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The Project Gutenberg eBook of Les Mémoires d'un Parapluie

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Title: Les Mémoires d'un Parapluie

Author: comtesse de Elisabeth Galos Houdetot

Illustrator: Henry Gerbault

Release date: July 21, 2025 [eBook #76540]

Language: French

Original publication: Paris: Librairie Hachette et Cie, 1894

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/76540

Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at
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available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN
PARAPLUIE ***

Au lecteur

Page 4

L es M ém oi res

d’un

Parapluie
PAR

La Comtesse de HOUDETOT
________

AL BUM CONT E NANT

32 dessins en couleurs et 16 en noir

d e H. GE RBAULT

Page 5

PARI S
L I BRAI RI E HACHE T T E et C i e
7 9 , BOUL E VARD S AI NT- GE RMAI N, 7 9

1894
Droits de traduction et de reproduction réservés.

Page 6

LES

MÉMOIRES D’UN PARAPLUIE
________________

Page 7

I

MON ENFANCE ET MES DÉBUTS DANS LE MONDE

Je suis d’une naissance obscure; j’entends par là que je naquis dans l’arrière-boutique fort
sombre d’un marchand de parapluies. Ne me demandez pas, jeunes lecteurs, des détails sur ma
première enfance; d’ailleurs seriez-vous capables d’en donner sur la vôtre?
Mes souvenirs les plus anciens remontent à une grande armoire vitrée où je dormais dans
ma gaine de cuir comme un enfant dans son maillot.
Je n’y étais pas seul: d’autres parapluies de divers genres et de dimensions variées
m’entouraient, soigneusement alignés; d’autres, traités avec moins d’égards, formaient un
faisceau compact dans un coin rentrant du placard, où le public ne pouvait les voir. Ils étaient
vieux, et il n’y a rien de plus triste qu’un parapluie hors d’usage, avec ses baleines qui pointent
comme les os d’une carcasse décharnée, sa soie fripée telle qu’un visage couvert de rides, sa
canne usée, son manche dédoré ou écorné; tout cet ensemble a quelque chose de lamentable
qui serre le cœur.
A défaut de beauté, ces vieux parapluies qui attendaient la réparation dans ce coin noir,
avaient beaucoup d’expérience; ayant lutté avec persévérance contre le vent et la pluie, ils en
savaient long sur la vie, et leur conversation était des plus instructives; ce furent les premiers
éducateurs de ma jeunesse, et je leur dois de précieuses connaissances sur le monde où j’allais
bientôt faire mon entrée.
Il y avait aussi dans la même armoire, mais occupant le coin opposé aux vieux parapluies,
une petite ombrelle bleue, d’un caractère fort aimable, avec laquelle j’étais lié d’amitié. Ah!
ces affections d’enfance, rien ne les remplace!
Les autres ombrelles habitaient des vitrines éloignées et je n’avais aucun rapport avec
elles; je les voyais passer de loin, coquettes, un peu prétentieuses même, lorsqu’elles entraient
ou sortaient du magasin, c’était tout.
Il me reste maintenant à expliquer comment ma chère petite ombrelle bleue, au lieu de
prendre rang parmi ses compagnes, se trouvait égarée parmi nous les parapluies. C’est bien
simple: elle n’était jamais mise à sa place, parce qu’elle appartenait à une jeune personne, fille
unique de la maîtresse du magasin et extraordinairement gâtée; Mlle Antoinette Rossignol
préférait laisser là son ombrelle, pour n’avoir pas besoin d’aller la chercher dans sa chambre,
située au-dessus du magasin, quand elle devait faire une petite course pour le compte de sa
maman. On le voit, elle savait économiser ses pas; il est vrai que c’était à peu près la seule
chose qu’elle économisât, car elle était fort dépensière et ne trouvait rien d’assez beau pour sa
toilette. Lorsque Mme Rossignol lui objectait le prix d’achat d’un objet, elle répliquait:

Page 8

«Bah! tu te rattraperas sur les clients; force
un peu les chiffres de vente, au lieu de me
contrarier.
—C’est que les clients se défendent,
soupirait cette dame, et si je leur vends les
choses plus cher qu’elles ne valent, ils sauront
bien aller ailleurs.
—Ils n’ont pas tant d’esprit que cela,
répliquait la demoiselle; et puis il y a les
messieurs qui n’entendent rien à rien.»
Je crois que Mme Rossignol ne suivait que
trop les mauvais conseils de sa fille, aussi son
magasin n’était-il guère achalandé et je restai
longtemps dans mon armoire vitrée sans qu’on
eût besoin de moi.
Malgré les récits peu encourageants des
vieux parapluies, j’avais hâte d’en sortir et de
me déployer au grand air, tant le mouvement et
la liberté ont d’attraits pour la jeunesse. En vain,
ma chère ombrelle bleue, plus sage ou plus
timide, essayait de calmer mon ardeur:
«Qu’as-tu besoin de quitter ce paisible asile,
me disait-elle plaintivement, pour affronter les
bourrasques et les orages dont tant de parapluies
sont victimes! Mlle ANTOINETTE SERRAIT SON OMBRELLE.

—Que veux-tu, chère amie, c’est la destinée
des parapluies de braver les averses, et mieux vaut encore remplir sa tâche au milieu des
épreuves que de végéter inutile!»
Elle soupira et je vis que je ne pourrais jamais la convaincre, tant nos vocations étaient
différentes.
Mais, malgré la divergence de nos opinions, nous n’en étions pas moins bons amis.
Malheureusement, l’ombrelle bleue ayant failli être vendue par mégarde à une dame, Mlle
Antoinette, qui y tenait beaucoup, se décida à la serrer dans un endroit où elle serait à l’abri de
pareilles méprises.
La séparation fut déchirante; j’éprouvai alors le premier chagrin de ma vie.
Un jour, comme Mme Rossignol était occupée dans son arrière-boutique, je vis entrer dans
le magasin une dame et une petite fille d’une douzaine d’années, et, tandis que la sonnette
retentissante de la porte prévenait la marchande, les deux étrangères échangeaient le dialogue
suivant:

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«Maman, disait l’enfant, je t’assure que j’aimerais beaucoup mieux une poupée.
—Y penses-tu, ma petite Marthe! mettre à une chose aussi inutile les vingt francs que te
donne ta marraine pour tes étrennes?
—Mais, Maman, ce n’est pas inutile
du tout, puisque ça m’amuse!
—Il n’est pas nécessaire d’avoir des
joujoux, et surtout des joujoux de ce
prix-là, tandis que tu aurais besoin de
tant de choses que je ne puis te donner;
ah! je regrette bien que ta marraine
veuille te remettre elle-même ses
étrennes, et que ce soit un objet qu’il
faille montrer, sans cela je t’aurais
acheté six chemises!
—Ça ne m’aurait pas fait beaucoup
de plaisir; j’aime encore mieux un
parapluie.
—Tu vois donc que j’avais raison
de te le conseiller! Du reste, les parents
ont toujours raison et les petites filles se «VOILA VOTRE AFFAIRE!»

trompent souvent.
—Je ne dis pas, Maman, mais, c’est égal, j’aurais bien préféré une poupée!»
Cette protestation suprême, faiblement articulée, fut couverte par la voix de Mme
Rossignol qui demandait «ce que désirait Madame».
«Un bon parapluie pour ma fille; c’est un cadeau de Jour de l’An qu’on lui fait, mais elle
doit le choisir elle-même.
—Alors, c’est un parapluie d’enfant?
—Pardon, interrompit la cliente, je veux un parapluie sérieux, un parapluie de grande
personne, qui puisse aussi bien me servir à l’occasion.
—Un parapluie de famille?» modula assez dédaigneusement la marchande.
Mais l’étrangère, tout à l’intérêt de son acquisition, ne saisit pas l’impertinence, qui
cependant fit rire toutes les ombrelles et chuchoter les cannes entre elles dans leur râtelier. Elle
poursuivit imperturbablement:
«Je veux quelque chose de solide.
—Alors voilà votre affaire!»

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Et Mme Rossignol saisit, tout à côté de moi, un gros parapluie fort lourdement monté,
démodé quoique neuf, et qui était le doyen de notre vitrine.
«Ah! qu’il est laid! s’écria naïvement l’enfant.
—Cette soie marron ne me plaît pas, ajouta la mère; et puis ce manche n’est pas nouveau,
c’est un parapluie que vous devez avoir depuis longtemps en magasin?
—Dame! murmura la marchande assez confuse, ce n’est pas la dernière nouveauté, mais
aussi je vous aurais fait un rabais.»
Voyant que sa cliente savait parfaitement acheter, elle n’essaya pas davantage d’égarer son
choix. Aussi, marchant tout droit vers moi:
«Voici ce que j’ai de mieux en fait de parapluie, dit-elle. Voyez plutôt: le manche est
charmant, la monture bien finie et la soie croisée parfaitement souple; or, vous ne l’ignorez
pas, Madame, ces soies souples ne se coupent pas, comme les autres.»
Tout ce qui précède était fort exact et la dame ne put qu’acquiescer, tout en m’examinant
avec le plus grand soin. Mon émotion était extrême, bien qu’il n’en parût rien, car les
parapluies n’ont aucun moyen d’exprimer leurs sentiments. Comme l’examen se prolongeait,
Mme Rossignol dit encore:
«Si ce vert foncé, vert myrte, comme nous l’appelons, ne vous plaisait pas, nous avons
encore la couleur carmélite, qui est très bien portée, quoique moins nouvelle.»
Mais la petite demoiselle déclara qu’elle aimait mieux le vert et qu’elle me trouvait très
joli. Le compliment me fit plaisir; c’était le premier que je recevais.
Restait à débattre la grosse question du prix.
«Vingt-quatre francs», dit Mme Rossignol.
La cliente se récria: C’était un cadeau de vingt francs qu’on faisait à sa fille, et elle
entendait n’y rien ajouter de sa poche; d’ailleurs le parapluie ne valait pas davantage; on les
vendait même à bien meilleur marché dans les grands magasins de Paris (j’habitais alors
Bordeaux), et il n’était pas difficile de faire venir quelque chose du Louvre ou du Bon Marché.
En entendant ces noms exécrés de tous les petits marchands, Mme Rossignol commença à
faiblir: «Elle y perdrait, mais pour contenter une nouvelle cliente, elle consentait à rabattre
deux francs; Madame serait raisonnable et ferait de son côté une petite concession.»
Mais elle avait affaire à forte partie, et quand elle vit la mère de la petite Marthe battre en
retraite vers la porte sans concéder un sou et prête à en passer le seuil, elle me céda pour vingt
francs.
«Allons, Madame, prenez-le donc à votre prix; j’y mets du mien, c’est dans l’espoir que
vous recommanderez la maison.»
Elle passa par-dessus ma gaine un étui de papier gris; j’eus à peine le temps de murmurer
un dernier adieu à mes camarades les parapluies neufs, à nos vétérans les parapluies en

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réparation, de donner un souvenir à ma chère petite ombrelle bleue.... J’entendis un instant des
voix, perceptibles pour moi seul, qui disaient: «Adieu! Au revoir! Bonne chance!» C’en était
fait! je me trouvais dehors, au grand air, lancé dans le monde, le vaste monde, emporté dans
les bras d’une petite fille qui ne savait trop comment me tenir, car j’étais presque aussi grand
qu’elle.
Faut-il décrire mes impressions quand je me sentis à l’air
libre? La première, la plus distincte, fut que j’entrais dans mon
élément; en effet un parapluie a été créé, je veux dire fabriqué,
pour un service tout extérieur, et la vie casanière du bibelot lui
est absolument antipathique. J’étais charmé de me trouver dans
la rue, de me mêler au mouvement, et j’appelais de tous mes
vœux une petite averse qui me permît de m’épanouir dans tout
l’éclat de ma beauté et de ma jeunesse. En cela, j’avais tort, car
la pluie serait venue inutilement pour moi, l’heure où je devais
entrer dans ma carrière n’étant pas encore tout à fait sonnée.
Quand bien même, en effet, il serait tombé des torrents, la jeune
Marthe n’eût pas osé se servir de sa nouvelle acquisition, qui
devait au préalable passer par les mains de sa marraine; elle était
censée ignorer mon existence, destinée à se révéler sous la
forme d’une aimable surprise.
Je fus donc porté avec quelque mystère chez Mme veuve
LA PETITE FILLE M’EMPORTAIT. Trofé, et placé dans un grand placard, en attendant le jour de la
délivrance, c’est-à-dire celui du 1er janvier.
Je m’ennuyai beaucoup chez cette vieille dame qui vivait entre son chat Mousquetaire, son
chien Bichon et sa bonne Pétronille.
J’appelais de tous mes vœux l’heure des compliments et des étrennes qui devait mettre un
terme à ma captivité, laquelle me semblait d’autant plus pénible que j’avais entrevu la liberté.
Enfin le 1er janvier arriva, et avec lui la petite Marthe, rouge et intimidée, toute raide dans
une toilette neuve. Soufflée par sa mère qui l’encourageait à voix basse, elle récita, presque
sans reprendre haleine, un compliment qui avait bien trois pages; on eût dit une lettre de Jour
de l’An apprise par cœur; mais, sans doute, c’était fort beau, car tout le monde parut ravi et en
particulier la mère de la jeune personne. Pétronille, qui écoutait, familièrement appuyée sur le
dossier du fauteuil de sa maîtresse, vint alors me tirer du fond de mon armoire et m’apporta
triomphalement à Mme Trofé, laquelle me remit à Marthe d’un air solennel. Je fus reçu avec
les marques d’un vif plaisir, Marthe ayant enfin compris, grâce, sans doute, aux exhortations
de sa mère, qu’une poupée ne convenait guère à une grande fille de douze ans, et qu’il valait
beaucoup mieux pour elle recevoir un «cadeau utile».
Me voilà donc chez ces Duvignot! Il convient que je donne d’abord quelques détails sur
l’intérieur où je fis mes débuts.
La famille Duvignot se composait de quatre personnes: le père, modeste employé dans une
administration du Gouvernement; la mère, qui se consacrait aux soins du ménage; un fils,

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appelé Adrien,
alors âgé de dix-
sept ans; et enfin
la petite Marthe,
qui allait en
pension dans le
voisinage. A cette
dernière je
m’attachai
facilement,
quoiqu’elle eût ses
défauts. C’était
une bonne petite
fille, qui aimait
ses parents et
contentait ses
maîtres. Mais son
frère Adrien était
un triste sujet:
commis dans une
boutique de
mercerie, il était
déjà prétentieux et
plein de vanité. Il
dépensait tous ses
MARTHE RÉCITA SON COMPLIMENT. maigres
appointements à
sa toilette et tenta
immédiatement de s’emparer de moi; heureusement que sa jeune sœur, ne l’entendant pas
ainsi, me défendit contre lui avec la plus grande énergie.
Il y avait déjà un mois que j’étais chez les Duvignot lorsque je reçus ma première goutte
de pluie.
C’était un dimanche, et la mère et l’enfant sortaient de l’église quand l’averse commença:
«Maman, dit la petite fille, si je mettais mon beau parapluie sous mon manteau? J’ai si
peur de l’abîmer!»
Je frémis de honte; allait-elle me déshonorer et se couvrir de ridicule? Vous ne l’ignorez
pas, mes chers lecteurs, on met un manteau à l’abri sous un parapluie, mais jamais on ne place
un parapluie sous un manteau.
Heureusement que Mme Duvignot, en femme de bon sens, répondit:
«Au contraire, ma petite, il faut ouvrir ton parapluie qui nous empêchera toutes les deux
d’être mouillées, et une ondée ne lui fera aucun mal, je t’en réponds.»

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L’enfant obéit et je m’épanouis sous cette
bienfaisante giboulée.
Avec quel plaisir je sentais tomber sur ma soie
bien tendue ces gouttes d’eau qui semblaient de
petits coups de doigts légers sur un tambour de
basque! un bruit gai et sonore, quelque chose
d’entraînant, et la preuve, c’est que ces dames
pressaient instinctivement le pas. J’étais à la fois
ému, enivré, un peu troublé.... Je m’imagine que le
jeune et vaillant conscrit qui va pour la première
fois au feu doit éprouver des impressions de ce
genre; seulement, pour nous autres, c’est l’eau qui
est notre élément de bataille, celui dans lequel
nous devons vivre et mourir.
Telle fut mon inauguration officielle.
A quelques jours de là, comme le temps était
fort menaçant, M. Duvignot dit à sa fille:
«Marthe, veux-tu me prêter ton parapluie pour
aller au bureau? le mien est à raccommoder.»
En effet, mon pauvre camarade, depuis
quelque temps déjà dangereusement malade, avait
«IL FAUT OUVRIR TON PARAPLUIE.» été envoyé chez son médecin, où il devait rester
quelques jours en traitement.
Naturellement ma petite maîtresse acquiesça avec empressement à la demande de son père,
et courut me chercher sous ma serge verte. Mais, en dépit des gros nuages noirs qui
encombraient le ciel, le temps se maintint jusque vers quatre heures, c’est-à-dire que la pluie
commença à tomber juste à la sortie des bureaux.
Comme M. Duvignot venait de m’ouvrir, il aperçut son chef, M. Reis, qui s’arrêtait indécis
sur le seuil de la porte cochère en marmottant entre ses dents:
«Quelle distraction d’avoir oublié mon parapluie! Aussi ma femme aurait dû m’y faire
penser; et justement j’ai mon pardessus neuf!»
M. Duvignot ne fit qu’un bond jusqu’à son supérieur hiérarchique.
«Monsieur Reis, faites-moi l’honneur d’accepter mon parapluie, pour aller jusque chez
vous.
—Mais non, mon cher Duvignot, je me reprocherais de vous faire mouiller.»
En somme, il se défendait assez mollement; l’employé insista:

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«N’y songez pas un instant, je demeure tout près d’ici, et encore j’ai un bout de chemin à
couvert par les galeries; prenez mon parapluie ou je croirai que vous ne le trouvez pas digne
de vous.
—Mais il est fort joli, au contraire (mon maître et moi, nous fûmes, très sensibles au
compliment), seulement je ne veux pas vous en priver.
—Vous me désobligeriez en le refusant.
—S’il en est ainsi, je l’accepte.»
Et je passai dans les mains de M. Reis, qui décidément se laissait faire une douce violence.
Je crois que mon maître, qui demandait de l’avancement, était enchanté de cette occasion
de rendre un petit service à son chef direct; mais, comme il arrive souvent, ce dernier attacha
beaucoup moins d’importance à ce léger incident que ledit subordonné, si bien qu’en arrivant
chez lui, il me déposa dans un porte-parapluie qui se trouvait dans son antichambre, et ne
songea plus à moi. Il ne pensa pas même à me renvoyer à mon légitime propriétaire, à qui je
devais fort manquer, mais qui ne me manquait pas du tout, ce changement de résidence faisant
une agréable diversion dans ma vie.
Le porte-parapluie dans lequel m’avait déposé M. Reis contenait une charmante réunion au
milieu de laquelle je fus heureux de me trouver.
Nous étions là deux cannes, un gros parapluie cossu, mais peu élégant, et moi: un vrai
salon et, qui plus est, un salon distingué. Je vous assure que la société dont je faisais alors
partie était très agréable. Je commençais à me féliciter de l’aventure à la suite de laquelle
j’étais entré chez M. Reis, et je faisais des vœux pour ne plus retourner chez les Duvignot.
Aussi est-ce presque avec regret que j’entendis tout à coup Mme Reis s’écrier en
m’apercevant:
«Ah! vois donc, Jules; à quoi as-tu songé? Depuis deux jours tu gardes ici le parapluie de
M. Duvignot, et il n’a pas cessé de pleuvoir!
—Ma foi! ce parapluie m’est sorti de la tête; tu aurais dû m’en faire souvenir.
—J’ai bien d’autres choses à penser!
—Et moi donc! crois-tu qu’avec toutes mes préoccupations j’aie le temps de m’occuper du
parapluie de M. Duvignot!
—Tu ne pourras pas te dispenser, après avoir fait mouiller jusqu’aux os ce pauvre garçon,
d’appuyer sa demande d’avancement.
—Il a peut-être d’autres parapluies, répondit le mari.
—On n’a jamais assez de parapluies dans une famille», fit observer doctoralement Mme
Reis, et cette remarque me parut à la fois flatteuse et pleine de profondeur.

