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Title: Le Fantôme de l'Opéra

Author: Gaston Leroux

Release date: May 24, 2020 [eBook #62215]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FANTÔME DE
L'OPÉRA ***

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GASTON LEROUX
LE FANTÔME
DE L'OPÉRA

PIERRE LAFITTE&CIE
ÉDITEURS

90, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES

PARIS

LE FANTÔME DE L'OPÉRA

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS
Où l'auteur de ce singulier ouvrage raconte au lecteur comment il fut
conduit à acquérir la certitude que le fantôme de l'Opéra a réellement
existé
I. Est-ce le fantôme?
II. La Marguerite nouvelle
III. Où, pour la première fois, MM. Debienne et Poligny donnent, en
secret aux nouveaux directeurs de l'Opéra, MM. Armand Moncharmin et
Firmin Richard, la véritable et mystérieuse raison de leur départ de
l'Académie nationale de musique
IV. La loge n° 5
V. Suite de la loge n° 5
VI. Le violon enchanté
VII. Une visite à la loge n° 5
VIII. Où MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin ont l'audace de faire
représenter «Faust» dans une salle «maudite» et de l'effroyable
événement qui en résultera
IX. Le mystérieux coupé

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X. Au bal masqué
XI. Il faut oublier le nom de «la voix d'homme»
XII. Au-dessus des trappes
XIII. La lyre d'Apollon
XIV. Un coup de maître de l'amateur de trappes
XV. Singulière attitude d'une épingle de nourrice
XVI. «Christine! Christine!»
XVII. Révélations étonnantes de Mme Giry, relatives à ses relations
personnelles avec le fantôme de l'Opéra
XVIII. Suite de la curieuse attitude d'une épingle de nourrice
XIX. Le commissaire de police, le vicomte et le Persan
XX. Le vicomte et le Persan
XXI. Dans les dessous de l'Opéra
XXII. Intéressantes et instructives tribulations d'un Persan dans les
dessous de l'Opéra
XXIII. Dans la chambre des supplices
XXIV. Les supplices commencent
XXV. «Tonneaux, tonneaux, avez-vous des tonneaux à vendre?»
XXVI. Faut-il tourner le scorpion! Faut-il tourner la sauterelle?
XXVII. La fin des amours du fantôme
ÉPILOGUE

AVANT-PROPOS

OÙ L'AUTEUR DE CE SINGULIER OUVRAGE RACONTE AU LECTEUR
COMMENT IL FUT
CONDUIT À ACQUÉRIR LA CERTITUDE QUE LE FANTÔME DE
L'OPÉRA A RÉELLEMENT
EXISTÉ

Le fantôme de l'Opéra a existé. Ce ne fut point, comme on l'a cru longtemps, une
inspiration d'artistes, une superstition de directeurs, la création falote des cervelles
excitées de ces demoiselles du corps de ballet, de leurs mères, des ouvreuses, des
employés du vestiaire et de la concierge.
Oui, il a existé, en chair et en os, bien qu'il se donnât toutes les apparences d'un
vrai fantôme, c'est-à-dire d'une ombre.
J'avais été frappé dès l'abord que je commençai de compulser les archives de
l'Académie nationale de musique par la coïncidence surprenante des phénomènes

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attribués au fantôme, et du plus mystérieux, du plus fantastique des drames et je
devais bientôt être conduit à cette idée que l'on pourrait peut-être rationnellement
expliquer celui-ci par celui-là. Les événements ne datent guère que d'une trentaine
d'années et il ne serait point difficile de trouver encore aujourd'hui, au foyer même
de la danse, des vieillards fort respectables, dont on ne saurait mettre la parole en
doute, qui se souviennent comme si la chose datait d'hier, des conditions
mystérieuses et tragiques qui accompagnèrent l'enlèvement de Christine Daaé, la
disparition du vicomte de Chagny et la mort de son frère aîné le comte Philippe,
dont le corps fut trouvé sur la berge du lac qui s'étend dans les dessous de l'Opéra,
du côté de la rue Scribe. Mais aucun de ces témoins n'avait cru jusqu'à ce jour
devoir mêler à cette affreuse aventure le personnage plutôt légendaire du fantôme
de l'Opéra.
La vérité fut lente à pénétrer mon esprit troublé par une enquête qui se heurtait à
chaque instant à des événements qu'à première vue on pouvait juger extra-
terrestres, et, plus d'une fois, je fus tout près d'abandonner une besogne où je
m'exténuais à poursuivre,—sans la saisir jamais,—une vaine image. Enfin, j'eus la
preuve que mes pressentiments ne m'avaient point trompé et je fus récompensé de
tous mes efforts le jour où j'acquis la certitude que le fantôme de l'Opéra avait été
plus qu'une ombre.
Ce jour-là, j'avais passé de longues heures en compagnie des «Mémoires d'un
directeur», œuvre légère de ce trop sceptique Moncharmin qui ne comprit rien,
pendant son passage à l'Opéra, à la conduite ténébreuse du fantôme, et qui s'en
gaussa tant qu'il put, dans le moment même qu'il était la première victime de la
curieuse opération financière qui se passait à l'intérieur de «l'enveloppe magique».
Désespéré, je venais de quitter la bibliothèque quand je rencontrai le charmant
administrateur de notre Académie nationale, qui bavardait sur un palier avec un
petit vieillard vif et coquet, auquel il me présenta allègrement. M. l'administrateur
était au courant de mes recherches et savait avec quelle impatience j'avais en vain
tenté de découvrir la retraite du juge d'instruction de la fameuse affaire Chagny, M.
Faure. On ne savait ce qu'il était devenu, mort ou vivant; et voilà que, de retour du
Canada, où il venait de passer quinze ans, sa première démarche à Paris avait été
pour venir chercher un fauteuil de faveur au secrétariat de l'Opéra. Ce petit
vieillard était M. Faure lui-même.
Nous passâmes une bonne partie de la soirée ensemble et il me raconta toute
l'affaire Chagny telle qu'il l'avait comprise jadis. Il avait dû conclure, faute de
preuves, à la folie du vicomte et à la mort accidentelle du frère aîné, mais il restait
persuadé qu'un drame terrible s'était passé entre les deux frères à propos de
Christine Daaé. Il ne sut me dire ce qu'était devenue Christine, ni le vicomte. Bien
entendu, quand je lui parlai du fantôme, il ne fit qu'en rire. Lui aussi avait été mis

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au courant des singulières manifestations qui semblaient alors attester l'existence
d'un être exceptionnel ayant élu domicile dans un des coins les plus mystérieux de
l'Opéra et il avait connu l'histoire de «l'enveloppe», mais il n'avait vu dans tout cela
rien qui pût retenir l'attention d'un magistrat chargé d'instruire l'affaire Chagny, et
c'est tout juste s'il avait écouté quelques instants la déposition d'un témoin qui
s'était spontanément présenté pour affirmer qu'il avait eu l'occasion de rencontrer le
fantôme. Ce personnage—le témoin—n'était autre que celui que le Tout-Paris
appelait «le Persan» et qui était bien connu de tous les abonnés de l'Opéra. Le juge
l'avait pris pour un illuminé.
Vous pensez si je fus prodigieusement intéressé par cette histoire du Persan. Je
voulus retrouver, s'il en était temps encore, ce précieux et original témoin. Ma
bonne fortune reprenant le dessus, je parvins à le découvrir dans son petit
appartement de la rue de Rivoli, qu'il n'avait point quitté depuis l'époque et où il
allait mourir cinq mois après ma visite.
Tout d'abord, je me méfiai; mais quand le Persan m'eut raconté, avec une candeur
d'enfant, tout ce qu'il savait personnellement du fantôme et qu'il m'eut remis en
toute propriété les preuves de son existence et surtout l'étrange correspondance de
Christine Daaé, correspondance qui éclairait d'un jour si éblouissant son effrayant
destin, il ne me fut plus possible de douter! Non! non! Le fantôme n'était pas un
mythe!
Je sais bien que l'on m'a répondu que toute cette correspondance n'était peut-être
point authentique et qu'elle pouvait avoir été fabriquée de toutes pièces par un
homme, dont l'imagination avait été certainement nourrie des contes les plus
séduisants, mais il m'a été possible, heureusement, de trouver de l'écriture de
Christine en dehors du fameux paquet de lettres et, par conséquent, de me livrer à
une étude comparative qui a levé toutes mes hésitations.
Je me suis également documenté sur le Persan et ainsi j'ai apprécié en lui un
honnête homme incapable d'inventer une machination qui eût pu égarer la justice.
C'est l'avis du reste des plus grandes personnalités qui ont été mêlées de près ou de
loin à l'affaire Chagny, qui ont été les amis de la famille et auxquelles j'ai exposé
tous mes documents et devant lesquelles j'ai déroulé toutes mes déductions. J'ai
reçu de ce côté les plus nobles encouragements et je me permettrai de reproduire à
ce sujet quelques lignes qui m'ont été adressées par le général D...
«Monsieur,
«Je ne saurais trop vous inciter à publier les résultats de votre enquête. Je me
rappelle parfaitement que quelques semaines avant la disparition de la grande
cantatrice Christine Daaé et le drame qui a mis en deuil tout le faubourg Saint-

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Germain, on parlait beaucoup, au foyer de la danse, du fantôme, et je crois bien que
l'on n'a cessé de s'en entretenir qu'à la suite de cette affaire qui occupait tous les
esprits; mais s'il est possible, comme je le pense après vous avoir entendu,
d'expliquer le drame par le fantôme, je vous en prie, Monsieur, reparlez-nous du
fantôme. Si mystérieux que celui-ci puisse tout d'abord apparaître, il sera toujours
plus explicable que cette sombre histoire où des gens malintentionnés ont voulu
voir se déchirer jusqu'à la mort deux frères qui s'adorèrent toute leur vie...
«Croyez bien, etc...»
Enfin, mon dossier en mains, j'avais parcouru à nouveau le vaste domaine du
fantôme, le formidable monument dont il avait fait son empire, et tout ce que mes
yeux avaient vu, tout ce que mon esprit avait découvert corroborait admirablement
les documents du Persan, quand une trouvaille merveilleuse vint couronner d'une
façon définitive mes travaux.
On se rappelle que dernièrement, en creusant le sous-sol de l'Opéra, pour y enterrer
les voix phonographiées des artistes, le pic des ouvriers a mis à nu un cadavre; or,
j'ai eu tout de suite la preuve que ce cadavre était celui du Fantôme de l'Opéra! J'ai
fait toucher cette preuve, de la main, à l'administrateur lui-même, et maintenant, il
m'est indifférent que les journaux racontent qu'on a trouvé là une victime de la
Commune.
Les malheureux qui ont été massacrés, lors de la Commune, dans les caves de
l'Opéra, ne sont point enterrés de ce côté; je dirai où l'on peut retrouver leurs
squelettes, bien loin de cette crypte immense où l'on avait accumulé, pendant le
siège, toutes sortes de provisions de bouche. J'ai été mis sur cette trace en
recherchant justement les restes du fantôme de l'Opéra, que je n'aurais pas
retrouvés sans ce hasard inouï de l'ensevelissement des voix vivantes!
Mais nous reparlerons de ce cadavre et de ce qu'il convient d'en faire; maintenant,
il m'importe de terminer ce très nécessaire avant-propos en remerciant les trop
modestes comparses qui, tel M. le commissaire de police Mifroid (jadis appelé aux
premières constatations lors de la disparition de Christine Daaé), tels encore M.
l'ancien secrétaire Rémy, M. l'ancien administrateur Mercier, M. l'ancien chef de
chant Gabriel, et plus particulièrement Mme la baronne de Castelot-Barbezac, qui
fut autrefois «la petite Meg» (et qui n'en rougit pas), la plus charmante étoile de
notre admirable corps de ballet, la fille aînée de l'honorable Mme Giry—ancienne
ouvreuse décédée de la loge du Fantôme—me furent du plus utile secours et grâce
auxquels je vais pouvoir, avec le lecteur, revivre, dans leurs plus petits détails, ces
heures de pur amour et d'effroi[1].
[1]Je serais un ingrat si je ne remerciais également sur le seuil de cette effroyable et
véridique histoire, la direction actuelle de l'Opéra, qui s'est prêtée si aimablement à
toutes mes investigations, et en particulier M. Messager; aussi le très sympathique

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administrateur M. Gabion et le très aimable architecte attaché à la bonne conservation du
monument, qui n'a point hésité à me prêter les ouvrages de Charles Garnier, bien qu'il fût
à peu près sûr que je ne les lui rendrais point. Enfin, il me reste à reconnaître
publiquement la générosité de mon ami et ancien collaborateur M. J.-L. Croze, qui m'a
permis de puiser dans son admirable bibliothèque théâtrale et de lui emprunter des
éditions uniques auxquelles il tenait beaucoup.—G. L.

I

EST-CE LE FANTÔME?

Ce soir-là, qui était celui où MM. Debienne et Poligny, les directeurs
démissionnaires de l'Opéra, donnaient leur dernière soirée de gala, à l'occasion de
leur départ, la loge de la Sorelli, un des premiers sujets de la danse, était
subitement envahie par une demi-douzaine de ces demoiselles du corps de ballet
qui remontaient de scène après avoir «dansé» Polyeucte. Elles s'y précipitèrent
dans une grande confusion, les unes faisant entendre des rires excessifs et peu
naturels, et les autres des cris de terreur.
La Sorelli, qui désirait être seule un instant pour «repasser» le compliment qu'elle
devait prononcer tout à l'heure au foyer devant MM. Debienne et Poligny, avait vu
avec méchante humeur toute cette foule étourdie se ruer derrière elle. Elle se
retourna vers ses camarades et s'inquiéta d'un aussi tumultueux émoi. Ce fut la
petite Jammes,—le nez cher à Grévin, des yeux de myosotis, des joues de roses,
une gorge de lys,—qui en donna la raison en trois mots, d'une voix tremblante
qu'étouffait l'angoisse:
—C'est le fantôme!
Et elle ferma la porte à clef. La loge de la Sorelli était d'une élégance officielle et
banale. Une psyché, un divan, une toilette et des armoires en formaient le mobilier
nécessaire. Quelques gravures sur les murs, souvenirs de la mère, qui avait connu
les beaux jours de l'ancien Opéra de la rue Le Peletier. Des portraits de Vestris, de
Gardel, de Dupont, de Bigottini. Cette loge paraissait un palais aux gamines du
corps de ballet, qui étaient logées dans des chambres communes, où elles passaient
leur temps à chanter, à se disputer, à battre les coiffeurs et les habilleuses et à se
payer des petits verres de cassis ou de bière ou même de rhum jusqu'au coup de
cloche de l'avertisseur.
La Sorelli était très superstitieuse. En entendant la petite Jammes parler du
fantôme, elle frissonna et dit:
—Petite bête!

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Et comme elle était la première, à croire aux fantômes en général et à celui de
l'Opéra en particulier, elle voulut tout de suite être renseignée.
—Vous l'avez vu? interrogea-t-elle.
—Comme je vous vois! répliqua en gémissant la petite Jammes, qui, ne tenant plus
sur ses jambes, se laissa tomber sur une chaise.
Et aussitôt la petite Giry,—des jeux pruneaux, des cheveux d'encre, un teint de
bistre, sa pauvre petite peau sur ses pauvres petits os,—ajouta:
—Si c'est lui, il est bien laid!
—Oh! oui, fit le chœur des danseuses.
Et elles parlèrent toutes ensemble. Le fantôme leur était apparu sous les espèces
d'un monsieur en habit noir qui s'était dressé tout à coup devant elles, dans le
couloir, sans qu'on pût savoir d'où il venait. Son apparition avait été si subite qu'on
eût pu croire qu'il sortait de la muraille.
—Bah! fit l'une d'elles qui avait à peu près conservé son sang-froid, vous voyez le
fantôme partout.
Et c'est vrai que, depuis quelques mois, il n'était question à l'Opéra que de ce
fantôme en habit noir qui se promenait comme une ombre, du haut en bas du
bâtiment, qui n'adressait la parole à personne, à qui personne n'osait parler et qui
s'évanouissait, du reste, aussitôt qu'on l'avait vu, sans qu'on pût savoir par où ni
comment. Il ne faisait pas de bruit en marchant, ainsi qu'il sied à un vrai fantôme.
On avait commencé par en rire et par se moquer de ce revenant habillé comme un
homme du monde ou comme un croque-mort, mais la légende du fantôme avait
bientôt pris des proportions colossales dans le corps de ballet. Toutes prétendaient
avoir rencontré plus ou moins cet être extra-naturel et avoir été victimes de ses
maléfices. Et celles qui en riaient le plus fort n'étaient point les plus rassurées.
Quand il ne se laissait point voir, il signalait sa présence ou son passage par des
événements drolatiques ou funestes dont la superstition quasi générale le rendait
responsable. Avait-on à déplorer un accident, une camarade avait-elle fait une
niche à l'une de ces demoiselles du corps du ballet, une houppette à poudre de riz
était-elle perdue? Tout était de la faute du fantôme, du fantôme de l'Opéra!
Au fond, qui l'avait vu? On peut rencontrer tant d'habits noirs à l'Opéra qui ne sont
pas des fantômes. Mais celui-là avait une spécialité que n'ont point tous les habits
noirs. Il habillait un squelette.
Du moins, ces demoiselles le disaient.
Et il avait, naturellement, une tête de mort.

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Tout cela était-il sérieux? La vérité est que l'imagination du squelette était née de la
description qu'avait faite du fantôme, Joseph Buquet, chef machiniste, qui, lui,
l'avait réellement vu. Il s'était heurté,—on ne saurait dire «nez à nez», car le
fantôme n'en avait pas,—avec le mystérieux personnage dans le petit escalier qui,
près de la rampe, descend directement aux «dessous». Il avait eu le temps de
l'apercevoir une seconde,—car le fantôme s'était enfui,—et avait conservé un
souvenir ineffaçable de cette vision.
Et voici ce que Joseph Buquet a dit du fantôme à qui voulait l'entendre:
«Il est d'une prodigieuse maigreur et son habit noir flotte sur une charpente
squelettique. Ses yeux sont si profonds qu'on ne distingue pas bien les prunelles
immobiles. On ne voit, en somme, que deux grands trous noirs comme aux crânes
des morts. Sa peau, qui est tendue sur l'ossature comme une peau de tambour, n'est
point blanche, mais vilainement jaune; son nez est si peu de chose qu'il est
invisible de profil, et l'absence de ce nez est une chose horrible à voir. Trois ou
quatre longues mèches brunes sur le front et derrière les oreilles font office de
chevelure.»
En vain Joseph Buquet avait-il poursuivi cette étrange apparition. Elle avait disparu
comme par magie et il n'avait pu retrouver sa trace.
Ce chef machiniste était un homme sérieux, rangé, d'une imagination lente, et il
était sobre. Sa parole fut écoutée avec stupeur et intérêt, et aussitôt il se trouva des
gens pour raconter qu'eux aussi avaient rencontré un habit noir avec une tête de
mort.
Les personnes sensées qui eurent vent de cette histoire affirmèrent d'abord que
Joseph Buquet avait été victime d'une plaisanterie d'un de ses subordonnés. Et puis,
il se produisit coup sur coup des incidents si curieux et si inexplicables que les plus
malins commencèrent à se tourmenter.
Un lieutenant de pompiers, c'est brave! Ça ne craint rien, ça ne craint surtout pas le
feu!
Eh bien! le lieutenant de pompiers en question[2], qui s'en était allé faire un tour de
surveillance dans les dessous et qui s'était aventuré, paraît-il, un peu plus loin que
de coutume, était soudain réapparu sur le plateau, pâle, effaré, tremblant, les yeux
hors des orbites, et s'était quasi évanoui dans les bras de la noble mère de la petite
Jammes. Et pourquoi? Parce qu'il avait vu s'avancer vers lui, à hauteur de tête,
mais sans corps, une tête de feu! Et je le répète, un lieutenant de pompiers, ça ne
craint pas le feu.
Ce lieutenant de pompiers s'appelait Papin.

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Le corps de ballet fut consterné. D'abord cette tête de feu ne répondait nullement à
la description qu'avait donnée du fantôme Joseph Buquet. On questionna bien le
pompier, on interrogea à nouveau le chef machiniste, à la suite de quoi ces
demoiselles furent persuadées que le fantôme avait plusieurs têtes dont il changeait
comme il voulait? Naturellement, elles imaginèrent aussitôt qu'elles couraient les
plus grands dangers. Du moment qu'un lieutenant de pompiers n'hésitait pas à
s'évanouir, coryphées et rats pouvaient invoquer bien des excuses à la terreur qui
les faisait se sauver de toutes leurs petites pattes quand elles passaient devant
quelque trou obscur d'un corridor mal éclairé.
Si bien que, pour protéger dans la mesure du possible le monument voué à d'aussi
horribles maléfices, la Sorelli elle-même, entourée de toutes les danseuses et suivie
même de toute la marmaille des petites classes en maillot, avait,—au lendemain de
l'histoire du lieutenant de pompiers,—sur la table qui se trouve dans le vestibule du
concierge, du côté de la cour de l'administration, déposé un fer à cheval que
quiconque pénétrant dans l'Opéra, à un autre titre que celui de spectateur, devait
toucher avant de mettre le pied sur la première marche de l'escalier. Et cela sous
peine de devenir la proie de la puissance occulte qui s'était emparée du bâtiment,
des caves au grenier!
Ce fer à cheval comme toute cette histoire, du reste,—hélas!—je ne l'ai point
inventé, et l'on peut encore aujourd'hui le voir sur la table du vestibule, devant la
loge du concierge, quand on entre dans l'Opéra par la cour de l'administration.
Voilà qui donne assez rapidement un aperçu de l'état d'âme de ces demoiselles, le
soir où nous pénétrons avec elles dans la loge de la Sorelli.
—C'est le fantôme! s'était donc écriée la petite Jammes.
Et l'inquiétude des danseuses n'avait fait que grandir. Maintenant, un angoissant
silence régnait dans la loge. On n'entendait plus que le bruit des respirations
haletantes. Enfin, Jammes s'étant jetée avec les marques d'un sincère effroi jusque
dans le coin le plus reculé de la muraille, murmura ce seul mot:
—Écoutez!
Il semblait, en effet, à tout le monde qu'un frôlement se faisait entendre derrière la
porte. Aucun bruit de pas. On eût dit d'une soie légère qui glissait sur le panneau.
Puis, plus rien. La Sorelli tenta de se montrer moins pusillanime que ses
compagnes. Elle s'avança vers la porte, et demanda d'une voix blanche:
—Qui est là?
Mais personne ne lui répondit.

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Alors, sentant sur elle tous les yeux qui épiaient ses moindres gestes, elle se força à
être brave et dit très fort:
—Il y a quelqu'un derrière la porte?
—Oh! oui! Oui! certainement, il y a quelqu'un derrière la porte! répéta ce petit
pruneau sec de Meg Giry, qui retint héroïquement la Sorelli par sa jupe de gaze...
Surtout, n'ouvrez pas! Mon Dieu, n'ouvrez pas!
Mais la Sorelli, armée d'un stylet qui ne la quittait jamais, osa tourner la clef dans
la serrure, et ouvrir la porte, pendant que les danseuses reculaient jusque dans le
cabinet de toilette et que Meg Giry soupirait:
—Maman! maman!
La Sorelli regarda dans le couloir, courageusement. Il était désert; un papillon de
feu, dans sa prison de verre, jetait une lueur rouge et louche au sein des ténèbres
ambiantes, sans parvenir à les dissiper. Et la danseuse referma vivement la porte
avec un gros soupir.
—Non, dit-elle, il n'y a personne!
—Et pourtant, nous l'avons bien vu! affirma encore Jammes en reprenant à petits
pas craintifs sa place auprès de la Sorelli. Il doit être quelque part, par là, à rôder.
Moi, je ne retourne point m'habiller. Nous devrions descendre toutes au foyer,
ensemble, tout de suite, pour le «compliment», et nous remonterions ensemble.
Là-dessus, l'enfant toucha pieusement le petit doigt de corail qui était destiné à la
conjurer du mauvais sort. Et la Sorelli dessina, à la dérobée, du bout de l'ongle rose
de son pouce droit, une croix de Saint-André sur la bague en bois qui cerclait
l'annulaire de sa main gauche.
«La Sorelli, a écrit un chroniqueur célèbre, est une danseuse grande, belle, au
visage grave et voluptueux, à la taille aussi souple qu'une branche de saule; on dit
communément d'elle que c'est «une belle créature». Ses cheveux blonds et purs
comme l'or couronnent un front mat au-dessous duquel s'enchâssent deux yeux
d'émeraude. Sa tête se balance mollement comme une aigrette sur un cou long,
élégant et fier. Quand elle danse, elle a un certain mouvement de hanches
indescriptible, qui donne à tout son corps un frissonnement d'ineffable langueur.
Quand elle lève les bras et se penche pour commencer une pirouette, accusant ainsi
tout le dessin du corsage, et que l'inclinaison du corps fait saillir la hanche de cette
délicieuse femme, il paraît que c'est un tableau à se brûler la cervelle.»
En fait de cervelle, il paraît avéré qu'elle n'en eut guère. On ne le lui reprochait
point.
Elle dit encore aux petites danseuses:

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—Mes enfants, il faut vous «remettre»!... Le fantôme? Personne ne l'a peut-être-
jamais vu!...
—Si! si! Nous l'avons vu!... nous l'avons vu tout à l'heure! reprirent les petites. Il
avait la tête de mort et son habit, comme le soir où il est apparu à Joseph Buquet!
—Et Gabriel aussi l'a vu! fit Jammes... pas plus tard qu'hier! hier dans l'après-
midi... en plein jour...
—Gabriel, le maître de chant?
—Mais oui... Comment! vous ne savez pas ça?
—Et il avait son habit, en plein jour?
—Qui ça? Gabriel?
—Mais non! Le fantôme?
—Bien sûr, qu'il avait son habit! affirma Jammes. C'est Gabriel lui-même qui me
l'a dit... C'est même à ça qu'il l'a reconnu. Et voici comment ça s'est passé. Gabriel
se trouvait dans le bureau du régisseur. Tout à coup, la porte s'est ouverte. C'était le
Persan qui entrait. Vous savez si le Persan a le «mauvais œil».
—Oh! oui! répondirent en chœur les petites danseuses qui, aussitôt qu'elles eurent
évoqué l'image du Persan, firent des cornes au Destin avec leur index et leur
auriculaire allongés, cependant que le médium et l'annulaire étaient repliés sur la
paume et retenus par le pouce.
—... Et si Gabriel est superstitieux! continua Jammes, cependant il est toujours poli
et quand il voit le Persan, il se contente de mettre tranquillement sa main dans sa
poche et de toucher ses clefs... Eh bien! aussitôt que la porte s'est ouverte devant le
Persan, Gabriel ne fit qu'un bond du fauteuil où il était assis jusqu'à la serrure de
l'armoire, pour toucher du fer! Dans ce mouvement, il déchira à un clou tout un pan
de son paletot. En se pressant pour sortir, il alla donner du front contre une patère
et se fit une bosse énorme; puis, en reculant brusquement, il s'écorcha le bras au
paravent, près du piano; il voulut s'appuyer au piano, mais si malheureusement que
le couvercle lui retomba sur les mains et lui écrasa les doigts; il bondit comme un
fou hors du bureau et enfin prit si mal son temps en descendant l'escalier qu'il
dégringola sur les reins toutes les marches du premier étage. Je passais justement à
ce moment-là avec maman. Nous nous sommes précipitées pour le relever. Il était
tout meurtri et avait du sang plein la figure, que ça nous en faisait peur. Mais tout
de suite il s'est mis à nous sourire et à s'écrier: «Merci, mon Dieu! d'en être quitte
pour si peu!» Alors, nous l'avons interrogé et il nous a raconté toute sa peur. Elle
lui était venue de ce qu'il avait aperçu, derrière le Persan, le fantôme! le fantôme
avec la tête de mort, comme l'a décrit Joseph Buquet.

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Un murmure effaré salua la fin de cette histoire au bout de laquelle Jammes arriva
tout essoufflée, tant elle l'avait narrée vite, vite, comme si elle était poursuivie par
le fantôme. Et puis, il y eut encore un silence qu'interrompit, à mi-voix, la petite
Giry, pendant que, très émue, la Sorelli se polissait les ongles.
—Joseph Buquet ferait mieux de se taire, énonça le pruneau.
—Pourquoi donc qu'il se tairait? lui demanda-t-on.
—C'est l'avis de m'man... répliqua Meg, tout à fait à voix basse, cette fois-ci, et en
regardant autour d'elle comme si elle avait peur d'être entendue d'autres oreilles
que de celles qui se trouvaient là.
—Et pourquoi que c'est l'avis de ta mère?
—Chut! M'man dit que le fantôme n'aime pas qu'on l'ennuie!
—Et pourquoi qu'elle dit ça, ta mère?
—Parce que... Parce que... rien...
Cette réticence savante eut le don d'exaspérer la curiosité de ces demoiselles, qui se
pressèrent autour de la petite Giry et la supplièrent de s'expliquer. Elles étaient là,
coude à coude, penchées dans un même mouvement de prière et d'effroi. Elles se
communiquaient leur peur, y prenant un plaisir aigu qui les glaçait.
—J'ai juré de ne rien dire! fit encore Meg, dans un souffle.
Mais elles ne lui laissèrent point de repos et elles promirent si bien le secret que
Meg, qui brûlait de désir de raconter ce qu'elle savait, commença, les yeux fixés
sur la porte:
—Voilà... c'est à cause de la loge...
—Quelle loge?
—La loge du fantôme!
—Le fantôme a une loge?
À cette idée que le fantôme avait sa loge, les danseuses ne purent contenir la joie
funeste de leur stupéfaction. Elles poussèrent de petits soupirs. Elles dirent:
—Oh! mon Dieu! raconte... raconte...
—Plus bas! commanda Meg. C'est la première loge, numéro 5, vous savez bien, la
première loge à côté de l'avant-scène de gauche.
—Pas possible!

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—C'est comme je vous le dis... C'est m'man qui en est l'ouvreuse... Mais vous me
jurez bien de ne rien raconter?
—Mais oui, va!...
—Eh bien! c'est la loge du fantôme... Personne n'y est venu depuis plus d'un mois,
excepté le fantôme, bien entendu, et on a donné l'ordre à l'administration de ne plus
jamais la louer...
—Et c'est vrai que le fantôme y vient?
—Mais oui...
—Il y vient donc quelqu'un?
—Mais non!... Le fantôme y vient et il n'y a personne.
Les petites danseuses se regardèrent. Si le fantôme venait dans la loge, on devait le
voir, puisqu'il avait un habit noir et une tête de mort. C'est ce qu'elles firent
comprendre à Meg, mais celle-ci leur répliqua:
—Justement! On ne voit pas le fantôme! Et il n'a ni habit ni tête!... Tout ce qu'on a
raconté sur sa tête de mort et sur sa tête de feu, c'est des blagues! Il n'a rien du
tout... On l'entend seulement quand il est dans la loge. M'man ne l'a jamais vu,
mais elle l'a entendu. M'man le sait bien, puisque c'est elle qui lui donne le
programme!
La Sorelli crut devoir intervenir:
—Petite Giry, tu te moques de nous.
Alors, la petite Giry se prit à pleurer.
—J'aurais mieux fait de me taire... si m'man savait jamais ça!... mais pour sûr que
Joseph Buquet a tort de s'occuper de choses qui ne le regardent pas... ça lui portera
malheur... m'man le disait encore hier soir...
À ce moment, on entendit des pas puissants et pressés dans le couloir et une voix
essoufflée qui criait:
—Cécile! Cécile! es-tu là?
—C'est la voix de maman! fit Jammes. Qu'y a-t-il?
Et elle ouvrit la porte. Une honorable dame, taillée comme un grenadier
poméranien, s'engouffra dans la loge et se laissa tomber en gémissant dans un
fauteuil. Ses yeux roulaient, affolés, éclairant lugubrement sa face de brique cuite.
—Quel malheur! fit-elle!... Quel malheur!
—Quoi? Quoi?

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—Joseph Buquet...
—Eh bien! Joseph Buquet...
—Joseph Buquet est mort!
La loge s'emplit d'exclamations, de protestations étonnées, de demandes
d'explications effarées...
—Oui... on vient de le trouver pendu dans le troisième dessous!... Mais le plus
terrible, continua haletante, la pauvre honorable dame, le plus terrible est que les
machinistes qui ont trouvé son corps, prétendent que l'on entendait autour du
cadavre comme un bruit qui ressemblait au chant des morts!
—C'est le fantôme! laissa échapper, comme malgré elle, la petite Giry, mais elle se
reprit immédiatement, ses poings à la bouche: non!... non!... je n'ai rien dit!... je
n'ai rien dit!...
Autour d'elle, toutes ses compagnes, terrorisées, répétaient à voix basse:
—Pour sûr! C'est le fantôme!...
La Sorelli était pâle...
—Jamais je ne pourrai dire mon compliment, fit-elle.
La maman de Jammes donna son avis en vidant un petit verre de liqueur qui
traînait sur une table: il devait y avoir du fantôme là-dessous...
La vérité est qu'on n'a jamais bien su comment était mort Joseph Buquet.
L'enquête, sommaire, ne donna aucun résultat, en dehors du suicide naturel. Dans
les Mémoires d'un Directeur, M. Moncharmin, qui était l'un des deux directeurs,
succédant à MM. Debienne et Poligny, rapporte ainsi l'incident du pendu:
«Un fâcheux accident vint troubler la petite fête que MM. Debienne et Poligny se
donnaient pour célébrer leur départ. J'étais dans le bureau de la direction quand je
vis entrer tout à coup Mercier—l'administrateur.—Il était affolé en m'apprenant
qu'on venait de découvrir, pendu dans le troisième dessous de la scène, entre une
ferme et un décor du Roi de Lahore, le corps d'un machiniste. Je m'écriai: Allons le
décrocher! Le temps que je mis à dégringoler l'escalier et à descendre l'échelle du
portant, le pendu n'avait déjà plus sa corde!»
Voilà donc un événement que M. Moncharmin trouve naturel. Un homme est
pendu au bout d'une corde, on va le décrocher, la corde a disparu. Oh! M.
Moncharmin a trouvé une explication bien simple. Écoutez-le: C'était l'heure de la
danse, et coryphées et rats avaient bien vite pris leurs précautions contre le
mauvais œil. Un point, c'est tout. Vous voyez d'ici le corps de ballet descendant
l'échelle du portant et se partageant la corde de pendu en moins de temps qu'il ne

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faut pour l'écrire. Ce n'est pas sérieux. Quand je songe, au contraire, à l'endroit
exact où le corps a été retrouvé—dans le troisième dessous de la scène—j'imagine
qu'il pouvait y avoir quelque part un intérêt à ce que cette corde disparût après
qu'elle eut fait sa besogne et nous verrons plus tard si j'ai tort d'avoir cette
imagination-là.
La sinistre nouvelle s'était vite répandue du haut en bas de l'Opéra, où Joseph
Buquet était très aimé. Les loges se vidèrent, et les petites danseuses, groupées
autour de la Sorelli comme des moutons peureux autour du pâtre, prirent le chemin
du foyer, à travers les corridors et les escaliers mal éclairés, trottinant de toute la
hâte de leurs petites pattes roses.
[2]Je tiens l'anecdote très authentique également, de M. Pedro Gailliard lui-même,
ancien directeur de l'Opéra.

II

LA MARGUERITE NOUVELLE

Au premier palier, la Sorelli se heurta au comte de Chagny qui montait. Le comte,
ordinairement si calme, montrait une grande exaltation.
—J'allais chez vous, fit le comte en saluant la jeune femme de façon fort galante.
Ah! Sorelli, quelle belle soirée! Et Christine Daaé: quel triomphe!
—Pas possible! protesta Meg Giry. Il y a six mois, elle chantait comme un clou!
Mais laissez-nous passer mon cher comte, fit la gamine avec une révérence mutine,
nous allons aux nouvelles d'un pauvre homme que l'on a trouvé pendu.
À ce moment passait, affairé, l'administrateur, qui s'arrêta brusquement en
entendant le propos.
—Comment! Vous savez déjà cela, mesdemoiselles? fit-il d'un ton assez rude... Eh
bien! n'en parlez point... et surtout que MM. Debienne et Poligny n'en soient pas
informés! ça leur ferait trop de peine pour leur dernier jour.
Tout le monde s'en fut vers le foyer de la danse, qui était déjà envahi.
Le comte de Chagny avait raison; jamais gala ne fut comparable à celui-là; les
privilégiés qui y assistèrent en parlent encore à leurs enfants et petits-enfants avec
un souvenir ému. Songez donc que Gounod, Reyer, Saint-Saëns, Massenet,
Guiraud, Delibes, montèrent à tour de rôle au pupitre du chef d'orchestre et
dirigèrent eux-mêmes l'exécution de leurs œuvres. Ils eurent, entre autres
interprètes, Faure et la Krauss, et c'est ce soir-là que se révéla au Tout-Paris

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stupéfait et enivré cette Christine Daaé dont je veux, dans cet ouvrage, faire
connaître le mystérieux destin.
Gounod avait fait exécuter La marche funèbre d'une Marionnette; Reyer, sa belle
ouverture de Sigurd; Saint-Saëns, La Danse macabre et une Rêverie orientale;
Massenet, une Marche hongroise inédite; Guiraud, son Carnaval; Delibes, La valse
lente de Sylvia et des pyzzicati de Coppélia. Mlles Krauss et Denise Bloch avaient
chanté: la première, le boléro des Vêpres siciliennes; la seconde, le brindisi de
Lucrèce Borgia.
Mais tout le triomphe avait été pour Christine Daaé, qui s'était fait entendre d'abord
dans quelques passages de Roméo et Juliette. C'était la première fois que la jeune
artiste chantait cette œuvre de Gounod, qui, du reste, n'avait pas encore été
transportée à l'Opéra et que l'Opéra-Comique venait de reprendre longtemps après
qu'elle eut été créée à l'ancien Théâtre-Lyrique par Mine Carvalho. Ah! il faut
plaindre ceux qui n'ont point entendu Christine Daaé dans ce rôle de Juliette, qui
n'ont point connu sa grâce naïve, qui n'ont point tressailli aux accents de sa voix
séraphique, qui n'ont point senti s'envoler leur âme avec son âme au-dessus des
tombeaux des amants de Vérone: «Seigneur! Seigneur! Seigneur! pardonnez-
nous!»
Eh bien, tout cela n'était encore rien à côté des accents surhumains qu'elle fit
entendre dans l'acte de la prison et le trio final de Faust, qu'elle chanta en
remplacement de la Carlotta, indisposée. On n'avait jamais entendu, jamais vu ça!
Ça, c'était «la Marguerite nouvelle» que révélait la Daaé, une Marguerite d'une
splendeur, d'un rayonnement encore insoupçonnés.
La salle tout entière, avait salué des mille clameurs de son inénarrable émoi,
Christine qui sanglotait et qui défaillait entre les bras de ses camarades. On dut la
transporter dans sa loge. Elle semblait avoir rendu l'âme. Le grand critique P. de St-
V. fixa le souvenir inoubliable de cette minute merveilleuse, dans une chronique
qu'il intitula justement La Marguerite nouvelle. Comme un grand artiste qu'il était,
il découvrait simplement que cette belle et douce enfant avait apporté ce soir-là, sur
les planches de l'Opéra, un peu plus que son art, c'est-à-dire son cœur. Aucun des
amis de l'Opéra n'ignorait que le cœur de Christine était resté pur comme à quinze
ans, et P. de St-V. déclarait «que pour comprendre ce qui venait d'arriver à Daaé, il
était dans la nécessité d'imaginer qu'elle venait d'aimer pour la première fois!» Je
suis peut-être indiscret, ajoutait-il, mais l'amour seul est capable d'accomplir un
pareil miracle, une aussi foudroyante transformation. Nous avons entendu, il y a
deux ans, Christine Daaé dans son concours du Conservatoire, et elle nous avait
donné un espoir charmant. D'où vient le sublime d'aujourd'hui? S'il ne descend
point du ciel sur les ailes de l'amour, il me faudra penser qu'il monte de l'enfer et

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que Christine, comme le maître chanteur Ofterdingen, a passé un pacte avec le
Diable! Qui n'a pas entendu Christine chanter le trio final de Faust ne connaît pas
Faust: l'exaltation de la voix et l'ivresse sacrée d'une âme pure ne sauraient aller au
delà!»
Cependant, quelques abonnés protestaient. Comment avait-on pu leur dissimuler si
longtemps un pareil trésor? Christine Daaé avait été jusqu'alors un Siebel
convenable auprès, de cette Marguerite un peu trop splendidement matérielle
qu'était la Carlotta. Et il avait fallu l'absence incompréhensible et inexcusable de la
Carlotta, à cette soirée de gala, pour qu'au pied levé la petite Daaé pût donner toute
sa mesure dans une partie du programme réservé à la diva espagnole! Enfin,
comment, privés de Carlotta, MM. Debienne et Poligny s'étaient-ils adressés à la
Daaé? Ils connaissaient donc son génie caché? Et s'ils le connaissaient, pourquoi le
cachaient-ils? Et elle, pourquoi le cachait-elle? Chose bizarre, on ne lui connaissait
point de professeur actuel. Elle avait déclaré à plusieurs reprises que, désormais
elle travaillerait toute seule. Tout cela était bien inexplicable.
Le comte de Chagny avait assisté, debout dans sa loge, à ce délire et s'y était mêlé
par ses bravos éclatants.
Le comte de Chagny (Philippe-Georges-Marie) avait alors exactement quarante et
un ans. C'était un grand seigneur et un bel homme. D'une taille au-dessus de la
moyenne, d'un visage agréable, malgré le front dur et des yeux un peu froids, il
était d'une politesse raffinée avec les femmes et un peu hautain avec les hommes,
qui ne lui pardonnaient pas toujours ses succès dans le monde. Il avait un cœur
excellent et une honnête conscience. Par la mort du vieux comte Philibert, il était
devenu le chef d'une des plus illustres et des plus antiques familles de France, dont
les quartiers de noblesse remontaient à Louis le Hutin. La fortune des Chagny était
considérable, et quand le vieux comte, qui était veuf, mourut, ce ne fut point une
mince besogne pour Philippe, que celle qu'il dut accepter de gérer un aussi lourd
patrimoine. Ses deux sœurs et son frère Raoul ne voulurent point entendre parler de
partage, et ils restèrent dans l'indivision, s'en remettant de tout à Philippe, comme
si le droit d'aînesse n'avait point cessé d'exister. Quand les deux sœurs se marièrent,
—le même jour,—elles reprirent leurs parts des mains de leur frère, non point
comme une chose leur appartenant, mais comme une dot dont, elles lui exprimèrent
leur reconnaissance.
La comtesse de Chagny—née de Moerogis de la Martynière—était morte en
donnant le jour à Raoul, né vingt ans après son frère aîné. Quand le vieux comte
était mort, Raoul avait douze ans. Philippe s'occupa activement de l'éducation de
l'enfant. Il fut admirablement secondé dans cette tâche par ses sœurs d'abord et puis
par une vieille tante, veuve du marin, qui habitait Brest, et qui donna au jeune
Raoul le goût des choses de la mer. Le jeune homme entra au Borda, en sortit dans

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les premiers numéros et accomplit tranquillement son tour du monde. Grâce à de
puissants appuis, il venait d'être désigné pour faire partie de l'expédition officielle
du Requin, qui avait mission de rechercher dans les glaces du pôle les survivants de
l'expédition du d'Artois, dont on n'avait pas de nouvelles depuis trois ans. En
attendant, il jouissait d'un long congé qui ne devait prendre fin que dans six mois,
et les douairières du noble faubourg, en voyant cet enfant joli, qui paraissait si
fragile, le plaignaient déjà des rudes travaux qui l'attendaient.
La timidité de ce marin, je serais presque tenté de dire, son innocence, était
remarquable. Il semblait être sorti la veille de la main des femmes. De fait, choyé
par ses deux sœurs et par sa vieille tante, il avait gardé de cette éducation purement
féminine des manières presque candides, empreintes d'un charme que rien,
jusqu'alors, n'avait pu ternir. À cette époque, il avait un peu plus de vingt et un ans
et en paraissait dix-huit. Il avait une petite moustache blonde, de beaux yeux bleus
et un teint de fille.
Philippe gâtait beaucoup Raoul. D'abord, il en était très fier et prévoyait avec joie
une carrière glorieuse pour son cadet dans cette marine où l'un de leurs ancêtres, le
fameux Chagny de La Roche, avait tenu rang d'amiral. Il profitait du congé du
jeune homme pour lui montrer Paris, que celui-ci ignorait à peu près dans ce qu'il
peut offrir de joie luxueuse et de plaisir artistique.
Le comte estimait qu'à l'âge de Raoul trop de sagesse n'est plus tout à fait sage.
C'était un caractère fort bien équilibré, que celui de Philippe, pondéré dans ses
travaux, comme dans ses plaisirs, toujours d'une tenue parfaite, incapable de
montrer à son frère un méchant exemple. Il l'emmena partout avec lui. Il lui fit
même connaître le foyer de la danse. Je sais bien que l'on racontait que le comte
était du «dernier bien» avec la Sorelli. Mais quoi! pouvait-on faire un crime à ce
gentilhomme, resté célibataire, et qui, par conséquent, avait bien des loisirs devant
lui, surtout depuis que ses sœurs étaient établies, de venir passer une heure ou
deux, après son dîner, dans la compagnie d'une danseuse qui, évidemment, n'était
point très, très spirituelle, mais qui avait les plus jolis yeux du monde? Et puis, il y
a des endroits où un vrai Parisien, quand il tient le rang du comte de Chagny, doit
se montrer, et, à cette époque, le foyer de la danse de l'Opéra était un de ces
endroits-là.
Enfin, peut-être Philippe n'eût-il pas conduit son frère dans les coulisses de
l'Académie nationale de musique, si celui-ci n'avait été le premier, à plusieurs
reprises, à le lui demander avec une douce obstination dont le comte devait se
soutenir plus tard.
Philippe, après avoir applaudi ce soir-là la Daaé, s'était tourné du côté de Raoul, et
l'avait vu si pâle qu'il en avait été effrayé.

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—Vous ne voyez donc point, avait dit Raoul, que cette femme se trouve mal?
En effet, sur la scène, on devait soutenir Christine Daaé.
—C'est toi qui vas défaillir..., fit le comte en se penchant vers Raoul. Qu'as-tu
donc?
Mais Raoul était déjà debout.
—Allons, dit-il, la voix frémissante.
—Où veux-tu aller, Raoul? interrogea le comte, étonné de l'émotion dans laquelle
il trouvait son cadet.
—Mais allons voir! C'est la première fois qu'elle chante comme ça!
Le comte fixa curieusement son frère et un léger sourire vint s'inscrire au coin de
sa lèvre amusée.
—Bah!... Et il ajouta tout de suite: Allons! Allons!
Il avait l'air enchanté.
Ils furent bientôt à l'entrée des abandonnés, qui était fort encombrée. En attendant
qu'il pût pénétrer sur la scène, Raoul déchirait ses gants d'un geste inconscient.
Philippe, qui était bon, ne se moqua point de son impatience. Mais il était
renseigné. Il savait maintenant pourquoi Raoul était distrait quand il lui parlait et
aussi pourquoi il semblait prendre un si vif plaisir à ramener tous les sujets de
conversation sur l'Opéra.
Ils pénétrèrent sur le plateau.
Une foule d'habits noirs se pressaient vers le foyer de la danse ou se dirigeaient
vers les loges des artistes. Aux cris des machinistes se mêlaient les allocutions
véhémentes des chefs de service. Les figurants du dernier tableau qui s'en vont, les
«marcheuses» qui vous bousculent, un portant qui passe, une toile de fond qui
descend du cintre, un praticable qu'on assujettit à grands coups de marteau,
l'éternel «place au théâtre» qui retentit à vos oreilles comme la menace de quelque
catastrophe nouvelle pour votre huit-reflets ou d'un renfoncement solide pour vos
reins, tel est l'événement habituel des entr'actes qui ne manque jamais de troubler
un novice comme le jeune homme à la petite moustache blonde, aux yeux bleus et
au teint de fille qui traversait, aussi vite que l'encombrement le lui permettait, cette
scène sur laquelle Christine Daaé venait de triompher et sous laquelle Joseph
Buquet venait de mourir.
Ce soir-là, la confusion n'avait jamais été plus complète, mais Raoul n'avait jamais
été moins timide. Il écartait d'une épaule solide tout ce qui lui faisait obstacle, ne
s'occupant point de ce qui se disait autour de lui, n'essayant point de comprendre

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les propos effarés des machinistes. Il était uniquement préoccupé du désir de voir
celle dont la voix magique lui avait arraché le cœur. Oui, il sentait bien que son
pauvre cœur tout neuf ne lui appartenait plus. Il avait bien essayé de le défendre
depuis le jour où Christine, qu'il avait connue toute petite, lui était réapparue. Il
avait ressenti en face d'elle une émotion très douce qu'il avait voulu chasser, à la
réflexion, car il s'était juré, tant il avait le respect de lui-même et de sa foi, de
n'aimer que celle qui serait sa femme, et il ne pouvait, une seconde, naturellement,
songer à épouser une chanteuse; mais voilà qu'à l'émotion très douce avait succédé
une sensation atroce. Sensation? Sentiment? Il y avait là-dedans du physique et du
moral. Sa poitrine lui faisait mal, comme, si on la lui avait ouverte pour lui prendre
le cœur. Il sentait là un creux affreux, un vide réel qui ne pourrait jamais plus être
rempli que par le cœur de l'autre! Ce sont là des événements d'une psychologie
particulière qui, paraît-il, ne peuvent être compris que de ceux qui ont été frappés,
par l'amour, de ce coup étrange appelé, dans le langage courant, «coup de foudre».
Le comte Philippe avait peine à le suivre. Il continuait de sourire.
Au fond de la scène, passé la double porte qui s'ouvre sur les degrés qui conduisent
au foyer et sur ceux qui mènent aux loges de gauche du rez-de-chaussée, Raoul dut
s'arrêter devant la petite troupe de rats qui, descendus à l'instant de leur grenier,
encombraient le passage dans lequel il voulait s'engager. Plus d'un mot plaisant lui
fut décoché par de petites lèvres fardées auxquelles il ne répondit point; enfin, il
put passer et s'enfonça dans l'ombre d'un corridor tout bruyant des exclamations
que faisaient entendre d'enthousiastes admirateurs. Un nom couvrait toutes les
rumeurs: Daaé! Daaé! Le comte, derrière Raoul, se disait: «Le coquin connaît le
chemin», et il se demandait comment il l'avait appris. Jamais il n'avait conduit lui-
même Raoul chez Christine. Il faut croire que celui-ci y était allé tout seul pendant
que le comte restait à l'ordinaire à bavarder au foyer avec la Sorelli, qui le priait
souvent de demeurer près d'elle jusqu'au moment où elle entrait en scène, et qui
avait parfois cette manie tyrannique de lui donner à garder les petites guêtres avec
lesquelles elle descendait de sa loge et dont elle garantissait le lustre de ses souliers
de satin et la netteté de son maillot chair. La Sorelli avait une excuse: elle avait
perdu sa mère.
Le comte, remettant à quelques minutes la visite qu'il devait à la Sorelli, suivait
donc la galerie qui conduisait chez la Daaé, et constatait que ce corridor n'avait
jamais été aussi fréquenté que ce soir, où tout le théâtre semblait bouleversé du
succès de l'artiste et aussi de son évanouissement. Car la belle enfant n'avait pas
encore repris connaissance, et on était allé chercher le docteur du théâtre, qui arriva
sur ces entrefaites, bousculant les groupes et suivi de près par Raoul, qui lui
marchait sur les talons.

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Ainsi, le médecin et l'amoureux se trouvèrent dans le même moment aux côtés de
Christine, qui reçut les premiers soins de l'un et ouvrit les yeux dans les bras de
l'autre. Le comte était resté, avec beaucoup d'autres, sur le seuil de la porte devant
laquelle on s'étouffait.
—Ne trouvez-vous point, docteur, que ces messieurs devraient «dégager» un peu la
loge? demanda Raoul avec une incroyable audace. On ne peut plus respirer ici.
—Mais vous avez parfaitement raison, acquiesça le docteur, et il mit tout le monde
à la porte, à l'exception de Raoul et de la femme de chambre.
Celle-ci regardait Raoul avec des yeux agrandis par le plus sincère ahurissement.
Elle ne l'avait jamais vu.
Elle n'osa pas toutefois le questionner.
Et le docteur s'imagina que si le jeune homme agissait ainsi, c'était évidemment
parce qu'il en avait le droit. Si bien que le vicomte resta dans cette loge à
contempler la Daaé renaissant à la vie, pendant que les deux directeurs, MM.
Debienne et Poligny eux-mêmes, qui étaient venus pouf exprimer leur admiration à
leur pensionnaire, étaient refoulés dans le couloir, avec des habits noirs. Le comte
de Chagny, rejeté comme les autres dans le corridor, riait aux éclats.
—Ah! le coquin! Ah! le coquin!
Et il ajoutait, in petto: Fiez-vous donc à ces jouvenceaux qui prennent des airs de
petites filles!
Il était radieux. Il conclut: «C'est un Chagny!» et il se dirigea vers la loge de la
Sorelli; mais celle-ci descendait au foyer avec son petit troupeau tremblant de peur,
et le comte la rencontra en chemin, comme il a été dit.
Dans la loge, Christine Daaé avait poussé un profond soupir auquel avait répondu
un gémissement. Elle tourna la tête et vit Raoul et tressaillit. Elle regarda le docteur
auquel elle sourit, puis sa femme de chambre, puis encore Raoul.
—Monsieur! demanda-t-elle à ce dernier, d'une voix qui n'était encore qu'un
souffle... qui êtes-vous?
—Mademoiselle, répondit le jeune homme qui mit un genou en terre et déposa un
ardent baiser sur la main de la diva, mademoiselle, je suis le petit enfant qui est
allé ramasser votre écharpe dans la mer.
Christine regarda encore le docteur et la femme de chambre et tous trois se mirent
à rire. Raoul se releva très rouge.
—Mademoiselle, puisqu'il vous plaît de ne point me reconnaître, je voudrais vous
dire quelque chose en particulier, quelque chose de très important.

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—Quand j'irai mieux, monsieur, voulez-vous?...—et sa voix tremblait.—Vous êtes
très gentil...
—Mais il faut vous en aller..., ajouta le docteur avec son plus aimable sourire.
Laissez-moi soigner mademoiselle.
—Je ne suis pas malade, fit tout à coup Christine avec une énergie aussi étrange
qu'inattendue.
Et elle se leva en se passant d'un geste rapide une main sur les paupières.
—Je vous remercie, docteur!... J'ai besoin de rester seule... Allez-vous-en tous! je
vous en prie... laissez-moi... Je suis très nerveuse ce soir...
Le médecin voulut faire entendre quelques protestations, mais devant l'agitation de
la jeune femme, il estima que le meilleur remède à un pareil état consistait à ne
point la contrarier. Et il s'en, alla avec Raoul, qui se trouva dans le couloir, très
désemparé. Le docteur lui dit:
—Je ne la reconnais plus ce soir... elle, ordinairement si douce...
Et il le quitta.
Raoul restait seul. Toute cette partie du théâtre était déserte maintenant. On devait
procéder à la cérémonie d'adieux, au foyer de la danse. Raoul pensa que la Daaé s'y
rendrait peut-être et il attendit dans la solitude et le silence. Il se dissimula même
dans l'ombre propice d'un coin de porte. Il avait toujours cette affreuse douleur à la
place du cœur. Et c'était de cela qu'il voulait parler à la Daaé, sans retard. Soudain
la loge s'ouvrit et il vit la soubrette qui s'en allait toute seule, emportant des
paquets. Il l'arrêta au passage et lui demanda des nouvelles de sa maîtresse. Elle lui
répondit en riant que celle-ci allait tout à fait bien, mais qu'il ne fallait point la
déranger parce qu'elle désirait rester seule. Et elle se sauva. Une idée traversa la
cervelle embrasée de Raoul: Évidemment la Daaé voulait rester seule pour lui!...
Ne lui avait-il point dit qu'il désirait l'entretenir particulièrement et n'était-ce point
là la raison pour laquelle elle avait fait le vide autour d'elle? Respirant à peine, il se
rapprocha de sa loge et l'oreille penchée contre la porte pour entendre ce qu'on
allait lui répondre, et il se disposa à frapper. Mais sa main retomba. Il venait de
percevoir, dans la loge, une voix d'homme, qui disait sur une intonation
singulièrement autoritaire:
—Christine, il faut m'aimer!
Et la voix de Christine, douloureuse, que l'on devinait accompagnée de larmes, une
voix tremblante, répondait:
—Comment pouvez-vous me dire cela? Moi qui ne chante que pour vous!

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Raoul s'appuya au panneau, tant il souffrait. Son cœur, qu'il croyait parti pour
toujours, était revenu dans sa poitrine et lui donnait des coups retentissants. Tout le
couloir en résonnait et les oreilles de Raoul en étaient comme assourdies.
Sûrement, si son cœur continuait à faire autant de tapage, on allait l'entendre, on
allait ouvrir la porte et le jeune homme serait honteusement chassé. Quelle position
pour un Chagny! Écouter derrière une porte! Il prit son cœur à deux mains pour le
faire taire. Mais un cœur, ce n'est point la gueule d'un chien, et même quand on
tient la gueule d'un chien à deux mains,—un chien qui aboie insupportablement,—
on l'entend gronder toujours.
La voix d'homme reprit:
—Vous devez être bien fatiguée?
—Oh! ce soir, je vous ai donné mon âme et je suis morte.
—Ton âme est bien belle, mon enfant, reprit la voix grave d'homme et je te
remercie. Il n'y a point d'empereur qui ait reçu un pareil cadeau! Les anges ont
pleuré ce soir.
Après ces mots: les anges ont pleuré ce soir, le vicomte n'entendit plus rien.
Cependant, il ne s'en alla point, mais, comme il craignait d'être surpris, il se rejeta
dans son coin d'ombre, décidé à attendre là que l'homme quittât la loge. À la même
heure il venait d'apprendre l'amour et la haine. Il savait qu'il aimait. Il voulait
connaître qui il haïssait. À sa grande stupéfaction la porte s'ouvrit, et Christine
Daaé, enveloppée de fourrures et la figure cachée sous une dentelle, sortit seule.
Elle referma la porte, mais Raoul observa qu'elle ne la refermait point à clef. Elle
passa. Il ne la suivit même point des yeux, car ses yeux étaient sur la porte qui ne
se rouvrait pas. Alors, le couloir étant à nouveau désert, il le traversa. Il ouvrit la
porte de la loge et la referma aussitôt derrière lui. Il se trouvait dans la plus opaque
obscurité. On avait éteint le gaz.
—Il y a quelqu'un ici! fit Raoul d'une voix vibrante. Pourquoi se cache-t-il?
Et ce disant, il s'appuyait toujours du dos à la porte close.
La nuit et le silence. Raoul n'entendait que le bruit de sa propre respiration. Il ne se
rendait certainement point compte que l'indiscrétion de sa conduite dépassait tout
ce que l'on pouvait imaginer.
—Vous ne sortirez d'ici que lorsque je le permettrai! s'écria le jeune homme. Si
vous ne me répondez pas, vous êtes un lâche! Mais je saurai bien vous démasquer!
Et il fit craquer son allumette. La flamme éclaira la loge. Il n'y avait personne dans
la loge! Raoul, après avoir pris soin de fermer la porte à clef, alluma les globes, les

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lampes. Il pénétra dans le cabinet de toilette, ouvrit les armoires, chercha, tâta de
ses mains moites les murs. Rien!
—Ah! çà, dit-il tout haut, est-ce que je deviens fou?
Il resta ainsi dix minutes, à écouter le sifflement du gaz dans la paix de cette loge
abandonnée; amoureux, il ne songea même point à dérober un ruban, qui lui eût
apporté le parfum de celle qu'il aimait. Il sortit, ne sachant plus ce qu'il faisait ni où
il allait. À un moment de son incohérente déambulation, un air glacé vint le frapper
au visage. Il se trouvait au bas d'un étroit escalier que descendait, derrière lui, un
cortège d'ouvriers penchés sur une espèce de brancard que recouvrait un linge
blanc.
—La sortie, s'il vous plaît? fit-il à l'un de ces hommes.
—Vous voyez bien! en face de vous, lui fut-il répondu. La porte est ouverte. Mais
laissez-nous passer.
Il demanda machinalement en montrant le brancard:
—Qu'est-ce que c'est que ça?
L'ouvrier répondit:
—Ça, c'est Joseph Buquet que l'on a trouvé pendu dans le troisième dessous, entre
un portant et un décor du Roi de Lahore.
Il s'effaça devant le cortège, salua et sortit.

III

OÙ, POUR LA PREMIÈRE FOIS, MM. DEBIENNE ET POLIGNY
DONNENT, EN SECRET, AUX NOUVEAUX DIRECTEURS DE L'OPÉRA,
MM. ARMAND MONCHARMIN ET FIRMIN RICHARD, LA VÉRITABLE
ET MYSTÉRIEUSE RAISON DE LEUR DÉPART DE L'ACADÉMIE
NATIONALE DE MUSIQUE

Pendant ce temps avait lieu la cérémonie des adieux.
J'ai dit que cette fête magnifique avait été donnée, à l'occasion de leur départ de
l'Opéra, par MM. Debienne et Poligny qui avaient voulu mourir comme nous
disons aujourd'hui: en beauté.
Ils avaient été aidés dans la réalisation de ce programme idéal et funèbre, par tout
ce qui comptait alors à Paris dans la société et dans les arts.

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Tout ce monde s'était donné rendez-vous au foyer de la danse, où la Sorelli
attendait, une coupe de champagne à la main et un petit discours préparé au bout de
la langue, les directeurs démissionnaires. Derrière elle, ses jeunes et vieilles
camarades du corps de ballet se pressaient, les unes s'entretenant à voix basse des
événements du jour, les autres adressant discrètement des signes d'intelligence à
leurs amis, dont la foule bavarde entourait déjà le buffet, qui avait été dressé sur le
plancher en pente, entre la danse guerrière et la danse champêtre de M. Boulenger.
Quelques danseuses avaient déjà revêtu leurs toilettes de ville; la plupart avaient
encore leur jupe de gaze légère; mais toutes avaient cru devoir prendre des figures
de circonstance. Seule, la petite Jammes dont les quinze printemps semblaient déjà
avoir oublié dans leur insouciance—heureux âge—le fantôme et la mort de Joseph
Buquet, n'arrêtait point de caqueter, babiller, sautiller, faire des niches, si bien que,
MM. Debienne et Poligny apparaissant sur les marches du foyer de la danse, elle
fut rappelée sévèrement à l'ordre par la Sorelli, impatiente.
Tout le monde remarqua que MM. les directeurs démissionnaires avaient l'air gai,
ce qui, en province, n'eût paru naturel à personne, mais ce qui, à Paris, fut trouvé
de fort bon goût. Celui-là ne sera jamais Parisien qui n'aura point appris à mettre
un masque de joie sur ses douleurs et le «loup» de la tristesse, de l'ennui ou de
l'indifférence sur son intime allégresse. Vous savez qu'un de vos amis est dans la
peine, n'essayez point de le consoler; il vous dira qu'il l'est déjà; mais s'il lui est
arrivé quelque événement heureux, gardez-vous de l'en féliciter; il trouve sa bonne
fortune si naturelle qu'il s'étonnera qu'on lui en parle. À Paris, on est, toujours au
bal masqué et ce n'est point au foyer de la danse que des personnages aussi
«avertis» que MM. Debienne et Poligny eussent commis la faute de montrer leur
chagrin qui était réel. Et ils souriaient déjà trop à la Sorelli, qui commençait à
débiter son compliment quand une réclamation de cette petite folle de Jammes vint
briser le sourire de MM. les directeurs d'une façon si brutale que la figure de
désolation et d'effroi qui était dessous, apparut aux yeux de tous:
—Le fantôme de l'Opéra!
Jammes avait jeté cette phrase sur un ton d'indicible terreur et son doigt désignait
dans la foule des habits noirs un visage si blême, si lugubre et si laid, avec les trous
noirs des arcades sourcilières si profonds, que cette tête de mort ainsi désignée
remporta immédiatement un succès fou.
—Le fantôme de l'Opéra! Le fantôme de l'Opéra!
Et l'on riait, et l'on se bousculait, et l'on voulait offrir à boire au fantôme de
l'Opéra; mais il avait disparu! Il s'était glissé dans la foule et on le rechercha en
vain, cependant que deux vieux messieurs essayaient de calmer la petite Jammes et
que la petite Giry poussait des cris de paon.

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La Sorelli était furieuse; elle n'avait pas pu achever son discours; MM. Debienne et
Poligny l'avaient embrassée, remerciée et s'étaient sauvés aussi rapides que le
fantôme lui-même. Nul ne s'en étonna, car on savait qu'ils devaient subir la même
cérémonie à l'étage supérieur, au foyer du chant, et qu'enfin leurs amis intimes
seraient reçus une dernière fois par eux dans le grand vestibule du cabinet
directorial, où un véritable souper les attendait.
Et c'est là que nous les retrouverons avec les nouveaux directeurs MM. Armand
Moncharmin et Firmin Richard. Les premiers connaissaient à peine les seconds,
mais ils se répandirent en grandes protestations d'amitié et ceux-ci leur répondirent
par mille compliments; de telle sorte que ceux des invités qui avaient redouté une
soirée un peu maussade montrèrent immédiatement des mines réjouies. Le souper
fut presque gai et l'occasion s'étant présentée de plusieurs toasts, M. le commissaire
du gouvernement y fut si particulièrement habile, mêlant la gloire du passé aux
succès de l'avenir, que la plus grande cordialité régna bientôt parmi les convives.
La transmission des pouvoirs directoriaux s'était faite la veille, le plus simplement
possible, et les questions qui restaient à régler entre l'ancienne et la nouvelle
direction y avaient été résolues sous la présidence du commissaire du
gouvernement dans un si grand désir d'entente de part et d'autre, qu'en vérité on ne
pouvait s'étonner, dans cette soirée mémorable, de trouver quatre visages de
directeurs aussi souriants.
MM. Debienne et Poligny avaient déjà remis à MM. Armand Moncharmin et
Firmin Richard les deux clefs minuscules, les passe-partout qui ouvraient toutes les
portes de l'Académie nationale de musique,—plusieurs milliers.—Et prestement
ces petites clefs, objet de la curiosité générale, passaient de mains en mains quand
l'attention de quelques-uns fut détournée par la découverte qu'ils venaient de faire,
au bout de la table, de cette étrange et blême et fantastique figure aux yeux caves
qui était déjà apparue au foyer de la danse et qui avait été saluée par la petite
Jammes de cette apostrophe: «Le fantôme de l'Opéra!»
Il était là, comme le plus naturel des convives, sauf qu'il ne mangeait ni ne buvait.
Ceux qui avaient commencé à le regarder en souriant, avaient fini par détourner la
tête, tant cette vision portait immédiatement l'esprit aux penseurs les plus funèbres.
Nul ne recommença la plaisanterie du foyer, nul ne s'écria: «Voilà le fantôme de
l'Opéra!»
Il n'avait pas prononcé un mot, et ses voisins eux-mêmes n'eussent pu dire à quel
moment précis il était venu s'asseoir là, mais chacun pensa que si les morts
revenaient parfois s'asseoir à la table des vivants, ils ne pouvaient montrer de plus
macabre visage. Les amis de MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin crurent
que ce convive décharné était un intime de MM. Debienne et Poligny, tandis que

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les amis de MM. Debienne et Poligny pensèrent que ce cadavre appartenait à la
clientèle de MM. Richard et Moncharmin. De telle sorte qu'aucune demande
d'explication, aucune réflexion déplaisante, aucune facétie de mauvais goût ne
risqua de froisser cet hôte d'outre-tombe. Quelques convives qui étaient au courant
de la légende du fantôme et qui connaissaient la description qu'en avait faite le chef
machiniste,—ils ignoraient la mort de Joseph Buquet,—trouvaient in petto que
l'homme du bout de la table aurait très bien pu passer pour la réalisation vivante du
personnage créé, selon eux, par l'indécrottable superstition du personnel de l'Opéra;
et cependant, selon la légende, le fantôme n'avait pas de nez et ce personnage en
avait un, mais M. Moncharmin affirme dans ses «mémoires» que le nez du convive
était transparent.—Son nez, dit-il, était long, fin, et transparent,—et j'ajouterai que
cela pouvait être un faux nez. M. Moncharmin a pu prendre pour de la transparence
ce qui n'était que luisant. Tout le monde sait que la science fait d'admirables faux
nez pour ceux qui en ont été privés par la nature ou par quelqu'opération. En
réalité, le fantôme est-il venu s'asseoir, cette nuit-là, an banquet des directeurs sans
y avoir été invité? Et pouvons-nous être sûrs que cette figure était celle du fantôme
de l'Opéra lui-même? Qui oserait le dire? Si je parle de cet incident ici, ce n'est
point que je veuille une seconde faire croire ou tenter de faire croire au lecteur que
le fantôme ait été capable d'une aussi superbe audace, mais parce qu'en somme la
chose est très possible.
Et en voici, semble-t-il, une raison suffisante. M. Armand Moncharmin, toujours
dans ses «mémoires», dit textuellement:—Chapitre XI.—«Quand je songe à cette
première soirée, je ne puis séparer la confidence qui nous fut faite, dans leur
cabinet, par MM. Debienne et Poligny de la présence à notre souper de ce
fantomatique personnage que nul de nous ne connaissait.»
Voici exactement ce qui se passa:
MM. Debienne et Poligny, placés au milieu de la table, n'avaient pas encore aperçu
l'homme à la tête de mort, quand celui-ci se mit tout à coup à parler.
—Les rats ont raison, dit-il. La mort de ce pauvre Buquet n'est peut-être point si
naturelle qu'on le croît.
Debienne et Poligny sursautèrent.
—Buquet est mort? s'écrièrent-ils.
—Oui, répliqua tranquillement l'homme ou l'ombre d'homme... Il a été trouvé
pendu, ce soir, dans le troisième dessous, entre une ferme et un décor du Roi de
Lahore.
Les deux directeurs, ou plutôt ex-directeurs, se levèrent aussitôt, en fixant
étrangement leur interlocuteur. Ils étaient agités plus que de raison, c'est-à-dire plus

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qu'on a raison de l'être par l'annonce de la pendaison d'un chef machiniste. Ils se
regardèrent tous deux. Ils étaient devenus plus pâles que la nappe. Enfin, Debienne
fit signe à MM. Richard et Moncharmin: Poligny prononça quelques paroles
d'excuse à l'adresse des convives, et tous quatre passèrent dans le bureau
directorial. Je laisse la parole à M. Moncharmin.
«MM. Debienne et Poligny semblaient de plus en plus agités, raconte-t-il dans ses
mémoires, et il nous parut qu'ils avaient quelque chose à nous dire qui les
embarrassait fort. D'abord, ils nous demandèrent si nous connaissions l'individu,
assis au bout de la table, qui leur avait appris la mort de Joseph Buquet, et, sur
notre réponse négative, ils se montrèrent encore plus troublés. Ils nous prirent les
passe-partout des mains, les considérèrent un instant, hochèrent la tête, puis nous
donnèrent le conseil de faire faire de nouvelles serrures, dans le plus grand secret,
pour les appartements, cabinets et objets dont nous pouvions désirer la fermeture
hermétique. Ils étaient si drôles en disant cela, que nous nous prîmes à rire en leur
demandant s'il y avait des voleurs à l'Opéra? Ils nous répondirent qu'il y avait
quelque chose de pire qui était le fantôme. Nous recommençâmes à rire, persuadés
qu'ils se livraient à quelque plaisanterie qui devait être comme le couronnement de
cette petite fête intime. Et puis, sur leur prière, nous reprîmes notre «sérieux»,
décidés à entrer, pour leur faire plaisir, dans cette sorte de jeu. Ils nous dirent que
jamais ils ne nous auraient parlé du fantôme, s'ils n'avaient reçu l'ordre formel du
fantôme lui-même de nous engager à nous montrer aimables avec celui-ci et à lui
accorder tout ce qu'il nous demanderait. Cependant, trop heureux de quitter un
domaine où régnait en maîtresse cette ombre tyrannique et d'en être débarrassés du
coup, ils avaient hésité jusqu'au dernier moment à nous faire part d'une aussi
curieuse aventure à laquelle certainement nos esprits sceptiques n'étaient point
préparés, quand l'annonce de la mort de Joseph Buquet leur avait brutalement
rappelé que, chaque fois qu'ils n'avaient point obéi aux désirs du fantôme,
quelqu'événement fantasque ou funeste avait vite fait de les ramener au sentiment
de leur dépendance.
Pendant ces discours inattendus prononcés sur le ton de la confidence la plus
secrète et la plus importante, je regardais Richard. Richard, au temps qu'il était
étudiant, avait eu une réputation de farceur, c'est-à-dire qu'il n'ignorait aucune des
mille et une manières que l'on a de se moquer les uns des autres, et les concierges
du boulevard Saint-Michel en ont su quelque chose. Aussi semblait-il goûter fort le
plat qu'on lui servait à son tour. Il n'en perdait pas une bouchée, bien que le
condiment fût un peu macabre à cause de la mort de Buquet. Il hochait la tête avec
tristesse, et sa mine, au fur et à mesure que les autres parlaient, devenait lamentable
comme celle d'un homme qui regrettait amèrement cette affaire de l'Opéra
maintenant qu'il apprenait qu'il y avait un fantôme dedans. Je ne pouvais faire
mieux que de copier servilement cette attitude désespérée. Cependant, malgré tous

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nos efforts, nous ne pûmes, à la fin, nous empêcher de «pouffer» à la barbe de
MM. Debienne et Poligny qui, nous voyant passer sans transition de l'état d'esprit
le plus sombre à la gaîté la plus insolente, firent comme s'ils croyaient que nous
étions devenus fous.
La farce se prolongeant un peu trop, Richard demanda, moitié figue moitié raisin:
«Mais enfin qu'est-ce qu'il veut ce fantôme-là?»
M. Poligny se dirigea vers son bureau et en revint avec une copie du cahier des
charges.
Le cahier des charges commence par ces mots: «La direction de l'Opéra sera tenue
de donner aux représentations de l'Académie nationale de musique la splendeur qui
convient à la première scène lyrique française», et se termine par l'article 98 ainsi
conçu:
«Le présent privilège pourra être retiré:
1° Si le directeur contrevient aux dispositions stipulées dans le cahier des charges.»
Suivent ces dispositions.
Cette copie, dit M. Moncharmin, était à, l'encre noire et entièrement conforme à
celle que nous possédions.
Cependant nous vîmes que le cahier des charges que nous soumettait M. Poligny
comportait in fine un alinéa, écrit à l'encre rouge,—écriture bizarre et tourmentée,
comme si elle eût été tracée à coups de bout d'allumettes, écriture d'enfant qui
n'aurait pas cessé de faire des bâtons et qui ne saurait pas encore relier ses lettres.
Et cet alinéa qui allongeait si étrangement l'article 98,—disait textuellement:
5° Si le directeur retarde de plus de quinze jours la mensualité qu'il doit au
fantôme de l'Opéra, mensualité fixée jusqu'à nouvel ordre à 20,000 francs—
240,000 francs par an.
M. de Poligny, d'un doigt hésitant, nous montrait cette clause suprême, à laquelle
nous ne nous attendions certainement pas.
—C'est tout? Il ne veut pas autre chose? demanda Richard avec le plus grand sang-
froid.
—Si, répliqua Poligny.
Et il feuilleta encore le cahier des charges et lut:
«Art. 63.—La grande avant-scène de droite des premières n° 1, sera réservée à
toutes les représentations pour le chef de l'État.

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La baignoire n° 20, le lundi, et la première loge n° 30, les mercredis et vendredis
seront mises à la disposition du ministre.
La deuxième loge n° 27 sera réservée chaque jour pour l'usage des préfets de la
Seine et de police.»
Et encore, en fin de cet article, M. Poligny nous montra une ligne à l'encre rouge
qui y avait été ajoutée.
La première loge n°5 sera mise à toutes les représentations à la disposition du
fantôme de l'Opéra.
Sur ce dernier coup, nous ne pûmes que nous lever et serrer chaleureusement les
mains de nos deux prédécesseurs en les félicitant d'avoir imaginé cette charmante
plaisanterie, qui prouvait que la vieille gaieté française ne perdait jamais ses droits.
Richard crut même devoir ajouter qu'il comprenait maintenant pourquoi MM.
Debienne et Poligny quittaient la direction de l'Académie nationale de musique.
Les affaires n'étaient plus possibles avec un fantôme aussi exigeant.
—Évidemment, répliqua sans sourciller M. Poligny: 240,000 francs ne se trouvent
pas sous le fer d'un cheval. Et avez-vous compté ce que peut nous coûter la non-
location de la première loge n° 5 réservée au fantôme à toutes les représentations?
Sans compter que nous avons été obligés d'en rembourser l'abonnement, c'est
effrayant! Vraiment, nous ne travaillons pas pour entretenir des fantômes!... Nous
préférons nous en aller!
—Oui, répéta M. Debienne, nous préférons nous en aller! Allons-nous-en!
Et il se leva.
Richard dit:
—Mais enfin, il me semble que vous êtes bien bons avec ce fantôme. Si j'avais un
fantôme aussi gênant que ça, je n'hésiterais pas à le faire arrêter.
—Mais où? Mais comment? s'écrièrent-ils en chœur; nous ne l'avons jamais vu!
—Mais quand il vient dans sa loge?
—Nous ne l'avons jamais vu dans sa loge.
—Alors, louez-la.
—Louer la loge du fantôme de l'Opéra! Eh bien! messieurs, essayez!
Sur quoi, nous sortîmes tous quatre du cabinet directorial. Richard et moi nous
n'avions jamais «tant ri».

IV

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LA LOGE N°5

Armand Moncharmin a écrit de si volumineux mémoires qu'en ce qui concerne
particulièrement la période assez longue de sa co-direction, on est en droit de se
demander s'il trouva jamais le temps de s'occuper de l'Opéra autrement qu'en
racontant ce qui s'y passait. M. Moncharmin ne connaissait pas une note de
musique, mais il tutoyait le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts,
avait fait un peu de journalisme sur le boulevard et jouissait d'une assez grosse
fortune. Enfin, c'était un charmant garçon et qui ne manquait point d'intelligence
puisque, décidé à commanditer l'Opéra, il avait su choisir celui qui en serait l'utile
directeur et était allé tout droit à Firmin Richard.
Firmin Richard était un musicien distingué et un galant homme. Voici le portrait
qu'en trace, au moment de sa prise de possession, la Revue des théâtres: «M.
Firmin Richard est âgé de cinquante ans environ, de haute taille, de robuste
encolure, sans embonpoint. Il a de la prestance et de la distinction, haut en couleur,
les cheveux plantés drus, un peu bas et taillés en brosse, la barbe à l'unisson des
cheveux, l'aspect de sa physionomie a quelque chose d'un peu triste que tempère
aussitôt un regard franc et droit joint à un sourire charmant.
«M. Firmin Richard est un musicien très distingué. Harmoniste habile,
contrepointiste savant, la grandeur est le principal caractère de sa composition. Il a
publié de la musique de chambre très appréciée des amateurs, de la musique pour
piano, sonates ou pièces fugitives remplies d'originalité, un recueil de mélodies.
Enfin, La Mort d'Hercule, exécutée aux concerts du Conservatoire, respire un
souffle épique qui fait songer à Gluck, un des maîtres vénérés de M. Firmin
Richard. Toutefois, s'il adore Gluck, il n'en aime pas moins Piccini; M. Richard,
prend son plaisir où il le trouve. Plein d'admiration pour Piccini, il s'incline devant
Meyerbeer, il se délecte de Cimarosa et nul n'apprécie mieux que lui l'inimitable
génie de Weber. Enfin, en ce qui concerne Wagner. M. Richard n'est pas loin de
prétendre qu'il est, lui, Richard, le premier en France et peut-être le seul à l'avoir
compris.»
J'arrête ici ma citation, d'où il me semble résulter assez clairement que si M. Firmin
Richard aimait à peu près toute la musique et tous les musiciens, il était du devoir
de tous les musiciens d'aimer M. Firmin Richard. Disons en terminant ce rapide
portrait que M. Richard était ce qu'on est convenu d'appeler un autoritaire, c'est-à-
dire qu'il avait un fort mauvais caractère.
Les premiers jours que les deux associés passèrent à l'Opéra furent tout à la joie de
se sentir les maîtres d'une aussi vaste et belle entreprise et ils avaient certainement
oublié cette curieuse et bizarre histoire du fantôme, quand se produisit un incident
qui leur prouva que—s'il y avait farce—la farce n'était point terminée.

