île de Tikopia, l'une des Nouvelles-
Hébrides. Là, un lascar, l'ayant accosté dans une pirogue, lui vendit une
poignée d'épée en argent qui portait l'empreinte de caractères gravés au
burin. Ce lascar prétendait, en outre, que, six ans auparavant, pendant un
séjour à Vanikoro, il avait vu deux Européens qui appartenaient à des
navires échoués depuis de longues années sur les récifs de l'île.
Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la
disparition avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où, suivant
le lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage ; mais les vents et
les courants l'en empêchèrent.
Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la Société
Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna le nom de
la Recherche, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23 janvier 1827,
accompagné d'un agent français.
Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient
fait connaître, travaux dont voici le résumé très succinct.
La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par
Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils
montaient les corvettes la Boussole et l'Astrolabe, qui ne reparurent plus.
En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux
corvettes, arma deux grandes flûtes, la Recherche et l'Espérance, qui
quittèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni d'Entrecasteaux.
Deux mois après, on apprenait par la déposition d'un certain Bowen,
commandant l'Albermale, que des débris de navires naufragés avaient été
vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais d'Entrecasteaux, ignorant
cette communication, - assez incertaine, d'ailleurs - se dirigea vers les îles
de l'Amirauté, désignées dans un rapport du capitaine Hunter comme étant
le lieu du naufrage de La Pérouse.
Ses recherches furent vaines. L'Espérance et la Recherche passèrent
même devant Vanikoro sans s'y arrêter, et, en somme, ce voyage fut très
malheureux, car il coûta la vie à d'Entrecasteaux, à deux de ses seconds et à
plusieurs marins de son équipage.
Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le premier,
retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai 1824, son navire,
le Saint-Patrick, passa près de l'île de Tikopia, l'une des Nouvelles-
Hébrides. Là, un lascar, l'ayant accosté dans une pirogue, lui vendit une
poignée d'épée en argent qui portait l'empreinte de caractères gravés au
burin. Ce lascar prétendait, en outre, que, six ans auparavant, pendant un
séjour à Vanikoro, il avait vu deux Européens qui appartenaient à des
navires échoués depuis de longues années sur les récifs de l'île.
Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la
disparition avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où, suivant
le lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage ; mais les vents et
les courants l'en empêchèrent.
Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la Société
Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna le nom de
la Recherche, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23 janvier 1827,
accompagné d'un agent français.
Page 138
La Recherche, après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique,
mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de Vanou,
où le Nautilus flottait en ce moment.
Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de fer, des
ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de dix-huit, des
débris d'instruments d'astronomie, un morceau de couronnement, et une
cloche en bronze portant cette inscription : « Bazin m'a fait », marque de la
fonderie de l'Arsenal de Brest vers 1785. Le doute n'était donc plus
possible.
Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre
jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la
Nouvelle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en France,
où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X.
Mais, à ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des
travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre du
naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un baleinier que des
médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient entre les mains des
sauvages de la Louisiade et de la Nouvelle-Calédonie.
Dumont d'Urville, commandant l'Astrolabe, avait donc pris la mer, et,
deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait devant
Hobart-Town. Là, il avait connaissance des résultats obtenus par Dillon, et,
de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de l'Union, de
Calcutta, ayant pris terre sur une île située par 8°18' de latitude sud et
156°30' de longitude est, avait remarqué des barres de fer et des étoffes
rouges dont se servaient les naturels de ces parages.
Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi à
ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance, se décida
cependant à se lancer sur les traces de Dillon.
Le 10 février 1828, I 'Astrolabe se présenta devant Tikopia, prit pour
guide et interprète un déserteur fixé sur cette île, fit route vers Vanikoro, en
eut connaissance le 12 février, prolongea ses récifs jusqu'au 14, et, le 20
seulement, mouilla au-dedans de la barrière, dans le havre de Vanou.
Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'île, et rapportèrent
quelques débris peu importants. Les naturels, adoptant un système de
dénégations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du
sinistre. Cette conduite, très louche, laissa croire qu'ils avaient maltraité les
mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de Vanou,
où le Nautilus flottait en ce moment.
Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de fer, des
ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de dix-huit, des
débris d'instruments d'astronomie, un morceau de couronnement, et une
cloche en bronze portant cette inscription : « Bazin m'a fait », marque de la
fonderie de l'Arsenal de Brest vers 1785. Le doute n'était donc plus
possible.
Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre
jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la
Nouvelle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en France,
où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X.
Mais, à ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des
travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre du
naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un baleinier que des
médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient entre les mains des
sauvages de la Louisiade et de la Nouvelle-Calédonie.
Dumont d'Urville, commandant l'Astrolabe, avait donc pris la mer, et,
deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait devant
Hobart-Town. Là, il avait connaissance des résultats obtenus par Dillon, et,
de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de l'Union, de
Calcutta, ayant pris terre sur une île située par 8°18' de latitude sud et
156°30' de longitude est, avait remarqué des barres de fer et des étoffes
rouges dont se servaient les naturels de ces parages.
Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi à
ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance, se décida
cependant à se lancer sur les traces de Dillon.
Le 10 février 1828, I 'Astrolabe se présenta devant Tikopia, prit pour
guide et interprète un déserteur fixé sur cette île, fit route vers Vanikoro, en
eut connaissance le 12 février, prolongea ses récifs jusqu'au 14, et, le 20
seulement, mouilla au-dedans de la barrière, dans le havre de Vanou.
Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'île, et rapportèrent
quelques débris peu importants. Les naturels, adoptant un système de
dénégations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du
sinistre. Cette conduite, très louche, laissa croire qu'ils avaient maltraité les
Page 139
naufragés, et, en effet, ils semblaient craindre que Dumont d'Urville ne fût
venu venger La Pérouse et ses infortunés compagnons.
Cependant, le 26, décidés par des présents, et comprenant qu'ils n'avaient
à craindre aucune représaille, ils conduisirent le second, M. Jacquinot, sur le
théâtre du naufrage.
Là, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les récifs Pacou et Vanou,
gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb, empâtés
dans les concrétions calcaires. La chaloupe et la baleinière de l'Astrolabe
furent dirigées vers cet endroit, et, non sans de longues fatigues, leurs
équipages parvinrent à retirer une ancre pesant dix-huit cents livres, un
canon de huit en fonte, un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre.
Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La Pérouse,
après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île, avait construit un
bâtiment plus petit, pour aller se perdre une seconde fois... Où ? On ne
savait.
Le commandant de l'Astrolabe fit alors élever, sous une touffe de
mangliers, un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses
compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une
base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pût tenter la
cupidité des naturels.
Puis, Dumont d'Urville voulut partir ; mais ses équipages étaient minés
par les fièvres de ces côtes malsaines, et, très malade lui-même, il ne put
appareiller que le 17 mars.
Cependant, le gouvernement français, craignant que Dumont d'Urville ne
fût pas au courant des travaux de Dillon, avait envoyé à Vanikoro la
corvette la Bayonnaise, commandée par Legoarant de Tromelin, qui était en
station sur la côte ouest de l'Amérique. La Bayonnaise mouilla devant
Vanikoro, quelques mois après le départ de l'Astrolabe, ne trouva aucun
document nouveau, mais constata que les sauvages avaient respecté le
mausolée de La Pérouse.
Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo.
« Ainsi, me dit-il, on ne sait encore où est allé périr ce troisième navire
construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro ?
— On ne sait. »
venu venger La Pérouse et ses infortunés compagnons.
Cependant, le 26, décidés par des présents, et comprenant qu'ils n'avaient
à craindre aucune représaille, ils conduisirent le second, M. Jacquinot, sur le
théâtre du naufrage.
Là, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les récifs Pacou et Vanou,
gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb, empâtés
dans les concrétions calcaires. La chaloupe et la baleinière de l'Astrolabe
furent dirigées vers cet endroit, et, non sans de longues fatigues, leurs
équipages parvinrent à retirer une ancre pesant dix-huit cents livres, un
canon de huit en fonte, un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre.
Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La Pérouse,
après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île, avait construit un
bâtiment plus petit, pour aller se perdre une seconde fois... Où ? On ne
savait.
Le commandant de l'Astrolabe fit alors élever, sous une touffe de
mangliers, un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses
compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une
base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pût tenter la
cupidité des naturels.
Puis, Dumont d'Urville voulut partir ; mais ses équipages étaient minés
par les fièvres de ces côtes malsaines, et, très malade lui-même, il ne put
appareiller que le 17 mars.
Cependant, le gouvernement français, craignant que Dumont d'Urville ne
fût pas au courant des travaux de Dillon, avait envoyé à Vanikoro la
corvette la Bayonnaise, commandée par Legoarant de Tromelin, qui était en
station sur la côte ouest de l'Amérique. La Bayonnaise mouilla devant
Vanikoro, quelques mois après le départ de l'Astrolabe, ne trouva aucun
document nouveau, mais constata que les sauvages avaient respecté le
mausolée de La Pérouse.
Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo.
« Ainsi, me dit-il, on ne sait encore où est allé périr ce troisième navire
construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro ?
— On ne sait. »
Page 140
Le capitaine Nemo ne répondit rien, et me fit signe de le suivre au grand
salon. Le Nautilus s'enfonça de quelques mètres au-dessous des flots, et les
panneaux s'ouvrirent.
Je me précipitai vers la vitre, et sous les empâtements de coraux, revêtus
de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyllées, à travers des
myriades de poissons charmants, des girelles, des glyphisidons, des
pomphérides, des diacopes, des holocentres, je reconnus certains débris que
les dragues n'avaient pu arracher, des étriers de fer, des ancres, des canons,
des boulets, une garniture de cabestan, une étrave, tous objets provenant des
navires naufragés et maintenant tapissés de fleurs vivantes.
Et pendant que je regardais ces épaves désolées, le capitaine Nemo me
dit d'une voix grave :
« Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires
la Boussole et l'Astrolabe. Il mouilla d'abord à Botany-Bay, visita l'archipel
des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz et relâcha à
Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires arrivèrent sur les
récifs inconnus de Vanikoro. La Boussole, qui marchait en avant, s'engagea
sur la côte méridionale. L'Astrolabe vint à son secours et s'échoua de même.
Le premier navire se détruisit presque immédiatement. Le second, engravé
sous le vent, résista quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux
naufragés. Ceux-ci s'installèrent dans l'île, et construisirent un bâtiment plus
petit avec les débris des deux grands. Quelques matelots restèrent
volontairement à Vanikoro.
Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Pérouse. Ils se dirigèrent
vers les îles Salomon, et ils périrent, corps et biens, sur la côte occidentale
de l'île principale du groupe, entre les caps Déception et Satisfaction !
— Et comment le savez-vous ? m'écriai-je.
— Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage ! »
Le capitaine Nemo me montra une boîte de ferblanc, estampillée aux
armes de France, et toute corrodée par les eaux salines. Il l'ouvrit, et je vis
une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.
C'étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant
La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI !
« Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine Nemo.
C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel que,
salon. Le Nautilus s'enfonça de quelques mètres au-dessous des flots, et les
panneaux s'ouvrirent.
Je me précipitai vers la vitre, et sous les empâtements de coraux, revêtus
de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyllées, à travers des
myriades de poissons charmants, des girelles, des glyphisidons, des
pomphérides, des diacopes, des holocentres, je reconnus certains débris que
les dragues n'avaient pu arracher, des étriers de fer, des ancres, des canons,
des boulets, une garniture de cabestan, une étrave, tous objets provenant des
navires naufragés et maintenant tapissés de fleurs vivantes.
Et pendant que je regardais ces épaves désolées, le capitaine Nemo me
dit d'une voix grave :
« Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires
la Boussole et l'Astrolabe. Il mouilla d'abord à Botany-Bay, visita l'archipel
des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz et relâcha à
Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires arrivèrent sur les
récifs inconnus de Vanikoro. La Boussole, qui marchait en avant, s'engagea
sur la côte méridionale. L'Astrolabe vint à son secours et s'échoua de même.
Le premier navire se détruisit presque immédiatement. Le second, engravé
sous le vent, résista quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux
naufragés. Ceux-ci s'installèrent dans l'île, et construisirent un bâtiment plus
petit avec les débris des deux grands. Quelques matelots restèrent
volontairement à Vanikoro.
Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Pérouse. Ils se dirigèrent
vers les îles Salomon, et ils périrent, corps et biens, sur la côte occidentale
de l'île principale du groupe, entre les caps Déception et Satisfaction !
— Et comment le savez-vous ? m'écriai-je.
— Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage ! »
Le capitaine Nemo me montra une boîte de ferblanc, estampillée aux
armes de France, et toute corrodée par les eaux salines. Il l'ouvrit, et je vis
une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.
C'étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant
La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI !
« Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine Nemo.
C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel que,
Page 141
mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! »
XX
LE DÉTROIT DE TORRÈS
Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le Nautilus abandonna les parages
de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était sud-ouest, et, en
trois jours, il franchit les sept cent cinquante lieues qui séparent le groupe
de La Pérouse de la pointe sud-est de la Papouasie.
Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la plate-
forme.
« Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui
souhaiter une bonne année ?
— Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'étais à Paris,
dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes vœux et je t'en
remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par « une bonne
année », dans les circonstances où nous nous trouvons. Est-ce l'année qui
amènera la fin de notre emprisonnement, ou l'année qui verra se continuer
cet étrange voyage ?
— Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. Il est
certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux mois,
nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernière merveille est
toujours la plus étonnante, et si cette progression se maintient, je ne sais pas
comment cela finira. M'est avis que nous ne retrouverons jamais une
occasion semblable.
— Jamais, Conseil.
— En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas
plus gênant que s'il n'existait pas.
— Comme tu le dis, Conseil.
— Je pense donc, n'en déplaise à monsieur, qu'une bonne année serait
une année qui nous permettrait de tout voir...
— De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-être long. Mais qu'en pense Ned
Land ?
XX
LE DÉTROIT DE TORRÈS
Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le Nautilus abandonna les parages
de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était sud-ouest, et, en
trois jours, il franchit les sept cent cinquante lieues qui séparent le groupe
de La Pérouse de la pointe sud-est de la Papouasie.
Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la plate-
forme.
« Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui
souhaiter une bonne année ?
— Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'étais à Paris,
dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes vœux et je t'en
remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par « une bonne
année », dans les circonstances où nous nous trouvons. Est-ce l'année qui
amènera la fin de notre emprisonnement, ou l'année qui verra se continuer
cet étrange voyage ?
— Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. Il est
certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux mois,
nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernière merveille est
toujours la plus étonnante, et si cette progression se maintient, je ne sais pas
comment cela finira. M'est avis que nous ne retrouverons jamais une
occasion semblable.
— Jamais, Conseil.
— En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas
plus gênant que s'il n'existait pas.
— Comme tu le dis, Conseil.
— Je pense donc, n'en déplaise à monsieur, qu'une bonne année serait
une année qui nous permettrait de tout voir...
— De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-être long. Mais qu'en pense Ned
Land ?
Page 142
— Ned Land pense exactement le contraire de moi, répondit Conseil.
C'est un esprit positif et un estomac impérieux. Regarder les poissons et
toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de viande,
cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks sont
familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion modérée,
n'effrayent guère !
— Pour mon compte, Conseil, ce n'est point là ce qui me tourmente, et je
m'accommode très bien du régime du bord.
— Moi de même, répondit Conseil. Aussi je pense autant à rester que
maître Land à prendre la fuite. Donc, si l'année qui commence n'est pas
bonne pour moi, elle le sera pour lui, et réciproquement. De cette façon, il y
aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure, je souhaite à
monsieur ce qui fera plaisir à monsieur.
— Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard la
question des étrennes, et de les remplacer provisoirement par une bonne
poignée de main. Je n'ai que cela sur moi.
— Monsieur n'a jamais été si généreux », répondit Conseil.
Et là-dessus, le brave garçon s'en alla.
Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles, soit
cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de départ dans les
mers du Japon. Devant l'éperon du Nautilus s'étendaient les dangereux
parages de la mer de corail, sur la côte nord-est de l'Australie. Notre bateau
prolongeait à une distance de quelques milles ce redoutable banc sur lequel
les navires de Cook faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le bâtiment que
montait Cook donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grâce à cette
circonstance que le morceau de corail, détaché au choc, resta engagé dans la
coque entr'ouverte.
J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent soixante
lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait avec une intensité
formidable et comparable aux roulements du tonnerre. Mais en ce moment,
les plans inclinés du Nautilus nous entraînaient à une grande profondeur, et
je ne pus rien voir de ces hautes murailles coralligènes. Je dus me contenter
des divers échantillons de poissons rapportés par nos filets. Je remarquai,
entre autres, des germons, espèces de scombres grands comme des thons,
aux flancs bleuâtres et rayés de bandes transversales qui disparaissent avec
la vie de l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et
C'est un esprit positif et un estomac impérieux. Regarder les poissons et
toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de viande,
cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks sont
familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion modérée,
n'effrayent guère !
— Pour mon compte, Conseil, ce n'est point là ce qui me tourmente, et je
m'accommode très bien du régime du bord.
— Moi de même, répondit Conseil. Aussi je pense autant à rester que
maître Land à prendre la fuite. Donc, si l'année qui commence n'est pas
bonne pour moi, elle le sera pour lui, et réciproquement. De cette façon, il y
aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure, je souhaite à
monsieur ce qui fera plaisir à monsieur.
— Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard la
question des étrennes, et de les remplacer provisoirement par une bonne
poignée de main. Je n'ai que cela sur moi.
— Monsieur n'a jamais été si généreux », répondit Conseil.
Et là-dessus, le brave garçon s'en alla.
Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles, soit
cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de départ dans les
mers du Japon. Devant l'éperon du Nautilus s'étendaient les dangereux
parages de la mer de corail, sur la côte nord-est de l'Australie. Notre bateau
prolongeait à une distance de quelques milles ce redoutable banc sur lequel
les navires de Cook faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le bâtiment que
montait Cook donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grâce à cette
circonstance que le morceau de corail, détaché au choc, resta engagé dans la
coque entr'ouverte.
J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent soixante
lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait avec une intensité
formidable et comparable aux roulements du tonnerre. Mais en ce moment,
les plans inclinés du Nautilus nous entraînaient à une grande profondeur, et
je ne pus rien voir de ces hautes murailles coralligènes. Je dus me contenter
des divers échantillons de poissons rapportés par nos filets. Je remarquai,
entre autres, des germons, espèces de scombres grands comme des thons,
aux flancs bleuâtres et rayés de bandes transversales qui disparaissent avec
la vie de l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et
Page 143
fournirent à notre table une chair excessivement délicate. On prit aussi un
grand nombre de spares vertors, longs d'un demi-décimètre, ayant le goût de
la dorade, et des pyrapèdes volants, véritables hirondelles sous-marines,
qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les airs et les eaux de
leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques et les zoophytes, je
trouvai dans les mailles du chalut diverses espèces d'alcyoniaires, des
oursins, des marteaux, des éperons, des, cadrans, des cérites, des hyalles. La
flore était représentée par de belles algues flottantes, des laminaires et des
macrocystes, imprégnées du mucilage qui transsudait à travers leurs pores,
et parmi lesquelles je recueillis une admirable Nemastoma Geliniaroide, qui
fut classée parmi les curiosités naturelles du musée.
Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous eûmes
connaissance des côtes de la Papouasie. A cette occasion, le capitaine Nemo
m'apprit que son intention était de gagner l'océan Indien par le détroit de
Torrès. Sa communication se borna là. Ned vit avec plaisir que cette route le
rapprochait des mers européennes.
Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les
écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent ses
côtes. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la Papouasie,
nommée aussi Nouvelle-Guinée.
La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de large,
et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle est située, en
latitude, entre 0°l9' et 10°2' sud, et en longitude, entre 128°23' et 146°15'. A
midi, pendant que le second prenait la hauteur du soleil, j'aperçus les
sommets des monts Arfalxs, élevés par plans et terminés par des pitons
aigus.
Cette terre, découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut
visitée successivement par don José de Menesès en 1526, par Grijalva en
1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo Ortez
en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en 1753,
par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville, Cook,
Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en 1823, et
par Dumont d'Urville en 1827. « C'est le foyer des noirs qui occupent toute
la Malaisie », a dit M, de Rienzi, et je ne me doutais guère que les hasards
de cette navigation allaient me mettre en présence des redoutables
Andamenes.
grand nombre de spares vertors, longs d'un demi-décimètre, ayant le goût de
la dorade, et des pyrapèdes volants, véritables hirondelles sous-marines,
qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les airs et les eaux de
leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques et les zoophytes, je
trouvai dans les mailles du chalut diverses espèces d'alcyoniaires, des
oursins, des marteaux, des éperons, des, cadrans, des cérites, des hyalles. La
flore était représentée par de belles algues flottantes, des laminaires et des
macrocystes, imprégnées du mucilage qui transsudait à travers leurs pores,
et parmi lesquelles je recueillis une admirable Nemastoma Geliniaroide, qui
fut classée parmi les curiosités naturelles du musée.
Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous eûmes
connaissance des côtes de la Papouasie. A cette occasion, le capitaine Nemo
m'apprit que son intention était de gagner l'océan Indien par le détroit de
Torrès. Sa communication se borna là. Ned vit avec plaisir que cette route le
rapprochait des mers européennes.
Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les
écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent ses
côtes. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la Papouasie,
nommée aussi Nouvelle-Guinée.
La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de large,
et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle est située, en
latitude, entre 0°l9' et 10°2' sud, et en longitude, entre 128°23' et 146°15'. A
midi, pendant que le second prenait la hauteur du soleil, j'aperçus les
sommets des monts Arfalxs, élevés par plans et terminés par des pitons
aigus.
Cette terre, découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut
visitée successivement par don José de Menesès en 1526, par Grijalva en
1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo Ortez
en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en 1753,
par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville, Cook,
Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en 1823, et
par Dumont d'Urville en 1827. « C'est le foyer des noirs qui occupent toute
la Malaisie », a dit M, de Rienzi, et je ne me doutais guère que les hasards
de cette navigation allaient me mettre en présence des redoutables
Andamenes.
Page 144
Le Nautilus se présenta donc à l'entrée du plus dangereux détroit du
globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir, détroit
que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud dans la
Mélanésie, et dans lequel, en 1840, les corvettes échouées de Dumont
d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le Nautilus lui-
même, supérieur à tous les dangers de la mer, allait, cependant, faire
connaissance avec les récifs coralliens.
Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il est
obstrué par une innombrable quantité d'îles, d'îlots, de brisants, de rochers,
qui rendent sa navigation presque impraticable. En conséquence, le
capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour le traverser. Le
Nautilus, flottant à fleur d'eau, s'avançait sous une allure modérée. Son
hélice, comme une queue de cétacé, battait les flots avec lenteur.
Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions
pris place sur la plate-forme toujours déserte. Devant nous s'élevait la cage
du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait être là,
dirigeant lui-même son Nautilus.
J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès levées et
dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l'enseigne de
vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui faisaient partie de l'état-
major de Dumont d'Urville pendant son dernier voyage de
circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine King, les meilleures
cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit passage, et je les consultais
avec une scrupuleuse attention.
Autour du Nautilus la mer bouillonnait avec furie. Le courant de flots,
qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux milles et demi,
se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et là.
« Voilà une mauvaise mer ! me dit Ned Land.
— Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne convient guère à un
bâtiment comme le Nautilus.
— Il faut, reprit le Canadien, que ce damné capitaine soit bien certain de
sa route, car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient sa coque en mille
pièces, si elle les effleurait seulement ! »
En effet, la situation était périlleuse, mais le Nautilus semblait se glisser
comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Il ne suivait pas
globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir, détroit
que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud dans la
Mélanésie, et dans lequel, en 1840, les corvettes échouées de Dumont
d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le Nautilus lui-
même, supérieur à tous les dangers de la mer, allait, cependant, faire
connaissance avec les récifs coralliens.
Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il est
obstrué par une innombrable quantité d'îles, d'îlots, de brisants, de rochers,
qui rendent sa navigation presque impraticable. En conséquence, le
capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour le traverser. Le
Nautilus, flottant à fleur d'eau, s'avançait sous une allure modérée. Son
hélice, comme une queue de cétacé, battait les flots avec lenteur.
Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions
pris place sur la plate-forme toujours déserte. Devant nous s'élevait la cage
du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait être là,
dirigeant lui-même son Nautilus.
J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès levées et
dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l'enseigne de
vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui faisaient partie de l'état-
major de Dumont d'Urville pendant son dernier voyage de
circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine King, les meilleures
cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit passage, et je les consultais
avec une scrupuleuse attention.
Autour du Nautilus la mer bouillonnait avec furie. Le courant de flots,
qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux milles et demi,
se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et là.
« Voilà une mauvaise mer ! me dit Ned Land.
— Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne convient guère à un
bâtiment comme le Nautilus.
— Il faut, reprit le Canadien, que ce damné capitaine soit bien certain de
sa route, car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient sa coque en mille
pièces, si elle les effleurait seulement ! »
En effet, la situation était périlleuse, mais le Nautilus semblait se glisser
comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Il ne suivait pas
Page 145
exactement la route de l'Astrolabe et de la Zélée qui fut fatale à Dumont
d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'île Murray, et revint au sud-ouest,
vers le passage de Cumberland. Je croyais qu'il allait y donner franchement,
quand, remontant dans le nord-ouest, il se porta, à travers une grande
quantité d'îles et d'îlots peu connus, vers l'île Tound et le canal Mauvais.
Je me demandais déjà si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'à la folie,
voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux corvettes
de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa direction et
coupant droit à l'ouest, il se dirigea vers l'île Gueboroar.
Il était alors trois heures après-midi. Le flot se cassait, la marée étant
presque pleine. Le Nautilus s'approcha de cette île que je vois encore avec
sa remarquable lisière de pendanus. Nous la rangions à moins de deux
milles.
Soudain, un choc me renversa. Le Nautilus venait de toucher contre un
écueil, et il demeura immobile, donnant une légère gîte sur bâbord.
Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et
son second. Ils examinaient la situation du navire, échangeant quelques
mots dans leur incompréhensible idiome.
Voici quelle était cette situation. A deux milles, par tribord, apparaissait
l'île Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à l'ouest, comme un
immense bras. Vers le sud et l'est se montraient déjà quelques têtes de
coraux que le jusant laissait à découvert. Nous nous étions échoués au plein,
et dans une de ces mers où les marées sont médiocres, circonstance
fâcheuse pour le renflouage du Nautilus. Cependant. Le navire n'avait
aucunement souffert, tant sa coque était solidement liée. Mais s'il ne pouvait
ni couler, ni s'ouvrir, il risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, et
alors c'en était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.
Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours maître
de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s'approcha :
« Un accident ? lui dis-je.
— Non, un incident, me répondit-il.
— Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera peut-être à redevenir
un habitant de ces terres que vous fuyez ! »
Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste négatif.
C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait jamais à remettre les
d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'île Murray, et revint au sud-ouest,
vers le passage de Cumberland. Je croyais qu'il allait y donner franchement,
quand, remontant dans le nord-ouest, il se porta, à travers une grande
quantité d'îles et d'îlots peu connus, vers l'île Tound et le canal Mauvais.
Je me demandais déjà si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'à la folie,
voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux corvettes
de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa direction et
coupant droit à l'ouest, il se dirigea vers l'île Gueboroar.
Il était alors trois heures après-midi. Le flot se cassait, la marée étant
presque pleine. Le Nautilus s'approcha de cette île que je vois encore avec
sa remarquable lisière de pendanus. Nous la rangions à moins de deux
milles.
Soudain, un choc me renversa. Le Nautilus venait de toucher contre un
écueil, et il demeura immobile, donnant une légère gîte sur bâbord.
Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et
son second. Ils examinaient la situation du navire, échangeant quelques
mots dans leur incompréhensible idiome.
Voici quelle était cette situation. A deux milles, par tribord, apparaissait
l'île Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à l'ouest, comme un
immense bras. Vers le sud et l'est se montraient déjà quelques têtes de
coraux que le jusant laissait à découvert. Nous nous étions échoués au plein,
et dans une de ces mers où les marées sont médiocres, circonstance
fâcheuse pour le renflouage du Nautilus. Cependant. Le navire n'avait
aucunement souffert, tant sa coque était solidement liée. Mais s'il ne pouvait
ni couler, ni s'ouvrir, il risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, et
alors c'en était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.
Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours maître
de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s'approcha :
« Un accident ? lui dis-je.
— Non, un incident, me répondit-il.
— Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera peut-être à redevenir
un habitant de ces terres que vous fuyez ! »
Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste négatif.
C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait jamais à remettre les
Page 146
pieds sur un continent. Puis il dit :
« D'ailleurs, monsieur Aronnax, le Nautilus n'est pas en perdition. Il vous
transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre voyage ne
fait que commencer, et je ne désire pas me priver si vite de l'honneur de
votre compagnie.
— Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure ironique
de cette phrase, le Nautilus s'est échoué au moment de la pleine mer. Or, les
marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si vous ne pouvez délester le
Nautilus - ce qui me paraît impossible je ne vois pas comment il sera
renfloué.
— Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,
monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mais, au détroit de
Torrès, on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre le niveau
des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et dans cinq jours la
pleine lune. Or, je serai bien étonné si ce complaisant satellite ne soulève
pas suffisamment ces masses d'eau, et ne me rend pas un service que je ne
veux devoir qu'à lui seul. »
Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à l'intérieur
du Nautilus. Quant au bâtiment, il ne bougeait plus et demeurait immobile,
comme si les polypes coralliens l'eussent déjà maçonné dans leur
indestructible ciment.
« Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint à moi après le départ du
capitaine.
Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, car il
paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot.
— Tout simplement ?
— Tout simplement.
— Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa
machine sur ses chaînes, et tout faire pour se déhaler ?
Puisque la marée suffira ! » répondit simplement Conseil.
Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le marin
qui parlait en lui.
« Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que ce
morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il n'est bon
« D'ailleurs, monsieur Aronnax, le Nautilus n'est pas en perdition. Il vous
transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre voyage ne
fait que commencer, et je ne désire pas me priver si vite de l'honneur de
votre compagnie.
— Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure ironique
de cette phrase, le Nautilus s'est échoué au moment de la pleine mer. Or, les
marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si vous ne pouvez délester le
Nautilus - ce qui me paraît impossible je ne vois pas comment il sera
renfloué.
— Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,
monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mais, au détroit de
Torrès, on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre le niveau
des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et dans cinq jours la
pleine lune. Or, je serai bien étonné si ce complaisant satellite ne soulève
pas suffisamment ces masses d'eau, et ne me rend pas un service que je ne
veux devoir qu'à lui seul. »
Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à l'intérieur
du Nautilus. Quant au bâtiment, il ne bougeait plus et demeurait immobile,
comme si les polypes coralliens l'eussent déjà maçonné dans leur
indestructible ciment.
« Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint à moi après le départ du
capitaine.
Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, car il
paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot.
— Tout simplement ?
— Tout simplement.
— Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa
machine sur ses chaînes, et tout faire pour se déhaler ?
Puisque la marée suffira ! » répondit simplement Conseil.
Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le marin
qui parlait en lui.
« Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que ce
morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il n'est bon
Page 147
qu'à vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de fausser
compagnie au capitaine Nemo.
— Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant
Nautilus, et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur les
marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait être opportun si
nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la Provence, mais dans
les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et il sera toujours temps d'en
venir à cette extrémité, si le Nautilus ne parvient pas à se relever, ce que je
regarderais comme un événement grave.
— Mais ne saurait-on tâter, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land.
Voilà une île. Sur cette île, il y a des arbres. Sous ces arbres, des animaux
terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs, auxquels je donnerais
volontiers quelques coups de dents.
— Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis.
Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous
transporter à terre, ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de fouler du
pied les parties solides de notre planète ?
— Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera.
— Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons à quoi nous en
tenir sur l'amabilité du capitaine. »
A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je
lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empressement, sans
même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. Mais une fuite à
travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très périlleuse, et je n'aurais
pas conseillé à Ned Land de la tenter. Mieux valait être prisonnier à bord du
Nautilus, que de tomber entre les mains des naturels de la Papouasie.
Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. Je ne
cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je pensai
même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné, et que Ned
Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la terre se
trouvait à deux milles au plus, et ce n'était qu'un jeu pour le Canadien de
conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si fatales aux grands
navires.
Le lendemain, 5 janvier, le canot, déponté, fut arraché de son alvéole et
lancé à la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent à cette
compagnie au capitaine Nemo.
— Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant
Nautilus, et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur les
marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait être opportun si
nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la Provence, mais dans
les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et il sera toujours temps d'en
venir à cette extrémité, si le Nautilus ne parvient pas à se relever, ce que je
regarderais comme un événement grave.
— Mais ne saurait-on tâter, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land.
Voilà une île. Sur cette île, il y a des arbres. Sous ces arbres, des animaux
terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs, auxquels je donnerais
volontiers quelques coups de dents.
— Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis.
Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous
transporter à terre, ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de fouler du
pied les parties solides de notre planète ?
— Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera.
— Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons à quoi nous en
tenir sur l'amabilité du capitaine. »
A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je
lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empressement, sans
même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. Mais une fuite à
travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très périlleuse, et je n'aurais
pas conseillé à Ned Land de la tenter. Mieux valait être prisonnier à bord du
Nautilus, que de tomber entre les mains des naturels de la Papouasie.
Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. Je ne
cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je pensai
même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné, et que Ned
Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la terre se
trouvait à deux milles au plus, et ce n'était qu'un jeu pour le Canadien de
conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si fatales aux grands
navires.
Le lendemain, 5 janvier, le canot, déponté, fut arraché de son alvéole et
lancé à la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent à cette
Page 148
opération. Les avirons étaient dans l'embarcation, et nous n'avions plus qu'à
y prendre place.
A huit heures, armés de fusils et de haches, nous débordions du Nautilus.
La mer était assez calme. Une petite brise soufflait de terre. Conseil et moi,
placés aux avirons, nous nagions vigoureusement, et Ned gouvernait dans
les étroites passes que les brisants laissaient entre eux. Le canot se maniait
bien et filait rapidement.
Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de sa
prison, et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer.
« De la viande ! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, et
quelle viande ! Du véritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne dis pas
que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en abuser, et un
morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons ardents, variera
agréablement notre ordinaire.
— Gourmand ! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche.
— Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le gibier n'y
est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le chasseur.
— Bon ! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents
semblaient être affûtées comme un tranchant de hache, mais je mangerai du
tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans cette île.
— L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil.
— Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans
plumes, ou à deux pattes avec plumes, sera salué de mon premier coup de
fusil.
— Bon ! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont
recommencer !
— N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez
ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de
ma façon. »
A huit heures et demie, le canot du Nautilus venait s'échouer doucement
sur une grève de sable, après avoir heureusement franchi l'anneau
coralligène qui entourait l'île de Gueboroar.
XXI
y prendre place.
A huit heures, armés de fusils et de haches, nous débordions du Nautilus.
La mer était assez calme. Une petite brise soufflait de terre. Conseil et moi,
placés aux avirons, nous nagions vigoureusement, et Ned gouvernait dans
les étroites passes que les brisants laissaient entre eux. Le canot se maniait
bien et filait rapidement.
Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de sa
prison, et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer.
« De la viande ! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, et
quelle viande ! Du véritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne dis pas
que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en abuser, et un
morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons ardents, variera
agréablement notre ordinaire.
— Gourmand ! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche.
— Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le gibier n'y
est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le chasseur.
— Bon ! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents
semblaient être affûtées comme un tranchant de hache, mais je mangerai du
tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans cette île.
— L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil.
— Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans
plumes, ou à deux pattes avec plumes, sera salué de mon premier coup de
fusil.
— Bon ! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont
recommencer !
— N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez
ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de
ma façon. »
A huit heures et demie, le canot du Nautilus venait s'échouer doucement
sur une grève de sable, après avoir heureusement franchi l'anneau
coralligène qui entourait l'île de Gueboroar.
XXI
Page 149
QUELQUES JOURS À TERRE
Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait
le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant que
deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine Nemo, les
« passagers du Nautilus », c'est-à-dire, en réalité, les prisonniers de son
commandant.
En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le sol
était presque entièrement madréporique, mais certains lits de torrents
desséchés, semés de débris granitiques, démontraient que cette île était due
à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait derrière un rideau de
forêts admirables. Des arbres énormes, dont la taille atteignait parfois deux
cents pieds, se reliaient l'un à l'autre par des guirlandes de lianes, vrais
hamacs naturels que berçait une brise légère. C'étaient des mimosas, des
ficus, des casuarinas, des teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers,
mélangés à profusion, et sous l'abri de leur voûte verdoyante, au pied de
leur stype gigantesque, croissaient des orchidées des légumineuses et des
fougères.
Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore
papouasienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. Il aperçut un
cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous bûmes leur lait,
nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre
l'ordinaire du Nautilus.
« Excellent ! disait Ned Land.
— Exquis ! répondait Conseil.
— Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose à ce que
nous introduisions une cargaison de cocos à son bord ?
— Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter !
— Tant pis pour lui ! dit Conseil.
— Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage.
— Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se disposait
à ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant d'en
remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'île ne produit pas
quelque substance non moins utile. Des légumes frais seraient bien reçus à
l'office du Nautilus.
Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait
le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant que
deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine Nemo, les
« passagers du Nautilus », c'est-à-dire, en réalité, les prisonniers de son
commandant.
En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le sol
était presque entièrement madréporique, mais certains lits de torrents
desséchés, semés de débris granitiques, démontraient que cette île était due
à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait derrière un rideau de
forêts admirables. Des arbres énormes, dont la taille atteignait parfois deux
cents pieds, se reliaient l'un à l'autre par des guirlandes de lianes, vrais
hamacs naturels que berçait une brise légère. C'étaient des mimosas, des
ficus, des casuarinas, des teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers,
mélangés à profusion, et sous l'abri de leur voûte verdoyante, au pied de
leur stype gigantesque, croissaient des orchidées des légumineuses et des
fougères.
Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore
papouasienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. Il aperçut un
cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous bûmes leur lait,
nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre
l'ordinaire du Nautilus.
« Excellent ! disait Ned Land.
— Exquis ! répondait Conseil.
— Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose à ce que
nous introduisions une cargaison de cocos à son bord ?
— Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter !
— Tant pis pour lui ! dit Conseil.
— Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage.
— Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se disposait
à ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant d'en
remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'île ne produit pas
quelque substance non moins utile. Des légumes frais seraient bien reçus à
l'office du Nautilus.
Page 150
— Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois
places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les légumes,
et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore entrevu le plus
mince échantillon.
— Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien.
— Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'œil aux
aguets. Quoique l'île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer, cependant,
quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du
gibier !
— Hé ! hé ! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très
significatif.
— Eh bien ! Ned ! s'écria Conseil.
— Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes
de l'anthropophagie !
— Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Vous,
anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui
partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré ?
— Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous
manger sans nécessité.
— Je ne m'y fie pas, répondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de ces
matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le
servir. »
Tandis que s'échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les
sombres voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes en
tous sens.
Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles, et l'un
des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment
précieux qui manquait à bord.
Je veux parler de l'arbre à pain, très abondant dans l'île Gueboroar, et j'y
remarquai principalement cette variété dépourvue de graines, qui porte en
malais le nom de « Rima ».
Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de
quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de grandes
places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les légumes,
et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore entrevu le plus
mince échantillon.
— Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien.
— Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'œil aux
aguets. Quoique l'île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer, cependant,
quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du
gibier !
— Hé ! hé ! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très
significatif.
— Eh bien ! Ned ! s'écria Conseil.
— Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes
de l'anthropophagie !
— Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Vous,
anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui
partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré ?
— Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous
manger sans nécessité.
— Je ne m'y fie pas, répondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de ces
matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le
servir. »
Tandis que s'échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les
sombres voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes en
tous sens.
Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles, et l'un
des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment
précieux qui manquait à bord.
Je veux parler de l'arbre à pain, très abondant dans l'île Gueboroar, et j'y
remarquai principalement cette variété dépourvue de graines, qui porte en
malais le nom de « Rima ».
Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de
quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de grandes
Page 151
feuilles multilobées, désignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste cet
« artocarpus » qui a été très heureusement naturalisé aux îles Mascareignes.
De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits globuleux, larges d'un
décimètre, et pourvus extérieurement de rugosités qui prenaient une
disposition hexagonale. Utile végétal dont la nature a gratifie les régions
auxquelles le blé manque, et qui, sans exiger aucune culture, donne des
fruits pendant huit mois de l'année.
Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé pendant
ses nombreux voyages, et il savait préparer leur substance comestible. Aussi
leur vue excita-t-elle ses désirs, et il n'y put tenir plus longtemps.
« Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette pâte
de l'arbre à pain !
— Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des
expériences, faisons-les.
— Ce ne sera pas long », répondit le Canadien.
Et, armé d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla
joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les
meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore atteint un
degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse recouvrait une pulpe
blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en très grand nombre, jaunâtres et
gélatineux, n'attendaient que le moment d'être cueillis.
Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine
à Ned Land, qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir coupés en
tranches épaisses, et ce faisant, il répétait toujours :
« Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon !
— Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil.
— Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une pâtisserie
délicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ?
— Non, Ned.
— Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! »
Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut
complètement charbonnée. A l'intérieur apparaissait une pâte blanche, sorte
de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.
« artocarpus » qui a été très heureusement naturalisé aux îles Mascareignes.
De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits globuleux, larges d'un
décimètre, et pourvus extérieurement de rugosités qui prenaient une
disposition hexagonale. Utile végétal dont la nature a gratifie les régions
auxquelles le blé manque, et qui, sans exiger aucune culture, donne des
fruits pendant huit mois de l'année.
Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé pendant
ses nombreux voyages, et il savait préparer leur substance comestible. Aussi
leur vue excita-t-elle ses désirs, et il n'y put tenir plus longtemps.
« Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette pâte
de l'arbre à pain !
— Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des
expériences, faisons-les.
— Ce ne sera pas long », répondit le Canadien.
Et, armé d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla
joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les
meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore atteint un
degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse recouvrait une pulpe
blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en très grand nombre, jaunâtres et
gélatineux, n'attendaient que le moment d'être cueillis.
Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine
à Ned Land, qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir coupés en
tranches épaisses, et ce faisant, il répétait toujours :
« Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon !
— Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil.
— Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une pâtisserie
délicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ?
— Non, Ned.
— Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! »
Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut
complètement charbonnée. A l'intérieur apparaissait une pâte blanche, sorte
de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.
Page 152
Il faut l'avouer, ce pain était excellent, et j'en mangeai avec grand plaisir.
« Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et il
me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord.
— Par exemple, monsieur ! s'écria Ned Land. Vous parlez là comme un
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites une
récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.
— Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien.
— En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera
indéfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la ferai
cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide, vous la
trouverez excellente.
— Alors, maître Ned, je vois qu'il ne manque rien à ce pain...
— Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque quelques
fruits ou tout ou moins quelques légumes !
Cherchons les fruits et les légumes. »
Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mîmes en route pour
compléter ce dîner « terrestre ».
Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait une
ample provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone torride
mûrissent pendant toute l'année, et les Malais, qui leur ont donné le nom de
« pisang », les mangent sans les faire cuire. Avec ces bananes, nous
recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très accusé, des mangues
savoureuses, et des ananas d'un grosseur invraisemblable. Mais cette récolte
prit une grande partie de notre temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de
regretter.
Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,
pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une main sûre
d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision.
« Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?
— Hum ! fit le Canadien.
— Quoi ! vous vous plaignez ?
— Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned. C'est
la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le rôti ?
« Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et il
me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord.
— Par exemple, monsieur ! s'écria Ned Land. Vous parlez là comme un
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites une
récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.
— Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien.
— En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera
indéfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la ferai
cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide, vous la
trouverez excellente.
— Alors, maître Ned, je vois qu'il ne manque rien à ce pain...
— Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque quelques
fruits ou tout ou moins quelques légumes !
Cherchons les fruits et les légumes. »
Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mîmes en route pour
compléter ce dîner « terrestre ».
Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait une
ample provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone torride
mûrissent pendant toute l'année, et les Malais, qui leur ont donné le nom de
« pisang », les mangent sans les faire cuire. Avec ces bananes, nous
recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très accusé, des mangues
savoureuses, et des ananas d'un grosseur invraisemblable. Mais cette récolte
prit une grande partie de notre temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de
regretter.
Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,
pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une main sûre
d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision.
« Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?
— Hum ! fit le Canadien.
— Quoi ! vous vous plaignez ?
— Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned. C'est
la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le rôti ?
Page 153
— En effet, dis-je, Ned nous avait promis des côtelettes qui me semblent
fort problématiques.
— Monsieur, répondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas
finie, mais elle n'est même pas commencée. Patience ! Nous finirons bien
par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est pas en cet
endroit, ce sera dans un autre...
— Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car il ne
faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot.
— Quoi ! déjà ! s'écria Ned.
— Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je.
— Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.
— Deux heures, au moins, répondit Conseil.
— Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'écria maître Ned Land avec
un soupir de regret.
— En route », répondit Conseil.
Nous revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre récolte
en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir à la cime des
arbres, de petits haricots que je reconnus pour être les « abrou » des Malais,
et d'ignames d'une qualité supérieure.
Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Cependant, Ned
Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le favorisa.
Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres, hauts de vingt-cinq
à trente pieds, qui appartenaient à l'espèce des palmiers. Ces arbres, aussi
précieux que l'artocarpus, sont justement comptés parmi les plus utiles
produits de la Malaisie.
C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se
reproduisant, comme les mûriers, par leurs rejetons et leurs graines.
Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa hache, et
la maniant avec une grande vigueur, il eut bientôt couché sur le sol deux ou
trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la poussière blanche qui
saupoudrait leurs palmes.
Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les yeux
d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une bande
d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres allongées
fort problématiques.
— Monsieur, répondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas
finie, mais elle n'est même pas commencée. Patience ! Nous finirons bien
par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est pas en cet
endroit, ce sera dans un autre...
— Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car il ne
faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot.
— Quoi ! déjà ! s'écria Ned.
— Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je.
— Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.
— Deux heures, au moins, répondit Conseil.
— Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'écria maître Ned Land avec
un soupir de regret.
— En route », répondit Conseil.
Nous revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre récolte
en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir à la cime des
arbres, de petits haricots que je reconnus pour être les « abrou » des Malais,
et d'ignames d'une qualité supérieure.
Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Cependant, Ned
Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le favorisa.
Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres, hauts de vingt-cinq
à trente pieds, qui appartenaient à l'espèce des palmiers. Ces arbres, aussi
précieux que l'artocarpus, sont justement comptés parmi les plus utiles
produits de la Malaisie.
C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se
reproduisant, comme les mûriers, par leurs rejetons et leurs graines.
Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa hache, et
la maniant avec une grande vigueur, il eut bientôt couché sur le sol deux ou
trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la poussière blanche qui
saupoudrait leurs palmes.
Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les yeux
d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une bande
d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres allongées
Page 154
formant d'inextricables nœuds, que mastiquait une sorte de farine
gommeuse. Cette farine, c'était le sagou, substance comestible qui sert
principalement à l'alimentation des populations mélanésiennes.
Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par
morceaux, comme il eût fait de bois à brûler, se réservant d'en extraire plus
tard la farine, de la passer dans une étoffe afin de la séparer de ses ligaments
fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au soleil, et de la laisser durcir dans
des moules.
Enfin, à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous
quittions le rivage de l'île, et, une demi-heure après, nous accostions le
Nautilus. Personne ne parut à notre arrivée. L'énorme cylindre de tôle
semblait désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma chambre. J'y
trouvai mon souper prêt. Je mangeai, puis je m'endormis.
Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à l'intérieur,
pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord, à la place même où
nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à l'île Gueboroar. Ned
Land espérait être plus heureux que la veille au point de vue du chasseur, et
désirait visiter une autre partie de la forêt.
Au lever du soleil, nous étions en route. L'embarcation, enlevée par le
flot qui portait à terre, atteignit l'île en peu d'instants.
Nous débarquâmes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à
l'instinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes
menaçaient de nous distancer.
Ned Land remonta la côte vers l'ouest, puis, passant à gué quelques lits
de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables forêts.
Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau, mais ils ne se
laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva que ces volatiles
savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre espèce, et j'en conclus
que, si l'île n'était pas habitée, du moins, des êtres humains la fréquentaient.
Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la lisière
d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand nombre d'oiseaux.
« Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.
— Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur.
— Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples
perroquets.
gommeuse. Cette farine, c'était le sagou, substance comestible qui sert
principalement à l'alimentation des populations mélanésiennes.
Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par
morceaux, comme il eût fait de bois à brûler, se réservant d'en extraire plus
tard la farine, de la passer dans une étoffe afin de la séparer de ses ligaments
fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au soleil, et de la laisser durcir dans
des moules.
Enfin, à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous
quittions le rivage de l'île, et, une demi-heure après, nous accostions le
Nautilus. Personne ne parut à notre arrivée. L'énorme cylindre de tôle
semblait désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma chambre. J'y
trouvai mon souper prêt. Je mangeai, puis je m'endormis.
Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à l'intérieur,
pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord, à la place même où
nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à l'île Gueboroar. Ned
Land espérait être plus heureux que la veille au point de vue du chasseur, et
désirait visiter une autre partie de la forêt.
Au lever du soleil, nous étions en route. L'embarcation, enlevée par le
flot qui portait à terre, atteignit l'île en peu d'instants.
Nous débarquâmes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à
l'instinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes
menaçaient de nous distancer.
Ned Land remonta la côte vers l'ouest, puis, passant à gué quelques lits
de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables forêts.
Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau, mais ils ne se
laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva que ces volatiles
savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre espèce, et j'en conclus
que, si l'île n'était pas habitée, du moins, des êtres humains la fréquentaient.
Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la lisière
d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand nombre d'oiseaux.
« Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.
— Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur.
— Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples
perroquets.
Page 155
— Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de
ceux qui n'ont pas autre chose à manger.
— Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut son
coup de fourchette. »
En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de perroquets
voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une éducation plus soignée
pour parler la langue humaine. Pour le moment, ils caquetaient en
compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves kakatouas, qui
semblaient méditer quelque problème philosophique, tandis que des loris
d'un rouge éclatant passaient comme un morceau d'étamine emporté par la
brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de papouas peints des plus fines
nuances de l'azur, et de toute une variété de volatiles charmants, mais
généralement peu comestibles.
Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais dépassé la
limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à cette collection.
Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu.
Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions
retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors s'enlever de
magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait à
se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de leurs courbes
aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le
regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître.
« Des oiseaux de paradis ! m'écriai-je.
— Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil.
— Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.
— Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse
pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale !
— On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à
manier le harpon que le fusil. »
Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,
ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. Tantôt
ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les paradisiers
habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec une glu tenace qui
paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à empoisonner les
fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant à nous, nous étions
ceux qui n'ont pas autre chose à manger.
— Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut son
coup de fourchette. »
En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de perroquets
voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une éducation plus soignée
pour parler la langue humaine. Pour le moment, ils caquetaient en
compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves kakatouas, qui
semblaient méditer quelque problème philosophique, tandis que des loris
d'un rouge éclatant passaient comme un morceau d'étamine emporté par la
brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de papouas peints des plus fines
nuances de l'azur, et de toute une variété de volatiles charmants, mais
généralement peu comestibles.
Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais dépassé la
limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à cette collection.
Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu.
Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions
retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors s'enlever de
magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait à
se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de leurs courbes
aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le
regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître.
« Des oiseaux de paradis ! m'écriai-je.
— Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil.
— Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.
— Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse
pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale !
— On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à
manier le harpon que le fusil. »
Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,
ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. Tantôt
ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les paradisiers
habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec une glu tenace qui
paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à empoisonner les
fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant à nous, nous étions
Page 156
réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre.
Et en effet, nous épuisâmes vainement une partie de nos munitions.
Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le
centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La faim nous
aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de leur chasse, et ils
avaient eu tort. Très heureusement, Conseil, à sa grande surprise, fit un
coup double et assura le déjeuner. Il abattit un pigeon blanc et un ramier,
qui, lestement plumés et suspendus à une brochette, rôtirent devant un feu
ardent de bois mort. Pendant que ces intéressants animaux cuisaient, Ned
prépara des fruits de l'artocarpus. Puis, le pigeon et le ramier furent dévorés
jusqu'aux os et déclarés excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se
gaver, parfume leur chair et en fait un manger délicieux.
« C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.
— Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.
— Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. Tous
ces pigeons ne sont que hors-d'œuvre et amusettes de la bouche. Aussi, tant
que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas content !
— Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.
— Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers la
mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je pense
qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. »
C'était un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous
avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents
inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient à
notre approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre, lorsque
Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un cri de
triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier.
« Ah ! bravo ! Conseil, m'écriai-je.
— Monsieur est bien bon, répondit Conseil.
— Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de
ces oiseaux vivants, et le prendre à la main !
— Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu grand
mérite.
— Et pourquoi, Conseil ?
Et en effet, nous épuisâmes vainement une partie de nos munitions.
Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le
centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La faim nous
aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de leur chasse, et ils
avaient eu tort. Très heureusement, Conseil, à sa grande surprise, fit un
coup double et assura le déjeuner. Il abattit un pigeon blanc et un ramier,
qui, lestement plumés et suspendus à une brochette, rôtirent devant un feu
ardent de bois mort. Pendant que ces intéressants animaux cuisaient, Ned
prépara des fruits de l'artocarpus. Puis, le pigeon et le ramier furent dévorés
jusqu'aux os et déclarés excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se
gaver, parfume leur chair et en fait un manger délicieux.
« C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.
— Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.
— Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. Tous
ces pigeons ne sont que hors-d'œuvre et amusettes de la bouche. Aussi, tant
que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas content !
— Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.
— Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers la
mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je pense
qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. »
C'était un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous
avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents
inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient à
notre approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre, lorsque
Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un cri de
triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier.
« Ah ! bravo ! Conseil, m'écriai-je.
— Monsieur est bien bon, répondit Conseil.
— Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de
ces oiseaux vivants, et le prendre à la main !
— Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu grand
mérite.
— Et pourquoi, Conseil ?
Page 157
— Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.
— Ivre ?
— Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où
je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de l'intempérance !
— Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin depuis
deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! »
Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas. Le
paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à l'impuissance. Il ne
pouvait voler. Il marchait à peine. Mais cela m'inquiéta peu, et je le laissai
cuver ses muscades.
Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte en
Papouasie et dans les îles voisines. C'était le paradisier « grand-émeraude »,
l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de longueur. Sa tête était
relativement petite, ses yeux placés près de l'ouverture du bec, et petits
aussi. Mais il offrait une admirable réunion de nuances. étant jaune de bec,
brun de pieds et d'ongles, noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités,
jaune pâle à la tête et sur le derrière du cou, couleur d'émeraude à la gorge,
brun marron au ventre et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux
s'élevaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes très
légères, d'une finesse admirable, et ils complétaient l'ensemble de ce
merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé 1'« oiseau du
soleil ».
Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen
des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en possède
pas un seul vivant.
« C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui
estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.
— Très rare, mon brave compagnon, et surtout très difficile à prendre
vivant. Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important trafic.
Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on fabrique des
perles ou des diamants.
— Quoi ! s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ?
— Oui, Conseil.
— Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes ?
— Ivre ?
— Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où
je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de l'intempérance !
— Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin depuis
deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! »
Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas. Le
paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à l'impuissance. Il ne
pouvait voler. Il marchait à peine. Mais cela m'inquiéta peu, et je le laissai
cuver ses muscades.
Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte en
Papouasie et dans les îles voisines. C'était le paradisier « grand-émeraude »,
l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de longueur. Sa tête était
relativement petite, ses yeux placés près de l'ouverture du bec, et petits
aussi. Mais il offrait une admirable réunion de nuances. étant jaune de bec,
brun de pieds et d'ongles, noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités,
jaune pâle à la tête et sur le derrière du cou, couleur d'émeraude à la gorge,
brun marron au ventre et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux
s'élevaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes très
légères, d'une finesse admirable, et ils complétaient l'ensemble de ce
merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé 1'« oiseau du
soleil ».
Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen
des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en possède
pas un seul vivant.
« C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui
estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.
— Très rare, mon brave compagnon, et surtout très difficile à prendre
vivant. Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important trafic.
Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on fabrique des
perles ou des diamants.
— Quoi ! s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ?
— Oui, Conseil.
— Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes ?
Page 158
— Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces
magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes ont
appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-
monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque pauvre
perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils vernissent
l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs d'Europe ces
produits de leur singulière industrie.
— Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses
plumes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé, je n'y vois pas
grand mal ! »
Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce paradisier,
ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore. Heureusement, vers deux
heures, Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les
naturels appellent « bari-outang ». L'animal venait à propos pour nous
procurer de la vraie viande de quadrupède, et il fut bien reçu. Ned Land se
montra très glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touché par la balle
électrique, était tombé raide mort.
Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré une
demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour le repas du
soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore être marquée par les
exploits de Ned et de Conseil.
En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de
kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques. Mais ces
animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne put les
arrêter dans leur course.
« Ah ! monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur
prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout ! Quel
approvisionnement pour le Nautilus ! Deux ! trois ! cinq à terre ! Et quand
je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces imbéciles du bord
n'en auront pas miette ! »
Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas tant
parlé, aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta d'une douzaine de
ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre des mammifères
aplacentaires - nous dit Conseil.
Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces
« kangaroos-lapins », qui gîtent habituellement dans le creux des arbres, et
magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes ont
appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-
monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque pauvre
perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils vernissent
l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs d'Europe ces
produits de leur singulière industrie.
— Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses
plumes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé, je n'y vois pas
grand mal ! »
Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce paradisier,
ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore. Heureusement, vers deux
heures, Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les
naturels appellent « bari-outang ». L'animal venait à propos pour nous
procurer de la vraie viande de quadrupède, et il fut bien reçu. Ned Land se
montra très glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touché par la balle
électrique, était tombé raide mort.
Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré une
demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour le repas du
soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore être marquée par les
exploits de Ned et de Conseil.
En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de
kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques. Mais ces
animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne put les
arrêter dans leur course.
« Ah ! monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur
prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout ! Quel
approvisionnement pour le Nautilus ! Deux ! trois ! cinq à terre ! Et quand
je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces imbéciles du bord
n'en auront pas miette ! »
Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas tant
parlé, aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta d'une douzaine de
ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre des mammifères
aplacentaires - nous dit Conseil.
Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces
« kangaroos-lapins », qui gîtent habituellement dans le creux des arbres, et
Page 159
dont la vélocité est extrême ; mais s'ils sont de médiocre grosseur, ils
fournissent, du moins, la chair la plus estimée.
Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux Ned se
proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il voulait
dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait sans les
événements.
A six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était
échoué à sa place habituelle. Le Nautilus, semblable à un long écueil,
émergeait des flots à deux milles du rivage.
Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner. Il
s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de « bari-
outang », grillées sur des charbons, répandirent bientôt une délicieuse odeur
qui parfuma l'atmosphère !...
Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici en
extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne, comme j'ai
pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs !
Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu
extraordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques mangues,
une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de certaines noix de
cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les idées de mes dignes
compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable.
« Si nous ne retournions pas ce soir au Nautilus ? dit Conseil.
Si nous n'y retournions jamais ? » ajouta Ned Land.
En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la
proposition du harponneur.
XXII
LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO
Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever, ma main
s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land achevant
son office.
« Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mérite le nom
d'aérolithe. »
fournissent, du moins, la chair la plus estimée.
Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux Ned se
proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il voulait
dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait sans les
événements.
A six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était
échoué à sa place habituelle. Le Nautilus, semblable à un long écueil,
émergeait des flots à deux milles du rivage.
Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner. Il
s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de « bari-
outang », grillées sur des charbons, répandirent bientôt une délicieuse odeur
qui parfuma l'atmosphère !...
Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici en
extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne, comme j'ai
pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs !
Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu
extraordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques mangues,
une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de certaines noix de
cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les idées de mes dignes
compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable.
« Si nous ne retournions pas ce soir au Nautilus ? dit Conseil.
Si nous n'y retournions jamais ? » ajouta Ned Land.
En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la
proposition du harponneur.
XXII
LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO
Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever, ma main
s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land achevant
son office.
« Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mérite le nom
d'aérolithe. »
Page 160
Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de
Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids à son
observation.
Levés tous les trois, le fusil à l'épaule, nous étions prêts à répondre à
toute attaque.
« Sont-ce des singes ? s'écria Ned Land.
— A peu près, répondit Conseil, ce sont des sauvages.
— Au canot ! » dis-je en me dirigeant vers la mer.
Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de naturels, armés
d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière d'un taillis, qui masquait
l'horizon de droite, à cent pas à peine.
Notre canot était échoué à dix toises de nous.
Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les
démonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flèches pleuvaient.
Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgré
l'imminence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre, il
détalait avec une certaine rapidité.
En deux minutes, nous étions sur la grève. Charger le canot des
provisions et des armes, le pousser à la mer, armer les deux avirons, ce fut
l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagné deux encablures, que cent
sauvages, hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture. Je
regardais si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du
Nautilus. Mais non. L'énorme engin, couché au large, demeurait absolument
désert.
Vingt minutes plus tard, nous montions à bord. Les panneaux étaient
ouverts. Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur du
Nautilus.
Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques accords. Le capitaine
Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase musicale.
« Capitaine ! » lui dis-je.
Il ne m'entendit pas.
« Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main.
Il frissonna, et se retournant :
Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids à son
observation.
Levés tous les trois, le fusil à l'épaule, nous étions prêts à répondre à
toute attaque.
« Sont-ce des singes ? s'écria Ned Land.
— A peu près, répondit Conseil, ce sont des sauvages.
— Au canot ! » dis-je en me dirigeant vers la mer.
Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de naturels, armés
d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière d'un taillis, qui masquait
l'horizon de droite, à cent pas à peine.
Notre canot était échoué à dix toises de nous.
Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les
démonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flèches pleuvaient.
Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgré
l'imminence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre, il
détalait avec une certaine rapidité.
En deux minutes, nous étions sur la grève. Charger le canot des
provisions et des armes, le pousser à la mer, armer les deux avirons, ce fut
l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagné deux encablures, que cent
sauvages, hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture. Je
regardais si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du
Nautilus. Mais non. L'énorme engin, couché au large, demeurait absolument
désert.
Vingt minutes plus tard, nous montions à bord. Les panneaux étaient
ouverts. Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur du
Nautilus.
Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques accords. Le capitaine
Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase musicale.
« Capitaine ! » lui dis-je.
Il ne m'entendit pas.
« Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main.
Il frissonna, et se retournant :
Page 161
« Ah ! c'est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien ! avez-vous
fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès ?
— Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené
une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant.
— Quels bipèdes ?
— Des sauvages.
— Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous
vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des terres
de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, où n'y en a-t-il
pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que vous appelez des
sauvages ?
— Mais, capitaine...
— Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontré partout.
— Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du
Nautilus, vous ferez bien de prendre quelques précautions.
— Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi se
préoccuper.
— Mais ces naturels sont nombreux.
— Combien en avez-vous compté ?
— Une centaine, au moins.
— Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts
s'étaient replacés sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes de la
Papouasie seraient réunis sur cette plage, le Nautilus n'aurait rien à craindre
de leurs attaques ! »
Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument, et je
remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui donnait à ses
mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt, il eut oublié ma
présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne cherchai plus à dissiper.
Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà venue, car, sous cette
basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans crépuscule. Je
n'aperçus plus que confusément l'Ile Gueboroar. Mais des feux nombreux,
allumés sur la plage, attestaient que les naturels ne songeaient pas à la
quitter.
fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès ?
— Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené
une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant.
— Quels bipèdes ?
— Des sauvages.
— Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous
vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des terres
de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, où n'y en a-t-il
pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que vous appelez des
sauvages ?
— Mais, capitaine...
— Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontré partout.
— Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du
Nautilus, vous ferez bien de prendre quelques précautions.
— Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi se
préoccuper.
— Mais ces naturels sont nombreux.
— Combien en avez-vous compté ?
— Une centaine, au moins.
— Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts
s'étaient replacés sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes de la
Papouasie seraient réunis sur cette plage, le Nautilus n'aurait rien à craindre
de leurs attaques ! »
Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument, et je
remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui donnait à ses
mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt, il eut oublié ma
présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne cherchai plus à dissiper.
Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà venue, car, sous cette
basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans crépuscule. Je
n'aperçus plus que confusément l'Ile Gueboroar. Mais des feux nombreux,
allumés sur la plage, attestaient que les naturels ne songeaient pas à la
quitter.
Page 162
Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantôt songeant ces
indigènes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable confiance
du capitaine me gagnait - tantôt les oubliant, pour admirer les splendeurs de
cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait vers la France, à la suite de
ces étoiles zodiacales qui devaient l'éclairer dans quelques heures. La lune
resplendissait au milieu des constellations du zénith. Je pensai alors que ce
fidèle et complaisant satellite reviendrait après-demain, à cette même place,
pour soulever ces ondes et arracher le Nautilus à son lit de coraux. Vers
minuit, voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que
sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis
paisiblement.
La nuit s'écoula sans mésaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans doute,
à la seule vue du monstre échoué dans la baie, car, les panneaux, restés
ouverts, leur eussent offert un accès facile à l'intérieur du Nautilus.
A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les
ombres du matin se levaient. L'île montra bientôt, à travers les brumes
dissipées, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.
Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille - cinq ou
six cents peut-être. Quelques-uns, profitant de la marée basse, s'étaient
avancés sur les têtes de coraux, à moins de deux encablures du Nautilus. Je
les distinguai facilement. C'étaient bien de véritables Papouas, à taille
athlétique, hommes de belle race, au front large et élevé, au nez gros mais
non épaté, aux dents blanches. Leur chevelure laineuse, teinte en rouge,
tranchait sur un corps, noir et luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de
leur oreille, coupé et distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages
étaient généralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes,
habillées, des hanches au genou, d'une véritable crinoline d'herbes que
soutenait une ceinture végétale. Certains chefs avaient orné leur cou d'un
croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque tous,
armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule une sorte de
filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse.
Un de ces chefs, assez rapproché du Nautilus, l'examinait avec attention.
Ce devait être un « mado » de haut rang, car il se drapait dans une natte en
feuilles de bananiers, dentelée sur ses bords et relevée d'éclatantes couleurs.
J'aurais pu facilement abattre cet indigène, qui se trouvait à petite portée ;
mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations véritablement
indigènes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable confiance
du capitaine me gagnait - tantôt les oubliant, pour admirer les splendeurs de
cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait vers la France, à la suite de
ces étoiles zodiacales qui devaient l'éclairer dans quelques heures. La lune
resplendissait au milieu des constellations du zénith. Je pensai alors que ce
fidèle et complaisant satellite reviendrait après-demain, à cette même place,
pour soulever ces ondes et arracher le Nautilus à son lit de coraux. Vers
minuit, voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que
sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis
paisiblement.
La nuit s'écoula sans mésaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans doute,
à la seule vue du monstre échoué dans la baie, car, les panneaux, restés
ouverts, leur eussent offert un accès facile à l'intérieur du Nautilus.
A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les
ombres du matin se levaient. L'île montra bientôt, à travers les brumes
dissipées, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.
Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille - cinq ou
six cents peut-être. Quelques-uns, profitant de la marée basse, s'étaient
avancés sur les têtes de coraux, à moins de deux encablures du Nautilus. Je
les distinguai facilement. C'étaient bien de véritables Papouas, à taille
athlétique, hommes de belle race, au front large et élevé, au nez gros mais
non épaté, aux dents blanches. Leur chevelure laineuse, teinte en rouge,
tranchait sur un corps, noir et luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de
leur oreille, coupé et distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages
étaient généralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes,
habillées, des hanches au genou, d'une véritable crinoline d'herbes que
soutenait une ceinture végétale. Certains chefs avaient orné leur cou d'un
croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque tous,
armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule une sorte de
filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse.
Un de ces chefs, assez rapproché du Nautilus, l'examinait avec attention.
Ce devait être un « mado » de haut rang, car il se drapait dans une natte en
feuilles de bananiers, dentelée sur ses bords et relevée d'éclatantes couleurs.
J'aurais pu facilement abattre cet indigène, qui se trouvait à petite portée ;
mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations véritablement
Page 163
hostiles. Entre Européens et sauvages, il convient que les Européens
ripostent et n'attaquent pas.
Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près du
Nautilus, mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Je les entendais répéter
fréquemment le mot « assai », et à leurs gestes je compris qu'ils m'invitaient
à aller à terre, invitation que je crus devoir décliner.
Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de
maître Land qui ne put compléter ses provisions. Cet adroit Canadien
employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait rapportées de
l'île Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnèrent la terre vers onze
heures du matin, dès que les têtes de corail commencèrent à disparaître sous
le flot de la marée montante. Mais je vis leur nombre s'accroître
considérablement sur la plage. Il était probable qu'ils venaient des îles
voisines ou de la Papouasie proprement dite. Cependant, je n'avais pas
aperçu une seule pirogue indigène.
N'ayant rien de mieux à faire, je songeai à draguer ces belles eaux
limpides, qui laissaient voir à profusion des coquilles, des zoophytes et des
plantes pélagiennes. C'était, d'ailleurs, la dernière journée que le Nautilus
allait passer dans ces parages, si, toutefois, il flottait à la pleine mer du
lendemain, suivant la promesse du capitaine Nemo.
J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gère, à peu près
semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres.
« Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en déplaise à monsieur, ils ne
me semblent pas très méchants !
— Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon.
— On peut être anthropophage et brave homme, répondit Conseil,
comme on peut être gourmand et honnête. L'un n'exclut pas l'autre.
— Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages, et
qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Cependant, comme je ne
tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai sur mes gardes,
car le commandant du Nautilus ne paraît prendre aucune précaution. Et
maintenant à l'ouvrage. »
Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans
rapporter aucune rareté. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de
harpes, de mélanies, et particulièrement des plus beaux marteaux que
ripostent et n'attaquent pas.
Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près du
Nautilus, mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Je les entendais répéter
fréquemment le mot « assai », et à leurs gestes je compris qu'ils m'invitaient
à aller à terre, invitation que je crus devoir décliner.
Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de
maître Land qui ne put compléter ses provisions. Cet adroit Canadien
employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait rapportées de
l'île Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnèrent la terre vers onze
heures du matin, dès que les têtes de corail commencèrent à disparaître sous
le flot de la marée montante. Mais je vis leur nombre s'accroître
considérablement sur la plage. Il était probable qu'ils venaient des îles
voisines ou de la Papouasie proprement dite. Cependant, je n'avais pas
aperçu une seule pirogue indigène.
N'ayant rien de mieux à faire, je songeai à draguer ces belles eaux
limpides, qui laissaient voir à profusion des coquilles, des zoophytes et des
plantes pélagiennes. C'était, d'ailleurs, la dernière journée que le Nautilus
allait passer dans ces parages, si, toutefois, il flottait à la pleine mer du
lendemain, suivant la promesse du capitaine Nemo.
J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gère, à peu près
semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres.
« Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en déplaise à monsieur, ils ne
me semblent pas très méchants !
— Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon.
— On peut être anthropophage et brave homme, répondit Conseil,
comme on peut être gourmand et honnête. L'un n'exclut pas l'autre.
— Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages, et
qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Cependant, comme je ne
tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai sur mes gardes,
car le commandant du Nautilus ne paraît prendre aucune précaution. Et
maintenant à l'ouvrage. »
Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans
rapporter aucune rareté. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de
harpes, de mélanies, et particulièrement des plus beaux marteaux que
Page 164
j'eusse vu jusqu'à ce jour. Nous prîmes aussi quelques holoturies, des
huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent réservées pour
l'office du bord.
Mais, au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une
merveille, je devrais dire sur une difformité naturelle, très rare à rencontrer.
Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil remontait
chargé de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout d'un coup, il me
vit plonger rapidement le bras dans le filet, en retirer un coquillage, et
pousser un cri de conchyliologue, c'est-à-dire le cri le plus perçant que
puisse produire un gosier humain.
« Eh ! qu'a donc monsieur ? demanda Conseil, très surpris. Monsieur a-t-
il été mordu ?
— Non, mon garçon, et cependant, j'eusse volontiers payé d'un doigt ma
découverte !
— Quelle découverte ?
— Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.
— Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre des
pectinibranches, classe des gastéropodes, embranchement des mollusques...
— Oui, Conseil, mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche, cette
olive tourne de gauche à droite !
— Est-il possible ! s'écria Conseil.
— Oui, mon garçon, c'est une coquille sénestre !
— Une coquille sénestre ! répétait Conseil, le cœur palpitant.
— Regarde sa spire !
— Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse
coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais éprouvé une émotion
pareille ! »
Et il y avait de quoi être ému ! On sait, en effet, comme l'ont fait observer
les naturalistes, que la dextrosité est une loi de nature. Les astres et leurs
satellites, dans leur mouvement de translation et de rotation, se meuvent de
droite à gauche. L'homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa
main gauche, et, conséquemment, ses instruments et ses appareils, escaliers,
serrures, ressorts de montres, etc., sont combinés de manière a être
employés de droite à gauche. Or, la nature a généralement suivi cette loi
huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent réservées pour
l'office du bord.
Mais, au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une
merveille, je devrais dire sur une difformité naturelle, très rare à rencontrer.
Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil remontait
chargé de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout d'un coup, il me
vit plonger rapidement le bras dans le filet, en retirer un coquillage, et
pousser un cri de conchyliologue, c'est-à-dire le cri le plus perçant que
puisse produire un gosier humain.
« Eh ! qu'a donc monsieur ? demanda Conseil, très surpris. Monsieur a-t-
il été mordu ?
— Non, mon garçon, et cependant, j'eusse volontiers payé d'un doigt ma
découverte !
— Quelle découverte ?
— Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.
— Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre des
pectinibranches, classe des gastéropodes, embranchement des mollusques...
— Oui, Conseil, mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche, cette
olive tourne de gauche à droite !
— Est-il possible ! s'écria Conseil.
— Oui, mon garçon, c'est une coquille sénestre !
— Une coquille sénestre ! répétait Conseil, le cœur palpitant.
— Regarde sa spire !
— Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse
coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais éprouvé une émotion
pareille ! »
Et il y avait de quoi être ému ! On sait, en effet, comme l'ont fait observer
les naturalistes, que la dextrosité est une loi de nature. Les astres et leurs
satellites, dans leur mouvement de translation et de rotation, se meuvent de
droite à gauche. L'homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa
main gauche, et, conséquemment, ses instruments et ses appareils, escaliers,
serrures, ressorts de montres, etc., sont combinés de manière a être
employés de droite à gauche. Or, la nature a généralement suivi cette loi
Page 165
pour l'enroulement de ses coquilles. Elles sont toutes dextres, à de rares
exceptions, et quand, par hasard, leur spire est sénestre, les amateurs les
payent au poids de l'or.
Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de notre
trésor, et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum, quand une pierre,
malencontreusement lancée par un indigène, vint briser le précieux objet
dans la main de Conseil.
Je poussai un cri de désespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa un
sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus l'arrêter, mais
son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui pendait au bras de
l'indigène.
« Conseil, m'écriai-je, Conseil !
— Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé
l'attaque ?
— Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme ! lui dis-je.
— Ah ! le gueux ! s'écria Conseil, j'aurais mieux aimé qu'il m'eût cassé
l'épaule ! »
Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la
situation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en étions
pas aperçus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Naulilus. Ces
pirogues, creusées dans des troncs d'arbre, longues, étroites, bien combinées
pour la marche, s'équilibraient au moyen d'un double balancier en bambous
qui flottait à la surface de l'eau. Elles étaient manœuvrées par d'adroits
pagayeurs à demi nus, et je ne les vis pas s'avancer sans inquiétude.
C'était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les
Européens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre de fer
allongé dans la baie, sans mâts, sans cheminée, que devaient-ils en penser ?
Rien de bon, car ils s'en étaient d'abord tenus à distance respectueuse.
Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu à peu confiance, et
cherchaient à se familiariser avec lui. Or, c'était précisément cette
familiarité qu'il fallait empêcher. Nos armes, auxquelles la détonation
manquait, ne pouvaient produire qu'un effet médiocre sur ces indigènes, qui
n'ont de respect que pour les engins bruyants. La foudre, sans les
roulements du tonnerre, effraierait peu les hommes, bien que le danger soit
dans l'éclair, non dans le bruit.
exceptions, et quand, par hasard, leur spire est sénestre, les amateurs les
payent au poids de l'or.
Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de notre
trésor, et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum, quand une pierre,
malencontreusement lancée par un indigène, vint briser le précieux objet
dans la main de Conseil.
Je poussai un cri de désespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa un
sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus l'arrêter, mais
son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui pendait au bras de
l'indigène.
« Conseil, m'écriai-je, Conseil !
— Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé
l'attaque ?
— Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme ! lui dis-je.
— Ah ! le gueux ! s'écria Conseil, j'aurais mieux aimé qu'il m'eût cassé
l'épaule ! »
Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la
situation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en étions
pas aperçus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Naulilus. Ces
pirogues, creusées dans des troncs d'arbre, longues, étroites, bien combinées
pour la marche, s'équilibraient au moyen d'un double balancier en bambous
qui flottait à la surface de l'eau. Elles étaient manœuvrées par d'adroits
pagayeurs à demi nus, et je ne les vis pas s'avancer sans inquiétude.
C'était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les
Européens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre de fer
allongé dans la baie, sans mâts, sans cheminée, que devaient-ils en penser ?
Rien de bon, car ils s'en étaient d'abord tenus à distance respectueuse.
Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu à peu confiance, et
cherchaient à se familiariser avec lui. Or, c'était précisément cette
familiarité qu'il fallait empêcher. Nos armes, auxquelles la détonation
manquait, ne pouvaient produire qu'un effet médiocre sur ces indigènes, qui
n'ont de respect que pour les engins bruyants. La foudre, sans les
roulements du tonnerre, effraierait peu les hommes, bien que le danger soit
dans l'éclair, non dans le bruit.
Page 166
En ce moment, les pirogues s'approchèrent plus près du Nautilus, et une
nuée de flèches s'abattit sur lui.
« Diable ! il grêle ! dit Conseil, et peut-être une grêle empoisonnée !
— Il faut prévenir le capitaine Nemo », dis-je en rentrant par le panneau.
Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai à frapper à
la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.
Un « entrez » me répondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo
plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne manquaient
pas.
« Je vous dérange ? dis-je par politesse.
— En effet, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine, mais je pense
que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir ?
— Très sérieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans
quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines
de sauvages.
— Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs
pirogues ?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.
— Précisément, et je venais vous dire...
— Rien n'est plus facile », dit le capitaine Nemo.
Et, pressant un bouton électrique, il transmit un ordre au poste de
l'équipage.
« Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants. Le canot
est en place, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas, j'imagine,
que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de votre frégate
n'ont pu entamer ?
— Non, capitaine, mais il existe encore un danger.
— Lequel, monsieur ?
— C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux pour
renouveler l'air du Nautilus...
— Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la manière
des cétacés.
nuée de flèches s'abattit sur lui.
« Diable ! il grêle ! dit Conseil, et peut-être une grêle empoisonnée !
— Il faut prévenir le capitaine Nemo », dis-je en rentrant par le panneau.
Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai à frapper à
la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.
Un « entrez » me répondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo
plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne manquaient
pas.
« Je vous dérange ? dis-je par politesse.
— En effet, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine, mais je pense
que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir ?
— Très sérieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans
quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines
de sauvages.
— Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs
pirogues ?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.
— Précisément, et je venais vous dire...
— Rien n'est plus facile », dit le capitaine Nemo.
Et, pressant un bouton électrique, il transmit un ordre au poste de
l'équipage.
« Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants. Le canot
est en place, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas, j'imagine,
que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de votre frégate
n'ont pu entamer ?
— Non, capitaine, mais il existe encore un danger.
— Lequel, monsieur ?
— C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux pour
renouveler l'air du Nautilus...
— Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la manière
des cétacés.
Page 167
— Or, si à ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois
pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer.
— Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord ?
— J'en suis certain.
— Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les en
empêcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne veux
pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces
malheureux ! »
Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et m'invita
à m'asseoir près de lui. Il me questionna avec intérêt sur nos excursions à
terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre ce besoin de viande
qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation effleura divers sujets, et,
sans être plus communicatif, le capitaine Nemo se montra plus aimable.
Entre autres choses, nous en vînmes à parler de la situation du Nautilus,
précisément échoué dans ce détroit, où Dumont d'Urville fut sur le point de
se perdre. Puis à ce propos :
« Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus
intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook, à vous
autres, Français. Infortuné savant ! Avoir bravé les banquises du pôle Sud,
les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique, pour périr
misérablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme énergique a
pu réfléchir pendant les dernières secondes de son existence, vous figurez-
vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées ! »
En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette
émotion à son actif.
Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur français,
ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle Sud qui
amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin ses levés
hydrographiques des principales îles de l'Océanie.
« Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le capitaine
Nemo, je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan, et plus facilement, plus
complètement que lui. L'Astrolabe et la Zélée, incessamment ballottées par
les ouragans, ne pouvaient valoir le Nautilus, tranquille cabinet de travail, et
véritablement sédentaire au milieu des eaux !
pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer.
— Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord ?
— J'en suis certain.
— Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les en
empêcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne veux
pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces
malheureux ! »
Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et m'invita
à m'asseoir près de lui. Il me questionna avec intérêt sur nos excursions à
terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre ce besoin de viande
qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation effleura divers sujets, et,
sans être plus communicatif, le capitaine Nemo se montra plus aimable.
Entre autres choses, nous en vînmes à parler de la situation du Nautilus,
précisément échoué dans ce détroit, où Dumont d'Urville fut sur le point de
se perdre. Puis à ce propos :
« Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus
intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook, à vous
autres, Français. Infortuné savant ! Avoir bravé les banquises du pôle Sud,
les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique, pour périr
misérablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme énergique a
pu réfléchir pendant les dernières secondes de son existence, vous figurez-
vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées ! »
En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette
émotion à son actif.
Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur français,
ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle Sud qui
amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin ses levés
hydrographiques des principales îles de l'Océanie.
« Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le capitaine
Nemo, je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan, et plus facilement, plus
complètement que lui. L'Astrolabe et la Zélée, incessamment ballottées par
les ouragans, ne pouvaient valoir le Nautilus, tranquille cabinet de travail, et
véritablement sédentaire au milieu des eaux !
Page 168
— Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre les
corvettes de Dumont d'Urville et le Nautilus.
— Lequel, monsieur ?
— C'est que le Nautilus s'est échoué comme elles !
— Le Nautilus ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement le
capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers, et les
pénibles travaux, les manœuvres qu'imposa à d'Urville le renflouage de ses
corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'Astrolabe et la Zélée ont failli périr,
mais mon Nautilus ne court aucun danger. Demain, au jour dit, à l'heure
dite, la marée le soulèvera paisiblement, et il reprendra sa navigation à
travers les mers.
— Capitaine, dis-je, je ne doute pas....
— Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures
quarante minutes du soir, le Nautilus flottera et quittera sans avarie le
détroit de Torrès. »
Ces paroles prononcées d'un ton très bref, le capitaine Nemo s'inclina
légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre.
Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon entrevue
avec le capitaine.
« Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son Nautilus
était menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine m'a répondu très
ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à dire : Aie confiance en lui, et va
dormir en paix.
— Monsieur n'a pas besoin de mes services ?
— Non, mon ami. Que fait Ned Land ?
— Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned
confectionne un pâté de kangaroo qui sera une merveille ! »
Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le
bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des cris
assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage sortît de son
inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la présence de ces cannibales
que les soldats d'un fort blindé ne se préoccupent des fourmis qui courent
sur son blindage.
corvettes de Dumont d'Urville et le Nautilus.
— Lequel, monsieur ?
— C'est que le Nautilus s'est échoué comme elles !
— Le Nautilus ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement le
capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers, et les
pénibles travaux, les manœuvres qu'imposa à d'Urville le renflouage de ses
corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'Astrolabe et la Zélée ont failli périr,
mais mon Nautilus ne court aucun danger. Demain, au jour dit, à l'heure
dite, la marée le soulèvera paisiblement, et il reprendra sa navigation à
travers les mers.
— Capitaine, dis-je, je ne doute pas....
— Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures
quarante minutes du soir, le Nautilus flottera et quittera sans avarie le
détroit de Torrès. »
Ces paroles prononcées d'un ton très bref, le capitaine Nemo s'inclina
légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre.
Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon entrevue
avec le capitaine.
« Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son Nautilus
était menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine m'a répondu très
ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à dire : Aie confiance en lui, et va
dormir en paix.
— Monsieur n'a pas besoin de mes services ?
— Non, mon ami. Que fait Ned Land ?
— Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned
confectionne un pâté de kangaroo qui sera une merveille ! »
Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le
bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des cris
assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage sortît de son
inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la présence de ces cannibales
que les soldats d'un fort blindé ne se préoccupent des fourmis qui courent
sur son blindage.
Page 169
A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas été
ouverts. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur, mais les réservoirs,
chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et lancèrent quelques
mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie du Nautilus.
Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un
instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun préparatif de
départ.
J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La
pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait
avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait point
fait une promesse téméraire, le Nautilus serait immédiatement dégagé.
Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son lit de corail.
Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt
sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les
aspérités calcaires du fond corallien.
A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le salon.
« Nous allons partir, dit-il.
— Ah ! fis-je.
— J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.
— Et les Papouas ?
— Les Papouas ? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les
épaules.
— Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du Nautilus ?
— Et comment ?
— En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.
— Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on
n'entre pas ainsi par les panneaux du Nautilus, même quand ils sont
ouverts. »
Je regardai le capitaine.
« Vous ne comprenez pas ? me dit-il.
— Aucunement.
— Eh bien ! venez et vous verrez. »
ouverts. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur, mais les réservoirs,
chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et lancèrent quelques
mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie du Nautilus.
Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un
instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun préparatif de
départ.
J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La
pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait
avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait point
fait une promesse téméraire, le Nautilus serait immédiatement dégagé.
Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son lit de corail.
Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt
sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les
aspérités calcaires du fond corallien.
A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le salon.
« Nous allons partir, dit-il.
— Ah ! fis-je.
— J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.
— Et les Papouas ?
— Les Papouas ? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les
épaules.
— Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du Nautilus ?
— Et comment ?
— En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.
— Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on
n'entre pas ainsi par les panneaux du Nautilus, même quand ils sont
ouverts. »
Je regardai le capitaine.
« Vous ne comprenez pas ? me dit-il.
— Aucunement.
— Eh bien ! venez et vous verrez. »
Page 170
Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil, très
intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les
panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations
résonnaient au-dehors.
Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles
apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la rampe
de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force invisible, s'enfuit,
poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes.
Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort.
Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts violents,
s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à deux mains, il fut
renversé à son tour.
« Mille diables ! s'écria-t-il. Je suis foudroyé ! »
Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble de
métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à la plate-forme.
Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse , et cette secousse
eût été mortelle, si le capitaine Nemo eût lancé dans ce conducteur tout le
courant de ses appareils ! On peut réellement dire, qu'entre ses assaillants et
lui, il avait tendu un réseau électrique que nul ne pouvait impunément
franchir.
Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés de
terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le malheureux
Ned Land qui jurait comme un possédé.
Mais, en ce moment, le Nautilus, soulevé par les dernières ondulations du
flot, quitta son lit de corail à cette quarantième minute exactement fixée par
le capitaine. Son hélice battit les eaux avec une majestueuse lenteur. Sa
vitesse s'accrut peu à peu, et, naviguant à la surface de l'Océan, il
abandonna sain et sauf les dangereuses passes du détroit de Torrès.
XXIII
ÆGRI SOMNIA
Le jour suivant, 10 janvier, le Nautilus reprit sa marche entre deux eaux,
mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins de trente-
intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les
panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations
résonnaient au-dehors.
Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles
apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la rampe
de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force invisible, s'enfuit,
poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes.
Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort.
Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts violents,
s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à deux mains, il fut
renversé à son tour.
« Mille diables ! s'écria-t-il. Je suis foudroyé ! »
Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble de
métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à la plate-forme.
Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse , et cette secousse
eût été mortelle, si le capitaine Nemo eût lancé dans ce conducteur tout le
courant de ses appareils ! On peut réellement dire, qu'entre ses assaillants et
lui, il avait tendu un réseau électrique que nul ne pouvait impunément
franchir.
Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés de
terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le malheureux
Ned Land qui jurait comme un possédé.
Mais, en ce moment, le Nautilus, soulevé par les dernières ondulations du
flot, quitta son lit de corail à cette quarantième minute exactement fixée par
le capitaine. Son hélice battit les eaux avec une majestueuse lenteur. Sa
vitesse s'accrut peu à peu, et, naviguant à la surface de l'Océan, il
abandonna sain et sauf les dangereuses passes du détroit de Torrès.
XXIII
ÆGRI SOMNIA
Le jour suivant, 10 janvier, le Nautilus reprit sa marche entre deux eaux,
mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins de trente-
Page 171
cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle que je ne pouvais
ni suivre ses tours ni les compter.
Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir donné
le mouvement, la chaleur, la lumière au Nautilus, le protégeait encore
contre les attaques extérieures, et le transformait en une arche sainte à
laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé, mon admiration
n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait aussitôt à l'ingénieur
qui l'avait créé.
Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous
doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et l0° de latitude
nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs étaient
encore nombreux, mais plus clairsemés, et relevés sur la carte avec une
extrême précision. Le Nautilus évita facilement les brisants de Money à
bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 1300 de longitude, et sur
ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement.
Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait
connaissance de l'île de ce nom par 1220 de longitude. Cette île dont la
superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée par des
radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-à-dire issus de la plus
haute origine à laquelle un être humain puisse prétendre. Aussi, ces ancêtres
écailleux foisonnent dans les rivières de l'île, et sont l'objet d'une vénération
particulière. On les protège, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur
offre des jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main sur
ces lézards sacrés.
Mais le Nautilus n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor ne
fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa position.
Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui fait partie du
groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté très établie sur les
marchés malais.
A partir de ce point, la direction du Nautilus, en latitude, s'infléchit vers
le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la fantaisie du capitaine
Nemo allait-elle nous entraîner ? Remontrait-il vers les côtes de l'Asie ? Se
rapprocherait-il des rivages de l'Europe ? Résolutions peu probables de la
part d'un homme qui fuyait les continents habités ? Descendrait-il donc vers
le sud ? Irait-il doubler le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et
pousser au pôle antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du
ni suivre ses tours ni les compter.
Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir donné
le mouvement, la chaleur, la lumière au Nautilus, le protégeait encore
contre les attaques extérieures, et le transformait en une arche sainte à
laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé, mon admiration
n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait aussitôt à l'ingénieur
qui l'avait créé.
Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous
doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et l0° de latitude
nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs étaient
encore nombreux, mais plus clairsemés, et relevés sur la carte avec une
extrême précision. Le Nautilus évita facilement les brisants de Money à
bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 1300 de longitude, et sur
ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement.
Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait
connaissance de l'île de ce nom par 1220 de longitude. Cette île dont la
superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée par des
radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-à-dire issus de la plus
haute origine à laquelle un être humain puisse prétendre. Aussi, ces ancêtres
écailleux foisonnent dans les rivières de l'île, et sont l'objet d'une vénération
particulière. On les protège, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur
offre des jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main sur
ces lézards sacrés.
Mais le Nautilus n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor ne
fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa position.
Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui fait partie du
groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté très établie sur les
marchés malais.
A partir de ce point, la direction du Nautilus, en latitude, s'infléchit vers
le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la fantaisie du capitaine
Nemo allait-elle nous entraîner ? Remontrait-il vers les côtes de l'Asie ? Se
rapprocherait-il des rivages de l'Europe ? Résolutions peu probables de la
part d'un homme qui fuyait les continents habités ? Descendrait-il donc vers
le sud ? Irait-il doubler le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et
pousser au pôle antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du
Page 172
Pacifique, où son Nautilus trouvait une navigation facile et indépendante ?
L'avenir devait nous l'apprendre.
Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de Seringapatam,
de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre l'élément liquide, le 14
janvier, nous étions au-delà de toutes terres. La vitesse du Nautilus fut
singulièrement ralentie, et, très capricieux dans ses allures, tantôt il nageait
au milieu des eaux, et tantôt il flottait à leur surface.
Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes
expériences sur les diverses températures de la mer à des couches
différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent au
moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont au moins
douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont les verres se
brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils basés sur la
variation de résistance de métaux aux courants électriques. Ces résultats
ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment contrôlés. Au contraire, le
capitaine Nemo allait lui-même chercher cette température dans les
profondeurs de la mer, et son thermomètre, mis en communication avec les
diverses nappes liquides, lui donnait immédiatement et sûrement le degré
recherché.
C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en descendant
obliquement au moyen de ses plans inclinés, le Nautilus atteignit
successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept, neuf et dix mille
mètres, et le résultat définitif de ces expériences fut que la mer présentait
une température permanente de quatre degrés et demi, à une profondeur de
mille mètres, sous toutes les latitudes.
Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo y
apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel but il
faisait ces observations. Était-ce au profit de ces semblables ? Ce n'était pas
probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient périr avec lui dans
quelque mer ignorée ! A moins qu'il ne me destinât le résultat de ses
expériences. Mais c'était admettre que mon étrange voyage aurait un terme,
et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.
Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers
chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités de l'eau
dans les principales mers du globe. De cette communication, je tirai un
enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.
L'avenir devait nous l'apprendre.
Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de Seringapatam,
de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre l'élément liquide, le 14
janvier, nous étions au-delà de toutes terres. La vitesse du Nautilus fut
singulièrement ralentie, et, très capricieux dans ses allures, tantôt il nageait
au milieu des eaux, et tantôt il flottait à leur surface.
Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes
expériences sur les diverses températures de la mer à des couches
différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent au
moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont au moins
douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont les verres se
brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils basés sur la
variation de résistance de métaux aux courants électriques. Ces résultats
ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment contrôlés. Au contraire, le
capitaine Nemo allait lui-même chercher cette température dans les
profondeurs de la mer, et son thermomètre, mis en communication avec les
diverses nappes liquides, lui donnait immédiatement et sûrement le degré
recherché.
C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en descendant
obliquement au moyen de ses plans inclinés, le Nautilus atteignit
successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept, neuf et dix mille
mètres, et le résultat définitif de ces expériences fut que la mer présentait
une température permanente de quatre degrés et demi, à une profondeur de
mille mètres, sous toutes les latitudes.
Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo y
apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel but il
faisait ces observations. Était-ce au profit de ces semblables ? Ce n'était pas
probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient périr avec lui dans
quelque mer ignorée ! A moins qu'il ne me destinât le résultat de ses
expériences. Mais c'était admettre que mon étrange voyage aurait un terme,
et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.
Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers
chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités de l'eau
dans les principales mers du globe. De cette communication, je tirai un
enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.
Page 173
C'était pendant la matinée du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je me
promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les différentes
densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis négativement, et
j'ajoutai que la science manquait d'observations rigoureuses à ce sujet.
« Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer la
certitude.
— Bien, répondis-je, mais le Nautilus est un monde à part, et les secrets
de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre.
— Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques
instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à la terre que
les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et l'on ne connaîtra
jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. Cependant, puisque
le hasard a lié nos deux existences, je puis vous communiquer le résultat de
mes observations.
— Je vous écoute, capitaine.
— Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense
que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je
représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit millième
pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour les eaux du
Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la Méditerranée...
— Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée ?
— Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un vingt-
neuf millième pour les eaux de l'Adriatique. »
Décidément, le Nautilus ne fuyait pas les mers fréquentées de l'Europe, et
j'en conclus qu'il nous ramènerait - peut-être avant peu vers des continents
plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait cette particularité avec
une satisfaction très naturelle.
Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences de
toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à différentes
profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration, sur leur transparence,
et dans toutes ces circonstances, le capitaine Nemo déploya une ingéniosité
qui ne fut égalée que par sa bonne grâce envers moi. Puis, pendant quelques
jours, je ne le revis plus, et demeurai de nouveau comme isolé à son bord.
Le 16 janvier, le Nautilus parut s'endormir à quelques mètres seulement
au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques ne
promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les différentes
densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis négativement, et
j'ajoutai que la science manquait d'observations rigoureuses à ce sujet.
« Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer la
certitude.
— Bien, répondis-je, mais le Nautilus est un monde à part, et les secrets
de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre.
— Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques
instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à la terre que
les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et l'on ne connaîtra
jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. Cependant, puisque
le hasard a lié nos deux existences, je puis vous communiquer le résultat de
mes observations.
— Je vous écoute, capitaine.
— Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense
que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je
représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit millième
pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour les eaux du
Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la Méditerranée...
— Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée ?
— Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un vingt-
neuf millième pour les eaux de l'Adriatique. »
Décidément, le Nautilus ne fuyait pas les mers fréquentées de l'Europe, et
j'en conclus qu'il nous ramènerait - peut-être avant peu vers des continents
plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait cette particularité avec
une satisfaction très naturelle.
Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences de
toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à différentes
profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration, sur leur transparence,
et dans toutes ces circonstances, le capitaine Nemo déploya une ingéniosité
qui ne fut égalée que par sa bonne grâce envers moi. Puis, pendant quelques
jours, je ne le revis plus, et demeurai de nouveau comme isolé à son bord.
Le 16 janvier, le Nautilus parut s'endormir à quelques mètres seulement
au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques ne
Page 174
fonctionnaient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré des
courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations intérieures,
nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de la machine.
Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux
spectacle. Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du
Nautilus n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des
eaux.
Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières
couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté.
J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros poissons
ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine figurées, quand le
Nautilus se trouva subitement transporté en pleine lumière. Je crus d'abord
que le fanal avait été rallumé, et qu'il projetait son éclat électrique dans la
masse liquide. Je me trompais, et après une rapide observation, je reconnus
mon erreur.
Le Nautilus flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans
cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des myriades
d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en glissant sur la
coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des éclairs au milieu de
ces nappes lumineuses, comme eussent été des coulées de plomb fondu
dans une fournaise ardente, ou des masses métalliques portées au rouge
blanc ; de telle sorte que par opposition, certaines portions lumineuses
faisaient ombre dans ce milieu igné, dont toute ombre semblait devoir être
bannie. Non ! ce n'était plus l'irradiation calme de notre éclairage habituel !
Il y avait là une vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière, on la
sentait vivante !
En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de
noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus d'un
tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille dans trente
centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore doublée par ces lueurs
particulières aux méduses, aux astéries, aux aurélies, aux pholadesdattes, et
autres zoophytes phosphorescents, imprégnés du graissin des matières
organiques décomposées par la mer, et peut-être du mucus secrète par les
poissons.
Pendant plusieurs heures, le Nautilus flotta dans ces ondes brillantes, et
notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins s'y jouer comme
courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations intérieures,
nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de la machine.
Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux
spectacle. Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du
Nautilus n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des
eaux.
Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières
couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté.
J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros poissons
ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine figurées, quand le
Nautilus se trouva subitement transporté en pleine lumière. Je crus d'abord
que le fanal avait été rallumé, et qu'il projetait son éclat électrique dans la
masse liquide. Je me trompais, et après une rapide observation, je reconnus
mon erreur.
Le Nautilus flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans
cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des myriades
d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en glissant sur la
coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des éclairs au milieu de
ces nappes lumineuses, comme eussent été des coulées de plomb fondu
dans une fournaise ardente, ou des masses métalliques portées au rouge
blanc ; de telle sorte que par opposition, certaines portions lumineuses
faisaient ombre dans ce milieu igné, dont toute ombre semblait devoir être
bannie. Non ! ce n'était plus l'irradiation calme de notre éclairage habituel !
Il y avait là une vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière, on la
sentait vivante !
En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de
noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus d'un
tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille dans trente
centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore doublée par ces lueurs
particulières aux méduses, aux astéries, aux aurélies, aux pholadesdattes, et
autres zoophytes phosphorescents, imprégnés du graissin des matières
organiques décomposées par la mer, et peut-être du mucus secrète par les
poissons.
Pendant plusieurs heures, le Nautilus flotta dans ces ondes brillantes, et
notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins s'y jouer comme
Page 175
des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui ne brûle pas, des
marsouins élégants et rapides, infatigables clowns des mers, et des
istiophores longs de trois mètres, intelligents précurseurs des ouragans, dont
le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. Puis apparurent des
poissons plus petits, des balistes variés, des scomberoïdes-sauteurs, des
nasons-loups, et cent autres qui zébraient dans leur course la lumineuse
atmosphère.
Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être quelque
condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce phénomène ?
Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des flots ? Mais, à cette
profondeur de quelques mètres, le Nautilus ne ressentait pas sa fureur, et il
se balançait paisiblement au milieu des eaux tranquilles.
Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille
nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés, ses
mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et je ne les
comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier l'ordinaire du
bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre coquille, et j'affirme
qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon.
Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous
n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du globe
terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de notre
situation.
Le 18 janvier, le Nautilus se trouvait par 105° de longitude et 15° de
latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et houleuse. Le
vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre, qui baissait depuis
quelques jours, annonçait une prochaine lutte des éléments.
J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses
mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la phrase
quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée par une autre
phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je vis apparaître le
capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette, se dirigèrent vers
l'horizon.
Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le
point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa lunette, et
échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci semblait être en
marsouins élégants et rapides, infatigables clowns des mers, et des
istiophores longs de trois mètres, intelligents précurseurs des ouragans, dont
le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. Puis apparurent des
poissons plus petits, des balistes variés, des scomberoïdes-sauteurs, des
nasons-loups, et cent autres qui zébraient dans leur course la lumineuse
atmosphère.
Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être quelque
condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce phénomène ?
Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des flots ? Mais, à cette
profondeur de quelques mètres, le Nautilus ne ressentait pas sa fureur, et il
se balançait paisiblement au milieu des eaux tranquilles.
Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille
nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés, ses
mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et je ne les
comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier l'ordinaire du
bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre coquille, et j'affirme
qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon.
Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous
n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du globe
terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de notre
situation.
Le 18 janvier, le Nautilus se trouvait par 105° de longitude et 15° de
latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et houleuse. Le
vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre, qui baissait depuis
quelques jours, annonçait une prochaine lutte des éléments.
J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses
mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la phrase
quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée par une autre
phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je vis apparaître le
capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette, se dirigèrent vers
l'horizon.
Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le
point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa lunette, et
échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci semblait être en
Page 176
proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir. Le capitaine Nemo,
plus maître de lui, demeurait froid.
Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le second
répondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris ainsi, à la
différence de leur ton et de leurs gestes.
Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée,
sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne d'horizon
d'une parfaite netteté.
Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de la
plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était assuré,
mais moins régulier que d'habitude. 11 s'arrêtait parfois, et les bras croisés
sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il chercher sur cet immense
espace ? Le Nautilus se trouvait alors à quelques centaines de milles de la
côte la plus rapprochée.
Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément l'horizon,
allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son chef par son
agitation nerveuse.
D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant peu, car,
sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa puissance
propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide.
En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine. Celui-
ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point indiqué. Il
l'observa longtemps. De mon côté, très sérieusement intrigué, je descendis
au salon, et j'en rapportai une excellente longue-vue dont je me servais
ordinairement. Puis, l'appuyant sur la cage du fanal qui formait saillie à
l'avant de la plate-forme, je me disposai à parcourir toute la ligne du ciel et
de la mer.
Mais, mon œil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que l'instrument
me fut vivement arraché des mains.
Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le
reconnus pas. Sa physionomie était transfigurée. Son œil, brillant d'un feu
sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se découvraient à
demi. Son corps raide, ses poings fermés, sa tête retirée entre les épaules,
témoignaient de la haine violente que respirait toute sa personne. Il ne
bougeait pas. Ma lunette tombée de sa main, avait roulé à ses pieds.
plus maître de lui, demeurait froid.
Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le second
répondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris ainsi, à la
différence de leur ton et de leurs gestes.
Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée,
sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne d'horizon
d'une parfaite netteté.
Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de la
plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était assuré,
mais moins régulier que d'habitude. 11 s'arrêtait parfois, et les bras croisés
sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il chercher sur cet immense
espace ? Le Nautilus se trouvait alors à quelques centaines de milles de la
côte la plus rapprochée.
Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément l'horizon,
allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son chef par son
agitation nerveuse.
D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant peu, car,
sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa puissance
propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide.
En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine. Celui-
ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point indiqué. Il
l'observa longtemps. De mon côté, très sérieusement intrigué, je descendis
au salon, et j'en rapportai une excellente longue-vue dont je me servais
ordinairement. Puis, l'appuyant sur la cage du fanal qui formait saillie à
l'avant de la plate-forme, je me disposai à parcourir toute la ligne du ciel et
de la mer.
Mais, mon œil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que l'instrument
me fut vivement arraché des mains.
Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le
reconnus pas. Sa physionomie était transfigurée. Son œil, brillant d'un feu
sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se découvraient à
demi. Son corps raide, ses poings fermés, sa tête retirée entre les épaules,
témoignaient de la haine violente que respirait toute sa personne. Il ne
bougeait pas. Ma lunette tombée de sa main, avait roulé à ses pieds.
Page 177
Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère ?
S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris quelque
secret interdit aux hôtes du Nautilus ?
Non ! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait pas, et
son œil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de l'horizon.
Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si
profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son second
quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi.
« Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame de
vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi.
— De quoi s'agit-il, capitaine ?
— Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au
moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté.
— Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais
puis-je vous adresser une question ?
— Aucune, monsieur. »
Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute
résistance eût été impossible.
Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur fis
part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment cette
communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps manqua à
toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à la porte, et ils
nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé notre première nuit à
bord du Nautilus.
Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute
réponse.
« Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? » me demanda Conseil.
Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi étonnés
que moi, mais aussi peu avancés.
Cependant, j'étais plongé dans un abîme de réflexions, et l'étrange
appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma
pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me perdais
dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma contention
d'esprit par ces paroles de Ned Land :
S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris quelque
secret interdit aux hôtes du Nautilus ?
Non ! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait pas, et
son œil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de l'horizon.
Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si
profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son second
quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi.
« Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame de
vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi.
— De quoi s'agit-il, capitaine ?
— Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au
moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté.
— Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais
puis-je vous adresser une question ?
— Aucune, monsieur. »
Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute
résistance eût été impossible.
Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur fis
part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment cette
communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps manqua à
toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à la porte, et ils
nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé notre première nuit à
bord du Nautilus.
Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute
réponse.
« Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? » me demanda Conseil.
Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi étonnés
que moi, mais aussi peu avancés.
Cependant, j'étais plongé dans un abîme de réflexions, et l'étrange
appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma
pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me perdais
dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma contention
d'esprit par ces paroles de Ned Land :
Page 178
« Tiens ! le déjeuner est servi ! »
En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine Nemo
avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche du
Nautilus.
« Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me
demanda Conseil.
— Oui, mon garçon, répondis-je.
— Eh bien ! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce
qui peut arriver.
— Tu as raison, Conseil.
— Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du
bord.
— Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner avait
manqué totalement ! »
Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur.
Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je
mangeai peu. Conseil « se força », toujours par prudence, et Ned Land, quoi
qu'il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner terminé, chacun
de nous s'accota dans son coin.
En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit et nous
laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à s'endormir, et,
ce qui m'étonna, Conseil se laissa aller aussi à un lourd assoupissement. Je
me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet impérieux besoin de
sommeil, quand je sentis mon cerveau s'imprégner d'une épaisse torpeur.
Mes yeux, que je voulais tenir ouverts, se fermèrent malgré moi. J'étais en
proie à une hallucination douloureuse. Évidemment, des substances
soporifiques avaient été mêlées aux aliments que nous venions de prendre !
Ce n'était donc pas assez de la prison pour nous dérober les projets du
capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil !
J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer qui
provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le Nautilus avait-il
donc quitté la surface de l'Océan ? Était-il rentré dans la couche immobile
des eaux ?
En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine Nemo
avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche du
Nautilus.
« Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me
demanda Conseil.
— Oui, mon garçon, répondis-je.
— Eh bien ! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce
qui peut arriver.
— Tu as raison, Conseil.
— Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du
bord.
— Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner avait
manqué totalement ! »
Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur.
Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je
mangeai peu. Conseil « se força », toujours par prudence, et Ned Land, quoi
qu'il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner terminé, chacun
de nous s'accota dans son coin.
En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit et nous
laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à s'endormir, et,
ce qui m'étonna, Conseil se laissa aller aussi à un lourd assoupissement. Je
me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet impérieux besoin de
sommeil, quand je sentis mon cerveau s'imprégner d'une épaisse torpeur.
Mes yeux, que je voulais tenir ouverts, se fermèrent malgré moi. J'étais en
proie à une hallucination douloureuse. Évidemment, des substances
soporifiques avaient été mêlées aux aliments que nous venions de prendre !
Ce n'était donc pas assez de la prison pour nous dérober les projets du
capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil !
J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer qui
provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le Nautilus avait-il
donc quitté la surface de l'Océan ? Était-il rentré dans la couche immobile
des eaux ?
Page 179
Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration
s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme
paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent sur mes
yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d'hallucinations,
s'empara de tout mon être. Puis, les visions disparurent, et me laissèrent
dans un complet anéantissement.
XXIV
LE ROYAUME DU CORAIL
Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma
grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute,
avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent aperçus plus
que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils l'ignoraient comme je
l'ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère, je ne comptais que sur les
hasards de l'avenir.
Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre ou
prisonnier ? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je pris par les coursives, je
montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la veille, étaient ouverts.
J'arrivai sur la plate-forme.
Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient
rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun souvenir, ils
avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine.
Quant au Nautilus, il nous parut tranquille et mystérieux comme toujours.
Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée. Rien ne semblait
changé à bord.
Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte. Le
Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre. Une brise
d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées par le vent,
imprimaient à l'appareil un très sensible roulis.
Le Nautilus, après avoir renouvelé son air, se maintint à une profondeur
moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir promptement à la
surface des flots. Opération qui, contre l'habitude, fut pratiquée plusieurs
fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le second montait alors sur la
plate-forme, et la phrase accoutumée retentissait à l'intérieur du navire.
s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme
paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent sur mes
yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d'hallucinations,
s'empara de tout mon être. Puis, les visions disparurent, et me laissèrent
dans un complet anéantissement.
XXIV
LE ROYAUME DU CORAIL
Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma
grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute,
avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent aperçus plus
que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils l'ignoraient comme je
l'ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère, je ne comptais que sur les
hasards de l'avenir.
Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre ou
prisonnier ? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je pris par les coursives, je
montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la veille, étaient ouverts.
J'arrivai sur la plate-forme.
Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient
rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun souvenir, ils
avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine.
Quant au Nautilus, il nous parut tranquille et mystérieux comme toujours.
Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée. Rien ne semblait
changé à bord.
Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte. Le
Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre. Une brise
d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées par le vent,
imprimaient à l'appareil un très sensible roulis.
Le Nautilus, après avoir renouvelé son air, se maintint à une profondeur
moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir promptement à la
surface des flots. Opération qui, contre l'habitude, fut pratiquée plusieurs
fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le second montait alors sur la
plate-forme, et la phrase accoutumée retentissait à l'intérieur du navire.
Page 180
Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis que
l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son mutisme
ordinaires.
Vers deux heures, j'étais au salon, occupé à classer mes notes, lorsque le
capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut presque
imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis à mon travail,
espérant qu'il me donnerait peut-être des explications sur les événements
qui avaient marqué la nuit précédente. Il n'en fit rien. Je le regardai. Sa
figure me parut fatiguée ; ses yeux rougis n'avaient pas été rafraîchis par le
sommeil ; sa physionomie exprimait une tristesse profonde, un réel chagrin.
Il allait et venait, s'asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard,
l'abandonnait aussitôt, consultait ses instruments sans prendre ses notes
habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place.
Enfin, il vint vers moi et me dit :
« Etes-vous médecin, monsieur Aronnax ? »
Je m'attendais si peu à cette demande, que je le regardai quelque temps
sans répondre.
« Etes-vous médecin ? répéta-t-il. Plusieurs de vos collègues ont fait
leurs études de médecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.
— En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hôpitaux. J'ai pratiqué
pendant plusieurs années avant d'entrer au Muséum.
— Bien, monsieur. »
Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne
sachant où il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me
réservant de répondre suivant les circonstances.
« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos
soins à l'un de mes hommes ?
— Vous avez un malade ?
— Oui.
— Je suis prêt à vous suivre.
— Venez. »
J'avouerai que mon cœur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une
certaine connexité entre cette maladie d'un homme de l'équipage et les
l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son mutisme
ordinaires.
Vers deux heures, j'étais au salon, occupé à classer mes notes, lorsque le
capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut presque
imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis à mon travail,
espérant qu'il me donnerait peut-être des explications sur les événements
qui avaient marqué la nuit précédente. Il n'en fit rien. Je le regardai. Sa
figure me parut fatiguée ; ses yeux rougis n'avaient pas été rafraîchis par le
sommeil ; sa physionomie exprimait une tristesse profonde, un réel chagrin.
Il allait et venait, s'asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard,
l'abandonnait aussitôt, consultait ses instruments sans prendre ses notes
habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place.
Enfin, il vint vers moi et me dit :
« Etes-vous médecin, monsieur Aronnax ? »
Je m'attendais si peu à cette demande, que je le regardai quelque temps
sans répondre.
« Etes-vous médecin ? répéta-t-il. Plusieurs de vos collègues ont fait
leurs études de médecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.
— En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hôpitaux. J'ai pratiqué
pendant plusieurs années avant d'entrer au Muséum.
— Bien, monsieur. »
Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne
sachant où il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me
réservant de répondre suivant les circonstances.
« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos
soins à l'un de mes hommes ?
— Vous avez un malade ?
— Oui.
— Je suis prêt à vous suivre.
— Venez. »
J'avouerai que mon cœur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une
certaine connexité entre cette maladie d'un homme de l'équipage et les
Page 181
événements de la veille, et ce mystère me préoccupait au moins autant que
le malade.
Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du Nautilus, et me fit entrer
dans une cabine située près du poste des matelots.
Là, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'années, à figure
énergique, vrai type de l'Anglo-Saxon.
Je me penchai sur lui. Ce n'était pas seulement un malade, c'était un
blessé. Sa tête, emmaillotée de linges sanglants, reposait sur un double
oreiller. Je détachai ces linges, et le blessé, regardant de ses grands yeux
fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte.
La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument
contondant, montrait la cervelle à nu, et la substance cérébrale avait subi
une attrition profonde. Des caillots sanguins s'étaient formés dans la masse
diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y avait eu à la fois
contusion et commotion du cerveau. La respiration du malade était lente, et
quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. La
phlegmasie cérébrale était complète et entraînait la paralysie du sentiment
et du mouvement.
Je pris le pouls du blessé. Il était intermittent. Les extrémités du corps se
refroidissaient déjà, et je vis que la mort s'approchait, sans qu'il me parût
possible de l'enrayer. Après avoir pansé ce malheureux, je rajustai les linges
de sa tête, et je me retournai vers le capitaine Nemo.
« D'où vient cette blessure ? Lui demandai-je.
— Qu'importe ! répondit évasivement le capitaine. Un choc du Nautilus a
brisé un des leviers de la machine, qui a frappé cet homme. Mais votre avis
sur son état ? »
J'hésitais à me prononcer.
« Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le
français. »
Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis :
« Cet homme sera mort dans deux heures.
— Rien ne peut le sauver ?
— Rien. »
le malade.
Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du Nautilus, et me fit entrer
dans une cabine située près du poste des matelots.
Là, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'années, à figure
énergique, vrai type de l'Anglo-Saxon.
Je me penchai sur lui. Ce n'était pas seulement un malade, c'était un
blessé. Sa tête, emmaillotée de linges sanglants, reposait sur un double
oreiller. Je détachai ces linges, et le blessé, regardant de ses grands yeux
fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte.
La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument
contondant, montrait la cervelle à nu, et la substance cérébrale avait subi
une attrition profonde. Des caillots sanguins s'étaient formés dans la masse
diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y avait eu à la fois
contusion et commotion du cerveau. La respiration du malade était lente, et
quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. La
phlegmasie cérébrale était complète et entraînait la paralysie du sentiment
et du mouvement.
Je pris le pouls du blessé. Il était intermittent. Les extrémités du corps se
refroidissaient déjà, et je vis que la mort s'approchait, sans qu'il me parût
possible de l'enrayer. Après avoir pansé ce malheureux, je rajustai les linges
de sa tête, et je me retournai vers le capitaine Nemo.
« D'où vient cette blessure ? Lui demandai-je.
— Qu'importe ! répondit évasivement le capitaine. Un choc du Nautilus a
brisé un des leviers de la machine, qui a frappé cet homme. Mais votre avis
sur son état ? »
J'hésitais à me prononcer.
« Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le
français. »
Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis :
« Cet homme sera mort dans deux heures.
— Rien ne peut le sauver ?
— Rien. »
Page 182
La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissèrent de ses
yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.
Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se
retirait peu à peu. Sa pâleur s'accroissait encore sous l'éclat électrique qui
baignait son lit de mort. Je regardais sa tête intelligente, sillonnée de rides
prématurées, que le malheur, la misère peut-être, avaient creusées depuis
longtemps. Je cherchais à surprendre le secret de sa vie dans les dernières
paroles échappées à ses lèvres !
« Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax », me dit le capitaine
Nemo.
Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma
chambre, très ému de cette scène. Pendant toute la journée, je fus agité de
sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre mes songes
fréquemment interrompus, je crus entendre des soupirs lointains et comme
une psalmodie funèbre. Était-ce la prière des morts, murmurée dans cette
langue que je ne savais comprendre ?
Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait
précédé. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi.
« Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire
aujourd'hui une excursion sous-marine ?
— Avec mes compagnons ? demandai-je.
— Si cela leur plaît.
— Nous sommes à vos ordres, capitaine.
— Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres. »
Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et
Conseil. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo. Conseil
s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra très disposé à
nous suivre.
Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions vêtus
pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils d'éclairage et
de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagnés du capitaine
Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de l'équipage, nous prenions
pied à une profondeur de dix mètres sur le sol ferme où reposait le Nautilus.
yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.
Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se
retirait peu à peu. Sa pâleur s'accroissait encore sous l'éclat électrique qui
baignait son lit de mort. Je regardais sa tête intelligente, sillonnée de rides
prématurées, que le malheur, la misère peut-être, avaient creusées depuis
longtemps. Je cherchais à surprendre le secret de sa vie dans les dernières
paroles échappées à ses lèvres !
« Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax », me dit le capitaine
Nemo.
Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma
chambre, très ému de cette scène. Pendant toute la journée, je fus agité de
sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre mes songes
fréquemment interrompus, je crus entendre des soupirs lointains et comme
une psalmodie funèbre. Était-ce la prière des morts, murmurée dans cette
langue que je ne savais comprendre ?
Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait
précédé. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi.
« Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire
aujourd'hui une excursion sous-marine ?
— Avec mes compagnons ? demandai-je.
— Si cela leur plaît.
— Nous sommes à vos ordres, capitaine.
— Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres. »
Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et
Conseil. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo. Conseil
s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra très disposé à
nous suivre.
Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions vêtus
pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils d'éclairage et
de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagnés du capitaine
Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de l'équipage, nous prenions
pied à une profondeur de dix mètres sur le sol ferme où reposait le Nautilus.
Page 183
Une légère pente aboutissait à un fond accidenté, par quinze brasses de
profondeur environ. Ce fond différait complètement de celui que j'avais
visité pendant ma première excursion sous les eaux de l'Océan Pacifique.
Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, nulle forêt pélagienne.
Je reconnus immédiatement cette région merveilleuse dont, ce jour-là, le
capitaine Nemo nous faisait les honneurs. C'était le royaume du corail.
Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires,
on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des
gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est à ce dernier qu'appartient le
corail, curieuse substance qui fut tour à tour classée dans les règnes minéral,
végétal et animal. Remède chez les anciens, bijou chez les modernes, ce fut
seulement en 1694 que le Marseillais Peysonnel le rangea définitivement
dans le règne animal.
Le corail est un ensemble d'animalcules, réunis sur un polypier de nature
cassante et pierreuse. Ces polypes ont un générateur unique qui les a
produits par bourgeonnement, et ils possèdent une existence propre, tout en
participant à la vie commune. C'est donc une sorte de socialisme naturel. Je
connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte, qui se
minéralise tout en s'arborisant, suivant la très juste observation des
naturalistes, et rien ne pouvait être plus intéressant pour moi que de visiter
l'une de ces forêts pétrifiées que la nature a plantées au fond des mers.
Les appareils Rumhkorff furent mis en activité, et nous suivîmes un banc
de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un jour cette
portion de l'océan indien. La route était bordée d'inextricables buissons
formés par l'enchevêtrement d'arbrisseaux que couvraient de petites fleurs
étoilées à rayons blancs. Seulement, à l'inverse des plantes de la terre, ces
arborisations, fixées aux rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.
La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de ces
ramures si vivement colorées. Il me semblait voir ces tubes membraneux et
cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'étais tenté de cueillir
leurs fraîches corolles ornées de délicats tentacules, les unes nouvellement
épanouies, les autres naissant à peine, pendant que de légers poissons, aux
rapides nageoires, les effleuraient en passant comme des volées d'oiseaux.
Mais, si ma main s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives
animées, aussitôt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches
profondeur environ. Ce fond différait complètement de celui que j'avais
visité pendant ma première excursion sous les eaux de l'Océan Pacifique.
Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, nulle forêt pélagienne.
Je reconnus immédiatement cette région merveilleuse dont, ce jour-là, le
capitaine Nemo nous faisait les honneurs. C'était le royaume du corail.
Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires,
on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des
gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est à ce dernier qu'appartient le
corail, curieuse substance qui fut tour à tour classée dans les règnes minéral,
végétal et animal. Remède chez les anciens, bijou chez les modernes, ce fut
seulement en 1694 que le Marseillais Peysonnel le rangea définitivement
dans le règne animal.
Le corail est un ensemble d'animalcules, réunis sur un polypier de nature
cassante et pierreuse. Ces polypes ont un générateur unique qui les a
produits par bourgeonnement, et ils possèdent une existence propre, tout en
participant à la vie commune. C'est donc une sorte de socialisme naturel. Je
connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte, qui se
minéralise tout en s'arborisant, suivant la très juste observation des
naturalistes, et rien ne pouvait être plus intéressant pour moi que de visiter
l'une de ces forêts pétrifiées que la nature a plantées au fond des mers.
Les appareils Rumhkorff furent mis en activité, et nous suivîmes un banc
de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un jour cette
portion de l'océan indien. La route était bordée d'inextricables buissons
formés par l'enchevêtrement d'arbrisseaux que couvraient de petites fleurs
étoilées à rayons blancs. Seulement, à l'inverse des plantes de la terre, ces
arborisations, fixées aux rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.
La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de ces
ramures si vivement colorées. Il me semblait voir ces tubes membraneux et
cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'étais tenté de cueillir
leurs fraîches corolles ornées de délicats tentacules, les unes nouvellement
épanouies, les autres naissant à peine, pendant que de légers poissons, aux
rapides nageoires, les effleuraient en passant comme des volées d'oiseaux.
Mais, si ma main s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives
animées, aussitôt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches
Page 184
rentraient dans leurs étuis rouges, les fleurs s'évanouissaient sous mes
regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.
Le hasard m'avait mis là en présence des plus précieux échantillons de ce
zoophyte. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerranée, sur les
côtes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses tons vifs ces
noms poétiques de fleur de sang et d'écume de sang que le commerce donne
à ses plus beaux produits. Le corail se vend jusqu'à cinq cents francs le
kilogramme, et en cet endroit, les couches liquides recouvraient la fortune
de tout un monde de corailleurs. Cette précieuse matière, souvent mélangée
avec d'autres polypiers, formait alors des ensembles compacts et
inextricables appelés « macciota », et sur lesquels je remarquai d'admirables
spécimens de corail rose.
Mais bientôt les buissons se resserrèrent, les arborisations grandirent. De
véritables taillis pétrifiés et de longues travées d'une architecture fantaisiste
s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo s'engagea sous une obscure
galerie dont la pente douce nous conduisit à une profondeur de cent mètres.
La lumière de nos serpentins produisait parfois des effets magiques, en
s'accrochant aux rugueuses aspérités de ces arceaux naturels et aux
pendentifs disposés comme des lustres, qu'elle piquait de pointes de feu.
Entre les arbrisseaux coralliens, j'observai d'autres polypes non moins
curieux, des mélites, des iris aux ramifications articulées, puis quelques
touffes de corallines, les unes vertes, les autres rouges, véritables algues
encroûtées dans leurs sels calcaires, que les naturalistes, après longues
discussions, ont définitivement rangées dans le règne végétal. Mais, suivant
la remarque d'un penseur, « c'est peut-être là le point réel où la vie
obscurément se soulève du sommeil de pierre, sans se détacher encore de ce
rude point de départ ».
Enfin, après deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur
de trois cents mètres environ, c'est-à-dire la limite extrême sur laquelle le
corail commence à se former. Mais là, ce n'était plus le buisson isolé, ni le
modeste taillis de basse futaie. C'était la forêt immense, les grandes
végétations minérales, les énormes arbres pétrifiés, réunis par des
guirlandes d'élégantes plumarias, ces lianes de la mer, toutes parées de
nuances et de reflets. Nous passions librement sous leur haute ramure
perdue dans l'ombre des flots, tandis qu'à nos pieds, les tubipores, les
regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.
Le hasard m'avait mis là en présence des plus précieux échantillons de ce
zoophyte. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerranée, sur les
côtes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses tons vifs ces
noms poétiques de fleur de sang et d'écume de sang que le commerce donne
à ses plus beaux produits. Le corail se vend jusqu'à cinq cents francs le
kilogramme, et en cet endroit, les couches liquides recouvraient la fortune
de tout un monde de corailleurs. Cette précieuse matière, souvent mélangée
avec d'autres polypiers, formait alors des ensembles compacts et
inextricables appelés « macciota », et sur lesquels je remarquai d'admirables
spécimens de corail rose.
Mais bientôt les buissons se resserrèrent, les arborisations grandirent. De
véritables taillis pétrifiés et de longues travées d'une architecture fantaisiste
s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo s'engagea sous une obscure
galerie dont la pente douce nous conduisit à une profondeur de cent mètres.
La lumière de nos serpentins produisait parfois des effets magiques, en
s'accrochant aux rugueuses aspérités de ces arceaux naturels et aux
pendentifs disposés comme des lustres, qu'elle piquait de pointes de feu.
Entre les arbrisseaux coralliens, j'observai d'autres polypes non moins
curieux, des mélites, des iris aux ramifications articulées, puis quelques
touffes de corallines, les unes vertes, les autres rouges, véritables algues
encroûtées dans leurs sels calcaires, que les naturalistes, après longues
discussions, ont définitivement rangées dans le règne végétal. Mais, suivant
la remarque d'un penseur, « c'est peut-être là le point réel où la vie
obscurément se soulève du sommeil de pierre, sans se détacher encore de ce
rude point de départ ».
Enfin, après deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur
de trois cents mètres environ, c'est-à-dire la limite extrême sur laquelle le
corail commence à se former. Mais là, ce n'était plus le buisson isolé, ni le
modeste taillis de basse futaie. C'était la forêt immense, les grandes
végétations minérales, les énormes arbres pétrifiés, réunis par des
guirlandes d'élégantes plumarias, ces lianes de la mer, toutes parées de
nuances et de reflets. Nous passions librement sous leur haute ramure
perdue dans l'ombre des flots, tandis qu'à nos pieds, les tubipores, les
Page 185
méandrines, les astrées, les fongies, les cariophylles, formaient un tapis de
fleurs, semé de gemmes éblouissantes.
Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer
nos sensations ! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de
métal et de verre ! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites de l'un à
l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces poissons qui
peuplent le liquide élément, ou plutôt encore de celle de ces amphibies qui,
pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gré de leur caprice, le
double domaine de la terre et des eaux !
Cependant, le capitaine Nemo s'était arrêté. Mes compagnons et mol
nous suspendîmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes
formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus
d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules un
objet de forme oblongue.
Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairière, entourée
par les hautes arborisations de la forêt sous-marine. Nos lampes projetaient
sur cet espace une sorte de clarté crépusculaire qui allongeait démesurément
les ombres sur le sol. A la limite de la clairière, l'obscurité redevenait
profonde, et ne recueillait que de petites étincelles retenues par les vives
arêtes du corail.
Ned Land et Conseil étaient près de moi. Nous regardions, et il me vint à
la pensée que j'allais assister a une scène étrange. En observant le sol, je vis
qu'il était gonflé, en de certains points, par de légères extumescences
encroûtées de dépôts calcaires, et disposées avec une régularité qui
trahissait la main de l'homme.
fleurs, semé de gemmes éblouissantes.
Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer
nos sensations ! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de
métal et de verre ! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites de l'un à
l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces poissons qui
peuplent le liquide élément, ou plutôt encore de celle de ces amphibies qui,
pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gré de leur caprice, le
double domaine de la terre et des eaux !
Cependant, le capitaine Nemo s'était arrêté. Mes compagnons et mol
nous suspendîmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes
formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus
d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules un
objet de forme oblongue.
Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairière, entourée
par les hautes arborisations de la forêt sous-marine. Nos lampes projetaient
sur cet espace une sorte de clarté crépusculaire qui allongeait démesurément
les ombres sur le sol. A la limite de la clairière, l'obscurité redevenait
profonde, et ne recueillait que de petites étincelles retenues par les vives
arêtes du corail.
Ned Land et Conseil étaient près de moi. Nous regardions, et il me vint à
la pensée que j'allais assister a une scène étrange. En observant le sol, je vis
qu'il était gonflé, en de certains points, par de légères extumescences
encroûtées de dépôts calcaires, et disposées avec une régularité qui
trahissait la main de l'homme.
Page 186
Au milieu de la clairière, sur un piédestal de rocs grossièrement entassés,
se dressait une croix de corail, qui étendait ses longs bras qu'on eût dit faits
d'un sang pétrifié.
Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avança, et à
quelques pieds de la croix, il commença à creuser un trou avec une pioche
qu'il détacha de sa ceinture.
Je compris tout ! Cette clairière c'était un cimetière, ce trou, une tombe,
cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit ! Le capitaine Nemo
et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune,
au fond de cet inaccessible Océan !
Non ! jamais mon esprit ne fut surexcité à ce point ! Jamais idées plus
impressionnantes n'envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce que
voyait mes yeux !
Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient çà et là
leur retraite troublée. J'entendais résonner, sur le sol calcaire, le fer du pic
qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des eaux. Le
trou s'allongeait, s'élargissait, et bientôt il fut assez profond pour recevoir le
corps.
Alors, les porteurs s'approchèrent. Le corps, enveloppé dans un tissu de
byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les bras
croisés sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait aimés
s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière... Mes deux compagnons et moi,
nous nous étions religieusement inclinés.
La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol, qui formèrent un
léger renflement.
Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent ; puis,
se rapprochant de la tombe, tous fléchirent encore le genou, et tous
étendirent leur main en signe de suprême adieu...
Alors, la funèbre troupe reprit le chemin du Nautilus, repassant sous les
arceaux de la forêt, au milieu des taillis, le long des buissons de corail, et
toujours montant.
Enfin, les feux du bord apparurent. Leur traînée lumineuse nous guida
jusqu'au Nautilus. A une heure, nous étions de retour.
Dès que mes vêtements furent changés, je remontai sur la plate-forme, et,
en proie à une terrible obsession d'idées, j'allai m'asseoir près du fanal.
se dressait une croix de corail, qui étendait ses longs bras qu'on eût dit faits
d'un sang pétrifié.
Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avança, et à
quelques pieds de la croix, il commença à creuser un trou avec une pioche
qu'il détacha de sa ceinture.
Je compris tout ! Cette clairière c'était un cimetière, ce trou, une tombe,
cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit ! Le capitaine Nemo
et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune,
au fond de cet inaccessible Océan !
Non ! jamais mon esprit ne fut surexcité à ce point ! Jamais idées plus
impressionnantes n'envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce que
voyait mes yeux !
Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient çà et là
leur retraite troublée. J'entendais résonner, sur le sol calcaire, le fer du pic
qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des eaux. Le
trou s'allongeait, s'élargissait, et bientôt il fut assez profond pour recevoir le
corps.
Alors, les porteurs s'approchèrent. Le corps, enveloppé dans un tissu de
byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les bras
croisés sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait aimés
s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière... Mes deux compagnons et moi,
nous nous étions religieusement inclinés.
La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol, qui formèrent un
léger renflement.
Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent ; puis,
se rapprochant de la tombe, tous fléchirent encore le genou, et tous
étendirent leur main en signe de suprême adieu...
Alors, la funèbre troupe reprit le chemin du Nautilus, repassant sous les
arceaux de la forêt, au milieu des taillis, le long des buissons de corail, et
toujours montant.
Enfin, les feux du bord apparurent. Leur traînée lumineuse nous guida
jusqu'au Nautilus. A une heure, nous étions de retour.
Dès que mes vêtements furent changés, je remontai sur la plate-forme, et,
en proie à une terrible obsession d'idées, j'allai m'asseoir près du fanal.
Page 187
Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis :
« Ainsi, suivant mes prévisions, cet homme est mort dans la nuit ?
— Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo.
— Et il repose maintenant près de ses compagnons, dans ce cimetière de
corail ?
— Oui, oubliés de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et
les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'éternité ! »
Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispées, le
capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta :
« C'est là notre paisible cimetière, à quelques centaines de pieds au-
dessous de la surface des flots !
— Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de
l'atteinte des requins !
— Oui, monsieur, répondit gravement le capitaine Nemo, des requins et
des hommes ! »
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
« Ainsi, suivant mes prévisions, cet homme est mort dans la nuit ?
— Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo.
— Et il repose maintenant près de ses compagnons, dans ce cimetière de
corail ?
— Oui, oubliés de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et
les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'éternité ! »
Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispées, le
capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta :
« C'est là notre paisible cimetière, à quelques centaines de pieds au-
dessous de la surface des flots !
— Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de
l'atteinte des requins !
— Oui, monsieur, répondit gravement le capitaine Nemo, des requins et
des hommes ! »
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
Page 188
JULES VERNE
VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
ILLUSTRE DE
111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
BIBLIOTHEQUE
D'EDUCATION ET DE RECREATION
J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
PARIS
TABLE DES MATIÈRES
DEUXIÈME PARTIE
I L'océan Indien
II Une nouvelle proposition du capitaine Nemo
III Une perle de dix millions
IV La mer Rouge
V Arabian-Tunnel
VI L'Archipel grec
VII La Méditerranée en quarante-huit heures
VIII La baie de Vigo
IX Un continent disparu
X Les houillères sous-marines
XI La mer de Sargasses
XII Cachalots et baleines
XIII La banquise
XIVLe pôle Sud
XV Accident ou incident ?
XVIFaute d'air
XVII Du cap Horn à l'Amazone
XVIII Les poulpes
VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
ILLUSTRE DE
111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
BIBLIOTHEQUE
D'EDUCATION ET DE RECREATION
J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
PARIS
TABLE DES MATIÈRES
DEUXIÈME PARTIE
I L'océan Indien
II Une nouvelle proposition du capitaine Nemo
III Une perle de dix millions
IV La mer Rouge
V Arabian-Tunnel
VI L'Archipel grec
VII La Méditerranée en quarante-huit heures
VIII La baie de Vigo
IX Un continent disparu
X Les houillères sous-marines
XI La mer de Sargasses
XII Cachalots et baleines
XIII La banquise
XIVLe pôle Sud
XV Accident ou incident ?
XVIFaute d'air
XVII Du cap Horn à l'Amazone
XVIII Les poulpes
Page 189
XIXLe Gulf-Stream
XX Par 47°24' de latitude et de 17°28' de longitude
XXIUne hécatombe
XXII Les dernières paroles du capitaine Nemo
XXIII Conclusion
VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
DEUXIÈME PARTIE
I
L'OCÉAN INDIEN
Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première
s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a laissé
dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de cette mer
immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière, et il n'était pas
jusqu'à sa tombe qu'il n'eût préparée dans le plus impénétrable de ses
abîmes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne viendrait troubler le dernier
sommeil de ces hôtes du Nautilus, de ces amis, rivés les uns aux autres,
dans la mort aussi bien que dans la vie ! « Nul homme, non plus ! » avait
ajouté le capitaine.
Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés
humaines !
Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient
Conseil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du
Nautilus qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité mépris
pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris qui, las des
déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet inaccessible milieu où
ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à mon avis, cette hypothèse
n'expliquait qu'un des cotes du capitaine Nemo.
XX Par 47°24' de latitude et de 17°28' de longitude
XXIUne hécatombe
XXII Les dernières paroles du capitaine Nemo
XXIII Conclusion
VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
DEUXIÈME PARTIE
I
L'OCÉAN INDIEN
Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première
s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a laissé
dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de cette mer
immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière, et il n'était pas
jusqu'à sa tombe qu'il n'eût préparée dans le plus impénétrable de ses
abîmes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne viendrait troubler le dernier
sommeil de ces hôtes du Nautilus, de ces amis, rivés les uns aux autres,
dans la mort aussi bien que dans la vie ! « Nul homme, non plus ! » avait
ajouté le capitaine.
Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés
humaines !
Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient
Conseil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du
Nautilus qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité mépris
pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris qui, las des
déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet inaccessible milieu où
ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à mon avis, cette hypothèse
n'expliquait qu'un des cotes du capitaine Nemo.
Page 190
En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous avions
été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si violemment
prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette prête à parcourir
l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un choc inexplicable du
Nautilus, tout cela me poussait dans une voie nouvelle. Non ! le capitaine
Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes ! Son formidable appareil
servait non seulement ses instincts de liberté, mais peut-être aussi les
intérêts de je ne sais quelles terribles représailles.
En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans ces
ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi dire, sous la
dictée des événements.
D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper du
Nautilus est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur parole.
Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que des
captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un semblant de
courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir de recouvrer sa
liberté. Il est certain qu'il profitera de la première occasion que le hasard lui
offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et cependant, ce ne sera pas sans une
sorte de regret que j'emporterai ce que la générosité du capitaine nous aura
laissé pénétrer des mystères du Nautilus ! Car enfin, faut-il haïr cet homme
ou l'admirer ? Est-ce une victime ou un bourreau ? Et puis, pour être franc,
je voudrais, avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce
tour du monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais
avoir observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du
globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je
découvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons encore
parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique !
Pourtant je sais bien que le Nautilus se rapproche des terres habitées, et
que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait cruel de sacrifier mes
compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il faudra les suivre, peut-être
même les guider. Mais cette occasion se présentera-t-elle jamais ? L'homme
privé par la force de son libre arbitre la désire, cette occasion, mais le
savant, le curieux, la redoute.
Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur du
soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je suivis
été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si violemment
prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette prête à parcourir
l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un choc inexplicable du
Nautilus, tout cela me poussait dans une voie nouvelle. Non ! le capitaine
Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes ! Son formidable appareil
servait non seulement ses instincts de liberté, mais peut-être aussi les
intérêts de je ne sais quelles terribles représailles.
En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans ces
ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi dire, sous la
dictée des événements.
D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper du
Nautilus est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur parole.
Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que des
captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un semblant de
courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir de recouvrer sa
liberté. Il est certain qu'il profitera de la première occasion que le hasard lui
offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et cependant, ce ne sera pas sans une
sorte de regret que j'emporterai ce que la générosité du capitaine nous aura
laissé pénétrer des mystères du Nautilus ! Car enfin, faut-il haïr cet homme
ou l'admirer ? Est-ce une victime ou un bourreau ? Et puis, pour être franc,
je voudrais, avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce
tour du monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais
avoir observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du
globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je
découvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons encore
parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique !
Pourtant je sais bien que le Nautilus se rapproche des terres habitées, et
que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait cruel de sacrifier mes
compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il faudra les suivre, peut-être
même les guider. Mais cette occasion se présentera-t-elle jamais ? L'homme
privé par la force de son libre arbitre la désire, cette occasion, mais le
savant, le curieux, la redoute.
Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur du
soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je suivis
Page 191
l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas le
français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui auraient dû
lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il les eût comprises,
mais il resta impassible et muet.
Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du Nautilus
cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre première
excursion sous-marine à l'île Crespo vint nettoyer les vitres du fanal.
J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance était
centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme ceux des phares, et
qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. La lampe électrique était
combinée de manière à donner tout son pouvoir éclairant. Sa lumière, en
effet, se produisait dans le vide, ce qui assurait à la fois sa régularité et son
intensité. Ce vide économisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles
se développe l'arc lumineux. Économie importante pour le capitaine Nemo,
qui n'aurait pu les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur
usure était presque insensible.
Lorsque le Nautilus se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je
redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut donnée
directement à l'ouest.
Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine liquide
d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et dont les
eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui se penche à leur
surface. Le Nautilus y flottait généralement entre cent et deux cents mètres
de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques jours. A tout autre que moi,
pris d'un immense amour de la mer, les heures eussent sans doute paru
longues et monotones ; mais ces promenades quotidiennes sur la plate-
forme où je me retrempais dans l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces
riches eaux à travers les vitres du salon, la lecture des livres de la
bibliothèque, la rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et
ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.
Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. Le régime
du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me serais bien
passé des variantes que Ned Land, par esprit de protestation, s'ingéniait à y
apporter. De plus, dans cette température constante, il n'y avait pas même
un rhume à craindre. D'ailleurs, ce madréporaire Dendrophyllée, connu en
Provence sous le nom de « Fenouil de mer », et dont il existait une certaine
français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui auraient dû
lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il les eût comprises,
mais il resta impassible et muet.
Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du Nautilus
cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre première
excursion sous-marine à l'île Crespo vint nettoyer les vitres du fanal.
J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance était
centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme ceux des phares, et
qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. La lampe électrique était
combinée de manière à donner tout son pouvoir éclairant. Sa lumière, en
effet, se produisait dans le vide, ce qui assurait à la fois sa régularité et son
intensité. Ce vide économisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles
se développe l'arc lumineux. Économie importante pour le capitaine Nemo,
qui n'aurait pu les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur
usure était presque insensible.
Lorsque le Nautilus se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je
redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut donnée
directement à l'ouest.
Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine liquide
d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et dont les
eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui se penche à leur
surface. Le Nautilus y flottait généralement entre cent et deux cents mètres
de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques jours. A tout autre que moi,
pris d'un immense amour de la mer, les heures eussent sans doute paru
longues et monotones ; mais ces promenades quotidiennes sur la plate-
forme où je me retrempais dans l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces
riches eaux à travers les vitres du salon, la lecture des livres de la
bibliothèque, la rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et
ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.
Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. Le régime
du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me serais bien
passé des variantes que Ned Land, par esprit de protestation, s'ingéniait à y
apporter. De plus, dans cette température constante, il n'y avait pas même
un rhume à craindre. D'ailleurs, ce madréporaire Dendrophyllée, connu en
Provence sous le nom de « Fenouil de mer », et dont il existait une certaine
Page 192
réserve à bord, eût fourni avec la chair fondante de ses polypes une pâte
excellente contre la toux.
Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux
aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent
adroitement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent un gibier
d'eau très acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés à de longues
distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol,
j'aperçus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement
d'âne, oiseaux qui appartiennent à la famille des longipennes. La famille des
totipalmes était représentée par des frégates rapides qui pêchaient
prestement les poissons de la surface, et par de nombreux phaétons ou
paille-en-queue, entre autres, ce phaéton à brins rouges, gros comme un
pigeon, et dont le plumage blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la
teinte noire des ailes.
Les filets du Nautilus rapportèrent plusieurs sortes de tortues marines, du
genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est très estimée. Ces reptiles, qui
plongent facilement, peuvent se maintenir longtemps sous l'eau en fermant
la soupape charnue située à l'orifice externe de leur canal nasal. Quelques-
uns de ces carets, lorsqu'on les prit, dormaient encore dans leur carapace, à
l'abri des animaux marins. La chair de ces tortues était généralement
médiocre, mais leurs œufs formaient un régal excellent.
Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie
aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été donné
d'observer jusqu'alors.
Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à la
mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de l'Amérique
équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous, les oursins, les
crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni crétacée, ni pierreuse,
mais véritablement osseuse. Tantôt, elle affecte la forme d'un solide
triangulaire, tantôt la forme d'un solide quadrangulaire. Parmi les
triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une longueur d'un demi-décimètre,
d'une chair salubre, d'un goût exquis, bruns à la queue, jaunes aux
nageoires, et dont je recommande l'acclimatation même dans les eaux
douces, auxquelles d'ailleurs un certain nombre de poissons de mer
s'accoutument aisément. Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires,
excellente contre la toux.
Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux
aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent
adroitement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent un gibier
d'eau très acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés à de longues
distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol,
j'aperçus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement
d'âne, oiseaux qui appartiennent à la famille des longipennes. La famille des
totipalmes était représentée par des frégates rapides qui pêchaient
prestement les poissons de la surface, et par de nombreux phaétons ou
paille-en-queue, entre autres, ce phaéton à brins rouges, gros comme un
pigeon, et dont le plumage blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la
teinte noire des ailes.
Les filets du Nautilus rapportèrent plusieurs sortes de tortues marines, du
genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est très estimée. Ces reptiles, qui
plongent facilement, peuvent se maintenir longtemps sous l'eau en fermant
la soupape charnue située à l'orifice externe de leur canal nasal. Quelques-
uns de ces carets, lorsqu'on les prit, dormaient encore dans leur carapace, à
l'abri des animaux marins. La chair de ces tortues était généralement
médiocre, mais leurs œufs formaient un régal excellent.
Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie
aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été donné
d'observer jusqu'alors.
Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à la
mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de l'Amérique
équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous, les oursins, les
crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni crétacée, ni pierreuse,
mais véritablement osseuse. Tantôt, elle affecte la forme d'un solide
triangulaire, tantôt la forme d'un solide quadrangulaire. Parmi les
triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une longueur d'un demi-décimètre,
d'une chair salubre, d'un goût exquis, bruns à la queue, jaunes aux
nageoires, et dont je recommande l'acclimatation même dans les eaux
douces, auxquelles d'ailleurs un certain nombre de poissons de mer
s'accoutument aisément. Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires,
Page 193
surmontés sur le dos de quatre gros tubercules : des ostracions mouchetés
de points blancs sous la partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme
des oiseaux ; des trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation
de leur croûte osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le
surnom de « cochons de mer » ; puis des dromadaires à grosses bosses en
forme de cône, dont la chair est dure et coriace.
Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil
certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des
spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent par trois
rangées longitudinales de filaments, et des électriques, longs de sept pouces,
parés des plus vives couleurs. Puis, comme échantillons d'autres genres, des
ovoïdes semblables à un œuf d'un brun noir, sillonnés de bandelettes
blanches et dépourvus de queue ; des diodons, véritables porcs-épics de la
mer, munis d'aiguillons et pouvant se gonfler de manière à former une
pelote hérissée de dards ; des hippocampes communs à tous les océans ; des
pégases volants, à museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très
étendues et disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins
de s'élancer dans les airs ; des pigeons spatulés, dont la queue est couverte
de nombreux anneaux écailleux ; des macrognathes à longue mâchoire,
excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et brillants des plus
agréables couleurs ; des calliomores livides, dont la tête est rugueuse ; des
myriades de blennies-sauteurs, rayés de noir, aux longues nageoires
pectorales, glissant à la surface des eaux avec une prodigieuse vélocité ; de
délicieux vélifères, qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de
voiles déployées aux courants favorables ; des kurtes splendides, auxquels
la nature a prodigué le jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or ; des
trichoptères, dont les ailes sont formées de filaments ; des cottes, toujours
maculées de limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont
le foie est considéré comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux
une œillère mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
véritables gobe-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni les
Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les frappant d'une
simple goutte d'eau.
Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède,
qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par un
opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpène, dont la tête
est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire dorsale ; ces
de points blancs sous la partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme
des oiseaux ; des trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation
de leur croûte osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le
surnom de « cochons de mer » ; puis des dromadaires à grosses bosses en
forme de cône, dont la chair est dure et coriace.
Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil
certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des
spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent par trois
rangées longitudinales de filaments, et des électriques, longs de sept pouces,
parés des plus vives couleurs. Puis, comme échantillons d'autres genres, des
ovoïdes semblables à un œuf d'un brun noir, sillonnés de bandelettes
blanches et dépourvus de queue ; des diodons, véritables porcs-épics de la
mer, munis d'aiguillons et pouvant se gonfler de manière à former une
pelote hérissée de dards ; des hippocampes communs à tous les océans ; des
pégases volants, à museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très
étendues et disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins
de s'élancer dans les airs ; des pigeons spatulés, dont la queue est couverte
de nombreux anneaux écailleux ; des macrognathes à longue mâchoire,
excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et brillants des plus
agréables couleurs ; des calliomores livides, dont la tête est rugueuse ; des
myriades de blennies-sauteurs, rayés de noir, aux longues nageoires
pectorales, glissant à la surface des eaux avec une prodigieuse vélocité ; de
délicieux vélifères, qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de
voiles déployées aux courants favorables ; des kurtes splendides, auxquels
la nature a prodigué le jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or ; des
trichoptères, dont les ailes sont formées de filaments ; des cottes, toujours
maculées de limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont
le foie est considéré comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux
une œillère mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
véritables gobe-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni les
Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les frappant d'une
simple goutte d'eau.
Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède,
qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par un
opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpène, dont la tête
est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire dorsale ; ces
Page 194
animaux sont revêtus ou privés de petites écailles, suivant le sous-genre
auquel ils appartiennent. Le second sous-genre nous donna des échantillons
de dydactyles longs de trois à quatre décimètres, rayés de jaune, mais dont
la tête est d'un aspect fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit
plusieurs spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud
de mer », poisson à tête grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt
boursouflée de protubérances ; hérissé d'aiguillons et parsemé de
tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses ; son corps et sa
queue sont garnis de callosités ; ses piquants font des blessures
dangereuses ; il est répugnant et horrible.
Du 21 au 23 janvier, le Nautilus marcha à raison de deux cent cinquante
lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante milles, ou vingt-deux
milles à l'heure.
Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons, c'est
que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cherchaient à nous accompagner ;
la plupart, distancés par cette vitesse, restaient bientôt en arrière ; quelques-
uns cependant parvenaient à se maintenir pendant un certain temps dans les
eaux du Nautilus.
Le 24 au matin, par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, nous
eûmes connaissance de l'île Keeling, soulèvement madréporique planté de
magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capitaine Fitz-Roy.
Le Nautilus prolongea à peu de distance les accores de cette île déserte. Ses
dragues rapportèrent de nombreux échantillons de polypes et
d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des mollusques.
Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules accrurent les trésors
du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée punctifère, sorte de polypier
parasite souvent fixé sur une coquille.
Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée au
nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne.
« Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux
que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de
chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a des
routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et indoues. On ne
ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. Hein ! est-ce que le
moment n'est pas venu de brûler la politesse au capitaine Nemo ?
auquel ils appartiennent. Le second sous-genre nous donna des échantillons
de dydactyles longs de trois à quatre décimètres, rayés de jaune, mais dont
la tête est d'un aspect fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit
plusieurs spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud
de mer », poisson à tête grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt
boursouflée de protubérances ; hérissé d'aiguillons et parsemé de
tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses ; son corps et sa
queue sont garnis de callosités ; ses piquants font des blessures
dangereuses ; il est répugnant et horrible.
Du 21 au 23 janvier, le Nautilus marcha à raison de deux cent cinquante
lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante milles, ou vingt-deux
milles à l'heure.
Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons, c'est
que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cherchaient à nous accompagner ;
la plupart, distancés par cette vitesse, restaient bientôt en arrière ; quelques-
uns cependant parvenaient à se maintenir pendant un certain temps dans les
eaux du Nautilus.
Le 24 au matin, par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, nous
eûmes connaissance de l'île Keeling, soulèvement madréporique planté de
magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capitaine Fitz-Roy.
Le Nautilus prolongea à peu de distance les accores de cette île déserte. Ses
dragues rapportèrent de nombreux échantillons de polypes et
d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des mollusques.
Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules accrurent les trésors
du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée punctifère, sorte de polypier
parasite souvent fixé sur une coquille.
Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée au
nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne.
« Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux
que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de
chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a des
routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et indoues. On ne
ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. Hein ! est-ce que le
moment n'est pas venu de brûler la politesse au capitaine Nemo ?
Page 195
— Non. Ned, non, répondis-je d'un ton très déterminé. Laissons courir,
comme vous dites, vous autres marins. Le Nautilus se rapproche des
continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise. Une fois
arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous conseillera de
tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette
d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de Coromandel comme dans les
forêts de la Nouvelle-Guinée.
— Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? »
Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
j'avais à cœur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui m'avait
jeté à bord du Nautilus.
A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle fut
aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes profondeurs.
On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des leviers intérieurs
pouvaient placer obliquement à la ligne de flottaison. Nous allâmes ainsi
jusqu'à deux et trois kilomètres, mais sans jamais avoir vérifié les grands
fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mètres n'ont pas
pu atteindre. Quant à la température des basses couches, le thermomètre
indiqua toujours invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai
seulement que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide
sur les hauts fonds qu'en pleine mer.
Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le Nautilus passa la
journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les faisant
rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, ne l'eût-on pas
pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois quarts de cette journée
sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à l'horizon, si ce n'est, vers
quatre heures du soir, un long steamer qui courait dans l'ouest à contrebord.
Sa mâture fut visible un instant, mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus,
trop ras sur l'eau. Je pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne
péninsulaire et orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney, en
touchant à la pointe du roi George et à Melbourne.
A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la nuit
dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés par un
curieux spectacle.
Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien, avaient
comme vous dites, vous autres marins. Le Nautilus se rapproche des
continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise. Une fois
arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous conseillera de
tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette
d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de Coromandel comme dans les
forêts de la Nouvelle-Guinée.
— Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? »
Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
j'avais à cœur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui m'avait
jeté à bord du Nautilus.
A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle fut
aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes profondeurs.
On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des leviers intérieurs
pouvaient placer obliquement à la ligne de flottaison. Nous allâmes ainsi
jusqu'à deux et trois kilomètres, mais sans jamais avoir vérifié les grands
fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mètres n'ont pas
pu atteindre. Quant à la température des basses couches, le thermomètre
indiqua toujours invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai
seulement que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide
sur les hauts fonds qu'en pleine mer.
Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le Nautilus passa la
journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les faisant
rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, ne l'eût-on pas
pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois quarts de cette journée
sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à l'horizon, si ce n'est, vers
quatre heures du soir, un long steamer qui courait dans l'ouest à contrebord.
Sa mâture fut visible un instant, mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus,
trop ras sur l'eau. Je pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne
péninsulaire et orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney, en
touchant à la pointe du roi George et à Melbourne.
A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la nuit
dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés par un
curieux spectacle.
Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien, avaient
Page 196
étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des savants de la
Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent Nautilus et Pompylius. Mais la science
moderne n'a pas ratifié leur appellation, et ce mollusque est maintenant
connu sous le nom d'Argonaute.
Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que
l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la première
classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt nus, tantôt testacés,
comprend deux familles, celles des dibranchiaux et des tétrabranchiaux, qui
se distinguent par le nombre de leurs branches : que la famille des
dibranchiaux renferme trois genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, et
que la famille des tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si
après cette nomenclature, un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, qui est
acétabulifère, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile, qui est
tentaculifère, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait été sans excuse.
Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la surface de
l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils appartenaient à
l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux mers de l'Inde.
Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube
locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. De leurs huit
tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur l'eau, tandis que les deux
autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent comme une voile légère. Je
voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondulée que Cuvier
compare justement à une élégante chaloupe. Véritable bateau en effet. Il
transporte l'animal qui l'a sécrété, sans que l'animal y adhère.
« L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais il ne
la quitte jamais.
— Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est
pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. »
Pendant une heure environ. Le Nautilus flotta au milieu de cette troupe
de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain. Comme à un
signal, toutes les voiles furent subitement amenées ; les bras se replièrent,
les corps se contractèrent. Les coquilles se renversant changèrent leur centre
de gravité, et toute la flottille disparut sous les flots. Ce fut instantané, et
jamais navires d'une escadre ne manœuvrèrent avec plus d'ensemble.
En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées
par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du Nautilus.
Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent Nautilus et Pompylius. Mais la science
moderne n'a pas ratifié leur appellation, et ce mollusque est maintenant
connu sous le nom d'Argonaute.
Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que
l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la première
classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt nus, tantôt testacés,
comprend deux familles, celles des dibranchiaux et des tétrabranchiaux, qui
se distinguent par le nombre de leurs branches : que la famille des
dibranchiaux renferme trois genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, et
que la famille des tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si
après cette nomenclature, un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, qui est
acétabulifère, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile, qui est
tentaculifère, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait été sans excuse.
Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la surface de
l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils appartenaient à
l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux mers de l'Inde.
Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube
locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. De leurs huit
tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur l'eau, tandis que les deux
autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent comme une voile légère. Je
voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondulée que Cuvier
compare justement à une élégante chaloupe. Véritable bateau en effet. Il
transporte l'animal qui l'a sécrété, sans que l'animal y adhère.
« L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais il ne
la quitte jamais.
— Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est
pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. »
Pendant une heure environ. Le Nautilus flotta au milieu de cette troupe
de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain. Comme à un
signal, toutes les voiles furent subitement amenées ; les bras se replièrent,
les corps se contractèrent. Les coquilles se renversant changèrent leur centre
de gravité, et toute la flottille disparut sous les flots. Ce fut instantané, et
jamais navires d'une escadre ne manœuvrèrent avec plus d'ensemble.
En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées
par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du Nautilus.
Page 197
Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'Équateur sur le quatre-vingt-
deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère boréal.
Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit cortège.
Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort
dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au ventre
blanchâtre armés de onze rangées de dents, des squales œillés dont le cou
est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui ressemble à un
œil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de points obscurs.
Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre la vitre du salon avec
une violence peu rassurante. Ned Land ne se possédait plus alors. Il voulait
remonter à la surface des flots et harponner ces monstres, surtout certains
squales émissoles dont la gueule est pavée de dents disposées comme une
mosaïque, et de grands squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le
provoquaient avec une insistance toute particulière. Mais bientôt le
Nautilus, accroissant sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides
de ces requins.
Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes à
plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient à la surface
des flots. C'étaient les morts des villes indiennes, charriés par le Gange
jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays,
n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les squales ne manquaient pas pour
les aider dans leur funèbre besogne.
Vers sept heures du soir, le Nautilus à demi immergé navigua au milieu
d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être lactifié. Était-ce
l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune, ayant deux jours à peine, était
encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. Tout le ciel,
quoique éclairé par le rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec
la blancheur des eaux.
Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les causes
de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de lui
répondre.
« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de flots
blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans ces parages.
— Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je suppose !
deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère boréal.
Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit cortège.
Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort
dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au ventre
blanchâtre armés de onze rangées de dents, des squales œillés dont le cou
est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui ressemble à un
œil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de points obscurs.
Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre la vitre du salon avec
une violence peu rassurante. Ned Land ne se possédait plus alors. Il voulait
remonter à la surface des flots et harponner ces monstres, surtout certains
squales émissoles dont la gueule est pavée de dents disposées comme une
mosaïque, et de grands squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le
provoquaient avec une insistance toute particulière. Mais bientôt le
Nautilus, accroissant sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides
de ces requins.
Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes à
plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient à la surface
des flots. C'étaient les morts des villes indiennes, charriés par le Gange
jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays,
n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les squales ne manquaient pas pour
les aider dans leur funèbre besogne.
Vers sept heures du soir, le Nautilus à demi immergé navigua au milieu
d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être lactifié. Était-ce
l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune, ayant deux jours à peine, était
encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. Tout le ciel,
quoique éclairé par le rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec
la blancheur des eaux.
Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les causes
de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de lui
répondre.
« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de flots
blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans ces parages.
— Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je suppose !
Page 198
— Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à la
présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers lumineux,
d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un cheveu, et dont la
longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre. Quelques-unes de ces
bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues.
— Plusieurs lieues ! s'écria Conseil.
— Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces
infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. »
Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut se
plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à évaluer
combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de millimètres.
Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant plusieurs heures,
le Nautilus trancha de son éperon ces flots blanchâtres, et je remarquai qu'il
glissait sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces
remous d'écume que les courants et les contre-courants des baies laissaient
quelquefois entre eux.
Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais derrière
nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, réfléchissant la blancheur des
flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs d'une aurore boréale.
II
UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO
Le 28 février, lorsque le Nautilus revint à midi à la surface de la mer, par
9°4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui lui restait à huit
milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une agglomération de
montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont les formes se
modelaient très capricieusement. Le point terminé, je rentrai dans le salon,
et lorsque le relèvement eut été reporté sur la carte, je reconnus que nous
étions en présence de l'île de Ceylan, cette perle qui pend au lobe inférieur
de la péninsule indienne.
J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette île, l'une
des plus fertiles du globe. Je trouvai précisément un volume de Sirr H. C.,
esq., intitulé Ceylan and the Cingalese. Rentré au salon, je notai d'abord les
présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers lumineux,
d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un cheveu, et dont la
longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre. Quelques-unes de ces
bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues.
— Plusieurs lieues ! s'écria Conseil.
— Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces
infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. »
Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut se
plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à évaluer
combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de millimètres.
Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant plusieurs heures,
le Nautilus trancha de son éperon ces flots blanchâtres, et je remarquai qu'il
glissait sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces
remous d'écume que les courants et les contre-courants des baies laissaient
quelquefois entre eux.
Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais derrière
nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, réfléchissant la blancheur des
flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs d'une aurore boréale.
II
UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO
Le 28 février, lorsque le Nautilus revint à midi à la surface de la mer, par
9°4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui lui restait à huit
milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une agglomération de
montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont les formes se
modelaient très capricieusement. Le point terminé, je rentrai dans le salon,
et lorsque le relèvement eut été reporté sur la carte, je reconnus que nous
étions en présence de l'île de Ceylan, cette perle qui pend au lobe inférieur
de la péninsule indienne.
J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette île, l'une
des plus fertiles du globe. Je trouvai précisément un volume de Sirr H. C.,
esq., intitulé Ceylan and the Cingalese. Rentré au salon, je notai d'abord les
Page 199
relèvements de Ceyland, à laquelle l'antiquité avait prodigué tant de noms
divers. Sa situation était entre 5°55' et 9°49' de latitude nord, et entre 79°42'
et 82°4' de longitude à l'est du méridien de Greenwich ; sa longueur, deux
cent soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa
circonférence, neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille quatre
cent quarante-huit milles, c'est-à-dire un peu inférieure à celle de l'Irlande.
Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.
Le capitaine jeta un coup d'œil sur la carte. Puis, se retournant vers moi :
« L'île de Ceylan, dit-il, une terre célèbre par ses pêcheries de perles.
Vous serait-il agréable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de ses
pêcheries ?
— Sans aucun doute, capitaine.
— Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pêcheries,
nous ne verrons pas les pêcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas encore
commencée. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe de Manaar,
où nous arriverons dans la nuit. »
Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt. Bientôt le
Nautilus rentra dans son liquide élément, et le manomètre indiqua qu'il s'y
tenait à une profondeur de trente pieds.
La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le trouvai
par le neuvième parallèle, sur la côte nord-ouest de Ceylan. Il était formé
par une ligne allongée de la petite île Manaar. Pour l'atteindre, il fallait
remonter tout le rivage occidental de Ceylan.
« Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pêche des
perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers de
Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amérique, au golfe de Panama,
au golfe de Californie ; mais c'est à Ceylan que cette pêche obtient les plus
beaux résultats. Nous arrivons un peu tôt, sans doute. Les pêcheurs ne se
rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar, et là, pendant
trente jours, leurs trois cents bateaux se livrent à cette lucrative exploitation
des trésors de la mer. Chaque bateau est monté par dix rameurs et par dix
pêcheurs. Ceux-ci, divisés en deux groupes, plongent alternativement et
descendent à une profondeur de douze mètres au moyen d'une lourde pierre
qu'ils saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.
— Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en usage ?
divers. Sa situation était entre 5°55' et 9°49' de latitude nord, et entre 79°42'
et 82°4' de longitude à l'est du méridien de Greenwich ; sa longueur, deux
cent soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa
circonférence, neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille quatre
cent quarante-huit milles, c'est-à-dire un peu inférieure à celle de l'Irlande.
Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.
Le capitaine jeta un coup d'œil sur la carte. Puis, se retournant vers moi :
« L'île de Ceylan, dit-il, une terre célèbre par ses pêcheries de perles.
Vous serait-il agréable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de ses
pêcheries ?
— Sans aucun doute, capitaine.
— Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pêcheries,
nous ne verrons pas les pêcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas encore
commencée. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe de Manaar,
où nous arriverons dans la nuit. »
Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt. Bientôt le
Nautilus rentra dans son liquide élément, et le manomètre indiqua qu'il s'y
tenait à une profondeur de trente pieds.
La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le trouvai
par le neuvième parallèle, sur la côte nord-ouest de Ceylan. Il était formé
par une ligne allongée de la petite île Manaar. Pour l'atteindre, il fallait
remonter tout le rivage occidental de Ceylan.
« Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pêche des
perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers de
Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amérique, au golfe de Panama,
au golfe de Californie ; mais c'est à Ceylan que cette pêche obtient les plus
beaux résultats. Nous arrivons un peu tôt, sans doute. Les pêcheurs ne se
rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar, et là, pendant
trente jours, leurs trois cents bateaux se livrent à cette lucrative exploitation
des trésors de la mer. Chaque bateau est monté par dix rameurs et par dix
pêcheurs. Ceux-ci, divisés en deux groupes, plongent alternativement et
descendent à une profondeur de douze mètres au moyen d'une lourde pierre
qu'ils saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.
— Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en usage ?