Page 15

En conclusion, on me rapporta chez les Duvignot, et Marthe me fit un accueil charmant,
sans doute parce qu’elle avait craint de me perdre; j’en fus touché et je me serais retrouvé avec
plaisir dans ses mains, n’eût été ce mauvais sujet d’Adrien dont la présence me gâtait ce
modeste mais honnête intérieur.

Page 16

II

JE SUIS MIS EN LOTERIE

J’avais bien raison de craindre ce vilain garçon. Dans les commencements, Marthe, qui se
méfiait aussi de lui, faisait bonne garde autour de moi; mais comme il semblait avoir
absolument renoncé à se servir d’un parapluie qui ne lui appartenait pas, avec la légèreté
habituelle à l’enfance elle se départit peu à peu de sa surveillance, si bien qu’un soir, tandis
qu’elle apprenait ses leçons auprès du feu, dans l’étroite salle à manger où la famille faisait la
veillée, Adrien se faufila sans bruit dans la chambrette de sa sœur et vint en tâtonnant me saisir
sous mon rideau.
J’aurais voulu pouvoir lancer un retentissant «Au voleur!», mais les
parapluies ne savent pas crier, ils peuvent tout au plus pleurer, et encore
faut-il que la pluie les y aide.
Il pleuvait ce soir-là, mais le but de notre course se trouvait peu
éloigné; c’était un petit estaminet de médiocre apparence où Adrien allait
rejoindre un autre garnement de son âge qui avait comme lui la passion
du jeu et avec lequel il faisait d’interminables parties d’écarté.
Ce soir-là, comme il arrivait du reste souvent, la chance ne fut pas
favorable à mon maître d’occasion, car je le vis tirer successivement
toutes les petites pièces d’argent que contenait son porte-monnaie, et il
s’obstinait toujours avec cet entêtement rageur qui distingue le joueur.
L’adversaire, calme et souriant, empochait la monnaie sans sourciller,
mais au moment précis où il s’aperçut qu’il n’y en avait plus, il déclara la
séance levée. Ce n’était pas l’affaire d’Adrien qui voulait se rattraper, et il JE PRIS PLACE DANS
UN PORTE-
proposa de jouer sur parole; le gage ayant paru insuffisant, une idée PARAPLUIE.
diabolique germa subitement dans son cerveau surexcité:
«Tiens! s’écria-t-il, je vais te jouer mon parapluie!»
Il osa dire «mon», employer cet adjectif possessif auquel il n’avait aucune espèce de droit,
mais l’anxiété ne permettait pas à mon indignation de suivre son cours.
Augustin (c’était le nom de l’ami), après m’avoir examiné à la dérobée, accepta cette
monstrueuse proposition.
On me jouait en cinq points!

Page 17

Ces cartes qu’on retournait allaient décider de
mon sort. Ce fut un moment bien douloureux; les
chances se balançaient, la partie restait indécise
entre les deux adversaires, enfin Adrien, plus
heureux certes! qu’il ne le méritait, triompha et
put rentrer chez lui avec quelque argent et le
parapluie de sa sœur; mais, comme on le verra
par la suite, ce succès fut un fâcheux
encouragement pour lui dans une voie fatale qui
devait le mener à sa perte.
Bientôt, afin de satisfaire sa malheureuse
passion des cartes, ce garnement se livra à des
détournements de marchandises dans le magasin
où il était commis et où, sans doute, on se méfiait
déjà de lui, car son vol fut promptement
découvert. On imagine le désespoir des parents, la
confusion du coupable.... Pour éviter un éclat
MARTHE ME FIT UN ACCUEIL CHARMANT.
funeste, M. Duvignot s’engagea à payer les deux
cents francs manquants; seulement, cette somme
ne laissant pas d’être considérable pour lui, il demanda quelques jours de crédit, qui lui furent
accordés.
Trouver ces deux cents francs n’était pas chose facile: les Duvignot vivaient péniblement,
au jour le jour, et ne possédaient aucune économie. Mme Duvignot, tremblante et désolée, se
décida à tenter une démarche auprès de Mme Trofé, la marraine de Marthe.
Elle la trouva somnolente, entre son chien et son chat qui dormaient aussi, et réveilla en
sursaut tout le monde, ce qui était un bien fâcheux début.
«Ah! ma chère, quelle peur vous m’avez faite!
s’écria Mme Trofé; j’ai cru que c’était un
assassin!»
Lorsque l’ex-maîtresse de pension apprit de
quoi il s’agissait, elle jugea qu’un emprunteur ne
valait guère mieux que l’assassin en question, et,
sans bouger de son fauteuil, mit en fuite la mère
éplorée en lui reprochant d’avoir mal élevé son
enfant.
Dans la même maison que les Duvignot, mais à
l’étage supérieur, c’est-à-dire dans les mansardes,
vivait une vieille fille, nommée Mlle Florentin;
c’était une très honnête personne, qui allait
travailler en journée dans les maisons particulières;
elle avait une belle clientèle et elle aurait amassé
une petite fortune, si deux sœurs mariées et

Page 18

ADRIEN AVAIT LA PASSION DU JEU. pourvues de nombreux enfants ne s’étaient
chargées de dévorer à mesure tout l’argent qu’elle
gagnait et qu’elles se faisaient donner.
Pour économiser le feu et la lumière, Mlle Florentin venait quelquefois le soir passer un
moment chez les Duvignot. Parfaitement au courant du malheur qui leur était arrivé, elle ne
manqua pas, le jour de la visite à Mme Trofé, de descendre auprès de Mme Duvignot; elle la
trouva pleurant avec la petite Marthe, et on lui raconta l’insuccès de la démarche.
«Je prévoyais qu’elle ne voudrait pas, dit Mlle Florentin. Mais ne vous découragez pas....
—Vous croyez donc que nous pourrions nous tirer d’affaire?
—Certainement, en cherchant un moyen sans se déconcerter.
—Mais c’est que je n’en vois aucun!
—Que si! Tenez, il me vient une idée: à votre place je ferais une loterie!»
La mère et la
fille la regardèrent
avec stupeur, se
demandant si elle
parlait
sérieusement;
mais la vieille
demoiselle,
souriant d’un air
paisible, ajouta:
«Dame! il faut
sacrifier un objet
ou bien
confectionner un
bel ouvrage; pour
une loterie, il faut
un lot! On fait des
billets pour la
somme dont on a
besoin, on les
place parmi ses
«FABRIQUEZ CENT BILLETS, JE ME CHARGE DU RESTE.» connaissances, et
le tour est joué,
sans avoir causé préjudice à personne, car on tire bien honnêtement la loterie et on porte le lot
à celui ou à celle qui l’a gagné.
—Cette idée me paraît excellente, dit Mme Duvignot devenue subitement toute songeuse;
mais, ajouta-t-elle, sur un ton plein de tristesse, après un petit moment de réflexion, je n’ai

Page 19

malheureusement pas le temps de faire le bel ouvrage qui devrait constituer le lot, et chez moi
je ne possède pas d’objet de prix.
—Bah! on trouvera bien quelque chose.
—Et puis, comment placerais-je les billets, surtout en grand nombre? J’en caserais à peine
dix ou douze.
—Voyons, combien vous faut-il d’argent? N’avez-vous pas déjà une partie de la somme
qui vous est nécessaire?
—Nous avons cent francs sur les deux cents que nous devons rembourser.
—Eh bien, fabriquez cent billets; Marthe, qui a une jolie écriture, pourra l’utiliser; vous en
placerez quelques-uns et je me charge du reste. Je vais dans des maisons riches où l’on a des
égards pour moi; je dirai qu’il s’agit d’une bonne œuvre, ce qui est vrai, puisqu’il s’agit de
rendre service à votre mari et à vous qui êtes de braves gens.»
Mme Duvignot éclata de nouveau en sanglots.
«Ne pleurez pas, Madame Duvignot! Songeons plutôt à notre loterie, car nous n’avons pas
encore le lot.»
On chercha longtemps en vain: la pendule était bien laide; les six petites cuillères d’argent,
qui représentaient toute l’orfèvrerie de la maison, avaient le tort d’être marquées aux initiales
du ménage; une broche cassée fut jugée absolument passée de mode. Tout à coup Marthe
s’écria:
«J’ai un parapluie tout neuf, ou, du moins, il n’a servi que deux ou trois fois, et cela ne se
voit pas!»
Je fus examiné attentivement; grâce aux soins dont j’avais été entouré, je semblais
vraiment sortir du magasin, et je fus choisi à l’unanimité pour servir de prétexte à cette
modeste loterie qui devait sauver l’honneur d’une famille.
On eut une certaine difficulté à placer ces cent billets, d’autant plus que le but de la bonne
œuvre en question devait rester un peu obscur, ce qui diminuait l’intérêt des âmes charitables.
Marthe, qui était fort intelligente pour son âge, parvint à en faire prendre quelques-uns par
sa maîtresse de pension et ses compagnes; la fruitière du coin, tentée par le parapluie, risqua
aussi vingt sous; puis, la fille de la laitière, qui allait se marier et espérait ainsi monter son
ménage d’un objet utile, prit aussi un billet. Mais, comme elle l’avait promis, ce fut encore
Mlle Florentin qui en plaça la plus grande quantité parmi ses riches clientes. Aussi, lorsque la
loterie eut lieu, j’échus en partage à la fille d’un gros négociant de la ville, Mlle Madeleine
Lecourier, qui avait fort multiplié ses chances en prenant un grand nombre de numéros. La
fruitière, qui n’en possédait qu’un, n’en éprouva pas moins une forte indignation et se
prétendit «refaite» de ses vingt sous; la jeune laitière se plaignit également et fort amèrement
du sort: la déception des deux commères était d’autant plus vive qu’on les avait convoquées au
tirage de la loterie et qu’elles assistaient à leur défaite.

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L’heure du sacrifice sonnait enfin pour Marthe. Elle me remit, le cœur un peu gros, à Mlle
Florentin qui devait me porter à mon nouveau domicile. Quant au coupable, il n’était point là.
On disait officiellement qu’on l’avait envoyé à la campagne, mais je crois que cette campagne
peu agréable pouvait bien être une maison de correction.
Mlle Madeleine Lecourier me reçut avec une indifférence souriante des mains de Mlle
Florentin; c’était une charmante petite fille, aimable et bonne, mais quelque peu blasée sur les
cadeaux, qu’ils vinssent des personnes ou du sort. Elle dit seulement en me voyant:
«Ah! un parapluie! ça tombe bien;
justement j’ai perdu le mien!
—C’était le troisième depuis
l’année dernière», fit observer
froidement Miss Mary, l’institutrice
anglaise.
Madeleine avait deux frères et une
petite sœur que sa maman nourrissait
encore. Mme Lecourier, fort absorbée
par son bébé, qui était faible et délicat,
ne s’occupait pas beaucoup de sa fille
aînée, âgée de huit ans, dont
l’éducation se trouvait ainsi presque
exclusivement dirigée par Miss Mary.
Il pleut beaucoup à Bordeaux, et
Madeleine m’emmenait souvent avec
elle. Nous allions donc au cours, puis
chez sa maîtresse de piano, où elle
prenait plusieurs leçons par semaine.
«QUELLE PEUR VOUS M’AVEZ FAITE!» Elle avait une amie appelée Marguerite
qu’elle allait voir fréquemment, mais si
nous partions de compagnie pour ces
différentes courses, il s’en faut bien que nous revinssions toujours ensemble; Madeleine
m’oubliait régulièrement une fois sur trois, et je compris, en constatant combien elle était
désordonnée, que je ne resterais pas longtemps dans ses mains.
Un jour vint, en effet, où elle me perdit pour de bon, et je vais vous raconter dans quelles
conditions; cela servira peut-être d’avertissement aux petites filles sans soin.
Le jeudi, lorsque le temps le permettait, Madeleine passait une partie de son après-midi sur
la belle promenade de Bordeaux appelée les Quinconces; elle y retrouvait son amie Marguerite
et d’autres petites filles de son âge, avec lesquelles elle jouait à toutes sortes de jeux: aux
barres, à cache-cache, aux quatre coins, et principalement à des jeux où l’on court, sauf quand
il faisait trop chaud.

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Un jour que la température était lourde et orageuse, on décida d’un commun accord qu’il
fallait chercher un jeu pendant lequel on pût rester assis. Mais les bancs, fort espacés les uns
des autres, ne favorisaient aucune combinaison, et on ne savait à quoi se résoudre, lorsque
Marguerite, la plus âgée de la bande, proposa d’aller assister à une représentation de Guignol.
«C’est une bonne idée!» s’écrièrent en chœur les petites filles.
Les gouvernantes furent consultées, et elles acquiescèrent volontiers; pendant que ces
demoiselles seraient bien tranquilles, le nez en l’air, à regarder Guignol battre le commissaire,
elles pourraient donc continuer en paix leurs interminables conversations.
La bande joyeuse
occupait à elle seule
deux rangées de places;
Madeleine Lecourier
était assise au premier
rang, à l’extrémité d’un
banc.
Le répertoire de
Guignol n’est pas très
varié; il faut même
avouer que les
générations se succèdent
devant son petit théâtre
sans que la moindre
modification se produise
dans ses représentations:
c’est toujours l’éternelle
concierge assise au coin
de sa cheminée, tandis
que Guignol, son
locataire indélicat, aidé
ON JOUAIT A CACHE-CACHE. de son complice
Polichinelle, déménage
en faisant passer ses
meubles par la fenêtre; puis l’intervention du commissaire qui, battu, assommé, vient tomber
sur le bord de la scène, les deux bras pendant au dehors. Ces pièces sont devenues classiques;
malgré tout, les enfants ne s’en lassent jamais.
Madeleine, attentive, sérieuse, intéressée, suivait d’un œil charmé les brusques évolutions
des petits personnages, riant avec éclat, applaudissant avec entrain, mais comme je la gênais
un peu dans cette dernière démonstration, elle m’appuya contre le théâtre, et, ainsi débarrassée
de son parapluie, elle l’oublia complètement, selon son habitude.
Tandis que ma propriétaire légitime, tout à son amusement, me délaissait de la sorte, un
œil plein d’admiration et d’envie s’ouvrait sur moi, me contemplant avec persévérance à
travers un trou produit par quelque accroc dans la toile qui entourait le bas du théâtre. Cet œil

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cependant quitta précipitamment son observatoire, quand une grosse voix mécontente
murmura:
«Si tu ne me passes pas la mère Michel, tu peux être sûre et certaine d’être calottée après
la représentation; v’là deux fois que tu leur z’y fais manquer leur entrée, paresseuse!»
La grosse voix n’eut pas besoin de répéter cet avertissement, dont il fut soigneusement
tenu compte.
Mais dès que la mère Michel fut en scène, l’œil reprit sa faction et il me sembla qu’il
s’animait de plus en plus d’une expression de convoitise. Je ne me trompais pas, car au
moment le plus palpitant de la pièce, alors que toute l’attention du jeune auditoire était
captivée par l’intérêt poignant de la situation, une petite main, assez malpropre mais pleine de
dextérité, passa par la fente du rideau qui masquait de côté l’entrée du théâtre, s’empara de
moi et m’attira preste prestement dans l’intérieur du petit édifice.
J’étais dans les
coulisses du
Guignol.
Sur une table
boiteuse gisaient
tous ces
personnages
familiers (à
l’exception de
ceux qui étaient
en scène à ce
moment) dont
nous avons déjà
parlé: Guignol, le
commissaire, etc.;
et ils ne gagnaient
pas à être vus de
près, avec leurs
visages
grossièrement
enluminés et leurs
costumes
défraîchis. Un
homme en blouse
les faisait
manœuvrer et
parler, aidé par L’ATTENTION DES SPECTATEURS ÉTAIT CAPTIVÉE PAR L’INTÉRÊT DU SPECTACLE.
une fillette d’une
quinzaine d’années. Le visage pâle de cette dernière n’eût pas été laid, si une expression

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fausse et méchante ne l’avait déparé; elle appelait l’homme en blouse «mon oncle», et il la
nommait Fifine.
Fifine, par un mouvement adroit, m’avait jeté dans un coin derrière elle, et son oncle, très
absorbé par la représentation, ne s’était nullement aperçu de mon entrée subreptice.
Bientôt une grande ombre tomba sur notre réduit; c’était la toile qui se baissait, et un petit
tumulte se fit autour du théâtre. Les enfants se levaient tous ensemble pour s’en aller, car le
spectacle avait pris fin. Il me sembla entendre encore la voix de Madeleine. Allait-elle
s’apercevoir de ma disparition? Point du tout, la petite étourdie parlait avec animation de la
pièce de Guignol, et ne songeait pas à son parapluie; les derniers échos de sa conversation se
perdirent enfin dans l’éloignement.