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M. Firmin Richard arriva ce matin-là à onze heures à son bureau. Son secrétaire,
M. Rémy, lui montra une demi-douzaine de lettres qu'il n'avait point décachetées
parce qu'elles portaient la mention «personnelle». L'une de ces lettres attira tout de
suite l'attention de Richard non seulement parce que la suscription de l'enveloppe
était à l'encre rouge, mais encore parce qu'il lui sembla avoir vu déjà quelque part
cette écriture. Il ne chercha point longtemps: c'était l'écriture rouge avec laquelle
on avait complété si étrangement le cahier des charges. Il en reconnut l'allure
bâtonnante et enfantine. Il la décacheta et lut:
«Mon cher directeur, je vous demande pardon de venir vous troubler en ces
moments si précieux où vous décidez du sort des meilleurs artistes de l'Opéra, où
vous renouvelez d'importants engagements et où vous en concluez de nouveaux; et
cela avec une sûreté de vue, une entente du théâtre, une science du public et de ses
goûts, une autorité qui a été bien près de stupéfier ma vieille expérience. Je suis au
courant de ce que vous venez de faire pour la Carlotta, la Sorelli et la petite
Jammes, et pour quelques autres dont vous avez deviné les admirables qualités, le
talent ou le génie.—(Vous savez bien de qui je parle quand j'écris ces mots-là; ce
n'est évidemment point pour la Carlotta, qui chante comme une seringue et qui
n'aurait jamais dû quitter les Ambassadeurs ni le café Jacquin; ni pour la Sorelli,
qui a surtout du succès dans la carrosserie; ni pour la petite Jammes, qui danse
comme un veau dans la prairie. Ce n'est point non plus pour Christine Daaé, dont le
génie est certain, mais que vous laissez avec un soin jaloux à l'écart de toute
importante création.)—Enfin, vous êtes libres d'administrer votre petite affaire
comme bon vous semble, n'est-ce pas? Tout de même, je désirerais profiter de ce
que vous n'avez pas encore jeté Christine Daaé à la porte pour l'entendre ce soir
dans le rôle de Siebel, puisque celui de Marguerite, depuis son triomphe de l'autre
jour, lui est interdit, et je vous prierai de ne point disposer de ma loge aujourd'hui
ni les jours suivants; car je ne terminerai pas cette lettre sans vous avouer combien
j'ai été désagréablement surpris, ces temps derniers, en arrivant à l'Opéra,
d'apprendre que ma loge avait été louée,—au bureau de location,—sur vos ordres.
Je n'ai point protesté, d'abord parce que je suis l'ennemi du scandale, ensuite parce
que je m'imaginais que vos prédécesseurs, MM. Debienne et Poligny, qui ont
toujours été charmants pour moi, avaient négligé avant leur départ de vous parler
de mes petites manies. Or, je viens de recevoir la réponse de MM. Debienne et
Poligny à ma demande d'explications, réponse qui me prouve que vous êtes au
courant de mon cahier des charges et par conséquent que vous vous moquez
outrageusement de moi. Si vous voulez que nous vivions en paix, il ne faut pas
commencer par m'enlever ma loge! Sous le bénéfice de ces petites observations,
veuillez me considérer, mon cher directeur, comme votre très humble et très
obéissant serviteur.

Page 37

Signé: F. de l'Opéra.
Cette lettre était accompagnée d'un extrait de la petite correspondance de la Revue
théâtrale, où on lisait ceci: «F. de l'O: R et M sont inexcusables. Nous les avons
prévenus et nous leur avons laissé entre les mains votre cahier des charges.
Salutations!»
M. Firmin Richard avait à peine terminé cette lecture que la porte de son cabinet
s'ouvrait et que M. Armand Moncharmin venait au-devant de lui, une lettre à la
main, absolument semblable à celle que son collègue avait reçue. Ils se regardèrent
en éclatant de rire.
—La plaisanterie continue, fit M. Richard; mais elle n'est pas drôle!
—Qu'est-ce que ça signifie? demanda M. Moncharmin. Pensent-ils que parce qu'ils
ont été directeurs de l'Opéra nous allons leur concéder une loge à perpétuité?
Car, pour le premier comme pour le second, il ne faisait point de doute que la
double missive ne fût le fruit de la collaboration facétieuse de leurs prédécesseurs.
—Je ne suis point d'humeur à me laisser longtemps berner! déclara Firmin Richard.
—C'est inoffensif! observa Armand Moncharmin.
Au fait, qu'est-ce qu'ils veulent? Une loge pour ce soir?
M. Firmin Richard donna l'ordre à son secrétaire d'envoyer la première loge n° 5 à
MM. Debienne et Poligny, si elle n'était pas louée.
Elle ne l'était pas. Elle leur fut expédiée sur-le-champ. MM. Debienne et Poligny
habitaient: le premier, au coin de la rue Scribe et du boulevard des Capucines; le
second, rue Auber. Les deux lettres du fantôme F. de l'Opéra avaient été mises au
bureau de poste du boulevard des Capucines. C'est Moncharmin qui le remarqua en
examinant les enveloppes.
—Tu vois bien! fit Richard.
Ils haussèrent les épaules et regrettèrent que des gens de cet âge s'amusassent
encore à des jeux aussi innocents.
—Tout de même, ils auraient pu être polis! fit observer Moncharmin. As-tu vu
comme ils nous traitent à propos de la Carlotta, de la Sorelli et de la petite
Jammes?
—Eh bien! cher, ces gens-là sont malades de jalousie!... Quand je pense qu'ils sont
allés jusqu'à payer une petite correspondance à la Revue théâtrale!... Ils n'ont donc
plus rien à faire?

Page 38

—À propos! dit encore Moncharmin, ils ont l'air de s'intéresser beaucoup à la
petite Christine Daaé...
—Tu sais aussi bien que moi qu'elle a la réputation d'être sage! répondit Richard.
—On vole si souvent sa réputation, répliqua Moncharmin. Est-ce que je n'ai pas,
moi, la réputation de me connaître en musique, et j'ignore la différence qu'il y a
entre la clef de sol et la clef de fa.
—Tu n'as jamais eu cette réputation-là, déclara Richard, rassure-toi.
Là-dessus, Firmin Richard donna l'ordre à l'huissier de faire entrer les artistes qui,
depuis deux heures, se promenaient dans le grand couloir de l'administration en
attendant que la porte directoriale s'ouvrît, cette porte derrière laquelle les
attendaient la gloire et l'argent... ou le congé.
Toute cette journée se passa en discussions, pourparlers, signatures ou ruptures de
contrats; aussi je vous prie de croire que ce soir-là—le soir du 25 janvier—nos
deux directeurs, fatigués par une âpre journée de colères, d'intrigues, de
recommandations, de menaces, de protestations d'amour ou de haine, se couchèrent
de bonne heure, sans avoir même la curiosité d'aller jeter un coup d'œil dans la loge
numéro 5, pour savoir si MM. Debienne et Poligny trouvaient le spectacle à leur
goût. L'Opéra n'avait point chômé depuis le départ de l'ancienne direction, et M.
Richard avait fait procéder aux quelques travaux nécessaires, sans interrompre le
cours des représentations.
Le lendemain matin, MM. Richard et Moncharmin trouvèrent dans leur courrier,
d'une part, une carte de remerciement du fantôme, ainsi conçue:
«Mon cher Directeur.
»Merci. Charmante soirée. Daaé exquise. Soignez les chœurs. La Carlotta,
magnifique et banal instrument. Vous écrirai bientôt pour les 240.000 francs,—
exactement 233.424. fr. 70; MM. Debienne et Poligny m'ayant fait parvenir les
6.575 fr. 30, représentant les dix premiers jours de ma pension de cette année,—
leurs privilèges finissant le 10 au soir.
»Serviteur.
«F. de l'O.»
D'autre part, une lettre de MM. Debienne et Poligny:
«Messieurs,
«Nous vous remercions de votre aimable attention, mais vous comprendrez
facilement que la perspective de réentendre Faust, si douce soit-elle à d'anciens
directeurs de l'Opéra, ne puisse nous faire oublier que nous n'avons aucun droit à

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occuper la première loge numéro 5, qui appartient exclusivement à celui dont nous
avons eu l'occasion de vous parler, en relisant avec vous, une dernière fois, le
cahier des charges,—dernier alinéa de l'article 63.
«Veuillez agréer, messieurs, etc.»
—Ah! mais, ils commencent à m'agacer, ces gens-là! déclara violemment Firmin
Richard, en arrachant la lettre de MM. Debienne et Poligny.
Ce soir-là, la première loge n° 5 fut louée.
Le lendemain, en arrivant dans leur cabinet, MM. Richard et Moncharmin
trouvaient un rapport d'inspecteur relatif aux événements qui s'étaient déroulés la
veille au soir dans la première loge n° 5. Voici le passage essentiel du rapport, qui
est bref:
«J'ai été dans la nécessité, écrit l'inspecteur, de requérir, ce soir—l'inspecteur avait
écrit son rapport la veille au soir—un garde municipal pour faire évacuer par deux
fois, au commencement et au milieu du second acte, la première loge n° 5. Les
occupants—ils étaient arrivés au commencement du second acte—y causaient un
véritable scandale par leurs rires et leurs réflexions saugrenues. De toutes parts
autour d'eux, des chut! se faisaient entendre et la salle commençait à protester
quand l'ouvreuse est venue me trouver; je suis entré dans la loge et je fis entendre
les observations nécessaires. Ces gens ne paraissaient point jouir de tout leur bon
sens et me tinrent des propos stupides. Je les avertis que si un pareil scandale se
renouvelait je me verrais forcé de faire évacuer la loge. Je n'étais pas plutôt parti
que j'entendis de nouveau leurs rires et les protestations de la salle. Je revins avec
un garde municipal qui les fit sortir. Ils réclamèrent, toujours en riant, déclarant
qu'ils ne s'en iraient point si on ne leur rendait pas leur argent. Enfin, ils se
calmèrent, et je les laissai rentrer dans la loge; aussitôt les rires recommencèrent,
et, cette fois, je les fis expulser définitivement.
—Qu'on fasse venir l'inspecteur, cria Richard à son secrétaire, qui avait lu, le
premier, ce rapport et qui l'avait déjà annoté au crayon bleu.
Le secrétaire, M. Rémy—vingt-quatre ans, fine moustache, élégant, distingué,
grande tenue—dans ce temps-là redingote obligatoire dans la journée, intelligent et
timide devant le directeur, 2.400 d'appointements par an, payé par le directeur,
compulse les journaux, répond aux lettres, distribue des loges et des billets de
faveur, règle les rendez-vous, cause avec ceux qui font antichambre, court chez les
artistes malades, cherche les doublures, correspond avec les chefs de service, mais
avant tout est le verrou du cabinet directorial, peut être sans compensation aucune
jeté à la porte du jour au lendemain, car il n'est pas reconnu par l'administration—

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le secrétaire, qui avait fait déjà chercher l'inspecteur, donna l'ordre de le faire
entrer.
L'inspecteur entra, un peu inquiet.
—Racontez-nous ce qui s'est passé, fit brusquement Richard.
L'inspecteur bredouilla tout de suite et fit allusion au rapport.
—Enfin! ces gens-là, pourquoi riaient-ils? demanda Moncharmin.
—Monsieur le directeur, ils devaient avoir bien dîné et paraissaient plus préparés à
faire des farces qu'à écouter de la bonne musique. Déjà, en arrivant, ils n'étaient pas
plutôt entrés dans la loge qu'ils en étaient ressortis et avaient appelé l'ouvreuse qui
leur a demandé ce qu'ils avaient. Ils ont dit à l'ouvreuse: «Regardez dans la loge, il
n'y a personne, n'est-ce pas?...—Non, a répondu l'ouvreuse.—Eh bien, ont-ils
affirmé, quand nous sommes entrés nous avons entendu une voix qui disait qu'il y
avait quelqu'un.
M. Moncharmin ne put regarder M. Richard sans sourire, mais M. Richard, lui, ne
souriait point. Il avait jadis trop «travaillé» dans le genre pour ne point reconnaître
dans le récit que lui faisait, le plus naïvement du monde, l'inspecteur, toutes les
marques d'une de ces méchantes plaisanteries qui amusent d'abord ceux qui en sont
victimes puis qui finissent par les rendre enragés.
M. l'inspecteur, pour faire sa cour à M. Moncharmin, qui souriait, avait cru devoir
sourire, lui aussi. Malheureux sourire! Le regard de M. Richard foudroya
l'employé, qui s'occupa aussitôt de montrer un visage effroyablement consterné.
—Enfin, quand ces gens-là sont arrivés, demanda en grondant le terrible Richard, il
n'y avait personne dans la loge?
—Personne, monsieur le directeur! personne! Ni dans la loge de droite, ni dans la
loge de gauche, personne, je vous le jure! j'en mets la main au feu! et c'est ce qui
prouve bien que tout cela n'est qu'une plaisanterie.
—Et l'ouvreuse, qu'est-ce qu'elle a dit?
—Oh! pour l'ouvreuse, c'est bien simple, elle dit que c'est le fantôme de l'Opéra.
Alors!
Et l'inspecteur ricana. Mais encore il comprit qu'il avait eu tort de ricaner, car il
n'avait point plutôt prononcé ces mots: elle dit que c'est le fantôme de l'Opéra! que
la physionomie de M. Richard, de sombre qu'elle était, devint farouche.
—Qu'on aille me chercher l'ouvreuse! commanda-t-il... Tout de suite! Et que l'on
me la ramène! Et que l'on me mette tout ce monde-là à la porte!

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L'inspecteur voulut protester, mais Richard lui ferma la bouche d'un redoutable:
«Taisez-vous!» Puis, quand les lèvres du malheureux subordonné semblèrent
closes pour toujours, M. le directeur ordonna qu'elles se rouvrissent à nouveau.
—Qu'est-ce que le «fantôme de l'Opéra»? se décida-t-il à demander avec un
grognement.
Mais l'inspecteur était maintenant incapable de dire un mot. Il fit entendre par une
mimique désespérée qu'il n'en savait rien ou plutôt qu'il n'en voulait rien savoir.
—Vous l'avez vu, vous, le fantôme de l'Opéra?
Par un geste énergique de la tête, l'inspecteur nia l'avoir jamais vu.
—Tant pis! déclara froidement M. Richard.
L'inspecteur ouvrit des yeux énormes, des yeux qui sortaient de leurs orbites, pour
demander pourquoi M. le directeur avait prononcé ce sinistre: tant pis!
—Parce que je vais faire régler leur compte à tous ceux qui ne l'ont pas vu!
expliqua M. le directeur. Puisqu'il est partout, il n'est pas admissible qu'on ne
l'aperçoive nulle part. J'aime qu'on fasse son service, moi!

V

SUITE DE «LA LOGE N° 5»

Ayant dit, M. Richard ne s'occupa plus du tout de l'inspecteur et traita de diverses
affaires avec son administrateur qui venait d'entrer. L'inspecteur avait pensé qu'il
pouvait s'en aller et tout doucement, tout doucement, oh! mon Dieu! si
doucement!... à reculons, il s'était rapproché de la porte, quand M. Richard,
s'apercevant de la manœuvre, cloua l'homme sur place d'un tonitruant: «Bougez
pas!»
Par les soins de M. Rémy, on était allé chercher l'ouvreuse, qui était concierge rue
de Provence, à deux pas de l'Opéra. Elle fit bientôt son entrée.
—Comment vous appelez-vous?
—Mame Giry. Vous me connaissez bien, monsieur le directeur; c'est moi la mère
de la petite Giry, la petite Meg, quoi!
Ceci fut dit d'un ton rude et solennel qui impressionna un instant M. Richard. Il
regarda Mame Giry (châle déteint, souliers usés, vieille robe de taffetas, chapeau
couleur de suie). Il était de toute évidence, à l'attitude de M. le directeur, que celui-
ci rie connaissait nullement ou ne se rappelait point avoir connu Mame Giry, ni

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même la petite Giry, «ni même la petite Meg!» Mais l'orgueil de Mame Giry était
tel que cette célèbre ouvreuse (je crois bien que c'est de son nom que l'on a fait le
mot bien connu dans l'argot des coulisses: «giries». Exemple: une artiste reproche à
une camarade ses potins, ses papotages; elle lui dira: «Tout ça, c'est des giries»),
que cette ouvreuse, disons-nous, s'imaginait être connue de tout le monde.
—Connais pas! finit par proclamer M. le directeur... Mais, mame Giry, il
n'empêche que je voudrais bien savoir ce qui vous est arrivé hier soir, pour que
vous ayez été forcée, vous et M. l'inspecteur, d'avoir recours à un garde
municipal...
—J'voulais justement vous voir pour vous en parler, m'sieur le directeur, à seule fin
qu'il ne vous arrive pas les mêmes désagréments qu'à MM. Debienne et Poligny...
Eux, non plus, au commencement, ils ne voulaient pas m'écouter...
—Je ne vous demande pas tout ça. Je vous demande ce qui vous est arrivé hier
soir!
Mame Giry devint rouge d'indignation. On ne lui avait jamais parlé sur un ton
pareil. Elle se leva comme pour partir, ramassant déjà les plis de sa jupe et agitant
avec dignité les plumes de son chapeau couleur de suie; mais, se ravisant, elle se
rassit et dit d'une voix rogue:
—Il est arrivé qu'on a encore embêté le fantôme!
Là-dessus, comme M. Richard allait éclater, M. Moncharmin intervint et dirigea
l'interrogatoire, d'où il résulta que mame Giry trouvait tout naturel qu'une voix se
fît entendre pour proclamer qu'il y avait du monde dans une loge où il n'y avait
personne. Elle ne pouvait s'expliquer ce phénomène, qui n'était point nouveau pour
elle, que par l'intervention du fantôme. Ce fantôme, personne ne le voyait dans la
loge, mais tout le monde pouvait l'entendre. Elle l'avait entendu souvent, elle, et on
pouvait l'en croire, car elle ne mentait jamais. On pouvait demander à MM.
Debienne et Poligny et à tous ceux qui la connaissaient, et aussi à M. Isidore
Saack, à qui le fantôme avait cassé la jambe!
—Oui-dà? interrompit Moncharmin. Le fantôme a cassé la jambe à ce pauvre
Isidore Saack?
Mame Giry ouvrit de grands yeux où se peignait l'étonnement qu'elle ressentait
devant tant d'ignorance. Enfin, elle consentit à instruire ces deux malheureux
innocents. La chose s'était passée du temps de MM. Debienne et Poligny, toujours
dans la loge n° 5 et aussi pendant une représentation de Faust.
Mame Giry tousse, assure sa voix... elle commence... on dirait qu'elle se prépare à
chanter toute la partition de Gounod.

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—Voilà, monsieur. Il y avait, ce soir-là, au premier rang M. Maniera et sa dame, les
lapidaires de la rue Mogador, et, derrière Mme Maniera, leur ami intime, M.
Isidore Saack. Méphistophélès chantait (Mame Giry chante): «Vous qui faites
l'endormie», et alors M. Maniera entend dans son oreille droite (sa femme était à sa
gauche) une voix qui lui dit: «Ah! ah! ce n'est pas Julie qui fait l'endormie!» (Sa
dame s'appelle justement Julie). M. Maniera se retourne à droite pour voir qui est-
ce qui lui parlait ainsi. Personne! Il se frotte l'oreille et se dit à lui-même: «Est-ce
que je rêve?» Là-dessus, Méphistophélès continuait sa chanson... Mais j'ennuie
peut-être messieurs les directeurs?
—Non! non! continuez...
—Messieurs les directeurs sont trop bons!
(Une grimace de Mame Giry.) Donc, Méphistophélès continuait sa chanson (Mame
Giry chante): «Catherine que j'adore—pourquoi refuser—à l'amant qui vous
implore—un si doux baiser?» et aussitôt M. Maniera entend, toujours dans son
oreille droite, la voix qui lui dit: «Ah! ah! ce n'est pas Julie qui refuserait un baiser
à Isidore?» Là-dessus, il se retourne, mais cette fois, du côté de sa dame et
d'Isidore, et qu'est-ce qu'il voit? Isidore qui avait pris par derrière la main de sa
dame et qui la couvrait de baisers dans le petit creux du gant... comme ça, mes
bons messieurs. (Mame Giry couvre de baisers le coin de chair laissé à nu par son
gant de filoselle.) Alors, vous pensez bien que ça ne s'est pas passé à la douce!
Clic! Clac! M. Maniera, qui était grand et fort comme vous, monsieur Richard;
distribua une paire de gifles à M. Isidore Saack, qui était mince et faible comme M.
Moncharmin, sauf le respect que je lui dois. C'était un scandale. Dans la salle, on
criait: «Assez! Assez! Il va le tuer!...» Enfin, M. Isidore Saack put s'échapper...
—Le fantôme ne lui avait donc pas cassé la jambe? demande M. Moncharmin, un
peu vexé de ce que son physique ait fait une si petite impression sur Mame Giry.
—Il la lui a cassée, mossieu, réplique Mame Giry avec hauteur (car elle a compris
l'intention blessante). Il la lui a cassée tout net dans la grande escalier, qu'il
descendait trop vite, mossieu! et si bien, ma foi, que le pauvre ne la remontera pas
de sitôt!...
—C'est le fantôme qui vous a raconté les propos qu'il avait glissés dans l'oreille
droite de M. Maniera? questionne toujours avec un sérieux qu'il croit du plus haut
comique, le juge d'instruction Moncharmin.
—Non! mossieu, c'est mossieu Maniera lui-même. Ainsi...
—Mais vous, vous avez parlé déjà au fantôme, ma brave dame?
—Comme je vous parle, mon brav'mossieu...

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—Et quand il vous parle, le fantôme, qu'est-ce qu'il vous dit?
—Eh bien! il me dit de lui apporter un p'tit banc!
À ces mots prononcés solennellement, la figure de Mame Giry devint de marbre,
de marbre jaune, veiné de raies rouges, comme celui des colonnes qui soutiennent
le grand escalier et que l'on appelle marbre sarrancolin.
Cette fois, Richard était reparti à rire de compagnie avec Moncharmin et le
secrétaire Rémy; mais instruit par l'expérience, l'inspecteur ne riait plus. Appuyé au
mur, il se demandait, en remuant fébrilement ses clefs dans sa poche, comment
cette histoire allait finir. Et plus Mame Giry le prenait sur un ton «rogue», plus il
craignait le retour de la colère de M. le directeur! Et maintenant, voilà que devant
l'hilarité directoriale, Mame Giry osait devenir menaçante! menaçante en vérité!
—Au lieu de rire du fantôme, s'écria-t-elle indignée, vous feriez mieux de faire
comme M. Poligny, qui, lui, s'est rendu compte par lui-même...
—Rendu compte de quoi? interroge Moncharmin, qui ne s'est jamais tant amusé.
—Du fantôme!... Puisque je vous le dis... Tenez!... (Elle se calme subitement, car
elle juge que l'heure est grave.) Tenez!... Je m'en rappelle comme si c'était d'hier.
Cette fois, on jouait la Juive. M. Poligny avait voulu assister, tout seul, dans la loge
du fantôme, à la représentation. Mme Krauss avait obtenu un succès fou. Elle
venait de chanter, vous savez bien, la machine du second acte (Mame Giry chante
à mi-voix):
Près de celui que j'aime Je veux vivre et mourir, Et la mort, elle-même, Ne peut
nous désunir.
—Bien! Bien! j'y suis... fait observer avec un sourire décourageant M.
Moncharmin.
Mais Mame Giry continue à mi-voix, en balançant la plume de son chapeau
couleur de suie:
Partons! partons! Ici-bas, dans les deux, Même sort désormais nous attend tous les
deux.
—Oui! Oui! nous y sommes? répète Richard, à nouveau impatienté... et alors? et
alors?
—Et alors, c'est à ce moment-là que Léopold s'écrie: «Fuyons!» n'est-ce pas? et
qu'Eléazar les arrête, en leur demandant: «Où courez-vous?» Eh bien, juste à ce
moment-là, M. Poligny, que j'observais du fond d'une loge à côté, qui était restée
vide, M. Poligny s'est levé tout droit, et est parti raide comme une statue, et je n'ai
eu que le temps de lui demander, comme Eléazar: «Où allez-vous?» Mais il ne m'a

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pas répondu et il était plus pâle qu'un mort! Je l'ai regardé descendre l'escalier,
mais il ne s'est pas cassé la jambe... Pourtant, il marchait comme dans un rêve,
comme dans un mauvais rêve, et il ne retrouvait seulement pas son chemin... lui
qui était payé pour bien connaître l'Opéra!
Ainsi s'exprima Mame Giry, et elle se tut pour juger de l'effet qu'elle avait produit.
L'histoire de Poligny avait fait hocher la tête à Moncharmin.
—Tout cela ne me dit pas dans quelles circonstances, ni comment le fantôme de
l'Opéra vous a demandé un petit banc? insista-t-il, en regardant fixement la mère
Giry, comme on dit, entre «quatre-z-yeux».
—Eh bien, mais, c'est depuis ce soir-là... car, à partir de ce soir-là, on l'a laissé
tranquille not' fantôme... on n'a plus essayé de lui disputer sa loge. MM. Debienne
et Poligny ont donné des ordres pour qu'on la lui laisse à toutes les représentations.
Alors, quand il venait, il me demandait son petit banc...
—Euh! euh! un fantôme qui demande un petit banc? C'est donc une femme, votre
fantôme? interrogea Moncharmin.
—Non, le fantôme est un homme.
—Comment le savez-vous?
Il a une voix d'homme, oh! une douce voix d'homme! Voilà comment ça se passe:
Quand il vient à l'Opéra, il arrive d'ordinaire vers le milieu du premier acte, il
frappe trois petits coups secs à la porte de la loge n° 5. La première fois que j'ai
entendu ces trois coups-là, alors que je savais très bien qu'il n'y avait encore
personne dans la loge, vous pensez si j'ai été intriguée! J'ouvre la porte, j'écoute, je
regarde: personne! et puis voilà-t-il pas que j'entends une voix qui me dit: «Mame
Jules» (c'est le nom de défunt mon mari), un petit «banc, s.v.p.?» Sauf vot'respect,
m'sieur le directeur, j'en étais comme une tomate... Mais la voix continua: « Vous
effrayez pas, Mame Jules, c'est moi le fantôme de l'Opéra!!!» Je regardai du côté
d'où venait la voix qui était, du reste si bonne, et si «accueillante», qu'elle ne me
faisait presque plus peur. La voix, m'sieur le directeur, était assise sur le premier
fauteuil du premier rang, à droite. Sauf que je ne voyais personne sur le fauteuil,
on aurait juré qu'il y avait quelqu'un dessus, qui parlait, et quelqu'un de bien poli,
ma foi.
—La loge à droite de la loge n° 5, demanda Moncharmin, était-elle occupée?
—Non; la loge n° 7 comme la loge n° 3 à gauche n'étaient pas encore occupées. On
n'était qu'au commencement du spectacle.
—Et qu'est-ce que vous avez fait?

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—Eh bien, j'ai apporté le petit banc. Évidemment, ça n'était pas pour lui qu'il
demandait un petit banc, c'était pour sa dame! Mais elle, je ne l'ai jamais entendue
ni vue...
Hein? Quoi? le fantôme avait une femme maintenant! De Mame Giry, le double
regard de MM. Moncharmin et Richard monta jusqu'à l'inspecteur, qui, derrière
l'ouvreuse, agitait les bras dans le dessein d'attirer sur lui l'attention de ses chefs. Il
se frappait le front d'un index désolé pour faire comprendre aux directeurs que la
mère Jules était bien certainement folle, pantomime qui engagea définitivement M.
Richard à se séparer d'un inspecteur qui gardait dans son service une hallucinée. La
bonne femme continuait, toute à son fantôme, vantant maintenant sa générosité.
—À la fin du spectacle, il me donne toujours une pièce de quarante sous,
quelquefois cent sous, quelquefois même dix francs, quand il a été plusieurs jours
sans venir. Seulement, depuis qu'on a recommencé à l'ennuyer, il ne me donne plus
rien du tout...
—Pardon, ma brave femme... (Révolte nouvelle de la plume du chapeau couleur de
suie, devant une aussi persistante familiarité) pardon!... Mais comment le fantôme
fait-il pour vous remettre vos quarante sous? interroge Moncharmin, né curieux.
—Bah! il les laisse sur la tablette de la loge. Je les trouve là avec le programme que
je lui apporte toujours; des soirs je retrouve même des fleurs dans ma loge, une
rose qui sera tombée du corsage de sa dame... car, sûr, il doit venir quelquefois
avec une dame, pour qu'un jour, ils aient oublié un éventail.
—Ah! ah! le fantôme a oublié un éventail? Et qu'en avez-vous fait?
—Eh bien! je le lui ai rapporté la fois suivante.
Ici, la voix de l'inspecteur se fit entendre:
—Vous n'avez pas observé le règlement, Mame Giry, je vous mets à l'amende.
—Taisez-vous, imbécile! (Voix de basse de M. Firmin Richard.)
—Vous avez rapporté l'éventail! Et alors?
—Et alors, ils l'ont remporté, m'sieur le directeur; je ne l'ai plus retrouvé à la fin du
spectacle, à preuve qu'ils ont laissé à la place une boîte de bonbons anglais que
j'aime tant, m'sieur le directeur. C'est une des gentillesses du fantôme...
—C'est bien, Mame Giry... Vous pouvez vous retirer.
Quand Mame Giry eut salué respectueusement, non sans une certaine dignité qui
ne l'abandonnait jamais, ses deux directeurs, ceux-ci déclarèrent à M. l'inspecteur
qu'ils étaient décidés à se priver des services de cette vieille folle. Et ils
congédièrent M. l'inspecteur.

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Quand M. l'inspecteur se fut retiré à son tour, après avoir protesté de son
dévouement à la maison, MM. les directeurs avertirent M. l'administrateur qu'il eût
à faire régler le compte de M. l'inspecteur. Quand ils furent seuls, MM. les
directeurs se communiquèrent une même pensée, qui leur était venue en même
temps à tous deux, celle d'aller faire un petit tour du côté de la loge n° 5.
Nous les y suivrons bientôt.

VI

LE VIOLON ENCHANTÉ

Christine Daaé, victime d'intrigues sur lesquelles nous reviendrons plus tard, ne
retrouva point tout de suite à l'Opéra le triomphe de la fameuse soirée de gala.
Depuis, cependant, elle avait eu l'occasion de se faire entendre en ville, chez la
duchesse de Zurich, où elle chanta les plus beaux morceaux de son répertoire; et
voici comment le grand critique X. Y. Z., qui se trouvait parmi les invités de
marque, s'exprime sur son compte:
«Quand on l'entend dans Hamlet, on se demande si Shakespeare est venu des
Champs-Élysées lui faire répéter Ophélie... Il est vrai que, quand elle ceint le
diadème d'étoiles de la reine de la nuit, Mozart, de son côté, doit quitter les
demeures éternelles pour venir l'entendre. Mais non, il n'a pas à se déranger, car la
voix aiguë et vibrante de l'interprète magique de sa Flûte enchantée vient le trouver
dans le Ciel, qu'elle escalade avec aisance, exactement comme elle a su, sans
effort, passer de sa chaumière du village de Skotelof au palais d'or et de marbre
bâti par M. Garnier.»
Mais après la soirée de la duchesse de Zurich, Christine ne chante plus dans le
monde. Le fait est qu'à cette époque, elle refuse toute invitation, tout cachet. Sans
donner de prétexte plausible, elle renonce à paraître dans une fête de charité, pour
laquelle elle avait précédemment promis son concours. Elle agit comme si elle
n'était plus la maîtresse de sa destinée, comme si elle avait peur d'un nouveau
triomphe.
Elle sut que le comte de Chagny, pour faire plaisir à son frère, avait fait des
démarches très actives en sa faveur auprès de M. Richard; elle lui écrivit pour le
remercier et aussi pour le prier de ne plus parler d'elle à ses directeurs. Quelles
pouvaient bien être alors les raisons d'une aussi étrange attitude? Les uns ont
prétendu qu'il y avait là un incommensurable orgueil, d'autres ont crié à une divine
modestie. On n'est point si modeste que cela quand on est au théâtre; en vérité, je
ne sais si je ne devrais point écrire simplement ce mot: effroi. Oui, je crois bien que

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Christine Daaé avait alors peur de ce qui venait de lui arriver et qu'elle en était
aussi stupéfaite que tout le monde autour d'elle. Stupéfaite? Allons donc! J'ai là une
lettre de Christine (collection du Persan) qui se rapporte aux événements de cette
époque. Eh bien, après l'avoir relue, je n'écrirai point que Christine était stupéfaite
ou même effrayée de son triomphe, mais bien épouvantée. Oui, oui... épouvantée!
«Je ne me reconnais plus quand je chante!» dit-elle.
La pauvre, la pure, la douce enfant!
Elle ne se montrait nulle part, et le vicomte de Chagny essaya en vain de se trouver
sur son chemin. Il lui écrivit, pour lui demander la permission de se présenter chez
elle, et il désespérait d'avoir une réponse, quand un matin, elle lui fit parvenir le
billet suivant:
«Monsieur, je n'ai point oublié le petit enfant qui est allé me chercher mon écharpe
dans la mer. Je ne puis m'empêcher de vous écrire cela, aujourd'hui où je pars pour
Perros, conduite par un devoir sacré. C'est demain l'anniversaire de la mort de mon
pauvre papa, que vous avez connu, et qui vous aimait bien. Il est enterré là-bas,
avec son violon, dans le cimetière qui entoure la petite église, au pied du coteau où,
tous petits, nous avons tant joué; au bord de cette route où, un peu plus grands nous
nous sommes dit adieu pour la dernière fois.»
Quand il reçut ce billet de Christine Daaé, le vicomte de Chagny se précipita sur un
indicateur de chemin de fer, s'habilla à la hâte, écrivit quelques lignes que son valet
de chambre devait remettre à son frère et se jeta dans une voiture, qui d'ailleurs le
déposa trop tard sur le quai de la gare de Montparnasse pour lui permettre de
prendre le train du matin sur lequel il comptait.
Raoul passa une journée maussade et ne reprit goût à la vie que vers le soir quand
il fut installé dans son wagon. Tout le long du voyage, il relut le billet de Christine,
il en respira le parfum; il ressuscita la douce image de ses jeunes ans. Il passa toute
cette abominable nuit de chemin de fer dans un rêve fiévreux qui avait pour
commencement et fin Christine Daaé. Le jour commençait à poindre quand il
débarqua à Lannion. Il courut à la diligence de Perros-Guirec. Il était le seul
voyageur. Il interrogea le cocher. Il sut que la veille au soir une jeune femme qui
avait tout l'air d'une parisienne s'était fait conduire à Perros et était descendue à
l'auberge du Soleil-Couchant. Ce ne pouvait être que Christine. Elle était venue
seule. Raoul laissa échapper un profond soupir. Il allait pouvoir en toute paix,
parler à Christine, dans cette solitude. Il l'aimait à en étouffer. Ce grand garçon, qui
avait fait le tour du monde, était pur comme une vierge qui n'a jamais quitté la
maison de sa mère.
Au fur et à mesure qu'il se rapprochait d'elle il se rappelait dévotement l'histoire de
la petite chanteuse suédoise. Bien des détails en sont encore ignorés de la foule.

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Il y avait une fois, dans un petit bourg, aux environs d'Upsal, un paysan qui vivait
là, avec sa famille, cultivant la terre pendant la semaine et chantant au lutrin, le
dimanche. Ce paysan avait une petite fille à laquelle, bien avant qu'elle sût lire, il
apprit à déchiffrer l'alphabet musical. Le père de Daaé, était, sans qu'il s'en doutât
peut-être, un grand musicien. Il jouait du violon et était considéré comme le
meilleur ménétrier de toute la Scandinavie. Sa réputation s'étendait à la ronde et on
s'adressait toujours à lui pour faire danser les couples dans les noces et les festins.
La mère Daaé, impotente, mourut alors que Christine entrait dans sa sixième
année. Aussitôt le père, qui n'aimait que sa fille et sa musique, vendit son lopin de
terre et s'en fut chercher la gloire à Upsal. Il n'y trouva que la misère.
Alors, il retourna dans les campagnes, allant de foire en foire, raclant ses mélodies
Scandinaves, cependant que son enfant, qui ne le quittait jamais, l'écoutait avec
extase ou l'accompagnait en chantant. Un jour, à la foire de Limby, le professeur
Valérius les entendit tous deux et les emmena à Gothenburg. Il prétendait que le
père était le premier violoneux du monde et que sa fille avait l'étoffe d'une grande
artiste. On pourvut à l'éducation et à l'instruction de l'enfant. Partout elle
émerveillait un chacun par sa beauté, sa grâce et sa soif de bien dire et bien faire.
Ses progrès étaient rapides. Le professeur Valérius et sa femme durent sur ces
entrefaites, venir s'installer en France. Ils emmenèrent Daaé et Christine. La
maman Valérius traitait Christine comme sa fille. Quant au bonhomme, il
commençait à dépérir, pris du mal du pays. À Paris il ne sortait jamais. Il vivait
dans une espèce de rêve qu'il entretenait avec son violon. Des heures entières, il
s'enfermait dans sa chambre avec sa fille, et on l'entendait violoner et chanter tout
doux, tout doux. Parfois, la maman Valérius venait les écouter derrière la porte,
poussait un gros soupir, essuyait une larme et s'en retournait sur la pointe des pieds.
Elle aussi avait la nostalgie de son ciel Scandinave.
Le père Daaé ne semblait reprendre des forces que l'été, quand toute la famille s'en
allait villégiaturer à Perros-Guirec, dans un coin de Bretagne qui était alors à peu
près inconnu des Parisiens. Il aimait beaucoup la mer de ce pays, lui trouvant
disait-il, la même couleur que là-bas et, souvent, sur la plage, il lui jouait ses airs
les plus dolents, et il prétendait que la mer se taisait pour les écouter. Et puis, il
avait si bien supplié la maman Valérius, que celle-ci avait consenti à une nouvelle
lubie de l'ancien ménétrier.
À l'époque des «pardons», des fêtes de villages, des danses et des «dérobées», il
partit comme autrefois, avec son violon, et il avait le droit d'emmener sa fille
pendant huit jours. On ne se lassait point de les écouter. Ils versaient pour toute
l'année de l'harmonie dans les moindres hameaux, et couchaient la nuit dans des
granges, refusant le lit de l'auberge, se serrant sur la paille l'un contre l'autre,
comme au temps où ils étaient si pauvres en Suède.

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Or, ils étaient habillés fort convenablement, refusaient les sous qu'on leur offrait,
ne faisaient point de quête, et les gens, autour d'eux, ne comprenaient rien à la
conduite de ce violoneux qui courait les chemins avec cette belle enfant qui
chantait si bien qu'on croyait entendre un ange du paradis. On les suivait de village
en village.
Un jour, un jeune garçon de la ville, qui était avec sa gouvernante, fit faire à celle-
ci un long chemin, car il ne se décidait point à quitter la petite fille dont la voix si
douce et si pure semblait l'avoir enchaîné. Ils arrivèrent ainsi au bord d'une crique
que l'on appelle encore Trestraou. En ce temps-là, il n'y avait en ce lieu que le ciel
et la mer et le rivage doré. Et, par-dessus tout, il y avait un grand vent qui emporta
l'écharpe de Christine dans la mer. Christine poussa un cri et tendit les bras, mais le
voile était déjà loin sur les flots. Christine entendit une voix qui lui disait:
—Ne vous dérangez pas, mademoiselle, je vais vous ramasser votre écharpe dans
la mer.
Et elle vit un petit garçon qui courait, qui courait, malgré les cris et les
protestations indignées d'une brave dame, toute en noir. Le petit garçon entra dans
la mer tout habillé et lui rapporta son écharpe. Le petit garçon et l'écharpe étaient
dans un bel état! La dame en noir ne parvenait pas à se calmer, mais Christine riait
de tout son cœur, et elle embrassa le petit garçon. C'était le vicomte Raoul de
Chagny. Il habitait, dans le moment, avec sa tante, à Lannion. Pendant la saison ils
se revirent presque tous les jours et ils jouèrent ensemble. Sur la demande de la
tante et par l'entremise du professeur Valérius, le bonhomme Daaé consentit à
donner des leçons de violon au jeune vicomte. Ainsi, Raoul apprit-il à aimer les
mêmes airs que ceux qui avaient enchanté l'enfance de Christine.
Ils avaient à peu près la même petite âme rêveuse et calme. Ils ne se plaisaient
qu'aux histoires, aux vieux contes bretons, et leur principal jeu était d'aller les
chercher au seuil des portes, comme des mendiants. «Madame ou mon bon
monsieur, avez-vous une petite histoire à nous raconter, s'il vous plaît?» Il était rare
qu'on ne leur «donnât» point. Quelle est la vieille grand'mère bretonne qui n'a point
vu, au moins une fois dans sa vie danser les korrigans, sur la bruyère, au clair de
lune?
Mais leur grande fête était lorsqu'au crépuscule, dans la grande paix du soir, après
que le soleil s'était couché dans la mer, le père Daaé venait s'asseoir à côté d'eux
sur le bord de la route, et leur contait à voix basse, comme s'il craignait de faire
peur aux fantômes qu'il évoquait, les belles, douces ou terribles légendes du pays
du Nord. Tantôt, c'était beau comme les contes d'Andersen, tantôt c'était triste,
comme les chants du grand poète Runeberg. Quand il se taisait, les deux enfants
disaient: «Encore!»

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Il y avait une histoire qui commençait ainsi:
«Un roi s'était assis dans une petite nacelle, sur une de ces eaux tranquilles et
profondes qui s'ouvrent comme un œil brillant au milieu des monts de la
Norvège...»
Et une autre:
«La petite Lotte pensait à tout et ne pensait à rien. Oiseau d'été, elle planait dans
les rayons d'or du soleil, portant sur ses boucles blondes sa couronne printanière.
Son âme était aussi claire, aussi bleue que son regard. Elle câlinait sa mère, elle
était fidèle à sa poupée, avait grand soin de sa robe, de ses souliers rouges et de son
violon, mais elle aimait, par-dessus toutes choses, entendre en s'endormant l'Ange
de la musique.»
Pendant que le bonhomme disait ces choses, Raoul regardait les yeux bleus et la
chevelure dorée de Christine. Et Christine pensait que la petite Lotte était
bienheureuse d'entendre en s'endormant l'Ange de la musique. Il n'était guère
d'histoire du père Daaé où n'intervînt l'Ange de la musique, et les enfants lui
demandaient des explications sur cet Ange, à n'en plus finir. Le père Daaé
prétendait que tous les grands musiciens, tous les grands artistes reçoivent au
moins une fois dans leur vie la visite de l'Ange de la musique. Cet Ange s'est
penché quelquefois sur leur berceau, comme il est arrivé à la petite Lotte, et c'est
ainsi qu'il y a de petits prodiges qui jouent du violon à six ans mieux que des
hommes de cinquante, ce qui, vous l'avouerez, est tout à fait extraordinaire.
Quelquefois, l'Ange vient beaucoup plus tard, parce que les enfants ne sont pas
sages et ne veulent pas apprendre leur méthode et négligent leurs gammes.
Quelquefois, l'Ange ne vient jamais, parce qu'on n'a pas le cœur pur ni une
conscience tranquille. On ne voit jamais l'Ange, mais il se fait entendre aux âmes
prédestinées. C'est souvent dans les moments qu'elles s'y attendent le moins, quand
elles sont tristes et découragées. Alors, l'oreille perçoit tout à coup des harmonies
célestes, une voix divine, et s'en souvient toute la vie. Les personnes qui sont
visitées par l'Ange en restent comme enflammées. Elles vibrent d'un frisson que ne
connaît point le reste des mortels. Et elles ont ce privilège de ne plus pouvoir
toucher un instrument ou ouvrir la bouche pour chanter, sans faire entendre des
sons qui font honte par leur beauté à tous les autres sons humains. Les gens qui ne
savent pas que l'Ange a visité ces personnes disent qu'elles ont du génie.
La petite Christine demandait à son papa s'il avait entendu l'Ange. Mais le père
Daaé secouait la tête tristement, puis son regard brillait en regardant son enfant et
lui disait:
«Toi, mon enfant, tu l'entendras un jour! Quand je serai au Ciel, je te l'enverrai, je
te le promets!»

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Le père Daaé commençait à tousser à cette époque.
L'automne vint qui sépara Raoul et Christine.
Ils se revirent trois ans plus tard; c'étaient des jeunes gens. Ceci se passa à Perros
encore et Raoul en conserva une telle impression qu'elle le poursuivit toute sa vie.
Le professeur Valérius était mort, mais la maman Valérius était restée en France, où
ses intérêts la retenaient avec le bonhomme Daaé et sa fille, ceux-ci toujours
chantant et jouant du violon, entraînant dans leur rêve harmonieux leur chère
protectrice, qui semblait ne plus vivre que de musique. Le jeune homme était venu
à tout hasard à Perros et, de même, il pénétra dans la maison habitée autrefois par
sa petite amie. Il vit d'abord le vieillard Daaé, qui se leva de son siège les larmes
aux yeux et qui l'embrassa, en lui disant qu'ils avaient conservé de lui un fidèle
souvenir. De fait, il ne s'était guère passé de jour sans que Christine ne parlât de
Raoul. Le vieillard parlait encore quand la porte s'ouvrit et, charmante, empressée,
la jeune fille entra, portant sur un plateau le thé fumant. Elle reconnut Raoul et
déposa son fardeau. Une flamme légère se répandit sur son charmant visage. Elle
demeurait hésitante, se taisait. Le papa les regardait tous deux. Raoul s'approcha de
la jeune fille et l'embrassa d'un baiser qu'elle n'évita point. Elle lui posa quelques
questions, s'acquitta joliment de son devoir d'hôtesse, reprit le plateau et quitta la
chambre. Puis elle alla se réfugier sur un banc dans la solitude du jardin. Elle
éprouvait des sentiments qui s'agitaient dans son cœur adolescent pour la première
fois. Raoul vint la rejoindre et ils causèrent jusqu'au soir, dans un grand embarras.
Ils étaient tout à fait changés, ne reconnaissaient point leurs personnages, qui
semblaient avoir acquis une importance considérable. Ils étaient prudents comme
des diplomates et ils se racontaient des choses qui n'avaient point affaire avec leurs
sentiments naissants. Quand ils se quittèrent, au bord de la route, Raoul dit à
Christine, en déposant un baiser correct sur sa main tremblante: «Mademoiselle, je
ne vous oublierai jamais!» Et il s'en alla en regrettant cette parole hardie, car il
savait bien que Christine Daaé ne pouvait pas être la femme du vicomte de
Chagny.
Quant à Christine, elle alla retrouver son père et lui dit: «Tu ne trouves pas que
Raoul n'est plus aussi gentil qu'autrefois? Je ne l'aime plus!» Et elle essaya de ne
plus penser à lui. Elle y arrivait assez difficilement et se rejeta sur son art qui lui
prit tous ses instants. Ses progrès devenaient merveilleux. Ceux qui l'écoutaient lui
prédisaient qu'elle serait la première artiste du monde. Mais son père, sur ces
entrefaites, mourut, et, du coup, elle sembla avoir perdu avec lui sa voix, son âme
et son génie. Il lui resta suffisamment de tout cela pour entrer au Conservatoire,
mais tout juste. Elle ne se distingua en aucune façon, suivit les classes sans
enthousiasme et remporta un prix pour faire plaisir à la vieille maman Valérius,
avec laquelle elle continuait de vivre. La première fois que Raoul avait revu

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Christine à l'Opéra, il avait été charmé par la beauté de la jeune fille et par
révocation des douces images d'autrefois, mais il avait été plutôt étonné du côté
négatif de son art. Elle semblait détachée de tout. Il revint l'écouter. Il la suivait
dans les coulisses. Il l'attendit derrière un portant. Il essaya d'attirer son attention.
Plus d'une fois, il l'accompagna jusque vers le seuil de sa loge, mais elle ne le
voyait pas. Elle semblait du reste ne voir personne. C'était l'indifférence qui
passait. Raoul en souffrit, car elle était belle; il était timide et n'osait s'avouer à lui-
même qu'il l'aimait. Et puis, ça avait été le coup de tonnerre de la soirée de gala: les
cieux déchirés, une voix d'ange se faisant entendre sur la terre pour le ravissement
des hommes et la consommation de son cœur...
Et puis, et puis, il y avait eu cette voix d'homme derrière la porte: «Il faut
m'aimer!» et personne dans la loge...
Pourquoi avait-elle ri quand il lui avait dit, dans le moment qu'elle rouvrait les
yeux: «Je suis le petit enfant qui a ramassé votre écharpe dans la mer»? Pourquoi
ne l'avait-elle pas reconnu? Et pourquoi lui avait-elle écrit?
Oh! cette côte est longue... longue... Voici le crucifix des trois chemins... Voici la
lande déserte, la bruyère glacée, le paysage immobile sous le ciel blanc. Les vitres
tintinnabulent, lui brisent leurs carreaux dans les oreilles... Que de bruit fait cette
diligence qui avance si peu! Il reconnaît les chaumières... les enclos, les talus, les
arbres du chemin... Voici le dernier détour de la route, et puis on dévalera et ce sera
la mer... la grande baie de Perros...
Alors, elle est descendue à l'auberge du Soleil couchant. Dame! Il n'y en a pas
d'autre. Et puis, on y est très bien. Il se rappelle que dans le temps, on y racontait
de belles histoires! Comme son cœur bat! Qu'est-ce qu'elle va dire en le voyant?
La première personne qu'il aperçoit en entrant dans la vieille salle enfumée de
l'auberge est la maman Tricard. Elle le reconnaît. Elle lui fait des compliments. Elle
lui demande ce qui l'amène. Il rougit. Il dit que, venu pour affaire à Lannion, il a
tenu à «pousser jusque-là pour lui dire bonjour». Elle veut lui servir à déjeuner,
mais il dit: «Tout à l'heure.» Il semble attendre quelque chose ou quelqu'un. La
porte s'ouvre. Il est debout. Il ne s'est pas trompé: c'est elle! Il veut parler, il
retombe. Elle reste devant lui souriante, nullement étonnée. Sa figure est fraîche et
rose comme une fraise venue à l'ombre. Sans doute, la jeune fille est-elle émue par
une marche rapide. Son sein qui renferme un cœur sincère se soulève doucement.
Ses yeux, clairs miroirs d'azur pâle, de la couleur des lacs qui rêvent, immobiles,
tout là-haut vers le nord du monde, ses yeux lui apportent tranquillement le reflet
de son âme candide. Le vêtement de fourrure est entr'ouvert sur une taille souple,
sur la ligne harmonieuse de son jeune corps plein de grâce. Raoul et Christine se

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regardent longuement. La maman Tricard sourit et, discrète, s'esquive. Enfin
Christine parle:
—Vous êtes venu et cela ne m'étonne point. J'avais le pressentiment que je vous
retrouverais ici, dans cette auberge, en revenant de la messe. Quelqu'un me l'a dit,
là-bas. Oui, on m'avait annoncé votre arrivée.
—Qui donc? demande Raoul, en prenant dans ses mains la petite main de Christine
que celle-ci ne lui retire pas.
—Mais, mon pauvre papa qui est mort.
Il y a un silence entre les deux jeunes gens.
Puis, Raoul reprend:
—Est-ce que votre papa vous a dit que je vous aimais Christine, et que je ne puis
vivre sans vous?
Christine rougit jusqu'aux cheveux et détourne la tête. Elle dit, la voix tremblante:
—Moi? Vous êtes fou, mon ami.
Et elle éclate de rire pour se donner, comme on dit, une contenance.
—Ne riez pas Christine, c'est très sérieux.
Et elle réplique, grave:
—Je ne vous ai point fait venir pour que vous me disiez des choses pareilles.
—Vous m'avez «fait venir» Christine; vous avez deviné que votre lettre ne me
laisserait point indifférent et que j'accourrais à Perros. Comment avez-vous pu
penser cela, si vous n'avez pas pensé que je vous aimais?
—J'ai pensé que vous vous souviendriez des jeux de notre enfance auxquels mon
père se mêlait si souvent. Au fond, je ne sais pas bien ce que j'ai pensé... J'ai peut-
être eu tort de vous écrire... Votre apparition si subite l'autre soir dans ma loge,
m'avait reporté loin, bien loin dans le passé, et je vous ai écrit comme une petite
fille que j'étais alors, qui serait heureuse de revoir, dans un moment de tristesse et
de solitude, son petit camarade à côté d'elle...
Un instant, ils gardent le silence. Il y a dans l'attitude de Christine quelque chose
que Raoul ne trouve point naturel sans qu'il lui soit possible de préciser sa pensée.
Cependant, il ne la sent pas hostile; loin de là... la tendresse désolée de ses yeux le
renseigne suffisamment. Mais pourquoi cette tendresse est-elle désolée?... Voilà
peut-être ce qu'il faut savoir et ce qui irrite déjà le jeune homme...

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—Quand vous m'avez vu dans votre loge, c'était la première fois que vous
m'aperceviez, Christine?
Celle-ci ne sait pas mentir. Elle dit:
—Non! je vous avais déjà aperçu plusieurs fois dans la loge de votre frère. Et puis
aussi sur le plateau.
—Je m'en doutais! fait Raoul en se pinçant les lèvres. Mais pourquoi donc alors,
quand vous m'avez vu dans votre loge, à vos genoux, et vous faisant souvenir que
j'avais ramassé votre écharpe dans la mer, pourquoi avez-vous répondu comme si
vous ne me connaissiez point et aussi avez-vous ri?
Le ton de ces questions est si rude que Christine regarde Raoul, étonnée, et ne lui
répond pas. Le jeune homme est stupéfait lui-même de cette querelle subite, qu'il
ose dans le moment même où il s'était promis de faire entendre à Christine des
paroles de douceur, d'amour et de soumission. Un mari, un amant qui a tous les
droits, ne parlerait pas autrement à sa femme ou à sa maîtresse qui l'aurait offensé.
Mais il s'irrite lui-même de ses torts, et se jugeant stupide, il ne trouve d'autre issue
à cette ridicule situation que dans la décision farouche qu'il prend de se montrer
odieux.
—Vous ne me répondez pas! fait-il rageur et malheureux. Eh bien, je vais répondre
pour vous, moi! C'est qu'il y avait quelqu'un dans cette loge qui vous gênait,
Christine! quelqu'un à qui vous ne vouliez point montrer que vous pouviez vous
intéresser à une autre personne qu'à lui!...
—Si quelqu'un me gênait, mon ami! interrompit Christine sur un ton glacé... si
quelqu'un me gênait, ce soir-là, ce devait être vous, puisque c'est vous que j'ai mis
à la porte!...
—Oui!... pour rester avec l'autre!...
—Que dites-vous, monsieur? fait la jeune femme haletante... et de quel autre s'agit-
il ici?
—De celui à qui vous avez dit: Je ne chante que pour vous! Je vous ai donné mon
âme ce soir, et je suis morte!
Christine a saisi le bras de Raoul: elle le lui étreint avec une force que l'on ne
soupçonnerait point chez cet être fragile.
—Vous écoutiez donc derrière la porte?
—Oui! parce que je vous aime... Et j'ai tout entendu...
—Vous avez entendu quoi? Et la jeune fille, redevenue étrangement calme, laisse
le bras de Raoul.

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—Il vous a dit: Il faut m'aimer!
À ces mots, une pâleur cadavérique se répand sur le visage de Christine, ses yeux
se cernent... Elle chancelle, elle va tomber. Raoul se précipite, tend les bras, mais
déjà Christine a surmonté cette défaillance passagère, et, d'une voix basse, presque
expirante:
—Dites! dites encore! dites tout ce que vous avez entendu!
Raoul la regarde, hésite, ne comprend rien à ce qui se passe.
—Mais, dites donc! Vous voyez bien que vous me faites mourir!...
—J'ai entendu encore qu'il vous a répondu, quand vous lui eûtes dit que vous lui
aviez donné votre âme: Ton âme est bien belle, mon enfant, et je te remercie. Il n'y
a point d'empereur qui ait reçu un pareil cadeau! Les anges ont pleuré ce soir!
Christine a porté la main sur son cœur. Elle fixe Raoul dans une émotion
indescriptible. Son regard est tellement aigu, tellement fixe, qu'il paraît celui d'une
insensée. Raoul est épouvanté. Mais voilà que les yeux de Christine deviennent
humides et sur ses joues d'ivoire glissent deux perles, deux lourdes larmes...
—Christine!...
—Raoul!...
Le jeune homme veut la saisir, mais elle lui glisse dans les mains et elle se sauve
dans un grand désordre.
Pendant que Christine restait enfermée dans sa chambre, Raoul se faisait mille
reproches de sa brutalité; mais, d'autre part, la jalousie reprenait son galop dans ses
veines en feu. Pour que la jeune fille eût montré une pareille émotion en apprenant
que l'on avait surpris son secret, il fallait que celui-ci fût d'importance! Certes,
Raoul, en dépit de ce qu'il avait entendu, ne doutait point de la pureté de Christine.
Il savait qu'elle avait une grande réputation de sagesse et il n'était point si novice
qu'il ne comprît la nécessité où se trouve acculée parfois une artiste d'entendre des
propos d'amour. Elle y avait bien répondu en affirmant qu'elle avait donné son âme,
mais de toute évidence, il ne s'agissait en tout ceci que de chant et de musique. De
toute évidence? Alors, pourquoi cet émoi tout à l'heure? Mon Dieu, que Raoul était
malheureux! Et, s'il avait tenu l'homme, la voix d'homme, il lui aurait demandé des
explications précises.
Pourquoi Christine s'est-elle enfuie? Pourquoi ne descendait-elle point?
Il refusa de déjeuner. Il était tout à fait marri et sa douleur était grande de voir
s'écouler loin de la jeune Suédoise, ces heures qu'il avait espérées si douces? Que
ne venait-elle avec lui parcourir le pays où tant de souvenirs leur étaient communs?

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Et pourquoi, puisqu'elle semblait ne plus rien avoir à faire à Perros et, qu'en fait,
elle n'y faisait rien, ne reprenait-elle point aussitôt le chemin de Paris? Il avait
appris que le matin, elle avait fait dire une messe pour le repos de l'âme du père
Daaé et qu'elle avait passé de longues heures en prière dans la petite église et sur la
tombe du ménétrier.
Triste, découragé, Raoul s'en fut vers le cimetière qui entourait l'église. Il en poussa
la porte. Il erra solitaire parmi les tombes, déchiffrant les inscriptions, mais comme
il arrivait derrière l'abside, il fut tout de suite renseigné par la note éclatante des
fleurs qui soupiraient sur le granit tombal et débordaient jusque sur la terre
blanche. Elles embaumaient tout ce coin glacé de l'hiver breton. C'étaient de
miraculeuses roses rouges qui paraissent écloses du matin, dans la neige. C'était un
peu de vie chez les morts, car la mort, là, était partout. Elle aussi débordait de la
terre qui avait rejeté son trop plein de cadavres. Des squelettes et des crânes par
centaines étaient entassés contre le mur de l'église, retenus simplement par un léger
réseau de fils de fer qui laissait à découvert tout le macabre édifice. Les têtes de
morts, empilées, alignées comme des briques, consolidées dans les intervalles, par
des os fort proprement blanchis, semblaient former la première assise sur laquelle
on avait maçonné les murs de la sacristie. La porte de cette sacristie s'ouvrait au
milieu de cet ossuaire, tel qu'on en voit beaucoup au long des vieilles églises
bretonnes.
Raoul pria pour Daaé, puis, lamentablement impressionné par ces sourires éternels
qu'ont les bouches des têtes de morts, il sortit du cimetière, remonta le coteau et
s'assit au bord de la lande qui domine la mer. Le vent courait méchamment sur les
grèves, aboyant après la pauvre et timide clarté du jour. Celle-ci céda, s'enfuit et ne
fut plus qu'une raie livide à l'horizon. Alors, le vent se tut. C'était le soir. Raoul
était enveloppé d'ombres glacées, mais il ne sentait pas le froid. Toute sa pensée
errait sur la lande déserte et désolée, tout son souvenir. C'était là, à cette place, qu'il
était venu souvent, à la tombée du jour, avec la petite Christine, pour voir danser
les korrigans, juste au moment où la lune se lève. Pour son compte, il n'en avait
jamais aperçu, et cependant il avait de bons yeux. Christine, au contraire, qui était
un peu myope, prétendait en avoir vu beaucoup. Il sourit à cette idée, et puis, tout à
coup, il tressaillit. Une forme, une forme précise, mais qui était venue la sans qu'il
sût comment, sans que le moindre bruit l'eût avertit, une forme debout à ses côtés,
disait:
—Croyez-vous que les korrigans viendront ce soir?
C'était Christine. Il voulut parler. Elle lui ferma la bouche de sa main gantée.
—Écoutez-moi, Raoul, je suis résolue à vous dire quelque chose de grave, de très
grave!

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Sa voix tremblait. Il attendit.
Elle reprit, oppressée.
—Vous rappelez-vous, Raoul, la légende de l'Ange de la musique?
—Si je m'en souviens! fit-il, je crois bien que c'est ici que votre père nous l'a
contée pour la première fois.
—C'est ici aussi qu'il m'a dit: «Quand je serai au ciel, mon enfant, je te l'enverrai.»
Eh bien! Raoul, mon père est au ciel et j'ai reçu la visite de l'Ange de la musique.
—Je n'en doute pas, répliqua le jeune homme gravement, car il croyait comprendre
que dans une pensée pieuse, son amie mêlait le souvenir de son père à l'éclat de son
dernier triomphe.
Christine parut légèrement étonnée du sang-froid avec lequel le vicomte de Chagny
apprenait qu'elle avait reçu la visite de l'Ange de la musique.
—Comment l'entendez-vous, Raoul? fit-elle, en penchant sa figure pâle si près du
visage du jeune homme que celui-ci put croire que Christine allait lui donner un
baiser, mais elle ne voulait que lire, malgré les ténèbres, dans ses yeux.
—J'entends, répliqua-t-il, qu'une créature humaine ne chante, point comme vous
avez chanté l'autre soir, sans qu'intervienne quelque miracle, sans que le ciel y soit
pour quelque chose. Il n'est point de professeur sur la terre qui puisse vous
apprendre des accents pareils. Vous avez entendu l'Ange de la musique, Christine.
—Oui, fit-elle solennellement, dans ma loge. C'est là qu'il vient me donner ses
leçons quotidiennes.
Le ton dont elle dit cela était si pénétrant et si singulier que Raoul la regarda
inquiet, comme on regarde une personne qui dit une énormité ou affirme quelque
vision folle à laquelle elle croit de toutes les forces de son pauvre cerveau malade.
Mais elle s'était reculée et elle n'était plus, immobile, qu'un peu d'ombre dans la
nuit.
—Dans votre loge? répéta-t-il comme un écho stupide.
—Oui, c'est là que je l'ai entendu et je n'ai pas été seule à l'entendre...
—Qui donc l'a entendu encore, Christine?
—Vous, mon ami.
—Moi? j'ai entendu l'Ange de la musique?
—Oui, l'autre soir, c'est lui qui parlait quand vous écoutiez derrière la porte de ma
loge. C'est lui qui m'a dit: «Il faut m'aimer.» Mais je croyais bien être la seule à

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percevoir sa voix. Aussi, jugez de mon étonnement quand j'ai appris, ce matin, que
vous pouviez l'entendre, vous aussi...
Raoul éclata de rire. Et aussitôt, la nuit se dissipa sur la lande déserte et les
premiers rayons de la lune vinrent envelopper les jeunes gens. Christine s'était
retournée, hostile, vers Raoul. Ses yeux, ordinairement si doux, lançaient des
éclairs.
—Pourquoi riez-vous? Vous croyez peut-être avoir entendu une voix d'homme?
—Dame! répondit le jeune homme, dont les idées commençaient à se brouiller
devant l'attitude de bataille de Christine.
—C'est vous, Raoul! vous qui me dites cela! un ancien petit compagnon à moi! un
ami de mon père! Je ne vous reconnais plus! Mais que croyez-vous donc? Je suis
une honnête fille, moi, monsieur le vicomte de Chagny, et je ne m'enferme point
avec des voix d'homme, dans ma loge. Si vous aviez ouvert la porte, vous auriez vu
qu'il n'y avait personne!
—C'est vrai! Quand vous avez été partie, j'ai ouvert cette porte et je n'ai trouvé
personne dans la loge...
—Vous voyez bien... alors?
Le comte fit appel à tout son courage.
—Alors, Christine, je pense qu'on se moque de vous!
Elle poussa un cri et s'enfuit. Il courut derrière elle, mais elle lui jeta, dans une
irritation farouche:
—Laissez-moi! laissez-moi!
Et elle disparut. Raoul rentra à l'auberge très las, très découragé et très triste.
Il apprit que Christine venait de monter dans sa chambre et qu'elle avait annoncé
qu'elle ne descendrait pas pour dîner. Le jeune homme demanda si elle n'était point
malade. La brave aubergiste lui répondit d'une façon ambiguë que, si elle était
souffrante, ce devait être d'un mal qui n'était point bien grave, et, comme elle
croyait à la fâcherie de deux amoureux, elle s'éloigna en haussant les épaules et en
exprimant sournoisement la pitié qu'elle avait pour des jeunes gens, qui gaspillaient
en vaines querelles les heures que le bon Dieu leur a permis de passer sur la terre.
Raoul dîna tout seul, au coin de l'âtre et, comme vous pensez bien, de façon fort
maussade. Puis, dans sa chambre, il essaya de lire, puis, dans son lit, il essaya dé
dormir. Aucun bruit ne se faisait entendre dans l'appartement à côté. Que faisait
Christine? Dormait-elle? Et si elle ne dormait point, à quoi pensait-elle? Et lui, à
quoi pensait-il? Eût-il été seulement capable de le dire? La conversation étrange

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qu'il avait eue avec Christine l'avait tout à fait troublé!... Il pensait moins à
Christine qu'autour de Christine, et cet «autour» était si diffus, si nébuleux, si
insaisissable, qu'il en éprouvait un très curieux et très angoissant malaise.
Ainsi les heures passaient très lentes; il pouvait être onze heures et demie de la nuit
quand il entendit distinctement marcher dans la chambre voisine de la sienne.
C'était un pas léger, furtif. Christine ne s'était donc pas couchée? Sans raisonner ses
gestes, le jeune homme s'habilla à la hâte, en prenant garde de faire le moindre
bruit. Et, prêt à tout, il attendit. Prêt à quoi? Est-ce qu'il savait? Son cœur bondit
quand il entendit la porte de Christine tourner lentement sur ses gonds. Où allait-
elle à cette heure où tout reposait dans Perros? Il entr'ouvrit tout doucement sa
porte et put voir, dans un rayon de lune, la forme blanche de Christine qui glissait
précautionneusement dans le corridor. Elle atteignit l'escalier; elle descendit et, lui,
au-dessus d'elle, se pencha sur la rampe. Soudain, il entendit deux voix qui
s'entretenaient rapidement. Une phrase lui arriva: «Ne perdez pas la clef.» C'était la
voix de l'hôtesse. En bas, on ouvrit la porte qui donnait sur la rade. On la referma.
Et tout rentra dans le calme. Raoul revint aussitôt dans sa chambre et courut à sa
fenêtre qu'il ouvrit. La forme blanche de Christine se dressait sur le quai désert.
Ce premier étage de l'auberge du Soleil-Couchant n'était guère élevé et un arbre en
espalier qui tendait ses branches aux bras impatients de Raoul permit à celui-ci
d'être dehors sans que l'hôtesse pût soupçonner son absence. Aussi, quelle ne fut
pas la stupéfaction de la brave dame, le lendemain matin, quand on lui apporta le
jeune homme quasi glacé, plus mort que vif, et qu'elle apprit qu'on l'avait trouvé
étendu tout de son long sur les marches du maître-autel de la petite église de
Perros. Elle courut apprendre presto la nouvelle à Christine, qui descendit en hâte
et prodigua, aidée de l'aubergiste, ses soins inquiets au jeune homme qui ne tarda
point à ouvrir les yeux et revint tout à fait à la vie en apercevant au-dessus de lui le
charmant visage de son amie.
Que s'était-il donc passé? M. le commissaire Mifroid eut l'occasion, quelques
semaines plus tard, quand le drame de l'Opéra entraîna l'action du ministère public,
d'interroger le vicomte de Chagny sur les événements de la nuit de Perros, et voici
de quelle sorte ceux-ci furent transcrits sur les feuilles du dossier d'enquête. (Cote
150.)
Demande.—Mlle Daaé ne vous avait pas vu descendre de votre chambre par le
singulier chemin que vous aviez choisi?
Réponse.—Non, monsieur, non, non. Cependant, j'arrivai derrière elle en
négligeant d'étouffer le bruit de mes pas. Je ne demandais alors qu'une chose, c'est
qu'elle se retournât, qu'elle me vît et qu'elle me reconnut. Je venais de me dire, en
effet, que ma poursuite était tout à fait incorrecte et que la façon d'espionnage à

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laquelle je me livrais était indigne de moi. Mais elle ne sembla point m'entendre et,
de fait, elle agit comme si je n'avais pas été là. Elle quitta tranquillement le quai et
puis, tout à coup, remonta rapidement le chemin. L'horloge de l'église venait de
sonner minuit moins un quart, et il me parut que le son de l'heure avait déterminé la
hâte de sa course, car elle se prit presque à courir. Ainsi arriva-t-elle à la porte du
cimetière.
D. La porte du cimetière était-elle ouverte?
R. Oui, monsieur, et cela me surprit, mais ne parut nullement étonner Mlle Daaé.
D. Il n'y avait personne dans le cimetière?
R. Je ne vis personne. S'il y avait eu quelqu'un, je l'aurais vu. La lumière de la lune
était éblouissante et la neige qui couvrait la terre, en nous renvoyant ses rayons,
faisait la nuit plus claire encore.
D. On ne pouvait pas se cacher derrière les tombes?
R. Non, monsieur. Ce sont de pauvres pierres tombales qui disparaissaient sous la
couche de neige et qui alignaient leurs croix au ras du sol. Les seules ombres
étaient celles de ces croix et les deux nôtres. L'église était toute éblouissante de
clarté. Je n'ai jamais vu une pareille lumière nocturne. C'était très beau, très
transparent et très froid. Je n'étais jamais allé la nuit dans les cimetières, et
j'ignorais qu'on pût y trouver une semblable lumière, «une lumière qui ne pèse
rien».
D. Vous êtes superstitieux?
R. Non, monsieur, je suis croyant.
D. Dans quel état d'esprit étiez-vous?
R. Très sain et très tranquille, ma foi. Certes, la sortie insolite de Mlle Daaé m'avait
tout d'abord profondément troublé; mais aussitôt que je vis la jeune fille pénétrer
dans le cimetière, je me dis qu'elle y venait accomplir quelque vœu sur la tombe
paternelle, et je trouvai la chose si naturelle que je reconquis tout mon calme.
J'étais simplement étonné qu'elle ne m'eût pas encore entendu marcher derrière
elle, car la neige craquait sous mes pas. Mais sans doute était-elle toute absorbée
par sa pensée pieuse. Je résolus du reste de ne la point troubler et, quand elle fut
parvenue à la tombe de son père, je restai à quelques pas derrière elle. Elle
s'agenouilla dans la neige, fit le signe de la croix et commença de prier. À ce
moment, minuit sonna. Le douzième coup tintait encore à mon oreille quand,
soudain, je vis la jeune fille relever la tête; son regard fixa la voûte céleste, ses bras
se tendirent vers l'astre des nuits; elle me parut en extase et je me demandais
encore quelle avait été la raison subite et déterminante de cette extase quand moi-

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même je relevai la tête, je jetai autour de moi un regard éperdu et tout mon être se
tendit vers l'Invisible, l'invisible qui nous jouait de la musique. Et quelle musique!
Nous la connaissions déjà! Christine et moi l'avions déjà entendue en notre
jeunesse. Mais jamais sur le violon du père Daaé, elle ne s'était exprimée avec un
art aussi divin. Je ne pus mieux faire, en cet instant, que de me rappeler tout ce que
Christine venait de me dire de range de la musique, et je ne sus trop que penser de
ces sons inoubliables qui, s'ils ne descendaient pas du ciel, laissaient ignorer leur
origine sur terre. Il n'y avait point là d'instrument ni de main pour conduire l'archet.
Oh! je me rappelai l'admirable mélodie. C'était la Résurrection de Lazare, que le
père Daaé nous jouait dans ses heures de tristesse et de foi. L'ange de Christine
aurait existé qu'il n'aurait pas mieux joué cette nuit-là avec le violon du défunt
ménétrier. L'invocation de Jésus nous ravissait à la terre, et, ma foi, je m'attendis
presque à voir se soulever la pierre du tombeau du père de Christine. L'idée me
vint aussi que Daaé avait été enterré avec son violon et, en vérité, je ne sais point
jusqu'où, dans cette minute funèbre et rayonnante, au fond de ce petit dérobé
cimetière de province, à côté de ces têtes de morts qui nous riaient de toutes leurs
mâchoires immobiles, non je ne sais point jusqu'où s'en fut mon imagination, ni où
elle s'arrêta.
Mais la musique c'était tue et je retrouvai mes sens. Il me sembla entendre du bruit
du côté des têtes de morts de l'ossuaire.
D.—Ah! ah! vous avez entendu du bruit du côté de l'ossuaire?
R. Oui, il m'a paru que les têtes de morts ricanaient maintenant et je n'ai pu
m'empêcher de frissonner.
D. Vous n'avez point pensé tout de suite que derrière l'ossuaire pouvait se cacher
justement le musicien céleste qui venait de tant vous charmer?
R. J'ai si bien pensé cela, que je n'ai plus pensé qu'à cela, monsieur le commissaire,
et que j'en oubliai de suivre Mlle Daaé qui venait de se relever et gagnait
tranquillement la porte du cimetière. Quant à elle, elle était tellement absorbée,
qu'il n'est point étonnant qu'elle, ne m'ait pas aperçu. Je ne bougeai point, les yeux
fixés vers l'ossuaire, décidé à aller jusqu'au bout de cette incroyable aventure et
d'en connaître le fin mot.
D. Et alors, qu'arriva-t-il pour qu'on vous ait retrouvé au matin, étendu à demi
mort, sur les marches du maître-autel?
R. Oh! ce fut rapide... Une tête de mort roula à mes pieds... puis une autre... puis
une autre... On eût dit que j'étais le but de ce funèbre jeu de boules. Et j'eus cette
imagination qu'un faux mouvement avait dû détruire l'harmonie de l'échafaudage

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derrière lequel se dissimulait notre musicien. Cette hypothèse m'apparut d'autant
plus raisonnable qu'une ombre glissa tout à coup sur le mur éclatant de la sacristie.
Je me précipitai. L'ombre avait déjà, poussant la porte, pénétré dans l'église. J'avais
des ailes, l'ombre avait un manteau. Je fus assez rapide pour saisir un coin du
manteau de l'ombre. À ce moment, nous étions, l'ombre et moi, juste devant le
maître-autel et les rayons de la lune, à travers le grand vitrail de l'abside, tombaient
droit devant nous. Comme je ne lâchai point le manteau, l'ombre se retourna et, le
manteau dont elle était enveloppée s'étant entr'ouvert, je vis, monsieur le juge,
comme je vous vois, une effroyable tête de mort qui dardait sur moi un regard où
brûlaient les feux de l'enfer. Je crus avoir affaire à Satan lui-même et, devant cette
apparition d'outre-tombe, mon cœur, malgré tout son courage, défaillit, et je n'ai
plus souvenir de rien jusqu'au moment où je me réveillai dans ma petite chambre
de l'auberge du Soleil-Couchant.

VII

UNE VISITE À LA LOGE N° 5

Nous avons quitté MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin dans le moment
qu'ils se décidaient à aller faire une petite visite à la première loge n° 5.
Ils ont laissé derrière eux le large escalier qui conduit du vestibule de
l'administration à la scène et ses dépendances; ils ont traversé la scène (le plateau),
ils sont entrés dans le théâtre par l'entrée des abonnés, puis, dans la salle, par le
premier couloir à gauche. Ils se sont alors glissés entre les premiers rangs des
fauteuils d'orchestre et ont regardé la première loge n° 5. Ils la virent mal à cause
qu'elle était plongée dans une demi-obscurité et que d'immenses housses étaient
jetées sur le velours rouge des appuis-mains.
À ce moment, ils étaient presque seuls dans l'immense vaisseau ténébreux et un
grand silence les entourait. C'était l'heure tranquille où les machinistes vont boire.
L'équipe avait momentanément vidé le plateau, laissant un décor moitié planté;
quelques rais de lumière (une lumière blafarde, sinistre, qui semblait volée à un
astre moribond), s'étaient insinués par on ne sait quelle ouverture, jusqu'à une
vieille tour qui dressait ses créneaux en carton sur la scène; les choses, dans cette
nuit factice, ou plutôt dans ce jour menteur, prenaient d'étranges formes. Sur les
fauteuils de l'orchestre, la toile qui les recouvrait avait l'apparence d'une mer en
furie, dont les vagues glauques avaient été instantanément immobilisées sur l'ordre
secret du géant des tempêtes, qui, comme chacun sait, s'appelle Adamastor. MM.
Moncharmin et Richard étaient les naufragés de ce bouleversement immobile d'une

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mer de toile peinte. Ils avançaient vers les loges de gauche, à grandes brassées,
comme des marins qui ont abandonné leur barque et cherchent à gagner le rivage.
Les huit grandes colonnes en échaillon poli se dressaient dans l'ombre comme
autant de prodigieux pilotis destinés à soutenir la falaise menaçante, croulante et
ventrue, dont les assises étaient figurées par les lignes circulaires, parallèles et
fléchissantes des balcons des premières, deuxièmes et troisièmes loges. Du haut,
tout en haut de la falaise, perdues dans le ciel de cuivre de M. Lenepveu, des
figures grimaçaient, ricanaient, se moquaient, se gaussaient de l'inquiétude de MM.
Moncharmin et Richard. C'étaient pourtant des figures fort sérieuses à l'ordinaire.
Elles s'appelaient: Isis, Amphitrite, Hébé, Flore, Pandore, Psyché, Thétis, Pomone,
Daphné, Clythie, Galathée, Aréthuse. Oui, Aréthuse elle-même et Pandore que tout
le monde connaît à cause de sa boîte, regardaient les deux nouveaux directeurs de
l'Opéra qui avaient fini par s'accrocher à quelque épave, et qui, de là,
contemplaient en silence la première loge n° 5. J'ai dit qu'ils étaient inquiets. Du
moins, je le présume. M. Moncharmin, en tout cas, avoue qu'il était impressionné.
Il dit textuellement: «Cette «balançoire» (quel style!) du fantôme de l'Opéra, sur
laquelle on nous avait si gentiment fait monter, depuis que nous avions pris la
succession de MM. Poligny et Debienne, avait fini sans doute par troubler
l'équilibre de mes facultés imaginatives, et, à tout prendre, visuelles, car (était-ce le
décor exceptionnel dans lequel nous nous mouvions, au centre d'un incroyable
silence qui nous impressionna à ce point?... fûmes-nous le jouet d'une sorte
d'hallucination rendue possible par la quasi-obscurité de la salle et la pénombre qui
baignait la loge n° 5?) car j'ai vu et Richard aussi a vu, dans le même moment, une
forme dans la loge n° 5. Richard n'a rien dit; moi, non plus, du reste. Mais nous
nous sommes pris la main d'un même geste. Puis, nous avons attendu quelques
minutes ainsi, sans bouger, les yeux toujours fixés sur le même point: mais la
forme avait disparu. Alors, nous sommes sortis et, dans le couloir, nous nous
sommes fait part de nos impressions et nous avons parlé de la forme. Le malheur
est que ma forme, à moi, n'était pas du tout la forme de Richard. Moi, j'avais vu
comme une tête de mort qui était posée sur le rebord de la loge, tandis que Richard
avait aperçu une forme de vieille femme qui ressemblait à la mère Giry. Si bien que
nous vîmes que nous avions été réellement le jouet d'une illusion et que nous
courûmes sans plus tarder et en riant comme des fous à la première loge n° 5, dans
laquelle nous entrâmes et dans laquelle nous ne trouvâmes plus aucune forme.»
Et maintenant nous voici dans la loge n° 5.
C'est une loge comme toutes les autres premières loges. En vérité, rien ne distingue
cette loge de ses voisines.
MM. Moncharmin et Richard, s'amusant ostensiblement et riant l'un de l'autre,
remuaient les meubles de la loge, soulevaient les housses et les fauteuils et

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examinaient en particulier celui sur lequel la voix avait l'habitude de s'asseoir.
Mais ils constatèrent que c'était un honnête fauteuil, qui n'avait rien de magique.
En somme, la loge était la plus ordinaire des loges, avec sa tapisserie rouge, ses
fauteuils, sa carpette et son appui-mains en velours rouge. Après avoir tâté le plus
sérieusement du monde la carpette et n'avoir, de ce côté comme des autres, rien
découvert de spécial, ils descendirent dans la baignoire du dessous, qui
correspondait à la loge n° 5. Dans la baignoire n°5, qui est juste au coin de la
première sortie de gauche des fauteuils d'orchestre, ils ne trouvèrent rien non plus
qui méritât d'être signalé.
—Tous ces gens-là se moquent de nous, finit par s'écrier Firmin Richard; samedi,
on joue Faust, nous assisterons à la représentation tous les deux dans la première
loge n°5!