Page 200
— Toujours, me répondit le capitaine Nemo, bien que ces pêcheries
appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais, auxquels
le traité d'Amiens les a cédées en 1802.
— Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez,
rendrait de grands services dans une telle opération.
— Oui, car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous
l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage à Ceylan, parle bien d'un Cafre
qui restait cinq minutes sans remonter à la surface, mais le fait me paraît
peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'à cinquante-sept
secondes, et de très habiles jusqu'à quatre-vingt-sept ; toutefois ils sont
rares, et, revenus à bord, ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de
l'eau teintée de sang. Je crois que la moyenne de temps que les pêcheurs
peuvent supporter est de trente secondes, pendant lesquelles ils se hâtent
d'entasser dans un petit filet toutes les huîtres perlières qu'ils arrachent ;
mais, généralement, ces pêcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ;
des ulcérations se déclarent à leurs yeux ; des plaies se forment sur leur
corps, et souvent même ils sont frappés d'apoplexie au fond de la mer.
— Oui, dis-je, c'est un triste métier, et qui ne sert qu'à la satisfaction de
quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle quantité d'huîtres peut
pêcher un bateau dans sa Journée ?
— Quarante à cinquante mille environ. On dit même qu'en 1814, le
gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte, ses
plongeurs, dans vingt journées de travail, rapportèrent soixante-seize
millions d'huîtres.
— Au moins, demandai-je, ces pêcheurs sont-ils suffisamment rétribués ?
— A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un dollar
par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par huître qui renferme une
perle, et combien en ramènent-ils qui n'en contiennent pas !
— Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C'est odieux.
— Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos
compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard
quelque pêcheur hâtif s'y trouve déjà, eh bien, nous le verrons opérer.
— C'est convenu, capitaine.
— A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ?
— Des requins ? » m'écriai-je.
appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais, auxquels
le traité d'Amiens les a cédées en 1802.
— Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez,
rendrait de grands services dans une telle opération.
— Oui, car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous
l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage à Ceylan, parle bien d'un Cafre
qui restait cinq minutes sans remonter à la surface, mais le fait me paraît
peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'à cinquante-sept
secondes, et de très habiles jusqu'à quatre-vingt-sept ; toutefois ils sont
rares, et, revenus à bord, ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de
l'eau teintée de sang. Je crois que la moyenne de temps que les pêcheurs
peuvent supporter est de trente secondes, pendant lesquelles ils se hâtent
d'entasser dans un petit filet toutes les huîtres perlières qu'ils arrachent ;
mais, généralement, ces pêcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ;
des ulcérations se déclarent à leurs yeux ; des plaies se forment sur leur
corps, et souvent même ils sont frappés d'apoplexie au fond de la mer.
— Oui, dis-je, c'est un triste métier, et qui ne sert qu'à la satisfaction de
quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle quantité d'huîtres peut
pêcher un bateau dans sa Journée ?
— Quarante à cinquante mille environ. On dit même qu'en 1814, le
gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte, ses
plongeurs, dans vingt journées de travail, rapportèrent soixante-seize
millions d'huîtres.
— Au moins, demandai-je, ces pêcheurs sont-ils suffisamment rétribués ?
— A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un dollar
par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par huître qui renferme une
perle, et combien en ramènent-ils qui n'en contiennent pas !
— Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C'est odieux.
— Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos
compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard
quelque pêcheur hâtif s'y trouve déjà, eh bien, nous le verrons opérer.
— C'est convenu, capitaine.
— A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ?
— Des requins ? » m'écriai-je.
Page 201
Cette question me parut, pour le moins, très oiseuse.
« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo.
— Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore très familiarisé
avec ce genre de poissons.
— Nous y sommes habitués, nous autres, répliqua le capitaine Nemo, et
avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons armés, et, chemin
faisant, nous pourrons peut-être chasser quelque squale. C'est une chasse
intéressante. Ainsi donc, à demain, monsieur le professeur, et de grand
matin. »
Cela dit d'un ton dégagé, le capitaine Nemo quitta le salon.
On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse, que
vous diriez : « Très bien ! demain nous irons chasser l'ours. » On vous
inviterait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le tigre dans les
jungles de l'Inde, que vous diriez : « Ah ! ah ! il paraît que nous allons
chasser le tigre ou le lion ! » Mais on vous inviterait à chasser le requin
dans son élément naturel, que vous demanderiez peut-être à réfléchir avant
d'accepter cette invitation.
Pour moi, je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes
de sueur froide.
« Réfléchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres
dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forêts de l'île
Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on est à peu près
certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose ! Je sais bien que dans
certains pays, aux îles Andamènes particulièrement, les nègres n'hésitent
pas à attaquer le requin, un poignard dans une main et un lacet dans l'autre,
mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables
animaux ne reviennent pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un nègre, et
quand je serais un nègre, je crois que, dans ce cas, une légère hésitation de
ma part ne serait pas déplacée. »
Et me voilà rêvant de requins, songeant à ces vastes mâchoires armées de
multiples rangées de dents, et capables de couper un homme en deux. Je me
sentais déjà une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne pouvais
digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait cette déplorable
invitation ! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller traquer sous bois quelque
renard inoffensif ?
« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo.
— Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore très familiarisé
avec ce genre de poissons.
— Nous y sommes habitués, nous autres, répliqua le capitaine Nemo, et
avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons armés, et, chemin
faisant, nous pourrons peut-être chasser quelque squale. C'est une chasse
intéressante. Ainsi donc, à demain, monsieur le professeur, et de grand
matin. »
Cela dit d'un ton dégagé, le capitaine Nemo quitta le salon.
On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse, que
vous diriez : « Très bien ! demain nous irons chasser l'ours. » On vous
inviterait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le tigre dans les
jungles de l'Inde, que vous diriez : « Ah ! ah ! il paraît que nous allons
chasser le tigre ou le lion ! » Mais on vous inviterait à chasser le requin
dans son élément naturel, que vous demanderiez peut-être à réfléchir avant
d'accepter cette invitation.
Pour moi, je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes
de sueur froide.
« Réfléchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres
dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forêts de l'île
Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on est à peu près
certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose ! Je sais bien que dans
certains pays, aux îles Andamènes particulièrement, les nègres n'hésitent
pas à attaquer le requin, un poignard dans une main et un lacet dans l'autre,
mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables
animaux ne reviennent pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un nègre, et
quand je serais un nègre, je crois que, dans ce cas, une légère hésitation de
ma part ne serait pas déplacée. »
Et me voilà rêvant de requins, songeant à ces vastes mâchoires armées de
multiples rangées de dents, et capables de couper un homme en deux. Je me
sentais déjà une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne pouvais
digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait cette déplorable
invitation ! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller traquer sous bois quelque
renard inoffensif ?
Page 202
« Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me dispensera
d'accompagner le capitaine. »
Quant à Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa
sagesse. Un péril, si grand qu'il fût, avait toujours un attrait pour sa nature
batailleuse.
Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai machinalement.
Je voyais, entre les lignes, des mâchoires formidablement ouvertes.
En ce moment, Conseil et le Canadien entrèrent, l'air tranquille et même
joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.
« Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable
emporte ! - vient de nous faire une très aimable proposition.
— Ah ! dis-je, vous savez...
— N'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, le commandant du
Nautilus nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur, les
magnifiques pêcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents et s'est
conduit en véritable gentleman.
— Il ne vous a rien dit de plus ?
— Rien, monsieur, répondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait parlé
de cette petite promenade.
— En effet, dis-je. Et il ne vous a donné aucun détail sur...
— Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il pas
vrai ?
— Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez goût, maître Land.
— Oui ! c'est curieux, très curieux.
— Dangereux peut-être ! ajoutai-je d'un ton insinuant.
— Dangereux, répondit Ned Land, une simple excursion sur un banc
d'huîtres ! »
Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de
requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un œil
troublé, et comme s'il leur manquait déjà quelque membre. Devais-je les
prévenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop comment m'y prendre.
« Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des détails
sur la pêche des perles ?
d'accompagner le capitaine. »
Quant à Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa
sagesse. Un péril, si grand qu'il fût, avait toujours un attrait pour sa nature
batailleuse.
Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai machinalement.
Je voyais, entre les lignes, des mâchoires formidablement ouvertes.
En ce moment, Conseil et le Canadien entrèrent, l'air tranquille et même
joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.
« Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable
emporte ! - vient de nous faire une très aimable proposition.
— Ah ! dis-je, vous savez...
— N'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, le commandant du
Nautilus nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur, les
magnifiques pêcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents et s'est
conduit en véritable gentleman.
— Il ne vous a rien dit de plus ?
— Rien, monsieur, répondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait parlé
de cette petite promenade.
— En effet, dis-je. Et il ne vous a donné aucun détail sur...
— Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il pas
vrai ?
— Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez goût, maître Land.
— Oui ! c'est curieux, très curieux.
— Dangereux peut-être ! ajoutai-je d'un ton insinuant.
— Dangereux, répondit Ned Land, une simple excursion sur un banc
d'huîtres ! »
Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de
requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un œil
troublé, et comme s'il leur manquait déjà quelque membre. Devais-je les
prévenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop comment m'y prendre.
« Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des détails
sur la pêche des perles ?
Page 203
— Sur la pêche elle-même, demandai-je, ou sur les incidents qui...
— Sur la pêche, répondit le Canadien. Avant de s'engager sur le terrain, il
est bon de le connaître.
— Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce
que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même. »
Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien me
dit :
« Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ?
— Mon brave Ned, répondis-je, pour le poète, la perle est une larme de la
mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rosée solidifiée ; pour les
dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un éclat hyalin, d'une matière
nacrée, qu'elles portent au doigt, au cou ou à l'oreille ; pour le chimiste, c'est
un mélange de phosphate et de carbonate de chaux avec un peu de gélatine,
et enfin, pour les naturalistes, c'est une simple sécrétion maladive de
l'organe qui produit la nacre chez certains bivalves.
— Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acéphales,
ordre des testacés.
— Précisément, savant Conseil. Or, parmi ces testacés, l'oreille-de-mer
iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines, en un mot tous ceux qui
sécrètent la nacre c'est-à-dire cette substance bleue, bleuâtre, violette ou
blanche, qui tapisse l'intérieur de leurs valves, sont susceptibles de produire
des perles.
— Les moules aussi ? demanda le Canadien.
— Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de
Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohème, de la France.
— Bon ! on y fera attention, désormais, répondit le Canadien.
— Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle, c'est
l'huître perlière, la méléagrina-Margaritifera la précieuse pintadine. La
perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous une forme
globuleuse. Ou elle adhère à la coquille de l'huître, ou elle s'incruste dans
les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est adhérente ; sur les chairs, elle
est libre. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur, soit un ovule
stérile, soit un grain de sable, autour duquel la matière nacrée se dépose en
plusieurs années, successivement et par couches minces et concentriques.
— Sur la pêche, répondit le Canadien. Avant de s'engager sur le terrain, il
est bon de le connaître.
— Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce
que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même. »
Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien me
dit :
« Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ?
— Mon brave Ned, répondis-je, pour le poète, la perle est une larme de la
mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rosée solidifiée ; pour les
dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un éclat hyalin, d'une matière
nacrée, qu'elles portent au doigt, au cou ou à l'oreille ; pour le chimiste, c'est
un mélange de phosphate et de carbonate de chaux avec un peu de gélatine,
et enfin, pour les naturalistes, c'est une simple sécrétion maladive de
l'organe qui produit la nacre chez certains bivalves.
— Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acéphales,
ordre des testacés.
— Précisément, savant Conseil. Or, parmi ces testacés, l'oreille-de-mer
iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines, en un mot tous ceux qui
sécrètent la nacre c'est-à-dire cette substance bleue, bleuâtre, violette ou
blanche, qui tapisse l'intérieur de leurs valves, sont susceptibles de produire
des perles.
— Les moules aussi ? demanda le Canadien.
— Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de
Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohème, de la France.
— Bon ! on y fera attention, désormais, répondit le Canadien.
— Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle, c'est
l'huître perlière, la méléagrina-Margaritifera la précieuse pintadine. La
perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous une forme
globuleuse. Ou elle adhère à la coquille de l'huître, ou elle s'incruste dans
les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est adhérente ; sur les chairs, elle
est libre. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur, soit un ovule
stérile, soit un grain de sable, autour duquel la matière nacrée se dépose en
plusieurs années, successivement et par couches minces et concentriques.
Page 204
— Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître ? demanda
Conseil.
— Oui, mon garçon. Il y a de certaines pintadines qui forment un
véritable écrin. On a même cité une huître, mais je me permets d'en douter,
qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.
— Cent cinquante requins ! s'écria Ned Land.
— Ai-je dit requins ? m'écriai-je vivement. Je veux dire cent cinquante
perles. Requins n'aurait aucun sens.
— En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant
par quels moyens on extrait ces perles ?
— On procède de plusieurs façons, et souvent même, quand les perles
adhèrent aux valves, les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais, le
plus communément, les pintadines sont étendues sur des nattes de sparterie
qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi à l'air libre, et, au bout de dix
jours, elles se trouvent dans un état satisfaisant de putréfaction. On les
plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de mer, puis on les ouvre et on
les lave. C'est à ce moment que commence le double travail des rogueurs.
D'abord, ils séparent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le
nom de franche argentée, de bâtarde blanche et de batarde noire, qui sont
livrées par caisses de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. Puis,
ils enlèvent le parenchyme de l'huître, ils le font bouillir, et ils le tamisent
afin d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.
— Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil.
— Non seulement selon leur grosseur, répondis-je, mais aussi selon leur
forme, selon leur eau, c'est-à-dire leur couleur, et selon leur orient, c'est-à-
dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si charmantes a l'œil. Les plus
belles perles sont appelées perles vierges ou paragons ; elles se forment
isolément dans le tissu du mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques,
mais quelquefois d'une transparence opaline, et le plus communément
sphériques ou piriformes. Sphériques, elles forment les bracelets ;
piriformes, des pendeloques, et, étant les plus précieuses, elles se vendent à
la pièce. Les autres perles adhèrent à la coquille de l'huître, et, plus
irrégulières, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inférieur se
classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles se
vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des
broderies sur les ornements d'église.
Conseil.
— Oui, mon garçon. Il y a de certaines pintadines qui forment un
véritable écrin. On a même cité une huître, mais je me permets d'en douter,
qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.
— Cent cinquante requins ! s'écria Ned Land.
— Ai-je dit requins ? m'écriai-je vivement. Je veux dire cent cinquante
perles. Requins n'aurait aucun sens.
— En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant
par quels moyens on extrait ces perles ?
— On procède de plusieurs façons, et souvent même, quand les perles
adhèrent aux valves, les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais, le
plus communément, les pintadines sont étendues sur des nattes de sparterie
qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi à l'air libre, et, au bout de dix
jours, elles se trouvent dans un état satisfaisant de putréfaction. On les
plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de mer, puis on les ouvre et on
les lave. C'est à ce moment que commence le double travail des rogueurs.
D'abord, ils séparent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le
nom de franche argentée, de bâtarde blanche et de batarde noire, qui sont
livrées par caisses de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. Puis,
ils enlèvent le parenchyme de l'huître, ils le font bouillir, et ils le tamisent
afin d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.
— Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil.
— Non seulement selon leur grosseur, répondis-je, mais aussi selon leur
forme, selon leur eau, c'est-à-dire leur couleur, et selon leur orient, c'est-à-
dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si charmantes a l'œil. Les plus
belles perles sont appelées perles vierges ou paragons ; elles se forment
isolément dans le tissu du mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques,
mais quelquefois d'une transparence opaline, et le plus communément
sphériques ou piriformes. Sphériques, elles forment les bracelets ;
piriformes, des pendeloques, et, étant les plus précieuses, elles se vendent à
la pièce. Les autres perles adhèrent à la coquille de l'huître, et, plus
irrégulières, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inférieur se
classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles se
vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des
broderies sur les ornements d'église.
Page 205
— Mais ce travail, qui consiste à séparer les perles selon leur grosseur,
doit être long et difficile, dit le Canadien.
— Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles
percés d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les tamis,
qui comptent de vingt à quatre-vingts trous, sont de premier ordre. Celles
qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit cents trous sont de
second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles l'on emploie les tamis percés
de neuf cents à mille trous forment la semence.
— C'est ingénieux, dit Conseil, et je vois que la division, le classement
des perles, s'opère mécaniquement. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce que
rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières ?
— A s'en tenir au livre de Sirr, répondis-je, les pêcheries de Ceylan sont
affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales.
— De francs ! reprit Conseil.
— Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois que
ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient autrefois. Il en est
de même des pêcheries américaines, qui, sous le règne de Charles Quint,
produisaient quatre millions de francs, présentement réduits aux deux tiers.
En somme, on peut évaluer à neuf millions de francs le rendement général
de l'exploitation des perles.
— Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles
célèbres qui ont été cotées à un très haut prix ?
— Oui, mon garçon. On dit que César offrit à Servillia une perle estimée
cent vingt mille francs de notre monnaie.
— J'ai même entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame
antique buvait des perles dans son vinaigre.
— Cléopâtre, riposta Conseil.
— Ça devait être mauvais, ajouta Ned Land.
— Détestable, ami Ned, répondit Conseil ; mais un petit verre de vinaigre
qui coûte quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.
— Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, dit le Canadien en
manœuvrant son bras d'un air peu rassurant.
— Ned Land l'époux de Cléopâtre ! s'écria Conseil.
doit être long et difficile, dit le Canadien.
— Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles
percés d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les tamis,
qui comptent de vingt à quatre-vingts trous, sont de premier ordre. Celles
qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit cents trous sont de
second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles l'on emploie les tamis percés
de neuf cents à mille trous forment la semence.
— C'est ingénieux, dit Conseil, et je vois que la division, le classement
des perles, s'opère mécaniquement. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce que
rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières ?
— A s'en tenir au livre de Sirr, répondis-je, les pêcheries de Ceylan sont
affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales.
— De francs ! reprit Conseil.
— Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois que
ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient autrefois. Il en est
de même des pêcheries américaines, qui, sous le règne de Charles Quint,
produisaient quatre millions de francs, présentement réduits aux deux tiers.
En somme, on peut évaluer à neuf millions de francs le rendement général
de l'exploitation des perles.
— Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles
célèbres qui ont été cotées à un très haut prix ?
— Oui, mon garçon. On dit que César offrit à Servillia une perle estimée
cent vingt mille francs de notre monnaie.
— J'ai même entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame
antique buvait des perles dans son vinaigre.
— Cléopâtre, riposta Conseil.
— Ça devait être mauvais, ajouta Ned Land.
— Détestable, ami Ned, répondit Conseil ; mais un petit verre de vinaigre
qui coûte quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.
— Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, dit le Canadien en
manœuvrant son bras d'un air peu rassurant.
— Ned Land l'époux de Cléopâtre ! s'écria Conseil.
Page 206
— Mais j'ai dû me marier, Conseil, répondit sérieusement le Canadien, et
ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. J'avais même acheté un
collier de perles à Kat Tender, ma fiancée, qui, d'ailleurs, en a épousé un
autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coûté plus d'un dollar et demi, et
cependant - monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le
composaient n'auraient pas passé par le tamis de vingt trous.
— Mon brave Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles artificielles,
de simples globules de verre enduits à l'intérieur d'essence d'Orient.
— Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argentée de
l'écaille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conservée dans l'ammoniaque.
Elle n'a aucune valeur.
— C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre,
répondit philosophiquement maître Land.
— Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne crois pas
que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du capitaine
Nemo.
— Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enfermé sous sa
vitrine.
— Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux
millions de...
— Francs ! dit vivement Conseil.
— Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura coûté au
capitaine que la peine de la ramasser.
— Eh ! s'écria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade,
nous ne rencontrerons pas sa pareille !
— Bah ! fit Conseil.
— Et pourquoi pas ?
— A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du Nautilus ?
— A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.
— Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tête.
— Au fait, dis-je, maître Land a raison. Et si nous rapportons jamais en
Europe ou en Amérique une perle de quelques millions, voilà du moins qui
donnera une grande authenticité, et, en même temps, un grand prix au récit
de nos aventures.
ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. J'avais même acheté un
collier de perles à Kat Tender, ma fiancée, qui, d'ailleurs, en a épousé un
autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coûté plus d'un dollar et demi, et
cependant - monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le
composaient n'auraient pas passé par le tamis de vingt trous.
— Mon brave Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles artificielles,
de simples globules de verre enduits à l'intérieur d'essence d'Orient.
— Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argentée de
l'écaille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conservée dans l'ammoniaque.
Elle n'a aucune valeur.
— C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre,
répondit philosophiquement maître Land.
— Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne crois pas
que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du capitaine
Nemo.
— Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enfermé sous sa
vitrine.
— Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux
millions de...
— Francs ! dit vivement Conseil.
— Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura coûté au
capitaine que la peine de la ramasser.
— Eh ! s'écria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade,
nous ne rencontrerons pas sa pareille !
— Bah ! fit Conseil.
— Et pourquoi pas ?
— A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du Nautilus ?
— A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.
— Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tête.
— Au fait, dis-je, maître Land a raison. Et si nous rapportons jamais en
Europe ou en Amérique une perle de quelques millions, voilà du moins qui
donnera une grande authenticité, et, en même temps, un grand prix au récit
de nos aventures.
Page 207
— Je le crois, dit le Canadien.
— Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au côté instructif des choses,
est-ce que cette pêche des perles est dangereuse ?
— Non, répondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines précautions.
— Que risque-t-on dans ce métier ? dit Ned Land : d'avaler quelques
gorgées d'eau de mer !
— Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le
ton dégagé du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins, brave
Ned ?
— Moi, répondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon
métier de me moquer d'eux !
— Il ne s'agit pas, dis-je, de les pêcher avec un émerillon, de les hisser
sur le pont d'un navire, de leur couper la queue à coups de hache, de leur
ouvrir le ventre, de leur arracher le cœur et de le jeter à la mer !
— Alors, il s'agit de... ?
— Oui, précisément.
— Dans l'eau ?
— Dans l'eau.
— Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce
sont des bêtes assez mal façonnées. Il faut qu'elles se retournent sur le
ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... »
Ned Land avait une manière de prononcer le mot « happer » qui donnait
froid dans le dos.
« Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ?
— Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.
— A la bonne heure, pensai-je.
— Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas pourquoi
son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! »
III
UNE PERLE DE DIX MILLIONS
— Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au côté instructif des choses,
est-ce que cette pêche des perles est dangereuse ?
— Non, répondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines précautions.
— Que risque-t-on dans ce métier ? dit Ned Land : d'avaler quelques
gorgées d'eau de mer !
— Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le
ton dégagé du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins, brave
Ned ?
— Moi, répondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon
métier de me moquer d'eux !
— Il ne s'agit pas, dis-je, de les pêcher avec un émerillon, de les hisser
sur le pont d'un navire, de leur couper la queue à coups de hache, de leur
ouvrir le ventre, de leur arracher le cœur et de le jeter à la mer !
— Alors, il s'agit de... ?
— Oui, précisément.
— Dans l'eau ?
— Dans l'eau.
— Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce
sont des bêtes assez mal façonnées. Il faut qu'elles se retournent sur le
ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... »
Ned Land avait une manière de prononcer le mot « happer » qui donnait
froid dans le dos.
« Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ?
— Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.
— A la bonne heure, pensai-je.
— Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas pourquoi
son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! »
III
UNE PERLE DE DIX MILLIONS
Page 208
La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales jouèrent
un rôle important dans mes rêves, et je trouvai très juste et très injuste à la
fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du mot « requiem ».
Le lendemain, à quatre heures du matin, je fus réveillé par le stewart que
le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Je me levai
rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.
Le capitaine Nemo m'y attendait.
« Monsieur Aronnax, me dit-il, êtes-vous prêt à partir ?
— Je suis prêt.
— Veuillez me suivre.
— Et mes compagnons, capitaine ?
— Ils sont prévenus et nous attendent.
— N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je.
— Pas encore. Je n'ai pas laissé le Nautilus approcher de trop près cette
côte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai fait parer
le canot qui nous conduira au point précis de débarquement et nous
épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de plongeurs, que
nous revêtirons au moment où commencera cette exploration sous-
marine. »
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les marches
aboutissaient à la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient là, enchantés de
la « partie de plaisir « qui se préparait. Cinq matelots du Nautilus, les
avirons armés, nous attendaient dans le canot qui avait été bossé contre le
bord.
La nuit était encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel et
ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Je portai mes yeux du côté de
la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les trois quarts de
l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le Nautilus, ayant remonté pendant la
nuit la côte occidentale de Ceylan, se trouvait à l'ouest de la baie, ou plutôt
de ce golfe formé par cette terre et l'île de Manaar. Là, sous les sombres
eaux, s'étendait le banc de pintadines, inépuisable champ de perles dont la
longueur dépasse vingt milles.
Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prîmes place à
l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre ; ses quatre
un rôle important dans mes rêves, et je trouvai très juste et très injuste à la
fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du mot « requiem ».
Le lendemain, à quatre heures du matin, je fus réveillé par le stewart que
le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Je me levai
rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.
Le capitaine Nemo m'y attendait.
« Monsieur Aronnax, me dit-il, êtes-vous prêt à partir ?
— Je suis prêt.
— Veuillez me suivre.
— Et mes compagnons, capitaine ?
— Ils sont prévenus et nous attendent.
— N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je.
— Pas encore. Je n'ai pas laissé le Nautilus approcher de trop près cette
côte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai fait parer
le canot qui nous conduira au point précis de débarquement et nous
épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de plongeurs, que
nous revêtirons au moment où commencera cette exploration sous-
marine. »
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les marches
aboutissaient à la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient là, enchantés de
la « partie de plaisir « qui se préparait. Cinq matelots du Nautilus, les
avirons armés, nous attendaient dans le canot qui avait été bossé contre le
bord.
La nuit était encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel et
ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Je portai mes yeux du côté de
la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les trois quarts de
l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le Nautilus, ayant remonté pendant la
nuit la côte occidentale de Ceylan, se trouvait à l'ouest de la baie, ou plutôt
de ce golfe formé par cette terre et l'île de Manaar. Là, sous les sombres
eaux, s'étendait le banc de pintadines, inépuisable champ de perles dont la
longueur dépasse vingt milles.
Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prîmes place à
l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre ; ses quatre
Page 209
compagnons appuyèrent sur leurs avirons ; la bosse fut larguée et nous
débordâmes.
Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas.
J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engagés sous l'eau, ne
se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la méthode
généralement usitée dans les marines de guerre. Tandis que l'embarcation
courait sur son erre, les gouttelettes liquides frappaient en crépitant le fond
noir des flots comme des bavures de plomb fondu. Une petite houle, venue
du large, imprimait au canot un léger roulis, et quelques crêtes de lames
clapotaient à son avant.
Nous étions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-être à
cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop près de lui,
contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop
éloignée. Quant à Conseil, il était là en simple curieux.
Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon accusèrent
plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez plate dans l'est, elle se
renflait un peu vers le sud. Cinq milles la séparaient encore, et son rivage se
confondait avec les eaux brumeuses. Entre elle et nous, la mer était déserte.
Pas un bateau, pas un plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-
vous des pêcheurs de perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait
observer, nous arrivions un mois trop tôt dans ces parages.
A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidité particulière aux
régions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni le crépuscule. Les
rayons solaires percèrent le rideau de nuages amoncelés sur l'horizon
oriental, et l'astre radieux s'éleva rapidement.
Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres épars çà et là.
Le canot s'avança vers l'île de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud. Le
capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer.
Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée, et la chaîne courut à peine, car le
fond n'était pas à plus d'un mètre, et il formait en cet endroit l'un des plus
hauts points du banc de pintadines. Le canot évita aussitôt sous la poussée
du jusant qui portait au large.
« Nous voici arrivés, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo.
Vous voyez cette baie resserrée. C'est ici même que dans un mois se
réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants, et ce sont ces
débordâmes.
Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas.
J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engagés sous l'eau, ne
se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la méthode
généralement usitée dans les marines de guerre. Tandis que l'embarcation
courait sur son erre, les gouttelettes liquides frappaient en crépitant le fond
noir des flots comme des bavures de plomb fondu. Une petite houle, venue
du large, imprimait au canot un léger roulis, et quelques crêtes de lames
clapotaient à son avant.
Nous étions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-être à
cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop près de lui,
contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop
éloignée. Quant à Conseil, il était là en simple curieux.
Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon accusèrent
plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez plate dans l'est, elle se
renflait un peu vers le sud. Cinq milles la séparaient encore, et son rivage se
confondait avec les eaux brumeuses. Entre elle et nous, la mer était déserte.
Pas un bateau, pas un plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-
vous des pêcheurs de perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait
observer, nous arrivions un mois trop tôt dans ces parages.
A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidité particulière aux
régions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni le crépuscule. Les
rayons solaires percèrent le rideau de nuages amoncelés sur l'horizon
oriental, et l'astre radieux s'éleva rapidement.
Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres épars çà et là.
Le canot s'avança vers l'île de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud. Le
capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer.
Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée, et la chaîne courut à peine, car le
fond n'était pas à plus d'un mètre, et il formait en cet endroit l'un des plus
hauts points du banc de pintadines. Le canot évita aussitôt sous la poussée
du jusant qui portait au large.
« Nous voici arrivés, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo.
Vous voyez cette baie resserrée. C'est ici même que dans un mois se
réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants, et ce sont ces
Page 210
eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est
heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des vents les
plus forts, et la mer n'y est jamais très houleuse, circonstance très favorable
au travail des plongeurs. Nous allons maintenant revêtir nos scaphandres, et
nous commencerons notre promenade. »
Je ne répondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aidé des
matelots de l'embarcation, je commençai à revêtir mon lourd vêtement de
mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi. Aucun
des hommes du Nautilus ne devait nous accompagner dans cette nouvelle
excursion.
Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de
caoutchouc, et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à air. Quant
aux appareils Ruhmkorff, il n'en était pas question. Avant d'introduire ma
tête dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation au capitaine.
« Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine. Nous
n'irons pas à de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront à
éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter sous ces
eaux une lanterne électrique. Son éclat pourrait attirer inopinément quelque
dangereux habitant de ces parages. »
Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles, je me retournai
vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur
tête dans la calotte métallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni répondre.
Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo :
« Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ?
— Des fusils ! à quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours un
poignard à la main, et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb ? Voici une
lame solide. Passez-la à votre ceinture et partons. »
Je regardai mes compagnons. Ils étaient armés comme nous, et, de plus,
Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot
avant de quitter le Nautilus.
Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la pesante
sphère de cuivre, et nos réservoirs a air furent immédiatement mis en
activité.
Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les uns
après les autres, et, par un mètre et demi d'eau, nous prenions pied sur un
heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des vents les
plus forts, et la mer n'y est jamais très houleuse, circonstance très favorable
au travail des plongeurs. Nous allons maintenant revêtir nos scaphandres, et
nous commencerons notre promenade. »
Je ne répondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aidé des
matelots de l'embarcation, je commençai à revêtir mon lourd vêtement de
mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi. Aucun
des hommes du Nautilus ne devait nous accompagner dans cette nouvelle
excursion.
Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de
caoutchouc, et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à air. Quant
aux appareils Ruhmkorff, il n'en était pas question. Avant d'introduire ma
tête dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation au capitaine.
« Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine. Nous
n'irons pas à de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront à
éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter sous ces
eaux une lanterne électrique. Son éclat pourrait attirer inopinément quelque
dangereux habitant de ces parages. »
Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles, je me retournai
vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur
tête dans la calotte métallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni répondre.
Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo :
« Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ?
— Des fusils ! à quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours un
poignard à la main, et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb ? Voici une
lame solide. Passez-la à votre ceinture et partons. »
Je regardai mes compagnons. Ils étaient armés comme nous, et, de plus,
Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot
avant de quitter le Nautilus.
Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la pesante
sphère de cuivre, et nos réservoirs a air furent immédiatement mis en
activité.
Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les uns
après les autres, et, par un mètre et demi d'eau, nous prenions pied sur un
Page 211
sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. Nous le
suivîmes, et par une pente douce nous disparûmes sous les flots.
Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins
étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance,
et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination.
Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les moindres
objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche, nous étions par
cinq mètres d'eau, et le terrain devenait à peu près plat.
Sur nos pas, comme des compagnies de bécassines dans un marais, se
levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères, dont les
sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le javanais,
véritable serpent long de huit décimètres, au ventre livide, que l'on
confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de ses flancs.
Dans le genre des stromatées, dont le corps est très comprimé et ovale,
j'observai des parus aux couleurs éclatantes portant comme une faux leur
nageoire dorsale, poissons comestibles qui, séchés et marinés, forment un
mets excellent connu sous le nom de karawade puis des tranquebars,
appartenant au genre des apsiphoroïdes, dont le corps est recouvert d'une
cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux.
Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus la
masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin succédait une
véritable chaussée de rochers arrondis, revêtus d'un tapis de mollusques et
de zoophytes. Parmi les échantillons de ces deux embranchements, je
remarquai des placènes à valves minces et inégales, sortes d'ostracées
particulières à la mer Rouge et à l'océan Indien, des lucines orangées à
coquille orbiculaire, des tarières subulées, quelques-unes de ces pourpres
persiques qui fournissaient au Nautilus une teinture admirable, des rochers
cornus, longs de quinze centimètres, qui se dressaient sous les flots comme
des mains prêtes à vous saisir, des turbinelles cornigères, toutes hérissées
d'épines, des lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui
alimentent les marchés de l'Hindoustan, des pélagies panopyres, légèrement
lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques
éventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.
Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes
couraient de gauches légions d'articulés, particulièrement des ranines
dentées, dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des birgues
suivîmes, et par une pente douce nous disparûmes sous les flots.
Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins
étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance,
et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination.
Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les moindres
objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche, nous étions par
cinq mètres d'eau, et le terrain devenait à peu près plat.
Sur nos pas, comme des compagnies de bécassines dans un marais, se
levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères, dont les
sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le javanais,
véritable serpent long de huit décimètres, au ventre livide, que l'on
confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de ses flancs.
Dans le genre des stromatées, dont le corps est très comprimé et ovale,
j'observai des parus aux couleurs éclatantes portant comme une faux leur
nageoire dorsale, poissons comestibles qui, séchés et marinés, forment un
mets excellent connu sous le nom de karawade puis des tranquebars,
appartenant au genre des apsiphoroïdes, dont le corps est recouvert d'une
cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux.
Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus la
masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin succédait une
véritable chaussée de rochers arrondis, revêtus d'un tapis de mollusques et
de zoophytes. Parmi les échantillons de ces deux embranchements, je
remarquai des placènes à valves minces et inégales, sortes d'ostracées
particulières à la mer Rouge et à l'océan Indien, des lucines orangées à
coquille orbiculaire, des tarières subulées, quelques-unes de ces pourpres
persiques qui fournissaient au Nautilus une teinture admirable, des rochers
cornus, longs de quinze centimètres, qui se dressaient sous les flots comme
des mains prêtes à vous saisir, des turbinelles cornigères, toutes hérissées
d'épines, des lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui
alimentent les marchés de l'Hindoustan, des pélagies panopyres, légèrement
lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques
éventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.
Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes
couraient de gauches légions d'articulés, particulièrement des ranines
dentées, dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des birgues
Page 212
spéciales à ces parages, des parthenopes horribles, dont l'aspect répugnait
aux regards. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois,
ce fut ce crabe énorme observé par M. Darwin, auquel la nature a donné
l'instinct et la force nécessaires pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe
aux arbres du rivage, il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il
l'ouvre avec ses puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait
avec une agilité sans pareille, tandis que des chélonées franches, de cette
espèce qui fréquente les côtes du Malabar, se déplaçaient lentement entre
les roches ébranlées.
Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur lequel
les huîtres perlières se reproduisent par millions. Ces mollusques précieux
adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés par ce byssus de couleur
brune qui ne leur permet pas de se déplacer. En quoi ces huîtres sont
inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles la nature n'a pas refusé toute
faculté de locomotion.
La pintadine meleagrina, la mère perle, dont les valves sont à peu près
égales, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux épaisses
parois, très rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces coquilles étaient
feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui rayonnaient de leur
sommet. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. Les autres, à surface rude et
noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu'à quinze centimètres de
largeur.
Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux
de pintadines, et je compris que cette mine était véritablement inépuisable,
car la force créatrice de la nature l'emporte sur l'instinct destructif de
l'homme. Ned Land, fidèle a cet instinct, se hâtait d'emplir des plus beaux
mollusques un filet qu'il portait à son côté.
Mais nous ne pouvions nous arrêter. Il fallait suivre le capitaine qui
semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait
sensiblement, et parfois mon bras, que j'élevais, dépassait la surface de la
mer. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. Souvent nous
tournions de hauts rocs effilés en pyramidions. Dans leurs sombres
anfractuosités de gros crustacés, pointés sur leurs hautes pattes comme des
machines de guerre, nous regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds
rampaient des myrianes, des glycères, des aricies et des annélides, qui
allongeaient démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.
aux regards. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois,
ce fut ce crabe énorme observé par M. Darwin, auquel la nature a donné
l'instinct et la force nécessaires pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe
aux arbres du rivage, il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il
l'ouvre avec ses puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait
avec une agilité sans pareille, tandis que des chélonées franches, de cette
espèce qui fréquente les côtes du Malabar, se déplaçaient lentement entre
les roches ébranlées.
Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur lequel
les huîtres perlières se reproduisent par millions. Ces mollusques précieux
adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés par ce byssus de couleur
brune qui ne leur permet pas de se déplacer. En quoi ces huîtres sont
inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles la nature n'a pas refusé toute
faculté de locomotion.
La pintadine meleagrina, la mère perle, dont les valves sont à peu près
égales, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux épaisses
parois, très rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces coquilles étaient
feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui rayonnaient de leur
sommet. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. Les autres, à surface rude et
noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu'à quinze centimètres de
largeur.
Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux
de pintadines, et je compris que cette mine était véritablement inépuisable,
car la force créatrice de la nature l'emporte sur l'instinct destructif de
l'homme. Ned Land, fidèle a cet instinct, se hâtait d'emplir des plus beaux
mollusques un filet qu'il portait à son côté.
Mais nous ne pouvions nous arrêter. Il fallait suivre le capitaine qui
semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait
sensiblement, et parfois mon bras, que j'élevais, dépassait la surface de la
mer. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. Souvent nous
tournions de hauts rocs effilés en pyramidions. Dans leurs sombres
anfractuosités de gros crustacés, pointés sur leurs hautes pattes comme des
machines de guerre, nous regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds
rampaient des myrianes, des glycères, des aricies et des annélides, qui
allongeaient démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.
Page 213
En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creusée dans un
pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses de la
flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondément obscure.
Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations successives. Sa
vague transparence n'était plus que de la lumière noyée.
Le capitaine Nemo y entra. Nous après lui. Mes yeux s'accoutumèrent
bientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguai les retombées si
capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers
naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes
colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible guide
nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais le savoir
avant peu.
Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulèrent le fond
d'une sorte de puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta, et de la main
il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu.
C'était une huître de dimension extraordinaire, une tridacne gigantesque,
un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte, une vasque dont la largeur
dépassait deux mètres, et conséquemment plus grande que celle qui ornait
le salon du Nautilus.
Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait à
une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux calmes de
la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne à trois cents kilogrammes. Or,
une telle huître contient quinze kilos de chair, et il faudrait l'estomac d'un
Gargantua pour en absorber quelques douzaines.
Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. Ce
n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en nous
conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosité
naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier à
constater l'état actuel de cette tridacne.
Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. Le capitaine
s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empêcher
de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique membraneuse et
frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.
Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur égalait
celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité parfaite, son
orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable prix. Emporté par la
pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses de la
flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondément obscure.
Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations successives. Sa
vague transparence n'était plus que de la lumière noyée.
Le capitaine Nemo y entra. Nous après lui. Mes yeux s'accoutumèrent
bientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguai les retombées si
capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers
naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes
colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible guide
nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais le savoir
avant peu.
Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulèrent le fond
d'une sorte de puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta, et de la main
il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu.
C'était une huître de dimension extraordinaire, une tridacne gigantesque,
un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte, une vasque dont la largeur
dépassait deux mètres, et conséquemment plus grande que celle qui ornait
le salon du Nautilus.
Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait à
une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux calmes de
la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne à trois cents kilogrammes. Or,
une telle huître contient quinze kilos de chair, et il faudrait l'estomac d'un
Gargantua pour en absorber quelques douzaines.
Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. Ce
n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en nous
conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosité
naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier à
constater l'état actuel de cette tridacne.
Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. Le capitaine
s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empêcher
de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique membraneuse et
frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.
Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur égalait
celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité parfaite, son
orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable prix. Emporté par la
Page 214
curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la palper !
Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe négatif, et, retirant son poignard par
un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement.
Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En laissant cette
perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait de s'accroître
insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du mollusque y ajoutait de
nouvelles couches concentriques. Seul, le capitaine connaissait la grotte où
« mûrissait » cet admirable fruit de la nature ; seul il l'élevait, pour ainsi
dire, afin de la transporter un jour dans son précieux musée. Peut-être
même, suivant l'exemple des Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la
production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque
morceau de verre et de métal, qui s'était peu à peu recouvert de la matière
nacrée. En tout cas, comparant cette perle à celles que je connaissais déjà, à
celles qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur à dix
millions de francs au moins. Superbe curiosité naturelle et non bijou de
luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la supporter.
La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo quitta la
grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au milieu de ces eaux
claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs.
Nous marchions isolément, en véritables flâneurs, chacun s'arrêtant ou
s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus aucun
souci des dangers que mon imagination avait exagérés si ridiculement. Le
haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer, et bientôt par
un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau océanique. Conseil me rejoignit, et
collant sa grosse capsule à la mienne, il me fit des yeux un salut amical.
Mais ce plateau élevé ne mesurait que quelques toises, et bientôt nous
fûmes rentrés dans notre élément. Je crois avoir maintenant le droit de le
qualifier ainsi.
Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il
faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous ordonna de
nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité. Sa main se dirigea
vers un point de la masse liquide, et je regardai attentivement.
A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.
L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me trompais, et,
cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres de l'Océan.
Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe négatif, et, retirant son poignard par
un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement.
Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En laissant cette
perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait de s'accroître
insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du mollusque y ajoutait de
nouvelles couches concentriques. Seul, le capitaine connaissait la grotte où
« mûrissait » cet admirable fruit de la nature ; seul il l'élevait, pour ainsi
dire, afin de la transporter un jour dans son précieux musée. Peut-être
même, suivant l'exemple des Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la
production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque
morceau de verre et de métal, qui s'était peu à peu recouvert de la matière
nacrée. En tout cas, comparant cette perle à celles que je connaissais déjà, à
celles qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur à dix
millions de francs au moins. Superbe curiosité naturelle et non bijou de
luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la supporter.
La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo quitta la
grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au milieu de ces eaux
claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs.
Nous marchions isolément, en véritables flâneurs, chacun s'arrêtant ou
s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus aucun
souci des dangers que mon imagination avait exagérés si ridiculement. Le
haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer, et bientôt par
un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau océanique. Conseil me rejoignit, et
collant sa grosse capsule à la mienne, il me fit des yeux un salut amical.
Mais ce plateau élevé ne mesurait que quelques toises, et bientôt nous
fûmes rentrés dans notre élément. Je crois avoir maintenant le droit de le
qualifier ainsi.
Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il
faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous ordonna de
nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité. Sa main se dirigea
vers un point de la masse liquide, et je regardai attentivement.
A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.
L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me trompais, et,
cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres de l'Océan.
Page 215
C'était un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pêcheur, un
pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte. J'apercevais les
fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus de sa tête. Il
plongeait, et remontait successivement. Une pierre taillée en pain de sucre
et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde la rattachait à son bateau, lui
servait à descendre plus rapidement au fond de la mer. C'était là tout son
outillage. Arrivé au sol, par cinq mètres de profondeur environ, il se
précipitait à genoux et remplissait son sac de pintadines ramassées au
hasard. Puis, il remontait, vidait son sac, ramenait sa pierre, et
recommençait son opération qui ne durait que trente secondes.
Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait a ses
regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais supposé
que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous les eaux, épiant
ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche !
Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai pas
plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait les arracher
du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste byssus. Et combien de
ces huîtres étaient privées de ces perles pour lesquelles il risquait sa vie !
Je l'observais avec une attention profonde. Sa manœuvre se faisait
régulièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le
menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche
intéressante, quand, tout d'un coup, à un moment où l'Indien était agenouillé
sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever et prendre son élan
pour remonter à la surface des flots.
Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus
du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui s'avançait
diagonalement, l'œil en feu, les mâchoires ouvertes !
J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.
Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers
l'Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non le
battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, I étendit sur
le sol.
Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et, se
retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en deux, quand je sentis
le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever subitement. Puis, son
pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte. J'apercevais les
fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus de sa tête. Il
plongeait, et remontait successivement. Une pierre taillée en pain de sucre
et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde la rattachait à son bateau, lui
servait à descendre plus rapidement au fond de la mer. C'était là tout son
outillage. Arrivé au sol, par cinq mètres de profondeur environ, il se
précipitait à genoux et remplissait son sac de pintadines ramassées au
hasard. Puis, il remontait, vidait son sac, ramenait sa pierre, et
recommençait son opération qui ne durait que trente secondes.
Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait a ses
regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais supposé
que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous les eaux, épiant
ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche !
Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai pas
plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait les arracher
du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste byssus. Et combien de
ces huîtres étaient privées de ces perles pour lesquelles il risquait sa vie !
Je l'observais avec une attention profonde. Sa manœuvre se faisait
régulièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le
menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche
intéressante, quand, tout d'un coup, à un moment où l'Indien était agenouillé
sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever et prendre son élan
pour remonter à la surface des flots.
Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus
du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui s'avançait
diagonalement, l'œil en feu, les mâchoires ouvertes !
J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.
Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers
l'Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non le
battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, I étendit sur
le sol.
Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et, se
retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en deux, quand je sentis
le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever subitement. Puis, son
Page 216
poignard à la main, il marcha droit au monstre, prêt à lutter corps à corps
avec lui.
Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut
son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea rapidement
vers lui.
Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il
attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque
celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une prestesse
prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. Mais,
tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea.
Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses
blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque, je ne
vis plus rien.
Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus l'audacieux
capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal, luttant corps à corps
avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi,
sans pouvoir toutefois porter le coup définitif, c'est-à-dire l'atteindre en
plein cœur. Le squale, se débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et
leur remous menaçait de me renverser.
J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par l'horreur, je
ne pouvais remuer.
Je regardais, l'œil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le
capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme qui pesait sur lui.
Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent démesurément comme une cisaille
d'usine, et c'en était fait du capitaine si, prompt comme la pensée, son
harpon à la main, Ned Land, se précipitant vers le requin, ne l'eût frappe de
sa terrible pointe.
Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les
mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. Ned
Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé au cœur,
il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le contrecoup renversa
Conseil.
Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans
blessures, alla droit à l'indien, coupa vivement la corde qui le liait à sa
avec lui.
Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut
son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea rapidement
vers lui.
Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il
attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque
celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une prestesse
prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. Mais,
tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea.
Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses
blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque, je ne
vis plus rien.
Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus l'audacieux
capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal, luttant corps à corps
avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi,
sans pouvoir toutefois porter le coup définitif, c'est-à-dire l'atteindre en
plein cœur. Le squale, se débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et
leur remous menaçait de me renverser.
J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par l'horreur, je
ne pouvais remuer.
Je regardais, l'œil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le
capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme qui pesait sur lui.
Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent démesurément comme une cisaille
d'usine, et c'en était fait du capitaine si, prompt comme la pensée, son
harpon à la main, Ned Land, se précipitant vers le requin, ne l'eût frappe de
sa terrible pointe.
Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les
mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. Ned
Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé au cœur,
il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le contrecoup renversa
Conseil.
Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans
blessures, alla droit à l'indien, coupa vivement la corde qui le liait à sa
Page 217
pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il remonta à la
surface de la mer.
Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement
sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur.
Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la
vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce pauvre
diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin pouvait
l'avoir frappé à mort.
Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine,
je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit les yeux. Quelle dut
être sa surpris-je son épouvante même, à voir les quatre grosses têtes de
cuivre qui se penchaient sur lui !
Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une poche
de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main ? Cette
magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut
acceptée par celui-ci d'une main tremblante.
Ses yeux effarés indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres
surhumains il devait à la fois la fortune et la vie.
Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et,
suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous
rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du Nautilus.
Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se
débarrassa de sa lourde carapace de cuivre.
La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.
« Merci, maître Land, lui dit-il.
— C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais
cela. »
Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.
« Au Nautilus », dit-il.
L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous
rencontrions le cadavre du requin qui flottait.
A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus le
terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l'espèce des requins proprement
dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds ; sa bouche énorme occupait le
surface de la mer.
Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement
sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur.
Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la
vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce pauvre
diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin pouvait
l'avoir frappé à mort.
Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine,
je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit les yeux. Quelle dut
être sa surpris-je son épouvante même, à voir les quatre grosses têtes de
cuivre qui se penchaient sur lui !
Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une poche
de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main ? Cette
magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut
acceptée par celui-ci d'une main tremblante.
Ses yeux effarés indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres
surhumains il devait à la fois la fortune et la vie.
Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et,
suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous
rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du Nautilus.
Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se
débarrassa de sa lourde carapace de cuivre.
La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.
« Merci, maître Land, lui dit-il.
— C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais
cela. »
Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.
« Au Nautilus », dit-il.
L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous
rencontrions le cadavre du requin qui flottait.
A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus le
terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l'espèce des requins proprement
dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds ; sa bouche énorme occupait le
Page 218
tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se voyait aux six rangées de
dents, disposées en triangles isocèles sur la mâchoire supérieure.
Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr qu'il le
rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux, ordre des
chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens, genre des
squales.
Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces
voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ; mais,
sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et s'en disputèrent
les lambeaux.
A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du Nautilus.
Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc de
Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'une, portant
sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son dévouement
pour un être humain, l'un des représentants de cette race qu'il fuyait sous les
mers. Quoi qu'il en dît, cet homme étrange n'était pas parvenu encore à tuer
son cœur tout entier.
Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton légèrement
ému :
« Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des
opprimés, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souffle, je serai de ce
pays-là ! »
IV
LA MER ROUGE
Pendant la journée du 29 janvier, l'île de Ceylan disparut sous l'horizon,
et le Nautilus, avec une vitesse de vingt milles à l'heure, se glissa dans ce
labyrinthe de canaux qui séparent les Maledives des Laquedives. Il rangea
même l'île Kittan, terre d'origine madréporique, découverte par Vasco de
Gama en 1499, et l'une des dix-neuf principales îles de cet archipel des
Laquedives, situé entre 10° et 14°30' de latitude nord, et 69° et 50°72' de
longitude est.
dents, disposées en triangles isocèles sur la mâchoire supérieure.
Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr qu'il le
rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux, ordre des
chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens, genre des
squales.
Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces
voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ; mais,
sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et s'en disputèrent
les lambeaux.
A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du Nautilus.
Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc de
Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'une, portant
sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son dévouement
pour un être humain, l'un des représentants de cette race qu'il fuyait sous les
mers. Quoi qu'il en dît, cet homme étrange n'était pas parvenu encore à tuer
son cœur tout entier.
Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton légèrement
ému :
« Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des
opprimés, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souffle, je serai de ce
pays-là ! »
IV
LA MER ROUGE
Pendant la journée du 29 janvier, l'île de Ceylan disparut sous l'horizon,
et le Nautilus, avec une vitesse de vingt milles à l'heure, se glissa dans ce
labyrinthe de canaux qui séparent les Maledives des Laquedives. Il rangea
même l'île Kittan, terre d'origine madréporique, découverte par Vasco de
Gama en 1499, et l'une des dix-neuf principales îles de cet archipel des
Laquedives, situé entre 10° et 14°30' de latitude nord, et 69° et 50°72' de
longitude est.
Page 219
Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept mille
cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du Japon.
Le lendemain 30 janvier - lorsque le Nautilus remonta à la surface de
l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au nord-nord-
ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre l'Arabie et la
péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe Persique.
C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait
donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas le
Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions.
« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine.
— Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le
golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons guère
à revenir sur nos pas.
— Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe Persique,
le Nautilus veut visiter la mer Rouge, le détroit de Babel-Mandeb est
toujours là pour lui livrer passage.
— Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer
Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est pas
encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne se
hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge n'est
pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe.
— Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.
— Que supposez-vous donc ?
— Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et de
l'Égypte, le Nautilus redescendra l'Océan indien, peut-être à travers le canal
de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de manière à gagner
le cap de Bonne-Espérance.
Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une
insistance toute particulière.
— Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne
connaissons pas encore. Ah ça ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce
voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle
incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je
verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si peu
d'hommes de faire.
cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du Japon.
Le lendemain 30 janvier - lorsque le Nautilus remonta à la surface de
l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au nord-nord-
ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre l'Arabie et la
péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe Persique.
C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait
donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas le
Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions.
« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine.
— Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le
golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons guère
à revenir sur nos pas.
— Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe Persique,
le Nautilus veut visiter la mer Rouge, le détroit de Babel-Mandeb est
toujours là pour lui livrer passage.
— Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer
Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est pas
encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne se
hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge n'est
pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe.
— Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.
— Que supposez-vous donc ?
— Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et de
l'Égypte, le Nautilus redescendra l'Océan indien, peut-être à travers le canal
de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de manière à gagner
le cap de Bonne-Espérance.
Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une
insistance toute particulière.
— Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne
connaissons pas encore. Ah ça ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce
voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle
incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je
verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si peu
d'hommes de faire.
Page 220
— Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà
bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce Nautilus ?
— Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne compte ni
les jours, ni les heures.
— Mais la conclusion ?
— La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons rien,
et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave Ned :
« Une chance d'évasion nous est offerte », je la discuterais avec vous. Mais
tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne crois pas que le
capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers européennes. »
Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du Nautilus, j'étais incarné
dans la peau de son commandant.
Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de
monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de la
gêne, il n'y a plus de plaisir. »
Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le Nautilus visita la mer d'Oman,
sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait marcher au
hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il ne dépassa jamais
le tropique du Cancer.
En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate, la
plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange, au
milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se détachent en blanc
ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi de ses mosquées, la
pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et verdoyantes terrasses. Mais
ce ne fut qu'une vision, et le Nautilus s'enfonça bientôt sous les flots
sombres de ces parages.
Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du
Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de
quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le golfe
d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb, qui
entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.
Le 6 février, le Nautilus flottait en vue d'Aden, perché sur un promontoire
qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar inaccessible, dont
les Anglais ont refait les fortifications, après s'en être emparés en 1839.
bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce Nautilus ?
— Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne compte ni
les jours, ni les heures.
— Mais la conclusion ?
— La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons rien,
et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave Ned :
« Une chance d'évasion nous est offerte », je la discuterais avec vous. Mais
tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne crois pas que le
capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers européennes. »
Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du Nautilus, j'étais incarné
dans la peau de son commandant.
Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de
monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de la
gêne, il n'y a plus de plaisir. »
Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le Nautilus visita la mer d'Oman,
sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait marcher au
hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il ne dépassa jamais
le tropique du Cancer.
En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate, la
plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange, au
milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se détachent en blanc
ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi de ses mosquées, la
pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et verdoyantes terrasses. Mais
ce ne fut qu'une vision, et le Nautilus s'enfonça bientôt sous les flots
sombres de ces parages.
Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du
Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de
quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le golfe
d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb, qui
entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.
Le 6 février, le Nautilus flottait en vue d'Aden, perché sur un promontoire
qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar inaccessible, dont
les Anglais ont refait les fortifications, après s'en être emparés en 1839.
Page 221
J'entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l'entrepôt le
plus riche et le plus commerçant de la côte, au dire de l'historien Edrisi.
Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait revenir
en arrière ; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il n'en fut rien.
Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb,
dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». Sur vingt
milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de long, et pour
le Nautilus lancé à toute vitesse, le franchir fut l'affaire d'une heure à peine.
Mais je ne vis rien, pas même cette île de Périm, dont le gouvernement
britannique a fortifié la position d'Aden. Trop de steamers anglais ou
français des lignes de Suze à Bombay, à Calcutta, à Melbourne, à Bourbon,
à Maurice, sillonnaient cet étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s'y
montrer. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux.
Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.
La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies ne
rafraîchissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une excessive
évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une tranche
liquide haute d'un mètre et demi ! Singulier golfe, qui, fermé et dans les
conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché ; inférieur en ceci
à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont le niveau a seulement
baissé jusqu'au point où leur évaporation a précisément égalé la somme des
eaux reçues dans leur sein.
Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une
largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des
empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et le
percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les railways
de Suez ont déjà ramenée en partie.
Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine
Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais
j'approuvai sans réserve le Nautilus d'y être entré. Il prit une allure
moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour éviter quelque
navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si
curieuse.
Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut, ville
maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du canon, et
qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité importante, autrefois,
plus riche et le plus commerçant de la côte, au dire de l'historien Edrisi.
Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait revenir
en arrière ; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il n'en fut rien.
Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb,
dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». Sur vingt
milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de long, et pour
le Nautilus lancé à toute vitesse, le franchir fut l'affaire d'une heure à peine.
Mais je ne vis rien, pas même cette île de Périm, dont le gouvernement
britannique a fortifié la position d'Aden. Trop de steamers anglais ou
français des lignes de Suze à Bombay, à Calcutta, à Melbourne, à Bourbon,
à Maurice, sillonnaient cet étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s'y
montrer. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux.
Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.
La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies ne
rafraîchissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une excessive
évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une tranche
liquide haute d'un mètre et demi ! Singulier golfe, qui, fermé et dans les
conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché ; inférieur en ceci
à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont le niveau a seulement
baissé jusqu'au point où leur évaporation a précisément égalé la somme des
eaux reçues dans leur sein.
Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une
largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des
empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et le
percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les railways
de Suez ont déjà ramenée en partie.
Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine
Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais
j'approuvai sans réserve le Nautilus d'y être entré. Il prit une allure
moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour éviter quelque
navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si
curieuse.
Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut, ville
maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du canon, et
qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité importante, autrefois,
Page 222
qui renfermait six marchés publics, vingt-six mosquées, et à laquelle ses
murs, défendus par quatorze forts, faisaient une ceinture de trois kilomètres.
Puis, le Nautilus se rapprocha des rivages africains où la profondeur de la
mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité de cristal, par
les panneaux ouverts, il nous permit de contempler d'admirables buissons
de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers revêtus d'une splendide
fourrure verte d'algues et de fucus. Quel indescriptible spectacle, et quelle
variété de sites et de paysages à l'arasement de ces écueils et de ces îlots
volcaniques qui confinent à la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations
apparurent dans toute leur beauté, ce fut vers les rives orientales que le
Nautilus ne tarda pas à rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non
seulement ces étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de
la mer, mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se
déroulaient à dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais moins
colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait la fraîcheur.
Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que
d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j'admirai sous
l'éclat de notre fanal électrique ! Des fongies agariciformes, des actinies de
couleur ardoisée, entre autres le thalassianthus aster des tubipores disposés
comme des flûtes et n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles
particulières à cette mer, qui s'établissent dans les excavations
madréporiques et dont la base est contournée en courte spirale, et enfin
mille spécimens d'un polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire
éponge.
La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été
précisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est incontestable.
L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore quelques
naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier inférieur à celui
du corail. Son animalité n'est pas douteuse, et on ne peut même adopter
l'opinion des anciens qui la regardaient comme un être intermédiaire entre
la plante et l'animal. Je dois dire cependant, que les naturalistes ne sont pas
d'accord sur le mode d'organisation de l'éponge. Pour les uns, c'est un
polypier, et pour d'autres tels que M. Milne Edwards, c'est un individu isolé
et unique.
La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se
rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours
murs, défendus par quatorze forts, faisaient une ceinture de trois kilomètres.
Puis, le Nautilus se rapprocha des rivages africains où la profondeur de la
mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité de cristal, par
les panneaux ouverts, il nous permit de contempler d'admirables buissons
de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers revêtus d'une splendide
fourrure verte d'algues et de fucus. Quel indescriptible spectacle, et quelle
variété de sites et de paysages à l'arasement de ces écueils et de ces îlots
volcaniques qui confinent à la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations
apparurent dans toute leur beauté, ce fut vers les rives orientales que le
Nautilus ne tarda pas à rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non
seulement ces étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de
la mer, mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se
déroulaient à dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais moins
colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait la fraîcheur.
Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que
d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j'admirai sous
l'éclat de notre fanal électrique ! Des fongies agariciformes, des actinies de
couleur ardoisée, entre autres le thalassianthus aster des tubipores disposés
comme des flûtes et n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles
particulières à cette mer, qui s'établissent dans les excavations
madréporiques et dont la base est contournée en courte spirale, et enfin
mille spécimens d'un polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire
éponge.
La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été
précisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est incontestable.
L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore quelques
naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier inférieur à celui
du corail. Son animalité n'est pas douteuse, et on ne peut même adopter
l'opinion des anciens qui la regardaient comme un être intermédiaire entre
la plante et l'animal. Je dois dire cependant, que les naturalistes ne sont pas
d'accord sur le mode d'organisation de l'éponge. Pour les uns, c'est un
polypier, et pour d'autres tels que M. Milne Edwards, c'est un individu isolé
et unique.
La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se
rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours
Page 223
d'eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles ». Mais leurs eaux de
prédilection sont celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, de la côte de
Syrie et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent ces éponges
fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante francs, l'éponge
blonde de Syrie, l'éponge dure de Barbarie, etc. Mais puisque je ne pouvais
espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles du Levant, dont nous
étions séparés par l'infranchissable isthme de Suez, je me contentai de les
observer dans les eaux de la mer Rouge.
J'appelai donc Conseil près de moi, pendant que le Nautilus, par une
profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces beaux
rochers de la côte orientale.
Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées,
foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement ces noms
de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'élan, de pied de lion,
de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont attribués les pêcheurs,
plus poètes que les savants. De leur tissu fibreux, enduit d'une substance
gélatineuse a demi fluide, s'échappaient incessamment de petits filets d'eau,
qui après avoir porté la vie dans chaque cellule, en étaient expulsés par un
mouvement contractile. Cette substance disparaît après la mort du polype,
et se putréfie en dégageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces
fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l'éponge domestique, qui
prend une teinte roussâtre, et qui s'emploie à des usages divers, selon son
degré d'élasticité, de perméabilité ou de résistance à la macération.
Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et
même aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites
anfractuosités, les uns s'étalant, les autres se dressant ou pendant comme
des excroissances coralligènes. J'appris à Conseil que ces éponges se
pêchaient de deux manières, soit à la drague, soit à la main. Cette dernière
méthode qui nécessite l'emploi des plongeurs, est préférable, car en
respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une valeur très supérieure.
Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires, consistaient
principalement en méduses d'une espèce très élégante ; les mollusques
étaient représentés par des variétés de calmars, qui, d'après d'Orbigny, sont
spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par des tortues virgata, appartenant
au genre des chélonées, qui fournirent à notre table un mets sain et délicat.
prédilection sont celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, de la côte de
Syrie et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent ces éponges
fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante francs, l'éponge
blonde de Syrie, l'éponge dure de Barbarie, etc. Mais puisque je ne pouvais
espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles du Levant, dont nous
étions séparés par l'infranchissable isthme de Suez, je me contentai de les
observer dans les eaux de la mer Rouge.
J'appelai donc Conseil près de moi, pendant que le Nautilus, par une
profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces beaux
rochers de la côte orientale.
Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées,
foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement ces noms
de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'élan, de pied de lion,
de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont attribués les pêcheurs,
plus poètes que les savants. De leur tissu fibreux, enduit d'une substance
gélatineuse a demi fluide, s'échappaient incessamment de petits filets d'eau,
qui après avoir porté la vie dans chaque cellule, en étaient expulsés par un
mouvement contractile. Cette substance disparaît après la mort du polype,
et se putréfie en dégageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces
fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l'éponge domestique, qui
prend une teinte roussâtre, et qui s'emploie à des usages divers, selon son
degré d'élasticité, de perméabilité ou de résistance à la macération.
Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et
même aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites
anfractuosités, les uns s'étalant, les autres se dressant ou pendant comme
des excroissances coralligènes. J'appris à Conseil que ces éponges se
pêchaient de deux manières, soit à la drague, soit à la main. Cette dernière
méthode qui nécessite l'emploi des plongeurs, est préférable, car en
respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une valeur très supérieure.
Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires, consistaient
principalement en méduses d'une espèce très élégante ; les mollusques
étaient représentés par des variétés de calmars, qui, d'après d'Orbigny, sont
spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par des tortues virgata, appartenant
au genre des chélonées, qui fournirent à notre table un mets sain et délicat.
Page 224
Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent remarquables. Voici
ceux que les filets du Nautilus rapportaient plus fréquemment à bord : des
raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur brique, au
corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à leur double
aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des pastenaques à la queue
pointillée, et des bockats, vastes manteaux longs de deux mètres qui
ondulaient entre les eaux, des aodons, absolument dépourvus de dents,
sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale, des ostracions-
dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourbé, long d'un
pied et demi, des ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos
bleuâtre, aux pectorales brunes bordées d'un liséré gris, des fiatoles, espèces
de stromatées, zébrés d'étroites raies d'or et parés des trois couleurs de la
France, des blémies-garamits, longs de quatre décimètres, de superbes
caranx, décorés de sept bandes transversales d'un beau noir, de nageoires
bleues et jaunes, et d'écailles d'or et d'argent, des centropodes, des mulles
auriflammes à tête jaune, des scares, des labres, des balistes, des gobies,
etc., et mille autres poissons communs aux Océans que nous avions déjà
traversés.
Le 9 février, le Nautilus flottait dans cette partie la plus large de la mer
Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et Quonfodah sur la
côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix milles.
Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la plate-
forme où je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser redescendre sans
l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs. Il vint à moi dès qu'il
m'aperçut, m'offrit gracieusement un cigare et me dit :
« Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ?
Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre, ses
poissons et ses zoophytes, ses parterres d'éponges et ses forêts de corail ?
Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ?
— Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le Nautilus s'est
merveilleusement prêté à toute cette étude. Ah ! c'est un intelligent bateau !
— Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne redoute ni
les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses écueils.
— En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et si je ne
me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable.
ceux que les filets du Nautilus rapportaient plus fréquemment à bord : des
raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur brique, au
corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à leur double
aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des pastenaques à la queue
pointillée, et des bockats, vastes manteaux longs de deux mètres qui
ondulaient entre les eaux, des aodons, absolument dépourvus de dents,
sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale, des ostracions-
dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourbé, long d'un
pied et demi, des ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos
bleuâtre, aux pectorales brunes bordées d'un liséré gris, des fiatoles, espèces
de stromatées, zébrés d'étroites raies d'or et parés des trois couleurs de la
France, des blémies-garamits, longs de quatre décimètres, de superbes
caranx, décorés de sept bandes transversales d'un beau noir, de nageoires
bleues et jaunes, et d'écailles d'or et d'argent, des centropodes, des mulles
auriflammes à tête jaune, des scares, des labres, des balistes, des gobies,
etc., et mille autres poissons communs aux Océans que nous avions déjà
traversés.
Le 9 février, le Nautilus flottait dans cette partie la plus large de la mer
Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et Quonfodah sur la
côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix milles.
Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la plate-
forme où je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser redescendre sans
l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs. Il vint à moi dès qu'il
m'aperçut, m'offrit gracieusement un cigare et me dit :
« Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ?
Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre, ses
poissons et ses zoophytes, ses parterres d'éponges et ses forêts de corail ?
Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ?
— Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le Nautilus s'est
merveilleusement prêté à toute cette étude. Ah ! c'est un intelligent bateau !
— Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne redoute ni
les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses écueils.
— En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et si je ne
me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable.
Page 225
— Détestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en
parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulièrement dure à
l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L'Arabe Edrisi qui la
dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires périssaient
en grand nombre sur ses bancs de sable, et que personne ne se hasardait à y
naviguer la nuit. C'est, prétend-il, une mer sujette à d'affreux ouragans,
semée d'îles inhospitalières, et « qui n'offre rien de bon » ni dans ses
profondeurs, ni à sa surface. En effet, telle est l'opinion qui se trouve dans
Arrien, Agatharchide et Artémidore.
— On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à bord
du Nautilus.
— En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les
modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des
siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si dans
cent ans, on verra un second Nautilus ! Les progrès sont lents, monsieur
Aronnax.
— C'est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de plusieurs
peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil doive mourir
avec son inventeur ! »
Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de
silence :
« Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les
dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ?
— C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas
exagérées ?
— Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me
parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Ce qui n'est plus dangereux pour
un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa direction
grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes sortes aux bâtiments
des anciens. Il faut se représenter ces premiers navigateurs s'aventurant sur
des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier, calfatées
de résine pilée et enduites de graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas
même d'instruments pour relever leur direction, et ils marchaient à l'estime
au milieu de courants qu'ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les
naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les
steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus rien à
parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulièrement dure à
l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L'Arabe Edrisi qui la
dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires périssaient
en grand nombre sur ses bancs de sable, et que personne ne se hasardait à y
naviguer la nuit. C'est, prétend-il, une mer sujette à d'affreux ouragans,
semée d'îles inhospitalières, et « qui n'offre rien de bon » ni dans ses
profondeurs, ni à sa surface. En effet, telle est l'opinion qui se trouve dans
Arrien, Agatharchide et Artémidore.
— On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à bord
du Nautilus.
— En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les
modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des
siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si dans
cent ans, on verra un second Nautilus ! Les progrès sont lents, monsieur
Aronnax.
— C'est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de plusieurs
peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil doive mourir
avec son inventeur ! »
Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de
silence :
« Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les
dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ?
— C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas
exagérées ?
— Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me
parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Ce qui n'est plus dangereux pour
un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa direction
grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes sortes aux bâtiments
des anciens. Il faut se représenter ces premiers navigateurs s'aventurant sur
des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier, calfatées
de résine pilée et enduites de graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas
même d'instruments pour relever leur direction, et ils marchaient à l'estime
au milieu de courants qu'ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les
naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les
steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus rien à
Page 226
redouter des colères de ce golfe, en dépit des moussons contraires. Leurs
capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au départ par des sacrifices
propitiatoires, et, au retour, ils ne vont plus, ornés de guirlandes et de
bandelettes dorées, remercier les dieux dans le temple voisin.
— J'en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la reconnaissance
dans le cœur des marins. Mais capitaine, puisque vous semblez avoir
spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre quelle est l'origine
de son nom ?
— Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet.
Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siècle ?
— Volontiers.
— Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage des
Israélites, lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se refermèrent à la
voix de Moïse :
En signe de cette merveille,
Devint la mer rouge et vermeille.
Non puis ne surent la nommer
Autrement que la rouge mer.
— Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne saurais
m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle.
— La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette
appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edrom », et si les
anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration particulière de
ses eaux.
— Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune
teinte particulière.
— Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez
cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor
entièrement rouge, comme un lac de sang.
— Et cette couleur, vous l'attribuez à la présence d'une algue
microscopique ?
— Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces
chétives plantules connues sous le nom de trichodesmies, et dont il faut
capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au départ par des sacrifices
propitiatoires, et, au retour, ils ne vont plus, ornés de guirlandes et de
bandelettes dorées, remercier les dieux dans le temple voisin.
— J'en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la reconnaissance
dans le cœur des marins. Mais capitaine, puisque vous semblez avoir
spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre quelle est l'origine
de son nom ?
— Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet.
Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siècle ?
— Volontiers.
— Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage des
Israélites, lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se refermèrent à la
voix de Moïse :
En signe de cette merveille,
Devint la mer rouge et vermeille.
Non puis ne surent la nommer
Autrement que la rouge mer.
— Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne saurais
m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle.
— La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette
appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edrom », et si les
anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration particulière de
ses eaux.
— Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune
teinte particulière.
— Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez
cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor
entièrement rouge, comme un lac de sang.
— Et cette couleur, vous l'attribuez à la présence d'une algue
microscopique ?
— Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces
chétives plantules connues sous le nom de trichodesmies, et dont il faut
Page 227
quarante mille pour occuper l'espace d'un millimètre carré. Peut-être en
rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor.
— Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous
parcourez la mer Rouge à bord du Nautilus ?
— Non, monsieur.
— Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et de la
catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez reconnu sous
les eaux des traces de ce grand fait historique ?
— Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.
— Laquelle ?
— C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est
tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner
leurs jambes. Vous comprenez que mon Nautilus n'aurait pas assez d'eau
pour lui.
— Et cet endroit ?... demandai-je.
— Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui
formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s'étendait
jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit miraculeux ou non,
les Israélites n'en ont pas moins passé là pour gagner la Terre promise, et
l'armée de Pharaon a précisément péri en cet endroit. Je pense donc que des
fouilles pratiquées au milieu de ces sables mettraient à découvert une
grande quantité d'armes et d'instruments d'origine égyptienne.
— C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues que
ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles s'établiront sur
cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour
un navire tel que le Nautilus !
— Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les
anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires commerciales
d'établir une communication entre la mer Rouge et la Méditerranée ; mais
ils ne songèrent point à creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour
intermédiaire. Très probablement, le canal qui réunissait le Nil à la mer
Rouge fut commencé sous Sésostris, si l'on en croit la tradition. Ce qui est
certain, c'est que, six cent quinze ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les
travaux d'un canal alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Égypte
qui regarde l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur
rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor.
— Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous
parcourez la mer Rouge à bord du Nautilus ?
— Non, monsieur.
— Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et de la
catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez reconnu sous
les eaux des traces de ce grand fait historique ?
— Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.
— Laquelle ?
— C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est
tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner
leurs jambes. Vous comprenez que mon Nautilus n'aurait pas assez d'eau
pour lui.
— Et cet endroit ?... demandai-je.
— Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui
formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s'étendait
jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit miraculeux ou non,
les Israélites n'en ont pas moins passé là pour gagner la Terre promise, et
l'armée de Pharaon a précisément péri en cet endroit. Je pense donc que des
fouilles pratiquées au milieu de ces sables mettraient à découvert une
grande quantité d'armes et d'instruments d'origine égyptienne.
— C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues que
ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles s'établiront sur
cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour
un navire tel que le Nautilus !
— Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les
anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires commerciales
d'établir une communication entre la mer Rouge et la Méditerranée ; mais
ils ne songèrent point à creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour
intermédiaire. Très probablement, le canal qui réunissait le Nil à la mer
Rouge fut commencé sous Sésostris, si l'on en croit la tradition. Ce qui est
certain, c'est que, six cent quinze ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les
travaux d'un canal alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Égypte
qui regarde l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur
Page 228
était telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué par
Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II. Strabon le
vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa pente entre son point de
départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le rendait navigable que
pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit au commerce jusqu'au
siècle des Antonins ; abandonné, ensablé, puis rétabli par les ordres du
calife Omar, il fut définitivement comblé en 761 ou 762 par le calife Al-
Mansor, qui voulut empêcher les vivres d'arriver à Mohammed-ben-
Abdoallah, révolté contre lui. Pendant l'expédition d'Égypte, votre général
Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le désert de Suez, et,
surpris par la marée, il faillit périr quelques heures avant de rejoindre
Hadjaroth, là même où Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant
lui.
— Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre, cette
jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille kilomètres la route
de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et avant peu, il aura changé
l'Afrique en une île immense.
— Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de votre
compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus
grands capitaines ! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et les
rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il est triste de
penser que cette œuvre, qui aurait dû être une œuvre internationale, qui
aurait suffi à illustrer un règne, n'aura réussi que par l'énergie d'un seul
homme. Donc, honneur à M. de Lesseps !
— Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de l'accent
avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.
— Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce canal
de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de Port-Saïd
après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée.
— Dans la Méditerranée ! m'écriai-je.
— Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne ?
— Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain.
— Vraiment ?
— Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de rien
depuis que je suis à votre bord !
Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II. Strabon le
vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa pente entre son point de
départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le rendait navigable que
pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit au commerce jusqu'au
siècle des Antonins ; abandonné, ensablé, puis rétabli par les ordres du
calife Omar, il fut définitivement comblé en 761 ou 762 par le calife Al-
Mansor, qui voulut empêcher les vivres d'arriver à Mohammed-ben-
Abdoallah, révolté contre lui. Pendant l'expédition d'Égypte, votre général
Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le désert de Suez, et,
surpris par la marée, il faillit périr quelques heures avant de rejoindre
Hadjaroth, là même où Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant
lui.
— Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre, cette
jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille kilomètres la route
de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et avant peu, il aura changé
l'Afrique en une île immense.
— Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de votre
compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus
grands capitaines ! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et les
rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il est triste de
penser que cette œuvre, qui aurait dû être une œuvre internationale, qui
aurait suffi à illustrer un règne, n'aura réussi que par l'énergie d'un seul
homme. Donc, honneur à M. de Lesseps !
— Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de l'accent
avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.
— Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce canal
de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de Port-Saïd
après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée.
— Dans la Méditerranée ! m'écriai-je.
— Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne ?
— Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain.
— Vraiment ?
— Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de rien
depuis que je suis à votre bord !
Page 229
— Mais à quel propos cette surprise ?
— A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer au
Nautilus s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée, ayant
fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance !
— Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le professeur ?
Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance !
— Cependant, à moins que le Nautilus ne navigue en terre ferme et qu'il
ne passe par-dessus l'isthme...
— Ou par-dessous, monsieur Aronnax.
— Par-dessous ?
— Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis
longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font
aujourd'hui à sa surface.
— Quoi ! il existerait un passage !
— Oui, un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend
au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse.
— Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants ?
— Jusqu'à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement se
rencontre une inébranlable assise de roc.
— Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je
de plus en plus surpris.
— Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même,
raisonnement plus que hasard.
— Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle entend.
— Ah monsieur ! Aures habent et non audient est de tous les temps. Non
seulement ce passage existe, mais j'en ai profité plusieurs fois. Sans cela, je
ne me serais pas aventuré aujourd'hui dans cette impasse de la mer Rouge.
— Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce
tunnel ?
— Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de secret
entre gens qui ne doivent plus se quitter. »
Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine Nemo.
— A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer au
Nautilus s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée, ayant
fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance !
— Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le professeur ?
Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance !
— Cependant, à moins que le Nautilus ne navigue en terre ferme et qu'il
ne passe par-dessus l'isthme...
— Ou par-dessous, monsieur Aronnax.
— Par-dessous ?
— Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis
longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font
aujourd'hui à sa surface.
— Quoi ! il existerait un passage !
— Oui, un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend
au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse.
— Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants ?
— Jusqu'à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement se
rencontre une inébranlable assise de roc.
— Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je
de plus en plus surpris.
— Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même,
raisonnement plus que hasard.
— Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle entend.
— Ah monsieur ! Aures habent et non audient est de tous les temps. Non
seulement ce passage existe, mais j'en ai profité plusieurs fois. Sans cela, je
ne me serais pas aventuré aujourd'hui dans cette impasse de la mer Rouge.
— Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce
tunnel ?
— Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de secret
entre gens qui ne doivent plus se quitter. »
Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine Nemo.
Page 230
« Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de
naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à
connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la Méditerranée,
il existait un certain nombre de poissons d'espèces absolument identiques,
des ophidies, des fiatoles, des girelles, des persègues, des joels, des exocets.
Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communication entre
les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait forcément aller
de la mer Rouge à la Méditerranée par le seul effet de la différence des
niveaux. Je pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de
Suez. Je leur passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer.
Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques
échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La
communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai avec
mon Nautilus, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu, monsieur le
professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique ! »
V
ARABIAN-TUNNEL
Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette
conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris que,
dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la Méditerranée,
Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les épaules.
« Un tunnel sous-marin ! s'écria-t-il, une communication entre les deux
mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?
— Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du
Nautilus ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les épaules si
légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que vous n'en avez
Jamais entendu parler.
— Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après tout,
je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce capitaine, et
fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la Méditerranée. »
Le soir même, par 21°30' de latitude nord, le Nautilus, flottant à la
surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah,
important comptoir de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. Je
naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à
connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la Méditerranée,
il existait un certain nombre de poissons d'espèces absolument identiques,
des ophidies, des fiatoles, des girelles, des persègues, des joels, des exocets.
Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communication entre
les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait forcément aller
de la mer Rouge à la Méditerranée par le seul effet de la différence des
niveaux. Je pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de
Suez. Je leur passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer.
Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques
échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La
communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai avec
mon Nautilus, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu, monsieur le
professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique ! »
V
ARABIAN-TUNNEL
Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette
conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris que,
dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la Méditerranée,
Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les épaules.
« Un tunnel sous-marin ! s'écria-t-il, une communication entre les deux
mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?
— Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du
Nautilus ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les épaules si
légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que vous n'en avez
Jamais entendu parler.
— Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après tout,
je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce capitaine, et
fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la Méditerranée. »
Le soir même, par 21°30' de latitude nord, le Nautilus, flottant à la
surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah,
important comptoir de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. Je
Page 231
distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions, les navires
amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau obligeait à mouiller
en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, frappait en plein les maisons de la
ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois
ou de roseaux indiquaient le quartier habité par les Bédouins.
Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et le Nautilus rentra
sous les eaux légèrement phosphorescentes.
Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à
contre-bord de nous. Le Nautilus reprit sa navigation sous-marine ; mais à
midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta jusqu'à sa ligne
de flottaison.
Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme.
La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un
humide brouillard.
Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres,
quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :
« Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur ?
— Non, Ned, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.
— Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la
hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?
— En effet, dis-je, après une attentive observation, j'aperçois comme un
long corps noirâtre à la surface des eaux.
— Un autre Nautilus ? dit Conseil.
— Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est là quelque
animal marin.
— Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.
— Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois.
— Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des
yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles
connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure.
— Attendons, dit Conseil. Le Nautilus se dirige de ce côté, et avant peu
nous saurons à quoi nous en tenir. »
En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il
ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce ? Je ne
amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau obligeait à mouiller
en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, frappait en plein les maisons de la
ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois
ou de roseaux indiquaient le quartier habité par les Bédouins.
Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et le Nautilus rentra
sous les eaux légèrement phosphorescentes.
Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à
contre-bord de nous. Le Nautilus reprit sa navigation sous-marine ; mais à
midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta jusqu'à sa ligne
de flottaison.
Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme.
La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un
humide brouillard.
Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres,
quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :
« Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur ?
— Non, Ned, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.
— Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la
hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?
— En effet, dis-je, après une attentive observation, j'aperçois comme un
long corps noirâtre à la surface des eaux.
— Un autre Nautilus ? dit Conseil.
— Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est là quelque
animal marin.
— Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.
— Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois.
— Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des
yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles
connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure.
— Attendons, dit Conseil. Le Nautilus se dirige de ce côté, et avant peu
nous saurons à quoi nous en tenir. »
En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il
ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce ? Je ne
Page 232
pouvais encore me prononcer.
« Ah ! il marche ! il plonge ! s'écria Ned Land. Mille diables ! Quel peut
être cet animal ? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines ou les
cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.
— Mais alors...., fis-je.
— Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses mamelles
en l'air !