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III

BIEN VOLÉ NE PROFITE PAS

Ce fut dans un bien pauvre intérieur que Fifine me déposa trois quarts d’heure plus tard,
car nous dûmes traverser une grande partie de la ville et d’un faubourg populeux avant
d’atteindre le but de notre longue course.
Les Louriguet habitaient une maison noire haute
de plusieurs étages, au fond d’une sorte d’impasse.
La famille, outre ses deux membres que nous
connaissons déjà, se composait d’une mère boiteuse
qui paraissait peu intelligente et même comme
abrutie par la misère et un travail excessif, et de trois
enfants, une fille et deux garçons, dont le dernier était
encore au berceau. La fille, Noémie, qu’on appelait
Mimi, semblait un peu plus jeune que sa cousine
Fifine. Elle avait hérité, en l’exagérant, de l’infirmité
de sa mère, et boitait au point qu’il lui fallait s’aider
d’une béquille pour remédier au manque d’équilibre
entre ses deux jambes; aussi ne sortait-elle guère et
subissait-elle une sorte d’étiolement, suite naturelle
de sa vie sédentaire dans ce triste logis, mais ses
traits amaigris portaient l’empreinte d’une douceur
angélique qui contrastait étrangement avec les figures
vulgaires du reste de la famille.
Il n’entrait sans doute guère de jolis objets dans
ce sordide intérieur, car mon apparition y fit
sensation.
FIFINE M’EXAMINAIT. «D’où sort ce beau parapluie? Qu’est-ce que c’est
que ce bijou-là? Fais-le-moi donc voir, Fifine.
—Bien sûr, tu as dû le voler!» dit rudement la tante, sans manifester d’ailleurs grande
indignation, mais constatant un fait probable: elle connaissait bien sa nièce et la savait capable
d’un larcin; peut-être même Fifine n’en était-elle pas à son coup d’essai.
La jeune fille hésita quelques secondes et se défendit avec un certain embarras:

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«Je ne l’ai pas pris dans les mains de quelqu’un, vous pouvez croire.
—Mais alors, de quoi qu’il en retourne?
—C’est pas ma faute si certains enfants sont des sans-soins et s’ils perdent ce qu’ils ont
sans se soucier de l’argent que ça coûte.
—C’est vrai, ça! Ils n’ont qu’à prendre
garde à leurs affaires, ajouta Polydore, le fils
aîné. Un fameux parapluie, tout de même! Je
voudrais bien l’avoir trouvé pour mon propre
compte!»
Mais la voix de la pauvre infirme s’éleva
comme une petite cloche d’argent, au son à la
fois clair et doux:
«C’est égal, Fifine, tu as eu le plus grand
tort de prendre ce qui ne t’appartenait pas.
—Fallait-il le laisser au milieu des
Quinconces?» murmura la coupable en se
hâtant de me faire disparaître derrière un
meuble, pour mettre fin à la discussion.
L’entretien en resta là, en effet, car personne
n’avait osé contredire Mimi, chacun retrouvant
peut-être l’écho de ses paroles au fond de sa
propre conscience.
Du reste, je devais donner peu de
satisfaction à ma propriétaire d’occasion; elle
craignait de m’emporter aux Quinconces, où
«D’OÙ SORT CE BEAU PARAPLUIE?»
j’aurais pu être reconnu et réclamé, et me
trouvait trop beau pour se servir de moi
lorsqu’elle allait acheter deux sous de lait chez la crémière ou un peu de fromage d’Italie chez
le charcutier; la seule fois qu’elle s’y était risquée, une marchande ne lui avait-elle pas dit en la
regardant fixement:
«T’as vraiment un beau parapluie pour abriter tes guenilles!»
Et cette remarque profonde amena une rougeur subite sur les joues de Fifine.
Ah! vraiment, le bien mal acquis ne profite guère! Fifine pouvait s’en apercevoir, et
bientôt elle éprouva pour sa capture illégitime une sorte d’aversion. Rien d’inutile comme un
parapluie dont on ne peut se servir, et elle était d’autant plus vexée de n’oser faire usage du
produit de sa mauvaise action, qu’à partir du jour où elle s’était emparée illicitement de moi,
des torrents de pluie étaient tombés; or je n’avais qu’un seul camarade dans ce misérable
intérieur et l’on s’y battait littéralement à qui l’aurait, les autres, pas plus que Fifine, ne

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voulant emporter ce parapluie compromettant qui attirait sur celui qu’il abritait des réflexions
désagréables et des regards soupçonneux.
Jamais je ne menai une existence aussi sédentaire que chez les Louriguet, tenant
compagnie pendant des journées entières à l’enfant infirme qui, toujours assidue au travail,
raccommodait le linge et les hardes de toute la famille; pauvre petite fleur éclose sur un tas de
fumier! J’aimais beaucoup Mimi, quoiqu’elle ne s’occupât jamais de moi.
Le temps pluvieux avait naturellement interrompu
les représentations de Guignol, et ce chômage forcé
amenait derrière lui la famine, non pas précisément pour
Polichinelle, le commissaire et la mère Michel, qui
dormaient tranquillement dans la boîte aux accessoires,
mais pour les Louriguet grands et petits. Il ne s’agissait
pas seulement de manger, il fallait payer le logeur qui
réclamait (et avec quelles menaces!) cinq francs tous les
quinze jours. Comme, faute de cette minime somme, la
famille allait être expulsée, le père Louriguet s’écria
d’une voix inspirée:
«Faut mettre quelque chose au Mont-de-Piété, pour
nous faire prêter dessus la pièce de cinq francs.... Mais
quoi?
«JE TE METS A LA PORTE!» —Il y a mon parapluie, proposa Fifine.
—T’as vraiment de l’esprit, s’écria avec conviction
son oncle, très heureux de cette solution; va chercher ton parapluie, ma poulette; au moins
comme ça il servira à quelque chose, ce propre-à-rien.»
Je compris alors que le Mont-de-Piété est un établissement où l’on prête de l’argent sur
gages.
Le lendemain, mon départ ne s’effectua pas sans difficulté. On dit que la nuit porte conseil;
Fifine, rapace et égoïste, avait sans doute réfléchi, et, revenant sur son semblant de générosité,
prétendait maintenant me garder ou bénéficier seule du produit de mon engagement au Mont-
de-Piété.
«Le parapluie est à moi, affirmait-elle avec audace, oubliant de quelle façon elle m’avait
acquis; donc l’argent doit m’appartenir!»
Des protestations générales répondirent à cette déclaration. Mais l’oncle, très ironique dans
son calme affecté:
«Ne te gêne pas, ma petite; garde ton parapluie, car il sera désormais ton seul abri, puisque
je te mets à la porte avec lui!»
Fifine, terrifiée par cette menace, n’osa résister davantage et, me jetant aux pieds de M.
Louriguet, sortit de la pièce en pleurant.

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Alors Mme Louriguet, me ramassant tranquillement, m’emporta au Mont-de-Piété, où
assurément elle n’allait pas, comme moi, pour la première fois.

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IV

AU MONT-DE-PIÉTÉ ET CHEZ MADAME GRÉGOIRE

Il s’agissait d’une sorte de prison. On me mit dans un grand magasin sombre où il y avait
des objets de toute espèce.
On voyait là des pianos, des buffets, des coffres à bois, des consoles, des sièges de toute
grandeur et de toute forme, depuis le petit tabouret jusqu’au large fauteuil Louis XIV; puis
c’étaient des montres accrochées les unes à côté des autres dans une vitrine; ah! que de
montres, que de montres!... Les pendules ne manquaient pas non plus. Une machine à coudre,
trésor de quelque pauvre ouvrière, et une cage dorée, qui avait dû orner un élégant boudoir, se
côtoyaient fraternellement; un peu plus loin, on apercevait une guitare, un trombone, deux
flûtes et un accordéon, formant tout un orchestre; puis on voyait des lampes, des vases de
fleurs, des lustres, une baignoire perfectionnée et une foule de bibelots dont l’énumération
serait fastidieuse.
Le jour, sous la lumière terne et blafarde qui tombait des rares fenêtres grillées, ce
capharnaüm avait quelque chose de lugubre. Les employés allaient et venaient, au milieu de
ces épaves, insouciants et affairés, enlevant celle-ci, apportant celle-là, et puis, à un signal, ils
se retiraient tous, fermant soigneusement les portes, qu’assujettissaient, en sus des barres de
fer, de doubles fermetures très compliquées. Mais lorsque le silence s’était fait, que les pas et
les voix des hommes avaient cessé de retentir, alors une vie nouvelle très faible, quelque chose
comme un reflet de vie plutôt, s’emparait de tous ces objets qui avaient tenu leur place dans
des existences humaines. J’entendais des chuchotements légers comme jadis dans le magasin
de mon enfance, mais ces derniers racontaient ordinairement des histoires très tristes.
Les vieux meubles parlaient de pauvres gens, leurs humbles propriétaires, qui avaient été
obligés de se séparer d’eux pour avoir du pain; les jolis bibelots s’entretenaient de personnes
ruinées, plus malheureuses encore peut-être, cachant leur misère et sacrifiant leurs plus chers
souvenirs aux nécessités du présent.
Une nuit, nous vîmes une vive clarté dessiner soudain les barreaux de fer des fenêtres sur
un fond rouge.
«Serait-ce déjà le jour?» murmurâmes-nous fort étonnés que la nuit eût passé si vite.
Mais un arrosoir qui devait avoir une grande expérience s’écria aussitôt:
«Je crois que c’est le feu, car j’ai servi dans un incendie, et je me souviens de ces lueurs
intermittentes.»

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Un vieux télescope et une jeune lorgnette vérifièrent le fait, et, à notre très grande
inquiétude, un porte-voix de navire annonça d’une manière sinistre que le feu était à un
baraquement voisin de notre magasin, où on serrait les objets de literie.
On devine que l’anxiété ne tarda pas à régner parmi nous. Allions-nous périr dans les
flammes?
Cependant des appels, des pas
précipités se faisaient entendre. Bientôt
nos portes s’ouvrirent avec fracas et
quelqu’un dit:
«Si on n’est pas maître du feu d’ici à
dix minutes, il faudra songer à
déménager les gages et à les mettre en
lieu sûr!»
Je compris qu’il s’agissait de nous et
que le vieux monsieur qui parlait devait
être le directeur de l’établissement. Il
s’exprimait avec beaucoup d’autorité et
avait un air très digne malgré le bonnet
de coton qui ornait encore son front;
sans doute, notre protecteur, réveillé en
sursaut, n’avait pas eu le temps d’ôter
son couvre-chef. Heureusement
l’incendie fut vite circonscrit, et il ne fut
pas nécessaire de déménager le magasin.
Après cet incident, tout retomba
dans un calme plat. Je soupirais après
une bonne petite averse bien ruisselante;
«IL FAUDRA DÉMÉNAGER LES GAGES!»
j’avais la nostalgie du dehors.
Une fois que je me laissais aller, en
entendant tomber une giboulée de mars, à exprimer ce regret, une voix miaulante me répondit:
«Il n’y a pourtant rien de plus désagréable que de se faire mouiller.»
Et j’aperçus un gros chat jaune et blanc, admirablement empaillé, qui me considérait de ses
yeux de verre.
«Chacun a son goût, répliquai-je un peu sèchement; moi, j’aime la pluie.»
Puis, honteux de mon aigreur:
«Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?
—On m’a déposé il n’y a qu’un instant.

Page 30

—Eh bien, vous éprouverez qu’à la longue on s’ennuie en prison.
—Je ne dédaignais pas une promenade sur les gouttières lorsque j’étais jeune, je vous
assure, mais quand il faisait un temps bien sec; cela désespérait cette pauvre Pétronille.
—Pétronille! je connais ce nom-là et il me semble que je vous ai déjà vu quelque part,
mais je ne vous reconnais pas complètement; si j’osais vous demander votre nom?
—Je me nommais Mousquetaire, articula le chat jaune avec une mélancolie solennelle,
alors que j’appartenais à Mme veuve Trofé.
—Parfaitement! je me souviens maintenant; vous dormiez toujours sur un coussin au coin
de la cheminée de cette dame. Ça n’a pas dû vous changer beaucoup d’être empaillé?
—Vous vous trompez; cela n’est plus du tout la même chose.
—Et comment ce malheur vous est-il arrivé?
—Je suis mort d’une
indigestion; alors ma maîtresse
désolée, voulant me conserver
sous ses yeux, se décida à me
faire empailler.
—Vous êtes très réussi, lui
dis-je poliment.
—Vous trouvez? Ma
maîtresse, cependant, jugea
qu’elle n’en avait pas pour son
argent....
—Pardon si je vous
interromps, monsieur
Mousquetaire, mais je voudrais
savoir si vous avez revu chez
Mme Trofé ma petite amie
Marthe Duvignot.
—Oui, je l’ai aperçue une
ou deux fois, quoique les
relations entre ces dames et ma
maîtresse aient subi un certain
refroidissement au sujet du
jeune Duvignot; mais je crois
que les choses étaient à peu près
arrangées quand Mme Trofé
PÉTRONILLE ÉPOUSA L’EX-SERGENT.
mourut, car je sais qu’elle a
laissé une petite rente à sa
filleule.

Page 31

—Je suis bien aise de l’apprendre; Marthe est une charmante enfant.
—Mais elle n’hérita pas seule de Mme veuve Trofé; un parent de cette dame eut la plus
grosse part de son modeste avoir, et la bonne Pétronille ne fut pas oubliée sur le testament;
outre une jolie somme d’argent, le mobilier d’une chambre à coucher lui était laissé avec le
droit de choisir encore quelques souvenirs à son gré.
«Ainsi autorisée par les dernières volontés de la défunte, la digne fille emporta une
pendule en coquillage, la couronne de mariée de sa maîtresse, mise sous verre et encadrée, et
enfin moi-même, votre serviteur.
«L’héritier ne fit aucune opposition; il la félicita même chaleureusement de ses choix et
poussa la générosité jusqu’à lui payer le commissionnaire chargé de porter chez elle ces
précieux souvenirs. Hélas! ils ne devaient pas y rester longtemps. Pétronille qui, malgré ses
quarante ans, songeait au mariage, avait jeté son dévolu sur un jeune militaire qui venait
précisément de quitter le service. La noce se fit sans retard; je vis Pétronille partir radieuse
pour la mairie et l’église; huit jours plus tard, elle n’était plus radieuse du tout; son Auguste
(ainsi s’appelait l’ex-sergent-fourrier), gourmand, ivrogne et paresseux, la délaissait pour aller
festoyer avec ses anciens camarades, et les économies de la pauvre femme disparaissaient
rapidement.
«Un jour Mme Auguste fut appelée dans une ville voisine auprès d’une parente malade.
«Pendant son absence, son mari, n’ayant pas d’argent, prit un grand panier (le panier pour
faire le marché de l’ancienne cuisinière), y posa avec précaution la pendule de coquillage, la
couronne de mariée et moi, et nous porta tout droit au Mont-de-Piété. Peu s’en fallut que nous
n’en revinssions tous, car on ne voulait pas de nous; enfin, après bien des négociations, je fus
accepté, ainsi que la pendule; mais ni elle ni moi nous ne resterons longtemps ici, car je suis
bien sûr que Pétronille ne tardera pas à venir nous retirer.
—J’espère que vous retrouverez cette digne personne à laquelle vous devez être attaché.
—Je l’espère aussi, car je me sens beaucoup mieux chez elle qu’ici.»
Mousquetaire avait terminé son histoire et je me préparais à lui raconter la mienne, ce qui
ne l’aurait peut-être guère intéressé (les chats sont si égoïstes que même empaillés ils doivent
l’être encore), lorsque les employés de l’établissement entrèrent pour le travail du matin.
Il devait y avoir une vente d’objets non réclamés dans l’après-midi, et je vis, avec une
émotion facile à deviner, que je faisais partie du lot, car on posa sur moi une étiquette avec un
numéro. Peu après, on m’emportait avec une quantité d’objets variés, mais j’étais le seul
parapluie.
On nous déposa sur une table derrière laquelle se trouvait un monsieur qui criait comme un
corbeau et frappait de petits coups secs avec un marteau; c’était le commissaire-priseur chargé
de la vente; quelques employés se tenaient autour de lui, tandis que dans l’autre partie de la
salle se pressait une foule peu élégante.
Il y avait là plusieurs vieilles dames assez mal habillées et des messieurs qui paraissaient
fort pauvres.

Page 32

Parmi les dames présentes, une d’elles me frappa par son étrange toilette. Elle devait être
une habituée de la salle des ventes, car j’entendis un employé l’appeler familièrement par son
nom:
«Madame Grégoire, je vous en prie, ne poussez pas, lui disait-il; vous êtes au premier
rang; vous ne pouvez donc pas avancer davantage, à moins de monter sur la table!»
Mme Grégoire protesta qu’elle n’en avait nullement l’intention, mais «elle aimait à voir la
marchandise de près». En effet, elle n’achetait qu’à bon escient et semblait très forte dans cette
délicate opération qui consiste à estimer du vieux.
Dès qu’elle m’aperçut, je compris, au vif regard dont elle m’enveloppa, qu’elle désirait
faire mon acquisition.
«Trois francs le beau parapluie! commença le
commissaire-priseur.
—Il y a acheteur à trois francs», dit-elle aussitôt.
Mais un monsieur, qui lui en voulait sans doute,
ajouta: «Trois francs cinquante!» uniquement, je
crois, dans le but de la taquiner.
«Quatre francs!» glapit-elle.
Puis après un instant de silence:
«Quatre francs cinquante!» reprit le monsieur en
riant d’un méchant rire.
Alors, tout en le foudroyant d’un coup d’œil
furieux:
«Cinq francs!» cria-t-elle, jetant ce prix avec un
éclat de trompette, presque comme un défi.
Le monsieur ricana encore, mais n’ajouta rien, la
crainte de faire une mauvaise affaire l’emportant sur
son désir d’être désagréable à sa voisine; et le
commissaire-priseur prononça le mot «adjugé», qui
me livrait à ma nouvelle propriétaire; elle s’empara
de moi avec la joie qu’un chasseur éprouve à
JE VIS QUE JE FAISAIS PARTIE DU LOT.
ramasser une pièce de gibier qu’il a abattue.
J’appartenais à Mme Grégoire.
Ce fut dans une pièce sombre, toute remplie de vieux vêtements, qu’elle m’introduisit,
après avoir traversé un étroit magasin fort encombré, et je compris que Mme Grégoire était ce
qu’on appelle «une marchande à la toilette».