VIII

OÙ MM. FIRMIN RICHARD, ET ARMAND MONCHARMIN ONT
L'AUDACE DE FAIRE REPRÉSENTER «FAUST» DANS UNE SALLE
«MAUDITE» ET DE L'EFFROYABLE ÉVÉNEMENT QUI EN RÉSULTA

Mais le samedi matin, en arrivant dans leur bureau, les directeurs trouvèrent une
double lettre de F. de l'O. ainsi conçue:
«Mes chers directeurs,
«C'est donc la guerre?
«Si vous tenez encore à la paix, voici mon ultimatum.
«Il est aux quatre conditions suivantes:
«1° Me rendre ma loge—et je veux qu'elle soit à ma libre disposition dès
maintenant;
«2° Le rôle de «Marguerite» sera chanté ce soir par Christine Daaé. Ne vous
occupez pas de la Carlotta qui sera malade;
«3° Je tiens absolument aux bons et loyaux services de Mme Giry, mon ouvreuse,
que vous réintégrerez immédiatement dans ses fonctions;
«4° Faites-moi connaître par une lettre remise à Mme Giry, qui me la fera parvenir,
que vous acceptez, comme vos prédécesseurs, les conditions de mon cahier des
charges relatives à mon indemnité mensuelle. Je vous ferai savoir ultérieurement
dans quelle forme vous aurez à me la verser.
«Sinon, vous donnerez Faust, ce soir, dans une salle maudite.

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«À bon entendeur, salut!
«F. DE L'O.»
—Eh bien! il m'embête, moi!... Il m'embête! hurla Richard, en dressant ses poings
vengeurs et en les laissant retomber avec fracas sur la table de son bureau.
Sur ces entrefaites, Mercier, l'administrateur entra.
—Lachenal voudrait voir l'un de ces messieurs, dit-il. Il paraît que l'affaire est
urgente, et le bonhomme me paraît tout bouleversé.
—Qui est-ce Lachenal? interrogea Richard.
—C'est votre écuyer en chef.
—Comment! mon écuyer en chef?
—Mais oui, monsieur, expliqua Mercier... il y a à l'Opéra plusieurs écuyers, et M.
Lachenal est leur chef.
—Et qu'est-ce qu'il fait, cet écuyer?
—Il a la haute direction de l'écurie.
—Quelle écurie?
—Mais la vôtre, monsieur, l'écurie, de l'Opéra.
—Il y a une écurie à l'Opéra? Ma foi, je n'en savais rien! Et où se trouve-t-elle?
—Dans les dessous, du côté de la Rotonde. C'est un service très important, nous
avons douze chevaux.
—Douze chevaux! Et pourquoi faire, grand Dieu?
—Mais pour les défilés de la Juive, du Prophète, etc., il faut des chevaux dressés et
qui «connaissent les planches». Les écuyers sont chargés de les leur apprendre. M.
Lachenal y est fort habile. C'est l'ancien directeur des écuries de Franconi.
—Très bien..., mais, qu'est-ce qu'il me veut?
—Je n'en sais rien... je ne l'ai jamais vu dans un état pareil.
—Faites le entrer!...
M. Lachenal entre. Il a une cravache à la main et en cingle nerveusement l'une de
ses bottes.
—Bonjour, monsieur Lachenal, fit Richard impressionné. Qu'est-ce qui nous vaut
l'honneur de votre visite?
—Monsieur le directeur, je viens vous demander de mettre toute l'écurie à la porte.

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—Comment! vous voulez mettre à la porte nos chevaux?
—Il ne s'agit pas des chevaux, mais des palefreniers!
—Combien avez-vous de palefreniers, monsieur Lachenal?
—Six!
—Six palefreniers! C'est au moins trop de deux!
—Ce sont là des «places», interrompit Mercier, qui ont été créées et qui nous ont
été imposées par le sous-secrétariat des Beaux-Arts. Elles sont occupées par des
protégés du gouvernement, et si j'ose me permettre...
—Le gouvernement, je m'en fiche!... affirma Richard avec énergie. Nous n'avons
pas besoin de plus de quatre palefreniers pour douze chevaux.
—Onze! rectifia M. l'écuyer un chef.
—Douze! répéta Richard.
— Onze! répète Lachenal.
—Ah! c'est M. l'administrateur qui m'avait dit que vous aviez douze chevaux!
—J'en avais douze, mais je n'en ai plus que onze depuis que l'on nous a volé César!
Et M. Lachenal se donne un grand coup de cravache sur la botte.
—On nous a volé César, s'écria M. l'administrateur; César, le cheval blanc du
Prophète.
—Il n'y a pas deux Césars! déclara d'un ton sec M. l'écuyer en chef. J'ai été dix ans
chez Franconi et j'en ai vu, des chevaux! Eh bien! il n'y a pas deux Césars! Et on
nous l'a volé.
—Comment cela?
—Eh! je n'en sais rien! Personne n'en sait rien! Voilà pourquoi je viens vous
demander de mettre toute l'écurie à la porte.
—Qu'est-ce qu'ils disent, vos palefreniers?
—Des bêtises... les uns accusent des figurants... les autres prétendent que c'est le
concierge de l'administration.
—Le concierge de l'administration? J'en réponds comme de moi-même! protesta
Mercier.
—Mais enfin, monsieur le premier écuyer, s'écria Richard, vous devez avoir une
idée!...

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—Eh bien! oui, j'en ai une! J'en ai une! déclara tout à coup M. Lachenal, et je vais
vous la dire. Pour moi, il n'y a pas de doute.—M. le premier écuyer se rapprocha
de MM. les directeurs et leur glissa à l'oreille:—C'est le fantôme qui a fait le coup!
Richard sursauta.
—Ah! Vous aussi! Vous aussi!
—Comment? moi aussi? C'est bien la chose la plus naturelle...
—Mais comment donc! monsieur Lachenal! mais comment donc, monsieur le
premier écuyer...
—... Que je vous dise ce que je pense, après ce que j'ai vu...
—Et qu'avez-vous vu, monsieur Lachenal?
—J'ai vu, comme je vous vois, une ombre noire qui montait un cheval blanc qui
ressemblait comme deux gouttes d'eau à César!
—Et vous n'avez pas couru après ce cheval blanc et cette ombre noire?
—J'ai couru et j'ai appelé, monsieur le directeur, mais ils se sont enfuis avec une
rapidité déconcertante et ont disparu dans la nuit de la galerie...
M. Richard se leva:
—C'est bien, monsieur Lachenal. Vous pouvez vous retirer... nous allons déposer
une plainte contre le fantôme...
—Et vous allez fiche mon écurie à la porte!
—C'est entendu! Au revoir, monsieur!
M. Lachenal salua et sortit.
Richard écumait.
—Vous allez régler le compte de cet imbécile!
—C'est un ami de M. le commissaire du gouvernement! osa Mercier...
—Et il prend son apéritif à Tortoni avec Lagréné, Scholl et Pertuiset, le tueur de
lions, ajouta Moncharmin. Nous allons nous mettre toute la presse à dos! Il
racontera l'histoire du fantôme et tout le monde s'amusera à nos dépens! Si nous
sommes ridicules, nous sommes morts!
—C'est bien, n'en parlons plus... concéda Richard, qui déjà songeait à autre chose.
À ce moment la porte s'ouvrit et, sans doute, cette porte n'était-elle point alors
défendue par son cerbère ordinaire, car on vit mame Giry entrer tout de go, une
lettre à la main, et dire précipitamment:

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—Pardon, excuse, messieurs, mais j'ai reçu ce matin une lettre du fantôme de
l'Opéra. Il me dit de passer chez vous, que vous avez censément quelque chose à
me...
Elle n'acheva pas sa phrase. Elle vit la figure de Firmin Richard, et c'était terrible.
L'honorable directeur de l'Opéra était prêt à éclater. La fureur dont il était agité ne
se traduisait encore à l'extérieur que par la couleur écarlate de sa face furibonde et
par l'éclair de ses yeux fulgurants. Il ne dit rien. Il ne pouvait pas parler. Mais, tout
à coup, son geste partit. Ce fut d'abord le bras gauche qui entreprit la falote
personne de mame Giry et lui fit décrire un demi-tour si inattendu, une pirouette si
rapide que celle-ci en poussa une clameur désespérée, et puis, ce fut le pied droit,
le pied droit du même honorable directeur qui alla imprimer sa semelle sur le
taffetas noir d'une jupe qui, certainement, n'avait pas encore, en pareil endroit, subi
un pareil outrage.
L'événement avait été si précipité que mame Giry, quand elle se retrouva dans la
galerie, en était comme étourdie encore et semblait ne pas comprendre. Mais,
soudain, elle comprit, et l'Opéra retentit de ses cris indignés, de ses protestations
farouches, de ses menaces de mort. Il fallut trois garçons pour la descendre dans la
cour de l'administration et deux agents pour la porter dans la rue.
À peu près à la même heure, la Carlotta, qui habitait un petit hôtel de la rue du
Faubourg-Saint-Honoré, sonnait sa femme de chambre et se faisait apporter au lit
son courrier. Dans ce courrier, elle trouvait une lettre anonyme où on lui disait:
«Si vous chantez ce soir, craignez qu'il ne vous arrive un grand malheur au moment
même où vous chanterez... un malheur pire que la mort.»
Cette menace était tracée à l'encre rouge, d'une écriture hésitante et bâtonnante.
Ayant lu cette lettre, la Carlotta n'eut plus d'appétit pour déjeuner. Elle repoussa le
plateau sur lequel la camériste lui présentait le chocolat fumant. Elle s'assit sur son
lit et réfléchit profondément. Ce n'était point la première lettre de ce genre qu'elle
recevait, mais jamais encore elle n'en avait lu d'aussi menaçante.
Elle se croyait en butte, à ce moment, aux mille entreprises de la jalousie et
racontait couramment qu'elle avait un ennemi secret qui avait juré sa perte. Elle
prétendait qu'il se tramait contre elle quelque méchant complot, quelque cabale qui
éclaterait un de ces jours; mais elle n'était point femme à se laisser intimider,
ajoutait-elle.
La vérité était que, si cabale il y avait, celle-ci était menée par la Carlotta elle-
même contre la pauvre Christine, qui ne s'en doutait guère. La Carlotta n'avait
point pardonné à Christine le triomphe que celle-ci avait remporté en la remplaçant
au pied levé.

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Quand on lui avait appris l'accueil extraordinaire qui avait été fait à sa remplaçante,
la Carlotta s'était sentie instantanément guérie d'un commencement de bronchite et
d'un accès de bouderie contre l'administration, et elle n'avait plus montré la
moindre velléité de quitter son emploi. Depuis, elle avait travaillé de toutes ses
forces à «étouffer» sa rivale, faisant agir des amis puissants auprès des directeurs
pour qu'ils ne donnassent plus à Christine l'occasion d'un nouveau triomphe.
Certains journaux qui avaient commencé à chanter le talent de Christine ne
s'occupèrent plus que de la gloire de la Carlotta. Enfin, au théâtre même, la célèbre
diva tenait sur Christine les propos les plus outrageants et essayait de lui causer
mille petits désagréments.
La Carlotta n'avait ni cœur ni âme. Ce n'était qu'un instrument! Certes, un
merveilleux instrument. Son répertoire comprenait tout ce qui peut tenter
l'ambition d'une grande artiste, aussi bien chez les maîtres allemands que chez les
Italiens ou les Français. Jamais, jusqu'à ce jour, on n'avait entendu la Carlotta
chanter faux, ni manquer du volume de voix nécessaire à la traduction d'aucun
passage de son répertoire immense. Bref, l'instrument était étendu, puissant et
d'une justesse admirable. Mais nul n'aurait pu dire à Carlotta ce que Rossini disait à
la Krauss, après qu'elle eût chanté pour lui en allemand «Sombres forêts?...»:
«Vous chantez avec votre âme, ma fille, et votre âme est belle!»
Où était ton âme, ô Carlotta, quand tu dansais dans les bouges de Barcelone? Où
était-elle, quand plus tard, à Paris, tu as chanté sur de tristes tréteaux tes couplets
cyniques de bacchante de music-hall? Où ton âme, quand, devant les maîtres
assemblés chez un de tes amants, tu faisais résonner cet instrument docile, dont le
merveilleux était qu'il chantait avec la même perfection indifférente le sublime
amour et la plus basse orgie? Ô Carlotta, si jamais tu avais eu une âme et que tu
l'eusse, perdue alors, tu l'aurais retrouvée quand tu devins Juliette, quand tu fus
Elvire, et Ophélie, et Marguerite! Car d'autres sont montées de plus bas que toi et
que l'art, aidé de l'amour, a purifiées!
En vérité, quand je songe à toutes les petitesses, les vilenies dont Christine Daaé
eut à souffrir, à cette époque, de la part de cette Carlotta, je ne puis retenir mon
courroux, et il ne m'étonne point que mon indignation se traduise par des aperçus
un peu vastes sur l'art en général, et celui du chant en particulier, où les admirateurs
de la Carlotta ne trouveront certainement point leur compte.
Quand la Carlotta eut fini de réfléchir à la menace de la lettre étrange qu'elle venait
de recevoir, elle se leva.
—On verra bien, dit-elle... Et elle prononça, en espagnol, quelques serments, d'un
air fort résolu.

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La première chose qu'elle vit en mettant son nez à la fenêtre, fut un corbillard. Le
corbillard et la lettre la persuadèrent qu'elle courait, ce soir-là, les plus sérieux
dangers. Elle réunit chez elle le ban et l'arrière-ban de ses amis, leur apprit qu'elle
était menacée, à la représentation du soir, d'une cabale organisée par Christine
Daaé, et déclara qu'il fallait faire pièce à cette petite en remplissant la salle de ses
propres admirateurs, à elle, la Carlotta. Elle n'en manquait pas, n'est-ce pas? Elle
comptait sur eux pour se tenir prêts à toute éventualité et faire taire les
perturbateurs, si, comme elle le craignait, ils déchaînaient le scandale.
Le secrétaire particulier de M. Richard étant venu prendre des nouvelles de la santé
de la diva, s'en retourna avec l'assurance qu'elle se portait à merveille et que, «fût-
elle à l'agonie», elle chanterait le soir même le rôle de Marguerite. Comme le
secrétaire avait, de la part de son chef, recommandé fortement à la diva de ne
commettre aucune imprudence, de ne point sortir de chez elle, et de se garer des
courants d'air, la Carlotta ne put s'empêcher, après son départ, de rapprocher ces
recommandations exceptionnelles et inattendues des menaces inscrites dans la
lettre.
Il était cinq heures, quand elle reçut par le courrier une nouvelle lettre anonyme de
la même écriture que la première. Elle était brève. Elle disait simplement: «Vous
êtes enrhumée; si vous étiez raisonnable, vous comprendriez que c'est folie de
vouloir chanter ce soir.»
La Carlotta ricana, haussa ses épaules, qui étaient magnifiques, et lança deux ou
trois notes qui la rassurèrent.
Ses amis furent fidèles à leur promesse. Ils étaient tous, ce soir-là, à l'Opéra, mais
c'est en vain qu'ils cherchèrent autour d'eux ces féroces conspirateurs qu'ils avaient
mission de combattre. Si l'on en exceptait quelques profanes, quelques honnêtes
bourgeois dont la figure placide ne reflétait d'autre dessein que celui de réentendre
une musique qui, depuis longtemps déjà, avait conquis leurs suffrages, il n'y avait
là que des habitués dont les mœurs élégantes, pacifiques et correctes, écartaient
toute idée de manifestation. La seule chose qui paraissait anormale était la présence
de MM. Richard et Moncharmin dans la loge n° 5. Les amis de la Carlotta
pensèrent que, peut-être, messieurs les directeurs avaient eu, de leur côté, vent du
scandale projeté et qu'ils avaient tenu à se rendre dans la salle pour l'arrêter sitôt
qu'il éclaterait, mais c'était là une hypothèse injustifiée, comme vous le savez; MM.
Richard et Moncharmin ne pensaient qu'à leur fantôme.
Rien?... En vain j'interroge en une ardente veille La Nature et le Créateur. Pas une
voix, ne glisse à mon oreille Un mot consolateur!...
Le célèbre baryton Carolus Fonta venait à peine de lancer le premier appel du
docteur Faust aux puissances de l'enfer, que M. Firmin Richard, qui s'était assis sur

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la chaise même du fantôme—la chaise de droite, au premier rang—se penchait, de
la meilleure humeur du monde, vers son associé, et lui disait:
—Et toi, est-ce qu'une voix a déjà glissé un mot à ton oreille?
—Attendons! ne soyons pas trop pressés, répondait sur le même ton plaisant M.
Armand Moncharmin. La représentation ne fait que commencer et tu sais bien que
le fantôme n'arrive ordinairement que vers le milieu du premier acte.
Le premier acte se passa sans incident, ce qui n'étonna point les amis de Carlotta,
puisque Marguerite, à cet acte, ne chante point. Quant aux deux directeurs, au
baisser du rideau, ils se regardèrent en souriant:
—Et d'un! fit Montcharmin.
—Oui, le fantôme est en retard, déclara Firmin Richard.
Moncharmin, toujours badinant, reprit:
—En somme, la salle n'est pas trop mal composée ce soir pour une salle maudite.
M. Richard daigna sourire. Il désigna à son collaborateur une bonne grosse dame
assez vulgaire vêtue de noir qui était assise dans un fauteuil au milieu de la salle et
qui était flanquée de deux hommes, d'allure fruste dans leurs redingotes en drap
d'habit.
—Qu'est-ce que c'est que ce «monde-là»? demanda Montcharmin.
—Ce monde-là, mon cher, c'est ma concierge, son frère et son mari.
—Tu leur as donné des billets?
—Ma foi oui... Ma concierge n'était jamais allée à l'Opéra... c'est la première fois...
et comme, maintenant, elle doit y venir tous les soirs, j'ai voulu qu'elle fût bien
placée avant de passer son temps à placer les autres.
Moncharmin demanda des explications et Richard lui apprit qu'il avait décidé, pour
quelque temps, sa concierge, en laquelle il avait la plus grande confiance, à venir
prendre la place de mam' Giry.
—À propos de la mère Giry, fit Moncharmin, tu sais qu'elle va porter plainte contre
toi.
—Auprès de qui? Auprès du fantôme?
Le fantôme! Moncharmin l'avait presque oublié.
Du reste, le mystérieux personnage ne faisait rien pour se rappeler au souvenir de
MM. les directeurs.
Soudain, la porte de leur loge s'ouvrit brusquement devant le régisseur effaré.

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—Qu'y a-t-il? demandèrent-ils tous deux, stupéfaits de voir celui-ci en pareil
endroit, en ce moment.
—Il y a, dit le régisseur, qu'une cabale est montée par les amis de Christine Daaé
contre la Carlotta. Celle-ci est furieuse.
—Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là? fit Richard en fronçant les
sourcils.
Mais le rideau se levait sur la Kermesse et le directeur fit signe au régisseur de se
retirer.
Quand le régisseur eut vidé la place, Moncharmin se pencha à l'oreille de Richard:
—Daaé a donc des amis? demanda-t-il.
—Oui, fait Richard, elle en a.
—Qui?
Richard désigna du regard une première loge dans laquelle il n'y avait que deux
hommes.
—Le comte de Chagny?
—Oui, il me l'a recommandée... si chaleureusement, que si je ne le savais pas l'ami
de la Sorelli...
—Tiens! tiens!... murmura Moncharmin.
Et qui donc est ce jeune homme si pâle, assis à côté de lui?
—C'est son frère, le vicomte.
—Il ferait mieux d'aller se coucher. Il a l'air malade.
La scène résonnait de chants joyeux. L'ivresse en musique. Triomphe du gobelet.
Vin ou bière, Bière ou vin, Que mon verre Soit plein!
Étudiants, bourgeois, soldats, jeunes filles et matrones, le cœur allègre,
tourbillonnaient devant le cabaret à l'enseigne du dieu Bacchus. Siebel fit son
entrée.
Christine Daaé était charmante en travesti. Sa fraîche jeunesse, sa grâce
mélancolique séduisaient à première vue. Aussitôt, les partisans de la Carlotta
s'imaginèrent qu'elle allait être saluée d'une ovation qui les renseignerait sur les
intentions de ses amis. Cette ovation indiscrète eût été, du reste, d'une maladresse
insigne. Elle ne se produisit pas.

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Au contraire, quand Marguerite traversa la scène et qu'elle eut chanté les deux
seuls vers de son rôle à cet acte deuxième:
Non messieurs, je ne suis demoiselle ni belle, Et je n'ai pas besoin qu'on me donne
la main!
des bravos éclatants accueillirent la Carlotta. C'était si imprévu et si inutile que
ceux qui n'étaient au courant de rien se regardaient en se demandant ce qui se
passait, et l'acte encore s'acheva sans aucun incident. Tout le monde se disait alors:
«Ça va être pour l'acte suivant, évidemment.» Quelques-uns, qui étaient, paraît-il,
mieux renseignés que les autres, affirmèrent que le «boucan» devait commencer à
la «Coupe du roi de Thulé», et ils se précipitèrent vers rentrée des abonnés pour
aller avertir la Carlotta.
Les directeurs quittèrent la loge pendant cet entr'acte pour se renseigner sur cette
histoire de cabale dont leur avait parlé le régisseur, mais ils revinrent bientôt à leur
place en haussant les épaules et en traitant toute cette affaire de niaiserie. La
première chose qu'ils virent en entrant fut, sur la tablette de l'appui-main, une boîte
de bonbons anglais. Qui l'avait apportée là? Ils questionnèrent les ouvreuses. Mais
personne ne put les renseigner. S'étant alors retournés à nouveau du côté de l'appui-
main ils aperçurent, cette fois, à côté de la boîte de bonbons anglais, une lorgnette.
Ils se regardèrent. Ils n'avaient pas envie de rire. Tout ce que leur avait dit Mme
Giry leur revenait à la mémoire... et puis... il leur semblait qu'il y avait autour d'eux
comme un étrange courant d'air... Ils s'assirent en silence, réellement
impressionnés.
La scène représentait le jardin de Marguerite...
Faites lui mes aveux, Portez mes vœux...
Comme elle chantait ces deux premiers vers, son bouquet de roses et de lilas à la
main, Christine, en relevant la tête, aperçut dans sa loge le vicomte de Chagny et
dès lors, il sembla à tous que sa voix était moins assurée, moins pure, moins
cristalline qu'à l'ordinaire. Quelque chose qu'on ne savait pas, assourdissait,
alourdissait son chant... Il y avait, là-dessous, du tremblement et de la crainte.
—Drôle de fille, fit remarquer presque tout haut un ami de la Carlotta placé à
l'orchestre... L'autre soir, elle était divine et aujourd'hui, la voilà qui chevrote. Pas
d'expérience, pas de méthode!
C'est en vous que j'ai foi, Parlez pour moi.
Le vicomte se mit la tête dans les mains. Il pleurait. Le comte, derrière lui, mordait
violemment la pointe de sa moustache, haussait les épaules et fronçait les sourcils.
Pour qu'il traduisît par autant de signes extérieurs ses sentiments intimes, le comte
ordinairement si correct et si froid, devait être furieux. Il l'était. Il avait vu son frère

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revenir d'un rapide et mystérieux voyage dans un état de santé alarmant. Les
explications qui s'en étaient suivies n'avaient sans doute point eu la vertu de
tranquilliser le comte qui, désireux de savoir à quoi s'en tenir, avait demandé un
rendez-vous à Christine Daaé. Celle-ci avait eu l'audace de lui répondre qu'elle ne
pouvait le recevoir, ni lui, ni son frère. Il crut à un abominable calcul. Il ne
pardonnait point à Christine de faire souffrir Raoul, mais surtout il ne pardonnait
point à Raoul de souffrir pour Christine. Ah! il avait eu bien tort de s'intéresser un
instant à cette petite, dont le triomphe d'un soir restait pour tous incompréhensible.
Que la fleur sur sa bouche Sache au moins déposer Un doux baiser.
—Petite rouée, va, gronda le comte.
Et il se demanda ce qu'elle voulait... ce qu'elle pouvait bien espérer... Elle était
pure, oh la disait sans ami, sans protecteur d'aucune sorte... cet ange du Nord devait
être roublard!
Raoul, lui, derrière ses mains, rideau qui cachait ses larmes d'enfant, ne songeait
qu'à la lettre qu'il avait reçue, dès son retour à Paris où Christine était arrivée avant
lui, s'étant sauvée de Perros comme une voleuse: «Mon cher ancien petit ami, il
faut avoir le courage de ne plus me revoir, de ne plus me parler... si vous m'aimez
un peu, faites cela pour moi, pour moi qui ne vous oublierai jamais... mon cher
Raoul. Surtout, ne pénétrez plus jamais dans ma loge. Il y va de ma vie. Il y va de
la vôtre. Votre petite Christine.»
Un tonnerre d'applaudissements... C'est la Carlotta qui fait son entrée.
L'acte du jardin se déroulait avec ses péripéties accoutumées.
Quand Marguerite eut finit de chanter l'air du Roi de Thulé, elle fut acclamée; elle
le fut encore quand elle eut terminé l'air des bijoux:
Ah! je ris de me voir
Si belle en ce miroir...
Désormais, sûre d'elle, sûre de ses amis dans la salle, sûre de sa voix et de son
succès, ne craignant plus rien, Carlotta se donna tout entière, avec ardeur, avec
enthousiasme, avec ivresse. Son jeu n'eut plus aucune retenue ni aucune pudeur...
Ce n'était plus Marguerite, c'était Carmen. On ne l'applaudit que davantage, et son
duo avec Faust semblait lui préparer un nouveau succès, quand survint tout à
coup... quelque chose d'effroyable.
Faust s'était agenouillé:
Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage
Sous la pâle clarté

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Dont l'astre de la nuit, comme dans un nuage,
Caresse ta beauté.
Et Marguerite répondait:
Ô silence! Ô bonheur! ineffable mystère!
Enivrante langueur!
J'écoute!... Et je comprends cette voix solitaire
Qui chante dans mon cœur!
À ce moment donc... à ce moment juste... se produisit quelque chose... j'ai dit
quelque chose d'effroyable...
... La salle, d'un seul mouvement, s'est levée... Dans leur loge, les deux directeurs
ne peuvent retenir une exclamation d'horreur... Spectateurs et spectatrices se
regardent comme pour se demander les uns aux autres l'explication d'un aussi
inattendu phénomène... Le visage de la Carlotta exprime la plus atroce douleur, ses
yeux semblent hantés par la folie. La pauvre femme s'est redressée, la bouche
encore entr'ouverte, ayant fini de laisser passer «cette voix solitaire qui chantait
dans son cœur...» Mais cette bouche ne chantait plus... elle n'osait plus une parole,
plus un son...
Car cette bouche créée pour l'harmonie, cet instrument agile qui n'avait jamais
failli, organe magnifique, générateur des plus belles sonorités, des plus difficiles
accords, des plus molles modulations, des rythmes les plus ardents, sublime
mécanique humaine à laquelle il ne manquait, pour être divine, que le feu du ciel
qui, seul, donne la véritable émotion et soulève les âmes... cette bouche avait laissé
passer...
De cette bouche s'était échappé...
... Un crapaud!
Ah! l'affreux, le hideux, le squameux, venimeux, écumeux, écumant, glapissant
crapaud!...
Par où était-il entré? Comment s'était-il accroupi sur la langue? Les pattes de
derrière repliées, pour bondir plus haut et plus loin, sournoisement, il était sorti du
larynx, et... couac!
Couac! Couac!... Ah! le terrible couac!
Car vous pensez bien qu'il ne faut parler du crapaud qu'au figuré. On ne le voyait
pas mais, par l'enfer! on l'entendait. Couac!
La salle en fut comme éclaboussée. Jamais batracien, au bord des mares
retentissantes, n'avait déchiré la nuit d'un plus affreux couac.

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Et certes, il était bien inattendu de tout le monde. La Carlotta n'en croyait encore ni
sa gorge ni ses oreilles. La foudre, en tombant à ses pieds, l'eût moins étonnée que
ce crapaud couaquant qui venait de sortir de sa bouche...
Et elle ne l'eût pas déshonorée. Tandis qu'il est bien entendu qu'un crapaud blotti
sur la langue, déshonore toujours une chanteuse. Il y en a qui en sont mortes.
Mon Dieu! qui eût cru cela?... Elle chantait si tranquillement: «Et je comprends
cette voix solitaire qui chante dans mon cœur!» Elle chantait sans effort, comme
toujours, avec la même facilité, que vous, dites: «Bonjour, madame, comment vous
portez-vous?
On ne saurait nier qu'il existe des chanteuses présomptueuses, qui ont le grand tort
de ne point mesurer leurs forces, et qui, dans leur orgueil, veulent atteindre, avec la
faible voix que le ciel leur départit, à des effets exceptionnels et lancer des notes
qui leur ont été défendues en venant au monde. C'est alors que le ciel pour les
punir, leur envoie, sans qu'elles le sachent, dans la bouche, un crapaud, un crapaud
qui fait couac! Tout le monde sait cela. Mais personne ne pouvait admettre qu'une
Carlotta, qui avait au moins deux octaves dans la voix, y eût encore un crapaud.
On ne pouvait, avoir oublié ses contre-fa stridents, ses staccati inouïs dans La flûte
enchantée. On se souvenait de Don Juan, où elle était Elvire et où elle remporta le
plus retentissant triomphe, certain soir, en donnant elle-même le si bémol que ne
pouvait donner sa camarade dona Anna. Alors, vraiment, que signifiait ce couac, au
bout de cette tranquille, paisible, toute petite «voix solitaire qui chantait dans son
cœur»?
Ça n'était pas naturel. Il y avait là-dessous du sortilège. Ce crapaud sentait le
roussi. Pauvre, misérable, désespérée, anéantie Carlotta!...
Dans la salle, la rumeur grandissait. C'eût été une autre que la Carlotta à qui serait
survenue semblable aventure, on l'eût huée! Mais avec celle-là, dont on connaissait
le parfait instrument, on ne montrait point de colère, mais de la consternation et de
l'effroi. Ainsi les hommes ont-ils dû subir cette sorte d'épouvante s'il en est qui ont
assisté à la catastrophe qui brisa les bras de la Vénus de Milo!... et encore ont-ils
pu voirie coup qui frappait... et comprendre...
Mais là? Ce crapaud était incompréhensible!...
Si bien qu'après quelques secondes passées à se demander si vraiment elle avait
entendu elle-même, sortir de sa bouche même, cette note,—était-ce une note, ce
son?—pouvait-on appeler cela un son? Un son, c'est encore de la musique—ce
bruit infernal, elle voulut se persuader qu'il n'en avait rien été; qu'il y avait eu là, un
instant, une illusion de son oreille, et non point une criminelle trahison de l'organe
vocal...

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Elle jeta, éperdue, les yeux autour d'elle comme pour chercher un refuge, une
protection, ou plutôt l'assurance spontanée de l'innocence de sa voix. Ses doigts
crispés s'étaient portés à sa gorge en un geste de défense et de protestation. Non!
non! ce couac n'était pas à elle! Et il semblait bien que Carolus Fonta lui-même fût
de cet avis, qui la regardait avec une expression inénarrable de stupéfaction
enfantine et gigantesque. Car enfin, il était près d'elle, lui. Il ne l'avait pas quittée.
Peut-être pourrait-il lui dire comment une pareille chose était arrivée! Non, il ne le
pouvait pas! Ses yeux étaient stupidement rivés à la bouche de la Carlotta comme
les yeux des tout petits considérant le chapeau inépuisable du prestidigitateur.
Comment une si petite bouche avait-elle pu contenir un si grand couac?
Tout cela, crapaud, couac, émotion, terreur-rumeur de la salle, confusion de la
scène, des coulisses,—quelques comparses montraient des têtes effarées,—tout
cela que je vous décris dans le détail dura quelques secondes.
Quelques secondes affreuses qui parurent surtout interminables aux deux directeurs
là-haut, dans la loge n° 5. Moncharmin et Richard étaient très pâles. Cet épisode
inouï et qui restait inexplicable les remplissait d'une angoisse d'autant plus
mystérieuse qu'ils étaient depuis un instant sous l'influence directe du fantôme.
Ils avaient senti son souffle. Quelques cheveux de Moncharmin s'étaient dressés
sous ce souffle-là... Et Richard avait passé son mouchoir sur son front en sueur...
Oui, il était là... autour d'eux... derrière eux, à côté d'eux, ils le sentaient sans le
voir!... Ils entendaient sa respiration... et si près d'eux, si près d'eux!... On sait
quand quelqu'un est présent... Eh bien, ils savaient maintenant!... ils étaient sûrs
d'être trois dans la loge... Ils en tremblaient... Ils avaient l'idée de fuir... Ils
n'osaient pas... Ils n'osaient pas faire un mouvement, échanger une parole qui eût
pu apprendre au fantôme qu'ils savaient qu'il était là!... Qu'allait-il arriver?
Qu'allait-il se produire?
Se produisit le couac! Au-dessus de tous les bruits de la salle on entendit leur
double exclamation d'horreur. Ils se sentaient sous les coups du fantôme. Penchés
au-dessus de leur loge, ils regardaient la Carlotta comme s'ils ne la reconnaissaient
plus. Cette fille de l'enfer devait avoir donné avec son couac le signal de quelque
catastrophe. Ah! la catastrophe, ils l'attendaient! Le fantôme la leur avait promise!
La salle était maudite! Leur double poitrine directoriale haletait déjà sous le poids
de la catastrophe. On entendit la voix étranglée de Richard qui criait à la Carlotta:
—Eh bien! continuez!
Non! La Carlotta ne continua pas... Elle recommença bravement, héroïquement, le
vers fatal au bout duquel était apparu le crapaud.

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Un silence effrayant succède à tous les bruits. Seule la voix de la Carlotta emplit à
nouveau lie vaisseau sonore.
J'écoute!...
—La salle aussi écoute—
... Et je comprends cette voix solitaire (couac!) Couac!... qui chante dans mon...
couac!
Le crapaud lui aussi a recommencé.
La salle éclate en un prodigieux tumulte. Retombés sur leurs sièges, les deux
directeurs n'osent même pas se retourner; ils n'en ont pas la force. Le fantôme leur
rit dans le cou! Et enfin ils entendent distinctement dans l'oreille droite sa voix,
l'impossible voix, la voix sans bouche, la voix qui dit:
—Elle chante ce soir à décrocher le lustre!
D'un commun mouvement, ils levèrent la tête au plafond et poussèrent un cri
terrible. Le lustre, l'immense masse du lustre glissait, venait à eux, à l'appel de
cette voix satanique. Décroché, le lustre plongeait des hauteurs de la salle et
s'abîmait au milieu de l'orchestre, parmi mille clameurs. Ce fut une épouvante, un
sauve-qui-peut général. Mon dessein n'est point de faire revivre ici une heure
historique. Les curieux n'ont qu'à ouvrir les journaux de l'époque. Il y eut de
nombreux blessés et une morte.
Le lustre s'était écrasé sur la tête de la malheureuse qui était venue ce soir-là, à
l'Opéra, pour la première fois de sa vie, sur celle que M. Richard avait désignée
comme devant remplacer dans ses fonctions d'ouvreuse Mame Giry, l'ouvreuse du
fantôme! Elle était morte sur le coup et le lendemain, un journal paraissait avec
cette manchette: Deux cent mille kilos sur la tête d'une concierge! Ce fut toute son
oraison funèbre.

IX

LE MYSTÉRIEUX COUPÉ

Cette soirée tragique fut mauvaise pour tout le monde. La Carlotta était tombée
malade. Quant à Christine Daaé, elle avait disparu après la représentation. Quinze
jours s'étaient écoulés sans qu'on l'eût revue au théâtre, sans qu'elle se fût montrée
hors du théâtre.
Il ne faut pas confondre cette première disparition qui se passa sans scandale, avec
le fameux enlèvement qui, à quelque temps de là, devait se produire dans des

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conditions si inexplicables et si tragiques.
Raoul fut le premier, naturellement, à ne rien comprendre à l'absence de la diva. Il
lui avait écrit à l'adresse de Mme Valérius et n'avait pas reçu de réponse. Il n'en
avait pas d'abord été autrement étonné, connaissant son état d'esprit et la résolution
où elle était de rompre avec lui toute relation sans que, du reste, il en eût pu encore
deviner la raison.
Sa douleur n'en avait fait que grandir, et il finit par s'inquiéter de ne voir la
chanteuse sur aucun programme. On donna Faust sans elle. Un après-midi, vers
cinq heures, il fut s'enquérir auprès de la direction des causes de cette disparition
de Christine Daaé. Il trouva des directeurs fort préoccupés. Leurs amis eux-mêmes
ne les reconnaissaient plus: ils avaient perdu toute joie et tout entrain. On les voyait
traverser le théâtre, tête basse, le front soucieux, et les joues pâles comme s'ils
étaient poursuivis par quelque abominable pensée, ou en proie à quelque malice du
destin qui vous prend son homme et ne le lâche plus.
La chute du lustre avait entraîné bien des responsabilités, mais il était difficile de
faire s'expliquer MM. les directeurs à ce sujet.
L'enquête avait conclu à un accident, survenu pour cause d'usure des moyens de
suspension, mais encore aurait-il été du devoir des anciens directeurs ainsi que des
nouveaux de constater cette usure et d'y remédier avant qu'elle ne déterminât la
catastrophe.
Et il me faut bien dire que MM. Richard et Moncharmin apparurent à cette époque
si changés, si lointains... si mystérieux... si incompréhensibles, qu'il y eut beaucoup
d'abonnés pour imaginer que quelque événement plus affreux encore que la chute
du lustre, avait modifié l'état d'âme de MM. les directeurs.
Dans leurs relations quotidiennes, ils se montraient fort impatients, excepté
cependant avec Mme Giry qui avait été réintégrée dans ses fonctions. On se doute
de la façon dont ils reçurent le vicomte de Chagny quand celui-ci vint leur
demander des nouvelles de Christine. Ils se bornèrent à lui répondre qu'elle était en
congé. Il demanda combien de temps devait durer ce congé; il lui fut répliqué assez
sèchement qu'il était illimité, Christine Daaé l'ayant demandé pour cause de santé.
—Elle est donc malade! s'écria-t-il, qu'est-ce qu'elle a?
—Nous n'en savons rien!
—Vous ne lui avez donc pas envoyé le médecin du théâtre?
—Non! elle ne l'a point réclamé et, comme nous avons confiance en elle, nous
l'avons crue sur parole.

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L'affaire ne parut point naturelle à Raoul, qui quitta l'Opéra en proie aux plus
sombres pensées. Il résolut, quoi qu'il pût arriver, d'aller aux nouvelles chez la
maman Valérius. Sans doute se rappelait-il les termes énergiques de la lettre de
Christine, qui lui défendait de tenter quoi que ce fût pour la voir. Mais ce qu'il avait
vu à Perros, ce qu'il avait entendu derrière la porte de la loge, la conversation qu'il
avait eue avec Christine au bord de la lande, lui faisait pressentir quelque
machination qui, pour être tant soit peu diabolique, n'en restait pas moins humaine.
L'imagination exaltée de la jeune fille, son âme tendre et crédule, l'éducation
primitive qui avait entouré ses jeunes années d'un cercle de légendes, la continuelle
pensée de son père mort, et surtout l'état de sublime extase où la musique la
plongeait dès que cet art se manifestait à elle dans certaines conditions
exceptionnelles—n'avait-il point été à même d'en juger ainsi lors de la scène du
cimetière?—tout cela lui apparaissait comme devant constituer un terrain moral
propice aux entreprises malfaisantes de quelque personnage mystérieux et sans
scrupules. De qui Christine Daaé était-elle la victime? Voilà la question fort sensée
que Raoul se posait en se rendant en toute hâte chez la maman Valérius.
Car le vicomte avait un esprit des plus sains. Sans doute, il était poète et aimait la
musique dans ce qu'elle a de plus ailé, et il était grand amateur des vieux contes
bretons où dansent les korrigans, et par-dessus tout il était amoureux de cette petite
fée du Nord qu'était Christine Daaé; il n'empêche qu'il ne croyait au surnaturel
qu'en matière de religion et que l'histoire la plus fantastique du monde n'était pas
capable de lui faire oublier que deux et deux font quatre.
Qu'allait-il apprendre chez la maman Valérius? Il en tremblait en sonnant à la porte
d'un petit appartement de la rue Notre-Dame-des-Victoires.
La soubrette qui, un soir, était sortie devant lui de la loge de Christine, vint lui
ouvrir. Il demanda, si Mme Valérius était visible. On lui répondit qu'elle était
souffrante, dans son lit, et incapable de «recevoir».
—Faites passer ma carte, dit-il.
Il n'attendit point longtemps. La soubrette revint et l'introduisit dans un petit salon
assez sombre et sommairement meublé où les deux portraits du professeur Valérius
et du père Daaé se faisaient vis-à-vis.
—Madame s'excuse auprès de monsieur le vicomte, dit la domestique. Elle ne
pourra le recevoir que dans sa chambre, car ses pauvres jambes ne la soutiennent
plus.
Cinq minutes plus tard, Raoul était introduit dans une chambre quasi obscure, où il
distingua tout de suite, dans la pénombre d'une alcôve, la bonne figure de la
bienfaitrice de Christine. Maintenant, les cheveux de la maman Valérius étaient

Page 82

tout blancs, mais ses yeux n'avaient pas vieilli: jamais, au contraire, son regard
n'avait été aussi clair, ni aussi pur, ni aussi enfantin.
—M. de Chagny! fit-elle joyeusement en tendant les deux mains au visiteur... Ah!
c'est le ciel qui vous envoie!... nous allons pouvoir parler d'elle.
Cette dernière phrase sonna aux oreilles du jeune homme bien lugubrement. Il
demanda tout de suite:
—Madame... où est Christine?
Et la vieille dame lui répondit tranquillement:
—Mais, elle est avec son «bon génie»!
Quel bon génie? s'écria le pauvre Raoul.
—Mais l'ange de la musique!
Le vicomte de Chagny, consterné, tomba sur un siège. Vraiment, Christine était
avec l'ange de la musique! Et la maman Valérius, dans son lit, lui souriait en
mettant un doigt sur sa bouche, pour lui recommander le silence. Elle ajouta:
—Il ne faut le répéter à personne!
—Vous pouvez compter sur moi! répliqua Raoul sans savoir bien ce qu'il disait, car
ses idées sur Christine, déjà fort troubles, s'embrouillaient de plus en plus et il
semblait que tout commençait à tourner autour de lui, autour de la chambre, autour
de cette extraordinaire brave dame en cheveux blancs, aux yeux de ciel bleu pâle,
aux yeux de ciel vide... Vous pouvez compter sur moi...»
—Je sais! je sais! fit-elle avec un bon rire heureux. Mais approchez-vous donc de
moi, comme lorsque vous étiez tout petit. Donnez-moi vos mains comme lorsque
vous me rapportiez l'histoire de la petite Lotte que vous avait contée le père Daaé.
Je vous aime bien, vous savez, monsieur Raoul. Et Christine aussi vous aime bien!
—... Elle m'aime bien... soupira le jeune homme, qui rassemblait difficilement sa
pensée autour du génie de la maman Valérius, de l'ange dont lui avait parlé si
étrangement Christine, de la tête de mort qu'il avait entrevue dans une sorte de
cauchemar sur les marches du maître-autel de Perros et aussi du fantôme de
l'Opéra, dont la renommée était venue jusqu'à son oreille, un soir qu'il s'était
attardé sur le plateau, à deux pas d'un groupe de machinistes qui rappelaient la
description cadavérique qu'en avait faite avant sa mystérieuse fin le pendu Joseph
Buquet...
Il demanda à voix basse:
—Qu'est-ce qui vous fait croire, madame, que Christine m'aime bien?

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—Elle me parlait de vous tous les jours!
—Vraiment?... Et qu'est-ce qu'elle vous disait?...
—Elle m'a dit que vous lui aviez fait une déclaration?...
Et la bonne vieille se prit à rire avec éclat, en montrant toutes ses dents, qu'elle
avait jalousement conservées. Raoul se leva, le rouge au front, souffrant
atrocement.
—Eh bien! où allez-vous?... Voulez-vous bien vous asseoir?... Vous croyez que
vous allez me quitter comme ça?... Vous êtes fâché parce que j'ai ri, je vous en
demande pardon... Après tout, ce n'est point de votre faute, ce qui est arrivé... Vous
ne saviez pas... Vous êtes jeune... et vous croyiez que Christine était libre...
—Christine est fiancée? demanda d'une voix étranglée le malheureux Raoul.
—Mais non! mais non!... Vous savez bien que Christine,—le voudrait-elle—ne
peut pas se marier!...
—Quoi! mais je ne sais rien!... Et pourquoi Christine ne peut-elle pas se marier?
—Mais à cause du génie de la musique!...
—Encore...
—Oui, il le lui défend!...
—Il le lui défend!... Le génie de la musique lui défend de se marier!...
Raoul se penchait sur la maman Valérius, la mâchoire avancée, comme pour la
mordre. Il eût eu envie de la dévorer qu'il ne l'eût point regardée avec des yeux plus
féroces. Il y a des moments où la trop grande innocence d'esprit apparaît tellement
monstrueuse qu'elle en devient haïssable. Raoul trouvait Mme Valérius par trop
innocente.

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Elle ne se douta point du regard affreux qui pesait sur elle. Elle reprit de
l'air le plus naturel:
—Oh! il le lui défend... sans le lui défendre. ... Il lui dit simplement que si
elle se mariait, elle ne l'entendrait plus! Voilà tout!... et qu'il partirait pour
toujours!... Alors, vous comprenez, elle ne veut pas laisser partir le Génie de
la musique. C'est bien naturel.
—Oui, oui, obtempéra Raoul dans un souffle, c'est bien naturel.
—Du reste, je croyais que Christine vous avait dit tout cela, quand elle vous
a trouvé à Perros où elle était allée avec son «bon génie».
—Ah! ah! elle était allée à Perros avec le «bon génie»?
—C'est-à-dire qu'il lui avait donné rendez-vous là-bas dans le cimetière de
Perros sur la tombe de Daaé! Il lui avait promis de jouer la Résurrection de
Lazare sur le violon de son père!
Raoul de Chagny se leva et prononça ces mots décisifs avec une grande
autorité:
—Madame, vous allez me dire où il demeure, ce génie-là!
La vieille dame ne parut point autrement surprise de cette question
indiscrète. Elle leva les yeux et répondit:
—Au ciel!
Tant de candeur le dérouta. Une aussi simple et parfaite foi dans un génie
qui, tous les soirs descendait du ciel pour fréquenter les loges d'artistes à
l'Opéra, le laissa stupide.
Il se rendait compte maintenant de l'état d'esprit dans lequel pouvait se
trouver une jeune fille élevée entre un ménétrier superstitieux et une bonne
dame «illuminée», et il frémit en songeant aux conséquences de tout cela.
—Christine est-elle toujours une honnête fille? ne put-il s'empêcher de
demander tout à coup.
—Sur ma part de paradis, je le jure! s'exclama la vieille qui, cette fois, parut
outrée... et si vous en doutez, monsieur, je ne sais pas ce que vous êtes venu
faire ici!...

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Raoul arrachait ses gants.
—Il y a combien de temps qu'elle a fait la connaissance de ce «génie»?
—Environ trois mois!... Oui, il y a bien trois mois qu'il a commencé à lui
donner des leçons!
Le vicomte étendit les bras dans un geste immense et désespéré et il les
laissa retomber avec accablement.
—Le génie lui donne des leçons!... Et où ça?
—Maintenant qu'elle est partie avec lui, je ne pourrais vous le dire, mais il y
a quinze jours, cela se passait dans la loge de Christine. Ici, ce serait
impossible dans ce petit appartement. Toute la maison les entendrait. Tandis
qu'à l'Opéra, à huit heures du matin, il n'y a personne. On ne les dérange
pas!... Vous comprenez?...
—Je comprends! je comprends! s'écria le vicomte, et il prit congé avec
précipitation de la vieille maman qui se demandait en a parte si le vicomte
n'était pas un peu toqué.
En traversant le salon, Raoul se retrouva en face de la soubrette et, un
instant, il eut l'intention de l'interroger, mais il crut surprendre sur ses lèvres
un léger sourire. Il pensa qu'elle se moquait de lui. Il s'enfuit. N'en savait-il
pas assez?... Il avait voulu être renseigné, que pouvait-il désirer de plus?... Il
regagna le domicile de son frère à pied, dans un état à faire pitié...
Il eût voulu se châtier, se heurter le front contre les murs! Avoir cru à tant
d'innocence, à tant de pureté! Avoir essayé, un instant, de tout expliquer
avec de la naïveté, de la simplicité d'esprit, de la candeur immaculée! Le
génie de la musique! Il le connaissait maintenant! Il le voyait! C'était à n'en
plus douter quelque affreux ténor, joli garçon, et qui chantait la bouche en
cœur! Il se trouvait ridicule et malheureux à souhait! Ah! le misérable, petit,
insignifiant et niais jeune homme que M. le vicomte de Chagny! pensait
rageusement Raoul, Et elle, quelle audacieuse et sataniquement rouée
créature!
Tout de même, cette course dans les rues lui avait fait du bien, rafraîchi un
peu la flamme de son cerveau. Quand il pénétra dans sa chambre, il ne
pensait plus qu'à se jeter sur son lit pour y étouffer ses sanglots. Mais son
frère était là et Raoul se laissa tomber dans ses bras, comme un bébé. Le

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comte, paternellement, le consola, sans lui demander d'explications; du
reste, Raoul eût hésité à lui narrer l'histoire du génie de la musique. S'il y a
des choses dont on ne se vante pas, il en est d'autres pour lesquelles il y a
trop d'humiliation à être plaint.
Le comte emmena son frère dîner au cabaret. Avec un aussi frais désespoir,
il est probable que Raoul eût décliné, ce soir-là, toute invitation si, pour le
décider, le comte ne lui avait appris que la veille au soir, dans une allée du
Bois, la dame de ses pensées avait été rencontrée en galante compagnie.
D'abord, le vicomte n'y voulut point croire et puis il lui fut donné des détails
si précis qu'il ne protesta plus. Enfin, n'était-ce point là l'aventure la plus
banale? On l'avait vue dans un coupé dont la vitre était baissée. Elle
semblait aspirer longuement l'air glacé de la nuit. Il faisait un clair de lune
superbe. On l'avait parfaitement reconnue. Quant à son compagnon, on n'en
avait distingué qu'une vague silhouette, dans l'ombre. La voiture allait «au
pas», dans une allée déserte, derrière les tribunes de Longchamp.
Raoul s'habilla avec frénésie, déjà prêt, pour oublier sa détresse, à se jeter,
comme on dit, dans le «tourbillon du plaisir». Hélas! il fut un triste convive
et ayant quitté le comte de bonne heure, il se trouva, vers dix heures du soir,
dans une voiture de cercle, derrière les tribunes de Longchamp.
Il faisait un froid de loup. La route apparaissait déserte et très éclairée sous
la lune. Il donna l'ordre au cocher de l'attendre patiemment au coin d'une
petite allée adjacente et, se dissimulant autant que possible, il commença de
battre la semelle.
Il n'y avait pas une demi-heure qu'il se livrait à cet hygiénique exercice,
quand une voiture, venant de Paris, tourna au coin de la route et,
tranquillement, au pas de son cheval, se dirigea de son côté.
Il pensa tout de suite: c'est elle! Et son cœur se prit à frapper à grand coups
sourds, comme ceux qu'il avait déjà entendus dans sa poitrine quand il
écoutait la voix d'homme derrière la porte de la loge... Mon Dieu! comme il
l'aimait!
La voiture avançait toujours. Quant à lui, il n'avait pas bougé. Il attendait!...
Si c'était elle, il était bien résolu à sauter à la tête des chevaux!... Coûte que
coûte, il voulait avoir une explication avec l'ange de la musique!...

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Quelques pas encore et le coupé allait être à sa hauteur. Il ne doutait point
que ce fût elle... Une femme, en effet, penchait sa tête à la portière.
Et, tout à coup, la lune l'illumina d'une pâle auréole.
—Christine!
Le nom sacré de son amour lui jaillit des lèvres et du cœur. Il ne put le
retenir!... Il bondit pour le rattraper, car ce nom jeté à la face de la nuit,
avait été comme le signal attendu d'une ruée furieuse de tout l'équipage, qui
passa devant lui sans qu'il eût pris le temps de mettre son projet à exécution.
La glace de la portière s'était relevée. La figure de la jeune femme avait
disparu. Et le coupé, derrière lequel il courait, n'était déjà plus qu'un point
noir sur la route blanche.
Il appela encore: Christine!... Rien ne lui répondit. Il s'arrêta, au milieu du
silence.
Il jeta un regard désespéré au ciel, aux étoiles; il heurta du poing sa poitrine
en feu; il aimait et il n'était pas aimé!
D'un œil morne, il considéra cette route désolée et froide, la nuit pâle et
morte. Rien n'était plus froid, rien n'était plus mort que son cœur: il avait
aimé un ange et il méprisait une femme!
Raoul, comme elle s'est jouée de toi, la petite fée du Nord! N'est-ce pas,
n'est-ce pas qu'il est inutile d'avoir une joue aussi fraîche, un front aussi
timide et toujours prêt à se couvrir du voile rose de la pudeur pour passer
dans la nuit solitaire, au fond d'un coupé de luxe, en compagnie d'un
mystérieux amant? N'est-ce pas qu'il devrait y avoir des limites sacrées à
l'hypocrisie et au mensonge?... Et qu'on ne devrait pas avoir les yeux clairs
de l'enfance quand on a l'âme des courtisanes?
... Elle avait passé sans répondre à son appel...
Aussi, pourquoi était-il venu au travers de sa route?
De quel droit a-t-il dressé soudain devant elle, qui ne lui demande que son
oubli, le reproche de sa présence?...
«Va-t-en!... disparais!... Tu ne comptes pas!...»
Il songeait à mourir et il avait vingt ans!... Son domestique le surprit, au
matin, assis sur son lit. Il ne s'était pas déshabillé et le valet eut peur de

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quelque malheur en le voyant, tant il avait une figure de désastre. Raoul lui
arracha des mains le courrier qu'il lui apportait. Il avait reconnu une lettre,
un papier, une écriture. Christine lui disait:
«Mon ami, soyez, après-demain, au bal masqué de l'Opéra, à minuit, dans le
petit salon qui est derrière la cheminée du grand foyer; tenez-vous debout
auprès de la porte qui conduit vers la Rotonde. Ne parlez de ce rendez-vous
à personne au monde. Mettez-vous en domino blanc, bien masqué. Sur ma
vie, qu'on ne vous reconnaisse pas. Christine.»

X

AU BAL MASQUÉ

L'envelope, toute maculée de boue, ne portait aucun timbre. «Pour remettre
à M. le vicomte Raoul de Chagny» et l'adresse au crayon. Ceci avait été
certainement jeté dans l'espoir qu'un passant ramasserait le billet et
l'apporterait à domicile; ce qui était arrivé. Le billet avait été trouvé sur un
trottoir de la place de l'Opéra. Raoul le relut avec fièvre.
Il ne lui en fallait pas davantage pour renaître à l'espoir. La sombre image
qu'il s'était faite un instant d'une Christine oublieuse de ses devoirs envers
elle-même, fit place à la première imagination qu'il avait eue d'une
malheureuse enfant innocente, victime d'une imprudence et de sa trop
grande sensibilité. Jusqu'à quel point, à cette heure, était-elle vraiment
victime? De qui était-elle prisonnière? Dans quel gouffre l'avait-on
entraînée? Il se le demandait avec une bien cruelle angoisse; mais cette
douleur même lui paraissait supportable à côté du délire où le mettait l'idée
d'une Christine hypocrite et menteuse! Que s'était-il passé? Quelle influence
avait-elle subie! Quel monstre l'avait ravie, et avec quelles armes?...
... Avec quelles armes donc, si ce n'étaient celles de la musique? Oui, oui,
plus il y songeait, plus il se persuadait que c'était de ce côté qu'il
découvrirait la vérité. Avait-il oublié le ton dont, à Perros, elle lui avait
appris qu'elle avait reçu la visite de l'envoyé céleste? Et l'histoire même de
Christine, dans ces derniers temps, ne devait-elle point l'aider à éclairer les
ténèbres où il se débattait? Avait-il ignoré le désespoir qui s'était emparé
d'elle après la mort de son père et le dégoût qu'elle avait eu alors de toutes

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les choses de la vie, même de son art? Au Conservatoire, elle avait passé
comme une pauvre machine chantante, dépourvue d'âme. Et, tout à coup,
elle s'était réveillée, comme sous le souffle d'une intervention divine. L'ange
de la musique était venu! Elle chante Marguerite de Faust et triomphe!...
L'Ange de la musique!... Qui donc, qui donc se fait passer à ses yeux pour
ce merveilleux génie?... Qui donc, renseigné sur la légende chère au vieux
Daaé, en use à ce point que la jeune fille n'est plus entre ses mains qu'un
instrument sans défense qu'il fait vibrer à son gré?
Et Raoul réfléchissait qu'une telle aventure n'était point exceptionnelle. Il se
rappelait ce qui était arrivé à la princesse Belmonte, qui venait de perdre
son mari et dont le désespoir était devenu de la stupeur... Depuis un mois, la
princesse ne pouvait ni parler ni pleurer. Cette inertie physique et morale
allait s'aggravant tous les jours et l'affaiblissement de la raison amenait peu
à peu l'anéantissement de la vie. On portait tous les soirs la malade dans ses
jardins; mais elle ne semblait même pas comprendre où elle se trouvait.
Raff, le plus grand chanteur de l'Allemagne, qui passait à Naples, voulut
visiter ces jardins, renommés pour leur beauté. Une des femmes de la
princesse pria le grand artiste de chanter, sans se montrer, près du bosquet
où elle se trouvait étendue. Raff y consentit et chanta un air simple que la
princesse avait entendu dans la bouche de son mari aux premiers jours de
leur hymen. Cet air était expressif et touchant. La mélodie, les paroles, la
voix admirable de l'artiste, tout se réunit pour remuer profondément l'âme
de la princesse. Les larmes lui jaillirent des yeux... elle pleura, fut sauvée et
resta persuadée que son époux, ce soir-là, était descendu du ciel pour lui
chanter l'air d'autrefois!
—Oui... ce soir là!... Un soir, pensait maintenant Raoul, un unique soir...
Mais cette belle imagination n'eût point tenu devant une expérience
répétée...
Elle eût bien fini par découvrir Raff, derrière son bosquet, l'idéale et dolente
princesse de Belmonte, si elle y était revenue tous les soirs, pendant trois
mois...
L'ange de la musique, pendant trois mois, avait donné des leçons à
Christine... Ah! c'était un professeur ponctuel!... Et maintenant, il la
promenait au Bois!...

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De ses doigts crispés, glissés sur sa poitrine, où battait son cœur jaloux,
Raoul se déchirait la chair. Inexpérimenté, il se demandait maintenant avec
terreur à quel jeu la demoiselle le conviait pour une prochaine mascarade?
Et jusqu'à quel point une fille d'Opéra peut se moquer d'un bon jeune
homme tout neuf à l'amour? Quelle misère!...
Ainsi la pensée de Raoul allait-elle aux extrêmes. Il ne savait plus s'il devait
plaindre Christine ou la maudire et, tour à tour, il la plaignait et la
maudissait. À tout hasard, cependant, il se munit d'un domino blanc.
Enfin, l'heure du rendez-vous arriva. Le visage couvert d'un loup garni
d'une longue et épaisse dentelle, tout empierroté de blanc, le vicomte se
prouva bien ridicule d'avoir endossé ce costume des mascarades
romantiques. Un homme du monde ne se déguisait pas pour aller au bal de
l'Opéra. Il eût fait sourire. Une pensée consolait le vicomte: c'était qu'on ne
le reconnaîtrait certes pas! Et puis, ce costume et ce loup avaient un autre
avantage: Raoul allait pouvoir se promener là-dedans «comme chez lui»,
tout seul, avec le désarroi de son âme et la tristesse de son cœur. Il n'aurait
point besoin de feindre; il lui serait superflu de composer un masque pour
son visage: il l'avait!
Ce bal était une fête exceptionnelle, donnée avant les jours gras, en
l'honneur de l'anniversaire de la naissance d'un illustre dessinateur des
liesses d'antan, d'un émule de Gavarni, dont le crayon avait immortalisé les
«chicards» et la descente de la Courtille. Aussi devait-il avoir un aspect
beaucoup plus gai, plus bruyant, plus bohème que l'ordinaire des bals
masqués. De nombreux artistes s'y étaient donné rendez-vous, suivis de
toute une clientèle de modèles et de rapins qui, vers minuit, commençaient
de mener grand tapage.
Raoul monta le grand escalier à minuit, moins cinq, ne s'attarda en aucune
sorte à considérer autour de lui le spectacle des costumes multicolores
s'étalant au long des degrés de marbre, dans l'un des plus somptueux décors
du monde, ne se laissa entreprendre par aucun masque facétieux, ne
répondit à aucune plaisanterie, et secoua la familiarité entreprenante de
plusieurs couples déjà trop gais. Ayant traversé le grand foyer et échappé à
une farandole qui, un moment, l'avait emprisonné, il pénétra enfin dans le
salon que le billet de Christine lui avait indiqué. Là, dans ce petit espace, il
y avait un monde fou; car c'était là le carrefour où se rencontraient tous

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ceux qui allaient souper à la Rotonde ou qui revenaient de prendre une
coupe de champagne. Le tumulte y était ardent et joyeux. Raoul pensa que
Christine avait, pour leur mystérieux rendez-vous, préféré cette cohue à
quelque coin isolé: on y était, sous le masque, plus dissimulé.
Il s'accota à la porte et attendit. Il n'attendit point longtemps. Un domino
noir passa, qui lui serra rapidement le bout des doigts. Il comprit que c'était
elle.
Il suivit.
—C'est vous, Christine? demanda-t-il entre ses dents.
Le domino se retourna vivement et leva le doigt jusqu'à la hauteur de ses
lèvres pour lui recommander sans doute de ne plus répéter son nom.
Raoul continua de suivre en silence.
Il avait peur de la perdre, après l'avoir si étrangement retrouvée. Il ne sentait
plus de haine contre elle. Il ne doutait même plus qu'elle dût «n'avoir rien à
se reprocher», si bizarre et inexplicable qu'apparût sa conduite. Il était prêta
toutes les mansuétudes, à tous les pardons, à toutes les lâchetés. Il aimait.
Et, certainement, on allait lui expliquer très naturellement, tout à l'heure, la
raison d'une absence aussi singulière...
Le domino noir, de temps en temps, se retournait pour voir s'il était toujours
suivi du domino blanc.
Comme Raoul retraversait ainsi, derrière son guide, le grand foyer du
public, il ne put faire autrement que de remarquer parmi toutes les cohues,
une cohue... parmi tous les groupes s'essayant aux plus folles
extravagances, un groupe qui se pressait autour d'un personnage dont le
déguisement, l'allure originale, l'aspect macabre faisait sensation...
Ce personnage était vêtu tout d'écarlate avec un immense chapeau à plumes
sur une tête de mort. Ah! la belle imitation de tête de mort que c'était là! Les
rapins autour de lui, lui faisaient un grand succès, le félicitaient... lui
demandaient chez quel maître, dans quel atelier, fréquenté de Pluton, on lui
avait fait, dessiné, maquillé une aussi belle tête de mort! La «Camarde»
elle-même avait dû poser.
L'homme à la tête de mort, au chapeau à plumes et au vêtement écarlate
traînait derrière lui un immense manteau de velours rouge dont la flamme

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s'allongeait royalement sur le parquet; et sur ce manteau on avait brodé en
lettres d'or une phrase que chacun lisait et répétait tout haut: «Ne me
touchez pas! Je suis la Mort rouge qui passe!...»
Et quelqu'un voulut le toucher... mais une main de squelette, sortie d'une
manche de pourpre, saisit brutalement le poignet de l'imprudent et celui-ci,
ayant senti l'emprise des osselets, l'étreinte forcenée de la Mort qui semblait
ne devoir plus le lâcher jamais, poussa un cri de douleur et d'épouvante. La
Mort rouge lui ayant enfin rendu la liberté, il s'enfuit, comme un fou, au
milieu des quolibets. C'est à ce moment que Raoul croisa le funèbre
personnage qui, justement, venait de se tourner de son côté. Et il fut sur le
point de laisser échapper un cri: «La tête de mort de Perros-Guirec!» Il
l'avait reconnue!... Il voulut se précipiter, oubliant Christine; mais le
domino noir, qui paraissait en proie, lui aussi, à un étrange émoi, lui avait
pris le bras et l'entraînait... l'entraînait loin du foyer, hors de cette foule
démoniaque où passait la Mort rouge...
À chaque instant, le domino noir se retournait et il lui sembla sans doute,
par deux fois, apercevoir quelque chose qui l'épouvantait, car il précipita
encore sa marche et celle de Raoul comme s'ils étaient poursuivis.
Ainsi, montèrent-ils deux étages. Là, les escaliers, les couloirs étaient à peu
près déserts. Le domino noir poussa la porte d'une loge et fit signe au
domino blanc d'y pénétrer derrière lui. Christine (car c'était bien elle, il put
encore la reconnaître à sa voix), Christine ferma aussitôt sur lui la porte die
la loge en lui recommandant à voix basse de rester dans la partie arrière de
cette loge et de ne se point montrer. Raoul retira son masque. Christine
garda le sien. Et comme le jeune homme allait prier la chanteuse de s'en
défaire, il fut tout à fait étonné de la voir se pencher contre la cloison et
écouter attentivement ce qui se passait à côté. Puis elle entr'ouvrit la porte et
regarda dans le couloir en disant à voix basse: «Il doit être monté au-dessus,
dans la «loge des Aveugles!»... Soudain elle s'écria: Il redescend!
Elle voulut refermer la porte mais Raoul s'y opposa, car il avait vu sur la
marche la plus élevée de l'escalier qui montait à l'étage supérieur se poser
un pied rouge, et puis un autre... et lentement, majestueusement, descendit
tout le vêtement écarlate de la Mort rouge. Et il revit la tête de mort de
Perros-Guirec.
—C'est lui! s'écria-t-il... Cette fois, il ne m'échappera pas!...

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Mais Christine avait refermé la porte, dans le moment que Raoul s'élançait.
Il voulut l'écarter de son chemin...
—Qui donc, lui? demanda-t-elle d'une voix toute changée... qui donc ne
vous échappera pas?...
Brutalement, Raoul essaya de vaincre la résistance de la jeune fille, mais
elle le repoussait avec une force inattendue... Il comprit ou crut comprendre
et devint furieux tout de suite.
—Qui donc? fit-il avec rage... Mais lui? l'homme qui se dissimule sous cette
hideuse image mortuaire!... le mauvais génie du cimetière de Perros!... la
Mort rouge!... Enfin, votre ami, madame... Votre Ange de la musique! Mais
je lui arracherai son masque du visage, comme j'arracherai le mien, et nous
nous regarderons, cette fois face à face, sans voile et sans mensonge, et je
saurai qui vous aimez et qui vous aime!
Il éclata d'un rire insensé, pendant que Christine, derrière son loup, faisait
entendre un douloureux gémissement.
Elle étendit d'un geste tragique ses deux bras, qui mirent une barrière de
chair blanche sur la porte.
—Au nom de notre amour, Raoul, vous ne passerez pas!...
Il s'arrêta. Qu'avait-elle dit?... Au nom de leur amour?... Mais jamais, jamais
encore elle ne lui avait dit qu'elle l'aimait. Et cependant, les occasions ne lui
avaient pas manqué!... Elle l'avait vu déjà assez malheureux, en larmes
devant elle, implorant une bonne parole d'espoir qui n'était pas venue!...
Elle l'avait vu malade, quasi mort de terreur et de froid après la nuit du
cimetière de Perros? Était-elle seulement restée à ses côtés dans le moment
qu'il avait le plus besoin de ses soins? Non! Elle s'était enfuie!... Et elle
disait qu'elle l'aimait! Elle parlait «au nom de leur amour». Allons donc!
Elle n'avait d'autre but que de le retarder quelques secondes... Il fallait
laisser le temps à la Mort rouge de s'échapper... Leur amour? Elle mentait!...
Et il le lui dit, avec un accent de haine enfantine.
—Vous mentez, madame! car vous ne m'aimez pas, et vous ne m'avez
jamais aimé! Il faut être un pauvre malheureux petit jeune homme comme
moi pour se laisser jouer, pour se laisser berner comme je l'ai été! Pourquoi
donc par votre attitude, par la joie de votre regard, par votre silence même,

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m'avoir, lors de notre première entrevue à Perros, permis tous les espoirs?—
tous les honnêtes espoirs, madame, car je suis un honnête homme et je vous
croyais une honnête femme, quand vous n'aviez que l'intention de vous
moquer de moi! Hélas! vous vous êtes moquée de tout le monde! Vous avez
honteusement abusé du cœur candide de votre bienfaitrice elle-même, qui
continue cependant de croire à votre sincérité quand vous vous promenez au
bal de l'Opéra, avec la Mort rouge!... Je vous méprise!...
Et il pleura. Elle le laissait l'injurier. Elle ne pensait qu'à une chose: le
retenir.
—Vous me demanderez un jour pardon de toutes ces vilaines paroles,
Raoul, et je vous pardonnerai!...
Il secoua la tête.
—Non! non! vous m'aviez rendu fou!... quand je pense que moi, je n'avais
plus qu'un but dans la vie: donner mon nom à une fille d'Opéra!...
—Raoul!... malheureux!...
—J'en mourrai de honte!
—Vivez, mon ami, fit la voix grave et altérée de Christine... et adieu!
—Adieu, Raoul!...
Le jeune homme s'avança, d'un pas chancelant. Il osa encore un sarcasme:
—Oh! vous me permettrez bien de venir encore vous applaudir de temps en
temps.
—Je ne chanterai plus, Raoul!...
—Vraiment, ajouta-t-il avec plus d'ironie encore... On vous crée des loisirs:
mes compliments!... Mais on se reverra au Bois un de ces soirs!
—Ni au bois, ni ailleurs, Raoul, vous ne me verrez plus...
—Pourrait-on savoir au moins à quelles ténèbres vous retournerez?... Pour
quel enfer repartez-vous, mystérieuse madame?... ou pour quel paradis?...
—J'étais venue pour vous le dire... mon ami... mais je ne peux plus rien
vous dire...
... Vous ne me croiriez pas! Vous avez perdu foi en moi, Raoul, c'est fini!...

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Elle dit ce «C'est fini!» sur un ton si désespéré que le jeune homme en
tressaillit et que le remords de sa cruauté commença de lui troubler l'âme...
—Mais enfin, s'écria-t-il... Nous direz-vous ce que signifie tout ceci!... Vous
êtes libre, sans entrave... Vous vous promenez dans la ville... vous revêtez
un domino pour courir le bal... Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous?...
Qu'avez-vous fait depuis quinze jours?... Qu'est-ce que c'est que cette
histoire de l'ange de la musique que vous avez racontée à la maman
Valérius? quelqu'un a pu vous tromper, abuser de votre crédulité... J'en ai
été moi-même, le témoin à Perros... mais, maintenant vous savez à quoi
vous en tenir!... Vous m'apparaissez fort sensée, Christine... Vous savez ce
que vous faites!... et cependant la maman Valérius continue à vous attendre,
en invoquant votre «bon génie»!... Expliquez-vous, Christine, je vous en
prie!... D'autres y seraient trompés!... qu'est-ce que c'est que cette
comédie?...
Christine, simplement, ôta son masque et dit:
—C'est une tragédie! mon ami...
Raoul vit alors son visage et ne put retenir une exclamation de surprise et
d'effroi. Les fraîches couleurs d'autrefois avaient disparu. Une pâleur
mortelle s'étendait sur ces traits qu'il avait connus si charmants et si doux,
reflets de la grâce paisible et de la conscience sans combat. Comme ils
étaient tourmentés maintenant! Le sillon de la douleur les avait
impitoyablement creusés et les beaux yeux clairs de Christine, autrefois
limpides comme les lacs qui servaient d'yeux à la petite Lotte,
apparaissaient ce soir d'une profondeur obscure, mystérieuse et insondable,
et tout cernés d'une ombre effroyablement triste.
—Mon amie! mon amie! gémit-il en tendant les bras... vous m'avez promis
de me pardonner...
—Peut-être!... peut-être un jour... fit-elle en remettant son masque et elle
s'en alla, lui défendant de la suivre d'un geste qui le chassait...
Il voulut s'élancer derrière elle, mais elle se retourna et répéta avec une telle
autorité souveraine son geste d'adieu qu'il n'osa plus faire un pas.
Il la regarda s'éloigner... Et puis il descendit à son tour dans la foule, ne
sachant point précisément ce qu'il faisait, les tempes battantes, le cœur
déchiré, et il demanda, dans la salle qu'il traversait, si l'on n'avait point vu

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passer la Mort rouge. On lui disait: «Qui est cette Mort rouge?» Il
répondait: «C'est un monsieur déguisé avec une tête de mort et en grand
manteau rouge.» On lui dit partout qu'elle venait de passer, la Mort rouge,
traînant son royal manteau, mais il ne la rencontra nulle part, et il retourna,
vers deux heures du matin, dans le couloir qui, derrière la scène, conduisait
à la loge de Christine Daaé.
Ses pas l'avaient conduit dans ce lieu où il avait commencé de souffrir. Il
heurta à la porte. On ne lui répondit pas. Il entra comme il était entré alors
qu'il cherchait partout la voix d'homme. La loge était déserte. Un bec de gaz
brûlait, en veilleuse. Sur un petit bureau, il y avait du papier à lettres. Il
pensa à écrire à Christine, mais des pas se firent entendre dans le corridor...
Il n'eut que le temps de se cacher dans le boudoir qui était séparé de la loge
par un simple rideau. Une main poussait la porte de la loge. C'était
Christine!
Il retint sa respiration. Il voulait voir! Il voulait savoir!... Quelque chose lui
disait qu'il allait assister à une partie du mystère et qu'il allait commencer à
comprendre peut-être...
Christine entra, retira son masque d'un geste las et le jeta sur la table. Elle
soupira, laissa tomber sa belle tête entre ses mains... À quoi pensait-elle?...
À Raoul?... Non! car Raoul l'entendit murmurer: «Pauvre Erik!»
Il crut d'abord avoir mal entendu. D'abord, il était persuadé que si quelqu'un
était à plaindre, c'était lui, Raoul. Quoi de plus naturel, après ce qui venait
de se passer entre eux, qu'elle dît dans un soupir: «Pauvre Raoul!» Mais elle
répéta en secouant la tête: «Pauvre Erik?» Qu'est-ce que cet Erik venait
faire dans les soupirs de Christine et pourquoi la petite fée du Nord
plaignait-elle, Erik quand Raoul était si malheureux?
Christine se mit à écrire, posément, tranquillement, si pacifiquement, que
Raoul, qui tremblait encore du drame qui les séparait, en fut singulièrement
et fâcheusement impressionné. «Que de sang-froid!» se dit-il... Elle écrivit
ainsi, remplissant deux, trois, quatre feuillets. Tout à coup, elle dressa la tête
et cacha les feuillets dans son corsage... Elle semblait écouter... Raoul aussi
écouta... D'où venait ce bruit bizarre, ce rythme lointain?... Un chant sourd
semblait sortir des murailles... Oui, on eût dit que les murs chantaient!... Le
chant devenait plus clair... les paroles étaient intelligibles... on distingua une
voix... une très belle et très douce et très captivante voix... mais tant de

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douceur restait cependant mâle et ainsi pouvait-on juger que cette voix
n'appartenait point à une femme... La voix s'approchait toujours... elle
dépassa la muraille... elle arriva... et la voix maintenant était dans la pièce,
devant Christine. Christine se leva et parla à la voix comme si elle eût parlé
à quelqu'un qui se fût tenu à ses côtés.
—Me voici, Erik, dit-elle, je suis prête. C'est vous qui êtes en retard, mon
ami.
Raoul qui regardait prudemment, derrière son rideau, n'en pouvait croire ses
yeux qui ne lui montraient rien.
La physionomie de Christine s'éclaira. Un bon sourire vint se poser sur ses
lèvres exsangues, un sourire comme en ont les convalescents quand ils
commencent à espérer que le mal qui les a frappés ne les emportera pas.
La voix sans corps se reprit à chanter et certainement Raoul n'avait encore
rien entendu au monde—comme voix unissant, dans le même temps, avec
le même souffle, les extrêmes—de plus largement et héroïquement suave,
de plus victorieusement insidieux, de plus délicat dans la force, de plus fort
dans la délicatesse, enfin de plus irrésistiblement triomphant. Il y avait là
des accents définitifs qui chantaient en maîtres et qui devaient certainement,
par la seule vertu de leur audition, faire naître des accents élevés chez les
mortels qui sentent, aiment et traduisent la musique. Il y avait là une source
tranquille et pure d'harmonie à laquelle les fidèles pouvaient en toute sûreté
dévotement boire, certains qu'ils étaient d'y boire la grâce musicienne. Et
leur art, du coup, ayant touché le divin, en était transfiguré. Raoul écoutait
cette voix avec fièvre et il commençait à comprendre comment Christine
Daaé avait pu apparaître un soir au public stupéfait, avec des accents d'une
beauté inconnue, d'une exaltation surhumaine, sans doute encore sous
l'influence du mystérieux et invisible maître! Et il comprenait d'autant plus
un si considérable événement en écoutant l'exceptionnelle voix que celle-ci
ne chantait rien justement d'exceptionnel: avec du limon, elle avait fait de
l'azur. La banalité du vers et la facilité et la presque vulgarité populaire de la
mélodie n'en apparaissaient que transformées davantage en beauté par un
souffle qui les soulevait et les emportait en plein ciel sur les ailes de la
passion. Car cette voix angélique glorifiait un hymne païen.
Cette voix chantait «la nuit d'hyménée» de Roméo et Juliette.

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Raoul vit Christine tendre les bras vers la voix, comme elle avait fait dans le
cimetière de Perros, vers le violon invisible qui jouait La Résurrection de
Lazare...
Rien ne pourrait rendre la passion dont la voix dit:
La destinée t'enchaîne à moi sans retour!...
Raoul en eut le cœur transpercé et, luttant contre le charme qui semblait lui
ôter toute volonté et toute énergie, et presque toute lucidité dans le moment
qu'il lui en fallait le plus, il parvint à tirer le rideau qui le cachait et il
marcha vers Christine. Celle-ci, qui s'avançait vers le fond de la loge dont
tout le pan était occupé par une grande glace qui lui renvoyait son image, ne
pouvait pas le voir, car il était tout à fait derrière elle et entièrement masqué
par elle.
La destinée t'enchaîne à moi sans retour!...
Christine marchait toujours vers son image et son image descendait vers
elle. Les deux Christine—le corps, et l'image—finirent par se toucher, se
confondre, et Raoul étendit le bras pour les saisir d'un coup toutes les deux.
Mais par une sorte de miracle éblouissant qui le fit chanceler, Raoul fut tout
à coup rejeté en arrière, pendant qu'un vent glacé lui balayait le visage; il vit
non plus deux, mais quatre, huit, vingt Christine, qui tournèrent autour de
lui avec une telle légèreté, qui se moquaient et qui, si rapidement
s'enfuyaient, que sa main n'en put toucher aucune. Enfin, tout redevint
immobile et il se vit, lui, dans la glace. Mais Christine avait disparu.
Il se précipita sur la glace. Il se heurta aux murs. Personne! Et cependant la
loge résonnait encore d'un rythme lointain, passionné:
La destinée, t'en chaîne à moi sans retour!...
Ses mains pressèrent son front en sueur, tâtèrent sa chair éveillée,
tâtonnèrent la pénombre, rendirent à la flamme du bec de gaz toute sa force.
Il était sûr qu'il ne rêvait point. Il se trouvait au centre d'un jeu formidable,
physique et moral, dont il n'avait point la clef et qui peut-être allait le
broyer. Il se faisait vaguement l'effet d'un prince aventureux qui a franchi la
limite défendue d'un conte de fée et qui ne doit plus s'étonner d'être la proie
des phénomènes magiques qu'il a inconsidérément bravés et déchaînés par
amour...