— C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en déplaise à
monsieur. »
Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal
appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les sirènes, moitié
femmes et moitié poissons.
« Non, dis-je à Conseil, ce n'est point une sirène, mais un être curieux
dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge. C'est un
dugong.
— Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des
monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés »,
répondit Conseil.
Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire.
Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de convoitise
à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le harponner. On eût dit
qu'il attendait le moment de se jeter à la mer pour l'attaquer dans son
élément.
« Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai jamais
tué de « cela ». »
Tout le harponneur était dans ce mot.
En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperçut le
dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant directement à lui :
« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait pas
la main ?
— Comme vous dites, monsieur.
— Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier de
pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez déjà
frappés ?
« Ah ! il marche ! il plonge ! s'écria Ned Land. Mille diables ! Quel peut
être cet animal ? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines ou les
cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.
— Mais alors...., fis-je.
— Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses mamelles
en l'air !
— C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en déplaise à
monsieur. »
Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal
appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les sirènes, moitié
femmes et moitié poissons.
« Non, dis-je à Conseil, ce n'est point une sirène, mais un être curieux
dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge. C'est un
dugong.
— Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des
monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés »,
répondit Conseil.
Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire.
Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de convoitise
à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le harponner. On eût dit
qu'il attendait le moment de se jeter à la mer pour l'attaquer dans son
élément.
« Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai jamais
tué de « cela ». »
Tout le harponneur était dans ce mot.
En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperçut le
dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant directement à lui :
« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait pas
la main ?
— Comme vous dites, monsieur.
— Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier de
pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez déjà
frappés ?
Page 233
— Cela ne me déplairait point.
— Eh bien, vous pouvez essayer.
— Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent.
— Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet
animal, et cela dans votre intérêt.
— Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré
le haussement d'épaule du Canadien.
— Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses
assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce danger
n'est pas à craindre. Son coup d'œil est prompt, son bras est sûr. Si je lui
recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde justement
comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne déteste pas les bons
morceaux.
— Ah ! fit le Canadien, cette bête-la se donne aussi le luxe d'être bonne à
manger ?
— Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement
estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des princes.
Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement acharnée que, de
même que le lamantin, son congénère, il devient de plus en plus rare.
— Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par hasard
celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l'épargner dans
l'intérêt de la science ?
— Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l'intérêt de la cuisine, il
vaut mieux lui donner la chasse.
— Faites donc, maître Land », répondit le capitaine Nemo.
En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme
toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une ligne
semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le canot fut
déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs prirent place
sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous
assîmes à l'arrière.
« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.
— Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. »
— Eh bien, vous pouvez essayer.
— Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent.
— Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet
animal, et cela dans votre intérêt.
— Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré
le haussement d'épaule du Canadien.
— Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses
assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce danger
n'est pas à craindre. Son coup d'œil est prompt, son bras est sûr. Si je lui
recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde justement
comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne déteste pas les bons
morceaux.
— Ah ! fit le Canadien, cette bête-la se donne aussi le luxe d'être bonne à
manger ?
— Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement
estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des princes.
Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement acharnée que, de
même que le lamantin, son congénère, il devient de plus en plus rare.
— Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par hasard
celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l'épargner dans
l'intérêt de la science ?
— Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l'intérêt de la cuisine, il
vaut mieux lui donner la chasse.
— Faites donc, maître Land », répondit le capitaine Nemo.
En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme
toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une ligne
semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le canot fut
déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs prirent place
sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous
assîmes à l'arrière.
« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.
— Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. »
Page 234
Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea rapidement
vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du Nautilus.
Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les rames
plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son harpon à la
main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon qui sert à frapper
la baleine est ordinairement attaché à une très longue corde qui se dévide
rapidement lorsque l'animal blessé l'entraîne avec lui. Mais ici la corde ne
mesurait pas plus d'une dizaine de brasses, et son extrémité était seulement
frappée sur un petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du
dugong sous les eaux.
Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. Ce
dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au
lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée et ses
nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec le lamantin
consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de deux dents
longues et pointues, qui formaient de chaque côté des défenses divergentes.
Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions
colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne bougeait pas
et semblait dormir à la surface des flots, circonstance qui rendait sa capture
plus facile.
Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avirons
restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le corps
un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main exercée.
Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le harpon,
lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doute.
« Mille diables ! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué !
— Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin ne lui
est pas resté dans le corps.
— Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land.
Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation vers le
baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la poursuite de l'animal.
Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour respirer.
Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une rapidité extrême.
L'embarcation, manœuvrée par des bras vigoureux, volait sur ses traces.
Plusieurs fois elle l'approcha à quelques brasses, et le Canadien se tenait
vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du Nautilus.
Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les rames
plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son harpon à la
main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon qui sert à frapper
la baleine est ordinairement attaché à une très longue corde qui se dévide
rapidement lorsque l'animal blessé l'entraîne avec lui. Mais ici la corde ne
mesurait pas plus d'une dizaine de brasses, et son extrémité était seulement
frappée sur un petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du
dugong sous les eaux.
Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. Ce
dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au
lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée et ses
nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec le lamantin
consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de deux dents
longues et pointues, qui formaient de chaque côté des défenses divergentes.
Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions
colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne bougeait pas
et semblait dormir à la surface des flots, circonstance qui rendait sa capture
plus facile.
Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avirons
restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le corps
un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main exercée.
Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le harpon,
lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doute.
« Mille diables ! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué !
— Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin ne lui
est pas resté dans le corps.
— Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land.
Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation vers le
baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la poursuite de l'animal.
Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour respirer.
Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une rapidité extrême.
L'embarcation, manœuvrée par des bras vigoureux, volait sur ses traces.
Plusieurs fois elle l'approcha à quelques brasses, et le Canadien se tenait
Page 235
prêt à frapper ; mais le dugong se dérobait par un plongeon subit, et il était
impossible de l'atteindre.
On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lançait au
malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise. Pour
mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong déjouer
toutes nos ruses.
On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à
croire qu'il serait très difficile de s'en emparer, quand cet animal fut pris
d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se repentir. Il revint
sur le canot pour l'assaillir à son tour.
Cette manœuvre n'échappa point au Canadien.
« Attention ! » dit-il.
Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il
prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.
Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement l'air
avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la partie supérieure
de son museau. Puis, prenant son élan, il se précipita sur nous.
Le canot ne put éviter son choc ; à demi renversé, il embarqua une ou
deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grâce à l'habileté du patron,
abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, cramponné à
l'étrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal, qui, de ses dents
incrustées dans le plat-bord, soulevait l'embarcation hors de l'eau comme un
lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés les uns sur les autres, et je ne
sais trop comment aurait fini l'aventure, si le Canadien, toujours acharné
contre la bête, ne l'eût enfin frappée au cœur.
J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut,
entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la surface, et peu
d'instants après, apparut le corps de l'animal, retourné sur le dos. Le canot le
rejoignit, le prit à la remorque et se dirigea vers le Nautilus.
Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le
dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le dépeça
sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails de l'opération.
Le jour même, le stewart me servit au dîner quelques tranches de cette chair
habilement apprêtée par le cuisinier du bord. Je la trouvai excellente, et
même supérieure à celle du veau, sinon du bœuf.
impossible de l'atteindre.
On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lançait au
malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise. Pour
mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong déjouer
toutes nos ruses.
On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à
croire qu'il serait très difficile de s'en emparer, quand cet animal fut pris
d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se repentir. Il revint
sur le canot pour l'assaillir à son tour.
Cette manœuvre n'échappa point au Canadien.
« Attention ! » dit-il.
Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il
prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.
Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement l'air
avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la partie supérieure
de son museau. Puis, prenant son élan, il se précipita sur nous.
Le canot ne put éviter son choc ; à demi renversé, il embarqua une ou
deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grâce à l'habileté du patron,
abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, cramponné à
l'étrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal, qui, de ses dents
incrustées dans le plat-bord, soulevait l'embarcation hors de l'eau comme un
lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés les uns sur les autres, et je ne
sais trop comment aurait fini l'aventure, si le Canadien, toujours acharné
contre la bête, ne l'eût enfin frappée au cœur.
J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut,
entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la surface, et peu
d'instants après, apparut le corps de l'animal, retourné sur le dos. Le canot le
rejoignit, le prit à la remorque et se dirigea vers le Nautilus.
Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le
dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le dépeça
sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails de l'opération.
Le jour même, le stewart me servit au dîner quelques tranches de cette chair
habilement apprêtée par le cuisinier du bord. Je la trouvai excellente, et
même supérieure à celle du veau, sinon du bœuf.
Page 236
Le lendemain 11 février, l'office du Nautilus s'enrichit encore d'un gibier
délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le Nautilus. C'était
une espèce de sterna nilotica, particulière à l'Égypte, dont le bec est noir, la
tête grise et pointillée, l'œil entouré de points blancs, le dos, les ailes et la
queue grisâtres, le ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi
quelques douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut goût,
dont le cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir.
La vitesse du Nautilus était alors modérée. Il s'avançait en flânant, pour
ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins en moins
salée, a mesure que nous approchions de Suez.
Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de Ras-
Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée, comprise
entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.
Le Nautilus pénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de Suez.
J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les deux golfes
le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet duquel Moïse
vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure incessamment couronné
d'éclairs.
A six heures, le Nautilus, tantôt flottant, tantôt immergé, passait au large
de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient teintées de
rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis la nuit se fit, au
milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le cri du pélican et de
quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac irrité par les rocs ou le
gémissement lointain d'un steamer battant les eaux du golfe de ses pales
sonores.
De huit à neuf heures, le Nautilus demeura à quelques mètres sous les
eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très près de Suez. A travers les
panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers vivement éclairés par
notre lumière électrique. Il me semblait que le détroit se rétrécissait de plus
en plus.
A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai sur
la plate-forme. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo, je ne
pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air frais de la nuit.
Bientôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi décoloré par la
brume, qui brillait à un mille de nous.
délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le Nautilus. C'était
une espèce de sterna nilotica, particulière à l'Égypte, dont le bec est noir, la
tête grise et pointillée, l'œil entouré de points blancs, le dos, les ailes et la
queue grisâtres, le ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi
quelques douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut goût,
dont le cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir.
La vitesse du Nautilus était alors modérée. Il s'avançait en flânant, pour
ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins en moins
salée, a mesure que nous approchions de Suez.
Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de Ras-
Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée, comprise
entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.
Le Nautilus pénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de Suez.
J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les deux golfes
le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet duquel Moïse
vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure incessamment couronné
d'éclairs.
A six heures, le Nautilus, tantôt flottant, tantôt immergé, passait au large
de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient teintées de
rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis la nuit se fit, au
milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le cri du pélican et de
quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac irrité par les rocs ou le
gémissement lointain d'un steamer battant les eaux du golfe de ses pales
sonores.
De huit à neuf heures, le Nautilus demeura à quelques mètres sous les
eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très près de Suez. A travers les
panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers vivement éclairés par
notre lumière électrique. Il me semblait que le détroit se rétrécissait de plus
en plus.
A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai sur
la plate-forme. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo, je ne
pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air frais de la nuit.
Bientôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi décoloré par la
brume, qui brillait à un mille de nous.
Page 237
« Un phare flottant », dit-on près de moi.
Je me retournai et je reconnus le capitaine.
« C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à gagner
l'orifice du tunnel.
— L'entrée n'en doit pas être facile ?
— Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du
timonier pour diriger moi-même la manœuvre. Et maintenant, si vous
voulez descendre, monsieur Aronnax, le Nautilus va s'enfoncer sous les
flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi l'Arabian-
Tunnel. »
Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau
s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres.
Au moment où me disposais à regagner ma chambre, le capitaine
m'arrêta.
« Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner
dans la cage du pilote ?
— Je n'osais vous le demander, répondis-je.
— Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette
navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. »
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il
ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la cage du
pilote, qui, on le sait, s'élevait à l'extrémité de la plate-forme.
C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près
semblable à celles qu'occupent les timoniers des steamboats du Mississipi
ou de l'Hudson. Au milieu se manœuvrait une roue disposée verticalement,
engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu'à l'arrière du
Nautilus. Quatre hublots de verres lenticulaires, évidés dans les parois de la
cabine, permettaient à l'homme de barre de regarder dans toutes les
directions.
Cette cabine était obscure ; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à
cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les mains
s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer apparaissait
vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de la cabine, à l'autre
extrémité de la plate-forme.
Je me retournai et je reconnus le capitaine.
« C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à gagner
l'orifice du tunnel.
— L'entrée n'en doit pas être facile ?
— Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du
timonier pour diriger moi-même la manœuvre. Et maintenant, si vous
voulez descendre, monsieur Aronnax, le Nautilus va s'enfoncer sous les
flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi l'Arabian-
Tunnel. »
Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau
s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres.
Au moment où me disposais à regagner ma chambre, le capitaine
m'arrêta.
« Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner
dans la cage du pilote ?
— Je n'osais vous le demander, répondis-je.
— Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette
navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. »
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il
ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la cage du
pilote, qui, on le sait, s'élevait à l'extrémité de la plate-forme.
C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près
semblable à celles qu'occupent les timoniers des steamboats du Mississipi
ou de l'Hudson. Au milieu se manœuvrait une roue disposée verticalement,
engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu'à l'arrière du
Nautilus. Quatre hublots de verres lenticulaires, évidés dans les parois de la
cabine, permettaient à l'homme de barre de regarder dans toutes les
directions.
Cette cabine était obscure ; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à
cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les mains
s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer apparaissait
vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de la cabine, à l'autre
extrémité de la plate-forme.
Page 238
« Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. »
Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des
machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à son
Nautilus la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de métal, et
aussitôt la vitesse de l'hélice fut très diminuée.
Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions en
ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. Nous la
suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de distance seulement.
Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la
cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un simple geste, le timonier
modifiait à chaque instant la direction du Nautilus.
Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques
substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacés agitant
leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des anfractuosités du roc.
A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une
large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le Nautilus s'y
engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur ses
flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel précipitait
vers la Méditerranée. Le Nautilus suivait le torrent, rapide comme une
flèche, malgré les efforts de sa machine qui, pour résister, battait les flots à
contre-hélice.
Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies
éclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracés par la vitesse sous
l'éclat de l'électricité. Mon cœur palpitait, et je le comprimais de la main.
A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue
du gouvernail, et se retournant vers moi :
« La Méditerranée », me dit-il.
En moins de vingt minutes, le Nautilus, entraîné par ce torrent, venait de
franchir l'isthme de Suez.
VI
L'ARCHIPEL GREC
Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des
machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à son
Nautilus la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de métal, et
aussitôt la vitesse de l'hélice fut très diminuée.
Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions en
ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. Nous la
suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de distance seulement.
Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la
cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un simple geste, le timonier
modifiait à chaque instant la direction du Nautilus.
Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques
substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacés agitant
leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des anfractuosités du roc.
A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une
large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le Nautilus s'y
engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur ses
flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel précipitait
vers la Méditerranée. Le Nautilus suivait le torrent, rapide comme une
flèche, malgré les efforts de sa machine qui, pour résister, battait les flots à
contre-hélice.
Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies
éclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracés par la vitesse sous
l'éclat de l'électricité. Mon cœur palpitait, et je le comprimais de la main.
A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue
du gouvernail, et se retournant vers moi :
« La Méditerranée », me dit-il.
En moins de vingt minutes, le Nautilus, entraîné par ce torrent, venait de
franchir l'isthme de Suez.
VI
L'ARCHIPEL GREC
Page 239
Le lendemain, 12 février, au lever du jour, le Nautilus remonta à la
surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles dans le
sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous avait portés
d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre, devait être
impraticable à remonter.
Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables
compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement
des prouesses du Nautilus.
« Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton
légèrement goguenard, et cette Méditerranée ?
— Nous flottons à sa surface, ami Ned.
— Hein ! fit Conseil, cette nuit même ?...
— Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet
isthme infranchissable.
— Je n'en crois rien, répondit le Canadien.
— Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui
s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne.
— A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien.
— Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire
monsieur.
— D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son tunnel,
et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il dirigeait lui-
même le Nautilus à travers cet étroit passage.
— Vous entendez, Ned ? dit Conseil.
— Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned,
apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer. »
Le Canadien regarda attentivement.
« En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre
capitaine est un maître homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon.
Causons donc, s'il vous plaît, de nos petites affaires, mais de façon à ce que
personne ne puisse nous entendre. »
Je vis bien où le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai qu'il
valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois nous allâmes nous
surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles dans le
sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous avait portés
d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre, devait être
impraticable à remonter.
Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables
compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement
des prouesses du Nautilus.
« Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton
légèrement goguenard, et cette Méditerranée ?
— Nous flottons à sa surface, ami Ned.
— Hein ! fit Conseil, cette nuit même ?...
— Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet
isthme infranchissable.
— Je n'en crois rien, répondit le Canadien.
— Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui
s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne.
— A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien.
— Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire
monsieur.
— D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son tunnel,
et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il dirigeait lui-
même le Nautilus à travers cet étroit passage.
— Vous entendez, Ned ? dit Conseil.
— Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned,
apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer. »
Le Canadien regarda attentivement.
« En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre
capitaine est un maître homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon.
Causons donc, s'il vous plaît, de nos petites affaires, mais de façon à ce que
personne ne puisse nous entendre. »
Je vis bien où le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai qu'il
valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois nous allâmes nous
Page 240
asseoir près du fanal, où nous étions moins exposés à recevoir l'humide
embrun des lames.
« Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez-vous à nous
apprendre ?
— Ce que j'ai à vous apprendre est très simple, répondit le Canadien.
Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous
entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie, je
demande à quitter le Nautilus. »
J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait toujours.
Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes compagnons, et
cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le capitaine Nemo. Grâce à lui,
grâce à son appareil, je complétais chaque jour mes études sous-marines, et
je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu même de son
élément. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles
de l'Océan ? Non, certes ! Je ne pouvais donc me faire à cette idée
d'abandonner le Nautilus avant notre cycle d'investigations accompli.
« Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous à
bord ? Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du
capitaine Nemo ? »
Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant les
bras :
« Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je serai
content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il se termine. Voilà
mon sentiment.
— Il se terminera, Ned.
— Où et quand ?
— Où ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutôt je suppose
qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous apprendre. Tout
ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde.
— Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible
qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo nous
donne la volée à tous trois.
— La volée ! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire ?
embrun des lames.
« Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez-vous à nous
apprendre ?
— Ce que j'ai à vous apprendre est très simple, répondit le Canadien.
Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous
entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie, je
demande à quitter le Nautilus. »
J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait toujours.
Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes compagnons, et
cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le capitaine Nemo. Grâce à lui,
grâce à son appareil, je complétais chaque jour mes études sous-marines, et
je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu même de son
élément. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles
de l'Océan ? Non, certes ! Je ne pouvais donc me faire à cette idée
d'abandonner le Nautilus avant notre cycle d'investigations accompli.
« Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous à
bord ? Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du
capitaine Nemo ? »
Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant les
bras :
« Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je serai
content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il se termine. Voilà
mon sentiment.
— Il se terminera, Ned.
— Où et quand ?
— Où ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutôt je suppose
qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous apprendre. Tout
ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde.
— Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible
qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo nous
donne la volée à tous trois.
— La volée ! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire ?
Page 241
— N'exagérons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à craindre
du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de Conseil. Nous
sommes maîtres des secrets du Nautilus, et je n'espère pas que son
commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à les voir courir le
monde avec nous.
— Mais alors, qu'espérez-vous donc ? demanda le Canadien.
— Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous
devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.
— Ouais ! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous plaît,
monsieur le naturaliste ?
— Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, le Nautilus est un
rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle traverse les
airs, ou un express les continents. Il ne craint point les mers fréquentées.
Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de France, d'Angleterre ou
d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra être aussi avantageusement
tentée qu'ici ?
— Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent par
la base. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi je
parle au présent : « Nous sommes ici, et il faut en profiter. » »
J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais battu
sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur.
« Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine
Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez-vous ?
— Je ne sais, répondis-je.
— Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la
renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? »
Je ne répondis pas.
« Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land.
— L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami Conseil
n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la question. Ainsi que son
maître, ainsi que son camarade Ned, il est célibataire. Ni femme, ni parents,
ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au service de monsieur, il pense
comme monsieur, il parle comme monsieur, et, à son grand regret, on ne
doit pas compter sur lui pour faire une majorité. Deux personnes seulement
du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de Conseil. Nous
sommes maîtres des secrets du Nautilus, et je n'espère pas que son
commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à les voir courir le
monde avec nous.
— Mais alors, qu'espérez-vous donc ? demanda le Canadien.
— Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous
devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.
— Ouais ! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous plaît,
monsieur le naturaliste ?
— Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, le Nautilus est un
rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle traverse les
airs, ou un express les continents. Il ne craint point les mers fréquentées.
Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de France, d'Angleterre ou
d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra être aussi avantageusement
tentée qu'ici ?
— Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent par
la base. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi je
parle au présent : « Nous sommes ici, et il faut en profiter. » »
J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais battu
sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur.
« Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine
Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez-vous ?
— Je ne sais, répondis-je.
— Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la
renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? »
Je ne répondis pas.
« Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land.
— L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami Conseil
n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la question. Ainsi que son
maître, ainsi que son camarade Ned, il est célibataire. Ni femme, ni parents,
ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au service de monsieur, il pense
comme monsieur, il parle comme monsieur, et, à son grand regret, on ne
doit pas compter sur lui pour faire une majorité. Deux personnes seulement
Page 242
sont en présence : monsieur d'un côté, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami
Conseil écoute, et il est prêt à marquer les points. »
Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si
complètement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté de
ne pas l'avoir contre lui.
« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne
discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu. Qu'avez-vous
à répondre ? »
Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient.
« Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et mes
arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas compter sur la
bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus vulgaire lui défend
de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence veut que nous profitions
de la première occasion de quitter le Nautilus.
— Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé.
— Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l'occasion
soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite réussisse ; car si
elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de la reprendre, et le
capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.
— Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation
s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans ou dans
deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une occasion
favorable se présente, il faut la saisir.
— D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez
par une occasion favorable ?
— Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait le Nautilus à peu
de distance d'une côte européenne.
€” Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ?
Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le navire
flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le navire naviguait
sous les eaux.
— Et dans ce cas ?
— Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment il
se manœuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons enlevés,
Conseil écoute, et il est prêt à marquer les points. »
Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si
complètement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté de
ne pas l'avoir contre lui.
« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne
discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu. Qu'avez-vous
à répondre ? »
Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient.
« Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et mes
arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas compter sur la
bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus vulgaire lui défend
de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence veut que nous profitions
de la première occasion de quitter le Nautilus.
— Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé.
— Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l'occasion
soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite réussisse ; car si
elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de la reprendre, et le
capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.
— Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation
s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans ou dans
deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une occasion
favorable se présente, il faut la saisir.
— D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez
par une occasion favorable ?
— Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait le Nautilus à peu
de distance d'une côte européenne.
€” Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ?
Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le navire
flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le navire naviguait
sous les eaux.
— Et dans ce cas ?
— Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment il
se manœuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons enlevés,
Page 243
nous remonterions à la surface, sans même que le timonier, placé à l'avant,
s'aperçût de notre fuite.
— Bien, Ned. Épiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un échec
nous perdrait.
— Je ne l'oublierai pas, monsieur.
— Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre
projet ?
— Volontiers, monsieur Aronnax.
— Eh bien, je pense — je ne dis pas j'espère — je pense que cette
occasion favorable ne se présentera pas.
— Pourquoi cela ?
— Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra sur ses
gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes.
— Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.
— Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air
déterminé.
— Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur
tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous vous
suivrons. Je m'en rapporte complètement à vous. »
Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves conséquences,
se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits semblèrent confirmer
mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le capitaine Nemo se
défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou voulait-il seulement se
dérober à la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la
Méditerranée ? Je l'ignore, mais il se maintint le plus souvent entre deux
eaux et au large des côtes. Ou le Nautilus émergeait, ne laissant passer que
la cage du timonier, ou il s'en allait à de grandes profondeurs, car entre
l'archipel grec et l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux
mille mètres.
Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades, que
par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son doigt
sur un point du planisphère :
s'aperçût de notre fuite.
— Bien, Ned. Épiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un échec
nous perdrait.
— Je ne l'oublierai pas, monsieur.
— Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre
projet ?
— Volontiers, monsieur Aronnax.
— Eh bien, je pense — je ne dis pas j'espère — je pense que cette
occasion favorable ne se présentera pas.
— Pourquoi cela ?
— Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra sur ses
gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes.
— Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.
— Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air
déterminé.
— Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur
tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous vous
suivrons. Je m'en rapporte complètement à vous. »
Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves conséquences,
se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits semblèrent confirmer
mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le capitaine Nemo se
défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou voulait-il seulement se
dérober à la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la
Méditerranée ? Je l'ignore, mais il se maintint le plus souvent entre deux
eaux et au large des côtes. Ou le Nautilus émergeait, ne laissant passer que
la cage du timonier, ou il s'en allait à de grandes profondeurs, car entre
l'archipel grec et l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux
mille mètres.
Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades, que
par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son doigt
sur un point du planisphère :
Page 244
Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
Cœruleus Proteus...
C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des troupeaux
de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre Rhodes et la Crète.
Je n'en vis que les soubassements granitiques à travers la vitre du salon.
Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à étudier
les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les panneaux
demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction du Nautilus,
je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne île de Crète. Au moment
où je m'étais embarqué sur I'Abraham-Lincoln, cette île venait de s'insurger
tout entière contre le despotisme turc. Mais ce qu'était devenue cette
insurrection depuis cette époque, je l'ignorais absolument, et ce n'était pas le
capitaine Nemo, privé de toute communication avec la terre, qui aurait pu
me l'apprendre.
Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir, je me
trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla taciturne,
préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna d'ouvrir les deux
panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il observa attentivement la
masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais le deviner, et, de mon côté,
j'employai mon temps à étudier les poissons qui passaient devant mes yeux.
Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et
vulgairement connues sous le nom de « loches de mer », que l'on rencontre
particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du Nil. Près d'elles
se déroulaient des pagres à demi phosphorescents, sortes de spares que les
Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés, et dont l'arrivée dans les
eaux du Reuve, dont elles annonçaient le fécond débordement, était fêtée
par des cérémonies religieuses. Je notai également des cheilines longues de
trois décimètres, poissons osseux à écailles transparentes, dont la couleur
livide est mélangée de taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de
végétaux marins, ce qui leur donne un goût exquis ; aussi ces cheilines
étaient-elles très recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs
entrailles, accommodées avec des laites de murènes, des cervelles de paons
et des langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui ravissait
Vitellius.
Cœruleus Proteus...
C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des troupeaux
de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre Rhodes et la Crète.
Je n'en vis que les soubassements granitiques à travers la vitre du salon.
Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à étudier
les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les panneaux
demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction du Nautilus,
je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne île de Crète. Au moment
où je m'étais embarqué sur I'Abraham-Lincoln, cette île venait de s'insurger
tout entière contre le despotisme turc. Mais ce qu'était devenue cette
insurrection depuis cette époque, je l'ignorais absolument, et ce n'était pas le
capitaine Nemo, privé de toute communication avec la terre, qui aurait pu
me l'apprendre.
Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir, je me
trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla taciturne,
préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna d'ouvrir les deux
panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il observa attentivement la
masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais le deviner, et, de mon côté,
j'employai mon temps à étudier les poissons qui passaient devant mes yeux.
Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et
vulgairement connues sous le nom de « loches de mer », que l'on rencontre
particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du Nil. Près d'elles
se déroulaient des pagres à demi phosphorescents, sortes de spares que les
Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés, et dont l'arrivée dans les
eaux du Reuve, dont elles annonçaient le fécond débordement, était fêtée
par des cérémonies religieuses. Je notai également des cheilines longues de
trois décimètres, poissons osseux à écailles transparentes, dont la couleur
livide est mélangée de taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de
végétaux marins, ce qui leur donne un goût exquis ; aussi ces cheilines
étaient-elles très recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs
entrailles, accommodées avec des laites de murènes, des cervelles de paons
et des langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui ravissait
Vitellius.
Page 245
Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon
esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage attaché
au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson, accroché à la
carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche, et l'un d'eux, retenant le
vaisseau d'Antoine pendant la bataille d'Actium, facilita ainsi la victoire
d'Auguste. A quoi tiennent les destinées des nations ! J'observai également
d'admirables anthias qui appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés
pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres
marins des eaux qu'ils fréquentaient ; leur nom signifie, fleur, et ils le
justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises dans la
gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du rubis, et les
fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes yeux ne pouvaient
se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils furent frappés soudain par
une apparition inattendue.
Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa ceinture
une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots. C'était un
homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse, disparaissant parfois pour
aller respirer à la surface et replongeant aussitôt.
Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue :
« Un homme ! un naufragé ! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix ! »
Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre.
L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous
regardait.
A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface de
la mer, et ne reparut plus.
« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
Un hardi plongeur ! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur terre,
allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète.
— Vous le connaissez, capitaine ?
— Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? »
Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du
panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de fer,
esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage attaché
au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson, accroché à la
carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche, et l'un d'eux, retenant le
vaisseau d'Antoine pendant la bataille d'Actium, facilita ainsi la victoire
d'Auguste. A quoi tiennent les destinées des nations ! J'observai également
d'admirables anthias qui appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés
pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres
marins des eaux qu'ils fréquentaient ; leur nom signifie, fleur, et ils le
justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises dans la
gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du rubis, et les
fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes yeux ne pouvaient
se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils furent frappés soudain par
une apparition inattendue.
Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa ceinture
une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots. C'était un
homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse, disparaissant parfois pour
aller respirer à la surface et replongeant aussitôt.
Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue :
« Un homme ! un naufragé ! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix ! »
Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre.
L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous
regardait.
A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface de
la mer, et ne reparut plus.
« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
Un hardi plongeur ! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur terre,
allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète.
— Vous le connaissez, capitaine ?
— Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? »
Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du
panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de fer,
Page 246
dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du Nautilus,
avec sa devise Mobilis in mobile.
En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit le
meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots.
C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui représentait
une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or, et qu'allait-il faire
de celui-ci ?
Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un
ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit
entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes d'or,
c'est-à-dire près de cinq millions de francs.
Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son couvercle
une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec moderne.
Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
avec le poste de l'équipage. Quatre homme parurent, et non sans peine ils
poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le hissaient au
moyen de palans sur l'escalier de fer.
En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi :
« Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il.
— Je ne disais rien, capitaine.
— Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. »
Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.
Je rentrai dans ma chambre très intrigué, on le conçoit. J'essayai
vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce
plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains mouvements
de roulis et de tangage, que le Nautilus quittant les couches inférieures
revenait à la surface des eaux.
Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que l'on
détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un instant les flancs du
Nautilus, et tout bruit cessa.
Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se
reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son alvéole,
et le Nautilus se replongeait sous les flots.
avec sa devise Mobilis in mobile.
En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit le
meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots.
C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui représentait
une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or, et qu'allait-il faire
de celui-ci ?
Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un
ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit
entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes d'or,
c'est-à-dire près de cinq millions de francs.
Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son couvercle
une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec moderne.
Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
avec le poste de l'équipage. Quatre homme parurent, et non sans peine ils
poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le hissaient au
moyen de palans sur l'escalier de fer.
En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi :
« Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il.
— Je ne disais rien, capitaine.
— Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. »
Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.
Je rentrai dans ma chambre très intrigué, on le conçoit. J'essayai
vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce
plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains mouvements
de roulis et de tangage, que le Nautilus quittant les couches inférieures
revenait à la surface des eaux.
Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que l'on
détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un instant les flancs du
Nautilus, et tout bruit cessa.
Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se
reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son alvéole,
et le Nautilus se replongeait sous les flots.
Page 247
Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur quel
point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo ?
Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes
compagnons ne furent pas moins surpris que moi.
« Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land.
A cela, pas de réponse possible. Je me rendis au salon après avoir
déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je rédigeai mes
notes. En ce moment — devais-je l'attribuer à une disposition personnelle
— je sentis une chaleur extrême, et je dus enlever mon vêtement de byssus.
Effet incompréhensible, car nous n'étions pas sous de hautes latitudes, et
d'ailleurs le Nautilus, immergé, ne devait éprouver aucune élévation de
température. Je regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de
soixante pieds, à laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre.
Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de devenir
intolérable.
« Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je.
J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha du
thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi :
« Quarante-deux degrés, dit-il.
— Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette chaleur
augmente, nous ne pourrons la supporter.
— Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous le
voulons bien.
— Vous pouvez donc la modérer à votre gré ?
— Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit.
— Elle est donc extérieure ?
— Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.
— Est-il possible ? m'écriai-je.
— Regardez. »
Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour du
Nautilus. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu des flots
qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai ma main sur une
des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la retirer.
point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo ?
Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes
compagnons ne furent pas moins surpris que moi.
« Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land.
A cela, pas de réponse possible. Je me rendis au salon après avoir
déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je rédigeai mes
notes. En ce moment — devais-je l'attribuer à une disposition personnelle
— je sentis une chaleur extrême, et je dus enlever mon vêtement de byssus.
Effet incompréhensible, car nous n'étions pas sous de hautes latitudes, et
d'ailleurs le Nautilus, immergé, ne devait éprouver aucune élévation de
température. Je regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de
soixante pieds, à laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre.
Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de devenir
intolérable.
« Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je.
J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha du
thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi :
« Quarante-deux degrés, dit-il.
— Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette chaleur
augmente, nous ne pourrons la supporter.
— Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous le
voulons bien.
— Vous pouvez donc la modérer à votre gré ?
— Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit.
— Elle est donc extérieure ?
— Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.
— Est-il possible ? m'écriai-je.
— Regardez. »
Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour du
Nautilus. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu des flots
qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai ma main sur une
des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la retirer.
Page 248
« Où sommes-nous ? demandai-je.
— Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le capitaine,
et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de Paléa-Kamenni.
J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une éruption sous-marine.
Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était terminée.
— Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit le
capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux souterrains.
Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore et Pline, une île
nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même où se sont récemment
formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les flots, pour se remontrer en l'an
soixante-neuf et s'abîmer encore une fois. Depuis cette époque jusqu'à nos
jours, le travail plutonien fut suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel
îlot, qu'on nomma l'îlot de George, émergea au milieu des vapeurs
sulfureuses, près de Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept
jours après, le 13 février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni
et lui un canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se
produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa, de forme
arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente pieds de hauteur.
Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées de fragments
feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit, appelé Réka, se montra
près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois îlots, soudés ensemble, ne
forment plus qu'une seule et même île.
— Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je.
— Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots.
— Mais ce canal se comblera un jour ?
— C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits îlots
de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni. Il est
donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps rapproché. Si, au
milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui forment les continents, ici, ce
sont les phénomènes éruptifs. Voyez, monsieur, voyez le travail qui
s'accomplit sous ces flots. »
Je revins vers la vitre. Le Nautilus ne marchait plus. La chaleur devenait
intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait rouge, coloration due à
la présence d'un sel de fer. Malgré l'hermétique fermeture du salon, une
— Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le capitaine,
et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de Paléa-Kamenni.
J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une éruption sous-marine.
Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était terminée.
— Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit le
capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux souterrains.
Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore et Pline, une île
nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même où se sont récemment
formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les flots, pour se remontrer en l'an
soixante-neuf et s'abîmer encore une fois. Depuis cette époque jusqu'à nos
jours, le travail plutonien fut suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel
îlot, qu'on nomma l'îlot de George, émergea au milieu des vapeurs
sulfureuses, près de Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept
jours après, le 13 février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni
et lui un canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se
produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa, de forme
arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente pieds de hauteur.
Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées de fragments
feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit, appelé Réka, se montra
près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois îlots, soudés ensemble, ne
forment plus qu'une seule et même île.
— Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je.
— Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots.
— Mais ce canal se comblera un jour ?
— C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits îlots
de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni. Il est
donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps rapproché. Si, au
milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui forment les continents, ici, ce
sont les phénomènes éruptifs. Voyez, monsieur, voyez le travail qui
s'accomplit sous ces flots. »
Je revins vers la vitre. Le Nautilus ne marchait plus. La chaleur devenait
intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait rouge, coloration due à
la présence d'un sel de fer. Malgré l'hermétique fermeture du salon, une
Page 249
odeur sulfureuse insupportable se dégageait, et j'apercevais des flammes
écarlates dont la vivacité tuait l'éclat de l'électricité.
J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me sentais
cuire !
« On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
capitaine.
— Non, ce ne serait pas prudent », répondit l'impassible Nemo.
Un ordre fut donné. Le Nautilus vira de bord et s'éloigna de cette
fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus tard,
nous respirions à la surface des flots.
La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu.
Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et
Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le Nautilus
passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec, après avoir doublé
le cap Matapan.
VII
LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES
La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la « grande mer » des
Hébreux, la « mer » des Grecs, le « mare nostrum » des Romains, bordée
d'orangers, d'aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum des
myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et transparent,
mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est un véritable
monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit Michelet, que l'homme
se retrempe dans l'un des plus puissants climats du globe.
Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés. Les
connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut, car
l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette traversée
à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le chemin que le
Nautilus parcourut sous les flots de cette mer, et ce voyage, il l'accomplit en
écarlates dont la vivacité tuait l'éclat de l'électricité.
J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me sentais
cuire !
« On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
capitaine.
— Non, ce ne serait pas prudent », répondit l'impassible Nemo.
Un ordre fut donné. Le Nautilus vira de bord et s'éloigna de cette
fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus tard,
nous respirions à la surface des flots.
La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu.
Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et
Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le Nautilus
passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec, après avoir doublé
le cap Matapan.
VII
LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES
La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la « grande mer » des
Hébreux, la « mer » des Grecs, le « mare nostrum » des Romains, bordée
d'orangers, d'aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum des
myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et transparent,
mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est un véritable
monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit Michelet, que l'homme
se retrempe dans l'un des plus puissants climats du globe.
Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés. Les
connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut, car
l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette traversée
à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le chemin que le
Nautilus parcourut sous les flots de cette mer, et ce voyage, il l'accomplit en
Page 250
deux fois vingt-quatre heures. Partis le matin du 16 février des parages de la
Grèce, le 18, au soleil levant, nous avions franchi le détroit de Gibraltar.
— Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu de
ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses flots et ses
brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de regrets. Il n'avait plus
ici cette liberté d'allures, cette indépendance de manœuvres que lui
laissaient les océans, et son Nautilus se sentait à l'étroit entre ces rivages
rapprochés de l'Afrique et de l'Europe.
Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit douze
lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à son grand
ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait se servir du canot
entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde. Quitter le Nautilus
dans ces conditions, c'eût été sauter d'un train marchant avec cette rapidité,
manœuvre imprudente s'il en fut. D'ailleurs, notre appareil ne remontait que
la nuit à la surface des flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se
dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements
du loch.
Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le voyageur
d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux, c'est-à-dire les
horizons lointains, et non les premiers plans qui passent comme un éclair.
Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer quelques-uns de ces
poissons méditerranéens, que la puissance de leurs nageoires maintenait
quelques instants dans les eaux du Nautilus. Nous restions à l'affût devant
les vitres du salon, et nos notes me permettent de refaire en quelques mots
l'ichtyologie de cette mer.
Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les autres, sans
parler de ceux que la vitesse du Nautilus déroba à mes yeux. Qu'il me soit
donc permis de les classer d'après cette classification fantaisiste. Elle rendra
mieux mes rapides observations.
Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris cendré et
tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par les
courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnaître si
elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par les Grecs, ou ces
Grèce, le 18, au soleil levant, nous avions franchi le détroit de Gibraltar.
— Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu de
ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses flots et ses
brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de regrets. Il n'avait plus
ici cette liberté d'allures, cette indépendance de manœuvres que lui
laissaient les océans, et son Nautilus se sentait à l'étroit entre ces rivages
rapprochés de l'Afrique et de l'Europe.
Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit douze
lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à son grand
ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait se servir du canot
entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde. Quitter le Nautilus
dans ces conditions, c'eût été sauter d'un train marchant avec cette rapidité,
manœuvre imprudente s'il en fut. D'ailleurs, notre appareil ne remontait que
la nuit à la surface des flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se
dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements
du loch.
Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le voyageur
d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux, c'est-à-dire les
horizons lointains, et non les premiers plans qui passent comme un éclair.
Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer quelques-uns de ces
poissons méditerranéens, que la puissance de leurs nageoires maintenait
quelques instants dans les eaux du Nautilus. Nous restions à l'affût devant
les vitres du salon, et nos notes me permettent de refaire en quelques mots
l'ichtyologie de cette mer.
Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les autres, sans
parler de ceux que la vitesse du Nautilus déroba à mes yeux. Qu'il me soit
donc permis de les classer d'après cette classification fantaisiste. Elle rendra
mieux mes rapides observations.
Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris cendré et
tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par les
courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnaître si
elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par les Grecs, ou ces
Page 251
qualifications de rat, de crapaud et de chauve-souris, dont les pêcheurs
modernes les ont affublées. Des squales-milandres, longs de douze pieds et
particulièrement redoutés des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des
renards marins, longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre
spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se
montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de bandelettes, qui
tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires, poissons consacrés à Vénus,
et dont l'œil est enchâssé dans un sourcil d'or ; espèce précieuse, amie de
toutes les eaux, douces ou salées, habitant les fleuves, les lacs et les océans,
vivant sous tous les climats, supportant toutes les températures, et dont la
race, qui remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa
beauté des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la vitre
des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes : ils
ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se rencontrent
dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter les grands
fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube, du Pô, du Rhin,
de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs, de maquereaux, de
saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la classe des cartilagineux,
ils sont délicats ; on les mange frais, séchés, marinés ou salés, et, autrefois,
on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. Mais de ces divers
habitants de la Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement,
lorsque le Nautilus se rapprochait de la surface, appartenaient au soixante-
troisième genre des poissons osseux. C'étaient des scombres-thons, au dos
bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont les rayons dorsaux jettent des
lueurs d'or. Ils ont la réputation de suivre la marche des navires dont ils
recherchent l'ombre fraîche sous les feux du ciel tropical, et ils ne la
démentirent pas en accompagnant le Nautilus comme ils accompagnèrent
autrefois les vaisseaux de Lapérouse. Pendant de longues heures, ils
luttèrent de vitesse avec notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer
ces animaux véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur corps
lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs
pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales fourchues.
Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux dont ils
égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la géométrie et la
stratégie leur étaient familières. Et cependant ils n'échappent point aux
modernes les ont affublées. Des squales-milandres, longs de douze pieds et
particulièrement redoutés des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des
renards marins, longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre
spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se
montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de bandelettes, qui
tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires, poissons consacrés à Vénus,
et dont l'œil est enchâssé dans un sourcil d'or ; espèce précieuse, amie de
toutes les eaux, douces ou salées, habitant les fleuves, les lacs et les océans,
vivant sous tous les climats, supportant toutes les températures, et dont la
race, qui remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa
beauté des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la vitre
des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes : ils
ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se rencontrent
dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter les grands
fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube, du Pô, du Rhin,
de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs, de maquereaux, de
saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la classe des cartilagineux,
ils sont délicats ; on les mange frais, séchés, marinés ou salés, et, autrefois,
on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. Mais de ces divers
habitants de la Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement,
lorsque le Nautilus se rapprochait de la surface, appartenaient au soixante-
troisième genre des poissons osseux. C'étaient des scombres-thons, au dos
bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont les rayons dorsaux jettent des
lueurs d'or. Ils ont la réputation de suivre la marche des navires dont ils
recherchent l'ombre fraîche sous les feux du ciel tropical, et ils ne la
démentirent pas en accompagnant le Nautilus comme ils accompagnèrent
autrefois les vaisseaux de Lapérouse. Pendant de longues heures, ils
luttèrent de vitesse avec notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer
ces animaux véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur corps
lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs
pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales fourchues.
Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux dont ils
égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la géométrie et la
stratégie leur étaient familières. Et cependant ils n'échappent point aux
Page 252
poursuites des Provençaux, qui les estiment comme les estimaient les
habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est en aveugles, en étourdis, que
ces pré marseillaises.
Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens
que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des gymontes-
fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables vapeurs, des
murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres enjolivés de vert, de bleu
et de jaune, des gades-merlus, longs de trois pieds, dont le foie formait un
morceau délicat, des coepoles-ténias qui flottaient comme de fines algues,
des trygles que les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-
siffleurs, et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées
qui figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles, nageant
avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des holocentres-mérons,
à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie de filaments, des aloses
agrémentées de taches noires, grises, brunes, bleues, jaunes, vertes, qui sont
sensibles à la voix argentine des clochettes, et de splendides turbots, ces
faisans de la mer, sortes de losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de
brun, et dont le coté supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de
brun et de jaune, enfin des troupes d'admirables mulles rougets, véritables
paradisiers de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces
la pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un œil cruel
leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie jusqu'au
blanc pâle de la mort.
Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni
hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni labres,
ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni orphes, ni tous
ces principaux représentants de l'ordre des pleuronectes, les limandes, les
flez, les plies, les soles, les carrelets, communs à l'Atlantique et à la
Méditerranée, il faut en accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le
Nautilus à travers ces eaux opulentes.
Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à
l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des
globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure de la
tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine de phoques au
habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est en aveugles, en étourdis, que
ces pré marseillaises.
Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens
que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des gymontes-
fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables vapeurs, des
murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres enjolivés de vert, de bleu
et de jaune, des gades-merlus, longs de trois pieds, dont le foie formait un
morceau délicat, des coepoles-ténias qui flottaient comme de fines algues,
des trygles que les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-
siffleurs, et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées
qui figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles, nageant
avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des holocentres-mérons,
à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie de filaments, des aloses
agrémentées de taches noires, grises, brunes, bleues, jaunes, vertes, qui sont
sensibles à la voix argentine des clochettes, et de splendides turbots, ces
faisans de la mer, sortes de losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de
brun, et dont le coté supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de
brun et de jaune, enfin des troupes d'admirables mulles rougets, véritables
paradisiers de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces
la pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un œil cruel
leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie jusqu'au
blanc pâle de la mort.
Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni
hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni labres,
ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni orphes, ni tous
ces principaux représentants de l'ordre des pleuronectes, les limandes, les
flez, les plies, les soles, les carrelets, communs à l'Atlantique et à la
Méditerranée, il faut en accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le
Nautilus à travers ces eaux opulentes.
Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à
l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des
globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure de la
tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine de phoques au
Page 253
ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de moines et qui ont
absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres.
Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds,
ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. Je regrettai de ne
pas avoir vu ce reptile, car, à la description que m'en fit Conseil, je crus
reconnaître le luth qui forme une espèce assez rare. Je ne remarquai, pour
mon compte, que quelques cacouannes a carapace allongée.
Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de
bâbord ; c'était un long filament ténu, s'arborisant en branches infinies et
terminées par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée les rivales
d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet admirable échantillon, et
aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute offert à mes
regards, si le Nautilus, dans la soirée du 16, n'eût singulièrement ralenti sa
vitesse. Voici dans quelles circonstances.
Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet espace
resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond de la mer remonte
presque subitement. Là s'est formée une véritable crête sur laquelle il ne
reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que de chaque côté la profondeur est
de cent soixante-dix mètres. Le Nautilus dut donc manœuvrer prudemment
afin de ne pas se heurter contre cette barrière sous-marine.
Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement
qu'occupait ce long récif.
« Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique.
— Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de Libye, et
les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient autrefois réunis
entre le cap Boco et le cap Furina.
— Je le crois volontiers, dit Conseil.
— J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre Gibraltar
et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complètement la
Méditerranée.
— Eh ! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces
deux barrières au-dessus des flots !
— Ce n'est guère probable, Conseil.
absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres.
Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds,
ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. Je regrettai de ne
pas avoir vu ce reptile, car, à la description que m'en fit Conseil, je crus
reconnaître le luth qui forme une espèce assez rare. Je ne remarquai, pour
mon compte, que quelques cacouannes a carapace allongée.
Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de
bâbord ; c'était un long filament ténu, s'arborisant en branches infinies et
terminées par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée les rivales
d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet admirable échantillon, et
aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute offert à mes
regards, si le Nautilus, dans la soirée du 16, n'eût singulièrement ralenti sa
vitesse. Voici dans quelles circonstances.
Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet espace
resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond de la mer remonte
presque subitement. Là s'est formée une véritable crête sur laquelle il ne
reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que de chaque côté la profondeur est
de cent soixante-dix mètres. Le Nautilus dut donc manœuvrer prudemment
afin de ne pas se heurter contre cette barrière sous-marine.
Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement
qu'occupait ce long récif.
« Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique.
— Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de Libye, et
les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient autrefois réunis
entre le cap Boco et le cap Furina.
— Je le crois volontiers, dit Conseil.
— J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre Gibraltar
et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complètement la
Méditerranée.
— Eh ! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces
deux barrières au-dessus des flots !
— Ce n'est guère probable, Conseil.
Page 254
— Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se
produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne tant de
mal pour percer son isthme !
— J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne se
produira pas. La violence des forces souterraines va toujours diminuant. Les
volcans, si nombreux aux premiers jours du monde, s'éteignent peu à peu, la
chaleur interne s'affaiblit, la température des couches inférieures du globe
baisse d'une quantité appréciable par siècle, et au détriment de notre globe,
car cette chaleur, c'est sa vie.
— Cependant, le soleil...
— Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un
cadavre ?
— Non, que je sache.
— Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis
longtemps a perdu sa chaleur vitale.
— Dans combien de siècles ? demanda Conseil.
— Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon.
— Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas ! »
Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut-fond que le Nautilus rasait
de près avec une vitesse modérée.
Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore
vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées de
cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence, des
beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés
dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes, larges
d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales arborescentes
de la plus grande beauté, des pavonacées à longues tiges, un grand nombre
d'oursins comestibles d'espèces variées, et des actinies vertes au tronc
grisâtre, au disque brun, qui se perdaient dans leur chevelure olivâtre de
tentacules.
Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques et
les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je ne veux
pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations personnelles.
produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne tant de
mal pour percer son isthme !
— J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne se
produira pas. La violence des forces souterraines va toujours diminuant. Les
volcans, si nombreux aux premiers jours du monde, s'éteignent peu à peu, la
chaleur interne s'affaiblit, la température des couches inférieures du globe
baisse d'une quantité appréciable par siècle, et au détriment de notre globe,
car cette chaleur, c'est sa vie.
— Cependant, le soleil...
— Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un
cadavre ?
— Non, que je sache.
— Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis
longtemps a perdu sa chaleur vitale.
— Dans combien de siècles ? demanda Conseil.
— Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon.
— Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas ! »
Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut-fond que le Nautilus rasait
de près avec une vitesse modérée.
Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore
vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées de
cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence, des
beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés
dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes, larges
d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales arborescentes
de la plus grande beauté, des pavonacées à longues tiges, un grand nombre
d'oursins comestibles d'espèces variées, et des actinies vertes au tronc
grisâtre, au disque brun, qui se perdaient dans leur chevelure olivâtre de
tentacules.
Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques et
les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je ne veux
pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations personnelles.
Page 255
Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles
pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur les
autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées, à nageoires jaunes
et à coquilles transparentes, des pleurobranches orangés, des œufs pointillés
ou semés de points verdâtres, des aplysies connues aussi sous le nom de
lièvres de mer, des dolabelles, des acères charnus, des ombrelles spéciales à
la Méditerranée, des oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très
recherchée, des pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens,
dit-on, préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent sur
les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si considérable à
New York, des peignes operculaires de couleurs variées, des lithodonces
enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le goût poivré, des
vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet bombé présentait des
côtes saillantes, des cynthies hérissées de tubercules écarlates, des
carniaires à pointe recourbées et semblables à de légères gondoles, des
féroles couronnées, des atlantes à coquilles spiraliformes, des thétys grises,
tachetées de blanc et recouvertes de leur mantille frangée, des éolides
semblables à de petites limaces, des cavolines rampant sur le dos, des
auricules et entre autres l'auricule myosotis, à coquille ovale, des scalaires
fauves, des littorines, des janthures, des cinéraires, des pétricoles, des
lamellaires, des cabochons, des pandores, etc.
Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très justement divisés en
six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce sont les classes des
crustacés, des cirrhopodes et des annélides.
Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces ordres
comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et le thorax
sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil buccal est
composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent quatre, cinq ou
six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. Conseil avait suivi la
méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait trois sections des
décapodes : les brachyoures, les macroures et les anomoures. Ces noms sont
légèrement barbares, mais ils sont justes et précis. Parmi les macroures,
Conseil cite des amathies dont le front est armé de deux grandes pointes
divergentes, l'inachus scorpion, qui — je ne sais pourquoi — symbolisait la
sagesse chez les Grecs, des lambres-masséna, des lambres-spinimanes,
probablement égarés sur ce haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes
pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur les
autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées, à nageoires jaunes
et à coquilles transparentes, des pleurobranches orangés, des œufs pointillés
ou semés de points verdâtres, des aplysies connues aussi sous le nom de
lièvres de mer, des dolabelles, des acères charnus, des ombrelles spéciales à
la Méditerranée, des oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très
recherchée, des pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens,
dit-on, préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent sur
les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si considérable à
New York, des peignes operculaires de couleurs variées, des lithodonces
enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le goût poivré, des
vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet bombé présentait des
côtes saillantes, des cynthies hérissées de tubercules écarlates, des
carniaires à pointe recourbées et semblables à de légères gondoles, des
féroles couronnées, des atlantes à coquilles spiraliformes, des thétys grises,
tachetées de blanc et recouvertes de leur mantille frangée, des éolides
semblables à de petites limaces, des cavolines rampant sur le dos, des
auricules et entre autres l'auricule myosotis, à coquille ovale, des scalaires
fauves, des littorines, des janthures, des cinéraires, des pétricoles, des
lamellaires, des cabochons, des pandores, etc.
Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très justement divisés en
six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce sont les classes des
crustacés, des cirrhopodes et des annélides.
Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces ordres
comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et le thorax
sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil buccal est
composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent quatre, cinq ou
six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. Conseil avait suivi la
méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait trois sections des
décapodes : les brachyoures, les macroures et les anomoures. Ces noms sont
légèrement barbares, mais ils sont justes et précis. Parmi les macroures,
Conseil cite des amathies dont le front est armé de deux grandes pointes
divergentes, l'inachus scorpion, qui — je ne sais pourquoi — symbolisait la
sagesse chez les Grecs, des lambres-masséna, des lambres-spinimanes,
probablement égarés sur ce haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes
Page 256
profondeurs, des xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens
granuleux — très faciles à digérer, fait observer Conseil — des corystes
édentés, des ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les
macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouisseurs, les
astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des langoustes
communes, dont la chair est si estimée chez les femelles, des scyllares-ours
ou cigales de mer, des gébies riveraines, et toutes sortes d'espèces
comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des astaciens qui comprend
les homards, car les langoustes sont les seuls homards de la Méditerranée.
Enfin, parmi les anomoures, il vit des drocines communes, abritées derrière
cette coquille abandonnée dont elles s'emparent, des homoles à front
épineux, des bernard-l'ermite, des porcellanes, etc.
Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour
compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des
amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer
l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des cyrrhopodes qui
renferme les cyclopes, les argules, et la classe des annélides qu'il n'eût pas
manqué de diviser en tubicoles et en dorsibranches. Mais le Nautilus, ayant
dépassé le haut-fond du détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes
sa vitesse accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de
zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
ombres.
Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second
bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
trois mille mètres. Le Nautilus, sous l'impulsion de son hélice, glissant sur
ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches de la mer.
Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes
regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous traversions
alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en sinistres. De la côte
algérienne aux rivages de la Provence, que de navires ont fait naufrage, que
de bâtiments ont disparu ! La Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux
vastes plaines liquides du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots
changeants, aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble
flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
granuleux — très faciles à digérer, fait observer Conseil — des corystes
édentés, des ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les
macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouisseurs, les
astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des langoustes
communes, dont la chair est si estimée chez les femelles, des scyllares-ours
ou cigales de mer, des gébies riveraines, et toutes sortes d'espèces
comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des astaciens qui comprend
les homards, car les langoustes sont les seuls homards de la Méditerranée.
Enfin, parmi les anomoures, il vit des drocines communes, abritées derrière
cette coquille abandonnée dont elles s'emparent, des homoles à front
épineux, des bernard-l'ermite, des porcellanes, etc.
Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour
compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des
amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer
l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des cyrrhopodes qui
renferme les cyclopes, les argules, et la classe des annélides qu'il n'eût pas
manqué de diviser en tubicoles et en dorsibranches. Mais le Nautilus, ayant
dépassé le haut-fond du détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes
sa vitesse accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de
zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
ombres.
Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second
bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
trois mille mètres. Le Nautilus, sous l'impulsion de son hélice, glissant sur
ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches de la mer.
Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes
regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous traversions
alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en sinistres. De la côte
algérienne aux rivages de la Provence, que de navires ont fait naufrage, que
de bâtiments ont disparu ! La Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux
vastes plaines liquides du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots
changeants, aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble
flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
Page 257
tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses lames
courtes qui les frappent à coups précipités.
Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que
d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les coraux,
les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des ancres, des
canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches d'hélice, des
morceaux de machines, des cylindres brisés, des chaudières défoncées, puis
des coques flottant entre deux eaux, celles-ci droites, celles-là renversées.
De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les autres
pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient coulé à pic,
la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient l'air d'être à l'ancre
dans une immense rade foraine et d'attendre le moment du départ. Lorsque
le Nautilus passait entre eux et les enveloppait de ses nappes électriques, il
semblait que ces navires allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer
leur numéro d'ordre ! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ
des catastrophes !
J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces
sinistres épaves à mesure que le Nautilus se rapprochait du détroit de
Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et dans cet
étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de nombreuses
carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns couchés, les
autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de ces bateaux
aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il ne restait plus
que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et retenu encore par une
chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par les sels marins, se présentait
sous un aspect terrible ! Combien d'existences brisées dans son naufrage !
Combien de victimes entraînées sous les flots ! Quelque matelot du bord
avait-il survécu pour raconter ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils
encore le secret de ce sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée
que ce bateau enfoui sous la mer pouvait être l'Atlas, disparu corps et biens
depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler ! Ah !
quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds méditerranéens,
de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont perdues, où tant de
victimes ont trouvé la mort !
Cependant, le Nautilus, indifférent et rapide, courait à toute hélice au
milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il se
courtes qui les frappent à coups précipités.
Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que
d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les coraux,
les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des ancres, des
canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches d'hélice, des
morceaux de machines, des cylindres brisés, des chaudières défoncées, puis
des coques flottant entre deux eaux, celles-ci droites, celles-là renversées.
De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les autres
pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient coulé à pic,
la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient l'air d'être à l'ancre
dans une immense rade foraine et d'attendre le moment du départ. Lorsque
le Nautilus passait entre eux et les enveloppait de ses nappes électriques, il
semblait que ces navires allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer
leur numéro d'ordre ! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ
des catastrophes !
J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces
sinistres épaves à mesure que le Nautilus se rapprochait du détroit de
Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et dans cet
étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de nombreuses
carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns couchés, les
autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de ces bateaux
aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il ne restait plus
que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et retenu encore par une
chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par les sels marins, se présentait
sous un aspect terrible ! Combien d'existences brisées dans son naufrage !
Combien de victimes entraînées sous les flots ! Quelque matelot du bord
avait-il survécu pour raconter ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils
encore le secret de ce sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée
que ce bateau enfoui sous la mer pouvait être l'Atlas, disparu corps et biens
depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler ! Ah !
quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds méditerranéens,
de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont perdues, où tant de
victimes ont trouvé la mort !
Cependant, le Nautilus, indifférent et rapide, courait à toute hélice au
milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il se
Page 258
présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.
Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps
reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la Méditerranée ;
puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a démontré
aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la Méditerranée,
incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par les fleuves qui s'y
jettent, devrait élever chaque année le niveau de cette mer, car son
évaporation est insuffisante pour rétablir l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi,
et on a dû naturellement admettre l'existence d'un courant inférieur qui par
le détroit de Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la
Méditerranée.
Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le Nautilus. Il
s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je pus entrevoir les
admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire de Pline et d'Avienus,
avec l'île basse qui le supportait, et quelques minutes plus tard nous
flottions sur les flots de l'Atlantique.
VIII
LA BAIE DE VIGO
L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur
moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des
anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de l'antiquité, qui
dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les côtes ouest de l'Europe
et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux sinuosités parallèles embrassent
un périmètre immense, arrosé par les plus grands fleuves du monde, le
Saint-Laurent, le Mississipi, l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le
Sénégal, l'Elbe, la Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les
plus civilisés et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine,
incessamment sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous
tous les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes !
Le Nautilus en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon, après
avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi, parcours
Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps
reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la Méditerranée ;
puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a démontré
aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la Méditerranée,
incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par les fleuves qui s'y
jettent, devrait élever chaque année le niveau de cette mer, car son
évaporation est insuffisante pour rétablir l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi,
et on a dû naturellement admettre l'existence d'un courant inférieur qui par
le détroit de Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la
Méditerranée.
Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le Nautilus. Il
s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je pus entrevoir les
admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire de Pline et d'Avienus,
avec l'île basse qui le supportait, et quelques minutes plus tard nous
flottions sur les flots de l'Atlantique.
VIII
LA BAIE DE VIGO
L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur
moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des
anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de l'antiquité, qui
dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les côtes ouest de l'Europe
et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux sinuosités parallèles embrassent
un périmètre immense, arrosé par les plus grands fleuves du monde, le
Saint-Laurent, le Mississipi, l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le
Sénégal, l'Elbe, la Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les
plus civilisés et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine,
incessamment sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous
tous les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes !
Le Nautilus en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon, après
avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi, parcours
Page 259
supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où allions-nous maintenant,
et que nous réservait l'avenir ?
Le Nautilus, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il revint à la
surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme nous
furent ainsi rendues.
J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une
distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui
forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un assez fort
coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle imprimait de
violentes secousses de roulis au Nautilus. Il était presque impossible de se
maintenir sur la plate-forme que d'énormes paquets de mer battaient à
chaque instant. Nous redescendîmes donc après avoir humé quelques
bouffées d'air.
Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien,
l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la
Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution, et il
dissimulait peu son désappointement.
Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda
silencieusement.
« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous
reprocher. Dans les conditions ou naviguait le Nautilus, songer à le quitter
eût été de la folie ! »
Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,
indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.
« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la côte
du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous trouverions
facilement un refuge. Ah ! si le Nautilus, sorti du détroit de Gibraltar, avait
mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés vers ces régions à les continents
manquent, je partagerais vos inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant,
le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je
crois que vous pourrez agir avec quelque sécurité. »
Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
lèvres :
« C'est pour ce soir », dit-il.
et que nous réservait l'avenir ?
Le Nautilus, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il revint à la
surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme nous
furent ainsi rendues.
J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une
distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui
forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un assez fort
coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle imprimait de
violentes secousses de roulis au Nautilus. Il était presque impossible de se
maintenir sur la plate-forme que d'énormes paquets de mer battaient à
chaque instant. Nous redescendîmes donc après avoir humé quelques
bouffées d'air.
Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien,
l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la
Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution, et il
dissimulait peu son désappointement.
Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda
silencieusement.
« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous
reprocher. Dans les conditions ou naviguait le Nautilus, songer à le quitter
eût été de la folie ! »
Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,
indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.
« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la côte
du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous trouverions
facilement un refuge. Ah ! si le Nautilus, sorti du détroit de Gibraltar, avait
mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés vers ces régions à les continents
manquent, je partagerais vos inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant,
le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je
crois que vous pourrez agir avec quelque sécurité. »
Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
lèvres :
« C'est pour ce soir », dit-il.
Page 260
Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette
communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me
vinrent pas.
« Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La
circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles de la
côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large. J'ai votre
parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. »
Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
moi :
« Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là, le
capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché. Ni
les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir. Conseil
et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur Aronnax, vous
resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous, attendant mon signal. Les
avirons, le mât et la voile sont dans le canot. Je suis même parvenu à y
porter quelques provisions. Je me suis procuré une clef anglaise pour
dévisser les écrous qui attachent le canot à la coque du Nautilus. Ainsi tout
est prêt. A ce soir.
— La mer est mauvaise, dis-je.
— J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La liberté
vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et quelques milles
avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui sait si demain nous ne
serons pas à cent lieues au large ? Que les circonstances nous favorisent, et
entre dix et onze heures, nous serons débarqués sur quelque point de la terre
ferme ou morts. Donc, à la grâce de Dieu et à ce soir ! »
Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi. J'avais
imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir, de discuter.
Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui aurais-je dit,
après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était presque une
circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer
cette responsabilité de compromettre dans un intérêt tout personnel l'avenir
de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo ne pouvait-il pas nous
entraîner au large de toutes terres ?
En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se
remplissaient, et le Nautilus s'enfonça sous les flots de l'Atlantique.
communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me
vinrent pas.
« Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La
circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles de la
côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large. J'ai votre
parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. »
Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
moi :
« Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là, le
capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché. Ni
les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir. Conseil
et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur Aronnax, vous
resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous, attendant mon signal. Les
avirons, le mât et la voile sont dans le canot. Je suis même parvenu à y
porter quelques provisions. Je me suis procuré une clef anglaise pour
dévisser les écrous qui attachent le canot à la coque du Nautilus. Ainsi tout
est prêt. A ce soir.
— La mer est mauvaise, dis-je.
— J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La liberté
vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et quelques milles
avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui sait si demain nous ne
serons pas à cent lieues au large ? Que les circonstances nous favorisent, et
entre dix et onze heures, nous serons débarqués sur quelque point de la terre
ferme ou morts. Donc, à la grâce de Dieu et à ce soir ! »
Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi. J'avais
imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir, de discuter.
Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui aurais-je dit,
après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était presque une
circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer
cette responsabilité de compromettre dans un intérêt tout personnel l'avenir
de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo ne pouvait-il pas nous
entraîner au large de toutes terres ?
En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se
remplissaient, et le Nautilus s'enfonça sous les flots de l'Atlantique.
Page 261
Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher à
ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai ainsi, entre
le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret
d'abandonner ce merveilleux Nautilus, laissant inachevées mes études sous-
marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique », comme je me plaisais
à le nommer, sans en avoir observé les dernières couches, sans lui avoir
dérobé ces secrets que m'avaient révélés les mers des Indes et du Pacifique !
Mon roman me tombait des mains dès le premier volume, mon rêve
s'interrompait au plus beau moment ! Quelles heures mauvaises s'écoulèrent
ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à terre, avec mes compagnons, tantôt
souhaitant, en dépit de ma raison, que quelque circonstance imprévue
empêchât la réalisation des projets de Ned Land.
Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais voir
si la direction du Nautilus nous rapprochait, en effet, ou nous éloignait de la
côte. Mais non. Le Nautilus se tenait toujours dans les eaux portugaises. Il
pointait au nord en prolongeant les rivages de l'Océan.
Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage
n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.
Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait, et ce
qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou manquée ! Sans
doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire. Jamais hospitalité ne
fut plus franche que la sienne. En le quittant, je ne pouvais être taxé
d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à lui. C'était sur la force des
choses seule qu'il comptait et non sur notre parole pour nous fixer à jamais
auprès de lui. Mais cette prétention hautement avouée de nous retenir
éternellement prisonniers à son bord justifiait toutes nos tentatives.
Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de Santorin. Le
hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre départ ? Je le désirais
et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si je ne l'entendrais pas marcher
dans sa chambre contiguë à la mienne. Aucun bruit ne parvint à mon oreille.
Cette chambre devait être déserte.
Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord.
Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le Nautilus pour un
service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne, légèrement
modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le capitaine Nemo devait
ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai ainsi, entre
le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret
d'abandonner ce merveilleux Nautilus, laissant inachevées mes études sous-
marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique », comme je me plaisais
à le nommer, sans en avoir observé les dernières couches, sans lui avoir
dérobé ces secrets que m'avaient révélés les mers des Indes et du Pacifique !
Mon roman me tombait des mains dès le premier volume, mon rêve
s'interrompait au plus beau moment ! Quelles heures mauvaises s'écoulèrent
ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à terre, avec mes compagnons, tantôt
souhaitant, en dépit de ma raison, que quelque circonstance imprévue
empêchât la réalisation des projets de Ned Land.
Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais voir
si la direction du Nautilus nous rapprochait, en effet, ou nous éloignait de la
côte. Mais non. Le Nautilus se tenait toujours dans les eaux portugaises. Il
pointait au nord en prolongeant les rivages de l'Océan.
Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage
n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.
Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait, et ce
qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou manquée ! Sans
doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire. Jamais hospitalité ne
fut plus franche que la sienne. En le quittant, je ne pouvais être taxé
d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à lui. C'était sur la force des
choses seule qu'il comptait et non sur notre parole pour nous fixer à jamais
auprès de lui. Mais cette prétention hautement avouée de nous retenir
éternellement prisonniers à son bord justifiait toutes nos tentatives.
Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de Santorin. Le
hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre départ ? Je le désirais
et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si je ne l'entendrais pas marcher
dans sa chambre contiguë à la mienne. Aucun bruit ne parvint à mon oreille.
Cette chambre devait être déserte.
Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord.
Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le Nautilus pour un
service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne, légèrement
modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le capitaine Nemo devait
Page 262
avoir conservé avec la terre quelques relations d'une certaine espèce. Ne
quittait-il jamais le Nautilus ? Des semaines entières s'étaient souvent
écoulées sans que je l'eusse rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et
alors que je le croyais en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-
il pas au loin quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici ?
Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des
conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous sommes.
J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente me semblait
éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de mon impatience.
Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai
mal, étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt
minutes — je les comptais — me séparaient encore du moment où je devais
rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait avec
violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, espérant calmer
par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de succomber dans notre
téméraire entreprise était le moins pénible de mes soucis ; mais à la pensée
de voir notre projet découvert avant d'avoir quitté le Nautilus, à la pensée
d'être ramené devant le capitaine Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis,
contristé de mon abandon, mon cœur palpitait.
Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives, et
j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et utiles. Je
regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un homme à la veille
d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir. Ces merveilles de la nature,
ces chefs-d'œuvre de l'art, entre lesquels depuis tant de jours se concentrait
ma vie, j'allais les abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes
regards par la vitre du salon à travers les eaux de l'Atlantique ; mais les
panneaux étaient hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait
de cet Océan que je ne connaissais pas encore.
En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans le
pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand
étonnement, cette porte était entrebâillée. Je reculai involontairement. Si le
capitaine Nemo était dans sa chambre, il pouvait me voir. Cependant,
n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La chambre était déserte. Je
poussai la porte. Je fis quelques pas à l'intérieur. Toujours le même aspect
sévère, cénobitique.
quittait-il jamais le Nautilus ? Des semaines entières s'étaient souvent
écoulées sans que je l'eusse rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et
alors que je le croyais en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-
il pas au loin quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici ?
Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des
conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous sommes.
J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente me semblait
éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de mon impatience.
Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai
mal, étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt
minutes — je les comptais — me séparaient encore du moment où je devais
rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait avec
violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, espérant calmer
par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de succomber dans notre
téméraire entreprise était le moins pénible de mes soucis ; mais à la pensée
de voir notre projet découvert avant d'avoir quitté le Nautilus, à la pensée
d'être ramené devant le capitaine Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis,
contristé de mon abandon, mon cœur palpitait.
Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives, et
j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et utiles. Je
regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un homme à la veille
d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir. Ces merveilles de la nature,
ces chefs-d'œuvre de l'art, entre lesquels depuis tant de jours se concentrait
ma vie, j'allais les abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes
regards par la vitre du salon à travers les eaux de l'Atlantique ; mais les
panneaux étaient hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait
de cet Océan que je ne connaissais pas encore.
En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans le
pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand
étonnement, cette porte était entrebâillée. Je reculai involontairement. Si le
capitaine Nemo était dans sa chambre, il pouvait me voir. Cependant,
n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La chambre était déserte. Je
poussai la porte. Je fis quelques pas à l'intérieur. Toujours le même aspect
sévère, cénobitique.
Page 263
En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je
n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes regards.
C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes historiques dont
l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une grande idée humaine,
Kosciusko, le héros tombé au cri de Finis Polonioe, Botzaris, le Léonidas
de la Grèce moderne, O'Connell, le défenseur de l'Irlande, Washington, le
fondateur de l'Union américaine, Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé
sous la balle d'un esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de
la race noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement
dessiné le crayon de Victor Hugo.
Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine
Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le mystère
de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés, le libérateur
des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières commotions politiques
ou sociales de ce siècle. Avait-il été l'un des héros de la terrible guerre
américaine, guerre lamentable et à jamais glorieuse ?...
Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup de
marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si un œil
invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je me précipitai
hors de la chambre.
Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était toujours
au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre, une
profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances favorisaient donc
les projets du Canadien.
Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet
de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.
J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence profond
qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque éclat de voix ne
m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait d'être surpris dans
ses projets d'évasion ? Une inquiétude mortelle m'envahit. J'essayai
vainement de reprendre mon sang-froid.
A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la
porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au salon
qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.
J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté
insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui donnait
n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes regards.
C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes historiques dont
l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une grande idée humaine,
Kosciusko, le héros tombé au cri de Finis Polonioe, Botzaris, le Léonidas
de la Grèce moderne, O'Connell, le défenseur de l'Irlande, Washington, le
fondateur de l'Union américaine, Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé
sous la balle d'un esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de
la race noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement
dessiné le crayon de Victor Hugo.
Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine
Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le mystère
de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés, le libérateur
des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières commotions politiques
ou sociales de ce siècle. Avait-il été l'un des héros de la terrible guerre
américaine, guerre lamentable et à jamais glorieuse ?...
Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup de
marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si un œil
invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je me précipitai
hors de la chambre.
Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était toujours
au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre, une
profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances favorisaient donc
les projets du Canadien.
Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet
de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.
J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence profond
qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque éclat de voix ne
m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait d'être surpris dans
ses projets d'évasion ? Une inquiétude mortelle m'envahit. J'essayai
vainement de reprendre mon sang-froid.
A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la
porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au salon
qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.
J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté
insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui donnait
Page 264
sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned Land.
En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement,
puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures du
Nautilus ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins de Ned
Land, je n'aurais pu le dire.
Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon cœur.
Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le Nautilus venait de
s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le signal du
Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned Land pour
l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre navigation ne se faisait
plus dans les conditions ordinaires...
En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo
parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule :
« Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous cherchais.
Savez-vous votre histoire d'Espagne ? »
On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les conditions où
je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne pourrait en citer un mot.
« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?
Savez-vous l'histoire d'Espagne ?
— Très mal, répondis-je.
— Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,
asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode de
cette histoire. »
Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place
auprès de lui, dans la pénombre.
« Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire vous
intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question que sans
doute vous n'avez pu résoudre.
— Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur
voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos projets
de fuite.
— Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez
bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque, votre
roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat pour faire rentrer
En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement,
puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures du
Nautilus ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins de Ned
Land, je n'aurais pu le dire.
Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon cœur.
Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le Nautilus venait de
s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le signal du
Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned Land pour
l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre navigation ne se faisait
plus dans les conditions ordinaires...
En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo
parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule :
« Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous cherchais.
Savez-vous votre histoire d'Espagne ? »
On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les conditions où
je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne pourrait en citer un mot.
« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?
Savez-vous l'histoire d'Espagne ?
— Très mal, répondis-je.
— Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,
asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode de
cette histoire. »
Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place
auprès de lui, dans la pénombre.
« Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire vous
intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question que sans
doute vous n'avez pu résoudre.
— Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur
voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos projets
de fuite.
— Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez
bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque, votre
roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat pour faire rentrer
Page 265
les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc d'Anjou, son petit-fils, aux
Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou moins mal sous le nom de Philippe
V, eut affaire, au-dehors, à forte partie.
« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,
d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité d'alliance,
dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V, pour la placer sur
la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent prématurément le nom de
Charles III.
« L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près
dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait pas,
à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de l'argent de
l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de 1702, elle attendait
un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt-trois
vaisseaux commandés par l'amiral de Château-Renaud, car les marines
coalisées couraient alors l'Atlantique.
« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que la
flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un port de France.
« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette
décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à défaut de
Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de l'Espagne, et
qui n'était pas bloquée.
« L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette injonction,
et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.
« Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être
aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions avant
l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à ce
débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout à coup.
« Vous suivez bien l'enchaînement des faits ? me demanda le capitaine
Nemo.
— Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite cette
leçon d'histoire.
— Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient
un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les marchandises qui
venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les lingots des galions au
port de Vigo, c'était aller contre leur droit. Ils se plaignirent donc à Madrid,
Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou moins mal sous le nom de Philippe
V, eut affaire, au-dehors, à forte partie.
« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,
d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité d'alliance,
dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V, pour la placer sur
la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent prématurément le nom de
Charles III.
« L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près
dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait pas,
à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de l'argent de
l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de 1702, elle attendait
un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt-trois
vaisseaux commandés par l'amiral de Château-Renaud, car les marines
coalisées couraient alors l'Atlantique.
« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que la
flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un port de France.
« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette
décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à défaut de
Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de l'Espagne, et
qui n'était pas bloquée.
« L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette injonction,
et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.
« Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être
aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions avant
l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à ce
débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout à coup.
« Vous suivez bien l'enchaînement des faits ? me demanda le capitaine
Nemo.
— Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite cette
leçon d'histoire.
— Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient
un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les marchandises qui
venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les lingots des galions au
port de Vigo, c'était aller contre leur droit. Ils se plaignirent donc à Madrid,
Page 266
et ils obtinrent du faible Philippe V que le convoi, sans procéder à son
déchargement, resterait en séquestre dans la rade de Vigo jusqu'au moment
où les flottes ennemies se seraient éloignées.
« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les
vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de Château-
Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit courageusement. Mais
quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des
ennemis, il incendia et saborda les galions qui s'engloutirent avec leurs
immenses trésors. »
Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore en
quoi cette histoire pouvait m'intéresser.
« Eh bien ? Lui demandai-je.
— Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous
sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer les
mystères. »
Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me
remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres
transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.
Autour du Nautilus, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux
apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était net
et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres, s'occupaient à
déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses éventrées, au milieu
d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s'échappaient des
lingots d'or et d'argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le sable en
était jonché. Puis, chargés de ce précieux butin, ces hommes revenaient au
Nautilus, y déposaient leur fardeau et allaient reprendre cette inépuisable
pêche d'argent et d'or.
Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre 1702. Ici
même avaient coulé les galions chargés pour le compte du gouvernement
espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant ses besoins, les
millions dont il lestait son Nautilus. C'était pour lui, pour lui seul que
l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il était l'héritier direct et sans
partage de ces trésors arrachés aux Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !
« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que
la mer contînt tant de richesse ?
déchargement, resterait en séquestre dans la rade de Vigo jusqu'au moment
où les flottes ennemies se seraient éloignées.
« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les
vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de Château-
Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit courageusement. Mais
quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des
ennemis, il incendia et saborda les galions qui s'engloutirent avec leurs
immenses trésors. »
Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore en
quoi cette histoire pouvait m'intéresser.
« Eh bien ? Lui demandai-je.
— Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous
sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer les
mystères. »
Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me
remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres
transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.
Autour du Nautilus, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux
apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était net
et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres, s'occupaient à
déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses éventrées, au milieu
d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s'échappaient des
lingots d'or et d'argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le sable en
était jonché. Puis, chargés de ce précieux butin, ces hommes revenaient au
Nautilus, y déposaient leur fardeau et allaient reprendre cette inépuisable
pêche d'argent et d'or.
Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre 1702. Ici
même avaient coulé les galions chargés pour le compte du gouvernement
espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant ses besoins, les
millions dont il lestait son Nautilus. C'était pour lui, pour lui seul que
l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il était l'héritier direct et sans
partage de ces trésors arrachés aux Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !
« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que
la mer contînt tant de richesse ?
Page 267
— Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes
l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.
— Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses l'emporteraient
sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser ce que les hommes ont
perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo, mais encore sur mille
théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a noté la place.
Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ?
— Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire
qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que
devancer les travaux d'une société rivale.
— Et laquelle ?
— Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de
rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par l'appât
d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la valeur de ces
richesses naufragées.
— Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient,
mais ils n'y sont plus.
— En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il acte de
charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les joueurs regrettent
par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte de leur argent que celle de
leurs folles espérances. Je les plains moins après tout que ces milliers de
malheureux auxquels tant de richesses bien réparties eussent pu profiter,
tandis qu'elles seront à jamais stériles pour eux ! »
Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû blesser
le capitaine Nemo.
« Stériles ! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que ces
richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ? Est-ce pour
moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces trésors ? Qui
vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous que j'ignore qu'il
existe des êtres souffrants, des races opprimées sur cette terre, des
misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne comprenez-vous pas ?... »
Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant peut-être
d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent les motifs qui
l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers, avant tout il était
resté un homme ! Son cœur palpitait encore aux souffrances de l'humanité,
l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.
— Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses l'emporteraient
sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser ce que les hommes ont
perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo, mais encore sur mille
théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a noté la place.
Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ?
— Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire
qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que
devancer les travaux d'une société rivale.
— Et laquelle ?
— Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de
rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par l'appât
d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la valeur de ces
richesses naufragées.
— Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient,
mais ils n'y sont plus.
— En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il acte de
charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les joueurs regrettent
par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte de leur argent que celle de
leurs folles espérances. Je les plains moins après tout que ces milliers de
malheureux auxquels tant de richesses bien réparties eussent pu profiter,
tandis qu'elles seront à jamais stériles pour eux ! »
Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû blesser
le capitaine Nemo.
« Stériles ! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que ces
richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ? Est-ce pour
moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces trésors ? Qui
vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous que j'ignore qu'il
existe des êtres souffrants, des races opprimées sur cette terre, des
misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne comprenez-vous pas ?... »
Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant peut-être
d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent les motifs qui
l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers, avant tout il était
resté un homme ! Son cœur palpitait encore aux souffrances de l'humanité,
Page 268
et son immense charité s'adressait aux races asservies comme aux
individus !
Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le
capitaine Nemo, lorsque le Nautilus naviguait dans les eaux de la Crète
insurgée !
IX
UN CONTINENT DISPARU
Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma
chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très désappointé.
« Eh bien, monsieur ? me dit-il.
— Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à l'heure
ou nous allions fuir son bateau.
— Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.
— Son banquier !
— Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses
richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses d'un
État. »
Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le secret
espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le capitaine ; mais mon
récit n'eut d'autre résultat que le regret énergiquement exprimé par Ned de
n'avoir pu faire pour son compte une promenade sur le champ de bataille de
Vigo.
« Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon perdu !
Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut...
— Quelle est la direction du Nautilus ? demandai-je.
— Je l'ignore, répondit Ned.
— Eh bien ! à midi, nous verrons le point. »
Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai
dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du Nautilus était
sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe.
individus !
Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le
capitaine Nemo, lorsque le Nautilus naviguait dans les eaux de la Crète
insurgée !
IX
UN CONTINENT DISPARU
Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma
chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très désappointé.
« Eh bien, monsieur ? me dit-il.
— Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à l'heure
ou nous allions fuir son bateau.
— Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.
— Son banquier !
— Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses
richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses d'un
État. »
Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le secret
espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le capitaine ; mais mon
récit n'eut d'autre résultat que le regret énergiquement exprimé par Ned de
n'avoir pu faire pour son compte une promenade sur le champ de bataille de
Vigo.
« Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon perdu !
Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut...
— Quelle est la direction du Nautilus ? demandai-je.
— Je l'ignore, répondit Ned.
— Eh bien ! à midi, nous verrons le point. »
Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai
dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du Nautilus était
sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe.
Page 269
J'attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la
carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre appareil
remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la plate-forme. Ned Land
m'y avait précédé.
Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à
l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap San-Roque les
vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance. Le temps était
couvert. Un coup de vent se préparait.
Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore que,
derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée.
A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette éclaircie
pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse, nous
redescendîmes, et le panneau fut refermé.
Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du
Nautilus était indiquée par 16°17' de longitude et 33°22' de latitude, à cent
cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y avait pas moyen de
songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent les colères du Canadien,
quand je lui fis connaître notre situation.
Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis
comme soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une
sorte de calme relatif mes travaux habituels.
Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du capitaine
Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigué d'avoir
veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.
« Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.
— Proposez, capitaine.
— Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous la
clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit obscure ?
— Très volontiers.
— Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra marcher
longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très bien
entretenus.
— Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis prêt
à vous suivre.
carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre appareil
remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la plate-forme. Ned Land
m'y avait précédé.
Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à
l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap San-Roque les
vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance. Le temps était
couvert. Un coup de vent se préparait.
Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore que,
derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée.
A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette éclaircie
pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse, nous
redescendîmes, et le panneau fut refermé.
Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du
Nautilus était indiquée par 16°17' de longitude et 33°22' de latitude, à cent
cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y avait pas moyen de
songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent les colères du Canadien,
quand je lui fis connaître notre situation.
Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis
comme soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une
sorte de calme relatif mes travaux habituels.
Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du capitaine
Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigué d'avoir
veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.
« Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.
— Proposez, capitaine.
— Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous la
clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit obscure ?
— Très volontiers.
— Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra marcher
longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très bien
entretenus.
— Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis prêt
à vous suivre.
Page 270
— Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos
scaphandres. »
Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de
l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine
Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil.
En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur notre
dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes électriques
n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.
« Elles nous seraient inutiles », répondit-il.
Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car la
tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique. J'achevai
de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main un bâton ferré, et
quelques minutes plus tard, après la manœuvre habituelle, nous prenions
pied sur le fond de l'Atlantique, à une profondeur de trois cents mètres.
Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le
capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte de
large lueur, qui brillait à deux milles environ du Nautilus. Ce qu'était ce feu,
quelles matières l'alimentaient, pourquoi et comment il se revivifiait dans la
masse liquide, je n'aurais pu le dire. En tout cas, il nous éclairait, vaguement
il est vrai, mais je m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je
compris, dans cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff.
Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre,
directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement. Nous
faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton ; mais notre marche était
lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans une sorte de vase
pétrie avec des algues et semée de pierres plates.
Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma
tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement continu.
J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait violemment en
crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la pensée me vint que
j'allais être trempé ! Par l'eau, au milieu de l'eau ! Je ne pus m'empêcher de
rire à cette idée baroque. Mais pour tout dire, sous l'épais habit du
scaphandre, on ne sent plus le liquide élément, et l'on se croit au milieu
d'une atmosphère un peu plus dense que l'atmosphère terrestre, voilà tout.
scaphandres. »
Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de
l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine
Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil.
En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur notre
dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes électriques
n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.
« Elles nous seraient inutiles », répondit-il.
Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car la
tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique. J'achevai
de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main un bâton ferré, et
quelques minutes plus tard, après la manœuvre habituelle, nous prenions
pied sur le fond de l'Atlantique, à une profondeur de trois cents mètres.
Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le
capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte de
large lueur, qui brillait à deux milles environ du Nautilus. Ce qu'était ce feu,
quelles matières l'alimentaient, pourquoi et comment il se revivifiait dans la
masse liquide, je n'aurais pu le dire. En tout cas, il nous éclairait, vaguement
il est vrai, mais je m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je
compris, dans cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff.
Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre,
directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement. Nous
faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton ; mais notre marche était
lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans une sorte de vase
pétrie avec des algues et semée de pierres plates.
Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma
tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement continu.
J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait violemment en
crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la pensée me vint que
j'allais être trempé ! Par l'eau, au milieu de l'eau ! Je ne pus m'empêcher de
rire à cette idée baroque. Mais pour tout dire, sous l'épais habit du
scaphandre, on ne sent plus le liquide élément, et l'on se croit au milieu
d'une atmosphère un peu plus dense que l'atmosphère terrestre, voilà tout.
Page 271
Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses,
les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement de
lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que
couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le pied
me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon bâton
ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant, je voyais toujours le
fanal blanchâtre du Nautilus qui commençait à pâlir dans l'éloignement.
Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés sur
le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne m'expliquais pas.
J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l'obscurité
lointaine et dont la longueur échappait à toute évaluation. D'autres
particularités se présentaient aussi, que je ne savais admettre. Il me semblait
que mes lourdes semelles de plomb écrasaient une litière d'ossements qui
craquaient avec un bruit sec. Qu'était donc cette vaste plaine que je
parcourais ainsi ? J'aurais voulu interroger le capitaine, mais son langage
par signes, qui lui permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le
suivaient dans ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible
pour moi.
Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait et
enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux m'intriguait au
plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique qui se manifestait ?
Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu des savants de la
terre ? Ou même — car cette pensée traversa mon cerveau — la main de
l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ? Soufflait-elle cet
incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches profondes, des
compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui de cette
existence étrange, et auxquels il allait rendre visite ? Trouverais-je là-bas
toute une colonie d'exilés, qui, las des misères de la terre, avaient cherché et
trouvé l'indépendance au plus profond de l'Océan ? Toutes ces idées folles,
inadmissibles, me poursuivaient, et dans cette disposition d'esprit, surexcité
sans cesse par la série de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais
pas été surpris de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-
marines que rêvait le capitaine Nemo !
Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante rayonnait
au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ. Mais ce que
j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée par le cristal des
les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement de
lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que
couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le pied
me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon bâton
ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant, je voyais toujours le
fanal blanchâtre du Nautilus qui commençait à pâlir dans l'éloignement.
Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés sur
le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne m'expliquais pas.
J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l'obscurité
lointaine et dont la longueur échappait à toute évaluation. D'autres
particularités se présentaient aussi, que je ne savais admettre. Il me semblait
que mes lourdes semelles de plomb écrasaient une litière d'ossements qui
craquaient avec un bruit sec. Qu'était donc cette vaste plaine que je
parcourais ainsi ? J'aurais voulu interroger le capitaine, mais son langage
par signes, qui lui permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le
suivaient dans ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible
pour moi.
Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait et
enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux m'intriguait au
plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique qui se manifestait ?
Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu des savants de la
terre ? Ou même — car cette pensée traversa mon cerveau — la main de
l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ? Soufflait-elle cet
incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches profondes, des
compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui de cette
existence étrange, et auxquels il allait rendre visite ? Trouverais-je là-bas
toute une colonie d'exilés, qui, las des misères de la terre, avaient cherché et
trouvé l'indépendance au plus profond de l'Océan ? Toutes ces idées folles,
inadmissibles, me poursuivaient, et dans cette disposition d'esprit, surexcité
sans cesse par la série de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais
pas été surpris de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-
marines que rêvait le capitaine Nemo !
Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante rayonnait
au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ. Mais ce que
j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée par le cristal des
Page 272
couches d'eau. Le foyer, source de cette inexplicable darté, occupait le
versant opposé de la montagne.
Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de l'Atlantique, le
capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il connaissait cette sombre route.
Il l'avait souvent parcourue, sans doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le
suivais avec une confiance inébranlable. Il m'apparaissait comme un des
génies de la mer, et quand il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature
qui se découpait en noir sur le fond lumineux de l'horizon.
Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes de
la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les sentiers
difficiles d'un vaste taillis.
Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres minéralisés
sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins gigantesques.
C'était comme une houillère encore debout, tenant par ses racines au sol
effondré, et dont la ramure, à la manière des fines découpures de papier
noir, se dessinait nettement sur le plafond des eaux. Que l'on se figure une
forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une montagne, mais une forêt
engloutie. Les sentiers étaient encombrés d'algues et de fucus, entre lesquels
grouillait un monde de crustacés. J'allais, gravissant les rocs, enjambant les
troncs étendus, brisant les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à
l'autre, effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche.
Entraîné, je ne sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se
fatiguait pas.
Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces
bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et
farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que doublait
la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs qui
s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement
d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries où se
perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la main de
l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si quelque
habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup m'apparaître.
Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en
arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile secours. Un
faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées aux flancs des
gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans ressentir l'ivresse du
versant opposé de la montagne.
Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de l'Atlantique, le
capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il connaissait cette sombre route.
Il l'avait souvent parcourue, sans doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le
suivais avec une confiance inébranlable. Il m'apparaissait comme un des
génies de la mer, et quand il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature
qui se découpait en noir sur le fond lumineux de l'horizon.
Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes de
la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les sentiers
difficiles d'un vaste taillis.
Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres minéralisés
sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins gigantesques.
C'était comme une houillère encore debout, tenant par ses racines au sol
effondré, et dont la ramure, à la manière des fines découpures de papier
noir, se dessinait nettement sur le plafond des eaux. Que l'on se figure une
forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une montagne, mais une forêt
engloutie. Les sentiers étaient encombrés d'algues et de fucus, entre lesquels
grouillait un monde de crustacés. J'allais, gravissant les rocs, enjambant les
troncs étendus, brisant les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à
l'autre, effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche.
Entraîné, je ne sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se
fatiguait pas.
Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces
bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et
farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que doublait
la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs qui
s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement
d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries où se
perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la main de
l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si quelque
habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup m'apparaître.
Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en
arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile secours. Un
faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées aux flancs des
gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans ressentir l'ivresse du
Page 273
vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont la profondeur m'eût fait reculer
au milieu des glaciers de la terre ; tantôt je m'aventurais sur le tronc
vacillant des arbres jetés d'un abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds,
n'ayant des yeux que pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des
rocs monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées,
semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux de pierre, des
arbres poussaient comme un jet sous une pression formidable, et
soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis, des tours naturelles,
de larges pans taillés à pic comme des courtines, s'inclinaient sous un angle
que les lois de la gravitation n'eussent pas autorisé à la surface des régions
terrestres.
Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante densité
de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de cuivre, mes
semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une impraticable raideur, les
franchissant pour ainsi dire avec la légèreté d'un isard ou d'un chamois !
Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que je
ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l'historien des choses d'apparence
impossible qui sont pourtant réelles, incontestables. Je n'ai point rêvé. J'ai
vu et senti !
Deux heures après avoir quitté le Nautilus, nous avions franchi la ligne
des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le pic de la
montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante irradiation du
versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient çà et là en zigzags
grimaçants. Les poissons se levaient en masse sous nos pas comme des
oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse rocheuse était creusée
d'impénétrables anfractuosités, de grottes profondes, d'insondables trous, au
fond desquels j'entendais remuer des choses formidables. Le sang me
refluait jusqu'au cœur, quand j'apercevais une antenne énorme qui me
barrait la route, ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans
l'ombre des cavités ! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu
des ténèbres. C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur
tanière, des homards géants se redressant comme des hallebardiers et
remuant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,
braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables
entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.
au milieu des glaciers de la terre ; tantôt je m'aventurais sur le tronc
vacillant des arbres jetés d'un abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds,
n'ayant des yeux que pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des
rocs monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées,
semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux de pierre, des
arbres poussaient comme un jet sous une pression formidable, et
soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis, des tours naturelles,
de larges pans taillés à pic comme des courtines, s'inclinaient sous un angle
que les lois de la gravitation n'eussent pas autorisé à la surface des régions
terrestres.
Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante densité
de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de cuivre, mes
semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une impraticable raideur, les
franchissant pour ainsi dire avec la légèreté d'un isard ou d'un chamois !
Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que je
ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l'historien des choses d'apparence
impossible qui sont pourtant réelles, incontestables. Je n'ai point rêvé. J'ai
vu et senti !
Deux heures après avoir quitté le Nautilus, nous avions franchi la ligne
des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le pic de la
montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante irradiation du
versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient çà et là en zigzags
grimaçants. Les poissons se levaient en masse sous nos pas comme des
oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse rocheuse était creusée
d'impénétrables anfractuosités, de grottes profondes, d'insondables trous, au
fond desquels j'entendais remuer des choses formidables. Le sang me
refluait jusqu'au cœur, quand j'apercevais une antenne énorme qui me
barrait la route, ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans
l'ombre des cavités ! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu
des ténèbres. C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur
tanière, des homards géants se redressant comme des hallebardiers et
remuant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,
braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables
entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.
Page 274
Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A quel
ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme une
seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur existence
végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi dans les dernières
couches de l'Océan ?
Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec ces
terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un premier
plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. Là se dessinaient de
pittoresques ruines, qui trahissaient la main de l'homme, et non plus celle du
Créateur. C'étaient de vastes amoncellements de pierres où l'on distinguait
de vagues formes de châteaux, de temples, revêtus d'un monde de
zoophytes en fleurs, et auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus
faisaient un épais manteau végétal.
Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes ?
Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps
anté-historiques ? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie du capitaine
Nemo ?
J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son bras.
Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de la
montagne, sembla me dire :
« Viens ! viens encore ! viens toujours ! »
Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi le pic
qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.
Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne
s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais de son
versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en contre bas de
cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient au loin et
embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration violente. En effet,
c'était un volcan que cette montagne. A cinquante pieds au-dessous du pic,
au milieu d'une pluie de pierres et de scories, un large cratère vomissait des
torrents de lave, qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse
liquide. Ainsi posé, ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la
plaine inférieure jusqu'aux dernières limites de l'horizon.
J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des flammes.
Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient se développer
sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en elles le principe de leur
ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme une
seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur existence
végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi dans les dernières
couches de l'Océan ?
Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec ces
terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un premier
plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. Là se dessinaient de
pittoresques ruines, qui trahissaient la main de l'homme, et non plus celle du
Créateur. C'étaient de vastes amoncellements de pierres où l'on distinguait
de vagues formes de châteaux, de temples, revêtus d'un monde de
zoophytes en fleurs, et auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus
faisaient un épais manteau végétal.
Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes ?
Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps
anté-historiques ? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie du capitaine
Nemo ?
J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son bras.
Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de la
montagne, sembla me dire :
« Viens ! viens encore ! viens toujours ! »
Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi le pic
qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.
Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne
s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais de son
versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en contre bas de
cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient au loin et
embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration violente. En effet,
c'était un volcan que cette montagne. A cinquante pieds au-dessous du pic,
au milieu d'une pluie de pierres et de scories, un large cratère vomissait des
torrents de lave, qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse
liquide. Ainsi posé, ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la
plaine inférieure jusqu'aux dernières limites de l'horizon.
J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des flammes.
Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient se développer
sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en elles le principe de leur
Page 275
incandescence, peuvent se porter au rouge blanc, lutter victorieusement
contre l'élément liquide et se vaporiser à son contact. De rapides courants
entraînaient tous ces gaz en diffusion, et les torrents laviques glissaient
jusqu'au bas de la montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre
Torre del Greco.
En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait une
ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs disloqués, ses
colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les solides proportions d'une
sorte d'architecture toscane ; plus loin, quelques restes d'un gigantesque
aqueduc ; ici l'exhaussement empâté d'une acropole, avec les formes
flottantes d'un Parthénon ; là, des vestiges de quai, comme si quelque
antique port eût abrité jadis sur les bords d'un océan disparu les vaisseaux
marchands et les trirèmes de guerre ; plus loin encore, de longues lignes de
murailles écroulées, de larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous
les eaux, que le capitaine Nemo ressuscitait à mes regards !
Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix, je voulais
parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui emprisonnait ma tête.
Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis, ramassant
un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de basalte noire et
traça ce seul mot :
ATLANTIDE>
Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide de
Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène, Porphyre,
Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa disparition
au compte des récits légendaires, admis par Possidonius, Pline, Ammien-
Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon, d'Avezac, je l'avais
là sous les yeux, portant encore les irrécusables témoignages de sa
catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui existait en dehors de
l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des colonnes d'Hercule, où vivait ce
peuple puissant des Atlantes, contre lequel se firent les premières guerres de
l'ancienne Grèce !
L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps
héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a été,
pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et législateur.
contre l'élément liquide et se vaporiser à son contact. De rapides courants
entraînaient tous ces gaz en diffusion, et les torrents laviques glissaient
jusqu'au bas de la montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre
Torre del Greco.
En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait une
ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs disloqués, ses
colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les solides proportions d'une
sorte d'architecture toscane ; plus loin, quelques restes d'un gigantesque
aqueduc ; ici l'exhaussement empâté d'une acropole, avec les formes
flottantes d'un Parthénon ; là, des vestiges de quai, comme si quelque
antique port eût abrité jadis sur les bords d'un océan disparu les vaisseaux
marchands et les trirèmes de guerre ; plus loin encore, de longues lignes de
murailles écroulées, de larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous
les eaux, que le capitaine Nemo ressuscitait à mes regards !
Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix, je voulais
parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui emprisonnait ma tête.
Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis, ramassant
un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de basalte noire et
traça ce seul mot :
ATLANTIDE>
Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide de
Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène, Porphyre,
Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa disparition
au compte des récits légendaires, admis par Possidonius, Pline, Ammien-
Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon, d'Avezac, je l'avais
là sous les yeux, portant encore les irrécusables témoignages de sa
catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui existait en dehors de
l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des colonnes d'Hercule, où vivait ce
peuple puissant des Atlantes, contre lequel se firent les premières guerres de
l'ancienne Grèce !
L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps
héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a été,
pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et législateur.
Page 276
Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs, ville
déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses annales gravées
sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards raconta l'histoire
d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette première cité athénienne,
âgée de neuf cents siècles, avait été envahie et en partie détruite par les
Atlantes. Ces Atlantes, disait-il, occupaient un continent immense plus
grand que l'Afrique et l'Asie réunies, qui couvrait une surface comprise du
douzième degré de latitude au quarantième degré nord. Leur domination
s'étendait même à l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils
durent se retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles
s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de
terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette Atlantide dont
les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les Canaries, les îles du cap
Vert, émergent encore.
Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine Nemo
faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus étrange
destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce continent ! Je
touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et contemporaines des
époques géologiques ! Je marchais là même où avaient marché les
contemporains du premier homme ! J'écrasais sous mes lourdes semelles
ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres, maintenant
minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre !
Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces grandes
cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards, s'étendaient
Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les gigantesques habitants
vivaient des siècles entiers, et auxquels la force ne manquait pas pour
entasser ces blocs qui résistaient encore à l'action des eaux. Un jour peut-
être, quelque phénomène éruptif les ramènera à la surface des flots, ces
ruines englouties ! On a signalé de nombreux volcans sous-marins dans
cette portion de l'Océan, et bien des navires ont senti des secousses
extraordinaires en passant sur ces fonds tourmentés. Les uns ont entendu
des bruits sourds qui annonçaient la lutte profonde des éléments ; les autres
ont recueilli des cendres volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol
jusqu'à l'Équateur est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait
déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses annales gravées
sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards raconta l'histoire
d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette première cité athénienne,
âgée de neuf cents siècles, avait été envahie et en partie détruite par les
Atlantes. Ces Atlantes, disait-il, occupaient un continent immense plus
grand que l'Afrique et l'Asie réunies, qui couvrait une surface comprise du
douzième degré de latitude au quarantième degré nord. Leur domination
s'étendait même à l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils
durent se retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles
s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de
terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette Atlantide dont
les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les Canaries, les îles du cap
Vert, émergent encore.
Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine Nemo
faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus étrange
destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce continent ! Je
touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et contemporaines des
époques géologiques ! Je marchais là même où avaient marché les
contemporains du premier homme ! J'écrasais sous mes lourdes semelles
ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres, maintenant
minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre !
Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces grandes
cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards, s'étendaient
Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les gigantesques habitants
vivaient des siècles entiers, et auxquels la force ne manquait pas pour
entasser ces blocs qui résistaient encore à l'action des eaux. Un jour peut-
être, quelque phénomène éruptif les ramènera à la surface des flots, ces
ruines englouties ! On a signalé de nombreux volcans sous-marins dans
cette portion de l'Océan, et bien des navires ont senti des secousses
extraordinaires en passant sur ces fonds tourmentés. Les uns ont entendu
des bruits sourds qui annonçaient la lutte profonde des éléments ; les autres
ont recueilli des cendres volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol
jusqu'à l'Équateur est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait
Page 277
si, dans une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par
les couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !
Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon
souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié dans
une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur
demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place que cet
homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de l'histoire, et
revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne ? Que
n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour les partager, pour les
comprendre !
Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la
vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité
surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides
frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds, nettement
transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une majestueuse
ampleur.
En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et
jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une lueur,
mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un dernier regard à
cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe de le suivre.
Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois
dépassée, j'aperçus le fanal du Nautilus qui brillait comme une étoile. Le
capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord au moment où les
premières teintes de l'aube blanchissaient la surface de l'Océan.
X
LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES
Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de la nuit
avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai
promptement. J'avais hâte de connaître la direction du Nautilus. Les
instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une vitesse
de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.
les couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !
Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon
souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié dans
une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur
demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place que cet
homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de l'histoire, et
revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne ? Que
n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour les partager, pour les
comprendre !
Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la
vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité
surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides
frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds, nettement
transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une majestueuse
ampleur.
En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et
jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une lueur,
mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un dernier regard à
cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe de le suivre.
Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois
dépassée, j'aperçus le fanal du Nautilus qui brillait comme une étoile. Le
capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord au moment où les
premières teintes de l'aube blanchissaient la surface de l'Océan.
X
LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES
Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de la nuit
avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai
promptement. J'avais hâte de connaître la direction du Nautilus. Les
instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une vitesse
de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.
Page 278
Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les panneaux
étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce continent submergé.
En effet, le Nautilus rasait à dix mètres du sol seulement la plaine de
l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus des
prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous étions dans ce
salon comme dans le wagon d'un train express. Les premiers plans qui
passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs découpés fantastiquement, des
forêts d'arbres passés du règne végétal au règne animal, et dont l'immobile
silhouette grimaçait sous les flots. C'étaient aussi des masses pierreuses
enfouies sous des tapis d'axidies et d'anémones, hérissées de longues
hydrophytes verticales, puis des blocs de laves étrangement contournés qui
attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes.
Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux électriques, je
racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au point de vue purement
imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages charmantes. Je lui disais les
guerres de ces peuples héroïques. Je discutais la question de l'Atlantide en
homme qui ne peut plus douter. Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et
son indifférence à traiter ce point historique me fut bientôt expliquée.
En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand passaient
des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la classification, sortait
du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus qu'à le suivre et à reprendre avec
lui nos études ichtyologiques.
Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement de
ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une taille
gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force
musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots, des squales
d'espèces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à dents
triangulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque invisible au
milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme de prismes et
cuirassés d'une peau tuberculeuse, des esturgeons semblables à leurs
congénères de la Méditerranée, des syngnathes-trompettes, longs d'un pied
et demi, jaune-brun, pourvus de petites nageoires grises, sans dents ni
langue, et qui défilaient comme de fins et souples serpents.
Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirâtres, longs de
trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée perçante, des
vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote sous le nom de
étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce continent submergé.
En effet, le Nautilus rasait à dix mètres du sol seulement la plaine de
l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus des
prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous étions dans ce
salon comme dans le wagon d'un train express. Les premiers plans qui
passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs découpés fantastiquement, des
forêts d'arbres passés du règne végétal au règne animal, et dont l'immobile
silhouette grimaçait sous les flots. C'étaient aussi des masses pierreuses
enfouies sous des tapis d'axidies et d'anémones, hérissées de longues
hydrophytes verticales, puis des blocs de laves étrangement contournés qui
attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes.
Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux électriques, je
racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au point de vue purement
imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages charmantes. Je lui disais les
guerres de ces peuples héroïques. Je discutais la question de l'Atlantide en
homme qui ne peut plus douter. Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et
son indifférence à traiter ce point historique me fut bientôt expliquée.
En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand passaient
des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la classification, sortait
du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus qu'à le suivre et à reprendre avec
lui nos études ichtyologiques.
Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement de
ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une taille
gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force
musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots, des squales
d'espèces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à dents
triangulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque invisible au
milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme de prismes et
cuirassés d'une peau tuberculeuse, des esturgeons semblables à leurs
congénères de la Méditerranée, des syngnathes-trompettes, longs d'un pied
et demi, jaune-brun, pourvus de petites nageoires grises, sans dents ni
langue, et qui défilaient comme de fins et souples serpents.
Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirâtres, longs de
trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée perçante, des
vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote sous le nom de
Page 279
dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale rendent très dangereux
à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé de petites raies bleues et
encadré dans une bordure d'or, de belles dorades, des chrysostones-lune,
sortes de disques à reflets d'azur, qui, éclairés en dessus par les rayons
solaires, formaient comme des taches d'argent, enfin des xyphias-espadons,
longs de huit mètres, marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres
taillées en faux et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt
herbivores que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs
femelles comme des maris bien stylés.
Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je ne
laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois, de
capricieux accidents du sol obligeaient le Nautilus à ralentir sa vitesse, et il
se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans d'étroits étranglements de
collines. Si ce labyrinthe devenait inextricable, l'appareil s'élevait alors
comme un aérostat, et l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à
quelques mètres au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui
rappelait les manœuvres d'une promenade aérostatique, avec cette
différence toutefois que le Nautilus obéissait passivement à la main de son
timonier.
Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une vase
épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu, il
devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs basaltiques,
avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses. Je pensai que la
région des montagnes allait bientôt succéder aux longues plaines, et, en
effet, dans certaines évolutions du Nautilus, j'aperçus l'horizon méridional
barré par une haute muraille qui semblait fermer toute issue. Son sommet
dépassait évidemment le niveau de l'Océan. Ce devait être un continent, ou
tout au moins une île, soit une des Canaries, soit une des îles du cap Vert.
Le point n'ayant pas été fait — à dessein peut-être — j'ignorais notre
position. En tout cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette
Atlantide, dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.
La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil
avait regagné sa cabine. Le Nautilus, ralentissant son allure, voltigeait au-
dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant comme s'il eût voulu
s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la surface des flots.
J'entrevoyais alors quelques vives constellations à travers le cristal des
à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé de petites raies bleues et
encadré dans une bordure d'or, de belles dorades, des chrysostones-lune,
sortes de disques à reflets d'azur, qui, éclairés en dessus par les rayons
solaires, formaient comme des taches d'argent, enfin des xyphias-espadons,
longs de huit mètres, marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres
taillées en faux et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt
herbivores que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs
femelles comme des maris bien stylés.
Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je ne
laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois, de
capricieux accidents du sol obligeaient le Nautilus à ralentir sa vitesse, et il
se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans d'étroits étranglements de
collines. Si ce labyrinthe devenait inextricable, l'appareil s'élevait alors
comme un aérostat, et l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à
quelques mètres au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui
rappelait les manœuvres d'une promenade aérostatique, avec cette
différence toutefois que le Nautilus obéissait passivement à la main de son
timonier.
Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une vase
épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu, il
devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs basaltiques,
avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses. Je pensai que la
région des montagnes allait bientôt succéder aux longues plaines, et, en
effet, dans certaines évolutions du Nautilus, j'aperçus l'horizon méridional
barré par une haute muraille qui semblait fermer toute issue. Son sommet
dépassait évidemment le niveau de l'Océan. Ce devait être un continent, ou
tout au moins une île, soit une des Canaries, soit une des îles du cap Vert.
Le point n'ayant pas été fait — à dessein peut-être — j'ignorais notre
position. En tout cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette
Atlantide, dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.
La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil
avait regagné sa cabine. Le Nautilus, ralentissant son allure, voltigeait au-
dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant comme s'il eût voulu
s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la surface des flots.
J'entrevoyais alors quelques vives constellations à travers le cristal des
Page 280
eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles zodiacales qui traînent à la
queue d'Orion.
Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de la
mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le Nautilus
était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment manœuvrerait-il, je ne
pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le Nautilus ne bougeait plus.
Je m'endormis avec la ferme intention de me réveiller après quelques heures
de sommeil.
Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je
regardai le manomètre. Il m'apprit que le Nautilus flottait à la surface de
l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la plate-forme. Cependant
aucun roulis ne trahissait l'ondulation des lames supérieures.
Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand jour
que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où étions-
nous ? M'étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas une étoile ne
brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.
Je ne savais que penser, quand une voix me dit :
« C'est vous, monsieur le professeur ?
— Ah ! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous ?
— Sous terre, monsieur le professeur.
— Sous terre ! m'écriai-je ! Et le Nautilus flotte encore ?
— Il flotte toujours.
— Mais, je ne comprends pas ?
— Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous aimez
les situations claires, vous serez satisfait. »
Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si complète
que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en regardant
au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir une lueur indécise,
une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. En ce moment, le
fanal s'alluma soudain, et son vif éclat fit évanouir cette vague lumière.
Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet
électrique. Le Nautilus était stationnaire. Il flottait auprès d'une berge
disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment, c'était
un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles de
queue d'Orion.
Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de la
mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le Nautilus
était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment manœuvrerait-il, je ne
pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le Nautilus ne bougeait plus.
Je m'endormis avec la ferme intention de me réveiller après quelques heures
de sommeil.
Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je
regardai le manomètre. Il m'apprit que le Nautilus flottait à la surface de
l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la plate-forme. Cependant
aucun roulis ne trahissait l'ondulation des lames supérieures.
Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand jour
que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où étions-
nous ? M'étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas une étoile ne
brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.
Je ne savais que penser, quand une voix me dit :
« C'est vous, monsieur le professeur ?
— Ah ! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous ?
— Sous terre, monsieur le professeur.
— Sous terre ! m'écriai-je ! Et le Nautilus flotte encore ?
— Il flotte toujours.
— Mais, je ne comprends pas ?
— Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous aimez
les situations claires, vous serez satisfait. »
Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si complète
que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en regardant
au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir une lueur indécise,
une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. En ce moment, le
fanal s'alluma soudain, et son vif éclat fit évanouir cette vague lumière.
Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet
électrique. Le Nautilus était stationnaire. Il flottait auprès d'une berge
disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment, c'était
un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles de
Page 281
diamètre, soit six milles de tour. Son niveau, — le manomètre l'indiquait —
ne pouvait être que le niveau extérieur, car une communication existait
nécessairement entre ce lac et la mer. Les hautes parois, inclinées sur leur
base, s'arrondissaient en voûte et figuraient un immense entonnoir retourné,
dont la hauteur comptait cinq ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un
orifice circulaire par lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment
due au rayonnement diurne.
Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de cette
énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de la nature ou
de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.
« Où sommes-nous ? dis-je.
— Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un
volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque convulsion du
sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le Nautilus a
pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix mètres au-dessous
de la surface de l'Océan. C'est ici son port d'attache, un port sûr, commode,
mystérieux, abrité de tous les rhumbs du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de
vos continents ou de vos îles une rade qui vaille ce refuge assuré contre la
fureur des ouragans.
— En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui
pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, à son sommet, n'ai-je
pas aperçu une ouverture ?
— Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de
flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous
respirons.
— Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.
— Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.
Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.
— Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère du
volcan ?
— Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds, la
base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus, les parois
surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.
ne pouvait être que le niveau extérieur, car une communication existait
nécessairement entre ce lac et la mer. Les hautes parois, inclinées sur leur
base, s'arrondissaient en voûte et figuraient un immense entonnoir retourné,
dont la hauteur comptait cinq ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un
orifice circulaire par lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment
due au rayonnement diurne.
Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de cette
énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de la nature ou
de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.
« Où sommes-nous ? dis-je.
— Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un
volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque convulsion du
sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le Nautilus a
pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix mètres au-dessous
de la surface de l'Océan. C'est ici son port d'attache, un port sûr, commode,
mystérieux, abrité de tous les rhumbs du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de
vos continents ou de vos îles une rade qui vaille ce refuge assuré contre la
fureur des ouragans.
— En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui
pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, à son sommet, n'ai-je
pas aperçu une ouverture ?
— Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de
flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous
respirons.
— Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.
— Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.
Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.
— Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère du
volcan ?
— Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds, la
base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus, les parois
surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.
Page 282
— Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. Vous êtes
en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les eaux. Mais, à quoi
bon ce refuge ? Le Nautilus n'a pas besoin de port.
— Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se
mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour alimenter
ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de houillères pour
extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer recouvre des forêts entières
qui furent enlisées dans les temps géologiques ; minéralisées maintenant et
transformées en houille, elles sont pour moi une mine inépuisable.
— Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?
— Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les houillères
de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic et la pioche à la
main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas même
demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce combustible pour la
fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par le cratère de cette
montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activité.
— Et nous les verrons à l'œuvre, vos compagnons ?
— Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre tour
du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux réserves de
sodium que je possède. Le temps de les embarquer, c'est-à-dire un jour
seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si donc vous voulez parcourir
cette caverne et faire le tour du lagon, profitez de cette journée, monsieur
Aronnax. »
Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre sans leur
dire où ils se trouvaient.
Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,
regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une montagne
après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut d'autre idée que de
chercher si la caverne présentait quelque issue.
Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.
« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.
— Je n'appelle pas cela « la terre », répondit le Canadien. Et d'ailleurs,
nous ne sommes pas dessus, mais dessous. »
en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les eaux. Mais, à quoi
bon ce refuge ? Le Nautilus n'a pas besoin de port.
— Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se
mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour alimenter
ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de houillères pour
extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer recouvre des forêts entières
qui furent enlisées dans les temps géologiques ; minéralisées maintenant et
transformées en houille, elles sont pour moi une mine inépuisable.
— Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?
— Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les houillères
de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic et la pioche à la
main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas même
demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce combustible pour la
fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par le cratère de cette
montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activité.
— Et nous les verrons à l'œuvre, vos compagnons ?
— Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre tour
du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux réserves de
sodium que je possède. Le temps de les embarquer, c'est-à-dire un jour
seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si donc vous voulez parcourir
cette caverne et faire le tour du lagon, profitez de cette journée, monsieur
Aronnax. »
Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre sans leur
dire où ils se trouvaient.
Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,
regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une montagne
après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut d'autre idée que de
chercher si la caverne présentait quelque issue.
Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.
« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.
— Je n'appelle pas cela « la terre », répondit le Canadien. Et d'ailleurs,
nous ne sommes pas dessus, mais dessous. »
Page 283
Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se développait
un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur, mesurait cinq cents
pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément le tour du lac. Mais la base
des hautes parois formait un sol tourmenté, sur lequel gisaient, dans un
pittoresque entassement, des blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces.
Toutes ces masses désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des
feux souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal. La
poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait comme une
nuée d'étincelles.
Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et nous
Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables
raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait marcher
prudemment au milieu de ces — conglomérats, qu'aucun ciment ne reliait
entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits de cristaux de
feldspath et de quartz.
La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes
parts. Je le fis observer à mes compagnons.
« Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet entonnoir,
lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le niveau de ce liquide
incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la montagne, comme la fonte sur
les parois d'un fourneau ?
— Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me
dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et comment il
se fait que la fournaise est remplacée par les eaux tranquilles d'un lac ?
— Très probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de passage au
Nautilus. Alors les eaux de l'Atlantique se sont précipitées à l'intérieur de la
montagne. Il y a eu lutte terrible entre les deux éléments, lutte qui s'est
terminée à l'avantage de Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés
depuis lors, et le volcan submergé s'est changé en grotte paisible.
— Très bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je regrette,
dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur le professeur ne
soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.
— Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été sous-
marin, le Nautilus n'aurait pu y pénétrer !
un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur, mesurait cinq cents
pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément le tour du lac. Mais la base
des hautes parois formait un sol tourmenté, sur lequel gisaient, dans un
pittoresque entassement, des blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces.
Toutes ces masses désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des
feux souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal. La
poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait comme une
nuée d'étincelles.
Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et nous
Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables
raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait marcher
prudemment au milieu de ces — conglomérats, qu'aucun ciment ne reliait
entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits de cristaux de
feldspath et de quartz.
La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes
parts. Je le fis observer à mes compagnons.
« Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet entonnoir,
lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le niveau de ce liquide
incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la montagne, comme la fonte sur
les parois d'un fourneau ?
— Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me
dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et comment il
se fait que la fournaise est remplacée par les eaux tranquilles d'un lac ?
— Très probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de passage au
Nautilus. Alors les eaux de l'Atlantique se sont précipitées à l'intérieur de la
montagne. Il y a eu lutte terrible entre les deux éléments, lutte qui s'est
terminée à l'avantage de Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés
depuis lors, et le volcan submergé s'est changé en grotte paisible.
— Très bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je regrette,
dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur le professeur ne
soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.
— Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été sous-
marin, le Nautilus n'aurait pu y pénétrer !
Page 284
— Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas précipitées
sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc vos regrets sont
superflus. »
Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus raides
et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois, qu'il fallait
franchir. Des masses surplombantes voulaient être tournées. On se glissait
sur les genoux, on rampait sur le ventre. Mais, l'adresse de Conseil et la
force du Canadien aidant, tous les obstacles furent surmontés.
A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se modifia,
sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux trachytes
succédèrent de noirs basaltes ; ceux-ci étendus par nappes toutes grumelées
de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers, disposés comme une
colonnade qui supportait les retombées de cette voûte immense, admirable
spécimen de l'architecture naturelle. Puis, entre ces basaltes serpentaient de
longues coulées de laves refroidies, incrustées de raies bitumineuses, et, par
places, s'étendaient de larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant
par le cratère supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections
volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.
Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une hauteur
de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables obstacles. La
voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée dut se changer en
promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne végétal commençait à
lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et même certains arbres
sortaient des anfractuosités de la paroi. Je reconnus des euphorhes qui
laissaient couler leur suc caustique. Des héliotropes, très inhabiles à justifier
leur nom, puisque les rayons solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux,
penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à
demi passés. Çà et là, quelques chrysanthèmes poussaient timidement au
pied d'aloès à longues feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de
laves, j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et
j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la fleur, et
les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas d'âme !
Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand Ned
Land s'écria :
« Ah ! monsieur, une ruche !
sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc vos regrets sont
superflus. »
Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus raides
et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois, qu'il fallait
franchir. Des masses surplombantes voulaient être tournées. On se glissait
sur les genoux, on rampait sur le ventre. Mais, l'adresse de Conseil et la
force du Canadien aidant, tous les obstacles furent surmontés.
A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se modifia,
sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux trachytes
succédèrent de noirs basaltes ; ceux-ci étendus par nappes toutes grumelées
de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers, disposés comme une
colonnade qui supportait les retombées de cette voûte immense, admirable
spécimen de l'architecture naturelle. Puis, entre ces basaltes serpentaient de
longues coulées de laves refroidies, incrustées de raies bitumineuses, et, par
places, s'étendaient de larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant
par le cratère supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections
volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.
Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une hauteur
de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables obstacles. La
voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée dut se changer en
promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne végétal commençait à
lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et même certains arbres
sortaient des anfractuosités de la paroi. Je reconnus des euphorhes qui
laissaient couler leur suc caustique. Des héliotropes, très inhabiles à justifier
leur nom, puisque les rayons solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux,
penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à
demi passés. Çà et là, quelques chrysanthèmes poussaient timidement au
pied d'aloès à longues feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de
laves, j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et
j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la fleur, et
les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas d'âme !
Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand Ned
Land s'écria :
« Ah ! monsieur, une ruche !
Page 285
— Une ruche ! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite incrédulité.
— Oui ! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
autour. »
Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à l'orifice
d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier, quelques milliers de ces
ingénieux insectes, si communs dans toutes les Canaries, et dont les
produits y sont particulièrement estimés.
Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de feuilles
sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de son briquet, et il
commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements cessèrent peu à peu,
et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un miel parfumé. Ned Land en
remplit son havresac.
« Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous dit-il,
je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.
— Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.
— Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante
promenade. »
A certains détours du sentier que nous suivions alots, le lac apparaissait
dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa surface paisible qui ne
connaissait ni les rides ni les ondulations. Le Nautilus gardait une
immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur la berge s'agitaient les
hommes de son équipage, ombres noires nettement découpées au milieu de
cette lumineuse atmosphère.
En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers
plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles
n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de ce
volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans l'ombre,
ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc. C'étaient des
éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur les pentes détalaient
aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de belles et grasses outardes. Je
laisse à penser si la convoitise du Canadien fut allumée à la vue de ce gibier
savoureux, et s'il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya
de remplacer le plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux,
il parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua vingt
— Oui ! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
autour. »
Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à l'orifice
d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier, quelques milliers de ces
ingénieux insectes, si communs dans toutes les Canaries, et dont les
produits y sont particulièrement estimés.
Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de feuilles
sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de son briquet, et il
commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements cessèrent peu à peu,
et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un miel parfumé. Ned Land en
remplit son havresac.
« Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous dit-il,
je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.
— Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.
— Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante
promenade. »
A certains détours du sentier que nous suivions alots, le lac apparaissait
dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa surface paisible qui ne
connaissait ni les rides ni les ondulations. Le Nautilus gardait une
immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur la berge s'agitaient les
hommes de son équipage, ombres noires nettement découpées au milieu de
cette lumineuse atmosphère.
En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers
plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles
n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de ce
volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans l'ombre,
ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc. C'étaient des
éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur les pentes détalaient
aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de belles et grasses outardes. Je
laisse à penser si la convoitise du Canadien fut allumée à la vue de ce gibier
savoureux, et s'il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya
de remplacer le plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux,
il parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua vingt
Page 286
fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il fit si bien que
l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de miel.
Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait
impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme une
large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait distinguer assez
nettement, et je voyais courir des nuages échevelés par le vent d'ouest, qui
laissaient traîner jusqu'au sommet de la montagne leurs brumeux haillons.
Preuve certaine que ces nuages se tenaient à une hauteur médiocre, car le
volcan ne s'élevait pas à plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de
l'Océan.
Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions
regagné le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges tapis
de cette criste-marine, petite plante ombellifère très bonne à confire, qui
porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et de fenouil-marin.
Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune, elle comptait pas
milliers des crustacés de toutes sortes, des homards, des crabes-tourteaux,
des palémons, des mysis, des faucheurs, des galatées et un nombre
prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers et patelles.
En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi
nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli ses
parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la poussière du mica.
Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à sonder leur épaisseur. Je ne
pus m'empêcher de sourire. La conversation se mit alors sur ses éternels
projets d'évasion, et je crus pouvoir, sans trop m'avancer, lui donner cette
espérance : c'est que le capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour
renouveler sa provision de sodium. J'espérais donc que, maintenant, il
rallierait les côtes de l'Europe et de l'Amérique ; ce qui permettrait au
Canadien de reprendre avec plus de succès sa tentative avortée.
Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La
conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine somnolence
s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de résister au
sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond. Je rêvais — on ne
choisit pas ses rêves — je rêvais que mon existence se réduisait à la vie
végétative d'un simple mollusque. Il me semblait que cette grotte formait la
double valve de ma coquille...
Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.
l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de miel.
Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait
impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme une
large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait distinguer assez
nettement, et je voyais courir des nuages échevelés par le vent d'ouest, qui
laissaient traîner jusqu'au sommet de la montagne leurs brumeux haillons.
Preuve certaine que ces nuages se tenaient à une hauteur médiocre, car le
volcan ne s'élevait pas à plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de
l'Océan.
Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions
regagné le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges tapis
de cette criste-marine, petite plante ombellifère très bonne à confire, qui
porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et de fenouil-marin.
Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune, elle comptait pas
milliers des crustacés de toutes sortes, des homards, des crabes-tourteaux,
des palémons, des mysis, des faucheurs, des galatées et un nombre
prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers et patelles.
En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi
nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli ses
parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la poussière du mica.
Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à sonder leur épaisseur. Je ne
pus m'empêcher de sourire. La conversation se mit alors sur ses éternels
projets d'évasion, et je crus pouvoir, sans trop m'avancer, lui donner cette
espérance : c'est que le capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour
renouveler sa provision de sodium. J'espérais donc que, maintenant, il
rallierait les côtes de l'Europe et de l'Amérique ; ce qui permettrait au
Canadien de reprendre avec plus de succès sa tentative avortée.
Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La
conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine somnolence
s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de résister au
sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond. Je rêvais — on ne
choisit pas ses rêves — je rêvais que mon existence se réduisait à la vie
végétative d'un simple mollusque. Il me semblait que cette grotte formait la
double valve de ma coquille...
Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.
Page 287
« Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon.
— Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant à demi.
— L'eau nous gagne ! »
Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre
retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il fallait
se sauver.
En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte
même.
« Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau
phénomène ?
— Eh non ! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la marée
qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott ! L'Océan se
gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle d'équilibre, le niveau du lac
monte également. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. Allons nous
changer au Nautilus. »
Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade
circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage achevaient en
ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le Nautilusaurait pu
partir à l'instant.
Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre
la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être.
Quoi qu'il en soit, le lendemain, le Nautilus, ayant quitté son port
d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres au-dessous
des flots de l'Atlantique.
XI
LA MER DE SARGASSES
La direction du Nautilus ne s'était pas modifiée. Tout espoir de revenir
vers les mers européennes devait donc être momentanément rejeté. Le
capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous entraînait-il ? Je
n'osais l'imaginer.
— Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant à demi.
— L'eau nous gagne ! »
Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre
retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il fallait
se sauver.
En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte
même.
« Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau
phénomène ?
— Eh non ! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la marée
qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott ! L'Océan se
gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle d'équilibre, le niveau du lac
monte également. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. Allons nous
changer au Nautilus. »
Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade
circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage achevaient en
ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le Nautilusaurait pu
partir à l'instant.
Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre
la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être.
Quoi qu'il en soit, le lendemain, le Nautilus, ayant quitté son port
d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres au-dessous
des flots de l'Atlantique.
XI
LA MER DE SARGASSES
La direction du Nautilus ne s'était pas modifiée. Tout espoir de revenir
vers les mers européennes devait donc être momentanément rejeté. Le
capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous entraînait-il ? Je
n'osais l'imaginer.
Page 288
Ce jour-là, le Nautilus traversa une singulière portion de l'Océan
atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude
connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux de Floride il
se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le golfe du
Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce courant se
divise en deux bras ; le principal se porte vers les côtes d'Irlande et de
Norvège, tandis que le second fléchit vers le sud à la hauteur des Acores ;
puis frappant les rivages africains et décrivant un ovale allongé, il revient
vers les Antilles.
Or, ce second bras — c'est plutôt un collier qu'un bras — entoure de ses
anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille, immobile,
que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein Atlantique, les
eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans à en faire le tour.
La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie
immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces
nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de cet
ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces herbages, algues
et fucus, enlevés au rivage de l'Europe et de l'Amérique, sont entraînés
jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce fut là une des raisons qui
amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un nouveau monde. Lorsque les
navires de ce hardi chercheur arrivèrent à la mer de Sargasses, ils
naviguèrent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrêtaient leur
marche au grand effroi des équipages, et ils perdirent trois longues semaines
à les traverser.
Telle était cette région que le Nautilus visitait en ce moment, une prairie
véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins du tropique, si
épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût pas déchiré sans peine.
Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas engager son hélice dans cette
masse herbeuse, se tint-il à quelques mètres de profondeur au-dessous de la
surface des flots.
Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie
varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement ce
banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur de la
Géographie physique du globe, ces hydrophytes se réunissent dans ce
paisible bassin de l'Atlantique :
atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude
connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux de Floride il
se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le golfe du
Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce courant se
divise en deux bras ; le principal se porte vers les côtes d'Irlande et de
Norvège, tandis que le second fléchit vers le sud à la hauteur des Acores ;
puis frappant les rivages africains et décrivant un ovale allongé, il revient
vers les Antilles.
Or, ce second bras — c'est plutôt un collier qu'un bras — entoure de ses
anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille, immobile,
que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein Atlantique, les
eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans à en faire le tour.
La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie
immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces
nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de cet
ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces herbages, algues
et fucus, enlevés au rivage de l'Europe et de l'Amérique, sont entraînés
jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce fut là une des raisons qui
amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un nouveau monde. Lorsque les
navires de ce hardi chercheur arrivèrent à la mer de Sargasses, ils
naviguèrent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrêtaient leur
marche au grand effroi des équipages, et ils perdirent trois longues semaines
à les traverser.
Telle était cette région que le Nautilus visitait en ce moment, une prairie
véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins du tropique, si
épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût pas déchiré sans peine.
Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas engager son hélice dans cette
masse herbeuse, se tint-il à quelques mètres de profondeur au-dessous de la
surface des flots.
Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie
varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement ce
banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur de la
Géographie physique du globe, ces hydrophytes se réunissent dans ce
paisible bassin de l'Atlantique :
Page 289
« L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une
expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des
fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on
imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les fragments
éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface liquide, c'est-à-dire au
point le moins agité. Dans le phénomène qui nous occupe, le vase, c'est
l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le courant circulaire, et la mer de
Sargasses, le point central où viennent se réunir les corps flottants. »
Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans ce
milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous
flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces herbes
brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux Montagnes-
Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de nombreuses épaves,
des restes de quilles ou de carènes, des bordages défoncés et tellement
alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils ne pouvaient remonter à la
surface de l'Océan. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de
Maury, que ces matières, ainsi accumulées pendant des siècles, se
minéraliseront sous l'action des eaux et formeront alors d'inépuisables
houillères. Réserve précieuse que prépare la prévoyante nature pour ce
moment où les hommes auront épuisé les mines des continents.
Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai de
charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui laissaient
traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses vertes, rouges,
bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de Cuvier, dont
l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.
Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où
les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une
abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect
accoutume.
Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le
Nautilus, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une vitesse
constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine Nemo voulait
évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne doutais pas qu'il
ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir vers les mers australes
du Pacifique.
expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des
fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on
imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les fragments
éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface liquide, c'est-à-dire au
point le moins agité. Dans le phénomène qui nous occupe, le vase, c'est
l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le courant circulaire, et la mer de
Sargasses, le point central où viennent se réunir les corps flottants. »
Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans ce
milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous
flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces herbes
brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux Montagnes-
Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de nombreuses épaves,
des restes de quilles ou de carènes, des bordages défoncés et tellement
alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils ne pouvaient remonter à la
surface de l'Océan. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de
Maury, que ces matières, ainsi accumulées pendant des siècles, se
minéraliseront sous l'action des eaux et formeront alors d'inépuisables
houillères. Réserve précieuse que prépare la prévoyante nature pour ce
moment où les hommes auront épuisé les mines des continents.
Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai de
charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui laissaient
traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses vertes, rouges,
bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de Cuvier, dont
l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.
Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où
les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une
abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect
accoutume.
Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le
Nautilus, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une vitesse
constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine Nemo voulait
évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne doutais pas qu'il
ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir vers les mers australes
du Pacifique.
Page 290
Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers, privées
d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen non plus de
s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti était de se
soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse,
j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la persuasion. Ce voyage
terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas à nous rendre la liberté
sous serment de ne jamais révéler son existence ? Serment d'honneur que
nous aurions tenu. Mais il fallait traiter cette délicate question avec le
capitaine. Or, serais-je bien venu à réclamer cette liberté ? Lui-même
n'avait-il pas déclaré, dès le début et d'une façon formelle, que le secret de
sa vie exigeait notre emprisonnement perpétuel à bord du Nautilus ? Mon
silence, depuis quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation
tacite de cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de
donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque
circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ? Toutes ces
raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit, je les soumettais à
Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi. En somme, bien que je
ne fusse pas facile à décourager, je comprenais que les chances de jamais
revoir mes semblables diminuaient de jour en jour, surtout en ce moment où
le capitaine Nemo courait en téméraire vers le sud de l'Atlantique !
Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun incident
particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine. Il travaillait.
Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres qu'il laissait entr'ouverts,
et surtout des livres d'histoire naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-
marins, feuilleté par lui, était couvert de notes en marge, qui contredisaient
parfois mes théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait
d'épurer ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi.
Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue, dont
il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au milieu de la
plus secrète obscurité, lorsque le Nautilus s'endormait dans les déserts de
l'Océan.
Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à
la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques
navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de Bonne-
Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations d'un
baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine d'un haut
prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces braves gens
d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen non plus de
s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti était de se
soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse,
j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la persuasion. Ce voyage
terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas à nous rendre la liberté
sous serment de ne jamais révéler son existence ? Serment d'honneur que
nous aurions tenu. Mais il fallait traiter cette délicate question avec le
capitaine. Or, serais-je bien venu à réclamer cette liberté ? Lui-même
n'avait-il pas déclaré, dès le début et d'une façon formelle, que le secret de
sa vie exigeait notre emprisonnement perpétuel à bord du Nautilus ? Mon
silence, depuis quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation
tacite de cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de
donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque
circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ? Toutes ces
raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit, je les soumettais à
Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi. En somme, bien que je
ne fusse pas facile à décourager, je comprenais que les chances de jamais
revoir mes semblables diminuaient de jour en jour, surtout en ce moment où
le capitaine Nemo courait en téméraire vers le sud de l'Atlantique !
Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun incident
particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine. Il travaillait.
Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres qu'il laissait entr'ouverts,
et surtout des livres d'histoire naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-
marins, feuilleté par lui, était couvert de notes en marge, qui contredisaient
parfois mes théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait
d'épurer ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi.
Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue, dont
il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au milieu de la
plus secrète obscurité, lorsque le Nautilus s'endormait dans les déserts de
l'Océan.
Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à
la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques
navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de Bonne-
Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations d'un
baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine d'un haut
prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces braves gens
Page 291
leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en plongeant sous les eaux.
Cet incident avait paru vivement intéresser Ned Land. Je ne crois pas me
tromper en disant que le Canadien avait dû regretter que notre cétacé de tôle
ne pût être frappé à mort par le harpon de ces pêcheurs.
Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période,
différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres latitudes.
Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible genre de
cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de
trente-deux espèces : des squales-galonnés, longs de cinq mètres, à tête
déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale arrondie, et dont le
dos porte sept grandes bandes noires parallèles et longitudinales puis des
squales-perlons, gris cendré, percés de sept ouvertures branchiales et
pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à peu près vers le milieu du
corps.
Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut. On a
le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici ce qu'ils
racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une tête de
buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un matelot en
uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un autre enfin, un
cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire, n'est pas article de foi.
Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se laissa prendre aux filets du
Nautilus, et que je ne pus vérifier leur voracité.
Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent
pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six, chassant en
meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non moins voraces
que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de Copenhague, qui retira
de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. C'était, il est
vrai un épaulard, appartenant à la plus grande espèce connue, et dont la
longueur dépasse quelquefois vingt-quatre pieds. Cette famille des
delphiniens compte dix genres, et ceux que j'aperçus tenaient du genre des
delphinorinques, remarquables par un museau excessivement étroit et
quatre fois long comme le crâne. Leur corps, mesurant trois mètres, noir en
dessus, était en dessous d'un blanc rosé semé de petites taches très rares.
Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces poissons de
l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des sciénoides. Quelques
auteurs — plus poètes que naturalistes — prétendent que ces poissons
Cet incident avait paru vivement intéresser Ned Land. Je ne crois pas me
tromper en disant que le Canadien avait dû regretter que notre cétacé de tôle
ne pût être frappé à mort par le harpon de ces pêcheurs.
Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période,
différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres latitudes.
Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible genre de
cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de
trente-deux espèces : des squales-galonnés, longs de cinq mètres, à tête
déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale arrondie, et dont le
dos porte sept grandes bandes noires parallèles et longitudinales puis des
squales-perlons, gris cendré, percés de sept ouvertures branchiales et
pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à peu près vers le milieu du
corps.
Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut. On a
le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici ce qu'ils
racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une tête de
buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un matelot en
uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un autre enfin, un
cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire, n'est pas article de foi.
Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se laissa prendre aux filets du
Nautilus, et que je ne pus vérifier leur voracité.
Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent
pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six, chassant en
meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non moins voraces
que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de Copenhague, qui retira
de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. C'était, il est
vrai un épaulard, appartenant à la plus grande espèce connue, et dont la
longueur dépasse quelquefois vingt-quatre pieds. Cette famille des
delphiniens compte dix genres, et ceux que j'aperçus tenaient du genre des
delphinorinques, remarquables par un museau excessivement étroit et
quatre fois long comme le crâne. Leur corps, mesurant trois mètres, noir en
dessus, était en dessous d'un blanc rosé semé de petites taches très rares.
Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces poissons de
l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des sciénoides. Quelques
auteurs — plus poètes que naturalistes — prétendent que ces poissons
Page 292
chantent mélodieusement, et que leurs voix réunies forment un concert
qu'un chœur de voix humaines ne saurait égaler. Je ne dis pas non, mais ces
scènes ne nous donnèrent aucune sérénade à notre passage, et je le regrette.
Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons
volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner la
chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de son vol,
quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus du Nautilus, l'infortuné
poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir.
C'étaient ou des pirapèdes, ou des trigles-milans, à bouche lumineuse, qui,
pendant la nuit, après avoir tracé des raies de feu dans l'atmosphère,
plongeaient dans les eaux sombres comme autant d'étoiles filantes.
Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
jour-là, le Nautilus fut employé à des expériences de sondages qui
m'intéressèrent vivement.
Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ dans
les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 450°37' de latitude
sud et 370°53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages où le
capitaine Denham de l'Hérald fila quatorze mille mètres de sonde sans
trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la frégate américaine
Congress n'avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent
quarante mètres.
Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son Nautilus à la plus extrême
profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à noter
tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent ouverts, et
les manœuvres commencèrent pour atteindre ces couches si
prodigieusement reculées.
On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les
réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la pesanteur
spécifique du Nautilus. D'ailleurs, pour remonter, il aurait fallu chasser cette
surcharge d'eau, et les pompes n'auraient pas été assez puissantes pour
vaincre la pression extérieure.
Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une
diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui furent
placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes d'eau du
Nautilus. Puis, l'hélice fut portée à son maximum de vitesse, et sa quadruple
branche battit les flots avec une indescriptible violence.
qu'un chœur de voix humaines ne saurait égaler. Je ne dis pas non, mais ces
scènes ne nous donnèrent aucune sérénade à notre passage, et je le regrette.
Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons
volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner la
chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de son vol,
quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus du Nautilus, l'infortuné
poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir.
C'étaient ou des pirapèdes, ou des trigles-milans, à bouche lumineuse, qui,
pendant la nuit, après avoir tracé des raies de feu dans l'atmosphère,
plongeaient dans les eaux sombres comme autant d'étoiles filantes.
Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
jour-là, le Nautilus fut employé à des expériences de sondages qui
m'intéressèrent vivement.
Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ dans
les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 450°37' de latitude
sud et 370°53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages où le
capitaine Denham de l'Hérald fila quatorze mille mètres de sonde sans
trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la frégate américaine
Congress n'avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent
quarante mètres.
Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son Nautilus à la plus extrême
profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à noter
tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent ouverts, et
les manœuvres commencèrent pour atteindre ces couches si
prodigieusement reculées.
On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les
réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la pesanteur
spécifique du Nautilus. D'ailleurs, pour remonter, il aurait fallu chasser cette
surcharge d'eau, et les pompes n'auraient pas été assez puissantes pour
vaincre la pression extérieure.
Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une
diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui furent
placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes d'eau du
Nautilus. Puis, l'hélice fut portée à son maximum de vitesse, et sa quadruple
branche battit les flots avec une indescriptible violence.
Page 293
Sous cette poussée puissante, la coque du Nautilus frémit comme une
corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et moi,
postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui déviait
rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où résident la plupart
des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu'à la
surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins nombreux, se tiennent à des
profondeurs assez grandes. Parmi ces derniers, j'observais l'hexanche,
espèce de chien de mer muni de six fentes respiratoires, le télescope aux
yeux énormes, le malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales
noires, que protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis
enfin le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur,
supportait alors une pression de cent vingt atmosphères.
Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des
profondeurs plus considérables.
« Des poissons ? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de la
science, que présume-t-on, que sait-on ?
— Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches de
l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On sait que, là
où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus une seule
hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par deux mille
mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers polaires, a retiré une
étoile vivante d'une profondeur de deux mille cinq cents mètres. On sait que
l'équipage du Bull-Dog, de la Marine Royale, a pêché une astérie par deux
mille six cent vingt brasses, soit plus d'une lieue de profondeur. Mais,
capitaine Nemo, peut-être me direz-vous qu'on ne sait rien ?
— Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas cette
impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez que
des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ?
— Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les
courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de densité des
eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la vie rudimentaire
des encrines et des astéries.
— Juste, fit le capitaine.
— Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que la
quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la profondeur
corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et moi,
postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui déviait
rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où résident la plupart
des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu'à la
surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins nombreux, se tiennent à des
profondeurs assez grandes. Parmi ces derniers, j'observais l'hexanche,
espèce de chien de mer muni de six fentes respiratoires, le télescope aux
yeux énormes, le malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales
noires, que protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis
enfin le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur,
supportait alors une pression de cent vingt atmosphères.
Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des
profondeurs plus considérables.
« Des poissons ? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de la
science, que présume-t-on, que sait-on ?
— Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches de
l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On sait que, là
où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus une seule
hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par deux mille
mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers polaires, a retiré une
étoile vivante d'une profondeur de deux mille cinq cents mètres. On sait que
l'équipage du Bull-Dog, de la Marine Royale, a pêché une astérie par deux
mille six cent vingt brasses, soit plus d'une lieue de profondeur. Mais,
capitaine Nemo, peut-être me direz-vous qu'on ne sait rien ?
— Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas cette
impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez que
des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ?
— Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les
courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de densité des
eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la vie rudimentaire
des encrines et des astéries.
— Juste, fit le capitaine.
— Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que la
quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la profondeur
Page 294
au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses contribue à l'y
comprimer.
— Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement
surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car c'est la
vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des poissons renferme
plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont pêchés à la surface des
eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au contraire, quand ils sont tirés des
grandes profondeurs. Ce qui donne raison à votre système. Mais continuons
nos observations. »
Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une
profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une heure.
Le Nautilus, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait toujours. Les eaux
désertes étaient admirablement transparentes et d'une diaphanité que rien ne
saurait peindre. Une heure plus tard, nous étions par treize mille mètres —
trois lieues et quart environ — et le fond de l'Océan ne se laissait pas
pressentir.
Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui
surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir à
des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable.
Le Nautilus descendit plus bas encore, malgré les puissantes pressions
qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la jointure de leurs
boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons gémissaient ; les vitres du
salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux. Et ce solide appareil
eût cédé sans doute, si, ainsi que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable
de résister comme un bloc plein.
En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et certains
échantillons d'astéries.
Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent, et,
au-dessous de trois lieues, le Nautilus dépassa les limites de l'existence
sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs au-dessus des
zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mètres
— quatre lieues — et les flancs du Nautilus supportaient alors une pression
de seize cents atmosphères, c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque
centimètre carré de sa surface !
comprimer.
— Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement
surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car c'est la
vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des poissons renferme
plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont pêchés à la surface des
eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au contraire, quand ils sont tirés des
grandes profondeurs. Ce qui donne raison à votre système. Mais continuons
nos observations. »
Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une
profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une heure.
Le Nautilus, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait toujours. Les eaux
désertes étaient admirablement transparentes et d'une diaphanité que rien ne
saurait peindre. Une heure plus tard, nous étions par treize mille mètres —
trois lieues et quart environ — et le fond de l'Océan ne se laissait pas
pressentir.
Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui
surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir à
des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable.
Le Nautilus descendit plus bas encore, malgré les puissantes pressions
qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la jointure de leurs
boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons gémissaient ; les vitres du
salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux. Et ce solide appareil
eût cédé sans doute, si, ainsi que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable
de résister comme un bloc plein.
En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et certains
échantillons d'astéries.
Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent, et,
au-dessous de trois lieues, le Nautilus dépassa les limites de l'existence
sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs au-dessus des
zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mètres
— quatre lieues — et les flancs du Nautilus supportaient alors une pression
de seize cents atmosphères, c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque
centimètre carré de sa surface !
Page 295
« Quelle situation ! m'écriai-je. Parcourir dans ces régions profondes où
l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe, où la
vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que nous
soyons réduits à n'en conserver que le souvenir ?
— Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
que le souvenir ?
— Que voulez-vous dire par ces paroles ?
— Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
photographique de cette régions sous-marine ! »
Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif était
apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le milieu liquide
éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté parfaite. Nulle ombre,
nulle dégradation de notre lumière factice. Le soleil n'eût pas été plus
favorable à une opération de cette nature. Le Nautilus, sous la poussée de
son hélice, maîtrisée par l'inclinaison de ses plans, demeurait immobile.
L'instrument fut braqué sur ces sites du fond océanique, et en quelques
secondes, nous avions obtenu un négatif d'une extrême pureté.
C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits
inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes profondes
évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une incomparable netteté et
dont le trait terminal se détache en noir, comme s'il était dû au pinceau de
certains artistes flamands. Puis, au-delà, un horizon de montagnes, une
admirable ligne ondulée qui compose les arrière-plans du paysage. Je ne
puis décrire cet ensemble de roches lisses, noires, polies, sans une mousse,
sans une tache, aux formes étrangement découpées et solidement établies
sur ce tapis de sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique.
Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération, m'avait
dit :
« Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
situation ni exposer trop longtemps le Nautilus à de pareilles pressions.
— Remontons ! répondis-je.
— Tenez-vous bien. »
l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe, où la
vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que nous
soyons réduits à n'en conserver que le souvenir ?
— Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
que le souvenir ?
— Que voulez-vous dire par ces paroles ?
— Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
photographique de cette régions sous-marine ! »
Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif était
apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le milieu liquide
éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté parfaite. Nulle ombre,
nulle dégradation de notre lumière factice. Le soleil n'eût pas été plus
favorable à une opération de cette nature. Le Nautilus, sous la poussée de
son hélice, maîtrisée par l'inclinaison de ses plans, demeurait immobile.
L'instrument fut braqué sur ces sites du fond océanique, et en quelques
secondes, nous avions obtenu un négatif d'une extrême pureté.
C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits
inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes profondes
évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une incomparable netteté et
dont le trait terminal se détache en noir, comme s'il était dû au pinceau de
certains artistes flamands. Puis, au-delà, un horizon de montagnes, une
admirable ligne ondulée qui compose les arrière-plans du paysage. Je ne
puis décrire cet ensemble de roches lisses, noires, polies, sans une mousse,
sans une tache, aux formes étrangement découpées et solidement établies
sur ce tapis de sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique.
Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération, m'avait
dit :
« Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
situation ni exposer trop longtemps le Nautilus à de pareilles pressions.
— Remontons ! répondis-je.
— Tenez-vous bien. »
Page 296
Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine me
faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis.
Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés
verticalement, le Nautilus, emporté comme un ballon dans les airs,
s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux avec
un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre minutes, il
avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la surface de l'Océan, et,
après avoir émergé comme un poisson volant, il retombait en faisant jaillir
les flots à une prodigieuse hauteur.
XII
CACHALOTS ET BALEINES
Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le Nautilus reprit sa direction vers le
sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap à l'ouest afin
de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. Il n'en fit
rien et continua de remonter vers les régions australes. Où voulait-il donc
aller ? Au pôle ? C'était insensé. Je commençai à croire que les témérités du
capitaine justifiaient suffisamment les appréhensions de Ned Land.
Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de
fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je voyais
combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce qui
s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine, ses yeux
s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa violence
naturelle ne le portât à quelque extrémité.
Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
Je leur demandai la raison de leur visite.
« Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien.
— Parlez, Ned.
— Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du Nautilus ?
— Je ne saurais le dire, mon ami.
— Il me semble, reprit Ned Land, que sa manœuvre ne nécessite pas un
nombreux équipage.
faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis.
Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés
verticalement, le Nautilus, emporté comme un ballon dans les airs,
s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux avec
un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre minutes, il
avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la surface de l'Océan, et,
après avoir émergé comme un poisson volant, il retombait en faisant jaillir
les flots à une prodigieuse hauteur.
XII
CACHALOTS ET BALEINES
Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le Nautilus reprit sa direction vers le
sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap à l'ouest afin
de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. Il n'en fit
rien et continua de remonter vers les régions australes. Où voulait-il donc
aller ? Au pôle ? C'était insensé. Je commençai à croire que les témérités du
capitaine justifiaient suffisamment les appréhensions de Ned Land.
Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de
fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je voyais
combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce qui
s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine, ses yeux
s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa violence
naturelle ne le portât à quelque extrémité.
Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
Je leur demandai la raison de leur visite.
« Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien.
— Parlez, Ned.
— Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du Nautilus ?
— Je ne saurais le dire, mon ami.
— Il me semble, reprit Ned Land, que sa manœuvre ne nécessite pas un
nombreux équipage.
Page 297
— En effet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une dizaine
d'hommes au plus doivent suffire à le manœuvrer.
— Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ?
— Pourquoi ? » répliquai-je.
Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à
deviner.
« Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien compris
l'existence du capitaine, le Nautilus n'est pas seulement un navire. Ce doit
être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son commandant, ont rompu
toute relation avec la terre.
— Peut-être, dit Conseil, mais enfin le Nautilus ne peut contenir qu'un
certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce maximum ?
— Comment cela, Conseil ?
— Par le calcul. Étant donné la capacité du navire que monsieur connaît,
et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme ; sachant d'autre part ce
que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration, et comparant ces
résultats avec la nécessité où le Nautilus est de remonter toutes les vingt-
quatre heures... »
La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait en
venir.
« Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-là, facile à établir d'ailleurs, ne
peut donner qu'un chiffre très incertain.
— N'importe, reprit Ned Land, en insistant.
— Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure
l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc chercher
combien de fois le Nautilus renferme deux mille quatre cents litres d'air.
— Précisément, dit Conseil.
— Or, repris-je, la capacité du Nautilus étant de quinze cents tonneaux, et
celle du tonneau de mille litres, le Nautilus renferme quinze cent mille litres
d'air, qui, divisés par deux mille quatre cents... »
Je calculai rapidement au crayon :
« ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire que l'air
contenu dans le Nautilus pourrait rigoureusement suffire à six cent vingt-
d'hommes au plus doivent suffire à le manœuvrer.
— Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ?
— Pourquoi ? » répliquai-je.
Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à
deviner.
« Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien compris
l'existence du capitaine, le Nautilus n'est pas seulement un navire. Ce doit
être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son commandant, ont rompu
toute relation avec la terre.
— Peut-être, dit Conseil, mais enfin le Nautilus ne peut contenir qu'un
certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce maximum ?
— Comment cela, Conseil ?
— Par le calcul. Étant donné la capacité du navire que monsieur connaît,
et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme ; sachant d'autre part ce
que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration, et comparant ces
résultats avec la nécessité où le Nautilus est de remonter toutes les vingt-
quatre heures... »
La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait en
venir.
« Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-là, facile à établir d'ailleurs, ne
peut donner qu'un chiffre très incertain.
— N'importe, reprit Ned Land, en insistant.
— Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure
l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc chercher
combien de fois le Nautilus renferme deux mille quatre cents litres d'air.
— Précisément, dit Conseil.
— Or, repris-je, la capacité du Nautilus étant de quinze cents tonneaux, et
celle du tonneau de mille litres, le Nautilus renferme quinze cent mille litres
d'air, qui, divisés par deux mille quatre cents... »
Je calculai rapidement au crayon :
« ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire que l'air
contenu dans le Nautilus pourrait rigoureusement suffire à six cent vingt-
Page 298
cinq hommes pendant vingt-quatre heures.
— Six cent vingt-cinq ! répéta Ned.
— Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins ou
officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.
— C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.
— Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.
— Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation. »
Conseil avait employé le mot juste.
« Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au
sud ! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la banquise, et qu'il
revienne vers des mers plus civilisées ! Alors, il sera temps de reprendre les
projets de Ned Land. »
Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit pas,
et se retira.
« Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout lui
revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est
interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le cœur gros. Il faut le
comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici ? Rien. Il n'est pas un savant comme
monsieur, et ne saurait prendre le même goût que nous aux choses
admirables de la mer. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne
de son pays ! »
Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable au
Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui pouvaient le
passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un incident vint lui rappeler
ses beaux jours de harponneur.
Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, le Nautilus
tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit pas,
car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont réfugiés dans les
bassins des hautes latitudes.
Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur les
découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui, entraînant
à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les Anglais et les
Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan et les conduisit d'une
— Six cent vingt-cinq ! répéta Ned.
— Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins ou
officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.
— C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.
— Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.
— Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation. »
Conseil avait employé le mot juste.
« Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au
sud ! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la banquise, et qu'il
revienne vers des mers plus civilisées ! Alors, il sera temps de reprendre les
projets de Ned Land. »
Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit pas,
et se retira.
« Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout lui
revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est
interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le cœur gros. Il faut le
comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici ? Rien. Il n'est pas un savant comme
monsieur, et ne saurait prendre le même goût que nous aux choses
admirables de la mer. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne
de son pays ! »
Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable au
Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui pouvaient le
passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un incident vint lui rappeler
ses beaux jours de harponneur.
Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, le Nautilus
tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit pas,
car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont réfugiés dans les
bassins des hautes latitudes.
Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur les
découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui, entraînant
à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les Anglais et les
Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan et les conduisit d'une
Page 299
extrémité de la terre à l'autre. Les baleines aiment à fréquenter les mers
australes et boréales. D'anciennes légendes prétendent même que ces
cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à sept lieues seulement du pôle nord.
Si le fait est faux, il sera vrai un jour et c'est probablement ainsi, en chassant
la baleine dans les régions arctiques ou antarctiques, que les hommes
atteindront ce point inconnu du globe.
Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le mois
d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées d'automne. Ce fut
le Canadien — il ne pouvait s'y tromper — qui signala une baleine à
l'horizon dans l'est. En regardant attentivement, on voyait son dos noirâtre
s'élever et s'abaisser alternativement au-dessus des flots, à cinq milles du
Nautilus.
« Ah ! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une
rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille ! Voyez
avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et de vapeur !
Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur ce morceau de tôle !
— Quoi ! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos vieilles
idées de pêche ?
— Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
métier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille chasse ?
— Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned ?
— Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans le
détroit de Bering que dans celui de Davis.
— Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas à
passer les eaux chaudes de l'Équateur.
— Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous là ? répliqua le
Canadien d'un ton passablement incrédule.
— Je dis ce qui est.
— Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans et
demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore dans
son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je vous
demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique, l'animal
serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir doublé, soit le cap
Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi l'Équateur ?
australes et boréales. D'anciennes légendes prétendent même que ces
cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à sept lieues seulement du pôle nord.
Si le fait est faux, il sera vrai un jour et c'est probablement ainsi, en chassant
la baleine dans les régions arctiques ou antarctiques, que les hommes
atteindront ce point inconnu du globe.
Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le mois
d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées d'automne. Ce fut
le Canadien — il ne pouvait s'y tromper — qui signala une baleine à
l'horizon dans l'est. En regardant attentivement, on voyait son dos noirâtre
s'élever et s'abaisser alternativement au-dessus des flots, à cinq milles du
Nautilus.
« Ah ! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une
rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille ! Voyez
avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et de vapeur !
Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur ce morceau de tôle !
— Quoi ! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos vieilles
idées de pêche ?
— Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
métier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille chasse ?
— Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned ?
— Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans le
détroit de Bering que dans celui de Davis.
— Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas à
passer les eaux chaudes de l'Équateur.
— Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous là ? répliqua le
Canadien d'un ton passablement incrédule.
— Je dis ce qui est.
— Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans et
demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore dans
son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je vous
demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique, l'animal
serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir doublé, soit le cap
Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi l'Équateur ?
Page 300
— Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra
monsieur.
— Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées,
suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et si l'un
de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de Davis, c'est tout
simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à l'autre, soit sur les
côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.
— Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un œil.
— Il faut croire monsieur, répondit Conseil.
— Dès lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces
parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent ?
— Je vous l'ai dit, Ned.
— Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.
— Voyez ! voyez ! s'écria le Canadien la voix émue. Elle s'approche !
Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien contre
elle ! »
Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon
imaginaire.
« Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
boréales ?
— A peu près, Ned.
— C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur !
Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles
Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds.
— Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des
baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les cachalots,
ils sont généralement plus petits que la baleine franche.
— Ah ! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas l'Océan,
elle se rapproche, elle vient dans les eaux du Nautilus ! »
Puis, reprenant sa conversation :
« Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête ! On cite
cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents.
monsieur.
— Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées,
suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et si l'un
de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de Davis, c'est tout
simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à l'autre, soit sur les
côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.
— Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un œil.
— Il faut croire monsieur, répondit Conseil.
— Dès lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces
parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent ?
— Je vous l'ai dit, Ned.
— Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.
— Voyez ! voyez ! s'écria le Canadien la voix émue. Elle s'approche !
Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien contre
elle ! »
Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon
imaginaire.
« Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
boréales ?
— A peu près, Ned.
— C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur !
Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles
Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds.
— Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des
baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les cachalots,
ils sont généralement plus petits que la baleine franche.
— Ah ! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas l'Océan,
elle se rapproche, elle vient dans les eaux du Nautilus ! »
Puis, reprenant sa conversation :
« Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête ! On cite
cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents.
Page 301
Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend pour
des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...
— On y bâtit des maisons, dit Conseil.
— Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge et
entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme.
— Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant.
— Ah ! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires
extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J'espère que vous n'y
croyez pas !
— Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut tout
croire de la part des baleines !
— Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se dérobe !
— On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en
quinze jours.
— Je ne dis pas non.
— Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
encore.
— Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ?
— Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les poissons,
c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement, frappait l'eau de
gauche à droite et de droite à gauche. Mais le Créateur, s'apercevant qu'elles
marchaient trop vite, leur tordit la queue, et depuis ce temps-là, elles battent
les flots de haut en bas au détriment de leur rapidité.
— Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
vous croire ?
— Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille livres.
— C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que certains
cétacés acquièrent un développement considérable, puisque, dit-on, ils
fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile.
— Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien.
— Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une telle
des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...
— On y bâtit des maisons, dit Conseil.
— Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge et
entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme.
— Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant.
— Ah ! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires
extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J'espère que vous n'y
croyez pas !
— Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut tout
croire de la part des baleines !
— Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se dérobe !
— On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en
quinze jours.
— Je ne dis pas non.
— Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
encore.
— Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ?
— Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les poissons,
c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement, frappait l'eau de
gauche à droite et de droite à gauche. Mais le Créateur, s'apercevant qu'elles
marchaient trop vite, leur tordit la queue, et depuis ce temps-là, elles battent
les flots de haut en bas au détriment de leur rapidité.
— Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
vous croire ?
— Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille livres.
— C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que certains
cétacés acquièrent un développement considérable, puisque, dit-on, ils
fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile.
— Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien.
— Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une telle
Page 302
masse lancée à toute vitesse !
— Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ?
— Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant,
qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita sur
l'Essex et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par seconde. Des
lames pénétrèrent par l'arrière, et l'Essex sombra presque aussitôt. »
Ned me regarda d'un air narquois.
« Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine — dans
mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons été
lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de monsieur le
professeur, la mienne n'était qu'un baleineau.
— Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil.
— Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter.
— Et comment le savez-vous, Ned ?
— Parce qu'on le dit.
— Et pourquoi le dit-on ?
— Parce qu'on le sait.
— Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque les
pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux avaient
une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On suppose donc,
assez logiquement, que l'infériorité des baleines actuelles vient de ce
qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur complet développement. C'est
ce qui a fait dire à Buffon que ces cétacés pouvaient et devaient même vivre
mille ans. Vous entendez ? »
Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait
toujours. Il la dévorait des yeux.
« Ah ! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt, c'est un
troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là pieds et poings liés !
— Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
Nemo la permission de chasser ?... »
Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par le
panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants après, tous
deux reparaissaient sur la plate-forme.
— Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ?
— Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant,
qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita sur
l'Essex et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par seconde. Des
lames pénétrèrent par l'arrière, et l'Essex sombra presque aussitôt. »
Ned me regarda d'un air narquois.
« Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine — dans
mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons été
lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de monsieur le
professeur, la mienne n'était qu'un baleineau.
— Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil.
— Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter.
— Et comment le savez-vous, Ned ?
— Parce qu'on le dit.
— Et pourquoi le dit-on ?
— Parce qu'on le sait.
— Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque les
pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux avaient
une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On suppose donc,
assez logiquement, que l'infériorité des baleines actuelles vient de ce
qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur complet développement. C'est
ce qui a fait dire à Buffon que ces cétacés pouvaient et devaient même vivre
mille ans. Vous entendez ? »
Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait
toujours. Il la dévorait des yeux.
« Ah ! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt, c'est un
troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là pieds et poings liés !
— Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
Nemo la permission de chasser ?... »
Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par le
panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants après, tous
deux reparaissaient sur la plate-forme.
Page 303
Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les
eaux à un mille du Nautilus.
« Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une flotte de
baleiniers.
— Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de
harponneur ?
— A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
détruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord.
— Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous
nous avez autorisés à poursuivre un dugong !
— Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. Ici,
ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilège réservé à l'homme,
mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En détruisant la baleine
australe comme la baleine franche, êtres inoffensifs et bons, vos pareils,
maître Land, commettent une action blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà
dépeuplé toute la baie de Baffin, et qu'ils anéantiront une classe d'animaux
utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de
leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que
vous vous en mêliez. »
Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de
morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre ses
paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait
raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître
un jour la dernière baleine de l'Océan.
Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains dans
ses poches et nous tourna le dos.
Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, et
s'adressant à moi :
« J'avais raison de prétendre, que sans compter l'homme, les baleines ont
assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à forte partie
avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles sous le vent
ces points noirâtres qui sont en mouvement ?
— Oui, capitaine, répondis-je.
eaux à un mille du Nautilus.
« Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une flotte de
baleiniers.
— Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de
harponneur ?
— A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
détruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord.
— Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous
nous avez autorisés à poursuivre un dugong !
— Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. Ici,
ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilège réservé à l'homme,
mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En détruisant la baleine
australe comme la baleine franche, êtres inoffensifs et bons, vos pareils,
maître Land, commettent une action blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà
dépeuplé toute la baie de Baffin, et qu'ils anéantiront une classe d'animaux
utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de
leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que
vous vous en mêliez. »
Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de
morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre ses
paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait
raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître
un jour la dernière baleine de l'Océan.
Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains dans
ses poches et nous tourna le dos.
Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, et
s'adressant à moi :
« J'avais raison de prétendre, que sans compter l'homme, les baleines ont
assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à forte partie
avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles sous le vent
ces points noirâtres qui sont en mouvement ?
— Oui, capitaine, répondis-je.
Page 304
— Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois
rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! Quant à ceux-là, bêtes
cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. »
Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots.
« Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intérêt même des
baleines...
— Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le Nautilus suffira à
disperser ces cachalots. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut bien le
harpon de maître Land, j'imagine. »
Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des
cétacés à coups d'éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ?
« Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié pour
ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents ! »
Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale,
dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. La tête énorme de ce
cétacé occupe environ le tiers de son corps. Mieux armé que la baleine, dont
la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons, il est muni de vingt-
cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres, cylindriques et coniques à
leur sommet, et qui pèsent deux livres chacune. C'est à la partie supérieure
de cette énorme tête et dans de grandes cavités séparées par des cartilages,
que se trouvent trois à quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse,
dite « blanc de baleine ». Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt
têtard que poisson, suivant la remarque de Frédol. Il est mal construit, étant
pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente, et
n'y voyant guère que de l'œil droit.
Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait aperçu
les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait préjuger, d'avance, la
victoire des cachalots, non seulement parce qu'ils sont mieux bâtis pour
l'attaque que leurs inoffensifs adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent
rester plus longtemps sous les flots, sans venir respirer à leur surface.
Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le Nautilus se mit
entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant les vitres
du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour manœuvrer son
rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! Quant à ceux-là, bêtes
cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. »
Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots.
« Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intérêt même des
baleines...
— Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le Nautilus suffira à
disperser ces cachalots. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut bien le
harpon de maître Land, j'imagine. »
Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des
cétacés à coups d'éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ?
« Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié pour
ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents ! »
Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale,
dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. La tête énorme de ce
cétacé occupe environ le tiers de son corps. Mieux armé que la baleine, dont
la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons, il est muni de vingt-
cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres, cylindriques et coniques à
leur sommet, et qui pèsent deux livres chacune. C'est à la partie supérieure
de cette énorme tête et dans de grandes cavités séparées par des cartilages,
que se trouvent trois à quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse,
dite « blanc de baleine ». Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt
têtard que poisson, suivant la remarque de Frédol. Il est mal construit, étant
pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente, et
n'y voyant guère que de l'œil droit.
Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait aperçu
les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait préjuger, d'avance, la
victoire des cachalots, non seulement parce qu'ils sont mieux bâtis pour
l'attaque que leurs inoffensifs adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent
rester plus longtemps sous les flots, sans venir respirer à leur surface.
Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le Nautilus se mit
entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant les vitres
du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour manœuvrer son
Page 305
appareil comme un engin de destruction. Bientôt, je sentis les battements de
l'hélice se précipiter et notre vitesse s'accroître.
Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines,
lorsque le Nautilus arriva. Il manœuvra de manière à couper la troupe des
macrocéphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus à la vue du
nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt ils durent se garer
de ses coups.
Quelle lutte ! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par battre
des mains. Le Nautilus n'était plus qu'un harpon formidable, brandi par la
main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses charnues et les
traversait de part en part, laissant après son passage deux grouillantes
moitiés d'animal. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs,
il ne les sentait pas. Les chocs qu'il produisait, pas davantage. Un cachalot
exterminé, il courait à un autre, virait sur place pour ne pas manquer sa
proie, allant de l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant
quand le cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui
lorsqu'il revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le coupant
ou le déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes les allures, le
perçant de son terrible éperon.
Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements aigus
et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés ! Au milieu de
ces couches ordinairement si paisibles, leur queue créait de véritables
houles.
Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre, auquel les
macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
réunis essayèrent d'écraser le Nautilus sous leur masse. On voyait, à la vitre,
leur gueule énorme pavée de dents, leur œil formidable. Ned Land, qui ne
se possédait plus, les menaçait et les injuriait. On sentait qu'ils se
cramponnaient à notre appareil, comme des chiens qui coiffent un ragot
sous les taillis. Mais le Nautilus, forçant son hélice, les emportait, les
entraînait, ou les ramenait vers le niveau supérieur des eaux, sans se soucier
ni de leur poids énorme, ni de leurs puissantes étreintes.
Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent tranquilles.
Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le panneau fut
ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate-forme.
l'hélice se précipiter et notre vitesse s'accroître.
Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines,
lorsque le Nautilus arriva. Il manœuvra de manière à couper la troupe des
macrocéphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus à la vue du
nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt ils durent se garer
de ses coups.
Quelle lutte ! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par battre
des mains. Le Nautilus n'était plus qu'un harpon formidable, brandi par la
main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses charnues et les
traversait de part en part, laissant après son passage deux grouillantes
moitiés d'animal. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs,
il ne les sentait pas. Les chocs qu'il produisait, pas davantage. Un cachalot
exterminé, il courait à un autre, virait sur place pour ne pas manquer sa
proie, allant de l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant
quand le cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui
lorsqu'il revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le coupant
ou le déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes les allures, le
perçant de son terrible éperon.
Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements aigus
et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés ! Au milieu de
ces couches ordinairement si paisibles, leur queue créait de véritables
houles.
Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre, auquel les
macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
réunis essayèrent d'écraser le Nautilus sous leur masse. On voyait, à la vitre,
leur gueule énorme pavée de dents, leur œil formidable. Ned Land, qui ne
se possédait plus, les menaçait et les injuriait. On sentait qu'ils se
cramponnaient à notre appareil, comme des chiens qui coiffent un ragot
sous les taillis. Mais le Nautilus, forçant son hélice, les emportait, les
entraînait, ou les ramenait vers le niveau supérieur des eaux, sans se soucier
ni de leur poids énorme, ni de leurs puissantes étreintes.
Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent tranquilles.
Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le panneau fut
ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate-forme.
Page 306
La mer était couverte de cadavres mutilés. Une explosion formidable
n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses
charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres sur le
dos, blanchâtres sous le ventre, et tout bossués d'énormes protubérances.
Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les flots étaient teints
en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le Nautilus flottait au milieu
d'une mer de sang.
Le capitaine Nemo nous rejoignit.
« Eh bien, maître Land ? dit-il.
— Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis pas un
boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.
— C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et le
Nautilus n'est pas un couteau de boucher.
— J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien.
— Chacun son arme », répondit le capitaine, en regardant fixement Ned
Land.
Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui
aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée par la
vue d'une baleine que le Nautilus accostait en ce moment.
L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots. Je reconnus la
baleine australe, à tête déprimée, qui est entièrement noire.
Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du Nord-Caper
par la soudure des sept vertèbres cervicales, et elle compte deux côtes de
plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché sur le flanc, le
ventre troué de morsures, était mort. Au bout de sa nageoire mutilée pendait
encore un petit baleineau qu'il n'avait pu sauver du massacre. Sa bouche
ouverte laissait couler l'eau qui murmurait comme un ressac à travers ses
fanons.
Le capitaine Nemo conduisit le Nautilus près du cadavre de l'animal.
Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non sans
étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait qu'elles
contenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux.
Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura
n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses
charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres sur le
dos, blanchâtres sous le ventre, et tout bossués d'énormes protubérances.
Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les flots étaient teints
en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le Nautilus flottait au milieu
d'une mer de sang.
Le capitaine Nemo nous rejoignit.
« Eh bien, maître Land ? dit-il.
— Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis pas un
boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.
— C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et le
Nautilus n'est pas un couteau de boucher.
— J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien.
— Chacun son arme », répondit le capitaine, en regardant fixement Ned
Land.
Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui
aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée par la
vue d'une baleine que le Nautilus accostait en ce moment.
L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots. Je reconnus la
baleine australe, à tête déprimée, qui est entièrement noire.
Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du Nord-Caper
par la soudure des sept vertèbres cervicales, et elle compte deux côtes de
plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché sur le flanc, le
ventre troué de morsures, était mort. Au bout de sa nageoire mutilée pendait
encore un petit baleineau qu'il n'avait pu sauver du massacre. Sa bouche
ouverte laissait couler l'eau qui murmurait comme un ressac à travers ses
fanons.
Le capitaine Nemo conduisit le Nautilus près du cadavre de l'animal.
Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non sans
étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait qu'elles
contenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux.
Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura
Page 307
que ce lait était excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune façon du lait
de vache.
Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve utile,
car, ce lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait apporter une
agréable variété à notre ordinaire.
De ce jour-là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned
Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et je
résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien.
XIII
LA BANQUISE
Le Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il suivait
le cinquantième méridien avec une vitesse considérable. Voulait-il donc
atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici toutes les tentatives
pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient échoué. La saison, d'ailleurs,
était déjà fort avancée, puisque le 13 mars des terres antarctiques
correspond au 13 septembre des régions boréales, qui commence la période
équinoxiale.
Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude, simples
débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des écueils sur lesquels
la mer déferlait. Le Nautilus se maintenait à la surface de l'Océan. Ned
Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques, était familiarisé avec ce
spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous l'admirions pour la première
fois.
Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche
d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de
« ice-blinck ». Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent
l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace.
En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat se
modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces masses
montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en eût tracé les
lignes ondulées. D'autres, semblables à d'énormes améthystes, se laissaient
pénétrer par la lumière. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour sur les
de vache.
Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve utile,
car, ce lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait apporter une
agréable variété à notre ordinaire.
De ce jour-là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned
Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et je
résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien.
XIII
LA BANQUISE
Le Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il suivait
le cinquantième méridien avec une vitesse considérable. Voulait-il donc
atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici toutes les tentatives
pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient échoué. La saison, d'ailleurs,
était déjà fort avancée, puisque le 13 mars des terres antarctiques
correspond au 13 septembre des régions boréales, qui commence la période
équinoxiale.
Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude, simples
débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des écueils sur lesquels
la mer déferlait. Le Nautilus se maintenait à la surface de l'Océan. Ned
Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques, était familiarisé avec ce
spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous l'admirions pour la première
fois.
Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche
d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de
« ice-blinck ». Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent
l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace.
En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat se
modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces masses
montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en eût tracé les
lignes ondulées. D'autres, semblables à d'énormes améthystes, se laissaient
pénétrer par la lumière. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour sur les
Page 308
mille facettes de leurs cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du
calcaire, auraient suffi à la construction de toute une ville de marbre.
Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en
nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.
C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous assourdissaient de
leurs cris. Quelques-uns, prenant le Nautilus pour le cadavre d'une baleine,
venaient s'y reposer et piquaient de coups de bec sa tôle sonore.
Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se tint
souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces parages
abandonnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se disait-il que
dans ces mers polaires interdites à l'homme, il était là chez lui, maître de ces
infranchissables espaces ? Peut-être. Mais il ne parlait pas. Il restait
immobile, ne revenant à lui que lorsque ses instincts de manœuvrier
reprenaient le dessus. Dirigeant alors son Nautilus avec une adresse
consommée, il évitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes
mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de
soixante-dix à quatre-vingts mètres. Souvent l'horizon paraissait
entièrement fermé. A la hauteur du soixantième degré de latitude, toute
passe avait disparu. Mais le capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait
bientôt quelque étroite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement,
sachant bien, cependant, qu'elle se refermerait derrière lui.
Ce fut ainsi que le Nautilus, guidé par cette main habile, dépassa toutes
ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec une précision
qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields ou champs unis et
sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs ou champs brisés, nommés
palchs quand ils sont circulaires, et streams lorsqu'ils sont faits de morceaux
allongés.
La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air extérieur,
marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous étions
chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours marins
avaient fait les frais. L'intérieur du Nautilus, régulièrement chauffé par ses
appareils électriques, défiait les froids les plus intenses. D'ailleurs, il lui eût
suffi de s'enfoncer à quelques mètres au-dessous des flots pour y trouver
une température supportable.
Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
perpétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures, et plus
calcaire, auraient suffi à la construction de toute une ville de marbre.
Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en
nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.
C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous assourdissaient de
leurs cris. Quelques-uns, prenant le Nautilus pour le cadavre d'une baleine,
venaient s'y reposer et piquaient de coups de bec sa tôle sonore.
Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se tint
souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces parages
abandonnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se disait-il que
dans ces mers polaires interdites à l'homme, il était là chez lui, maître de ces
infranchissables espaces ? Peut-être. Mais il ne parlait pas. Il restait
immobile, ne revenant à lui que lorsque ses instincts de manœuvrier
reprenaient le dessus. Dirigeant alors son Nautilus avec une adresse
consommée, il évitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes
mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de
soixante-dix à quatre-vingts mètres. Souvent l'horizon paraissait
entièrement fermé. A la hauteur du soixantième degré de latitude, toute
passe avait disparu. Mais le capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait
bientôt quelque étroite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement,
sachant bien, cependant, qu'elle se refermerait derrière lui.
Ce fut ainsi que le Nautilus, guidé par cette main habile, dépassa toutes
ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec une précision
qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields ou champs unis et
sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs ou champs brisés, nommés
palchs quand ils sont circulaires, et streams lorsqu'ils sont faits de morceaux
allongés.
La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air extérieur,
marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous étions
chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours marins
avaient fait les frais. L'intérieur du Nautilus, régulièrement chauffé par ses
appareils électriques, défiait les froids les plus intenses. D'ailleurs, il lui eût
suffi de s'enfoncer à quelques mètres au-dessous des flots pour y trouver
une température supportable.
Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
perpétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures, et plus
Page 309
tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions circumpolaires.
Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut
dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de
phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et américains, dans
leur rage de destruction, massacrant les adultes et les femelles pleines, là où
existait l'animation de la vie, avaient laissé après eux le silence de la mort.
Le 16 mars, vers huit heures du matin, le Nautilus, suivant le cinquante-
cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les glaces nous
entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon. Cependant, le capitaine
Nemo marchait de passe en passe et s'élevait toujours.
« Mais où va-t-il ? demandai-je.
— Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas aller
plus loin, il s'arrêtera.
— Je n'en jurerais pas ! » répondis-je.
Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
déplaisait point. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces régions
nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des attitudes
superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale, avec ses minarets et
ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée et comme jetée à terre
par une convulsion du sol. Aspects incessamment variés par les obliques
rayons du soleil, ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans
de neige. Puis, de toutes parts des détonations, des éboulements, de grandes
culbutes d'icebergs, qui changeaient le décor comme le paysage d'un
diorama.
Lorsque le Nautilus était immergé au moment où se rompaient ces
équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensité,
et la chute de ces masses créait de redoutables remous jusque dans les
couches profondes de l'Océan. Le Nautilus roulait et tanguait alors comme
un navire abandonne à la furie des éléments.
Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions
définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus léger
indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne se trompait
jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui sillonnaient les ice-
fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il n'eût aventuré déjà le Nautilus
au milieu des mers antarctiques.
Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut
dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de
phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et américains, dans
leur rage de destruction, massacrant les adultes et les femelles pleines, là où
existait l'animation de la vie, avaient laissé après eux le silence de la mort.
Le 16 mars, vers huit heures du matin, le Nautilus, suivant le cinquante-
cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les glaces nous
entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon. Cependant, le capitaine
Nemo marchait de passe en passe et s'élevait toujours.
« Mais où va-t-il ? demandai-je.
— Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas aller
plus loin, il s'arrêtera.
— Je n'en jurerais pas ! » répondis-je.
Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
déplaisait point. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces régions
nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des attitudes
superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale, avec ses minarets et
ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée et comme jetée à terre
par une convulsion du sol. Aspects incessamment variés par les obliques
rayons du soleil, ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans
de neige. Puis, de toutes parts des détonations, des éboulements, de grandes
culbutes d'icebergs, qui changeaient le décor comme le paysage d'un
diorama.
Lorsque le Nautilus était immergé au moment où se rompaient ces
équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensité,
et la chute de ces masses créait de redoutables remous jusque dans les
couches profondes de l'Océan. Le Nautilus roulait et tanguait alors comme
un navire abandonne à la furie des éléments.
Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions
définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus léger
indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne se trompait
jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui sillonnaient les ice-
fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il n'eût aventuré déjà le Nautilus
au milieu des mers antarctiques.
Page 310
Cependant, dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous
barrèrent absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais de
vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait arrêter le
capitaine Nemo, et il se lança contre l'ice-field avec une effroyable
violence. Le Nautilus entrait comme un coin dans cette masse friable, et la
divisait avec des craquements terribles. C'était l'antique bélier poussé par
une puissance infinie. Les débris de glace, haut projetés, retombaient en
grêle autour de nous. Par sa seule force d'impulsion, notre appareil se
creusait un chenal. Quelquefois, emporté par son élan, il montait sur le
champ de glace et l'écrasait de son poids, ou par instants, enfourné sous
l'ice-field, il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait
de larges déchirures.
Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par certaines
brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la plate-forme à
l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du compas. La neige
s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la briser à coups de pic. Rien
qu'à la température de cinq degrés au-dessous de zéro, toutes les parties
extérieures du Nautilus se recouvraient de glaces. Un gréement n'aurait pu
se manœuvrer, car tous les garants eussent été engagés dans la gorge des
poulies. Un bâtiment sans voiles et mû par un moteur électrique qui se
passait de charbon, pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.
Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas. Il tomba
même à 73°5'. Les indications de la boussole n'offraient plus aucune
garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions contradictoires, en
s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne se confond pas avec le
sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce pôle est situé à peu près par
70° de latitude et 130° de longitude, et d'après les observations de Duperrey,
par 135° de longitude et 70°30' de latitude. Il fallait faire alors des
observations nombreuses sur les compas transportés à différentes parties du
navire et prendre une moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime
pour relever la route parcourue, méthode peu satisfaisante au milieu de ces
passes sinueuses dont les points de repère changent incessamment.
Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le Nautilus se vit
définitivement enrayé. Ce n'étaient plus ni les streams, ni les palks, ni les
ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de montagnes
soudées entre elles.
barrèrent absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais de
vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait arrêter le
capitaine Nemo, et il se lança contre l'ice-field avec une effroyable
violence. Le Nautilus entrait comme un coin dans cette masse friable, et la
divisait avec des craquements terribles. C'était l'antique bélier poussé par
une puissance infinie. Les débris de glace, haut projetés, retombaient en
grêle autour de nous. Par sa seule force d'impulsion, notre appareil se
creusait un chenal. Quelquefois, emporté par son élan, il montait sur le
champ de glace et l'écrasait de son poids, ou par instants, enfourné sous
l'ice-field, il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait
de larges déchirures.
Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par certaines
brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la plate-forme à
l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du compas. La neige
s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la briser à coups de pic. Rien
qu'à la température de cinq degrés au-dessous de zéro, toutes les parties
extérieures du Nautilus se recouvraient de glaces. Un gréement n'aurait pu
se manœuvrer, car tous les garants eussent été engagés dans la gorge des
poulies. Un bâtiment sans voiles et mû par un moteur électrique qui se
passait de charbon, pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.
Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas. Il tomba
même à 73°5'. Les indications de la boussole n'offraient plus aucune
garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions contradictoires, en
s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne se confond pas avec le
sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce pôle est situé à peu près par
70° de latitude et 130° de longitude, et d'après les observations de Duperrey,
par 135° de longitude et 70°30' de latitude. Il fallait faire alors des
observations nombreuses sur les compas transportés à différentes parties du
navire et prendre une moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime
pour relever la route parcourue, méthode peu satisfaisante au milieu de ces
passes sinueuses dont les points de repère changent incessamment.
Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le Nautilus se vit
définitivement enrayé. Ce n'étaient plus ni les streams, ni les palks, ni les
ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de montagnes
soudées entre elles.
Page 311
« La banquise ! » me dit le Canadien.
Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous
avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un instant
paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez exacte qui
donnait notre situation par 51°30' de longitude et 67°39' de latitude
méridionale. C'était déjà un point avancé des régions antarctiques.
De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos yeux.
Sous l'éperon du Nautilus s'étendait une vaste plaine tourmentée,
enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle capricieux qui
caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant la débâcle des glaces,
mais sur des proportions gigantesques. Çà et là, des pics aigus, des aiguilles
déliées s'élevant à une hauteur de deux cents pieds; plus loin, une suite de
falaises taillées à pic et revêtues de teintes grisâtres, vastes miroirs qui
reflétaient quelques rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Puis, sur
cette nature désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement
d'ailes des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même le bruit.
Le Nautilus dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu des
champs de glace.
« Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin !
— Eh bien ?
— Ce sera un maître homme.
— Pourquoi, Ned ?
— Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant, votre
capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que la nature, et là
où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête bon gré mal gré.
— En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a
derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus !
— Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont été inventés que pour
agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.
— Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui se
trouve.
— Quoi donc ? demandai-je.
— De la glace, et toujours de la glace !
Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous
avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un instant
paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez exacte qui
donnait notre situation par 51°30' de longitude et 67°39' de latitude
méridionale. C'était déjà un point avancé des régions antarctiques.
De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos yeux.
Sous l'éperon du Nautilus s'étendait une vaste plaine tourmentée,
enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle capricieux qui
caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant la débâcle des glaces,
mais sur des proportions gigantesques. Çà et là, des pics aigus, des aiguilles
déliées s'élevant à une hauteur de deux cents pieds; plus loin, une suite de
falaises taillées à pic et revêtues de teintes grisâtres, vastes miroirs qui
reflétaient quelques rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Puis, sur
cette nature désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement
d'ailes des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même le bruit.
Le Nautilus dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu des
champs de glace.
« Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin !
— Eh bien ?
— Ce sera un maître homme.
— Pourquoi, Ned ?
— Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant, votre
capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que la nature, et là
où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête bon gré mal gré.
— En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a
derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus !
— Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont été inventés que pour
agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.
— Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui se
trouve.
— Quoi donc ? demandai-je.
— De la glace, et toujours de la glace !
Page 312
— Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquai-je, mais moi je ne le suis
pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir.
— Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à
cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant, et vous
n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son Nautilus. Et qu'il le
veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, c'est-à-dire au pays des
honnêtes gens. »
Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne
seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront s'arrêter
devant la banquise.
En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour
disjoindre les glaces, le Nautilus fut réduit à l'immobilité. Ordinairement,
qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. Mais ici,
revenir était aussi impossible qu'avancer, car les passes s'étaient refermées
derrière nous, et pour peu que notre appareil demeurât stationnaire, il ne
tarderait pas à être bloqué. Ce fut même ce qui arriva vers deux heures du
soir, et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je
dus avouer que la conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente.
J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la
situation depuis quelques instants, me dit :
« Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ?
— Je pense que nous sommes pris, capitaine.
— Pris ! Et comment l'entendez-vous ?
— J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni
d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle « pris », du moins sur les
continents habités.
— Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le Nautilus ne pourra pas
se dégager ?
— Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour que
vous comptiez sur une débâcle des glaces.
— Ah ! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton
ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu'empêchements et
obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le Nautilus se dégagera,
mais qu'il ira plus loin encore !
pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir.
— Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à
cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant, et vous
n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son Nautilus. Et qu'il le
veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, c'est-à-dire au pays des
honnêtes gens. »
Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne
seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront s'arrêter
devant la banquise.
En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour
disjoindre les glaces, le Nautilus fut réduit à l'immobilité. Ordinairement,
qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. Mais ici,
revenir était aussi impossible qu'avancer, car les passes s'étaient refermées
derrière nous, et pour peu que notre appareil demeurât stationnaire, il ne
tarderait pas à être bloqué. Ce fut même ce qui arriva vers deux heures du
soir, et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je
dus avouer que la conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente.
J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la
situation depuis quelques instants, me dit :
« Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ?
— Je pense que nous sommes pris, capitaine.
— Pris ! Et comment l'entendez-vous ?
— J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni
d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle « pris », du moins sur les
continents habités.
— Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le Nautilus ne pourra pas
se dégager ?
— Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour que
vous comptiez sur une débâcle des glaces.
— Ah ! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton
ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu'empêchements et
obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le Nautilus se dégagera,
mais qu'il ira plus loin encore !
Page 313
— Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine.
— Oui, monsieur, il ira au pôle.
— Au pôle ! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité.
— Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce point
inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si je fais du
Nautilus ce que je veux. »
Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité !
Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible que
ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs, n'était-ce pas
une entreprise absolument insensée, et que, seul, l'esprit d'un fou pouvait
concevoir !
Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà
découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature humaine.
« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là où
d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon
Nautilus aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le répète, il ira plus
loin encore.
— Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique. Je
vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous ! Brisons
cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons des ailes au
Nautilus, afin qu'il puisse passer par-dessus !
— Par-dessus ? monsieur le professeur, répondit tranquillement le
capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.
— Par-dessous ! » m'écriai-je.
Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon
esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du Nautilus allaient le
servir encore dans cette surhumaine entreprise !
« Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur,
me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la possibilité —
moi, je dirai le succès — de cette tentative. Ce qui est impraticable avec un
navire ordinaire devient facile au Nautilus. Si un continent émerge au pôle,
il s'arrêtera devant ce continent. Mais si au contraire c'est la mer libre qui le
baigne, il ira au pôle même !
— Oui, monsieur, il ira au pôle.
— Au pôle ! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité.
— Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce point
inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si je fais du
Nautilus ce que je veux. »
Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité !
Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible que
ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs, n'était-ce pas
une entreprise absolument insensée, et que, seul, l'esprit d'un fou pouvait
concevoir !
Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà
découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature humaine.
« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là où
d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon
Nautilus aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le répète, il ira plus
loin encore.
— Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique. Je
vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous ! Brisons
cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons des ailes au
Nautilus, afin qu'il puisse passer par-dessus !
— Par-dessus ? monsieur le professeur, répondit tranquillement le
capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.
— Par-dessous ! » m'écriai-je.
Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon
esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du Nautilus allaient le
servir encore dans cette surhumaine entreprise !
« Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur,
me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la possibilité —
moi, je dirai le succès — de cette tentative. Ce qui est impraticable avec un
navire ordinaire devient facile au Nautilus. Si un continent émerge au pôle,
il s'arrêtera devant ce continent. Mais si au contraire c'est la mer libre qui le
baigne, il ira au pôle même !
Page 314
— En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si la surface
de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches inférieures sont libres,
par cette raison providentielle qui a placé à un degré supérieur à celui de la
congélation le maximum de densité de l'eau de mer. Et, si je ne me trompe,
la partie immergée de cette banquise est à la partie émergeante comme
quatre est à un ?
— A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs ont
au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces montagnes
de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles ne s'enfoncent
que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mètres pour le Nautilus?
— Rien, monsieur.
— Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette
température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément
les trente ou quarante degrés de froid de la surface.
— Juste, monsieur, très juste, répondis-je en m'animant.
— La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester plusieurs
jours immergés sans renouveler notre provision d'air.
— N'est-ce que cela ? répliquai-je. Le Nautilus a de vastes réservoirs,
nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène dont nous aurons
besoin.
— Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine.
Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous
soumets d'avance toutes mes objections.
— En avez-vous encore à faire ?
— Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette mer
soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions revenir à sa
surface !
— Bon, monsieur, oubliez-vous que le Nautilus est armé d'un redoutable
éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de
glace qui s'ouvriront au choc ?
— Eh ! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui !
— D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,
pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle
nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni dans
de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches inférieures sont libres,
par cette raison providentielle qui a placé à un degré supérieur à celui de la
congélation le maximum de densité de l'eau de mer. Et, si je ne me trompe,
la partie immergée de cette banquise est à la partie émergeante comme
quatre est à un ?
— A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs ont
au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces montagnes
de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles ne s'enfoncent
que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mètres pour le Nautilus?
— Rien, monsieur.
— Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette
température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément
les trente ou quarante degrés de froid de la surface.
— Juste, monsieur, très juste, répondis-je en m'animant.
— La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester plusieurs
jours immergés sans renouveler notre provision d'air.
— N'est-ce que cela ? répliquai-je. Le Nautilus a de vastes réservoirs,
nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène dont nous aurons
besoin.
— Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine.
Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous
soumets d'avance toutes mes objections.
— En avez-vous encore à faire ?
— Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette mer
soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions revenir à sa
surface !
— Bon, monsieur, oubliez-vous que le Nautilus est armé d'un redoutable
éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de
glace qui s'ouvriront au choc ?
— Eh ! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui !
— D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,
pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle
nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni dans
Page 315
l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et jusqu'à preuve contraire,
on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé de glaces à ces deux
points du globe.
— Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je
vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections contre
mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. »
Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en audace !
C'était moi qui l'entraînais au pôle ! Je le devançais, je le distançais... Mais
non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le
contre de la question, et il s'amusait à te voir emporté dans les rêveries de
l'impossible !
Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second parut.
Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur incompréhensible
langage, et soit que le second eût été antérieurement prévenu, soit qu'il
trouvât le projet praticable, il ne laissa voir aucune surprise.
Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète
impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre
intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur »
accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned Land, si
jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.
« Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous
me faites pitié !
— Mais nous irons au pôle, maître Ned.
— Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! »
Et Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur », dit-
il en me quittant.
Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de
commencer. Les puissantes pompes du Nautilus refoulaient l'air dans les
réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre heures, le
capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme allaient être
fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise que nous allions
franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez pure, le froid très vif,
douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent s'étant calmé, cette
température ne semblait pas trop insupportable.
on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé de glaces à ces deux
points du globe.
— Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je
vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections contre
mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. »
Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en audace !
C'était moi qui l'entraînais au pôle ! Je le devançais, je le distançais... Mais
non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le
contre de la question, et il s'amusait à te voir emporté dans les rêveries de
l'impossible !
Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second parut.
Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur incompréhensible
langage, et soit que le second eût été antérieurement prévenu, soit qu'il
trouvât le projet praticable, il ne laissa voir aucune surprise.
Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète
impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre
intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur »
accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned Land, si
jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.
« Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous
me faites pitié !
— Mais nous irons au pôle, maître Ned.
— Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! »
Et Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur », dit-
il en me quittant.
Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de
commencer. Les puissantes pompes du Nautilus refoulaient l'air dans les
réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre heures, le
capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme allaient être
fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise que nous allions
franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez pure, le froid très vif,
douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent s'étant calmé, cette
température ne semblait pas trop insupportable.
Page 316
Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du Nautilus et, armés de
pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt dégagée.
Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince encore. Tous
nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se remplirent de cette
eau tenue libre à la flottaison. Le Nautilus ne tarda pas à descendre.
J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous
regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre
remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran.
A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine Nemo,
nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le
Nautiluss'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de huit
cents mètres. La température de l'eau, qui donnait douze degrés à la surface,
n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà gagnes. Il va sans dire
que la température du Nautilus, élevée par ses appareils de chauffage, se
maintenait à un degré très supérieur. Toutes les manœuvres
s'accomplissaient avec une extraordinaire précision.
« On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil.
— J'y compte bien ! » répondis-je avec le ton d'une profonde conviction.
Sous cette mer libre, le Nautilus avait pris directement le chemin de pôle,
sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67°30' à 90° vingt-deux
degrés et demi en latitude restaient à parcourir, c'est-à-dire un peu plus de
cinq cents lieues. Le Nautilus prit une vitesse moyenne de vingt-six milles à
l'heure, la vitesse d'un train express. S'il la conservait, quarante heures lui
suffisaient pour atteindre le pôle.
Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous retint,
Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait sous l'irradiation
électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les poissons ne séjournaient pas
dans ces eaux prisonnières. Ils ne trouvaient là qu'un passage pour aller de
l'Océan antarctique à la mer libre du pôle. Notre marche était rapide. On la
sentait telle aux tressaillements de la longue coque d'acier.
Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.
Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le
capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.
Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans
le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du Nautilus avait été
pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt dégagée.
Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince encore. Tous
nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se remplirent de cette
eau tenue libre à la flottaison. Le Nautilus ne tarda pas à descendre.
J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous
regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre
remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran.
A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine Nemo,
nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le
Nautiluss'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de huit
cents mètres. La température de l'eau, qui donnait douze degrés à la surface,
n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà gagnes. Il va sans dire
que la température du Nautilus, élevée par ses appareils de chauffage, se
maintenait à un degré très supérieur. Toutes les manœuvres
s'accomplissaient avec une extraordinaire précision.
« On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil.
— J'y compte bien ! » répondis-je avec le ton d'une profonde conviction.
Sous cette mer libre, le Nautilus avait pris directement le chemin de pôle,
sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67°30' à 90° vingt-deux
degrés et demi en latitude restaient à parcourir, c'est-à-dire un peu plus de
cinq cents lieues. Le Nautilus prit une vitesse moyenne de vingt-six milles à
l'heure, la vitesse d'un train express. S'il la conservait, quarante heures lui
suffisaient pour atteindre le pôle.
Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous retint,
Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait sous l'irradiation
électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les poissons ne séjournaient pas
dans ces eaux prisonnières. Ils ne trouvaient là qu'un passage pour aller de
l'Océan antarctique à la mer libre du pôle. Notre marche était rapide. On la
sentait telle aux tressaillements de la longue coque d'acier.
Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.
Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le
capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.
Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans
le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du Nautilus avait été
Page 317
modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment, en vidant
lentement ses réservoirs.
Mon cœur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre
du pôle ?
Non. Un choc m'apprit que le Nautilus avait heurté la surface inférieure
de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la matité du bruit. En
effet, nous avions « touché » pour employer l'expression marine, mais en
sens inverse et par mille pieds de profondeur. Ce qui donnait deux mille
pieds de glaces au-dessus de nous, dont mille émergeaient. La banquise
présentait alors une hauteur supérieure à celle que nous avions relevée sur
ses bords. Circonstance peu rassurante.
Pendant cette journée, le Nautilus recommença plusieurs fois cette même
expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-
dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra par neuf cents mètres, ce
qui accusait douze cents mètres d'épaisseur dont deux cents mètres
s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan. C'était le double de sa
hauteur au moment où le Nautilus s'était enfoncé sous les flots.
Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le profil
sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux.
Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation. Toujours
la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de profondeur. Diminution
évidente, mais quelle épaisseur encore entre nous et la surface de l'Océan !
Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû être
renouvelé à l'intérieur du Nautilus, suivant l'habitude quotidienne du bord.
Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le capitaine Nemo n'eût pas
encore demandé à ses réservoirs un supplément d'oxygène.
Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte
m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les tâtonnements du
Nautilus continuaient. Vers trois heures du matin, j'observai que la surface
inférieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mètres de
profondeur. Cent cinquante pieds nous séparaient alors de la surface des
eaux. La banquise redevenait peu à peu ice-field. La montagne se refaisait
la plaine.
Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en
suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait sous les
lentement ses réservoirs.
Mon cœur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre
du pôle ?
Non. Un choc m'apprit que le Nautilus avait heurté la surface inférieure
de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la matité du bruit. En
effet, nous avions « touché » pour employer l'expression marine, mais en
sens inverse et par mille pieds de profondeur. Ce qui donnait deux mille
pieds de glaces au-dessus de nous, dont mille émergeaient. La banquise
présentait alors une hauteur supérieure à celle que nous avions relevée sur
ses bords. Circonstance peu rassurante.
Pendant cette journée, le Nautilus recommença plusieurs fois cette même
expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-
dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra par neuf cents mètres, ce
qui accusait douze cents mètres d'épaisseur dont deux cents mètres
s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan. C'était le double de sa
hauteur au moment où le Nautilus s'était enfoncé sous les flots.
Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le profil
sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux.
Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation. Toujours
la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de profondeur. Diminution
évidente, mais quelle épaisseur encore entre nous et la surface de l'Océan !
Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû être
renouvelé à l'intérieur du Nautilus, suivant l'habitude quotidienne du bord.
Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le capitaine Nemo n'eût pas
encore demandé à ses réservoirs un supplément d'oxygène.
Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte
m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les tâtonnements du
Nautilus continuaient. Vers trois heures du matin, j'observai que la surface
inférieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mètres de
profondeur. Cent cinquante pieds nous séparaient alors de la surface des
eaux. La banquise redevenait peu à peu ice-field. La montagne se refaisait
la plaine.
Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en
suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait sous les
Page 318
rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en dessous par des
rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille.
Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du
salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.
« La mer libre ! » me dit-il.
XIV
LE PÔLE SUD
Je me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine quelques
glaçons épars, des icebergs mobiles ; au loin une mer étendue ; un monde
d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces eaux qui,
suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive. Le thermomètre
marquait trois degrés centigrades au-dessus de zéro. C'était comme un
printemps relatif enfermé derrière cette banquise, dont les masses éloignées
se profilaient sur l'horizon du nord.
« Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le cœur palpitant.
— Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.
— Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? dis-je en
regardant le ciel grisâtre.
— Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. »
A dix milles du Nautilus, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait à une
hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, prudemment, car
cette mer pouvait être semée d'écueils.
Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard, nous
achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de
circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable, un
continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.
L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de
Maury. L'ingénieur américain a remarqué, en effet, qu'entre le pôle sud et le
soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces flottantes, de
dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique nord.
De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique renferme des
terres considérables, puisque les icebergs ne peuvent se former en pleine
rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille.
Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du
salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.
« La mer libre ! » me dit-il.
XIV
LE PÔLE SUD
Je me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine quelques
glaçons épars, des icebergs mobiles ; au loin une mer étendue ; un monde
d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces eaux qui,
suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive. Le thermomètre
marquait trois degrés centigrades au-dessus de zéro. C'était comme un
printemps relatif enfermé derrière cette banquise, dont les masses éloignées
se profilaient sur l'horizon du nord.
« Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le cœur palpitant.
— Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.
— Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? dis-je en
regardant le ciel grisâtre.
— Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. »
A dix milles du Nautilus, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait à une
hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, prudemment, car
cette mer pouvait être semée d'écueils.
Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard, nous
achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de
circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable, un
continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.
L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de
Maury. L'ingénieur américain a remarqué, en effet, qu'entre le pôle sud et le
soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces flottantes, de
dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique nord.
De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique renferme des
terres considérables, puisque les icebergs ne peuvent se former en pleine
Page 319
mer, mais seulement sur des côtes. Suivant ses calculs, la masse des glaces
qui enveloppent le pôle austral forme une vaste calotte dont la largeur doit
atteindre quatre mille kilomètres.
Cependant, le Nautilus, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois
encablures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.
Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant les
instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix heures
du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute, ne voulait
pas se désavouer en présence du pôle sud.
Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il s'échoua.
Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.
« Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied le
premier sur cette terre.
— Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler ce sol
du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la trace de ses
pas. »
Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui faisait
battre le cœur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit
promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile, muet, il
sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq minutes
passées dans cette extase, il se retourna vers nous.
« Quand vous voudrez, monsieur », me cria-t-il.
Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.
Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme
s'il eût été de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des pierres
ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître son origine volcanique.
En de certains endroits, quelques légères fumerolles, dégageant une odeur
sulfureuse, attestaient que les feux intérieurs conservaient encore leur
puissance expansive. Cependant, ayant gravi un haut escarpement, je ne vis
aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. On sait que dans ces
contrées antarctiques, James Ross a trouvé les cratères de l'Érébus et du
Terror en pleine activité sur le cent soixante-septième méridien et par 77°32'
de latitude.
La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.
Quelques lichens de l'espèce Unsnea melanoxantha s'étalaient sur les
qui enveloppent le pôle austral forme une vaste calotte dont la largeur doit
atteindre quatre mille kilomètres.
Cependant, le Nautilus, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois
encablures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.
Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant les
instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix heures
du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute, ne voulait
pas se désavouer en présence du pôle sud.
Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il s'échoua.
Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.
« Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied le
premier sur cette terre.
— Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler ce sol
du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la trace de ses
pas. »
Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui faisait
battre le cœur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit
promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile, muet, il
sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq minutes
passées dans cette extase, il se retourna vers nous.
« Quand vous voudrez, monsieur », me cria-t-il.
Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.
Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme
s'il eût été de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des pierres
ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître son origine volcanique.
En de certains endroits, quelques légères fumerolles, dégageant une odeur
sulfureuse, attestaient que les feux intérieurs conservaient encore leur
puissance expansive. Cependant, ayant gravi un haut escarpement, je ne vis
aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. On sait que dans ces
contrées antarctiques, James Ross a trouvé les cratères de l'Érébus et du
Terror en pleine activité sur le cent soixante-septième méridien et par 77°32'
de latitude.
La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.
Quelques lichens de l'espèce Unsnea melanoxantha s'étalaient sur les
Page 320
roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées
rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles quartzeuses,
de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de petites vessies
natatoires et que le ressac jetait à la côte, composaient toute la maigre flore
de cette région.
Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles, de
buccardes lisses, en forme de cœurs, et particulièrement de clios au corps
oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes arrondis. Je
vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de trois centimètres,
dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces charmants
ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les eaux libres sur la
lisière du rivage.
Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques
arborescences coralligènes, de celles qui suivant James Ross, vivent dans
les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur ; puis, de petits
alcyons appartenant à l'espèce procellaria pelagica, ainsi qu'un grand
nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles de mer qui
constellaient le sol.
Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et voletaient
par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous assourdissaient de leurs
cris. D'autres encombraient les roches, nous regardant passer sans crainte et
se pressant familièrement sous nos pas. C'étaient des pingouins aussi agiles
et souples dans l'eau, où on les a confondus parfois avec de rapides bonites,
qu'ils sont gauches et lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et
formaient des assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de
clameurs.
Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des échassiers,
gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et conique, l'œil
encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision, car ces volatiles,
convenablement préparés, forment un mets agréable. Dans les airs passaient
des albatros fuligineux d'une envergure de quatre mètres, justement appelés
les vautours de l'Océan, des pétrels gigantesques, entre autres des
quebrante-huesos, aux ailes arquées, qui sont grands mangeurs de phoques,
des damiers, sortes de petits canards dont le dessus du corps est noir et
blanc, enfin toute une série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées
de brun, les autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là « si
rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles quartzeuses,
de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de petites vessies
natatoires et que le ressac jetait à la côte, composaient toute la maigre flore
de cette région.
Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles, de
buccardes lisses, en forme de cœurs, et particulièrement de clios au corps
oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes arrondis. Je
vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de trois centimètres,
dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces charmants
ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les eaux libres sur la
lisière du rivage.
Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques
arborescences coralligènes, de celles qui suivant James Ross, vivent dans
les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur ; puis, de petits
alcyons appartenant à l'espèce procellaria pelagica, ainsi qu'un grand
nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles de mer qui
constellaient le sol.
Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et voletaient
par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous assourdissaient de leurs
cris. D'autres encombraient les roches, nous regardant passer sans crainte et
se pressant familièrement sous nos pas. C'étaient des pingouins aussi agiles
et souples dans l'eau, où on les a confondus parfois avec de rapides bonites,
qu'ils sont gauches et lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et
formaient des assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de
clameurs.
Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des échassiers,
gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et conique, l'œil
encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision, car ces volatiles,
convenablement préparés, forment un mets agréable. Dans les airs passaient
des albatros fuligineux d'une envergure de quatre mètres, justement appelés
les vautours de l'Océan, des pétrels gigantesques, entre autres des
quebrante-huesos, aux ailes arquées, qui sont grands mangeurs de phoques,
des damiers, sortes de petits canards dont le dessus du corps est noir et
blanc, enfin toute une série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées
de brun, les autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là « si
Page 321
huileux, dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroé se contentent d'y
adapter une mèche avant de les allumer ».
« Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites ! Après
ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis d'une
mèche ! »
Après un demi-mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,
sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de nombreux
oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines, car
leur chair noire est très mangeable. Ils poussaient des braiements d'âne. Ces
animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le corps, blancs en dessous et
cravatés d'un liséré citron, se laissaient tuer à coups de pierre sans chercher
à s'enfuir.
Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil n'avait
point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter. Sans lui, pas
d'observations possibles. Comment déterminer alors si nous avions atteint le
pôle ?
Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait impatient,
contrarié. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant ne
commandait pas au soleil comme à la mer.
Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On ne
pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau de
brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.
« A demain », me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le
Nautilus au milieu des tourbillons de l'atmosphère.
Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai avec
intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers antarctiques
servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs, qui fuient les
tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est vrai, sous la dent des
marsouins et des phoques. Je notai quelques cottes australes, longs d'un
décimètre, espèce de cartilagineux blanchâtres traversés de bandes livides et
armés d'aiguillons, puis des chimères antarctiques, longues de trois pieds, le
corps très allongé, la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos
muni de trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe
vers la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré
l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
adapter une mèche avant de les allumer ».
« Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites ! Après
ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis d'une
mèche ! »
Après un demi-mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,
sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de nombreux
oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines, car
leur chair noire est très mangeable. Ils poussaient des braiements d'âne. Ces
animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le corps, blancs en dessous et
cravatés d'un liséré citron, se laissaient tuer à coups de pierre sans chercher
à s'enfuir.
Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil n'avait
point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter. Sans lui, pas
d'observations possibles. Comment déterminer alors si nous avions atteint le
pôle ?
Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait impatient,
contrarié. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant ne
commandait pas au soleil comme à la mer.
Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On ne
pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau de
brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.
« A demain », me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le
Nautilus au milieu des tourbillons de l'atmosphère.
Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai avec
intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers antarctiques
servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs, qui fuient les
tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est vrai, sous la dent des
marsouins et des phoques. Je notai quelques cottes australes, longs d'un
décimètre, espèce de cartilagineux blanchâtres traversés de bandes livides et
armés d'aiguillons, puis des chimères antarctiques, longues de trois pieds, le
corps très allongé, la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos
muni de trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe
vers la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré
l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
Page 322
La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se
tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette
excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des albatros
qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le Nautilus ne resta pas
immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une dizaine de milles
au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait le soleil en rasant les
bords de l'horizon.
Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus vif.
Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les brouillards
se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre observation pourrait s'effectuer.
Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil et
moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même, volcanique. Partout
des traces de laves, de scories, de basaltes, sans que j'aperçusse le cratère
qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des myriades d'oiseaux animaient
cette partie du continent polaire. Mais cet empire, ils le partageaient alors
avec de vastes troupeaux de mammifères marins qui nous regardaient de
leurs doux yeux. C'étaient des phoques d'espèces diverses, les uns étendus
sur le sol, les autres couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de
la mer ou y rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais
eu affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques
centaines de navires.
« Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
accompagnés !
— Pourquoi cela, Conseil ?
— Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.
— Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous n'aurions pu
empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de ces
magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car il ne verse
pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.
— Il a raison.
— Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces
superbes échantillons de la faune marine ?
— Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très ferré sur
la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...
— Ce sont des phoques et des morses.
tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette
excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des albatros
qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le Nautilus ne resta pas
immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une dizaine de milles
au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait le soleil en rasant les
bords de l'horizon.
Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus vif.
Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les brouillards
se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre observation pourrait s'effectuer.
Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil et
moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même, volcanique. Partout
des traces de laves, de scories, de basaltes, sans que j'aperçusse le cratère
qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des myriades d'oiseaux animaient
cette partie du continent polaire. Mais cet empire, ils le partageaient alors
avec de vastes troupeaux de mammifères marins qui nous regardaient de
leurs doux yeux. C'étaient des phoques d'espèces diverses, les uns étendus
sur le sol, les autres couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de
la mer ou y rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais
eu affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques
centaines de navires.
« Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
accompagnés !
— Pourquoi cela, Conseil ?
— Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.
— Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous n'aurions pu
empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de ces
magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car il ne verse
pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.
— Il a raison.
— Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces
superbes échantillons de la faune marine ?
— Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très ferré sur
la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...
— Ce sont des phoques et des morses.
Page 323
— Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se hâta de
dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des unguiculés,
sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères, embranchement
des vertébrés.
— Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici l'occasion de
les observer. Marchons. »
Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
jusqu'au moment où le soleil pourrait être utilement observé. Je dirigeai nos
pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise granitique du rivage.
Là, je puis dire qu'à perte de vue autour de nous, les terres et les glaçons
étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais involontairement
du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui gardait ces
immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement des phoques.
Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le père veillant sur sa
famille, la mère allaitant ses petits, quelques jeunes, déjà forts, s'émancipant
à quelques pas. Lorsque ces mammifères voulaient se déplacer, ils allaient
par petits sauts dus à la contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez
gauchement de leur imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur
congénère, forme un véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur
élément par excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin
étroit, au poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au
repos et sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,
les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif que ne
saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux veloutés et
limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur manière,
métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en sirènes.
Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes
cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme
excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques sont-ils
susceptibles de recevoir une certaine éducation ; ils se domestiquent
aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que, convenablement
dressés, ils pourraient rendre de grands services comme chiens de pêche.
La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable.
Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes —
différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante — j'observai plusieurs
dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des unguiculés,
sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères, embranchement
des vertébrés.
— Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici l'occasion de
les observer. Marchons. »
Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
jusqu'au moment où le soleil pourrait être utilement observé. Je dirigeai nos
pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise granitique du rivage.
Là, je puis dire qu'à perte de vue autour de nous, les terres et les glaçons
étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais involontairement
du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui gardait ces
immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement des phoques.
Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le père veillant sur sa
famille, la mère allaitant ses petits, quelques jeunes, déjà forts, s'émancipant
à quelques pas. Lorsque ces mammifères voulaient se déplacer, ils allaient
par petits sauts dus à la contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez
gauchement de leur imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur
congénère, forme un véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur
élément par excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin
étroit, au poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au
repos et sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,
les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif que ne
saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux veloutés et
limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur manière,
métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en sirènes.
Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes
cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme
excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques sont-ils
susceptibles de recevoir une certaine éducation ; ils se domestiquent
aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que, convenablement
dressés, ils pourraient rendre de grands services comme chiens de pêche.
La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable.
Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes —
différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante — j'observai plusieurs
Page 324
variétés de sténorhynques, longs de trois mètres, blancs de poils, à têtes de
bull-dogs, armés de dix dents à chaque mâchoire, quatre incisives en haut et
en bas et deux grandes canines découpées en forme de fleur de lis. Entre
eux se glissaient des éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et
mobile, les géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds
mesuraient une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à
notre approche.
« Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.
— Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il mette en
pièces l'embarcation des pêcheurs.
— Il est dans son droit, répliqua Conseil.
— Je ne dis pas non. »
Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui couvrait
la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la mer et écumait sous
le ressac. Au-delà éclataient de formidables rugissements, tels qu'un
troupeau de ruminants en eût pu produire.
« Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?
— Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?
— Ils se battent ou ils jouent.
— N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.
— Il faut le voir, Conseil. »
Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu d'éboulements
imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. Plus d'une
fois, je roulai au détriment de mes reins. Conseil, plus prudent ou plus
solide, ne bronchait guère, et me relevait, disant :
« Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur
conserverait mieux son équilibre. »
Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient des
hurlements de joie, non de colère.
Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la
disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives manquent à
leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures, ce sont deux
bull-dogs, armés de dix dents à chaque mâchoire, quatre incisives en haut et
en bas et deux grandes canines découpées en forme de fleur de lis. Entre
eux se glissaient des éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et
mobile, les géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds
mesuraient une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à
notre approche.
« Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.
— Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il mette en
pièces l'embarcation des pêcheurs.
— Il est dans son droit, répliqua Conseil.
— Je ne dis pas non. »
Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui couvrait
la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la mer et écumait sous
le ressac. Au-delà éclataient de formidables rugissements, tels qu'un
troupeau de ruminants en eût pu produire.
« Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?
— Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?
— Ils se battent ou ils jouent.
— N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.
— Il faut le voir, Conseil. »
Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu d'éboulements
imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. Plus d'une
fois, je roulai au détriment de mes reins. Conseil, plus prudent ou plus
solide, ne bronchait guère, et me relevait, disant :
« Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur
conserverait mieux son équilibre. »
Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient des
hurlements de joie, non de colère.
Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la
disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives manquent à
leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures, ce sont deux
Page 325
défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en mesurent trente-trois à
la circonférence de leur alvéole. Ces dents, faites d'un ivoire compact et
sans stries, plus dur que celui des éléphants, et moins prompt à jaunir, sont
très recherchées. Aussi les morses sont-ils en butte à une chasse
inconsidérée qui les détruira bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs,
massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
chaque année plus de quatre mille.
En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,
car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse, d'un ton
fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni. Quelques-uns
avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et moins craintifs
que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point à des sentinelles
choisies le soin de surveiller les abords de leur campement.
Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes
pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des
conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son opération.
Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce jour-là. Des nuages
écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il semblait que cet astre
jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains ce point inabordable du
globe.
Cependant, je songeai à revenir vers le Nautilus. Nous suivîmes un étroit
raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures et demie,
nous étions arrivés au point du débarquement. Le canot échoué avait déposé
le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc ce basalte. Ses
instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur l'horizon du nord,
près duquel le soleil décrivait alors sa courbe allongée.
Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et, ainsi
que la veille, le soleil ne se montra pas.
C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle ne
s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever notre
situation.
En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous l'horizon pour
six mois, et avec sa disparition commencerait la longue nuit polaire. Depuis
l'équinoxe de septembre, il avait émergé de l'horizon septentrional, s'élevant
par des spirales allongées jusqu'au 21 décembre. A cette époque, solstice
la circonférence de leur alvéole. Ces dents, faites d'un ivoire compact et
sans stries, plus dur que celui des éléphants, et moins prompt à jaunir, sont
très recherchées. Aussi les morses sont-ils en butte à une chasse
inconsidérée qui les détruira bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs,
massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
chaque année plus de quatre mille.
En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,
car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse, d'un ton
fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni. Quelques-uns
avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et moins craintifs
que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point à des sentinelles
choisies le soin de surveiller les abords de leur campement.
Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes
pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des
conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son opération.
Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce jour-là. Des nuages
écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il semblait que cet astre
jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains ce point inabordable du
globe.
Cependant, je songeai à revenir vers le Nautilus. Nous suivîmes un étroit
raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures et demie,
nous étions arrivés au point du débarquement. Le canot échoué avait déposé
le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc ce basalte. Ses
instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur l'horizon du nord,
près duquel le soleil décrivait alors sa courbe allongée.
Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et, ainsi
que la veille, le soleil ne se montra pas.
C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle ne
s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever notre
situation.
En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous l'horizon pour
six mois, et avec sa disparition commencerait la longue nuit polaire. Depuis
l'équinoxe de septembre, il avait émergé de l'horizon septentrional, s'élevant
par des spirales allongées jusqu'au 21 décembre. A cette époque, solstice
Page 326
d'été de ces contrées boréales, il avait commencé à redescendre, et le
lendemain, il devait leur lancer ses derniers rayons.
Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
« Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n'obtiens
la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette opération.
Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma navigation m'ont
amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera facile à relever, si, à midi,
le soleil se montre à nos yeux.
— Pourquoi, capitaine ?
— Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées, il est
difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de l'horizon, et les
instruments sont exposés à commettre de graves erreurs.
— Comment procéderez-vous donc ?
— Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.
Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je suis au
pôle sud.
— En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas
nécessairement à midi.
— Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et il ne
nous en faut pas davantage. A demain donc. »
Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes jusqu'à
cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne récoltai aucun
objet curieux, si ce n'est un œuf de pingouin, remarquable par sa grosseur,
et qu'un amateur eût payé plus de mille francs. Sa couleur isabelle, les raies
et les caractères qui l'ornaient comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un
bibelot rare. Je le remis entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au
pied sûr, le tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta
intact au Nautilus.
Là je déposai cet œuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai avec
appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût rappelait
celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans avoir invoqué,
comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.
lendemain, il devait leur lancer ses derniers rayons.
Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
« Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n'obtiens
la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette opération.
Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma navigation m'ont
amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera facile à relever, si, à midi,
le soleil se montre à nos yeux.
— Pourquoi, capitaine ?
— Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées, il est
difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de l'horizon, et les
instruments sont exposés à commettre de graves erreurs.
— Comment procéderez-vous donc ?
— Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.
Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je suis au
pôle sud.
— En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas
nécessairement à midi.
— Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et il ne
nous en faut pas davantage. A demain donc. »
Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes jusqu'à
cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne récoltai aucun
objet curieux, si ce n'est un œuf de pingouin, remarquable par sa grosseur,
et qu'un amateur eût payé plus de mille francs. Sa couleur isabelle, les raies
et les caractères qui l'ornaient comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un
bibelot rare. Je le remis entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au
pied sûr, le tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta
intact au Nautilus.
Là je déposai cet œuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai avec
appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût rappelait
celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans avoir invoqué,
comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.
Page 327
Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la plate-
forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.
« Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après déjeuner,
nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d'observation. »
Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité comme
sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après tout, je ne
regrettai pas son entêtement dans cette circonstance. Véritablement, il y
avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas soumettre ce pêcheur
irréfléchi à cette tentation.
Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le Nautilus s'était encore élevé
de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une grande lieue d'une
côte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents mètres. Le canot
portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes de l'équipage, et les
instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une lunette et un baromètre.
Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui appartenaient
aux trois espèces particulières aux mers australes, la baleine franche ou
« right-whale » des Anglais, qui n'a pas de nageoire dorsale, le hump-back,
baleinoptère à ventre plissé, aux vastes nageoires blanchâtres, qui malgré
son nom, ne forment pourtant pas des ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le
plus vif des cétacés. Ce puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il
projette à une grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui
ressemblent à des tourbillons de fumée. Ces différents mammifères
s'ébattaient par troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin
du pôle antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement
traqués par les chasseurs.
Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes de
mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se balançaient entre
le remous des lames.
A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les nuages
fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux.
Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire son
observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des laves aiguës et des
pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent saturée par les
émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine, pour un homme
déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les plus raides avec une
forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.
« Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après déjeuner,
nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d'observation. »
Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité comme
sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après tout, je ne
regrettai pas son entêtement dans cette circonstance. Véritablement, il y
avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas soumettre ce pêcheur
irréfléchi à cette tentation.
Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le Nautilus s'était encore élevé
de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une grande lieue d'une
côte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents mètres. Le canot
portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes de l'équipage, et les
instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une lunette et un baromètre.
Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui appartenaient
aux trois espèces particulières aux mers australes, la baleine franche ou
« right-whale » des Anglais, qui n'a pas de nageoire dorsale, le hump-back,
baleinoptère à ventre plissé, aux vastes nageoires blanchâtres, qui malgré
son nom, ne forment pourtant pas des ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le
plus vif des cétacés. Ce puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il
projette à une grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui
ressemblent à des tourbillons de fumée. Ces différents mammifères
s'ébattaient par troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin
du pôle antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement
traqués par les chasseurs.
Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes de
mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se balançaient entre
le remous des lames.
A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les nuages
fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux.
Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire son
observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des laves aiguës et des
pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent saturée par les
émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine, pour un homme
déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les plus raides avec une
Page 328
souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler, et qu'eût enviée un chasseur
d'isards.
Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié
porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer qui,
vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. A nos
pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre tête, un pâle azur,
dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil comme une boule de feu
déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du sein des eaux s'élevaient en
gerbes magnifiques des jets liquides par centaines. Au loin, le Nautilus,
comme un cétacé endormi. Derrière nous, vers le sud et l'est, une terre
immense, un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on
n'apercevait pas la limite.
Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans son
observation.
A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se
montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce
continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées encore.
Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un
miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à peu au-
dessous de l'horizon en suivant une diagonale très allongée. Je tenais le
chronomètre. Mon cœur battait fort. Si la disparition du demi-disque du
soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous étions au pôle même.
« Midi ! m'écriai-je.
— Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en deux
portions égales par l'horizon.
Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter peu
à peu sur ses rampes.
En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me
dit :
« Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghéritk, entraîné par les courants et
les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les New-Shetland. En
1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le trente-huitième méridien,
arriva par 67°30' de latitude, et en 1774, le 30 janvier, sur le cent-neuvième
d'isards.
Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié
porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer qui,
vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. A nos
pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre tête, un pâle azur,
dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil comme une boule de feu
déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du sein des eaux s'élevaient en
gerbes magnifiques des jets liquides par centaines. Au loin, le Nautilus,
comme un cétacé endormi. Derrière nous, vers le sud et l'est, une terre
immense, un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on
n'apercevait pas la limite.
Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans son
observation.
A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se
montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce
continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées encore.
Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un
miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à peu au-
dessous de l'horizon en suivant une diagonale très allongée. Je tenais le
chronomètre. Mon cœur battait fort. Si la disparition du demi-disque du
soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous étions au pôle même.
« Midi ! m'écriai-je.
— Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en deux
portions égales par l'horizon.
Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter peu
à peu sur ses rampes.
En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me
dit :
« Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghéritk, entraîné par les courants et
les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les New-Shetland. En
1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le trente-huitième méridien,
arriva par 67°30' de latitude, et en 1774, le 30 janvier, sur le cent-neuvième
Page 329
méridien, il atteignit 71°15' de latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se
trouva sur le soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-
sixième par 111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut
arrêté sur le soixante-cinquième degré. La même année, l'Américain
Morrel, dont les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième
méridien, découvrait la mer libre par 70°14' de latitude. En 1825, l'Anglais
Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année, un
simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°14' de
latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74°15' sur le trente-
sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le Chanticleer, prenait
possession du continent antarctique par 63°26' de latitude et 66°26' de
longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le ler février, découvrait la terre
d'Enderby par 68°50' de latitude, en 1832, le 5 février, la terre d'Adélaïde
par 67° de latitude, et le 21 février, la terre de Graham par 64°45' de
latitude. En 1838, le Français Dumont d'Urville, arrêté devant la banquise
par 62°57' de latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard,
dans une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66°30', le 21 janvier, la
terre Adélie, et huit jours après, par 64°40', la côte Clarie. En 1838,
l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle sur le
centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la terre Sabrina,
sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais James Ross,
montant l'Érébus et le Terror, le 12 janvier, par 76°56' de latitude et 171°7'
de longitude est, trouvait la terre Victoria ; le 23 du même mois, il relevait
le soixante-quatorzième parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le
27, il était par 76°8', le 28, par 77°32', le 2 février, par 78°4', et en 1842, il
revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien, moi,
capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le quatre-vingt-
dixième degré, et je prends possession de cette partie du globe égale au
sixième des continents reconnus.
— Au nom de qui, capitaine ?
— Au mien, monsieur ! »
Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N
d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour dont les
derniers rayons léchaient l'horizon de la mer :
« Adieu, soleil ! s'écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi sous
cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur mon
trouva sur le soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-
sixième par 111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut
arrêté sur le soixante-cinquième degré. La même année, l'Américain
Morrel, dont les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième
méridien, découvrait la mer libre par 70°14' de latitude. En 1825, l'Anglais
Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année, un
simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°14' de
latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74°15' sur le trente-
sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le Chanticleer, prenait
possession du continent antarctique par 63°26' de latitude et 66°26' de
longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le ler février, découvrait la terre
d'Enderby par 68°50' de latitude, en 1832, le 5 février, la terre d'Adélaïde
par 67° de latitude, et le 21 février, la terre de Graham par 64°45' de
latitude. En 1838, le Français Dumont d'Urville, arrêté devant la banquise
par 62°57' de latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard,
dans une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66°30', le 21 janvier, la
terre Adélie, et huit jours après, par 64°40', la côte Clarie. En 1838,
l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle sur le
centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la terre Sabrina,
sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais James Ross,
montant l'Érébus et le Terror, le 12 janvier, par 76°56' de latitude et 171°7'
de longitude est, trouvait la terre Victoria ; le 23 du même mois, il relevait
le soixante-quatorzième parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le
27, il était par 76°8', le 28, par 77°32', le 2 février, par 78°4', et en 1842, il
revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien, moi,
capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le quatre-vingt-
dixième degré, et je prends possession de cette partie du globe égale au
sixième des continents reconnus.
— Au nom de qui, capitaine ?
— Au mien, monsieur ! »
Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N
d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour dont les
derniers rayons léchaient l'horizon de la mer :
« Adieu, soleil ! s'écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi sous
cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur mon
Page 330
nouveau domaine ! »
XV
ACCIDENT OU INCIDENT ?
Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ
furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans la
nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec une
surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du Sud,
l'étoile polaire des régions antarctiques.
Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le
vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se
multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout. De
nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la prochaine
formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral, gelé pendant les
six mois de l'hiver, était absolument inaccessible. Que devenaient les
baleines pendant cette période ? Sans doute, elles allaient par-dessous la
banquise chercher des mers plus praticables. Pour les phoques et les morses,
habitués à vivre sous les plus durs climats, ils restaient sur ces parages
glacés. Ces animaux ont l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et
de les maintenir toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer ;
quand les oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces
mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.
Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le Nautilus descendait
lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta. Son hélice battit les
flots, et il s'avança droit au nord avec une vitesse de quinze milles à l'heure.
Vers le soir, il flottait déjà sous l'immense carapace glacée de la banquise.
Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du
Nautilus pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai cette
journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier à ses
souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible sans fatigues,
sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé sur les rails d'un
chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait véritablement. Me
réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le pensais, tant la série des
merveilles sous-marines est inépuisable ! Cependant, depuis cinq mois et
XV
ACCIDENT OU INCIDENT ?
Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ
furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans la
nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec une
surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du Sud,
l'étoile polaire des régions antarctiques.
Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le
vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se
multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout. De
nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la prochaine
formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral, gelé pendant les
six mois de l'hiver, était absolument inaccessible. Que devenaient les
baleines pendant cette période ? Sans doute, elles allaient par-dessous la
banquise chercher des mers plus praticables. Pour les phoques et les morses,
habitués à vivre sous les plus durs climats, ils restaient sur ces parages
glacés. Ces animaux ont l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et
de les maintenir toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer ;
quand les oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces
mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.
Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le Nautilus descendait
lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta. Son hélice battit les
flots, et il s'avança droit au nord avec une vitesse de quinze milles à l'heure.
Vers le soir, il flottait déjà sous l'immense carapace glacée de la banquise.
Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du
Nautilus pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai cette
journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier à ses
souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible sans fatigues,
sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé sur les rails d'un
chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait véritablement. Me
réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le pensais, tant la série des
merveilles sous-marines est inépuisable ! Cependant, depuis cinq mois et
Page 331
demi que le hasard nous avait jetés à ce bord, nous avions franchi quatorze
mille lieues, et sur ce parcours plus étendu que l'Équateur terrestre, combien
d'incidents ou curieux ou terribles avaient charmé notre voyage : la chasse
dans les forêts de Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de
corail, les pêcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le pôle sud ! Pendant la nuit, tous
ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas mon cerveau
sommeiller un instant.
A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je m'étais
redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité, quand je fus
précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment, le Nautilus
donnait une bande considérable après avoir touché.
Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au salon
qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés.
Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient tenu bon.
Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale se collaient aux
tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient d'un pied par leur
bordure inférieure. Le Nautilus était donc couché sur tribord, et, de plus,
complètement immobile,
A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon, Ned
Land et Conseil entrèrent.
« Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitôt.
— Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil.
— Mille diables ! s'écria le Canadien, je le sais bien moi ! Le Nautilusa
touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois pas qu'il s'en tire
comme la première fois dans le détroit de Torrès.
— Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer ?
— Nous l'ignorons, répondit Conseil.
— Il est facile de s'en assurer », répondis-je.
Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une
profondeur de trois cent soixante mètres.
« Qu'est-ce que cela veut dire ? m'écriai-je.
— Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.
mille lieues, et sur ce parcours plus étendu que l'Équateur terrestre, combien
d'incidents ou curieux ou terribles avaient charmé notre voyage : la chasse
dans les forêts de Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de
corail, les pêcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le pôle sud ! Pendant la nuit, tous
ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas mon cerveau
sommeiller un instant.
A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je m'étais
redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité, quand je fus
précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment, le Nautilus
donnait une bande considérable après avoir touché.
Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au salon
qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés.
Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient tenu bon.
Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale se collaient aux
tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient d'un pied par leur
bordure inférieure. Le Nautilus était donc couché sur tribord, et, de plus,
complètement immobile,
A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon, Ned
Land et Conseil entrèrent.
« Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitôt.
— Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil.
— Mille diables ! s'écria le Canadien, je le sais bien moi ! Le Nautilusa
touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois pas qu'il s'en tire
comme la première fois dans le détroit de Torrès.
— Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer ?
— Nous l'ignorons, répondit Conseil.
— Il est facile de s'en assurer », répondis-je.
Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une
profondeur de trois cent soixante mètres.
« Qu'est-ce que cela veut dire ? m'écriai-je.
— Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.
Page 332
— Mais où le trouver ? demanda Ned Land.
— Suivez-moi », dis-je à mes deux compagnons.
Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier
central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine Nemo
devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était d'attendre. Nous
revînmes tous trois au salon.
Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau jeu
pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à son aise,
sans lui répondre.
Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les
moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du Nautilus, quand le
capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il observa
silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son doigt sur un
point du planisphère, dans cette partie qui représentait les mers australes.
Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
expression dont il s'était servi au détroit de Torrès :
« Un incident, capitaine ?
— Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois.
— Grave ?
— Peut-être.
— Le danger est-il immédiat ?
— Non.
— Le Nautilus s'est échoué ?
— Oui.
— Et cet échouement est venu ?...
— D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une
faute n'a été commise dans nos manœuvres. Toutefois, on ne saurait
empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
humaines, mais non résister aux lois naturelles. »
Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à cette
réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien.
— Suivez-moi », dis-je à mes deux compagnons.
Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier
central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine Nemo
devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était d'attendre. Nous
revînmes tous trois au salon.
Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau jeu
pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à son aise,
sans lui répondre.
Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les
moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du Nautilus, quand le
capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il observa
silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son doigt sur un
point du planisphère, dans cette partie qui représentait les mers australes.
Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
expression dont il s'était servi au détroit de Torrès :
« Un incident, capitaine ?
— Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois.
— Grave ?
— Peut-être.
— Le danger est-il immédiat ?
— Non.
— Le Nautilus s'est échoué ?
— Oui.
— Et cet échouement est venu ?...
— D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une
faute n'a été commise dans nos manœuvres. Toutefois, on ne saurait
empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
humaines, mais non résister aux lois naturelles. »
Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à cette
réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien.
Page 333
« Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet
accident ?
— Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me
répondit-il. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux plus
chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte. Alors ils
se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est arrivé. L'un de ces
blocs, en se renversant, a heurté le Nautilus qui flottait sous les eaux. Puis,
glissant sous sa coque et le relevant avec une irrésistible force, il l'a ramené
dans des couches moins denses, où il se trouve couché sur le flanc.
Mais ne peut-on dégager le Nautilus en vidant ses réservoirs, de manière
à le remettre en équilibre ?
— C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre les
pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que le
Nautilus remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et jusqu'à ce
qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre position ne sera
pas changée. »
En effet, le Nautilus donnait toujours la même bande sur tribord. Sans
doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même. Mais à ce
moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie supérieure de la
banquise, si nous ne serions pas effroyablement pressés entre les deux
surfaces glacées ?
Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le capitaine
Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le Nautilus, depuis la chute de
l'iceberg, avait remonté de cent cinquante pieds environ, mais il faisait
toujours le même angle avec la perpendiculaire.
Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment, le
Nautilus se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon
reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se rapprochaient
de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le cœur ému, nous
observions, nous sentions le redressement. Le plancher redevenait
horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent.
« Enfin, nous sommes droit ! m'écria-je.
— Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.
— Mais flotterons-nous ? lui demandai-je.
accident ?
— Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me
répondit-il. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux plus
chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte. Alors ils
se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est arrivé. L'un de ces
blocs, en se renversant, a heurté le Nautilus qui flottait sous les eaux. Puis,
glissant sous sa coque et le relevant avec une irrésistible force, il l'a ramené
dans des couches moins denses, où il se trouve couché sur le flanc.
Mais ne peut-on dégager le Nautilus en vidant ses réservoirs, de manière
à le remettre en équilibre ?
— C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre les
pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que le
Nautilus remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et jusqu'à ce
qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre position ne sera
pas changée. »
En effet, le Nautilus donnait toujours la même bande sur tribord. Sans
doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même. Mais à ce
moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie supérieure de la
banquise, si nous ne serions pas effroyablement pressés entre les deux
surfaces glacées ?
Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le capitaine
Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le Nautilus, depuis la chute de
l'iceberg, avait remonté de cent cinquante pieds environ, mais il faisait
toujours le même angle avec la perpendiculaire.
Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment, le
Nautilus se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon
reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se rapprochaient
de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le cœur ému, nous
observions, nous sentions le redressement. Le plancher redevenait
horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent.
« Enfin, nous sommes droit ! m'écria-je.
— Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.
— Mais flotterons-nous ? lui demandai-je.
Page 334
— Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore
vidés, et que vidés, le Nautilus devra remonter à la surface de la mer. »
Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait arrêté la
marche ascensionnelle du Nautilus. En effet, il aurait bientôt heurté la partie
inférieure de la banquise, et mieux valait le maintenir entre deux eaux.
« Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil.
— Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au
moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui ! nous
l'avons échappé belle !
— Si c'est fini ! » murmura Ned Land.
Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité, et
je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce moment, et la
lumière extérieure fit irruption à travers la vitre dégagée.
Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais, à une distance de
dix mètres, sur chaque côté du Nautilus, s'élevait une éblouissante muraille
de glace. Au-dessus et au-dessous, même muraille. Au-dessus, parce que la
surface inférieure de la banquise se développait comme un plafond
immense. Au-dessous, parce que le bloc culbuté, ayant glissé peu à peu,
avait trouvé sur les murailles latérales deux points d'appui qui le
maintenaient dans cette position. Le Nautilus était emprisonné dans un
véritable tunnel de glace, d'une largeur de vingt mètres environ, rempli
d'une eau tranquille. Il lui était donc facile d'en sortir en marchant soit en
avant soit en arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres
plus bas, un libre passage sous la banquise.
Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon resplendissait
d'une lumière intense. C'est que la puissante réverbération des parois de
glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. Je ne saurais peindre
l'effet des rayons voltaïques sur ces grands blocs capricieusement découpés,
dont chaque angle, chaque arête, chaque facette, jetait une lueur différente,
suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante
de gemmes, et particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus
avec le jet vert des émeraudes. Çà et là des nuances opalines d'une douceur
infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de
feu dont l'œil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était
centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires d'un
phare de premier ordre.
vidés, et que vidés, le Nautilus devra remonter à la surface de la mer. »
Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait arrêté la
marche ascensionnelle du Nautilus. En effet, il aurait bientôt heurté la partie
inférieure de la banquise, et mieux valait le maintenir entre deux eaux.
« Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil.
— Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au
moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui ! nous
l'avons échappé belle !
— Si c'est fini ! » murmura Ned Land.
Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité, et
je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce moment, et la
lumière extérieure fit irruption à travers la vitre dégagée.
Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais, à une distance de
dix mètres, sur chaque côté du Nautilus, s'élevait une éblouissante muraille
de glace. Au-dessus et au-dessous, même muraille. Au-dessus, parce que la
surface inférieure de la banquise se développait comme un plafond
immense. Au-dessous, parce que le bloc culbuté, ayant glissé peu à peu,
avait trouvé sur les murailles latérales deux points d'appui qui le
maintenaient dans cette position. Le Nautilus était emprisonné dans un
véritable tunnel de glace, d'une largeur de vingt mètres environ, rempli
d'une eau tranquille. Il lui était donc facile d'en sortir en marchant soit en
avant soit en arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres
plus bas, un libre passage sous la banquise.
Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon resplendissait
d'une lumière intense. C'est que la puissante réverbération des parois de
glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. Je ne saurais peindre
l'effet des rayons voltaïques sur ces grands blocs capricieusement découpés,
dont chaque angle, chaque arête, chaque facette, jetait une lueur différente,
suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante
de gemmes, et particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus
avec le jet vert des émeraudes. Çà et là des nuances opalines d'une douceur
infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de
feu dont l'œil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était
centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires d'un
phare de premier ordre.
Page 335
« Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'écria Conseil.
— Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ?
— Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage
d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense que nous
voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards de l'homme ! »
Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me fit
retourner.
« Qu'y a-t-il ? demandai-je.
— Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! »
Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières.
« Mais qu'as-tu, mon garçon ?
— Je suis ébloui, aveuglé ! »
Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
supporter le feu qui la dévorait.
Je compris ce qui s'était passé. Le Nautilus venait de se mettre en marche
à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de glace s'étaient
alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces myriades de diamants se
confondaient. Le Nautilus, emporté par son hélice, voyageait dans un
fourreau d'éclairs.
Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur
nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant la
rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée. Il fallut un
certain temps pour calmer le trouble de nos regards.
Enfin, nos mains s'abaissèrent.
« Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.
— Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien.
— Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant de
merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables continents et
des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non ! le monde habité
n'est plus digne de nous ! »
De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à
quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le Canadien ne
manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.
— Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ?
— Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage
d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense que nous
voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards de l'homme ! »
Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me fit
retourner.
« Qu'y a-t-il ? demandai-je.
— Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! »
Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières.
« Mais qu'as-tu, mon garçon ?
— Je suis ébloui, aveuglé ! »
Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
supporter le feu qui la dévorait.
Je compris ce qui s'était passé. Le Nautilus venait de se mettre en marche
à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de glace s'étaient
alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces myriades de diamants se
confondaient. Le Nautilus, emporté par son hélice, voyageait dans un
fourreau d'éclairs.
Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur
nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant la
rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée. Il fallut un
certain temps pour calmer le trouble de nos regards.
Enfin, nos mains s'abaissèrent.
« Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.
— Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien.
— Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant de
merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables continents et
des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non ! le monde habité
n'est plus digne de nous ! »
De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à
quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le Canadien ne
manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.
Page 336
« Le monde habité ! dit-il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami
Conseil, nous n'y reviendrons pas ! »
Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit à
l'avant du Nautilus. Je compris que son éperon venait de heurter un bloc de
glace. Ce devait être une fausse manœuvre, car ce tunnel sous-marin,
obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je pensai donc que le
capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces obstacles ou suivrait les
sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche en avant ne pouvait être
absolument enrayée. Toutefois, contre mon attente, le Nautilus prit un
mouvement rétrograde très prononcé.
« Nous revenons en arrière ? dit Conseil.
— Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue.
— Et alors ?...
— Alors, dis-je, la manœuvre est bien simple. Nous retournerons sur nos
pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout. »
En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais
réellement. Cependant le mouvement rétrograde du Nautilus s'accélérait, et
marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une grande rapidité.
« Ce sera un retard, dit Ned.
— Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.
— Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! »
Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque.
Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan, et je
pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.
Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit :
« Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ?
— Très intéressant, répondis-je.
— Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur !
— Mon livre ? »
En effet, je tenais à la main l'ouvrage des Grands Fonds sous-marins. Je
ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade. Ned
et Conseil se levèrent pour se retirer.
Conseil, nous n'y reviendrons pas ! »
Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit à
l'avant du Nautilus. Je compris que son éperon venait de heurter un bloc de
glace. Ce devait être une fausse manœuvre, car ce tunnel sous-marin,
obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je pensai donc que le
capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces obstacles ou suivrait les
sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche en avant ne pouvait être
absolument enrayée. Toutefois, contre mon attente, le Nautilus prit un
mouvement rétrograde très prononcé.
« Nous revenons en arrière ? dit Conseil.
— Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue.
— Et alors ?...
— Alors, dis-je, la manœuvre est bien simple. Nous retournerons sur nos
pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout. »
En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais
réellement. Cependant le mouvement rétrograde du Nautilus s'accélérait, et
marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une grande rapidité.
« Ce sera un retard, dit Ned.
— Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.
— Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! »
Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque.
Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan, et je
pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.
Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit :
« Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ?
— Très intéressant, répondis-je.
— Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur !
— Mon livre ? »
En effet, je tenais à la main l'ouvrage des Grands Fonds sous-marins. Je
ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade. Ned
et Conseil se levèrent pour se retirer.
Page 337
« Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au
moment où nous serons sortis de cette impasse.
— Comme il plaira à monsieur », répondit Conseil.
Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments
suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le Nautilus se
maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la boussole,
qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait à une vitesse de
vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un espace aussi resserré. Mais
le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se hâter, et qu'alors, les
minutes valaient des siècles.
A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette fois. Je
pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais saisi la main de
Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus directement que si les
mots eussent interprété notre pensée.
En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui.
« La route est barrée au sud ? lui demandai-je.
— Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a fermé toute issue.
— Nous sommes bloqués ?
— Oui. »
XVI
FAUTE D'AIR
Ainsi, autour du Nautilus, au-dessus, au-dessous, un impénétrable mur de
glace. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait frappé
une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je regardai le
capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité habituelle. Il s'était croisé
les bras. Il réfléchissait. Le Nautilus ne bougeait plus.
Le capitaine prit alors la parole :
« Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir dans
les conditions où nous sommes. »
Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de mathématiques
qui fait une démonstration à ses élèves.
moment où nous serons sortis de cette impasse.
— Comme il plaira à monsieur », répondit Conseil.
Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments
suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le Nautilus se
maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la boussole,
qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait à une vitesse de
vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un espace aussi resserré. Mais
le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se hâter, et qu'alors, les
minutes valaient des siècles.
A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette fois. Je
pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais saisi la main de
Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus directement que si les
mots eussent interprété notre pensée.
En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui.
« La route est barrée au sud ? lui demandai-je.
— Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a fermé toute issue.
— Nous sommes bloqués ?
— Oui. »
XVI
FAUTE D'AIR
Ainsi, autour du Nautilus, au-dessus, au-dessous, un impénétrable mur de
glace. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait frappé
une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je regardai le
capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité habituelle. Il s'était croisé
les bras. Il réfléchissait. Le Nautilus ne bougeait plus.
Le capitaine prit alors la parole :
« Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir dans
les conditions où nous sommes. »
Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de mathématiques
qui fait une démonstration à ses élèves.
Page 338
« La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de
mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim, car les
approvisionnements du Nautilus dureront certainement plus que nous.
Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie.
— Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à craindre, car
nos réservoirs sont pleins.
— Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux jours
d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous les eaux, et
déjà l'atmosphère alourdie du Nautilus demande à être renouvelée. Dans
quarante-huit heures, notre réserve sera épuisée.
— Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante-huit heures !
— Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure.
— De quel côté ? demandai-je.
— C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le Nautilus sur
le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres, attaqueront
l'iceberg par sa paroi la moins épaisse.
— Peut-on ouvrir les panneaux du salon ?
— Sans inconvénient. Nous ne marchons plus. »
Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau
s'introduisait dans les réservoirs. Le Nautilus s'abaissa lentement et reposa
sur le fond de glace par une profondeur de trois cent cinquante mètres,
profondeur à laquelle était immergé le banc de glace inférieur.
« Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre
courage et sur votre énergie.
— Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que
je vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour le
salut commun.
— Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.
— J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon, si je
puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi.
— Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. »
Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du Nautilus
revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la proposition de
Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume de mer et fut
mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim, car les
approvisionnements du Nautilus dureront certainement plus que nous.
Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie.
— Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à craindre, car
nos réservoirs sont pleins.
— Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux jours
d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous les eaux, et
déjà l'atmosphère alourdie du Nautilus demande à être renouvelée. Dans
quarante-huit heures, notre réserve sera épuisée.
— Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante-huit heures !
— Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure.
— De quel côté ? demandai-je.
— C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le Nautilus sur
le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres, attaqueront
l'iceberg par sa paroi la moins épaisse.
— Peut-on ouvrir les panneaux du salon ?
— Sans inconvénient. Nous ne marchons plus. »
Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau
s'introduisait dans les réservoirs. Le Nautilus s'abaissa lentement et reposa
sur le fond de glace par une profondeur de trois cent cinquante mètres,
profondeur à laquelle était immergé le banc de glace inférieur.
« Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre
courage et sur votre énergie.
— Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que
je vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour le
salut commun.
— Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.
— J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon, si je
puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi.
— Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. »
Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du Nautilus
revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la proposition de
Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume de mer et fut
Page 339
aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux portait sur son
dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient fourni un large
continent d'air pur. Emprunt considérable, mais nécessaire, fait à la réserve
du Nautilus. Quant aux lampes Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au
milieu de ces eaux lumineuses et saturées de rayons électriques.
Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres étaient
découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches ambiantes qui
supportaient le Nautilus.
Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de
l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,
reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.
Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des
sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De longues
sondes furent enfoncées dans les parois latérales ; mais après quinze mètres,
elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il était inutile de
s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était la banquise elle-même
qui mesurait plus de quatre cents mètres de hauteur. Le capitaine Nemo fit
alors sonder la surface inférieure. Là dix mètres de parois nous séparaient
de l'eau. Telle était l'épaisseur de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en
découper un morceau égal en superficie à la ligne de flottaison du Nautilus.
C'était environ six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser
un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.
Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable
opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du Nautilus, ce qui eût entraîné de
plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner l'immense fosse à
huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis ses hommes la taraudèrent
simultanément sur plusieurs points de sa circonférence. Bientôt. Le pic
attaqua vigoureusement cette matière compacte, et de gros blocs furent
détachés de la masse. Par un curieux effet de pesanteur spécifique, ces
blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient pour ainsi dire à la voûte du
tunnel, qui s'épaississait par le haut de ce dont il diminuait vers le bas. Mais
peu importait, du moment que la paroi inférieure s'amincissait d'autant.
Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé. Ses
compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs auxquels
nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du Nautilus nous dirigeait.
dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient fourni un large
continent d'air pur. Emprunt considérable, mais nécessaire, fait à la réserve
du Nautilus. Quant aux lampes Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au
milieu de ces eaux lumineuses et saturées de rayons électriques.
Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres étaient
découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches ambiantes qui
supportaient le Nautilus.
Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de
l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,
reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.
Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des
sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De longues
sondes furent enfoncées dans les parois latérales ; mais après quinze mètres,
elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il était inutile de
s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était la banquise elle-même
qui mesurait plus de quatre cents mètres de hauteur. Le capitaine Nemo fit
alors sonder la surface inférieure. Là dix mètres de parois nous séparaient
de l'eau. Telle était l'épaisseur de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en
découper un morceau égal en superficie à la ligne de flottaison du Nautilus.
C'était environ six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser
un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.
Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable
opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du Nautilus, ce qui eût entraîné de
plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner l'immense fosse à
huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis ses hommes la taraudèrent
simultanément sur plusieurs points de sa circonférence. Bientôt. Le pic
attaqua vigoureusement cette matière compacte, et de gros blocs furent
détachés de la masse. Par un curieux effet de pesanteur spécifique, ces
blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient pour ainsi dire à la voûte du
tunnel, qui s'épaississait par le haut de ce dont il diminuait vers le bas. Mais
peu importait, du moment que la paroi inférieure s'amincissait d'autant.
Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé. Ses
compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs auxquels
nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du Nautilus nous dirigeait.
Page 340
L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauffai promptement
en maniant le pic. Mes mouvements étaient très libres, bien qu'ils se
produisissent sous une pression de trente atmosphères.
Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque
nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre le fluide
pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du Nautilus,
déjà chargé d'acide carbonique. L'air n'avait pas été renouvelé depuis
quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes étaient considérablement
affaiblies. Cependant, en un laps de douze heures, nous n'avions enlevé
qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre sur la superficie dessinée, soit
environ six cents mètres cubes. En admettant que le même travail fût
accompli par douze heures, il fallait encore cinq nuits et quatre jours pour
mener à bonne fin cette entreprise.
« Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons
que pour deux jours d'air dans les réservoirs.
— Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée prison,
nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans communication
possible avec l'atmosphère ! »
Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps
nécessaire à notre délivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas étouffés
avant que le Nautilus eût pu revenir à la surface des flots ? Était-il destiné à
périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu'il renfermait ? La
situation paraissait terrible. Mais chacun l'avait envisagée en face, et tous
étaient décidés à faire leur devoir jusqu'au bout.
Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un mètre
fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de mon
scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de six à sept
degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles latérales se
rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de la fosse, que
n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils, marquaient une
tendance à se solidifier. En présence de ce nouveau et imminent danger, que
devenaient nos chances de salut, et comment empêcher la solidification de
ce milieu liquide, qui eût fait éclater comme du verre les parois du
Nautilus ?
Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A
quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible travail
en maniant le pic. Mes mouvements étaient très libres, bien qu'ils se
produisissent sous une pression de trente atmosphères.
Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque
nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre le fluide
pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du Nautilus,
déjà chargé d'acide carbonique. L'air n'avait pas été renouvelé depuis
quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes étaient considérablement
affaiblies. Cependant, en un laps de douze heures, nous n'avions enlevé
qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre sur la superficie dessinée, soit
environ six cents mètres cubes. En admettant que le même travail fût
accompli par douze heures, il fallait encore cinq nuits et quatre jours pour
mener à bonne fin cette entreprise.
« Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons
que pour deux jours d'air dans les réservoirs.
— Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée prison,
nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans communication
possible avec l'atmosphère ! »
Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps
nécessaire à notre délivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas étouffés
avant que le Nautilus eût pu revenir à la surface des flots ? Était-il destiné à
périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu'il renfermait ? La
situation paraissait terrible. Mais chacun l'avait envisagée en face, et tous
étaient décidés à faire leur devoir jusqu'au bout.
Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un mètre
fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de mon
scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de six à sept
degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles latérales se
rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de la fosse, que
n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils, marquaient une
tendance à se solidifier. En présence de ce nouveau et imminent danger, que
devenaient nos chances de salut, et comment empêcher la solidification de
ce milieu liquide, qui eût fait éclater comme du verre les parois du
Nautilus ?
Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A
quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible travail
Page 341
du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu à bord ? je fis observer au
capitaine Nemo cette grave complication.
« Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les plus
terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois aucun moyen
d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus vite que la
solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout. »
Arriver premiers ! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de parler !
Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec opiniâtreté.
Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était quitter le Nautilus,
c'était respirer directement cet air pur emprunté aux réservoirs et fourni par
les appareils, c'était abandonner une atmosphère appauvrie et viciée.
Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je rentrai à
bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont l'air était saturé.
Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser
ce gaz délétère ! L'oxygène ne nous manquait pas. Toute cette eau en
contenait une quantité considérable et en la décomposant par nos puissantes
piles, elle nous eût restitué le fluide vivifiant. J'y avais bien songé, mais à
quoi bon, puisque l'acide carbonique, produit de notre respiration, avait
envahi toutes les parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des
récipients de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière
manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer
Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses réservoirs, et
lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du Nautilus. Sans cette
précaution, nous ne nous serions pas réveillés.
Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le
cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de la banquise
s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles se rejoindraient avant
que le Nautilus fût parvenu à se dégager. Le désespoir me prit un instant.
Mon pic fut près de s'échapper de mes mains. A quoi bon creuser, si je
devais périr étouffé, écrasé par cette eau qui se faisait pierre, un supplice
que la férocité des sauvages n'eût pas même inventé. Il me semblait que
j'étais entre les formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient
irrésistiblement.
En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant lui-
même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai les parois
capitaine Nemo cette grave complication.
« Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les plus
terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois aucun moyen
d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus vite que la
solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout. »
Arriver premiers ! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de parler !
Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec opiniâtreté.
Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était quitter le Nautilus,
c'était respirer directement cet air pur emprunté aux réservoirs et fourni par
les appareils, c'était abandonner une atmosphère appauvrie et viciée.
Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je rentrai à
bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont l'air était saturé.
Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser
ce gaz délétère ! L'oxygène ne nous manquait pas. Toute cette eau en
contenait une quantité considérable et en la décomposant par nos puissantes
piles, elle nous eût restitué le fluide vivifiant. J'y avais bien songé, mais à
quoi bon, puisque l'acide carbonique, produit de notre respiration, avait
envahi toutes les parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des
récipients de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière
manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer
Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses réservoirs, et
lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du Nautilus. Sans cette
précaution, nous ne nous serions pas réveillés.
Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le
cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de la banquise
s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles se rejoindraient avant
que le Nautilus fût parvenu à se dégager. Le désespoir me prit un instant.
Mon pic fut près de s'échapper de mes mains. A quoi bon creuser, si je
devais périr étouffé, écrasé par cette eau qui se faisait pierre, un supplice
que la férocité des sauvages n'eût pas même inventé. Il me semblait que
j'étais entre les formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient
irrésistiblement.
En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant lui-
même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai les parois
Page 342
de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à moins de quatre
mètres de la coque du Nautilus.
Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à
bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon.
« Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen, ou
nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du ciment.
— Oui ! dis-je, mais que faire ?
— Ah ! s'écria-t-il, si mon Nautilus était assez fort pour supporter cette
pression sans en être écrasé ?
— Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine.
— Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau nous
viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification, elle ferait
éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme elle fait, en se
gelant, éclater les pierres les plus dures ! Ne sentez-vous pas qu'elle serait
un agent de salut au lieu d'être un agent de destruction !
— Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement que
possède le Nautilus, il ne pourrait supporter cette épouvantable pression et
s'aplatirait comme une feuille de tôle.
— Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de la
nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette solidification. Il faut
l'enrayer. Non seulement, les parois latérales se resserrent, mais il ne reste
pas dix pieds d'eau à l'avant ou à l'arrière du Nautilus. La congélation nous
gagne de tous les côtés.
— Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous permettra-t-
il de respirer à bord ? »
Le capitaine me regarda en face.
« Après-demain, dit-il, les réservoirs seront vides ! »
Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de cette
réponse ? Le 22 mars, le Nautilus s'était plongé sous les eaux libres du pôle.
Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les réserves du
bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le conserver aux travailleurs.
Au moment où j'écris ces choses, mon impression est tellement vive encore,
qu'une terreur involontaire s'empare de tout mon être, et que l'air semble
manquer à mes poumons !
mètres de la coque du Nautilus.
Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à
bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon.
« Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen, ou
nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du ciment.
— Oui ! dis-je, mais que faire ?
— Ah ! s'écria-t-il, si mon Nautilus était assez fort pour supporter cette
pression sans en être écrasé ?
— Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine.
— Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau nous
viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification, elle ferait
éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme elle fait, en se
gelant, éclater les pierres les plus dures ! Ne sentez-vous pas qu'elle serait
un agent de salut au lieu d'être un agent de destruction !
— Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement que
possède le Nautilus, il ne pourrait supporter cette épouvantable pression et
s'aplatirait comme une feuille de tôle.
— Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de la
nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette solidification. Il faut
l'enrayer. Non seulement, les parois latérales se resserrent, mais il ne reste
pas dix pieds d'eau à l'avant ou à l'arrière du Nautilus. La congélation nous
gagne de tous les côtés.
— Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous permettra-t-
il de respirer à bord ? »
Le capitaine me regarda en face.
« Après-demain, dit-il, les réservoirs seront vides ! »
Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de cette
réponse ? Le 22 mars, le Nautilus s'était plongé sous les eaux libres du pôle.
Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les réserves du
bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le conserver aux travailleurs.
Au moment où j'écris ces choses, mon impression est tellement vive encore,
qu'une terreur involontaire s'empare de tout mon être, et que l'air semble
manquer à mes poumons !
Page 343
Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile.
Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la repousser. Il
se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots s'échappèrent de ses
lèvres !
« L'eau bouillante ! murmura-t-il.
— L'eau bouillante ? m'écriai-je.
— Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement
restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée par les
pompes du Nautilus, n'élèveraient pas la température de ce milieu et ne
retarderaient pas sa congélation ?
— Il faut l'essayer, dis-je résolument.
— Essayons, monsieur le professeur. »
Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur. Le
capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes
appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par évaporation. Ils se
chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique des piles fut lancée à travers
les serpentins baignés par le liquide. En quelques minutes, cette eau avait
atteint cent degrés. Elle fut dirigée vers les pompes pendant qu'une eau
nouvelle la remplaçait au fur et à mesure. La chaleur développée par les
piles était telle que l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement
traversé les appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.
L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait
extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de gagné.
Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre.
« Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé par de
nombreuses remarques les progrès de l'opération.
— Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous n'avons
plus que l'asphyxie à craindre. »
Pendant la nuit, la température de l'eau remonta a un degré au-dessous de
zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais comme
la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux degrés, je fus
enfin rassuré contre les dangers de la solidification.
Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de
l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient encore
Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la repousser. Il
se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots s'échappèrent de ses
lèvres !
« L'eau bouillante ! murmura-t-il.
— L'eau bouillante ? m'écriai-je.
— Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement
restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée par les
pompes du Nautilus, n'élèveraient pas la température de ce milieu et ne
retarderaient pas sa congélation ?
— Il faut l'essayer, dis-je résolument.
— Essayons, monsieur le professeur. »
Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur. Le
capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes
appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par évaporation. Ils se
chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique des piles fut lancée à travers
les serpentins baignés par le liquide. En quelques minutes, cette eau avait
atteint cent degrés. Elle fut dirigée vers les pompes pendant qu'une eau
nouvelle la remplaçait au fur et à mesure. La chaleur développée par les
piles était telle que l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement
traversé les appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.
L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait
extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de gagné.
Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre.
« Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé par de
nombreuses remarques les progrès de l'opération.
— Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous n'avons
plus que l'asphyxie à craindre. »
Pendant la nuit, la température de l'eau remonta a un degré au-dessous de
zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais comme
la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux degrés, je fus
enfin rassuré contre les dangers de la solidification.
Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de
l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient encore
Page 344
quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être renouvelé à
l'intérieur du Nautilus. Aussi, cette journée alla-t-elle toujours en empirant.
Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce
sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des bâillements
me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en cherchant ce
fluide comburant, indispensable à la respiration, et qui se raréfiait de plus
en plus. Une torpeur morale s'empara de moi. J'étais étendu sans force,
presque sans connaissance. Mon brave Conseil, pris des mêmes symptômes,
souffrant des mêmes souffrances, ne me quittait plus. Il me prenait la main,
il m'encourageait, et je l'entendais encore murmurer :
« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur ! »
Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.
Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec quelle hâte,
avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour travailler à notre
tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée. Les bras se fatiguaient, les
mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces fatigues, qu'importaient ces
blessures ! L'air vital arrivait aux poumons ! On respirait ! On respirait !
Et cependant, personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son travail
sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses compagnons
haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le capitaine Nemo donnait
l'exemple et se soumettait le premier à cette sévère discipline. L'heure
arrivait, il cédait son appareil à un autre et rentrait dans l'atmosphère viciée
du bord, toujours calme, sans une défaillance, sans un murmure.
Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore.
Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la superficie. Deux
mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais les réservoirs étaient
presque vides d'air. Le peu qui restait devait être conservé aux travailleurs.
Pas un atome pour le Nautilus !
Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi suffoqué. Quelle nuit ! Je ne
saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le
lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se mêlaient
d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. Mes
compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de
l'équipage râlaient.
l'intérieur du Nautilus. Aussi, cette journée alla-t-elle toujours en empirant.
Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce
sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des bâillements
me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en cherchant ce
fluide comburant, indispensable à la respiration, et qui se raréfiait de plus
en plus. Une torpeur morale s'empara de moi. J'étais étendu sans force,
presque sans connaissance. Mon brave Conseil, pris des mêmes symptômes,
souffrant des mêmes souffrances, ne me quittait plus. Il me prenait la main,
il m'encourageait, et je l'entendais encore murmurer :
« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur ! »
Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.
Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec quelle hâte,
avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour travailler à notre
tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée. Les bras se fatiguaient, les
mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces fatigues, qu'importaient ces
blessures ! L'air vital arrivait aux poumons ! On respirait ! On respirait !
Et cependant, personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son travail
sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses compagnons
haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le capitaine Nemo donnait
l'exemple et se soumettait le premier à cette sévère discipline. L'heure
arrivait, il cédait son appareil à un autre et rentrait dans l'atmosphère viciée
du bord, toujours calme, sans une défaillance, sans un murmure.
Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore.
Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la superficie. Deux
mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais les réservoirs étaient
presque vides d'air. Le peu qui restait devait être conservé aux travailleurs.
Pas un atome pour le Nautilus !
Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi suffoqué. Quelle nuit ! Je ne
saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le
lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se mêlaient
d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. Mes
compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de
l'équipage râlaient.
Page 345
Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,
trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de glaces
qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait conservé son
sang-froid et son énergie. Il domptait par sa force morale les douleurs
physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.
D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de la
couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il flotta
on le hala de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse dessinée
suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau s'emplissant, il
descendit et s'embotta dans l'alvéole.
En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de
communication fut fermée. Le Nautilus reposait alors sur la couche de glace
qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient trouée en
mille endroits.
Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent mètres
cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille kilogrammes le poids
du Nautilus.
Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant
encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.
Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt
des frémissements sous la coque du Nautilus. Un dénivellement se
produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du papier
qui se déchire, et le Nautilus s'abaissa.
« Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille.
Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une
convulsion involontaire.
Tout à coup, emporté par son effroyable surcharge, le Nautilus s'enfonça
comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba comme il eût fait
dans le vide !
Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes, notre
chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un mouvement
ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit tressaillir la coque de
tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna vers le nord.
trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de glaces
qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait conservé son
sang-froid et son énergie. Il domptait par sa force morale les douleurs
physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.
D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de la
couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il flotta
on le hala de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse dessinée
suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau s'emplissant, il
descendit et s'embotta dans l'alvéole.
En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de
communication fut fermée. Le Nautilus reposait alors sur la couche de glace
qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient trouée en
mille endroits.
Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent mètres
cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille kilogrammes le poids
du Nautilus.
Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant
encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.
Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt
des frémissements sous la coque du Nautilus. Un dénivellement se
produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du papier
qui se déchire, et le Nautilus s'abaissa.
« Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille.
Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une
convulsion involontaire.
Tout à coup, emporté par son effroyable surcharge, le Nautilus s'enfonça
comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba comme il eût fait
dans le vide !
Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes, notre
chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un mouvement
ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit tressaillir la coque de
tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna vers le nord.
Page 346
Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer
libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant !
A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face
était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne voyais plus,
je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de mon esprit. Mes
muscles ne pouvaient se contracter.
Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais j'eus la
conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que j'allais mourir...
Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes
poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous franchi
la banquise ?
Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se sacrifiaient
pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au fond d'un
appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacré pour moi, et, tandis
qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à goutte ! Je voulus
repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et pendant quelques instants,
je respirai avec volupté.
Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin.
Nous devions être au 28 mars. Le Nautilus marchait avec une vitesse
effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux.
Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons
étaient-ils morts avec lui ?
En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt
pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de
l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser ?
Peut-être ! En tout cas, le Nautilus allait le tenter. Je sentis, en effet, qu'il
prenait une position oblique, abaissant son arrière et relevant son éperon.
Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son équilibre. Puis, poussé
par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field par en dessous comme un
formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se retirait, donnait à toute vitesse
contre le champ qui se déchirait, et enfin, emporté par un élan suprême, il
s'élança sur la surface glacée qu'il écrasa de son poids.
Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur s'introduisit à
flots dans toutes les parties du Nautilus.
libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant !
A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face
était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne voyais plus,
je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de mon esprit. Mes
muscles ne pouvaient se contracter.
Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais j'eus la
conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que j'allais mourir...
Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes
poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous franchi
la banquise ?
Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se sacrifiaient
pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au fond d'un
appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacré pour moi, et, tandis
qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à goutte ! Je voulus
repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et pendant quelques instants,
je respirai avec volupté.
Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin.
Nous devions être au 28 mars. Le Nautilus marchait avec une vitesse
effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux.
Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons
étaient-ils morts avec lui ?
En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt
pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de
l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser ?
Peut-être ! En tout cas, le Nautilus allait le tenter. Je sentis, en effet, qu'il
prenait une position oblique, abaissant son arrière et relevant son éperon.
Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son équilibre. Puis, poussé
par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field par en dessous comme un
formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se retirait, donnait à toute vitesse
contre le champ qui se déchirait, et enfin, emporté par un élan suprême, il
s'élança sur la surface glacée qu'il écrasa de son poids.
Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur s'introduisit à
flots dans toutes les parties du Nautilus.
Page 347
XVII
DU CAP HORN À L'AMAZONE
Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être le
Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais l'air vivifiant
de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de ces fraîches
molécules. Les malheureux, trop longtemps privés de nourriture, ne peuvent
se jeter inconsidérément sur les premiers aliments qu'on leur présente.
Nous, au contraire, nous n'avions pas à nous modérer, nous pouvions aspirer
à pleins poumons les atomes de cette atmosphère, et c'était la brise, la brise
elle-même qui nous versait cette voluptueuse ivresse !
« Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène ! Que monsieur ne craigne
pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. »
Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à
effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien « tirait »
comme un poêle en pleine combustion.
Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour de
moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de
l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du Nautilus
se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun n'était venu se
délecter en pleine atmosphère.
Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de
remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil
avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette
longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel
dévouement.
« Bon ! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas
la peine d'en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. Ce n'était
qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que la nôtre.
Donc il fallait la conserver.
— Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est supérieur
à un homme généreux et bon, et vous l'êtes !
— C'est bien ! c'est bien ! répétait le Canadien embarrassé
— Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.
DU CAP HORN À L'AMAZONE
Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être le
Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais l'air vivifiant
de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de ces fraîches
molécules. Les malheureux, trop longtemps privés de nourriture, ne peuvent
se jeter inconsidérément sur les premiers aliments qu'on leur présente.
Nous, au contraire, nous n'avions pas à nous modérer, nous pouvions aspirer
à pleins poumons les atomes de cette atmosphère, et c'était la brise, la brise
elle-même qui nous versait cette voluptueuse ivresse !
« Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène ! Que monsieur ne craigne
pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. »
Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à
effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien « tirait »
comme un poêle en pleine combustion.
Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour de
moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de
l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du Nautilus
se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun n'était venu se
délecter en pleine atmosphère.
Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de
remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil
avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette
longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel
dévouement.
« Bon ! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas
la peine d'en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. Ce n'était
qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que la nôtre.
Donc il fallait la conserver.
— Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est supérieur
à un homme généreux et bon, et vous l'êtes !
— C'est bien ! c'est bien ! répétait le Canadien embarrassé
— Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.
Page 348
— Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien
quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait. D'ailleurs, je
regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait pas la moindre envie
de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le respir... »
Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas.
« Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux
autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...
— Dont j'abuserai, riposta le Canadien.
— Hein ? fit Conseil.
— Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je
quitterai cet infernal Nautilus.
— Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté ?
— Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le soleil,
c'est le nord.
— Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions le
Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou désertes. »
A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne
nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes de
l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde sous-marin,
et reviendrait vers ces mers où le Nautilus trouvait la plus entière
indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin de toute terre
habitée, que devenaient les projets de Ned Land ?
Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le Nautilus
marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi, et le cap mis sur
le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de la pointe américaine,
le 31 mars, à sept heures du soir.
Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de cet
emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne songions
qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans le salon, ni sur la
plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le planisphère et fait par le
second me permettait de relever la direction exacte du Nautilus. Or, ce soir-
là, il devint évident, à ma grande satisfaction, que nous revenions au nord
par la route de l'Atlantique.
J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations.
quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait. D'ailleurs, je
regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait pas la moindre envie
de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le respir... »
Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas.
« Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux
autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...
— Dont j'abuserai, riposta le Canadien.
— Hein ? fit Conseil.
— Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je
quitterai cet infernal Nautilus.
— Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté ?
— Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le soleil,
c'est le nord.
— Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions le
Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou désertes. »
A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne
nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes de
l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde sous-marin,
et reviendrait vers ces mers où le Nautilus trouvait la plus entière
indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin de toute terre
habitée, que devenaient les projets de Ned Land ?
Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le Nautilus
marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi, et le cap mis sur
le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de la pointe américaine,
le 31 mars, à sept heures du soir.
Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de cet
emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne songions
qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans le salon, ni sur la
plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le planisphère et fait par le
second me permettait de relever la direction exacte du Nautilus. Or, ce soir-
là, il devint évident, à ma grande satisfaction, que nous revenions au nord
par la route de l'Atlantique.
J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations.
Page 349
« Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le Nautilus ?
— Je ne saurais le dire, Ned.
— Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle nord, et
revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ?
Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil.
— Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.
— En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine
Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.
— Surtout quand nous l'aurons quitté ! » riposta Ned Land.
Le lendemain, premier avril, lorsque le Nautilus remonta à la surface des
flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une côte à
l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers navigateurs donnèrent
ce nom en voyant les fumées nombreuses qui s'élevaient des huttes
indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste agglomération d'îles qui
s'étend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large, entre 53° et
56° de latitude australe, et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. La côte me
parut basse, mais au loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même
entrevoir le mont Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-
dessus du niveau de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très aigu,
qui, suivant qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, « annonce le beau ou le
mauvais temps », me dit Ned Land.
« Un fameux baromètre, mon ami.
— Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand
je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. »
En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel.
C'était un présage de beau temps Il se réalisa.
Le Nautilus, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il prolongea
à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis de longues
lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires, dont la mer libre
du pôle renfermait quelques échantillons, avec leurs filaments visqueux et
polis, ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres de longueur ; véritables
câbles, plus gros que le pouce, très résistants, ils servent souvent d'amarres
aux navires. Une autre herbe, connue sous le nom de velp, à feuilles
longues de quatre pieds, empâtées dans les concrétions coralligènes,
tapissait les fonds. Elle servait de nid et de nourriture à des myriades de
— Je ne saurais le dire, Ned.
— Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle nord, et
revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ?
Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil.
— Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.
— En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine
Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.
— Surtout quand nous l'aurons quitté ! » riposta Ned Land.
Le lendemain, premier avril, lorsque le Nautilus remonta à la surface des
flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une côte à
l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers navigateurs donnèrent
ce nom en voyant les fumées nombreuses qui s'élevaient des huttes
indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste agglomération d'îles qui
s'étend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large, entre 53° et
56° de latitude australe, et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. La côte me
parut basse, mais au loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même
entrevoir le mont Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-
dessus du niveau de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très aigu,
qui, suivant qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, « annonce le beau ou le
mauvais temps », me dit Ned Land.
« Un fameux baromètre, mon ami.
— Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand
je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. »
En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel.
C'était un présage de beau temps Il se réalisa.
Le Nautilus, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il prolongea
à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis de longues
lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires, dont la mer libre
du pôle renfermait quelques échantillons, avec leurs filaments visqueux et
polis, ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres de longueur ; véritables
câbles, plus gros que le pouce, très résistants, ils servent souvent d'amarres
aux navires. Une autre herbe, connue sous le nom de velp, à feuilles
longues de quatre pieds, empâtées dans les concrétions coralligènes,
tapissait les fonds. Elle servait de nid et de nourriture à des myriades de
Page 350
crustacés et de mollusques, des crabes, des seiches. Là, les phoques et les
loutres se livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et
les légumes de la mer, suivant la méthode anglaise.
Sur ces fonds gras et luxuriants, le Nautilus passait avec une extrême
rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des Malouines, dont je
pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets. La profondeur de la mer
était médiocre. Je pensai donc, non sans raison, que ces deux îles, entourées
d'un grand nombre d'îlots, faisaient autrefois partie des terres
magellaniques. Les Malouines furent probablement découvertes par le
célèbre John Davis, qui leur imposa le nom de Davis-Southern Islands. Plus
tard, Richard Hawkins les appela Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles
furent ensuite nommées Malouines, au commencement du dix-huitième
siècle, par des pêcheurs de Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais
auxquels elles appartiennent aujourd'hui.
Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues, et
particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées de
moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt dans les
offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement des osseux
appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs de deux
décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes.
J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre,
les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles figuraient
une ombrelle demi-sphérique très lisse, rayée de lignes d'un rouge brun et
terminée par douze festons réguliers ; tantôt c'était une corbeille renversée
d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles et de longues ramilles
rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre bras foliacés et laissaient
pendre à la dérive leur opulente chevelure de tentacules. J'aurais voulu
conserver quelques échantillons de ces délicats zoophytes ; mais ce ne sont
que des nuages, des ombres, des apparences, qui fondent et s'évaporent hors
de leur élément natal.
Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous
l'horizon, le Nautilus s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et suivit la
côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.
Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie, tantôt
sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le Nautilus dépassa le large estuaire formé
loutres se livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et
les légumes de la mer, suivant la méthode anglaise.
Sur ces fonds gras et luxuriants, le Nautilus passait avec une extrême
rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des Malouines, dont je
pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets. La profondeur de la mer
était médiocre. Je pensai donc, non sans raison, que ces deux îles, entourées
d'un grand nombre d'îlots, faisaient autrefois partie des terres
magellaniques. Les Malouines furent probablement découvertes par le
célèbre John Davis, qui leur imposa le nom de Davis-Southern Islands. Plus
tard, Richard Hawkins les appela Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles
furent ensuite nommées Malouines, au commencement du dix-huitième
siècle, par des pêcheurs de Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais
auxquels elles appartiennent aujourd'hui.
Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues, et
particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées de
moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt dans les
offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement des osseux
appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs de deux
décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes.
J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre,
les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles figuraient
une ombrelle demi-sphérique très lisse, rayée de lignes d'un rouge brun et
terminée par douze festons réguliers ; tantôt c'était une corbeille renversée
d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles et de longues ramilles
rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre bras foliacés et laissaient
pendre à la dérive leur opulente chevelure de tentacules. J'aurais voulu
conserver quelques échantillons de ces délicats zoophytes ; mais ce ne sont
que des nuages, des ombres, des apparences, qui fondent et s'évaporent hors
de leur élément natal.
Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous
l'horizon, le Nautilus s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et suivit la
côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.
Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie, tantôt
sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le Nautilus dépassa le large estuaire formé
Page 351
par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4 avril, par le travers de
l'Uruguay, mais à cinquante milles au large. Sa direction se maintenait au
nord, et il suivait les longues sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous
avions fait alors seize mille lieues depuis notre embarquement dans les mers
du Japon.
Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur le
trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio. Le
capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le voisinage
de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une vitesse
vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides qui soient, ne
pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de ces mers échappèrent à
toute observation.
Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au soir,
nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de l'Amérique du
Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le Nautilus s'écarta de nouveau,
et il alla chercher à de plus grandes profondeurs une vallée sous-marine qui
se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur la côte africaine. Cette vallée se
bifurque à la hauteur des Antilles et se termine au nord par une énorme
dépression de neuf mille mètres. En cet endroit. La coupe géologique de
l'Océan figure jusqu'aux petites Antilles une falaise de six kilomètres, taillée
à pic, et, à la hauteur des îles du cap Vert, une autre muraille non moins
considérable, qui enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide.
Le fond de cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui
ménagent de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle surtout
d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du Nautilus,
cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et levées sur ses
observations personnelles.
Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au
moyen des plans inclinés. Le Nautilus fournissait de longues bordées
diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il se releva
subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du fleuve des Amazones,
vaste estuaire dont le débit est si considérable qu'il dessale la mer sur un
espace de plusieurs lieues.
L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les Guyanes,
une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un facile refuge. Mais
le vent soufflait en grande brise, et les lames furieuses n'auraient pas permis
l'Uruguay, mais à cinquante milles au large. Sa direction se maintenait au
nord, et il suivait les longues sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous
avions fait alors seize mille lieues depuis notre embarquement dans les mers
du Japon.
Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur le
trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio. Le
capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le voisinage
de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une vitesse
vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides qui soient, ne
pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de ces mers échappèrent à
toute observation.
Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au soir,
nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de l'Amérique du
Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le Nautilus s'écarta de nouveau,
et il alla chercher à de plus grandes profondeurs une vallée sous-marine qui
se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur la côte africaine. Cette vallée se
bifurque à la hauteur des Antilles et se termine au nord par une énorme
dépression de neuf mille mètres. En cet endroit. La coupe géologique de
l'Océan figure jusqu'aux petites Antilles une falaise de six kilomètres, taillée
à pic, et, à la hauteur des îles du cap Vert, une autre muraille non moins
considérable, qui enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide.
Le fond de cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui
ménagent de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle surtout
d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du Nautilus,
cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et levées sur ses
observations personnelles.
Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au
moyen des plans inclinés. Le Nautilus fournissait de longues bordées
diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il se releva
subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du fleuve des Amazones,
vaste estuaire dont le débit est si considérable qu'il dessale la mer sur un
espace de plusieurs lieues.
L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les Guyanes,
une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un facile refuge. Mais
le vent soufflait en grande brise, et les lames furieuses n'auraient pas permis
Page 352
à un simple canot de les affronter. Ned Land le comprit sans doute, car il ne
me parla de rien. De mon côté, je ne fis aucune allusion à ses projets de
fuite, car je ne voulais pas le pousser à quelque tentative qui eût
infailliblement avorté.
Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études.
Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le Nautilus ne quitta pas la
surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche miraculeuse en
zoophytes, en poissons et en reptiles.
Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts.
C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à la famille des
actinidiens, et entre autres espèces, le phyctalis protexta, originaire de cette
partie de l'Océan, petit tronc cylindrique, agrémenté de lignes verticales et
tacheté de points rouges que couronne un merveilleux épanouissement de
tentacules. Quant aux mollusques, ils consistaient en produits que j'avais
déjà observés, des turritelles, des olives-porphyres. à lignes régulièrement
entrecroisées dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de
chair, des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des
hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger, et
certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité classaient
parmi les poissons-volants, et qui servent principalement d'appât pour la
pêche de la morue.
Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion
d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux : des
pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête
verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté semé de
taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le courant de
l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent les eaux douces ;
des raies tuberculées, à museau pointu, à queue longue et déliée, armées
d'un long aiguillon dentelé ; de petits squales d'un mètre, gris et blanchâtres
de peau, dont les dents, disposées sur plusieurs rangs, se recourbent en
arrière, et qui sont vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des
lophies-vespertillions, sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un demi-
mètre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations charnues qui
leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur appendice corné,
situé près des narines, a fait surnommer licornes de mer ; enfin quelques
espèces de batistes, le curassavien dont les flancs pointillés brillent d'une
me parla de rien. De mon côté, je ne fis aucune allusion à ses projets de
fuite, car je ne voulais pas le pousser à quelque tentative qui eût
infailliblement avorté.
Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études.
Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le Nautilus ne quitta pas la
surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche miraculeuse en
zoophytes, en poissons et en reptiles.
Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts.
C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à la famille des
actinidiens, et entre autres espèces, le phyctalis protexta, originaire de cette
partie de l'Océan, petit tronc cylindrique, agrémenté de lignes verticales et
tacheté de points rouges que couronne un merveilleux épanouissement de
tentacules. Quant aux mollusques, ils consistaient en produits que j'avais
déjà observés, des turritelles, des olives-porphyres. à lignes régulièrement
entrecroisées dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de
chair, des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des
hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger, et
certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité classaient
parmi les poissons-volants, et qui servent principalement d'appât pour la
pêche de la morue.
Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion
d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux : des
pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête
verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté semé de
taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le courant de
l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent les eaux douces ;
des raies tuberculées, à museau pointu, à queue longue et déliée, armées
d'un long aiguillon dentelé ; de petits squales d'un mètre, gris et blanchâtres
de peau, dont les dents, disposées sur plusieurs rangs, se recourbent en
arrière, et qui sont vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des
lophies-vespertillions, sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un demi-
mètre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations charnues qui
leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur appendice corné,
situé près des narines, a fait surnommer licornes de mer ; enfin quelques
espèces de batistes, le curassavien dont les flancs pointillés brillent d'une
Page 353
éclatante couleur d'or, et le caprisque violet clair, à nuances chatoyantes
comme la gorge d'un pigeon.
Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très exacte, par la
série des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au genre des
apléronotes, dont le museau est très obtus et blanc de neige, le corps peint
d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière charnue très longue et très
déliée ; odontagnathes aiguillonnés, longues sardines de trois décimètres,
resplendissant d'un vif éclat argenté ; scombres-guares, pourvus de deux
nageoires anales ; centronotes-nègres, à teintes noires, que l'on pêche avec
des brandons, longs poissons de deux mètres, à chair grasse, blanche,
ferme, qui, frais, ont le goût de l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé ;
labres demi-rouges, revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires
dorsales et anales ; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur
éclat à ceux du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est
extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes trahissent au
milieu des eaux ; spares-pobs, à langue fine, à teintes orange ; sciènes-coro
à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de Surinam, etc.
Cet « et coetera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont
Conseil se souviendra longtemps et pour cause.
Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui, la queue
coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine de
kilogrammes. Elle était blanche en dessous, rougeâtre en dessus, avec de
grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir, très lisse de peau,
et terminée par une nageoire bilobée. Étendue sur la plate-forme, elle se
débattait, essayait de se retourner par des mouvements convulsifs, et faisait
tant d'efforts qu'un dernier soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais
Conseil, qui tenait à son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne
pusse l'en empêcher, il le saisit à deux mains.
Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié du
corps, et criant :
« Ah ! mon maître, mon maître ! Venez à moi. »
C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la
troisième personne ».
Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras
raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur murmura
d'une voix entrecoupée :
comme la gorge d'un pigeon.
Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très exacte, par la
série des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au genre des
apléronotes, dont le museau est très obtus et blanc de neige, le corps peint
d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière charnue très longue et très
déliée ; odontagnathes aiguillonnés, longues sardines de trois décimètres,
resplendissant d'un vif éclat argenté ; scombres-guares, pourvus de deux
nageoires anales ; centronotes-nègres, à teintes noires, que l'on pêche avec
des brandons, longs poissons de deux mètres, à chair grasse, blanche,
ferme, qui, frais, ont le goût de l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé ;
labres demi-rouges, revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires
dorsales et anales ; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur
éclat à ceux du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est
extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes trahissent au
milieu des eaux ; spares-pobs, à langue fine, à teintes orange ; sciènes-coro
à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de Surinam, etc.
Cet « et coetera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont
Conseil se souviendra longtemps et pour cause.
Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui, la queue
coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine de
kilogrammes. Elle était blanche en dessous, rougeâtre en dessus, avec de
grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir, très lisse de peau,
et terminée par une nageoire bilobée. Étendue sur la plate-forme, elle se
débattait, essayait de se retourner par des mouvements convulsifs, et faisait
tant d'efforts qu'un dernier soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais
Conseil, qui tenait à son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne
pusse l'en empêcher, il le saisit à deux mains.
Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié du
corps, et criant :
« Ah ! mon maître, mon maître ! Venez à moi. »
C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la
troisième personne ».
Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras
raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur murmura
d'une voix entrecoupée :
Page 354
« Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies
fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpilles ! »
— Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce
déplorable état.
— Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai
de cet animal.
Et comment ?
— En le mangeant. »
Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement
c'était coriace.
L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus dangereuse
espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu conducteur tel que
l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de distance, tant est grande la
puissance de son organe électrique dont les deux surfaces principales ne
mesurent pas moins de vingt-sept pieds carrés.
Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le Nautilus s'approcha de la
côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en famille
plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui, comme le
dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens. Ces beaux
animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept mètres, devaient peser
au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à Ned Land et à Conseil que la
prévoyante nature avait assigné à ces mammifères un tôle important. Ce
sont eux, en effet, qui, comme les phoques, doivent paître les prairies sous-
marines et détruire ainsi les agglomérations d'herbes qui obstruent
l'embouchure des fleuves tropicaux.
« Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les hommes
ont presque entièrement anéanti, ces races utiles ? C'est que les herbes
putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est la fièvre jaune qui
désole ces admirables contrées. Les végétations vénéneuses se sont
multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est irrésistiblement développé
depuis l'embouchure du Rio de la Plata jusqu'aux Florides ! »
Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de celui
qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées de
baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de
calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs flots
fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpilles ! »
— Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce
déplorable état.
— Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai
de cet animal.
Et comment ?
— En le mangeant. »
Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement
c'était coriace.
L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus dangereuse
espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu conducteur tel que
l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de distance, tant est grande la
puissance de son organe électrique dont les deux surfaces principales ne
mesurent pas moins de vingt-sept pieds carrés.
Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le Nautilus s'approcha de la
côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en famille
plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui, comme le
dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens. Ces beaux
animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept mètres, devaient peser
au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à Ned Land et à Conseil que la
prévoyante nature avait assigné à ces mammifères un tôle important. Ce
sont eux, en effet, qui, comme les phoques, doivent paître les prairies sous-
marines et détruire ainsi les agglomérations d'herbes qui obstruent
l'embouchure des fleuves tropicaux.
« Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les hommes
ont presque entièrement anéanti, ces races utiles ? C'est que les herbes
putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est la fièvre jaune qui
désole ces admirables contrées. Les végétations vénéneuses se sont
multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est irrésistiblement développé
depuis l'embouchure du Rio de la Plata jusqu'aux Florides ! »
Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de celui
qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées de
baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de
calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs flots
Page 355
ne posséderont plus « ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés d'écumer
la surface des mers ».
Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du Nautilus s'empara
d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet, d'approvisionner les
cambuses d'une chair excellente, supérieure à celle du bœuf et du veau.
Cette chasse ne fut pas intéressante. Les manates se laissaient frapper sans
se défendre. Plusieurs milliers de kilos de viande, destinée à être séchée,
furent emmagasinés à bord.
Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître les
réserves du Nautilus, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le chalut
avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons dont la tête se
terminait par une plaque ovale à rebords charnus. C'étaient des échénéïdes,
de la troisième famille des malacoptérygiens subbrachiens. Leur disque
aplati se compose de lames cartilagineuses transversales mobiles, entre
lesquelles l'animal peut opérer le vide, ce qui lui permet d'adhérer aux
objets à la façon d'une ventouse.
Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à cette
espèce. Mais celui dont il s'agit ici, c'était l'échénélde ostéochère, particulier
à cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les déposaient dans
des bailles pleines d'eau.
La pêche terminée, le Nautilus se rapprocha de la côte. En cet endroit, un
certain nombre de tortues marines dormaient à la surface des flots. Il eût été
difficile de s'emparer de ces précieux reptiles, car le moindre bruit les
éveille, et leur solide carapace est à l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde
devait opérer cette capture avec une sûreté et une précision extraordinaires.
Cet animal, en effet, est un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la
fortune du naïf pêcheur a la ligne.
Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un
anneau assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau,
une longue corde amarrée à bord par l'autre bout.
Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et allèrent
se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle qu'ils se fussent
déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à bord, et avec eux les
tortues auxquelles ils adhéraient.
On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient deux
cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes, minces,
la surface des mers ».
Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du Nautilus s'empara
d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet, d'approvisionner les
cambuses d'une chair excellente, supérieure à celle du bœuf et du veau.
Cette chasse ne fut pas intéressante. Les manates se laissaient frapper sans
se défendre. Plusieurs milliers de kilos de viande, destinée à être séchée,
furent emmagasinés à bord.
Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître les
réserves du Nautilus, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le chalut
avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons dont la tête se
terminait par une plaque ovale à rebords charnus. C'étaient des échénéïdes,
de la troisième famille des malacoptérygiens subbrachiens. Leur disque
aplati se compose de lames cartilagineuses transversales mobiles, entre
lesquelles l'animal peut opérer le vide, ce qui lui permet d'adhérer aux
objets à la façon d'une ventouse.
Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à cette
espèce. Mais celui dont il s'agit ici, c'était l'échénélde ostéochère, particulier
à cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les déposaient dans
des bailles pleines d'eau.
La pêche terminée, le Nautilus se rapprocha de la côte. En cet endroit, un
certain nombre de tortues marines dormaient à la surface des flots. Il eût été
difficile de s'emparer de ces précieux reptiles, car le moindre bruit les
éveille, et leur solide carapace est à l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde
devait opérer cette capture avec une sûreté et une précision extraordinaires.
Cet animal, en effet, est un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la
fortune du naïf pêcheur a la ligne.
Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un
anneau assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau,
une longue corde amarrée à bord par l'autre bout.
Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et allèrent
se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle qu'ils se fussent
déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à bord, et avec eux les
tortues auxquelles ils adhéraient.
On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient deux
cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes, minces,
Page 356
transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les rendaient
très précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point de vue
comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût exquis.
Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la nuit
venue, le Nautilus regagna la haute mer.
XVIII
LES POULPES
Pendant quelques jours, le Nautilus s'écarta constamment de la côte
américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du golfe du
Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas manqué sous
sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents
mètres ; mais, probablement ces parages, semés d'îles et sillonnés de
steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.
Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la
Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un instant
leurs pitons élevés.
Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe,
soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux qui
font le cabotage d'une île à l'autre, fut très décontenancé. La fuite eût été
très praticable si Ned Land fût parvenu a s'emparer du canot à l'insu du
capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y songer.
La Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation
à ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du Nautilus. Nous
avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land, il n'y avait
pas de raison pour que cela finît. Il me fit donc une proposition à laquelle je
ne m'attendais pas. Ce fut de poser catégoriquement cette question au
capitaine Nemo : Le capitaine comptait-il nous garder indéfiniment à son
bord ?
Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait
aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du Nautilus, mais tout de
nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme devenait plus
sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait m'éviter. Je ne le
rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il se plaisait à m'expliquer
très précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point de vue
comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût exquis.
Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la nuit
venue, le Nautilus regagna la haute mer.
XVIII
LES POULPES
Pendant quelques jours, le Nautilus s'écarta constamment de la côte
américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du golfe du
Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas manqué sous
sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents
mètres ; mais, probablement ces parages, semés d'îles et sillonnés de
steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.
Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la
Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un instant
leurs pitons élevés.
Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe,
soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux qui
font le cabotage d'une île à l'autre, fut très décontenancé. La fuite eût été
très praticable si Ned Land fût parvenu a s'emparer du canot à l'insu du
capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y songer.
La Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation
à ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du Nautilus. Nous
avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land, il n'y avait
pas de raison pour que cela finît. Il me fit donc une proposition à laquelle je
ne m'attendais pas. Ce fut de poser catégoriquement cette question au
capitaine Nemo : Le capitaine comptait-il nous garder indéfiniment à son
bord ?
Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait
aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du Nautilus, mais tout de
nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme devenait plus
sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait m'éviter. Je ne le
rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il se plaisait à m'expliquer
Page 357
les merveilles sous-marines ; maintenant il m'abandonnait à mes études et
ne venait plus au salon.
Quel changement s'était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais rien
à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ? Cependant,
je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la liberté.
Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette démarche
n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons, rendre notre
situation pénible et nuire aux projets du Canadien. J'ajouterai que je ne
pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Si l'on excepte la rude
épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous étions jamais mieux
portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette nourriture saine, cette atmosphère
salubre, cette régularité d'existence, cette uniformité de température, ne
donnaient pas prise aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs
de la terre ne laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez
lui, qui va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non
pour lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais
nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne
voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.
J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce livre, je
voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.
Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la
surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits intéressants j'eus
à signaler sur mes notes quotidiennes ! C'étaient, entre autres zoophytes, des
galères connues sous le nom de physalie spélagiques, sortes de grosses
vessies oblongues, à reflets nacrés, tendant leur membrane au vent et
laissant flotter leurs tentacules bleues comme des fils de soie ; charmantes
méduses à l'œil, véritables orties au toucher qui distillent un liquide
corrosif. C'étaient, parmi les articulés, des annélides longs d'un mètre et
demi, armés d'une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes
locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les
lueurs du spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement des poissons, des
raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents
livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un peu bombé, les
yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la tête, et qui, flottant
comme une épave de navire, s'appliquaient parfois comme un opaque volet
sur notre vitre. C'étaient des balistes américains pour lesquels la nature n'a
ne venait plus au salon.
Quel changement s'était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais rien
à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ? Cependant,
je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la liberté.
Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette démarche
n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons, rendre notre
situation pénible et nuire aux projets du Canadien. J'ajouterai que je ne
pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Si l'on excepte la rude
épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous étions jamais mieux
portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette nourriture saine, cette atmosphère
salubre, cette régularité d'existence, cette uniformité de température, ne
donnaient pas prise aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs
de la terre ne laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez
lui, qui va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non
pour lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais
nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne
voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.
J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce livre, je
voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.
Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la
surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits intéressants j'eus
à signaler sur mes notes quotidiennes ! C'étaient, entre autres zoophytes, des
galères connues sous le nom de physalie spélagiques, sortes de grosses
vessies oblongues, à reflets nacrés, tendant leur membrane au vent et
laissant flotter leurs tentacules bleues comme des fils de soie ; charmantes
méduses à l'œil, véritables orties au toucher qui distillent un liquide
corrosif. C'étaient, parmi les articulés, des annélides longs d'un mètre et
demi, armés d'une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes
locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les
lueurs du spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement des poissons, des
raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents
livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un peu bombé, les
yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la tête, et qui, flottant
comme une épave de navire, s'appliquaient parfois comme un opaque volet
sur notre vitre. C'étaient des balistes américains pour lesquels la nature n'a
Page 358
broyé que du blanc et du noir, des bobies plumiers, allongés et charnus, aux
nageoires jaunes, à la mâchoire proéminente, des scombres de seize
décimètres, à dents courtes et aiguës, couverts de petites écailles,
appartenant à l'espèce des albicores. Puis, par nuées, apparaissent des
surmulets, corsetés de raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs
resplendissantes nageoires ; véritables chefs-d'œuvre de bijouterie consacrés
autrefois à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont
le proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin, des
pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours et
de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ; des
spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ; des
clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs
phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue
charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur
pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se
levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets
blanchâtres.
Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore
observés, si le Nautilus ne se fût peu à peu abaissé vers les couches
profondes ! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux mille
et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n'était plus représentée
que par des encrines, des étoiles de mer, de charmantes pentacrines tête de
méduse, dont la tige droite supportait un petit calice, des troques, des
quenottes sanglantes et des fissurelles, mollusques littoraux de grande
espèce.
Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents
mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles Lucayes,
disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. Là s'élevaient de
hautes falaises sous-marines, murailles droites faites de blocs frustes
disposés par larges assises, entre lesquels se creusaient des trous noirs que
nos rayons électriques n'éclairaient pas jusqu'au fond.
Ces roches étaient tapissés de grandes herbes, de laminaires géants, de
fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un monde
de Titans.
De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous
fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer. Les
nageoires jaunes, à la mâchoire proéminente, des scombres de seize
décimètres, à dents courtes et aiguës, couverts de petites écailles,
appartenant à l'espèce des albicores. Puis, par nuées, apparaissent des
surmulets, corsetés de raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs
resplendissantes nageoires ; véritables chefs-d'œuvre de bijouterie consacrés
autrefois à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont
le proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin, des
pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours et
de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ; des
spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ; des
clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs
phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue
charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur
pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se
levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets
blanchâtres.
Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore
observés, si le Nautilus ne se fût peu à peu abaissé vers les couches
profondes ! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux mille
et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n'était plus représentée
que par des encrines, des étoiles de mer, de charmantes pentacrines tête de
méduse, dont la tige droite supportait un petit calice, des troques, des
quenottes sanglantes et des fissurelles, mollusques littoraux de grande
espèce.
Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents
mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles Lucayes,
disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. Là s'élevaient de
hautes falaises sous-marines, murailles droites faites de blocs frustes
disposés par larges assises, entre lesquels se creusaient des trous noirs que
nos rayons électriques n'éclairaient pas jusqu'au fond.
Ces roches étaient tapissés de grandes herbes, de laminaires géants, de
fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un monde
de Titans.
De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous
fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer. Les
Page 359
unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres. Cependant, par
les vitres du Nautilus presque immobile, je n'apercevais encore sur ces
longs filaments que les principaux articulés de la division des brachioures,
des l'ambres à longues pattes, des crabes violacés, des clios particuliers aux
mers des Antilles.
Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur un
formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes algues.
« Eh bien, dis-je, ce sont là de véritables cavernes à poulpes, et je ne
serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres.
— Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe des
céphalopodes ?
— Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est
trompé, sans doute, car je n'aperçois rien.
— Je le regrette répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à face l'un
de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent entraîner des
navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se nomme des krak...
— Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien.
— Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la
plaisanterie de son compagnon.
— Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux
existent.
— Pourquoi pas ? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de
monsieur.
— Nous avons eu tort, Conseil.
— Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore.
— C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé à
n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai disséqués de
ma propre main.
— Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes
gigantesques ?
— Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'écria le Canadien.
— Beaucoup de gens, ami Ned.
— Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être !
les vitres du Nautilus presque immobile, je n'apercevais encore sur ces
longs filaments que les principaux articulés de la division des brachioures,
des l'ambres à longues pattes, des crabes violacés, des clios particuliers aux
mers des Antilles.
Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur un
formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes algues.
« Eh bien, dis-je, ce sont là de véritables cavernes à poulpes, et je ne
serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres.
— Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe des
céphalopodes ?
— Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est
trompé, sans doute, car je n'aperçois rien.
— Je le regrette répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à face l'un
de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent entraîner des
navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se nomme des krak...
— Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien.
— Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la
plaisanterie de son compagnon.
— Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux
existent.
— Pourquoi pas ? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de
monsieur.
— Nous avons eu tort, Conseil.
— Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore.
— C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé à
n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai disséqués de
ma propre main.
— Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes
gigantesques ?
— Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'écria le Canadien.
— Beaucoup de gens, ami Ned.
— Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être !
Page 360
— Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants !
— Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du monde,
je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation entraînée sous
les flots par les bras d'un céphalopode.
— Vous avez vu cela ? demanda le Canadien.
— Oui, Ned.
— De vos propres yeux ?
— De mes propres yeux.
— Où, s'il vous plaît ?
— A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil.
— Dans le port ? dit Ned Land ironiquement.
— Non, dans une église, répondit Conseil.
— Dans une église ! s'écria le Canadien.
— Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en
question !
— Bon ! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait
poser !
— Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ; mais le
sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez ce qu'il faut penser
des légendes en matière d'histoire naturelle ! D'ailleurs, quand il s'agit de
monstres, l'imagination ne demande qu'à s'égarer.
Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des
navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un céphalopode, long d'un
mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un animal. On raconte aussi que
l'évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense. Sa messe
finie, le rocher se mit en marche et retourna à la mer. Le rocher était un
poulpe.
— Et c'est tout ? demanda le Canadien.
— Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle
également d'un poulpe sur lequel pouvait manœuvrer un régiment de
cavalerie !
— Ils allaient bien, les évêques d'autrefois ! dit Ned Land.
— Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du monde,
je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation entraînée sous
les flots par les bras d'un céphalopode.
— Vous avez vu cela ? demanda le Canadien.
— Oui, Ned.
— De vos propres yeux ?
— De mes propres yeux.
— Où, s'il vous plaît ?
— A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil.
— Dans le port ? dit Ned Land ironiquement.
— Non, dans une église, répondit Conseil.
— Dans une église ! s'écria le Canadien.
— Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en
question !
— Bon ! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait
poser !
— Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ; mais le
sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez ce qu'il faut penser
des légendes en matière d'histoire naturelle ! D'ailleurs, quand il s'agit de
monstres, l'imagination ne demande qu'à s'égarer.
Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des
navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un céphalopode, long d'un
mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un animal. On raconte aussi que
l'évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense. Sa messe
finie, le rocher se mit en marche et retourna à la mer. Le rocher était un
poulpe.
— Et c'est tout ? demanda le Canadien.
— Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle
également d'un poulpe sur lequel pouvait manœuvrer un régiment de
cavalerie !
— Ils allaient bien, les évêques d'autrefois ! dit Ned Land.
Page 361
— Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la gueule
ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par le détroit de
Gibraltar.
— A la bonne heure ! fit le Canadien.
— Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil.
— Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la
vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois, à
l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un prétexte. On
ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de très grande espèce,
mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a constaté les dimensions
d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres dix. Nos pêcheurs en voient
fréquemment dont la longueur dépasse un mètre quatre-vingts. Les musées
de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes qui
mesurent deux mètres. D'ailleurs, suivant le calcul des naturalistes, un de
ces animaux, long de six pieds seulement, aurait des tentacules longs de
vingt-sept. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable.
— En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien.
— S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes amis,
le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait rencontré un
de ces monstres de taille colossale dans les mers de l'Inde. Mais le fait le
plus étonnant et qui ne permet plus de nier l'existence de ces animaux
gigantesques, s'est passé il y a quelques années, en 1861.
— Quel est ce fait ? demanda Ned Land.
— Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la
latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'Alecton
aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant
Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à coups
de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient ces chairs
molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs tentatives
infructueuses, l'équipage parvint à passer un nœud coulant autour du corps
du mollusque. Ce nœud glissa jusqu'aux nageoires caudales et s'y arrêta. On
essaya alors de haler le monstre à bord, mais son poids était si considérable
qu'il se sépara de sa queue sous la traction de la corde, et, privé de cet
ornement, il disparut sous les eaux.
— Enfin, voilà un fait, dit Ned Land.
ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par le détroit de
Gibraltar.
— A la bonne heure ! fit le Canadien.
— Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil.
— Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la
vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois, à
l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un prétexte. On
ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de très grande espèce,
mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a constaté les dimensions
d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres dix. Nos pêcheurs en voient
fréquemment dont la longueur dépasse un mètre quatre-vingts. Les musées
de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes qui
mesurent deux mètres. D'ailleurs, suivant le calcul des naturalistes, un de
ces animaux, long de six pieds seulement, aurait des tentacules longs de
vingt-sept. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable.
— En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien.
— S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes amis,
le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait rencontré un
de ces monstres de taille colossale dans les mers de l'Inde. Mais le fait le
plus étonnant et qui ne permet plus de nier l'existence de ces animaux
gigantesques, s'est passé il y a quelques années, en 1861.
— Quel est ce fait ? demanda Ned Land.
— Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la
latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'Alecton
aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant
Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à coups
de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient ces chairs
molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs tentatives
infructueuses, l'équipage parvint à passer un nœud coulant autour du corps
du mollusque. Ce nœud glissa jusqu'aux nageoires caudales et s'y arrêta. On
essaya alors de haler le monstre à bord, mais son poids était si considérable
qu'il se sépara de sa queue sous la traction de la corde, et, privé de cet
ornement, il disparut sous les eaux.
— Enfin, voilà un fait, dit Ned Land.
Page 362
— Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de nommer
ce poulpe « calmar de Bouguer ».
— Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien.
— Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil, qui posté à la
vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise.
— Précisément, répondis-je.
— Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit tentacules,
qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents ?
— Précisément.
— Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement
considérable ?
— Oui, Conseil.
— Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un bec
formidable ?
— En effet, Conseil.
— Eh bien ! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil, si
ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses frères. »
Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre.
« L'épouvantable bête », s'écria-t-il.
Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de répulsion.
Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de figurer dans les
légendes tératologiques.
C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de
longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la direction
du Nautilus. Il regardait de ses énormes yeux fixes à teintes glauques. Ses
huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés sur sa tête, qui ont valu à ces
animaux le nom de céphalopodes, avaient un développement double de son
corps et se tordaient comme la chevelure des furies. On voyait
distinctement les deux cent cinquante ventouses disposées sur la face
interne des tentacules sous forme de capsules semisphériques. Parfois ces
ventouses s'appliquaient sur la vitre du salon en y faisant le vide. La bouche
de ce monstre — un bec de corne fait comme le bec d'un perroquet —
s'ouvrait et se refermait verticalement. Sa langue, substance cornée, armée
elle-même de plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de
ce poulpe « calmar de Bouguer ».
— Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien.
— Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil, qui posté à la
vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise.
— Précisément, répondis-je.
— Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit tentacules,
qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents ?
— Précisément.
— Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement
considérable ?
— Oui, Conseil.
— Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un bec
formidable ?
— En effet, Conseil.
— Eh bien ! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil, si
ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses frères. »
Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre.
« L'épouvantable bête », s'écria-t-il.
Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de répulsion.
Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de figurer dans les
légendes tératologiques.
C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de
longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la direction
du Nautilus. Il regardait de ses énormes yeux fixes à teintes glauques. Ses
huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés sur sa tête, qui ont valu à ces
animaux le nom de céphalopodes, avaient un développement double de son
corps et se tordaient comme la chevelure des furies. On voyait
distinctement les deux cent cinquante ventouses disposées sur la face
interne des tentacules sous forme de capsules semisphériques. Parfois ces
ventouses s'appliquaient sur la vitre du salon en y faisant le vide. La bouche
de ce monstre — un bec de corne fait comme le bec d'un perroquet —
s'ouvrait et se refermait verticalement. Sa langue, substance cornée, armée
elle-même de plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de
Page 363
cette véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau à un
mollusque ! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne, formait
une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille kilogrammes.
Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême rapidité suivant
l'irritation de l'animal, passait successivement du gris livide au brun
rougeâtre.
De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce Nautilus,
plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou ses mandibules
n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que ces poulpes, quelle
vitalité le créateur leur a départie, quelle vigueur dans leurs mouvements,
puisqu'ils possèdent trois cœurs !
Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas
laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des
céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et, prenant
un crayon, Je commençai à le dessiner.
« C'est peut-être le même que celui de l'Alecton, dit Conseil.
— Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que l'autre a
perdu sa queue !
— Ce n'est pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces
animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue du
calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.
— D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être un de
ceux-là ! »
En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en comptai
sept. Ils faisaient cortège au Nautilus, et j'entendis les grincements de leur
bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à souhait.
Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux
avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu les
décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions sous une
allure modérée.
Tout à coup le Nautilus s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans toute sa
membrure.
« Est-ce que nous avons touché ? demandai-je.
— En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car nous
flottons. »
mollusque ! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne, formait
une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille kilogrammes.
Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême rapidité suivant
l'irritation de l'animal, passait successivement du gris livide au brun
rougeâtre.
De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce Nautilus,
plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou ses mandibules
n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que ces poulpes, quelle
vitalité le créateur leur a départie, quelle vigueur dans leurs mouvements,
puisqu'ils possèdent trois cœurs !
Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas
laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des
céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et, prenant
un crayon, Je commençai à le dessiner.
« C'est peut-être le même que celui de l'Alecton, dit Conseil.
— Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que l'autre a
perdu sa queue !
— Ce n'est pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces
animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue du
calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.
— D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être un de
ceux-là ! »
En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en comptai
sept. Ils faisaient cortège au Nautilus, et j'entendis les grincements de leur
bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à souhait.
Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux
avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu les
décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions sous une
allure modérée.
Tout à coup le Nautilus s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans toute sa
membrure.
« Est-ce que nous avons touché ? demandai-je.
— En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car nous
flottons. »
Page 364
Le Nautilus flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les branches de
son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa. Le capitaine
Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.
Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans nous
parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les poulpes et dit
quelques mots à son second.
Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond
s'illumina.
J'allai vers le capitaine.
« Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que
prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.
— En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons les
combattre corps à corps. »
Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.
« Corps à corps ? répétai-je.
— Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules
cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce qui
nous empêche de marcher.
— Et qu'allez-vous faire ?
— Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine.
— Entreprise difficile.
— En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs
molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais nous
les attaquerons à la hache.
— Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon
aide.
— Je l'accepte, maître Land.
— Nous vous accompagnerons », dis-je, et, suivant le capitaine Nemo,
nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.
Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts
à l'attaque. Conseil et moi, nous prîmes deux haches. Ned Land saisit un
harpon.
son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa. Le capitaine
Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.
Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans nous
parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les poulpes et dit
quelques mots à son second.
Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond
s'illumina.
J'allai vers le capitaine.
« Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que
prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.
— En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons les
combattre corps à corps. »
Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.
« Corps à corps ? répétai-je.
— Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules
cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce qui
nous empêche de marcher.
— Et qu'allez-vous faire ?
— Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine.
— Entreprise difficile.
— En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs
molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais nous
les attaquerons à la hache.
— Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon
aide.
— Je l'accepte, maître Land.
— Nous vous accompagnerons », dis-je, et, suivant le capitaine Nemo,
nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.
Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts
à l'attaque. Conseil et moi, nous prîmes deux haches. Ned Land saisit un
harpon.
Page 365
Le Nautilus était alors revenu à la surface des flots. Un des marins, placé
sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais les écrous
étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une violence
extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.
Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par l'ouverture,
et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache, le capitaine Nemo
coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les échelons en se tordant.
Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre la
plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le marin placé
devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence irrésistible.
Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au-dehors. Nous nous étions
précipités à sa suite.
Quelle scène ! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses
ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe. Il
râlait, il étouffait, il criait : A moi ! à moi ! Ces mots, prononcés en français,
me causèrent une profonde stupeur ! J'avais donc un compatriote à bord,
plusieurs, peut-être ! Cet appel déchirant, je l'entendrai toute ma vie !
L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante étreinte ?
Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe, et, d'un coup de
hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second luttait avec rage contre
d'autres monstres qui rampaient sur les flancs du Nautilus. L'équipage se
battait à coups de hache. Le Canadien, Conseil et moi, nous enfoncions nos
armes dans ces masses charnues. Une violente odeur de musc pénétrait
l'atmosphère. C'était horrible.
Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait arraché
à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés. Un seul,
brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air. Mais au
moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur lui, l'animal
lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une bourse située dans
son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage se fut dissipé, le
calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné compatriote !
sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais les écrous
étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une violence
extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.
Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par l'ouverture,
et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache, le capitaine Nemo
coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les échelons en se tordant.
Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre la
plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le marin placé
devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence irrésistible.
Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au-dehors. Nous nous étions
précipités à sa suite.
Quelle scène ! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses
ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe. Il
râlait, il étouffait, il criait : A moi ! à moi ! Ces mots, prononcés en français,
me causèrent une profonde stupeur ! J'avais donc un compatriote à bord,
plusieurs, peut-être ! Cet appel déchirant, je l'entendrai toute ma vie !
L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante étreinte ?
Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe, et, d'un coup de
hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second luttait avec rage contre
d'autres monstres qui rampaient sur les flancs du Nautilus. L'équipage se
battait à coups de hache. Le Canadien, Conseil et moi, nous enfoncions nos
armes dans ces masses charnues. Une violente odeur de musc pénétrait
l'atmosphère. C'était horrible.
Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait arraché
à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés. Un seul,
brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air. Mais au
moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur lui, l'animal
lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une bourse située dans
son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage se fut dissipé, le
calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné compatriote !
Page 366
Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possédait
plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs du
Nautilus. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de serpents qui
tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et d'encre noire. Il
semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les têtes de
l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se plongeait dans les yeux
glauques des calmars et les crevait. Mais mon audacieux compagnon fut
soudain renversé par les tentacules d'un monstre qu'il n'avait pu éviter.
Ah ! comment mon cœur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur ! Le
formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux allait
être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le capitaine Nemo
m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux énormes mandibules, et
miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant, plongea son harpon tout
entier jusqu'au triple cœur du poulpe.
« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien.
Ned s'inclina sans lui répondre.
Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés,
frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les flots.
Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la
mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes
coulaient de ses yeux.
XIX
LE GULF-STREAM
Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais l'oublier.
Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente. Depuis, j'en ai revu le
récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. Ils l'ont trouvé exact comme fait,
mais insuffisant comme effet. Pour peindre de pareils tableaux, il faudrait la
plume du plus illustre de nos poètes, l'auteur des Travailleurs de la Mer.
J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa douleur
fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis notre arrivée
à bord. Et quelle mort ! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé par le formidable bras
plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs du
Nautilus. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de serpents qui
tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et d'encre noire. Il
semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les têtes de
l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se plongeait dans les yeux
glauques des calmars et les crevait. Mais mon audacieux compagnon fut
soudain renversé par les tentacules d'un monstre qu'il n'avait pu éviter.
Ah ! comment mon cœur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur ! Le
formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux allait
être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le capitaine Nemo
m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux énormes mandibules, et
miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant, plongea son harpon tout
entier jusqu'au triple cœur du poulpe.
« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien.
Ned s'inclina sans lui répondre.
Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés,
frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les flots.
Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la
mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes
coulaient de ses yeux.
XIX
LE GULF-STREAM
Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais l'oublier.
Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente. Depuis, j'en ai revu le
récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. Ils l'ont trouvé exact comme fait,
mais insuffisant comme effet. Pour peindre de pareils tableaux, il faudrait la
plume du plus illustre de nos poètes, l'auteur des Travailleurs de la Mer.
J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa douleur
fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis notre arrivée
à bord. Et quelle mort ! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé par le formidable bras
Page 367
d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer, ne devait pas reposer avec
ses compagnons dans les paisibles eaux du cimetière de corail !
Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé par
l'infortuné qui m'avait déchiré le cœur. Ce pauvre Français, oubliant son
langage de convention, s'était repris à parler la langue de son pays et de sa
mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet équipage du Nautilus, associé
de corps et d'âme au capitaine Nemo, fuyant comme lui le contact des
hommes, j'avais donc un compatriote ! Était-il seul à représenter la France
dans cette mystérieuse association, évidemment composée d'individus de
nationalités diverses ? C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se
dressaient sans cesse devant mon esprit !
Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant
quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si j'en
jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes ses
impressions ! Le Nautilus ne gardait plus de direction déterminée. Il allait,
venait, flottait comme un cadavre au gré des lames. Son hélice avait été
dégagée, et cependant, il s'en servait à peine. Il naviguait au hasard. Il ne
pouvait s'arracher du théâtre de sa dernière lutte, de cette mer qui avait
dévoré l'un des siens !
Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le Nautilus
reprit franchement sa route au nord, après avoir eu connaissance des
Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions alors le courant du
plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses poissons et sa température
propres. J'ai nommé le Gulf-Stream.
C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de l'Atlantique, et
dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux océaniennes. C'est un fleuve
salé, plus salé que la mer ambiante. Sa profondeur moyenne est de trois
mille pieds, sa largeur moyenne de soixante milles. En de certains endroits,
son courant marche avec une vitesse de quatre kilomètres à l'heure.
L'invariable volume de ses eaux est plus considérable que celui de tous les
fleuves du globe.
La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,
son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne. Là, ses
eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent à se former.
Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe ses flots aux rayons
de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le cap San-Roque sur la côte
ses compagnons dans les paisibles eaux du cimetière de corail !
Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé par
l'infortuné qui m'avait déchiré le cœur. Ce pauvre Français, oubliant son
langage de convention, s'était repris à parler la langue de son pays et de sa
mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet équipage du Nautilus, associé
de corps et d'âme au capitaine Nemo, fuyant comme lui le contact des
hommes, j'avais donc un compatriote ! Était-il seul à représenter la France
dans cette mystérieuse association, évidemment composée d'individus de
nationalités diverses ? C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se
dressaient sans cesse devant mon esprit !
Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant
quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si j'en
jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes ses
impressions ! Le Nautilus ne gardait plus de direction déterminée. Il allait,
venait, flottait comme un cadavre au gré des lames. Son hélice avait été
dégagée, et cependant, il s'en servait à peine. Il naviguait au hasard. Il ne
pouvait s'arracher du théâtre de sa dernière lutte, de cette mer qui avait
dévoré l'un des siens !
Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le Nautilus
reprit franchement sa route au nord, après avoir eu connaissance des
Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions alors le courant du
plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses poissons et sa température
propres. J'ai nommé le Gulf-Stream.
C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de l'Atlantique, et
dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux océaniennes. C'est un fleuve
salé, plus salé que la mer ambiante. Sa profondeur moyenne est de trois
mille pieds, sa largeur moyenne de soixante milles. En de certains endroits,
son courant marche avec une vitesse de quatre kilomètres à l'heure.
L'invariable volume de ses eaux est plus considérable que celui de tous les
fleuves du globe.
La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,
son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne. Là, ses
eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent à se former.
Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe ses flots aux rayons
de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le cap San-Roque sur la côte
Page 368
brésilienne, et se bifurque en deux branches dont l'une va se saturer encore
des chaudes molécules de la mer des Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé
de rétablir l'équilibre entre les températures et de mêler les eaux des
tropiques aux eaux boréales, commence son rôle de pondérateur. Chauffé à
blanc dans le golfe du Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines,
s'avance jusqu'à Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid du
détroit de Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un des grands
cercles du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le
quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du nord-est, revient au
Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre, après avoir attiédi les
rivages de l'Irlande et de la Norvège, va jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa
température tombe à quatre degrés, former la mer libre du pôle.
C'est sur ce fleuve de l'Océan que le Nautilus naviguait alors. A sa sortie
du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois cent cinquante
mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de huit kilomètres à
l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à mesure qu'il s'avance vers le
nord, et il faut souhaiter que cette régularité persiste, car, si, comme on a
cru le remarquer, sa vitesse et sa direction viennent à se modifier, les
climats européens seront soumis à des perturbations dont on ne saurait
calculer les conséquences.
Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais connaître
les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon explication fut
terminée, je l'invitai a plonger ses mains dans le courant.
Conseil obéit, et fut très étonné de n'éprouver aucune sensation de chaud
ni de froid.
« Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du Gulf-
Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de celle du sang.
Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux côtes d'Europe de se
parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en croire Maury, la chaleur de ce
courant, totalement utilisée, fournirait assez de calorique pour tenir en
fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l'Amazone ou le Missouri. »
En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq
par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que ses
eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement s'opère
entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et très riches en matières
salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui les
des chaudes molécules de la mer des Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé
de rétablir l'équilibre entre les températures et de mêler les eaux des
tropiques aux eaux boréales, commence son rôle de pondérateur. Chauffé à
blanc dans le golfe du Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines,
s'avance jusqu'à Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid du
détroit de Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un des grands
cercles du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le
quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du nord-est, revient au
Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre, après avoir attiédi les
rivages de l'Irlande et de la Norvège, va jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa
température tombe à quatre degrés, former la mer libre du pôle.
C'est sur ce fleuve de l'Océan que le Nautilus naviguait alors. A sa sortie
du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois cent cinquante
mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de huit kilomètres à
l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à mesure qu'il s'avance vers le
nord, et il faut souhaiter que cette régularité persiste, car, si, comme on a
cru le remarquer, sa vitesse et sa direction viennent à se modifier, les
climats européens seront soumis à des perturbations dont on ne saurait
calculer les conséquences.
Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais connaître
les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon explication fut
terminée, je l'invitai a plonger ses mains dans le courant.
Conseil obéit, et fut très étonné de n'éprouver aucune sensation de chaud
ni de froid.
« Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du Gulf-
Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de celle du sang.
Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux côtes d'Europe de se
parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en croire Maury, la chaleur de ce
courant, totalement utilisée, fournirait assez de calorique pour tenir en
fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l'Amazone ou le Missouri. »
En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq
par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que ses
eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement s'opère
entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et très riches en matières
salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui les
Page 369
environnent. Telle est même la netteté de leur ligne de démarcation, que le
Nautilus, à la hauteur des Carolines, trancha de son éperon les flots du Gulf-
Stream, tandis que son hélice battait encore ceux de l'Océan.
Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les
argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes
nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des raies
dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps, et qui
figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis, de petits
squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi, à dents
pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps paraissait couvert
d'écailles.
Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à ces
mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des sciènes
longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites dents, qui faisaient
entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j'ai déjà parlé, des
coriphènes bleus, relevés d'or et d'argent, des perroquets, vrais arcs-en-ciel
de l'Océan, qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des
tropiques des blémies-bosquiens à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres
dépourvus d'écailles, des batrachoïdes recouverts d'une bande jaune et
transversale qui figure un t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc
pointillés de taches brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune,
divers échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant
d'un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l'aimable compagne de sa vie,
enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous les ordres
et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de cette grande nation
où les rubans et les ordres sont si médiocrement estimés.
J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du Gulf-
Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal, surtout par ces
temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.
Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur de la
Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de soixante-quinze
milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le Nautilus continuait
d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait bannie du bord. Je
conviendrai que dans ces conditions, une évasion pouvait réussir. En effet,
les rivages habités offraient partout de faciles refuges. La mer était
incessamment sillonnée de nombreux steamers qui font le service entre
Nautilus, à la hauteur des Carolines, trancha de son éperon les flots du Gulf-
Stream, tandis que son hélice battait encore ceux de l'Océan.
Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les
argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes
nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des raies
dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps, et qui
figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis, de petits
squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi, à dents
pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps paraissait couvert
d'écailles.
Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à ces
mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des sciènes
longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites dents, qui faisaient
entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j'ai déjà parlé, des
coriphènes bleus, relevés d'or et d'argent, des perroquets, vrais arcs-en-ciel
de l'Océan, qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des
tropiques des blémies-bosquiens à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres
dépourvus d'écailles, des batrachoïdes recouverts d'une bande jaune et
transversale qui figure un t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc
pointillés de taches brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune,
divers échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant
d'un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l'aimable compagne de sa vie,
enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous les ordres
et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de cette grande nation
où les rubans et les ordres sont si médiocrement estimés.
J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du Gulf-
Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal, surtout par ces
temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.
Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur de la
Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de soixante-quinze
milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le Nautilus continuait
d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait bannie du bord. Je
conviendrai que dans ces conditions, une évasion pouvait réussir. En effet,
les rivages habités offraient partout de faciles refuges. La mer était
incessamment sillonnée de nombreux steamers qui font le service entre
Page 370
New York ou Boston et le golfe du Mexique, et nuit et jour parcourue par
ces petites goëlettes chargées du cabotage sur les divers points de la côte
américaine. On pouvait espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion
favorable, malgré les trente milles qui séparaient le Nautilus des côtes de
l'Union.
Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du
Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages où
les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des cyclones,
précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream. Affronter une mer
souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à une perte certaine. Ned
Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il son frein, pris d'une furieuse
nostalgie que la fuite seule eût pu guérir.
« Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en avoir
le cœur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le nord. Mais je
vous le déclare j'ai assez du pôle Sud, et je ne le suivrai pas au pôle Nord.
— Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment ?
— J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez rien
dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux parler,
maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je songe
qu'avant quelques jours, le Nautilus va se trouver à la hauteur de la
Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large baie, que
dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent, c'est mon
fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville natale ; quand je songe à cela, la
fureur me monte au visage, mes cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je
me jetterai plutôt à la mer ! Je ne resterai pas ici ! J'y étouffe ! »
Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature
ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie
s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus sombre.
Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu aucune
nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo, son humeur
modifiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa taciturnité, tout me
faisait apparaître les choses sous un aspect différent. Je ne sentais plus
l'enthousiasme des premiers jours. Il fallait être un Flamand comme Conseil
pour accepter cette situation, dans ce milieu réservé aux cétacés et autres
habitants de la mer. Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons
avait eu des branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué !
ces petites goëlettes chargées du cabotage sur les divers points de la côte
américaine. On pouvait espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion
favorable, malgré les trente milles qui séparaient le Nautilus des côtes de
l'Union.
Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du
Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages où
les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des cyclones,
précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream. Affronter une mer
souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à une perte certaine. Ned
Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il son frein, pris d'une furieuse
nostalgie que la fuite seule eût pu guérir.
« Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en avoir
le cœur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le nord. Mais je
vous le déclare j'ai assez du pôle Sud, et je ne le suivrai pas au pôle Nord.
— Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment ?
— J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez rien
dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux parler,
maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je songe
qu'avant quelques jours, le Nautilus va se trouver à la hauteur de la
Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large baie, que
dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent, c'est mon
fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville natale ; quand je songe à cela, la
fureur me monte au visage, mes cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je
me jetterai plutôt à la mer ! Je ne resterai pas ici ! J'y étouffe ! »
Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature
ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie
s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus sombre.
Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu aucune
nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo, son humeur
modifiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa taciturnité, tout me
faisait apparaître les choses sous un aspect différent. Je ne sentais plus
l'enthousiasme des premiers jours. Il fallait être un Flamand comme Conseil
pour accepter cette situation, dans ce milieu réservé aux cétacés et autres
habitants de la mer. Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons
avait eu des branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué !
Page 371
« Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.
— Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles
sont ses intentions à notre égard ?
— Oui, monsieur.
— Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître ?
— Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en mon
seul nom, si vous voulez.
— Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même.
— C'est une raison de plus pour l'aller voir.
— Je l'interrogerai, Ned.
— Quand ? demanda le Canadien en insistant.
— Quand je le rencontrerai.
— Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?
— Non, laissez-moi faire. Demain...
— Aujourd'hui, dit Ned Land.
— Soit. Aujourd'hui, je le verrai », répondis-je au Canadien, qui, en
agissant lui-même, eût certainement tout compromis.
Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir immédiatement.
J'aime mieux chose faite que chose à faire.
Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du
capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le
rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je frappai de
nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.
J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne m'avait
pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je m'approchai de
lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils, et me dit d'un ton assez
rude :
« Vous ici ! Que me voulez-vous ?
— Vous parler, capitaine.
— Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je vous
laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? »
La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout entendre
pour tout répondre.
— Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles
sont ses intentions à notre égard ?
— Oui, monsieur.
— Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître ?
— Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en mon
seul nom, si vous voulez.
— Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même.
— C'est une raison de plus pour l'aller voir.
— Je l'interrogerai, Ned.
— Quand ? demanda le Canadien en insistant.
— Quand je le rencontrerai.
— Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?
— Non, laissez-moi faire. Demain...
— Aujourd'hui, dit Ned Land.
— Soit. Aujourd'hui, je le verrai », répondis-je au Canadien, qui, en
agissant lui-même, eût certainement tout compromis.
Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir immédiatement.
J'aime mieux chose faite que chose à faire.
Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du
capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le
rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je frappai de
nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.
J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne m'avait
pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je m'approchai de
lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils, et me dit d'un ton assez
rude :
« Vous ici ! Que me voulez-vous ?
— Vous parler, capitaine.
— Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je vous
laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? »
La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout entendre
pour tout répondre.
Page 372
« Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il ne
m'est pas permis de retarder.
— Laquelle, monsieur ? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque
découverte qui m'ait échappé ? La mer vous a-t-elle livré de nouveaux
secrets ? »
Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant
un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave :
« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il
contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu, il ne périra
pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par l'histoire de
ma vie, sera renfermé dans un petit appareil insubmersible. Le dernier
survivant de nous tous à bord du Nautilus jettera cet appareil à la mer, et il
ira où les flots le porteront. »
Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère
serait donc un jour dévoilé ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette
communication qu'une entrée en matière.
« Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous fait
agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais le moyen que
vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents pousseront cet
appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous trouver mieux ?
Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il... ?
— Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.
— Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit
en réserve, et si vous nous rendez la liberté...
— La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant.
— Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger. Depuis
sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande aujourd'hui, au
nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention est de nous y
garder toujours.
— Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai
aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans le
Nautilus ne doit plus le quitter.
C'est l'esclavage même que vous nous imposez.
— Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.
m'est pas permis de retarder.
— Laquelle, monsieur ? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque
découverte qui m'ait échappé ? La mer vous a-t-elle livré de nouveaux
secrets ? »
Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant
un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave :
« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il
contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu, il ne périra
pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par l'histoire de
ma vie, sera renfermé dans un petit appareil insubmersible. Le dernier
survivant de nous tous à bord du Nautilus jettera cet appareil à la mer, et il
ira où les flots le porteront. »
Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère
serait donc un jour dévoilé ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette
communication qu'une entrée en matière.
« Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous fait
agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais le moyen que
vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents pousseront cet
appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous trouver mieux ?
Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il... ?
— Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.
— Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit
en réserve, et si vous nous rendez la liberté...
— La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant.
— Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger. Depuis
sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande aujourd'hui, au
nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention est de nous y
garder toujours.
— Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai
aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans le
Nautilus ne doit plus le quitter.
C'est l'esclavage même que vous nous imposez.
— Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.
Page 373
— Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté ! Quels
que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire bons !
— Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie ? Ai-je jamais
pensé à vous enchaîner par un serment ? »
Le capitaine me regardait en se croisant les bras.
« Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de
votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé, épuisons-le. Je
vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne qu'il s'agit. Pour moi
l'étude est un secours, une diversion puissante, un entraînement, une passion
qui peut me faire tout oublier. Comme vous, je suis homme à vivre ignoré,
obscur, dans le fragile espoir de léguer un jour à l'avenir le résultat de mes
travaux, au moyen d'un appareil hypothétique confié au hasard des flots et
des vents. En un mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans
un rôle que je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres
aspects de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de
mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune
part. Et même, quand notre cœur a pu battre pour vous, ému par quelques-
unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de courage, nous
avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage de cette sympathie
que fait naître la vue de ce qui est beau et bon, que cela vienne de l'ami ou
de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment que nous sommes étrangers à tout
ce qui vous touche, qui fait de notre position quelque chose d'inacceptable,
d'impossible, même pour moi mais d'impossible pour Ned Land surtout.
Tout homme, par cela seul qu'il est homme, vaut qu'on songe à lui. Vous
êtes-vous demandé ce que l'amour de la liberté, la haine de l'esclavage,
pouvaient faire naître de projets de vengeance dans une nature comme celle
du Canadien, ce qu'il pouvait penser, tenter, essayer ?... »
Je m'étais tu. Le capitaine Nemo se leva.
« Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que
m'importe ? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher ! Ce n'est pas pour mon
plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax, vous
êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai rien de
plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de traiter ce
sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne pourrais même pas
vous écouter. »
que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire bons !
— Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie ? Ai-je jamais
pensé à vous enchaîner par un serment ? »
Le capitaine me regardait en se croisant les bras.
« Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de
votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé, épuisons-le. Je
vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne qu'il s'agit. Pour moi
l'étude est un secours, une diversion puissante, un entraînement, une passion
qui peut me faire tout oublier. Comme vous, je suis homme à vivre ignoré,
obscur, dans le fragile espoir de léguer un jour à l'avenir le résultat de mes
travaux, au moyen d'un appareil hypothétique confié au hasard des flots et
des vents. En un mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans
un rôle que je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres
aspects de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de
mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune
part. Et même, quand notre cœur a pu battre pour vous, ému par quelques-
unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de courage, nous
avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage de cette sympathie
que fait naître la vue de ce qui est beau et bon, que cela vienne de l'ami ou
de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment que nous sommes étrangers à tout
ce qui vous touche, qui fait de notre position quelque chose d'inacceptable,
d'impossible, même pour moi mais d'impossible pour Ned Land surtout.
Tout homme, par cela seul qu'il est homme, vaut qu'on songe à lui. Vous
êtes-vous demandé ce que l'amour de la liberté, la haine de l'esclavage,
pouvaient faire naître de projets de vengeance dans une nature comme celle
du Canadien, ce qu'il pouvait penser, tenter, essayer ?... »
Je m'étais tu. Le capitaine Nemo se leva.
« Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que
m'importe ? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher ! Ce n'est pas pour mon
plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax, vous
êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai rien de
plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de traiter ce
sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne pourrais même pas
vous écouter. »
Page 374
Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très tendue. Je
rapportai ma conversation à mes deux compagnons.
« Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet
homme. Le Nautilus se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel que
soit le temps. »
Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes
d'ouragan se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse.
Aux cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de
nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer grossissait
et se gonflait en longues houles. Les oiseaux disparaissaient, à l'exception
des satanicles, amis des tempêtes. Le baromètre baissait notablement et
indiquait dans l'air une extrême tension des vapeurs. Le mélange du storm-
glass se décomposait sous l'influence de l'électricité qui saturait
l'atmosphère. La lutte des éléments était prochaine.
La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le
Nautilus flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des passes
de New York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au lieu de la fuir
dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par un inexplicable
caprice, voulut la braver à sa surface.
Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire avec
une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à vingt-cinq mètres
vers trois heures du soir. C'est le chiffre des tempêtes.
Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur la
plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues
monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi, partageant
mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable qui lui
tenait tête.
La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui
trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames
intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que de
longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant elles sont
compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient entre elles. Le
Nautilus, tantôt couché sur le côté, tantôt dressé comme un mât, roulait et
tanguait épouvantablement.
Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le vent ni la
mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq mètres à la
rapportai ma conversation à mes deux compagnons.
« Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet
homme. Le Nautilus se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel que
soit le temps. »
Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes
d'ouragan se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse.
Aux cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de
nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer grossissait
et se gonflait en longues houles. Les oiseaux disparaissaient, à l'exception
des satanicles, amis des tempêtes. Le baromètre baissait notablement et
indiquait dans l'air une extrême tension des vapeurs. Le mélange du storm-
glass se décomposait sous l'influence de l'électricité qui saturait
l'atmosphère. La lutte des éléments était prochaine.
La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le
Nautilus flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des passes
de New York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au lieu de la fuir
dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par un inexplicable
caprice, voulut la braver à sa surface.
Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire avec
une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à vingt-cinq mètres
vers trois heures du soir. C'est le chiffre des tempêtes.
Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur la
plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues
monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi, partageant
mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable qui lui
tenait tête.
La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui
trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames
intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que de
longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant elles sont
compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient entre elles. Le
Nautilus, tantôt couché sur le côté, tantôt dressé comme un mât, roulait et
tanguait épouvantablement.
Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le vent ni la
mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq mètres à la
Page 375
seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans ces conditions
qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de toits dans des portes,
qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace des canons de vingt-quatre. Et
pourtant le Nautilus, au milieu de la tourmente, justifiait cette parole d'un
savant ingénieur : « Il n'y a pas de coque bien construite qui ne puisse défier
à la mer ! » Ce n'était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli,
c'était un fuseau d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture,
qui bravait impunément leur fureur.
Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles
mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent
cinquante a cent soixante-quinze mètres, et leur vitesse de propagation,
moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la seconde. Leur volume et
leur puissance s'accroissaient avec la profondeur des eaux. Je compris alors
le rôle de ces lames qui emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent
au fond des mers où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force
de pression — on l'a calculée peut s'élever jusqu'à trois mille kilogrammes
par pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles lames
qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt-quatre mille
livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du 23 décembre 1864, après avoir
renversé une partie de la ville de Yéddo, au Japon, faisant sept cents
kilomètres à l'heure, allèrent se briser le même jour sur les rivages de
l'Amérique.
L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en
1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la
chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait
péniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à la
lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à Liverpool ou
au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre.
A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée d'éclairs
violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le capitaine Nemo,
les regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de la tempête. Un bruit
terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait des hurlements des vagues
écrasées, des mugissements du vent, des éclats du tonnerre. Le vent sautait
à tous les points de l'horizon, et le cyclone, partant de l'est, y revenait en
passant par le nord, l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes
de l'hémisphère austral.
qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de toits dans des portes,
qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace des canons de vingt-quatre. Et
pourtant le Nautilus, au milieu de la tourmente, justifiait cette parole d'un
savant ingénieur : « Il n'y a pas de coque bien construite qui ne puisse défier
à la mer ! » Ce n'était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli,
c'était un fuseau d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture,
qui bravait impunément leur fureur.
Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles
mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent
cinquante a cent soixante-quinze mètres, et leur vitesse de propagation,
moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la seconde. Leur volume et
leur puissance s'accroissaient avec la profondeur des eaux. Je compris alors
le rôle de ces lames qui emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent
au fond des mers où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force
de pression — on l'a calculée peut s'élever jusqu'à trois mille kilogrammes
par pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles lames
qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt-quatre mille
livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du 23 décembre 1864, après avoir
renversé une partie de la ville de Yéddo, au Japon, faisant sept cents
kilomètres à l'heure, allèrent se briser le même jour sur les rivages de
l'Amérique.
L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en
1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la
chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait
péniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à la
lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à Liverpool ou
au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre.
A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée d'éclairs
violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le capitaine Nemo,
les regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de la tempête. Un bruit
terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait des hurlements des vagues
écrasées, des mugissements du vent, des éclats du tonnerre. Le vent sautait
à tous les points de l'horizon, et le cyclone, partant de l'est, y revenait en
passant par le nord, l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes
de l'hémisphère austral.
Page 376
Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes !
C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de température
des couches d'air superposées a ses courants.
A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se
changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo,
voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un
effroyable mouvement de tangage, le Nautilus dressa en l'air son éperon
d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de longues
étincelles.
Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je
l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son maximum
d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à l'intérieur du Nautilus.
Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se remplir
peu à peu, et le Nautilus s'enfonça doucement au-dessous de la surface des
flots.
Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui
passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent
foudroyés sous mes yeux !
Le Nautilus descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le calme à
une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures étaient trop
violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos jusqu'à cinquante mètres
dans les entrailles de la mer.
Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible ! Qui eût dit
qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet Océan ?
XX
PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE
A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout espoir
de s'évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent
s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine Nemo.
Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.
J'ai dit que le Nautilus s'était écarté dans l'est. J'aurais dû dire, plus
exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra tantôt à la
C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de température
des couches d'air superposées a ses courants.
A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se
changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo,
voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un
effroyable mouvement de tangage, le Nautilus dressa en l'air son éperon
d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de longues
étincelles.
Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je
l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son maximum
d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à l'intérieur du Nautilus.
Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se remplir
peu à peu, et le Nautilus s'enfonça doucement au-dessous de la surface des
flots.
Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui
passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent
foudroyés sous mes yeux !
Le Nautilus descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le calme à
une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures étaient trop
violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos jusqu'à cinquante mètres
dans les entrailles de la mer.
Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible ! Qui eût dit
qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet Océan ?
XX
PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE
A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout espoir
de s'évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent
s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine Nemo.
Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.
J'ai dit que le Nautilus s'était écarté dans l'est. J'aurais dû dire, plus
exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra tantôt à la
Page 377
surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de ces brumes si redoutables
aux navigateurs. Elles sont principalement dues à la fonte des glaces, qui
entretient une extrême humidité dans l'atmosphère. Que de navires perdus
dans ces parages, lorsqu'ils allaient reconnaître les feux incertains de la
côte ! Que de sinistres dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces
écueils dont le ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre
les bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de
leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !
Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille, où
gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan ; les uns vieux et empâtés déjà ;
les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre fanal sur leurs ferrures et
leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que de bâtiments perdus corps et biens,
avec leurs équipages, leur monde d'émigrants, sur ces points dangereux
signalés dans les statistiques, le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de
Belle-Ile, l'estuaire du Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement
que de victimes fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-
Mail, d'Inmann, de Montréal, le Solway, I'Isis, le Paramatta, I'Hungarian,
le Canadian, l'Anglo-Saxon, le Humboldt, l'United-States, tous échoués,
l'Artic, le Lyonnais, coulés par abordage, le Président, le Pacific, le City-of-
Glasgow, disparus pour des causes ignorées, sombres débris au milieu
desquels naviguait le Nautilus, comme s'il eût passé une revue des morts !
Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de Terre-
Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas considérable
de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par le courant du Gulf-
Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant d'eau froide qui longe la
côte américaine. Là aussi s'amoncellent les blocs erratiques charriés par la
débâcle des glaces. Là s'est formé un vaste ossuaire de poissons de
mollusques ou de zoophytes qui y périssent par milliards.
La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve.
Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse
subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là
s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd de sa
vitesse et de sa température, mais il devient une mer.
Parmi les poissons que le Nautilus effaroucha à son passage, je citerai le
cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui donne à ses
congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale, un unernack de
aux navigateurs. Elles sont principalement dues à la fonte des glaces, qui
entretient une extrême humidité dans l'atmosphère. Que de navires perdus
dans ces parages, lorsqu'ils allaient reconnaître les feux incertains de la
côte ! Que de sinistres dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces
écueils dont le ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre
les bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de
leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !
Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille, où
gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan ; les uns vieux et empâtés déjà ;
les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre fanal sur leurs ferrures et
leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que de bâtiments perdus corps et biens,
avec leurs équipages, leur monde d'émigrants, sur ces points dangereux
signalés dans les statistiques, le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de
Belle-Ile, l'estuaire du Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement
que de victimes fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-
Mail, d'Inmann, de Montréal, le Solway, I'Isis, le Paramatta, I'Hungarian,
le Canadian, l'Anglo-Saxon, le Humboldt, l'United-States, tous échoués,
l'Artic, le Lyonnais, coulés par abordage, le Président, le Pacific, le City-of-
Glasgow, disparus pour des causes ignorées, sombres débris au milieu
desquels naviguait le Nautilus, comme s'il eût passé une revue des morts !
Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de Terre-
Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas considérable
de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par le courant du Gulf-
Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant d'eau froide qui longe la
côte américaine. Là aussi s'amoncellent les blocs erratiques charriés par la
débâcle des glaces. Là s'est formé un vaste ossuaire de poissons de
mollusques ou de zoophytes qui y périssent par milliards.
La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve.
Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse
subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là
s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd de sa
vitesse et de sa température, mais il devient une mer.
Parmi les poissons que le Nautilus effaroucha à son passage, je citerai le
cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui donne à ses
congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale, un unernack de
Page 378
grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût excellent, des karraks à
gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance avec celle du chien, des
blennies, ovovivipares comme les serpents, des gobies-boulerots ou goujons
noirs de deux décimètres, des macroures à longue queue, brillant d'un éclat
argenté, poissons rapides, aventurés loin des mers hyperboréennes.
Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux, bien
musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires, véritable
scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies, des gades et
des saumons, c'était le cotte des mers septentrionales, au corps tuberculeux,
brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pêcheurs du Nautilus eurent
quelque peine à s'emparer de cet animal, qui, grâce à la conformation de ses
opercules, préserve ses organes respiratoires du contact desséchant de
l'atmosphère et peut vivre quelque temps hors de l'eau.
Je cite maintenant — pour mémoire — des bosquiens, petits poissons qui
accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales, des ables-
oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des rascasses, et j'arrive
aux gades, principalement à l'espèce morue, que je surpris dans ses eaux de
prédilection, sur cet inépuisable banc de Terre-Neuve.
On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car Terre-
Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le Nautilus s'ouvrit un
chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put retenir cette
observation :
« Ça ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues étaient plates
comme des limandes ou des soles ?
— Naïf ! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier, où on
les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des poissons
fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la marche.
— Je veux croire monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle
fourmilière !
— Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les
rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d'œufs dans une
seule femelle ?
— Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille.
— Onze millions, mon ami.
gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance avec celle du chien, des
blennies, ovovivipares comme les serpents, des gobies-boulerots ou goujons
noirs de deux décimètres, des macroures à longue queue, brillant d'un éclat
argenté, poissons rapides, aventurés loin des mers hyperboréennes.
Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux, bien
musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires, véritable
scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies, des gades et
des saumons, c'était le cotte des mers septentrionales, au corps tuberculeux,
brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pêcheurs du Nautilus eurent
quelque peine à s'emparer de cet animal, qui, grâce à la conformation de ses
opercules, préserve ses organes respiratoires du contact desséchant de
l'atmosphère et peut vivre quelque temps hors de l'eau.
Je cite maintenant — pour mémoire — des bosquiens, petits poissons qui
accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales, des ables-
oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des rascasses, et j'arrive
aux gades, principalement à l'espèce morue, que je surpris dans ses eaux de
prédilection, sur cet inépuisable banc de Terre-Neuve.
On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car Terre-
Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le Nautilus s'ouvrit un
chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put retenir cette
observation :
« Ça ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues étaient plates
comme des limandes ou des soles ?
— Naïf ! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier, où on
les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des poissons
fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la marche.
— Je veux croire monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle
fourmilière !
— Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les
rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d'œufs dans une
seule femelle ?
— Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille.
— Onze millions, mon ami.
Page 379
— Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais, à moins de les
compter moi-même.
— Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.
D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les Américains,
les Danois, les Norvégiens, pêchent les morues. On les consomme en
quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité de ces poissons, les
mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi en Angleterre et en Amérique
seulement, cinq mille navires montés par soixante-quinze mille marins, sont
employés à la pêche de la morue. Chaque navire en rapporte quarante mille
en moyenne, ce qui fait vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norvège,
même résultat.
— Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les
compterai pas.
— Quoi donc ?
— Les onze millions d'œufs. Mais je ferai une remarque.
— Laquelle ?
— C'est que si tous les œufs éclosaient, il suffirait de quatre morues pour
alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norvège. »
Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis
parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que
chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout au
moyen d'un petit grappin, était retenue a la surface par un orin fixé sur une
bouée de liège. Le Nautilus dut manœuvrer adroitement au milieu de ce
réseau sous-marin.
D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il
s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était à la
hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où aboutit
l'extrémité du câble transatlantique.
Le Nautilus, au lieu de continuer à marcher au nord prit direction vers
l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur lequel repose le
câble, et dont des sondages multipliés ont donné le relief avec une extrême
exactitude.
Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par deux
mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble gisant sur le
sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord pour un gigantesque
compter moi-même.
— Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.
D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les Américains,
les Danois, les Norvégiens, pêchent les morues. On les consomme en
quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité de ces poissons, les
mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi en Angleterre et en Amérique
seulement, cinq mille navires montés par soixante-quinze mille marins, sont
employés à la pêche de la morue. Chaque navire en rapporte quarante mille
en moyenne, ce qui fait vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norvège,
même résultat.
— Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les
compterai pas.
— Quoi donc ?
— Les onze millions d'œufs. Mais je ferai une remarque.
— Laquelle ?
— C'est que si tous les œufs éclosaient, il suffirait de quatre morues pour
alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norvège. »
Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis
parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que
chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout au
moyen d'un petit grappin, était retenue a la surface par un orin fixé sur une
bouée de liège. Le Nautilus dut manœuvrer adroitement au milieu de ce
réseau sous-marin.
D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il
s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était à la
hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où aboutit
l'extrémité du câble transatlantique.
Le Nautilus, au lieu de continuer à marcher au nord prit direction vers
l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur lequel repose le
câble, et dont des sondages multipliés ont donné le relief avec une extrême
exactitude.
Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par deux
mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble gisant sur le
sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord pour un gigantesque
Page 380
serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant sa méthode ordinaire. Mais
je désabusai le digne garçon et pour le consoler de son déboire, je lui appris
diverses particularités de la pose de ce câble.
Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 ; mais, après
avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de fonctionner. En
1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble, mesurant trois mille
quatre cents kilomètres et pesant quatre mille cinq cents tonnes, qui fut
embarqué sur le Great-Eastern. Cette tentative échoua encore.
Or, le 25 mai, le Nautilus, immergé par trois mille huit cent trente-six
mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit où se produisit
la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six cent trente-huit milles de la
côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux heures après-midi, que les
communications avec l'Europe venaient de s'interrompre. Les électriciens
du bord résolurent de couper le câble avant de le repêcher, et à onze heures
du soir, ils avaient ramené la partie avariée. On refit un joint et une
épissure ; puis le câble fut immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus
tard, il se rompit et ne put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan.
Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le
promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua une
nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre câble fut
établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils conducteurs isolés
dans une enveloppe de gutta-percha, était protégé par un matelas de
matières textiles contenu dans une armature métallique. Le Great-Eastern
reprit la mer le 13 juillet 1866.
L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois, en
déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y avaient été
récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. Le capitaine
Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent, délibérèrent, et firent
afficher que si le coupable était surpris à bord, il serait jeté à la mer sans
autre jugement. Depuis lors, la criminelle tentative ne se reproduisit plus.
Le 23 juillet, le Great-Eastern n'était plus qu'à huit cents kilomètres de
Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la nouvelle de l'armistice
conclu entre la Prusse et l'Autriche après Sadowa. Le 27, il relevait au
milieu des brumes le port de Heart's Content. L'entreprise était
heureusement terminée, et par sa première dépêche, la jeune Amérique
adressait à la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises :
je désabusai le digne garçon et pour le consoler de son déboire, je lui appris
diverses particularités de la pose de ce câble.
Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 ; mais, après
avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de fonctionner. En
1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble, mesurant trois mille
quatre cents kilomètres et pesant quatre mille cinq cents tonnes, qui fut
embarqué sur le Great-Eastern. Cette tentative échoua encore.
Or, le 25 mai, le Nautilus, immergé par trois mille huit cent trente-six
mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit où se produisit
la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six cent trente-huit milles de la
côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux heures après-midi, que les
communications avec l'Europe venaient de s'interrompre. Les électriciens
du bord résolurent de couper le câble avant de le repêcher, et à onze heures
du soir, ils avaient ramené la partie avariée. On refit un joint et une
épissure ; puis le câble fut immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus
tard, il se rompit et ne put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan.
Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le
promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua une
nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre câble fut
établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils conducteurs isolés
dans une enveloppe de gutta-percha, était protégé par un matelas de
matières textiles contenu dans une armature métallique. Le Great-Eastern
reprit la mer le 13 juillet 1866.
L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois, en
déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y avaient été
récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. Le capitaine
Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent, délibérèrent, et firent
afficher que si le coupable était surpris à bord, il serait jeté à la mer sans
autre jugement. Depuis lors, la criminelle tentative ne se reproduisit plus.
Le 23 juillet, le Great-Eastern n'était plus qu'à huit cents kilomètres de
Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la nouvelle de l'armistice
conclu entre la Prusse et l'Autriche après Sadowa. Le 27, il relevait au
milieu des brumes le port de Heart's Content. L'entreprise était
heureusement terminée, et par sa première dépêche, la jeune Amérique
adressait à la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises :
Page 381
« Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la
terre. »
Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état primitif,
tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. Le long serpent,
recouvert de débris de coquille, hérissé de foraminifères, était encroûté dans
un empâtement pierreux qui le protégeait contre les mollusques perforants.
Il reposait tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une
pression favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de
l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de ce
câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de gutta-
percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer.
D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est jamais
immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le Nautilus le
suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre mille quatre cent trente
et un mètres, et là, il reposait encore sans aucun effort de traction. Puis,
nous nous rapprochâmes de l'endroit où avait eu lieu l'accident de 1863.
Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt kilomètres,
sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet émergeât
de la surface des flots. Cette vallée est fermée à l'est par une muraille à pic
de deux mille mètres. Nous y arrivions le 28 mai, et le Nautilus n'était plus
qu'à cent cinquante kilomètres de l'Irlande.
Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles
Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et revint
vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude, j'aperçus un
instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire les milliers de navires
sortis de Glasgow ou de Liverpool.
Une importante question se posait alors à mon esprit.
Le Nautilus oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait
reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger. Comment
lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après avoir laissé
entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il donc me montrer les
côtes de France ?
Cependant le Nautilus s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il
passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre et les
Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.
terre. »
Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état primitif,
tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. Le long serpent,
recouvert de débris de coquille, hérissé de foraminifères, était encroûté dans
un empâtement pierreux qui le protégeait contre les mollusques perforants.
Il reposait tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une
pression favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de
l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de ce
câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de gutta-
percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer.
D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est jamais
immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le Nautilus le
suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre mille quatre cent trente
et un mètres, et là, il reposait encore sans aucun effort de traction. Puis,
nous nous rapprochâmes de l'endroit où avait eu lieu l'accident de 1863.
Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt kilomètres,
sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet émergeât
de la surface des flots. Cette vallée est fermée à l'est par une muraille à pic
de deux mille mètres. Nous y arrivions le 28 mai, et le Nautilus n'était plus
qu'à cent cinquante kilomètres de l'Irlande.
Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles
Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et revint
vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude, j'aperçus un
instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire les milliers de navires
sortis de Glasgow ou de Liverpool.
Une importante question se posait alors à mon esprit.
Le Nautilus oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait
reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger. Comment
lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après avoir laissé
entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il donc me montrer les
côtes de France ?
Cependant le Nautilus s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il
passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre et les
Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.
Page 382
S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à l'est. Il
ne le fit pas.
Pendant toute la journée du 31 mai, le Nautilus décrivit sur la mer une
série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait chercher un endroit
qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine Nemo vint faire son
point lui-même. Il ne m'adressa pas la parole. Il me parut plus sombre que
jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ? Était-ce sa proximité des rivages
européens ? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonné ?
Qu'éprouvait-il alors ? des remords ou des regrets ? Longtemps cette pensée
occupa mon esprit, et j'eus comme un pressentiment que le hasard trahirait
avant peu les secrets du capitaine.
Le lendemain, 31 juin, le Nautilus conserva les mêmes allures. Il était
évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan. Le capitaine
Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait fait la veille. La mer
était belle, le ciel pur. A huit milles dans l'est, un grand navire à vapeur se
dessinait sur la ligne de l'horizon. Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je
ne pus reconnaître sa nationalité.
Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au
méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le calme
absolu des flots facilitait son opération. Le Nautilus immobile ne ressentait
ni roulis ni tangage.
J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut
terminé, le capitaine prononça ces seuls mots.
« C'est ici ! »
Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa
marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire.
Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements de
l'eau dans les réservoirs. Le Nautilus commença de s'enfoncer, suivant une
ligne verticale, car son hélice entravée ne lui communiquait plus aucun
mouvement.
Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent
trente-trois mètres et reposait sur le sol.
Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux s'ouvrirent, et
à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement illuminée par les rayons du
fanal dans un ravo d'un demi-mille.
ne le fit pas.
Pendant toute la journée du 31 mai, le Nautilus décrivit sur la mer une
série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait chercher un endroit
qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine Nemo vint faire son
point lui-même. Il ne m'adressa pas la parole. Il me parut plus sombre que
jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ? Était-ce sa proximité des rivages
européens ? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonné ?
Qu'éprouvait-il alors ? des remords ou des regrets ? Longtemps cette pensée
occupa mon esprit, et j'eus comme un pressentiment que le hasard trahirait
avant peu les secrets du capitaine.
Le lendemain, 31 juin, le Nautilus conserva les mêmes allures. Il était
évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan. Le capitaine
Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait fait la veille. La mer
était belle, le ciel pur. A huit milles dans l'est, un grand navire à vapeur se
dessinait sur la ligne de l'horizon. Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je
ne pus reconnaître sa nationalité.
Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au
méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le calme
absolu des flots facilitait son opération. Le Nautilus immobile ne ressentait
ni roulis ni tangage.
J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut
terminé, le capitaine prononça ces seuls mots.
« C'est ici ! »
Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa
marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire.
Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements de
l'eau dans les réservoirs. Le Nautilus commença de s'enfoncer, suivant une
ligne verticale, car son hélice entravée ne lui communiquait plus aucun
mouvement.
Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent
trente-trois mètres et reposait sur le sol.
Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux s'ouvrirent, et
à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement illuminée par les rayons du
fanal dans un ravo d'un demi-mille.
Page 383
Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux
tranquilles.
Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira
mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un empâtement de
coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En examinant
attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes épaissies d'un
navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par l'avant. Ce sinistre datait
certainement d'une époque reculée. Cette épave, pour être ainsi encroûtée
dans le calcaire des eaux, comptait déjà bien des années passées sur ce fond
de l'Océan.
Quel était ce navire ? Pourquoi le Nautilus venait-il visiter sa tombe ?
N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment sous les
eaux ?
Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine Nemo
dire d'une voix lente :
« Autrefois ce navire se nommait le Marseillais. Il portait soixante-
quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août, commandé par
La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le Preston. En
1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de l'amiral d'Estaing à la prise de
Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte de
Grasse dans la baie de la Chesapeak. En 1794, la république française lui
changeait son nom. Le 16 avril de la même année, il rejoignait à Brest
l'escadre de Villaret-Joyeuse ? chargé d'escorter un convoi de blé qui venait
d'Amérique sous le commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12
prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais.
Monsieur, c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a soixante-
quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24' de latitude et
17°28' de longitude, ce navire, après un combat héroïque, démâté de ses
trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de son équipage hors de combat,
aima mieux s'engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se
rendre, et clouant son pavillon à sa poupe, il disparut sous les flots au cri
de : Vive la République !
— Le Vengeur ! m'écriai-je.
— Oui ! monsieur. Le Vengeur ! Un beau nom ! » murmura le capitaine
Nemo en se croisant les bras.
tranquilles.
Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira
mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un empâtement de
coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En examinant
attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes épaissies d'un
navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par l'avant. Ce sinistre datait
certainement d'une époque reculée. Cette épave, pour être ainsi encroûtée
dans le calcaire des eaux, comptait déjà bien des années passées sur ce fond
de l'Océan.
Quel était ce navire ? Pourquoi le Nautilus venait-il visiter sa tombe ?
N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment sous les
eaux ?
Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine Nemo
dire d'une voix lente :
« Autrefois ce navire se nommait le Marseillais. Il portait soixante-
quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août, commandé par
La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le Preston. En
1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de l'amiral d'Estaing à la prise de
Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte de
Grasse dans la baie de la Chesapeak. En 1794, la république française lui
changeait son nom. Le 16 avril de la même année, il rejoignait à Brest
l'escadre de Villaret-Joyeuse ? chargé d'escorter un convoi de blé qui venait
d'Amérique sous le commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12
prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais.
Monsieur, c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a soixante-
quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24' de latitude et
17°28' de longitude, ce navire, après un combat héroïque, démâté de ses
trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de son équipage hors de combat,
aima mieux s'engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se
rendre, et clouant son pavillon à sa poupe, il disparut sous les flots au cri
de : Vive la République !
— Le Vengeur ! m'écriai-je.
— Oui ! monsieur. Le Vengeur ! Un beau nom ! » murmura le capitaine
Nemo en se croisant les bras.
Page 384
XXI
UNE HÉCATOMBE
Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire
patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec laquelle l'étrange
personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de Vengeur, dont
la signification ne pouvait m'échapper, tout se réunissait pour frapper
profondément mon esprit. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. Lui,
les mains tendues vers la mer, considérait d'un œil ardent la glorieuse épave.
Peut-être ne devais-je jamais savoir qui il était, d'où il venait, où il allait,
mais je voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas
une misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du Nautilus le
capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime
que le temps ne pouvait affaiblir.
Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait bientôt
me l'apprendre.
Cependant, le Nautilus remontait lentement vers la surface de la mer, et
je vis disparaître peu à peu les formes confuses du Vengeur. Bientôt un
léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre.
En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le
capitaine. Le capitaine ne bougea pas.
« Capitaine ? » dis-je.
Il ne répondit pas.
Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y
avaient précédé.
« D'où vient cette détonation ? demandai-je.
— Un coup de canon », répondit Ned Land.
Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était
rapproché du Nautilus et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six milles le
séparaient de nous.
« Quel est ce bâtiment, Ned ?
— A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien, je
parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et couler, s'il le
UNE HÉCATOMBE
Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire
patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec laquelle l'étrange
personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de Vengeur, dont
la signification ne pouvait m'échapper, tout se réunissait pour frapper
profondément mon esprit. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. Lui,
les mains tendues vers la mer, considérait d'un œil ardent la glorieuse épave.
Peut-être ne devais-je jamais savoir qui il était, d'où il venait, où il allait,
mais je voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas
une misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du Nautilus le
capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime
que le temps ne pouvait affaiblir.
Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait bientôt
me l'apprendre.
Cependant, le Nautilus remontait lentement vers la surface de la mer, et
je vis disparaître peu à peu les formes confuses du Vengeur. Bientôt un
léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre.
En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le
capitaine. Le capitaine ne bougea pas.
« Capitaine ? » dis-je.
Il ne répondit pas.
Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y
avaient précédé.
« D'où vient cette détonation ? demandai-je.
— Un coup de canon », répondit Ned Land.
Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était
rapproché du Nautilus et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six milles le
séparaient de nous.
« Quel est ce bâtiment, Ned ?
— A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien, je
parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et couler, s'il le
Page 385
faut, ce damné Nautilus !
— Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au Nautilus ? Ira-t-il
l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des mers ?
— Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité
de ce bâtiment ? »
Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant ses
yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute la
puissance de son regard.
« Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle nation il
appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis affirmer que c'est un
navire de guerre, car une longue flamme se déroule à l'extrémité de son
grand mât. »
Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui se
dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût reconnu le
Nautilus à cette distance, encore moins qu'il sût ce qu'était cet engin sous-
marin.
Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau
de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire
s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient avec
la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La distance
empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait
comme un mince ruban.
Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, une
chance de salut s'offrait à nous.
« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je
me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. »
Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de
regarder le navire qui grandissait à vue d'œil. Qu'il fût anglais, français,
américain ou russe, il était certain qu'il nous accueillerait, si nous pouvions
gagner son bord.
« Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le
remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. »
J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du vaisseau de
guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux troublées par la chute
— Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au Nautilus ? Ira-t-il
l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des mers ?
— Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité
de ce bâtiment ? »
Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant ses
yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute la
puissance de son regard.
« Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle nation il
appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis affirmer que c'est un
navire de guerre, car une longue flamme se déroule à l'extrémité de son
grand mât. »
Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui se
dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût reconnu le
Nautilus à cette distance, encore moins qu'il sût ce qu'était cet engin sous-
marin.
Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau
de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire
s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient avec
la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La distance
empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait
comme un mince ruban.
Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, une
chance de salut s'offrait à nous.
« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je
me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. »
Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de
regarder le navire qui grandissait à vue d'œil. Qu'il fût anglais, français,
américain ou russe, il était certain qu'il nous accueillerait, si nous pouvions
gagner son bord.
« Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le
remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. »
J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du vaisseau de
guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux troublées par la chute
Page 386
d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du Nautilus. Peu après, une
détonation frappait mon oreille.
« Comment ? ils tirent sur nous ! m'écriai-je.
— Braves gens ! murmura le Canadien.
— Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une
épave !
— N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau qu'un
nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à monsieur, ils ont
reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.
— Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des hommes.
— C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant.
Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à quoi
s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans doute, dans
son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le frappa de son
harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal était un bateau
sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé surnaturel ?
Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !
Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo
employait le Nautilus à une œuvre de vengeance ! Pendant cette nuit,
lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan Indien, ne
s'était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré maintenant dans
le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du choc provoqué par le
Nautilus ? Oui, je le répète. Il en devait être ainsi. Une partie de la
mystérieuse existence du capitaine Nemo se dévoilait. Et si son identité
n'était pas reconnue, du moins, les nations coalisées contre lui, chassaient
maintenant, non plus un être chimérique, mais un homme qui leur avait
voué une haine implacable !
Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des
amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
ennemis sans pitié.
Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à des
distances considérables. Mais aucun n'atteignit le Nautilus.
détonation frappait mon oreille.
« Comment ? ils tirent sur nous ! m'écriai-je.
— Braves gens ! murmura le Canadien.
— Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une
épave !
— N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau qu'un
nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à monsieur, ils ont
reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.
— Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des hommes.
— C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant.
Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à quoi
s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans doute, dans
son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le frappa de son
harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal était un bateau
sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé surnaturel ?
Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !
Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo
employait le Nautilus à une œuvre de vengeance ! Pendant cette nuit,
lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan Indien, ne
s'était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré maintenant dans
le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du choc provoqué par le
Nautilus ? Oui, je le répète. Il en devait être ainsi. Une partie de la
mystérieuse existence du capitaine Nemo se dévoilait. Et si son identité
n'était pas reconnue, du moins, les nations coalisées contre lui, chassaient
maintenant, non plus un être chimérique, mais un homme qui leur avait
voué une haine implacable !
Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des
amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
ennemis sans pitié.
Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à des
distances considérables. Mais aucun n'atteignit le Nautilus.
Page 387
Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa violente
canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la plate-forme. Et
cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant normalement la coque du
Nautilus, lui eût été fatal.
Le Canadien me dit alors :
« Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous
sommes d'honnêtes gens ! »
Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à peine
déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force prodigieuse, il
tombait sur le pont.
« Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
l'éperon du Nautilus avant qu'il ne se précipite contre ce navire ! »
Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à voir.
Sa face avait pâli sous les spasmes de son cœur, qui avait dû cesser de battre
un instant. Ses pupilles s'étaient contractées effroyablement. Sa voix ne
parlait plus, elle rugissait. Le corps penché en avant, il tordait sous sa main
les épaules du Canadien.
Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les
boulets pleuvaient autour de lui :
« Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'écria-t-il de sa
voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour te
reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! »
Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon noir,
semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud.
A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du Nautilus, sans
l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se perdre en mer.
Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi :
« Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos
compagnons.
— Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,
— Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela !
— Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez pas
de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne deviez pas
canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la plate-forme. Et
cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant normalement la coque du
Nautilus, lui eût été fatal.
Le Canadien me dit alors :
« Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous
sommes d'honnêtes gens ! »
Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à peine
déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force prodigieuse, il
tombait sur le pont.
« Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
l'éperon du Nautilus avant qu'il ne se précipite contre ce navire ! »
Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à voir.
Sa face avait pâli sous les spasmes de son cœur, qui avait dû cesser de battre
un instant. Ses pupilles s'étaient contractées effroyablement. Sa voix ne
parlait plus, elle rugissait. Le corps penché en avant, il tordait sous sa main
les épaules du Canadien.
Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les
boulets pleuvaient autour de lui :
« Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'écria-t-il de sa
voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour te
reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! »
Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon noir,
semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud.
A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du Nautilus, sans
l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se perdre en mer.
Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi :
« Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos
compagnons.
— Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,
— Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela !
— Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez pas
de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne deviez pas
Page 388
voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.
— Ce navire, quel est-il ?
— Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du moins,
restera un secret pour vous. Descendez. »
Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine
de marins du Nautilus entouraient le capitaine et regardaient avec un
implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On sentait
que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes.
Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la
coque du Nautilus, et j'entendis le capitaine s'écrier :
« Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu n'échapperas
pas à l'éperon du Nautilus. Mais ce n'est pas à cette place que tu dois périr !
Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les ruines du
Vengeur ! »
Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur la
plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement, le Nautilus, s'éloignant avec
vitesse se mit hors de la portée des boulets du vaisseau. Mais la poursuite
continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa distance.
Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le panneau
était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s'y promenait
encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui restait sous le vent à cinq
ou six milles. Il tournait autour de lui comme une bête fauve, et l'attirant
vers l'est, il se laissait poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être
hésitait-il encore ?
Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais a peine interpellé le
capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence :
« Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprimé, et voilà
l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chéri, vénéré, patrie,
femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr ! Tout ce que je hais
est là ! Taisez-vous ! »
Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de
vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.
« Nous fuirons ! m'écriai-je.
— Ce navire, quel est-il ?
— Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du moins,
restera un secret pour vous. Descendez. »
Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine
de marins du Nautilus entouraient le capitaine et regardaient avec un
implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On sentait
que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes.
Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la
coque du Nautilus, et j'entendis le capitaine s'écrier :
« Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu n'échapperas
pas à l'éperon du Nautilus. Mais ce n'est pas à cette place que tu dois périr !
Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les ruines du
Vengeur ! »
Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur la
plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement, le Nautilus, s'éloignant avec
vitesse se mit hors de la portée des boulets du vaisseau. Mais la poursuite
continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa distance.
Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le panneau
était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s'y promenait
encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui restait sous le vent à cinq
ou six milles. Il tournait autour de lui comme une bête fauve, et l'attirant
vers l'est, il se laissait poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être
hésitait-il encore ?
Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais a peine interpellé le
capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence :
« Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprimé, et voilà
l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chéri, vénéré, patrie,
femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr ! Tout ce que je hais
est là ! Taisez-vous ! »
Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de
vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.
« Nous fuirons ! m'écriai-je.
Page 389
— Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?
— Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En tout cas,
mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de représailles dont
on ne peut pas mesurer l'équité.
— C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. »
La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole indiquait
que le Nautilus n'avait pas modifié sa direction. J'entendais le battement de
son hélice qui frappait les flots avec une rapide régularité. Il se tenait à la
surface des eaux, et un léger roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un
autre.
Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le
vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit pour nous
faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours plus tard,
resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne pouvions prévenir le
coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout ce que les circonstances
nous permettaient de tenter. Plusieurs fois, je crus que le Nautilus se
disposait pour l'attaque. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son
adversaire, et, peu de temps après, il reprenait son allure de fuite.
Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se
précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le Nautilusdevait
attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et alors il serait non seulement
possible, mais facile de s'enfuir.
A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près de son
pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il ne quittait pas
le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire intensité, semblait
l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement que s'il lui eût donné la
remorque !
La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au milieu de
cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de tranquillité, et la mer
offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir qui eût jamais reflété son
image.
Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes
ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible Nautilus, je
— Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En tout cas,
mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de représailles dont
on ne peut pas mesurer l'équité.
— C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. »
La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole indiquait
que le Nautilus n'avait pas modifié sa direction. J'entendais le battement de
son hélice qui frappait les flots avec une rapide régularité. Il se tenait à la
surface des eaux, et un léger roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un
autre.
Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le
vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit pour nous
faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours plus tard,
resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne pouvions prévenir le
coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout ce que les circonstances
nous permettaient de tenter. Plusieurs fois, je crus que le Nautilus se
disposait pour l'attaque. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son
adversaire, et, peu de temps après, il reprenait son allure de fuite.
Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se
précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le Nautilusdevait
attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et alors il serait non seulement
possible, mais facile de s'enfuir.
A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près de son
pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il ne quittait pas
le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire intensité, semblait
l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement que s'il lui eût donné la
remorque !
La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au milieu de
cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de tranquillité, et la mer
offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir qui eût jamais reflété son
image.
Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes
ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible Nautilus, je
Page 390
sentais frissonner tout mon être.
Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'était rapproché, marchant
toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la présence du Nautilus
Je vis ses feux de position, vert et rouge, et son fanal blanc suspendu au
grand étai de misaine. Une vague réverbération éclairait son gréement et
indiquait que les feux étaient poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles,
des scories de charbons enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient
l'atmosphère.
Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine Nemo
eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et demi, et avec
les première, lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le moment ne
pouvait être éloigné où, le Nautilus attaquant son adversaire, mes
compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet homme que je n'osais
juger.
Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second monta
sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le capitaine Nemo
ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines dispositions furent prises
qu'on aurait pu appeler le « branle-bas de combat » du Nautilus. Elles
étaient très simples. La filière qui formait balustrade autour de la plate-
forme, fut abaissée. De même, les cages du fanal et du timonier rentrèrent
dans la coque de manière à l'affleurer seulement. La surface du long cigare
de tôle n'offrait plus une seule saillie qui pût gêner sa manœuvre.
Je revins au salon. Le Nautilus émergeait toujours. Quelques lueurs
matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines ondulations
des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil levant. Ce terrible
jour du 2 juin se levait.
A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du Nautilus se modérait. Je
compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les détonations se faisaient
plus violemment entendre. Les boulets labouraient l'eau ambiante et s'y
vissaient avec un sifflement singulier.
« Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que
Dieu nous garde ! »
Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à
peine.
Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'était rapproché, marchant
toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la présence du Nautilus
Je vis ses feux de position, vert et rouge, et son fanal blanc suspendu au
grand étai de misaine. Une vague réverbération éclairait son gréement et
indiquait que les feux étaient poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles,
des scories de charbons enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient
l'atmosphère.
Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine Nemo
eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et demi, et avec
les première, lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le moment ne
pouvait être éloigné où, le Nautilus attaquant son adversaire, mes
compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet homme que je n'osais
juger.
Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second monta
sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le capitaine Nemo
ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines dispositions furent prises
qu'on aurait pu appeler le « branle-bas de combat » du Nautilus. Elles
étaient très simples. La filière qui formait balustrade autour de la plate-
forme, fut abaissée. De même, les cages du fanal et du timonier rentrèrent
dans la coque de manière à l'affleurer seulement. La surface du long cigare
de tôle n'offrait plus une seule saillie qui pût gêner sa manœuvre.
Je revins au salon. Le Nautilus émergeait toujours. Quelques lueurs
matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines ondulations
des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil levant. Ce terrible
jour du 2 juin se levait.
A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du Nautilus se modérait. Je
compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les détonations se faisaient
plus violemment entendre. Les boulets labouraient l'eau ambiante et s'y
vissaient avec un sifflement singulier.
« Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que
Dieu nous garde ! »
Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à
peine.
Page 391
Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte
qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau supérieur
se fermer brusquement.
Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement bien
connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord. En effet,
en peu d'instants, le Nautilus s'immergea à quelques mètres au-dessous de la
surface des flots.
Je compris sa manœuvre. Il était trop tard pour agir.
Le Nautilus ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son
impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou la
carapace métallique ne protège plus le bordé.
Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame
qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir.
Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le mouvement
de la pensée s'arrêtait en moi.. Je me trouvais dans cet état pénible qui
précède l'attente d'une détonation épouvantable. J'attendais, j'écoutais, je ne
vivais que par le sens de l'ouïe !
Cependant, la vitesse du Nautilus s'accrut sensiblement. C'était son élan
qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait.
Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger. Je
sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des éraillements, des
raclements. Mais le Nautilus, emporté par sa puissance de propulsion,
passait au travers de la masse du vaisseau comme l'aiguille du voilier à
travers la toile !
Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me
précipitai dans le salon.
Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par le
panneau de bâbord.
Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son
agonie, le Nautilus descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres de moi,
je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un bruit de tonnerre,
puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont était couvert
d'ombres noires qui s'agitaient.
qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau supérieur
se fermer brusquement.
Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement bien
connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord. En effet,
en peu d'instants, le Nautilus s'immergea à quelques mètres au-dessous de la
surface des flots.
Je compris sa manœuvre. Il était trop tard pour agir.
Le Nautilus ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son
impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou la
carapace métallique ne protège plus le bordé.
Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame
qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir.
Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le mouvement
de la pensée s'arrêtait en moi.. Je me trouvais dans cet état pénible qui
précède l'attente d'une détonation épouvantable. J'attendais, j'écoutais, je ne
vivais que par le sens de l'ouïe !
Cependant, la vitesse du Nautilus s'accrut sensiblement. C'était son élan
qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait.
Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger. Je
sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des éraillements, des
raclements. Mais le Nautilus, emporté par sa puissance de propulsion,
passait au travers de la masse du vaisseau comme l'aiguille du voilier à
travers la toile !
Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me
précipitai dans le salon.
Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par le
panneau de bâbord.
Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son
agonie, le Nautilus descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres de moi,
je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un bruit de tonnerre,
puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont était couvert
d'ombres noires qui s'agitaient.
Page 392
L'eau montait. Les malheureux s'élançaient dans les haubans,
s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous lés eaux. C'était une fourmilière
humaine surprise par l'envahissement d'une mer !
Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'œil démesurément
ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans voix, je regardais, moi
aussi ! Une irrésistible attraction me collait à la vitre !
L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le Nautilus le suivant, épiait
tous ses mouvements. Tout à coup, une explosion se produisit. L'air
comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris aux
soutes. La poussée des eaux fut telle que le Nautilus dévia.
Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes,
chargées de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des grappes
d'hommes, enfin le sommet de son grand mât. Puis, la masse sombre
disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un formidable
remous...
Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, véritable
archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut fini, le capitaine
Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, l'ouvrit et entra. Je le suivis
des yeux.
Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis le
portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le capitaine
Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, et,
s'agenouillant, il fondit en sanglots.
XXII
LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO
Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la
lumière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du Nautilus, ce n'étaient
que ténèbres et silence. Il quittait ce lieu de désolation, à cent pieds sous les
eaux, avec une rapidité prodigieuse. Où allait-il ? Au nord ou au sud ? Où
fuyait cet homme après cette horrible représaille ?
J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient
silencieusement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le capitaine
s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous lés eaux. C'était une fourmilière
humaine surprise par l'envahissement d'une mer !
Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'œil démesurément
ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans voix, je regardais, moi
aussi ! Une irrésistible attraction me collait à la vitre !
L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le Nautilus le suivant, épiait
tous ses mouvements. Tout à coup, une explosion se produisit. L'air
comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris aux
soutes. La poussée des eaux fut telle que le Nautilus dévia.
Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes,
chargées de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des grappes
d'hommes, enfin le sommet de son grand mât. Puis, la masse sombre
disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un formidable
remous...
Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, véritable
archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut fini, le capitaine
Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, l'ouvrit et entra. Je le suivis
des yeux.
Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis le
portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le capitaine
Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, et,
s'agenouillant, il fondit en sanglots.
XXII
LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO
Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la
lumière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du Nautilus, ce n'étaient
que ténèbres et silence. Il quittait ce lieu de désolation, à cent pieds sous les
eaux, avec une rapidité prodigieuse. Où allait-il ? Au nord ou au sud ? Où
fuyait cet homme après cette horrible représaille ?
J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient
silencieusement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le capitaine
Page 393
Nemo. Quoi qu'il eût souffert de la part des hommes, il n'avait pas le droit
de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le complice, du moins le témoin de ses
vengeances ! C'était déjà trop.
A onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon. Il
était désert. Je consultai les divers instruments. Le Nautilus fuyait dans le
nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure, tantôt à la surface de la
mer, tantôt à trente pieds au-dessous.
Relèvement fait sur la carte, je vis que nous passions à l'ouvert de la
Manche, et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec une
incomparable vitesse.
A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long nez,
des squales-marteaux, des roussettes qui fréquentent ces eaux, de grands
aigles de mer, des nuées d'hippocampes, semblables aux cavaliers du jeu
d'échecs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu d'artifice,
des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant leurs pinces sur
leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui luttaient de rapidité avec
le Nautilus. Mais d'observer, d'étudier, de classer, il n'était plus question
alors.
Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre se
fit, et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu'au lever de la lune.
Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assailli de cauchemars.
L'horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit.
Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le Nautilusdans ce
bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une vitesse inappréciable !
Toujours au milieu des brumes hyperboréennes ! Toucha-t-il aux pointes du
Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble ? Parcourut-il ces mers
ignorées, la mer Blanche, la mer de Kara, le golfe de l'Obi, l'archipel de
Liarrov, et ces rivages inconnus de la côte asiatique ? Je ne saurais le dire.
Le temps qui s'écoulait je ne pouvais plus l'évaluer. L'heure avait été
suspendue aux horloges du bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme
dans les contrées polaires, ne suivaient plus leur cours régulier. Je me
sentais entraîné dans ce domaine de l'étrange où se mouvait à l'aise
l'imagination surmenée d'Edgard Poë. A chaque instant, je m'attendais à
voir, comme le fabuleux Gordon Pym, « cette figure humaine voilée, de
proportion beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jetée
en travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle » !
de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le complice, du moins le témoin de ses
vengeances ! C'était déjà trop.
A onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon. Il
était désert. Je consultai les divers instruments. Le Nautilus fuyait dans le
nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure, tantôt à la surface de la
mer, tantôt à trente pieds au-dessous.
Relèvement fait sur la carte, je vis que nous passions à l'ouvert de la
Manche, et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec une
incomparable vitesse.
A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long nez,
des squales-marteaux, des roussettes qui fréquentent ces eaux, de grands
aigles de mer, des nuées d'hippocampes, semblables aux cavaliers du jeu
d'échecs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu d'artifice,
des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant leurs pinces sur
leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui luttaient de rapidité avec
le Nautilus. Mais d'observer, d'étudier, de classer, il n'était plus question
alors.
Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre se
fit, et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu'au lever de la lune.
Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assailli de cauchemars.
L'horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit.
Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le Nautilusdans ce
bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une vitesse inappréciable !
Toujours au milieu des brumes hyperboréennes ! Toucha-t-il aux pointes du
Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble ? Parcourut-il ces mers
ignorées, la mer Blanche, la mer de Kara, le golfe de l'Obi, l'archipel de
Liarrov, et ces rivages inconnus de la côte asiatique ? Je ne saurais le dire.
Le temps qui s'écoulait je ne pouvais plus l'évaluer. L'heure avait été
suspendue aux horloges du bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme
dans les contrées polaires, ne suivaient plus leur cours régulier. Je me
sentais entraîné dans ce domaine de l'étrange où se mouvait à l'aise
l'imagination surmenée d'Edgard Poë. A chaque instant, je m'attendais à
voir, comme le fabuleux Gordon Pym, « cette figure humaine voilée, de
proportion beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jetée
en travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle » !
Page 394
J'estime — mais je me trompe peut-être , j'estime que cette course
aventureuse du Nautilus se prolongea pendant quinze ou vingt jours, et je ne
sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina ce voyage. Du
capitaine Nemo, il n'était plus question. De son second, pas davantage. Pas
un homme de l'équipage ne fut visible un seul instant. Presque
incessamment, le Nautilus flottait sous les eaux. Quand ii remontait à leur
surface afin de renouveler son air, les panneaux s'ouvraient ou se
refermaient automatiquement. Plus de point reporté sur le planisphère. Je ne
savais où nous étions.
Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne
paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait que,
dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie effrayante, il ne se
tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de tous les instants.
On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus tenable.
Un matin — à quelle date, je ne saurais le dire — je m'étais assoupi vers
les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif. Quand je
m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je l'entendis me dire à
voix basse :
« Nous allons fuir ! »
Je me redressai.
« Quand fuyons-nous ? demandai-je.
— La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du
Nautilus. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt, monsieur ?
— Oui. Où sommes-nous ?
— En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des
brumes, à vingt milles dans l'est.
— Quelles sont ces terres ?
— Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons.
— Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la mer nous engloutir !
— La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles à faire dans
cette légère embarcation du Nautilus ne m'effraient pas. J'ai pu y transporter
quelques vivres et quelques bouteilles d'eau à l'insu de l'équipage.
— Je vous suivrai.
aventureuse du Nautilus se prolongea pendant quinze ou vingt jours, et je ne
sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina ce voyage. Du
capitaine Nemo, il n'était plus question. De son second, pas davantage. Pas
un homme de l'équipage ne fut visible un seul instant. Presque
incessamment, le Nautilus flottait sous les eaux. Quand ii remontait à leur
surface afin de renouveler son air, les panneaux s'ouvraient ou se
refermaient automatiquement. Plus de point reporté sur le planisphère. Je ne
savais où nous étions.
Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne
paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait que,
dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie effrayante, il ne se
tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de tous les instants.
On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus tenable.
Un matin — à quelle date, je ne saurais le dire — je m'étais assoupi vers
les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif. Quand je
m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je l'entendis me dire à
voix basse :
« Nous allons fuir ! »
Je me redressai.
« Quand fuyons-nous ? demandai-je.
— La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du
Nautilus. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt, monsieur ?
— Oui. Où sommes-nous ?
— En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des
brumes, à vingt milles dans l'est.
— Quelles sont ces terres ?
— Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons.
— Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la mer nous engloutir !
— La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles à faire dans
cette légère embarcation du Nautilus ne m'effraient pas. J'ai pu y transporter
quelques vivres et quelques bouteilles d'eau à l'insu de l'équipage.
— Je vous suivrai.
Page 395
— D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me défends, je me
fais tuer.
— Nous mourrons ensemble, ami Ned. »
J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme, sur
laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames. Le ciel
était menaçant, mais puisque la terre était là dans ces brumes épaisses, il
fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une heure.
Je revins au salon, craignant et désirant tout à la fois de rencontrer le
capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui aurais-je dit ?
Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il m'inspirait ! Non ! Mieux
valait ne pas me trouver face à face avec lui ! Mieux valait l'oublier ! Et
pourtant !
Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à bord
du Nautilus ! Je restais seul. Ned Land et Conseil évitaient de me parler par
crainte de se trahir.
A six heures, je dînai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à manger,
malgré mes répugnances, ne voulant pas m'affaiblir.
A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit :
« Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. A dix heures, la lune ne
sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au canot.
Conseil et moi, nous vous y attendrons. »
Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donné le temps de lui répondre.
Je voulus vérifier la direction du Nautilus. Je me rendis au salon. Nous
courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante mètres de
profondeur.
Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces richesses
de l'art entassées dans ce musée, sur cette collection sans rivale destinée à
périr un jour au fond des mers avec celui qui l'avait formée. Je voulus fixer
dans mon esprit une impression suprême. Je restai une heure ainsi, baigné
dans les effluves du plafond lumineux, et passant en revue ces trésors
resplendissant sous leurs vitrines. Puis, je revins à ma chambre.
Là, je revêtis de solides vêtements de mer. Je rassemblai mes notes et les
serrai précieusement sur moi. Mon cœur battait avec force. Je ne pouvais en
comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon agitation
m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.
fais tuer.
— Nous mourrons ensemble, ami Ned. »
J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme, sur
laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames. Le ciel
était menaçant, mais puisque la terre était là dans ces brumes épaisses, il
fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une heure.
Je revins au salon, craignant et désirant tout à la fois de rencontrer le
capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui aurais-je dit ?
Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il m'inspirait ! Non ! Mieux
valait ne pas me trouver face à face avec lui ! Mieux valait l'oublier ! Et
pourtant !
Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à bord
du Nautilus ! Je restais seul. Ned Land et Conseil évitaient de me parler par
crainte de se trahir.
A six heures, je dînai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à manger,
malgré mes répugnances, ne voulant pas m'affaiblir.
A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit :
« Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. A dix heures, la lune ne
sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au canot.
Conseil et moi, nous vous y attendrons. »
Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donné le temps de lui répondre.
Je voulus vérifier la direction du Nautilus. Je me rendis au salon. Nous
courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante mètres de
profondeur.
Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces richesses
de l'art entassées dans ce musée, sur cette collection sans rivale destinée à
périr un jour au fond des mers avec celui qui l'avait formée. Je voulus fixer
dans mon esprit une impression suprême. Je restai une heure ainsi, baigné
dans les effluves du plafond lumineux, et passant en revue ces trésors
resplendissant sous leurs vitrines. Puis, je revins à ma chambre.
Là, je revêtis de solides vêtements de mer. Je rassemblai mes notes et les
serrai précieusement sur moi. Mon cœur battait avec force. Je ne pouvais en
comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon agitation
m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.
Page 396
Que faisait-il en ce moment ? J'écoutai à la porte de sa chambre.
J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo était là. Il ne s'était pas
couché. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait m'apparaître et me
demander pourquoi je voulais fuir ! J'éprouvais des alertes incessantes. Mon
imagination les grossissait. Cette impression devint si poignante que je me
demandai s'il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capitaine, le
voir face à face, le braver du geste et du regard !
C'était une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je m'étendis
sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes nerfs se
calmèrent un peu, mais, le cerveau surexcité, je revis dans un rapide
souvenir toute mon existence à bord du Nautilus, tous les incidents heureux
ou malheureux qui l'avaient traversée depuis ma disparition de l'Abraham-
Lincoln, les chasses sous-marines, le détroit de Torrès, les sauvages de la
Papouasie, l'échouement, le cimetière de corail, le passage de Suez, l'île de
Santorin, le plongeur crétois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le
pôle sud, l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la
tempête du Gulf-Stream, le Vengeur, et cette horrible scène du vaisseau
coulé avec son équipage !... Tous ces événements passèrent devant mes
yeux, comme ces toiles de fond qui se déroulent à l'arrière-plan d'un théâtre.
Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce milieu étrange.
Son type s'accentuait et prenait des proportions surhumaines. Ce n'était plus
mon semblable, c'était l'homme des eaux, le génie des mers.
Il était alors neuf heures et demie. Je tenais ma tête à deux mains pour
l'empêcher d'éclater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus penser. Une
demi-heure d'attente encore ! Une demi-heure d'un cauchemar qui pouvait
me rendre fou !
En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie
triste sous un chant indéfinissable, véritables plaintes d'une âme qui veut
briser ses liens terrestres. J'écoutai par tous mes sens à la fois, respirant à
peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui
l'entraînaient hors des limites de ce monde.
Puis, une pensée soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitté sa
chambre. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir. Là, je le
rencontrerais une dernière fois. Il me verrait, il me parlerait peut-être ! Un
geste de lui pouvait m'anéantir, un seul mot, m'enchaîner à son bord !
J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo était là. Il ne s'était pas
couché. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait m'apparaître et me
demander pourquoi je voulais fuir ! J'éprouvais des alertes incessantes. Mon
imagination les grossissait. Cette impression devint si poignante que je me
demandai s'il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capitaine, le
voir face à face, le braver du geste et du regard !
C'était une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je m'étendis
sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes nerfs se
calmèrent un peu, mais, le cerveau surexcité, je revis dans un rapide
souvenir toute mon existence à bord du Nautilus, tous les incidents heureux
ou malheureux qui l'avaient traversée depuis ma disparition de l'Abraham-
Lincoln, les chasses sous-marines, le détroit de Torrès, les sauvages de la
Papouasie, l'échouement, le cimetière de corail, le passage de Suez, l'île de
Santorin, le plongeur crétois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le
pôle sud, l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la
tempête du Gulf-Stream, le Vengeur, et cette horrible scène du vaisseau
coulé avec son équipage !... Tous ces événements passèrent devant mes
yeux, comme ces toiles de fond qui se déroulent à l'arrière-plan d'un théâtre.
Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce milieu étrange.
Son type s'accentuait et prenait des proportions surhumaines. Ce n'était plus
mon semblable, c'était l'homme des eaux, le génie des mers.
Il était alors neuf heures et demie. Je tenais ma tête à deux mains pour
l'empêcher d'éclater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus penser. Une
demi-heure d'attente encore ! Une demi-heure d'un cauchemar qui pouvait
me rendre fou !
En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie
triste sous un chant indéfinissable, véritables plaintes d'une âme qui veut
briser ses liens terrestres. J'écoutai par tous mes sens à la fois, respirant à
peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui
l'entraînaient hors des limites de ce monde.
Puis, une pensée soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitté sa
chambre. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir. Là, je le
rencontrerais une dernière fois. Il me verrait, il me parlerait peut-être ! Un
geste de lui pouvait m'anéantir, un seul mot, m'enchaîner à son bord !
Page 397
Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment était venu de quitter
ma chambre et de rejoindre mes compagnons.
Il n'y avait pas à hésiter, dût le capitaine Nemo se dresser devant moi.
J'ouvris ma porte avec précaution, et cependant, il me sembla qu'en tournant
sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant. Peut-être ce bruit n'existait-il
que dans mon imagination !
Je m'avançai en rampant à travers les coursives obscures du Nautilus,
m'arrêtant à chaque pas pour comprimer les battements de mon cœur.
J'arrivai à la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le salon
était plongé dans une obscurité profonde. Les accords de l'orgue
raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait pas. Je
crois même qu'en pleine lumière, il ne m'eût pas aperçu, tant son extase
l'absorbait tout entier.
Je me traînai sur le tapis, évitant le moindre heurt dont le bruit eût pu
trahir ma présence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du fond
qui donnait sur la bibliothèque.
J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place.
Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis même, car quelques rayons de la
bibliothèque éclairée filtraient jusqu'au salon. Il vint vers moi, les bras
croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant, comme un spectre. Sa
poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je l'entendis murmurer ces
paroles — les dernières qui aient frappé mon oreille :
« Dieu tout puissant ! assez ! assez ! »
Était-ce l'aveu du remords qui s'échappait ainsi de la conscience de cet
homme ?...
Éperdu, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier central,
et, suivant la coursive supérieure, j'arrivai au canot. J'y pénétrai par
l'ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux compagnons.
« Partons ! Partons ! m'écriai-je.
— A l'instant ! » répondit le Canadien.
L'orifice évidé dans la tôle du Nautilus fut préalablement fermé et
boulonné au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'était muni.
L'ouverture du canot se ferma également, et le Canadien commença à
dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin.
ma chambre et de rejoindre mes compagnons.
Il n'y avait pas à hésiter, dût le capitaine Nemo se dresser devant moi.
J'ouvris ma porte avec précaution, et cependant, il me sembla qu'en tournant
sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant. Peut-être ce bruit n'existait-il
que dans mon imagination !
Je m'avançai en rampant à travers les coursives obscures du Nautilus,
m'arrêtant à chaque pas pour comprimer les battements de mon cœur.
J'arrivai à la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le salon
était plongé dans une obscurité profonde. Les accords de l'orgue
raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait pas. Je
crois même qu'en pleine lumière, il ne m'eût pas aperçu, tant son extase
l'absorbait tout entier.
Je me traînai sur le tapis, évitant le moindre heurt dont le bruit eût pu
trahir ma présence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du fond
qui donnait sur la bibliothèque.
J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place.
Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis même, car quelques rayons de la
bibliothèque éclairée filtraient jusqu'au salon. Il vint vers moi, les bras
croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant, comme un spectre. Sa
poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je l'entendis murmurer ces
paroles — les dernières qui aient frappé mon oreille :
« Dieu tout puissant ! assez ! assez ! »
Était-ce l'aveu du remords qui s'échappait ainsi de la conscience de cet
homme ?...
Éperdu, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier central,
et, suivant la coursive supérieure, j'arrivai au canot. J'y pénétrai par
l'ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux compagnons.
« Partons ! Partons ! m'écriai-je.
— A l'instant ! » répondit le Canadien.
L'orifice évidé dans la tôle du Nautilus fut préalablement fermé et
boulonné au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'était muni.
L'ouverture du canot se ferma également, et le Canadien commença à
dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin.
Page 398
Soudain un bruit intérieur se fit entendre. Des voix se répondaient avec
vivacité. Qu'y avait-il ? S'était-on aperçu de notre fuite ? Je sentis que Ned
Land me glissait un poignard dans la main.
« Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! »
Le Canadien s'était arrêté dans son travail. Mais un mot, vingt fois répété,
un mot terrible, me révéla la cause de cette agitation qui se propageait à
bord du Nautilus. Ce n'était pas à nous que son équipage en voulait !
« Maelstrom ! Maelstrom ! » s'écriait-il.
Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante
pouvait-il retentir à notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces
dangereux parages de la côte norvégienne ? Le Nautilus était-il entraîné
dans ce gouffre, au moment où notre canot allait se détacher de ses flancs ?
On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Feroë et
Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. Elles forment un
tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous les points de
l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment ce gouffre
justement appelé le « Nombril de l'Océan », dont la puissance d'attraction
s'étend jusqu'à une distance de quinze kilomètres. Là sont aspirés non
seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des
régions boréales.
C'est là que le Nautilus involontairement ou volontairement peut-être —
avait été engagé par son capitaine. Il décrivait une spirale dont le rayon
diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore accroché à son
flanc, était emporté avec une vitesse vertigineuse. Je le sentais. J'éprouvais
ce tournoiement maladif qui succède à un mouvement de giration trop
prolongé. Nous étions dans l'épouvante, dans l'horreur portée à son comble,
la circulation suspendue, l'influence nerveuse annihilée, traversés de sueurs
froides comme les sueurs de l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frêle
canot ! Quels mugissements que l'écho répétait à une distance de plusieurs
milles ! Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur les roches aiguës du
fond, là où les corps les plus durs se brisent, là où les troncs d'arbres s'usent
et se font « une fourrure de poils », selon l'expression norvégienne !
Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. Le Nautilus se
défendait comme un être humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois il
se dressait, et nous avec lui !
vivacité. Qu'y avait-il ? S'était-on aperçu de notre fuite ? Je sentis que Ned
Land me glissait un poignard dans la main.
« Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! »
Le Canadien s'était arrêté dans son travail. Mais un mot, vingt fois répété,
un mot terrible, me révéla la cause de cette agitation qui se propageait à
bord du Nautilus. Ce n'était pas à nous que son équipage en voulait !
« Maelstrom ! Maelstrom ! » s'écriait-il.
Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante
pouvait-il retentir à notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces
dangereux parages de la côte norvégienne ? Le Nautilus était-il entraîné
dans ce gouffre, au moment où notre canot allait se détacher de ses flancs ?
On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Feroë et
Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. Elles forment un
tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous les points de
l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment ce gouffre
justement appelé le « Nombril de l'Océan », dont la puissance d'attraction
s'étend jusqu'à une distance de quinze kilomètres. Là sont aspirés non
seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des
régions boréales.
C'est là que le Nautilus involontairement ou volontairement peut-être —
avait été engagé par son capitaine. Il décrivait une spirale dont le rayon
diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore accroché à son
flanc, était emporté avec une vitesse vertigineuse. Je le sentais. J'éprouvais
ce tournoiement maladif qui succède à un mouvement de giration trop
prolongé. Nous étions dans l'épouvante, dans l'horreur portée à son comble,
la circulation suspendue, l'influence nerveuse annihilée, traversés de sueurs
froides comme les sueurs de l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frêle
canot ! Quels mugissements que l'écho répétait à une distance de plusieurs
milles ! Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur les roches aiguës du
fond, là où les corps les plus durs se brisent, là où les troncs d'arbres s'usent
et se font « une fourrure de poils », selon l'expression norvégienne !
Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. Le Nautilus se
défendait comme un être humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois il
se dressait, et nous avec lui !
Page 399
« Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les écrous ! En restant attachés au
Nautilus, nous pouvons nous sauver encore... ! »
Il n'avait pas achevé de parler, qu'un craquement se produisait. Les
écrous manquaient, et le canot, arraché de son alvéole, était lancé comme la
pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.
Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je perdis
connaissance.
XXIII
CONCLUSION
Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant
cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom,
comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne saurai
le dire. Mais quand je revins à moi, j'étais couché dans la cabane d'un
pêcheur des îles Loffoden. Mes deux compagnons, sains et saufs étaient
près de moi et me pressaient les mains. Nous nous embrassâmes avec
effusion.
En ce moment, nous ne pouvons songer à regagner la France. Les
moyens de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont
rares. Je suis donc forcé d'attendre le passage du bateau à vapeur qui fait le
service bimensuel du Cap Nord.
C'est donc là, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis, que je
revois le récit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a été omis, pas un
détail n'a été exagéré. C'est la narration fidèle de cette invraisemblable
expédition sous un élément inaccessible à l'homme, et dont le progrès
rendra les routes libres un jour.
Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, après tout. Ce que je puis
affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous lesquelles,
en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce tour du monde
sous-marin qui m'a révélé tant de merveilles à travers le Pacifique, l'Océan
Indien, la mer Rouge, la Méditerranée, l'Atlantique, les mers australes et
boréales !
Nautilus, nous pouvons nous sauver encore... ! »
Il n'avait pas achevé de parler, qu'un craquement se produisait. Les
écrous manquaient, et le canot, arraché de son alvéole, était lancé comme la
pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.
Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je perdis
connaissance.
XXIII
CONCLUSION
Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant
cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom,
comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne saurai
le dire. Mais quand je revins à moi, j'étais couché dans la cabane d'un
pêcheur des îles Loffoden. Mes deux compagnons, sains et saufs étaient
près de moi et me pressaient les mains. Nous nous embrassâmes avec
effusion.
En ce moment, nous ne pouvons songer à regagner la France. Les
moyens de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont
rares. Je suis donc forcé d'attendre le passage du bateau à vapeur qui fait le
service bimensuel du Cap Nord.
C'est donc là, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis, que je
revois le récit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a été omis, pas un
détail n'a été exagéré. C'est la narration fidèle de cette invraisemblable
expédition sous un élément inaccessible à l'homme, et dont le progrès
rendra les routes libres un jour.
Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, après tout. Ce que je puis
affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous lesquelles,
en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce tour du monde
sous-marin qui m'a révélé tant de merveilles à travers le Pacifique, l'Océan
Indien, la mer Rouge, la Méditerranée, l'Atlantique, les mers australes et
boréales !
Page 400
Mais qu'est devenu le Nautilus ? A-t-il résisté aux étreintes du
Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Océan ses
effrayantes représailles, ou s'est-il arrêté devant cette dernière hécatombe ?
Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme toute l'histoire
de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le vaisseau disparu nous
dira-t-il, par sa nationalité, la nationalité du capitaine Nemo ?
Je l'espère. J'espère également que son puissant appareil a vaincu la mer
dans son gouffre le plus terrible, et que le Nautilus a survécu là où tant de
navires ont péri ! S'il en est ainsi, si le capitaine Nemo habite toujours cet
Océan, sa patrie d'adoption, puisse la haine s'apaiser dans ce cœur
farouche ! Que la contemplation de tant de merveilles éteigne en lui l'esprit
de vengeance ! Que le justicier s'efface, que le savant continue la paisible
exploration des mers ! Si sa destinée est étrange, elle est sublime aussi. Ne
l'ai-je pas compris par moi-même ? N'ai-je pas vécu dix mois de cette
existence extranaturelle ? Aussi, à cette demande posée, il y a six mille ans,
par l'Éccclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l'abîme ? »
deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre maintenant.
Le capitaine Nemo et moi.
FIN DE LA SECONDE PARTIE
Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Océan ses
effrayantes représailles, ou s'est-il arrêté devant cette dernière hécatombe ?
Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme toute l'histoire
de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le vaisseau disparu nous
dira-t-il, par sa nationalité, la nationalité du capitaine Nemo ?
Je l'espère. J'espère également que son puissant appareil a vaincu la mer
dans son gouffre le plus terrible, et que le Nautilus a survécu là où tant de
navires ont péri ! S'il en est ainsi, si le capitaine Nemo habite toujours cet
Océan, sa patrie d'adoption, puisse la haine s'apaiser dans ce cœur
farouche ! Que la contemplation de tant de merveilles éteigne en lui l'esprit
de vengeance ! Que le justicier s'efface, que le savant continue la paisible
exploration des mers ! Si sa destinée est étrange, elle est sublime aussi. Ne
l'ai-je pas compris par moi-même ? N'ai-je pas vécu dix mois de cette
existence extranaturelle ? Aussi, à cette demande posée, il y a six mille ans,
par l'Éccclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l'abîme ? »
deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre maintenant.
Le capitaine Nemo et moi.
FIN DE LA SECONDE PARTIE
Page 401
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT MILLE
LIEUES SOUS LES MERS — COMPLETE ***
Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.
Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright royalties.
Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license,
apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic
works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and
trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not
be used if you charge for an eBook, except by following the terms of
the trademark license, including paying royalties for use of the Project
Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the trademark license is very easy. You may
use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative
works, reports, performances and research. Project Gutenberg eBooks
may be modified and printed and given away—you may do practically
ANYTHING in the United States with eBooks not protected by U.S.
copyright law. Redistribution is subject to the trademark license,
especially commercial redistribution.
START: FULL LICENSE
LIEUES SOUS LES MERS — COMPLETE ***
Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.
Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright royalties.
Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license,
apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic
works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and
trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not
be used if you charge for an eBook, except by following the terms of
the trademark license, including paying royalties for use of the Project
Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the trademark license is very easy. You may
use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative
works, reports, performances and research. Project Gutenberg eBooks
may be modified and printed and given away—you may do practically
ANYTHING in the United States with eBooks not protected by U.S.
copyright law. Redistribution is subject to the trademark license,
especially commercial redistribution.
START: FULL LICENSE
Page 402
THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work (or
any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.
Section 1. General Terms of Use and Redistributing
Project Gutenberg electronic works
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic
work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept
all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg electronic works in your possession. If
you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project Gutenberg
electronic work and you do not agree to be bound by the terms of this
agreement, you may obtain a refund from the person or entity to whom
you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people
who agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg electronic
works. See paragraph 1.E below.
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work (or
any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.
Section 1. General Terms of Use and Redistributing
Project Gutenberg electronic works
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic
work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept
all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg electronic works in your possession. If
you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project Gutenberg
electronic work and you do not agree to be bound by the terms of this
agreement, you may obtain a refund from the person or entity to whom
you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people
who agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg electronic
works. See paragraph 1.E below.
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the
Page 403
collection of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the
individual works in the collection are in the public domain in the
United States. If an individual work is unprotected by copyright law in
the United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting free
access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg works
in compliance with the terms of this agreement for keeping the Project
Gutenberg name associated with the work. You can easily comply with
the terms of this agreement by keeping this work in the same format
with its attached full Project Gutenberg License when you share it
without charge with others.
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work on which
the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the phrase
“Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, performed,
viewed, copied or distributed:
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States
and most other parts of the world at no cost and with almost no
restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
under the terms of the Project Gutenberg™ License included with
individual works in the collection are in the public domain in the
United States. If an individual work is unprotected by copyright law in
the United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting free
access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg works
in compliance with the terms of this agreement for keeping the Project
Gutenberg name associated with the work. You can easily comply with
the terms of this agreement by keeping this work in the same format
with its attached full Project Gutenberg License when you share it
without charge with others.
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work on which
the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the phrase
“Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, performed,
viewed, copied or distributed:
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States
and most other parts of the world at no cost and with almost no
restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
under the terms of the Project Gutenberg™ License included with
Page 404
this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located
in the United States, you will have to check the laws of the
country where you are located before using this eBook.
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is derived
from texts not protected by U.S. copyright law (does not contain a
notice indicating that it is posted with permission of the copyright
holder), the work can be copied and distributed to anyone in the United
States without paying any fees or charges. If you are redistributing or
providing access to a work with the phrase “Project Gutenberg”
associated with or appearing on the work, you must comply either with
the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or obtain
permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works posted
with the permission of the copyright holder found at the beginning of
this work.
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide
access to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
in the United States, you will have to check the laws of the
country where you are located before using this eBook.
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is derived
from texts not protected by U.S. copyright law (does not contain a
notice indicating that it is posted with permission of the copyright
holder), the work can be copied and distributed to anyone in the United
States without paying any fees or charges. If you are redistributing or
providing access to a work with the phrase “Project Gutenberg”
associated with or appearing on the work, you must comply either with
the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or obtain
permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works posted
with the permission of the copyright holder found at the beginning of
this work.
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide
access to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
Page 405
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means of
obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.
1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works provided
that:
• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from the
use of Project Gutenberg works calculated using the method you
already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to the
owner of the Project Gutenberg trademark, but he has agreed to donate
royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days
following each date on which you prepare (or are legally required to
prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly
marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation at the address specified in Section 4, “Information about
donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation.”
• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he does
not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ License. You
must require such a user to return or destroy all copies of the works
possessed in a physical medium and discontinue all use of and all
access to other copies of Project Gutenberg™ works.
• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
receipt of the work.
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means of
obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.
1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works provided
that:
• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from the
use of Project Gutenberg works calculated using the method you
already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to the
owner of the Project Gutenberg trademark, but he has agreed to donate
royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days
following each date on which you prepare (or are legally required to
prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly
marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation at the address specified in Section 4, “Information about
donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation.”
• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he does
not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ License. You
must require such a user to return or destroy all copies of the works
possessed in a physical medium and discontinue all use of and all
access to other copies of Project Gutenberg™ works.
• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
receipt of the work.
Page 406
• You comply with all other terms of this agreement for free distribution
of Project Gutenberg™ works.
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg™
electronic work or group of works on different terms than are set forth
in this agreement, you must obtain permission in writing from the
Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of the
Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set forth in
Section 3 below.
1.F.
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend
considerable effort to identify, do copyright research on, transcribe and
proofread works not protected by U.S. copyright law in creating the
Project Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project
Gutenberg™ electronic works, and the medium on which they may be
stored, may contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete,
inaccurate or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES -
Except for the “Right of Replacement or Refund” described in
paragraph 1.F.3, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
the owner of the Project Gutenberg™ trademark, and any other party
distributing a Project Gutenberg™ electronic work under this
agreement, disclaim all liability to you for damages, costs and
expenses, including legal fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO
REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT LIABILITY, BREACH
OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE
FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, AND ANY
DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT,
CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES
of Project Gutenberg™ works.
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg™
electronic work or group of works on different terms than are set forth
in this agreement, you must obtain permission in writing from the
Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of the
Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set forth in
Section 3 below.
1.F.
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend
considerable effort to identify, do copyright research on, transcribe and
proofread works not protected by U.S. copyright law in creating the
Project Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project
Gutenberg™ electronic works, and the medium on which they may be
stored, may contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete,
inaccurate or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES -
Except for the “Right of Replacement or Refund” described in
paragraph 1.F.3, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
the owner of the Project Gutenberg™ trademark, and any other party
distributing a Project Gutenberg™ electronic work under this
agreement, disclaim all liability to you for damages, costs and
expenses, including legal fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO
REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT LIABILITY, BREACH
OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE
FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, AND ANY
DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT,
CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES
Page 407
EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you
discover a defect in this electronic work within 90 days of receiving it,
you can receive a refund of the money (if any) you paid for it by
sending a written explanation to the person you received the work
from. If you received the work on a physical medium, you must return
the medium with your written explanation. The person or entity that
provided you with the defective work may elect to provide a
replacement copy in lieu of a refund. If you received the work
electronically, the person or entity providing it to you may choose to
give you a second opportunity to receive the work electronically in lieu
of a refund. If the second copy is also defective, you may demand a
refund in writing without further opportunities to fix the problem.
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth in
paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF
MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If
any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law
of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the
Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the
Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg™
electronic works in accordance with this agreement, and any
volunteers associated with the production, promotion and distribution
of Project Gutenberg™ electronic works, harmless from all liability,
costs and expenses, including legal fees, that arise directly or indirectly
from any of the following which you do or cause to occur: (a)
DAMAGE.
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you
discover a defect in this electronic work within 90 days of receiving it,
you can receive a refund of the money (if any) you paid for it by
sending a written explanation to the person you received the work
from. If you received the work on a physical medium, you must return
the medium with your written explanation. The person or entity that
provided you with the defective work may elect to provide a
replacement copy in lieu of a refund. If you received the work
electronically, the person or entity providing it to you may choose to
give you a second opportunity to receive the work electronically in lieu
of a refund. If the second copy is also defective, you may demand a
refund in writing without further opportunities to fix the problem.
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth in
paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF
MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If
any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law
of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the
Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the
Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg™
electronic works in accordance with this agreement, and any
volunteers associated with the production, promotion and distribution
of Project Gutenberg™ electronic works, harmless from all liability,
costs and expenses, including legal fees, that arise directly or indirectly
from any of the following which you do or cause to occur: (a)
Page 408
distribution of this or any Project Gutenberg work, (b) alteration,
modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg work,
and (c) any Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals
and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely
available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
permanent future for Project Gutenberg and future generations. To
learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
federal laws and your state’s laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza
#516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact
modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg work,
and (c) any Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals
and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely
available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
permanent future for Project Gutenberg and future generations. To
learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
federal laws and your state’s laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza
#516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact
Page 409
links and up to date contact information can be found at the
Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
widespread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small
donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax
exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable
effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have
not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
widespread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small
donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax
exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable
effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have
not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Page 410
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including
how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including
how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.