Page 33

Vers huit heures du soir, la marchande éteignit les becs de gaz, et, après une ronde
minutieuse, sa petite lanterne sourde à la main, monta se coucher dans son entresol, au-dessus
de tous ses trésors.
Le lendemain matin, Mme Grégoire vint me prendre dans mon coin noir et me mit bien en
évidence au milieu de son étalage. J’y étais à peine depuis quelques instants, lorsqu’une petite
jeune fille de quatorze ans environ, l’air doux et modeste, la mise à l’avenant, s’arrêta devant
la montre et resta longtemps à me contempler.
Comme Fifine, elle me regardait avec un désir évident, mais combien l’expression de sa
physionomie candide et sérieuse était donc différente!
Mme Grégoire, qui la guettait du fond de son magasin, s’avança souriante.
«Y-a-t-il quelque chose pour votre service, ma belle enfant?» demanda-t-elle de sa voix la
plus engageante.
La petite se
décida à entrer, et dit
timidement:
«Est-ce que ce
parapluie est à
vendre?
—Certainement!
Une magnifique
occasion, voyez
plutôt: un manche à
la dernière
nouveauté, un satin
croisé superbe et
d’une si jolie
couleur! Ce vert
myrte est la nuance
préférée des dames
du grand monde qui
fréquentent mon
magasin. Ce
«TROIS FRANCS LE BEAU PARAPLUIE!» parapluie est pour
ainsi dire neuf, au
point que, si on
n’était pas honnête, on pourrait le faire passer pour sortant de l’atelier; mais je ne veux pas
vous tromper: il a dû servir deux ou trois fois.»
La jeune fille, m’examinant avec attention, se contenta de secouer un peu la tête, sans oser
entrer en discussion avec la marchande à la toilette, et enfin lui posa la question habituelle:
«Combien, Madame?»

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Puis, comme celle-ci réfléchissait, elle ajouta sur un ton presque suppliant:
«Je vous en prie, dites-le-moi au plus juste.
—Dix francs, articula nettement Mme Grégoire, n’ayant pas honte de profiter du vif désir
de m’acquérir qui se lisait sur le visage expressif de l’enfant.
—Dix francs! répéta d’un accent découragé cette dernière en me reposant sur le comptoir
avec un soupir.
—Mais voyez comme il est beau! C’est un parapluie extra qui a dû être payé vingt-cinq
francs.
—Je ne dis pas, Madame; mais il m’est impossible d’y mettre ce prix-là; c’est un cadeau
que je voulais faire.
—Eh bien, ce sera un petit sacrifice; vous n’en aurez que plus de mérite vis-à-vis de la
personne à laquelle vous destinez votre présent. C’est une personne que vous aimez, pour sûr?
—Oh oui!
—Eh bien, ma petite, il ne faut jamais
regretter de dépenser de l’argent pour ceux
qu’on aime!
—Mais si on n’a pas cet argent,
pourtant?...»
La marchande comprit que la jeune fille
était sincère, son charmant visage, soudain
attristé, le révélait assez; on y lisait clairement
son regret de ne pouvoir faire l’achat.
«Allons, combien pouvez-vous y mettre, ma
mignonne? je veux tâcher de vous être
agréable.
—Six francs, murmura la petite fille.
Voyez-vous, Madame, il ne faut pas m’en
vouloir si je ne peux pas vous payer plus cher
ce parapluie; j’ai eu bien du mal à réunir ces six
francs, et je croyais que c’était déjà une grosse
somme, car j’ai mis presque un mois à
l’économiser sur mes déjeuners. Vous ne
comprenez pas ce que je veux dire; voici toute
l’affaire: Le matin quand je vais à l’atelier, je
n’emporte qu’un morceau de pain, mais
maman, avant de s’en aller de son côté en
journée, (nous ne sommes pas riches du tout et UNE JEUNE FILLE S’ARRÊTA DEVANT LE MAGASIN.
maman travaille pour un magasin).... Où est-ce

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que j’en étais?... Ah! voilà: maman, avant que nous nous séparions, me donne trois ou quatre
sous pour m’acheter quelque chose afin de faire passer mon pain: un peu de charcuterie, du
fromage, quelques fruits, selon la saison. Eh bien, depuis longtemps je mange mon croûton
tout sec, car je mets les sous dans un petit sac que je cache sous mon traversin, et comme c’est
demain la Sainte-Mathilde, qui est la fête de maman (j’oubliais de vous dire que tout ça, c’était
pour faire une surprise à maman), donc j’ai changé mes sous au marchand de journaux du
coin, et j’étais bien embarrassée pour trouver mon cadeau quand j’ai vu ce parapluie; c’était
justement ce qu’il me fallait, car ma mère a perdu le sien; mais puisque ça ne se peut pas, je
m’en vais tout de suite.
—Attends!» dit la marchande, qui semblait maintenant émue et troublée.
«Elle ressemble à ma petite Esther», murmurait-elle en jetant sur l’enfant un regard
mouillé.
Puis comme celle-ci reculait surprise, effrayée de l’attitude incompréhensible de la
marchande:
«J’ai eu une jolie petite fille comme toi; je l’ai
perdue lorsqu’elle avait ton âge et tu me la rappelles.»
Puis brusquement:
«Prends ce parapluie; j’y perds, dit-elle par
habitude, mais prends-le tout de même et donne-moi tes
six francs.»
D’un mouvement machinal elle m’enveloppa dans
un grand morceau de papier bleu, et me remit à la jeune
ouvrière, dont le visage rayonnait de joie.
«Dieu vous bénisse, Madame! lui dit-elle. Maman
va être bien contente.»
Elle se sauva, laissant l’âme de la vieille marchande
«DONNE-MOI TES SIX FRANCS!» en proie à deux sentiments contradictoires: la
conscience d’avoir fait une action très généreuse,
quoique en réalité elle eût gagné un franc sur moi, et le
regret d’une mauvaise affaire réalisée.

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V

LA FÊTE DANS LA MANSARDE

Lorsqu’elle eut quitté le magasin de Mme Grégoire, Marie (j’ai su depuis que tel était le
doux nom de la petite ouvrière), Marie se souvint qu’il lui restait encore deux sous noués dans
le coin de son mouchoir, et que ces deux sous étaient destinés à l’achat d’un petit bouquet de
violettes qui devait achever de donner au parapluie l’aspect d’un présent de fête.
En effet, quand elle eut trouvé le petit bouquet en question, qu’elle choisit bien frais et
bien odorant, elle l’attacha après moi au moyen d’un ruban et nous monta triomphalement
jusque dans son humble logis.
Sa mère n’étant pas encore rentrée de son magasin, la petite fille me déposa sur une table
qui occupait le milieu de la pièce, bien en évidence, afin que ma vue frappât tout d’abord les
yeux de celle qui était attendue; d’ailleurs le parfum des violettes eût suffi pour attirer son
attention.
Les choses ainsi préparées, l’enfant alla se mettre aux aguets derrière la porte du réduit
servant de cuisine, qu’elle eut soin de tenir entre-bâillée, tout juste assez pour couler son
regard par la fente et jouir de l’effet produit.
Son attente ne fut pas longue. Mme Girard, chargée d’un gros paquet, montait lentement
l’escalier, et sa fille avait reconnu de loin son pas. Trouvant la porte ouverte, elle dit, en
entrant: «Tu es là, Marie?»
Mais Marie se garde de répondre; alors, jetant un coup d’œil
autour d’elle, humant l’air, comprenant qu’il se passe quelque
chose et se rappelant vaguement que c’est demain sa fête, la mère
s’avance en souriant, ne croyant encore qu’à un petit bouquet.
Vraiment les fleurs sont là, mais en voulant les prendre, elle
m’attire par le même mouvement.
«Ah! mon Dieu, qu’est-ce cela? Ce beau parapluie ne peut être
pour moi.
—Mais si! Maman, c’est pour ta fête! s’écrie Marie qui n’y
tient plus et apparaît rouge de plaisir.
—Mais, ma chérie, comment as-tu fait? «C’EST POUR VOTRE FÊTE,
MADAME GIRARD!»
—Ah! voilà, Maman, je ne puis pas te le dire; c’est mon secret.

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—Il est bien joli, et justement je regrettais tant de m’être laissé voler le mien! Seulement je
ne comprends pas comment tu as pu acheter une chose aussi chère.
—C’est mon secret, c’est mon secret! répète l’enfant. L’essentiel est que tu sois contente
du parapluie; il paraît que le vert est une couleur très à la mode; je ne le savais pas, mais la
marchande me l’a dit. Ah! que je suis heureuse, Maman, d’avoir deviné ce qui pouvait te faire
plaisir!
—Ce qui me fait encore plus de plaisir que le parapluie, c’est ton attention et c’est aussi de
voir que tu as pensé à ma fête; pour moi, je l’avais oubliée: j’ai tant de choses dans la tête!
Embrasse-moi, mon enfant, et puis maintenant dis-moi comment tu as pu faire cette emplette»,
insista doucement Mathilde en tenant sa fille appuyée sur son cœur.
Il fallut bien se confesser, et quand la mère découvrit, à travers les réticences de l’enfant,
qui cherchait à lui voiler délicatement ses sacrifices, combien la pauvre petite s’était privée
pour arriver à économiser la somme nécessaire à ce présent, une profonde émotion souleva sa
poitrine.
«Tu as fait cela, tu as fait cela!» ne savait-elle que répéter en couvrant ce visage aimé de
tendres baisers.
Ici, un petit coup discret frappé à la porte interrompit cette touchante effusion.
«C’est notre bonne voisine», murmura Mathilde.
Et, à haute voix:
«Entrez, je vous prie.»
La porte fut poussée et une vieille femme très proprette pénétra dans la chambre en se
soutenant sur deux béquilles qui faisaient toc-toc en frappant le plancher. A cette vue, à ce
bruit familier, les visages de la mère et de la fille s’épanouirent dans un joyeux sourire.
«Bonjour, Mademoiselle Agathe!» s’écrièrent-elles ensemble.
Et la première avançait son unique fauteuil à la vieille fille, tandis que l’autre la
débarrassait de ses béquilles.
Une fois installée, la visiteuse tira de chacune des poches de son tablier une orange en
disant:
«C’est pour votre fête, Madame Girard, car je n’ai pas oublié que c’est demain la Sainte-
Mathilde.
—Mais vous vous privez pour nous!
—Du tout; mon ancien maître m’en a envoyé une douzaine; il paraît, à ce que m’a dit la
bonne, qu’il en a reçu toute une caisse d’un de ses clients qui habite en Espagne, où il y en a
comme des pommes en Normandie.»

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Après avoir beaucoup remercié
Mlle Agathe, Mathilde lui montra le
parapluie de Marie, en disant d’une
voix pénétrée:
«Ah! on me gâte bien,
aujourd’hui; voyez plutôt!»
Et, avec un redoublement
d’émotion, elle lui raconta comment
Marie était parvenue à lui faire ce
cadeau.
La vieille fille approuva fort
l’enfant et dit «que c’était très gentil
de sa part», mais il eût fallu être mère
soi-même pour apprécier à sa juste
valeur un trait de ce genre.
C’était, du reste, une fort bonne
personne que Mlle Agathe, et l’unique
amie de Mme Girard, près de laquelle
elle habitait depuis déjà plusieurs
années. Son petit appartement,
composé de deux pièces bien
«OH! LE BEAU PARAPLUIE!» meublées, semblait un endroit
luxueux aux pauvres ouvrières; de
doubles rideaux aux fenêtres, un bout
de tapis devant la cheminée, ornée d’une pendule sous un globe, une table et une commode de
simili-acajou, enfin, sur le lit, enfoncé dans une alcôve, un édredon recouvert de fausse
guipure étaient les causes principales de l’admiration que leur inspirait toujours l’intérieur de
leur voisine, au point que, la trouvant si bien installée, elles ne songeaient guère à la plaindre
de ne pouvoir sortir de chez elle.
Cette dernière s’était d’ailleurs quelque peu habituée à son emprisonnement, qui datait du
jour funeste où, glissant sur une peau d’oignon, dans la cuisine du docteur Durand, elle s’était
cassé la hanche d’une manière si malheureuse que, malgré les soins de son maître, réunis à
ceux de plusieurs praticiens de ses amis, après avoir failli mourir, elle restait infirme à jamais.
Naturellement elle avait dû cesser de travailler et, à son grand désespoir, quitter la maison du
docteur; elle y avait vécu pendant quinze ans, ayant d’abord servi et soigné sa mère, puis servi
M. Durand lui-même.
Le docteur sut reconnaître les services d’Agathe en lui allouant une petite pension, à
laquelle il ajoutait des cadeaux en nature, qui ravissaient la vieille bonne. Possesseur d’une
belle terre située à quelques heures de Bordeaux, il lui envoyait d’abord régulièrement une
provision de vin et de bois, puis, de temps en temps, un poulet de sa basse-cour ou des
légumes de son jardin. Quand il y avait une bonne aubaine culinaire de ce genre, Agathe ne

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manquait pas de se traîner sur ses
béquilles jusque chez ses voisines, et de
les inviter à dîner, avec quelque
solennité.
Ces jours de gala étaient grande fête
pour la mère et l’enfant, pour l’enfant
surtout, qui considérait qu’elle allait
«dîner en ville»; cela rompait un peu la
monotonie de leur existence et leur
faisait faire connaissance avec des plats
délicats, dont leur pauvreté les privait.
Du reste, elles reconnaissaient les
attentions de leur vieille voisine en lui
rendant mille petits soins. Une femme
de ménage venait bien, une heure
chaque matin, faire un bout de service
auprès de l’infirme, lui apportant ses
provisions, montant son eau et son bois,
mais, une fois le lit fait et la chambre
balayée, elle ne reparaissait plus Mlle AGATHE FUT INSTALLÉE DANS LE FAUTEUIL.
jusqu’au lendemain, et Mlle Agathe eût
été souvent fort en peine, pour bien des
détails de son existence, sans l’aide de ses voisines. Elle leur avait même donné une double
clef de son logis, afin qu’elles pussent pénétrer facilement jusqu’à elle la nuit, en cas de
maladie. La vieille femme devait en guise d’avertissement frapper à la muraille contre laquelle
son lit s’appuyait; mais, quoique tout eût été ainsi parfaitement prévu, jamais encore ce signal
ne s’était fait entendre, et ce ne fut pas Agathe qui eut, la première, besoin d’une garde-
malade.

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VI

LA MALADIE CHEZ LE PAUVRE

Entre sa charmante petite fille et sa vieille amie, Mathilde, en dépit de sa pauvreté, menait
une existence fort douce, lorsqu’un orage inattendu vint éclater dans son ciel limpide.
Elle travaillait, je l’ai déjà dit, pour un magasin; or, un vol de fournitures ayant été commis
dans son atelier, Mme Première (ainsi qualifiait-on la personne qui dirigeait les ouvrières)
s’avisa de faire tomber ses soupçons sur l’honnête veuve, qui était incapable de dérober une
aiguillée de fil.
Tout le monde protesta d’ailleurs contre une accusation si mal fondée, et ce furent ces
protestations mêmes qui firent comprendre à Mathilde de quoi elle était soupçonnée. On crut
qu’elle allait défaillir, tant son émotion fut grande, mais l’indignation la soutint.
Non seulement elle sut se défendre, mais elle sortit de cette scène pénible, couverte par le
témoignage d’estime absolue du chef de l’établissement, qui obligea Mme Première, assez
confuse, à faire des excuses à Mme Girard. N’importe, le coup était porté; elle rentra chez elle
plus tôt que d’habitude, absolument bouleversée, racontant à Marie et à Mlle Agathe, avec une
véhémence tout à fait en dehors de ses habitudes, ce qui s’était passé.
Mathilde, que ces émotions avaient épuisée, se mit au lit. A peine la tête sur l’oreiller, elle
tomba dans un lourd sommeil. Alors Mlle Agathe se retira chez elle, tandis que la petite fille
prenait toute seule son repas du soir. Il fut vite terminé; après avoir débarrassé la table et lavé
le peu de vaisselle dont elle s’était servie, Marie s’assit de nouveau près de la lampe et se mit à
raccommoder des bas.
Il y avait environ une heure qu’elle travaillait, lorsqu’elle vit sa mère se retourner plusieurs
fois, s’agiter, soupirer. Alors, croyant qu’elle se réveillait:
«Eh bien, Maman, comment te sens-tu après ce petit somme? Es-tu mieux maintenant?»
Point de réponse, sinon un murmure inarticulé.
«Je ne comprends pas ce que tu dis. Veux-tu boire encore un peu d’eau sucrée? il en reste
dans le verre.»
Mathilde tourna vers sa fille un visage très rouge et dit plus distinctement:
«Les fils blancs étaient dans la grande boîte, les extra-forts dans le carton long. Mlle
Baptistine les a vus comme moi; si on s’imagine que j’ai pris quelque chose, qu’on me mène

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chez le commissaire de police, mais qu’on ne dise rien à Marie, la pauvre petite!
—Maman, Maman, je suis là, qu’est-ce que tu as? est-ce que tu ne me reconnais pas?
—Conduisez-moi chez le commissaire de police, ou allez le chercher!
—Ah! mon Dieu! elle ne me reconnaît pas! Mère, tu me fais peur; ta main est brûlante.
—Laissez-moi; personne dans ma famille n’a jamais été en justice; j’en mourrai, c’est
sûr!»
Marie n’y tint plus; d’un bond elle courut chez Mlle Agathe, et, en paroles entrecoupées,
lui raconta que sa mère délirait et ne la reconnaissait même pas.
«Elle a été trop impressionnée par cette histoire du magasin;
je m’en suis aperçue quand elle est rentrée; je vais me lever et me
rendre auprès d’elle, nous verrons ensuite ce qu’il y aura à faire;
tu sais que je m’y connais, en fait de maladie.
—Ah! merci, Mademoiselle Agathe; je voudrais vous aider à
vous lever, mais je n’ose la laisser seule.
—Retourne tout de suite auprès de ta mère; je serai bientôt
près de toi; je ne prends que le temps de passer un jupon et une
camisole.»
Marie se hâta de rentrer chez elle, où sa mère continuait à
parler et à s’agiter, s’adressant à des personnages imaginaires et
regardant dans le vide. Ce fut ainsi que Mlle Agathe la trouva.
Alors, lui parlant avec autorité, cette dernière la força à boire
de l’eau avec de la fleur d’orange et obtint qu’elle se recouchât.
«Ce sont les nerfs», assura-t-elle d’abord à l’enfant, qui
l’interrogeait avec anxiété, pour dire quelque chose; mais elle
avait constaté que Mathilde était en proie à une fièvre ardente, et
elle comprenait que son état devait être sérieux.
MARIE SONNA A LA PORTE DU
Après être restée un moment silencieuse au chevet de la SECOND.
malade, elle dit, en hésitant un peu, car elle savait bien qu’il
s’agissait d’une chose difficile:
«Je crois qu’elle aurait besoin d’un médecin.
—Mais je n’en connais aucun! s’écria Marie avec angoisse.
—Oh! quant à cela, il y a mon ancien maître qui est bon, et puis si savant qu’il en
remontrerait à tous les autres docteurs; on venait le consulter de loin quand j’étais à son
service.
—Vous croyez qu’il se dérangerait pour de pauvres gens comme nous?