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Par où? Par où Christine était-elle partie?...
Par où reviendrait-elle?...
Reviendrait-elle?... Hélas! ne lui avait-elle point affirmé que tout était
fini!... et la muraille ne répétait-elle point: La destinée t'enchaîne à moi sans
retour? À moi? À qui?
Alors, exténué, vaincu, le cerveau vague, il s'assit à la place même
qu'occupait tout à l'heure Christine. Comme elle, il laissa sa tête tomber
dans ses mains. Quand il la releva, des larmes coulaient abondantes au long
de son jeune visage, de vraies et lourdes larmes, comme en ont les enfants
jaloux, des larmes qui pleuraient sur un malheur nullement fantastique,
mais commun à tous les amants de la terre et qu'il précisa tout haut:
—Qui est cet Erik? dit-il.

XI

IL FAUT OUBLIER LE NOM DE «LA VOIX D'HOMME»

Le lendemain du jour où Christine avait disparu à ses yeux dans une espèce
d'éblouissement qui le faisait encore douter de ses sens, M. le vicomte de
Chagny se rendit aux nouvelles chez la maman Valérius. Il tomba sur un
tableau charmant.
Au chevet de la vieille dame qui, assise dans son lit, tricotait, Christine
faisait de la dentelle. Jamais ovale plus charmant, jamais front plus pur,
jamais regard plus doux ne se penchèrent sur un ouvrage de vierge. De
fraîches couleurs étaient revenues aux joues de la jeune fille. Le cerne
bleuâtre de ses yeux clairs avait disparu. Raoul ne reconnut plus le visage
tragique de la veille. Si le voile de la mélancolie répandu sur ces traits
adorables n'était apparu au jeune homme comme le dernier vestige du
drame inouï où se débattait cette mystérieuse enfant, il eût pu penser que
Christine n'en était point l'incompréhensible héroïne.
Elle se leva à son approche sans émotion apparente et lui tendit la main.
Mais la stupéfaction de Raoul était telle qu'il restait là, anéanti, sans un
geste, sans un mot.

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—Eh bien, monsieur de Chagny, s'exclama la maman Valérius. Vous ne
connaissez donc plus notre Christine? Son «bon génie» nous l'a rendue!
—Maman! interrompit la jeune fille sur un ton bref, cependant qu'une vive
rougeur lui montait jusqu'aux yeux, maman, je croyais qu'il ne serait jamais
plus question de cela!... Vous savez bien qu'il n'y a pas de génie de la
musique!
—Ma fille, il t'a pourtant donné des leçons pendant trois mois!
—Maman, je vous ai promis de tout vous expliquer un jour prochain; je
l'espère... mais, jusqu'à ce jour-là, vous m'avez promis le silence et de ne
plus m'interroger jamais!
—Si tu me promettais, toi, de ne plus me quitter! mais m'as-tu promis cela,
Christine?
—Maman, tout ceci ne saurait intéresser M. de Chagny...
—C'est ce qui vous trompe, mademoiselle, interrompit le jeune homme
d'une voix qu'il voulait rendre ferme et brave et qui n'était encore que
tremblante; tout ce qui vous touche m'intéresse à un point que vous finirez
peut-être par comprendre. Je ne vous cacherai pas que mon étonnement
égale ma joie en vous retrouvant aux côtés de votre tolère adoptive et que
ce qui s'est passé hier entre nous, ce que vous avez pu me dire, ce que j'ai
pu deviner, rien ne me faisait prévoir un aussi prompt retour. Je serais le
premier à m'en réjouir si vous ne vous obstiniez point à conserver sur tout
ceci un secret qui peut vous être fatal..., et je suis votre ami depuis trop
longtemps pour ne point m'inquiéter, avec Mme Valérius, d'une funeste
aventure qui restera dangereuse tant que nous n'en aurons point démêlé la
trame et dont vous finirez bien par être victime, Christine.
À ces mots, la maman Valérius s'agita dans son lit.
—Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-elle... Christine est donc en danger?
—Oui, madame..., déclara courageusement Raoul, malgré les signes de
Christine.
—Mon Dieu! s'exclama, haletante, la bonne et naïve vieille. Il faut tout me
dire, Christine! Pourquoi me rassurais-tu? Et de quel danger s'agit-il,
monsieur de Chagny?

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—Un imposteur est en train d'abuser de sa bonne foi!
—L'ange de la musique est un imposteur?
—Elle vous a dit elle-même qu'il n'y a pas d'ange de la musique!
—Eh! qu'y a-t-il donc, au nom du Ciel? supplia l'impotente! Vous me ferez
mourir!
—Il y a, madame, autour de nous, autour de vous, autour de Christine, un
mystère terrestre beaucoup plus à craindre que tous les fantômes et tous les
génies!
La maman Valérius tourna vers Christine un visage terrifié, mais celle-ci
s'était déjà précipitée vers sa mère adoptive et la serrait dans ses bras:
—Ne le crois pas! bonne maman..., ne le crois pas, répétait-elle... et elle
essayait, par ses caresses, de la consoler, car la vieille dame poussait des
soupirs à fendre l'âme.
—Alors, dis-moi que tu ne me quitteras plus! implora la veuve du
professeur.
Christine se taisait et Raoul reprit:
—Voilà ce qu'il faut promettre, Christine... C'est la seule chose qui puisse
nous rassurer, votre mère et moi! Nous nous engageons à ne plus vous poser
une seule question sur le passé, si vous nous promettez de rester sous notre
sauvegarde à l'avenir...
—C'est un engagement que je ne vous demande point, et c'est une promesse
que je ne vous ferai pas! prononça la jeune fille avec fierté. Je suis libre de
mes actions, monsieur de Chagny; vous n'avez aucun droit à les contrôler et
je vous prierai de vous en dispenser désormais. Quant à ce que j'ai fait
depuis quinze jours, il n'y a qu'un homme au monde qui aurait le droit
d'exiger que je lui en fasse le récit: mon mari! Or, je n'ai pas de mari, et je
ne marierai jamais!
Disant cela avec force, elle étendit la main du côté de Raoul, comme pour
rendre ses paroles plus solennelles, et Raoul pâlit, non point seulement à
cause des paroles mêmes qu'il venait d'entendre, mais parce qu'il venait
d'apercevoir, au doigt de Christine, un anneau d'or.
—Vous n'avez pas de mari, et, cependant, vous portez une «alliance».

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Et il voulut saisir sa main, mais, prestement, Christine la lui avait retirée.
—C'est un cadeau! fit-elle en rougissant encore et en s'efforçant vainement
de cacher son embarras.
—Christine! puisque vous n'avez point de mari, cet anneau ne peut vous
avoir été donné que par celui qui espère le devenir! Pourquoi nous tromper
plus avant? Pourquoi me torturer davantage? Cet anneau est une promesse!
et cette promesse a été acceptée!
—C'est ce que je lui ai dit! s'exclama la vieille dame.
—Et que vous a-t-elle répondu, madame?
—Ce que j'ai voulu, s'écria Christine exaspérée. Ne trouvez-vous point,
monsieur, que cet interrogatoire a trop duré?... Quant à moi...
Raoul, très ému, craignit de lui laisser prononcer les paroles d'une rupture
définitive. Il l'interrompit:
—Pardon de vous avoir parlé ainsi, mademoiselle... Vous savez bien quel
honnête sentiment me fait me mêler, en ce moment, de choses qui, sans
doute, ne me regardent pas! Mais laissez-moi vous dire ce que j'ai vu... et
j'en ai vu plus que vous ne pensez, Christine... ou ce que j'ai cru voir, car, en
vérité, c'est bien le moins qu'en une telle aventure, on doute du témoignage
de ses yeux...
—Qu'avez-vous donc vu, monsieur, ou cru voir?
—J'ai vu votre extase au son de la voix, Christine! de la voix qui sortait du
mur, ou d'une loge, ou d'un appartement à côté... oui, votre extase!... Et c'est
cela qui, pour vous, m'épouvante!... Vous êtes sous le plus dangereux des
charmes!... Et il paraît, cependant, que vous vous êtes rendu compte de
l'imposture, puisque vous dites aujourd'hui qu'il n'y a pas de génie de la
musique... Alors, Christine, pourquoi l'avez-vous suivi cette fois encore?
Pourquoi vous êtes-vous levée, la figure rayonnante, comme si vous
entendiez réellement les anges?... Ah! cette voix est bien dangereuse,
Christine, puisque moi-même, pendant que je l'entendais, j'en étais
tellement ravi, que vous êtes disparue à mes yeux, sans que je puisse dire
par où vous êtes passée!... Christine! Christine! au nom du ciel, au nom de
votre père qui est au ciel et qui vous a tant aimée, et qui m'a aimé, Christine,
vous allez nous dire, à votre bienfaitrice et à moi, à qui appartient cette

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voix! Et malgré vous, nous vous sauverons!... Allons! le nom de cet
homme, Christine?... De cet homme qui a eu l'audace de passer à votre
doigt un anneau d'or!
—Monsieur de Chagny, déclara froidement la jeune fille, vous ne le saurez
jamais!...
Sur quoi on entendit la voix aigre de la maman Valérius qui, tout à coup,
prenait le parti de Christine, en voyant avec quelle hostilité sa pupille venait
de s'adresser au vicomte.
—Et si elle l'aime, monsieur le vicomte, cet homme-là, cela ne vous regarde
pas encore!
—Hélas! madame, reprit humblement Raoul, qui ne put retenir ses larmes...
Hélas! Je crois, en effet, que Christine l'aime... Tout me le prouve, mais ce
n'est point là seulement ce qui fait mon désespoir, car ce dont je ne suis
point sûr, madame, c'est que celui qui est aimé de Christine soit digne de cet
amour!
—C'est à moi seule d'en juger, monsieur! fit Christine en regardant Raoul
bien en face et en lui montrant un visage en proie à une irritation
souveraine.
—Quand on prend, continua Raoul, qui sentait ses forces l'abandonner, pour
séduire une jeune fille, des moyens aussi romantiques...
—Il faut, n'est-ce pas, que l'homme soit misérable ou que la jeune fille soit
bien sotte?
—Christine!
—Raoul, pourquoi condamnez-vous ainsi un homme que vous n'avez
jamais vu, que personne ne connaît et dont vous-même vous ne savez
rien?...
—Si, Christine... Si... Je sais au moins ce nom que vous prétendez me
cacher pour toujours... Votre ange de la musique, mademoiselle, s'appelle
Erik!...
Christine, se trahit aussitôt. Elle devint, cette fois, blanche comme une
nappe d'autel. Elle balbutia:
—Qui est-ce qui vous l'a dit?

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—Vous-même!
—Comment cela?
—En le plaignant, l'autre soir, le soir du bal masqué. En arrivant dans votre
loge, n'avez-vous point dit: «Pauvre Erik!» Eh bien! Christine, il y avait,
quelque part, un pauvre Raoul qui vous a entendu.
—C'est la seconde fois que vous écoutez aux portes, monsieur de Chagny!
—Je n'étais point derrière la porte!... J'étais dans la loge!... dans votre
boudoir, mademoiselle.
—Malheureux! gémit la jeune fille, qui montra toutes les marques d'un
indicible effroi... Malheureux! Vous voulez donc qu'on vous tue?
—Peut-être!
Raoul prononça ce «peut-être» avec tant d'amour et de désespoir que
Christine ne put retenir un sanglot.
Elle lui prit alors les mains et le regarda avec toute la pure tendresse dont
elle était capable, et le jeune homme, sous ces yeux-là, sentit que sa peine
était déjà apaisée.
—Raoul, dit-elle. Il faut oublier la voix d'homme et ne plus vous souvenir
même de son nom... et ne plus tenter jamais de pénétrer le mystère de la
voix d'homme.
Ce mystère est donc bien terrible?
—Il n'en est point de plus affreux sur la terre!
Un silence sépara les jeunes gens. Raoul était, accablé.
—Jurez-moi que vous ne ferez rien pour «savoir», insista-t-elle... Jurez-moi
que vous n'entrerez plus dans ma loge si je ne vous y appelle pas.
—Vous me promettez de m'y appeler quelquefois, Christine?
—Je vous le promets.
—Quand?
—Demain.
—Alors, je vous jure cela!

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Ce furent leurs derniers mots ce jour-là.
Il lui baisa les mains et s'en alla en maudissant Erik et en se promettant
d'être patient.

XII

AU-DESSUS DES TRAPPES

Le lendemain, il la revit à l'Opéra. Elle avait toujours au doigt l'anneau d'or.
Elle fut douce et bonne. Elle l'entretint des projets qu'il formait, de son
avenir, de sa carrière.
Il lui apprit que le départ de l'expédition polaire avait été avancé et que,
dans trois semaines, dans un mois au plus tard, il quitterait la France.
Elle l'engagea presque gaiement à considérer ce voyage avec joie, comme
une étape de sa gloire future. Et comme il lui répondait que la gloire sans
l'amour n'offrait à ses yeux aucun charme, elle le traita en enfant dont les
chagrins doivent être passagers.
Il lui dit:
—Comment pouvez-vous, Christine, parler aussi légèrement de choses
aussi graves? Nous ne nous reverrons peut-être jamais plus!... Je puis
mourir pendant cette expédition!...
—Et moi aussi, fit-elle simplement...
Elle ne souriait plus, elle ne plaisantait plus, Elle paraissait songer à une
chose nouvelle qui lui entrait pour la première fois dans l'esprit. Son regard
en était illuminé.
—À quoi pensez-vous, Christine?
—Je pense que nous ne nous reverrons plus.
—Et c'est ce qui vous fait si rayonnante?
—Et que, dans un mois, il faudra nous dire adieu... pour toujours!...
—À moins, Christine, que nous nous engagions notre foi et que nous nous
attendions pour toujours.

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Elle lui mit la main sur la bouche:
—Taisez-vous, Raoul!... Il ne s'agit point de cela, vous le savez bien!... Et
nous ne nous marierons jamais! C'est entendu!
Elle semblait avoir peine à contenir tout à coup une joie débordante. Elle
tapa dans ses mains avec une allégresse enfantine... Raoul la regardait,
inquiet, sans comprendre.
—Mais... mais..., fit-elle encore, entendant ses deux mains au jeune homme,
ou plutôt en les lui donnant, comme si, soudain, elle avait résolu de lui en
faire cadeau. Mais si nous ne pouvons nous marier, nous pouvons... nous
pouvons nous fiancer!... Personne ne le saura que nous, Raoul!... Il y a eu
des mariages secrets!.. Il peut bien y avoir des fiançailles secrètes!... Nous
sommes fiancés, mon ami, pour un mois!... Dans un mois, vous partirez, et
je pourrai être heureuse, avec le souvenir de ce mois-là, toute ma vie!
Elle était ravie de son idée... Et elle redevint grave.
—Ceci, dit-elle, est un bonheur qui ne fera de mal à personne.
Raoul avait compris. Il se rua sur cette inspiration. Il voulut en faire toute
de suite une réalité. Il s'inclina devant Christine avec une humilité sans
pareille et dit:
—Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous demander votre main!
—Mais vous les avez déjà toutes les deux, mon cher fiancé!... Oh! Raoul,
comme nous allons être heureux!... Nous allons jouer au futur petit mari et à
la future petite femme!...
Raoul se disait: l'imprudente! d'ici un mois, j'aurai eu le temps de lui faire
oublier ou de percer et de détruire «le mystère de la voix d'homme», et dans
un mois Christine consentira à devenir ma femme. En attendant, jouons!
Ce fut le jeu le plus joli du monde, et auquel ils se plurent comme de purs
enfants qu'ils étaient. Ah! qu'ils se dirent de merveilleuses choses! et que de
serments éternels furent échangés! L'idée qu'il n'y aurait plus personne pour
tenir ces serments-là le mois écoulé les laissait dans un trouble qu'ils
goûtaient avec d'affreuses délices, entre le rire et les larmes. Ils jouaient «au
cœur» comme d'autres jouent «à la balle»; seulement, comme c'étaient bien
leurs deux cœurs qu'ils se renvoyaient, il leur fallait être très, très adroits,
pour le recevoir sans leur faire mal. Un jour—c'était le huitième du jeu—le

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cœur de Raoul eut très mal et le jeune homme arrêta la partie par ces mots
extravagants: «Je ne pars plus pour le pôle Nord.»
Christine, qui, dans son innocence, n'avait pas songé à la possibilité de cela,
découvrit tout à coup le danger du jeu et se le reprocha amèrement. Elle ne
répondit pas un mot à Raoul et rentra à la maison.
Ceci se passait l'après-midi, dans la loge de la chanteuse où elle lui donnait
tous ses rendez-vous et où ils s'amusaient à de véritables dînettes autour de
trois biscuits, de deux verres de porto, et d'un bouquet de violettes.
Le soir, elle ne chantait pas. Et il ne reçut pas la lettre coutumière, bien
qu'ils se fussent donné la permission de s'écrire tous les jours de ce mois-là.
Le lendemain matin, il courut chez la maman Valérius, qui lui apprit que
Christine était absente pour deux jours. Elle était partie la veille au soir, à
cinq heures, en disant qu'elle ne serait pas de retour avant le surlendemain.
Raoul était bouleversé. Il détestait la maman Valérius, qui lui faisait part
d'une pareille nouvelle avec une stupéfiante tranquillité. Il essaya d'en «tirer
quelque chose», mais, de toute évidence, la bonne dame ne savait rien. Elle
consentit simplement à répondre aux questions affolées du jeune homme:
—C'est le secret de Christine!
Et elle levait le doigt, disant cela avec une onction touchante qui
recommandait la discrétion et qui, en même temps, avait la prétention de
rassurer.
—Ah! bien, s'exclamait méchamment Raoul, en descendant l'escalier
comme un fou, ah! bien! les jeunes filles sont bien gardées avec cette
maman Valérius-là!...
Où pouvait être Christine?... Deux jours ...Deux jours de moins dans leur
bonheur si court! Et ceci était de sa faute!... N'était-il point entendu qu'il
devait partir?... Et si sa ferme intention était de ne point partir, pourquoi
avait-il parlé si tôt? Il s'accusait de maladresse et fut le plus malheureux des
hommes pendant quarante-huit heures, au bout desquelles Christine
réapparut.
Elle réapparut dans un triomphe. Elle retrouva enfin le succès inouï de la
soirée de gala. Depuis l'aventure du «crapaud», la Carlotta n'avait pu se
produire en scène. La terreur d'un nouveaux «couac» habitait son cœur et
lui enlevait tous ses moyens; et les lieux, témoins de son incompréhensible

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défaite, lui étaient devenus odieux. Elle trouva le moyen de rompre son
traité. Daaé, momentanément, fut priée de tenir l'emploi vacant. Un
véritable délire l'accueillit dans la Juive.
Le vicomte, présent à cette soirée, naturellement, fut le seul à souffrir en
écoutant les mille échos de ce nouveau triomphe; car il vit que Christine
avait toujours son anneau d'or: Une voix lointaine murmurait à l'oreille du
jeune homme: «Ce soir, elle a encore l'anneau d'or, et ce n'est point toi qui
le lui as donné. Ce soir, elle a encore donné son âme, et ce n'était pas à toi.»
Et encore la voix le poursuivait: «Si elle ne veut point te dire ce qu'elle a
fait, depuis deux jours..., si elle te cache le lieu de sa retraite, il faut l'aller
demander à Erik!»
Il courut sur le plateau. Il se mit sur son passage. Elle le vit, car ses yeux le
cherchaient. Elle lui dit: «Vite! Vite! Venez! Et elle l'entraîna dans la loge,
sans plus se préoccuper de tous les courtisans de sa jeune gloire qui
murmuraient devant sa porte fermée: «C'est un scandale!»
Raoul tomba tout de suite à ses genoux. Il lui jura qu'il partirait et la supplia
de ne plus désormais retrancher une heure du bonheur idéal qu'elle lui avait
promis. Elle laissa couler ses larmes. Ils s'embrassaient comme un frère et
une sœur désespérés qui viennent d'être frappés par un deuil commun et qui
se retrouvent pour pleurer un mort.
Soudain, elle s'arracha à la douce et timide étreinte du jeune homme,
sembla écouter quelque chose que l'on ne savait pas... et, d'un geste bref,
elle montra la porte à Raoul. Quand il fut sur le seuil, elle lui dit, si bas que
le vicomte devina ses paroles plus qu'il ne les entendit:
—Demain, mon cher fiancé! Et soyez heureux, Raoul..., c'est pour vous que
j'ai chanté ce soir!...
Il revint donc.
Mais, hélas! ces deux jours d'absence avaient rompu le charme de leur
aimable mensonge. Ils se regardaient, dans la loge, sans plus se rien dire,
avec leurs tristes yeux. Raoul se retenait pour ne point crier: «Je suis jaloux!
Je suis jaloux! Je suis jaloux! Mais elle l'entendait tout de même.
Alors elle dit: «Allons nous promener, mon ami, l'air nous fera du bien».

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Raoul crut qu'elle allait lui proposer quelque partie de campagne, loin de ce
monument, qu'il détestait comme une prison et dont il sentait rageusement
le geôlier se promener dans les murs... le geôlier Erik... Mais elle le
conduisit sur la scène, et le fit asseoir sur la margelle de bois d'une fontaine,
dans la paix et la fraîcheur douteuse d'un premier décor planté pour le
prochain spectacle; un autre jour, elle erra avec lui, le tenant par la main,
dans les allées abandonnées d'un jardin dont les plantes grimpantes avaient
été découpées par les mains habiles d'un décorateur, comme si les vrais
cieux, les vraies fleurs, la vraie terre lui étaient à jamais défendus et qu'elle
fût condamnée à ne plus respirer d'autre atmosphère que celle du théâtre! Le
jeune homme hésitait à lui poser la moindre question, car, comme il lui
apparaissait tout de suite qu'elle n'y pouvait répondre, il redoutait de la faire
inutilement souffrir. De temps en temps un pompier passait, qui veillait de
loin sur leur idylle mélancolique. Parfois, elle essayait courageusement de
se tromper et de le tromper sur la beauté mensongère de ce cadre inventé
pour l'illusion des hommes. Son imagination toujours vive le parait des plus
éclatantes couleurs et telles, disait-elle, que la nature n'en pouvait fournir de
comparables. Elle s'exaltait, cependant que Raoul, lentement, pressait sa
main fiévreuse. Elle disait: «Voyez, Raoul, ces murailles, ces bois, ces
berceaux, ces images de toile peinte, tout cela a vu les plus sublimes
amours, car ici elles ont été inventées par les poètes, qui dépassent de cent
coudées la taille des hommes. Dites-moi donc que notre amour se trouve
bien là, mon Raoul, puisque lui aussi a été inventé, et qu'il n'est, lui aussi,
hélas! qu'une illusion!
Désolé, il ne répondait pas. Alors:
—Notre amour est trop triste sur la terre, promenons-le dans le ciel!...
Voyez comme c'est facile ici!
Et elle l'entraînait plus haut que les nuages, dans le désordre magnifique du
gril, et elle se plaisait à lui donner le vertige en courant devant lui sur les
ponts fragiles du cintre, parmi les milliers de cordages qui se rattachaient
aux poulies, aux treuils, aux tambours, au milieu d'une véritable forêt
aérienne de vergues et de mâts. S'il hésitait, elle lui disait avec une moue
adorable: «Vous, un marin!»
Et puis, ils redescendaient sur la terre ferme, c'est-à-dire dans quelque
corridor bien solide qui les conduisait à des rires, à des danses, à de la

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jeunesse grondée par une voix sévère: «Assouplissez, mesdemoiselles!...
Surveillez vos pointes!»... C'est la classe des gamines, de celles qui
viennent de n'avoir plus six ans ou qui vont en avoir neuf ou dix... et elles
ont déjà le corsage décolleté, le tutu léger, le pantalon blanc et les bas roses,
et elles travaillent, elles travaillent de tous leurs petits pieds douloureux
dans l'espoir de devenir élèves des quadrilles, compilées, petits sujets,
premières danseuses, avec beaucoup de diamants autour... En attendant,
Christine leur distribue des bonbons.
Un autre jour, elle le faisait entrer dans une vaste salle de son palais, toute
pleine d'oripeaux, de défroques de chevaliers, de lances, d'écus et de
panaches, et elle passait en revue tous les fantômes de guerriers immobiles
et couverts de poussière. Elle leur adressait de bonnes paroles, leur
promettant qu'ils reverraient les soirs éclatants de lumière, et les défilés en
musique devant la rampe retentissante.
Elle le promena ainsi dans tout son empire, qui était factice, mais immense,
s'étendant sur dix-sept étages du rez-de-chaussée jusqu'au faîte et habité par
une armée de sujets. Elle passait au milieu d'eux comme une reine
populaire, encourageant les travaux, s'asseyant dans les magasins, donnant
de sages conseils aux ouvrières dont les mains hésitaient à tailler dans les
riches étoffes qui devaient habiller des héros. Des habitants de ce pays
faisaient tous les métiers. Il y avait des savetiers et des orfèvres. Tous
avaient appris à l'aimer, car elle s'intéressait aux peines et aux petites
manies de chacun. Elle savait des coins inconnus habités en secret par de
vieux ménages.
Elle frappait à leur porte et leur présentait Raoul comme un prince charmant
qui avait demandé sa main, et tous deux assis sur quelque accessoire
vermoulu écoutaient les légendes de l'Opéra comme autrefois ils avaient,
dans leur enfance, écouté les vieux contes bretons. Ces vieillards ne se
rappelaient rien d'autre que l'Opéra. Ils habitaient là depuis des années
innombrables. Les administrations disparues les y avaient oubliées; les
révolutions de palais les avaient ignorés; au dehors, l'histoire de France
avait passé sans qu'ils s'en fussent aperçus, et nul ne se souvenait d'eux.
Ainsi les journées précieuses s'écoulaient et Raoul et Christine, par l'intérêt
excessif qu'ils semblaient apporter aux choses extérieures, s'efforçaient
malhabilement de se cacher l'un à l'autre l'unique pensée de leur cœur. Un

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fait certain était que Christine, qui s'était montrée jusqu'alors la plus forte,
devint tout à coup nerveuse au-delà de toute expression. Dans leurs
expéditions, elle se prenait à courir sans raison ou bien s'arrêtait
brusquement, et sa main, devenue glacée en un instant, retenait le jeune
homme. Ses yeux semblaient parfois poursuivre des ombres imaginaires.
Elle criait: «Par ici», puis «par ici», puis «par ici», en riant, d'un rire
haletant qui se terminait souvent par des larmes. Raoul alors voulait parler,
interroger malgré ses promesses, ses engagements. Mais, avant même qu'il
eût formulé une question, elle répondait fébrilement: «Rien!... je vous jure
qu'il n'y a rien».
Une fois que, sur la scène, ils passaient devant une trappe entr'ouverte,
Raoul se pencha sur le gouffre obscur et dit: «Vous m'avez fait visiter les
dessus de votre empire, Christine... mais on raconte d'étranges histoires sur
les dessous... Voulez-vous que nous y descendions?» En entendant cela, elle
le prit dans ses bras, comme si elle craignait de le voir disparaître dans le
trou noir, et elle lui dit tout bas en tremblant: «Jamais!... Je vous défends
d'aller là!... Et puis, ce n'est pas à moi!... Tout ce qui est sous la terre lui
appartient!»
Raoul plongea ses yeux dans les siens et lui dit d'une voix rude:
—Il habite donc là-dessous?
—Je ne vous ai pas dit cela!... Qui est-ce qui vous a dit une chose pareille?
Allons! venez! Il y a des moments, Raoul, où je me demande si vous n'êtes
pas fou?... Vous entendez toujours des choses impossibles!... Venez! Venez!
Et elle le traînait littéralement, car il voulait rester obstinément près de la
trappe, et ce trou l'attirait.
La trappe tout d'un coup fut fermée, et si subitement, sans qu'ils aient même
aperçu la main qui la faisait agir, qu'ils en restèrent tout étourdis.
—C'est peut-être lui qui était là? finit-il par dire.
Elle haussa les épaules, mais elle ne paraissait nullement rassurée.
—Non! non! ce sont les «fermeurs de trappes». Il faut bien que les
«fermeurs de trappes» fassent quelque chose... Ils ouvrent et ils ferment les
trappes sans raison... C'est comme les «fermeurs de portes»; il faut bien
qu'ils «passent le temps».

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—Et si c'était lui, Christine?
—Mais non! Mais non! Il s'est enfermé! il travaille.
—Ah! vraiment, il travaille?
—Oui, il ne peut pas ouvrir et fermer les trappes et travailler. Nous sommes
bien tranquilles.
Disant cela, elle frissonnait.
—À quoi donc travaille-t-il?
—Oh! à quelque chose de terrible!... Aussi nous sommes bien tranquilles!...
Quand il travaille à cela, il ne voit rien; il ne mange, ni ne boit, ni ne
respire... pendant des jours et des nuits... c'est un mort vivant et il n'a pas le
temps de s'amuser avec les trappes!
Elle frissonna encore, elle se pencha en écoutant du côté de la trappe...
Raoul la laissait faire et dire. Il se tut. Il redoutait maintenant que le son de
sa voix la fît soudain réfléchir, l'arrêtant dans le cours si fragile encore de
ses confidences.
Elle ne l'avait pas quitté... elle le tenait toujours dans ses bras... elle soupira
à son tour:
—Si c'était lui!
Raoul, timide, demanda:
—Vous avez peur de lui?
Elle fit:
—Mais non! mais non!
Le jeune homme se donna, bien involontairement, l'attitude de la prendre en
pitié, comme on fait avec un être impressionnable qui est encore en proie à
un songe récent. Il avait l'air de dire: «parce que vous savez, moi, je suis
là!» Et son geste fut, presque involontairement, menaçant; alors, Christine
le regarda avec étonnement, tel un phénomène de courage et de vertu, et
elle eut l'air, dans sa pensée, de mesurer à sa juste valeur tant d'inutile et
audacieuse chevalerie. Elle embrassa le pauvre Raoul comme une sœur qui
le récompenserait, par un accès de tendresse, d'avoir fermé son petit poing
fraternel pour la défendre contre les dangers toujours possibles de la vie.

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Raoul comprit et rougit de honte. Il se trouvait aussi faible qu'elle. Il se
disait: «Elle prétend qu'elle n'a pas peur, mais elle nous éloigne de la trappe
en tremblant.» C'était la vérité. Le lendemain et les jours suivants, ils
allèrent loger leurs curieuses et chastes amours, quasi dans les combles,
bien loin des trappes. L'agitation de Christine ne faisait qu'augmenter au fur
et à mesure que s'écoulaient les heures. Enfin, une après-midi, elle arriva
très en retard, la figure si pâle et les yeux si rougis par un désespoir certain,
que Raoul se résolut à toutes les extrémités, à celle, par exemple, qu'il lui
exprima tout de go, «de ne partir pour le Pôle Nord: que si elle lui confiait
le secret de la Voix d'homme».
—Taisez-vous! Au nom du ciel, taisez-vous. S'il vous entendait,
malheureux Raoul!
Et les yeux hagards de la jeune fille faisaient autour d'eux le tour des
choses.
—Je vous enlèverai à sa puissance, Christine, je le jure! Et vous ne penserez
même plus à lui, ce qui est nécessaire.
—Est-ce possible?
Elle se permit ce doute qui était un encouragement, en entraînant le jeune
homme jusqu'au dernier étage du théâtre, «à l'altitude», là où l'on est très
loin, très loin des trappes.
—Je vous cacherai dans un coin inconnu du monde, où il ne viendra pas
vous chercher. Vous serez sauvée, et alors je partirai puisque vous avez juré
de ne pas vous marier jamais.
Christine se jeta sur les mains de Raoul et les lui serra avec un transport
incroyable. Mais, inquiète à nouveau, elle tournait la tête.
—Plus haut! dit-elle seulement... encore plus haut!... Et elle l'entraîna vers
les sommets.
Il avait peine à la suivre. Ils furent bientôt sous les toits, dans le labyrinthe
des charpentes. Ils glissaient entre les arcs-boutants, les chevrons, les
jambes de force, les pans, les versants et les rampants; ils couraient de
poutre en poutre comme, dans une forêt, ils eussent couru d'arbre en arbre,
aux troncs formidables...

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Et, malgré la précaution qu'elle avait de regarder à chaque instant, derrière
elle, elle ne vit point une ombre qui la suivait comme son ombre, qui
s'arrêtait avec elle, qui repartait quand elle repayait et qui ne faisait pas plus
de bruit que n'en doit faire une ombre. Raoul, lui, ne s'aperçut de rien, car,
quand il avait Christine devant lui, rien ne l'intéressait de ce qui se passait
derrière.

XIII

LA LYRE D'APOLLON

Ainsi, ils arrivèrent aux toits. Elle glissait sur eux, légère et familière,
comme une hirondelle. Leur regard, entre les trois dômes et le fronton
triangulaire, parcourut l'espace désert. Elle respira avec force, au-dessus de
Paris dont on découvrait toute la vallée en travail. Elle regarda Raoul avec
confiance. Elle l'appela tout près d'elle, et côte à côte ils marchèrent, tout là-
haut, sur les rues de zinc, dans les avenues en fonte; ils mirèrent leur forme
jumelle dans les vastes réservoirs pleins d'une eau immobile où, dans la
bonne saison, les gamins de la danse, une vingtaine de petits garçons
plongent et apprennent à nager. L'ombre derrière eux, toujours fidèle à leurs
pas, avait surgi, s'aplatissant sur les toits, s'allongeant avec des mouvements
d'ailes noires, aux carrefours des ruelles de fer, tournant autour des bassins,
contournant, silencieuse, les dômes; et les malheureux enfants ne se
doutèrent point de sa présence, quand ils s'assirent enfin, confiants, sous la
haute protection d'Apollon, qui dressait de son geste de bronze, sa
prodigieuse lyre, au cœur d'un ciel en feu.
Un soir enflammé de printemps les entourait. Des nuages, qui venaient de
recevoir du couchant leur robe légère d'or et de pourpre, passaient
lentement en la laissant traîner au-dessus des jeunes gens; et Christine dit à
Raoul: «Bientôt, nous irons plus loin et plus vite que les nuages, au bout du
monde, et puis vous m'abandonnerez, Raoul. Mais si, le moment venu pour
vous de m'enlever, je ne consentais plus à vous suivre, eh bien! Raoul, vous
m'emporteriez!»
Avec quelle force, qui semblait dirigée contre elle-même, elle lui dit cela,
pendant qu'elle se serrait nerveusement contre lui. Le jeune homme en fut
frappé.

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—Vous craignez donc de changer d'avis, Christine?
—Je ne sais pas, fit-elle en secouant bizarrement la tête. C'est un démon!
Et elle frissonna. Elle se blottit dans ses bras avec un gémissement.
—Maintenant, j'ai peur de retourner habiter avec lui: dans la terre!
—Qu'est-ce qui vous force à y retourner Christine?
—Si je ne retourne pas auprès de lui, il peut arriver de grands malheurs!...
Mais je ne peux plus!... Je ne peux plus!... Je sais bien qu'il faut avoir pitié
des gens qui habitent «sous la terre...» Mais celui-là est trop horrible! Et
cependant, le moment approche; je n'ai plus qu'un jour? et si je ne viens pas,
c'est lui qui viendra me chercher avec sa voix. Il m'entraînera avec lui, chez
lui, sous la terre, et il se mettra à genoux devant moi, avec sa tête de mort!
Et il me dira qu'il m'aime! Et il pleurera! Ah! ces larmes! Raoul! ces larmes
dans les deux trous noirs de la tête de mort! Je ne peux plus voir couler ces
larmes!
Elle se tordit affreusement les mains, pendant que Raoul, pris lui-même à ce
désespoir contagieux, la pressait contre son cœur: «Non! non! Vous ne
l'entendrez plus dire qu'il vous aime! Vous ne verrez plus couler ses larmes!
Fuyons!... Tout de suite, Christine, fuyons!» Et déjà il voulait l'entraîner.
Mais elle l'arrêta.
—Non, non, fit-elle, en hochant douloureusement la tête, pas maintenant!...
Ce serait trop cruel... Laissez-le m'entendre chanter encore demain soir, une
dernière fois... et puis, nous nous en irons. À minuit, vous viendrez me
chercher dans ma loge; à minuit exactement. À ce moment, il m'attendra
dans la salle à manger du lac... nous serons libres et vous m'emporterez!...
Même si je refuse, il faut me jurer cela, Raoul... car je sens bien que, cette
fois, si j'y retourne, je n'en reviendrai peut-être jamais...
Elle ajouta:
—Vous ne pouvez pas comprendre!...
Et elle poussa un soupir auquel il lui sembla que, derrière elle, un autre
soupir avait répondu.
—Vous n'avez pas entendu?

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Elle claquait des dents.
—Non, assura Raoul, je n'ai rien entendu...
—C'est trop affreux, avoua-t-elle, de trembler tout le temps comme cela!...
Et cependant, ici, nous ne courons aucun danger; nous sommes chez nous,
chez moi, dans le ciel, en plein air, en plein jour. Le soleil est en flammes, et
les oiseaux de nuit n'aiment pas à regarder le soleil! Je ne l'ai jamais vu à la
lumière du jour... Ce doit être horrible!... balbutia-t-elle, en tournant vers
Raoul des yeux égarés. Ah! la première fois que je l'ai vu!... J'ai cru qu'il
allait mourir!
—Pourquoi? demanda Raoul, réellement effrayé du ton que prenait cette
étrange et formidable confidence... pourquoi avez-vous cru qu'il allait
mourir?
—PARCE QUE JE L'AVAIS VU!!!
....................
Cette fois Raoul et Christine se retournèrent en même temps.
—Il y a quelqu'un ici qui souffre! fit Raoul... peut-être un blessé... Vous
avez entendu?
—Moi, je ne pourrais vous dire, avoua Christine, même quand il n'est pas
là, mes oreilles sont pleines de ses soupirs... Cependant, si vous avez
entendu...
Ils se levèrent, regardèrent autour d'eux... Ils étaient bien tout seuls sur
l'immense toit de plomb. Ils se rassirent. Raoul demanda:
—Comment l'avez-vous vu pour la première fois?
—Il y avait trois-mois que je l'entendais sans le voir. La première fois que je
l'ai «entendu», j'ai cru, comme vous, que cette voix adorable, qui s'était
mise tout à coup à chanter à mes côtés, chantait dans une loge prochaine. Je
sortis, et je la cherchai partout; mais ma loge est très isolée, Raoul, comme
vous le savez, et il me fut impossible de trouver la voix hors de ma loge,
tandis qu'elle restait fidèlement dans ma loge. Et non seulement, elle
chantait, mais elle me parlait, elle répondait à mes questions comme une
véritable voix d'homme, avec cette différence qu'elle était belle comme la
voix d'un ange. Comment expliquer un aussi incroyable phénomène? Je

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n'avais jamais cessé de songer à l'«ange de la musique» que mon pauvre
papa m'avait promis de m'envoyer aussitôt qu'il serait mort. J'ose vous
parler d'un semblable enfantillage, Raoul, parce que vous avez connu mon
père, et qu'il vous a aimé et que vous avez cru, en même temps que moi,
lorsque vous étiez tout petit, à l'«ange de la musique», et que je suis bien
sûre que vous ne sourirez pas, ni que vous vous moquerez. J'avais conservé,
mon ami, l'âme tendre et crédule de la petite Lotte et ce n'est point la
compagnie de la maman Valérius qui me l'eût ôtée. Je portai cette petite
âme toute blanche entre mes mains naïves et naïvement je la tendis, je
l'offris à la voix d'homme, croyant l'offrir à l'ange. La faute en fut
certainement, pour un peu, à ma mère adoptive, à qui je ne cachais rien de
l'inexplicable phénomène. Elle fut la première à me dire: «Ce doit être
l'ange; en tout cas, tu peux toujours le lui demander.» C'est ce que je fis et la
voix d'homme me répondit qu'en effet elle était la voix d'ange que
j'attendais et que mon père m'avait promise en mourant. À partir de ce
moment, une grande intimité s'établit entre la voix et moi, et j'eus en elle
une confiance absolue. Elle me dit qu'elle était descendue sur la terre pour
me faire goûter aux joies suprêmes de l'art éternel, et elle me demanda la
permission de me donner des leçons de musique, tous les jours. J'y
consentis avec une ardeur fervente et ne manquai aucun des rendez-vous
qu'elle me donnait, dès la première heure, dans ma loge, quand ce coin
d'Opéra était tout à fait désert. Vous dire quelles furent ces leçons! Vous-
même, qui avez entendu la voix, ne pouvez vous en faire une idée.
—Évidemment, non! je ne puis m'en faire une idée, affirma le jeune
homme. Avec quoi vous accompagniez-vous?
—Avec une musique que j'ignore, qui était derrière le mur et qui était d'une
justesse incomparable. Et puis on eût dit, mon ami, que la Voix savait
exactement à quel point mon père, en mourant, m'avait laissé de mes
travaux et de quelle simple méthode aussi il avait usé; et ainsi, me rappelant
ou, plutôt, mon organe se rappelant toutes les leçons passées et en
bénéficiant du coup, avec les présentes, je fis des progrès prodigieux et tels
que, dans d'autres conditions, ils eussent demandé des années! Songez que
je suis assez délicate, mon ami, et que ma voix était d'abord peu
caractérisée; les cordes basses s'en trouvaient naturellement peu
développées; les tons aigus étaient assez durs et le médium voilé. C'est
contre tous ces défauts que mon père avait combattu et triomphé un instant;

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ce sont ces défauts que la Voix vainquit définitivement. Peu à peu,
j'augmentai le volume des sons dans des proportions que ma faiblesse
passée ne me permettait pas d'espérer: j'appris à donner à ma respiration la
plus large portée. Mais surtout la Voix me confia le secret de développer les
sons de poitrine dans une voix de soprano. Enfin elle enveloppa tout cela du
feu sacré de l'inspiration, elle éveilla en moi une vie ardente, dévorante,
sublime. La Voix avait la vertu, en se faisant entendre, de m'élever jusqu'à
elle. Elle me mettait à l'unisson de son envolée superbe. L'âme de la Voix
habitait ma bouche et y soufflait l'harmonie!
Au bout de quelques semaines, je ne me reconnaissais plus quand je
chantais!... J'en étais même épouvantée... j'eus peur, un instant, qu'il y eût
là-dessous quelque sortilège; mais la maman Valérius me rassura. Elle me
savait trop simple fille, disait-elle, pour donner prise au démon.
Mes progrès étaient restés secrets, entre la Voix, la maman Valérius et moi,
sur l'ordre même de la Voix. Chose curieuse, hors de la loge, je chantais
avec ma voix de tous les jours, et personne ne s'apercevait de rien. Je faisais
tout ce que voulait la Voix. Elle me disait: «Il faut attendre... vous verrez!
nous étonnerons Paris!» Et j'attendais. Je vivais dans une espèce de rêve
extatique où commandait la Voix. Sur ces entrefaites, Raoul, je vous
aperçus, un soir, dans la salle. Ma joie fut telle que je ne pensai même point
à la cacher en rentrant dans ma loge. Pour notre malheur, la Voix y était déjà
et elle vit bien, à mon air, qu'il y avait quelque chose de nouveau. Elle me
demanda «ce que j'avais» et je ne vis aucun inconvénient à lui raconter
notre douce histoire, ni à lui dissimuler la place que vous teniez dans mon
cœur. Alors, la Voix se tut: je l'appelai, elle ne me répondit point; je la
suppliai, ce fut en vain. J'eus une terreur folle qu'elle fût partie pour
toujours! Plût à Dieu, mon ami!... Je rentrai chez moi, ce soir-là, dans un
état désespéré. Je me jetai au cou de maman Valérius en lui disant: «Tu sais,
la Voix est partie! Elle ne reviendra peut-être jamais plus!» Et elle fut aussi
effrayée que moi et me demanda des explications. Je lui racontai tout. Elle
me dit: «Parbleu! la Voix est jalouse!» Ceci, mon ami, me fit réfléchir que
je vous aimais...
Ici, Christine s'arrêta un instant. Elle pencha la tête sur le sein de Raoul et
ils restèrent un moment silencieux, dans les bras l'un de l'autre. L'émotion
qui les étreignait était telle qu'ils ne virent point, ou plutôt qu'ils ne sentirent
point se déplacer, à quelques pas d'eux, l'ombre rampante de deux grandes

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ailes noires qui se rapprocha, au ras des toits, si près, si près d'eux, qu'elle
eût pu, en se refermant sur eux, les étouffer...
—Le lendemain, reprit Christine avec un profond soupir, je revins dans ma
loge toute pensive. La Voix y était. Ô mon ami! Elle me parla avec une
grande tristesse. Elle me déclara tout net que, si je devais donner mon cœur
sur la terre, elle n'avait plus, elle, la Voix, qu'à remonter au ciel. Et elle me
dit cela avec un tel accent de douleur humaine que j'aurais dû, dès ce jour-
là, me méfier et commencer à comprendre que j'avais été étrangement
victime de mes sens abusés. Mais ma foi dans cette apparition de Voix, à
laquelle était mêlée si intimement la pensée de mon père, était encore
entière. Je ne craignais rien tant que de ne la plus entendre; d'autre part,
j'avais réfléchi sur le sentiment qui me portait vers vous; j'en avais mesuré
tout l'inutile danger; j'ignorais même si vous vous souveniez de moi. Quoi
qu'il arrivât, votre situation dans le monde m'interdisait à jamais la pensée
d'une honnête union; je jurai à la Voix que vous n'étiez rien pour moi qu'un
frère et que vous ne seriez jamais rien d'autre et que mon cœur était vide de
tout amour terrestre... Et voici la raison, mon ami, pour laquelle je
détournais mes yeux quand, sur le plateau ou dans les corridors, vous
cherchiez à attirer mon attention, la raison pour laquelle je ne vous
reconnaissais pas... pour laquelle je ne vous voyais pas!... Pendant ce temps,
les heures de leçons, entre la Voix et moi, se passaient dans un divin délire.
Jamais la beauté des sons ne m'avait possédée à ce point et un jour la Voix
me dit: «Va maintenant, Christine Daaé, tu peux apporter aux hommes un
peu de la musique du ciel!»
Comment, ce soir-là, qui était le soir de gala, la Carlotta ne vint-elle pas au
théâtre? Comment ai-je été appelée à la remplacer? Je ne sais; mais je
chantai... je chantai avec un transport inconnu; j'étais légère comme si l'on,
m'avait donné des ailes; je crus un instant que mon âme embrasée avait
quitté son corps!
—Ô Christine! fit Raoul, dont les yeux, étaient humides à ce souvenir, ce
soir-là, mon cœur a vibré à chaque accent de votre voix. J'ai vu vos larmes
couler sur vos joues pâles, et j'ai pleuré avec vous. Comment pouviez-vous
chanter, chanter en pleurant?
—Mes forces m'abandonnèrent, dit Christine, je fermai les yeux... Quand je
les rouvris, vous étiez à mes côtés! Mais la Voix aussi y était, Raoul!... J'eus

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peur pour vous et encore, cette fois, je ne voulus point vous reconnaître et je
me mis à rire quand vous m'avez rappelé que vous aviez ramassé mon
écharpe dans la mer!...
Hélas? on ne trompe pas la Voix!... Elle vous avait bien reconnu, elle!... Et
la Voix était jalouse!... Les deux jours suivants, elle me fit des scènes
atroces... Elle me disait: «Vous l'aimez! si vous ne l'aimiez pas, vous ne le
fuiriez pas! C'est un ancien ami à qui vous serreriez la main, comme à tous
les autres... Si vous ne l'aimiez pas, vous ne craindriez pas de vous trouver,
dans votre loge, seule avec lui et avec moi!... Si vous ne l'aimiez pas, vous
ne le chasseriez pas!...
—C'est assez! fis-je à la Voix irritée; demain, je dois aller à Perros, sur la
tombe de mon père; je prierai M. Raoul de Chagny de m'y accompagner.
—À votre aise, répondit-elle, mais sachez que moi aussi je serai à Perros,
car je suis partout où vous êtes, Christine, et si vous êtes toujours digne de
moi, si vous ne m'avez pas menti, je vous jouerai, à minuit sonnant, sur la
tombe de votre père, la Résurrection de Lazare, avec le violon du mort.
Ainsi, je fus conduite, mon ami, a vous écrire la lettre qui vous amena à
Perros. Comment ai-je pu être à ce point trompée? Comment, devant les
préoccupations aussi personnelles de la Voix, ne me suis-je point doutée de
quelque imposture? Hélas! je ne me possédais plus: j'étais sa chose!... Et les
moyens dont disposait la Voix devaient facilement abuser une enfant telle
que moi!»
—Mais enfin, s'écria Raoul, à ce point du récit de Christine où elle semblait
déplorer avec des larmes la trop parfaite innocence d'un esprit bien peu
«avisé»... mais enfin vous avez bientôt su la vérité!... Comment n'êtes-vous
point sortie aussitôt de cet abominable cauchemar?
—Apprendre la vérité!... Raoul!... Sortir de ce cauchemar!... Mais je n'y
suis entrée, malheureux, dans ce cauchemar, que du jour où j'ai connu cette
vérité!... Taisez-vous! Taisez-vous! Je ne vous ai rien dit... et maintenant
que nous allons descendre du ciel sur la terre, plaignez-moi, Raoul!...
plaignez-moi!... Un soir, soir fatal... tenez... c'était le soir où il devait arriver
tant de malheurs... le soir où Carlotta put se croire transformée sur la scène
en un hideux crapaud et où elle se prit à pousser des cris comme si elle avait
habité toute sa vie au bord des marais... le soir où la salle fut tout à coup

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plongée dans l'obscurité, sous le coup de tonnerre du lustre qui s'écrasait sur
le parquet... Il y eut ce soir-là des morts et des blessés, et tout le théâtre
retentissait des plus tristes clameurs.
Ma première pensée, Raoul, dans l'éclat de la catastrophe, fut en même
temps pour vous et pour la Voix, car vous étiez, à cette époque, les deux
égales moitiés de mon cœur. Je fus tout de suite rassurée en ce qui vous
concernait, car je vous avais vu dans la loge de votre frère et je savais que
vous ne couriez aucun danger. Quant à la Voix, elle m'avait annoncé qu'elle
assisterait à la représentation, et j'eus peur pour elle; oui, réellement peur,
comme si elle avait été «une personne ordinaire vivante qui fût capable de
mourir». Je me disais: «Mon Dieu! le lustre a peut-être écrasé la Voix.» Je
me trouvais alors sur la scène, et affolée à ce point que je me disposais à
courir dans la salle chercher la Voix parmi les morts et les blessés, quand
cette idée me vint que, s'il ne lui était rien arrivé de fâcheux, elle devait être
déjà dans ma loge, où elle aurait hâte de me rassurer. Je ne fis qu'un bond
jusqu'à ma loge. La Voix n'y était pas. Je m'enfermai dans ma loge, et les
larmes aux yeux, je la suppliai, si elle était encore vivante, de se manifester
à moi. La Voix ne me répondit pas, mais, tout à coup, j'entendis un long, un
admirable gémissement que je connaissais bien. C'était la plainte de Lazare,
quand, à la voix de Jésus, il commence à soulever ses paupières et à revoir
la lumière du jour. C'étaient les pleurs du violon de mon père. Je
reconnaissais le coup d'archet de Daaé, le même, Raoul, qui nous tenait
jadis immobiles sur les chemins de Perros, le même qui avait «enchanté» la
nuit du cimetière. Et puis, ce fut encore, sur l'instrument invisible et
triomphant, le cri d'allégresse de la Vie, et la Voix, se faisant entendre enfin,
se mit à chanter la phrase dominatrice et souveraine: «Viens! et crois en
moi! Ceux qui croient en moi revivront! Marche! Ceux qui ont cru en moi
ne sauraient mourir!» Je ne saurais vous dire l'impression que je reçus de
cette musique, qui chantait la vie éternelle dans le moment qu'à noté de
nous, de pauvres malheureux, écrasés par ce lustre fatal, rendaient l'âme... Il
me sembla qu'elle me commandait à moi aussi de venir, de me lever, de
marcher vers elle. Elle s'éloignait, je la suivis. «Viens! et crois en moi!» Je
croyais en elle, je venais... je venais, et, chose extraordinaire, ma loge,
devant mes pas, paraissait s'allonger... s'allonger.. Évidemment, il devait y
avoir, là un effet de glaces... car j'avais la glace devant moi... Et, tout à
coup, je me suis trouvée hors de ma loge, sans savoir comment.

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Raoul interrompit ici brusquement la jeune fille:
—Comment! Sans savoir comment? Christine Christine! Il faudrait essayer
de ne plus rêver!
—Eh! pauvre ami, je ne rêvais pas! Je me trouvais hors de ma loge sans
savoir comment! Vous qui m'avez vue disparaître «de ma loge, un soir, mon
ami, vous pourriez peut-être m'expliquer cela, mais moi je ne le puis pas!...
Je ne puis vous dire qu'une chose, c'est que, me trouvant devant ma glace, je
ne l'ai plus vue tout à coup devant moi et que je l'ai cherchée derrière... mais
il n'y avait plus de glace, plus de loge... J'étais dans un corridor obscur...
j'eus peur et je criai!...
Tout était noir autour de moi; au loin, une faible lueur rouge éclairait un
angle de muraille, un coin de carrefour. Je criai. Ma voix seule emplissait
les murs, car le chant et les violons s'étaient tus. Et voilà que soudain, dans
le noir, une main se posait sur la mienne... ou, plutôt, quelque chose
d'osseux et de glacé qui m'emprisonna le poignet et ne me lâcha plus. Je
criai. Un bras m'emprisonna la taille et je fus soulevée... Je me débattis un
instant dans de l'horreur; mes doigts glissèrent au long des pierres humides,
où ils ne s'accrochèrent point. Et puis, je ne remuai plus, j'ai cru que j'allais
mourir d'épouvante. On m'emportait vers la petite lueur rouge; nous
entrâmes dans cette lueur et alors je vis que j'étais entre les mains d'un
homme enveloppé d'un grand manteau noir et qui avait un masque qui lui
cachait tout le visage... Je tentai un effort suprême: mes membres se
raidirent, ma bouche s'ouvrit encore pour hurler mon effroi, mais une main
la ferma, une main que je sentis sur mes lèvres, sur ma chair... et qui sentait
la mort! Je m'évanouis.
Combien de temps restai-je sans connaissance? Je ne saurais le dire. Quand
je rouvris les yeux, nous étions toujours, l'homme noir et moi, au sein des
ténèbres. Une lanterne sourde, posée par terre, éclairait le jaillissement
d'une fontaine. L'eau, clapotante, sortie de la muraille, disparaissait presque
aussitôt sous le sol sur lequel j'étais étendue; ma tête reposait sur le genou
de l'homme au manteau et au masque noir et mon silencieux compagnon me
rafraîchissait les tempes avec un soin, une attention, une délicatesse qui me
parurent plus horribles à supporter que la brutalité de son enlèvement de
tout à l'heure. Ses mains, si légères fussent-elles, n'en sentaient pas moins la
mort. Je les repoussai, mais sans force. Je demandai dans un souffle: «Qui

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êtes-vous? où est la Voix?» Seul, un soupir me répondit. Tout à coup, un
souffle chaud me passa sur le visage et vaguement, dans les ténèbres, à côté
de la forme noire de l'homme, je distinguai une forme blanche. La forme
noire me souleva et me déposa sur la forme blanche. Et aussitôt, un joyeux
hennissement vint frapper mes oreilles stupéfaites et je murmurai: «César!»
La bête tressaillit. Mon ami, j'étais à demi couchée sur une selle et j'avais
reconnu le cheval blanc du Prophète, que j'avais gâté si souvent, de
friandises. Or, un soir, le bruit s'était répandu dans le théâtre que cette bête
avait disparu et qu'elle avait été volée par le fantôme de l'Opéra. Moi, je
croyais à la Voix; je n'avais jamais cru au fantôme, et voilà cependant que je
me demandai en frissonnant si je n'étais pas la prisonnière du fantôme!
J'appelai, du fond du cœur, la Voix à mon secours, car jamais je ne me
serais imaginée que la Voix et le fantôme étaient tout un! Vous avez entendu
parler du fantôme de l'Opéra, Raoul?
—Oui, répondit le jeune homme... Mais dites-moi, Christine, que vous
arriva-t-il quand vous fûtes sur le cheval blanc du Prophète?
—Je ne fis aucun mouvement et me laissai conduire... Peu à peu une
étrange torpeur succédait à l'état d'angoisse et de terreur où m'avaient jeté
cette infernale aventure. La forme noire me soutenait et je ne faisais plus
rien pour lui échapper. Une paix singulière était répandue en moi et je
pensais que j'étais sous l'influence bienfaisante de quelque élixir. J'avais la
pleine disposition de mes sens. Mes yeux se faisaient aux ténèbres qui, du
reste, s'éclairaient, ça et là, de lueurs brèves... Je jugeai que nous étions dans
une étroite galerie circulaire et j'imaginai que cette galerie faisait le tour de
l'Opéra, qui, sous terre, est immense. Une fois, mon ami, une seule fois,
j'étais descendue dans ces dessous qui sont prodigieux, mais je m'étais
arrêtée au troisième étage, n'osant pas aller plus avant dans la terre. Et,
cependant, deux étages encore, où l'on aurait pu loger une ville, s'ouvraient
sous mes pieds. Mais les figures qui m'étaient apparues, m'avaient fait fuir.
Il y a là des démons, tout noirs devant des chaudières, et ils agitent des
pelles, des fourches, excitent des brasiers, allument des flammes, vous
menacent, si l'on en approche, en ouvrant tout à coup sur vous la gueule
rouge des fours!... Or, pendant que César, tranquillement, dans cette nuit de
cauchemar, me portait sur son dos, j'aperçus tout à coup, loin, très loin, et
tout petits, tout petits, comme au bout d'une lunette retournée, les démons
noirs devant les brasiers rouges de leurs calorifères... Ils apparaissaient... Ils

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disparaissaient... Ils réapparaissaient au gré bizarre de notre marche... Enfin,
ils disparurent tout à fait. La forme d'homme me soutenait toujours, et César
marchait sans guide et le pied sûr... Je ne pourrais vous dire, même
approximativement combien de temps ce voyage, dans la nuit, dura; j'avais
seulement l'idée que nous tournions! que nous tournions! que nous
descendions suivant une inflexible spirale jusqu'au cœur même des abîmes
de la terre; et encore, n'était-ce point ma tête qui tournait?... Toutefois, je ne
le pense pas. Non! J'étais incroyablement lucide. César, un instant, dressa
ses narines, huma l'atmosphère et accéléra un peu sa marche. Je sentis l'air
humide et puis César s'arrêta. La nuit s'était éclaircie. Une lueur bleuâtre
nous entourait. Je regardai où nous nous trouvions. Nous étions au bord
d'un lac dont les eaux de plomb se perdaient au loin, dans le noir... mais la
lumière bleue éclairait cette rive et j'y vis une petite barque, attachée à un
anneau de fer, sur le quai!
Certes, je savais que tout cela existait, et la vision de ce lac et de cette
barque sous la terre n'avait rien de surnaturel. Mais songez aux conditions
exceptionnelles dans lesquelles j'abordai ce rivage. Les âmes des morts ne
devaient point ressentir plus d'inquiétude en abordant le Styx. Caron n'était
certainement pas plus lugubre ni plus muet que la forme d'homme qui me
transporta dans la barque. L'élixir avait-il épuisé son effet? la fraîcheur de
ces lieux suffisait-elle à me rendre complètement à moi-même? Mais ma
torpeur s'évanouissait, et je fis quelques mouvements qui dénotaient le
recommencement de ma terreur. Mon sinistre compagnon dut s'en
apercevoir, car, d'un geste rapide, il congédia César qui s'enfuit dans les
ténèbres de la galerie et dont j'entendis les quatre fers battre les marches
sonores d'un escalier, puis l'homme se jeta dans la barque qu'il délivra de
son lien de fer; il s'empara des rames et rama avec force et promptitude. Ses
yeux, sous le masque, ne me quittaient pas; je sentais sur moi le poids de
leurs prunelles immobiles. L'eau, autour de nous, ne faisait aucun bruit.
Nous glissions dans cette lueur bleuâtre que je vous ai dite et puis nous
fûmes à nouveau tout à fait dans la nuit, et nous abordâmes. La barque
heurta un corps dur. Et je fus encore emportée dans des bras. J'avais
recouvré la force de crier. Je hurlai. Et puis, tout à coup, je me tus,
assommée par la lumière. Oui, une lumière éclatante, au milieu de laquelle
on m'avait déposée. Je me relevai, d'un bond. J'avais toutes mes forces. Au
centre d'un salon qui ne me semblait paré, orné, meublé que de fleurs, de
fleurs magnifiques et stupides à cause de rubans de soie qui les liaient à des

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corbeilles, comme on en vend dans les boutiques des boulevards, de fleurs
trop civilisées comme celles que j'avais coutume de trouver dans ma loge
après chaque «première»; au centre de cet embaumement très parisien, la
forme noire d'homme au masque se tenait debout, les bras croisés... et elle
parla:
—Rassurez-vous, Christine, dit-elle; vous ne courez aucun danger.
C'était la Voix!
Ma fureur égala ma stupéfaction. Je sautai sur ce masque et voulus
l'arracher, pour connaître le visage de la Voix. La forme d'homme me dit:
—Vous ne courez aucun danger, si vous ne touchez pas au masque!
Et m'emprisonnant doucement les poignets, elle me fit asseoir.
Et puis, elle se mit à genoux devant moi, et ne dit plus rien!
L'humilité de ce geste me redonna quelque courage; la lumière, en précisant
toute chose autour de moi, me rendit à la réalité de la vie. Si extraordinaire
qu'elle apparaissait, l'aventure s'entourait maintenant de choses mortelles
que je pouvais voir et toucher. Les tapisseries de ces murs, ces meubles, ces
flambeaux, ces vases et jusqu'à ces fleurs dont j'eus pu dire presque d'où
elles venaient, dans leurs bannettes dorées, et combien elles avaient coûté,
enfermaient fatalement mon imagination dans les limites d'un salon aussi
banal que bien d'autres qui avaient au moins cette excuse de n'être point
situés dans les dessous de l'Opéra. J'avais sans doute affaire à quelque
effroyable original qui, mystérieusement, s'était logé dans les caves, comme
d'autres, par besoin, et avec la muette complicité de l'administration, avaient
trouvé un définitif abri dans les combles de cette tour de Babel moderne, où
l'on intriguait, où l'on chantait dans toutes les langues, où l'on aimait dans
tous les patois.
Et alors la Voix, la Voix que j'avais reconnue sous le masque, lequel n'avait
pas pu me la cacher, c'était cela qui était à genoux devant moi: un homme!
Je ne songeai même plus à l'horrible situation où je me trouvais, je ne
demandai même pas ce qu'il allait advenir de moi et quel était le dessein
obscur et froidement tyrannique qui m'avait conduit dans ce salon comme
on enferme un prisonnier dans une geôle, une esclave au harem. Non! non!
non! je médisais: La Voix, c'est cela: un homme! et je me mis à pleurer.

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L'homme, toujours à genoux, comprit sans doute le sens de mes larmes, car
il dit:
—«C'est vrai, Christine!... Je ne suis ni ange, ni génie, ni fantôme... Je suis
Erik!»
Ici encore, le récit de Christine fut interrompu. Il sembla aux jeunes gens
que l'écho avait répété, derrière eux: Erik!... Quel écho?... Ils se
retournèrent, et ils s'aperçurent que la nuit était venue. Raoul fit un
mouvement comme pour se lever, mais Christine le retint près d'elle:
«Restez! Il faut que vous sachiez tout ici!
—Pourquoi ici, Christine? Je crains pour vous la fraîcheur de la nuit.
—Nous ne devons craindre que les trappes, mon ami, et, ici, nous sommes
au bout du monde des trappes... et je n'ai point le droit de vous voir hors du
théâtre... Ce n'est pas le moment de le contrarier... N'éveillons pas ses
soupçons...
—Christine! Christine! quelque chose me dit que nous avons tort d'attendre
à demain soir et que nous devrions fuir tout de suite!
—Je vous dis que, s'il ne m'entend pas chanter demain soir, il en aura une
peine infinie.
—Il est difficile de ne point causer de peine à Erik et de le fuir pour
toujours...
—Vous avez raison, Raoul, en cela... car, certainement, de ma fuite il
mourra...
La jeune fille ajouta d'une voix sourde;
—Mais aussi la partie est égale... car nous risquons qu'il nous tue.
—Il vous aime donc bien?
—Jusqu'au crime!
—Mais sa demeure n'est pas introuvable... On peut l'y aller chercher. Du
moment qu'Erik n'est pas un fantôme, on peut lui parler et même le forcer à
répondre!
Christine secoua la tête:

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—Non! non! On ne peut rien contre Erik!... On ne peut que fuir!
—Et comment, pouvant fuir, êtes-vous retournée près de lui?
—Parce qu'il le fallait... Et vous comprendrez cela quand vous saurez
comment je suis sortie de chez lui?...
—Ah! je le hais bien!... s'écria Raoul... et vous, Christine, dites-moi... j'ai
besoin que vous me disiez cela pour écouter avec plus de calme la suite de
cette extraordinaire histoire d'amour... et vous, le haïssez-vous?
—Non! fit Christine, simplement.
—Eh! pourquoi tant de paroles!... Vous l'aimez certainement! Votre peur,
vos terreurs, tout cela c'est encore de l'amour et du plus délicieux! Celui que
l'on ne s'avoue pas, expliqua Raoul avec amertume. Celui qui vous donne,
quand on y songe, le frisson... Pensez donc, un homme qui habite un palais
sous la terre!
Et il ricana...
—Vous voulez donc que j'y retourne! interrompit brutalement la jeune
fille... Prenez garde, Raoul, je vous l'ai dit: je n'en reviendrais plus!
Il y eut un silence effrayant entre eux trois... les deux qui parlaient et
l'ombre qui écoutait, derrière...
—Avant de vous répondre, fit enfin Raoul d'une voix lente, je désirerais
savoir quel sentiment il vous inspire, puisque vous ne le haïssez pas...
—De l'horreur! dit-elle... Et elle jeta ces mots avec une telle force, qu'ils
couvrirent les soupirs de la nuit.
—C'est ce qu'il y a de terrible, reprit-elle, dans une fièvre croissante... Je l'ai
en horreur et je ne le déteste pas. Comment le haïr, Raoul? Voyez Erik à
mes pieds, dans la demeure du lac, sous la terre. Il s'accuse, il se maudit, il
implore mon pardon!...
Il avoue son imposture. Il m'aime! Il met à mes pieds un immense et
tragique amour!... Il m'a volée par amour!... Il m'a enfermée avec lui, dans
la terre, par amour... mais il me respecte, mais il rampe, mais il gémit, mais
il pleure!... Et quand je me lève, Raoul, quand je lui dis que je ne puis que
le mépriser s'il ne me rend pas sur-le-champ cette liberté, qu'il m'a prise,
chose incroyable... il me l'offre... je n'ai qu'à partir... Il est prêt à me montrer

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le mystérieux chemin;... seulement... seulement il s'est levé, lui aussi, et je
suis bien obligée de me souvenir que, s'il n'est ni fantôme, ni ange, ni génie,
il est toujours la Voix, car il chante!...
Et je l'écoute.., et je reste!...
Ce soir-là, nous n'échangeâmes plus une parole... Il avait saisi une harpe et
il commença de me chanter, lui, voix d'homme, voix d'ange, la romance de
Desdémone. Le souvenir que j'en avais de l'avoir chantée moi-même me
rendait honteuse. Mon ami, il y a une vertu dans la musique qui fait que rien
n'existe plus du monde extérieur en dehors de ces sons qui vous viennent
frapper le cœur. Mon extravagante aventure fut oubliée. Seule revivait la
voix et je la suivais enivrée dans son voyage harmonieux; je faisais partie
du troupeau d'Orphée! Elle me promena dans la douleur, et dans la joie,
dans le martyre, dans le désespoir, dans l'allégresse, dans la mort et dans les
triomphantes hyménées... J'écoutais... Elle chantait... Elle me chanta des
morceaux inconnus... et me fit entendre une musique nouvelle qui me causa
une étrange impression de douceur, de langueur, de repos... une musique
qui, après avoir soulevé mon âme, l'apaisa peu à peu, et la conduisit
jusqu'au seuil du rêve. Je m'endormis.
Quand je me réveillai, j'étais seule, sur une chaise-longue, dans une petite
chambre toute simple, garnie d'un lit banal en acajou, aux murs tendus de
toile de Jouy, et éclairée par une lampe posée sur le marbre d'une vieille
commode «Louis-Philippe». Quel était ce décor nouveau?... Je me passai la
main sur le front, comme pour chasser un mauvais songe... Hélas! je ne fus
pas longtemps à m'apercevoir que je n'avais pas rêvé! J'étais prisonnière et
je ne pouvais sortir de ma chambre que pour entrer dans une salle de bains
des plus confortables; eau chaude et eau froide à volonté. En revenant dans
ma chambre, j'aperçus sur ma commode un billet à l'encre rouge qui me
renseigna tout à fait sur ma triste situation et qui, si cela avait été encore
nécessaire, eût enlevé tous mes doutes sur la réalité des événements: «Ma
chère Christine, disait le papier, soyez tout à fait rassurée sur votre sort.
Vous n'avez point au monde de meilleur, ni de plus respectueux ami que
moi. Vous êtes seule, en ce moment, dans cette demeure qui vous
appartient. Je sors pour courir les magasins et vous rapporter tout le linge
dont vous pouvez avoir besoin.»

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—Décidément! m'écriai-je, je suis tombée entre les mains d'un fou! Que
vais-je devenir? Et combien de temps ce misérable pense-t-il donc me tenir
enfermée dans sa prison souterraine?
Je courus dans mon petit appartement comme une insensée, cherchant
toujours une issue que je ne trouvai point. Je m'accusais amèrement de ma
stupide superstition et je pris un plaisir affreux à railler la parfaite innocence
avec laquelle j'avais accueilli, à travers les murs, la Voix du génie de la
musique... Quand on était aussi sotte, il fallait s'attendre aux plus inouïes
catastrophes et on les avait méritées toutes! J'avais envie de me frapper et je
me mis à rire de moi et à pleurer sur moi, en même temps. C'est dans cet
état qu'Erik me trouva.
Après avoir frappé trois petits coups secs dans le mur, il entra
tranquillement par une porte que je n'avais pas su découvrir et qu'il laissa
ouverte. Il était chargé de cartons et de paquets et il les déposa sans hâte sur
mon lit, pendant que je l'abreuvais d'outrages et que je le sommais d'enlever
ce masque, s'il avait la prétention d'y dissimuler un visage d'honnête
homme.
Il me répondit avec une grande sérénité:
—Vous ne verrez jamais le visage d'Erik.
Et il me fit reproche que je n'avais encore point fait ma toilette à cette heure
du jour;—il daigna m'instruire qu'il était deux heures de l'après-midi. Il me
laissait une demi-heure pour y procéder,—disant cela, il prenait soin de
remonter ma montre et de la mettre à l'heure.—Après quoi, il m'invitait à
passer dans la salle à manger, où un excellent déjeuner, m'annonça-t-il, nous
attendait. J'avais grand faim, je lui jetai la porte au nez et entrai dans le
cabinet de toilette. Je pris un bain après avoir placé près de moi une
magnifique paire de ciseaux avec laquelle j'étais bien décidée à me donner
la mort, si Erik, après s'être conduit comme un fou, cessait de se conduire
comme un honnête homme. La fraîcheur de l'eau me fit le plus grand bien
et, quand je réapparus devant Erik, j'avais pris la sage résolution de ne le
point heurter ni froisser en quoi que ce fût, de le flatter au besoin pour en
obtenir une prompte liberté. Ce fut lui, le premier, qui me parla de ses
projets sur moi, et me les précisa, pour me rassurer, disait-il. Il se plaisait
trop en ma compagnie pour s'en priver sur-le-champ comme il y avait un
moment consenti la veille, devant l'expression indignée de mon effroi. Je

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devais comprendre maintenant, que je n'avais point lieu d'être épouvantée
de le voir, à mes côtés. Il m'aimait, mais il ne me le dirait qu'autant que je le
lui permettrais et le reste du temps se passerait en musique.
—Qu'entendez-vous par le reste du temps? lui demandai-je.
Il me répondit avec fermeté:
—Cinq jours.
—Et après, je serai libre?
—Vous serez libre, Christine, car, ces cinq jours-là écoulés, vous aurez
appris à ne plus me craindre, et alors vous reviendrez voir, de temps en
temps, le pauvre Erik!...
Le ton dont il prononça ces derniers mots me remua profondément. Il me
sembla y découvrir un si réel, un si pitoyable désespoir que je levai sur le
masque un visage attendri. Je ne pouvais voir les yeux derrière le masque et
ceci n'était point pour diminuer l'étrange sentiment de malaise que l'on avait
à interroger ce mystérieux carré de soie noire; mais sous l'étoffe, à
l'extrémité de la barbe du masque, apparurent une, deux, trois, quatre
larmes.
Silencieusement, il me désigna une place en face de lui, à un petit guéridon
qui occupait le centre de la pièce où, la veille, il m'avait joué de la harpe, et
je m'assis, très troublée. Je mangeai cependant de bon appétit quelques
écrevisses, une aile de poulet arrosée d'un peu de vin de Tokay qu'il avait
apporté lui-même, me disait-il, des caves de Kœnisgberg, fréquentées
autrefois par Falstaff. Quant à lui, il ne mangeait pas, il ne buvait pas. Je lui
demandai quelle était sa nationalité, et si ce nom d'Erik ne décelait pas une
origine Scandinave. Il me répondit qu'il n'avait ni nom, ni patrie, et qu'il
avait pris le nom d'Erik par hasard. Je lui demandai pourquoi, puisqu'il
m'aimait, il n'avait point trouvé d'autre moyen de me le faire savoir que de
m'entraîner avec lui et de m'enfermer dans la terre!
—C'est bien difficile, dis-je, de se faire aimer dans un tombeau.
—On a, répondit-il, sur un ton singulier, les «rendez-vous» qu'on peut.
Puis il se leva et me tendit les doigts, car il voulait, disait-il, me faire les
honneurs de son appartement, mais je retirai vivement ma main de la sienne

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en poussant un cri. Ce que j'avais touché là était à la fois moite et osseux, et
je me rappelai que ses mains sentaient la mort.
—Oh! pardon, gémit-il.
Et il ouvrit devant moi une porte.
—Voici ma chambre, fit-il. Elle est assez curieuse à visiter... si vous voulez
la voir?
Je n'hésitai pas. Ses manières, ses paroles, tout son air me disaient d'avoir
confiance... et puis, je sentais qu'il ne fallait pas avoir peur.
J'entrai. Il me sembla que je pénétrais dans une chambre mortuaire. Les
murs en étaient tout tendus de noir, mais à la place des larmes blanches qui
complètent à l'ordinaire ce funèbre ornement, on voyait sur une énorme
portée de musique, les notes répétées du Dies iræ. Au milieu de cette
chambre, il y avait un dais où pendaient des rideaux de brocatelle rouge et,
sous ce dais, un cercueil ouvert.
À cette vue, je reculai.
—C'est là-dedans que je dors, fit Erik, Il faut s'habituer à tout dans la vie,
même à l'éternité.
Je détournai la tête, tant j'avais reçu une sinistre impression de ce spectacle.
Mes yeux rencontrèrent alors le clavier d'un orgue qui tenait tout un pan de
la muraille. Sur le pupitre était un cahier, tout barbouillé dénotés rouges. Je
demandai la permission de le regarder et je lus a la première page: Don
Juan triomphant.
—Oui, me dit-il, je compose quelquefois. Voilà vingt ans que j'ai commencé
ce travail. Quand il sera fini, je l'emporterai avec moi dans ce cercueil et je
ne me réveillerai plus.
—Il faut y travailler le moins souvent possible, fis-je.
—J'y travaille quelquefois quinze jours et quinze nuits de suite, pendant
lesquels je ne vis que de musique, et puis je me repose des années.
—Voulez-vous me jouer quelque chose de votre Don Juan triomphant?
demandai-je, croyant lui faire plaisir et en surmontant la répugnance que
j'avais à rester dans cette chambre de la mort.

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—Ne me demandez jamais cela, répondit-il d'une voix sombre. Ce Don
Juan-là n'a pas été écrit sur les paroles d'un Lorenzo d'Aponte, inspiré par le
vin, les petites amours et le vice, finalement châtié de Dieu. Je vous jouerai
Mozart si vous voulez, qui fera couler vos belles larmes et vous inspirera
d'honnêtes réflexions. Mais, mon Don Juan, à moi, brûle, Christine, et,
cependant, il n'est point foudroyé par le feu du ciel!...
Là-dessus, nous rentrâmes dans le salon que nous venions de quitter. Je
remarquai que nulle part, dans cet appartement, il n'y avait de glaces.
J'allais en faire la réflexion, mais Erik venait de s'asseoir au piano. Il me
disait:
—Voyez-vous, Christine, il y a une musique si terrible qu'elle consume tous
ceux qui l'approchent. Vous n'en êtes pas encore à cette musique-là,
heureusement, car vous perdriez vos fraîches couleurs et l'on ne vous
reconnaîtrait plus à votre retour à Paris. Chantons l'Opéra, Christine Daaé.
Il me dit:
—Chantons l'Opéra, Christine Daaé, comme s'il me jetait une injure.
Mais je n'eus pas le temps de m'appesantir sur l'air qu'il avait donné à ses
paroles. Nous commençâmes tout de suite le duo d'Othello, et déjà la
catastrophe était sur nos têtes. Cette fois, il m'avait laissé le rôle de
Desdémone, que je chantai avec un désespoir, un effroi réels auxquels je
n'avais jamais atteint jusqu'à ce jour. Le voisinage d'un pareil partenaire, au
lieu de m'annihiler, m'inspirait une terreur magnifique. Les événements dont
j'étais la victime me rapprochaient singulièrement de la pensée du poète et
je trouvai des accents dont le musicien eût été ébloui. Quant à lui, sa voix
était tonnante, son âme vindicative se portait sur chaque son, et en
augmentait terriblement la puissance. L'amour, la jalousie, la haine,
éclataient autour de nous en cris déchirants. Le masque noir d'Erik me
faisait songer au masque naturel du More de Venise. Il était Othello lui-
même. Je crus qu'il allait me frapper, que j'allais tomber sous ses coups et
cependant, je ne faisais aucun mouvement pour le fuir, pour éviter sa fureur
comme la timide Desdémone. Au contraire, je me rapprochai de lui, attirée,
fascinée, trouvant des charmes à la mort au centre d'une pareille passion;
mais, avant de mourir, je voulus connaître, pour en emporter l'image
sublime dans mon dernier regard, ces traits inconnus que devait transfigurer
le feu de l'art éternel. Je voulus voir le visage de la Voix et, instinctivement,

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par un geste dont je ne fus point la maîtresse, car je ne me possédais plus,
mes doigts rapides arrachèrent le masque...
Oh! horreur!... horreur!... horreur!...
Christine s'arrêta, à cette vision qu'elle semblait encore écarter de ses deux
mains tremblantes, cependant que les échos de la nuit, comme ils avaient
répété le nom d'Erik, répétaient trois fois la clameur: «Horreur! horreur!
horreur!» Raoul et Christine, plus étroitement unis encore par la terreur du
récit, levèrent les yeux vers les étoiles qui brillaient dans un ciel paisible et
pur.
Raoul dit:
—C'est étrange, Christine, comme cette nuit si douce et si calme est pleine
de gémissements. On dirait qu'elle se lamente avec nous!
Elle lui répond:
—Maintenant que vous allez connaître le secret, vos oreilles, comme les
miennes, vont être pleines de lamentations.
Elle emprisonne les mains protectrices de Raoul dans les siennes et,
secouée d'un long frémissement, elle continue:
—Oh! oui, vivrais-je cent ans, j'entendrais toujours la clameur surhumaine
qu'il poussa, le cri de sa douleur et de sa rage infernales, pendant que la
chose apparaissait à mes yeux immenses d'horreur, comme ma bouche qui
ne se refermait pas et qui cependant ne criait plus.
Oh! Raoul, la chose! comment ne plus voir la chose! si mes oreilles sont à
jamais pleines de ses cris, mes yeux sont à jamais hantés de son visage!
Quelle image! Comment ne plus la voir et comment vous la faire voir?...
Raoul, vous avez vu les têtes de mort quand elles ont été desséchées par les
siècles et peut-être, si vous n'avez pas été victime d'un affreux cauchemar,
avez-vous vu sa tête de mort à lui, dans la nuit de Perros. Encore avez-vous
vu se promener, au dernier bal masqué, «la Mort Rouge»! Mais toutes ces
têtes de mort-là étaient immobiles, et leur muette horreur ne vivait pas!
Mais imaginez, si vous le pouvez, le masque de la Mort se mettant à vivre
tout à coup pour exprimer avec les quatre trous noirs de ses yeux, de son
nez et de sa bouche la colère à son dernier degré, la fureur souveraine d'un
démon, et pas de regard dans les trous des yeux, car, comme je l'ai su plus

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tard, on n'aperçoit jamais ses yeux de braise que dans la nuit profonde... Je
devais être, collée contre le mur, l'image même de l'Épouvante comme il
était celle de la Hideur.
Alors, il approcha de moi le grincement affreux de ses dents sans lèvres et,
pendant que je tombais sur mes genoux, if me siffla haineusement des
choses insensées, des mots sans suite, des malédictions, du délire... Est-ce
que je sais!... Est-ce que je sais?...
Penché sur moi: «—Regarde, s'écriait-il! Tu as voulu voir! Vois! Repais tes
yeux, soûle ton âme de ma laideur maudite! Regarde le visage d'Erik!
Maintenant, tu connais le visage de la Voix! Cela ne te suffisait pas, dis, de
m'entendre? Tu as voulu savoir comment j'étais fait. Vous êtes si curieuses,
vous autres, les femmes!»
Et il se prenait à rire en répétant: «Vous êtes si curieuses, vous autres, les
femmes!...» d'un rire grondant, rauque, écumant, formidable... Il disait
encore des choses comme celles-ci:
—Es-tu satisfaite? Je suis beau, hein?... Quand une femme m'a vu, comme
toi, elle est à moi. Elle m'aime pour toujours! Moi, je suis un type dans le
genre de don Juan.
Et, se dressant de toute sa taille, le poing sur la hanche, dandinant sur ses
épaules la chose hideuse qui était sa tête, il tonnait:
—Regarde-moi! Je suis Don Juan triomphant!
Et comme je détournais la tête en demandant grâce, il me la ramena à lui,
ma tête, brutalement, par mes cheveux, dans lesquels ses doigts de mort
étaient entrés.
—Assez! Assez! interrompit Raoul! je le tuerai! je le tuerai! Au nom du
ciel, Christine, dis-moi où se trouve la salle à manger du lac! Il faut que je
le tue!
—Eh! tais-toi donc, Raoul, si tu veux savoir!
—Ah! oui, je veux savoir comment et pourquoi tu y retournais! C'est cela,
le secret, Christine, prends garde! il n'y en a pas d'autre! Mais, de toute
façon, je le tuerai!