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—J’en suis sûre! Monsieur avait coutume de dire qu’en fait de malades il ne connaissait ni
riche ni pauvre, mais que c’était tout un pour lui; le difficile, c’est de le faire demander;
quoiqu’il ne demeure pas bien loin, il y a encore un bout de chemin pour aller jusque chez lui.
Voyons, quelle heure est-il?»
On consulta la grosse montre d’argent du mari défunt, dont se servait maintenant sa veuve
et qu’elle suspendait à un clou au-dessus de la cheminée, en guise de pendule. Il était déjà 10
heures 20, heure qui semblait tardive à ces personnes de condition modeste, habituées à se
coucher tôt pour se lever de bon matin.
Mlle Agathe, après réflexion, dit à Marie:
«La bonne qui garde le premier et le second en l’absence de ses maîtres, lesquels sont à la
campagne, n’est peut-être pas encore couchée; prie-la d’aller chercher M. le docteur, et, si elle
grogne (car elle n’est guère aimable), offre-lui la pièce, pour la décider.
—Oh! Mademoiselle Agathe, je voudrais bien, mais je n’oserai jamais!»
Cependant la
malade recommençait à
se plaindre et à délirer,
et Marie, sentant elle-
même combien sa mère
avait besoin de secours,
se décida à aller
réclamer l’aide d’une
seconde voisine,
quelque pénible que pût
lui sembler cette
démarche.
Descendant en hâte
deux étages (la maison
en avait quatre, mais le
troisième n’était pas
loué en ce moment),
elle sonna un coup
timide à la porte du
second.
Point de réponse.

MARIE ALLA CHEZ Mlle AGATHE. Elle renouvelle sa
tentative en
l’accentuant un peu.
Même silence.
Enfin un troisième coup, sonné avec le courage du désespoir, n’a pas plus de succès.

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Désolée, elle remonta chez elle raconter sa déconvenue à Mlle Agathe.
«Ne te fais pas de peine, ma petite, essaya de dire celle-ci; ta maman va peut-être se
trouver mieux, et demain, de bonne heure, tu iras chercher M. le docteur.»
Cependant Mathilde ne se calmait pas du tout; elle se jetait de côté et d’autre dans son lit
en se plaignant continuellement. Mlle Agathe eut alors l’idée de lui mettre des compresses
d’eau fraîche, qui la soulagèrent un instant, mais bientôt la malade ne voulut plus les supporter
et se reprit à gémir.
L’enfant considérait sa mère dans un morne silence, la laissant soigner par la vieille fille.
Soudain elle se leva toute droite, l’air résolu:
«Mademoiselle Agathe, dit-elle, je vais chercher le médecin.
—Mais, ma petite, il est trop tard pour qu’une fillette de ton âge se risque seule dans les
rues; j’ai entendu sonner onze heures, il y a déjà longtemps; il pourrait t’arriver quelque chose.
—Il ne peut rien m’arriver de pire que de voir mourir sans secours ma pauvre chère
maman. Elle est très malade; vous dites vous-même qu’il lui faut un médecin: je cours
chercher votre docteur.
—Mon enfant, c’est imprudent, cependant il est vrai que ta mère..., enfin je ne sais que te
dire, mais je n’ai jamais été plus fâchée de mon infirmité qui me rend si inutile.
—Inutile! bien au contraire, vous me rendrez grand service si vous restez auprès de
maman pendant que je serai dehors.
—Je te promets que je ne la quitterai pas; tu peux en être certaine.
—C’est tout ce qu’il me faut, murmura l’enfant en mettant précipitamment ses vêtements
pour sortir.
—Prends ton parapluie; il pourrait pleuvoir, et puis, si tu rencontrais un chien errant, il te
servirait pour l’écarter.»
Grâce à cette recommandation, Marie m’emporta avec elle, quoique en réalité le temps ne
fût guère menaçant, et c’est ainsi que j’assistai à sa petite mais très héroïque expédition.
Bien peu de maisons à Bordeaux ont des concierges; celle où Mme Girard et sa fille
habitaient n’en avait pas. Marie, ayant descendu l’escalier en courant, ouvrit la porte d’entrée
d’un mouvement rapide et la referma derrière elle. Mais, une fois dans la rue, elle s’arrêta,
saisie d’un petit frisson de crainte; cette rue solitaire, avec ses fenêtres closes et ses magasins
fermés, éclairée de loin en loin par des réverbères vacillants, lui faisait un effet étrange à cette
heure où elle ne la voyait jamais. Son aspect lui paraissait nouveau, ce n’était plus sa rue, mais
une voie étrangère qu’elle ne reconnaissait pas. Du reste, personne sur la chaussée ni sur les
trottoirs. Elle fit un effort, et, surmontant sa crainte, se mit en route, rasant les maisons comme
si elle eût voulu s’appuyer aux murailles.
Sa marche était inégale: tantôt elle se précipitait en avant, songeant à sa mère, au médecin
qu’il fallait lui amener; tantôt, pensant à ses propres périls, elle s’arrêtait, écoutait, jetait un

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regard inquiet par-dessus son épaule, car il lui semblait toujours entendre marcher derrière
elle; cependant elle finit par découvrir qu’elle prenait les battements de son cœur pour un bruit
de pas.
Elle court maintenant, regardant toujours autour d’elle, suspendant sa course au moindre
bruit, soutenue par cette pensée qu’elle est près d’atteindre son but. Elle se trouve, en effet, sur
le Quai de Bourgogne, où habite le docteur Durand. Hélas! à peine s’y est-elle engagée,
qu’une troupe bruyante, formée de plusieurs hommes, chantant et criant, se présente en face
d’elle, suivant le même trottoir. Pour le coup, sa frayeur prend une forme bien positive.
Que faire? Que faire, mon Dieu?
Elle ne sait et reste là, fascinée comme un pauvre petit passereau qui a vu planer des
oiseaux de proie. Et la distance qui la sépare encore de ces hommes effrayants diminue
toujours; elle ne bouge pas, il est vrai, mais ils avancent, eux. Soudain, éperdue, elle s’élance
du côté du fleuve; je frémis dans sa main: va-t-elle, dans son affolement, se précipiter dans la
Garonne en m’entraînant avec elle? J’aime bien l’eau, mais pas dans une si grande
proportion.... Non, Marie n’a pas perdu l’esprit à ce point, mais elle a aperçu un wagon de
marchandises, et c’est à l’abri de ce rempart qu’elle a résolu de se réfugier; en effet, elle se
cache derrière le wagon et reste coite comme un lièvre au gîte.
Nous étions là
depuis une ou
deux minutes
lorsque soudain
les voix de tout à
l’heure se font
entendre de
nouveau, et, cette
fois, tout près de
nous.
«Ah!
Seigneur, je suis
perdue! pense la
pauvre petite; ces
gens me
poursuivent: sans
cela pourquoi
n’auraient-ils pas
continué leur
chemin? Ils vont
me tuer et puis me
jeter dans la
«COMMENT TE SENS-TU, MAMAN?» Garonne!»
Elle se dresse
debout, mais ne songe pas à fuir, à quoi bon? on la rattraperait si facilement! et puis elle est

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presque sans souffle, l’émotion l’oppresse et ses jambes tremblantes ne pourraient seulement
pas la soutenir si elle ne s’appuyait sur moi.
«Qui est là? s’écrie un homme petit et gros.
—Tiens! une gamine, reprend un grand blond; qu’est-ce qu’elle peut faire à cette heure-ci
le long de l’eau?
—Faut la faire s’expliquer, Maître Thomas, dit un troisième en parlant au petit gros.
—Peut-être qu’elle se promène à la fraîche», remarque un jeune garçon qui fait aussi partie
de la troupe.
Marie ne dit rien; elle a tellement peur qu’elle ne peut articuler un son; ses yeux à demi
clos ne lui permettent même pas de voir que les physionomies rudes et grossières qui
l’entourent ne sont pas bien féroces.
«Réponds, que fais-tu là? reprend le petit gros sur un ton impératif.
—Elle cherche sa langue qu’elle a perdue, dit le jeune garçon, parlant pour elle.
—Silence, Mousse!» Puis, à Marie: «As-tu fini de te taire, petite?
—Faut l’emmener sur le navire faire un tour en Chine, ça l’apprendra à se donner des airs
de mijaurée.
—Ah! mon Dieu, ayez pitié de moi! Qui ira chercher le médecin pour maman qui est
malade, si vous m’emmenez sur un navire?»
Marie s’est jetée à genoux; elle parle maintenant, et ces hommes inconnus qui se pressent
autour d’elle, l’écoutent avec stupeur.
«Fini de rire! reprend maître Thomas. Relève-toi, ma petite; faut faire sa prière qu’au bon
Dieu, et puis nous sommes de braves gens de marins, tu sais, de bons Français, embarqués sur
la Marie-Louise; n’aie donc pas peur et raconte ton histoire sans mentir; t’as quelqu’un de
malade à ton bord, que tu parlais de médecin?
—Maman, ma pauvre maman», sanglote Marie, partagée entre un reste de terreur et un
commencement de confiance, et pensant de nouveau au but de son expédition; «elle est bien
malade et j’allais chercher le docteur.
—Pourquoi n’as-tu pas demandé à quelqu’un de s’y rendre à ta place? Tu es trop jeunette
pour courir toute seule la nuit.
—Il n’y avait personne là, mon bon Monsieur, excepté Mlle Agathe.
—Eh bien, Mlle Agathe ne pouvait-elle pas prendre la peine...?
—Elle ne peut pas marcher, ou très difficilement, et avec ses béquilles seulement.
—Je comprends, elle est infirme, ta Mlle Agathe; comme ça, tout s’explique. Et où
demeure-t-il, ton docteur?

Page 46

—Ici tout près, sur le Quai de Bourgogne, au numéro
15.
—Je vais t’y accompagner, car tu pourrais rencontrer
de plus mauvais compagnons que nous.
—Nous irons tous ensemble, Maître Thomas,
s’écrièrent les marins en chœur.
—Inutile de lui faire si grande compagnie, vous
l’effaroucheriez, la pauvrette; je prendrai seulement le
mousse avec moi, et tandis que nous courrons une bordée
jusque chez le docteur, vous hélerez le canot du bord. Il
faut toujours un grand moment pour que ces fainéants
arrivent; je parie que je serai de retour avant qu’ils aient
accosté!
—Ça se pourrait, Maître; ils ne sont pas pressés,
surtout quand ils ont sommeil.
—Allons, viens, petite, et n’oublie pas ton parapluie!»
dit paternellement le vieux marin. MARIE EXPOSA SA REQUÊTE A
M. DURAND.
Nous partîmes. Marie était tout à fait rassurée quant à
elle, mais plus inquiète que jamais pour sa mère; aussi
semblait-elle à peine effleurer les pavés de ses petits pieds.
Nous arrivâmes promptement à la porte du docteur, qui, par un heureux hasard, rentrait
justement chez lui; Marie put donc lui exposer immédiatement sa requête, et, comme sa voix
tremblante, ses yeux pleins de larmes avaient ému M. Durand, il consentit à la suivre sans
même remonter chez lui. Mais quelle que fût sa hâte d’entraîner vers le lit de la malade celui
qu’elle considérait d’avance comme un sauveur, ma jeune maîtresse prit le temps de remercier
le brave marin qui lui causait, quelques instants auparavant, une si grande épouvante.

Page 47

VII

COURTE ENTREVUE AVEC UNE AMIE D’ENFANCE

Mlle Agathe ne s’était pas trompée; Mathilde avait grand besoin du médecin, mais, grâce
au courage, au dévouement de sa fille, il arrivait encore à temps, et une médication très
prompte, très énergique, put enrayer la maladie qui avait si brusquement terrassé la pauvre
ouvrière. Elle se remit même assez vite, à la grande joie de sa fille, et put reprendre son travail.
Chaque matin, à
moins que le temps
n’offrît pas la moindre
chance de pluie, je
l’accompagnais, et je
revenais avec elle le
soir, moment de
délassement, de douce
réunion entre la mère et
la fille.
Ce fut une période
heureuse et paisible
dans mon existence
toujours exposée de
parapluie, et j’aurais
voulu la terminer dans
ce bon et modeste
intérieur. Hélas! il ne
UNE TROUPE JOYEUSE BARRE LE TROTTOIR.
devait pas en être ainsi.
Je ne rencontrai qu’une seule épreuve dans ce passage relativement calme de ma destinée,
et elle me fut absolument personnelle.
Un jour de mars, tandis que Mathilde et moi nous traversions la place de la Comédie, un
perfide et violent coup de vent, arrivant de la Garonne, me retourna complètement. Je faillis
être arraché des mains de ma maîtresse et je me crus perdu; mais heureusement, gardant son
sang-froid dans une pareille extrémité, cette femme de grand sens eut l’idée ingénieuse de
faire face au vent, qui, réparant lui-même le mal qu’il avait fait, me remit dans ma position
naturelle sans autre dommage. C’est égal, je l’avais échappé belle et je frémis à ce souvenir
émouvant; je vois encore un chapeau, arraché à la tête qu’il couvrait un instant auparavant,

Page 48

passant comme un boulet de canon à côté de moi, et tous les papiers de la boutique d’une
marchande de journaux tourbillonnant ainsi qu’une troupe de gros pigeons échappés de leur
cage. Je dus mon salut à la présence d’esprit de ma propriétaire, et ce trait m’attacha encore
davantage à cette digne femme.
Ce fut dans un jour de fête qu’eut lieu
notre cruelle séparation, et je ne doute pas
qu’elle ait mêlé un deuil à la joie de mes
chères maîtresses.
M. Fabre, le patron du magasin de
Mme Girard, avait résolu, dans une
pensée bienveillante et affectueuse, de
donner une fête à ses ouvriers et employés
pour célébrer le cinquantième anniversaire
de sa maison, qui avait été fondée un
demi-siècle auparavant par son propre
père; il désirait à la fois et rappeler la
mémoire de ce père vénéré et
récompenser ceux qui l’avaient aidé à
faire prospérer son œuvre.
Dans un restaurant de la banlieue de
Bordeaux, pourvu d’un vaste jardin,
devaient se réunir au jour indiqué les
ouvriers et ouvrières des ateliers et les
employés du magasin, pour un repas
présidé par le patron lui-même; à la suite
du festin, des discours seraient prononcés,
puis, des médailles frappées pour la
circonstance devaient être décernées par
M. Fabre aux plus méritants; enfin des
LE MARIN ACCOMPAGNA MARIE.
divertissements variés, ayant pour théâtre
le jardin de l’établissement, terminaient le
programme de cette heureuse journée.
La fête, annoncée longtemps à l’avance, défraya la conversation d’un grand nombre de
veillées, aussi bien chez les ouvrières que chez leur voisine Mlle Agathe, d’autant que (j’ai
oublié de le mentionner) les invitations s’étendant aux familles des ouvriers et employés,
Mathilde devait amener sa fille, et ce n’était pas une mince affaire que de l’habiller pour la
circonstance.
Les mères sont toujours un peu faibles quand il s’agit de parer l’enfant chéri; Mme Girard
déclara la toilette des dimanches insuffisante et Mlle Agathe, qui se faisait des idées
grandioses sur tout ce qui se rapporte au décorum, fut complètement de son avis.
A force de retourner dans tous les sens la question de la toilette de l’enfant, les deux
femmes résolurent ainsi le problème: Mlle Agathe fournirait l’étoffe, un joli lainage blanc qui

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avait été jadis une robe de chambre appartenant à une sœur du docteur Durand, et dont cette
dame s’était défaite en faveur de la femme de confiance de sa mère; Mathilde avec ce tissu
confectionnerait un costume simple mais soigné (les modèles ne lui manqueraient pas), et elle
se fit une joie de consacrer ses soirées jusqu’à une heure avancée à ce travail agréable.
Le grand jour arrivé, on revêtit de la belle robe blanche la fillette émue, troublée; Mlle
Agathe déclara sans hésiter que Marie serait la mieux habillée et la plus charmante de toute
l’assemblée, et, sur cette assurance encourageante, on partit.
Auparavant on avait longtemps discuté la question de savoir si on me prendrait ou si on me
laisserait à la maison; un parapluie n’est pas un objet très élégant pour aller dans le monde,
mais le temps menaçait et c’eût été bien dommage de compromettre la jolie toilette blanche de
Marie. Mlle Agathe, avec son expérience, trancha la question:
«Emportez-le toujours, c’est plus prudent, et vous en serez quittes pour le déposer au
vestiaire.
—Vous avez raison, je ne pensais pas à la ressource du vestiaire; allons, Marie, prends le
parapluie!»
C’est ainsi que je me trouvai de la fête.
Nous dûmes d’abord monter en tramway, car l’établissement où l’on se réunissait, situé
hors de la ville, était à une fort grande distance; enfin, après une longue course, nous
atteignîmes notre but.
Que de monde! Jamais je ne m’étais trouvé en si nombreuse compagnie; je me sentais
presque intimidé au milieu de cette foule; nous étions bien deux cents, au bas mot: jeunes,
vieux, un peu mûrs, très mûrs même, car, je dois l’avouer, la grande majorité des assistants
étaient d’un âge avancé; mais que le lecteur n’aille pas s’imaginer que je parle de l’assemblée
réunie dans la salle du festin, il s’agit bien de ces employés en vérité! j’entends la société tout
aussi nombreuse et bien plus intéressante du vestiaire; là se pressaient, dans un ordre parfait,
une ficelle avec un numéro passé au col de chacun et de chacune, des parapluies, des
ombrelles, des cannes; il me fallait remonter dans mes souvenirs d’enfance jusqu’au magasin
de Mme Rossignol pour me rappeler pareille réunion.
Cependant je me trouvais un peu perdu dans cette cohue, lorsque soudain (ô joie
inexprimable!) j’aperçus ma chère petite ombrelle bleue, l’amie de mes premiers ans. Elle
avait vieilli, moi aussi, évidemment, néanmoins nous nous reconnûmes sans hésiter avec cet
instinct du cœur qui ne trompe point.
Notre rencontre fut touchante. La petite ombrelle bleue était ravie de me revoir et
m’étourdissait de ses questions.
«Ah! cher ami, qu’es-tu devenu depuis des siècles que nous ne nous sommes vus? Parle
vite, je t’en prie, avant que le destin barbare ne nous sépare de nouveau!»
Je me hâtai de contenter son affectueuse curiosité, puis ce fut à mon tour de lui demander
par quel concours de circonstances j’avais le bonheur de la retrouver.