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—Oh! mon Raoul! écoute donc! puisque tu veux savoir, écoute! Il me
traînait par les cheveux, et alors... et alors... Oh! cela est plus horrible
encore!
—Eh bien, dis, maintenant!... s'exclama Raoul, farouche! Dis vite!
—Alors, il me siffla: «Quoi? je te fais peur? C'est possible!... Tu crois peut-
être que j'ai encore un masque, hein? et que ça... ça! ma tête, c'est un
masque? Eh bien, mais! se prit-il à hurler. Arrache-le comme l'autre!
Allons! allons! encore! encore! je le veux! Tes mains! Tes mains!... Donne
tes mains!... si elles ne te suffisent pas, je te prêterai les miennes... et nous
nous y mettrons à deux pour arracher le masque.» Je me roulai à ses pieds,
mais il me saisit les mains, Raoul... et il les enfonça dans l'horreur de sa
face... Avec mes ongles, il se laboura les chairs, ses horribles chairs mortes!
—Apprends! apprends! clamait-il au fond de sa gorge qui soufflait comme
une forge... apprends que je suis fait entièrement avec de la mort!... de la
tête aux pieds!... et que c'est un cadavre qui t'aime, qui t'adore et qui ne te
quittera plus jamais! jamais!... Je vais faire agrandir le cercueil, Christine,
pour plus tard, quand nous serons au bout de nos amours!... Tiens! je ne ris
plus, tu vois, je pleure... je pleure sur toi, Christine, qui m'as arraché le
masque, et qui, à cause de cela, ne pourra plus me quitter jamais!... Tant que
tu pouvais me croire beau, Christine, tu pouvais revenir!... je sais que tu
serais revenue... mais maintenant que tu connais ma hideur, tu t'enfuirais
pour toujours... Je te garde!!! Aussi, pourquoi as-tu voulu me voir?
Insensée! folle Christine, qui as voulu me voir!... quand mon père, lui, ne
m'a jamais vu, et quand ma mère, pour ne plus me voir, m'a fait cadeau en
pleurant, de mon premier masque!
Il m'avait enfin lâchée et il se traînait maintenant sur le parquet avec des
hoquets affreux. Et puis, comme un reptile, il rampa, se traîna hors de la
pièce, pénétra dans sa chambre, dont la porte se referma, et je restai seule,
livrée à mon horreur et à mes réflexions, mais débarrassée de la vision de la
chose. Un prodigieux silence, le silence de la tombe, avait succédé à cette
tempête et je pus réfléchir aux conséquences terribles du geste qui avait
arraché le masque. Les dernières paroles du Monstre m'avaient
suffisamment renseignée. Je m'étais moi-même emprisonnée pour toujours
et ma curiosité allait être la cause de tous mes malheurs. Il m'avait
suffisamment avertie... Il m'avait répété que je ne courais aucun danger tant

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que je ne toucherais pas au masque, et j'y avais touché. Je maudis mon
imprudence, mais je constatai en frissonnant que le raisonnement du
monstre était logique. Oui, je serais revenue si je n'avais pas vu son visage...
Déjà il m'avait suffisamment touchée, intéressée, apitoyée même par ses
larmes masquées, pour que je ne restasse point insensible à sa prière. Enfin
je n'étais pas une ingrate, et son impossibilité ne pouvait me faire oublier
qu'il était la voix et qu'il m'avait réchauffée de son génie. Je serais revenue!
Et maintenant, sortie de ces catacombes, je ne reviendrais certes pas! On ne
revient pas s'enfermer dans un tombeau avec un cadavre qui vous aime!
À certaines façons forcenées qu'il avait eues, pendant la scène, de me
regarder ou plutôt d'approcher de moi les deux trous noirs de son regard
invisible, j'avais pu mesurer la sauvagerie de sa passion. Pour ne m'avoir
point prise dans ses bras, alors que je ne pouvais lui offrir aucune
résistance, il avait fallu que ce monstre fût doublé d'un ange et peut-être,
après tout, l'était-il un peu, l'Ange de la musique, et peut-être l'eût-il été tout
à fait si Dieu l'avait vêtu de beauté au lieu de l'habiller de pourriture!
Déjà, égarée à la pensée du sort qui m'était réservé, en proie à la terreur de
voir se rouvrir la porte de la chambre au cercueil, et de revoir la figure du
monstre sans masque, je m'étais glissée dans mon propre appartement et je
m'étais emparée des ciseaux, qui pouvaient mettre un terme à mon
épouvantable destinée... quand les sons de l'orgue se firent entendre...
C'est alors, mon ami, que je commençai de comprendre les paroles d'Erik
sur ce qu'il appelait, avec un mépris qui m'avait stupéfié: la musique
d'opéra. Ce que j'entendais n'avait plus rien à faire avec ce qui m'avait
charmé jusqu'à ce jour. Son Don Juan triomphant, (car il ne faisait point de
doute pour moi qu'il ne se fût rué à son chef-d'œuvre pour oublier l'horreur
de la minute présente), son Don Juan triomphant ne me parut d'abord qu'un
long, affreux et magnifique sanglot où le pauvre Erik avait mis toute sa
misère maudite.
Je revoyais le cahier aux notes rouges et j'imaginais facilement que cette
musique avait été écrite avec du sang. Elle me promenait dans tout le détail
du martyre; elle me faisait entrer dans tous les coins de l'abîme, l'abîme
habité par l'homme laid; elle me montrait Erik heurtant atrocement sa
pauvre hideuse tête aux parois funèbres de cet enfer, et y fuyant, pour ne les
point épouvanter, les regards des hommes. J'assistai, anéantie, pantelante,

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pitoyable et vaincue à l'éclosion de ces accords gigantesques où était
divinisée la Douleur et puis les sons qui montaient de l'abîme se groupèrent
tout à coup en un vol prodigieux et menaçant, leur troupe tournoyante
sembla escalader le ciel comme l'aigle monte au soleil, et une telle
symphonie triomphale parut embraser le monde que je compris que l'œuvre
était enfin accomplie et que la Laideur, soulevée sur les ailes de l'Amour,
avait osé regarder en face la Beauté! J'étais comme ivre; la porte qui me
séparait d'Erik céda sous mes efforts. Il s'était levé en m'entendant, mais il
n'osa se retourner.
«Erik, m'écriai-je, montrez-moi votre visage, sans terreur. Je vous jure que
vous êtes le plus douloureux et le plus sublime des hommes, et si Christine
Daaé frissonne désormais en vous regardant, c'est qu'elle songera à la
splendeur de votre génie!»
Alors Erik se retourna, car il me crut, et moi aussi, hélas!... j'avais foi en
moi... Il leva vers le Destin ses mains déchaînées, et tomba à mes genoux
avec des mots d'amour...
... Avec des mots d'amour dans sa bouche de mort... et la musique s'était
tue...
Il embrassait le bas de ma robe; il ne vit point que je fermais les yeux.
Que vous dirai-je encore, mon ami? Vous connaissez maintenant le drame...
Pendant quinze jours, il se renouvela... quinze jours pendant lesquels je lui
mentis. Mon mensonge fut aussi affreux que le monstre qui me l'inspirait, et
à ce prix j'ai pu acquérir ma liberté. Je brûlai son masque. Et je fis si bien
que, même lorsqu'il ne chantait plus, il osait quêter un de mes regards,
comme un chien timide qui rôde autour de son maître. Il était ainsi, autour
de moi, comme un esclave fidèle, et m'entourait de mille soins. Peu à peu,
je lui inspirai une telle confiance, qu'il osa me promener aux rives du Lac
Averne et me conduire en barque sur ses eaux de plomb; dans les derniers
jours de ma captivité, il me faisait, de nuit, franchir des grilles qui ferment
les souterrains de la rue Scribe. Là, un équipage nous attendait, et nous
emportait vers les solitudes du Bois.
La nuit où nous vous rencontrâmes faillit m'être tragique, car il a une
jalousie terrible de vous, que je n'ai combattue qu'en lui affirmant votre
prochain départ... Enfin, après quinze jours de cette abominable captivité où

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je fus tour à tour brûlée de pitié, d'enthousiasme, de désespoir et d'horreur, il
me crut quand je lui dis: je reviendrai!
—Et vous êtes revenue, Christine, gémit Raoul.
—C'est vrai, ami, et je dois dire que ce ne sont point les épouvantables
menaces dont il accompagna ma mise en liberté qui m'aidèrent à tenir ma
parole; mais le sanglot déchirant qu'il poussa sur le seuil de son tombeau!
Oui, ce sanglot-là, répéta Christine, en secouant douloureusement la tête,
m'enchaîna au malheureux plus que je ne le supposai moi-même dans le
moment des adieux. Pauvre Erik! Pauvre Erik!
—Christine, fit Raoul en se levant, vous dites que vous m'aimez, mais
quelques heures à peine s'étaient écoulées, depuis que vous aviez recouvré
votre liberté, que déjà vous retourniez auprès d'Erik!... Rappelez-vous le bal
masqué!
—Les choses étaient entendues ainsi... rappelez-vous aussi que ces
quelques heures-là je les ai passées avec vous, Raoul... pour notre grand
péril à tous les deux...
—Pendant ces quelques heures-là, j'ai douté que vous m'aimiez.
—En doutez-vous encore, Raoul?... Apprenez alors que chacun de mes
voyages auprès d'Erik a augmenté mon horreur pour lui, car chacun de ces
voyages, au lieu de l'apaiser comme je l'espérais, l'a rendu fou d'amour!... et
j'ai peur! et j'ai peur!... j'ai peur!...
—Vous avez peur... mais m'aimez-vous?... Si Erik était beau, m'aimeriez-
vous, Christine?
—Malheureux! pourquoi tenter le destin?... Pourquoi me demander des
choses que je cache au fond de ma conscience comme on cache le péché?
Elle se leva à son tour, entoura la tête du jeune homme de ses beaux bras
tremblants et lui dit:
—Ô mon fiancé d'un jour, si je ne vous aimais pas, je ne vous donnerais pas
mes lèvres. Pour la première et la dernière fois, les voici.
Il les prit, mais la nuit qui les entourait eut un tel déchirement, qu'ils
s'enfuirent comme à l'approche d'une tempête, et leurs yeux, où habitait
l'épouvante d'Erik, leur montra, avant qu'ils ne disparussent dans la forêt

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des combles, tout là-haut, au-dessus d'eux, un immense oiseau de nuit qui
les regardait de ses yeux de braise, et qui semblait accroché aux cordes de la
lyre d'Apollon!

XIV

UN COUP DE MAITRE DE L'AMATEUR DE TRAPPES

Raoul et Christine coururent, coururent. Maintenant, ils fuyaient le toit où il
y avait les yeux de braise que l'on n'aperçoit que dans la nuit profonde; et ils
ne s'arrêtèrent qu'au huitième étage en descendant vers la terre. Ce soir-là il
n'y avait pas représentation, et les couloirs de l'Opéra étaient déserts.
Soudain une silhouette bizarre se dressa devant les jeunes gens, leur barrant
le chemin:
—Non! pas par ici!
Et la silhouette leur indiqua un autre couloir par lequel ils devaient gagner
les coulisses.
Raoul voulait s'arrêter, demander des explications.
—Allez! allez vite!... commanda cette forme vague, dissimulée dans une
sorte de houppelande et coiffée d'un bonnet pointu.
Christine entraînait déjà Raoul, le forçait à courir encore:
—Mais qui est-ce? Mais qui est-ce, celui-ci? demandait le jeune homme.
Et Christine répondait:
—C'est Le Persan!...
—Qu'est-ce qu'il fait là...
—On n'en sait rien!... Il est toujours dans l'Opéra!
—Ce que vous me faites faire là est lâche, Christine, dit Raoul, qui était fort
ému. Vous me faites fuir, c'est la première fois de ma vie.
—Bah! répondit Christine, qui commençait à se calmer, je crois bien que
nous avons fui l'ombre de notre imagination!

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—Si vraiment nous avons aperçu Erik j'aurais dû le clouer sur la lyre
d'Apollon, comme on cloue la chouette sur les murs dans nos fermes
bretonnes, et il n'en n'aurait plus été question.
—Mon bon Raoul, il vous aurait fallu monter d'abord jusqu'à la lyre
d'Apollon; ce n'est pas une ascension facile.
—Les yeux de braise y étaient bien.
—Eh! vous voilà maintenant comme moi, prêt à le voir partout, mais on
réfléchit après et l'on se dit: ce que j'ai pris pour les yeux de braise n'étaient
sans doute que les clous d'or de deux étoiles qui regardaient la ville à
travers les cordes de la lyre.
Et Christine descendit encore un étage. Raoul suivait. Il dit:
—Puisque vous êtes tout à fait décidée à partir, Christine, je vous assure
encore qu'il vaudrait mieux fuir tout de suite. Pourquoi attendre demain? Il
nous a peut-être entendus ce soir!...
—Mais non! mais non! Il travaille, je vous le répète à son Don Juan
triomphant, et il ne s'occupe pas de nous.
—Vous en êtes si peu sûre que vous ne cessez de regarder derrière vous.
—Allons dans ma loge.
—Prenons plutôt rendez-vous hors de l'Opéra.
—Jamais, jusqu'à la minute de notre fuite! Cela nous porterait malheur de
ne point tenir ma parole. Je lui ai promis de ne nous voir qu'ici.
—C'est encore heureux pour moi qu'il vous ait encore permis cela. Savez-
vous, fit amèrement Raoul, que vous avez été tout à fait audacieuse en nous
permettant le jeu des fiançailles.
—Mais, mon cher, il est au courant. Il m'a dit: «J'ai confiance en vous,
Christine. M. Raoul de Chagny est amoureux de vous et doit partir. Avant
de partir, qu'il soit aussi malheureux que moi!...»
—Et qu'est-ce que cela signifie, s'il vous plaît?
—C'est moi qui devrais vous le demander, mon ami. On est donc
malheureux, quand on aimé?

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—Oui, Christine, quand on aime et quand on n'est point sûr d'être aimé.
—C'est pour Erik que vous dites cela?
—Pour Erik et pour moi, fit le jeune homme en secouant la tête d'un air
pensif et désolé.
Ils arrivèrent à la loge de Christine.
—Comment vous croyez-vous plus en sûreté dans cette loge que dans le
théâtre? demanda Raoul. Puisque vous l'entendiez à travers les murs, il peut
nous entendre.
—Non! Il m'a donné sa parole de n'être plus derrière les murs de ma loge et
je crois à la parole d'Erik. Ma loge et ma chambre, dans l'appartement du
lac, sont à moi, exclusivement à moi, et sacrées pour lui.
—Comment avez-vous pu quitter cette loge pour être transportée dans le
couloir obscur, Christine? Si nous essayions de répéter vos gestes, voulez-
vous?
—C'est dangereux, mon ami, car la glace pourrait encore m'emporter et, au
lieu de fuir, je serais obligée d'aller au bout du passage secret qui conduit
aux rives du lac et là d'appeler Erik.
—Il vous entendrait?
—Partout où j'appellerai Erik, partout Erik m'entendra... C'est lui qui me l'a
dit, c'est un très curieux génie. Il ne faut pas croire, Raoul, que c'est
simplement un homme qui s'est amusé à habiter sous la terre. Il fait des
choses qu'aucun autre homme ne pourrait faire; il sait des choses que le
monde vivant ignore.
—Prenez garde, Christine, vous allez en refaire un fantôme.
—Non ce n'est pas un fantôme; c'est un homme du ciel et de la terre, voilà
tout.
—Un homme du ciel et de la terre... voilà tout!... Comme vous en parlez!...
Et vous êtes décidée toujours à le fuir?
—Oui demain.
—Voulez-vous que je vous dise pourquoi je voudrais vous voir fuir ce soir?

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—Dites, mon ami.
—Parce que, demain, vous ne serez, plus décidée à rien du tout!
—Alors, Raoul, vous m'emporterez malgré moi!... n'est-ce pas entendu?
—Ici donc, demain soir! à minuit je serai dans votre loge, fit le jeune
homme d'un air sombre; quoi qu'il arrive, je tiendrai ma promesse. Vous
dites qu'après avoir assisté à la représentation, il doit aller vous attendre
dans la salle à manger du lac?
—C'est en effet là qu'il m'a donné rendez-vous.
—Et comment deviez-vous vous rendre chez lui, Christine, si vous ne savez
pas sortir de votre loge «par la glace»?
—Mais en me rendant directement sur le bord du lac.
—À travers tous les dessous? Par les escaliers et les couloirs où passent les
machinistes et les gens de service? Comment auriez-vous conservé le secret
d'une pareille démarche? Tout le monde aurait suivi Christine Daaé et elle
serait arrivée avec une foule sur les bords du lac.
Christine sortit d'un coffret une énorme clef et la montra à Raoul.
—Qu'est ceci? fit celui-ci.
—C'est la clef de la grille du souterrain de la rue Scribe.
—Je comprends, Christine. Il conduit directement au lac. Donnez-moi cette
clef, voulez-vous?
—Jamais! répondit-elle avec énergie. Ce serait une trahison!
Soudain, Raoul vit Christine changer de couleur. Une pâleur mortelle se
répandit sur ses traits.
—Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle... Erik! Erik! ayez pitié de moi!
—Taisez-vous! ordonna le jeune homme... Ne m'avez-vous pas dit qu'il
pouvait vous entendre?
Mais l'attitude de la chanteuse devenait de plus en plus inexplicable. Elle se
glissait les doigts les uns sur les autres, en répétant d'un air égaré:
—Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu!

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—Mais, qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? implora Raoul.
—L'anneau.
—Quoi l'anneau? Je vous en prie, Christine, revenez à vous!
—L'anneau d'or qu'il m'avait donné...
—Ah? c'est Erik qui vous avait donné, l'anneau d'or!
—Vous le savez bien, Raoul! Mais ce que vous ne savez pas, c'est ce qu'il
m'a dit en me le donnant: «Je vous rends votre liberté, Christine, mais c'est
à la condition que cet anneau sera toujours à votre doigt. Tant que vous le
garderez, vous serez préservée de tout danger et Erik restera votre ami.
Mais si vous vous en séparez jamais, malheur à vous, Christine, car Erik se
vengera!.... Mon ami, mon ami! L'anneau n'est plus à mon doigt!... malheur
sur nous!
C'est en vain qu'ils cherchèrent l'anneau autour d'eux. Ils ne le retrouvèrent
point. La jeune fille ne se calmait pas.
—C'est pendant que je vous ai accordé ce baiser, là-haut, sous la lyre
d'Apollon, tenta-t-elle d'expliquer en tremblant; l'anneau aura glissé de mon
doigt et aura glissé sur la ville! Comment le retrouver maintenant? Et de
quel malheur, Raoul, sommes-nous menacés! Ah! fuir! fuir! Fuir tout de
suite, insista une fois encore Raoul.
Elle hésita. Il crut qu'elle allait dire oui... Et puis ses claires prunelles se
troublèrent et elle dit: Non! Demain!
Et elle le quitta précipitamment, dans un désarroi complet, continuant à se
glisser les doigts les uns sur les autres, sans doute dans l'espérance que
l'anneau allait réapparaître comme cela.
Quant à Raoul, il rentra chez lui, très préoccupé de tout ce qu'il avait
entendu.
—Si je ne la sauve point des mains de ce charlatan, dit-il, tout haut dans sa
chambre, en se couchant, elle est perdue; mais je la sauverai!
Il éteignit sa lampe, et il éprouva dans les ténèbres, le besoin d'injurier Erik.
Il cria par trois fois à haute voix: «Charlatan!... Charlatan!... Charlatan!...»

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Mais, tout à coup, il se leva sur un coude; une sueur froide lui coula aux
tempes. Deux yeux, brûlants comme des brasiers, venaient de s'allumer au
pied de son lit. Ils le regardaient fixement, terriblement, dans la nuit noire.
Raoul était brave, et cependant il tremblait. Il avança la main, tâtonnante,
hésitante, incertaine, sur la table de nuit. Ayant trouvé la boîte d'allumettes,
il fit de la lumière. Les yeux disparurent.
Il pensa, nullement rassuré:
—Elle m'a dit que ses yeux ne se voyaient que dans l'obscurité. Ses yeux
ont disparu avec la lumière, mais lui, il est peut-être encore là.
Et il se leva, chercha, fit prudemment le tour des choses. Il regarda sous son
lit, comme un enfant. Alors, il se trouva ridicule. Il dit tout haut:
—Que croire? Que ne pas croire avec un pareil conte de fées? Où finit le
réel, où commence le fantastique? Qu'a-t-elle vu? Qu'a-t-elle cru voir?
Il ajouta, frémissant:
—Et moi-même, qu'ai-je vu? Ai-je bien vu les yeux de braise tout à l'heure?
N'ont-ils brillé que dans mon imagination? Voilà que je ne suis plus sûr de
rien! Et je ne prêterais point serment sur ces yeux-là.
Il se recoucha. De nouveau, il fit l'obscurité.
Les yeux réapparurent.
—Oh! soupira Raoul.
Dressé sur son séant, il les fixait à son tour aussi bravement qu'il pouvait.
Après un silence qu'il occupa à ressaisir tout son courage, il cria tout à
coup:
—Est-ce toi, Erik? Homme! génie ou fantôme! Est-ce toi?
Il réfléchit:
—Si c'est lui... il est sur le balcon!
Alors il courut en chemise, à un petit meuble dans lequel il saisit à tâtons,
un revolver. Armé, il ouvrit la porte-fenêtre. La nuit était alors extrêmement
fraîche. Raoul ne prit que le temps de jeter un coup d'œil sur le balcon

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désert et il rentra, refermant la porte. Il se recoucha en frissonnant, le
revolver sur la table de nuit, à sa portée.
Une fois encore il souffla la bougie.
Les yeux étaient toujours là, au bout du lit. Étaient-ils entre le lit et la glace
de la fenêtre, ou derrière la glace de la fenêtre, c'est-à-dire sur le balcon?
Voilà ce que Raoul voulait savoir. Il voulait savoir aussi si ces yeux-là
appartenaient à un être humain... il voulait tout savoir...
Alors, patiemment, froidement, sans déranger la nuit qui l'entourait, le
jeune homme reprit son revolver et visa.
Il visa les deux étoiles d'or qui le regardaient toujours avec un si singulier
éclat immobile.
Il visa un peu au-dessus des deux étoiles. Certes! si ces étoiles étaient des
yeux, et si au-dessus de ces yeux, il y avait un front, et si Raoul n'était point
trop maladroit...
La détonation roula avec un fracas terrible dans la paix de la maison
endormie... Et pendant que, dans les corridors, des pas se précipitaient,
Raoul, sur son séant, le bras tendu, prêt à tirer encore, regardait...
Les deux étoiles, cette fois, avaient disparu.
De la lumière, des gens, le comte Philippe, affreusement anxieux.
—Qu'y a-t-il, Raoul?
—Il y a, que je crois bien que j'ai rêvé, répondit le jeune homme. J'ai tiré
sur deux étoiles qui m'empêchaient de dormir.
—Tu divagues?... Tu es souffrant!... je t'en prie, Raoul, que s'est-il passé?...
et le comte s'empara du revolver.
—Non, non, je ne divague pas!... du reste, nous allons bien savoir...
Il se releva, passa une robe de chambre, chaussa ses pantoufles, prit des
mains d'un domestique une lumière, et ouvrant la porte-fenêtre, retourna sur
le balcon.
Le comte avait constaté que la fenêtre avait été traversée d'une balle à
hauteur d'homme. Raoul était penché sur le balcon avec sa bougie.

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—Oh! oh! fit-il... du sang!... du sang!... Ici... là... encore du sang! Tant
mieux!... Un fantôme qui saigne... c'est moins dangereux! ricana-t-il.
—Raoul! Raoul! Raoul!
Le comte le secouait comme s'il eût voulu faire sortir un somnambule de
son dangereux sommeil.
—Mais, mon frère, je ne dors pas! protesta Raoul impatienté. Vous pouvez
voir ce sang comme tout le monde. J'avais cru rêver et tirer sur deux étoiles.
C'étaient les yeux d'Erik... et voici son sang!...
Il ajouta, subitement inquiet:
—Après tout, j'ai peut-être eu tort de tirer, et Christine est bien capable de
ne me le point pardonner!... Tout ceci ne serait point arrivé si j'avais eu la
précaution de laisser retomber les rideaux de la fenêtre en me couchant.
—Raoul! es-tu devenu subitement fou! Réveille-toi!
—Encore! Vous feriez mieux, mon frère, de m'aider à chercher Erik... car,
enfin, un fantôme qui saigne, ça doit pouvoir se retrouver...
Le valet de chambre du comte dit:
—C'est vrai, monsieur, qu'il y a du sang sur le balcon.
Un domestique apporta une lampe à la lueur de laquelle on put examiner
toutes choses. La trace du sang suivait la rampe du balcon et allait rejoindre
une gouttière et la trace de sang remontait le long de la gouttière.
—Mon ami, dit le comte Philippe, tu as tiré sur un chat.
—Le malheur! fit Raoul avec un nouveau ricanement, qui sonna
douloureusement aux oreilles du comte, est que c'est bien possible. Avec
Erik, on ne sait jamais! Est-ce Erik? Est-ce le chat? Est-ce le fantôme? Est-
ce de la chair ou de l'ombre? Non! non! Avec Erik, on ne sait jamais!
Raoul commençait à tenir cette sorte de propos bizarres qui répondaient si
intimement et si logiquement aux préoccupations de son esprit et qui
faisaient si bien suite aux confidences étranges, à la fois réelles et
d'apparences surnaturelles, de Christine Daaé; et ces propos ne
contribuèrent point peu à persuader à beaucoup que le cerveau du jeune
homme était dérangé. Le comte lui-même y fut pris et plus tard le juge

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d'instruction, sur le rapport du commissaire de police, n'eut point de peine à
conclure.
—Qui est Erik? demanda le comte en pressant la main de son frère.
—C'est mon rival! et s'il n'est pas mort, tant pis!
D'un geste il chassa les domestiques.
La porte de la chambre se referma, sur les deux Chagny. Mais les gens ne
s'éloignèrent point si vite que le valet de chambre du comte n'entendît Raoul
prononcer distinctement et avec force:
—Ce soir! j'enlèverai Christine Daaé.
Cette phrase fut répétée par la suite au juge d'instruction Faure. Mais on ne
sut jamais exactement ce qui se dit entre les deux frères pendant cette
entrevue.
Les domestiques racontèrent que ce n'était point cette nuit-là la première
querelle qui les faisait s'enfermer.
À travers les murs on entendait des cris, et il était toujours question d'une
comédienne qui s'appelait Christine Daaé.
Au déjeuner—au petit déjeuner du matin, que le comte prenait dans son
cabinet de travail, Philippe donna l'ordre que l'on allât prier son frère de le
venir rejoindre. Raoul arriva, sombre et muet. La scène fut très courte.
Le comte:—Lis ceci!
Philippe tend à son frère un journal: «l'Époque». Du doigt, il lui désigne
l'écho suivant.
Le vicomte, du bout des lèvres, lisant:
«Une grande nouvelle au faubourg: il y a promesse de mariage entre Mlle
Christine Daaé, artiste lyrique, et M. le vicomte Raoul de Chagny. S'il faut
en croire les potins de coulisses, le comte Philippe aurait juré que pour la
première fois les Chagny ne tiendraient point leur promesse. Comme
l'amour, à l'Opéra plus qu'ailleurs, est tout-puissant, on se demande de quels
moyens peut bien disposer le comte Philippe pour empêcher le vicomte, son
frère, de conduire à l'autel la Marguerite nouvelle. On dit que les deux

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frères s'adorent, mais le comte s'abuse étrangement s'il espère que l'amour
fraternel le cédera à l'amour tout court!»
Le comte (triste).—Tu vois, Raoul, tu nous rends ridicules!... Cette petite t'a
complètement tourné la tête avec ses histoires de revenant.
(Le vicomte avait donc rapporté le récit de Christine à son frère.)
Le vicomte.—Adieu, mon frère!
Le comte.—C'est bien entendu? Tu pars ce soir? (Le vicomte ne répond
pas.)... avec elle?... Tu ne feras pas une pareille bêtise? (Silence du
vicomte.) Je saurai bien t'en empêcher!
Le vicomte.—Adieu, mon frère!
(Il s'en va.)
Cette scène a été racontée au juge d'instruction par le comte lui-même, qui
ne devait plus revoir son frère Raoul que le soir même, à l'Opéra, quelques
minutes avant la disparition de Christine.
Toute la journée en effet fut consacrée par Raoul aux préparatifs
d'enlèvement.
Les chevaux, la voiture, le cocher, les provisions, les bagages, l'argent
nécessaire, l'itinéraire,—on ne devait pas prendre le chemin de fer pour
dérouter le fantôme,—tout cela l'occupa jusqu'à neuf heures du soir.
À neuf heures, une sorte de berline dont les rideaux étaient tirés sur les
portières hermétiquement closes vint prendre la file du côté de la Rotonde.
Elle était attelée à deux vigoureux chevaux et conduite par un cocher dont il
était difficile de distinguer la figure, tant celle-ci était emmitouflée dans les
longs plis d'un cache-nez. Devant cette berline se trouvaient trois voitures.
L'instruction établit plus tard que c'étaient les coupés de la Carlotta, revenue
soudain à Paris, de la Sorelli, et en tête, du comte Philippe de Chagny. De la
berline, nul ne descendit. Le cocher resta sur son siège. Les trois autres
cochers étaient restés également sur le leur.
Une ombre, enveloppée d'un grand manteau noir, et coiffée d'un chapeau de
feutre mou noir, passa sur le trottoir entre la Rotonde et les équipages. Elle
semblait considérer plus attentivement la berline. Elle s'approcha des
chevaux, puis du cocher, puis l'ombre s'éloigna sans avoir prononcé un mot.

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L'instruction crut plus tard que cette ombre était celle du vicomte Raoul de
Chagny; quant à moi, je ne le crois pas, attendu que ce soir-là comme les
autres soirs, le vicomte de Chagny avait un chapeau haute forme qu'on a, du
reste, retrouvé. Je pense plutôt que cette ombre était celle du fantôme qui
était au courant de tout comme on va le voir tout de suite.
On jouait Faust, comme par hasard. La salle était des plus brillantes. Le
faubourg était magnifiquement représenté. À cette époque, les abonnés ne
cédaient point, ne louaient ni ne sous-louaient, ni ne partageaient leurs loges
avec la finance ou le commerce ou l'étranger. Aujourd'hui, dans la loge du
marquis un tel qui conserve toujours ce titre: loge du marquis un tel,
puisque le marquis en est, de par contrat, titulaire, dans cette loge, disons-
nous, se prélasse tel marchand de porc salé et sa famille,—ce qui est le droit
du marchand de porc puisqu'il paie la loge du marquis.—Autrefois, ces
mœurs étaient à peu près inconnues. Les loges d'Opéra étaient des salons ou
l'on était à peu près sûr de rencontrer ou de voir des gens du monde qui,
quelquefois, aimaient la musique.
Toute cette belle compagnie se connaissait, sans pour cela se fréquenter
nécessairement. Mais on mettait tous les noms sur les visages et la
physionomie du comte de Chagny n'était ignorée de personne.
L'écho paru le matin dans l'Époque avait dû déjà produire son petit effet, car
tous les yeux étaient tournés vers la loge où le comte Philippe, d'apparence
fort indifférente et de mine insouciante, se trouvait tout seul. L'élément
féminin de cette éclatante assemblée paraissait singulièrement intrigué et
l'absence du vicomte donnait lieu à cent chuchotements derrière les
éventails. Christine Daaé fut accueillie assez froidement. Ce public spécial
ne lui pardonnait point d'avoir regardé si haut.
La diva se rendit compte de la mauvaise disposition d'une partie de la salle,
et en fut troublée.
Les habitués, qui se prétendaient au courant des amours du vicomte, ne se
privèrent pas de sourire à certains passages du rôle de Marguerite. C'est
ainsi qu'ils se retournèrent ostensiblement vers la loge de Philippe de
Chagny quand Christine chanta la phrase: «Je voudrais bien savoir quel
était ce jeune homme, si c'est un grand seigneur et comment il se nomme».

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Le menton appuyé sur sa main, le comte ne semblait point prendre garde à
ces manifestations. Il fixait la scène; mais la regardait-il? Il paraissait loin
de tout...
De plus en plus, Christine perdait toute assurance. Elle tremblait. Elle allait
à une catastrophe... Carolus Fonta se demanda si elle n'était pas souffrante,
si elle pourrait tenir en scène jusqu'à la fin de l'acte qui était celui du jardin.
Dans la salle, on se rappelait le malheur arrivé, à la fin de cet acte, à la
Carlotta, et le ce couac» historique qui avait momentanément suspendu sa
carrière à Paris.
Justement, la Carlotta fit alors son entrée dans une loge de face, entrée
sensationnelle. La pauvre Christine leva les yeux vers ce nouveau sujet
d'émoi. Elle reconnut sa rivale. Elle crut la voir ricaner. Ceci la sauva. Elle
oublia tout, pour une fois de plus, triompher.
À partir de ce moment, elle chanta de toute son âme. Elle essaya de
surpasser tout ce qu'elle avait fait jusqu'alors et elle y parvint. Au dernier
acte, quand elle commença d'invoquer les anges et de se soulever de terre,
elle entraîna dans une nouvelle envolée toute la salle frémissante, et chacun
put croire qu'il avait des ailes.
À cet appel surhumain, au centre de l'amphithéâtre, un homme s'était levé et
restait debout, face à l'actrice, comme si d'un même mouvement il quittait la
terre... C'était Raoul:
Anges purs! Anges radieux! Anges purs! Anges radieux!
Et Christine, les bras tendus, la gorge embrasée, enveloppée dans la gloire
de sa chevelure dénouée sur ses épaules nues, jetait la clameur divine:
Portez mon âme au sein des deux!
....................
C'est alors que, tout à coup, une brusque obscurité se fit sur le théâtre. Cela
fut si rapide que les spectateurs eurent à peine le temps de pousser un cri de
stupeur, car la lumière éclaira la scène à nouveau.
... Mais Christine Daaé n'y était plus!... Qu'était-elle devenue?... Quel était
ce miracle?... Chacun se regardait sans comprendre et l'émotion fut tout de
suite à son comble. L'émoi n'était pas moindre sur le plateau et dans la salle.

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Des coulisses on se précipitait vers l'endroit où, à l'instant même, Christine
chantait. Le spectacle était interrompu au milieu du plus grand désordre.
Où donc? où donc était passée Christine? Quel sortilège l'avait ravie à des
milliers de spectateurs enthousiastes et dans les bras mêmes de Carolus
Fonta? En vérité, on pouvait se demander si, exauçant sa prière enflammée,
les anges ne l'avaient point réellement emportée «au sein des cieux» corps
et âme?...
Raoul, toujours debout à l'amphithéâtre, avait poussé un cri. Le comte
Philippe s'était dressé dans sa loge. On regardait la scène, on regardait le
comte, on regardait Raoul, et l'on se demandait si ce curieux événement
n'avait point affaire avec l'écho paru le matin même dans un journal. Mais
Raoul quitta hâtivement sa place, le comte disparut de sa loge, et, pendant
que l'on baissait le rideau, les abonnés se précipitèrent vers l'entrée des
coulisses. Le public attendait une annonce dans un brouhaha indescriptible.
Tout le monde parlait à la fois. Chacun prétendait expliquer comment les
choses s'étaient passées. Les uns disaient: «Elle est tombée dans une
trappe»; les autres: «Elle a été enlevée dans les frises; la malheureuse est
peut-être victime d'un nouveau truc inauguré par la nouvelle direction»;
d'autres encore: «C'est un guet-apens. La coïncidence de la disparition et de
l'obscurité le prouve suffisamment.»
Enfin le rideau se leva lentement, et Carolus Fonta s'avançant jusqu'au
pupitre du chef d'orchestre, annonça d'une voix grave et triste:
«Mesdames et messieurs, un événement inouï et qui nous laisse dans une
profonde inquiétude vient de se produire. Notre camarade, Christine Daaé, a
disparu sous nos yeux sans que l'on puisse savoir comment!»

XV

SINGULIÈRE ATTITUDE D'UNE ÉPINGLE DE NOURRICE

Sur le plateau, c'est une cohue sans nom. Artistes, machinistes, danseuses,
marcheuses, figurants, choristes, abonnés, tout le monde interroge, crie, se
bouscule.—«Qu'est-elle devenue?»—«Elle s'est fait enlever!»—C'est le
vicomte de Chagny qui l'a emportée!»—«Non, c'est le comte!»—«Ah! voilà
Carlotta! c'est Carlotta qui a fait le coup!»—Non! c'est le fantôme!»

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Et quelques-uns rient, surtout depuis que l'examen attentif des trappes et
planchers a fait repousser l'idée d'un accident.
Dans cette foule bruyante, on remarque un groupe de trois personnages qui
s'entretiennent à voix basse avec des gestes désespérés. C'est Gabriel, le
maître de chant; Mercier, l'administrateur, et le secrétaire Rémy. Ils se sont
retirés dans l'angle d'un tambour qui fait communiquer la scène avec le
large couloir du foyer de la danse. Là, derrière d'énormes accessoires, ils
parlementent:
—J'ai frappé! Ils n'ont pas répondu! Ils ne sont peut-être plus dans le
bureau. En tout cas, il est impossible de le savoir, car ils ont emporté les
clefs.
Ainsi s'exprime le secrétaire Rémy et il n'est point douteux qu'il ne désigne
par ces paroles MM. les directeurs. Ceux-ci ont donné l'ordre au dernier
entr'acte de ne venir les déranger sous aucun prétexte, «Ils n'y sont pour
personne.»
—Tout de même, s'exclame Gabriel... on n'enlève pas une chanteuse, en
pleine scène, tous les jours!...
—Leur avez-vous crié cela? interroge Mercier.
—J'y retourne, fait Rémy, et, courant, il disparaît.
Là-dessus, le régisseur arrive.
—Eh bien? monsieur Mercier, venez-vous? Que faites-vous ici tous les
deux? On a besoin de vous, monsieur l'administrateur.
—Je ne veux rien faire ni rien savoir avant l'arrivée du commissaire, déclare
Mercier! J'ai envoyé chercher Mifroid. Nous verrons quand il sera là!
—Et moi je vous dis qu'il faut descendre tout de suite au jeu d'orgue.
—Pas avant l'arrivée du commissaire...
—Moi, j'y suis déjà descendu au jeu d'orgue.
—Ah! et qu'est-ce que vous avez vu?
—Eh bien! je n'ai vu personne! Entendez-vous bien, personne!
—Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?

Page 153

—Évidemment, réplique le régisseur, qui se passe avec frénésie les mains
dans une toison rebelle. Évidemment! Mais peut-être que s'il y avait
quelqu'un au jeu d'orgue, ce quelqu'un pourrait nous expliquer comment
l'obscurité a été faite tout à coup sur la scène. Or, Mauclair n'est nulle part,
comprenez-vous?
Mauclair était le chef d'éclairage qui dispensait à volonté sur la scène de
l'Opéra, le jour et la nuit.
—Mauclair n'est nulle part, répète Mercier ébranlé. Eh bien! et ses aides?
—Ni Mauclair ni ses aides! Personne à l'éclairage, je vous dis! Vous pensez
bien, hurle le régisseur, que cette petite ne s'est pas enlevée toute seule! Il y
avait là «un coup monté» qu'il faut savoir... Et les directeurs qui ne sont pas
là?... J'ai défendu qu'on descende à l'éclairage, j'ai mis un pompier devant la
niche du jeu d'orgue! J'ai pas bien fait?
—Si, si, vous avez bien fait... Et maintenant attendons le commissaire.
Le régisseur s'éloigne en haussant les épaules, rageur, mâchant des injures à
l'adresse de ces «poules mouillées» qui restent tranquillement blotties dans
un coin quand tout le théâtre est «sens dessus dessous».
Tranquilles, Gabriel et Mercier ne l'étaient guère. Seulement, ils avaient
reçu une consigne qui les paralysait. On ne devait déranger les directeurs
pour aucune raison au monde. Rémy avait enfreint cette consigne et cela ne
lui avait point réussi.
Justement, le voici qui revient de sa nouvelle expédition. Sa mine est
curieusement effarée.
—Eh bien! vous leur avez parlé? interroge Mercier?
Rémy répond:
—Moncharmin a fini par m'ouvrir la porte. Les yeux lui sortaient de la tête.
J'ai cru qu'il allait me frapper. Je n'ai pas pu placer un mot, et savez-vous ce
qu'il m'a crié? «Avez-vous une épingle de nourrice?»—Non!—«Eh bien!
fichez-moi la paix!...» Je veux lui répliquer qu'il se passe au théâtre un
événement inouï... Il clame: «Une épingle de nourrice? Donnez-moi tout de
suite une épingle de nourrice!» Un garçon de bureau qui l'avait entendu—il
criait comme un sourd—accourt avec une épingle de nourrice, la lui donne
et aussitôt, Moncharmin me ferme la porte au nez! Et voilà!

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—Et vous n'avez pas pu lui dire: Christine Daaé...
—Eh! j'aurais voulu vous y voir!... Il écumait... Il ne pensait qu'à son
épingle de nourrice... Je crois que, si on ne la lui avait pas apportée sur-le-
champ, il serait tombé d'une attaque! Certainement, tout ceci n'est pas
naturel et nos directeurs sont en train de devenir fous!...
M. le secrétaire Rémy n'est pas content. Il le fait voir.
—Ça ne peut pas durer comme ça! Je n'ai pas l'habitude d'être traité de la
sorte!
Tout à coup Gabriel souffle:
—C'est encore un coup de F. de l'O.
Rémy ricane. Mercier soupire, semble prêt à lâcher une confidence... mais
ayant regardé Gabriel qui lui fait signe de se taire, il reste muet.
Cependant, Mercier, qui sent sa responsabilité grandir au fur et à mesure
que les minutes, s'écoulent et que les directeurs ne se montrent pas, n'y tient
plus:
—Eh! je cours moi-même les relancer, décide-t-il.
Gabriel, subitement très sombre et très grave, l'arrête.
—Pensez à ce que vous faites, Mercier!—S'ils restent dans leur bureau,
c'est que, peut-être, c'est nécessaire! F. de l'O a plus d'un tour dans son sac!
Mais Mercier secoue la tête.
—Tant pis! J'y vais! Si on m'avait écouté, il y aurait beau temps qu'on aurait
tout dit à la police!
Et il part.
—Tout quoi? demande aussitôt Rémy. Qu'est-ce qu'on aurait dit à la police?
Ah! vous vous taisez, Gabriel!... Vous aussi, vous êtes dans la confidence!
Eh bien! vous ne feriez pas mal de m'y mettre si vous voulez que je ne crie
point que vous devenez tous fous!... Oui, fous, en vérité!
Gabriel roule des yeux stupides et affecte de ne rien comprendre à cette
«sortie» inconvenante de M. le secrétaire particulier.
—Quelle confidence? murmure-t-il. Je ne sais ce que vous voulez dire.

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Rémy s'exaspère.
—Ce soir Richard et Moncharmin, ici-même, dans les entr'actes, avaient
des gestes d'aliénés.
—Je n'ai pas remarqué, grogne Gabriel, très ennuyé.
—Vous êtes le seul!... Est-ce que vous croyez que je ne les ai pas vus?... Et
que M. Parabise, le directeur du Crédit Central, ne s'est aperçu de rien?... Et
que M. l'ambassadeur de la Borderie a les yeux dans sa poche?... Mais,
monsieur le maître de chant, tous les abonnés se les montraient du doigt,
nos directeurs!
—Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, nos directeurs? demande Gabriel de son air
le plus niais.
—Ce qu'ils ont fait? Mais vous le savez mieux que personne ce qu'ils ont
fait!... Vous étiez là!... Et vous les observiez, vous et Mercier!... Et vous
étiez les seuls à ne pas rire...
—Je ne comprends pas!
Très froid, très «renfermé», Gabriel étend les bras et les laisse retomber,
geste qui signifie évidemment qu'il se désintéresse de la question... Rémy
continue.
—Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle manie?... Ils ne veulent plus qu'on
les approche maintenant?
—Comment? Ils ne veulent plus qu'on les approche?
—Ils ne veulent plus qu'on les touche?
—Vraiment, vous avez remarqué qu'ils ne veulent pas qu'on les touche?
Voilà qui est certainement, bizarre!
—Vous l'accordez! Ce n'est pas trop tôt! Et ils marchent à reculons!
—À reculons! Vous avez remarqué que nos directeurs marchent à reculons!
Je croyais qu'il n'y avait que les écrevisses qui marchaient à reculons.
—Ne riez pas, Gabriel! Ne riez pas!
—Je ne ris pas, proteste Gabriel, qui se manifeste sérieux «comme un
pape».

Page 156

—Pourriez-vous m'expliquer, je vous prie, Gabriel, vous qui êtes l'ami
intime de la direction, pourquoi à l'entr'acte du «jardin», devant le foyer,
alors que je m'avançais la main tendue vers M. Richard, j'ai entendu M.
Moncharmin me dire précipitamment à voix basse: «Éloignez-vous!
Éloignez-vous! Surtout ne touchez pas à M. le directeur?...» Suis-je un
pestiféré?
—Incroyable!
—Et quelques instants plus tard, quand M. l'ambassadeur de La Borderie
s'est dirigé à son tour vers M. Richard, n'avez-vous pas vu M. Moncharmin
se jeter entre eux et ne l'avez-vous pas entendu s'écrier: «Monsieur
l'ambassadeur, je vous en conjure, ne touchez pas à M. le directeur!»
—Effarant!... Et qu'est-ce que faisait Richard pendant ce temps-là?
—Ce qu'il faisait? Vous l'avez bien vu! Il faisait demi-tour, saluait devant
lui, alors qu'il n'y avait personne devant lui! et se retirait «à reculons».
—À reculons?
—Et Moncharmin, derrière Richard, avait fait, lui aussi, demi-tour, c'est-à-
dire qu'il avait accompli derrière Richard un rapide demi-cercle, et lui aussi
se retirait «à reculons»!... Et ils s'en sont allés comme ça jusqu'à l'escalier
de l'administration, à reculons!... à reculons!... Enfin! s'ils ne sont pas fous,
m'expliquerez-vous ce que ça veut dire?
—Ils répétaient peut-être, indique Gabriel, sans conviction, une figure de
ballet!
M. le secrétaire Rémy se sent outragé par une aussi vulgaire plaisanterie
dans un moment aussi dramatique Ses yeux se froncent, ses lèvres se
pincent. Il se penche à l'oreille de Gabriel.
—Ne faites pas le malin, Gabriel. Il se passe des choses ici dont Mercier et
vous pourriez prendre votre part de responsabilité.
—Quoi donc? interroge Gabriel.
—Christine Daaé n'est point la seule qui ait disparu tout à coup, ce soir.
—Ah! bah!

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—Il n'y a pas de «ah! bah!» Pourriez-vous me dire pourquoi, lorsque la
mère Giry est descendue tout à l'heure au foyer, Mercier l'a prise par la
main et l'a emmenée dare dare avec lui?
—Tiens! fait Gabriel, je n'ai pas remarqué.
—Vous l'avez si bien remarqué, Gabriel, que vous avez suivi Mercier et la
mère Giry, jusqu'au bureau de Mercier. Depuis ce moment, on vous a vu,
vous et Mercier, mais on n'a plus revu la mère Giry...
—Croyez-vous donc que nous l'avons mangée?
—Non! mais vous l'avez enfermée à double tour dans le bureau, et, quand
on passe près de la porte du bureau, savez-vous ce qu'on entend? On entend
ces mots: «Ah! les bandits! Ah! les bandits!
À ce moment de cette singulière conversation arrive Mercier, tout essoufflé.
—Voilà! fait-il d'une voix morne... C'est plus fort que tout!... Je leur ai crié:
«C'est très grave! Ouvrez! C'est moi, Mercier.» J'ai entendu des pas. La
porte s'est ouverte et Moncharmin est apparu. Il était très pâle. Il me
demanda: «Qu'est-ce que vous voulez?» Je lui ai répliqué: «On a enlevé
Christine Daaé.» Savez-vous ce qu'il m'a répondu? «Tant mieux pour elle!»
Et il a refermé la porte en me déposant ceci dans la main.
Mercier ouvre la main; Rémy et Gabriel regardent. L'épingle de nourrice!
s'écrie Rémy.
—Étrange! Étrange! prononce tout bas Gabriel qui ne peut se retenir de
frissonner.
Soudain une voix les fait se retourner tous les trois.
—Pardon messieurs, pourriez-vous me dire où est Christine Daaé?
Malgré la gravité des circonstances, une telle question les eût sans doute fait
éclater de rire s'ils n'avaient aperçu une figure si douloureuse qu'ils en
eurent pitié tout de suite. C'était le vicomte Raoul de Chagny.

XVI

«CHRISTINE! CHRISTINE!»

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La première pensée de Raoul, après la disparition fantastique de Christine
Daaé, avait été pour accuser Erik. Il ne doutait plus du pouvoir quasi
surnaturel de l'Ange de la musique, dans ce domaine de l'Opéra, où celui-ci
avait diaboliquement établi son empire.
Et Raoul s'était rué sur la scène, dans une folie de désespoir et d'amour.
«Christine! Christine!» gémissait-il, éperdu, l'appelant comme elle devait
l'appeler du fond de ce gouffre obscur où le monstre l'avait emportée
comme une proie, toute frémissante encore de son exaltation divine, toute
vêtue du blanc linceul dans lequel elle s'offrait déjà aux anges du paradis!
—«Christine! Christine!» répétait Raoul... et il lui semblait entendre les cris
de la jeune fille à travers ces planches fragiles qui le séparaient d'elle! Il se
penchait, il écoutait!... il errait sur le plateau comme un insensé. Ah!
descendre! descendre! descendre! dans ce puits de ténèbres dont toutes les
issues lui sont fermées!
Ah! cet obstacle fragile qui glisse à l'ordinaire si facilement sur lui-même
pour laisser apercevoir le gouffre où tout son désir tend... ces planches que
son pas fait craquer et qui sonnent sous son poids le prodigieux vide des
«dessous»... ces planches sont plus qu'immobiles ce soir: elles paraissent
immuables... Elles se donnent des airs solides de n'avoir jamais remué... et
voilà que les escaliers qui permettent de descendre sous la scène sont
interdits à tout le monde!...
«Christine! Christine!...» On le repousse en riant... On se moque de lui... On
croit qu'il a la cervelle dérangée, le pauvre fiancé!...
Dans quelle course forcenée, parmi les couloirs de nuit et de mystère
connus de lui seul, Erik a-t-il entraîné la pure enfant jusqu'à ce repaire
affreux de la chambre Louis-Philippe, dont la porte s'ouvre sur ce lac
d'Enfer?... «Christine! Christine!» Tu ne réponds pas! Es-tu seulement
encore vivante, Christine! N'as-tu point exhalé ton dernier souffle dans une
minute de surhumaine horreur, sous l'haleine embrasée du monstre!
D'affreuses pensées traversent comme de foudroyants éclairs le cerveau
congestionné de Raoul.
Évidemment, Erik a dû surprendre leur secret, savoir qu'il était trahi par
Christine! Quelle vengeance va être la sienne!

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Que n'oserait l'Ange de la musique, précipité du haut de son orgueil?
Christine entre les bras tout-puissants du monstre est perdue!
Et Raoul pense encore aux étoiles d'or qui sont venues la nuit dernière errer
sur son balcon, que ne les a-t-il foudroyées de son arme impuissante!
Certes! il y a des yeux extraordinaires d'homme qui se dilatent dans les
ténèbres et brillent comme des étoiles ou comme les yeux des chats.
(Certains hommes albinos, qui paraissent avoir des yeux de lapin le jour ont
des yeux de chat la nuit, chacun sait cela!)
Oui, oui, c'était bien sur Erik que Raoul avait tiré! Que ne l'avait-il tué? Le
monstre s'était enfui par la gouttière comme les chats ou les forçats qui
chacun sait encore cela—escaladeraient le ciel à pic, avec l'appui d'une
gouttière.
Sans doute Erik méditait alors quelque entreprise décisive contre le jeune
homme, mais il avait été blessé, et il s'était sauvé pour se retourner contre la
pauvre Christine.
Ainsi pense cruellement le pauvre Raoul en courant à la loge de la
chanteuse...
«Christine!... Christine!...» Des larmes amères brûlent les paupières du
jeune homme qui aperçoit épars sur les meubles, les vêtements destinés à
vêtir sa belle fiancée à l'heure de leur fuite!... Ah! que n'a-t-elle voulu partir
plus tôt! Pourquoi avoir tant tardé?... Pourquoi avoir joué avec la
catastrophe menaçante?... avec le cœur du monstre?... Pourquoi avoir voulu,
pitié suprême! jeter en pâture dernière à cette âme de démon, ce chant
céleste:...
Anges purs! Anges radieux! Portez mon âme au sein des deux!...
Raoul dont la gorge roule des sanglots, des serments et des injures, tâte de
ses paumes malhabiles la grande glace qui s'est ouverte un soir devant lui
pour laisser Christine descendre au ténébreux séjour. Il appuie, il presse, il
tâtonne... mais la glace, il paraît, n'obéit qu'à Erik... Peut-être les gestes
sont-ils inutiles avec une glace pareille?... Peut-être suffirait-il de prononcer
certains mots?... Quand il était tout petit enfant on lui racontait qu'il y avait
des objets qui obéissaient ainsi à la parole!

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Tout à coup, Raoul se rappelle... «une grille donnant sur la rue Scribe... Un
souterrain montant directement du Lac à la rue Scribe...» Oui, Christine lui
a bien parlé de cela!... Et après avoir constaté, hélas! que la lourde clef n'est
plus dans le coffret, il n'en court pas moins à la rue Scribe.
Le voilà dehors, il promène ses mains tremblantes sur les pierres
cyclopéennes, il cherche des issues... il rencontre des barreaux... sont-ce
ceux-là?... ou ceux-là?... ou encore n'est-ce point ce soupirail?... Il plonge
des regards impuissants entre les barreaux... quelle nuit profonde là-
dedans!... Il écoute!... Quel silence!... Il tourne autour du monument!... Ah!
voici de vastes barreaux! des grilles prodigieuses!... C'est la porte de la cour
de l'administration!
... Raoul court chez la concierge: «Pardon, madame, vous ne pourriez pas
m'indiquer une porte grillée, oui une porte faite de barreaux, de barreaux...
de fer... qui donne sur la rue Scribe... et qui conduit au Lac! Vous savez
bien, le Lac? Oui, le Lac, quoi! Le lac qui est sous la terre... sous la terre de
l'Opéra.
—Monsieur, je sais bien qu'il y a un lac sous l'Opéra, mais je ne sais quelle
porte y conduit... je n'y suis jamais allée!...
—Et la rue Scribe, madame? La rue Scribe? Y êtes-vous jamais allée dans
la rue Scribe?
Elle rit! Elle éclate de rire! Raoul s'enfuit en mugissant, il bondit, grimpe
des escaliers, en descend d'autres, traverse toute l'administration, se
retrouve dans la lumière du «plateau».
Il s'arrête, son cœur bat à se rompre dans sa poitrine haletante: si on avait
retrouvé Christine Daaé? Voici un groupe: il interroge:
—Pardon, messieurs, vous n'avez pas vu Christine Daaé?
Et l'on rit.
À la même minute, le plateau gronde d'une rumeur nouvelle, et, dans une
foule d'habits noirs qui l'entourent de force mouvements de bras explicatifs,
apparaît un homme qui, lui, semble fort calme et montre une mine aimable
toute rose et toute joufflue, encadrée de cheveux frisés, éclairée par deux
yeux bleus d'une sérénité merveilleuse. L'administrateur Mercier désigne le
nouvel arrivant au vicomte de Chagny en lui disant:

Page 161

—Voici l'homme, monsieur, à qui il faudra désormais poser votre question.
Je vous présente monsieur le commissaire de police Mifroid.
—Ah! monsieur le vicomte de Chagny! Enchanté de vous voir, monsieur,
fait le commissaire. Si vous voulez prendre la peine de me suivre... Et
maintenant où sont les directeurs?... où sont les directeurs?...
Comme l'administrateur se tait, le secrétaire Rémy prend sur lui d'apprendre
à M. le commissaire que MM. les directeurs sont enfermés dans leur bureau
et qu'ils ne connaissent encore rien de l'événement.
—Est-il possible!... Allons à leur bureau!
Et M. Mifroid, suivi d'un cortège toujours grossissant, se dirige vers
l'administration. Mercier profite de la cohue pour glisser une clef dans la
main de Gabriel:
—Tout cela tourne mal, lui murmure-t-il... Va donc donner de l'air à la mère
Giry...
Et Gabriel s'éloigne.
Bientôt on est arrivé devant la porte directoriale. C'est en vain que Mercier
fait entendre ses objurgations, la porte ne s'ouvre pas.
—Ouvrez au nom de la loi! commande la voix claire et un peu inquiète de
M. Mifroid.
Enfin la porte s'ouvre. On se précipite dans les bureaux, sur les pas du
commissaire.
Raoul est le dernier à entrer. Comme il se dispose à suivre le groupe dans
l'appartement, une main se pose sur son épaule et il entend ces mots
prononcés à son oreille:
—Les secrets d'Erik ne regardent personne!
Il se retourne en étouffant un cri. La main qui s'était posée sur son épaule
est maintenant sur les lèvres d'un personnage au teint d'ébène, aux yeux de
jade et coiffé d'un bonnet d'astrakan... Le Persan!
L'inconnu prolonge le geste, qui recommande la discrétion, et dans le
moment que le vicomte, stupéfait, va lui demander la raison de sa
mystérieuse intervention, il salue et disparaît.

Page 162

XVII

RÉVÉLATIONS ÉTONNANTES DE Mme GIRY, RELATIVES À SES
RELATIONS PERSONNELLES AVEC LE FANTÔME DE L'OPÉRA

Avant de suivre M. le commissaire de police Mifroid chez MM. les
directeurs, le lecteur me permettra de l'entretenir de certains événements
extraordinaires qui venaient de se dérouler dans ce bureau où le secrétaire
Rémy et l'administrateur Mercier avaient en vain tenté de pénétrer, et où
MM. Richard et Moncharmin s'étaient si hermétiquement enfermés dans un
dessein que le lecteur ignore encore, mais qu'il est de mon devoir
historique,—je veux dire de mon devoir d'historien,—de ne point lui celer
plus longtemps.
J'ai eu l'occasion de dire combien l'humeur de MM. les Directeurs s'était
désagréablement modifiée depuis quelque temps, et j'ai fait entendre que
cette transformation n'avait pas dû avoir pour unique cause la chute du
lustre dans les conditions que l'on sait.
Apprenons donc au lecteur,—malgré tout le désir qu'auraient MM. les
directeurs qu'un tel événement restât à jamais caché—que le Fantôme était
arrivé à toucher tranquillement ses premiers vingt mille francs. Ah! il y
avait eu des pleurs et des grincements de dents! La chose cependant, s'était
faite le plus simplement du monde:
Un matin MM. les directeurs avaient trouvé une enveloppe toute préparée
sur leur bureau. Cette enveloppe portait comme suscription: À Monsieur F.
de l'O. (personnelle) et était accompagnée d'un petit mot de F. de l'O. lui-
même: «Le moment d'exécuter les clauses du cahier des charges est venu:
vous glisserez vingt billets de mille francs dans cette enveloppe que vous
cachèterez de votre propre cachet et vous la remettrez à Mme Giry qui fera
le nécessaire.»
MM. les Directeurs ne se le firent pas dire deux fois; sans perdre de temps à
se demander encore comment ces missions diaboliques pouvaient parvenir
dans un cabinet qu'ils prenaient grand soin de fermer à clef, ils trouvaient
l'occasion bonne de mettre la main sur le mystérieux maître-chanteur. Et
après avoir tout raconté sous le sceau du plus grand secret à Gabriel et à
Mercier ils mirent les vingt mille francs dans l'enveloppe et confièrent celle-

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ci sans demander d'explications à Mme Giry, réintégrée dans ses fonctions.
L'ouvreuse ne marqua aucun étonnement. Je n'ai point besoin de dire si elle
fut surveillée! Du reste, elle se rendit immédiatement dans la loge du
fantôme et déposa la précieuse enveloppe sur la tablette de l'appuie-main.
Les deux directeurs, ainsi que Gabriel et Mercier étaient cachés de telle
sorte que cette enveloppe ne fût point par eux perdue de vue une seconde
pendant tout le cours de la représentation et même après, car, comme
l'enveloppe n'avait pas bougé, ceux qui la surveillaient ne bougèrent pas
davantage et le théâtre se vida et Mme Giry s'en alla cependant que MM. les
Directeurs, Gabriel et Mercier étaient toujours là. Enfin ils se lassèrent et
l'on ouvrit l'enveloppe après avoir constaté que les cachets n'en avaient
point été rompus.
À première vue, Richard et Moncharmin jugèrent que les billets étaient
toujours là, mais à la seconde vue ils s'aperçurent que ce n'étaient plus les
mêmes. Les vingt vrais billets étaient partis et avaient été remplacés par
vingt billets de la «Sainte Farce»! Ce fut de la rage et puis aussi de l'effroi!
—C'est plus fort que chez Robert Houdin! s'écria Gabriel.
—Oui, répliqua Richard, et ça coûte plus cher!
Moncharmin voulait qu'on courût chercher le commissaire; Richard s'y
opposa. Il avait sans doute son plan, il dit: «Ne soyons pas ridicules! tout
Paris rirait. F. de l'O. a gagné la première manche, nous remporterons la
seconde.» Il pensait évidemment à la mensualité suivante.
Tout de même ils avaient été si parfaitement joués, qu'ils ne purent, pendant
les semaines qui suivirent, surmonter un certain accablement. Et c'était, ma
foi, bien compréhensible. Si le commissaire ne fut point appelé dès lors,
c'est qu'il ne faut pas oublier que MM. les directeurs gardaient tout au fond
d'eux-mêmes, la pensée qu'une aussi bizarre aventure pouvait n'être qu'une
haïssable plaisanterie montée, sans doute, par leurs prédécesseurs et dont il
convenait de ne rien divulguer avant d'en connaître «le fin mot». Cette
pensée, d'autre part, se troublait par instants chez Moncharmin d'un soupçon
qui lui venait relativement à Richard lui-même, lequel avait quelquefois des
imaginations burlesques. Et c'est ainsi que, prêts à toutes les éventualités, ils
attendirent les événements en surveillant et en faisant surveiller la mère
Giry à laquelle Richard voulut qu'on ne parlât de rien. «Si elle est complice,

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disait-il, il y a beau temps que les billets sont loin. Mais, pour moi, ce n'est
qu'une imbécile!»
—Il y a beaucoup d'imbéciles dans cette affaire! avait répliqué Moncharmin
songeur.
—Est-ce qu'on pouvait se douter?... gémit Richard mais n'aie pas peur... la
prochaine fois toutes mes précautions seront prises...
Et c'est ainsi que la prochaine fois était arrivée... cela tombait le jour même
qui devait voir la disparition de Christine Daaé.
Le matin, une missive du Fantôme qui leur rappelait l'échéance, «Faites
comme la dernière fois, enseignait aimablement F. de l'O. Ça s'est très bien
passé. Remettez l'enveloppe, dans laquelle vous aurez glissé les vingt mille
francs, à cette excellente Mme Giry.»
Et la' note était accompagnée de l'enveloppe coutumière. Il n'y avait plus
qu'à la remplir.
Cette opération devait être accomplie le soir même, une demi-heure avant le
spectacle. C'est donc une demi-heure environ avant que le rideau se lève sur
cette trop fameuse représentation de Faust que nous pénétrons dans l'antre
directorial.
Richard montre l'enveloppe à Moncharmin, puis il compte devant lui les
vingt mille francs et les glisse dans l'enveloppe, mais sans fermer celle-ci.
—Et maintenant, dit-il, appelle-moi la mère Giry.
On alla chercher la vieille. Elle entra en faisant une belle révérence. La
dame avait toujours sa robe de taffetas noir dont la teinte tournait à la
rouille et au lilas, et son chapeau aux plumes couleur de suie. Elle semblait
de belle humeur. Elle dit tout de suite:
—Bonsoir, messieurs! C'est sans doute encore pour l'enveloppe?
—Oui, madame Giry, dit Richard avec une grande amabilité... C'est pour
l'enveloppe... Et pour autre chose aussi.
—À votre service, monsieur le directeur: À votre service!... Et quelle est
cette autre chose, je vous prie?
—D'abord, madame Giry, j'aurais une petite question à vous poser.

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—Faites, monsieur le directeur, Mame Giry est là pour vous répondre.
—Vous êtes toujours bien avec le fantôme?
—On ne peut mieux, monsieur le directeur, on ne peut mieux.
—Ah! vous nous en voyez enchantés... Dites donc, madame Giry, prononça
Richard en prenant le ton d'une importante confidence... Entre nous, on peut
bien vous le dire... Vous n'êtes pas une bête.
—Mais, monsieur le directeur!... s'exclama l'ouvreuse, en arrêtant le
balancement aimable des deux plumes noires de son chapeau couleur de
suie, je vous prie de croire que ça n'a jamais fait de doute pour personne!
—Nous sommes d'accord et nous allons nous entendre. L'histoire du
fantôme est une bonne blague, n'est-ce pas?... Eh bien! toujours entre
nous... elle a assez duré.
Mme Giry regarda les directeurs comme s'ils lui avaient parlé chinois. Elle
s'approcha du bureau de Richard et fit, assez inquiète:
—Qu'est-ce que vous voulez dire?... Je ne vous comprends pas!
—Ah! vous nous comprenez très bien. En tout cas, il faut nous
comprendre... Et, d'abord, vous allez nous dire comment il s'appelle.
—Qui donc?
—Celui dont vous êtes la complice, Mame Giry!
—Je suis la complice du fantôme? Moi?... La complice de quoi?
—Vous faites tout ce qu'il veut.
—Oh!... il n'est pas bien encombrant, vous savez.
—Et il vous donne toujours des pourboires!
—Je ne me plains pas!
—Combien vous donne-t-il pour lui porter cette enveloppe?
—Dix francs.
—Mazette! Ce n'est pas cher?
—Pourquoi donc?

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—Je vous dirai cela tout à l'heure, Mame Giry. En ce moment, nous
voudrions savoir pour quelle raison... extraordinaire... vous vous êtes
donnée corps et âme à ce fantôme-là plutôt qu'à un autre... Ça n'est pas pour
cent sous ou dix francs qu'on peut avoir l'amitié et le dévouement de Mame
Giry.
—Ça, c'est vrai!... Et ma foi, cette raison-là je peux vous la dire, monsieur
le directeur! Certainement il n'y a pas de déshonneur à ça!... au contraire.
—Nous n'en doutons pas, Mame Giry!
—Eh bien, voilà... le fantôme n'aime pas que je raconte ses histoires.
—Ah! ah! ricana Richard!
—Mais, celle-là, elle ne regarde que moi!... reprit la vieille... donc, c'était
dans la loge n°5... un soir, j'y trouve une lettre pour moi... une espèce de
note écrite à l'encre rouge... C'te note-là, monsieur le directeur, j'aurais pas
besoin de vous la lire... je la sais par cœur... et je ne l'oublierai jamais...
même si je vivais cent ans!...
Et Mme Giry, toute droite, récite la lettre avec une éloquence touchante:
«Madame.—1825, Mlle Ménétrier, coryphée, est devenue marquise de
Cussy.—1832, Mlle Marie Taglioni, danseuse, est faite comtesse Gilbert des
Voisins.—1846, la Sota, danseuse, épouse un frère du roi d'Espagne.—
1847, Lola Montés, danseuse-, épouse morganatiquement le roi Louis de
Bavière et est créée comtesse de Landsfeld.—1848, Mlle Maria, danseuse,
devient baronne d'Hermeville.—1870, Thérèse Hessler, danseuse, épouse
Don Fernando, frère du roi de Portugal...»
Richard et Moncharmin écoutent la vieille, qui, au fur et à mesure qu'elle
avance dans la curieuse énumération de ces glorieuses hyménées, s'anime,
se redresse, prend de l'audace, et finalement, inspirée comme une sybille sur
son trépied, lance d'une voix éclatante d'orgueil la dernière phrase de la
lettre prophétique:
—1885. Meg Giry, impératrice!
Épuisée par cet effort suprême, l'ouvreuse retombe sur sa chaise en disant:
«Messieurs, ceci était signé: «Le Fantôme de l'Opéra!» J'avais déjà entendu
parler du fantôme, mais je n'y croyais qu'à moitié. Du jour où il m'a

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annoncé que ma petite Meg, la chair de ma chair, le fruit de mes entrailles,
serait impératrice, j'y ai cru tout à fait.»
En vérité, en vérité, il n'était point besoin de considérer longuement la
physionomie exaltée de mam' Giry pour comprendre ce qu'on avait pu
obtenir de cette belle intelligence avec ces deux mots: «Fantôme et
impératrice.»
Mais qui donc tenait les ficelles de cet extravagant mannequin?... Qui?
—Vous ne l'avez jamais vu, il vous parle, et vous croyez tout ce qu'il vous
dit? demanda Moncharmin.
—Oui; d'abord, c'est à lui que je dois que ma petite Meg est passée
coryphée. J'avais dit au fantôme: Pour qu'elle soit impératrice en 1885, vous
n'avez pas de temps à perdre, il faut qu'elle soit coryphée tout de suite. Il
m'a répondu: C'est entendu. Et il n'a eu qu'un mot à dire à M. Poligny,
c'était fait...
—Vous voyez bien que M. Poligny l'a vu!
—Pas plus que moi, mais il l'a entendu! Le fantôme lui a dit un mot à
l'oreille, vous savez bien! le soir ou il est sorti si pâle de la loge n°5.
Moncharmin pousse un soupir.
—Quelle histoire! gémit-il.
—Ah! répond mame Giry, j'ai toujours cru qu'il y avait des secrets entre le
Fantôme et M. Poligny. Tout ce que le Fantôme demandait à M. Poligny, M.
Poligny l'accordait... M. Poligny n'avait rien à refuser au Fantôme.
—Tu entends, Richard, Poligny n'avait rien à refuser au Fantôme.
—Oui, oui, j'entends bien! déclara Richard. M. Poligny est un ami du
Fantôme! et, comme Mme Giry est une amie de M. Poligny, nous y voilà
bien, ajouta-t-il sur un ton fort rude. Mais M. Poligny ne me préoccupe pas,
moi... La seule personne dont le sort m'intéresse vraiment, je ne le dissimule
point, c'est Mme Giry!... Madame Giry, vous savez ce qu'il y a dans cette
enveloppe?
—Mon Dieu, non! fit-elle.
—Eh bien! regardez!

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Mme Giry glisse dans l'enveloppe un regard troublé, mais qui retrouve
aussitôt son éclat.
—Des billets de mille francs! s'écrie-t-elle!
—Oui, Mme Giry!... oui, des billets de mille!... Et vous le saviez bien!
—Moi, monsieur le directeur... Moi! je vous jure...
—Ne jurez pas, madame Giry!... Et maintenant, je vais vous dire cette autre
chose pour laquelle je vous ai fait venir... Madame Giry, je vais vous faire
arrêter.
Les deux plumes noires du chapeau couleur de suie, qui affectaient à
l'ordinaire la forme de deux points d'interrogation, se muèrent aussitôt en
point d'exclamation; quant au chapeau lui-même, il oscilla, menaçant sur
son chignon en tempête. La surprise, l'indignation, la protestation et l'effroi
se traduisirent encore chez la mère de la petite Meg par une sorte de
pirouette extravagante «jeté glissade» de la vertu offensée qui l'apporta d'un
bond jusque sous le nez de M. le directeur, lequel ne put se retenir de
reculer son fauteuil.
—Me faire arrêter!
La bouche qui disait cela sembla devoir cracher à la figure de M. Richard
les trois dents dont elle disposait encore.
M. Richard fut héroïque. Il ne recula plus. Son index menaçant désignait
déjà aux magistrats absents l'ouvreuse de la loge n°5.
—Je vais vous faire arrêter, madame Giry, comme une voleuse!
—Répète!
Et Mme Giry gifla à tour de bras M. le directeur Richard avant que M. le
directeur Moncharmin n'eût eu le temps de s'interposer. Riposte vengeresse!
Ce ne fut point la main desséchée de la colérique vieille qui vint s'abattre
sur la joue directoriale, mais l'enveloppe elle-même, cause de tout le
scandale, l'enveloppe magique qui s'entr'ouvrit du coup pour laisser
échapper les billets qui s'envolèrent dans un tournoiement fantastique de
papillons géants.
Les deux directeurs poussèrent un cri, et une même pensée les jeta tous les
deux à genoux, ramassant fébrilement et compulsant en hâte les précieuses

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paperasses.
—Ils sont toujours vrais? Moncharmin.
—Ils sont toujours vrais? Richard.
—Ils sont toujours vrais!!!
Au-dessus d'eux, les trois dents de Mme Giry se heurtent dans une mêlée
retentissante, pleine de hideuses interjections. Mais on ne perçoit tout à fait
bien que ce «leit motiv»:
—Moi, une voleuse!... Une voleuse, moi?
Elle étouffe.
Elle s'écrie:
—J'en suis ravagée!
Et, tout à coup, elle rebondit sous le nez de Richard.
—En tout cas, glapit-elle, vous, monsieur Richard, vous devez le savoir
mieux que moi où sont passés les vingt mille francs!
—Moi? interroge Richard stupéfait. Et comment le saurais-je?
Aussitôt, Moncharmin, sévère et inquiet, veut que la bonne femme
s'explique.
—Que signifie ceci? interroge-t-il. Et pourquoi, madame Giry, prétendez-
vous que M. Richard doit savoir mieux que vous où sont passés les vingt
mille francs?
Quant à Richard, qui se sent rougir sous le regard de Moncharmin, il a pris
la main de mame Giry et la lui secoue avec violence. Sa voix imite le
tonnerre. Elle gronde, elle roule... elle foudroie...
—Pourquoi saurais-je mieux que vous où sont passés les vingt mille francs?
Pourquoi?
—Parce qu'ils sont passés dans votre poche!... souffle la vieille en le
regardant maintenant comme si elle apercevait le diable.
C'est au tour de M. Richard d'être foudroyé, d'abord par cette réplique
inattendue, ensuite par le regard de plus en plus soupçonneux de

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Moncharmin. Du coup, il perd sa force dont il aurait besoin dans ce moment
difficile pour repousser une aussi méprisable accusation.
Ainsi les plus innocents, surpris dans la paix de leur cœur apparaissent-ils
tout à coup, à cause que le coup qui les frappe les fait pâlir, ou rougir, ou
chanceler, ou se redresser, ou s'abîmer, ou protester, ou ne rien dire quand il
faudrait parler, ou parler quand il ne faudrait rien dire, ou rester secs alors
qu'il faudrait s'éponger, ou suer alors qu'il faudrait rester secs, apparaissent-
ils tout à coup, dis-je, coupables.
Moncharmin a arrêté l'élan vengeur avec lequel Richard qui était innocent
allait se précipiter sur Mme Giry et il s'empresse, encourageant, d'interroger
celle-ci... avec douceur.
—Comment avez-vous pu soupçonner mon collaborateur Richard de mettre
vingt mille francs dans sa poche?
—Je n'ai jamais dit cela! déclare mame Giry, attendu que c'était moi-même
en personne, qui mettais les vingt mille francs dans la poche de M. Richard.
Et elle ajouta à mi-voix:
—Tant pis! Ça y est!... Que le Fantôme me pardonne!
Et comme Richard se reprend à hurler, Moncharmin avec autorité lui
ordonne de se taire:
—Pardon! Pardon! Pardon! Laisse cette femme s'expliquer! Laisse-moi
l'interroger.
Et il ajoute:
—Il est vraiment étrange que tu le prennes sur un ton pareil!... Nous
touchons au moment où tout ce mystère va s'éclaircir! Tu es furieux! Tu as
tort... Moi, je m'amuse beaucoup.
Mame Giry, martyre, relève sa tête où rayonne la foi en sa propre
innocence.
—Vous me dites qu'il y avait vingt mille francs dans l'enveloppe que je
mettais dans la poche de M. Richard, mais, moi je le répète, je n'en savais
rien... Ni M. Richard non plus, du reste!

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—Ah! ah! fit Richard, en affectant tout à coup un air de bravoure qui déplut
à Moncharmin. Je n'en savais rien non plus! Vous mettiez vingt mille francs
dans ma poche et je n'en savais rien! J'en suis fort aise, madame Giry.
—Oui, acquiesça la terrible dame... c'est vrai!... Nous n'en savions rien ni
l'un ni l'autre!... Mais vous, vous avez bien dû finir par vous en apercevoir.
Richard dévorerait certainement Mme Giry si Moncharmin n'était pas là!
Mais Moncharmin la protège. Il précipite l'interrogatoire.
—Quelle sorte d'enveloppe mettiez-vous donc dans la poche de M.
Richard? Ce n'était point celle que nous vous donnions, celle que vous
portiez, devant nous, dans la loge n°5, et cependant, celle-là seule, contenait
les vingt mille francs.
—Pardon! C'était bien celle que me donnait M. le directeur que je glissais
dans la poche de monsieur le directeur, explique la mère Giry. Quant à celle
que je déposais dans la loge du fantôme, c'était une autre enveloppe
exactement pareille, et que j'avais, toute préparée, dans ma manche, et qui
m'était donnée par le fantôme!
Ce disant, mame Giry sort de sa manche une enveloppe toute préparée et
identique avec sa suscription à celle qui contient les vingt mille francs.
MM. les directeurs s'en emparent. Ils l'examinent, ils constatent que des
cachets cachetés de leur propre cachet directorial, la ferment. Ils l'ouvrent...
Elle contient vingt billets de la Sainte Farce, comme ceux qui les ont tant
stupéfiés un mois auparavant.
—Comme c'est simple! fait Richard.
—Comme c'est simple! répète plus solennel que jamais Moncharmin.
—Les tours les plus illustres, répond Richard, ont toujours été les plus
simples. Il suffit d'un compère...
—Ou d'une commère! ajoute de sa voix blanche, Moncharmin.
Et il continue, les yeux fixés sur Mme Giry, comme s'il voulait l'hypnotiser:
—C'était bien le fantôme qui vous faisait parvenir cette enveloppe, et c'était
bien lui qui vous disait de la substituer à celle que nous vous remettions?
C'était bien lui qui vous disait de mettre cette dernière dans la poche de M.
Richard?

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—Oh! c'était bien lui!
—Alors, pourriez-vous nous montrer, madame, un échantillon de vos petits
talents?... Voici l'enveloppe. Faites comme si nous ne savions rien.
—À votre service, messieurs!
La mère Giry a repris l'enveloppe chargée de ses vingt billets et se dirige
vers la porte. Elle s'apprête à sortir.
Les deux directeurs sont déjà sur elle.
—Ah! non! Ah! non! On ne nous «la fait plus»! Nous en avons assez! Nous
n'allons pas recommencer!
—Pardon, messieurs, s'excuse la vieille, pardon... Vous me dites de faire
comme si vous ne saviez rien!... Eh bien, si vous ne saviez rien, je m'en
irais avec vôtre enveloppe!
—Et alors, comment la glisseriez-vous dans ma poche? argumente Richard
que Moncharmin ne quitte pas de l'œil gauche, cependant que son œil droit
est fort occupé par Mme Giry,—position difficile pour le regard; mais
Moncharmin est décidé à tout pour découvrir la vérité.
—Je dois la glisser dans votre poche au moment où vous vous y attendez le
moins, monsieur le directeur. Vous savez que je viens toujours, dans le
courant de la soirée, faire un petit tour dans les coulisses, et souvent
j'accompagne, comme c'est mon droit de mère, ma fille au foyer de la
danse; je lui porte ses chaussons, au moment du divertissement, et même
son petit arrosoir... Bref, je vais et je viens à mon aise... Messieurs les
abonnés s'en viennent aussi... Vous aussi, monsieur le directeur... Il y a du
monde... Je passe derrière vous, et, je glisse l'enveloppe dans la poche de
derrière de votre habit... Ça n'est pas sorcier!
—Ça n'est pas sorcier, gronde Richard en roulant des yeux de Jupiter
tonnant, ça n'est pas sorcier! Mais je vous prends en flagrant délit de
mensonge, vieille sorcière!
L'insulte frappe moins l'honorable dame que le coup que l'on veut porter à
sa bonne foi. Elle se redresse, hirsute, les trois dents dehors.
—À cause?

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—À cause que ce soir-là je l'ai passé dans la salle à surveiller la loge n° 5 et
la fausse enveloppe que vous y aviez déposée. Je ne suis pas descendu au
foyer de la danse une seconde...
—Aussi, monsieur le directeur, ce n'est point ce soir-là que je vous ai remis
l'enveloppe!... Mais à la représentation suivante... Tenez, c'était le soir où
M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts...
À ces mots, M. Richard arrête brusquement Mme Giry...
—Eh! c'est vrai, dit-il, songeur, je me rappelle... je me rappelle maintenant!
M. le sous-secrétaire d'État est venu dans les coulisses. Il m'a fait demander.
Je suis descendu un instant au foyer de la danse. J'étais sur les marches du
foyer... M. le sous-secrétaire d'État et son chef de cabinet étaient dans le
foyer même... Tout à coup je me suis retourné... C'était vous qui passiez
derrière moi... madame Giry... Il me semblait que vous m'aviez frôlé... Il n'y
avait que vous derrière moi... Oh! je vous vois encore... je vous vois encore!
—Eh bien, oui, c'est ça, monsieur le directeur! c'est bien ça! Je venais de
terminer ma petite affaire dans votre poche! Cette poche-là, monsieur le
directeur est bien commode!
Et Mme Giry joint une fois de plus le geste à la parole. Elle passe derrière
M. Richard et si prestement, que Moncharmin lui-même, qui regarde de ses
deux yeux, cette fois, en reste impressionné, elle dépose l'enveloppe dans la
poche de l'une des basques de l'habit de M. le directeur.
—Évidemment! s'exclame Richard, un peu pâle... C'est très fort de la part
de F. de l'O. Le problème, pour lui, se posait ainsi: supprimer tout
intermédiaire dangereux entre celui qui donne les vingt mille francs et celui
qui les prend! Il ne pouvait mieux trouver que de venir me les prendre dans
ma poche sans que je m'en aperçoive, puisque je ne savais même pas qu'ils
s'y trouvaient... C'est admirable?
—Oh! admirable! sans doute, surenchérit Moncharmin... seulement, tu
oublies, Richard, que j'ai donné dix mille francs sur ces vingt mille et qu'on
n'a rien mis dans ma poche, à moi!

XVIII

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SUITE DE LA CURIEUSE ATTITUDE D'UNE ÉPINGLE DE
NOURRICE

La dernière phrase de Moncharmin exprimait d'une façon trop évidente le
soupçon dans lequel il tenait désormais son collaborateur pour qu'il n'en
résultât point sur-le-champ une explication orageuse, au bout de laquelle il
fut entendu que Richard allait se plier à toutes les volontés de Moncharmin,
dans le but de l'aider à découvrir le misérable qui se jouait d'eux.
Ainsi arrivons-nous à «l'entr'acte du jardin» pendant lequel M. le secrétaire
Rémy, à qui rien n'échappe, a si curieusement observé l'étrange conduite de
ses directeurs, et dès lors rien ne nous sera plus facile que de trouver une
raison à des attitudes aussi exceptionnellement baroques et surtout si peu
conformes à l'idée que l'on doit se faire de la dignité directoriale.
La conduite de Richard et Moncharmin était toute tracée par la révélation
qui venait de leur être faite: 1° Richard devait répéter exactement, ce soir-là,
les gestes qu'il avait accomplis lors de la disparition des premiers vingt
mille francs; 2° Moncharmin ne devait pas perdre de vue une seconde la
poche de derrière de Richard dans laquelle Mme Giry aurait glissé les
seconds vingt mille.
À la place exacte où il s'était trouvé lorsqu'il saluait M. le sous-secrétaire
d'État aux Beaux-Arts, vint se placer M. Richard avec, à quelques pas de là,
dans son dos, M. Moncharmin.
Mme Giry passe, frôle M. Richard, se débarrasse des vingt mille dans la
poche de la basque de son directeur et disparaît...
Ou plutôt on la fait disparaître. Exécutant l'ordre que Moncharmin lui a
donné quelques instants auparavant, avant la reconstitution de la scène,
Mercier va enfermer la brave dame dans le bureau de l'administration.
Ainsi, il sera impossible à la vieille de communiquer avec son fantôme. Et
elle se laissa faire, car mame Giry n'est plus qu'une pauvre figure déplumée,
effarée d'épouvante, ouvrant des yeux de volaille ahurie sous une crête en
désordre, entendant déjà dans le corridor sonore le bruit des pas du
commissaire dont elle est menacée, et poussant des soupirs à fendre les
colonnes du grand escalier.

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Pendant ce temps, M. Richard se courbe, fait la révérence, salue, marche à
reculons comme s'il avait devant lui ce haut et tout-puissant fonctionnaire
qu'est M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts.
Seulement, si de pareilles marques de politesse n'eussent soulevé aucun
étonnement dans le cas où devant M. le directeur se fût trouvé M. le sous-
secrétaire d'État, elles causèrent aux spectateurs de cette scène si naturelle,
mais si inexplicable, une stupéfaction bien compréhensible alors que devant
M. le directeur il n y avait personne.
M. Richard saluait dans le vide... se courbait devant le néant... et reculait—
marchait à reculons—devant rien...
... Enfin, à quelques pas de là, M. Moncharmin faisait la même chose que
lui.
... Et repoussant M. Rémy, suppliait M. l'ambassadeur de Le Borderie et M.
le directeur du Crédit central de ne point «toucher à M. le directeur».
Moncharmin, qui avait son idée, ne tenait point à ce que, tout à l'heure,
Richard vînt lui dire, les vingt mille francs disparus: «C'est peut-être M.
l'ambassadeur ou M. le directeur du Crédit central, ou même M. le
secrétaire Rémy.»
D'autant plus que, lors de la première scène, de l'aveu même de Richard,
Richard n'avait, après avoir été frôlé par Mme Giry, rencontré personne
dans cette partie du théâtre... Pourquoi donc, je vous le demande, puisqu'on
devait exactement répéter les mêmes gestes, rencontrerait-il quelqu'un
aujourd'hui?
Ayant d'abord marché à reculons pour saluer, Richard continua de marcher
de cette façon par prudence... jusqu'au couloir de l'administration... Ainsi, il
était toujours surveillé par derrière par Moncharmin et lui-même surveillait
«ses approches» par devant.
Encore une fois, cette façon toute nouvelle de se promener dans les
coulisses qu'avaient adoptée MM. les directeurs de l'Académie nationale de
musique ne devait évidemment point passer inaperçue.
On la remarqua.
Heureusement pour MM. Richard et Moncharmin qu'au moment de cette
tant curieuse scène, les «petits rats» se trouvaient à peu près tous dans les

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greniers.
Car MM. les directeurs auraient eu du succès auprès des jeunes filles.
... Mais ils ne pensaient qu'à leurs vingt mille francs.
Arrivé dans le couloir mi-obscur de l'administration, Richard dit à voix
basse à Moncharmin:
—Je suis sûr que personne ne m'a touché... maintenant, tu vas te tenir assez
loin de moi et me surveiller dans l'ombre jusqu'à la porte de mon cabinet...
il ne faut donner l'éveil à personne et nous verrons bien ce qui va se passer.
Mais Moncharmin réplique:
—Non, Richard! Non!... Marche devant... je marche immédiatement
derrière! Je ne te quitte pas d'un pas!
—Mais, s'écrie Richard, jamais comme cela on ne pourra nous voler nos
vingt mille francs!
—Je l'espère bien! déclare Moncharmin.
—Alors, ce que nous faisons est absurde!
—Nous faisons exactement ce que nous avons fait la dernière fois... La
dernière fois, je t'ai rejoint à ta sortie du plateau, au coin de ce couloir... et je
t'ai suivi dans le dos.
—C'est pourtant exact! soupire Richard en secouant la tête et en obéissant
passivement à Moncharmin.
Deux minutes plus tard les deux directeurs s'enfermaient dans le cabinet
directorial.
Ce fut Moncharmin lui-même qui mit la clef dans sa poche.
—Nous sommes restés ainsi enfermés tous deux la dernière fois, fit-il,
jusqu'au moment ou tu as quitté l'Opéra pour rentrer chez toi.
—C'est vrai! Et personne n'est venu nous déranger?
—Personne.
—Alors, interrogea Richard qui s'efforçait de rassembler ses souvenirs,
alors j'aurai été sûrement volé dans le trajet de l'Opéra à mon domicile...

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—Non! fit sur un ton plus sec que jamais Moncharmin... non... ça n'est pas
possible... C'est moi qui t'ai reconduit chez toi dans ma voiture. Les vingt
mille francs ont disparu chez toi, cela ne fait plus pour moi l'ombre d'un
doute.
C'était là l'idée qu'avait maintenant Moncharmin.
—Cela est incroyable! protesta Richard... je suis sûr de mes domestiques!...
et si l'un d'eux avait fait ce coup-là, il aurait disparu depuis.
Moncharmin haussa les épaules, semblant dire qu'il n'entrait pas dans ces
détails.
Sur quoi Richard commence à trouver que Moncharmin le prend avec lui
sur un ton bien insupportable.
—Moncharmin, en voilà assez!
—Richard, en voilà trop!
—Tu oses me soupçonner?
—Oui, d'une déplorable plaisanterie!
—On ne plaisante pas avec vingt mille francs!
—C'est bien mon avis! déclare Moncharmin, déployant un journal dans la
lecture duquel il se plonge avec ostentation.
—Qu'est-ce que tu vas Faire? demande Richard. Tu vas lire le journal
maintenant!
—Oui, Richard, jusqu'à l'heure où je te reconduirai chez toi.
—Comme la dernière fois?
—Comme la dernière fois.
Richard arrache le journal des mains de Moncharmin. Moncharmin se
dresse, plus irrité que jamais. Il trouve devant lui un Richard exaspéré qui
lui dit, en se croisant les bras sur la poitrine,—geste d'insolent défi depuis le
commencement du monde:
—Voilà, fait Richard, je pense à ceci. Je pense à ce que je pourrais penser,
si, comme la dernière fois, après avoir passé la soirée en tête-à-tête avec toi,
tu me reconduisais chez moi, et si, au moment de nous quitter, je constatais

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que les vingt mille francs avaient disparu de la poche de mon habit...
comme la dernière fois.
—Et que pourrais-tu penser? s'exclama Moncharmin cramoisi.
—Je pourrais penser que, puisque tu ne m'as pas quitté d'une semelle, et
que, selon ton désir, tu as été le seul à approcher de moi comme la dernière
fois, je pourrais penser que si ces vingt mille francs ne sont plus dans ma
poche, ils ont bien des chances d'être dans la tienne!
Moncharmin bondit sous l'hypothèse.
—Oh! s'écria-t-il, une épingle de nourrice!
—Que veux-tu faire d'une épingle de nourrice?
—T'attacher!... Une épingle de nourrice!... une épingle de nourrice!
—Tu veux m'attacher avec une épingle de nourrice?
—Oui, t'attacher avec les vingt mille francs!... Comme cela, que ce soit ici,
ou dans le trajet d'ici à ton domicile ou chez toi, tu sentiras bien la main qui
tirera ta poche... et tu verras si c'est la mienne, Richard!... Ah! c'est toi qui
me soupçonnes maintenant... Une épingle de nourrice!
Et c'est dans ce moment que Moncharmin ouvrit la porte du couloir en
criant:
—Une épingle de nourrice! qui me donnera une épingle de nourrice?
Et nous savons aussi comment, dans le même instant, le secrétaire Rémy,
qui n'avait pas d'épingle de nourrice, fut reçu par le directeur Moncharmin,
cependant qu'un garçon de bureau procurait à celui-ci l'épingle tant désirée.
Et voici ce qu'il advint:
Moncharmin, après avoir refermé la porte, s'agenouilla dans le dos de
Richard.
—J'espère, dit-il, que les vingt mille francs sont toujours là?
—Moi aussi, fit Richard.
—Les vrais? demanda Moncharmin, qui était bien décidé cette fois à ne pas
se laisser «rouler».
—Regarde! Moi je ne veux pas les toucher, déclara Richard.

Page 179

Moncharmin retira l'enveloppe de la poche de Richard et en tira les billets
en tremblant car, cette fois, pour pouvoir constater fréquemment la présence
des billets, ils n'avaient ni cacheté l'enveloppe ni même collé celle-ci. Il se
rassura en constatant qu'ils étaient tous là, fort authentiques. Il les réunit
dans la poche de la basque et les épingla avec grand soin.
Après quoi il s'assit derrière la basque qu'il ne quitta plus du regard, pendant
que Richard, assis à son bureau, ne faisait pas un mouvement.

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—Un peu de patience, Richard, commanda Moncharmin, nous n'en avons
plus que pour quelques minutes... La pendule va bientôt sonner les douze
coups de minuit. C'est aux douze coups de minuit que la dernière fois nous
sommes partis.
—Oh! j'aurai toute la patience qu'il faudra!
L'heure passait, lente, lourde, mystérieuse, étouffante. Richard essaya de
rire.
—Je finirai par croire, fit-il, à la toute-puissance du fantôme. Et en ce
moment, particulièrement, ne trouves-tu pas qu'il y a dans l'atmosphère de
cette pièce un je ne sais quoi qui inquiète, qui indispose, qui effraie?
—C'est vrai, avoua Moncharmin, qui était réellement impressionné.
—Le fantôme! reprit Richard à voix basse et comme s'il craignait d'être
entendu par d'invisibles oreilles... le fantôme! Si tout de même c'était un
fantôme qui frappait naguère sur cette table les trois coups secs que nous
avons fort bien entendus... qui y dépose les enveloppes magiques... qui
parle dans la loge n° 5... qui tue Joseph Buquet... qui décroche le lustre... et
qui nous vole! car enfin! car enfin! car enfin! Il n'y a que toi ici et moi!... et
si les billets disparaissent sans que nous y soyons pour rien, ni toi, ni moi...
il va bien falloir croire au fantôme... au fantôme...
À ce moment, la pendule, sur la cheminée, fit entendre son déclenchement
et le premier coup de minuit sonna.
Les deux directeurs frissonnèrent. Une angoisse les étreignait, dont ils
n'eussent pu dire la cause et qu'ils essayaient en vain de combattre. La sueur
coulait sur leurs fronts. Et le douzième coup résonna singulièrement à leurs
oreilles.
Quand la pendule se fut tue, ils poussèrent un soupir et se levèrent.
—Je crois que nous pouvons nous en aller, fit Moncharmin.
—Je le crois, obtempéra Richard.
—Avant de partir, tu permets que je regarde dans ta poche?
—Mais comment donc! Moncharmin! il le faut!
—Eh bien? demanda Richard à Moncharmin, qui tâtait.

Page 181

—Eh bien! je sens toujours l'épingle.
—Évidemment, comme tu le disais fort bien, on ne peut plus nous voler
sans que je m'en aperçoive.
Mais Moncharmin, dont les mains étaient toujours occupées autour de la
poche, hurla:
—Je sens toujours l'épingle, mais je ne sens plus les billets.
—Non! ne plaisante pas, Moncharmin!... Ça n'est pas le moment.
—Mais, tâte toi-même.
D'un geste, Richard s'est défait de son habit. Les deux directeurs s'arrachent
la poche!... La poche est vide.
Le plus curieux est que l'épingle est restée piquée à la même place.
Richard et Moncharmin pâlissaient. Il n'y avait plus à douter du sortilège.
—Le fantôme, murmure Moncharmin.
Mais Richard bondit soudain sur son collègue.
—Il n'y a que toi qui as touché à ma poche!... Rends-moi mes vingt mille
francs!... Rends-moi mes vingt mille francs!...
—Sur mon âme, soupire Moncharmin qui semble prêt à se pâmer... je te
jure que je ne les ai pas...
Et comme on frappait encore à la porte, il alla l'ouvrir, marchant d'un pas
quasi-automatique, semblant à peine reconnaître l'administrateur Mercier,
échangeant avec lui des propos quelconques, ne comprenant rien à ce que
l'autre lui disait; et déposant, d'un geste inconscient, dans la main de ce
fidèle serviteur complètement ahuri, l'épingle de nourrice qui ne pouvait
plus lui servir de rien...

XIX

LE COMMISSAIRE DE POLICE, LE VICOMTE ET LE PERSAN

La première parole de M. le commissaire de police, en pénétrant dans le
bureau directorial, fut pour demander des nouvelles de la chanteuse.

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—Christine Daaé n'est pas ici?
Il était suivi, comme je l'ai dit, d'une foule compacte.
—Christine Daaé? Non, répondit Richard, pourquoi?
Quant à Moncharmin, il n'a plus la force de prononcer un mot... Son état
d'esprit est beaucoup plus grave que celui de Richard, car Richard peut
encore soupçonner Moncharmin, mais Moncharmin, lui, se trouve en face
du grand mystère... celui qui fait frissonner l'humanité depuis sa naissance:
l'Inconnu.
Richard reprit, car la foule autour des directeurs et du commissaire
observait un impressionnant silence:
—Pourquoi me demandez-vous, monsieur le commissaire, si Christine
Daaé n'est pas ici?
—Parce qu'il faut qu'on la retrouve, messieurs les directeurs de l'Académie
nationale de musique, déclare solennellement M. le commissaire de police.
—Comment! il faut qu'on la retrouve! Elle a donc disparu?
—En pleine représentation!
—En pleine représentation! C'est extraordinaire!
—N'est-ce pas? Et, ce qui est tout aussi extraordinaire que cette disparition,
c'est que ce soit moi qui vous l'apprenne!
—En effet... acquiesce Richard, qui se prend la tête dans les mains et
murmure: Quelle est cette nouvelle histoire? Oh! décidément, il y a de quoi
donner sa démission!...
Et il s'arrache quelques poils de sa moustache sans même s'en apercevoir:
—Alors, fait-il comme en un rêve..., elle a disparu en pleine représentation.
—Oui, elle a été enlevée à l'acte de la prison, dans le moment où elle
invoquait l'aide du ciel, mais je doute qu'elle ait été enlevée par les anges.
—Et moi j'en suis sûr!
Tout le monde se retourne. Un jeune homme, pâle et tremblant d'émotion,
répète:
—J'en suis sûr!

Page 183

—Vous êtes sûr de quoi? interroge, Mifroid.
—Que Christine Daaé a été enlevée par un ange, monsieur le commissaire,
et je pourrais vous dire son nom...
—Ah! ah! monsieur le vicomte de Chagny, vous prétendez que Mlle
Christine Daaé a été enlevée par un ange, par un ange de l'Opéra sans
doute?
Raoul regarde autour de lui. Évidemment, il cherche quelqu'un. À cette
minute où il lui semble si nécessaire d'appeler à l'aide de sa fiancée le
secours de la police, il ne serait pas fâché de revoir ce mystérieux inconnu
qui, tout à l'heure, lui recommandait la discrétion. Mais il ne le découvre
nulle part. Allons! il faut qu'il parle!... Il ne saurait toutefois s'expliquer
devant cette foule qui le dévisage avec une curiosité indiscrète.
—Oui, monsieur, par un ange de l'Opéra, répondit-il à M. Mifroid, et je
vous dirai où il habite quand nous serons seuls...
—Vous avez raison, monsieur.
Et le commissaire de police, faisant asseoir Raoul près de lui, met fout le
monde à la porte, excepté naturellement les directeurs, qui, cependant,
n'eussent point protesté, tant ils paraissaient au-dessus de toutes les
contingences.
Alors Raoul se décide:
—Monsieur le commissaire, cet ange s'appelle Erik, il habite l'Opéra et c'est
l'Ange de la musique!
—L'Ange de la musique! En vérité! Voilà qui est fort curieux!... L'Ange de
la musique!
Et, tourné vers les directeurs, M. le commissaire de police Mifroid
demande:
—Messieurs, avez-vous cet ange-là chez vous?
MM. Richard et Moncharmin secouèrent la tête sans même sourire.
—Oh! fit le vicomte, ces messieurs ont bien entendu parler du Fantôme de
l'Opéra. Eh bien! je puis leur affirmer que le Fantôme de l'Opéra et l'Ange
de la musique, c'est la même chose. Et son vrai nom est Erik.

Page 184

M. Mifroid s'était levé et regardait Raoul avec attention.
—Pardon, monsieur, est-ce que vous avez l'intention de vous moquer de la
justice?
—Moi! protesta Raoul, qui pensa douloureusement: «Encore un qui ne va
pas vouloir m'entendre».
—Alors, qu'est-ce que vous me chantez avec votre Fantôme de l'Opéra?
—Je dis que ces messieurs en ont entendu parler.
—Messieurs, il paraît que vous connaissez le Fantôme de l'Opéra?
Richard se leva, les derniers poils de sa moustache dans la main.
—Non! monsieur le commissaire, non, nous ne le connaissons pas! mais
nous voudrions bien le connaître! car, pas plus tard que ce soir, il nous a
volé vingt mille francs!...
Et Richard tourna vers Moncharmin un regard terrible qui semblait dire:
«Rends-moi les vingt mille francs ou je dis tout.» Moncharmin le comprit si
bien qu'il fit un geste éperdu: «Ah! dis tout! dis tout!...
Quant à Mifroid, il regardait tour à tour les directeurs et Raoul et se
demandait s'il ne s'était point égaré dans un asile d'aliénés. Il se passa la
main dans les cheveux:
—Un fantôme, dit-il, qui, le même soir, enlève une chanteuse et vole vingt
mille francs, est un fantôme bien occupé! Si vous le voulez bien, nous
allons sérier les questions. La chanteuse d'abord, les vingt mille francs
ensuite! Voyons, monsieur de Chagny, tâchons de parler sérieusement. Vous
croyez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un individu nommé Erik.
Vous le connaissez donc, cet individu? Vous l'avez vu?
—Oui, monsieur le commissaire.
—Où cela?
—Dans un cimetière.
M. Mifroid sursauta, se reprit à contempler Raoul et dit:
—Évidemment!... c'est ordinairement là que l'on rencontre les fantômes. Et
que faisiez-vous dans ce cimetière?

Page 185

—Monsieur, dit Raoul, je me rends très bien compte de la bizarrerie de mes
réponses et de l'effet qu'elles produisent sur vous. Mais je vous supplie de
croire que j'ai toute ma raison. Il y va du salut de la personne qui m'est la
plus chère au monde avec mon bien-aimé frère Philippe. Je voudrais vous
convaincre en quelques mots, car l'heure presse et les minutes sont
précieuses. Malheureusement, si je ne vous raconte point la plus étrange
histoire qui soit, par le commencement, vous ne me croirez point. Je vais
vous dire, monsieur le commissaire, tout ce que je sais sur le Fantôme de
l'Opéra. Hélas! monsieur le commissaire, je ne sais pas grand'-chose...
—Dites toujours! Dites toujours! s'exclamèrent Richard et Moncharmin
subitement très intéressés; malheureusement pour l'espoir qu'ils avaient
conçu un instant d'apprendre quelque détail susceptible de les mettre sur la
trace de leur mystificateur, ils durent bientôt se rendre à cette triste évidence
que M. Raoul de Chagny avait complètement perdu la tête. Toute cette
histoire de Perros Guirec, de têtes de mort, de violon enchanté, ne pouvait
avoir pris naissance que dans la cervelle détraquée d'un amoureux.
Il était visible, du reste, que M. le commissaire Mifroid partageait de plus
en plus cette manière de voir, et certainement le magistrat eût mis fin à ces
propos désordonnés, dont nous avons donné un aperçu dans la première
partie de ce récit, si les circonstances, elles-mêmes, ne s'étaient chargées de
les interrompre.
La porte venait de s'ouvrir et un individu singulièrement vêtu d'une vaste
redingote noire et coiffé d'un chapeau haut de forme à la fois râpé et luisant,
qui lui entrait jusqu'aux deux oreilles, fit son entrée. Il courut au
commissaire et lui parla à voix basse. C'était quelque agent de la Sûreté
sans doute qui venait rendre compte d'une mission pressée.
Pendant ce colloque, M. Mifroid ne quittait point Raoul des yeux.
Et enfin, s'adressant à lui, il dit:
—Monsieur, c'est assez parlé du fantôme. Nous allons parler un peu de
vous, si vous n'y voyez aucun inconvénient; vous deviez enlever ce soir
Mlle Christine Daaé?
—Oui, monsieur le commissaire.
—À la sortie du théâtre?

Page 186

—Oui, monsieur le commissaire.
—Toutes vos dispositions étaient prises pour cela?
—Oui, monsieur le commissaire.
—La voiture qui vous a amené devait vous emporter tous les deux. Le
cocher était prévenu... son itinéraire était tracé à l'avance... Mieux! Il devait
trouver à chaque étape des chevaux tout frais...
—C'est vrai, monsieur le commissaire.
—Et cependant, votre voiture est toujours là, attendant vos ordres, du côté
de la Rotonde, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur le commissaire.
—Saviez-vous qu'il y avait, à côté de la vôtre, trois autres voitures?
—Je n'y ai point prêté la moindre attention...
—C'étaient celles de Mlle Sorelli, laquelle n'avait point trouvé de place
dans la cour de l'administration; de la Carlotta et de votre frère, M. le comte
de Chagny...
—C'est possible...
—Ce qui est certain, en revanche... c'est que, si votre propre équipage, celui
de la Sorelli et celui de la Carlotta sont toujours à leur place, au long du
trottoir de la Rotonde... celui de M. le comte de Chagny ne s'y trouve plus...
—Ceci n'a rien à voir, monsieur le commissaire...
—Pardon! M. le comte n'était-il pas opposé à votre mariage avec Mlle
Daaé?
—Ceci ne saurait regarder que la famille.
—Vous m'avez répondu... il y était opposé... et c'est pourquoi vous enleviez
Christine Daaé, loin des entreprises possibles de monsieur votre frère... Eh
bien, monsieur de Chagny, permettez-moi de vous apprendre que votre frère
a été plus prompt que vous!... C'est lui qui a enlevé Christine Daaé!
—Oh! gémit Raoul, en portant la main à son cœur, ce n'est pas possible...
Vous êtes sûr de cela?

Page 187

—Aussitôt après la disparition de l'artiste qui a été organisée avec des
complicités qui nous resteront à établir, il s'est jeté dans sa voiture qui a
fourni une course furibonde à travers Paris.
—À travers Paris? râle le pauvre Raoul... Qu'entendez-vous par à travers
Paris?
—Et hors de Paris...
—Hors de Paris... quelle route?
—La route de Bruxelles.
Un cri rauque s'échappe de la bouche du malheureux jeune homme.
—Oh! s'écrie-t-il, je jure bien que je les rattraperai.
Et, en deux bonds, il fut hors du bureau.
—Et ramenez-nous là, crie joyeusement le commissaire... Hein? Voilà un
tuyau qui vaut bien celui de l'Ange de la musique!
Sur quoi M. Mifroid se retourne sur son auditoire stupéfait et lui administre
ce petit cours de police honnête mais nullement puéril:
—Je ne sais point du tout si c'est réellement M. le comte de Chagny qui a
enlevé Christine Daaé... mais j'ai besoin de le savoir, et je ne crois point
qu'à cette heure nul mieux que le vicomte son frère ne désire me
renseigner... En ce moment, il court, il vole! Il est mon principal auxiliaire!
Tel est, messieurs, l'art que l'on croit si compliqué, de la police, et qui
apparaît cependant si simple dès que l'on a découvert qu'il doit consister à
faire faire cette police surtout par des gens qui n'en sont pas!
Mais monsieur le commissaire de police Mifroid n'eût peut-être pas été si
content de lui-même, s'il avait su que la course de son rapide messager avait
été arrêtée dès l'entrée de celui-ci dans le premier corridor, vide cependant
de la foule des curieux que l'on avait dispersée. Le corridor paraissait
désert.
Cependant Raoul s'était vu barrer le chemin par une grande ombre.
—Où allez-vous si vite, monsieur de Chagny? avait demandé l'ombre.
Raoul, impatienté, avait levé la tête et reconnu le bonnet d'astrakan de tout à
l'heure. Il s'arrêta.

Page 188

—C'est encore vous! s'écria-t-il d'une voix fébrile, vous qui connaissez les
secrets d'Erik et qui ne voulez pas que j'en parle. Et qui donc êtes-vous?
—Vous le savez bien!... Je suis le Persan! fit l'ombre.

XX

LE VICOMTE ET LE PERSAN

Raoul se rappela alors que son frère, un soir de spectacle, lui avait montré
ce vague personnage dont on ignorait tout, une fois qu'on avait dit de lui
qu'il était un Persan, et qu'il habitait un vieux petit appartement dans la rue
de Rivoli.
L'homme au teint d'ébène, aux yeux de jade, au bonnet d'astrakan, se
pencha sur Raoul.
—J'espère, monsieur de Chagny, que vous n'avez point trahi le secret
d'Erik?
—Et pourquoi donc aurais-je hésité à trahir ce monstre, monsieur? repartit
Raoul avec hauteur, en essayant de se délivrer de l'importun. Est-il donc
votre ami?
—J'espère que vous n'avez rien dit d'Erik, monsieur, parce que le secret
d'Erik est celui de Christine Daaé! Et que parler de l'un, c'est parler de
l'autre!
—Oh! monsieur! fit Raoul de plus en plus impatient, vous paraissez au
courant de bien des choses qui m'intéressent, et cependant je n'ai pas le
temps de vous entendre!
—Encore une fois, monsieur de Chagny, où allez-vous si vite?
—Ne le devinez-vous pas? Au secours de Christine Daaé...
—Alors, monsieur, restez ici!... car Christine Daaé est ici!...
—Avec Erik?
—Avec Erik!
—Comment le savez-vous?

Page 189

—J'étais à la représentation, et il n'y a qu'un Erik au monde pour machiner
un pareil enlèvement!... Oh! fit-il avec un profond soupir, j'ai reconnu la
main du monstre!...
—Vous le connaissez donc?
Le Persan ne répondit pas, mais Raoul entendit un nouveau soupir.
—Monsieur! dit Raoul, j'ignore quelles sont vos intentions... mais pouvez-
vous quelque chose pour moi?... je veux dire pour Christine Daaé?
—Je le crois, monsieur de Chagny, et voilà pourquoi je vous ai abordé.
—Que pouvez-vous?
—Essayer de vous conduire auprès d'elle... et auprès de lui!
—Monsieur! c'est une entreprise que j'ai déjà vainement tentée ce soir...
mais si vous me rendez un service pareil, ma vie vous appartient!...
Monsieur, encore un mot: le commissaire de police vient de m'apprendre
que Christine Daaé avait été enlevée par mon frère, le comte Philippe...
—Oh! monsieur de Chagny, moi je n'en crois rien...
—Cela n'est pas possible, n'est-ce pas?
—Je ne sais pas si cela est possible, mais il y à façon d'enlever et M. le
comte Philippe, que Je sache, n'a jamais travaillé dans la féerie.
—Vos arguments sont frappants, monsieur, et je ne suis qu'un fou!... Oh!
monsieur! courons! courons! Je m'en remets entièrement à vous!...
Comment ne vous croirais-je pas quand nul autre que vous ne me croit?
Quand vous êtes le seul à ne pas sourire quand on prononce le nom d'Erik!
Disant cela, le jeune homme, dont les mains brûlaient de fièvre, avait, dans
un geste spontané, pris les mains du Persan. Elles étaient glacées.
—Silence! fit le Persan en s'arrêtant et en écoutant les bruits lointains du
théâtre et les moindres craquements qui se produisaient dans les murs et
dans les couloirs voisins. Ne prononçons plus ce mot-là ici. Disons: Il; nous
aurons moins de chances d'attirer son attention...
—Vous le croyez donc bien près de nous?

Page 190

—Tout est possible, monsieur... s'il n'est pas, en ce moment, avec sa
victime, dans la demeure du Lac.
—Ah! vous aussi, vous connaissez cette demeure?
—... S'il n'est pas dans cette demeure, il peut être dans ce mur, dans ce
plancher, dans ce plafond! Que sais-je?... L'œil dans cette cette serrure!...
L'oreille dans cette poutre!... Et le Persan, en le priant d'assourdir le bruit de
ses pas, entraîna Raoul dans des couloirs que le jeune homme n'avait jamais
vus, même au temps où Christine le promenait dans ce labyrinthe.
—Pourvu, fit le Persan, pourvu que Darius soit arrivé!
—Qui est-ce, Darius? interrogea encore le jeune homme en courant.
—Darius! c'est mon domestique...
Ils étaient en ce moment au centre d'une véritable place déserte, pièce
immense qu'éclairait mal un lumignon. Le Persan arrêta Raoul et, tout bas,
si bas que Raoul avait peine à l'entendre, il lui demanda:
—Qu'est-ce que vous avez dit au commissaire?
—Je lui ai dit que le voleur de Christine Daaé était l'ange de la musique, dit
le Fantôme de l'Opéra et que son véritable nom était...
—Pshutt!... Et le commissaire vous a cru?
—Non.
—Il n'a point attaché à ce que vous disiez quelque importance?
—Aucune!
—Il vous a pris un peu pour un fou?
—Oui.
—Tant mieux! soupira le Persan.
Et la course recommença.
Après avoir monté et descendu plusieurs escaliers inconnus de Raoul, les
deux hommes se trouvèrent en face d'une porte que le Persan ouvrit avec un
petit passe-partout qu'il tira d'une poche de son gilet. Le Persan, comme
Raoul, était naturellement en habit. Seulement, si Raoul avait un chapeau
haute forme, le Persan avait un bonnet d'astrakan, ainsi que je l'ai déjà fait

Page 191

remarquer. C'était un accroc au code d'élégance qui régissait les coulisses
où le chapeau haute forme est exigé, mais il est entendu qu'en France on
permet tout aux étrangers: la casquette de voyage aux Anglais, le bonnet
d'astrakan aux Persans.
—Monsieur, dit le Persan, votre chapeau haute forme va vous gêner pour
l'expédition que nous projetons... Vous feriez bien de le laisser dans la
loge...
—Quelle loge? demandé Raoul.
—Mais celle de Christine Daaé!
Et le Persan, ayant fait passer Raoul par la porte qu'il venait d'ouvrir, lui
montra, en face, la loge de l'actrice.
Raoul ignorait qu'on pût venir chez Christine par un autre chemin que celui
qu'il suivait ordinairement. Il se trouvait alors à l'extrémité du couloir qu'il
avait l'habitude de parcourir en entier avant de frapper à la porte de la loge.
—Oh! monsieur, vous connaissez bien l'Opéra!
—Moins bien que lui! fit modestement le Persan.
Et il poussa le jeune homme dans la loge de Christine.
Elle était telle que Raoul l'avait laissée quelques instants auparavant.
—Le Persan, après avoir refermé la porte, se dirigea vers le panneau très
mince qui séparait la loge d'un vaste cabinet de débarras qui y faisait suite.
Il écouta, puis, fortement, toussa.
Aussitôt on entendit remuer dans le cabinet de débarras et, quelques
secondes plus tard, on frappait à la porte de la loge.
—Entre! dit le Persan.
Un homme entra, coiffé lui aussi d'un bonnet d'astrakan et vêtu d'une
longue houppelande.
Il salua et tira de sous son manteau une boîte richement ciselée. Il la déposa
sur la table de toilette, resalua et se dirigea vers la porte.
—Personne ne t'a vu entrer, Darius?
—Non, maître.

Page 192

—Que personne ne te voie sortir.
Le domestique risqua un coup d'œil dans le corridor, et, prestement,
disparut.
—Monsieur, fit Raoul, je pense à une chose, c'est qu'on peut très bien nous
surprendre ici, et cela évidemment nous gênerait. Le commissaire ne saurait
tarder à venir perquisitionner dans cette loge.
—Bah! ce n'est pas le commissaire qu'il faut craindre.
Le Persan avait ouvert la boîte. Il s'y trouvait une paire de longs pistolets,
d'un dessin et d'un ornement magnifiques.
—Aussitôt après l'enlèvement de Christine Daaé, j'ai fait prévenir mon
domestique d'avoir à m'apporter ces armes, monsieur. Je les connais depuis
longtemps, il n'en est point de plus sûres.
—Vous voulez vous battre en duel! interrogea le jeune homme, surpris de
l'arrivée de cet arsenal.
—C'est bien, en effet, à un duel que nous allons, monsieur, répondit l'autre
en examinant l'amorce de ses pistolets. Et quel duel!
Sur quoi il tendit un pistolet à Raoul et lui dit encore:
—Dans ce duel, nous serons deux contre un: mais soyez prêt à tout,
monsieur, car je ne vous cache pas que nous allons avoir affaire au plus
terrible adversaire qu'il soit possible d'imaginer. Mais vous aimez Christine
Daaé, n'est-ce pas?
—Si je l'aime, monsieur! Mais vous, qui ne l'aimez pas, m'expliquerez-vous
pourquoi je vous trouve prêt à risquer votre vie pour elle!... Vous haïssez
certainement Erik!
—Non, monsieur, dit tristement le Persan, je ne le hais pas. Si je le haïssais,
il y a longtemps qu'il ne ferait plus de mal.
—Il vous a fait du mal à vous?...
—Le mal qu'il m'a fait à moi, je le lui ai pardonné.
—C'est tout à fait extraordinaire, reprit le jeune homme, de vous entendre
parler de cet homme! Vous le traitez de monstre, vous parlez de ses crimes,

Page 193

il vous a fait du mal et je retrouve chez vous cette pitié inouïe qui me
désespérait chez Christine elle-même!...
Le Persan ne répondit pas. Il était allé prendre un tabouret et l'avait apporté
contre le mur opposé à la grande glace qui tenait tout le pan d'en face. Puis
il était monté sur le tabouret et, le nez sur le papier dont le mur était tapissé,
il semblait chercher quelque chose.
—Eh bien! monsieur! fit Raoul, qui bouillait d'impatience. Je vous attends.
Allons!
—Allons où? demanda l'autre sans détourner la tête.
—Mais au devant du monstre! Descendons! Ne m'avez-vous point dit que
vous en aviez le moyen?
—Je le cherche.
Et le nez du Persan se promena encore tout le long de la muraille.
—Ah! fit tout à coup l'homme au bonnet, c'est là! Et son doigt, au-dessus de
sa tête, appuya sur un coin du dessin du papier.
Puis il se retourna et se jeta à bas du tabouret.
—Dans une demi-minute, dit-il, nous serons sur son chemin!
Et, traversant toute la loge, il alla tâter la grande glace.
—Non! Elle ne cède pas encore... murmura-t-il.
—Oh! nous allons sortir par la glace, fit Raoul!... Comme Christine!...
—Vous saviez donc que Christine Daaé était sortie par cette glace?
—Devant moi, monsieur!... J'étais caché là sous le rideau du cabinet de
toilette et je l'ai vue disparaître, non point par la glace, mais dans la glace!
—Et qu'est-ce que vous avez fait?
—J'ai cru, monsieur, à une aberration de mes sens! à la folie! à un rêve!
—À quelque nouvelle fantaisie du fantôme, ricana le Persan... Ah!
monsieur de Chagny, continua-t-il en tenant toujours sa main sur la glace...
plût au ciel que nous eussions affaire à un fantôme! Nous pourrions laisser
dans leur boîte notre paire de pistolets!... Déposez votre chapeau, je vous
prie... là... et maintenant refermez votre habit le plus que vous pourrez sur

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votre plastron... comme moi... rabaissez les revers... relevez le col... nous
devons nous faire aussi invisibles que possible...
Il ajouta encore, après un court silence, et en pesant sur la glace:
—Le déclenchement du contrepoids, quand on agit sur le ressort à
l'intérieur de la loge est un peu lent à produire son effet. Il n'en est point de
même quand on est derrière le mur et qu'on peut agir directement sur le
contrepoids. Alors, la glace tourne, instantanément, et est emportée avec
une rapidité folle...
—Quel contrepoids? demanda Raoul.
—Eh bien! mais, celui qui fait se soulever tout ce pan de mur sur son pivot!
Vous pensez bien qu'il ne se déplace pas tout seul, par enchantement!
Et le Persan, attirant d'une main Raoul, tout contre lui, appuyait toujours de
l'autre (de celle qui tenait le pistolet) contre la glace.
—Vous allez voir, tout à l'heure, si vous y faites bien attention, la glace se
soulever de quelques millimètres et puis se déplacer de quelques autres
millimètres de gauche à droite. Elle sera alors sur un pivot, et elle tournera.
On ne saura jamais ce qu'on peut faire avec un contrepoids! Un enfant peut,
de son petit doigt, faire tourner une maison... quand un pan de mur, si lourd
soit-il, est amené par le contrepoids sur son pivot, bien en équilibre, il ne
pèse pas plus qu'une toupie sur sa pointe.
—Ça ne tourne pas! fit Raoul, impatient.
—Eh! attendez donc! Vous avez le temps de vous impatienter, monsieur! La
mécanique, évidemment, est rouillée ou le ressort ne marche plus.
Le front du Persan devint soucieux.
—Et puis, dit-il, il peut y avoir autre chose.
—Quoi donc, monsieur!
—Il a peut-être tout simplement coupé la corde du contrepoids et
immobilisé tout le système...
—Pourquoi? Il ignore que nous allons descendre par là?
—Il s'en doute peut-être, car il n'ignore pas que je connais le système.

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—C'est lui qui vous l'a montré?
—Non! j'ai cherché derrière lui, et derrière ses disparitions mystérieuses, et
j'ai trouvé. Oh! c'est le système le plus simple des portes secrètes! c'est une
mécanique vieille comme les palais sacrés de Thèbes aux cent portes
comme la salle du trône d'Ecbatane, comme la salle du trépied à Delphes.
—Ça ne tourne pas!... Et Christine, monsieur!... Christine!...
Le Persan dit froidement:
—Nous ferons tout ce qu'il est humainement possible de faire!... mais il
peut, lui, nous arrêter dès les premiers pas!
—Il est donc le maître de ces murs?
—Il commande aux murs, aux portes, aux trappes. Chez nous, on l'appelait
d'un nom qui signifie: l'amateur de trappes.
—C'est bien ainsi que Christine m'en avait parlé... avec le même mystère et
en lui accordant la même redoutable puissance?... Mais tout ceci me paraît
bien extraordinaire!... Pourquoi ces murs lui obéissent-ils, à lui seul? Il ne
les a pas construits?
—Si, monsieur!
Et comme Raoul le regardait, interloqué, le Persan lui fit signe de se taire,
puis son geste lui montra la glace... Ce fut comme un tremblant reflet. Leur
double image se troubla comme dans une onde frissonnante, et puis tout
redevint immobile.
—Vous voyez bien, monsieur, que ça ne tourne pas! Prenons un autre
chemin!
—Ce soir, il n'y en a pas d'autres! déclara le Persan, d'une voix
singulièrement lugubre... Et maintenant, attention! et tenez-vous prêt à tirer!
Il dressa lui-même son pistolet en face de la glace. Raoul imita son geste.
Le Persan attira de son bras resté libre le jeune homme jusque sur sa
poitrine, et soudain la glace tourna dans un éblouissement, un croisement de
feux aveuglant; elle tourna, telle l'une de ces portes roulantes à
compartiments qui s'ouvre maintenant sur les salles publiques... elle tourna,
emportant Raoul et le Persan dans son mouvement irrésistible et les jetant
brusquement de la pleine lumière à la plus profonde obscurité.

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XXI

DANS LES DESSOUS DE L'OPÉRA

La main haute, prête à tirer! répéta hâtivement le compagnon de Raoul.
Derrière eux, le mur, continuant à faire un tour complet sur lui-même, s'était
refermé.
Les deux hommes restèrent quelques instants immobiles, retenant leur
respiration.
Dans ces ténèbres régnait un silence que rien ne venait troubler.
Enfin, le Persan se décida à faire un mouvement, et Raoul l'entendit qui
glissait à genoux, cherchant quelque chose dans la nuit, de ses mains
tâtonnantes.
Soudain, devant le jeune homme, les ténèbres s'éclairèrent prudemment au
feu d'une petite lanterne sourde, et Raoul eut un recul instinctif comme pour
échapper à l'investigation d'un secret ennemi. Mais il comprit aussitôt que
ce feu appartenait au Persan, dont il suivait tous les gestes. Le petit disque
rouge se promenait sur les parois, en haut, en bas, tout autour d'eux,
méticuleusement. Ces parois étaient formées, à droite d'un mur, à gauche
d'une cloison en planches, au-dessus et au-dessous des planchers. Et Raoul
se disait que Christine avait passé par là le jour où elle avait suivi la voix de
l'Ange de la musique. Ce devait être là le chemin accoutumé d'Erik quand il
venait à travers les murs surprendre la bonne foi et intriguer l'innocence de
Christine. Et Raoul qui se rappelait les propos du Persan, pensa que ce
chemin avait été mystérieusement établi par les soins du Fantôme lui-
même. Or, il devait apprendre plus tard qu'Erik avait trouvé là, tout préparé
pour lui, un corridor secret dont longtemps il était resté le seul à connaître
l'existence. Ce corridor avait été créé lors de la Commune de Paris pour
permettre aux geôliers de conduire directement leurs prisonniers aux
cachots que l'on avait construits dans les caves, car les fédérés avaient
occupé le bâtiment aussitôt après le 18 mars et en avaient fait tout en haut
un point de départ pour les montgolfières chargées d'aller porter dans les
départements leurs proclamations incendiaires, et, tout en bas, une prison
d'État.

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Le Persan s'était mis à genoux et avait déposé par terre sa lanterne. Il
semblait occupé à une rapide besogne dans le plancher et, tout à coup, il
voila sa lumière.
Alors Raoul entendit un léger déclic et aperçut dans le plancher du corridor
un carré lumineux très pâle. C'était comme si une fenêtre venait de s'ouvrir
sur les dessous encore éclairés de l'Opéra. Raoul ne voyait plus le Persan,
mais il le sentit soudain à ses côtés et il entendit son souffle.
—Suivez-moi, et faites tout ce que je ferai.
Raoul fut dirigé vers la lucarne lumineuse. Alors, il vit le Persan qui
s'agenouillait encore et qui, se suspendant par les mains à la lucarne, se
laissait glisser dans les dessous. Le Persan tenait alors son pistolet entre les
dents.
Chose curieuse, le vicomte avait pleinement confiance dans le Persan.
Malgré qu'il ignorât tout de lui, et que la plupart de ses propos n'eussent fait
qu'augmenter l'obscurité de cette aventure, il n'hésitait point à croire que,
dans cette heure décisive, le Persan était avec lui contre Erik. Son émotion
lui avait paru sincère quand il lui avait parlé du «monstre»; l'intérêt qu'il lui
avait montré ne lui semblait point suspect. Enfin, si le Persan avait nourri
quelque sinistre projet contre Raoul, il n'eût pas armé celui-ci de ses propres
mains. Et puis, pour tout dire, ne fallait-il point arriver coûte, que coûte,
auprès de Christine? Raoul n'avait pas le choix des moyens. S'il avait hésité,
même avec des doutes sur les intentions du Persan, le jeune homme se fût
considéré comme le dernier des lâches.
Raoul, à son tour, s'agenouilla et se suspendit à la trappe, des deux mains.
«Lâchez tout!» entendit-il, et il tomba dans les bras du Persan qui lui
ordonna aussitôt de se jeter à plat ventre, referma au-dessus de leurs têtes la
trappe, sans que Raoul pût voir par quel stratagème, et vint se coucher aux
côtés du vicomte. Celui-ci voulut lui poser une question, mais la main du
Persan s'appuya sur sa bouche et aussitôt il entendit une voix qu'il reconnut
pour être celle du commissaire de police qui tout à l'heure l'avait interrogé.
Raoul et le Persan se trouvaient alors tous deux derrière un cloisonnement
qui les dissimulait parfaitement. Près de là, un étroit escalier montait à une
petite pièce, dans laquelle le commissaire devait se promener en posant des

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questions, car on entendait le bruit de ses pas en même temps que celui de
sa voix.
La lumière qui entourait les objets était bien faible, mais, en sortant de cette
obscurité épaisse qui régnait dans le couloir secret du haut, Raoul n'eut
point de peine à distinguer la forme des choses.
Et il ne put retenir une sourde exclamation, car il y avait là trois cadavres.
Le premier était étendu sur l'étroit palier du petit escalier qui montait
jusqu'à la porte derrière laquelle on entendait le commissaire; les deux
autres avaient roulé au bas de cet escalier, les bras en croix. Raoul, en
passant ses doigts à travers le cloisonnement qui le cachait, eût pu toucher
la main de l'un de ces malheureux.
—Silence! fit encore le Persan dans un souffle.
Lui aussi avait vu les corps étendus et il eut un mot pour tout expliquer:
—Lui!
La voix du commissaire se faisait alors entendre avec plus d'éclat. Il
réclamait des explications sur le système d'éclairage, que le régisseur lui
donnait. Le commissaire devait donc se trouver dans le «jeu d'orgue» ou
dans ses dépendances. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, surtout
quand il s'agit d'un théâtre d'opéra, le «jeu d'orgue» n'est nullement destiné
à faire de la musique.
À cette époque, l'électricité n'était employée que pour certains effets
scéniques très restreints et pour les sonneries. L'immense bâtiment et la
scène elle-même étaient encore éclairés au gaz et c'était toujours avec le gaz
hydrogène qu'on réglait et modifiait l'éclairage d'un décor, et cela au moyen
d'un appareil spécial auquel la multiplicité de ses tuyaux a fait donner le
nom de «jeu d'orgue».
Une niche était réservée à côté du trou du souffleur, au chef d'éclairage, qui,
de là, donnait ses ordres à ses employés et en surveillait l'exécution. C'est
dans cette niche que, à toutes les représentations, se tenait Mauclair.
Or, Mauclair n'était point dans sa niche et ses employés m'étaient point à
leur place.
—Mauclair! Mauclair!

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La voix du régisseur résonnait maintenant dans les dessous comme dans un
tambour. Mais Mauclair ne répondait pas:
Nous avons dit qu'une porte ouvrait sur un petit escalier qui montait du
deuxième dessous. Le commissaire la poussa, mais elle résista: «Tiens!
Tiens! fit-il... Voyez donc, monsieur le régisseur, je ne peux pas ouvrir cette
porte... est-elle toujours aussi difficile?»
Le régisseur, d'un vigoureux coup d'épaule, poussa la porte. Il s'aperçut qu'il
poussait en même temps un corps humain et ne put retenir une exclamation:
ce corps, il le reconnut tout de suite:
—Mauclair!
Tous les personnages qui avaient suivi le commissaire dans cette visite au
jeu d'orgue s'avancèrent, inquiets.
—Le malheureux! Il est mort, gémit le régisseur.
Mais M. le commissaire Mifroid, que rien ne surprend, était déjà penché sur
ce grand corps.
—Non, fit-il, il est ivre-mort! ça n'est pas la même chose.
—Ce serait la première fois, déclara le régisseur.
—Alors, on lui a fait prendre un narcotique... C'est bien possible.
Mifroid se releva, descendit encore quelques marches et s'écria:
—Regardez!
À la lueur d'un petit fanal rouge, au bas de l'escalier, deux autres corps
étaient étendus. Le régisseur reconnut les aides de Mauclair... Mifroid
descendit, les ausculta.
—Ils dorment profondément, dit-il. Très curieuse affaire! Nous ne pouvons
plus douter de l'intervention d'un inconnu dans le service de l'éclairage... et
cet inconnu travaillait évidemment pour le ravisseur!... Mais quelle drôle
d'idée de ravir une artiste en scène!... C'est jouer la difficulté, cela, ou je ne
m'y connais pas! Qu'on aille me chercher le médecin du théâtre.
Et M. Mifroid répéta:
—Curieuse! très curieuse affaire!

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Puis il se tourna vers l'intérieur de la petite pièce, s'adressant à des
personnes que, de l'endroit où ils se trouvaient, ni Raoul ni le Persan ne
pouvaient apercevoir.
—Que dites-vous de tout ceci, messieurs? demanda-t-il. Il n'y a que vous
qui ne donnez point votre avis. Vous devez bien avoir cependant une petite
opinion...
Alors, au-dessus du palier, Raoul et le Persan virent s'avancer les deux
figures effarées de MM. les directeurs,—on ne voyait que leurs figures au-
dessus du palier—et ils entendirent la voix émue de Moncharmin:
—Il se passe ici, monsieur le commissaire, des choses que nous ne pouvons
nous expliquer.
Et les deux figures disparurent.
—Merci du renseignement, messieurs, fit Mifroid, goguenard.
—Mais le régisseur, dont le menton reposait alors dans le creux de la main
droite, ce qui est le geste de la réflexion profonde, dit:
—Ce n'est point la première fois que Mauclair s'endort au théâtre. Je me
rappelle l'avoir trouvé un soir, ronflant dans sa petite niche, à côté de sa
tabatière.
—Il y a longtemps de cela? demanda M. Mifroid, en essuyant avec un soin
méticuleux les verres de son lorgnon, car, M. le commissaire était myope,
ainsi qu'il arrive aux plus beaux yeux du monde.
—Mon Dieu!... fit le régisseur... non, il n'y a pas bien longtemps... Tenez!...
C'était le soir... Ma foi oui... c'était le soir où la Carlotta, vous savez bien,
monsieur le commissaire, a lancé son fameux couac!...
—Vraiment, le soir où la Carlotta a lancé son fameux couac?
Et M. Mifroid ayant remis sur son nez le binocle aux glaces transparentes,
fixa attentivement le régisseur, comme s'il voulait pénétrer sa pensée.
—Mauclair prise donc?... demanda-t-il d'un ton négligent.
—Mais oui, monsieur le commissaire... Tenez, voici justement sur cette
planchette sa tabatière... Oh! c'est un grand priseur.
—Et moi aussi! fit M. Mifroid, et il mit la tabatière dans sa poche.

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Raoul et le Persan assistèrent, sans que nul ne soupçonnât leur présence, au
transport des trois corps que des machinistes vinrent enlever. Le
commissaire les suivit et tout le monde derrière lui, remonta. On entendit,
quelques instants encore, leurs pas qui résonnaient sur le plateau.
Quand ils furent seuls, le Persan fit signe a Raoul de se soulever. Celui-ci
obéit; mais comme, en même temps, il n'avait point replacé la main haute
devant les yeux, prête à tirer, ainsi que le Persan ne manquait pas de le faire,
celui-ci lui recommanda de prendre à nouveau cette position et de ne point
s'en départir, quoi qu'il arrivât.
—Mais cela fatigue la main inutilement! murmura Raoul, et si je tire, je ne
serai plus sûr de moi!
—Changez votre arme de main, alors! concéda le Persan.
—Je ne sais pas tirer de la main gauche!
À quoi le Persan répondit par cette déclaration bizarre, qui n'était point faite
évidemment pour éclaircir la situation dans le cerveau bouleversé du jeune
homme:
—Il ne s'agit point de tirer de la main gauche ou de la main droite; il s'agit
d'avoir l'une de vos mains placée comme si elle allait faire jouer la gâchette
d'un pistolet, le bras étant à demi replié; quant au pistolet en lui-même,
après tout, vous pouvez le mettre dans votre poche.
Et il ajouta:
—Que ceci soit entendu, ou je ne réponds plus de rien! C'est une question
de vie ou de mort. Maintenant, silence et suivez-moi!
Ils se trouvaient alors dans le deuxième dessous; Raoul ne faisait
qu'entrevoir à la lueur de quelques lumignons immobiles, ça et là, dans
leurs prisons de verre, une infime partie de cet abîme extravagant, sublime
et enfantin, amusant comme une boîte de Guignol, effrayant comme un
gouffre, que sont les dessous de la scène à l'Opéra.
Ils sont formidables et au nombre de cinq. Ils reproduisent tous les plans de
la scène, ses trappes et ses trappillons. Les costières seules y sont
remplacées par des rails. Des charpentes transversales supportent trappes et
trappillons. Des poteaux, reposant sur des dés de fonte ou de pierre, de
sablières ou «chapeaux de forme», forment des séries de fermes qui

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permettent de laisser un libre passage aux «gloires» et autres combinaisons
ou trucs. On donne à ces appareils une certaine stabilité en les reliant au
moyen de crochets de fer et suivant les besoins du moment. Les treuils, les
tambours, les contrepoids sont généreusement distribués dans les dessous.
Ils servent à manœuvrer les grands décors, à opérer les changements à vue,
à provoquer la disparition subite des personnages de féerie. C'est des
dessous, ont dit MM. X., Y., Z., qui ont consacré à l'œuvre de Garnier une
étude si intéressante, c'est des dessous qu'on transforme les cacochymes en
beaux cavaliers, les sorcières hideuses en fées radieuses de jeunesse. Satan
vient des dessous, de même qu'il s'y enfonce. Les lumières de l'enfer s'en
échappent, les chœurs des démons y. prennent place.
... Et les fantômes s'y promènent comme chez eux...
Raoul suivait le Persan, obéissant à la lettre à ses recommandations,
n'essayant point de comprendre les gestes qu'il lui ordonnait... se disant qu'il
n'avait plus d'espoir qu'en lui.
... Qu'eût-il fait sans son compagnon dans cet effarant dédale?
N'eût-il point été arrêté à chaque pas, par l'entrecroisement prodigieux des
poutres et des cordages? Ne se serait-il point pris, à ne pouvoir s'en
dépêtrer, dans cette toile d'araignée gigantesque?
Et s'il avait pu passer à travers ce réseau de fils et de contrepoids sans cesse
renaissant devant lui, ne courait-il point le risque de tomber dans l'un de ces
trous qui s'ouvraient par instants sous ses pas et dont l'œil n'apercevait point
le fond de ténèbres!
... Ils descendaient... Ils descendaient encore...
Maintenant, ils étaient dans le troisième dessous.
Et leur marche était toujours éclairée par quelque lumignon lointain.
Plus l'on descendait et plus le Persan semblait prendre de précautions... Il ne
cessait de se retourner vers Raoul et de lui recommander de se tenir comme
il le fallait, en lui montrant la façon dont il tenait lui-même son poing,
maintenant désarmé, mais toujours prêt à tirer comme s'il avait eu un
pistolet.
Tout à coup une voix retentissante les cloua sur place. Quelqu'un, au-dessus
d'eux, hurlait.

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—Sur le plateau tous les «fermeurs de portes!» Le commissaire de police
les demande?
... On entendit des pas, et des ombres glissèrent dans l'ombre. Le Persan
avait attiré Raoul derrière un portant... Ils virent passer près d'eux, au-
dessus d'eux, des vieillards courbés par les ans et le fardeau ancien des
décors d'opéra. Certains pouvaient à peine se traîner...; d'autres, par
habitude, l'échine basse et les mains en avant, cherchaient des portes à
fermer.
Car c'était les fermeurs de portes... les anciens machinistes épuisés et dont
une charitable direction avait eu pitié... Elle les avait faits fermeurs de
portes dans les dessous, dans les dessus. Ils allaient et venaient sans cesse
du haut en bas de la scène pour fermer les portes—et ils étaient aussi
appelés en ce temps-là, car depuis, je crois bien qu'ils sont tous morts: «les
chasseurs de courants d'air».
Les courants d'air, d'où qu'ils viennent, sont très mauvais pour la voix[3].
Le Persan et Raoul se félicitèrent en a parte de cet incident qui les
débarrassait de témoins gênants, car quelques-uns des fermeurs de portes,
n'ayant plus rien à faire et n'ayant guère de domicile, restaient par paresse
ou par besoin, à l'Opéra, où ils passaient la nuit. On pouvait heurter à eux,
les réveiller, s'attirer une demande d'explications. L'enquête de M. Mifroid
gardait momentanément nos deux compagnons de ces mauvaises
rencontres.
Mais ils ne furent point longtemps à jouir de leur solitude... D'autres
ombres, maintenant, descendaient le même chemin par où les «fermeurs de
portes» avaient monté. Ces ombres avaient chacune devant elle une petite
lanterne... qu'elles agitaient fort, la portant en haut, en bas, examinant tout
autour d'elles et semblant, de toute évidence, chercher quelque chose ou
quelqu'un.
Diable! murmura le Persan... je ne sais pas ce qu'ils cherchent, mais ils
pourraient bien nous trouver... fuyons!... vite!... La main en garde,
monsieur, toujours prête à tirer!... Ployons le bras, davantage, là!... la main à
hauteur de l'œil, comme si vous vous battiez en duel et que vous attendiez le
commandant de «feu!...» Laissez donc votre pistolet dans votre poche!...
Vite, descendons! (Il entraînait Raoul dans le quatrième dessous)... à

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hauteur de l'œil question de vie ou de mort!... Là, par ici, cet escalier! (ils
arrivaient au cinquième dessous)... Ah! quel duel, monsieur, quel duel!...
Le Persan étant arrivé en bas du cinquième dessous, souffla... Il paraissait
jouir d'un peu plus de sécurité qu'il n'en avait montré tout à l'heure quand
tous deux s'étaient arrêtés au troisième, mais cependant il ne se départissait
pas de l'attitude de la main!...
Raoul eut le temps de s'étonner une fois de plus—sans, du reste, faire
aucune nouvelle observation, aucune! car en vérité, ce n'était pas le moment
—de s'étonner, dis-je, en silence, de cette extraordinaire conception de la
défense personnelle qui consistait à garder son pistolet dans sa poche
pendant que la main restait toute prête à s'en servir comme si le pistolet était
encore dans la main, à hauteur de l'œil; position d'attente du commandant
de «feu!» dans le duel de cette époque.
Et, à ce propos Raoul croyait pouvoir penser encore ceci: «Je me rappelle
fort bien qu'il m'a dit: «Ce sont des pistolets dont je suis sûr».
D'où il lui semblait logique de tirer cette conclusion interrogative: «Qu'est-
ce que ça peut bien lui faire d'être sûr d'un pistolet dont il trouve inutile de
se servir?»
Mais le Persan l'arrêta dans ses vagues essais de cogitation. Lui faisant
signe de se tenir en place, il remonta de quelques degrés l'escalier qu'ils
venaient de quitter. Puis rapidement, il revint auprès de Raoul.
—Nous sommes stupides, lui souffla-t-il, nous allons être bientôt
débarrassés des ombres aux lanternes... Ce sont les pompiers qui font leur
ronde[4].
Les deux hommes restèrent alors sur la défensive pendant au moins cinq
longues minutes, puis le Persan entraîna à nouveau Raoul vers l'escalier
qu'ils venaient de descendre; mais, tout à coup, son geste lui ordonna à
nouveau l'immobilité.
... Devant eux, la nuit remuait.
—À plat ventre! souffla le Persan!
—Les deux hommes s'allongèrent sur le sol.
Il n'était que temps.

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... Une ombre qui ne portait cette fois aucune lanterne, ...une ombre
simplement dans l'ombre passait.
Elle passa près d'eux à les toucher.
Ils sentirent, sur leurs visages, le souffle chaud de son manteau...
Car ils purent suffisamment la distinguer pour voir que l'ombre avait un
manteau qui l'enveloppait de la tête aux pieds. Sur la tête, un chapeau de
feutre mou.
... Elle s'éloigna, rasant les murs du pied et quelquefois, donnant, dans les
coins, des coups de pied aux murs.
—Ouf! fit le Persan... nous l'avons échappé belle... Cette ombre me connaît
et m'a déjà ramené deux fois dans le bureau directorial.
—C'est quelqu'un de la police du théâtre? demanda Raoul.
—C'est quelqu'un de bien pis! répondit sans autre explication le Persan[5].
—Ce n'est pas.... lui?
—Lui?... s'il n'arrive pas par derrière, nous verrons toujours ses yeux d'or!...
C'est un peu notre force dans la nuit. Mais il peut arriver par derrière... à pas
de loup... et nous sommes morts si nous ne tenons pas toujours nos mains
comme si elles allaient tirer, à hauteur de l'œil, par devant!
Le Persan n'avait pas fini de formuler à nouveau cette «ligne d'attitude»
que, devant les deux hommes, une figure fantastique apparut.
... Une figure tout entière... un visage; non point seulement deux yeux d'or.
... Mais tout un visage lumineux... toute une figure en feu!
Oui, une figure en feu qui s'avançait à hauteur d'homme, mais sans corps!
Cette figure dégageait du feu.
Elle paraissait, dans la nuit, comme une flamme à forme de figure d'homme.
—Oh! fit le Persan dans ses dents, c'est la première fois que je la vois!... Le
lieutenant de pompiers n'était pas fou! Il l'avait bien vue, lui!... Qu'est-ce
que c'est que cette flamme-là? Ce n'est pas lui! mais c'est peut-être lui qui
nous l'envoie!... Attention!... Attention!... Votre main à hauteur de l'œil, au
nom du ciel!... à hauteur de l'œil!

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La figure en feu, qui paraissait une figure d'enfer—de démon embrasé—
s'avançait toujours à hauteur d'homme, saris corps, au-devant des deux
hommes effarés...
—Il nous envoie peut-être cette figure-là par devant, pour mieux nous
surprendre par derrière... ou sur les côtés... on ne sait jamais avec lui!... Je
connais beaucoup de ses trucs!... mais celui-là!... celui-là!... je ne le connais
pas encore!... Fuyons!... par prudence!... n'est-ce pas?... par prudence!... la
main à hauteur de l'œil..
Et ils s'enfuirent, tous les deux, tout au long du long corridor souterrain qui
s'ouvrait devant eux.
Au bout de quelques secondes de cette course, qui leur parut de longues,
longues minutes, ils s'arrêtèrent.
—Pourtant, dit le Persan, il vient rarement par ici! Ce côté-ci ne le regarde
pas!... Ce côté-ci ne conduit pas au Lac ni à la demeure du Lac!... Mais il
sait peut-être que nous sommes à ses trousses!... bien que je lui aie promis
de le laisser tranquille désormais et de ne plus m'occuper de ses histoires.
Ce disant, il tourna la tête, et Raoul aussi tourna la tête.
Or, ils aperçurent encore la tête en feu derrière leurs deux têtes. Elle les
avait suivis... Et elle avait dû courir aussi et peut-être plus vite qu'eux, car il
leur parut qu'elle s'était rapprochée.
En même temps, ils commencèrent à distinguer un certain bruit dont il leur
était impossible de deviner la nature; ils se rendirent simplement compte
que ce bruit semblait se déplacer et se rapprocher avec la flamme-figure-
d'homme. C'étaient des grincements ou plutôt crissements, comme si des
milliers d'ongles se fussent éraillés au tableau noir, bruit effroyablement
insupportable qui est encore produit quelquefois par une petite pierre à
l'intérieur du bâton de craie qui vient grincer contre le tableau noir.
Ils reculèrent encore, mais la figure-flamme avançait, avançait toujours,
gagnant sur eux. On pouvait voir très bien ses traits maintenant, Les yeux
étaient tout ronds et fixes, le nez un peu de travers et la bouche grande avec
une lèvre inférieure en demi-cercle, pendante; à peu près comme les yeux,
le nez et la lèvre de la lune, quand la lune est toute rouge, couleur de sang.

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Comment cette lune rouge glissait-elle dans les ténèbres, à hauteur
d'homme sans point d'appui, sans corps pour la supporter, du moins
apparemment? Et comment allait-elle si vite, tout droit, avec ses yeux fixes,
si fixes? Et tout ce grincement, craquement, crissement qu'elle traînait avec
elle, d'où venait-il?
À un moment, le Persan et Raoul ne purent plus reculer et ils s'aplatirent
contre la muraille, ne sachant ce qu'il allait advenir d'eux à cause de cette
figure incompréhensible de feu et surtout, maintenant, du bruit plus,
intense, plus grouillant, plus vivant, très «nombreux», car certainement ce
bruit était fait de centaines de petits bruits qui remuaient dans les ténèbres,
sous la tête-flamme.
Elle avance, la tête-flamme... la voilà!... avec son bruit!... la voilà à
hauteur!...
Et les deux compagnons, aplatis contre la muraille, sentent leurs cheveux se
dresser d'horreur sur leurs têtes, car il savent maintenant d'où viennent les
mille bruits. Ils viennent en troupe, roulés dans l'ombre par d'innombrables
petits flots pressés, plus rapides que les flots qui trottent sur le sable, à la
marée montante, des petits flots de nuit qui moutonnent sous la lune, sous la
lune-tête-flamme.
Et les petits flots leur passent dans les jambes, leur montent dans les
jambes, irrésistiblement. Alors, Raoul et le Persan ne peuvent plus retenir
leurs cris d'horreur, d'épouvante et de douleur.
Ils ne peuvent plus, non plus, continuer de tenir leurs mains à hauteur de
l'œil,—tenue du duel au pistolet à cette époque, avant le commandement de:
«Feu!»—Leurs mains descendent à leurs jambes pour repousser les petits
îlots luisants, et qui roulent des petites choses aiguës, des flots qui sont
pleins de pattes, et d'ongles, et de griffes, et de dents.
Oui, oui, Raoul et le Persan sont prêts à s'évanouir comme le lieutenant de
pompiers Papin. Mais la tête-feu s'est retournée vers eux à leur hurlement.
Et elle leur parle:
—Ne bougez pas! Ne bougez pas!... Surtout, ne me suivez pas!... C'est moi
le tueur de rats!... Laissez-moi passer avec mes rats!...
Et brusquement, la tête-feu disparaît, évanouie dans les ténèbres, cependant
que devant elle le couloir, au loin s'éclaire, simple résultat de la manœuvre

Page 208

que le tueur de rats vient de faire subir à sa lanterne sourde. Tout à l'heure,
pour ne point effaroucher les rats devant lui, il avait tourné sa lanterne
sourde sur lui-même, illuminant sa propre tête; maintenant pour hâter sa
fuite, il éclaire l'espace noir devant elle... Alors il bondit, entraînant avec lui
tous les flots de rats, grimpants, crissants, tous les mille bruits...
Le Persan et Raoul, libérés, respirent, quoique tremblants encore.
—J'aurais dû me rappeler qu'Erik m'avait parlé du tueur de rats, fit le
Persan, mais il ne m'avait pas dit qu'il se présentait sous cet aspect... et c'est
bizarre que je ne l'aie jamais rencontré[6].
Ah! j'ai bien cru que c'était encore là l'un des tours du monstre!... soupira-t-
il... Mais non! Il ne vient jamais dans ces parages!
—Nous sommes donc bien loin du lac? interrogea Raoul. Quand donc
arriverons-nous, monsieur?... Allons au lac! Allons au lac!... Quand nous
serons au lac nous appellerons, nous secouerons les murs, nous crierons!...
Christine nous entendra!... Et Lui aussi nous entendra!... Et puisque vous le
connaissez, nous lui parlerons!
—Enfant! fit le Persan... Nous n'entrerons jamais dans le demeure du Lac
par le Lac!
—Pourquoi cela?
—Parce que c'est là qu'il a accumulé toute sa défense... Moi-même je n'ai
jamais pu aborder sur l'autre rive!... sur la rive de la maison!... Il faut
traverser le lac d'abord... et il est bien gardé!... Je crains que plus d'un de
ceux—anciens machinistes, vieux fermeurs de portes,—que l'on n'a jamais
revus, n'aient simplement tenté de traverser le lac... C'est terrible... J'ai failli
moi-même y rester... Si le monstre ne m'avait reconnu à temps!.... Un
conseil, monsieur, n'approchez jamais du Lac... Et surtout, bouchez-vous les
oreilles si vous entendez chanter la Voix sous Veau, la voix de la Sirène.
—Mais alors, reprit Raoul dans un transport de fièvre, d'impatience et de
rage, que faisons-nous ici?... Si vous ne pouvez rien pour Christine, laissez-
moi au moins mourir pour elle.
Le Persan essaya de calmer le jeune homme.
—Nous n'avons qu'un moyen de sauver Christine Daaé, croyez-moi, c'est de
pénétrer dans cette demeure sans que le monstre s'en aperçoive.

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—Nous pouvons espérer cela, monsieur?
—Eh! si je n'avais pas cet espoir-là, je ne serais pas venu vous chercher!
—Et par où peut-on entrer dans la demeure du Lac, sans passer par le Lac?
—Par le troisième dessous, d'où nous avons été si malencontreusement
chassés... monsieur, et où nous allons retourner de ce pas... Je vais vous
dire, monsieur, fit le Persan, la voix soudain altérée... je vais vous dire
l'endroit exact... Cela se trouve entre une ferme et un décor abandonné du
Roi de Lahore, exactement, exactement à l'endroit où est mort Joseph
Buquet...
—Ah! ce chef machiniste que l'on a trouvé pendu?
—Oui, monsieur, ajouta sur un singulier ton le Persan, et dont on n'a pu
retrouver la corde!... Allons! du courage... et en route!... et remettez votre
main en garde, monsieur... Mais où sommes-nous donc?
Le Persan dut allumer à nouveau sa lanterne sourde. Il en dirigea le jet
lumineux sur deux vastes corridors qui se croisaient à angle droit et dont les
voûtes se perdaient à l'infini.
—Nous devons être, dit-il, dans la partie réservée plus particulièrement au
service des eaux... Je n'aperçois aucun feu venant des calorifères.
Il précéda Raoul, cherchant son chemin, s'arrêtant brusquement quand il
redoutait le passage de quelque hydraulicien, puis ils eurent à se garer de la
lueur d'une sorte de forge souterraine que l'on finissait d'éteindre et devant
laquelle Raoul reconnut les démons entr'aperçus par Christine lors de son
premier voyage au jour de sa première captivité.
Ainsi, ils revenaient peu à peu jusque sous les prodigieux dessous de la
scène.
Ils devaient être alors tout au fond de la cuve, à une très grande profondeur,
si l'on songe que l'on a creusé la terre à quinze mètres au-dessous des
couches d'eau qui existaient dans toute cette partie de la capitale; et l'on dut
épuiser toute l'eau... On en retira tant que, pour se faire une idée de la masse
d'eau expulsée par les pompes, il faudrait se représenter en surface la cour
du Louvre et en hauteur une fois et demie les tours de Notre-Dame. Tout de
même, il fallut garder un lac.

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À ce moment, le Persan toucha une paroi et dit:
—Si je ne me trompe, voici un mur qui pourrait bien appartenir à la
demeure du lac!
Il frappait alors contre une paroi de la cuve. Et peut-être n'est-il point inutile
que le lecteur sache comment avaient été construits le fond et les parois de
la cuve.
Afin d'éviter que les eaux qui entourent la construction ne restassent en
contact immédiat avec les murs soutenant tout rétablissement de la
machinerie théâtrale dont l'ensemble de charpentes, de menuiserie, de
serrurerie, de toiles peintes à la détrempe doit être tout spécialement
préservé de l'humidité, l'architecte s'est vu dans la nécessité d'établir
partout une double enveloppe.
Le travail de cette double enveloppe demanda toute une année. C'est contre
le mur de la première enveloppe intérieure que frappait le Persan en parlant
à Raoul de la demeure du Lac. Pour quelqu'un qui eût connu l'architecture
du monument, le geste du Persan semblait indiquer que la mystérieuse
maison d'Erik avait été construite dans la double enveloppe, formée d'un
gros mur construit en batardeau, puis par un mur de briques, une énorme
couche de ciment et un autre mur de plusieurs mètres d'épaisseur.
Aux paroles du Persan, Raoul s'était jeté contre la paroi, et avidement avait
écouté.
... Mais il n'entendit rien... rien que des pas lointains qui résonnaient sur le
plancher dans les parties hautes du théâtre.
Le Persan avait à nouveau éteint sa lanterne.
—Attention! fit-il... gare à la main! et maintenant silence! car nous allons
essayer encore de pénétrer chez lui.
Et il l'entraîna jusqu'au petit escalier que tout à l'heure ils avaient descendu.
... Ils remontèrent, s'arrêtant à chaque marche, épiant l'ombre et le silence...
Ainsi se retrouvèrent-ils au troisième dessous...
Le Persan fit alors signe à Raoul de se mettre à genoux, et c'est ainsi, en se
traînant sur les genoux et sur une main—l'autre main étant toujours dans la
position indiquée—qu'ils arrivèrent contre la paroi du fond.

Page 211

Contre cette paroi, il y avait une vaste toile abandonnée du décor du Roi de
Lahore.
... Et, tout près de ce décor, un portant...
Entre ce décor et ce portant, il y avait tout juste la place d'un corps.
... Un corps, qu'un jour on avait trouvé pendu... le corps de Joseph Buquet.
Le Persan, toujours sur ses genoux, s'était arrêté. Il écoutait.
Un moment, il sembla hésiter et regarda Raoul, puis ses yeux se fixèrent au-
dessus, vers le deuxième dessous, qui leur envoyait la faible lueur d'une
lanterne, dans l'intervalle de deux planches.
Évidemment, cette lueur gênait le Persan.
Enfin, il hocha la tête et se décida.
Il se glissa entre le portant et le décor du Roi de Lahore.
Raoul était sur ses talons.
La main libre du Persan tâtait la paroi. Raoul le vit un instant appuyer
fortement sur la paroi comme il avait appuyé sur le mur de la logé de
Christine...
... Et une pierre bascula...
Il y avait maintenant un trou dans la paroi...
Le Persan sortit cette fois son pistolet de sa poche et indiqua à Raoul qu'il
devait l'imiter. Il arma le pistolet.
Et résolument, toujours à genoux il s'engagea dans le trou que la pierre, en
basculant, avait fait dans le mur.
Raoul, qui avait voulu passer le premier, dut se contenter de le suivre.
Ce trou était fort étroit. Le Persan s'arrêta presque tout de suite. Raoul
l'entendait tâter la pierre autour de lui. Et puis, il sortit encore sa lanterne
sourde et se pencha en avant, examina quelque, chose sous lui et éteignit
aussitôt la lanterne. Raoul l'entendit qui lui disait dans un souffle:
—Il va falloir nous laisser tomber de quelques mètres, sans bruit; défaites
vos bottines.

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Le Persan procédait déjà lui-même à cette opération. Il passa ses chaussures
à Raoul.
—Déposez-les, fit-il, au delà du mur... Nous les retrouverons en sortant[7].
Sur ce, le Persan avança un peu. Puis, il se retourna tout à fait, toujours à
genoux et se trouva ainsi tête à tête avec Raoul. Il lui dit:
—Je vais me suspendre par les mains à l'extrémité de la pierre et me laisser
tomber dans sa maison. Ensuite, vous ferez exactement comme moi. N'ayez
crainte: je vous recevrai dans mes bras.
—Le Persan fit comme il le disait; et, au-dessous de lui, Raoul entendit
bientôt un bruit sourd qui était produit évidemment par la chute du Persan.
Le jeune homme tressaillit dans la crainte que ce bruit ne révélât leur
présence.
Cependant, plus que ce bruit, l'absence de tout autre bruit était pour Raoul
un affreux sujet d'angoisse. Comment! d'après le Persan, ils venaient de
pénétrer dans les murs mêmes de la demeure du Lac, et l'on n'entendait
point Christine!... Pas un cri!... Pas un appel!... Pas un gémissement!...
Grands dieux! arriveraient-ils trop tard?...
Raclant, de ses genoux, la muraille, s'accrochant à la pierre de ses doigts
nerveux, Raoul, à son tour, se laissa tomber.
Et aussitôt il sentit une étreinte.
—C'est moi! fit le Persan, silence!
Et ils restèrent immobiles, écoutant...
Jamais, autour d'eux, la nuit n'avait été plus opaque...
Jamais le silence plus pesant ni plus terrible...
Raoul s'enfonçait les ongles dans les lèvres pour ne pas hurler: «Christine!
C'est moi!... Réponds-moi si tu n'es pas morte, Christine?»
Enfin, le jeu de la lanterne sourde recommença. Le Persan en dirigea les
rayons au-dessus de leurs têtes, contre la muraille, cherchant le trou par
lequel ils étaient venus et ne le trouvant plus...
—Oh! fit-il... la pierre s'est refermée d'elle-même.