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Son existence se déroulait moins accidentée que la mienne; elle était simplement passée
des mains de la coquette et futile Antoinette Rossignol dans celles d’une amie de cette
dernière, Mlle Malvina, préposée à la vente de la lingerie dans le magasin pour lequel
travaillait la mère de Marie.
«Alors, tu fus donnée en présent à
cette demoiselle?
—Pas précisément; Antoinette, tu le
sais, n’est guère généreuse: elle m’a
seulement troquée contre un éventail rose
à paillettes d’or que possédait son amie
Malvina, et dont elle avait une envie folle.
—Ainsi tu as été la victime d’un
caprice de cette frivole personne! Quelle
destinée est la nôtre! sans cesse vendus,
volés, perdus, mis en gage, jouets, en un
mot, des humains!
—Il faut se résigner à son sort, dit
doucement l’ombrelle bleue; du reste, le
mien n’a rien de particulièrement pénible.
Ma nouvelle maîtresse prend bien soin de
moi et ne me sort que pour aller se
promener le dimanche, ou dans les
grandes circonstances comme aujourd’hui,
seulement je ne vois plus jamais
Antoinette, car les deux amies se sont
brouillées à la suite de l’échange fait entre
MARIE AVAIT REVÊTU SA ROBE BLANCHE. elles: Mlle Rossignol s’est sans doute
avisée, mais trop tard, de la sottise qu’elle
a commise en changeant un objet utile
comme une ombrelle contre un accessoire de toilette mondaine; elle en a d’autant moins
l’emploi que, grâce à ses fantaisies ruineuses et à sa paresse, le magasin où nous vîmes le jour
ne tardera pas à être fermé, car ses propriétaires font de très mauvaises affaires.»
Hélas! comme nous l’avions prévu, cet entretien entre mon amie d’enfance et moi devait
être trop court, et ici, alors qu’il nous restait encore mille choses à dire, il fut brusquement
interrompu. Les employés sortaient de la salle du festin et se répandaient dans les jardins de
l’établissement; or, comme la pluie menaçait, les plus prévoyants vinrent reprendre d’avance
leurs parapluies pour pouvoir se garantir en cas d’averse. Mathilde fut du nombre et
m’emporta dans cette prévision, ne se doutant pas, la bonne âme, qu’elle m’imposait une
séparation cruelle; du reste, qu’aurait-elle pu y faire? les destinées des parapluies et celle des
ombrelles ne sont-elles pas nécessairement séparées?
Je m’aperçus en revoyant Mme Girard qu’elle avait les yeux rouges quoique son visage fût
joyeux, contraste qui m’intrigua vivement jusqu’au moment où une petite boîte en chagrin

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noir, qu’elle tenait à la main, me révéla le mot de l’énigme.
«Ah! que je suis heureuse, Maman! Mais fais-moi donc voir ta
belle médaille!» disait Marie à sa mère.
Et l’écrin fut ouvert devant les yeux ravis de l’enfant. Il
contenait une médaille en vermeil, plus grosse qu’une pièce de cinq
francs; d’un côté, on y voyait écrits ces mots: «Travail et probité»,
de l’autre, une inscription plus longue que je n’ai pu saisir; mais j’en
savais assez pour deviner que Mathilde avait été l’objet d’une
distinction flatteuse, cause de cette douce et profonde émotion.
La seconde partie de la fête commençait, et celle-là,
spécialement dédiée aux enfants: escarpolettes, jeux divers où les
plus adroits, les plus heureux gagnaient des macarons et des
porcelaines variées, légèrement ébréchées; mais décidément ce jour-
là devait être celui des rencontres et je n’en étais pas à ma dernière
surprise.
Au centre du jardin, bien en évidence dans un endroit découvert,
un théâtre de Guignol se dressait avec sa toile rayée, tant soit peu
rapiécée, et son rideau d’un rouge éclatant; et non pas un Guignol
«SERRE-TOI CONTRE MOI,
quelconque, mais mon Guignol, celui de la famille Louriguet; une
MA FILLE!» figure que je ne connaissais que trop, m’apparut soudain par la fente
de côté du petit théâtre, ne me laissa aucun doute: c’était celle de
Fifine.
Sa vue ne me fit aucun plaisir, on ne peut en avoir à retrouver de mauvaises connaissances,
mais lorsqu’elle se montra tout à fait, quand elle alla faire la quête, je remarquai sa robe de
deuil et je pensai que la douce colombe avait déployé ses ailes et quitté sa triste cage. Ai-je
besoin de dire que je veux parler de la touchante Mimi? Du reste, je ne sus jamais si ma
supposition était vraie; Fifine ne me reconnut seulement pas et une pluie d’orage vint bientôt
mettre fin et à la représentation de Guignol et à toutes les joies de cette fête.
Ce fut alors un sauve-qui-peut général.
«Ah! que j’ai donc bien fait de prendre le parapluie, disait Mathilde. Serre-toi bien contre
moi, ma fille.»
Et je les abritais de mon mieux, flatté de voir rendre une justice si éclatante à mes mérites.
Hélas! les pauvres chères! je les abritais pour la dernière fois.
Mais n’anticipons pas sur les événements.

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VIII

JOURS D’ÉPREUVE

J’ai remarqué que les retours des parties de plaisir sont souvent tristes; celui de la fête de
M. Fabre devait être navrant. D’abord, nous dûmes laisser passer quatre tramways sans trouver
la moindre place. Mais les ennuis de l’attente étaient peu de chose en comparaison de la
catastrophe qui se préparait.
Mme Girard et sa fille complétaient la voiture, qui regorgeait de monde, car on s’empilait
sur les deux plates-formes de l’avant et de l’arrière. Juste à côté de Mathilde, qui m’avait
déposé près d’elle, se trouvait un jeune écolier d’une douzaine d’années, accompagné d’un
maigre et long personnage à lunettes que je supposai être son précepteur, car je l’entendais dire
à chaque instant: «Victor, tenez-vous tranquille!» ce qui n’empêchait pas le petit garçon de
frétiller comme un poisson pris dans une nasse. A tout moment il se levait, se mettait à genoux
sur la banquette pour regarder au dehors, puis, saisi du regret de ne plus voir le côté de la rue
auquel il tournait nécessairement le dos, il reprenait brusquement sa place, le nez en l’air, la
tête toujours en mouvement comme si elle se fût trouvée non sur un cou humain, mais sur un
pivot. Oh! le remuant petit bonhomme! Dans ces incessantes évolutions, son malheureux
parapluie tomba trois fois. Que je le plaignais, cet infortuné confrère! et j’ignorais encore à
quel point il était digne de ma compassion.
A la troisième chute, le précepteur, agacé, finit par dire à Victor:
«Mettez donc votre parapluie près de vous.»
Victor obéit, parce que c’était un moyen de se débarrasser d’un objet qui le gênait un peu
pour se mouvoir, et le parapluie en question fut posé précisément à côté de moi.
Hélas! fatal voisinage!
A ce moment, un heurt suivi de cris, de plaintes, d’un bruit de verre cassé se fait sentir; une
voiture de blanchisseuse, venant d’une rue transversale et menée par une main féminine
probablement très inexpérimentée, prenait le tramway en travers, et le brancard de la charrette
pénétrait dans l’intérieur de la voiture en brisant une vitre.
On juge du tumulte et de la bousculade; tous les voyageurs du tramway s’étaient levés
précipitamment et se pressaient vers l’extrémité ouverte de la voiture, désireux de descendre
au plus vite. Quand je dis tous, je me trompe: Victor avait trouvé plus simple, plus expéditif et
surtout plus pittoresque de s’évader par une fenêtre: passer par la porte, c’est trop vulgaire.
Notre écolier, ravi de cette occasion inespérée de développer ses talents gymnastiques (j’ai su

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depuis que c’était le seul exercice où il fût toujours premier)! opérait sa descente avec une
incontestable supériorité, mais, malheur! trois fois malheur, il ne l’exécutait pas seul, quoique
son précepteur se fût bien gardé de le suivre dans ce périlleux chemin; il m’entraînait avec lui,
me prenant pour son parapluie légitime, et laissait sa victime entre les mains de Mme Girard
qui, dans son trouble, ne se douta nullement de la substitution.
Il devait s’écouler un assez long
temps avant que personne s’aperçût de
cette méprise. Le précepteur maigre avait
éprouvé une peur affreuse, d’abord au
sujet de l’accident, ensuite devant
l’escapade de son élève, contre laquelle il
avait protesté, et il fallut que cet homme
impressionnable se rendît chez un
pharmacien et prît quelques gouttes d’un
cordial pour se remettre entièrement.
Après cela, le maître et l’élève firent
plusieurs courses pour lesquelles ils
étaient sans doute venus à Bordeaux,
puis, reprenant le même tramway, mais
dans un sens opposé, ils se rendirent dans
une belle propriété située moitié en ville,
moitié à la campagne, dans les environs
des boulevards extérieurs, où les parents
de Victor, M. et Mme Larade, avaient
leur résidence habituelle.
«Mais ce n’est pas ton parapluie!»
s’écria Mlle Clotilde Larade en me
prenant, pour m’examiner de plus près,
des mains de son frère. Et elle ajouta:
UN COUP DE VENT ME RETOURNA.
«Celui-ci est beaucoup moins neuf».
—Ma foi, il le sera toujours assez
pour le régime auquel Victor met ses parapluies!» fit remarquer M. Larade avec un sourire
indulgent dont je n’augurai rien de bon pour la tranquillité de mes vieux jours.
Ah! quel terrible gamin que ce jeune Victor! Dès le lendemain de mon arrivée inopinée
chez ses parents, il imagina de me faire subir un véritable supplice.
Il venait justement de lire, dans l’Histoire de France, la fin tragique de la reine Brunehaut,
attachée à la queue d’un cheval indompté; c’en était assez pour inspirer l’esprit inventif de
Victor. Immédiatement il charge Médor, le chien de chasse de son père, de figurer le cheval
indompté, tandis que je dois représenter, lié par ses cordons de souliers à la queue de l’animal,
l’infortunée reine d’Austrasie. Un coup de fouet appliqué sur son arrière-train fait partir Médor
à travers le jardin, et je semblais courir après lui, ce qui d’abord l’effraya beaucoup.

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Pendant ce supplice, notre bourreau riait à se tordre, trouvant sa mauvaise plaisanterie la
plus belle du monde. Sa joie fut assez courte; Médor était un vieux chien assagi par l’âge et
qui en avait vu d’autres; il ralentit bientôt sa course, je m’accrochai à un arbrisseau, et, à la
suite d’une secousse qui faillit me rompre en deux, il s’arrêta net.
J’étais sauvé. Le chien me flaira
d’un air un peu inquiet, puis, après
quelques efforts inutiles pour amener
une séparation entre nous, se coucha
paisiblement en rond à côté de moi et
ne tarda pas à s’endormir. Quelques
instants plus tard, Victor vint couper la
corde qui me retenait à la queue de
Médor.
Je touchais au terme de mes
épreuves, mais par quelle terrible
aventure allait s’opérer ma délivrance!
Un jour, par ordre de son père,
Victor fut privé d’un après-midi tout
entier de plaisir et consigné au logis,
tandis que sa sœur Clotilde, sous la
conduite de Mme Larade, partait pour
une charmante réunion d’enfants, un
goûter suivi d’une séance de
prestidigitation avec projections de
lumière électrique et autres
divertissements des plus intéressants,
chez leur grand’mère dont c’était
précisément la fête.
LE PRÉCEPTEUR DUT PRENDRE UN CORDIAL.
En vain, la mère et la fille avaient
supplié le père de famille de faire grâce
à Victor. M. Larade, quoiqu’il lui en coûtât certainement, car bien souvent les parents souffrent
plus des pénitences infligées par eux à leurs enfants que ces chers petits coupables, M. Larade,
dis-je, fut inexorable.
Voilà donc notre Victor entièrement livré à lui-même. Il imagina alors, pour se distraire, de
s’amuser encore une fois à mes dépens.
Mon bourreau vint me chercher dans le porte-parapluie où j’étais placé, me déposa dans un
coin du vestibule et s’élança dans l’escalier, qu’il gravit, comme d’habitude, par deux et trois
marches à la fois. Je l’entendis monter ainsi jusque dans les vastes greniers qui occupaient le
haut de la maison, où le bruit de ses pas se perdit dans l’éloignement. Il y resta environ vingt
minutes, puis redescendit d’une allure plus modérée qui me fit soupçonner qu’il rapportait des
combles un objet dont le transport nécessitait quelques précautions.

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En effet, c’était un gros ballon peint de vives et brillantes couleurs,
représentant le ballon captif de la dernière Exposition. Je crois que sa
grand’mère lui avait fait cadeau de ce jouet au jour de l’an, alors
qu’heureux et paisible j’habitais encore la mansarde de la rue Grassi avec
Mathilde et sa charmante petite fille.
Le ballon, bientôt délaissé, était depuis longtemps relégué dans les
combles, mais voilà que le terrible enfant se souvenait soudain de son
existence. Que voulait-il donc en faire?
Fixant soigneusement l’aérostat en miniature à la rampe de la véranda
qui régnait devant la maison, afin que le vent ne l’enlevât pas, il
commença par décrocher la nacelle de zinc verni, remplie de petits personnages fort bien
imités, représentant les visiteurs de l’Exposition, puis, me saisissant tout à coup, il m’attacha
par un bout de ficelle à la place de la nacelle, en disant avec un ricanement féroce:
«Ce sera le parachute! Comme cela, le ballon aura tout ce qu’il lui faut comme un
véritable aérostat!»
Restait à savoir si le ballon devait demeurer dans son rôle de ballon captif.
Une seconde phrase, encore plus expressive que la première ne me laissa guère de
doute sur ses intentions:
«Bon voyage, vilain parapluie, et surtout point de retour!»
Tout en prononçant ces odieuses paroles, Victor défaisait le nœud assez
compliqué qui retenait solidement le ballon. Quand cette opération fut terminée,
je sentis avec effroi l’aérostat s’élever doucement, m’entraîner après lui, et, une
fois encore, la voix de Victor Larade m’arriva distinctement:
«Ça marche, ça marche! Allons, le parapluie ne sera pas trop lourd comme je
le craignais!»
Nous avions dépassé le toit; un air plus vif nous saisissait, puis une petite
secousse se faisait sentir et le ballon s’élevait par une sorte de bond dans le libre
espace.
BON
VOYAGE,
VILAIN
Victor avait coupé la corde!
PARAPLUIE!
Maintenant nous planions dans l’immensité, au-dessus de la ville de Bordeaux
qui ne m’apparaissait plus de la hauteur à laquelle nous étions parvenus que tel
qu’un grand amas de maisons séparées par de petites raies blanches; sur ces raies se
mouvaient, comme des fourmis, les voitures et les humains.
Tandis que nous étions ainsi suspendus entre le ciel et l’eau, voilà que mon compagnon
forcé, l’aérostat, se met à descendre assez rapidement; en même temps, saisi par des courants
aériens qui règnent au-dessus du fleuve, il tournoie sur lui-même; dans ce mouvement de
rotation, la ficelle mince à laquelle je suis suspendu s’use et bientôt se rompt. C’en est fait, le
soi-disant parachute s’est détaché du ballon et tombe, en oscillant, d’une hauteur effrayante.

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Si je tombais sur le sol, j’étais un parapluie perdu, brisé en mille pièces, anéanti.... Je
tombai dans le fleuve, à quelques mètres d’une grosse gabare qui se laissait tranquillement
aller au fil de l’eau.
«Eh! petit, qu’est-ce que c’est que ce poisson-là? s’écria une voix enrouée.
—C’est un parapluie, patron, répondit le jeune garçon ainsi interpellé.
—Eh bien, prends le canot, et va-t’en me pêcher ce marsouin-là!»
Avec une rapidité de singe, l’enfant détacha le petit esquif qui se balançait à l’arrière de la
gabare, descendit dedans et, tout en godillant, c’est-à-dire en ramant avec un seul aviron placé
à l’arrière de son batelet, s’approcha de moi; il était temps, je coulais, m’enfonçant déjà à
demi; mais bientôt il me saisit, et me mit tout ruisselant dans le canot.
«C’est un parapluie encore très bon, s’écria le patron en me recevant des mains du mousse.
Sais-tu ce que je veux en faire, petit?
—Peut-être que vous voulez m’en faire cadeau, hasarda le jeune intrigant.
—As-tu fini! Te donner ce beau parapluie, à toi? Les enfants, ça ne se connaît plus au jour
d’aujourd’hui; d’ailleurs un marin ne doit pas craindre l’eau, et, en conséquence, se servir de
parapluie.
—Alors, patron, que voulez-vous en faire?
—Je veux le porter à ma promise, Mlle Irma; elle m’avait justement demandé des pendants
d’oreilles en corail.
—C’est que c’est pas la même chose, fit remarquer judicieusement le mousse.
—Ça ne fait rien, ça passera comme cela!» conclut péremptoirement le gabarier.
Charmé par cette idée qu’il pourrait offrir un cadeau à sa fiancée sans bourse délier, il se
mit en devoir «de me parer» de son mieux. Avec un tampon d’étoupe, il enlève les taches de
vase qui souillaient ma robe et fait reluire le métal dont mon manche est surmonté, puis il me
place sur l’avant du bateau bien exposé au soleil, et déclare que j’ai l’air tout neuf, ce à quoi le
mousse ne contredit point, grâce à la crainte salutaire que peut produire un bout d’amarre
transformé en moyen de coercition.
Quand nous eûmes débarqué un chargement de barriques neuves, que portait la gabare,
mon nouveau maître laissa son bateau à la garde du mousse, et, après avoir fait un brin de
toilette, se rendit chez sa promise.
Il n’eut pas à aller loin, car Mlle Irma était servante dans un hôtel avoisinant le port.
«Mademoiselle, dit-il en prenant son air le plus aimable, je vous apporte quelque chose
pour vous faire plaisir, car je me suis laissé dire que les petits cadeaux entretiennent l’amitié.
—Mes boucles d’oreilles! s’écria la jeune personne en rougissant de joie devant cette
entrée en matière si engageante.