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Et le jet lumineux de la lanterne descendit le long du mur, puis jusqu'au
parquet.
Le Persan se baissa et ramassa quelque chose, une sorte de fil qu'il examina
une seconde et rejeta avec horreur.
—Le fil du Pendjab! murmura-t-il.
—Qu'est-ce? demanda Raoul.
—Ça, répondit le Persan en frissonnant, ça pourrait bien être la corde du
pendu que l'on a tant cherchée!...
Et, subitement pris d'une anxiété nouvelle, il promena le petit disque rouge
de sa lanterne sur les murs... Ainsi il éclaira, événement bizarre, un tronc
d'arbre qui semblait encore tout vivant avec ses feuilles... et les branches de
cet arbre montaient tout le long de la muraille et allaient se perdre dans le
plafond.
À cause de la petitesse du disque lumineux, il était difficile d'abord de se
rendre compte des choses... on voyait un coin de branches... et puis une
feuille... et une autre... et à côté, on ne voyait rien du tout... rien que le jet
lumineux qui semblait se refléter lui-même... Raoul glissa sa main sur ce
rien du tout, sur ce reflet...
—Tiens! fit-il... le mur, c'est une glace!
—Oui! une glace! dit le Persan, sur le ton de l'émotion la plus profonde. Et
il ajouta, en passant sa main qui tenait le pistolet sur son front en sueur:
—Nous sommes tombés dans la chambre des supplices!
[3]M. Pedro Gailhard m'a raconté lui-même qu'il avait encore créé des postes de
fermeurs de portes pour de vieux machinistes, qu'il ne voulait pas lui-même
mettre à la porte.
[4]À cette époque, les pompiers avaient encore mission, en dehors des
représentations, de veiller à la sécurité de l'Opéra; mais ce service, depuis, a été
supprimé. Comme j'en demandais la raison à M. Pedro Gailhard, il me répondit
que «c'était parce qu'on avait craint que dans leur inexpérience parfaite des
dessous du théâtre, ils n'y missent le feu».
[5]L'auteur, pas plus que le Persan, ne donnera d'autre explication sur cette
apparition d'ombre-là. Alors que tout dans cette histoire historique sera
normalement au cours d'événements quelquefois apparemment anormaux,
expliqué, l'auteur ne fera point comprendre expressément au lecteur ce que le
Persan a voulu dire par ces mots: C'est quelqu'un de bien pis! (que quelqu'un de
la police du théâtre). Le lecteur devra le deviner, car l'auteur a promis à l'ex-

Page 214

directeur de l'Opéra, M. Pedro Gailhard, de lui garder le secret sur la personnalité
extrêmement intéressante et utile de l'ombre errante au manteau qui, tout en se
condamnant à vivre dans les dessous du théâtre, a rendu de si prodigieux services
à ceux qui, les soirs de gala, par exemple, osent se risquer dans les dessus. Je
parle ici de services d'État, et je ne puis en dire plus long, ma parole.
[6]L'ancien directeur de l'Opéra, M. Pedro Gailhard, m'a conté un jour au cap
d'Ail, chez Mme Pierre Wolff, toute l'immense déprédation souterraine due au
ravage des rats, jusqu'au jour où l'administration traita, pour un prix assez élevé
du reste, avec un individu qui se faisait fort de supprimer le fléau en venant faire
un tour dans les caves tous les quinze jours.
Depuis, il n'y a plus de rats à l'Opéra, que ceux qui sont admis au foyer de la
danse. M. Gailhard pensait que cet homme avait découvert un parfum secret qui
attirait à lui les rats comme le «coq-levent» dont certains pêcheurs se garnissent
les jambes attire le poisson. Il les entraînait, sur ses pas, dans quelque caveau, où
les rats, enivrés, se laissaient noyer. Nous avons vu l'épouvante que l'apparition
de cette figure avait déjà causée au lieutenant de pompiers, épouvante qui était
allée jusqu'à l'évanouissement—conversation avec M. Gailhard—et, pour moi, il
ne fait point de doute que la tête-flamme rencontrée par ce pompier soit la même
qui mit dans un si cruel émoi le Persan et le vicomte de Chagny (papiers du
Persan).
[7]On n'a jamais retrouvé ces deux paires de bottines qui avaient été déposées,
d'après les papiers du Persan, juste entre le portant et le décor du Roi de Lahore,
à l'endroit où l'on avait trouvé Joseph Briquet pendu. Elles ont dû être prises par
quelque machiniste ou «fermeur de portes».

XXII

INTÉRESSANTES ET INSTRUCTIVES TRIBULATIONS D'UN
PERSAN DANS LES DESSOUS DE L'OPÉRA

Récit du Persan.

Le Persan a raconté lui-même, comment il avait vainement tenté, jusqu'à
cette nuit-là, de pénétrer dans la demeure du Lac par le lac; comment il
avait découvert l'entrée du troisième dessous, et comment, finalement, le
vicomte de Chagny et lui se trouvèrent aux prises avec l'infernale
imagination du fantôme dans la chambre des supplices. Voici le récit écrit
qu'il nous a laissé (dans des conditions qui seront précisées plus tard) et
auquel je n'ai pas changé un mot. Je le donne tel quel, parce que je n'ai pas
cru devoir passer sous silence les aventures personnelles du daroga autour
de la maison du Lac, avant qu'il n'y tombât de compagnie avec Raoul. Si,
pendant quelques instants, ce début fort intéressant semble un peu nous

Page 215

éloigner de la chambre des supplices, ce n'est que pour mieux nous y
amener tout de suite, après vous avoir expliqué des choses fort importantes
et certaines attitudes et manières de faire du Persan, qui ont pu paraître bien
extraordinaires.
«C'était la première fois que je pénétrais dans la maison du Lac, écrit le
Persan. En vain avais-je prié l'amateur de trappes—c'est ainsi que, chez
nous, en Perse, on appelait Erik—de m'en ouvrir les mystérieuses portes. Il
s'y était toujours refusé. Moi qui étais payé pour connaître beaucoup de ses
secrets et de ses trucs, j'avais en vain essayé, par ruse, de forcer la consigne.
Depuis que j'avais retrouvé Erik à l'Opéra, où il semblait avoir élu domicile,
souvent, je l'avais épié, tantôt dans les couloirs du dessus, tantôt dans ceux
du dessous, tantôt sur la rive même du Lac, alors qu'il se croyait seul, qu'il
montait dans la petite barque et qu'il abordait directement au mur d'en face.
Mais l'ombre qui l'entourait était toujours trop opaque pour me permettre de
voir à quel endroit exact il faisait jouer sa porte dans le mur. La curiosité, et
aussi une idée redoutable qui m'était venue en réfléchissant à quelques
propos que le monstre m'avait tenu, me poussèrent, un jour que je me
croyais seul à mon tour, à me jeter dans la petite barque et à la diriger vers
cette partie du mur où j'avais vu disparaître Erik. C'est alors que j'avais eu
affaire à la Sirène qui gardait les abords de ces lieux, et dont le charme avait
failli m'être fatal, dans les conditions précises que voici. Je n'avais pas
plutôt quitté la rive, que le silence parmi lequel je naviguais fut
insensiblement troublé par une sorte de souffle chantant qui m'entoura.
C'était à la fois une respiration et une musique; cela montait doucement des
eaux du Lac et j'en étais enveloppé sans que je pusse découvrir par quel
artifice. Cela me suivait, se déplaçait avec moi, et cela était si suave, que
cela ne me faisait pas peur. Au contraire, dans le désir de me rapprocher de
la source de cette douce et captivante harmonie, je me penchai, au-dessus
de ma petite barque, vers les eaux, car il ne faisait point de doute pour moi
que ce chant venait des eaux elles-mêmes. J'étais déjà au milieu du Lac et il
n'y avait personne d'autre dans la barque que moi; la voix,—car c'était bien
maintenant distinctement une voix,—était à côté de moi, sur les eaux. Je me
penchai... Je me penchai encore... Le Lac était d'un calme parfait et le rayon
de lune qui, après avoir passé par le soupirail de la rue Scribe, venait
l'éclairer, ne me montra absolument rien sur sa surface lisse et noire comme
de l'encre. Je me secouai un peu les oreilles dans le dessein de me
débarrasser d'un bourdonnement possible, mais je dus me rendre à cette

Page 216

évidence qu'il n'y a point de bourdonnement d'oreilles aussi harmonieux que
le souffle chantant qui me suivait et qui, maintenant m'attirait.
Si j'avais été un esprit superstitieux ou facilement accessible aux faibles, je
n'aurais point manqué de penser que j'avais affaire à quelque sirène chargée
de troubler le voyageur assez hardi pour voyager sur les eaux de la maison
du Lac, mais, Dieu merci! je suis d'un pays où l'on aime trop le fantastique
pour ne point le connaître à fond et je l'avais moi-même trop étudié jadis
avec les trucs les plus simples, quelqu'un qui connaît son métier peut faire
travailler la pauvre imagination humaine.
Je ne doutai donc point que je me trouvais aux prises avec une nouvelle
invention d'Erik, mais encore une fois cette invention était si parfaite que,
en me penchant au-dessus de la petite barque, j'étais moins poussé par le
désir d'en découvrir la supercherie que de jouir de son charme.
Et je me penchai, je me penchai... à chavirer.
Tout à coup, deux bras monstrueux sortirent du sein des eaux et
m'agrippèrent le cou, m'entraînant dans le gouffre avec une force
irrésistible. J'étais certainement perdu si je n'avais eu le temps de jeter un cri
auquel Erik me reconnut.
Car c'était lui, et au lieu de me noyer comme il en avait eu certainement
l'intention, il nagea et me déposa doucement sur la rive.
—Vois comme tu es imprudent, me dit-il en se dressant devant moi tout
ruisselant de cette eau d'enfer. Pourquoi tenter d'entrer dans ma demeure! Je
ne t'ai pas invité. Je ne veux ni de toi, ni de personne au monde! Ne m'as-tu
sauvé la vie que pour me la rendre insupportable? Si grand que soit le
service rendu, Erik finira peut-être par l'oublier et tu sais que rien ne peut
retenir Erik, pas même Erik lui-même.
Il parlait, mais maintenant je n'avais d'autre désir que de connaître ce que
j'appelais déjà le truc de la sirène. Il voulut bien contenter ma curiosité, car
Erik, qui est un vrai monstre—pour moi, c'est ainsi que je le juge, ayant eu,
hélas! en Perse, l'occasion de le voir à l'œuvre—est encore par certains
côtés un véritable enfant présomptueux et vaniteux, et il n'aime rien tant,
après avoir étonné son monde, que de prouver toute l'ingéniosité vraiment
miraculeuse de son esprit.
Il se mit à rire et me montra une longue tige de roseau.

Page 217

—C'est bête comme chou! me dit-il, mais c'est bien commode pour respirer
et pour chanter dans l'eau! C'est un truc que j'ai appris aux pirates du
Tonkin, qui peuvent ainsi rester cachés des heures entières au fond des
rivières[8].
Je lui parlai sévèrement.
—C'est un truc qui a failli me tuer! fis-je... et il a été peut-être fatal à
d'autres!
Il ne me répondit pas, mais il se leva devant moi avec cet air de menace
enfantine que je lui connais bien.
Je ne m'en «laissai pas imposer». Je lui dis très net:
—Tu sais ce que tu m'as promis, Erik! plus de crimes!
—Est-ce que vraiment, demanda-t-il en prenant un air aimable, j'ai commis
des crimes?
—Malheureux!... m'écriai-je... Tu as donc oublié les heures roses de
Mazenderan?
—Oui, répondit-il, triste tout à coup, j'aime mieux les avoir oubliées, mais
j'ai bien fait rire la petite sultane.
—Tout cela, déclarai-je, c'est du passé... mais il y a le présent... et tu me
dois compte du présent, puisque, si je l'avais voulu, il n'existerait pas pour
toi!... Souviens-toi de cela, Erik: je t'ai sauvé la vie!
Et je profitai du tour qu'avait pris la conversation pour lui parler d'une chose
qui, depuis quelque temps, me revenait souvent à l'esprit.
—Erik, demandai-je... Erik, jure-moi...
—Quoi? fit-il, tu sais bien que je ne tiens pas mes serments. Les serments
sont faits pour attraper les nigauds.
—Dis-moi... Tu peux bien me dire ça, à moi?
—Eh bien?
—Eh bien!... Le lustre... le lustre? Erik...
—Quoi, le lustre?

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—Tu sais bien ce que je peux dire?
—Ah! ricana-t-il, ça, le lustre... je veux bien te le dire!.. Le lustre, ça n'est
pas moi!... Il était très usé, le lustre...
Quand il riait, Erik était plus effrayant encore. Il sauta dans la barque en
ricanant d'une façon si sinistre que je ne pus m'empêcher de trembler.
—Très usé, cher Daroga![9] Très usé, le lustre!... Il est tombé tout seul... Il a
fait boum! Et maintenant, un conseil, Daroga, va te sécher, si tu ne veux pas
attraper un rhume de cerveau!... et ne remonte jamais dans ma barque... et
surtout n'essaie pas d'entrer dans ma maison... je ne suis pas toujours là...
Daroga! Et j'aurais du chagrin à te dédier ma messe des morts!
Ce disant et ricanant, il était debout à l'arrière de sa barque et godillait avec
un balancement de singe. Il avait bien l'air alors du fatal rocher, avec ses
yeux d'or en plus. Et puis, je ne vis bientôt plus que ses yeux et enfin il
disparut dans la nuit du lac.
C'est à partir de ce jour que je renonçai à pénétrer dans sa demeure par le
lac! Évidemment, cette entrée-là était trop bien gardée, surtout depuis qu'il
savait que je la connaissais. Mais je pensais bien qu'il devait s'en trouver
une autre, car plus d'une fois j'avais vu disparaître Erik dans le troisième
dessous, alors que je le surveillais et sans que je pusse imaginer comment.
Je ne saurais trop le répéter, depuis que j'avais retrouvé Erik, installé à
l'Opéra, je vivais dans une perpétuelle terreur de ses horribles fantaisies,
non point en ce qui pouvait me concerner, certes, mais je redoutais tout de
lui pour les autres[10]. Et quand il arrivait quelque accident, quelque
événement fatal, je ne manquais point de me dire: «C'est peut-être Erik!...»
comme d'autres disaient autour de moi: «C'est le Fantôme!...» Que de fois
n'ai-je point entendu prononcer cette phrase par des gens qui souriaient! Les
malheureux! s'ils avaient su que ce fantôme existait en chair et en os et était
autrement terrible que l'ombre vaine qu'ils évoquaient, je jure bien qu'ils
eussent cessé de se moquer!... S'ils avaient su seulement ce dont Erik était
capable, surtout dans un champ de manœuvre comme l'Opéra!... Et s'ils
avaient connu le fin fond de ma pensée redoutable!...
Pour moi, je ne vivais plus!... Bien qu'Erik m'eût annoncé fort
solennellement qu'il avait bien changé et qu'il était devenu le plus vertueux
des hommes, depuis qu'il était aimé pour lui-même, phrase qui me laissa sur

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le coup affreusement perplexe, je ne pouvais m'empêcher de frémir en
songeant au monstre. Son horrible, unique et repoussante laideur le mettait
au ban de l'humanité, et il m'était apparu bien souvent qu'il ne se croyait
plus, par cela même, aucun devoir vis-à-vis de la race humaine. La façon
dont il m'avait parlé de ses amours n'avait fait qu'augmenter mes transes,
car je prévoyais dans cet événement auquel il avait fait allusion sur un ton
de hâblerie que je lui connaissais, le cause de drames nouveaux et plus
affreux que tout le reste. Je savais jusqu'à quel degré de sublime et
désastreux désespoir pouvait aller la douleur d'Erik, et les propos qu'il
m'avait tenus—vaguement annonciateurs de la plus horrible catastrophe—
ne cessaient point d'habiter ma pensée redoutable.
D'autre part, j'avais découvert le bizarre commerce moral qui s'était établi
entre le monstre et Christine Daaé. Caché dans la chambre de débarras qui
fait suite à la loge de la jeune diva, j'avais assisté à des séances admirables
de musique, qui plongeaient évidemment Christine dans une merveilleuse
extase, mais tout de même je n'eus point pensé que la voix d'Erik—qui était
retentissante comme le tonnerre ou douce comme celle des anges, à volonté
—pût faire oublier sa laideur. Je compris tout quand je découvris que
Christine ne l'avait pas encore vu! J'eus l'occasion de pénétrer dans la loge
et, me souvenant des leçons qu'autrefois il m'avait données, je n'eus point de
peine à trouver le truc qui faisait pivoter le mur qui supportait la glace, et je
constatai par quel truchement de briques creuses, de briques porte-voix, il
se faisait entendre de Christine comme s'il avait été à ses côtés. Par là aussi
je découvris le chemin qui conduit à la fontaine et au cachot—au cachot des
communards—et aussi la trappe qui devait permettre à Erik et s'introduire
directement dans les dessous de la scène.
Quelques jours plus tard, quelle ne fut pas ma stupéfaction d'apprendre, de
mes propres yeux et de mes propres oreilles qu'Erik et Christine Daaé se
voyaient, et de surprendre le monstre, penché sur la petite fontaine qui
pleure, dans le chemin des communards (tout au bout, sous la terre) et en
train de rafraîchir le front de Christine Daaé évanouie. Un cheval blanc, le
cheval du Prophète, qui avait disparu des écuries des dessous de l'Opéra, se
tenait tranquillement auprès d'eux. Je me montrai. Ce fut terrible. Je vis des
étincelles partir de deux yeux d'or et je fus, avant que j'aie pu dire un mot,
frappé, en plein front, d'un coup qui m'étourdit. Quand je revins à moi, Erik,
Christine et le cheval blanc avaient disparu. Je ne doutais point que la

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malheureuse ne fût prisonnière dans la demeure du Lac. Sans hésitation, je
résolus de retourner sur la rive, malgré le danger certain d'une pareille
entreprise. Pendant vingt-quatre heures je guettai, caché près de la berge
noire, l'apparition du monstre, car je pensais bien qu'il devait sortir, forcé
qu'il était d'aller faire ses provisions. Et à ce propos, je dois dire que, quand
il sortait dans Paris ou qu'il osait se montrer en public, il mettait à la place
de son horrible trou de nez, un nez de carton pâte garni d'une moustache, ce
qui ne lui enlevait point tout à fait son air macabre, puisque, lorsqu'il
passait, on disait derrière lui: «Tiens, voilà le père Trompe-la-Mort qui
passe», mais ce qui le rendait à peu près—je dis à peu près—supportable à
voir.
J'étais donc à le guetter sur la rive du Lac,—du Lac Averne, comme il avait
appelé, plusieurs fois, devant moi, en ricanant, son lac—et fatigué de ma
longue patience, je me disais encore: Il est passé par une autre porte, celle
du «troisième dessous», quand j'entendis un petit clapotis dans le noir, je vis
les deux yeux d'or briller comme des fanaux, et bientôt la barque abordait.
Erik sautait sur le rivage et venait à moi.
—Voilà vingt-quatre heures que tu es là, me dit-il; tu me gênes! je t'annonce
que tout cela finira très mal! Et c'est bien toi qui l'auras voulu! car ma
patience est prodigieuse pour toi!... Tu crois me suivre, immense niais,—
(textuel)—et c'est moi qui te suis, et je sais tout ce que tu sais de moi, ici. Je
t'ai épargné hier, dans mon chemin des communards; mais je te le dis, en
vérité, que je n'y t'y revoie plus! Tout cela est bien imprudent, ma parole! et
je me demande si tu sais encore ce que parler veut dire!
Il était si fort en colère que je n'eus garde, dans l'instant, de l'interrompre.
Après avoir soufflé comme un phoque, il précisa son horrible pensée—qui
correspondait à ma pensée redoutable.
—Oui, il faut savoir une fois pour toutes—une fois pour toutes, c'est dit—
ce que parler veut dire! Je te dis qu'avec tes imprudences—car tu t'es fait
déjà arrêter deux fois par l'ombre au chapeau de feutre, qui ne savait pas ce
que tu faisais dans les dessous et qui t'a conduit aux directeurs, lesquels
t'ont pris pour un fantasque persan amateur de trucs de féerie et de coulisses
de théâtre (j'étais là... oui, j'étais là dans le bureau; tu sais bien que je suis
partout)—je te dis donc qu'avec tes imprudences, on finira par se demander
ce que tu cherches ici... et on finira par savoir que tu cherches Erik... et on

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voudra, comme toi, chercher Erik... et on découvrira la maison du Lac...
Alors, tant pis, mon vieux! tant pis!... Je ne réponds plus de rien!
Il souffla encore comme un phoque.
—De rien!... Si les secrets d'Erik ne restent par les secrets d'Erik, tant pis
pour beaucoup de ceux de la race humaine! C'est tout ce que j'avais à te
dire et, à moins que tu ne sois un immense niais—(textuel)—cela devrait te
suffire; à moins que tu ne saches ce que parler veut dire!...
Il s'était assis sur la partie arrière de sa barque et tapait le bois de la petite
embarcation avec ses talons, en attendant ce que j'avais à lui répondre; je lui
dis simplement:
—Ce n'est pas Erik que je viens chercher ici!...
—Et qui donc?
—Tu le sais bien: c'est Christine Daaé!
Il me répliqua:
—J'ai bien le droit de lui donner rendez-vous chez moi. Je suis aimé pour
moi-même.
—Ce n'est pas vrai, fis-je; tu l'as enlevée et tu la retiens prisonnière!
—Écoute, me dit-il, me promets-tu de ne plus t'occuper de mes affaires si je
te prouve que je suis aimé pour moi-même?
—Oui, je te le promets, répondis-je sans hésitation, car je pensais bien que
pour un tel monstre, telle preuve était impossible à faire.
—Eh bien, voilà! c'est tout à fait simple!... Christine Daaé sortira d'ici
comme il lui plaira et y reviendra!... Oui, y reviendra! parce que cela lui
plaira... y reviendra d'elle-même, parce qu'elle m'aime pour moi-même!...
—Oh! je doute qu'elle revienne!... Mais c'est ton devoir de la laisser partir.
—Mon devoir, immense niais! (textuel)—C'est ma volonté... ma volonté de
la laisser partir, et elle reviendra... car elle m'aime!... Tout cela, je te dis,
finira par un mariage... un mariage à la Madeleine, immense niais! (textuel).
Me crois-tu, à la fin? Quand je te dis que ma messe de mariage est déjà
écrite... tu verras ce Kyrie...

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Il tapota encore ses talons sur le bois de la barque, dans une espèce de
rythme qu'il accompagnait à mi-voix en chantant: Kyrie!... Kyrie!... Kyrie
Eleïson!... Tu verras, tu verras cette messe!
—Écoute, conclus-je, je te croirai si je vois Christine Daaé sortir de la
maison du Lac et y revenir librement!
—Et tu ne t'occuperas plus de mes affaires?
—Eh bien! tu verras cela ce soir... Viens au bal masqué. Christine et moi
irons y faire un petit tour... Tu iras ensuite te cacher dans la chambre de
débarras et tu verras que Christine, qui aura regagné sa loge, ne demandera
pas mieux que de reprendre le chemin des communards.
—C'est entendu!
Si je voyais cela, en effet, je n'aurais qu'à m'incliner, car une très belle
personne a toujours le droit d'aimer le plus horrible monstre, surtout quand,
comme celui-ci, il a la séduction de la musique et quand cette personne est
justement une très distinguée cantatrice.
—Et maintenant, va-t'en! car il faut que je parte pour aller faire mon
marché!...
Je m'en allai donc, toujours inquiet du côté de Christine Daaé, mais ayant
surtout, au fond de moi-même, une pensée redoutable, depuis qu'il l'avait
réveillée si formidablement à propos de mes imprudences.
Je me disais: «Comment tout cela va-t-il finir? «Et, bien que je fusse assez
fataliste de tempérament, je ne pouvais me défaire d'une indéfinissable
angoisse à cause de l'incroyable responsabilité que j'avais prise un jour, en
laissant vivre le monstre qui menaçait aujourd'hui beaucoup de ceux de la
race humaine.
À mon prodigieux étonnement, les choses se passèrent comme il me l'avait
annoncé. Christine Daaé sortit de la maison du Lac et y revint plusieurs fois
sans qu'apparemment elle y fût forcée. Mon esprit voulut alors se détacher
de cet amoureux mystère, mais il était fort difficile, surtout pour moi—à
cause de la redoutable pensée—de ne point songer à Erik. Toutefois, résigné
à une extrême prudence, je ne commis point la faute de retourner sur les
bords du Lac ni de reprendre le chemin des communards. Mais la hantise de
la porte sécrète du troisième dessous me poursuivant, je me rendis plus

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d'une fois directement dans cet endroit que je savais désert le plus souvent
dans la journée. J'y faisais des stations interminables en me tournant les
pouces et caché par un décor du Roi de Lahore, qu'on avait laissé là, je ne
sais pas pourquoi, car on ne jouait pas souvent le Roi de Lahore. Tant de
patience devait être récompensée. Un jour, je vis venir à moi, sur ses
genoux, le monstre. J'étais certain qu'il ne me voyait pas. Il passa entre le
décor qui se trouvait là et un portant, alla jusqu'à la muraille et agit, à un
endroit que je précisai de loin, sur un ressort qui fit basculer une pierre, lui
ouvrant un passage. Il disparut par ce passage et la pierre se referma
derrière lui. J'avais le secret du monstre, secret qui pouvait, à mon heure,
me livrer la demeure du Lac.
Pour m'en assurer, j'attendis au moins une demi-heure et fis, à mon tour,
jouer le ressort. Tout se passa comme pour Erik. Mais je n'eus garde de
pénétrer moi-même dans le trou, sachant Erik chez lui. D'autre part, l'idée
que je pouvais être surpris ici par Erik me rappela soudain la mort de
Joseph Buquet et, ne voulant point compromettre une pareille découverte,
qui pouvait être utile à beaucoup de monde, à beaucoup de ceux de la race
humaine, je quittai les dessous du théâtre, après avoir soigneusement remis
la pierre en place, suivant un système qui n'avait point varié depuis la Perse.
Vous pensez bien que j'étais toujours très intéressé par l'intrigue d'Erik et de
Christine Daaé, non point que j'obéisse en la circonstance à une maladive
curiosité, mais bien à cause, comme je l'ai déjà dit, de cette pensée
redoutable qui ne me quittait pas: «Si, pensais-je, Erik découvre qu'il n'est
pas aimé pour lui-même, nous pouvons nous attendre à tout.» Et, ne cessant
d'errer—prudemment—dans l'Opéra, j'appris bientôt la vérité sur les tristes
amours du monstre. Il occupait l'esprit de Christine par la terreur, mais le
cœur de la douce enfant appartenait tout entier au vicomte Raoul de
Chagny. Pendant que ceux-ci jouaient tous deux, comme deux innocents
fiancés, dans les dessus de l'Opéra—fuyant le monstre—ils ne se doutaient
pas que quelqu'un veillait sur eux. J'étais décidé à tout: à tuer le monstre s'il
le fallait et à donner des explications ensuite à la justice. Mais Erik ne se
montra pas—et je n'en étais pas plus rassuré pour cela.
Il faut que je dise tout mon calcul. Je croyais que le monstre, chassé de sa
demeure par la jalousie, me permettrait ainsi de pénétrer sans péril dans la
maison du Lac, par le passage du troisième dessous. J'avais tout intérêt,
pour tout le monde, à savoir exactement ce qu'il pouvait bien y avoir là

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dedans! Un jour, fatigué d'attendre une occasion, je fis jouer la pierre et
aussitôt j'entendis une musique formidable; le monstre travaillait, toutes
portes ouvertes chez lui, à son Don Juan triomphant. Je savais que c'était là
l'œuvre de sa vie. Je n'avais garde de bouger et je restai prudemment dans
mon trou obscur. Il s'arrêta un moment de jouer et se prit à marcher à
travers sa demeure, comme un fou. Et il dit tout haut, d'une voix
retentissante: «Il faut que tout cela soit fini avant! Bien fini!» Cette parole
n'était pas encore pour me rassurer et, comme la musique reprenait, je
fermai la pierre tout doucement. Or, malgré cette pierre fermée, j'entendais
encore un vague chant lointain, lointain, qui montait du fond de la terre,
comme j'avais entendu le chant de la sirène monter du fond des eaux. Et je
me rappelai les paroles de quelques machinistes dont on avait souri au
moment de la mort de Joseph Buquet: «Il y avait autour du corps du pendu
comme un bruit qui ressemblait au chant des morts.»
Le jour de l'enlèvement de Christine Daaé, je n'arrivai au théâtre qu'assez
tard dans la soirée et tremblant d'apprendre de mauvaises nouvelles. J'avais
passé une journée atroce, car je n'avais cessé, depuis la lecture d'un journal
du matin annonçant le mariage de Christine et du vicomte de Chagny, de
me demander si, après tout, je ne ferais pas mieux de dénoncer le monstre.
Mais la raison me revint et je restai persuadé qu'une telle attitude ne pouvait
que-précipiter la catastrophe possible.
Quand ma voiture me déposa devant l'Opéra, je regardai ce monument
comme si j'étais étonné, en vérité, de le voir encore debout!
Mais je suis, comme tout bon oriental, un peu fataliste et j'entrai,
m'attendant à tout!
L'enlèvement de Christine Daaé à l'acte de la prison, qui surprit
naturellement tout le monde, me trouva préparé. C'était sûr qu'Erik l'avait
escamotée, comme le roi des prestidigitateurs qu'il est, en vérité. Et je
pensai bien que cette fois c'était la fin pour Christine et peut-être pour tout
le monde.
Si bien qu'un moment je me demandai si je n'allais pas conseiller à tous ces
gens, qui s'attardaient au théâtre, de se sauver. Mais encore je fus arrêté
dans cette pensée de dénonciation, par la certitude où j'étais que l'on me
prendrait pour un fou. Enfin, je n'ignorais pas que si, par exemple, je criais
pour faire sortir tous ces gens: «Au feu!» je pouvais être la cause d'une

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catastrophe, étouffements dans la fuite, piétinements, luttes sauvages,—pire
que la catastrophe elle-même.
Toutefois, je me résolus à agir sans plus tarder, personnellement. Le
moment me semblait, du reste, propice. J'avais beaucoup de chances pour
qu'Erik ne songeât, à cette heure, qu'à sa captive. Il fallait en profiter pour
pénétrer dans sa demeure par le troisième dessous et je pensai, pour cette
entreprise, à m'adjoindre ce pauvre petit désespéré de vicomte, qui, au
premier mot, accepta avec une confiance en moi qui me toucha
profondément; j'avais envoyé chercher mes pistolets par mon domestique.
Darius nous rejoignit avec la boîte dans la loge de Christine. Je donnai un
pistolet au vicomte et lui conseillai d'être prêt à tirer comme moi-même, car,
après tout, Erik pouvait nous attendre derrière le mur. Nous devions passer
par le chemin des communards et par la trappe.
Le petit vicomte m'avait demandé, en apercevant mes pistolets, si nous
allions nous battre en duel? Certes! et je dis: Quel duel! Mais je n'eus le
temps, bien entendu, de rien lui expliquer. Le petit vicomte est brave, mais
tout de même il ignorait à peu près tout de son adversaire! Et c'était tant
mieux!
Qu'est-ce qu'un duel avec le plus terrible des bretteurs à côté d'un combat
avec le plus génial des prestidigitateurs? Moi-même, je me faisais
difficilement à cette pensée que j'allais entrer en lutte avec un homme qui
n'est visible au fond que lorsqu'il le veut et qui, en revanche, voit tout
autour de lui, quand toute chose pour vous reste obscure!... Avec un homme
dont la science bizarre, la subtilité, l'imagination et l'adresse lui permettent
de disposer de toutes les forces naturelles, combinées pour créer à vos yeux
ou à vos oreilles l'illusion qui vous perd!... Et cela, dans les dessous de
l'Opéra, c'est-à-dire au pays même de la fantasmagorie! Peut-on imaginer
cela sans frémir? Peut-on seulement avoir une idée de ce qui pourrait
arriver aux yeux ou aux oreilles d'un habitant de l'Opéra, si on avait
enfermé dans l'Opéra—dans ses cinq dessous et ses vingt-cinq dessus—un
Robert-Houdin féroce et «rigolo», tantôt qui se moque et tantôt qui hait!
tantôt qui vide les poches et tantôt qui tue!... Pensez-vous à cela:
«Combattre l'amateur de trappes?»—Mon Dieu! en a-t-il fabriqué chez
nous, dans tous nos palais, de ces étonnantes trappes pivotantes qui sont les
meilleures des trappes!—Combattre l'amateur de trappes au pays des
trappes!...

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Si mon espoir était qu'il n'avait point quitté Christine Daaé dans cette
demeure du Lac où il avait dû la transporter, une fois encore, évanouie, ma
terreur était qu'il fût déjà quelque part autour de nous, préparant le lacet du
Pendjab.
Nul mieux que lui, ne sait lancer le lacet de Pendjab et il est le prince des
étrangleurs comme il est le roi des prestidigitateurs. Quand il avait fini de
faire rire la petite sultane, au temps des heures roses de Mazenderan, celle-
ci demandait elle-même à ce qu'il s'amusât à la faire frissonner. Et il n'avait
rien trouvé de mieux que le jeu du lacet du Pendjab. Erik qui avait séjourné
dans l'Inde, en était revenu avec une adresse incroyable à étrangler. Il se
faisait enfermer dans une cour où l'on amenait un guerrier,—le plus
souvent, un condamné à mort—armé d'une longue pique et d'une large épée.
Erik, lui, n'avait que son lacet, et c'était toujours dans le moment que le
guerrier croyait abattre Erik d'un coup formidable, que l'on entendait le
lacet siffler. D'un coup de poignet, Erik avait serré le mince lasso au col de
son ennemi, et il le traînait aussitôt devant la petite sultane et ses femmes
qui regardaient à une fenêtre et applaudissaient. La petite sultane apprit, elle
aussi, à lancer le lacet du Pendjab et tua ainsi plusieurs de ses femmes et
même de ses amies en visite. Mais je préfère quitter ce sujet terrible des
Heures Roses de Mazenderan. Si j'en ai parlé, c'est que je dus, étant arrivé
avec le vicomte de Chagny dans les dessous de l'Opéra, mettre en garde
mon compagnon contre une possibilité toujours menaçante autour de nous,
d'étranglement. Certes! une fois dans les dessous, mes pistolets ne
pouvaient plus nous servir à rien, car j'étais bien sûr que du moment qu'il ne
s'était point opposé du premier coup à notre entrée dans le chemin des
communards, Erik ne se laisserait plus voir. Mais il pouvait toujours nous
étrangler. Je n'eus point le temps d'expliquer tout cela au vicomte et même
je ne sais si, ayant disposé de ce temps, j'en aurais usé pour lui raconter qu'il
y avait quelque part, dans l'ombre, un lacet du Pendjab prêt à siffler. C'était
bien inutile de compliquer la situation et je me bornai à conseiller à M. de
Chagny de tenir toujours sa main à hauteur de l'œil, le bras replié dans la
position du tireur au pistolet qui attend le commandement de feu. Dans cette
position, il est impossible, même au plus adroit étrangleur, de lancer
utilement le lacet du Pendjab. En même temps que le cou, il vous prend le
bras ou la main et ainsi ce lacet, que l'on peut facilement délacer, devient
inoffensif.

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Après avoir évité le commissaire de police et quelques fermeurs de portes,
puis les pompiers, et rencontré pour la première fois le tueur de rats et passé
inaperçu aux yeux de l'homme au chapeau de feutre, le vicomte et moi nous
parvînmes sans encombre dans le troisième dessous, entre le portant et le
décor du Roi de Lahore. Je fis jouer la pierre et nous sautâmes dans la
demeure qu'Erik s'était construite dans la double enveloppe des murs de
fondation de l'Opéra (et cela, le plus tranquillement du monde, puisque Erik
a été un des premiers entrepreneurs de maçonnerie de Philippe Garnier,
l'architecte de l'Opéra, et qu'il avait continué à travailler, mystérieusement,
tout seul, quand les travaux étaient officiellement suspendus, pendant la
guerre, le siège de Paris et la Commune).
Je connaissais assez mon Erik pour caresser la présomption d'arriver à
découvrir tous les trucs qu'il avait pu se fabriquer pendant tout ce temps-là:
aussi n'étais-je nullement rassuré en sautant dans sa maison. Je savais ce
qu'il avait fait de certain palais de Mazenderan. De la plus honnête
construction du monde, il avait bientôt fait la maison du diable, où l'on ne
pouvait plus prononcer une parole sans qu'elle fut espionnée ou rapportée
par l'écho. Que de drames de famille! que de tragédies sanglantes le
monstre traînait derrière lui avec ses trappes! Sans compter que l'on ne
pouvait jamais, dans les palais qu'il avait «truqués», savoir exactement où
l'on se trouvait. Il avait des inventions étonnantes. Certainement, la plus
curieuse, la plus horrible et la plus dangereuse de toutes était la chambre
des supplices. À moins des cas exceptionnels où la petite sultane s'amusait à
faire souffrir le bourgeois, on n'y laissait guère entrer que les condamnés à
mort. C'était, à mon avis, la plus atroce imagination des heures roses de
Mazenderan. Aussi, quand le visiteur qui était entré dans la chambre des
supplices en «avait assez», il lui était toujours permis d'en finir avec un
lacet du Pendjab qu'on laissait à sa disposition au pied de l'arbre de fer!
Or, quel ne fut pas mon émoi, aussitôt après avoir pénétré dans la demeure
du monstre, en m'apercevant que la pièce dans laquelle nous venions de
sauter, M. le vicomte de Chagny et moi, était justement la reconstitution
exacte de la chambre des supplices des heures roses de Mazenderan.
À nos pieds, je trouvai le lacet du Pendjab que j'avais tant redouté toute la
soirée. J'étais convaincu que ce fil avait déjà servi pour Joseph Buquet. Le
chef machiniste avait dû, comme moi, surprendre certain soir Erik au
moment où il faisait jouer la pierre du troisième dessous. Curieux, il avait à

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son tour tenté le passage avant que la pierre ne se refermât et il était tombé
dans la chambre des supplices, et il n'en était sorti que pendu. J'imaginai
très bien Erik traînant le corps dont il voulait se débarrasser jusqu'au décor
du Roi de Lahore et l'y suspendant, pour faire un exemple ou pour grossir la
terreur superstitieuse qui devait l'aider à garder les abords de la caverne!
Mais, après réflexion, Erik revenait chercher le lacet du Pendjab, qui est très
singulièrement fait de boyaux de chat et qui aurait pu exciter la curiosité
d'un juge d'instruction. Ainsi s'expliquait la disparition de la corde de
pendu.
Et voilà que je le découvrais à nos pieds, le lacet, dans la chambre des
supplices!... Je ne suis point pusillanime, mais une sueur froide m'inonda le
visage.
La lanterne dont je promenais le petit disque rouge sur les parois de la trop
fameuse chambre, tremblait dans ma main.
M. de Chagny s'en aperçut et me dit:
—Que se passe-t-il donc, monsieur?
Je lui fis signe violemment de se taire, car je pouvais avoir encore cette
suprême espérance que nous étions dans la chambre des supplices, sans que
le monstre n'en sût rien!
Et même, cette espérance-là n'était point le salut car je pouvais encore très
bien m'imaginer que, du côté du troisième dessous, la chambre des
supplices était chargée de garder la demeure du Lac, et, cela peut-être,
automatiquement.
Oui, les supplices allaient peut-être, commencer automatiquement.
Qui aurait pu dire quels gestes de nous ils attendaient pour cela?
Je recommandai l'immobilité la plus absolue à mon compagnon.
Un écrasant silence pesait sur nous.
Et ma lanterne rouge continuait à faire le tour de la chambre des supplices...
je la reconnaissais... je la reconnaissais...
[8]Un rapport administratif, venu du Tonkin et arrivé à Paris fin juillet 1900,
raconte comment le célèbre chef de bande le De Tham, traqué avec ses pirates

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par nos soldats, put leur échapper, ainsi que tous les siens, grâce au jeu des
roseaux.
[9]Daroga, en Perse, commandant général de la police du gouvernement.
[10]Ici le Persan aurait pu avouer que le sort d'Erik l'intéressait également pour
lui-même, car il n'ignorait point que si le gouvernement de Téhéran eût appris
qu'Erik était encore, vivant, c'en était fait de la modeste pension de l'ancien
Daroga. Il est juste, du reste, d'ajouter que le Persan avait un cœur noble et
généreux et nous ne doutons point que les catastrophes qu'il redoutait pour les
autres n'aient occupé fortement son esprit. Sa conduite, du reste, dans toute cette
affaire, le prouve suffisamment et est au-dessus de tout éloge.

XXIII

DANS LA CHAMBRE DES SUPPLICES

Suite du récit du Persan.

Nous étions au centre d'une petite salle de forme parfaitement hexagonale...
dont les six pans de murs étaient intérieurement garnis de glaces... du haut
en bas... Dans les coins, on distinguait très bien les «rajoutis» de glace... les
petits secteurs destinés à tourner sur leurs tambours... oui, oui, je les
reconnais... et je reconnais l'arbre de fer dans un coin, au fond de l'un de ces
petits secteurs... l'arbre de fer, avec sa branche de fer... pour les pendus.
J'avais saisi le bras de mon compagnon. Le vicomte de Chagny était tout
frémissant, tout prêt à crier à sa fiancée le secours qu'il lui apportait... Je
redoutais qu'il ne pût se contenir.
Tout à coup, nous entendîmes du bruit à notre gauche.
Ce fut d'abord comme une porte qui s'ouvrait et se refermait, dans la pièce à
côté puis il y eut un sourd gémissement. Je retins plus fortement encore le
bras de M. de Chagny, puis nous entendîmes distinctement ces mots:
—C'est à prendre ou à laisser! La messe de mariage ou la messe des morts.
Je reconnus la voix du monstre.
Il y eut encore un gémissement.
À la suite de quoi, un long silence.

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J'étais persuadé, maintenant, que le monstre ignorait notre présence dans sa
demeure, car s'il en eût, été autrement, il se serait bien arrangé pour que
nous ne l'entendions point. Il lui eût suffi pour cela de fermer
hermétiquement la petite fenêtre invisible par laquelle les amateurs de
supplices regardent dans la chambre des supplices.
Et puis, j'étais sûr que s'il avait connu notre présence, les supplices eussent
commencé tout de suite.
Nous avions donc, dès lors, un gros avantage sur Erik: nous étions à ses
côtés et il n'en savait rien.
L'important était de ne le lui point faire savoir, et je ne redoutais rien tant
que l'impulsion du vicomte de Chagny qui voulait se ruer à travers les murs
pour rejoindre Christine Daaé, dont nous croyions entendre, par intervalles,
le gémissement.
—La messe des morts, ce n'est point gai! reprit la voix d'Erik, tandis que la
messe de mariage, parlez-moi de cela! c'est magnifique! Il faut prendre une
résolution et savoir ce que l'on veut! Moi, il m'est impossible de continuer à
vivre comme ça, au fond de la terre, dans un trou, comme une taupe! Don
Juan triomphant est terminé, maintenant je veux vivre comme tout le
monde. Je veux avoir une femme comme tout le monde et nous irons nous
promener le dimanche. J'ai inventé un masque qui me fait la figure de
n'importe qui. On ne se retournera même pas. Tu seras la plus heureuse des
femmes. Et nous chanterons pour nous tout seuls, à en mourir. Tu pleures!
Tu as peur de moi! Je ne suis pourtant pas méchant au fond! Aime-moi et tu
verras! Il ne m'a manqué que d'être aimé pour être bon! Si tu m'aimais, je
serais doux comme un agneau et tu ferais de moi tout ce que tu voudrais.
Bientôt le gémissement qui accompagnait cette sorte de litanie d'amour,
grandit, grandit. Je n'ai jamais rien entendu de plus désespéré et M. de
Chagny et moi reconnûmes que cette effrayante lamentation appartenait à
Erik lui-même. Quant à Christine, elle devait, quelque part, peut-être de
l'autre côté du mur que nous avions devant nous, se tenir, muette d'horreur,
n'ayant plus la force de crier, avec le monstre à ses genoux.
Cette lamentation était sonore et grondante et râlante comme la plainte d'un
océan. Par trois fois Erik sortit cette plainte du rocher de sa gorge.
—Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas!

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Et puis, il s'adoucit:
—Pourquoi pleures-tu? Tu sais bien que tu me fais de la peine.
Un silence.
Chaque silence pour nous était un espoir, Nous nous disions: «Il a peut-être
quitté Christine derrière le mur.»
Et nous ne pensions qu'à la possibilité d'avertir Christine Daaé de notre
présence sans que le monstre se doutât de rien.
Nous ne pouvions sortir maintenant de la chambre des supplices que si
Christine nous en ouvrait la porte; et c'est à cette condition première que
nous pouvions lui porter secours, car nous ignorions même où la porte
pouvait se trouver autour de nous.
Tout à coup, le silence d'à côté fut troublé par le bruit d'une sonnerie
électrique.
Il y eut un bondissement de l'autre côté du mur et la voix de tonnerre d'Erik:
—On sonne! donnez-vous donc la peine d'entrer!
Un ricanement lugubre.
Qui est-ce qui vient encore nous déranger? Attends-moi un peu ici... je m'en
vais aller dire à la sirène d'ouvrir.
Et des pas s'éloignèrent, une porte se ferma. Je n'eus point le temps de
songer à l'horreur nouvelle qui se préparait; j'oubliai que le monstre ne
sortait que pour un crime nouveau peut-être; je ne compris qu'une chose:
Christine seule était derrière le mur!
Le vicomte de Chagny l'appelait déjà.
—Christine! Christine!
Du moment que nous entendions ce qui se disait dans la pièce à côté, il n'y
avait aucune raison pour que mon compagnon ne fût pas entendu à son tour.
Et, cependant, le vicomte dut répéter plusieurs fois son appel.
Enfin une faible voix parvint jusqu'à nous.
—Je rêve, disait-elle!
—Christine! Christine! c'est moi, Raoul.

Page 232

Silence.
—Mais répondez-moi Christine!... si vous êtes seule, au nom du ciel,
répondez-moi.
Alors la voix de Christine murmura le nom de Raoul.
—Oui! Oui! C'est moi! Ce n'est pas un rêve!... Christine, ayez confiance!...
Nous sommes là pour vous sauver... mais pas une imprudence!... Quand
vous entendrez le monstre, avertissez-nous.
—Raoul!... Raoul!
Elle se fit répéter plusieurs fois qu'elle ne rêvait pas et que Raoul de Chagny
avait pu venir jusqu'à elle, conduit par un compagnon dévoué qui
connaissait le secret de la demeure d'Erik.
Mais aussitôt à la trop rapide joie que nous lui apportions succéda une
terreur plus grande. Elle voulait que Raoul s'éloignât sur-le-champ. Elle
tremblait qu'Erik ne découvrît sa cachette, car, en ce cas, il n'eût pas hésité à
tuer le jeune homme. Elle nous apprit en quelques mots précipités qu'Erik
était devenu tout à fait fou d'amour et qu'il était décidé à tuer tout le monde
et lui-même avec le monde, si elle ne consentait pas à devenir sa femme
devant le maire et le curé, le curé de la Madeleine. Il lui avait donné
jusqu'au lendemain soir onze heures pour réfléchir. C'était le dernier délai.
Il lui faudrait alors choisir, comme il disait, entre la messe de mariage et la
messe des morts!
Et Erik avait prononcé cette phrase que Christine n'avait pas tout à fait
comprise: «Oui ou non; si c'est non, tout le monde est mort et enterré!»
Mais, moi, je comprenais tout à fait cette phrase, car elle répondit d'une
façon terrible à ma pensée redoutable.
—Pourriez-vous nous dire où est Erik? demandai-je.
Elle répondit qu'il devait être sorti de la demeure.
—Pourriez-vous vous en assurer?
—Non!... Je suis attachée... je ne puis faire un mouvement.
En apprenant cela, M. de Chagny et moi ne pûmes retenir un cri de rage.
Notre salut, à tous les trois, dépendait de la liberté de mouvements de la

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jeune fille.
—Oh! la délivrer! Arriver jusqu'à elle!
—Mais où êtes-vous donc? demandait encore Christine... Il n'y a que deux
portes dans ma chambre: la chambre Louis-Philippe, dont je vous ai parlé,
Raoul!... une porte par où entre et sort Erik, et une autre qu'il n'a jamais
ouverte devant moi et qu'il m'a défendu de franchir jamais, parce qu'elle est,
dit-il, la plus dangereuse des portes... la porte des supplices!...
—Christine, nous sommes derrière cette porte-là!...
—Vous êtes dans la chambre des supplices?
—Oui, mais nous ne voyons pas la porte.
—Ah! si je pouvais seulement me traîner jusque-là!... Je frapperais contre la
porte et vous verriez bien l'endroit où est la porte.
—C'est une porte avec une serrure? demandai-je.
—Oui, avec une serrure.
Je pensai: Elle s'ouvre de l'autre côté avec une clef, comme toutes les
portes, mais de notre côté à nous, elle s'ouvre avec le ressort et le
contrepoids, et cela ne va pas être facile à découvrir.
—Mademoiselle! fis-je, il faut absolument que vous nous ouvriez cette
porte.
—Mais comment? répondit la voix éplorée de la malheureuse... Nous
entendîmes un corps qui se froissait, qui essayait de toute évidence de se
libérer des liens qui l'emprisonnaient...
—Nous ne nous en tirerons qu'avec la ruse, dis-je. Il faut avoir la clef de
cette porte...
—Je sais où elle est, répondit Christine qui paraissait épuisée par l'effort
qu'elle venait de faire... Mais je suis bien attachée!... Le misérable!...
Et il y eut un sanglot..
—Où est la clef? demandai-je, en ordonnant à M. de Chagny de se taire et
de me laisser conduire l'affaire car nous n'avions pas un moment à perdre.

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—Dans la chambre, à côté de l'orgue, avec une autre petite clef en bronze à
laquelle il m'a défendu de toucher également. Elles sont toutes deux dans un
petit sac en cuir qu'il appelle: Le petit sac de la vie et de la mort... Raoul!
Raoul!... fuyez!... tout ici est mystérieux et terrible... et Erik va devenir tout
à fait fou... Et vous êtes dans la chambre des supplices!... Allez-vous-en par
ou vous êtes venus! Cette chambre-là doit avoir des raisons pour s'appeler
d'un nom pareil!
—Christine! fit le jeune homme, nous sortirons d'ici ensemble ou nous
mourrons ensemble!
—Il ne tient qu'à nous de sortir d'ici tous sains et saufs soufflai-je, mais il
faut garder notre sang-froid. Pourquoi vous a-t-il attachée, mademoiselle?
Vous ne pouvez pourtant pas vous sauver de chez lui! Il le sait bien!
—J'ai voulu me tuer! Le monstre, ce soir, après m'avoir transportée ici
évanouie, à demi chloroformée, s'était absenté. Il était, paraît-il,—c'est lui
me l'a dit,—allé chez son banquier!... Quand il est revenu, il m'a trouvée la
figure en sang... j'avais voulu me tuer! je m'étais heurté le front contre les
murs.
—Christine! gémit Raoul, et il se prit à sangloter.
—Alors, il m'a attachée... je n'ai le droit de mourir que demain soir à onze
heures!...
Toute cette conversation à travers le mur était beaucoup plus «hachée» et
beaucoup plus prudente que je ne pourrais en donner l'impression en la
transcrivant ici. Souvent nous nous arrêtions au milieu d'une phrase, parce
qu'il nous avait semblé entendre un craquement, un pas, un remuement
insolite... Elle nous disait: Non! Non! ce n'est pas lui!... Il est sorti! Il est
bien sorti! J'ai reconnu le bruit que fait, en se refermant, le mur du Lac.
—Mademoiselle! déclarai-je, c'est le monstre lui-même qui vous a
attachée... c'est lui qui vous détachera... Il ne s'agit que de jouer la comédie
qu'il faut pour cela!... N'oubliez pas qu'il vous aime!
—Malheureuse! entendîmes-nous, comment ferais-je pour l'oublier jamais!
—Souvenez-vous-en pour lui sourire... suppliez-le... dites-lui que ces liens
vous blessent.
Mais Christine Daaé nous fit:

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—Chut!... J'entends quelque chose dans le mur du Lac!... C'est lui!... Allez-
vous-en!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en!...
—Nous ne nous en irions pas, même si nous le voulions! affirmai-je de
façon à impressionner la jeune fille. Nous ne pouvons plus partir! Et nous
sommes dans la chambre des supplices!
Silence! souffla encore Christine.
Nous nous tûmes tous les trois.
Des pas lourds se traînaient lentement derrière le mur, puis s'arrêtaient et
refaisaient à nouveau gémir le parquet.
Puis il y eut un soupir formidable suivi d'un cri d'horreur de Christine et
nous entendîmes la voix d'Erik.
—Je te demande pardon de te montrer un visage pareil! je suis dans un bel
état, n'est-ce pas? C'est de la faute de l'autre? Pourquoi a-t-il sonné? Est-ce
que je demande à ceux qui passent l'heure qu'il est? Il ne demandera plus
l'heure à personne. C'est de la faute de la sirène...
Encore un soupir, plus profond, plus formidable, venant du fin fond de
l'abîme d'une âme.
—Pourquoi as-tu crié, Christine?
—Parce que je souffre, Erik.
—J'ai cru que je t'avais fait peur...
—Erik, desserrez mes liens... ne suis-je pas votre prisonnière?
—Tu voudras encore mourir...
—Vous m'avez donné jusqu'à demain soir, onze heures, Erik...
Les pas se traînent encore sur le plancher.
—Après tout, puisque nous devons mourir ensemble... et que je suis aussi
pressé que toi... oui, moi aussi, j'en ai assez de cette vie-là, tu comprends!...
Attends, ne bouge pas, je vais te délivrer... Tu n'as qu'un mot à dire: non! et
ce sera fini tout de suite, pour tout le monde... Tu as raison... tu as raison!
Pourquoi attendre jusqu'à demain soir onze heures? Ah! oui, parce que ça
aurait été plus beau!... j'ai toujours eu la maladie du décorum... du

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grandiose... c'est enfantin!... Il ne faut songer qu'à soi dans la vie!... à sa
propre mort... le reste est du superflu... Tu regardes comme je suis
mouillé?... Ah! ma chérie, c'est que j'ai eu tort de sortir... Il fait un temps à
ne pas mettre un chien dehors!... À part çà, Christine, je crois bien que j'ai
des hallucinations... Tu sais, celui qui sonnait tout à l'heure chez la sirène,—
va-t-en voir au fond du lac s'il sonne—eh bien, il ressemblait... Là, tourne-
toi... es-tu contente? Te voilà délivrée... Mon Dieu! tes poignets, Christine!
je leur ai fait mal, dis?... Cela seul mérite la mort..... À propos de mort, il
faut que je lui chante sa messe!
En entendant ces terribles propos, je ne pus m'empêcher d'avoir un affreux
pressentiment... Moi aussi, j'avais sonné une fois à la porte du monstre... et
sans le savoir, certes!... j'avais dû mettre en marche quelque courant
avertisseur... Et je me souvenais des deux bras sortis des eaux noires comme
de l'encre... Quel était encore le malheureux égaré sur ces rives?
La pensée de ce malheureux-là m'empêchait presque de me réjouir du
stratagème de Christine, et cependant, le vicomte de Chagny murmurait à
mon oreille ce mot magique: délivrée!... Qui donc? Qui donc était l'autre?
Celui pour qui nous entendions en ce moment la messe des morts?
Ah! le chant sublime et furieux! Toute la maison du Lac en grondait...
toutes les entrailles de la terre en frissonnaient... Nous avions mis nos
oreilles contre le mur de glace pour mieux entendre le jeu de Christine
Daaé, le jeu qu'elle jouait pour notre délivrance mais nous n'entendions plus
rien que le jeu de la messe des morts. Cela était plutôt une messe de
damnés... Cela faisait, au fond de la terre, une ronde de démons.
Je me rappelle que le Dies iræ qu'il chanta nous enveloppa comme d'un
orage. Oui, nous avions de la foudre autour de nous et des éclairs... Certes!
je l'avais entendu chanter autrefois... Il allait même jusqu'à faire chanter les
gueules de pierre de mes taureaux androcéphales, sur les murs du palais de
Mazenderan... Mais chanter comme ça, jamais! jamais! Il chantait comme
le dieu du tonnerre...
Tout à coup, l'orgue et la voix s'arrêtèrent si brusquement que M. de Chagny
et moi reculâmes derrière le mur, tant nous fûmes saisis... Et la voix
subitement changée, transformée, grinça distinctement toutes ces syllabes
métalliques.

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—Qu'est-ce gîte tu as fait de mon sac?

XXIV

LES SUPPLICES COMMENCENT

(Suite du récit du Persan)

La voix répéta avec fureur:
—Qu'est-ce que tu as fait de mon sac? Christine Daaé ne devait pas
trembler plus que nous.
—C'est pour me prendre mon sac que tu voulais que je te délivre, dis?...
On entendit des pas précipités, la course de Christine qui revenait dans la
chambre Louis-Philippe, comme pour chercher un abri devant notre mur.
—Pourquoi fuis-tu? disait la voix rageuse qui avait suivi... Veux-tu bien me
rendre mon sac! Tu ne sais donc pas que c'est le sac de la vie et de la mort?
—Écoutez-moi Erik, soupira la jeune femme... puisque désormais il est
entendu que nous devons vivre ensemble... qu'est-ce que çà vous fait?...
Tout ce qui est à vous m'appartient!...
Cela était dit d'une façon si tremblante que cela faisait pitié. La malheureuse
devait employer ce qui lui restait d'énergie à surmonter sa terreur... Mais ce
n'était point avec d'aussi enfantines supercheries, dites en claquant des
dents, qu'on pouvait surprendre le monstre.
—Vous savez bien qu'il n'y a là-dedans que deux clefs... Qu'est-ce que vous
voulez faire? demanda-t-il.
—Je voudrais, fit-elle, visiter cette chambre que je ne connais pas et que
vous m'avez toujours cachée... C'est une curiosité de femme! ajouta-t-elle,
sur un ton qui voulait se faire enjoué et qui ne dut réussir qu'à augmenter la
méfiance d'Erik tant il sonnait faux...
—Je n'aime pas les femmes curieuses! répliqua Erik, et vous devriez vous
méfier depuis l'histoire de Barbe-Bleue... Allons! rendez-moi mon sac!...
rendez-moi mon sac!... Veux-tu laisser la clef!... Petite curieuse!

Page 238

Et il ricana pendant que Christine poussait un cri de douleur... Erik venait
de lui reprendre le sac.
C'est à ce moment que le vicomte, ne pouvant plus se retenir, jeta un cri de
rage et d'impuissance, que je parvins bien difficilement à étouffer sur ses
lèvres...
—Ah mais! fit le monstre... Qu'est-ce que c'est que ça?... Tu n'as pas
entendu, Christine?
—Non! non! répondait la malheureuse; je n'ai rien entendu!
—Il me semblait qu'on avait jeté un cri!
—Un cri!... Est-ce que vous devenez fou, Erik?... Qui voulez-vous donc qui
crie, au fond de cette demeure?... C'est moi qui ai crié, parce que vous me
faisiez mal!... Moi, je n'ai rien entendu!...
—Comme tu me dis cela!... Tu trembles!... Te voilà bien émue!... Tu
mens!... On a crié! on a crié!... Il y a quelqu'un dans la chambre des
supplices!... Ah! je comprends maintenant!...
—Il n'y a personne, Erik!...
—Je comprends!...
—Personne!...
—Ton fiancé... peut-être!...
—Eh! je n'ai pas de fiancé!... Vous le savez bien!...
Encore un ricanement mauvais.
—Du reste, c'est si facile de le savoir... Ma petite Christine, mon amour... on
n'a pas besoin d'ouvrir la porte pour voir ce qui se passe dans la chambre
des supplices... Veux-tu voir? veux-tu voir?... Tiens!... S'il y a quelqu'un...
s'il y a vraiment quelqu'un, tu vas voir s'illuminer tout là-haut, près du
plafond, la fenêtre invisible... Il suffit d'en tirer le rideau noir et puis
d'éteindre ici... Là, c'est fait... Éteignons! Tu n'as pas peur de la nuit, en
compagnie de ton petit mari!...
Alors, on entendit la voix agonisante de Christine.

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—Non!... J'ai peur!... Je vous dis que j'ai peur dans la nuit!... Cette chambre
ne m'intéresse plus du tout!... C'est vous qui me faites tout le temps peur,
comme à une enfant, avec cette chambre des supplices!... Alors, j'ai été
curieuse, c'est vrai!... Mais elle ne m'intéresse plus du tout... du tout!...
Et ce que je craignais par-dessus tout, commença automatiquement... Nous
fûmes, tout à coup, inondés de lumière!... Oui, derrière notre mur, ce fut
comme un embrasement. Le vicomte de Chagny qui ne s'y attendait pas, en
fut tellement surpris qu'il en chancela. Et la voix de colère éclata à côté.
—Je te disais qu'il y avait quelqu'un!... Là vois-tu maintenant, la fenêtre?...
la fenêtre lumineuse!... Tout là-haut!... Celui qui est derrière ce mur ne la
voit pas lui!... Mais, toi, tu vas monter sur l'échelle double. Elle est là pour
cela!... Tu m'as demandé souvent à quoi elle servait... Eh bien! te voilà
renseignée maintenant!... Elle sert à regarder par la fenêtre de la chambre
des supplices... petite curieuse!...
—Quels supplices?... quels supplices y a-t-il là-dedans?... Erik! Erik! dites-
moi que vous voulez me faire peur!... Dites-le-moi, si vous m'aimez, Erik!...
N'est-ce pas qu'il n'y a pas de supplices? Ce sont des histoires pour les
enfants!...
—Allez voir, ma chérie, à la petite fenêtre!...
Je ne sais si le vicomte, à côté de moi, entendait maintenant la voix
défaillante de la jeune femme, tant il était occupé du spectacle inouï qui
venait de surgir à son regard éperdu... Quant à moi qui avais vu ce
spectacle-là déjà trop souvent, par la petite fenêtre des Heures roses de
Mazenderan, je n'étais occupé que de ce qui se disait à côté, y cherchant
une raison d'agir, une résolution à prendre.
—Allez voir, allez voir à la petite fenêtre!... Vous me direz!... Vous me direz
après comment il a le nez fait!
Nous entendîmes rouler l'échelle que l'on appliqua contre le mur...
—Montez donc!... Non!... Non, je vais monter... moi, ma chérie!...
—Eh bien! oui... je vais voir... laissez-moi!
—Ah! ma petite chérie!... Ma petite chérie!... que vous êtes mignonne...
Bien gentil à vous de m'épargner cette peine à mon âge!... Vous me direz
comment il a le nez fait!... Si les gens se doutaient du bonheur qu'il y a à

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avoir un nez... un nez bien à soi... jamais ils ne viendraient se promener
dans la chambre des supplices!...
À ce moment, nous entendîmes distinctement au-dessus de nos têtes, ces
mots:
—Mon ami, il n'y a personne!...
—Personne?... Vous êtes sûre qu'il n'y a personne?...
—Ma foi, non... il n'y a personne...
—Eh bien, tant mieux!... Qu'avez-vous, Christine?... Eh bien, quoi! Vous
n'allez pas vous trouver mal!... Puisqu'il n'y a personne!... Là!...
descendez!... là!... Remettez-vous! puisqu'il n'y a personne... Mais comment
trouvez-vous le paysage?...
—Oh! très bien!...
—Allons! ça va mieux!... N'est-ce pas, ça va mieux!... Tant mieux, ça va
mieux!... Pas d'émotion!... Et quelle drôle de maison n'est-ce pas où l'on
peut voir des paysages pareils?...
—Oui, on se croirait au Musée Grévin!... Mais, dites-donc, Erik... il n'y a
pas de supplices là-dedans!... Savez-vous que vous m'avez fait une peur!...
—Pourquoi, puisqu'il n'y a personne!...
—C'est vous qui avez fait cette chambre-là, Erik?... Savez-vous que c'est
très beau! Décidément, vous êtes un grand artiste, Erik...
—Oui, un grand artiste «dans mon genre».
—Mais, dites-moi, Erik, pourquoi avez-vous appelé cette chambre la
chambre des supplices?...
—Oh! c'est bien simple. D'abord, qu'est-ce que vous avez vu?
—J'ai vu une forêt!...
—Et qu'est-ce qu'il y a dans une forêt?
—Des arbres!...
—Et qu'est-ce qu'il y a dans un arbre?
—Des oiseaux...

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—Tu as vu des oiseaux...
—Non, je n'ai pas vu d'oiseaux.
—Alors, qu'as-tu vu! cherche!... Tu as vu des branches! Et qu'est-ce qu'il y
a dans une branche? dit la voix terrible... Il y a un gibet! Voilà pourquoi
j'appelle ma forêt la chambre des supplices!... Tu vois, ce n'est qu'une façon
de parler! Tout cela est pour rire!... Moi, je ne m'exprime jamais comme les
autres!... Je ne fais rien comme les autres!... Mais j'en suis bien fatigué!...
bien fatigué!... J'en ai assez, vois-tu? d'avoir une forêt dans ma maison, et
une chambre des supplices!... Et d'être logé comme un charlatan au fond
d'une boîte à double fond!... J'en ai assez! j'en ai assez!... Je veux avoir un
appartement tranquille, avec des portes et des fenêtres ordinaires et une
honnête femme dedans, comme tout le monde!... Tu devrais comprendre
cela Christine, et je ne devrais pas avoir besoin de te le répéter à tout bout
de champ!... Une femme comme tout le monde!... Une femme que
j'aimerais, que je promènerais, le dimanche, et que je ferais rire toute la
semaine! Ah! tu ne t'ennuierais pas avec moi! J'ai plus d'un tour dans mon
sac, sans compter les tours de cartes!... Tiens! veux-tu que je te fasse des
tours de cartes? Cela nous fera toujours passer quelques minutes, en
attendant demain soir, onze heures!... Ma petite Christine!... Ma petite
Christine!... Tu m'écoutes?... Tu ne me repousses plus!... dis? Tu m'aimes!...
Non! tu ne m'aimes pas!... Mais ça ne fait rien! tu m'aimeras! Autrefois, tu
ne pouvais pas regarder mon masque à cause que tu savais ce qu'il y a
derrière... Et maintenant tu veux bien le regarder et tu oublies ce qu'il y a
derrière, et tu veux bien ne plus me repousser!... On s'habitue à tout, quand
on veut bien... quand on a la bonne volonté!... Que de jeunes gens qui ne
s'aimaient pas avant le mariage se sont adorés après! Ah! je ne sais plus ce
que je dis... Mais tu t'amuserais bien avec moi!... Il n'y en a pas un comme
moi, par exemple, ça, je le jure devant le bon Dieu qui nous mariera—si tu
es raisonnable—il n'y en a pas un comme moi pour faire le ventriloque! Je
suis le premier ventriloque du monde!... Tu ris!... Tu ne me crois peut-être
pas!... Écoute!
Le misérable (qui était, en effet le premier ventriloque du monde)
étourdissait la petite (je m'en rendais parfaitement compte) pour détourner
son attention de la chambre des supplices!... Calcul stupide!... Christine ne
pensait qu'à nous!... Elle répéta à plusieurs reprises, sur le ton le plus doux
qu'elle put trouver et de la plus ardente supplication:

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«Éteignez la petite fenêtre!... Erik! éteignez donc la petite fenêtre!...
Car elle pensait bien que cette lumière, soudain apparue à la petite fenêtre,
et dont le monstre avait parlé d'une façon si menaçante, avait sa raison
terrible d'être... Une seule chose devait momentanément la tranquilliser,
c'est qu'elle nous avait vus tous deux, derrière le mur, au centre du
magnifique embrasement, debout et bien portants!... Mais elle eût été plus
rassurée, certes!... si la lumière s'était éteinte...
L'autre avait déjà commencé à faire le ventriloque. Il disait:
—Tiens! je soulève un peu mon masque! Oh! un peu seulement... Tu vois
mes lèvres? Ce que j'ai de lèvres? Elles ne remuent pas!... Ma bouche est
fermée... mon espèce de bouche... et cependant tu entends ma voix!... Je
parle avec mon ventre... c'est tout naturel... on appelle ça être ventriloque!...
C'est bien connu: écoute ma voix... où veux-tu qu'elle aille? Dans ton oreille
gauche? dans ton oreille droite?... dans la table?... dans les petits coffrets
d'ébène de la cheminée?... Ah! cela t'étonne... Ma voix est dans les petits
coffrets de la cheminée! La veux-tu lointaine?... La veux-tu prochaine?...
Retentissante?... Aigüe?... Nasillarde?... Ma voix se promène partout!...
partout!... Écoute, ma chérie... dans le petit coffret de droite de la cheminée,
et écoute ce qu'elle dit: Faut-il tourner le scorpion?... Et maintenant, crac!
écoute ce qu'elle dit dans le petit coffret de gauche: Faut-il tourner la
sauterelle?... Et maintenant, crac!... La voici dans le petit sac en cuir...
Qu'est-ce qu'elle dit? «Je suis le petit sac de la vie et de la mort!» Et
maintenant, crac!... la voici dans la gorge de la Carlotta, au fond de la gorge
dorée, de la gorge de cristal de la Carlotta, ma parole!... Qu'est-ce qu'elle
dit? Elle dit: «C'est moi, monsieur crapaud! c'est moi qui chante: J'écoute
cette voix solitaire... couac!... qui chante dans mon couac!...» Et
maintenant, crac, elle est arrivée sur une chaise de la loge du fantôme... et
elle dit: «Madame Carlotta chante ce soir à décrocher le lustre!...» Et
maintenant, crac!... Ah! ah! ah! ah!... où est la voix d'Erik?... Écoute,
Christine, ma chérie!... Écoute... Elle est derrière la porte de la chambre des
supplices!... Écoute-moi!... C'est moi qui suis dans la chambre des
supplices!... Et qu'est-ce que je dis? Je dis: «Malheur à ceux qui ont le
bonheur d'avoir un nez, un vrai nez à eux et qui viennent se promener dans
la chambre des supplices!... Ah! ah! ah!»

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Maudite voix du formidable ventriloque! Elle était partout, partout!... Elle
passait par la petite fenêtre invisible... à travers les murs... elle courait
autour de nous... entre nous... Erik était là!... Il nous parlait!... Nous fîmes
un geste comme pour nous jeter sur lui... mais, déjà, plus rapide, plus
insaisissable que la voix sonore de l'Écho, la voix d'Erik avait rebondi
derrière le mur!...
Bientôt, nous né pûmes plus rien entendre du tout, car voici ce qui se passa:
La voix de Christine:
—Erik! Erik!... Vous me fatiguez avec votre voix... Taisez-vous, Erik!.. Ne
trouvez-vous pas qu'il fait chaud ici?...
—Oh! Oui! répond la voix d'Erik, la chaleur devient insupportable!...
Et encore la voix râlante d'angoisse de Christine:
—Qu'est-ce que c'est que ça!... Le mur est tout chaud!... Le mur est
brûlant!...
—Je vais vous dire, Christine, ma chérie, c'est à cause de «la forêt d'à
côté!...».
—Eh bien!... que voulez-vous dire!... la forêt?...
—Vous n'avez donc pas vu que c'était une forêt du Congo?
Et le rire du monstre s'éleva si terrible que nous ne distinguions plus les
clameurs suppliantes de Christine!... Le vicomte de Chagny criait et frappait
contre les murs comme un fou... Je ne pouvais plus le retenir... Mais on
n'entendait que le rire du monstre... et le monstre lui-même ne dut entendre
que son rire... Et puis il y eut le bruit d'une rapide lutte, d'un corps qui
tombe sur le plancher et que l'on traîne... et l'éclat d'une porte fermée à toute
volée... et puis, plus rien, plus rien autour de nous que le silence embrasé de
midi... au cœur d'une forêt d'Afrique!...
....................

XXV

«TONNEAUX TONNEAUX AVEZ-VOUS DES TONNEAUX À
VENDRE?»

Page 244

(Suite du récit du Persan)

J'ai dit que cette chambre dans laquelle nous nous trouvions, M. le vicomte
de Chagny et moi, était régulièrement hexagonale et garnie entièrement de
glaces. On a vu depuis, notamment dans certaines expositions, de ces sortes
de chambres absolument disposées ainsi et appelées: «maison des mirages»
ou «palais des illusions». Mais l'invention en revient entièrement à Erik, qui
construisit, sous mes yeux, la première salle de ce genre lors des Heures
roses de Mazenderan. Il suffisait de disposer dans les coins quelque motif
décoratif, comme une colonne, par exemple, pour avoir instantanément un
palais aux mille colonnes, car, par l'effet des glaces, la salle réelle
s'augmentait de six salles hexagonales dont chacune se multipliait à l'infini.
Jadis, pour amuser «la petite sultane», il avait ainsi disposé un décor qui
devenait le «temple innombrable»; mais la petite sultane se fatigua vite
d'une aussi enfantine illusion, et alors Erik transforma son invention en
chambre des supplices. Au lieu du motif architectural posé dans les coins, il
mit au premier tableau un arbre de fer. Pourquoi cet arbre, qui imitait
parfaitement la vie, avec ses feuilles peintes, était-il en fer? Parce qu'il
devait être assez solide pour résister à toutes les attaques du «patient» que
l'on enfermait dans la chambre des supplices. Nous verrons comment, par
deux fois, le décor ainsi obtenu se transformait instantanément en deux
autres décors successifs, grâce à la rotation automatique des tambours qui
se trouvaient dans les coins et qui avaient été divisés par tiers, épousant les
angles des glaces et supportant chacun un motif décoratif qui apparaissait
tour à tour.
Les murs de cette étrange salle n'offraient aucune prise au patient, puisque,
en dehors du motif décoratif d'une solidité à toute épreuve, ils étaient
uniquement garnis de glaces et de glaces assez épaisses pour qu'elles
n'eussent rien à redouter de la rage du misérable que l'on jetait là, du reste,
les mains et les pieds nus.
Aucun meuble. Le plafond était lumineux. Un système ingénieux de
chauffage électrique qui a été imité depuis, permettait d'augmenter la
température des murs à volonté et de donner ainsi à la salle l'atmosphère
souhaitée...
Je m'attache à énumérer tous les détails précis d'une invention toute
naturelle donnant cette illusion surnaturelle, avec quelques branches

Page 245

peintes, d'une forêt équatoriale embrasée par le soleil de midi, pour que nul
ne puisse mettre en doute la tranquillité actuelle de mon cerveau, pour que
nul n'ait le droit de dire:
«Cet homme est devenu fou» ou «cet homme ment», ou «cet homme nous
prend pour des imbéciles»[11].
Si j'avais simplement raconté les choses ainsi: «Étant descendus au fond
d'une cave, nous rencontrâmes une forêt équatoriale embrasée par le soleil
de midi», j'aurais obtenu un bel effet d'étonnement stupide, mais je ne
cherche aucun effet, mon but étant, en écrivant ces lignes, de raconter ce qui
nous est exactement arrivé à M. le vicomte de Chagny et à moi au cours
d'une aventure terrible qui, un moment, a occupé la justice de ce pays.
Je reprends maintenant les faits où je les ai laissés.
Quand le plafond s'éclaira et, qu'autour de nous, la forêt s'illumina, la
stupéfaction du vicomte dépassa tout ce que l'on peut imaginer. L'apparition
de cette forêt impénétrable dont les troncs et les branches innombrables
nous enlaçaient jusqu'à l'infini, le plongea dans une consternation
effrayante. Il se passa les mains sur le front comme pour en chasser une
vision de rêve et ses yeux clignotèrent comme des yeux qui ont peine au
réveil, à reprendre connaissance de la réalité des choses. Un instant, il en
oublia d'écouter!
J'ai dit que l'apparition de la forêt ne me surprit point. Aussi écoutai-je ce
qui se passait dans la salle d'à côté pour nous deux. Enfin, mon attention
était spécialement attirée moins par le décor, dont ma pensée se
débarrassait, que par la glace elle-même qui le produisait. Cette glace, par
endroits, était brisée.
Oui, elle avait des éraflures; on était parvenu à «l'étoiler», malgré sa solidité
et cela me prouvait, à n'en pouvoir douter, que la chambre des supplices
dans laquelle nous nous trouvions, avait déjà servi!
Un malheureux, dont les pieds et les mains étaient moins nus que les
condamnés des Heures Roses de Mazenderan était certainement tombé dans
cette «Illusion mortelle», et, fou de rage, avait heurté ces miroirs qui,
malgré leurs blessures légères, n'en avaient pas moins continué à refléter
son agonie! Et la branche de l'arbre où il avait terminé son supplice était

Page 246

disposée de telle sorte qu'avant de mourir, il avait pu voir gigoter avec lui—
consolation suprême—mille pendus!
Oui! oui! Joseph Buquet avait passé par là!...
Allions-nous mourir comme lui?
Je ne le pensais pas, car je savais que nous avions quelques heures devant
nous et que je pourrais les employer plus utilement que Joseph Buquet
n'avait été capable de le faire.
N'avais-je pas une connaissance approfondie de la plupart des «trucs»
d'Erik? C'était le cas où jamais de m'en servir.
D'abord, je ne songeai plus du tout à revenir par le passage qui nous avait
conduit dans cette chambre maudite, je ne m'occupai point de la possibilité
de refaire jouer la pierre intérieure qui fermait ce passage. La raison en était
simple: je n'en avais pas le moyen!... Nous avions sauté de trop haut dans la
chambre des supplices et aucun meuble ne nous permettait désormais
d'atteindre à ce passage, pas même la branche de l'arbre de fer, pas même
les épaules de l'un de nous en guise de marchepied.
Il n'y avait plus qu'une issue possible, celle qui ouvrait sur la chambre
Louis-Philippe, et dans laquelle se trouvaient Erik et Christine Daaé. Mais
si cette issue était à l'état ordinaire de porte du côté de Christine, elle était
absolument invisible pour nous... Il fallait donc tenter de l'ouvrir sans même
savoir où elle prenait sa place, ce qui n'était point une besogne ordinaire.
Quand je fus bien sûr qu'il n'y avait plus aucun espoir pour nous, du côté de
Christine Daaé, quand j'eus entendu le monstre entraîner ou plutôt traîner la
malheureuse jeune fille hors de la chambre Louis-Philippe pour qu'elle ne
dérangeât point notre supplice, je résolus de me mettre tout de suite à la
besogne, c'est-à-dire à la recherche du truc de la porte.
Mais d'abord il me fallut calmer M. de Chagny, qui déjà se promenait dans
la clairière comme un halluciné, en poussant des clameurs incohérentes. Les
bribes de la conversation qu'il avait pu surprendre, malgré son émoi, entre
Christine et le monstre, n'avaient point peu contribué à le mettre hors de lui;
si vous ajoutez à cela le coup de la forêt magique et l'ardente chaleur qui
commençait à faire ruisseler la sueur sur ses tempes, vous n'aurez point de
peine à comprendre que l'humeur de M. de Chagny commençait à subir une

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certaine exaltation. Malgré toutes mes recommandations, mon compagnon
ne montrait plus aucune prudence.
Il allait et venait sans raison, se précipitant vers un espace inexistant,
croyant entrer dans une allée qui le conduisait à l'horizon et se heurtant le
front, après quelques pas, au reflet même de son illusion de forêt!
Ce faisant, il criait: Christine! Christine!... et il agitait son pistolet, appelant
encore de toutes ses forces le monstre, défiant en un duel à mort l'Ange de
la Musique, et il injuriait également sa forêt illusoire. C'était le supplice qui
produisait son effet sur un esprit non prévenu. J'essayai autant que possible
de le combattre, en raisonnant le plus tranquillement du monde ce pauvre
vicomte: en lui faisant toucher du doigt les glaces et l'arbre de fer, les
branches sur les tambours et en lui expliquant, d'après les lois de l'optique,
toute l'imagerie lumineuse dont nous étions enveloppés et dont nous ne
pouvions, comme de vulgaires ignorants, être les victimes!
—Nous sommes dans une chambre, une petite chambre, voilà ce qu'il faut
vous répéter sans cesse... et nous sortirons de cette chambre quand nous en
aurons trouvé la porte. Eh bien! cherchons-la!
Et je lui promis que, s'il me laissait faire, sans m'étourdir de ses cris et de
ses promenades de fou, j'aurais trouvé le truc de la porte avant une heure.
Alors, il s'allongea sur le parquet, comme on fait dans les bois, et déclara
qu'il attendrait que j'eusse trouvé la porte de la forêt, puisqu'il n'avait rien de
mieux à faire! Et il crut devoir ajouter que de l'endroit où il se trouvait, «la
vue était splendide». (Le supplice, malgré tout ce que j'avais pu dire,
agissait.)
Quant à moi, oubliant la forêt, j'entrepris un panneau de glaces et me mis à
le tâter en tous sens, y cherchant le point faible, sur lequel il fallait appuyer
pour faire tourner les portes suivant le système des portes et trappes
pivotantes d'Erik. Quelquefois ce point faible pouvait être une simple tache
sur la glace, grosse comme un petit pois, et sous laquelle se trouvait le
ressort à faire jouer. Je cherchai! Je cherchai! Je tâtai si haut que mes mains
pouvaient atteindre. Erik était à peu près de la même taille que moi et je
pensais qu'il n'avait point disposé le ressort plus haut qu'il ne fallait pour sa
taille—ce n'était du reste qu'une hypothèse, mais mon seul espoir.—J'avais
décidé de faire ainsi, sans faiblesse, et minutieusement le tour des six

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panneaux de glaces et ensuite d'examiner également fort attentivement le
parquet.
En même temps que je tâtais les panneaux avec le plus grand soin, je
m'efforçais de ne point perdre une minute car la chaleur me gagnait de plus
en plus et nous cuisions littéralement dans cette forêt enflammée.
Je travaillais ainsi depuis une demi-heure et j'en avais déjà fini avec trois
panneaux quand notre mauvais sort voulut que je me retournasse à une
sourde exclamation poussée par le vicomte.
—J'étouffe! disait-il... Toutes ces glaces se renvoient une chaleur
infernale!... Est-ce que vous allez bientôt trouver votre ressort?... Pour peu
que vous tardiez, nous allons rôtir ici!
Je ne fus point mécontent de l'entendre parler ainsi. Il n'avait pas dit un mot
de la forêt et j'espérai que la raison de mon compagnon pourrait lutter assez
longtemps encore contre le supplice. Mais il ajouta:
—Ce qui me console, c'est que le monstre a donné jusqu'à demain soir onze
heures à Christine: si nous ne pouvons sortir de là et lui porter secours, au
moins nous serons morts avant elle! La messe d'Erik pourra servir pour tout
le monde!
Et il aspira une bouffée d'air chaud qui le fit presque défaillir...
Comme je n'avais point les mêmes désespérées raisons que M. le vicomte
de Chagny pour accepter le trépas, je me retournai, après quelques paroles
d'encouragement, vers mon panneau, mais j'avais eu tort, en parlant de faire
quelques pas; si bien que dans l'enchevêtrement inouï de la forêt illusoire, je
ne retrouvai plus, à coup sûr, mon panneau! Je me voyais obligé de tout
recommencer, au hasard... Aussi je ne pus m'empêcher de manifester ma
déconvenue et le vicomte comprit que tout était à refaire. Cela lui donna un
nouveau coup.
—Nous ne sortirons jamais de cette forêt! gémit-il.
Et son désespoir ne fit plus que grandir. Et, en grandissant, son désespoir lui
faisait de plus en plus oublier qu'il n'avait affaire qu'à des glaces et de plus
en plus croire qu'il était aux prises avec une forêt véritable.
Moi, je m'étais remis à chercher... à tâter... La fièvre, à mon tour, me
gagnait... car je ne trouvais rien... absolument rien... Dans la chambre à côté

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c'était toujours le même silence. Nous étions bien perdus dans la forêt...
sans issue... sans boussole... sans guide... sans rien. Oh! je savais ce qui
nous attendait si personne ne venait à notre secours... ou si je ne trouvais
pas le ressort... Mais j'avais beau chercher le ressort, je ne trouvais que des
branches... d'admirables belles branches qui se dressaient toutes droites
devant moi ou s'arrondissaient précieusement au-dessus de ma tête... Mais
elles ne donnaient point d'ombre! C'était assez naturel, du reste, puisque
nous étions dans une forêt équatoriale avec le soleil juste au-dessus de nos
têtes... une forêt du Congo...
À plusieurs reprises. M. de Chagny et moi, nous avions retiré et remis notre
habit, trouvant tantôt qu'il nous donnait plus de chaleur et tantôt qu'il nous
garantissait, au contraire, de cette chaleur.
Moi, je résistais encore moralement, mais M. de Chagny me parut tout à fait
«parti». Il prétendait qu'il y avait bien trois jours et trois nuits qu'il marchait
sans s'arrêter dans cette forêt, à la recherche de Christine Daaé. De temps en
temps, il croyait l'apercevoir derrière un tronc d'arbre ou glissant à travers
les branches, et il l'appelait avec des mots suppliants qui me faisaient venir
les larmes aux yeux. «Christine! Christine! disait-il, pourquoi me fuis-tu?
ne m'aimes-tu pas?... Ne sommes-nous pas fiancés?... Christine, arrête-
toi!... Tu vois bien que je suis épuisé!... Christine, aie pitié!... Je vais mourir
dans la forêt... loin de toi!...»
—Oh! j'ai soif! dit-il enfin avec un accent délirant.
Moi aussi j'avais soif... j'avais la gorge en feu...
Et cependant, accroupi maintenant sur le parquet, cela ne m'empêchait pas
de chercher... chercher... chercher le ressort de la porte invisible... d'autant
plus que le séjour dans la forêt devenait dangereux à rapproche du soir...
Déjà l'ombre de la nuit commençait à nous envelopper... cela était venu très
vite, comme tombe la nuit dans les pays équatoriaux... subitement, avec à
peine de crépuscule...
Or la nuit dans les forêts de l'équateur, est toujours dangereuse, surtout
lorsque, comme nous, on n'a pas de quoi allumer du feu pour éloigner les
bêtes féroces. J'avais bien tenté, délaissant un instant la recherche de mon
ressort, de briser des branches que j'aurais, allumées avec ma lanterne
sourde, mais je m'étais heurté, moi aussi, aux fameuses glaces, et cela

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m'avait rappelé à temps que nous n'avions affaire qu'à des images de
branches...
Avec le jour, la chaleur n'était pas partie, au contraire... Il faisait maintenant
encore plus chaud sous la lueur bleue de la lune. Je recommandai au
vicomte de tenir nos armes prêtes à faire feu et de ne point s'écarter du lieu
de notre campement, cependant que je cherchais toujours mon ressort.
Tout à coup le rugissement du lion se fit entendre, à quelques pas. Nous en
eûmes les oreilles déchirées.
—Oh! fit le vicomte à voix basse, il n'est pas loin!... Vous ne le voyez
pas?... là... à travers les arbres! dans ce fourré... S'il rugit encore, je tire!...
Et le rugissement recommença, plus formidable. Et le vicomte tira, mais je
ne pense pas qu'il atteignit le lion; seulement, il cassa une glace; je le
constatai le lendemain matin à l'aurore. Pendant la nuit, nous avions dû faire
un bon chemin, car nous nous trouvâmes soudain au bord du désert, d'un
immense désert de sable, de pierres et de rochers. Ce n'était vraiment point
la peine de sortir de la forêt pour tomber dans le désert. De guerre lasse, je
m'étais étendu à côté du vicomte, personnellement fatigué de chercher des
ressorts que je ne trouvais pas.
J'étais tout à fait étonné (et je le dis au vicomte) que nous n'ayons point fait
d'autres mauvaises rencontres, pendant la nuit. Ordinairement, après le lion,
il y avait le léopard, et puis quelquefois le bourdonnement de la mouche
tsé-tsé. C'étaient là des effets très faciles à obtenir, et j'expliquai à M. de
Chagny, pendant que nous nous reposions avant de traverser le désert,
qu'Erik obtenait le rugissement du lion avec un long tambourin, terminé par
une peau d'âne à une seule de ses extrémités. Sur cette peau est bandée une
corde à boyau attachée par son centre à une autre corde du même genre qui
traverse le tambour dans toute sa hauteur. Erik n'a alors qu'à frotter cette
corde avec un gant enduit de colophane et, par la façon dont il frotte, il
imite à s'y méprendre la voix du lion ou du léopard, ou même le
bourdonnement de la mouche tsé-tsé.
Cette idée qu'Erik pouvait être dans la chambre, à côté, avec ses trucs, me
jeta soudain dans la résolution d'entrer en pourparlers avec lui, car,
évidemment, il fallait renoncer à l'idée de le surprendre. Et maintenant, il
devait savoir à quoi s'en tenir sur les habitants de la chambre des supplices.

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Je l'appelai: Erik! Erik!... Je criai le plus fort que je pus à travers le désert,
mais nul ne répondit à ma voix... Partout autour de nous, le silence et
l'immensité nue de ce désert pétré... Qu'allions-nous devenir au milieu de
cette affreuse solitude?...
Littéralement, nous commencions à mourir de chaleur, de faim et de soif...
de soif surtout... Enfin, je vis M. de Chagny se soulever sur son coude et me
désigner un point de l'horizon... Il venait de découvrir l'oasis!...
Oui, tout là-bas, là-bas, le désert faisait place à l'oasis... une oasis avec de
l'eau... de l'eau limpide comme une glace... de l'eau qui reflétait l'arbre de
fer!... Ah ça... c'était le tableau du mirage... je le reconnus tout de suite... le
plus terrible... Aucun n'avait pu y résister... aucun... Je m'efforçais de retenir
toute ma raison... et de ne pas espérer l'eau... parce que je savais que si l'on
espérait l'eau, l'eau qui reflétait l'arbre de fer et que si, après avoir espéré
l'eau, on se heurtait à la glace, il n'y avait plus qu'une chose à faire: se
pendre à l'arbre de fer!...
Aussi, je criai à M. de Chagny: «C'est le mirage!... c'est le mirage!... ne
croyez pas à l'eau!... c'est encore le truc de la glace!...» Alors il m'envoya,
comme on dit, carrément promener, avec mon truc de la glace, mes ressorts,
mes portes tournantes et mon palais des mirages!... Il affirma, rageur, que
j'étais fou ou aveugle pour imaginer que toute cette eau qui coulait là-bas,
entre de si beaux innombrables arbres, n'était point de la vraie eau!... Et le
désert était vrai! Et la forêt aussi!... Ce n'était pas à lui qu'il fallait «en faire
accroire»... il avait assez voyagé... et dans tous les pays...
Et il se traîna, disant:
—De l'eau! De l'eau!...
Et il avait la bouche ouverte comme s'il buvait...
Et moi aussi, j'avais la bouche ouverte comme si je buvais...
Car non seulement nous la voyions, l'eau, mais encore nous l'entendions!...
Nous l'entendions couler... clapoter!... Comprenez-vous ce mot clapoter?...
C'est un mot que l'on entend avec la langue!... La langue se tire hors de la
bouche pour mieux l'écouter!...
Enfin, supplice plus intolérable que tout, nous entendîmes la pluie et il ne
pleuvait pas! Cela, c'était l'invention démoniaque... Oh! je savais très bien

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aussi comment Erik l'obtenait! Il remplissait de petites pierres une boîte très
étroite et très longue, coupée par intervalles de vannes de bois et de métal.
Les petites pierres, en tombant, rencontraient ces vannes et ricochaient de
l'une à l'autre, et il s'ensuivait des sons saccadés qui rappelaient à s'y
tromper le grésillement d'une pluie d'orage.
... Aussi, il fallait voir comme nous tirions la langue, M. de Chagny et moi,
en nous traînant Vers la rive clapotante... nos yeux et nos oreilles étaient
pleins d'eau, mais notre langue restait sèche comme de la corne!...
Arrivé à la glace, M. de Chagny la lécha... et moi aussi... je léchai la glace...
Elle était ardente!...
Alors nous roulâmes par terre, avec un râle désespéré. M. de Chagny
approcha de sa tempe le dernier pistolet qui était resté chargé et moi je
regardai, à mes pieds, le lacet du Pendjab.
Je savais pourquoi, dans ce troisième décor, était revenu l'arbre de fer!...
L'arbre de fer m'attendait!...
Mais comme je regardais le lacet du Pendjab, je vis une chose qui me fit
tressaillir si violemment que M. de Chagny en fut arrêté dans son
mouvement de suicide. Déjà, il murmurait: «Adieu, Christine!...»
Je lui avais pris le bras. Et puis je lui pris le pistolet... et puis je me traînai à
genoux jusqu'à ce que j'avais vu.
Je venais de découvrir auprès du lacet du Pendjab, dans la rainure du
parquet, un clou à tête noire dont je n'ignorais par l'usage...
Enfin! je l'avais trouvé le ressort!... le ressort qui allait faire jouer la porte!...
qui allait nous donner la liberté!... qui allait nous livrer Erik.
Je tâtai le clou... Je montrai à M. de Chagny une figure rayonnante!... Le
clou à tête noire cédait sous ma pression...
Et alors...
... Et alors ce ne fut point une porte qui s'ouvrit dans le mur, mais une trappe
qui se déclencha dans le plancher.
Aussitôt, de ce trou noir, de l'air frais nous arriva. Nous nous penchâmes sur
ce carré d'ombre comme sur une source limpide. Le menton dans l'ombre

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fraîche, nous la buvions.
Et nous nous courbions de plus en plus au-dessus de la trappe. Que pouvait-
il bien y avoir dans ce trou, dans cette cave qui venait d'ouvrir
mystérieusement sa porte dans le plancher?...
Il y avait peut-être, là dedans, de l'eau?...
De l'eau pour boire...
J'allongeai le bras dans les ténèbres et je rencontrai une pierre, et puis une
autre... un escalier... un noir escalier qui descendait à la cave.
Le vicomte était déjà prêt à se jeter dans le trou!...
Là-dedans, même si on ne trouvait point d'eau, on pourrait échapper à
l'étreinte rayonnante de ces abominables miroirs...
Mais j'arrêtai le vicomte, car je craignais un nouveau tour du monstre et, ma
lanterne sourde allumée, je descendis le premier...
L'escalier plongeait dans les ténèbres les plus profondes et tournait sur lui-
même. Ah! l'adorable fraîcheur de l'escalier et des ténèbres!...
Cette fraîcheur devait moins venir du système de ventilation établi
nécessairement par Erik que de la fraîcheur même de la terre qui devait être
toute saturée d'eau au niveau où nous nous trouvions... Et puis, le lac ne
devait pas être loin!...
Nous fûmes bientôt au bas de l'escalier... Nos yeux commençaient à se faire
à l'ombre, à distinguer autour de nous, des formes... des formes rondes... sur
lesquelles je dirigeai le jet lumineux de ma lanterne...
Des tonneaux!...
Nous étions dans la cave d'Erik!
C'est là qu'il devait enfermer son vin et peut-être son eau potable...
Je savais qu'Erik était très amateur de bons crus...
Ah! il y avait là de quoi boire!...
M. de Chagny caressait les formes rondes et répétait inlassablement:
—Des tonneaux! des tonneaux!... Que de tonneaux!...

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En fait, il y en avait une certaine quantité alignée fort symétriquement sur
deux files entre lesquelles nous nous trouvions...
C'étaient des petits tonneaux et j'imaginai qu'Erik les avait choisis de cette
taille pour la facilité du transport dans la maison du Lac!...
Nous les examinions les uns après les autres cherchant si l'un d'entre eux
n'avait point quelque chantepleure nous indiquant par cela même qu'on y
aurait puisé de temps à autre.
Mais tous les tonneaux étaient fort hermétiquement clos.
Alors, après en avoir soulevé un à demi pour constater qu'il était plein, nous
nous mîmes à genoux et avec la lame d'un petit couteau que j'avais sur moi,
je me mis en mesure de faire sauter la «bonde».
À ce moment, il me sembla entendre, comme venant de très loin, une sorte
de chant monotone dont le rythme m'était connu, car je l'avais entendu très
souvent dans les rues de Paris:
«Tonneaux!... Tonneaux!... Avez-vous des tonneaux... à vendre?...»
Ma main en fut immobilisée sur la bonde... M. de Chagny aussi avait
entendu. Il me dit:
—C'est drôle!... on dirait que c'est le tonneau qui chante!...
Le chant reprit plus lointainement...
«Tonneaux!... Tonneaux!... Avez-vous des tonneaux à vendre?...»
—Oh! oh! je vous jure, fit le vicomte, que le chant s'éloigne dans le
tonneau!...
Nous nous relevâmes et allâmes regarder derrière le tonneau...
—C'est dedans! faisait M. de Chagny; c'est dedans!...
Mais nous n'entendions plus rien... et nous en fûmes réduits à accuser le
mauvais état, le trouble réel de nos sens...
Et nous revînmes à la bonde. M. de Chagny mit ses deux mains réunies
dessous et d'un dernier effort, je fis sauter la bonde.
—Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria tout de suite le vicomte... Ce n'est pas
de l'eau!

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Le vicomte avait approché ses deux mains pleines de ma lanterne... Je me
penchai sur les mains du vicomte... et, aussitôt, je rejetai ma lanterne si
brusquement loin de nous qu'elle se brisa et s'éteignit... et se perdit pour
nous...
Ce que je venais de voir dans les mains de M. de Chagny... c'était de la
poudre!

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[11]À l'époque où écrivait le Persan, on comprend très bien qu'il ait pris tant de
précautions contre l'esprit d'incrédulité; aujourd'hui où tout le monde a pu voir de
ces sortes de salles, elles seraient superflues.

XXVI

FAUT-IL TOURNER LE SCORPION? FAUT-IL TOURNER LA
SAUTERELLE?

(Fin du récit du Persan.)

Ainsi, en descendant au fond du caveau, j'avais touché le fin fond de ma
pensée, redoutable! Le misérable ne m'avait point trompé avec ses vagues
menaces à l'adresse de beaucoup de ceux de la race humaine! Hors de
l'humanité, il s'était bâti loin des hommes un repaire de bête souterraine,
bien résolu à tout faire sauter avec lui dans une éclatante catastrophe si ceux
du dessus de la terre venaient le traquer dans l'antre où il avait réfugié sa
monstrueuse laideur.
La découverte que nous venions de faire nous jeta dans un émoi qui nous fit
oublier toutes nos peines passées, toutes nos souffrances présentes... Notre
exceptionnelle situation, alors même que tout à l'heure nous nous étions
trouvés sur le bord même du suicide, ne nous était pas encore apparue avec
plus de précise épouvante. Nous comprenions maintenant tout ce qu'avait
voulu dire et tout ce qu'avait dit le monstre à Christine Daaé et tout ce que
signifiait l'abominable phrase: «Oui ou non!... Si c'est non, tout le monde est
mort et enterré!...» Oui, enterré sous les débris de ce qui avait été le grand
Opéra de Paris!... Pouvait-on imaginer plus effroyable crime pour quitter le
monde dans une apothéose d'horreur? Préparée pour la tranquillité de sa
retraite, la catastrophe allait servir à venger les amours du plus horrible
monstre qui se fût encore promené sous les deux!... «Demain soir, à onze
heures, dernier délai!...» Ah! il avait bien choisi son heure!... Il y aurait
beaucoup de monde à la fête!... beaucoup de ceux de la race humaine... là-
haut... dans les dessus flamboyants de la maison de musique!... Quel plus
beau cortège pourrait-il rêver pour mourir?... Il allait descendre dans la
tombe avec les plus belles épaules du monde, parées de tous les bijoux...
Demain soir, onze heures!... Nous devions sauter en pleine représentation...

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si Christine Daaé disait: Non!... Demain soir, onze heures!... Et comment
Christine Daaé ne dirait-elle point: Non? Est-ce qu'elle ne préférait pas se
marier avec la mort même qu'avec ce cadavre vivant? Est-ce qu'elle
n'ignorait pas que de son refus dépendait le sort foudroyant de beaucoup de
ceux de la race humaine?... Demain soir, onze heures!...
Et, en nous traînant dans les ténèbres, en fuyant la poudre, en essayant de
retrouver les marches de pierre... car tout là-haut, au-dessus de nos têtes... la
trappe qui conduit dans la chambre des miroirs, à son tour s'est éteinte...
nous nous répétons: Demain soir, onze heures!...
... Enfin, je retrouve l'escalier... mais tout à coup, je me redresse tout droit
sur la première marche, car une pensée terrible m'embrase soudain le
cerveau:
—Quelle heure est-il?
Ah! quelle heure est-il? quelle heure!... car enfin demain soir, onze heures,
c'est peut-être aujourd'hui, c'est peut-être tout de suite!... qui pourrait nous
dire l'heure qu'il est!... Il me semble que nous sommes enfermés dans cet
enfer depuis des jours et des jours... depuis des années... depuis le
commencement du monde... Tout cela va peut-être sauter à l'instant!... Ah!
un bruit!... un craquement!... Avez-vous entendu, monsieur?... Là!... là, dans
ce coin... grands dieux!... comme un bruit de mécanique!... Encore!... Ah!
de la lumière!... c'est peut-être la mécanique qui va tout faire sauter!... je
vous dis: un craquement... vous êtes donc sourd?
M. de Chagny et moi, nous nous mettons à crier comme des fous... la peur
nous talonne... nous gravissons l'escalier en roulant sur les marches... La
trappe est peut-être fermée là-haut! C'est peut-être cette porte fermée qui
fait tout ce noir... Ah! sortir du noir! sortir du noir!... Retrouver la clarté
mortelle de la chambre des Miroirs!...
... Mais nous sommes arrivés en haut de l'escalier... non, la trappe n'est pas
fermée, mais il fait aussi noir maintenant dans la chambre des miroirs que
dans la cave que nous quittons!... Nous sortons tout à fait de la cave... nous
nous traînons sur le plancher de la chambre des supplices... le plancher qui
nous sépare de cette poudrière... quelle heure est-il?... Nous crions, nous
appelons!... M. de Chagny clame, de toutes ses forces renaissantes:
«Christine!... Christine!...» Et moi, j'appelle Erik!... je lui rappelle que je lui

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ai sauvé la vie!... Mais rien ne nous répond!... rien que notre propre
désespoir... que notre propre folie... quelle heure est-il?... «Demain soir,
onze heures!...» Nous discutons... nous nous efforçons de mesurer le temps
que nous avons passé ici... mais nous sommes incapables de raisonner... Si
on pouvait voir seulement le cadran d'une montre, avec des aiguilles qui
marchent!... Ma montre est arrêtée depuis longtemps... mais celle de M. de
Chagny marche encore... Il me dit qu'il l'a remontée en procédant à sa
toilette de soirée, avant de venir à l'Opéra... Nous essayons de tirer de ce
fait quelque conclusion qui nous laisse espérer que nous n'en sommes pas
encore arrivés à la minute fatale...
... La moindre sorte de bruit qui nous vient par la trappe que j'ai en vain
essayé de refermer, nous rejette dans la plus atroce angoisse... Quelle heure
est-il?... Nous n'avons plus une allumette sur nous... Et cependant il faudrait
savoir... M. de Chagny imagine de briser le verre de sa montre et de tâter les
deux aiguilles... Un silence pendant lequel il tâte, il interroge les aiguilles
du bout des doigts. L'anneau de la montre lui sert de point de repère!... Il
estime à l'écartement des aiguilles qu'il peut être justement onze heures...
Mais les onze heures qui nous font tressaillir, sont peut-être passées, n'est-
ce pas?... Il est peut-être onze heures et dix minutes... et nous aurions au
moins encore douze heures devant nous.
Et, tout à coup, je crie:
—Silence!
Il m'a semblé entendre des pas dans la demeure à côté.
Je ne me suis pas trompé! j'entends un bruit de portes, suivi de pas
précipités. On frappe contre le mur. La voix de Christine Daaé:
—Raoul! Raoul!
Ah! nous crions tous à la fois, maintenant, de l'un et de l'autre côté du mur.
Christine sanglote, elle ne savait point si elle retrouverait M. de Chagny
vivant!... Le monstre a été terrible, paraît-il... Il n'a fait que délirer en
attendant qu'elle voulût bien prononcer le «oui» qu'elle lui refusait... Et
cependant, elle lui promettait ce «oui» s'il voulait bien la conduire dans la
chambre des supplices!... Mais il s'y était obstinément opposé, avec des
menaces atroces à l'adresse de tous ceux de la race humaine... Enfin, après

Page 259

des heures et des heures de cet enfer, il venait de sortir à l'instant... la
laissant seule pour réfléchir une dernière fois...
... Des heures et des heures!... Quelle heure est-il? Quelle heure est-il,
Christine?...
—Il est onze heures!... onze heures moins cinq minutes!...
—Mais quelles onze heures?...
—Les onze heures qui doivent décider de la vie ou de la mort!... Il vient de
me le répéter en partant, reprend la voix râlante de Christine... Il est
épouvantable!... Il délire et il a arraché son masque et ses yeux d'or lancent
des flammes!... Et il ne fait que rire!... Il m'a dit en riant, comme un démon
ivre: «Cinq minutes! Je te laisse seule à cause de ta pudeur bien connue!...
Je ne veux pas que tu rougisses devant moi quand tu me diras «oui»,
comme les timides fiancées!... Que diable! on sait son monde!» Je vous ai
dit qu'il était comme un démon ivre!... «Tiens! (et il a puisé dans le petit sac
de la vie et de la mort) Tiens! m'a-t-il dit, voilà la petite clef de bronze qui
ouvre les coffrets d'ébène qui sont sur la cheminée de la chambre de Louis-
Philippe... Dans l'un de ces coffrets, tu trouveras un scorpion et dans l'autre
une sauterelle, des animaux très bien imités en bronze du Japon; ce sont des
animaux qui disent oui et non! C'est-à-dire que tu n'auras qu'à tourner le
scorpion sur son pivot, dans la position contraire à celle où tu l'auras
trouvé... cela signifiera à mes yeux, quand je rentrerai dans la chambre
Louis-Philippe, dans la chambre des fiançailles: oui!... La sauterelle, elle, si
tu la tournes, voudra dire: non! à mes yeux, quand, je rentrerai dans la
chambre Louis-Philippe, dans la chambre de la mort!... Et il riait comme un
démon ivre! Moi, je ne faisais que lui réclamer à genoux la clef de la
chambre des supplices, lui promettant d'être à jamais sa femme s'il
m'accordait cela... Mais il m'a dit qu'on n'aurait plus besoin jamais de cette
clef et qu'il allait la jeter au fond du lac!... Et puis, en riant comme un
démon ivre, il m'a laissé en me disant qu'il ne reviendrait que dans cinq
minutes, à cause qu'il savait tout ce que l'on doit, quand on est un galant
homme, à la pudeur des femmes!... Ah! oui, encore il m'a crié: La
sauterelle!... Prends garde à la sauterelle!... Ça ne tourne pas seulement une
sauterelle, ça saute!... ça saute!... ça saute joliment bien!...
J'essaie ici de reproduire avec des phrases, des mots entrecoupés, des
exclamations, le sens des paroles délirantes de Christine!... Car, elle aussi,

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pendant ces vingt-quatre heures, avait dû toucher le fond de la douleur
humaine... et peut-être avait-elle souffert plus que nous!... À chaque instant,
Christine s'interrompait et nous interrompait pour s'écrier: «Raoul! souffres-
tu?...» Et elle tâtait les murs, qui étaient froids maintenant, et elle demandait
pour quelle raison ils avaient été si chauds!... Et les cinq minutes
s'écoulèrent et, dans ma pauvre cervelle, grattaient de toutes leurs pattes le
scorpion et la sauterelle!
J'avais cependant conservé assez de lucidité pour comprendre que si l'on
tournait la sauterelle, la sauterelle sautait... et avec elle beaucoup de ceux de
la race humaine! Point de doute que la sauterelle commandait quelque
courant électrique destiné à faire sauter la poudrière!... Hâtivement, M. de
Chagny, qui semblait maintenant, depuis qu'il avait ré-entendu la voix de
Christine, avoir recouvré toute sa force morale, expliquait à la jeune fille
dans quelle situation formidable nous nous trouvions, nous et tout l'Opéra...
Il fallait tourner le scorpion, tout de suite...
Ce scorpion, qui répondait au oui tant souhaité par Erik, devait être quelque
chose qui empêcherait peut-être la catastrophe de se produire.
—Va!... va donc, Christine, ma femme adorée!... commanda Raoul.
Il y eut un silence.
—Christine, m'écriai-je, où êtes-vous?
—Auprès du scorpion!
—N'y touchez pas!
L'idée m'était venue—car je connaissais mon Erik—que le monstre avait
encore trompé la jeune femme. C'était peut-être le scorpion qui allait tout
faire sauter. Car, enfin, pourquoi n'était-il pas là, lui? Il y avait beau temps
maintenant que les cinq minutes étaient écoulées... et il n'était pas revenu...
Et il s'était sans doute mis à l'abri!... Et il attendait peut-être l'explosion
formidable... Il n'attendait plus que ça!... Il ne pouvait pas espérer, en vérité,
que Christine consentirait jamais à être sa proie volontaire!... Pourquoi
n'était-il pas revenu?... Ne touchez pas au scorpion!...
—Lui!... s'écria Christine. Je l'entends!... Le voilà!...
....................

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Il arrivait, en effet. Nous entendîmes ses pas qui se rapprochaient de la
chambre Louis-Philippe. Il avait rejoint Christine. Il n'avait pas prononcé un
mot...
Alors, j'élevai la voix:
—Erik! c'est moi! Me reconnais-tu?
À cet appel, il répondit aussitôt sur un ton extraordinairement pacifique:
—Vous n'êtes donc pas morts là dedans?... Eh bien, tâchez de vous tenir
tranquilles.
Je voulus l'interrompre, mais il me dit si froidement, que j'en restai glacé
derrière mon mur: «Plus un mot, daroga, ou je fais tout sauter!»
Et aussitôt il ajouta:
—L'honneur doit en revenir à mademoiselle!... Mademoiselle n'a pas touché
au scorpion (comme il parlait posément!), mademoiselle n'a pas touché à la
sauterelle (avec quel effrayant sang-froid!), mais il n'est pas trop tard pour
bien faire. Tenez, j'ouvre sans clé, moi, car je suis l'amateur de trappes, et
j'ouvre et ferme tout ce que je veux, comme je veux... J'ouvre les petits
coffrets d'ébène: regardez-y, mademoiselle, dans les petits coffrets d'ébène...
les jolies petites bêtes... Sont-elles assez bien imitées... et comme elles
paraissent inoffensives... Mais l'habit ne fait pas le moine! (Tout ceci d'une
voix blanche, uniforme...) Si l'on tourne la sauterelle, nous sautons tous,
mademoiselle... Il y a sous nos pieds assez de poudre pour faire sauter un
quartier de Paris... si l'on tourne le scorpion, toute cette poudre est noyée!...
Mademoiselle, à l'occasion de nos noces, vous allez faire un bien joli
cadeau à quelques centaines de Parisiens qui applaudissent en ce moment
un bien pauvre chef-d'œuvre de Meyerbeer... Vous allez leur faire cadeau de
la vie... car vous allez, mademoiselle, de vos jolies mains—quelle voix
lasse était cette voix—vous allez tourner le scorpion!... Et gai, gai, nous
nous marierons!
Un silence, et puis:
—Si, dans deux minutes, mademoiselle, vous n'avez pas tourné le scorpion
—j'ai une montre, ajouta la voix d'Erik, une montre qui marche joliment
bien...—moi, je tourne la sauterelle... et la sauterelle, ça saute joliment
bien!...

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Le silence reprit plus effrayant à lui tout seul que tous les autres effrayants
silences. Je savais que lorsque Erik avait pris cette voix pacifique, et
tranquille, et lasse, c'est qu'il était à bout de tout, capable du plus titanesque
forfait ou du plus forcené dévouement et qu'une syllabe déplaisante à son
oreille pourrait déchaîner l'ouragan. M. de Chagny, lui, avait compris qu'il
n'y avait plus qu'à prier, et, à genoux, il priait... Quant à moi, mon sang
battait si fort que je dus saisir mon cœur dans ma main, de grand'peur qu'il
n'éclatât... C'est que, nous pressentions trop horriblement ce qui se passait
en ces secondes suprêmes dans la pensée affolée de Christine Daaé... c'est
que nous comprenions son hésitation à tourner le scorpion... Encore une
fois, si c'était le scorpion qui allait tout faire sauter!... Si Erik avait résolu de
nous engloutir tous avec lui!
Enfin, la voix d'Erik, douce cette fois, d'une douceur angélique...
—Les deux minutes sont écoulées... adieu, mademoiselle!... saute,
sauterelle!...
—Erik, s'écria Christine, qui avait dû se précipiter sur la main du monstre,
me jures-tu, monstre, me jures-tu sur ton infernal amour, que c'est le
scorpion qu'il faut tourner...
—Oui, pour sauter à nos noces...
—Ah! tu vois bien! nous allons sauter!
—À nos noces!... innocente enfant!... Le scorpion ouvre le bal!... Mais en
voilà assez!... Tu ne veux pas du scorpion? À moi la sauterelle!
—Erik!...
—Assez!...
J'avais joint mes cris à ceux de Christine. M. de Chagny, toujours à genoux,
continuait à prier...
—Erik! J'ai tourné le scorpion!!...
....................
Ah! la seconde que nous avons vécue là!
À attendre!

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À attendre que nous ne soyons plus rien que des miettes, au milieu du
tonnerre et des ruines...
... À sentir craquer sous nos pieds, dans le gouffre ouvert... des choses... des
choses qui pouvaient être le commencement de l'apothéose d'horreur... car,
par la trappe ouverte dans les ténèbres, gueule noire dans la nuit noire, un
sifflement inquiétant—comme le premier bruit d'une fusée—venait...
... D'abord tout mince... et puis plus épais... puis très fort...
Mais écoutez! écoutez! et retenez des deux mains votre cœur prêt à sauter
avec beaucoup de ceux de la race humaine.
Ce n'est point là le sifflement du feu.
Ne dirait-on point une fusée d'eau?...
À la trappe! à la trappe!
Écoutez! écoutez!
Cela fait maintenant glouglou... glouglou...
À la trappe!... à la trappe!... à la trappe!...
Quelle fraîcheur!
À la fraîche! à la fraîche! Toute notre soif qui était partie quand était venue
l'éprouvante, revient plus forte avec le bruit de l'eau.
L'eau! l'eau! l'eau qui monte!...
Qui monte dans la cave, par-dessus les tonneaux, tous les tonneaux de
poudre (tonneaux! tonneaux!... avez-vous des tonneaux à vendre?) l'eau!...
l'eau vers laquelle nous descendons avec des gorges embrasées... l'eau qui
monte jusqu'à nos mentons, jusqu'à nos bouches...
Et nous buvons... Au fond de la cave, nous buvons, à même la cave...
Et nous remontons, dans la nuit noire, l'escalier, marche à marche, l'escalier
que nous avions descendu au-devant de l'eau et que nous remontons avec
l'eau.
Vraiment, voilà bien de la poudre perdue et bien noyée! à grande eau!...
C'est de la belle besogne! On ne regarde pas à l'eau, dans la demeure du
Lac! Si ça continue, tout le lac va entrer dans la cave...

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Car, en vérité, on ne sait plus maintenant où elle va s'arrêter...
Nous voici sortis de la cave et l'eau monte toujours...
Et l'eau aussi sort de la cave, s'épand sur le plancher... Si cela continue,
toute la demeure du Lac va en être inondée. Le plancher de la chambre des
miroirs est lui-même un vrai petit lac dans lequel nos pieds barbotent. C'est
assez d'eau comme cela! Il faut qu'Erik ferme le robinet: Erik! Erik! Il y a
assez d'eau pour la poudre! Tourne le robinet! Ferme le scorpion!
Mais Erik ne répond pas... On n'entend plus rien que l'eau qui monte... nous
en avons maintenant jusqu'à mi-jambe!...
—Christine! Christine! l'eau monte! monte jusqu'à nos genoux, crie M. de
Chagny.
Mais Christine ne répond pas... on n'entend plus rien que l'eau qui monte.
Rien! rien! dans la chambre à côté... Plus personne! personne pour tourner
le robinet! personne pour fermer le scorpion!
Nous sommes tout seuls, dans le noir, avec l'eau noire qui nous étreint, qui
grimpe, qui nous glace! Erik! Erik! Christine! Christine!
Maintenant, nous avons perdu pied et nous tournons dans l'eau, emportés
dans un mouvement de rotation irrésistible, car l'eau tourne avec nous et
nous nous heurtons aux miroirs noirs qui nous repoussent... et nos gorges
soulevées au-dessus du tourbillon hurlent...
Est-ce que nous allons mourir ici? noyés dans la chambre des supplices?...
Je n'ai jamais vu ça? Erik, au temps des Heures Roses de Mazenderan, ne
m'a jamais montré cela par la petite fenêtre invisible!... Erik! Erik! Je t'ai
sauvé la vie! Souviens-toi!... Tu étais condamné!... Tu allais mourir!... Je t'ai
ouvert les portes de la vie!... Erik!...
Ah! nous tournons dans l'eau comme des épaves!...
Mais j'ai saisi tout à coup de mes mains égarées le tronc de l'arbre de fer!...
et j'appelle M. de Chagny... et nous voilà tous les deux suspendus à la
branche de l'arbre de fer...
Et l'eau monte toujours!

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Ah! ah! rappelez-vous! Combien y a-t-il d'espace entre la branche de l'arbre
de fer et le plafond en coupole de la chambre des miroirs?... Tâchez à vous
souvenir!... Après tout, l'eau va peut-être s'arrêter... elle trouvera sûrement
son niveau... Tenez! il me semble qu'elle s'arrête!... Non! non! horreur!... À
la nage! À la nage!... nos bras qui nagent s'enlacent; nous étouffons!... nous
nous battons dans l'eau noire!... nous avons déjà peine à respirer l'air noir
au-dessus de l'eau noire... l'air qui fuit, que nous entendons fuir au-dessus
de nos têtes par je ne sais quel appareil de ventilation... Ah! tournons!
tournons! tournons jusqu'à ce que nous ayons trouvé la bouche d'air... nous
collerons notre bouche à la bouche d'air... Mais les forces m'abandonnent,
j'essaie de me raccrocher aux murs! Ah! comme les parois de glace sont
glissantes à mes doigts qui cherchent... Nous tournons encore!... Nous
enfonçons... Un dernier effort!... Un dernier cri!... Erik!... Christine!... glou,
glou, glou!... dans les oreilles!... glou, glou, glou!... au fond de l'eau noire,
nos oreilles font glou-glou!... Et il me semble encore, avant de perdre tout à
fait connaissance, entendre entre deux glouglous... «Tonneaux!...
tonneaux!... Avez-vous des tonneaux à vendre?»

XXVII

LA FIN DES AMOURS DU FANTOME

C'est ici que se termine le récit écrit que m'a laissé le Persan.
Malgré l'horreur d'une situation qui semblait définitivement les vouer à la
mort, M. de Chagny et son compagnon furent sauvés par le dévouement
sublime de Christine Daaé. Et je tiens tout le reste de l'aventure de la
bouche du daroga lui-même.
Quand j'allai le voir, il habitait toujours son petit appartement de la rue de
Rivoli, en face des Tuileries. Il était bien malade et il ne fallait rien moins
que toute mon ardeur de reporter-historien au service de la vérité pour le
décider à revivre avec moi l'incroyable drame. C'était toujours son vieux et
fidèle domestique Darius qui le servait et me conduisait auprès de lui. Le
daroga me recevait au coin de la fenêtre qui regarde le jardin, assis dans un
vaste fauteuil où il essayait de redresser un torse qui n'avait pas dû être sans
beauté. Notre Persan avait encore ses yeux magnifiques, mais son pauvre
visage était bien fatigué. Il avait fait raser entièrement sa tête qu'il couvrait

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à l'ordinaire d'un bonnet d'astrakan; il était habillé d'une vaste houppelande
très simple dans les manches de laquelle il s'amusait inconsciemment à
tourner les pouces, mais son esprit était resté fort lucide.
Il ne pouvait se rappeler les affres anciennes sans être repris d'une certaine
fièvre et c'est par bribes que je lui arrachai la fin surprenante de cette
étrange histoire. Parfois, il se faisait prier longtemps pour répondre à mes
questions, et parfois exalté par ses souvenirs il évoquait spontanément
devant moi, avec un relief saisissant, l'image effroyable d'Erik et les
terribles heures que M. de Chagny et lui avaient vécues dans la demeure du
Lac.
Il fallait voir le frémissement qui l'agitait quand il me dépeignait son réveil
dans la pénombre inquiétante de la chambre Louis-Philippe... après le
drame des eaux... Et voici la fin de cette terrible histoire, telle qu'il me l'a
racontée de façon à compléter le récit écrit qu'il avait bien voulu me confier:
En ouvrant les yeux, le daroga s'était vu étendu sur un lit... M. de Chagny
était couché sur un canapé, à côté de l'armoire à glace. Un ange et un démon
veillaient sur eux...
Après les mirages et illusions de la chambre des supplices, la précision des
détails bourgeois de cette petite pièce tranquille, semblait avoir été encore
inventée dans le dessein de dérouter l'esprit du mortel assez téméraire pour
s'égarer dans ce domaine du cauchemar vivant. Ce lit-bateau, ces chaises
d'acajou ciré, cette commode et ces cuivres, le soin avec lequel ces petits
carrés de dentelle au crochet étaient placés sur le dos des fauteuils, la
pendule et de chaque côté de la cheminée les petits coffrets à l'apparence si
inoffensive... enfin, cette étagère garnie de coquillages, de pelotes rouges
pour les épingles, de bateaux en nacre et d'un énorme œuf d'autruche... le
tout éclairé discrètement par une lampe à abat-jour posée sur un guéridon...
tout ce mobilier qui était d'une laideur ménagère touchante, si paisible, si
raisonnable «au fond des caves de l'Opéra», déconcertait l'imagination plus
que toutes les fantasmagories passées.
Et l'ombre de l'homme au masque, dans ce petit cadre vieillot, précis et
propret, n'en apparaissait que plus formidable. Elle se courba jusqu'à
l'oreille du Persan et lui dit à voix basse:

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—Ça va mieux, daroga?... Tu regardes mon mobilier?... C'est tout ce qui me
reste de ma pauvre misérable mère...
Il lui dit encore des choses qu'il ne se rappelait plus; mais—et cela lui
paraissait bien singulier—le Persan avait le souvenir précis que, pendant
cette vision surannée de la chambre Louis-Philippe, seul Erik parlait.
Christine Daaé ne disait pas un mot; elle se déplaçait sans bruit et comme
une Sœur de charité qui aurait fait vœu de silence... Elle apportait dans une
tasse un cordial... ou du thé fumant... L'homme au masque la lui prenait des
mains et la tendait au Persan.
Quant à M. de Chagny, il dormait...
Erik dit en versant un peu de rhum dans la tasse du daroga et en lui
montrant le vicomte étendu:
—Il est revenu à lui bien avant que nous puissions savoir si vous seriez
encore vivant un jour, daroga. Il va très bien... Il dort... Il ne faut pas le
réveiller...
Un instant, Erik quitta la chambre et le Persan, se soulevant sur son coude,
regarda autour de lui... Il aperçut, assise au coin de la cheminée, la
silhouette blanche de Christine Daaé. Il lui adressa la parole... il l'appela...
mais il était encore très faible et il retomba sur l'oreiller... Christine vint à
lui, lui posa la main sur le front, puis s'éloigna... Et le Persan se rappela
qu'alors, en s'en allant, elle n'eut pas un regard pour M. de Chagny qui, à
côté, il est vrai, bien tranquillement dormait... et elle retourna s'asseoir dans
son fauteuil, au coin de la cheminée, silencieuse comme une Sœur de
charité qui a fait vœu de silence...
Erik revint avec de petits flacons qu'il déposa sur la cheminée. Et tout bas
encore, pour ne pas éveiller M. de Chagny, il dit au Persan, après s'être assis
à son chevet et lui avoir tâté le pouls:
—Maintenant, vous êtes sauvés tous les deux. Et je vais tantôt vous
reconduire sur le dessus de la terre, pour faire plaisir à ma femme.
Sur quoi il se leva, sans autre explication, et disparut encore.
Le Persan regardait maintenant le profil tranquille de Christine Daaé sous la
lampe. Elle lisait dans un tout petit livre à tranche dorée comme on en voit
aux livres religieux. L'Imitation a de ces éditions-là. Et le Persan avait

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encore dans l'oreille le ton naturel avec lequel l'autre avait dit: «Pour faire
plaisir à ma femme...»
Tout doucement, le daroga appela encore, mais Christine devait lire très
loin, car elle n'entendit pas...
Erik revint... fit boire au daroga une potion, après lui avoir recommandé de
ne plus adresser une parole à «sa femme» ni à personne, parce que cela
pouvait être très dangereux pour la santé de tout le monde.
À partir de ce moment, le Persan se souvient encore de l'ombre noire d'Erik
et de la silhouette blanche de Christine qui glissaient toujours en silence à
travers la chambre, se penchaient au-dessus de lui et au-dessus de M. de
Chagny. Le Persan était encore très faible et le moindre bruit, la porte de
l'armoire à glace qui s'ouvrait en grinçant, par exemple, lui faisait mal à la
tête... et puis il s'endormit comme M. de Chagny.
Cette fois, il ne devait plus se réveiller que chez lui, soigné par son fidèle
Darius, qui lui apprit qu'on l'avait, la nuit précédente, trouvé contre la porte
de son appartement, où il avait dû être transporté par un inconnu, lequel
avait eu soin de sonner avant de s'éloigner.
Aussitôt que le daroga eut recouvré ses forces et sa responsabilité, il envoya
demander des nouvelles du vicomte au domicile du comte Philippe.
Il lui fut répondu que le jeune homme n'avait pas reparu et que le comte
Philippe était mort. On avait trouvé son cadavre sur la berge du Lac de
l'Opéra, du côté de la rue Scribe. Le Persan se rappela la messe funèbre à
laquelle il avait assisté derrière le mur de la chambre des miroirs et il ne
douta plus du crime ni du criminel. Sans peine, hélas! connaissant Erik, il
reconstitua le drame. Après avoir cru que son frère avait enlevé Christine
Daaé, Philippe s'était précipité à sa poursuite sur cette route de Bruxelles,
où il savait que tout était préparé pour une telle aventure. N'y ayant point
rencontré les jeunes gens, il était revenu à l'Opéra, s'était rappelé les
étranges confidences de Raoul sur son fantastique rival, avait appris que le
vicomte avait tout tenté pour pénétrer dans les dessous du théâtre et enfin
qu'il avait disparu, laissant son chapeau dans la loge de la diva, à côté d'une
boîte de pistolets. Et le comte, qui ne doutait plus de la folie de son frère,
s'était à son tour lancé dans cet infernal labyrinthe souterrain. En fallait-il
davantage, aux yeux du Persan, pour que l'on retrouvât le cadavre du comte

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sur la berge du Lac, où veillait le chant de la sirène, la sirène d'Erik, cette
concierge du Lac des Morts?
Aussi le Persan n'hésita pas. Épouvanté de ce nouveau forfait, ne pouvant
rester dans l'incertitude où il se trouvait relativement au sort définitif du
vicomte et de Christine Daaé, il se décida à tout dire à la justice.
Or l'instruction de l'affaire avait été confiée à M. le juge Faure et c'est chez
lui qu'il s'en alla frapper. On se doute de quelle sorte un esprit sceptique,
terre à terre, superficiel (je le dis comme je le pense) et nullement préparé à
une telle confidence, reçut la déposition du daroga. Celui-ci fut traité
comme un fou.
Le Persan, désespérant de se faire jamais entendre, s'était mis alors à écrire.
Puisque la justice ne voulait pas de son témoignage, la presse s'en
emparerait peut-être, et il venait un soir de tracer la dernière ligne du récit
que j'ai fidèlement rapporté ici quand son domestique Darius lui annonça un
étranger qui n'avait point dit son nom, dont il était impossible de voir le
visage et qui avait déclaré simplement qu'il ne quitterait la place qu'après
avoir parlé au daroga.
Le Persan, pressentant immédiatement la personnalité de ce singulier
visiteur, ordonna qu'on l'introduisît sur-le-champ.
Le daroga ne s'était pas trompé.
C'était le Fantôme! C'était Erik!
Il paraissait d'une faiblesse extrême et se retenait au mur comme s'il
craignait de tomber... Ayant enlevé son chapeau, il montra un front d'une
pâleur de cire. Le reste du visage était caché par le masque.
Le Persan s'était dressé devant lui.
—Assassin du comte Philippe, qu'as-tu fait de son frère et de Christine
Daaé?
À cette apostrophe formidable, Erik chancela et garda un instant le silence,
puis, s'étant traîné jusqu'à un fauteuil, il s'y laissa tomber en poussant un
profond soupir. Et là, il dit à petites phrases, à petits mots, à court souffle:
—Daroga, ne me parle pas du comte Philippe... Il était mort... déjà... quand
je suis sorti de ma maison... il était mort... déjà... quand... la sirène a

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chanté... c'est un accident... un triste... un... lamentablement triste...
accident... Il était tombé bien maladroitement et simplement et
naturellement dans le Lac!...
—Tu mens! s'écria le Persan.
Alors Erik courba la tête et dit:
—Je ne viens pas ici... pour te parler du comte Philippe... mais pour te dire
que... je vais mourir...
—Où sont Raoul de Chagny et Christine Daaé?...
—Je vais mourir.
—Raoul de Chagny et Christine Daaé?
—... d'amour... daroga... je vais mourir d'amour... c'est comme cela... je
l'aimais tant!... Et je l'aime encore, daroga, puisque j'en meurs, je te dis... Si
tu savais comme elle était belle quand elle m'a permis de l'embrasser
vivante, sur son salut éternel... C'était la première fois, daroga, la première
fois, tu entends, que j'embrassais une femme... Oui, vivante, je l'ai
embrassée vivante et elle était belle comme une morte?...
Le Persan s'était levé et il avait osé toucher Erik. Il lui secoua le bras.
—Me diras-tu enfin si elle est morte ou vivante?...
—Pourquoi me secoues-tu ainsi? répondit, Erik avec effort... Je te dis que
c'est moi qui vais mourir... oui, je l'ai embrassée vivante...
—Et maintenant, elle est morte?
—Je te dis que je l'ai embrassée comme ça sur le front... et elle n'a point
retiré son front de ma bouche!... Ah! c'est une honnête fille! Quant à être
morte, je ne le pense pas, bien que cela ne me regarde plus... Non! non! elle
n'est pas morte! Et il ne faudrait pas que j'apprenne que quelqu'un a touché
un cheveu de sa tête! C'est une brave et honnête fille qui t'a sauvé la vie,
par-dessus le marché, daroga, dans un moment où je n'aurais pas donné
deux sous de ta peau de Persan. Au fond, personne ne s'occupait de toi.
Pourquoi étais-tu là avec ce petit jeune homme? Tu allais mourir par-dessus
le marché! Ma parole, elle me suppliait pour son petit jeune homme, mais je
lui avais répondu que, puisqu'elle avait tourné le scorpion, j'étais devenu par
cela même, et de sa bonne volonté, son fiancé et qu'elle n'avait pas besoin

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de deux fiancés, ce qui était assez juste; quant à toi, tu n'existais pas, tu
n'existais déjà plus, je te le répète, et tu allais mourir avec l'autre fiancé!
Seulement, écoute bien, daroga, comme vous criiez comme des possédés à
cause de l'eau, Christine est venue à moi, ses beaux grands yeux bleus
ouverts et elle m'a juré, sur son salut éternel, qu'elle consentait à être ma
femme vivante! Jusqu'alors, dans le fond de ses yeux, daroga, j'avais
toujours vu ma femme morte; c'était la première fois que j'y voyais ma
femme vivante. Elle était sincère, sur son salut éternel. Elle ne se tuerait
point. Marché conclu. Une demi-minute plus tard, toutes les eaux étaient
retournées au Lac, et je tirais ta langue, daroga, car j'ai bien cru, ma parole,
que tu y resterais!... Enfin!... Voilà! C'était entendu! je devais vous reporter
chez vous sur le dessus de la terre. Enfin, quand vous m'avez eu débarrassé
le plancher de la chambre Louis-Philippe, j'y suis revenu, moi, tout seul.
—Qu'avais-tu fait du vicomte de Chagny? interrompit le Persan.
—Ah! tu comprends... celui-là, daroga, je n'allais pas comme ça le reporter
tout de suite sur le dessus de la terre... C'était un otage... Mais je ne pouvais
pas non plus le conserver dans la demeure du lac, à cause de Christine; alors
je l'ai enfermé bien confortablement, je l'ai enchaîné proprement (le parfum
de Mazenderan l'avait rendu mou comme une chiffe) dans le caveau des
communards qui est dans la partie la plus déserte de la plus lointaine cave
de l'Opéra, plus bas que le cinquième dessous, là où personne ne va jamais
et d'où l'on ne peut se faire entendre de personne. J'étais bien tranquille et je
suis revenu auprès de Christine. Elle m'attendait...
À cet endroit de son récit, il paraît que le Fantôme se leva si solennellement
que le Persan qui avait repris sa place dans son fauteuil dut se lever, lui
aussi, comme obéissant au même mouvement et sentant qu'il était
impossible de rester assis dans un moment aussi solennel et même (m'a dit
le Persan lui-même) il ôta, bien qu'il eût la tête rase, son bonnet d'astrakan.
—Oui! Elle m'attendait, reprit Erik, qui se prit à trembler comme une
feuille, mais à trembler d'une vraie émotion solennelle... elle m'attendait
toute droite, vivante, comme une vraie fiancée vivante, sur son salut
éternel... Et quand je me suis avancé, plus timide qu'un petit enfant, elle ne
s'est point sauvée... non, non... elle est restée... elle m'a attendu... je crois
bien même, daroga, qu'elle a un peu... oh! pas beaucoup... mais un peu,
comme une fiancée vivante, tendu son front... Et... et... je l'ai... embrassée!...

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Moi!... moi!... moi!... Et elle n'est pas morte!... Et elle est restée tout
naturellement à côté de moi, après que je l'ai eu embrassée, comme ça... sur
le front... Ab! que c'est bon, daroga, d'embrasser quelqu'un!... Tu ne peux
pas savoir, toi!... Mais moi! moi!... Ma mère, daroga, ma pauvre misérable
mère n'a jamais voulu que je l'embrasse... Elle se sauvait... en me jetant
mon masque!... ni aucune femme!... jamais!... jamais!... Ah! ah! ah! Alors,
n'est-ce pas?... d'un pareil bonheur, n'est-ce pas, j'ai pleuré. Et je suis tombé
en pleurant à ses pieds... et j'ai embrassé ses pieds... ses petits pieds, en
pleurant... Toi aussi tu pleures, daroga; et elle aussi pleurait... l'ange a
pleuré!...
Comme il racontait ces choses, Erik sanglotait et le Persan, en effet, n'avait
pu retenir ses larmes devant cet homme masqué qui, les épaules secouées,
les mains à la poitrine, tantôt râlait de douleur et tantôt d'attendrissement.
—... Oh! daroga, j'ai senti ses larmes couler sur mon front à moi! à moi! à
moi! Elles étaient chaudes... elles étaient douces! elles allaient partout sous
mon masque, ses larmes! elles allaient se mêler à mes larmes dans mes
yeux!... elles coulaient jusque dans ma bouche... Ah! ses larmes à elle, sur
moi! Écoute, daroga, écoute, ce que j'ai fait... J'ai arraché mon masque pour
ne pas perdre une seule de ses larmes... Et elle ne s'est pas enfuie!... Et elle
n'est pas morte! Elle est restée vivante, à pleurer... sur moi... avec moi...
Nous avons pleuré ensemble!... Seigneur du ciel! vous m'avez donné tout le
bonheur du monde!...
Et Erik s'était effondré, râlant sur le fauteuil.
—Ah! Je ne vais pas encore mourir... tout de suite... mais laisse-moi
pleurer! avait-il dit au Persan.
Au bout d'un instant, l'Homme au masque avait repris:
—Écoute, daroga... écoute bien cela... pendant que j'étais à ses pieds ...j'ai
entendu qu'elle disait, «Pauvre malheureux Erik!» et elle a pris ma main!...
Moi, je n'ai plus été, tu comprends, qu'un pauvre chien prêt à mourir pour
elle... comme je te le dis, daroga!
«Figure-toi que j'avais dans la main un anneau, un anneau d'or que je lui
avais donné... qu'elle avait perdu... et que j'ai retrouvé... une alliance,
quoi!... Je le lui ai glissé dans sa petite main et je lui ai dit: Tiens!... prends
ça!... prends ça pour toi... et pour lui... Ce sera mon cadeau de noces... le

Page 273

cadeau du pauvre malheureux Erik... Je sais que tu l'aimes, le jeune
homme... ne pleure plus!... Elle m'a demandé, d'une voix bien douce, ce que
je voulais dire; alors, je lui ai fait comprendre, et elle a compris tout de suite
que je n'étais pour elle qu'un pauvre chien prêt à mourir... mais qu'elle, elle
pourrait se marier avec le jeune homme quand elle voudrait, parce qu'elle
avait pleuré avec moi... Ah! daroga... tu penses... que... lorsque je lui disais
cela, c'était comme si je découpais bien tranquillement mon cœur en quatre,
mais elle avait pleuré avec moi... et elle avait dit: «Pauvre malheureux
Erik!...»
L'émotion d'Erik était telle qu'il dut avertir le Persan de ne point le regarder,
car il étouffait et il était dans la nécessité d'ôter son masque. À ce propos le
daroga m'a raconté qu'il était allé lui-même à la fenêtre et qu'il l'avait
ouverte le cœur soulevé de pitié, mais en prenant grand soin de fixer la cime
des arbres du jardin des Tuileries pour ne point rencontrer le visage du
monstre.
—Je suis allé, avait continué Erik, délivrer le jeune homme et je lui ai dit de
me suivre auprès de Christine... Ils se sont embrassés devant moi dans la
chambre Louis-Philippe... Christine avait mon anneau... J'ai fait jurer à
Christine que lorsque je serais mort elle viendrait une nuit, en passant par le
Lac de la rue Scribe, m'enterrer en grand secret avec l'anneau d'or qu'elle
aurait porté jusqu'à cette minute-là... je lui ai dit comment elle trouverait
mon corps et ce qu'il fallait en faire... Alors, Christine m'a embrassé pour la
première fois, à son tour, là, sur le front... (ne regarde pas, daroga!) là, sur le
front... sur mon front à moi!... (ne regarde pas, daroga!) et ils sont partis
tous les deux... Christine ne pleurait plus..., moi seul, je pleurais... daroga,
daroga... si Christine tient son serment, elle reviendra bientôt!...
Et Erik s'était tu. Le Persan ne lui avait plus posé aucune question. Il était
rassuré tout à fait sur le sort de Raoul de Chagny et de Christine Daaé, et
aucun de ceux de la race humaine n'aurait pu, après l'avoir entendue cette
nuit-là, mettre en doute la parole d'Erik qui pleurait.
Le monstre avait remis son masque et rassemblé ses forces pour quitter le
daroga. Il lui avait annoncé que, lorsqu'il sentirait sa fin très prochaine, il lui
enverrait, pour le remercier du bien que celui-ci lui avait voulu autrefois, ce
qu'il avait de plus cher au monde: tous les papiers de Christine Daaé, qu'elle
avait écrits dans le moment même de cette aventure à l'intention de Raoul,

Page 274

et qu'elle avait laissés à Erik, et quelques objets qui lui venaient d'elle, deux
mouchoirs, une paire de gants et un nœud de soulier. Sur une question du
Persan, Erik lui apprit que les deux jeunes gens aussitôt qu'ils s'étaient vus
libres, avaient résolu d'aller chercher un prêtre au fond de quelque solitude
où ils cacheraient leur bonheur et qu'ils avaient pris, dans ce dessein, «la
gare du Nord du; Monde». Enfin Erik comptait sur le Persan pour, aussitôt
que celui-ci aurait reçu les reliques et les papiers promis, il annonçât sa
mort aux deux jeunes gens. Il devrait pour cela payer une ligne aux
annonces nécrologiques du journal l'Époque.
C'était tout.
Le Persan avait reconduit Erik jusqu'à la porte de son appartement et Darius
l'avait accompagné jusque sur le trottoir, en le soutenant. Un fiacre
attendait. Erik y monta. Le Persan, qui était revenu à la fenêtre, l'entendit
dire au cocher: «Terre-plein de l'Opéra».
Et puis, le fiacre s'était enfoncé dans la nuit. Le Persan avait, pour la
dernière fois, vu le pauvre malheureux Erik.
Trois semaines plus tard, le journal l'Époque avait publié cette annonce
nécrologique:
«ERIK EST MORT.»

ÉPILOGUE

Telle est la véridique histoire du Fantôme de l'Opéra. Comme je l'annonçais
au début de cet ouvrage, on ne saurait douter maintenant qu'Erik ait
réellement vécu. Trop de preuves de cette existence sont mises aujourd'hui à
la portée de chacun pour qu'on ne puisse suivre, raisonnablement, les faits
et les gestes d'Erik à travers tout le drame des Chagny.
Il n'est point besoin de répéter ici combien cette affaire passionna la
capitale. Cette artiste enlevée, le comte de Chagny mort dans des conditions
si exceptionnelles, son frère disparu et le triple sommeil des employés de
l'éclairage à l'Opéra!... Quels drames! quelles passions! quels crimes
s'étaient déroulés autour de l'idylle de Raoul et de la douce et charmante
Christine!... Qu'était devenue la sublime et mystérieuse cantatrice dont la
terre ne devait plus jamais, jamais entendre parler?... On la représenta

Page 275

comme la victime de la rivalité des deux frères, et nul n'imagina ce qui
s'était passé; nul ne comprit que puisque Raoul et Christine avaient disparu
tous deux, les deux fiancés s'étaient retirés loin du monde pour goûter un
bonheur qu'ils n'eussent point voulu public après la mort inexpliquée du
comte Philippe... Ils avaient pris un jour un train à la gare du Nord du
Monde... Moi aussi, peut-être, un jour, je prendrai le train à cette gare-là et
j'irai chercher autour de tes lacs, ô Norvège! ô silencieuse Scandinavie! les
traces peut-être encore vivantes de Raoul et de Christine, et aussi de la
maman Valérius, qui disparut également dans le même temps!... Peut-être
un jour, entendrai-je de mes oreilles l'Écho solitaire du Nord du Monde,
répéter le chant de celle qui a connu l'Ange de la Musique?...
Bien après que l'affaire, par les soins inintelligents de M. le juge
d'instruction Faure, fut classée, la presse, de temps à autre, cherchait encore
à pénétrer le mystère... et continuait à se demander où était la main
monstrueuse qui avait préparé et exécuté tant d'inouïes catastrophes! (Crime
et disparition.)
Un journal du boulevard, qui était au courant de tous les potins de coulisses,
avait été le seul à écrire:
—Cette main est celle du Fantôme de l'Opéra.
Et encore il l'avait fait naturellement sur le mode ironique.
Seul le Persan qu'on n'avait pas voulu entendre et qui ne renouvela point,
après la visite d'Erik, sa première tentative auprès de la Justice, possédait
toute la vérité.
Et il en détenait les preuves principales qui lui étaient venues avec les
pieuses reliques annoncées par le Fantôme...
Ces preuves, il m'appartenait de les compléter, avec l'aide du daroga lui-
même. Je le mettais au jour le jour, au courant de mes recherches et il les
guidait. Depuis des années et des années il n'était point retourné à l'Opéra,
mais il avait conservé du monument le souvenir le plus précis et il n'était
point de meilleur guide pour m'en faire découvrir les coins les plus cachés.
C'est encore lui qui m'indiquait les sources où je pouvais puiser, les
personnages à interroger; c'est lui qui me poussa à frapper à la porte de M.
Poligny, dans le moment que le pauvre homme était quasi à l'agonie. Je ne
le savais point si bas et je n'oublierai jamais l'effet que produisirent sur lui

Page 276

mes questions relatives au fantôme. Il me regarda, comme s'il voyait le
diable et ne me répondit que par quelques phrases sans suite, mais qui
attestaient (c'était là l'essentiel) combien F. de l'O. avait, dans son temps,
jeté la perturbation dans cette vie déjà très agitée (M. Poligny était ce que
l'on est convenu d'appeler un viveur).
Quand je rapportai au Persan le mince résultat de ma visite à M. Poligny, le
daroga eut un vague sourire et me dit: «Jamais Poligny n'a su combien cette
extraordinaire crapule d'Erik (tantôt le Persan parlait d'Erik comme d'un
dieu, tantôt comme d'une vile canaille) l'a fait «marcher». Poligny était
superstitieux et Erik le savait. Erik savait aussi beaucoup de choses sur les
affaires publiques et privées de l'Opéra.
Quand M. Poligny entendit une voix mystérieuse lui raconter, dans la loge
n° 5, l'emploi qu'il faisait de son temps et de la confiance de son associé, il
ne demanda pas son reste. Frappé d'abord comme par une voix du ciel, il se
crut damné, et puis, comme la voix lui demandait de l'argent, il vit bien à la
fin qu'il était joué par un maître chanteur dont Debienne lui-même fut
victime. Tous deux, las déjà de leur direction pour de nombreuses raisons,
s'en allèrent, sans essayer de connaître plus à fond la personnalité de cet
étrange F. de l'O., qui leur avait fait parvenir un si singulier cahier des
charges. Ils léguèrent tout le mystère à la direction suivante en poussant un
gros soupir de satisfaction, bien débarrassés d'une histoire qui les avait fort
intrigués sans les faire rire ni l'un ni l'autre.
Ainsi s'exprima le Persan sur le compte de MM. Debienne et Poligny. À ce
propos, je lui parlai de leurs successeurs et je m'étonnai que dans les
Mémoires d'un Directeur, de M. Moncharmin, on parlât d'une façon si
complète des faits et gestes de F. de l'O. dans la première partie, pour en
arriver à ne plus rien en dire ou à peu près dans la seconde. À quoi le
Persan, qui connaissait ces Mémoires comme s'il les avait écrits, me fit
observer que je trouverais l'explication de toute l'affaire si je prenais la
peine de réfléchir aux quelques lignes que, dans la seconde partie
précisément de ces Mémoires, Moncharmin a bien voulu consacrer encore
au Fantôme. Voici ces lignes, qui nous intéressent, du reste, tout
particulièrement, puisqu'on y trouve relatée la manière fort simple dont se
termina la fameuse histoire des vingt mille francs:

Page 277

«À propos de F. de l'O. (c'est M. Moncharmin qui parle), dont j'ai narré ici
même, au commencement de mes Mémoires, quelques-unes des singulières
fantaisies, je ne veux plus dire qu'une chose, c'est qu'il racheta par un beau
geste tous les tracas qu'il avait causés à mon cher collaborateur et, je dois
bien l'avouer, à moi-même. Il jugea sans doute qu'il y avait des limites à
toute plaisanterie, surtout quand elle coûte aussi cher et quand le
commissaire de police est «saisi», car, à la minute même où nous avions
donné rendez-vous dans notre cabinet à M. Mifroid pour lui conter toute
l'histoire, quelques jours après la disparition de Christine Daaé, nous
trouvâmes sur le bureau de Richard, dans une belle enveloppe sur laquelle
on lisait à l'encre rouge: De la part de F. de l'O., les sommes assez
importantes qu'il avait réussi à faire sortir momentanément, et dans une
manière de jeu, de la caisse directoriale. Richard fut aussitôt d'avis qu'on
devait s'en tenir là et ne point pousser l'affaire. Je consentis à être de l'avis
de Richard. Et tout est bien qui finit bien. N'est-ce pas, mon cher F. de
l'O.?»
Évidemment, Moncharmin, surtout après cette restitution, continuait à
croire qu'il avait été un moment le jouet de l'imagination burlesque de
Richard, comme, de son côté, Richard ne cessa point de croire que
Moncharmin s'était, pour se venger de quelques plaisanteries, amusé à
inventer toute l'affaire du F. de l'O.
N'était-ce point le moment de demander au Persan de m'apprendre par quel
artifice le Fantôme faisait disparaître vingt mille francs dans la poche de
Richard, malgré l'épingle de nourrice. Il me répondit qu'il n'avait point
approfondi ce léger détail, mais que, si je voulais bien «travailler» sur les
lieux moi-même, je devais certainement trouver la clef de l'énigme dans le
bureau directorial lui-même, en me souvenant qu'Erik n'avait pas été
surnommé pour rien l'amateur de trappes. Et je promis au Persan de me
livrer, aussitôt que j'en aurais le temps, à d'utiles investigations de ce côté.
Je dirai tout de suite au lecteur que les résultats de ces investigations furent
parfaitement satisfaisants. Je ne croyais point, en vérité, découvrir tant de
preuves indéniables de l'authenticité des phénomènes attribués au Fantôme.
Et il est bon que l'on sache que les papiers du Persan, ceux de Christine
Daaé, les déclarations qui me furent faites par les anciens collaborateurs de
MM. Richard et Moncharmin et par la petite Meg elle-même (cette
excellente madame Giry étant, hélas! trépassée) et par la Sorelli, qui est

Page 278

retraitée maintenant à Louveciennes—il est bon, dis-je, que l'on sache que
tout cela, qui constitue les pièces documentaires de l'existence du Fantôme,
pièces que je vais déposer aux archives de l'Opéra, se trouve contrôlé par
plusieurs découvertes importantes dont je puis tirer justement quelque
fierté.
Si je n'ai pu retrouver la demeure du Lac, Erik en ayant définitivement
condamné toutes les entrées secrètes (et encore je suis sûr qu'il serait facile
d'y pénétrer si l'on procédait au dessèchement du Lac, comme je l'ai
plusieurs fois demandé à l'administration des beaux-arts)[12], je n'en ai pas
moins découvert le couloir secret des communards, dont la paroi de
planches tombe par endroits en ruines; et, de même, j'ai mis à jour la trappe
par laquelle le Persan et Raoul descendirent dans les dessous du théâtre. J'ai
relevé, dans le cachot des communards, beaucoup d'initiales tracées sur les
murs par les malheureux qui furent enfermés là et, parmi ces initiales, un R
et un C.—R C? Ceci n'est-il point significatif? Raoul de Chagny! Les lettres
sont encore aujourd'hui très visibles. Je ne me suis pas, bien entendu, arrêté
là. Dans le premier et le troisième dessous, j'ai fait jouer deux frappes d'un
système pivotant, tout à fait inconnues aux machinistes, qui n'usent que de
trappes à glissade horizontale.
Enfin, je puis dire, en toute connaissance de cause, au lecteur: «Visitez un
jour l'Opéra, demandez à vous y promener en paix sans cicérone stupide,
entrez dans la loge n° 5 et frappez sur l'énorme colonne qui sépare cette
loge de l'avant-scène; frappez avec votre canne ou avec votre poing et
écoutez... jusqu'à hauteur de votre tête: la colonne sonne le creux! Et après
cela, ne vous étonnez point qu'elle ait pu être habitée par la voix du
Fantôme; il y a, dans cette colonne, de la place pour deux hommes. Que si
vous vous étonnez que lors des phénomènes de la loge n°5 nul ne se soit
retourné vers cette colonne, n'oubliez pas qu'elle offre l'aspect du marbre
massif et que la voix qui était enfermée semblait plutôt venir du côté opposé
(car la voix du fantôme ventriloque venait d'où il voulait). La colonne est
travaillée, sculptée, fouillée et trifouillée par le ciseau de l'artiste. Je ne
désespère pas de découvrir un jour le morceau de sculpture qui devait
s'abaisser et se relever à volonté, pour laisser un libre et mystérieux passage
à la correspondance du Fantôme avec Mme Giry et à ses générosités.
Certes, tout cela, que j'ai vu, senti, palpé, n'est rien à côté de ce qu'en réalité
un être énorme et fabuleux comme Erik a dû créer dans le mystère d'un

Page 279

monument comme celui de l'Opéra, mais je donnerais toutes ces
découvertes pour celle qu'il m'a été donné de faire, devant l'administrateur
lui-même, dans le bureau du directeur, à quelques centimètres du fauteuil:
une trappe, de la largeur de la lame du parquet, de la longueur d'un avant-
bras, pas plus... une trappe qui se rabat comme le couvercle d'un coffret,
une trappe par où je vois sortir une main qui travaille avec dextérité dans le
pan d'un habit à queue-de-morue qui traîne...
C'est par là qu'étaient partis les quarante mille francs!... C'était aussi par là
que, grâce à quelque truchement, ils étaient revenus...
Quand j'en parlai avec une émotion bien compréhensible au Persan, je lui
dis:
—Erik s'amusait donc simplement—puisque les quarante mille francs sont
revenus—à faire le facétieux avec son cahier des charges?...
Il me répondit:
—Ne le croyez point!... Erik avait besoin d'argent.. Se croyant hors de
l'humanité, il n'était point gêné par le scrupule et il se servait des dons
extraordinaires d'adresse et d'imagination qu'il avait reçus de la nature en
compensation de l'atroce laideur dont elle l'avait doté, pour exploiter les
humains, et cela quelquefois de la façon la plus artistique du monde, car le
tour valait souvent son pesant d'or. S'il a rendu les quarante mille francs, de
son propre mouvement, à MM. Richard et Moncharmin, c'est qu'au moment
de la restitution il n'en avait plus besoin! Il avait renoncé à son mariage
avec Christine Daaé. Il avait renoncé à toutes les choses du dessus de la
terre.
D'après le Persan, Erik était originaire d'une petite ville aux environs de
Rouen. C'était le fils d'un entrepreneur de maçonnerie. Il avait fui de bonne
heure le domicile paternel, où sa laideur était un objet d'horreur et
d'épouvante pour ses parents. Quelque temps, il s'était exhibé dans les
foires, où son imprésario le montrait comme «mort vivant». Il avait dû
traverser l'Europe de foire en foire et compléter son étrange éducation
d'artiste et de magicien à la source même de l'art et de la magie, chez les
Bohémiens. Toute une période de l'existence d'Erik était assez obscure. On
le retrouve à la foire de Nijni-Novgorod, où alors il se produisait dans toute
son affreuse gloire. Déjà il chantait comme personne au monde n'a jamais

Page 280

chanté; il faisait le ventriloque et se livrait à des jongleries extraordinaires
dont les caravanes, à leur retour en Asie, parlaient encore, tout le long du
chemin. C'est ainsi que sa réputation passa les murs du palais de
Mazenderan, où la petite sultane, favorite du sha-en-shah, s'ennuyait. Un
marchand de fourrures, qui se rendait à Samarkand et qui revenait de Nijni-
Novgorod, raconta les miracles qu'il avait vus sous la tente d'Erik. On fit
venir le marchand au Palais, et le daroga de Mazenderan dut l'interroger.
Puis, le daroga fut chargé de se mettre à la recherche d'Erik. Il le ramena en
Perse, où pendant quelques mois il fit, comme on dit en Europe, la pluie et
le beau temps. Il commit ainsi pas mal d'horreurs, car il semblait ne
connaître ni le bien ni le mal, et il coopéra à quelques beaux assassinats
politiques aussi tranquillement qu'il combattit, avec des inventions
diaboliques, l'émir d'Afghanistan, en guerre avec l'Empire. Le sha-en-shah
le prit en amitié. C'est à ce moment que se placent les Heures roses de
Mazenderan, dont le récit du daroga nous a donné un aperçu. Comme Erik
avait, en architecture, des idées tout à fait personnelles et qu'il concevait un
palais comme un prestidigitateur peut imaginer un coffret à combinaisons,
le sha-en-shah lui commanda une construction de ce genre, qu'il mena à
bien et qui était, paraît-il, si ingénieuse que Sa Majesté pouvait se promener
partout sans qu'on l'aperçût et disparaître sans qu'il fût possible de découvrir
par quel artifice. Quand le sha-en-shah se vit le maître d'un pareil joyau, il
ordonna, ainsi que l'avait fait certain Tsar à l'égard du génial architecte
d'une église de la place Rouge, à Moscou, qu'on crevât à Erik ses yeux d'or.
Mais il réfléchit que, même aveugle, Erik pourrait construire encore, pour
un autre souverain, une aussi inouïe demeure, et puis, enfin, que, Erik
vivant, quelqu'un avait le secret du merveilleux palais. La mort d'Erik fut
décidée, ainsi que celle de tous les ouvriers qui avaient travaillé sous ses
ordres. Le daroga de Mazenderan fut chargé de l'exécution de cet ordre
abominable. Erik lui avait rendu quelques services et l'avait bien fait rire. Il
le sauva en lui procurant les moyens de s'enfuir. Mais il faillit payer de sa
tête cette faiblesse généreuse. Heureusement pour le daroga, on trouva, sur
la rive de la mer Caspienne, un cadavre à moitié mangé par les oiseaux de
mer et qui passa pour celui d'Erik, à cause que des amis du daroga avaient
revêtu cette dépouille d'effets ayant appartenu à Erik lui-même. Le daroga
en fut quitte pour la perte de sa faveur, de ses biens, et pour l'exil. Le Trésor
persan continua cependant, car le daroga était issu de race royale, de lui

Page 281

faire une petite rente de quelques centaines de francs par mois, et c'est alors
qu'il vint se réfugier à Paris.
Quant à Erik, il avait passé en Asie-Mineure, puis était allé à
Constantinople où il était entré au service du sultan. J'aurai fait comprendre
les services qu'il put rendre à un souverain que hantaient toutes les terreurs,
quand j'aurai dit que ce fut Erik qui construisit toutes les fameuses, trappes
et chambres secrètes et coffre-forts mystérieux que l'on trouva à Yildiz-
Kiosk, après la dernière révolution turque. C'est encore lui[13] qui eut cette
imagination de fabriquer des automates habillés comme le prince et
ressemblant à s'y méprendre au prince lui-même, automates qui faisaient
croire que le chef des croyants se tenait dans un endroit, éveillé, quand il
reposait dans un autre.
Naturellement, il dut quitter le service du sultan pour les mêmes raisons
qu'il avait dû s'enfuir de Perse. Il savait trop de choses. Alors, très fatigué de
son aventureuse et formidable et monstrueuse vie, il souhaita de devenir
quelqu'un comme tout le monde. Et il se fit entrepreneur, comme un
entrepreneur ordinaire qui construit des maisons à tout le monde, avec des
briques ordinaires! Il soumissionna certains travaux de fondation à l'Opéra.
Quand il se vit dans les dessous d'un aussi vaste théâtre, son naturel artiste,
fantaisiste et magique, reprit le dessus. Et puis, n'était-il pas toujours aussi
laid? Il rêva de se créer une demeure inconnue du reste de la terre et qui le
cacherait à jamais au regard des hommes.
On sait et l'on devine la suite. Elle est tout au long, de cette incroyable et
pourtant véridique aventure. Pauvre malheureux Erik! Faut-il le plaindre?
Faut-il le maudire? Il ne demandait qu'à être quelqu'un, comme tout le
monde! Mais il était trop laid! Et il dut cacher son génie ou faire des tours
avec, quand, avec un visage ordinaire, il eût été l'un des plus nobles de la
race humaine! Il avait un cœur à contenir l'empire du monde, et il dut
finalement, se contenter d'une cave. Décidément il faut plaindre le Fantôme
de l'Opéra!
J'ai prié, malgré ses crimes, sur sa dépouille et que Dieu l'ait décidément en
pitié! Pourquoi Dieu a-t-il fait un homme aussi laid que celui-là?
Je suis sûr, bien sûr, d'avoir prié sur son cadavre, l'autre jour quand on l'a
sorti de la terre, à l'endroit même où l'on enterrait les voix vivantes; c'était
son squelette. Ce n'est point à la laideur de la tête que je l'ai reconnu, car

Page 282

lorsqu'ils sont morts depuis si longtemps, tous les hommes sont laids, mais
à l'anneau d'or qu'il portait et que Christine Daaé était certainement venue
lui glisser au doigt, avant de l'ensevelir, comme elle le lui avait promis.
Le squelette se trouvait tout près de la petite fontaine, à cet endroit où pour
la première fois, quand il l'entraîna dans les dessous du théâtre, l'Ange de la
Musique avait tenu dans ses bras tremblants Christine Daaé évanouie.
Et, maintenant, que va-t-on faire de ce squelette? On ne va pas le jeter à la
fosse commune?... Moi, je dis: la place du squelette du Fantôme de l'Opéra
est aux archives de l'Académie nationale de musique; ce n'est pas un
squelette ordinaire.
[12]J'en parlais encore quarante-huit heures avant l'apparition de cet ouvrage, à
M. Dujardin-Beaumetz, notre si sympathique sous-secrétaire d'État aux beaux-
arts, qui m'a laissé quelque espoir, et je lui disais qu'il était du devoir de l'État
d'en finir avec la légende du Fantôme pour rétablir sur des bases indiscutables
l'histoire si curieuse d'Erik. Pour cela, il est nécessaire, et ce serait le
couronnement de mes travaux personnels, de retrouver la Demeure du Lac, dans
laquelle se trouvent peut-être encore des trésors pour l'art musical. On ne doute
plus qu'Erik fût un artiste incomparable. Qui nous dit que nous ne trouverons
point dans la Demeure du Lac, la fameuse partition de son Don Juan
triomphant?
[13]Interview de Mohamed-Ali bey, au lendemain de l'entrée des troupes de
Salonique, à Constantinople, par l'envoyé spécial du Matin.

Page 283

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FANTÔME DE
L'OPÉRA ***

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