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—Pas tout à fait; j’ai pensé que quand on se mettait en ménage, il fallait songer au sérieux.
—Ah! dit seulement Mlle Irma, subitement attristée et prévoyant une déception.
—Je vous apporte un joli parapluie à la dernière mode de Paris!»
Il avait affaire à forte partie, et, sans
donner dans la réclame, on m’examina d’un
œil soupçonneux; le résultat de cet examen fut
une moue épouvantable, suivie d’une grimace
larmoyante qui n’embellit pas le visage de
Mlle Irma.
«Eh bien! qu’est-ce qu’il y a? demanda le
marin.
—Il y a que vous avez voulu me tromper
en me donnant un vilain parapluie d’occasion
et que c’est un affront que je ne vous
pardonnerai jamais!»
Je crois qu’au fond elle lui en voulait
surtout à cause des boucles d’oreilles qu’il ne
lui avait pas apportées, mais la querelle
s’envenima sur ma triste personnalité et les
deux fiancés se séparèrent presque brouillés à
cause de moi.
Il était écrit que je devais toujours être
«VOICI UN JOLI PARAPLUIE!» victime de l’injustice des hommes; comme
Victor, le gabarier s’en prenait à moi de son
mécompte, et rien qu’à la manière dont il me
tenait du bout des doigts, je sentais qu’il m’en voulait mortellement.
Absorbé dans les tristes pensées que lui inspirait sa récente querelle avec sa promise, il
vint s’accouder au parapet du grand pont qui fait communiquer les deux rives de la Garonne à
Bordeaux.
«Ah! se disait-il, j’ai fait du bel ouvrage avec ce parapluie! Il aurait mieux valu le laisser
aller au fil de l’eau que m’en embarrasser. Aussi cette Irma n’est guère raisonnable et aime
terriblement les bijoux. Oh! scélérat de riflard, j’ai envie de te jeter à l’eau pour ne plus t’avoir
devant les yeux!»
Comme notre marin avait la mauvaise habitude de parler tout haut, à cet endroit précis de
son monologue, une voix jeune s’élève soudain à côté de lui:
«Donnez-le-moi plutôt, mon bon Monsieur!»
Et, se retournant aussitôt, mon propriétaire aperçoit un garçon de quinze ans environ, pâle
et maigre, mais l’air intelligent et doux, qui s’appuyait, lui aussi, au parapet de pierre, tandis

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qu’une boîte à cirage était posée à ses pieds.
Il y a des figures sympathiques: celle du jeune garçon plut au gabarier, et après un petit
moment de réflexion il murmura en me tendant au gamin:
«Je veux bien, si ça te fait plaisir; tiens, prends-le, mon garçon, je souhaite qu’il te porte
bonheur plus qu’à moi!»
Sans se laisser impressionner par ces
paroles peu rassurantes, l’adolescent me
reçut avec un mouvement de joie, remercia
rapidement son bienfaiteur inconnu, puis
s’en alla au plus vite du côté de La Bastide,
faubourg de Bordeaux situé à l’extrémité du
pont, comme s’il eût craint de voir le marin
se raviser et reprendre son bien.
«Maman, Maman, voyez quelle chance
j’aie eue! Ce parapluie, ce beau parapluie
presque neuf qu’un monsieur m’a donné.
—Quel monsieur? Quel parapluie?
demanda en souriant une personne encore
plus pâle, encore plus maigre que le jeune
garçon, qui était occupée à faire des fleurs
artificielles près de la fenêtre d’une pauvre
chambre à peine meublée, dans laquelle
mon nouveau maître venait de pénétrer.
Voyons, Maurice, que veux-tu dire? Assieds-
toi là, auprès de moi, et explique-toi.»
L’enfant raconta sa petite aventure et
DONNEZ-LE-MOI PLUTÔT.
comment il avait guetté le gabarier, croyant
d’abord qu’il songeait à se jeter lui-même
dans la Garonne, supposition qui aurait fort étonné le brave homme, lequel, avec ou sans Mlle
Irma, comptait bien remplir toute sa carrière en ce monde.
Cependant la mère semblait moins enthousiaste que le fils de la bonne aubaine.
«J’aurais mieux aimé que cet homme t’eût donné une pièce de quarante sous, dit-elle en
hochant tristement la tête; enfin il faut accepter ce que la Providence nous envoie.»
Mais l’enfant, les yeux brillants:
«Qui sait, Maman, si je ne gagnerai pas plus de quarante sous avec ce parapluie-là? Vous
verrez; il me vient toutes sortes d’idées à son sujet.
—A merveille, mon ami, seulement laisse-moi travailler, car je crains fort que tes idées ne
nous donnent pas ce qu’il faut pour payer le boulanger.»

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Et elle se remit fiévreusement à sa tâche pendant que son fils méditait, les yeux fixés sur
moi.
Chez Mme Lefranc (ainsi se nommait la mère de Maurice) ce
n’était plus la pauvreté presque aisée de Mathilde et de sa fille, mais
la vraie misère quoique la mère et le fils luttassent avec courage
contre elle. On ne gagnait pas suffisamment dans cette pauvre
demeure, parce que la maladie y élisait trop souvent domicile avec les
frais de médecin et le chômage forcé qu’elle entraîne avec elle.
Maurice avait eu une enfance délicate, et maintenant qu’il paraissait
prendre le dessus, c’était sa mère qui se trouvait sans cesse malade.
Quant au père de famille, couvreur de son état, il y avait plusieurs
années qu’un de ces accidents trop fréquents dans ce dangereux
métier l’enlevait pour toujours aux siens.
Maurice était un garçon d’imagination; pas très fort, inhabile à
tout travail sérieux, parce que sa délicatesse de santé et le manque de
ressources l’avaient empêché d’apprendre une profession, mais, actif
et intelligent, il s’ingéniait de mille façons pour venir en aide à sa
mère en gagnant quelques sous.
L’ENFANT COMPTAIT SA
RECETTE.
Dans le jour, il cirait les chaussures à l’extrémité du pont de
Bordeaux où nous avions fait connaissance; le soir, à la porte des
théâtres ou à l’arrivée des trains aux gares de chemin de fer, il allait chercher des voitures,
portait de menus paquets, faisait les commissions. Maintenant qu’il possédait un parapluie, il
songeait aussi à en tirer profit dans son petit commerce nocturne: il pouvait l’ouvrir sur la tête
des gens qui montaient ou descendaient de voiture, ce qui lui donnait droit à un plus fort
pourboire; s’il s’agissait de simples piétons, ayant une courte distance à franchir, il leur offrait
l’abri de son parapluie ou le leur abandonnait pendant qu’il courait sous l’averse chercher le
véhicule demandé, et ainsi se multipliaient les gratifications, et la pauvre mère souriait au
retour en comptant la recette, tandis que l’enfant murmurait joyeusement:
«Maman, c’est le parapluie, le parapluie que vous avez si mal reçu qui nous vaut tout
cela!»
J’étais fier de me sentir utile et d’être devenu, dans les mains de l’intelligent petit
bonhomme, un instrument de travail; malheureusement je ne devais pas longtemps y rester;
rien d’instable, hélas! comme la destinée d’un parapluie.

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IX

UN ÉTRANGE VOLEUR

Un soir, comme il y avait représentation au Grand-Théâtre, Maurice vaguait sur la place de
la Comédie, en quête de bonnes occasions. Il aperçut un monsieur arrêté, immobile sur le
trottoir et regardant vaguement devant lui. C’était un homme déjà un peu âgé, l’air très
respectable, avec des cheveux blancs assez longs qui s’échappaient de dessous son chapeau.
«Monsieur, lui dit Maurice, il va pleuvoir,
bien sûr; voulez-vous que j’aille vous
chercher une voiture?»
Le vieux monsieur sourit sans répondre,
comme s’il était absorbé par une pensée
intime, mais ce sourire parut un signe
d’acquiescement suffisant à notre jeune
garçon qui n’avait pu gagner un sou ce soir-là.
«Prenez mon parapluie, Monsieur, car il
pourrait tomber de l’eau avant que je
revienne, et ne vous ennuyez pas après moi si
je suis un bout de temps; il y a grand bal à la
Préfecture et les voitures se font rares.»
En terminant cette phrase, que le vieux
monsieur n’avait certainement pas écoutée,
car il regardait toujours machinalement devant
lui sans s’occuper de ce gamin inconnu, en
terminant cette phrase, dis-je, Maurice me mit
dans la main de son client et s’élança à la
recherche d’un fiacre.
Il avait à peine disparu que le respectable
vieillard, se réveillant comme d’un rêve en
sentant tomber sur lui de grosses gouttes de
pluie, m’ouvrit tranquillement et s’éloigna à
petits pas de la place de la Comédie. Étais-je
«PRENEZ MON PARAPLUIE, MONSIEUR!»
tombé dans les filets d’un adroit escroc s’en
prenant même aux pauvres pour les
dépouiller? Je frémis d’horreur à cette supposition.

Page 62

En tout cas, ce malfaiteur n’habitait pas un quartier mal famé, puisque ce fut à l’Hôtel de
France, là où descendent tous les grands personnages de passage à Bordeaux, qu’il me
conduisit directement; il semblait même un habitué de cet hôtel, car le garçon l’appela par son
nom: M. Dufour, en lui offrant sa clef et son bougeoir pour monter dans sa chambre.
Le lendemain, de bon matin, nous partions, M. Dufour et moi, pour Ruffec, ville natale de
mon ravisseur. Le garçon d’hôtel, fort empressé envers son client, l’avait aidé à faire ses
paquets et notamment me ficelait avec un autre parapluie, une ombrelle et une canne, le tout
formant un gros faisceau recouvert d’un étui de toile cirée, dans lequel nous étions bien à
l’étroit. M. Dufour, toujours un peu absorbé, mais n’offrant pas la plus petite apparence de
remords, me coucha tranquillement dans le filet de son compartiment de chemin de fer.
«Quelle conscience endurcie! me dis-je. Voler un pauvre enfant avec cette tête de
patriarche, c’est affreux!»
Et je songeais avec un véritable chagrin à la douleur de mon jeune maître perdant son
gagne-pain, rentrant sans lui et racontant sa mésaventure à sa mère.
Sur le quai de la gare, nous trouvâmes la gouvernante de M. Dufour, Mlle Prudence, une
vieille fille à la figure tant soit peu grognon.
«Bonjour, Prudence, lui dit gracieusement son maître; vous avez eu une bonne idée de
venir au-devant de moi.
—C’est plus sûr, dit-elle sentencieusement en hochant la tête d’une manière expressive.
Voyons, Monsieur, faites bien attention; passez-moi tous vos colis.»
M. Dufour obéit docilement, et, à mesure qu’il lui tendait les objets, elle énumérait à demi-
voix:
«La valise, bon; votre couverture de voyage, maintenant? Votre carton à chapeau? Et
puis?...
—Tout y est!» s’écria triomphalement M. Dufour.
Mais la sage Prudence, bien digne du nom qu’elle portait, ne se fiant pas à cette assertion
quelque peu hasardée, monta dans le wagon et nous découvrit dans le filet.
«J’étais certaine que vous oublieriez quelque chose; vous n’en faites jamais d’autres!»
murmura la bonne.
M. Dufour, escorté de sa servante, atteignit bientôt une petite maison proprette, toute
blanche avec des volets verts, qui exposait sa modeste façade en plein midi, dans une rue large
et tranquille, où l’herbe se montrait entre les pavés.
Les bagages de M. Dufour furent déposés dans sa chambre, et, après une courte
conversation entre lui et sa gouvernante sur son voyage (il était allé voir une de ses filles
mariée à Bordeaux), sur ce qui s’était passé pendant son absence à Ruffec, ce dernier chapitre
traité très brièvement par la vieille fille, qui était peu loquace, celle-ci s’écria:
«Maintenant, Monsieur, il faut que je déballe vos affaires.

Page 63

—A merveille, ma bonne; vous verrez comme cette fois j’ai fait attention à tout! Vous
m’adresserez des compliments!»
Et il s’assit dans un grand fauteuil, l’air très satisfait de lui.
Des compliments! Il croyait avoir mérité des compliments! C’est-à-dire que Prudence ne
lui répondit que par des gémissements et par des cris d’horreur.
«Où sont vos gilets de flanelle tout neufs?
—Je ne sais pas, Prudence.
—En voici bien un, mais il est
reprisé et de quelle manière! Je vous ai
mis une douzaine de mouchoirs et il
n’en reste plus que trois!
—Êtes-vous sûre de votre compte?
—Parfaitement; la douzaine y était.
Et votre peigne d’écaille?
—Eh bien!
—Eh bien! il est en corne
maintenant!
—Pas possible!
—Et cette veste de chasse?
—Ah! cette veste de chasse pourrait
bien être à mon gendre; je ne sais
vraiment pas comment elle s’est fourrée
dans mes affaires.
—Il est probable qu’elle ne s’y est
pas mise toute seule.
—Probable, en effet, Prudence.
—Ah! vos distractions! Monsieur,
toujours vos distractions! c’est une
«PASSEZ-MOI VOS COLIS, MONSIEUR!»
maladie d’être comme ça.
—Alors il ne faut pas m’en
vouloir», fit remarquer M. Dufour avec une douceur touchante qui ne désarma cependant pas
la gouvernante.
Ayant terminé avec la valise, elle nous déficelait, mes compagnons et moi.
«Voilà une belle histoire, à présent!

Page 64

—Est-ce que j’aurais oublié mon parapluie? demanda son maître un peu inquiet.
—Bien au contraire: vous en avez deux!
—Deux parapluies?
—Est-ce que vous en auriez acheté un pour le cas où vous perdriez le vôtre, ce qui vous
arrive souvent?
—Nullement. Je n’ai rien acheté.
—On vous en a fait cadeau, peut-être?
—Point du tout!
—Alors il faut que vous l’ayez volé, Monsieur!
—Vous croyez rire, Prudence, et c’est pourtant la pure vérité; je l’ai volé, volé à un pauvre
enfant qui me l’avait prêté pendant qu’il allait me chercher une voiture!»
Et soudain toute la petite scène qui s’était passée entre lui et
Maurice, sur la place de la Comédie, se déroula comme une vision très
nette, très distincte, dans l’esprit subitement éclairé de M. Dufour.
«C’est affreux!» conclut-il en prenant sa tête blanche à deux mains.
Décidément ce n’était pas un scélérat, mais simplement un homme
distrait. Je dus même reconnaître que M. Dufour avait, au contraire, un
excellent cœur quand je l’entendis se lamenter si sincèrement à mon
sujet, reconnaissant ou inventant toutes les circonstances qui pouvaient
augmenter son repentir.
«Je n’ai fait que l’entrevoir sous le bec de gaz, murmurait-il désolé
en pensant à Maurice; il me serait impossible de dire quelle est sa
figure, mais je me souviens d’une mince blouse de toile bleue sur un
corps grêle d’adolescent; cette blouse par un temps froid dénotait bien la
misère, et cette maigreur, une vie de privations.... Le pire de ma
situation, c’est l’impossibilité de réparer mes torts! Mais cette
«CE PARAPLUIE N’EST impossibilité est-elle absolue, complète? Je tenterai au moins tout ce qui
PAS A VOUS.»
dépendra de moi pour lui restituer son parapluie.»
M. Dufour écrivit à Bordeaux et fit des démarches pour retrouver sa
victime; les suites de sa distraction lui étaient d’autant plus pénibles, qu’affilié à plusieurs
œuvres de charité, il connaissait les dures conditions de la vie du pauvre et savait que le
moindre objet faisant défaut dans son misérable intérieur constitue une perte souvent
irréparable pour lui.
Enfin, n’y tenant plus, il dit un matin à sa gouvernante, sur un ton décidé qui ne lui était
pas habituel:

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«Prudence, je pars pour Bordeaux; faites ma valise, et mettez-y le moins de choses
possible.
—Monsieur n’a pas besoin de me recommander cela», grogna l’irascible vieille fille.
Il se garda bien de m’oublier, car quoiqu’il eût prétexté une visite à sa fille, c’était en
réalité à cause de moi qu’il entreprenait ce voyage.

Page 66

Page 67

X

OU LE BRAVE HOMME ET LE BRAVE ENFANT SE RENCONTRENT

Nous arrivâmes sans encombre. M. Dufour se surveillait beaucoup, résistant héroïquement
aux entraînements perfides de la distraction.
A peine installé chez sa fille, Mme Mancel, sans s’attarder aux joies de cette réunion de
famille, il commença secrètement ses démarches de restitution, s’adressant d’abord à la police.
Mais la police, tout à fait inaccessible à ses troubles de conscience et trouvant ses indications
insuffisantes, ne donna aucune attention à son affaire, et, en conséquence, ne lui fournit pas le
moindre renseignement. Alors M. Dufour, comprenant qu’il ne pouvait compter que sur lui-
même, entreprit quelques recherches personnelles aux environs du Grand-Théâtre.
Une fois qu’il rôdait sur la place de la Comédie, il aperçut un jeune garçon entre quinze et
seize ans qui arrivait par la rue du Chapeau-Rouge, sifflotant une petite chanson, le nez en
l’air, les mains dans ses poches.
«Si c’était lui!» pensa M. Dufour en le suivant tout doucement.
Et il ajouta:
«Il me semble que le mien était plus mince et plus petit, mais, en trois mois, à cet âge de
transition, on peut se fortifier.»
S’encourageant ainsi, malgré les doutes que faisaient naître en lui la tournure et l’aspect du
gamin, il se décida à l’aborder après quelque hésitation.
«Mon enfant, lui dit-il à brûle-pourpoint, est-ce que vous avez un parapluie?»
Le gamin le regarde d’abord effaré, puis, sa physionomie se transformant aussitôt, il lui
répond:
«Je ne me paye pas le luxe d’un riflard; mais si c’est votre idée de m’en donner un, faut
pas vous gêner, mon bourgeois.»
M. Dufour murmura tout penaud:
«Pardon, je me suis trompé.»
Et il se hâta de se dérober au persiflage qu’il avait imprudemment provoqué.
D’un regard moqueur et curieux, le jeune garçon le poursuivit un instant, puis, abordant un
sergent de ville, il lui dit d’un air important:

Page 68

«Tenez, Sergent, vous voyez ce particulier-là qui s’en va du côté de Tourny: eh bien, il a
une araignée dans le plafond.
—En tout cas il ne doit pas être dangereux avec cette tête-là; allons, laisse-moi tranquille,
moutard. Mêle-toi de ce qui te regarde.»
M. Dufour avait conscience qu’il s’était montré sous un jour un peu étrange, et, possédant
un caractère fort timide, cette petite mésaventure le rendit plus circonspect; mais il ne
renonçait pas pour cela à ses recherches.
En achetant le Petit Journal dans un kiosque situé près du théâtre, il eut l’idée d’interroger
la vieille marchande sur le sujet qui lui tenait tant au cœur. Cette femme, naturellement
bavarde, engagea volontiers la conversation.
«Attendez, dit-elle, un petit gamin d’une quinzaine
d’années, l’air pas bien fort, mais dégourdi, je connais
cela.
—Vous le connaissez? s’écria avec joie M. Dufour.
—Je crois, du moins, et il n’y a pas à s’étonner: la
place de la Comédie, c’est comme qui dirait mon pays.
—Alors ce garçon...?
—C’est un bon petit enfant qui reste en La Bastide, de
l’autre côté du pont; dans le jour il cire les chaussures.
—C’est possible.
—Le soir, il ouvre les portières des voitures devant le
théâtre ou fait les commissions des personnes qui sont à la
représentation.
—A merveille!
—Mais qu’est-ce que vous lui voulez? Est-ce pour un
héritage? Il en aurait besoin, le pauvre!» s’écria la
marchande, curieuse à son tour et légèrement
soupçonneuse.
M. Dufour fut fortement tenté d’inventer une histoire
quelconque pour expliquer sa conduite, car il était assez
honteux de son excès de distraction, néanmoins il se dit
«CE MONSIEUR DOIT ÊTRE FOU.» qu’il ne fallait pas ajouter un mensonge à ses autres fautes,
et, avec une candeur touchante, raconta toute son aventure
à la marchande de journaux, qui, flattée et émue de la
confiance qu’elle inspirait, s’écria:
«Vous êtes un brave homme de vous mettre en peine de cet enfant; repassez demain et je
vous donnerai encore quelques renseignements à son sujet; je ne connais ni son nom ni son

Page 69

adresse, mais, tout de même, celui dont je vous parle doit bien être le vôtre.»
Là-dessus on se sépara et la marchande, comme elle l’avait promis, se livra à un
supplément d’enquête.
Cependant, malgré tout son zèle, lorsque M. Dufour arriva le lendemain, fidèle au rendez-
vous, elle ne put lui indiquer le domicile de l’enfant ni son nom, quoiqu’elle eût appris bien
des choses sur son compte, entre autres la triste cause de son absence du péristyle du Grand-
Théâtre depuis déjà bon nombre de jours.
«Serait-il malade?
—Non, c’est sa mère qui est morte hier matin.
—Vous êtes sûre?
—C’est le pauvre petit qui l’a dit lui-même à un commissionnaire, sur le pont.
—Son adresse, son adresse?
—Je ne l’ai pas, Monsieur. Mais j’y
pense! vous avez un moyen de le
trouver: il paraît que l’enterrement de
sa défunte maman se fera à huit heures
à leur paroisse: allez-vous-en vers les
neuf heures au cimetière de la
Chartreuse, et vous aurez bien de la
malchance si vous ne le trouvez pas.
—Mais dans cette foule?
—Il n’y aura pas foule, vous
pouvez être tranquille; la mère et le fils
vivaient très isolés et étaient
nouvellement installés dans leur
quartier.
—Merci, Madame, de votre
obligeance: je suivrai votre excellent
conseil.
—Eh! Monsieur, Monsieur! et mon
sou pour le Petit Journal?»
«ET MON SOU?»
M. Dufour, décidément incorrigible
dans sa distraction, s’éloignait sans
payer son achat quotidien!
Neuf heures sonnaient à l’église Saint-Bruno, la paroisse du lieu funèbre, lorsque M.
Dufour, me tenant dans sa main, franchit les grilles du vaste champ de repos de la ville de

Page 70

Bordeaux. Il s’assit non loin d’un monument élevé à la glorieuse mémoire de nos soldats
morts pendant la guerre de 1870 et attendit, les yeux fixés sur la principale entrée.
D’abord il vit défiler le convoi d’un petit enfant, puis celui d’une personne riche: rien là
qui pût l’intéresser, sinon par cette pitié que la douleur, même des inconnus, ne peut manquer
d’éveiller dans un bon cœur.
Maintenant un modeste convoi, l’enterrement du pauvre dans toute sa simplicité, se
présente à sa vue. Derrière le cercueil, seulement deux personnes, deux en tout: une vieille
femme qui a mis un fichu noir sur sa tête pour la circonstance, mais qui, évidemment, n’est
pas en deuil, et un jeune garçon d’une quinzaine d’années qui sanglote, le visage caché dans
un mouchoir de couleur. Quoiqu’il ait une veste noire au lieu de sa blouse bleue, M. Dufour
s’écrie: «Ce doit être lui!» Et, ému, intéressé, il suit de loin l’humble cortège et va se poster
derrière un monument, tout près de la tombe béante.
La dernière et douloureuse cérémonie fut bientôt terminée; alors la femme, frappant
doucement sur l’épaule de l’enfant toujours agenouillé, lui dit d’un ton affectueux mais
décidé:
«Allons, mon pauvre petit, il faut nous en retourner!
—Ah! Madame Michaud, la laisser seule ici!
—Elle sera pas seule; il y a plus de monde sous terre que dessus, mets-toi cela dans
l’idée.»
Mais cette pensée philosophique ne parut pas consoler du tout l’enfant.
«Dis encore un bout de prière, et puis partons.
—Partez, Madame Michaud, et merci de votre complaisance pour m’avoir fait la conduite;
mais j’aime mieux rester encore un peu près de maman.
—Comme tu voudras, si ça doit te soulager; tu es assez grand pour trouver ton chemin;
mais après viens tout droit chez nous, je te garderai quelque chose à manger. Entre voisins faut
s’aider; on n’est pas des sauvages. A tantôt, Maurice!»
La mère Michaud, que ses occupations appelaient sans doute impérieusement, s’éloigna là-
dessus à grands pas; alors le jeune garçon pleura de nouveau, pria, baisa la terre fraîchement
remuée, puis, un peu calmé, se mit à réfléchir tristement.
M. Dufour, qui avait attendu, respectant cette grande douleur, pensa que le moment était
venu d’aborder enfin Maurice.
«Mon enfant, lui dit-il avec bienveillance, je vois que vous avez bien du chagrin.»
Maurice, un peu saisi à la vue de cet inconnu, ne répondit pas tout de suite, mais,
remarquant son air attendri, il s’écria:
«Oh oui! Monsieur, songez donc! c’est maman, ma pauvre maman qu’ils ont mise là!

Page 71

—Je vous plains beaucoup!»
L’accent était si profondément compatissant que
l’enfant prit immédiatement confiance dans cet
étranger, et il continua, épanchant son cœur trop
plein:
«Papa est mort depuis longtemps; je n’avais plus
que ma mère, et maintenant je n’ai plus rien, pas
même un souvenir du temps où nous étions heureux
ensemble, car le logeur nous a tout saisi.
—Comment, tout saisi?
—Oh! c’était son droit, nous lui devions deux
termes, alors il s’est payé comme ça, cet homme;
mais j’aurais bien aimé avoir quelques petites choses
dont maman se servait d’habitude.
—Eh bien, vous me mènerez chez ce logeur et je
lui rachèterai ce que vous voudrez.
—Vous ferez cela, Monsieur?
—Certainement; ce sera une réparation pour le
préjudice involontaire que je vous ai causé.»
L’enfant le regardait étonné. Alors, me tirant de
derrière lui, où il m’avait jusque-là tenu masqué:
«Est-ce que ce parapluie ne vous rappelle rien?» «VOUS LE CONNAISSEZ?»

Maurice, oubliant un instant son chagrin, me
contempla attentivement.
«Mais c’est le mien, qu’un vieux monsieur m’a pris sur la Place de la Comédie!
—Eh bien, ce vieux monsieur, c’était moi, dit humblement M. Dufour; mais je n’avais pas
l’intention de vous le dérober, mon enfant, je n’ai jamais de ma vie commis d’action aussi
blâmable. Seulement je suis la proie d’une terrible infirmité qu’on nomme distraction; c’est
ainsi qu’en pensant à autre chose je me suis éloigné ce soir-là, oubliant que vous étiez allé me
chercher une voiture et emportant votre parapluie; le lendemain, je quittais Bordeaux sans
m’apercevoir de la présence de ce parapluie étranger parmi mes bagages, et il a fallu que ma
gouvernante le découvrît pour que je comprisse mon erreur. Alors j’ai écrit à Bordeaux, je me
suis remué mais en vain jusqu’au jour, bien triste, où je vous ai retrouvé, par un concours de
circonstances, j’ose le dire, providentiel. Tenez, commencez par reprendre votre bien, car je
serais capable de l’emporter encore sans y penser.»
A ma profonde stupéfaction, Maurice me repoussa.

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«Gardez-le, Monsieur; ce parapluie-là ne me rappelle rien de bon, c’est le jour où je l’ai
perdu que ma chère maman a eu son attaque, qu’en rentrant je l’ai trouvée à moitié morte.
—A moi non plus il ne me rappelle rien de bien agréable, car ce stupide objet m’a causé de
pénibles troubles de conscience.»
Encore une fois j’étais en butte à l’injustice des hommes, qui faisaient retomber sur moi
leurs propres erreurs ou les malheurs de l’existence humaine. Voyez un peu l’ingratitude de ce
petit Maurice! N’aurait-il pas dû, au lieu de me dédaigner, me mettre en une place d’honneur,
comme un talisman précieux?
A partir du jour où M. Dufour voulut me restituer à cet adolescent, il le prit en affection,
s’intéressa à son avenir et, non content de lui avoir donné des secours immédiats, résolut de
l’arracher à l’abandon et à la misère, si dangereux à son âge, dans lesquels le laissait la mort
de sa mère.
Se souvenant que Prudence se
plaignait toujours d’avoir trop
d’ouvrage, il forma le projet de la
soulager en prenant Maurice à son
service. Comme c’était un homme
raisonnable, il commença par se
livrer à une petite enquête au sujet
du jeune garçon. La voisine Mme
Michaud, le commissionnaire du
pont, successivement interrogés par
lui, furent unanimes dans leurs
éloges: «Maurice était un bon petit
garçon, d’une santé assez délicate,
mais ne boudant point l’ouvrage et
d’un bon caractère».
Ainsi rassuré sur les antécédents
de son protégé, M. Dufour fit venir «IL FAUT RENTRER.»
l’enfant chez lui et, avec une
bienveillance marquée, lui offrit
d’entrer à son service. Oublié dans un coin, j’assistai à l’entrevue. Maurice d’abord resta sans
parole; la joie l’étouffait.
«Est-ce que ça ne te va pas? demanda M. Dufour, qui déjà prenait possession de son petit
serviteur par un affectueux tutoiement.
—Bien au contraire, Monsieur; il me semble avoir gagné le gros lot à la loterie.
—Si tu te comportes bien, j’espère en effet que ce sera un peu comme si tu avais gagné
une bonne prime.
—Ah! Monsieur, je vous servirai de mon mieux. Vous serez content de moi!

Page 73

—Me contenter ne sera peut-être pas le plus difficile, dit M. Dufour en souriant, mais il
faudra tâcher de plaire à Prudence, ce qui est moins aisé.»
L’accord entre le nouveau serviteur et son maître fut conclu la veille même du départ de
M. Dufour pour Ruffec, et le lendemain ils montaient ensemble dans l’express de Paris,
m’oubliant dans mon coin, cette fois, je le soupçonne, assez volontairement.
J’y restai quelques jours dans un parfait abandon, mais une parente de la fille de M.
Dufour, ayant annoncé son arrivée, on prépara de nouveau la chambre d’ami et Mme Mancel,
qui était une maîtresse de maison attentive, vint y jeter un coup d’œil pour s’assurer que tout
était en ordre.
«Qu’est-ce que c’est que ce parapluie-là? demanda-t-elle à sa femme de chambre.
—C’est le parapluie de M. Dufour, qui l’a oublié à son dernier voyage.
—Peut-être mon père n’en veut-il plus, car il est vieux et démodé; je me souviens même
que nous en avons acheté un ensemble dans la rue Sainte-Catherine, sans doute pour le
remplacer. Quoi qu’il en soit, il ne doit pas rester là. Vous le monterez au grenier, et vous le
placerez dans la partie consacrée aux choses de rebut.»
Mon arrêt était prononcé: j’étais mis à la retraite.

Page 74

XI

DANS LES COMBLES

Sous le toit de la maison de Mme Mancel existaient de vastes greniers, fort bien aménagés,
qui servaient de réserve et de débarras aux autres étages de la maison; là s’entassaient les
coffres de voyage, les vieux meubles, mille objets encombrants, non pas en désordre, mais
classés méthodiquement.
La femme de chambre me déposa dans
un coin, puis se retira.
Comme il régnait dans cet endroit une
demi-obscurité, je ne distinguai rien tout
d’abord; mais quel ne fut pas mon
étonnement quand, du sein de cette
pénombre, une petite voix ténue, cette
faible voix des choses que les hommes ne
peuvent percevoir, m’interpella soudain:
«Bonjour, cher parapluie vert! Sois le
bienvenu dans ce paisible séjour!
—Qui êtes-vous?
—Devine, devine! je te le donne en
cent, je te le donne en mille», disait
l’organe inconnu avec un ton à la fois
joyeux et moqueur.
Je ne devinais pas du tout, mais je
m’habituais peu à peu à l’obscurité et
commençais à discerner les objets qui se
trouvaient autour de moi; c’est ainsi que
j’aperçus, appuyée contre un vieux bahut,
la silhouette élégante d’une ombrelle.
«Ciel! serait-ce possible? Mais oui, «JE VOUS SERVIRAI DE MON MIEUX, MONSIEUR.»
c’est bien elle que je retrouve encore une
fois, ma chère ombrelle bleue!

Page 75

—Eh bien, tu me reconnais maintenant! Moi, je t’ai reconnu tout de suite, quoique tu aies
un peu vieilli, pour dire vrai; je ne suis plus jeune, non plus, hélas! Tout le monde me trouve
démodée, ce qui, vois-tu, est la vieillesse anticipée des choses, au siècle où nous sommes.
—Mais comment es-tu venue dans cette
maison? Quand je t’entrevis à la fête de
famille que M. Fabre donnait à ses ouvriers,
tu me dis, je m’en souviens, que Mlle
Rossignol t’avait échangée contre un
éventail appartenant une de ses amies.
—Cette amie, à son tour, m’a donnée à
la femme de chambre de Mme Mancel qui
lui avait rendu un petit service; mais,
comme c’est une fille très coquette j’ai
bientôt cessé de lui paraître assez élégante,
et elle m’a reléguée dans son grenier; je
m’y plais beaucoup, mais surtout
maintenant que j’ai eu le bonheur de te
retrouver, je vais vivre heureuse auprès de
toi; jamais les affections d’enfance ne
«JE FUS PLACÉ AU GRENIER.» paraissent plus douces et plus précieuses
qu’au déclin de la vie.
—Oui, lui dis-je, abondant dans son sentiment; l’amitié vraie console de tout, même de
l’ingratitude des hommes, dont nous avons eu tous deux tant à souffrir, n’est-ce pas?»
Comme l’ombrelle bleue, j’aspirais au repos, et, las des épreuves de ma carrière, je ne
demandais plus la pluie et les orages, de même que mon amie renonçait volontiers au soleil.
Ce fut elle qui me suggéra la pensée d’écrire mes mémoires et de fixer ainsi pour la
postérité les aventures dont je lui faisais le récit. Ma tâche est terminée, du moins je l’espère.
Pourvu qu’on n’ait jamais l’idée de me faire recouvrir!

FIN

5712-93.—Corbeil., Imprimerie Éd. Crété.

Page 76

Page 77

Au lecteur

Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version originale. Les
erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
La ponctuation a pu faire l’objet de quelques corrections mineures.

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*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN PARAPLUIE
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Gutenberg work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any Project
Gutenberg work, and (c) any Defect you cause.

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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of electronic works in formats
readable by the widest variety of computers including obsolete, old, middle-aged and new
computers. It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are
critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring that the Project Gutenberg
collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project
Gutenberg and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the
Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)(3) educational
corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status
by the Internal Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax
deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042,
USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up to date contact information can be found
at the Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread public support and
donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed
works that can be freely distributed in machine-readable form accessible by the widest array of
equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable
donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it
takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written
confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance
for any particular state visit www.gutenberg.org/donate.

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While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the
solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations
from donors in such states who approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning
tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our
small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods and addresses.
Donations are accepted in a number of other ways including checks, online payments and
credit card donations. To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg concept of a library of
electronic works that could be freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions, all of which are
confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a copyright notice is included.
Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our website which has the main PG search facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg, including how to make donations
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